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REVUE

DE PARIS.

IMPRIMERIE DE LA SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE BELGE,

ADOLPHE WAHLEN ET COMPAGNIE.

REVDE

DE PARIS.

NOUVELLE! SERIE. — ANNÉE 1842.

TOME SIXIEME.

JUIN.

fintjrilltô,

AU BUREAU DE LA REVUE DE PARIS,

RUE FOSSÉS-AUX-LOCPS, N° 74.

1842

POETES MODERNES

DE L'ALLEMAGNE.

LOUIS TIECK.

Il y a deux époques également glorieuses où la nationalité de l'Allemagne s'est attestée avec puissance dans sa poésie : c'est le xme siècle et la fin du xvm8. Au xme siècle, l'Allemagne portait dans l'expression des sentiments chrétiens et chevale- resques cette mélancolie rêveuse, ce naturalisme inspiré, qui la distinguent de l'Italie et de la France; au xvme, elle tra- duisait en d'ardentes créations les sublimes douleurs nées pour elle de la lutte provoquée par Luther entre la tradition et la libre pensée. Quel que soit l'abîme qui sépare les minnesinger de la Souabe prosternés aux pieds de leur dame des poètes mo- dernes enivrés des spéculations de la philosophie , il est entre eux un caractère commun : c'est la sincérité avec laquelle ils représentent la génie national. Aux approches de la réforme, la poésie des maîtres chanteurs étalait ses ihythmes laborieux et ses subtiles allégories ; c'était une déviation de la route glo- rieuse assignée à l'Allemagne par ses antiques traditions ; c'était l'adoration puérile des jeux de l'image et de la parole. Apres la réforme, l'école silésienne et l'école prussienne sein- 6 1

r, REVUE DE PARIS.

Liaient prendre à tâche d'acclimater sur les bords de l'Elbe et de la Sprée l'emphase de Scudéry et la sécheresse didactique d'Addison. A ces deux époques, la poésie allemande ne fut point nationale; aussi ne produisit-elle, à peu d'exceptions près, que des œuvres sans force et sans grandeur. Au xvme et au xmc siè- cles , elle créa au contraire des poèmes élevés et durables. II y a dans le rapprochement de ces époques diverses une leçon trop claire pour que nos voisins ne l'aient pas saisie. Ils ont reconnu que l'expression complète et fidèle delà nationalité germanique doit être une loi de la poésie moderne en Allemagne, et cette conviction a dominé tout le mouvement littéraire au delà du Rhin depuis la fin du dernier siècle jusqu'aux premières années du xixe.

Le nom de Louis Tieck est inséparable de ce mouvement , dont cet écrivain représente une des phases les plus remarqua- bles. Entre les deux époques où la poésie allemande s'était élevée également à une glorieuse indépendance, Tieck dut chercher laquelle offrait l'expression la plus fidèle et la plus pure de la nationalité de son pays. C'est pour le xme siècle qu'il s'est décidé; c'est à l'étude du moyen âge qu'il a invité la poésie contemporaine. L'histoire de la course ardente de l'Alle- magne à la recherche de son originalité primitive ne peut mieux se faire que par l'attentif examen des œuvres de Louis Tieck.

11 y a peu à dire sur la vie extérieure du poète qui a con- sacré ses efforts à entraîner l'Allemagne vers l'élude et le culte du passé. M. Louis Tieck est né à Berlin, le 51 mai 1773. Sa jeunesse s'est écoulée dans la rude et vivace atmosphère de l'Allemagne du nord. Doué d'une sanlé frêle, éprouvé fréquem- ment par les souffrances physiques, Fauteur d'Octavien et de Geneviève a dû longtemps chercher, tour à tour sous le ciel de l'Italie, dans les bruines de l'Angleterre et au sein des paisi- bles cités de sa patrie, les jouissances de la pensée et du tra- vail, aussi bien que les distractions nécessaires aux convales- cents. A celte vie errante succéda, en 1819, une existence studieuse et calme , passée tout entière au sein de la société brillante et polie de Dresde. Depuis l'avènement de Frédéric- Guillaume IV au trône de Prusse, Tieck a changé le séjour de Dresde contre celui de Berlin , où l'appelait une invitation

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du nouveau monarque, et sa vieillesse s'achèvera sans doute dans l'austère capitale de l'Allemagne philosophique.

Les-dates des puhlications nombreuses qui attestèrent l'acti- vité du poêle, c'est là, avec les détails que nous venons de donner, tout ce qu'apprennent ses biographes aux lecteurs curieux de compléter l'étude des œuvres par celle de la vie. L'auteur de Phantasus n'a eu ni les poétiques infortunes de Schiller, ni le majestueux bonheur de Goethe ; on peut affirmer cependant que les souffrances intimes ne lui manquèrent pas. Ses œuvres sont là pour combler les lacunes des biographies ; elles offrent , sous une forme tour à tour railleuse et ardente, plus d'une révélation sincère sur l'àme de l'écrivain.

Il y a eu trois époques dans la vie littéraire de Tieck. Par les œuvres de la première, il rend hommage surtout à l'influence de Schiller; par celles de la dernière, il révèle un talent de conteur aimable et ingénieux. Nous ne nous arrêterons ni à l'une ni à l'autre de ces époques; la critique peut négliger de s'étendre sur les travaux de la jeunesse et de la vieillesse de Tieck, en raison du peu d'influence qu'ils ont exercée sur l'Allemagne ; mais les poèmes qu'il écrivit entre ces deux limites ont droit à sa plus sérieuse attention. C'est à ces œuvres in- spirées par le culte du moyen âge qu'il devra surtout d'occuper une place élevée dans l'histoire de la poésie allemande.

On croirait volontiers que tout vrai poêle, pour arrivera une maturité féconde, doit traverser une époque d'agitation douloureuse et d'abattement, de fatigue et d'ardentes extases. Un investigateur délicat et patient n'aurait point de peine cer- tainement à découvrir dans la jeunesse des plus froids et des plus caustiques de ces divins orages d'où le poète sort presque toujours plus calme et plus fort. Nous ne douions pas que Tieck n'ait eu à subir une de ces crises vivifiantes à l'époque où il écrivit ses premiers ouvrages. Ces fougueuses ébauches sont trop pleines d'une vie fiévreuse et d'une douleur puissante pour qu'il les ait tracées d'une main calme et les yeux secs. Deux romans, quelques drames, représentent celle époque de la vie de Tieck. Les romans à" Abdallah et de Lovell, malgré leurs nombreux défauts, ne sont pas indignes d'une lecture attentive. Dans Lovell se montre déjà la tendance ironique qui doit mar- quer la troisième manière de l'écrivain; dans plus d'une page

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d'Abdallah, on peut remarquer la fraîcheur et la richesse de description qui distingueront sa seconde manière. Les drames de Cari de Berneck et de l'Adïeu furent à peu près écrits dans le même temps. Avec les deux romans déjà nommés , ces œu- vres traduisent avec le plus de précision et d'éclat les senti- ments qui alors agitaient l'auteur. Tiec fut quelque temps en proie à cette exaltation puissante qui dicta les Brigands à Schiller et Werther à Goethe. Cari de Berneck est un drame vigoureux , plein de sève germanique , et où l'on peut signaler d'admirables élans. L'Adieu est une de ces tragédies bour- geoises que nos voisins ont toujours accueillies avec un intérêt sympathique. L'application du cadre tragique aux souffrances de la vie privée est une conséquence de l'immense besoin d'idéalisation que l'homme du Nord porte dans les moindres détails de son existence. Nulle part mieux que dans les cités allemandes on ne sait comprendre et goûter ces drames intimes dont les scènes se déroulent dans la liède almosphère du foyer, devant quelques vieux portraits de famille. Le contraste de l'enceinte enfumée où se sont écoulées tant d'existences paisi- bles et de la lutte passagère que le poêle y évoque est une source féconde en poignantes émotions , et à laquelle la muse allemande n'a jamais puisé en vain. Le 24 Février de Werner, l'Intrigue et l'Amour de Schiller , YÉmilia Galotti de Les- sing, sont là pour l'attester. C'est à dix-neuf ans que Tieck écrivait l'Adieu. Bien que ce drame offre prise en plus d'un point à la critique, on ne peut méconnaître le charme de quel- ques scènes où respire une vive et profonde sensibilité.

Cette période d'expansion ardente ne pouvait longtemps durer pour l'écrivain plein de verve capricieuse et de charmante bonhomie à qui nous devons le Chat botté, Zerbino et For- tunat. La vocation réelle de Louis Tieck ne pouvait tarder à prendre le dessus sur les élans qui avaient d'abord entraîné son génie à la suite des poètes dont les douleurs vivront éter- nellement sous les traits désolés de Werther et de Charles Moor. Bientôt le jeune écrivain fut délivré de la tristesse poi- gnante qu'il avait ressentie en se trouvant pour la première fois face à face avec la réalité ; tristesse qu'avait fortifiée dans son âme la lecture de quelques œuvres pleines d'une énergie douloureuse. Chez lui comme chez Schiller et Goethe, l'exalta-

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lion provoquée par un téméraire rapprochement du réel et de l'idéal fit place au développemeut harmonieux du génie, au culte paisible et sérieux de l'art. Il est de grandes âmes que le premier contact avec l'humanité froisse et attriste pour la vie. Tels furent Byron et Rousseau. Jamais ne cessèrent pour eux les nobles souffrances qui remplirent seulement une période très-limitée de l'existence deTieck,de Schiller et de Goethe. En Allemagne, les longs désespoirs sont rares ; la haine de la vie et des hommes n'arrive jamais sur celte terre verdoyante et dans celte foule heureuse à l'état de plaie incurable. Chez Schiller, la foi en une bienfaisante Providence calma bientôt les premières angoisses ; chez Goethe et chez Tieck, la con- templation de la nature et le culte de l'art firent ce que la phi- losophie avait fait pour Schiller. Tous deux gardèrent cepen- dant, au milieu des éludes sereines de leurs longues carrières, la trace des anciennes douleurs. Pour l'auteur de Faust, c'est la raillerie cynique de Méphistophélès ; pour Tieck, c'esl l'ironie mêlée de larmes qui se joue dans la plupart de ses drames et de ses nouvelles.

Une autre cause dut concourir avec l'amour de l'art et de la nature à préserver Tieck des tourments d'une misanthropie incurable. Cette cause n'est autre que l'extrême bienveillance qui fait le fonds de son caractère. La douleur provoquée chez Tieck par un premier regard jelé sur la vie n'a pu l'emporter sur la douceur et la sensibilité de son aimable et indulgente nature. A la vue des faiblesses et des misères de l'homme, il sent trop de tristesse se mêler à sa colère pour céder a un mou- vement d'implacable indignation. 11 pleure et il sourit, il plaint l'homme et il le raille , il ne le maudit pas. Nous avons dans noire littérature un exemple de cette ironie bienveillante qui place Tieck à un rang élevé et solitaire parmi les poètes de sa patrie; c'est l'auteur de Trilby et de la Fée aux miettes. Le rapprochement que nous indiquons ici peut se justifier d'ail- leurs en plus d'un point. Les premiers romans de Charles Nodier rendent hommage à l'influence de Rousseau, comme les premiers drames de Tieck témoignent de l'action de Schiller. Tieck et Charles Nodier ont passé tous deux d'une mélancolie ardente à une raillerie tendre et sympathique. Tous deux ont aimé les vieux contes; mais, tandis que l'un , en vrai disciple

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de La Fontaine, remontait droit à la malice souriante, à la naïve gaieté du fabliau; l'autre, inspiré par une exaltation toute germanique , se recueillait dans le mysticisme et la pieuse simplicité de la légende. Tieck a eu , il est vrai , de plus que Charles Nodier, la persévérance et la décision dans l'allure; il s'est proposé comme un but digne de tous ses efforts ce que l'autre n'a essayé que comme un délassement, par caprice et aux heures perdues. Il y a toutefois entre leurs travaux une singulière analogie, qui se complète par un dernier rapport. Nul ne connaît mieux que Charles Nodier les vieilles richesses de notre langue, nul n'est plus versé que lui dans noire littéra- ture d'avant Malherbe; et les antiques monuments de la poésie allemande ont également trouvé en Tieck le plus curieux et le plus patient des commentateurs.

La transition de la plainte austère à la raillerie indulgente s'opéra chez Tieck à peu près vers la fin de l'année 1796. La beauté radieuse des œuvres de Goethe appelait alors la poésie allemande vers les plus hautes régions de l'art. Le génie ger- manique épanchait de toute part en de durable créations une verve libre et féconde. Pourtant il y avait une objection sérieuse à élever contre l'école poétique née sous l'influence de Goethe. Fille de la réforme et du mouvement philosophique suscité par le protestantisme au delà du Rhin , la poésie moderne de l'Alle- magne portait la vive empreinte des temps de doute et de souf- frances morales qui l'avaient enfantée. Elle avait puisé sa grandeur à trop de sources diverses, elle avait embrassé un trop vaste horizon , pour pouvoir prétendre à exprimer dans sa pureté primitive la nationalité germanique. Le retour à l'indé- pendance en littérature avait amené à sa suile un excès de sève et d'audace ; l'Allemagne avait passé de l'imitation servile des étrangers à une liberté fougueuse qui l'entraînait à travers toutes les civilisations et tous les cultes. Comme pour mieux attester son originalité reconquise , elle la faisait prévaloir au milieu des transformations les plus diverses. Une telle lutte avec les muses étrangères ne pouvait longtemps se soutenir avec succès. Tant que la première ardeur durait encore , tant que Goethe surtout était l'athlète, le combat devait aboutir au triomphe ; mais, à la longue , les forces vives de la nation pou- vaient s'user dans ce lournoi téméraire, et le défaut d'origina-

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lilé reparaître de nouveau dans la littérature. Il importait donc aux sincères amis de l'indépendance poétique de l'Alle- magne que l'art fit trêve à cette lutte imprudente contre les génies delà Grèce, de l'Italie et de l'Orient, pour se concentrer dans l'étude et le culte du génie national. Il fallait pour cela remonter par delà la réforme qui avait créé le mouvement d'idées modernes, il fallait chercher clans le passé l'époque à la- quelle le génie ludesque s'était attesté avec le plus de puis- sance et d'originalité naïve; et cette recherche ne pouvait aboutir qu'au xiiie siècle. Renonçant à la tendance philoso- phique et cosmopolite de l'école de Goethe, c'était donc à l'humble et tendre poésie des minnesinger que la muse alle- mande devait demander son avenir.

Telle est la pensée qui préoccupait plus d'un esprit sérieux à l'époque où Tieck commença d'écrire. Ce n'est pas une ambi- tion frivole qui inspira au jeune auteur $ Abdallah le désir de résoudre le grand problème dont les termes se posaient si net- tement. L'instinct plus que la froide méditation entraîna le poète ; sa vocation , qu'il avait méconnue d'abord , ne tarda pas à se manifester avec puissance , et il n'eut qu'à obéir au guide suprême qui venait de se révéler à lui.

Avant de suivre Tieck dans sa nouvelle roule, nous ne dissi- mulerons pas une grave objection qu'on pouvait élever contre le retour à la vieille nationalité allemande, tel qu'il fut compris par le poêle. De même que l'universalité de Goethe , l'unité trop sévère de Tieck dans la moyenne période de son talent donne prise au blâme. Il n'est pas permis à l'artiste, à l'écrivain, de se soustraire complètement aux exigences de leur temps. On devait donc concilier l'évocation de la muse du moyen âge avec le culte des idées modernes , et non pas sacrifier complè- tement au génie des temps chevaleresques la liberté , l'origi- nalité du génie contemporain. Tieck n'évita pas complètement recueil que nous signalons. Heureusement l'Allemagne, tout en se tournant vers le moyen âge à l'appel de cette voix puis- sante, n'a point pratiqué avec un enthousiasme irréfléchi les théories du poète. On doit donc reconnaître que l'influence de Tieck a définitivement été salutaire, et examiner les œuvres qui l'établirent avec une attentive curiosité.

Une circonstance en apparence insignifiante détermina chez

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Tieck le réveil de la vocation qui devait l'entraîner vers la poésie du moyen âge. Chargé par un libraire de compléter une série de contes populaires laissée inachevée par Musœus , Tieck fut amené à feuilleter plus d'un recueil d'antiques légen- des, et cette lecture , d'abord commencée avec insouciance, ne tarda pas à exercer sur son âme une sorte de fascination. Il n'est pas inutile de dire ici quelques mois de l'écrivain dont il était devenu le continuateur.

Le retour de l'Allemagne à la poésie du moyen âge, qui de- vait s'accomplir par l'influence de Tieck, avait été préparé déjà, grâce à quelques travaux assez insignifiants au point de vue de l'art, mais curieux par la tendance qu'ils révèlent. Dans ce nombre il faut ranger les contes de Musœus. Cet écrivain avait su rajeunir avec talent plus d'un vieux récit national , et on avait pu comprendre , par le succès de ses efforts, avec quelle reconnaissance l'Allemagne accueillerait une restitution plus savante et plus complète de ses vieilles légendes. Ce qui domi- nait chez Musœus, c'élait le sentiment profond de celte mytho- logie étrange, de ce monde des elfes et des fées que le paganisme du Nord avait, en expirant, légué au christianisme vainqueur, II y a en effet pour les poètes modernes deux sources d'inspira- tions dans le passé de l'Allemagne : l'une est l'antique panthéisme dont les ballades fantastiques nées parmi le peuple offrent encore aujourd'hui un vivant témoignage; l'autre est le catholicisme et la chevalerie. Musœus s'élait plu surtout à faire revivre les légendes où le panthéisme avait laissé sa trace ; il avait été l'ai- mable et un peu frivole rapsode de ce poëme merveilleux de la lutte de l'homme avec les esprits de la terre, dont les ballades allemandes sont autant de chants épars. Son œuvre n'avait d'autre importance que celle-là ; c'élait une tentative louable, quoique incomplète à beaucoup d'égards, pour réveiller les vieux souvenirs allemands.

Tieck commença d'abord par suivre la même voie que Musœus, c'est-à-dire par s'inspirer de l'antique panthéisme du Nord; mais du premier coup il s'éleva à une hauteur où Musœus n'avait jamais pu atteindre. Le Blond Eckbert , la Barbe Bleue , qu'il écrivit dans l'année 1796, sont des œuvres entièrement animées de celte fantaisie sombre et bizarre qui règne dans les ballades et les légendes chères au peuple aile-

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mand. Le poète qui devait plus tard consacrer les plus glorieux efforts de son génie à l'idéalisation du moyen âge catholique débutait par un hommage rendu an panthéisme septentrional. Tieck put ainsi représenter les deux faces de la vieille Alle- magne, l'aspect païen et l'aspect chrétien. Même après avoir écrit le beau drame de Geneviève, où règne presque exclusi- vement la suave mélancolie de la muse souabe, il revenait dans les Elfes à la rêverie superstitieuse de l'Allemagne du nord, à la muse qui lui avait dicté la Barbe Bleue et le Blond Eckbert.

Le sujet du Blond Eckbert est bizarre et compliqué. Un en- fant, poussé hors de son village et loin de la chaumière pater- nelle par la soif des aventures, rencontre, après une marche pé- nible, une vieille femme qui lui offre un asile dans une chaumière isolée au milieu d'une vaste forêt. Les seuls êtres vivants qui habitent celle retraite avec la vieille sont un oiseau et un chien. L'oiseau répète sans cesse une chanson plaintive, et profère d'harmonieuses paroles qui expriment l'amour de la solitude et de la nature. Le chien semble doué d'intelligence, et ses regards s'animent parfois d'une sensibilité presque humaine. Berlha , c'est le nom de la jeune fille, vit jusqu'à sa quatorzième année dans cette profonde solitude, au milieu de ces êtres bizarres. Alors le démon de la curiosité s'empare de nouveau de son aine. Elle ignore le monde et la Vie , elle n'a encore vu de la terre que les bois épais qui entou- rent la mystérieuse chaumière. Les rayons du soleil , les par- fums de la forêt , l'éclat du ciel l'attirent au dehors ; une force impérieuse la pousse à chercher d'autres lieux, à retourner parmi les hommes. Berlha fuit la chaumière, emportant l'oiseau et les trésors de sa bienfaitrice absente. Le chien, qu'elle a en- chaîné, la rappelle en vain par ses aboiements plaintifs. L'his- toire du séjour de Berlha dans une ville voisine , son mariage avec Eckbert, la vengeance de la vieille qui , prenant diverses formes , se représente plusieurs fois sous le toit d'Eckbert, et toujours pour le pousser au crime, la mort de sa femme frappée de terreur par ces apparitions, complètent le récit. Si nous avons analysé ce conte, ce n'est pas qu'il mérite de grands éloges sous le rapport de l'invention. L'action d'Eckbert n'est qu'un cadre des plus commodes où le talent descriptif du con- G 2

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teur peut se jouer admirablement. Le tableau de la forêt en- chantée, de la sauvage retraite où Berlha passe sa jeunesse, est tracé avec une verve remarquable. Dans les moindre; détails relatifs à la vieille femme et à ses hôtes étranges, i! y a un charme puissant. Le recueillement mêlé d'inquiétude qu'on éprouve dans l'isolement des grands hois , la tristesse qu'éveil- lent dans l'âme les vagues mélodies de la solitude, le goût de la vie oisive, l'élan impérieux qui attire vers l'inconnu , qui pousse au mouvement et aux voyages l'homme dont ta vie s'est longtemps passée dans le calme, toutes ces impressions diverses, dont quelques-unes sont presque insaisissables, revivent dans le Blond Eckbert avec une précision et une fraîcheur merveil- leuses. Le drame de Cari de Berneck respirait déjà ce senti- ment profond de la nature allemande qui distingue Tieck entre tous les poètes de son temps. Dans le Blond Eckbert on peut reconnaître que ce sentiment a grandi encore depuis l'époque où la vue d'un site désolé du margraviat de Baireuth inspirait Cari de Berneck au poète. Tieck excelle à chanter les har- monies des forêts; dès que sa fantaisie quitte la demeure de l'homme ou la rue bruyante pour s'égarer dans l'épaisseur des sapins et des chênes , sur les chemins tapissés de mousse , dès lors sa parole s'anime , et un charme étrange se mêle à ses descriptions. Cette ivresse si connue des Allemands, que cau- sent le spectacle des solitudes verdoyantes , la fraîcheur des sources vives , le parfum des pins et des chênes, celte bienfai- sante ivresse de la nature est aussi féconde pour l'auteur du Blond Eckbert (pie l'était pour Hoffmann l'autre ivresse puisée tour à tour par le fougueux rêveur dans le vin de Champagne , les accords de Mozart et les fantômes de Calot. On retrouve dans la Barbe Bleue le charme mystérieux du Blond Eckbert. Toutefois le talent de Tieck s'y montre encore sous un autre aspect. L'ironie qui animera le Chat Boiïè et Zerbino se fait pressentir. C'est un drame rapide, plein de mou- vement et de variété. Dans la Barbe Bleue , comme dans la co- médie du Petit Poucet, écrite beaucoup plus tard , on peut signaler des transformations heureuses des personnages de nos vieux contes. Les figures d'Agnès et d'Anna revêtent dans le premier de ces drames cette grâce délicate et chaste qui carac- térise les plus fraîches créations de la muse allemande. Le

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personnage de Pierre Werner, le sombre héros de la pièce, est tracé avec une remarquable énergie. On retrouve la même va- riété, la même finesse dans la composition des caractères du Petit Poucet. Ces deux dra-mes méritent une place distinguée parmi les œuvres de Tieck.

Les Fils d'Heymon, la Belle Maguelonne , le roman sati- rique de Pierre Leberecht , telles furent . si Ton excepte le Petit Poucet, les principales productions qui, avec les travaux déjà cités, attestèrent l'activité de Tieck durant l'année 1796. Dans les Fils d'Heymon et la Belle Maguelonne , l'auteur tenta de rajeuniir le moyen âge chrétien, comme dans le Blond Eckbert et la Barbe Bleue il s'était inspiré de la rêverie'païenne du iNoitl. Mais ce n'était là qu'un essai, qu'une ébauche dé la grande œuvre qu'il devait accomplir dans Gène- . rieve et Octarien. Dans la Belle Maguelonne, par exemple, Tieck se borne à reproduire presque littéralement le récit des vieux conteurs. 11 semble que son imagination timide et ravie craigne d'altérer leur parole naïve . île troubler la sérénité des anciennes fables , en y mêlant ses propres créations. Quant à Pierre Leberecht , c'est une joviale histoire dont les lecteurs d'en deçà du Rhin n'apprécieraient guère la saveur tout allemande. Il y a néanmoins d'heureuses intentions et d'atta- chantes parties dans ce roman satirique.

Tout essai de rénovation littéraire implique deux tâches : il faut justifier par des poèmes durables la tendance nouvelle dont on s'inspire ; il faut aussi combattre les tendances contraires par le raisonnement et la satire. Tout poète novateur est quelque peu critique. Les écrivains qui avaient précédé Tieck avaient dû vaillamment lutter pour établir une école nationale sur les ruines des écoles d'imitation. Lessing avait dignement commencé le combat par le drame et par la polémique. Schiller avait consacré à I esthétique plus d'une veille dérobée à sa muse fougueuse. L'ennemi que combattaient ces grands esprits était la tendance vers l'imitation étroite et servile qui avait menacé de stérilité la poésie allemande au commencement du xvnie siècle. Pour Tieck. ce n'était pas là i'ennemi le plus redoutable. Ce qu'il devait craindre surtout , c'est l'esprit bour- geois et vulgaire qui , sous l'influence d'Auguste La Fontaine et de Kotzebue, avail jeté de profondes racines en Allemagne.

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Les nombreux lecteurs qui avaient accueilli avec enthousiasme les œuvres larmoyantes signées de ces deux noms s'éleveraienl- ils jamais à celte naïveté, à celte bonhomie sérieuse, sans lesquelles les vieux contes allemands ne sauraient êlre compris ? On pouvait en douter. Tieck essaya donc de ruiner l'influence de la littérature bourgeoise , et il lança contre elle plusieurs drames dont la verve bouffonne n'a rien à envier aux plus char- mantes créations de Gozzi. Durant les années 1797 et 1798, nous le voyons occupé à cette œuvre de sarcasme et d'ironie. Pour hasarderai! milieu de la société contemporaine les virginales figures évoquées dans Geneviève et Octavien , ne fallait-il pas qu'il préparât les voies, qu'il disposât les sceptiques à la foi, les railleurs au recueillement ! Or l'ironie n'est jamais plus complètement vaincue que par l'ironie même, et Tieck ne pou- vait mieux préluder à l'idéalisation du moyen âge que par le Chat Botté e( Zerbino.

Le Chat Botté nous offre d'un bout à l'autre l'aimable et spirituelle satire du public allemand. Tout est gaieté capri- cieuse, verve ironique et joyeuse fantaisie dans ce drame. Sur la scène la légende dans sa naïveté la plus primitive 5 au par- terre les admiraleurs de Kolzebue avec leur affectation et leur sottise : telle est la double comédie qu'évoque devant nous le poêle. Son imagination souriante va sans cesse du vieux conte au public moderne. Les risibles observations, les murmures im- patients des spectateurs, interrompent à chaque instant la pièce, et le dernier acte de la naïve légende est accueilli par d'impi- toyables huées.

Dans Zerbino, le théâtre où se joue la fantaisie de Tieck est bien agrandi. Une immense intrigue , pleine de détails bizarres et surchargée d'incidents merveilleux, remplit le cadre qu'il s'est tracé. C'est encore un double drame que nous offre Zer- bino. Au milieu des scènes bouffonnes serpente une fraîche idylle : c'est l'art pur qui intervient dans la critique. En regard de la satire des tendances qu'il faut blâmer , le poète a placé la réalisation de l'idéal que l'artiste doil poursuivre. De la cour d'un prince frivole, pleine de courtisans ridicules et dignoranls docteurs, on passe à des scènes rustiques et gracieuses dont le théâtre est un hameau. Nous aurions aimé que la partie idyl- lique de Zerbino célébrât le culte du moyen âge : il y aurait eu

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un lien plus logique entre ce drame et les tentatives dont il est un trop vague prélude. Zerbino témoigne avant tout, dans les scènes pastorales , de l'influence exercée sur Tieck par la lec- ture de Goethe. C'est la sérénité, la majesté, la beauté harmo- nieuse de quelques scènes de Faust et de Tasse. Dans la partie satirique, l'invention capricieuse de Gozzi s'allie aux plus hardis élans de la fantaisie allemande. Il y a surtout une scène pleine d'une ironie saisissante, celle où Nestor, personnification de l'esprit vulgaire et bourgeois , entre dans un jardin merveil- leux, Elysée de la vraie poésie. Là Dante, Shakspeare, Cer- vantes, Sophocle, errent en paix sous de frais ombrages. La nature s'anime dans cette retraite sacrée; elle exhale par ses mille voix l'ivresse qui la domine. La forêt invite l'homme à se reposer sur le gazon des solitudes , la rose célèbre l'amour, le lis les infinis désirs ; les buissons vantent la fraîche parure qu'ils ont reçue du printemps; l'oiseau perdu dans le bleu du ciel chante les ineffables joies de la liberté. On devine combien le chétif orgueil, l'étroit scepticisme de Nestor, se trouvent dé- paysés dans ce monde radieux. Aussi ne tarde-t-il pas à encourir la colère des nobles habitants du jardin ; colère qui bientôt , il est vrai , se change en pitié. Des génies entraînent Nestor d s régions de l'art dans celles de la prose. On le fait asseoir dans une chambre confortablement meublée, devant une table ser- vie. Alors l'honnête bourgeois se retrouve dans son élément. Au lieu des mélodies de l'arbre qui tremble sous les caresses de la brise, il entend le bois travaillé en table et en chaise l'inviter d'une voix criarde à manger et à s'asseoir. Au concert des belles choses inutiles succède l'aigre tapage des meubles et des ustensiles nécessaires à la vie. Ici la bouffonnerie allemande va jusqu'à ses dernières limites. Le rôti , le vin, les assiettes, en- gagent une conversation affectueuse et cordiale avec le digne voyageur. Le calme et la bonne harmonie qui régnent dans cet entrelien contrastent de la façon la plus plaisante avec l'irrita - lion qui animait Nestor en face de la belle nature et des grands poètes. Enfin Nestor, rassasié et satisfait, quitte la chambre où il s'est amplement consolé des ennuis de sa promenade dans le merveilleux jardin ; mais il ne se retire pas sans dire un adieu fraternel à la table, aux chaises , aux plats et aux bouteilles, ses sympathiques a mis.

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Il faut rattacher aux travaux de Tieck , dans les années 1797 et 98 , le roman de Sternbald, où respire cet amour de l'art , sans préoccupation d'époque ni de. nationalité, qui anime la plus grande partie de Zerbino. La liaison de Tieck avec un jeune écrivain , son camarade d'études , Henri Wackenroder , ne fut pas sans quelque influence sur la direction que prit alors son talent. Wackenroder avait publié, en 1797, un livre inlé- ressant sous ce titre bizarre : Epanche ment s de cœur d'un moine amoureux de l'art ( Herzensergiessungen eines Kunstliebenden Klosterbruders). Wackenroder était, comme Tieck, vivement épris des chefs-d'œuvre de la vieille peinture catholique et de l'ancienne poésie allemande. L'année qui suivit la publication de son livre, Wackenroder mourut à vingt-six ans. Tieck semblait prédestiné à connaître plus d'une fois l'a- mertume des liaisons brusquement rompues. Plus lard il devait perdre Novalis. Le nombre des jeunes gens victimes de l'excès d'ardeur intellectuelle qui agitait l'Allemagne à celte époque fut considérable. Tieck apporta un zèle pieux dans l'accom- plissement de la tâche que lui imposaient les pertes doulou- reuses multipliées dans sa vie. 11 recueillit les œuvres de ses amis, confia au public leurs rêves et leurs projets, compléta par des indications précieuses les travaux inachevés. Le livre de Sternbald, auquel Wackenroder avait eu quelque part , fait comprendre quelle élévation, quel noble enthousiasme devaient régner dans les entretiens des deux amis. Il y a dans ce livre une aspiration mélancolique vers l'Italie, un sentiment profond de la vie méridionale, et, par-dessus tout, une intelligence élevée de l'art qui se plait à évoquer toutes les manifestations Ou beau.

Sternbald est un jeune peintre , élève d'Albert Durer , que l'a- iii >ur <le l'art entraîne à visiter l'Italie. L'action du roman est tout entière dans le pieux pèlerinage du jeune Allemand à tra- vers la société du xvie siècle. On doit regretter vivement que Tieck ait laissé inachevé un livre où respire un amour si pur et si vrai de l'art. Franz Sternbald est le type d'une portion de la jeunesse allemande non moins nombreuse peut-être que celle qui accueillit IFerther et les Brigands par des larmes d'en- thousiasme. L'essor vers l'art a suivi presque immédiatement en Allemagne les accès de fougueuse mélancolie que diverses

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causes avaient provoqués au delà du Rhin. Aux pâles el Iristes amants du suicide succédèrent les sérieux et calmes disciples de |a beauté. A Werther succéda Slernbald. Goethe fut lui-même le provocateur de ce noble mouvement, qui, de Vienne à Dus- seldorf el à Weimar, porta des fruits si glorieux. On retrouve dans le roman de Tieckles hautes aspirations et aussi l'aimable sérénité de cette génération nouvelle. Sans doute la figure de Slernbald n'est pas laillée avec l'énergie patiente et souveraine que Goethe a portée dans loule création sortie de ses mains; mais, malgré celte mollesse de contours , celle négligence em- preinte en quelques détails, défauts qu'on retrouve d'ailleurs dans la plupart des œuvres de Tieck, Slernbald restera pour l'Allemagne l'expression d'une époque belle et féconde. Le roman de Tieck a d'ailleurs un mérite qu'on cherche trop sou- vent eu vain dans les œuvres plus savantes el plus complètes de Goethe . le mérite de la sensibilité. La première moitié du liyre, les adieux du jeune peintre à Albert Durer, le départ de Nuremberg, la visite faite par Slernbald a la maison de son père, tous ces simples et frais épisodes doivent compter, sans contredit, parmi les plus touchantes el les plus gracieuses pages qu'ait inspirées le culte du sol natal el des vieux souvenirs au génie allemand.

Après la publication de Slernbald, Tieck touchait à une époque importante de sa vie intellectuelle. La tendance vers l'idéalisation du moyen âge catholique avait pris le dessus dans son esprit sur le culle de la poésie païenne du Nord. Un en- semble heureux de circonstances extérieures favorisa l'épa- nouissement de» nouvelles inspirations du poète. En 1799, la ville d'iéna devint le centre d'un mouvement d'idées qui devait exercer la plus sérieuse influence sur l'avenir de la littérature allemande. Tieck s'y trouva avec les frères Schlegel , Novalis el Schelling. Ces hautes intelligences , unies par des sympa- thies communes pour le culte de la nature et du moyen âge, vécurent alors dans le commerce le plus étroit. Des idées fé- condes jaillirent de leurs entretiens. Novalis et Schelling étaient préoccupés de l'union de la philosophie et des sciences natu- relles; les frères Schlegel et Tieck songeaient surtout à lenou- veler la poésie allemande en la retrempant aux pures sources du xinc siècle. Dans l'école'de Goethe, il y avait, on ne l'ignore

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pas, trop d'éléments étrangers pour satisfaire les amis sincères du génie germanique. D'un autre côté, l'esprit d'exclusion, l'enthousiasme aveugle intervinrent quelquefois dans les efforts consacrés par Tieck et ses amis à la restauration de la vieille poésie. Néanmoins, si les tendances de l'école romantique allemande, pour appeler de son vrai nom le groupe d'Iéna, ne peuvent être approuvées sans restriction, si elle se renferma trop strictement dans un siècle et dans une nationalité , si elle oublia trop les exigences de l'époque où elle vivait, on ne peut nier que des œuvres puissantes et durables ne soient sor- ties de ce petit centre littéraire , dont l'Allemagne a su d'ail- leurs, nous l'avons dit, pratiquer les théories avec une sage mesure.

En 1800 , parurent à Iéna les poèmes romantiques en deux volumes : l'un contenait Zerbino, le drame dont nous avons parlé et qui était écrit depuis 1797; l'autre une tragédie inti- tulée : la Vie et la Mort de sainte Geneviève. L'impression que produisit cette dernière œuvre fut profonde. Il fallait que l'auteur de cet admirable poème eut vécu dans le commerce le plus intime avec la muse du passé pour en reproduire si com- plètement la grâce originale et naïve. La fraîcheur des minne- singer, la naïveté des vieux conteurs, la rude sève des antiques épopées du Nord, tous les caractères de l'ancienne poésie alle- mande se retrouvaient dans Geneviève , dominés par la ten- dresse et la pureté du spiritualisme chrétien. La forme seule du drame, forme large et souple prise à Shakespeare , pouvait ra- mener l'esprit du lecteur vers un autre temps que le moyen âge, et vers une autre pensée que celle de l'Allemagne chrétienne et féodale.

C'est la touchante et populaire histoire de Geneviève de Bra- bant que Tieck a traitée sous la forme du drame. Nulle figure peut-être ne personnifie plus noblement que celle de sainte Ge- neviève la femme du moyen âge. Cette douceur, cette sensibi- lité, cette candeur naïve que le christianisme inspirait alors n'ont jamais été glorifiées avec plus de charme sympathique et de grâce louchante que par les historiens de cette vie si belle dans son humilité. 11 ne fallait pas une médiocre audace pour prétendre ranimer cette blanche statue couchée sous la dalle du cloître, il fallait toute la puissance du génie aidée d'un pur en-

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thousiasme pour trouver des paroles qui ne profanassent pas ces chastes lèvres, des soupirs et des élans dignes d'agiter ce noble cœur. Tieck n'a pas été au-dessous d'une tâche dont il comprenait toutes les exigences. Le personnage de Geneviève, tel qu'il l'a (racé . peut prendre rang parmi les plus belles créa- tions de l'art. Pour trouver des sœurs à l'héroïne de Tieck, ce n'est pas la poésie, c'est la peinture qu'il faudrait interroger. Dans les sculptures des vieux monastères , dans les tableaux des premiers maîtres italiens, on trouverait plus d'une statue naïve , plus d'une pâle madone où les caractères de la foi, du chaste amour , de l'humilité chrétienne , ne sont pas plus vive- ment empreints que dans la figure dont Tieck a dessiné les suaves contours.

Autour de la pieuse et tendre Geneviève se groupent des per- sonnages nombreux dont l'exécution sévère témoigne égale- ment de la patience inspirée de l'écrivain. Parmi ces person- nages, Siegfried et Golo sont au premier rang. Siegfried, époux de Geneviève, est le châtelain féodal, l'homme rude, loyal et vaillant, tel que l'ont fait le moyen âge et les mœurs du Nord. Le caractère de Golo est plus complexe : c'est la faiblesse humaine aux prises avec les passions et succombant dans celle lutteinégale. Dans ce fougeux jeune homme que l'amour pousse au crime, dans celle âme où la superstition s'allie à l'au- dace, quelques qualités généreuses luttent encore contre le délire, mais en vain. La fiévreuse exaltation de Golo fait ad- mirablement ressortir la douceur et l'angélique sérénité de Ge- neviève.

Ce qui fait le charme de l'œuvre de Tieck, ce n'est pas seu- lement le drame proprement dit, ce sont les accessoires dis- posés et choisis avec un goût sévère. L'intérieur du château féodal, ce petit inonde qui, depuis le majordome et le chape- lain jusqu'au serf accroupi sur la glèbe, gravite autour du seigneur; la vie des camps aussi bien que la vie domestique et champêtre au moyen âge, trouvent dans l'auteur de Gene- viève un observateur exact et un peintre animé. L'ordonnance de ce poème est d'ailleurs des plus originales. L'auteur a placé entre les principales parties du drame des intermèdes où parait un seul acteur chargé d'expliquer l'idée de la pièce et d'en compléter quelquefois les développements par le récit. Ce per-

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sonnage est saint Boniface. L'unité de l'œuvre, qui célèbre la lutte des vertus chrétiennes et des passions terrestres, est marquée par les apparitions du saint , qui vient , à plusieurs re- prises, indiquer le but moral du drame en paroles graves et simples, comme celle du chœur antique.

Après Geneviève, où revivait le moyen âge religieux, le moyen âge chevaleresque et princier restait à peindre. Le calme des vieux couvents, le charme austère des peintures byzantines, l'idéale pureté des statues couchées sous les cyprès des cloîtres, avaient dignement inspiré le poëte. Mais, dans les monuments féodaux, il en est de plus tiers et de plus éclatants. I es grands souvenirs des croisades pouvaient dicter à celui qui avait chanté Geneviève un digne pendant de cette tragédie touchante. Cependant fut frouvé le jour où Tieck ter- mina Octavien. « Je place, dit Tieck, ce drame au premier rang parmi toutes mes œuvres; car il exprime avec le plus d'exactitude ma pensée sur la poésie.»

Octavien est moins un drame qu'une évocation solennelle de tous les types de la société au xmc siècle, depuis l'empereur jusqu'au marchand , depuis l'évèque et le chevalier jusqu'au paysan et au bandit. L'action de la pièce n'est qu'un prétexte à l'analyse et à la description. Les lois du drame ne sauraient donc s'appliquer à Octavien, et la lenteur avec laquelle se dé- veloppe la pièce ne doit pas être blâmée sévèrement dans une œuvre qui n'a rien à démêler avec la scène. On ne peut être aussi indulgent pour quelques épisodes comiques semés trop complaisamment dans le drame et qui troublent souvent , par des plaisanteries sans intérêt, l'harmonie de celte vaste compo- sition. C'est pour celle raison que nous ne saurions nous ranger à l'avis exprimé par Tieck sur Octavien. C'est un riche et bril- lant poème, une puissante application des facultés descriptives de l'écrivain aux faces les plus diverses d'un grand sujet; mais , par la beauté de l'ordonnance , par l'unité toujours pré- sente, par le charme pénétrant et soutenu qui en anime toutes les parties, le drame de Geneviève nous paraît remporter de beaucoup sur celui que Tieck place si haut parmi ses œuvres.

Nous n'essaierons pas l'analyse d'Octavien ; il suffit d'indi- quer le sujet du prologue , qui résume avec une précision éloquente, npn-seulemsn) l'idée de la pièce, mais encore celle

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de fous les travaux de l'auteur, dans la plus remarquable phase de son talent, c'est-à-dire de 1799 à 1815.

Le prologue iVOctavien se passe dans une forêt. C'est au sein d'agrestes solitudes que s'est écoulée l'enfance de la nation allemande : un drame consacré à ses vieux souvenirs ne pouvait mieux s'ouvrir que sous le dôme verdoyant des pltts et des chênes. Une troupe de guerriers traverse la forêt en chan- tant l'ivresse belliqueuse des combats. Après eux , des bergers paraissent; ils célèbrent dans de gracieuses stances l'exal l;. i i ■ »u qu'apportent à l'âme les parfums du printemps, la fraîcheur des vertes clairières. Les guerriers et les pâtres font place ail poëte ; un dialogue s'établit entre ce contemplateur inspiré de la nature et les divers passants qui traversent la forêt. Tous les voyageurs qu'il interroge sont aulant de symboles. La plus éclatante de ces allégories variées est une jeune fille au frdnl radieux, au noble maintien, la Romance. Personnification de la poésie du moyen âge, elle est accompagnée de la Foi et de l'Amour. La Romance invite le poëte au culte du passé; elle invoque le monde féerique des vieux contes. Le poêle se 8 é voue à celte nouvelle muse, et bientôt les guerriers, les ; l'Amour, la Foi , toutes les allégories qui successivement sut paru dans le prologue, unissent leurs voix dans un même concert; toutes -répètent l'invocation prononcée d'abord par la Romance : « Nuit enchantée par la lune, et qui liens l'âme captive, monde des contes riche en prodiges, relève-loi dans la vieille splendeur. » Cet appel au monde des vieux conte* . fiel hymne ardent au moyen âge, n'est-ce pas là le cri qu'on entend résonner dans toute la poésie de Tieck, tantôt doux comme un chant d'amour , tantôt âpre et désolé comme une plainte ? le prologue d'Octavien doit compter parmi les plus belles créations de la poésie allemande. C'est une grande scène dont l'harmonie n'a rien à envier pour l'effet imposant et profond aux plus remarquables parties de Faust.

L'influence des entretiens d'iéna , qui est marquée si vive ment dans Geneviève et Octavien, se retrouve encore clans un drame écrit à la même époque à peu près, la Fie et la Mort du Petit Chaperon rouge. Les personnages mis en scène dans cette naïve idylle sont dessinés avec la finesse et la sobriété qui distinguent les vieux artistes allemands. Le paysage occupe

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toujours une place importante dans les œuvres de Tieck, mais dans aucune peut-être il n'est plus heureusement composé- La dernière scène du Chaperon rouge est d'une ineffable tristesse. Il faut lire, entre le quatrième acte de Cymbeline et les chapi- pitres consacrés par Goethe à Mignon, ce drame de quelques pages, qui commence et se dénoue sous l'azur du ciel, au chant des rouges-gorges , au bruit harmonieux des clairières frémis- santes et sous les rayons du soleil de mai.

L'époque de l'épanouissement romantique du poêle avait al teint son apogée dans Geneviève et Octavien. 11 ne restait, plus pour Tieck qu'à compléter par la critique l'œuvre qu'avait commencée son imagination. Les récits divers que lui avait inspirés le moyen âge et dont quelques-uns étaient nés au milieu des entretiens d'Inéa, n'acquerraient-ils pas un charme nouveau s'ils avaient ces entretiens pour commen- taires? Le succès de la réforme tentée par Tieck ne devait-il pas être assuré si, à côté de l'exemple, la critique posait chaque fois le précepte? Tel fut le but que se proposa le poète en écri- vant Phantasus. Celle œuvre importante parut à Berlin en 1814.

Des amis réunis dans une riante solitude et charmant les loisirs de la campagne par des éludes sympathiques et des lec- tures faites en commun , tel est le plan de Phantasus. Chaque ami est non-seulement critique , mais poêle ; non-seulement il juge, mais il crée; il appuie les opinions qu'il développe par des œuvres que l'inspiration lui a dictées. On devine l'atta- chante variété que comporte un tel cadre. Un seul écueil élait à éviter dans une œuvre ainsi conçue : c'était le défaut d'unilé. On devait craindre que ces avis divers, soutenus chacun par un exemple, n'entraînassent une confusion fâcheuse et ne pro- duisissent une sorte de chaos où l'on aurait en vain cherché l'opinion du poêle. Il n'en est pas ainsi dans Phantasus. Tieck a su indiquer de délicates nuances entre chaque per- sonnage et chaque récit , sans que l'unité de l'œuvre reçût la plus légère atteinte. Il n'y a point dans les entretiens de Phan- tasus la froideur qui résulterait d'un accord trop complet entre les interlocuteurs; il n'y a point non plus le désordre qui naîlraild'unelutte d'opinions radicalement contraires. L'amour <lu moyeu âge et de l'ail sérieux, le mépris des tendances fri-

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voles trop longtemps encouragées par l'Allemagne, unissent dans un même culte pour ainsi dire les esprits élevés dont Phantasus nous raconte les rêves et les entretiens. Les récits que Tieck leur attribue sont ses propres œuvres ; le poète se critique ainsi lui-même; il exprime ses vues sur l'art tout en nous initiant aux efforts de son génie. Nous avons déjà parlé de la plupart des contes recueillis dans Phantasus; on y relrouve le Blond Bckbert , le Chat Botté, Maguelonne. Quelques productions nouvelles figurent toutefois à côté des anciennes. Dans ce nombre il faut citer les Elfes et le Runen- berg, contes ravissants, où le talent descriptif de Tieck déploie toute sa Verve et toute son originalité. Avec le Blond Eckbert, les deux contes que nous venons de nommer composent ce qu'on pourrait appeler la plus complète et la plus remarquable expression du talent fantastique de Tieck. Le merveilleux de l'auteur des Elfes diffère essentiellement de celui d'Hoffmann. <:.• n'est pas au milieu des fumées du punch, au bruit des instru- ments, ou dans le trouble des insomnies, que le monde surna- turel s'ouvre à Tieck. Le romancier de Dresde n'a nul besoin de cette surexcitation fébrile qui anime les chefs-d'œuvre du conteur de Berlin. Le calme, l'étude , et celte bonhomie spiri- tuelle qui lui rend chères toutes les fictions du passé, sont pour Tieck une préparation suffisante aux voyages qu'il entre- prend dans le monde du rêve. Au lieu des secousses d'une su- blime ivresse, il n'a besoin, pour croire au merveilleux, que de s'abandonner à cette naïve imagination de conteur populaire qui ne cesse de murmurer en lui. C'est en plein soleil , à l'om- bre des chênes , au bruit des sources , dans l'atmosphère em- baumée du matin, que Tieck se sent visionnaire. C'est alors que les fantômes accourent et nouent leurs rondes autour de lui. Dans le Runenberg, par exemple, quoi de plus simple et de plus riant que le fond sur lequel se détachent les person- nages de ce récit ? Pourtant qu'on ne s'y trompe pas, celle na- ture paisible n'est pas assoupie ; une vie enchantée circule dans ces forêts verdoyantes , de perfides génies se jouent dans la lumière dorée de ce soleil de mai; une ivresse vague et pro- fonde s'exhale de toutes choses, des fleurs de la prairie comme du granit de la montagne ; elle arrive à l'àme avec les par- fums du sapin et la fraîcheur des fontaines, tl bientôt L'àfflc 6

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est ravi!;, le lecteur est complètement dominé. Peu à peu, presque sans le savoir , enchanté par la savante naïveté du conteur, il a suivi Tieck dans les plus secrets détours du monde mystérieux où la puissante fantaisie d'Hoffmann nous plonge d'un seul bond.

La période la plus importante de la vie littéraire de Tieck était close par la publication de Phuntasus. On ne pouvait plus nettement exposer et plus heureusement justifier que par celte œuvre les idées du mouvement romantique préparé par les amis d'Iéna. Des résultats glorieux étaient déjà obtenus; deux grands et durables poèmes, Octavien et Geneviève, s'étaient ajoutés à la liste glorieuse des monuments de la pen- sée allemande. L'Allemagne avait répondu à l'appel de Tieck et de ses amis; elle interrogeait le moyen âge et se recueillait de plus en plus dans le sentiment de sa vieille nationalité. Sans douîe elle saurait consolider par l'étude, et surtout concilier avec les exigences du présent, ce mouvement noble et sérieux vers le passé. Pour Tieck , il pouvait regarder comme accom- plie la tâche qu'il avait abordée, en 1796, par ses premières études sur les contes populaires.

Entre l'année 1804, date de la publication à'Octavien, et l'année 1814 , où parut Phuntasus , Tieck avait donné à l'Al- lemagne un recueil de chants lyriques choisis dans les minne- singer souabes. Ces chants, traduits en allemand moderne, étaient précédés d'une remarquable préface. Tieck y passe eu revue les principaux représentants de la poésie chevaleresque : Henri de Veldeck, Christian de Lupin, Wallher de Wogel- weide , etc. Quelques lignes lui suffisent pour caractériser chacun des maîtres inconnus dont il remet les poèmes en lu- mière. 11 indique avec une heureuse précision les nuances dé- licates qui existent entre ces innombrables chants dictés tous par l'amour et la foi. Il fait sentir le charme mystérieux de cette vieille poésie, la mélodie de ces mots oubliés, de ces rhythmes étranges , l'ineffable douceur de cette langue naïve et musicale à laquelle l'Allemagne chevaleresque a confié d'é- ternelles inspirations. Cette préface peut être regardée, à beaucoup d'égards ; comme l'expression la plus complète et la plus remarquable du talent critique de l'auteur de Gene- viève.

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Ce n'est pas seulement pour offrir à l'Allemagne un choix de ses vieux minnelieder que Tieck s'imposa la lâche d'éditeur et de traducteur. Plus d'une fois il fut entraîné à remplir ces modestes et laborieuses fonctions par l'admiration qu'excilait en lui la poésie de l'Espagne et de l'Angleterre. C'est ainsi qu'au plus fort de son exaltation romantique, il s'occupait d'une traduction de Don Quichotte, qui parut à Berlin en 1801. Il avait traduit aussi quelques comédies de Ben-Jonson , et, tout en se préparant à éditer les chants d'amour d'un célèbre minnesinger. Ulrich de Lichtenslein, il étudiait avec ferveur le vieux théâtre anglais.

L'année 1806 fut marquée pour Tieck par un voyage en, Italie, entrepris à la suite d'une maladie qui lui avait rendu nécessaire l'air d'un nouveau climat. Grâce aux trésors de la bibliothèque vaticane , il poursuivit à Rome ses éludes sur la vieille poésie (udesque ; au sein même de la ville éternelle, ses préoccupations étaient encore pour l'Allemagne du moyeu âge. Pourtant il ne fut pas insensible aux puissantes séductions du climat italien. Les fraîches impressions qu'éveilla dans cette âme si facile à l'enthousiasme l'aspect des cités méridionales, la mélancolie qui se mêlait à la gaieté du convalescent trans- porté des brouillards de la Prusse sous ce ciel radieux et dans cette atmosphère embaumée, les joies profondes et les douces tristesses de ce voyage ont élé racontées par Tjeck dans une suite de charmantes élégies qui ne le cèdenl en rien , pour l'in- térêt vif et sérieux , aux pages que les mêmes lieux ont inspi- rées à Goethe.

Le drame de Fortunat , qui parut en 1815, et qui semble être surtout un poétique prélude à la dernière phase du talent de Tieck, conserve aussi quelque trace de l'impression que le Midi produisit sur son âme. Fortunat est le poème de la vie insouciante , de la jeunesse aventureuse, et prodigue., souvent près de succomber dans ses mille traverses , e! toujours sauvée par la fortune, souvent aussi près de s'égarer dans une roule impure, mais ramenée par de généreux élans au culle de son noble idéal. Tieck allait , comme son héros, entreprendre une longue course à travers les réalités de la vie. 1| allait aborder, dans de nombreux récils, l'élude indulgente et railleuse de l'humanité. Cr:te lâche était Ivumbement choisie pour ré-

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pandre un charme sévère sur les dernières années du poêle.

Tieck entra dans sa nouvelle voie, en 1822, par un spirituel récit, les Tableaux , qui fut suivi, en 1823, d'une narration pleine de gaieté humoristique, les Voyageurs. A partir de cette époque , chaque année vit paraître quelque production de Tieck dans les nombreux taschenbucher si chers au publie allemand. Depuis les nouvelles publiées en 1822 et 1825 jus- qu'à la plus récente de ces productions, Vitloria Accoram- bona, l'activité de l'écrivain ne s'est jamais ralentie. Les qua- lités qui marquent celte dernière phase de son talent sont une grande finesse d'observation , une ironie aimable qui cacbe plus d'une larme sous son sourire, une verve d'invention qui ne s'épuise pas. Sans doute il y aurait lieu de blâmer quelque- fois celte prodigalité du poète ne ménageant pas avec une assez discrète prudence les appels à sa muse, dont la voix s'est fait entendre souvent moins claire et moins pure. Néanmoins, dans le nombre de ces œuvres trop complaisamment multipliées , il en est trois qui conserveront une place distinguée parmi les productions de Tieck. La Révolte des Cévennes est un roman historique d'une exécution sévère et d'un intérêt puissant. Les deux romans consacrés par l'auteur de Geneviève à Camoe.is et à Shakspeare, œuvres touchantes qui se complètent l'une par l'autre, nous offrent l'éloquente histoire des luîtes et des souf- frances qui ne manquèrent pas à ces deux nobles destinées. Un poète seul pouvait analyser ainsi l'âme du poêle, en décrire avec celte délicatesse et cette sensibilité pénétrante les joies et les tourments inconnus.

L'imagination féconde et puissante à laquelle nous devons Octavien et Geneviève mérite assurément une des places les plus hautes parmi les grands écrivains de l'Allemagne moderne. Tieck a représenté plus fidèlement, plus complètement qu'au- cun poète de sa patrie, la vieille nationalité tudesque. Dans l'histoire des transformations variées que la poésie germanique a fait subir à l'amour de la nature, Tieck a marqué la transi- tion du panthéisme audacieux de Goethe à une adoration plus humble et plus humaine des forces de la terre ; il a élevé l'idéal chrétien au-dessus de ce monde profane de formes et de lu- mière évoqué par Goethe. Après avoir payé son tribut dans ses premiers contes à la muse payenne qui a inspiré la plupart dès

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ballades du Nord, Tieck s'est empressé de porter sou culte à une autre muse plus tendre et plus sympathique, celle qui anime de sa sensibilité, de son enthousiasme chrétien, la poésie des minnesinger. Dans les chants du xnr siècle, la sombre fantaisie du Nord fait place à l'expression délicate des joies et des tristesses du cœur. La nature est non plus adorée comme une déesse, mais aimée comme une femme. La seule trace qu'ait laissée la tendance panthéiste de l'Allemagne dans les chants des minnesinger, c'est l'hymne chanté aux solitudes verdoyantes, l'animation de la rose et du lis, la parole prêtée à l'oiseau , à la source et à l'arbre. C'est avec la même grâce et la même sensibilité discrète que Tieck anime la nature. Jamais, chez lui , l'adoration du monde extérieur ne va jusqu'à étouffer toute larme , tout soupir humain ; jamais l'imagination ne l'em- porte sur le cœur. Par cette faculté d'enthousiasme et d'effu- sion, par le culte ardent du spiritualisme chrétien, Tieck se rattache étroitement aux tendres et mélancoliques chanteurs dn moyen âge. A l'entendre célébrer quelquefois Dieu, l'amour et le printemps, on dirait que les manoirs féodaux sont encore de- bout sur les monts de la Thuringe, et que la chevalerie n'a pas depuis longtemps miré ses dernières splendeurs dans les flots du Rhin. Pourtant, ne l'oublions pas, ce n'est point là tout le poëte. Une fois son rêve du moyen âge fini, pour employer l'expression d'un spirituel critique allemand, M. Menzel, Tieck est revenu au conte moqueur, qu'il n'avait jamais entièrement abandonné. Il s'en est fallu de peu qu'il ne portât , dans l'idéa- lisation du passé, au lieu de l'enthousiasme de Galdéron l'ironie de Cervantes. Pour caractériser complètement ce souple et fin génie, on pourrait dire qu'il allie la naïveté de la vieille Alle- magne à la gaieté capricieuse de l'Italie du xviir siècle. C'est à la fois un descendant du minnesinger Walther de Wogel- weide et un frère du Vénitien Charles Gozzi.

1/influence qu'a exercée Tieck a été grande et à beaucoup d'égard salutaire. L'auteur de Geneviève a eu d'éminents dis- ciples parmi lesquels nous citerons Louis d'Arnim et Clément Brentano. Arnim, auteur des Révélations d'Ariel et de plu- sieurs nouvelles fantastiques, a cherché dans les temps écoules depuis les minnesinger jusqu'à la réforme les inspirations que Tieck n'avait demandées qu'au xme siècle. Brentano, à

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qui l'on doit une comédie remarquable , Ponce de Léon, a se- condé les efforts d'Arnim avec un zèle intelligent. Mais l'in- fluence de Tieck s'est manifestée avec plus d'éclat encore que dans les limites de celle école exclusive : on la retrouve dans le culte large et libre que la plupart des poêles allemands mo- dernes, Uhland à leur tête, ont voué au moyen âge et aux vieux souvenirs; On doit regretter que le retour trop tardif de la France à son ancienne poésie, secondé pourtant par de grands écrivains et d'éminents critiques, n'ait pas eu pour notre littérature les féconds résultats que la tentative de Tieck, conciliée avec les exigences de l'époque actuelle, a produits au delà du Rhin. En séparant des tendances du groupe d'Iéna ce qu'elles empruntaient d'excessif à la réaction du moment , l'Allemagne a pu en tirer une saine et féconde direction. Mal- heureusement , ce n'est pas au développement de son génie na- tional qu'elle paraît vouloir se tenir. Après avoir si habilement tiré des œuvres de Tieck ce qu'elles offraient de salutaire et de vital, elle n'a pas soumis au même travail d'analyse et de triage les idées d'une autre école, celle de Goethe , qui n'a pas cessé de rendre hommage au panthéisme du maître, et qui tend au- jourd'hui à dominer la littérature. Après avoir vaincu le pre- mier excès , nos voisins pourraient bien être moins heureux avec le second. Quoi qu'il arrive , c'est à l'unité qu'il faut au- jourd'hui inviter l'Allemagne; la tendance à une mobilité or- gueilleuse , qu'elle tient de Goethe et qui se développe chez elle outre mesure , ne peut être combattue que par un culte intelli- gent de la nationalité. On doit souhaiter que les esprits élevés que l'Allemagne possède encore cherchent à lutter contre cette dispersion de la sève poétique, à ramener l'art dans une voie meilleure. En attendant, le mouvement romantique dont Tieck fui le chef a élé , malgré ses écarts , la dernière époque d'ordre cl d'activité puissante que la poésie ait eue au delà du Rhin.

V. DE M....

LA

BIBLIOTHÈQUE BLEUE.

Celait une grande question parmi les savants, il y a quel- ques années, que de savoir d'où nous venaient Riquet à la Hoape et Cendrillon , ces jolies épopées des enfants dont le souvenir n'est pas sans cliarme pour la pensée des vieillards. Après de longs et graves débals, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lellres ouïe en ses conclusions, il fut décidé magis- tralement , et je crois la chose consacrée en principe dans noire admirable éducation universitaire, que la Barbe Bleue avait fait ses éludes au collège de Bénarès , que les cailloux blancs dont Je Petit Poucet marque si induslrieusemenl la roule de son exil étaient des galets du Gange, et que celte phrase célèbre : Tirez la cordelette, la bobinette cherra, ne pouvait procéder que du sanscrit. Le marquis de Carabas pèche bien un peu contre la couleur locale ; mais on sait trop par mille exemples ce qu'est capable de hasarder l'audace des inlerpolaleurs; et puis, il ne faut pas se montrer difficile avec les orientalistes qui se dévouent avec tant de profil pour notre instruction à l'enseignement de ces belles choses !

Il résulte de ces ingénieuses découvertes que toutes les idées imaginalives de l'humanité descendent , comme le fleuve sacré, des plaleaux du Thibet, et que nous ne nous serions jamais

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élevés, dans notre impuissance, à la magnifique élhopée du Chat Botté, si la mémoire des nouveaux âges n'en avait dérobé le type immortel aux traditions d'un peuple ancien qui se dis- tingue avantageusement de notre race par sa couleur d'acajou, ses nez effilés , ses yeux obliques , et qui daigne fournir encore de temps en temps à nos exhibitions populaires ses bayadères et ses jongleurs. Je suis un peu moins absolu dans mes opinions, et il faut avouer avant tout que je n'ai aucun droit de l'être. Sincèrement disposé, par un sentiment de justice qui m'est naturel , à rendre à l'Inde ce qui appartient à l'Inde, et à Per- rault ce qui appartient à Perrault, je paye avec plaisir mon tribut d'hommages à une des civilisations les plus vénérables du vieux monde; mais je m'obstinerai à croire, si on veut bien me le permettre, que l'homme n'a été destitué nulle part de l'aimable faculté d'inventer ses fables , et je ne lui con- seille pas de renoncer à ce privilège. C'est, selon toute appa- rence, le dédommagement le plus sûr des misères de sa lris:e condition.

Les peuples naissants étaient loin de jouir des avantages de notre civilisation éminemment perfectionnée. Ils ne savaient ni l'heure de l'éclipsé, ni le passage de la comète. Ils ne pres- sentaient guère l'art d'abréger les distances en lançant a>s chars de feu sur des routes de fer, pour livrer plus facilement les limites du monde connu à la rapacité des spéculateurs et a l'ambition des conquérants. Ils n'auraient pas compris la né- cessité scientifique d'user la vie d'une génération à creuser des puits vers le centre de la terre , et la vie d'une génération à les combler. Ils ne savaient de la création que ses délicieux mys- tères, et ils en jouissaient sans essayer de les expliquer. Comme l'action d'une puissance bienveillante se révélait partout à leurs regards, ils se contentaient de ce fait universel pour résoudre tous les doutes et pour rendre raison de tous les phénomènes. Comme toute recherche aboutissait à une découverte, il n'y ava.t pas une de leurs perceptions qui ne fût nouvelle , et qui ne con- servât longtemps le charme de la nouveauté. La poésie ne con- sistait pas alors dans l'expression laborieuse et Symétrique d'une pensée choisie. La poésie était l'expression naïve de la pensée d'un homme simple qui sent vivement, c'est-à-dire !e langage naturel de l'homme dans tout ce qui n'appartient pas

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à la vie positive. La langue même des sociétés nouvelles ne pouvait qu'être essentiellement poétique , parce qu'elle était essentiellement pauvre , et les langues ne s'enrichissent qu'aux dépens de la poésie. Il suffit d'un moment d'attention pour comprendre cette proposition, tout étrange qu'elle paraisse. Les besoins les plus immédiats et les plus fréquents de la vie physique ne réclament pas un grand nombre de mots; il n'en faut pas plus de trois ou quatre cents à leur vocabulaire indis- pensable , mais la vie de l'imagination et de la pensée est infi- niment plus exigeante ; et ,comme elle prend nécessairement les mots où ils sont, comme le vocabulaire qui les renferme tous est son unique répertoire, elle ne les tourne à un nouvel usage qu'en leur imposant une acception figurée qui devient peu à peu aussi intelligible que l'autre. Celte acception figurée est ce qui constitue la poésie des langues naissantes. Ajoutez ;'i cela que le mot a toute sa valeur dans l'usage de l'homme qui l'a fait, et représente l'idée vivante qu'il y a attachée en l'adop- tant, pendant que, de nos jours, ce mot cadavre, dépouillé de la pensée qui le vivifiait, n'est plus qu'un signe convenu, le plus souvent équivoque ou incertain, dont les plus habiles au- raient peine à retrouver le sens primitif. Les exemples ne man- quent pas, et je me contenterai d'en citer quelques-uns enlre mille dans une phrase tout à fait vulgaire. Vous dites souvent d'un homme , et vous avez malheureusement trop d'occasions de le dire : « Celte homme est détestable, exécrable , abomi- nable. » Qu'enlendez-vous par là ? je le demande au grand nombre. Une injure, et rien de plus; je ne pense pas que la multitude attribue à ces paroles une définition plus nelle et plus développée. Il n'en était pas de même chez le créateur de ces expressions , qui ne sont aujourd'hui pour nous qu'une mon- naie fruste , privée de son type et de son exergue ; il les aurait traduites autrement dans la valeur native qu'il leur avait don- née. Un homme détestable , exécrable, abominable , c'est un homme si avili, que son témoignage est rejeté par la conscience publique ; c'est un homme que la pieuse pudeur de ses contem- porains repousse de la participation des choses sacrées; c'est un homme dont l'odieuse perversité n'a pas même été pressentie par les prophéties ou les oracles dans leurs présages les plus menaçants. Vous voyez que le verbe portait alors en lui une

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poésie intime qui se manifestait par la seule énonciation de la parole. Vous voyez qu'elle n'y est plus. Les dictionnaires des nntions très-civilisées ressemblent à ces vieux livres d'armoiries dans lesquels le rouge, le noir ou le vert sont indiqués sur l'écu des nobles chevaliers par des marques ou des noms de conven- tion , qui ne parlent plus qu'aux gens versés dans la science du blason. Le signe reste pour ceux qui s'y connaissent, mais n'y cherchez pas la couleur.

Dans cet âge heureux du monde où ne vivent que les peuples primitifs et les peuples renouvelés par une longue barbarie ; quand foute parole se figurait, toute sensation recevait de son signe même une apparence d'hyperbole; la pensée s'accoutu- mait facilement à croire à l'image hardie qui s'était présentée pour la peindre; le merveilleux de l'expression se reflétait sur les faits les plus ordinaires ; toute femme belle et puissante dont on avait éprouvé les prudents conseils et la bonté protec- trice, devenait une fée tulélaire; toute femme vieille , laide et malfaisante , une fée ennemie. Le seigneur qui opprimait ses vassaux, et qui s'en faisait redouter à l'égal des loups furieux, n'était pas quille de la vindicte publique pour avoir reçu le nom du loup dans les vives métaphores du peuple; la créance mobile et flexible des enfants et des femmes ne tardait pas à lui en attribuer la figure et les mœurs , les appétits sanglants et les chasses nocturnes. L'ennemi étranger ne se contentait point de la ruine des forteresses et du pillage des cités ; l'imagination des mères et des nourrices le faisait apparaître comme un épouvantai! jusqu'au chevet du berceau , et le nom des ogres , si connu des lecteurs de contes, n'est lui-même qu'une corrup- tion populaire de celui des Hongres , ou Hongrois, dont les folles terreurs du village faisaient jadis des mangeurs de pe- tits enfants , en attendant les jours de civilisation et de lu- mières où notre politesse nationale s'empresserait de rendre le même témoignage aux Cosaques. L'Inde n'a rien à voir dans tout cela , et l'intervention officieuse des adorateurs de Brahma dans la composition, si spontanée d'ailleurs de nos jolis contes des fées , n'est qu'un conte de savants qui ne vaudra jamais les autres.

Tout peuple a sa poésie. Tous les enfants ont besoin de contes qui les amusent, les étonnent ou les effraient ; toutes les

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femmes ont besoin de romans qui mêlent à la réalité monotone de leur vie positive les illusions d'une vie d'amour et d'aven- tures; tous les hommes , et je n'en excepte pas les hommes les plus éclairés des vieilles civilisations, ont besoin d'histoires plus ou moins exagérées, qui relèvent la grandeur de leur ori- gine par quelques fables épiques. La bibliothèque qui se com- pose de ces merveilleuses traditions écrites est la véritable bibliothèque du peuple. C'est là qu'il faut chercher tout ce qu'il y a eu de naïveté et de grandeur dans ses sentiments, de grâce et d'énergie dans ses inventions, de souplesse et d'originalité dans son langage, avant ces jours solennels delà perfection relative qui touchent, hélas! de si près au crépuscule honleux de la décadence. C'est là qu'est empreint, d'une manière ineffa- çable, le sceau de son caractère et de son esprit. Ces livres que dédaignent notre expérience morose et noire savoir pédantes- que, archives ingénues du bon vieux temps , conservent en eux tout ce que la vieillesse des nations, comme celle des hommes, aime à conserver du passé, les souvenirs riants du premier plaisir, les souvenirs touchants du premier amour, les souvenirs du premier succès, avec leur ivresse et leurs espé- rances , toutes les joies de l'âme qui s'éveille à la connaissance des choses, et toutes les douleurs poignantes, mais passagères, qu'un désabusement mille fois plus cruel fera trop tôt oublier. Le style n'en est pas fort; il manque de ces habiles artifices qu'enseigne l'élude, que l'esprit raffine, et qui finissent par se substituer au travail naïf de la pensée; mais il est simple, il est clair, il dit ce qu'il veut dire, il se fait comprendre sans efforts. On aurait peine à y découvrir quelque trait qui mérite l'admiration . mais on aurait plus de peine peut-être à y desi- gner quelque passage qui exclue ou qui repousse la sympalhie. Aucune lecture ne laisse à la mémoire des réminiscences plus aimables , plus louchantes , et , je ne crains pas de le dire, pins utiles à la conduite de la vie. Il n'y a point de cœur si blasé qui ne tressaille encore au nom de la belle Maguelonne et de son doux ami Pierre de Provence, qui; à son aspect, « cherchent de grand soucy en quelle manière commencer à parler, car il ne savoit s'il étoil en l'air ou en la terre , et ainsi fait Amour à ses subjecls. » Candeur et bravoure , franchise et loyauté , pa- tience et dévouement, tous les traits distinctifs de notre vieux

3G KL Vif; DE PARIS.

caractère national brillent d'un éclat ineffaçable dans les chro- niques aujourd'hui si délaissées de la Bibliothèque bleue, comme les hiéroglyphes sur les obélisques de Ramtssès. Ils s'y lisent toujours, mais il faut une âme pour les déchiffrer. Ce n'est du moins pas une peine perdue pour ceux qui daignent la prendre, et je le déclare intrépidement à la face de nos sa- vantes académies : la douce résignation de Griselidis et les courageuses épreuves de Geneviève de Brabant ont rendu po- pulaires plus d'excellentes leçons de morale qu'il n'en sortira jamais de toutes les élucubralions politiques, statistiques , es- thétiques, philantropiques et humanitaires, entre lesquelles se partagent annuellement les prodigalités stériles de M. de Mon- thyon. Le peuple le savait , quand il jouissait encore de ce tact judicieux et délicat qui est naturel à tous les peuples tant qu'ils ne sont pas éclairés et corrompus. Maintenant c'est autre chose. Grâce au perfectionnement progressif de la civilisation éman- cipée , le peuple ne lit plus la Bibliothèque bleue. Il lit des vers scandaleux, des chansons obscènes, des romans extravagants et dissolus , les rêveries turbulentes des factieux et les rêveries impies des sophistes. La société doit marcher, elle marche, et vous savez où elle va. Ce ne sont pas nos faibles mains qui pourraient l'arrêter sur la voie brûlante où le siècle l'emporte et la dévore. Il faut que le plus transparent des mythes infailli- bles de l'Écriture s'explique et s'accomplisse. Lorsque Yange des ténèbres entreprit d'achever la perte de l'humanité, il sentit la nécessité de se transformer sous des apparences toutes nouvelles. Il annonça qu'il apportait la lumière. Il s'appela Lucifer.

Je ne crois donc pas , en vérité , qu'un peuple parqué dans des institutions anglaises, entre le sport et le steamer, les hus- tings et le budget, à la suite d'une conquête de fait dont nos éternels ennemis recueillent les fruits depuis vingt-huit ans , soit désormais disposé à faire un accueil bien favorable au pré- cieux trésor de nos traditions, de nos plaisirs et de nos gloires. Mais s'il existe quelque part, dans je ne sais quel oasis ignoré que le réseau du rail ne menace pas encore d'étreindre et d'é- touffer entre ses mailles brûlantes, quelques enfants de la vieille France, fidèles aux souvenirs délicieux de leur berceau , et dont la voix maternelle de la patrie fait toujours palpiter le cœur ,

REVUE DE PARIS. 57

rendez-leur, je vous en prie , la Bibliothèque bleue (1) dans sa simplicité et dans ses grâces. Avec trente ou quarante volumes qui , sans offrir un intérêt plus vif, tiennent un rang plus élevé, et que la postérité désignera , c'est bientôt tout ce qui restera de notre littérature et de notre langue.

(1) On annonce une nouvelle édition de ce recueil , jadis si univer- sellement populaire , à la librairie de M. Colomb de Batines , quai Malaquais, 15.

Docteur Neophobis.

THERESE DUNOYER.

XXIV (1).

LE MOIS NOIR.

Le lecteur n'a peut-être pas oublié les deux vieux serviteurs qui portaient une si vive affection au jeune maître de Treff- Harllog : Ann-Jann, nourrice d'Ewen „ et Lès-en-Goch , ancien soldat de l'insurrection vendéenne.

Une année s'était écoulée depuis le mariage de Thérèse et de M. de Ker-Ellio.

L'entretien de Lès-en-Goch et d'Ann-Jann nous instruira des événements qui se sont passés durant cette période.

Novembre était arrivé.

Novembre..., ce mois noir, que la tradition disait si fatal à la famille de Ker-Ellio!

Quoiqu'il fût une heure de l'après-midi, une brume épaisse obscurcissait l'atmosphère.

Lès-en-Goch et Ann-Jann étaient, selon leur habitude, assis au coin du foyer de la cuisine du manoir.

Rien n'est changé dans celte vaste salle ; on y voit toujours la haute cheminée , les gravures coloriées clouées aux murs et représentant les saints de Bretagne. L'étroite fenêtre . à petits

(1) Voyez tome V, page 5.

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carreaux verdàlres encadrés de plomb , filtre toujours une lu- mière vive et rare, qui s'accroche aux angles delà table de chêne massive et scintille aux arêtes du vieux buffet de noyer.

C'est toujours le vaste foyer, noir, enfumé, sur lequel se dessinent la haute taille et les vêtements blanchâtres de Lès-en- Goch.

Ann-Jann semblait accablée de tristesse.

Le vieux Breton , encore plus silencieux, plus taciturne que d'habitude, n'avait pas entendu sa femme, qui déjà deux fois lui avait adressé la parole.

— Lès-en-Goch, vous ne me répondez pas, — dit Ann-Jann en se levant et en appuyant légèrement sa main sur l'épaule de son mari , qui tressaillit. — Vous n'avez donc pas trouvé M. le recteur au presbytère?

— Il était à Rœdek, il administrait un mourant. Heureux celui-là! — ajouta le Breton d'un air sombre.

— Que voulez-vous dire, heureux celui-là qui meurt?

— Heureux celui-là ! — répéta le Breton avec un soupir.

— Mais aussi, malheureux celui qui survit! Lès-en-Goch, vos pensées sont bien tristes.

— Tristes comme le mois noir.

— Ah ! le mois noir ! le mois noir ! — dit douloureusement la nourrice en cachant sa tète dans son tablier.

— Mor-Nader avait raison, — reprit le Breton en se parlant à lui-même : — il y a deux ans... au mois noir, le pen-kan- guer a quitté sa maison pour aller à Paris, et il en est revenu désespéré et voulant mourir... C'est encore au mois noir, il y a un an, qu'il est retourné brusquement à Paris, pour y épouser cette femme pâle..., pâle comme le portrait infernal auquel elle ressemble. Nous voici au mois noir... Depuis un an le pen- kan-guer est marié , et jamais il n'a été plus triste.

— Jamais ! — dit Ann-Jann en relevant sou visage vénérable baigné de larmes, car elle avait entendu le monologue de son mari ; — non, jamais le mab-meibrin n'a été plus triste.

— Ni cette femme maudite plus pâle. On dirait un spectre, — dit le Breton. — Quand relournera-l-elle à l'enfer, dont elle est sortie ?

— Ne la maudissez pas. Elle a perdu son petit enfant, le bon Dieu seul voit les larmes qu'elle pleure jour et nuit.

40 REVUE DE PARIS.

— Cet enfant n'était pas un enfant.

— Comment?

— C'était un fantôme....

— Lès-en-Goch !

— Celte femme non plus n'est pas une femme... Je vous dis que ce sont là des fantômes qui sortent de l'enfer et apparais- sent aux hommes dans le mois noir. Mor-Nader le dit, il a raison.

— Lès-en-Goch , pouvez-vous toujours invoquer le témoi- gnage de cet homme? M. l'abbé de Kérouellan ne l'a-l-il pas déjà condamné en chaire , et aussi ceux qui écoutaient ses pré- dictions?

— Le Seigneur a condamné Satan , et Satan est toujours Satan.

— Mais pourquoi accuser cette femme si malheureuse? M. le recteur n'a-t-il pas pour elle bien des bontés? N'est-il pas venu ici , pendant des journées entières , tâcher de la consoler de la perte de son enfant? Ah ! si elle est un fanlôme, Lès-en- Goch , elle est le fantôme d'elle-même ; on le voit bien , le cha- grin la lue. Non, non, celte femme n'est pas méchante ; les mères infortunées sont toujours bien venues d'elle, jamais elle ne refuse la demande qu'on lui fait faire par des enfants, quoiqu'elle pleure à leur vue en se rappelant sa pauvre petite fille.... Comme par le passé, les malheureux trouvent toujours au manoir du pain, un abri, et une aumône; la femme pâle est, secourable à tous.

Lès-en-Qoch secoua la tête et répondit :

— Le démon prend toutes les formes.

— Il ne prend jamais celle d'une mère triste qui pleure son enfant , Lès-en-Goch.

— Il les prend toutes; je juge de la méchanceté de la femme pâle par le chagrin du pen-kan-guer.

— Elle paraît l'aimer , pourtant?

— La tombe aime les vivants.

— La femme pâle ne le quitte pas...

— La fièvre ne quitte pas non plus l'agonisant.

— Lès-en-Goch, vous êtes injuste.

— Injuste !.. Au plus mauvais temps de ses noires rêveries le pen-kan-guer vous a-t-il paru plus sombre, Ann-.Tann?

REVIE DE PARIS. 41

— Hélas! non...

— Il y a deux ans, à son retour de Paris, élait-il plus désespéré que maintenant ?

— Hélas ! non...

— Je vous le dis, cette femme est son mauvais ange. L'autre soir, à la nuit, à l'heure du souper, j'avais cherché partout le pen-kan-guer et la femme pâle; où les ai-je trouvés, Ann- Jann? J'en frémis encore : dehout sur le hord de la plate-forme de la tour, dont la mer bat le pied. Il faisait grand vent, la lune sortait de temps en temps des nuages qui couraient sur le ciel : c'est à sa clarté que je les ai vus. Le pen-kan-guer et la femme pâle regardaient l'abîme... penchés..., penchés comme s'ils avaient eu envie de se précipiter dans la mer...

— Ah ! malheur, malheur! — s'écria la nourrice en mettant sa main sur ses yeux.

— Oh ! oui, malheur ! mais aussi malheur à cette femme si jamais...

— Lès-en-Goch , calmez-vous... 11 se passe ici quelque chose que nous ne pouvons comprendre...: mais, quand vous avtz vu lemab-meïbrin sur le faite de la tour et penché si dange- reusement, qu'avez-vous dit?

— Je n'ai pas osé avertir le pen-kan-guer , de peur que la surprise ne le fît broncher et tomber. J'ai attendu. Un engou- levent s'est envolé dans les ruines en poussant des cris fu- nèbres. La femme pâle et le pen-kan-guer ont tressailli , ils se sont retournés : tous deux avaient le visage baigné de larmes.

— Hélas! hélas! cela est vrai; bien souvent ils pleurent. Avant hier encore...

— Les avez-vous vus? Et, pendant le souper, quel morne silence ! quels tristes sourires ils échangèrent ! Ah! je vous le dis, la femme pâle tient l'âme du pen-kan-guer. Le recteur a aussi été trompé parce fantôme... Les hommes simples et bons sont toujours trompés par le démon. Ann-Jann ! Ann-Jann ! la femme pâle sera fatale à cette maison; son portrait avait commencé le malheur de notre maître, elle l'achèvera; je vous le dis, elle tient l'âme d'Ewen.... un jour eile l'empor- tera; Mor-Nader l'a dit.

— Mor-Nader est insensé.

42 RF.VUE DE PARIS.

— Il sait ce que les hommes ignorent , il ne peut être comme les autres hommes... ce qu'il prédit arrive.

— Malheur alors, malheur sur cette maison. Pourquoi Mor-Nader ne prédit-il pas que notre sort sera celui du mab- meïbrin ?

Le vieux Breton resla longtemps pensif, tout à coup il dit à voix basse , en se parlant à lui-même :

— Quand je le tuerais, la prédiction s'accomplirait toujours !

— Tuer... tuer... qui? Lès-en-Goch? —s'écria la nourrice avec épouvante.

— Mor- Nader !

— Le tuer ! Et la justice des hommes? Et la justice de Dieu ?

— Quand je tuai le bleu qui ajustait le pen-kan-guer, je ne pensai ni à Dieu , ni aux hommes , ni à moi.. Je pensai à celui que j'aime comme mon enfant. Vingt fois, depuis deux ans, j'ai pris mon fusil , j'ai été m'embusquer sur la grève , près du Moine-Rouge , ce rocher où , les jours de tempête, Mor-Nader va chanter le glas des trépassés , en voyant le soleil se coucher dans les nuages.

— C'est là où vous alliez, Lès-en-Goch? le Seigneur a eu pitié de vous....

— Peut-être... une fois, à l'affût, mon bras tremblait, ma vue s'obscurcissait. Vingt fois j'ai tenu le pilote au bout de mon fusil... Dieu n'a pas voulu.

— Non , Dieu n'a pas voulu que vous soyiez meurtrier. II se réserve de punir Mor-Nader. Ce qui m'afflige , c'est de voir ie mab-meïbrin parler souvent à ce réprouvé. Le mois passé, malgré la folie de ce maudit, ne l'a-t-il pas accompagné en mer ? Oubliait-il donc qu'il y a deux ans maintenant, il a manqué périr pendant la tempête avec ce pilote ?

— Mor-Nader dit qu'il a lu dans les nuages que le pen-kan- guer et la femme pâle périraient pendant une tempête du mois noir..., — reprit Lès-en-Goch presque avec effroi.

A ce moment la porte s'ouvrit.

Mor-Nader entra lentement dans la cuisine.

Nous l'avons dit : ce vieillard était de grande taille, ses longs cheveux d'un blanc-roux retombaient sur son front cuivré par le soleil et par la bise de mer; il portait le costume sévère des pêcheurs de l'île de Sein , une casaque noire el de larges braies

REVUE DE PARIS. 43

blanches pareilles aux jupons albanais ; malgré le froid de novembre, sa veste laissait voir son cou et sa poitrine nus. Sa physionomie avait quelque chose de sinistre, d'égaré ; ses mo- ments d'hallucination et de folie devenaient de plus en plus fréquents.

Malgré l'aversion qu'il inspirait à Lès-en-Goch et à Ann- .lann, ils cédèrent à un mouvement de respect involontaire lorsque le pilote entra.

Mor-Nader s'avança à pas comptés, presque solennels , en .-attachant sur les deux serviteurs d'Evven ses yeux ronds à pru- nelles jaunâtres comme celles des oiseaux de proie.

— Où-est le pen-kan-guer? — dit-il brusquement. Lès-en-Goch et Ann-Jann baissèrent la tête sans répondre. La nourrice porta la main à sa croix comme pour se défen- dre d'un maléfice.

— Ouest le pen-kan-guer? — répéta Mor-Nader d'une voix p!us haute, presque menaçante.

— Tu sais tout, devine-le, — dit Lès-en-Goch.

— Où il est? — s'écria le pilote d'un air sombre; — il est clins le mois noir qui verra sa mort et celle de la femme pâle...

— L'entends-tu ? — dit tout bas Lès-en-Goch à la nourrice , <|iii se signait dévotement.

Le pilote, étendant le bras du côté de la fenêtre qui regar- (hil la mer , entonna cette espèce d'improvisation qui , ressem- blant au chant des anciens bardes , ne manquait pas d'une sauvage poésie :

« La brume est épaisse, la mer dort, le vent sommeille, le vieil Océan est aussi calme qu'un lac. Les hommes disent : Soyons en paix, laissons nos filets sur la grève.

« Mais le corbeau de mer. en s'élevant, ens'élevant , voit ce que les hommes ne voient pas.

» Sous le flot joyeux et azuré où brille le soleil , il voit un cadavre aux yeux verts.

» Sous le calme , il voit la tempête.

» 11 s'élève, il s'élève , le vieux corbeau de mer..., et il voit les pierres noires submergées, et il voit le tourbillon du Raz

44 REVUE DE PARIS.

des agonisants tourner plus vite que Jan et son feu (1). » Et il voit une vapeur rouge au couchant, et il entend s'a- vancer la tempête qui accourt , qui accourt, et que les hommes n'entendent pas encore. Il voit au loin son écume blanche que les hommes ne voient pas encore , et , comme le vieux corbeau de mer aime le peu-kan-guer...

ajouta le pilote avec un éclat de rire féroce,

« Il vient le chercher pour lui dire des choses que lui seul peut entendre. Où est-il! où est-il? où est-il? »

Demanda par trois fois le pilote d'une voix de plus en plus éclatante.

Ann-Jann se signa.

Cet homme avait l'air d'un démon venant chercher une âmp.

— Et que veux-tu dire au pen-kan-guer ? — demanda Lès- en-Goch.

Le pilote sourit d'un air sinistre, leva le doigt indicateur vers le ciel , et répondit en breton par ces deux vers mysté- rieux et prophétiques :

Peu importe ce qui arrivera, Ce qui doit être sera.

A ce moment la porte s'ouvrit brusquement, et l'abbé de Kérouëllan entra dans la cuisine : l'œil étincelant, le teint enflammé d'indignation , il marcha droit à Mor-Nader, le saisit au collet d'une main rude et l'entraîna hors de la cuisine ni s'écriant :

— Ah! vieux drôle ! lu sais ce qui a été, tout ce qui est et tout ce <iui sera ; eh bien ! quant au passé, rappelle-toi la cor- rection que je t'ai promise, et, quant au présent, voici cette correction , que je t'aurais donnée de la sorte... lorsque j'étais dragon.

Ce disant , l'ancien soldat appliqua deux ou trois vigoureux

(1) Jan et son feu, démon familier, tradition populaire.

REVUE DE PARIS. 45

coups du manche de son fouet sur les épaules du pilote en le poussant à la porte de la cuisine du manoir.

Mor-Nader devint livide de rage , ses yeux roulèrent dans leur orbite, sa raison s'égara, il poussa un éclat de rire in- sensé.

Après une courte lutte il se tint un moment immobile ; puis , levant ses deux bras au ciel comme pour maudire la maison , il murmura quelques paroles à voix basse; ensuite, brisant un lacet noir qu'il avait autour du cou , il en jeta les débris sur le seuil de la porte où se tenait toujours l'abbé.

Le recteur , irrité de ce nouveau sortilège, s'écria :

— Cesse à l'instant les momeries, effronté coquin , sinon je recommence la correction de tout à l'heure. Une fois pour toutes, regarde bien celte porte et songe à n'y jamais plus montrer ta face de réprouvé ; ce qui d'ailleurs ne te sera pas difficile, car dès demain le procureur du roi sera saisi de ma plainte, et quelques années de prison t'apprendront à abuser de la crédulité de mes paroissiens et à jouer au sorcier.

Occupé de ses pratiques mystérieuses , Mor-Nader semblait ne pas entendre les paroles du recteur.

Lorsque le pilote eut successivement jeté sur le seuil les dé- bris du lacet noir et d'un sacbel qu'il portait sur la poitrine , il s'écria en breton d'une voix retentissante :

« Le philtre que voici, prêtre , fut fait avec l'œil d'un cor- beau de mer et avec le cœur d'une vipère. »

— Comment, vieux drôle, tu oses encore parler de sorti- lèges? — s'écria le recteur en brandissant son fouet et en avançant d'un pas. — Prends garde , ce moyen est souverain pour conjurer les sorts.

Le pilote s'écria en semblant jeter l'analhème sur la maison:

« — Demain le vieux fossoyeur parcourra le pays sa clo- chette à la main. » —Il parcourra le pays pour porter des nouvelles de mort. »

Mor-Nader prononça ces paroles avec un tel accent de con- viction , sa physionomie avait un caractère si effrayant , si

46 REVUE DE PARIS.

exalté , il paraissait si réellement inspiré par une révélation occulte, qu'un moment l'abbé de Kérouèllan fut frappé de sur- prise ; mais il rentre bientôt dans la cuisine, après avoir encore menacé de son fouet Mor-Nader , qui se dirigeait à grands pas vers le bord de la mer.

En revenant le recteur vit avec étonnement Ann-Jann et Lès-en-Goch agenouillés et priant avec ferveur.

— Eh bien ! que diable avez-vous... aurais-je dit quand j'élais soldat? Avez-vous peur que ce vieux coquin ne renverse le manoir en soufflant dessus? C'est parce que vous l'écoutez qu'il vient vous débiter ses effronteries. Comment loi. Lès-en- Goch, n'as-tu pas toujours là à ta portée un bon brin de houx pour frotter les épaules de ce drôle? 11 n'y a pas de charme qui résiste à cela, c'est encore plus sûr que vade rétro Sa- t anas ; mots que l'on peut , du reste , dire en même temps , çà ne gâte rien ; suis donc ma méthode et mon exemple. Si c'est un péché, je t'en donnerai l'absolution, sois tranquille. Où est Ev/en? Il faut que je lui parle à l'instant même.

— Je crois que le pen-kan-guer est dans la grande salle avec... avec la femme pâle , — dit le Breton qui ne pouvait se décider à appeler Thérèse sa maîtresse.

Le recteur fronça les sourcils, un nuage passa sur son front, il répondit à Lès-en-Goch :

— Il n'importe ! conduis-moi auprès du pen-kan-guer.

Le Breton se leva , et précéda le recteur dans le large esca- lier de pierre qui conduisait aux étages supérieurs du manoir.

XXV.

l'entretien.

Lorsque l'abbé de Kérouèllan entra , Ewen était seul dans un vaste salon dont les fenêtres s'ouvraient sur la mer.

Ainsi que l'avait annoncé Mor-Nader, la soirée, calme encore, menaçait d'être orageuse. Le soleil se couchait derrière de grands nuages noirs; l'Océan était paisible, mais ses eaux pre- naient une teinte de plus en plus sombre et plombée.; il ne t'ai-

REVUE DE PARIS. M

sait pas de vent, pourtant les nuées s'avançaient de l'ouest... lentes , mais formidables.

Ewen n'entendit pas le bruit que fit l'abbé en entrant.

Ses deux coudes appuyés sur une table, son menton reposant dans la paume de ses mains, les yeux rougis par les veilles et parles larmes, M. de Ker-Ellio regardait machinalement le ciel et la mer.

Ewen n'était plus que l'ombre de lui-même ; ses joues caves , ses orbites creux, sa pâleur, l'altération de ses traits, annon- çaient un chagrin profond.

Le recteur considéra pendant quelque temps son ancien dis- ciple , puis , s'approchant de lui :

— Ewen , Ewen, à quoi donc pensez-vous ainsi, mon cher enfant ?

Le baron tressaillit, regarda l'abbé d'un air hagard , puis, revenant à lui, il répondit :

— La nuit sera mauvaise..., je regarde la mer.

— Et sans doute vous avez le désir d'aller faire un tour dans la baie? L'occasion est belle, et le pilote était en bas tout à l'heure, — ajouta l'abbé avec ironie.

Ewen baissa la tête sans répondre. L'abbé continua :

— Je suis arrivé à propos pour chasser cet honnête sofcier de chez vous à coups de manche de fouet. Ètes-vous fou ? Ou- bliez-vous qu'il y a deux ans , à pareille époque , ce misérable a failli vous noyer, pour justifier ses prédictions?

Ewen , affectant un calme, une gaieté bien loin de son cc-m-, et voulant rassurer l'abbé , lui dit :

— Vous le savez, mon père, j'aime les promenades en mer un peu... accidentées. Depuis mon retour j'en ai fait souvent soit seul, soit avec ma femme, et le vieux Mor-Nader n'a ja- mais démérité de sa réputation d'excellent pilote. Le mois passe, Thérèse et moi, nous avons fait, sur la barque de Mor-Nader, la traversée de l'île de Sein.

— Mais vous savez bien, Ewen , que ce misérable feint de croire que le mois de novembre où nous venons d'entrer est un mois fatal à votre famille. Encore une fois, défiez-vous du pi- lote; il est aussi fou que méchant.

— Thérèse s'amuse de ses sauvages bizarreries j il n'y a rien

48 REVISE DE PARIS.

à craindre. Quant à la fatalité du mois noir..., il faut y croire sans l'expliquer, tant d'autres choses confondent notre raison...

— Vous dites cela pour faire allusion à la manière dont le portrait autrefois brûlé a reparu..., vous avez tort; rien de plus simple que ce mystère-là , je vous l'ai déjà expliqué. Après voire départ, j'ai soigneusement examiné le portrait : la toile que votre père avait arrachée du panneau où elle était fixée , recouvrait une copie très-exacte de cette figure. D'abord celte espèce d'empreinte fut presque invisible, mais peu à peu ses couleurs se ravivèrent au contact de l'air, et...

— Cette explication m'a satisfait, mon ami.

— Maintenant vous m'objecterez peut-être la ressemblance extraordinaire de votre femme avec ce portrait , mais...

— Effet de pur hasard , mon ami ; d'ailleurs, quelle compa- raison peut-on faire entre Thérèse et l'original de ce mystérieux tableau? La femme qu'il représente, après avoir horriblement tourmenté mon aïeul, a causé sa mort. Thérèse me rend au contraire le plus heureux des hommes; Thérèse est un ange de bonté , vous le savez.

— Oui, votre femme est un modèle de douceur, de bonté, de résignation ; elle est secourable aux malheureux ; elle a de rares qualités..., et cependant, loin d'êlre le plus heureux des hom- mes..., vous dépérissez chaque jour.

— Ma santé s'est altérée; c'est le fruit de la guerre , mon vieil ami , — dit Ewen en souriant. — Bien des nuits j'ai couché dans les bois..., sur la terre humide.

— Dieu merci, ce n'est pas cela ; vous étiez robuste comme un chêne...

— Mais, l'abbé...

— Ce n'est pas votre corps , c'est votre esprit qui est malade.

— Je vous assure...

— Votre tristesse augmente chaque jour.

— Je n'ai jamais été bien gai.

— 11 ne s'agit pas d'être gai , mais de ne pas être déses- péré.

— Encore une fois, l'abbé...

— Oh ! tant pis si cela vous choque. Je ne puis me taire plus longtemps... votre cœur est douloureusement blessé... il faut que je vous parle a ver franchise; je vous ai deviné.

REVUE VI: PARIS. i'J

— Que dites-vous ?

— Je sais lout.

— Que savez-vous? — s'écria Ewen avec crainte.

— Rassurez-vous..., ce que l'on surprend dans le cœur des hommes est un secret aussi sacré que celui de la confession ; je vous ai deviné , mais c'est à vous , mon enfant..., à vous seul que je m'adresse.

— Eh bien !

— Un chagrin secret vous ronge , vous tue. Vous avez l'air d'un spectre. Vous êtes la plus infortunée des créatures.

— La mort de notre enfant m'a causé une violente peine. N'est-ce pas naturel?

— Je ne puis vous répondre à cela...

— Comment!

— Ne me forcez pas d'y répondre.

— Que voulez-vous dire? — s'écria Ewen.

— Ce n'est pas la mort de votre enfant qui cause votre cha- grin incurable.

— Je vous l'ai avoué , il y a deux ans , lors de mon premier voyage à Paris, après avoir séduit Mllc Dunoyer, je l'avais aban- donnée; poussé par mes remords , l'an passé, à celte époque , je suis allé réparer mon crime en donnant mon nom à Thérèse et à notre enfant.

On voit que M. de Ker-EIlio avait ainsi généreusement expli- qué la naissance de la fille de Thérèse.

— Vous m'avez dit cela, Ewen..., vous avez ainsi voulu jus- tifier l'atroce douleur où vous étiez resté plongé ici pendant si longtemps... l'attribuer aux remords d'une faute ! Noble, géné- reux menteur...., cela n'était pas vrai.

— L'abbé !

— Cela n'était pas vrai ,vous vous êtes caché d'une bonne et belle action comme d'un crime.

— Mais encore une fois...

— Mais encore une fois , Ewen , vous avez rendu l'honneur et la vie à une malheureuse femme qu'un monstre avait désho- norée ! Vous voilà stupéfait de ce qu'au fond de nos solitudes j'aie découvert ce mystère.

— Cela est étrange , en vérité, — dit Ewen au comble de la surprise.

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oO REVUE DE PARIS.

— Je soupçonnai voire mensonge. D'abord vous n'êtes pas homme à commettre une infamie, et puis, si le remords d'avoir trompé cette jeune fille eût causé votre désespoir, qui vous em- pêchait de rendre l'honneur à Thérèse? Pourquoi celte idée ne vous vint-elle que lors du mariage de votre infâme cousin? Vous le voyez bien, cette odieuse calomnie contre vous-même n'avait aucune consistance... Vous revîntes ici avec votre femme et l'enfant que vous appeliez votre enfant.

— Ne le traitais-je pas comme s'il eût été le mien en effet?

— Qu'est-ce que cela prouve? Avez-vous jamais manqué aux moindres exigences de la délicatesse et de la générosité?... Pendant le premier mois de votre retour, il y eut en vous un grand changement, vos traits rayonnaient de bonheur, d'espé- rance Je vous l'avoue , j'étais prévenu contre votre femme;

mes préventions tombèrent peu à peu devant sa douceur angé- lique , devant l'affection qu'elle vous témoignait , quoique cette affection me parût quelquefois... distraile. Une seule chose confirmait mes soupçons; vous étiez pour votre enfant d'une bonté parfaite, égale, empressée, soigneuse ; néanmoins il vous échappait quelquefois... à votre insu , d'imperceptibles mouve- ments, non d'impatience... non de brusquerie... mais... de dou- leur, oui, Ewen... de douleur sombre, amère et comme jalouse... je n'ose dire... haineuse, contre cet enfant.

— Ah ! l'abbé , par pitié , pas un mot de plus.

— Ewen, mon ami , — dit tendrement l'abbé en prenant la main de M. de Ker-Ellio dans les siennes, — eroyez-vous que je vous fais des reproches? A vous... à vous, qui avez poussé la grandeur du dévouement au delà des bornes du possible. Non, je viens solliciter, exiger presque voire confiance en vous montrant que j'en suis digne, puisque mon intérêt pour vous m'a fait deviner une partie de votre secret. Longtemps j'ai hé- sité; mais, en vous voyant si changé, si désolé, je ne puis m'empêcher de venir à vous pour lâcher de vous consoler, d'a- doucir peut-être vos chagrins en vous amenant à les épancher. Malgré moi et quoique je traite ces sottises An fatalité, comme elles le méritent, ce mois noir, je ne sais pourquoi, m'inquiète; il est toujours orageux sur ces côtes , il peut avoir une mau- vaise influence sur votre santé déjà si délabrée...

— Rassurez-vous, mon ami , le temps est un grand mé-

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tlecin, — dit Ewen en souriant;— lui seul me guérira.

— Soit... ; mais peut-être le chagrin qui vous mine..., cha- grin dont je vois les effets et dont j'ignore la cause..., céderait- il à des distractions, à un voyage... Croyez-moi, partez d'ici avec votre femme le plus tôt possible. Le changement de lieux vous fera du bien à tous deux, allez passer l'hiver dans le Midi, je suppose?

— A quoi bon , mon ami ; là , si , comme vous le supposez, j'ai un chagrin , ne me suivra-t-il pas partout?

— Vous l'avouez donc, ce chagrin , mon pauvre enfant?

— J'avoue que ma tristesse a toutes les apparences du cha- grin...

— Mais pourquoi cette tristesse? M"" Dunoyer vous a épousé; elle a donc oublié votre infâme cousin. Cela ne peut être autre- ment. Remplie de nobles qualités, sensible à vos soins, à vos prévenances, aimée de tous..., maintenant autant que vous peut-être bénie et révérée ; comment, malgré cela, semble-t-elle comme vous accablée d'un morne désespoir?

— La mort de son enfant a été pour Thérèse un coup affreux. Les regrets d'une mère sont souvent éternels...; moi... je souffre de la voir souffrir. Il n'y a rien de plus. Je vous l'assure, votre amitié s'alarme à tort ; depuis quelques jours je me sens même plus calme, plus tranquille. Thérèse aussi est moins accablée; avant-hier, ne nous avez-vous pas rencontrés... presque gais sur la grève?

— Et cette gaieté m'a épouvanté, Ewen; oui, celle gaieté m'a décidé à vous parler comme je vous parle aujourd'hui.

— Je vous proteste, mon ami...

— Je vous dis , moi , que cette gaieté avait quelque chose de sinistre.

— Vous vous trompez !

— Je vous dis que l'expression de votre physionomie et de celle de voire femme . à ce moment-là..., m'a fait frémir.

— Mais encore une fois , l'abbé , vous êtes dans l'erreur ; ja- mais, Thérèse et moi, nous n'avions été plus en confiance l'un pour l'autre; nous venions de faire une longue promenade au bord delà mer, jamais nos pensées ne s'étaient révélées... plus franches , dans une intimité plus douce..., plus complète.

— Ah! malheureux ! vous ne vous voyez pas, en me parlant

52 REVUE DE PARIS.

ainsi ! vos paroles sont rassurantes , et cependant les larmes me viennent aux yeux... mon cœur se brise... tenez... je pres- sens quelque malheur horrible... Ewen! au nom du ciel, ne me cachez rien...

— Que dites-vous? mais je n'ai rien, l'abbé, je ne vous com- prends pas.

— Mou instinct me dit que l'amertume est au fond de vos pa- roles , si calmes en apparence , votre sourire me navre , votre tranquillité m'effraie. Ewen! Ewen! je t'en supplie, mon cher enfant, confie-toi à moi. Jusqu'à présent j'ai souffert en silence de ta réserve, mais aujourd'hui, tu m'épouvantes, et, dussé-je être importun, je ne te quitte pas que tu ne m'aies dit...

— Mais quoi , mon bon et vieil ami? Je vous le répète , je n'ai rien, ni Thérèse non plus; son chagrin semble au con- traire perdre de sa violence. Elle m'aime tendrement ; je partage cette affection , la perte de son enfant a encore resserré nos liens en nous donnant une douleur commune. Nous sommes tristes parce que tel est notre caractère ; je n'ai jamais été bien gai, vous le savez. La santé de Thérèse est vacillante; la mienne s'est altérée. Eh bien ! nous sommes jeunes , peu à peu nous surmonterons cette mélancolie à laquelle nous nous abandon- nons peut-être un peu trop, j'en conviens , mais c'est le propre des caractères rêveurs... Croyez-moi, mon ami, je ne vous cache rien ; vous êtes un second père pour moi. Quant à la fu- neste influence du mois noir, — ajouta Ewen en souriant, — il n'est pas prudent à vous , esprit fort , d'avoir l'air de crain- dre cette fatalité. Voyez, il faut que ce soit moi, pauvre super- stitieux , qui vous rappelle vos paroles d'autrefois : Pourquoi novembre serait-il plus fatal que mai ? si les feuilles tombent à l'automne, ne poussent-elles pas au printemps? Soyez donc tranquille, mon bon abbé, nous passerons ensemble bien des mois noirs encore ; mais, je vous l'avoue, peut-être bien sou- vent encore nous reprocherez-vous . à ma femme et à moi , d'êlre de pauvres rêvasseurs; que voulez-vous , notre goût de solitude conlemplalive n'a pas été une de nos moindres sympa- thies.

L'abbé de Kérouellan regarda M. de Ker-EUio d'un air de doute , et lui dit en essuyant ses yeux humides :

— J'ai tant besoin de te croire . mon cher enfant! oui. je ne

REVUE DE PARIS. 53

demande qu'à te croire ; tu as peut-être raison , je m'effraie à tort, pourtant je ne sais quel vague pressentiment... la présence de ce Mor-Nader.. . Mais , Dieu merci , j'ai mon projet ; dès de- main ce vieux drôle ne m'inquiétera plus... Mais que je suis oublieux! tout à l'heure, en rentrant chez moi au presbytère , j'ai reçu une lettre d'un de mes amis de Rennes; il m'apprend que les affaires de ton beau-père, M. Dunoyer, s'embarrassent de plus en plus, il a , dit-on , suspendu ses payements. Je ne sais pas où tu en es avec lui , mais cette nouvelle peut l'inté- resser.

— Je vous remercie, mon ami, heureusement j'ai relire mes fonds à temps, d'ailleurs il n'importe...,— dit involontairement Ewen.

— Comment ! il n'importe ? — s'écria l'abbé ; — plus de deux cent mille francs, plus d'un tiers de votre fortune!

— Je voulais dire , mon ami , que, ces fonds étant en sûreté, il importait peu que M. Dunoyer fit banqueroute... par tradition de famille, sans doute.

— Allons , mon enfant , vous avez eu le talent de me rassé- réner un peu; je m'en vais plus content. J'irai demain à Pont- Croix pour l'affaire de ce vieux drôle que j'ai , en avancement d'hoirie, rudement étrillé tout à l'heure, absolument comme j'aurais fait quand j'étais dragon.

— Et maintenant, que voulez-vous?

— Comme vous êtes assez fou pour proléger ce misérable-là, je vous le dirai quand cela sera fini ; à demain... si vous voulez me donner à dîner?

— Certainement , avec le plus vif plaisir, — dit Ewen d'un air embarrassé qui échappa au recteur. Je ne vous retiens pas ce soir... parce que Thérèse... est un peu souffrante.

— Allons... allons... je suis comme un enfant, — dit le vieil- lard , — un rien chasse mes préoccupations mauvaises et me fait espérer... Je m'en vais presque tranquille. Adieu... donc et à demain... Mais je reviendrai souvent, souvent sur ce sujet- là, je vous en avertis... Adieu donc et à demain, mon cher Ewen.

Et il lui tendit affectueusement la main. M. de Ker-Ellio la serra tendrement dans les siennes ; il fut sur le point de se précipiter dans les bras de l'abbé, mais il

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se contraignit , craignant d'éveiller de nouveau ses soupçons.

L'abbé s'éloigna.

Ewen marcha longtemps avec agitation.

La nuit vint, avec la nuit le vent commença de se lever.

A six heures, Lès-en Goch vint avertir son maître que le dîner était prêt.

Ewen trouva Thérèse dans la salle à manger. Le dîner fut court, silencieux ; il pesait aux deux convives.

Thérèse et Ewen , en sortant de table , se rendirent dans le salon où avait eu lieu l'entretien de l'abbé de Kérouèllan et de M. de Ker-Ellio.

XXVI.

CONFIDENCES.

Ce salon était tendu d'étoffe rouge sombre, les fenêtres s'ou- vraient sur la mer ; une'lampe à abat- jour jetait sa faible clarté dans cette vaste salle.

Le vent soufflait et augmentait de violence, au loin on enten- dait le retentissement monotone des vagues qui s'enflaient et qui se brisaient sur la côte. La pluie fouettait les vitres, la bise gémissait dans les longs corridors du château.

M. de Ker-Ellio et sa femme, assis devant la cheminée, sem- blaient profondément absorbés.

Ewen cachait son front dans ses mains.

Thérèse , pâle , amaigrie , le regard fixe , la tête baissée , les mains croisées sur ses genoux, restait dans une immobilité com- plète.

On eût dit la statue de la douleur.

Après un assez long silence, la jeune femme, s'adressant à M. de Ker-Ellio, sans quitter des yeux le foyer qu'elle regardait machinalement :

— Mor-Nader reviendra-t-il demain..., malgré les menaces de l'abbé?

Ewen releva la tête, sourit avec amertume, et répondit :

— Mor-Nader reviendra... nous sommes dans le mois noir.

REVUE DE PARIS. 55

— Il avait prédit cette tempête... Durera-t-elle jusqu'à de- main ?... — continua la jeune femme sans changer de position.

— Il n'y a pas h en douter, Thérèse.

Puis Ewen se leva , marcha quelque temps dans le salon, et, s'a pprot haut de sa femme, il lui dit doucement :

— Si vous vouliez écrire... à quelqu'un..., il est temps.

— Le silence est plus di^ne.

— C'est vrai... Quant à moi, en serrant la main de l'abbé de Kéi ouellan , au fond de mon cœur je lui ai dit adieu.

— Combien y a-t-il d'ici à la pointe de Kergal par mer, mon ami?

— Deux lieues.

— El ce vent... est contraire pour s'y rendre?

— Avec ce vent , aucun pilote ne tenterait cette traversée... On tst sûr d'y périr.

Puis M. de Ker-Ellio ajouta d'un ton solennel :

— Vous avez réfléchi, Thérèse?

— J'ai réfléchi.

— Vous le voulez?

— Je le veux.

— Je suis criminel de consentir à cela.

— Celte résolution nous est commune, mon ami... Qui de vous ou de moi l'a mise en avanl?... Il serait difficile de le dire... Ce qui vous appartient, c'est l'idée de choisir le jour anniversaire de noire mariage... pour...

— Pour noire délivrance, Thérèse... Ai-je mal fait?

— Oli ! non... Mais vous-même, avez-vous réfléchi?... Èles- vous décidé?

— Je voudrais être à demain... Quelquefois seulement... une préoccupation...

— Laquelle?

— Le suicide encourt les peines éternelles.

— Nous ne nous liions pas , mon ami , Mor-Nader nous propose une promenade en mer... nous acceptons...

— C'est juste... nous laisserons aux casuisles une question intéressante à débattre, — dit Ewen en souriant tristement. — Notre fardeau est trop lourd, un passant nous en débarrasse , voilà tout...

— A qui faisons-nous du mal , Ewen? à personne.

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— A personne , Thérèse.

— Vous m'avez généreusement donné votre main , pour as- surer l'avenir de ce pauvre enfant qui n'est plus ; je vous ai aimé... je vous aime comme le plus tendre des frères..., et ce- pendant... quelle a été noire vie?

— Misérable... oh! bien misérable...

— L'amitié n'a pu nous consoler. Je ressens à cette heure, aussi douloureusement que jamais , l'abandon de l'homme à qui j'ai tout sacrifié... Il a été infâme, et je ne puis l'oublier... Vous m'aimez toujours, et, malgré votre admirable dévoue- ment..., je ne puis vous aimer d'amour... Cela est fatal... Que faire ?

— Ce que nous faisons, Thérèse. Ce malheureux enfant vous rattachait à la vie... par vous il m'y rattachait aussi ; sa mort a brisé nos dernières espérances. Depuis ce funeste évé- nement, nous ne nous sommes rien caché... Cruelles et amè- res confidences! nous nous sommes tout dit, tout..., nos lâ- ches regrets , noire incurable faiblesse , notre honte de ne trouver qu'amertume dans notre union , et de succomber aux chagrins d'un amour impossible... Nous avons mis une sorte de joie farouche à nous désespérer de sang-froid.... Infirmité de notre nature ! Il nous manque l'énergie nécessaire pour ac- cepter notre position , offrir nos douleurs à Dieu, et continuer notre triste vie, appuyés l'un sur l'autre.

— A quoi bon vivre? — reprit Thérèse; — vous ne pouvez pas plus renoncer à votre amour pour moi, que je ne puis oublier cet homme... Nos forces sont à bout, la lutte nous écrase. Parlons.

Après un moment de silence , Ewen dit brusquement :

— Je serais curieux de savoir ce que M. de Montai fait et pense en ce moment, lui qui a poussé deux créatures de Dieu dans l'abîme. Voyons, il est dix heures..., il doit être à l'Opéra ou dans quelque bal, avec la créature méprisable et méprisée dont il a fait sa femme parce qu'elle élait riche. — Puis, se le- vant, Ewen s'écria avec une explosion d'ironie amère : — Pardieu, Thérèse, nous méritons bien notre sort. Vous êtes jeune et belle , je suis jeune et riche... Noire cœur est mort , le genre humain nous est si odieux , que nous voulons à ja- mais fermer les yeux pour ne plus le voir ; au lieu de mourir

REVUE DE PARIS, 57

d'une mort stérile, usons donc notre jeunesse , notre or, notre dédain, à rendre le mal pour le mal; cela nous aidera peut- être à vivre.

— Pauvre Ewen, — dit Thérèse en souriant avec douceur, — tel n'est pas notre rôle ici-bas ; nous serions gauches à ces vengeances.

— C'est vrai, — dit Ewen en souriant à son tour, — je n'aurais pas la force d'être méchant. Les ressorts de mon àme sont brisés , j'ai perdu tout espoir. Et pourquoi vous le cache- rais-je , à cette heure suprême?... J'avais espéré... en vous, Thérèse.

— Vous deviez espérer, non par présomption, mais par con- science de voire valeur. Malheureusement , j'étais indigne d'un si noble attachement. Je dirai comme vous, mon ami : à cette heure suprême..., pourquoi mentirais-je ?... Eh bien ! oui, sans égard pour la vie paisible, opulente, honorée, que je de- vais à votre générosité, toujours, au fond de l'âme, je regret- tais ce temps... ce beau temps... où l'amour me faisait oublier la honte et chérir la misère.

— C'est juste; votre amour pour cet homme ne mérite l'in- térêt et la pitié que parce que cet amour est invincible , Thé- rèse... Oh! l'âme humaine ! — reprit Ewen après un moment de silence, — l'âme humaine! abîme impénétrable! que de contrastes ! Obtenir votre amour, effacer de votre cœur le sou- venir de votre bourreau , tel était mon vœu le plus ardent; et pourtant , si vous aviez légèrement oublié cet homme , je vous aurais moins estimée. Que de fois je me suis dit, avec une sorte d'admiration désespérée : Hélas ! jamais Thérèse ne m'aimera ! elle est de ces vaillantes femmes qui n'ont qu'un seui amour, et qui vivent et meurent de cet amour.

— Et cependant, Ewen, voyez la fatalité; si je vous avais connu avant M. de Montai, sans doute je vous aurais aimé tendrement aimé. Quelle vie eût été la noire alors , partagée entre les exaltations de l'amour et la contemplation de ces belles solitudes que j'avais toujours rêvées !

— Vous auriez pu m'aimer, Thérèse; oui, cette pensée a rendu mon malheur incurable.

— Maintenant , par quel phénomène suis-je incapable de jouir du bonheur que vous m'avez offert , Ewen? Comment , à

58 REVUE DE PARIS.

celte heure dernière, l'influence maudite d'un homme qui m'a accahlée de chagrins et d'outrages subsiste-t-elle encore ? Com- ment ai-je pu résister aux admirables preuves de tendresse que vous me donniez chaque jour? Je ne le sais pas, et je dis comme vous... quel abîme que notre âme !

— C'est que vous ne ni1 aimez pas d' amour , Thérèse..., mots terribles, irrévocables comme la destinée.

— Cela est vrai! non, je n'ai pas pu vous aimer d'amour, mon bon, mon noble frère!

— La différence qui existe entre une tendre amitié et un sentiment plus vif a causé seul notre malheur? Est-ce fai- blesse ? est-ce grandeur ?

— C'est faiblesse et grandeur, Ewen. Nous sommes dignes et capables de nous faire les plus grands sacrifices , de lutter de forée d'âme et de générosité. Notre union est sanctionnée parles lois divines et humaines, nous avons fait preuve de rares délicatesses..., nos amères confidences démontrent la force et la sécurité de notre affection... Et parce que l'amour nous manque , la vie nous est odieuse... si odieuse , que nous attendons impatiemment qu'on nous en débarrasse.

— Eh bien!... dites, Thérèse, encore une fois, est-ce fai- blesse , est-ce grandeur, de se désespérer pour si peu?

— Ce peu n'est rien pour les esprits grossiers, il est tout pour les âmes passionnées.... Par quel phénomène deux cœurs comme les nôtres ne sont-ils pas virtuellement l'un à l'autre? Cela est inexplicable.... Peut-être l'amour n'exisle-t-il jamais entre deux cœurs de vertu pareille, Ewen; peut-être faut-il d'un côté de l'égoïsme et de la dureté , pour mettre en valeur le dévouement et la bonté ; oui, peut-être nous abusons-nous, Ewen...; peut-être ne devions-nous pas éprouver de l'amour l'un pour l'autre. Généreux..., qu'eussions-nous fait de notre générosité? Quels sacrifices vous aurais-je imposés? qu'auriez- vous eu à me pardonner? Et puis..., malheur à la dépravation de notre nature !... je vais vous dire quelque chose d'horrible, un accent toujours doux et tendre nous devient presque in- différent , mais nous sommes transportées de bonheur et d'or- gueil lorsqu'une voix ordinairement impérieuse et rude de- vient, en nous parlant, émue et caressante. Et puis encore, il est si bon d« pardonner ! il est si glorieux d'aimer, malgré

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le mal qu'on nous fait!.... Aimer qui nous chérit... c'est si facile! Où est le courage? où est la douleur?

— Vous dites vrai, Thérèse ; dans l'amour, il faut aussi faire la part de la volupté de la douleur... Demain cet homme vous dirait : Viens...

Thérèse resta quelques moments sans répondre , puis, vou- lant éluder la question d'Ewen, elle dit en soupirant :

— La mort de mon enfant a terminé ma vie !

— Cette mort a brisé en moi le dernier espoir qu'elle avait fait naître.

— Que voulez-vous dire , Ewen ?

— A cette heure je trouve une satisfaction amère à ne vous cacher aucune des blessures de mon cœur. Quand votre enfant est mort...

— Parlez , Ewen... , quand mon enfant est mort ?

— Vous avez vu de quels soins j'ai entouré ce pauvre petit être... jusqu'à son dernier soupir...

— Je l'ai vu...

— Eh bien ! non... non... Oh ! cela est trop affreux !

— Eh bien !

— Sa mort...

— Sa mort?

Ewen resta quelques moments silencieux, puis, connue s'il eût reculé devant l'expression de sa pensée, il dit en hé- sitant :

— La vie de cet enfant était le dernier lien qui dût vousalta- cherencoreà M. de Montai ! Aussi, lorsque ce lien a été brisé...

— Vous n'avez pu vous défendre d'une joyeuse espérant'...

— Hrlas !

— Cela devait être, Ewen. La mort de Mme de Montai me causerait de la joie!

— Et ce n'est pas avec délices que l'on quille une telle vie ! — s'écria Ewen. — Se voir entraîné par la fatalité delà passion aux vœux les plus atroces... alors qu'on est pourtant incapable d'une action méchante... Reconnaître chaque jour l'inexorable impossibilité du bonheur que nous cherchons, moi dans voire amour, vous dans l'amour d'un aulre !

A ce moment le vent redoubla de fureur ; la mer tonnait comme la foudre.

60 REVUE DE l'ARIS.

— Quelle tempête, Ewen! On dirait qu'elle va renverser le manoir !

— Bénie soit celle nuit orageuse, Thérèse... elle présage une journée plus orageuse encore... Demain la mer sera belle pour aller à la pointe de Kergal...

Thérèse serra la main d'Ewen dans les siennes avec émotion, et reprit :

— Courage... mon frère... noire destinée s'accomplit. Il y aurait de la folie à lutter contre elle !

— Singulière destinée que la nôtre ! Que de circonstances bizarres, mystérieuses, depuis ce portrait!

— Oh ! ce portrait ! — reprit la jeune femme; — à sa vue , quelle impression sinistre !... Cetle ressemblance extraordi- naire..., l'espèce de fatalité qui s'attachait à cetle femme si funeste à votre aïeul , tout m'a dit que , malgré moi , je vous serais funeste aussi... Et pourtant je n'aimerais pas un frère plus tendrement que je ne vous aime.

— Et moi donc, Thérèse. Bien souvent, en réfléchissant à l'opiniâtreté de mon amour, à votre irrésistible influence , j'éprouvais un vertige pareil à celui qui vous saisit lorsqu'on regarde au fond d'un gouffre, le danger est immense..., et vous allez au-devant de lui ; malgré la conscience de votre perte... , un charme effrayant vous attire. Votre raison , vos instincts se révoltent... , mais une puissance invincible vous pousse à l'abîme.... La mort est là..., la mort vous tente !

— Et puis les esprits les plus fermes, les plus droits, ont souvent une tendance involontaire à justifier les prédictions qui les menacent. Peut-être trouvons-nous une sombre satisfac- tion à nous faire les héros et les martyrs d'une tradition mer- veilleuse.

Ce lugubre entretien fut interrompu de nouveau par un long silence qui permit d'entendre le bruit de la tempêle.

Elle ébranlait la maison de Treff-Harllog jusque dans ses fondements.

La lampe et le feu répandaient une lueur douteuse.

La lune apparaissait de temps en temps au milieu des nua- ges que le vent chassait , elle jetait sur le plancher ses clartés blafardes à travers les fenêtres.

KKVUfc; DE i'AHiS. 61

Minuit sonna dans ly lointain a l'église de la paroisse de l'abbé de Kérouëllan.

Ne pouvant vaincre l'inquiétude que lui causait Ewen, le bon recteur s'était mis en prières.

II ne priait pas seul.

Lès-en-Goch et Ann-Jann priaient aussi.

Ces vieux serviteurs, déjà vivement impressionnés par les menaces de Mor-Nader, avaient remarqué la tristesse morne et désespérée d'Ewen et de Thérèse pendant le dîner.

Tous deux, agenouillés, priaient aussi pour leur maître et pour sa femme.

C'était un spectacle effrayant que de voir Thérèse et Ewen , face à face avec des pensées de mort , envisager leur position avec un si terrible sang-froid.

La tempête redoubla de violence.

De fortes rafales de vent et de pluie, s'engouffrant dans la cheminée , éteignirent le feu dans le foyer refroidi.

Ewen et sa femme restaient plongés dans une sombre rêve- rie. Thérèse rompit le silence, et dit à Ewen en souriant avec tristesse :

— Combien le vol de nos pensées est capricieux ! Mon ami , savez-vous, à cette heure, à quoi je songe?

— Dites, Thérèse.

— A l'une des plus douces, des plus paisibles soirées que j'ai passées dans ma chambre déjeune fille. II y a de cela deux ans environ. Après d'injusles reproches , ma mère avait cru ine punir en me condamnant à passer ma soirée toute seule. J'étais alors dans le fort de ma passion pour René... Mon beau héros mélancolique... Je me vois encore au coin du feu , à demi couchée sur mon canapé, bien seule chez moi , lisant les admirables pages de Chateaubriand , m'tnivrant de leur poésie, soupirant ardemment après ces imposantes solitudes de la Bretagne, où s'égarait le triste frère d'Amélie Ja- mais, mon ami, je n'ai versé de larmes plus douces ; jamais je ne me suis laissée bercer par une rêverie plus charmante.... Qui m'aurait dit alors que, deux années après, je serais sur ces côtes de Bretagne si désirées par moi , ayant pour ami, pour mari, un homme aussi bon , aussi tendre , aussi chevaleresque que René, mon idéal..., et que pourtant mon âme serait

6 G

6-2 REVUE DE PARIS.

triste... , triste et désespérée jusqu'à la mort? — ajouta Thé- rèse avec une sorte de honte et d'accablement.

— Cela est bizarre, Thérèse... Voyez quel rapprochement ! Il y a deux ans, moi aussi, je songeais à un idéal ; je ne vous connaissais pas, et c'était vous que je rêvais. Je me disais : Sans doute une femme ainsi accomplie selon mon cœur n'existe pas, et si elle existe, malbeur à moi ! je ne posséderai jamais ce trésor... Qui m'eût dit alors que ce songe se réaliserait? Cette femme serait la mienne, elle m'aimerait comme un frère, je pourrais passer ma vie près d'elle! et mon âme serait, comme la vôtre , Thérèse , triste.... triste et désespérée jus- qu'à la mort !

— Cela doit être... à cette heure, qu'est-ce que la vie pour nous? qui nous y attache? quels sont nos liens, nos plaisirs, nos intérêts? Est-ce le peu de bien que nous faisons? Vous l'avez dit cent fois : heureux les riches ! leurs aumônes leur

survivent Le bon abbé de Kérouéllan recevra vos dernières

volontés, il vous remplacera auprès de nos pauvres.... Quant à vos vieux serviteurs...

— Oh! ne parlez pas d'eux, Thérèse! cela me fait mal... Je veux oublier mon ingratitude. Pauvre nourrice ! pauvre Lès-en-Goch!... Ah ! si vous l'aviez vu dans cette guerre, lui! quelle fidélité! quel courage!... De grâce, ne me parlez pas d'eux !... Après son père et sa mère , qu'y a-t-il de plus véné- rable pour un homme que sa nourrice et le vieux serviteur qui s'est battu à ses côtés?... Ils seront bien malheureux lorsqu'ils ne me verront plus , je le sens ; mais je ne puis me sacrifier à eux. Ils m'aiment cependant ! Pauvre Ann-Jann ! que de soins elle a eu de moi '... Vous parliez, Thérèse, des singulières fantaisies de l'imagination ; dites-moi pourquoi à celte heure, qui contraste si tristement avec les riants souvenirs de ma première jeunesse, je me rappelle un chant mélancolique dont Ann-Jann berçait mon enfance... Il y a un instant, vous son- giez à vos soirées de jeune fille ; moi , je croyais encore enten- dre ce chant et ces paroles touchantes... Thérèse , pardonnez ma faiblesse..., tenez, mes larmes coulent à cette dernière sou- venance de mes belles et lointaines années.

Ewen essuya ses yeux humides.

— Ma demande est étrange , Ewen ; dites-moi ces paroles

REVUE DE PAK1S. 63

dont le souvenir vous est si précieux. Vous savez combien j'aime les légendes de voire sauvage Bretagne.

— Quoi ! Thérèse, vous voulez...

— Je vous en prie; cela me distrait.

— Qui croirait, Thérèse , à nous enlendre parler ainsi de légendes, que demain... Allons... Vous avez raison, au moment de quitter la vie , ce récit sera un dernier adieu jeté à mes jours de bonheur... Et puis, l'aube ne paraît pas encore, Thérèse;... et puis, j'ai besoin de pleurer, ces larmes n'auront pas d'amer- tume... Soyez bienveillante pour cette légende r Thérèse; elle perdra de son charme à n'être ni chantée ni dite dans notre langue bretonne, si grave, si expressive ; mais vous apprécierez du moins la douce mélancolie de ce récit.

Ewen , d'une voix émue, dit les paroles suivantes (c'est une jeune fille qui parle) :

— « Comme j'étais à la rivière , à laver, j'entendis soupirer l'oiseau de la mort.

— Pelite Tina , me dit-il, vous ne savez pas ? Vous êtes ven- due au baron de Janioz.

— Est-ce vrai , ma mère , ce que j'ai appris ? Est-il vrai que je sois vendue au vieux Janioz?

— Ma pauvre pelite , je n'en sais rien ; demandez à votre père.

— Mon père, est-il vrai que je sois vendue à Loïz de Janioz?

— Ma chère enfant, je n'en sais rien , demandez ù votre frère.

— Lanieck, mon frère , dites-moi , suis-je vendue à ce sei- gneur-là ?

— Oui, vous êtes vendue au baron , et vous allez partir à l'instant, à l'instant, et vous allez partir sans larder ; le prix de la vente est reçu : cinquante écus d'argent blanc et autant d'or brillant.

— Ma bonne mère, quels babils meltrai-je s'il vous plaît? Ma robe rouge ou ma robe de laine blanche que m'a faite ma sœur Hélène?

— Mettez les habits que vous voudrez, — m'a dit mon frère, — cela importe fort peu ; il y a un cheval noir à la porte qui attend que la nuit s'ouvre, un cheval noir, lotit équipé de noir, pour vous emporter. »

64 KEVUE DE PARIS.

Ewen s'arrêta , les larmes le suffoquaient. Thérèse pleurait aussi.

— Merci, — dit-elle, — merci , mon ami , de ces larmes sa- lutaires. Mes yéUx sont moins brûlants, mon âme se détend. Pourquoi nous étonner de ce contraste? Assaillie de noirs pres- sentiments... au moment de périr, Desdemona ne trouve-t-elle pas une triste douceur à chanter la plaintive romance du Saule? Mon ami , — ajouta Thérèse en souriant avec mélancolie , — Shakspeare est un grand poète; il nous a devinés, et, sans y songer..., nous l'imitons.

— Que l'âme humaine soit accessible à de pareilles impres- sions lorsque la vie touche a son terme, cela est étrange... et cela est heureux ; plus que vous encore, Thérèse, je ressens la bienfaisante influence de ces larmes; elles n'affaiblissent pas ma résolution , elles la rendent plus facile. Tout enfant, cette légende m'attendrissait délicieusement. Qui m'aurait dit alors que je lui devrais les dernières larmes que je verserai ? Écoutez la fin , Thérèse... et, à propos de ce qui suit , n'oubliez pas que pour nous autres Bretons il n'y a rien de plus sacré que les clo- ches de notre paroisse : leur son éveille en nous tout un monde d'idées riantes, douces et tristes, celles du baptême, du mariage et de la mort.

Ewen reprit son récit :

« Tina n'était pas loin du hameau, qu'elle entendit sonner les cloches; alors elle se mit à pleurer.

— Adieu, sainte Anne, adieu, cloches de mon pays; clocher de ma paroisse , adieu.

En passant le lac de l'angoisse, Tina vit une bande de morts.

Elle vit une bande de morts, vêtus de blanc, dans de petites barques.

Elle vit des morts en foule.

Sa tête tombait sur sa poitrine , ses dents claquaient.

En passant par la vallée du sang elle vit les morts s'élancer à sa suite. »

Thérèse tressaillit à ces paroles , regarda autour d'elle avec effroi et dit à Ewen à voix basse :

— Mon frère . mon frère, mon front esl mouillé d'une sueur

REVUE DE PARIS. 65

froide. Demain... après notre mort... peut-être en traversant les ténèbres éternelles , renconlrerons-nous aussi comme Tina ce lac de l'angoisse où sont des bandes de morts vêtus de blanc...; peut-être renconlrerons-nous la vallée du sang où les autres morts s'élanceront à notre poursuite...

— Souvent, Thérèse..., bien souvent je me suis demandé si quelqu'impression physique succédait à la mort. J'ai fait là- dessus des rêves étranges.

— Demain , mon frère, ce mystère effrayant n'en sera plus un pour nous. Demain nous saurons ce qu'ignorent tous ceux qui sont sur la terre. Cela console de mourir, n'est-ce pas?

— Je ne regrette pas de mourir. Mais vous, mais vous? Thérèse mit en souriant sa main amaigrie sur les lèvres

d'Ewen et lui dit :

— Achevez l'histoire de la pauvre Tina.

Evven baisa pieusement la main brûlante de Thérèse. Il continua :

» Le baron de Janioz dit à la petite Tina, que son frère avait vendue :

— Prenez un siège , asseyez-vous là en attendant l'heure du repas.

Le baron était près du feu, aussi noir qu'un corbeau de mer, la barbe et les cheveux tout blancs, les yeux brillants comme des tisons.

— Voici , — dit-il, — une jeune fille que je demande depuis bien longtemps. Allons , la belle , que je vous fasse voir toutes mes richesses ; venez avec moi de chambre en chambre compter mon or et mon argent.

— J'aimerais mieux être chez ma mère à compter les copeaux à jeter au feu.

— Descendons au cellier ensemble goûter mon vin le plus doux.

— J'aimerais mieux boire de l'eau de la prairie dont boivent les chevaux de mon père.

— Venez avec moi de boutique en boutique acheter un man- teau de fête.

— J'aimerais mieux une jupe de toile, si m'a mère l'avait faite.

G.

66 REVUE DE PARIS.

— Allons maintenant au vestiaire chercher des festons pour l'orner.

— J'aimerais mieux la tresse blanche que ma soeur Hélène me brodait.

— Si j'en juge par vos paroles, petite Tina, j'ai peur que vous ne m'aimiez pas ; que n'eus-je un abcès à la langue le jour que j'ai été assez fou pour vous acheter, quand rien ne peut vous consoler !

— Bons petits oiseaux , — disait Tina, — dans votre vol , je vous en prie, écoulez ma voix ; vous allez au village , et moi je n'y vais pas ; vous êtes joyeux, moi bien triste. Faites mes com- pliments à tous mes compatriotes, quand vous les verrez..., à la bonne mère qui m'a mise au jour, et au père qui m'a nour- rie..., à la bonne mère qui m'a mise au monde, et au bon vieux prêtre qui m'a baptisée ; vous direz adieu à tout le monde,

» Et à mon frère que je lui pardonne. »

— 0 bienfaisantes larmes sont celles-ci ! — dit Thérèse en essuyant ses yeux.

— Quelques mots encore , Thérèse , et j'ai fini ce récit où viennent se fondre tous les souvenirs de mon enfance...

« Deux ou trois mois après , la famille de la petite Tina était couchée,

Était couchée et reposait tranquillement vers minuit. Ni au dedans ni au dehors, aucun bruit. On entendit à la porte une voix douce :

— Mon bon père , ma bonne mère , pour l'amour de Dieu , faites prier pour moi... Priez aussi et prenez le deuil, car votre fille Tina est dans sa bière (1). »

— Pauvre, pauvre petite Tina !— dit Thérèse ;— que ce récit est touchant !

— Je ne puis vous dire, Thérèse, ce que j'éprouve; il me semble voir encore ma vieille nourrice, il me semble l'entendre

(1) Voir l'excellent Recueil <les Chants populaires bretons, par M. <k' la Villcmarqué , ouvrage rempli île faits curieux. Celle ado- rable légende en est textuellement extraite.

REVUE DE PARIS. 67

murmurer à demi-voix ce chant doux et plaintif, lorsque je m'endormais sur ses genoux.

Un assez long silence succéda pendant lequel Ewen et Thé- rèse rêvèrent profondément.

Le vent mugissait toujours, les heures succédaient aux heures, le jour allait paraître.

— Dans bien des années d'ici , — dit tout à coup Ewen , — quelque poète breton fera peut-être aussi une légende sur la mort fatale du baron de Ker-Ellio et de sa femme ; récit effrayant, si l'on rappelle la prédiction qui menaçait ma famille et le sinistre mystère du portrait.

— Ah ! puisse cette légende faire couler d'aussi douces lar- mes que celles que je viens de répandre, notre mort sera digne- ment pleurée !

Après un nouveau silence , Ewen dit à sa femme :

— Thérèse , à ce moment solennel , il ne vous reste aucune pensée de haine contre.... cet homme qui vous a fait tant souf- frir?

— Aucune... mon dernier vœu sera son bonheur... Oui, et si , comme le disent quelques poètes , la récompense divine est une sorte de ressentiment éternel des plus douces impres- sions de notre vie terrestre..., c'est à mon amour pour Edouard que je devrai ces joies célestes, si Dieu me reçoit dans son paradis.

Thérèse prononça ces mots avec tant d'exaltation, que, malgré sa résignation, Ewen courba la tète avec accablement.

— Pardon , pardon , mon frère..., je vous fais mal,— reprit Thérèse , — mais que faire, que faire ?

— Nous embarquer tout à l'heure avec Mor-Nader ! — dit Ewen d'un air sombre et désespéré.

Les premières clartés de l'aube éclairèrent le salon. Un chant bizarre se fil entendre pendant une des rares inter- mittences du vent et de la tempête. Celle voix semblait venir du ciel.

— Écoulez, Ewen, écoulez ! —dit Thérèse en tressaillant. Et l'on entendit la voix chanter des paroles bretonnes d'un

Ion menaçant.

— C'est la voix de Mor-Nader, — s'écria Ewen.

— Que disent ces paroles? — demanda la jeune femme.

e* revue m: pams.

— Ces paroles, Thérèse, elles sont funèbres; les voici : Et il traduisit ainsi la triste improvisation de Mor-Nader

« La mort frappe à la porte, » Tous les cœurs tremblent d'épouvante. » La mort se présente à la porte , » Qui doit-elle emporter? »

— Voilà ces paroles , Thérèse. La voix continua.

— Ewen , Ewen , que disent ces paroles?

— Ces paroles?... Elles sont toujours funèbres, Thérèse! Les voici :

Un drap blanc et cinq planches , Un sac de paille sous la tête , Cinq pieds de terre par-dessus. Voilà tous les biens de ce monde.

La voix continua de chanter.

— Ewen , que disent ces paroles?

— Hélas! pauvre femme! ces paroles sont déchirantes poul- ie cœur d'une mère !

Notre dame Marie, sur votre trône de neige, Vous avez votre fils entre vos bras, Vous êtes dans la joie; Moi j'ai perdu mon enfant, Je suis dans la tristesse.

— Voilà ce que disent ces paroles.

— Oh ! ma fille , ma fille ! — s'écria Thérèse avec un long gémissement.

La voix continua de chanter.

— Que dit-il? que dit-il? — demanda Thérèse, dont toutes les douleurs maternelles élaient éveillées par ce singulier rap- prochement.

REVUE DE PARIS. d'J

— Hélas ! pauvre mère , ces paroles sont toujours funè- bres....

Votre saint enfant, vous l'avez gardé, Moi j'ai perdu le mien. Envoyez-moi la mort, La mort , ô sainte mère de la pitié.

— Oui , oui, la mort ; oh ! la mort... Ces paroles sont pro- phétiques , — s'écria Thérèse avec égarement en courant à une des fenêtres, que l'aube commençait à blanchir.

Evven suivit sa femme, afin de découvrir Mor-Nader.

Nous l'avons dit, le manoir de Treff-Hirtlog se composait d'un corps de logis principal et d'une aile en retour, ù l'extré- mité de laquelle s'élevait un donjon en ruine.

Des fenêtres du salon on apercevait ce donjon.

Le jour commi-nçait à poindre.

Les nues couraient rapidement sur le ciel , leurs contours se teignaient peu à peu de reflets couleur de sang.

A l'horizon le soleil se levait derrière un immense banc de nuages gris de plomb, rayés ça et là de bandes d'un pourpre sombre.

Au loin , la mer, fouettée par le vent, déroulait ses longues lames vertes couronnées d'écume, elles se brisaient avec furie sur les noirs rochers de la côte.

Au levant, la tour ruinée découpait sur le ciel sa silhouette imposante.

Debout, à son sommet, semblable au génie des tempêtes, Mor-Nader dressait sa grande taille, elle semblait gigantesque ; ses cheveux blancs flottaient au vent , ses bras étaient croisés sur sa poitrine.

Le pen kan-guer ouvrit brusquement la fenêtre.

Mor-Nader l'aperçut.

D'un geste solennel , il lui montra sa barque , qui se balan- çait dans une petite crique;

Sa barque, peinte en noir comme un cercueil...

Puis Mor-Nader chanta de sa voix retentissante les dernières paroles de son improvisation.

— Fwen . Ewen , que dit-il?

70 REVUE DE PARIS.

— Il nous appelle, Thérèse... Il dit :

Les cloches ne sonneront plus pour nous sur la terre , Un prêtre ne priera pas sur nos dépouilles... A la mer... à la mer... à la mer...

Thérèse et Ewen échangèrent un regard désespéré.

Lès-en-Goch avait prié une partie de la nuit; il dormait en- core au malin.

Ewen et Thérèse passèrent devant sa porte sans qu'il les en- tendit.

XXVII.

LA BAIE DES TRÉPASSÉS.

Noires sont les nuées du ciel, la tempêle les chasse en mugis- sant.

Noires sont les vagues de la mer, la tempête les soulève en mugissant.

Noirs sont les rochers de la baie des Trépassés, la tempête s'y engouffre en mugissant.

Noire est la barque de Mor-Nader , la tempête la berce en mugissant. Lugubre..., lugubre comme un cercueil, cette bar- que attend Thérèse et Ewen dans la baie des Trépassés.

Derrière soi des avalanches de granit , au-dessus de soi des nuages effrayants, devant soi l'Océan en furie...

Voilà ce qu'on voit dans cette baie.

Ni une maison, ni un arbre, ni un brin d'herbe.

C'est un lieu maudit.

Le vent rugit... la mer tonne... Mor-Nader chante...

Voilà ce que l'on entend dans cette baie.

Mor-Nader, debout sur une roche, regarde sa barque noire, dont les deux grandes voiles rouges battent comme des ailes impatientes.

REVUE DE PARIS. 71

Sa barque nom; bondit au bout de son câble comme une bète sauvage au bout de sa chaîne. Et Mor-Nader adresse ce chant à sa barque :

« — Tu t'élances au-devant de la proie, barque noire; al- » tends, attends, elle va venir.... Écoule... écoule....

« — Enlr'ouvrant leurs abîmes glacés, les vagues s'écrient : » Mor-Nader, nous sommes prêles... nous sommes prêles... Où » eslEwen de Ker-Ellio? où est la femme pâle?

» — Déployant leurs visqueux rameaux qui couronnent si » bien le front livide des trépassés.., les pâles varechs s'é- » crient : Mor-Nader, nous sommes prèls... noussommesprêls... » Où est Ewen de Ker-Ellio? où est la femme pâle?

» — Dressant leurs mille pointes de granil où s'accrochent » les cadavres que les vagues folles rejettent sur la grève comme » des jouets brisés , les récifs s'écrient : Mor-Nader, nous som- » mes prèls... nous sommes prèls... Où est Ewen de Ker-Ellio ' » où est la femme pâle?

» — Aiguisant leurs becs acérés, aiguisanl leurs serres Iran- » chantes, les corbeaux de mer, avides de curée, s'écrient : » Mor-Nader, nous sommes prêts... nous sommes prêts... Où » est Ewen de Ker-Ellio ? nù est la femme pâle?

» — Tu t'élances au-devant de la proie, barque noire ; al- » tends... ils viennent... ils approchent... Les voici.... »

— Ewen de Ker-Ellio, lu viens bien tard !

— Bon pilote, nous arrivons assez tôt.

— Femme, tu viens bien lard !

— Bon pilote, une dernière fois j'ai voulu baiser la terre hu- mide qui recouvre mon petit enfant.

— Ewen de Ker-Ellio.., nous sommes dans le mois noir... As-tu fait (a prière?

— Bon pilote, lève ton ancre.

— Femme, ton aïeule avait mené l'aïeul à la mort ; tu y mè- nes le petit-fils... As-tu fail ta prière?

— Bon pilote , déploie ta voile.

— Ewen de Ker-Ellio..., l'ancre est levée... Femme..., la voile est déployée...

— Partons...

72 REVUE DE PARIS.

— Parlons...

— Thérèse, c'est pour l'éternité !...

— Pour l'éternité , Ewen !...

Le lendemain de l'anniversaire du mariage de Thérèse et d'Ewen , les cadavres des deux époux furent trouvés sur les grèves de Treff-Harllog.

On ne revit plus ni Mor-Nader ni sa chaloupe.

Tous les pêcheurs, tous les métayers de la côte, depuis la pointe de Kernarwan jusqu'à la pointe de la baie d'Audierne , ne prononcent le nom du pilote de l'île de Sein qu'avec ter- reur.

C'est pour eux un être surnaturel. Selon ses prédictions , le dernier des Ker-Ellio et la femme pâle devaient mourir dans le mois noir.

Le dernier des Ker-Ellio et la femme pâle sont morts dans le mois noir.

Mor-Nader est démonifié.

Thérèse et Ewen furent ensevelis par Ann-Jann et par Lès- en-Goch.

L'abbé de Kéroueïlan fit la veillée des morts.

D'après le dernier vœu du baron et de la baronne de Ker- Ellio, dans le cimetière de Treff-Hartlog on voit trois tombes ;

Une petite tombe au milieu de deux grandes.

Après sa mort , comme pendant sa vie, l'enfant de Thérèse dort entre les deux êtres qu'il a pour toujours séparés.

Le soir des funérailles d'Ewen et de sa femme, la cuisine du manoir de Treff-Hartlog était dans une obscurité pro- fonde.

Aucune flamme ne brillait au foyer.

On ne voyait personne... personne..., et on entendait de dou- loureux sanglots.

La tempête avait cessé.

Le ciel pur resplendissait d'étoiles.

A minuit, la lune se leva; sa blanche lumière pénétra au travers de l'étroite croisée de la cuisine du château.

La blanche lumière de la lune éclaira Ann-Jann et Lès-en- Goch vêtus de noir.

KhVUE DE l'ARIS. 73

Les deux serviteurs étaient assis de chaque coté de l'antique cheminée. La nourrice , la tête enveloppée dans son tablier ; Le vieux chouan , la tète cachée dans ses mains.

Eugène Sue.

CRITIQUE LITTERAIRE.

PORT-ROYAL,

PAR M. SAINTE-BEUVE.

Le succès du dernier ouvrage de M. Sainte-Beuve est désor- mais établi et assuré. Il ne s'agit plus d'annoncer au public un livre que le public a goûté. Les deux volumes qui ont paru garantissent ce qu'on doit espérer des deux que l'on attend. La critique n'a plus qu'à traiter , dans son propre inlérêt , avec l'attention dont il est digne, un ouvrage qui restera.

L'un des grands charmes de cet ouvrage naît du charme que le sujet a exercé sur l'auteur. M. Sainte-Beuve aime Port- Royal et le fait aimer. Il tient ce qu'il a promis dès les pre- mières lignes en disant : « On se mettra du cloître, on se fera delà famille Arnaud. » En effet, il est du cloître, il appelle Philippe de Champaigne notre peintre ordinaire. Comme il a vécu , senti , conversé avec ses personnages ! De quel cœur il souffre avec eux, et de quel air il triomphe ! La journée du guichet a été une des rudes journées de sa vie. Il semble avoir prié et pleuré avec ferveur au convoi de M. de Saint-Cyran,et à la prise d'habit de Mlu Lancelot.

De cette sympathie passionnée pour son sujet résulte une connaissance intime, profonde, des saints hommes et des pieuses femmes parmi lesquels il nous fait vivre avec lui. « On

REVUE DE PARIS. 75

ne comprend que ce qu'on aime, » a-t-il dit (1) ; oui, il fallait aimer autant Port-Royal pour le comprendre si bien.

Aussi , comme tous les personnages de ce drame sévère, qui a le cloître pour théâtre , et qui laisse voir au fond de la scène Je grand siècle en perspective; comme tous ces personnages, directeurs, abbesses, simples religieuses , obscurs solitaires, jusqu'aux plus humbles serviteurs, sont dessinés d'un crayon fidèle ! Comme tous ces portraits sont vivants et respirent! Quelles nuances délicates les distinguent! Quelles oppositions senties les séparent!

Mais la sympathie ne suffit pas , il faut encore la science ; c'est par une élude minutieuse de son sujet, par une investiga- tion patiente et sérieuse , unie à une imagination merveilleuse- ment flexible, et à l'un des esprits les plus vifs elles plus ingénieux de ce temps, que M. Sainte-Beuve est parvenu à recueillir et à ranimer toutes ces individualités si diverses. Il dit avec beaucoup de raison : « C'est toujours du plus près possible qu'il faut regarder les hommes et les choses. Rien n'existe définitivement qu'en soi. Ce qu'on voit de loin et en gros, en grand même si l'on veut, peut être bien saisi, mais peut l'être mal. On n'est très-sur que de ce qu'on voit de très- près. » Aussi ne reste-t-il jamais dans ce vague commode aux esprits superficiels et tranchants; il ne se conlenle pas de ca- ractériser ses personnages par quelques désignalions judicieu- sement appropriées en les ramenant à divers types que chacun représente admirablement. Il s'approche d'eux, jl porte le flambeau sous leur visage et en dessine exactement tous les traits; ou plutôt, méthode encore plus rare, il les laisse se peindre eux-mêmes; et, grâce à un procédé qui, à quelques égards, ressemble à celui du daguerréotype, on voit ces fi- gures, éclairées par la lumière qu'il fait tomber sur elles, reproduire leur image fidèle sur une planche de fin acier qui miroite un peu. Regardez l'image à la loupe , vous y trouverez toujours de nouveaux traits, de nouveaux détails. M. Sainte- Beuve ne s'en tient pas là , il a devancé l'invention qu'on at- tend encore : son daguerréotype reproduit avec le trait la couleur.

(1) Tome II, page 122.

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Mais cette comparaison, même en l'élargissant autant qu'on voudra , sera toujours loin d'exprimer le procédé multiple de M. Sainte-Beuve. Non-seulement il peint, mais il conte, il juge a merveille. Que de récits attendrissants ! Que d'aperçus qui , à force d'être fins, deviennent profonds, semblables à ces in- génieux instruments qui, parleur ténuité même, plongent bien avant dans le sol, et vont chercher les sources jaillissantes! Ici c'est la biographie attachante d'un personnage presque ignoré; là c'est la spirituelle analyse d'un livre que vous n'au- riez pas lu. Des anecdotes qu'on retient, de la théologie que l'on comprend, de la morale qu'on écoute parce qu'elle est sin- cère, de la critique littéraire à la fois sérieuse et animée, voilà ce qu'on trouve à chaque page dans ce livre solide et charmant.

Et ce n'est pas seulement un livre plein de fine érudition et d'appréciations délicates; c'est un livre de bonne foi. L'auteur cherche sincèrement la vérité, la vérité historique d'abord, puis la vérité morale. Il a des sympathies, mais ces sympathies sont éclairées. Il n'a pas de ces partis pris qui rebutent. Peut- être il aime trop Port-Royal, et surtout il déteste, je crois, trop ses ennemis. Mais comment vivre longtemps avec ces hommes aux haines vigoureuses sans partager un peu leurs inimitiés? Du moins, tout passionné qu'il est, il s'efforce sans cesse d'être juste.

Bien qu'il se soit fait de la famille Arnaud , il n'en est pas jusqu'à ne point démêler avec une sagacité très-impartiale les petits artifices mondains dont elle usa en diverses rencontres, notamment quand M. Arnaud le père se permit de faire passer à Rome la jeune abbesse de Port-Royal , qui devait être un jour la glorieuse mère Angélique, pour âgée de quinze ans, tandis qu'en réalité elle avait cinq ans et demi. — Sa tendre adoration pour le bon évêque de Genève ne l'a pas empêché de relever l'intolérance de ses trop politiques et trop peu charitables conseils au duc de Savoie dans l'affaire de la conversion du Chablais. — D'autre part, après avoir sévèrement mis en relief l'épicurisme négatif de Montaigne, dans une note, il fait en partie à l'aimable sceptique une réparation gracieuse. Il ne veut pas être le champion d'une thèse ou d'un parti ; il veut rester dans le juste et dans le vrai. J'honore cette équilé conscien- cieuse, si rare aujourd'hui.

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Avec son imagination sympathique jusqu'à l'émotion , M. Sainte-Beuve eût pu facilement se persuader qu'il était tout à fait de Port-Royal, et descendre de l'indépendance de l'his- toire à la servitude du plaidoyer. Je lui sais gré de ne l'avoir point fait.

Si quelqu'un trouvait que la composition manque un peu de sévérité , de régularité, de juste proportion , j'ajournerais toute critique définitive jusqu'à l'entier achèvement de l'œuvre . et , en attendant , je dirais que M. Sainte-Beuve n'a pas intitulé son livre Histoire de Port-Royal., mais Port-Royal. Ce n'est pas une chronique de monastère, enregistrant année par année les ohits des. recluses et des solitaires; c'est plutôt comme un voyage, comme un séjour dans ce cloître pieux et savant, humble et célèbre. L'auteur, en cela semblable à quelques gens du monde, à quelques beaux-esprits du xvne siècle, y va faire des retraites; il est édifié, touché; l'esprit du lieu le pénètre et l'attendrit ; mais il ne s'est pas engagé par les vœux redou- tables. Il admire, mais il réfléchit, il discute , il est du siècle. Quelquefois même il ouvre la fenêtre de sa cellule, et regarde du côté de la cour, delà ville, du théâtre. Il voit passer de loin Corneille, Rotrou , Balzac, Montaigne, Mllc Hamilton , que sais-je? Alors ce n'est plus seulement la fenêtre qu'il ouvre, c'est la porte, et le voilà parti. Il reviendra faire pénitence à Port-Royal avec les in-folios de Jansénius, mais pas tout de suite; il faut qu'il cause un peu à loisir avec ces poètes, ces beaux-esprits, ces belles dames. Sous prétexte d'y retrouver la journée du guichet, il ira entendre Polyeucle. Polyeuctc l'entraînera à Saint-Genest. L'auteur des Essais , qui aime l'esprit, gardera longtemps dans son château de Montaigne un pareil hôte. L'hôte s'y oubliera un peu. Patience, nous le retrouverons recueillant avec respect les paroles de M. de Saint- Cyran, ou agenouillé au lit de mort de M. de Sacy. M. Arnaud, qui n'est pas coulant sur l'article de la pénitence , froncera le sourcil avant de lui accorder l'absolution. Mais, parmi tous ces messietirs, si jansénistes qu'ils soient, personne n'aura le cou- rage de le damner.

Pour ma part, je regretterais fort ces digressions motivées, car elles forment une des parties les plus intéressantes de l'ou- vrage. A-t-on jamais mieux apprécié que ne le fait 31. Sainte-

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Reuve Balzac, l'homme-phrase, comme Malherbe fut Hiomme- vers; Balzac, chez lequel on ne peut jamais surprendre une conviction sérieuse, une émotion vraie; qui écrit pour écrire, et ne se sert de l'idée que pour porter l'échafaudage de ses paroles; pour qui la religion, la morale, la politique, sont des occasions de bien dire, et, si l'on me passe l'expression, comme des mannequins sur lesquels il essaie la draperie sa- vante et la broderie curieusement travaillée du langage? Peut- on mieux peindre l'empire de la métaphore sur un esprit et l'idolâtrie de la figure de rhétorique que par cette précieuse anecdote, si bien racontée chez M. Sainte Beuve?

« Un jour, comme en présence de Balzac, M. de Saint-Cyran vint à toucher certaines vérités et à les développer avec force, Balzac, attentif à tirer de là quelque belle parole pour l'en- châsser plus tard dans ses pages, ne put s'empêcher de s'écrier : « Cela est merveilleux! » se contentant d'admirer sans rien s'appliquer. M. de Saint-Cyran, un peu impatienté, lui dit Irès-ingénieusement : « Monsieur de Balzac est comme un homme qui serait devant un beau miroir (je remarque que l'épilhète manquait un peu de modestie) d'où il verrait une lâche sur son visage, et qui se contenterait d'admirer la beauté du miroir sans ôler la tache qu'il lui aurait fait voir. » Mais là-dessus Ralzac, plus émerveillé que jamais, et oubliant de rechef la leçon pour ne voir que la façon, s'écria encore plus fort : « Ah ! voilà qui est plus merveilleux que tout le reste. » Sur quoi M. de Saint-Cyran , malgré lui , se prit à rire. »

On voit que les excursions littéraires de M. Sainte-Beuve ne l'écartenl pas tellement de son sujet principal qu'il n'y rentre heureusement. La solidité de M. de Saint-Cyran rend plus sensible ce qu'il y a de creux dans le talent de Balzac, comme on apprécie mieux la légèreté d'une vessie remplie de vent si on la voit tomber à côté d'une masse de plomb.

Il en est de même de Montaigne. Il fallait peut-être se placer une fois à ce point de vue extrême dans lequel la nature hu- maine est haïssable , pour sentir vivement et faire sentir que Montaigne est , comme le dit M. Sainte-Beuve , non pas un sys- lème de philosophie, non pas même avant tout un sceptique . un pyrrhonieu, mais tout simplement la nature, la nature au complet sans la grâce. Je ne connais rien de plus ingénieux

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que ce long morceau sur Montaigne jeté là comme un contraste au milieu de l'histoire de Port-Royal. On eût pu croire qu'il i estait peu à dire sur Montaigne ; s'il se fût agi de tracer son éloge, cet éloge était fait de main de maître : M. Villemain y avait merveilleusement réussi dans un écrit de sa première jeunesse, qui annonçait déjà la liaute portée d'esprit raani- PMlée depuis tant de fois et avec tant d'éclat. M. V. Leclerc, cet êrtidit qui est aussi uii écrivain , avait dignement apprécié les mérites du philosophe gascon dans une analyse approfondie; il restait à faire non plus l'éloge de Montaigne, mais son pro- cès ; celle lâche appartenait de droit à l'historien de Porl-Royal : M. Saint-Beuve l'a parfaitement remplie.

En l'absolvant de ces écarts apparents, je reprocherai à M. Sainte-Beuve quelques rapprochements un peu forcés et inopportuns. La mère Angélique disant aux dragons qui ve- naient l'enlever de l'ahhaye de Maubuisson, qu'elle ne sortirait point si on ne la faisait sortir de force , et qu'en ce cas seule- ment elle pouvait être excusée devant Dieu, ne rappelle guère la protestation foudroyante de Mirabeau. Quelques personnes n'ont pas goûté le rapprochement de la sœur Anne-Eugénie et de Lélia. Ce nom rappelle un des plus grands lalenls de notre époque) mais, tombant ainsi au milieu de Port Royal, il fait un bruit pareil à celui d'une explosion soudaine et terrible; on croit voir les sœurs se boucher les oreilles et s'enfuir avec de grands signes de croix. Un autre nom , un nom dont il faut I lisser la superstition aux admirateurs de l'immoralité habile, celui de M. de Talleyrand , vient deux fois sans molif sous la plume généreuse de M. Sainte-Beuve ; selon moi, c'est deux l'ois de trop.

Sans parler de l'exactitude très-conlestable de ces rappro- ehements, lous ont un inconvénient réel, même les plus heu- reux : c'est de ne pouvoir être bien saisis que par les contem- porains de l'auteur. Si M. Sainte-Beuve voulait m'en croire, il effacerait ces détails, qui s'adressent à notre génération, d'un monument fait pour lui survivre.

Je reprocherai aussi au spirituel écrivain des rapprochements d'un autre genre , et encore plus arbitraires. Qu'importe que le nom de guerre adoplé par Pascal dans les Lettres à un Pro- vincial, Montalte, ressemble à celui de Montesquieu, auteur

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des Lettres Persanes, à celui de Montaigne , et à un pseudo- nyme adopté par M. de Maistre? C'est jouer avec les mots , et ce jeu me semble peu digne d'un esprit aussi élevé et d'un sujet aussi sérieux.

J'en ai fini avec les chicanes de détail. Ce qui suit n'est point une critique, c'est la discussion de quelques idées que m'a suggérées l'étude de Port-Royal et de M. de Saint-Cyran en particulier, et que je soumets à M. Sainte-Beuve. L'honneur lui en est dû ; il a si bien ressuscité ses pieux héros, qu'après l'avoir lu, on croit les avoir connus. Je lui demande donc la permission d'en causer avec lui comme d'amis communs dont nous examinerions la physionomie morale, le caractère, en nous promenant sous les marronniers du Luxembourg ou sous les ombrages d'Aulnay.

La réforme de l'abbaye de Port-Royal , si heureusement ac- complie par la jeune mère Angélique, et l'associatien des saints solitaires qui se réunirent à l'ombre de l'abbaye ré- formée, sont rapportées très-judicieusement par M. Sainte- Beuve à ce grand et admirable mouvement de régénération religieuse que l'église catholique produisit partout à la fois dans son propre sein , et qu'elle opposa vaillamment aux terri- bles atteintes de la régénération protestante. En effet, la même inspiration qui a suscité Ignace de Loyola et sainte Thérèse en Espagne, saint Philippe-de-Néri et saint Charles-Borromée en Italie, en France Bérulle, fondateur de l'Oratoire, Ollier et Bourdoise, fondateurs des séminaires, saint Vincent-de-Patile, fondateur de la congrégation des Missions et des sœurs de Charité, a enfanté Port-Royal. Port-Royal a été animé en loutes choses d'un esprit de renouvellement; retour à la sim- plicité du christianisme primitif dans la pratique, à la pureté du dogme fondamental de la grâce tel qu'il croyait le lire dans saint Paul et saint Augustin ; tel a été le but de ses efforts et de .ses combats. Il recommence dans la vallée de Chevreuse les scènes de la Thébaïde ; il a son saint Augustin dans l'abbé de Saint-Cyran, son Athanase dans Arnaud; il a ses persécutions et presque ses martyrs; comme le christianisme des premiers siècles , il étonne le monde par la foi, la science et l'austérité.

Tout homme équitable doit rendre à Port-Royal cette jus- tire que M. Sainte-Beuve lui a rendue. Mais, en même temps

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que Port-Royal a été pénétré de ce pur esprit de christianisme qui animait pareillement les réformes et les fondations dont j'ai nommé tout à l'heure les principaux auteurs , Port-Royal a eu son caractère propre; certaines idées particulières l'ont marqué de leur sceau. Port-Royal est une communauté chré- tienne réformée, et, sous ce rapport , il rentre dans le mou- vement général de réformalion catholique , dont il offre un des résultats les plus célèbres; mais ce qui le distingue et le caractérise, ce qui a fait, en un mot, que Port-Royal a été Port-Royal, c'est le jansénisme. M. Sainte-Reuve répond que Port-Royal et le jansénisme ne sont pas tout à fait ni toujours la même chose. Pas tout à fait et surtout pas toujours, non, sans doute ; car, grâce au ciel , Port-Royal a été enterré sous ses ruines avant de voir les convulsionnaires succédant au grand Arnaud et à Nicolle, et le jansénisme tombé de Pascal au diacre Paris. Mais, depuis le premier jour, Port-Royal a été profondément janséniste dans le sens élevé et sérieux du mot, c'est-à-dire qu'il a été dominé par certaines idées dogmatiques, qu'il a envisagé le christianisme sous un certain aspect auquel on a donné le nom de jansénisme. Or cette religion formidable a exercé la plus grande action sur les hommes de Port-Royal , elle a donné aux pensées de ces hommes leur forme et à leur génie sa couleur ; elle a trempé leurs caractères et roidi leurs âmes , elle a fait leurs vertus et leurs égarements. Pour moi , le génie, la destinée, tout, jusqu'au style de Port-Royal, était contenu dans quelques lignes de Jansénius et de Saint- Cyran.

Or, le jansénisme ainsi entendu, le caractère triste et violent qu'il a communiqué à Port-Royal , c'est là ce que je ne trouve peut-être pas assez marqué dans le tableau , du reste si fidèle, que M. Sainte-Beuve nous a donné. Je le remarque surtout en ce qui concerne Saint-Cyran.

On peut dire que M. Sainte-Beuve a retrouvé Saint-Cyran , il a eu parfaitement raison d'insister sur le rôle de ce per- sonnage ; je pense comme lui que ce rôle fut décisif pour Port- Ruyal. Saint-Cyran , le Lycurgue de cette Sparte chrétienne, n'avait pas été placé à sa véritable hauteur, depuis Richelieu, qui , lui aussi , avait compris la valeur de cet homme plus re- doutable, disait-il, que six armées, de Richelieu, qui, ne pou-

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vaut le plier a ses fins, lui avait fait l'honnenr de le persécuter parte qu'il le craignait , et lui avait rendu justice à sa manière en l'envoyant à Vincennes. Mais plus l'abbé de Saint-Cyran fui un personnage important dans le drame qui se joua à Port-Royal, plus son caractère a eu d'influence sur les autres caractères et sur la marche générale de l'action ; plus il importe de le bien connaître, de le saisir dans son entier, sans rien retrancher el rien atténuer de ce qui le constitue.

Or, il me semble que M. Sainte-Beuve, distrait quelquefois par sa prédilection, a détourné les yeux de certains côtés, peu aimables il est vrai , de cette nature , mais qui concourent à la caractériser.

Ledirai-je? M. Sainte-Beuve me paraît avoir un peu trop écouté le bon Lancelot , qui , dans ses mémoires sur M. de Saint-Cyran , le montre tel quMl le voyait lui-même, sous un jour adouci et pour ainsi dire à travers son âme à lui , sa belle àme toute remplie d'onction et de tendresse. Si nous interro- geons sur M. de Saint-Cyran, non pas son candide et affectueux disciple, mais M. de Saint-Cyran lui-même, tel qu'il se montre dans ses livres et dans ses lettres, il s'échappera de ce cœur impétueux et sincère des accents plus rudes ; nous aurons le spectacle de ce contraste qui a dominé porl-Boyal , la rigueur du jansénisme se mêlant à la mansuétude chrétienne ; car l'âpre esprit du jansénisme remonte à Saint-Cyran : comme on mar- que les troupeaux avec un fer ardent, le fer ardent de sa pa- role a marqué son fier troupeau d'une noire empreinte.

En effet, ainsi qu'on le voit très-clairement dans le livre de M. Sainte-Beuve, il n'y a nulle raison d'attribuer la création du jansénisme à Jansénius plutôt qu'à Saint-Cyran. On pour- rait appeler tout aussi bien celte doctrine le saint-cyranisme. Elle fut extraite de saint Augustin par les efforts communs des deux amis, pendant les cinq années qu'ils passèrent ensemble à Bayonnne , dans la maison de Saint-Cyran. L'ardeur paraît avoir été surtout du côté de celui-ci. Sa fougue méridionale excitait le flegme germanique de ce bon Flamand qu'il tue- rait à force de le faire étudier, disait Mme Duvergier de Hau- ranne la mère. Le Flamand retourna en Flandre et, sans rien dire, travailla durant vingl-cinq ans à coordonner toutes les parties du système, à charger el bourrer lentement ce canon

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in-folio sur lequel il avait gravé A uf/usftnus . et <jui devait faire, après sa mort, une si formidable explosion. A lui le tra- vail silencieux, patient, la déduction méthodique, l'enchaîne- ment laborieux des principes et des conséquences; à son ar- dent ami l'impalience toute française et toute méridionale de répandre sa doctrine dans les âmes par des conversations, des lettres, surtout par ses exhortations spirituelles, en qualité de directeur des âmes ; or, dès 1636, il était celui de Lancelot, de Lemaislre, d'Arnaud, de la mère Angélique.

Quand le livre de Jansénius parut, depuis sept ans Saint- Cyran infusait, pour ainsi dire, dans Port-Royal ce sombre christianisme qui, poussant à ses dernières limites le dogme de la chute , refuse tout à la volonté de l'homme pour tout ac- corder à la grâce de Dieu, appuie avec complaisance sur tous les points terribles, le petit nombre des élus , la damnation des enfants morts sans baptême, l'inutilité des vertus païen- nes, foule aux pieds, avec une sorte de fureur, le moi humain el le prosterne épouvanté devant l'impénétrable volonté de Dieu, qui a prédestiné la grande majorité des hommes à îles tourments éternels, exceptant seulement quelques graciés de l'universel supplice. Ces opinions, auxquelles Jansénius devait attacher son nom , avant de le porter, étaient celles de Sainl- Cyran et de Port Royal. Il faut donc s'en bien pénétrer pour comprendre l'un et l'autre, et peut-être ne les sent-on pas tou- jours chez M. Sainte-Beuve aussi présentes à ces grands el tristes génies qu'elles le furent en effet.

En outre, Sainl-Cyran y était comme prédisposé par une humeur âpre el farouche , que l'esprit de l'Évangile, se faisant jour à travers saint Augustin, finit par adoucir ou plutôt amortir, mais qui déborde avec violence dans ses premiers écrits, dans le Petrus Jureliits (si toutefois ce livre lui appar- tient), et surtout dans la réfutation de la Somme théoloyique du père Garasse, réfutation dont il est bien certainement l'auteur.

Ce père Garasse, jésuite, était un théologien grotesque el facétieux; vrai personnage des Provinciales. Après avoir dé- buté par de violentes attaques contre les esprits forls, il avait osé, sans être un saint Thomas, publier une Somme théolo- gique remplie de propositions singulières et d'expressions hélé-

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roclifes comme celle-ci : « Dans Jésus-Christ, la personflalité humaine a été mise à cheval sur la divinité du verbe. » Ce pauvre homme , sur lequel, depuis Saint-Cyran jusqu'à Bayle et Voltaire, on a fait pleuvoir le ridicule, et qui le méritait, mourut, il faut le confesser, en saint et en héros. Relégué à Poitiers, dans une peste, dit M. Sainte-Beuve, qui n'est pas suspect en louant un ennemi de Saint-Cyran, il demanda à ses supérieurs la faveur de soigner les malades, et mourut, frappé lui-même , au lit d'honneur.

Une telle mort rachète beaucoup de citations fausses et de méchants arguments. Elle me fait trouver encore plus dure et plus amère la polémique acharnée de Saint-Cyran.

La réfutation de la Somme théologique du père Garasse est appelée par Lancelot une des plus belles pièces et des plus savantes qui jusque-là eût paru dans notre langue (1). Peut- être le doux néophyte ne l'avait pas lue. Ce qu'il y a de cer- tain , c'est qu'elle ne se recommande ni par la modération du langage ni par la charité des sentiments.

Dans la dédicace qu'il adresse au cardinal de Richelieu , l'auteur de la réfutation caractérise ainsi l'ouvrage qu'il a en- trepris de réfuter : « Ce livre n'est qu'un êgout d'erreurs et une monstrueuse confection, pour le dire ainsi, de conceptions si égarées et extravagantes, qu'elles passent jusqu'à la ruine des principales vérités de la religion. » — Plus loin, Saint-Cyran appelle le livre fort ridicule et fort innocent du père Garasse « un monstre plus épouvantable en fait de livres que les plus énormes qui aient jamais été produits en matière d'animaux aux plus grandes chaleurs de l'été en la Libye. »

Ce qui est pis que ces aménités de la polémique, c'est d'in- culper sans cesse les intentions d'un adversaire étourdi , mais honnête ; de lui dire , par exemple : « Ce n'a pas été par hasti- veté ou ignorance que vous avez perverti le texte d'Origène , mais à dessein et à escient. »

Il ne faut pas croire qu'après celte première fougue, M. de Saint-Cyran se calme et se modère en avançant ; car je lis dans le second volume de la réfutation (elle en a deux et devait en avoir quatre) :

(I) Mémoires de Lancelot, lom. H, pag. 114.

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« Garasse est toujours Garasse, c'est-à-dire qu'il est toujours semblable à lui-même en inepties , en impostures , qui vont tellement en croissant , que les dernières surpassent les pre- mières. »

N'en peut-on pas dire autant de la colère et des injures que lui adresse son pieux adversaire? Celui-ci , perdant toute re- tenue , va jusqu'à s'écrier : « J'ai peur qu'on aura besoin de chaînes pour vous attacher, tant est grande la furie qui vous prend. »

"Vraiment j'en suis bien fâché ; mais, s'il y a ici un furieux, ce n'est pas le pauvre jésuite.

Parce qu'il s'est trompé de page en citant saint Thomas, Saint-Cyran s'écriera : « L'extrême passion que vous avez d'ac- quérir la réputation d'habile homme vous faisant entrer en désespoir d'y parvenir par la droite voie , qui est celle de la vraie science et de la solide vertu, vous fait quant et quant chercher les moyens d'en venir à bout par une pollronerie in- tolérable , en commettant mille impostures et falsifications sur les auteurs que vous alléguez. »

Enfin le grave . l'austère Saint-Cyran , qui , selon Lancelot, s'était interdit toute raillerie , et dont M. Sainte-Beuve a dit : jamais moqueur ; Saint-Cyran , si grave, gagné par la bouf- fonnerie de son adversaire , la dépasse encore dans cette mé- morable controverse sur le rhinocéros. — Le père Garasse avait dit avec son bon goût et son bon sens ordinaires : « Aristote a très-sagement remarqué, au second livre des Animaux, que le plus lourd animal du monde est le plus moqueur, savoir le rhinocéros. 11 n'y a pièce sur son corps qui n'apprêtât à faire des farces, tant il est hideux et contrefait , et néanmoins c'est celui-là qui se moque des autres. » Saint-Cyran répond : « Dans le second livre des Animaux d'Aristole, il n'y a rien de ce que vous en alléguez: mais, puisque cet exemple du rhinocé- ros vous a manqué, substituez à sa place celui de François Ga- rasse, qui, étant le plus hideux des écrivains qu'on ait jamais vus , à cause des faussetés innombrables dont ses livres sont remplis, fait le galant, et se moque des autres. »

M. Sainte-Beuve me pardonnera-t-il cette citation? Mais lui qui est un écrivain sincère, qui veut être complet et peindre la nature humaine sous toutes ses faces, qui aime à la contenir 6 S

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pler, non-seulement par son grand, mais par son petit côté, qui repousse les hommes tout d'une pièce et les types conve- nus , me permettra d'appliquer ici son propre procédé. Je fais pour Saint-Cyran ce que lui-même a fait pour la famille Ar- naud : tout en démêlant les faiblesses, je m'incline devant les vertus.

Ainsi , j'éprouve un vrai bonheur à citer après ces violentes et grotesques injures des paroles inspirées par un sentiment chrétien , et qui replacent soudain Saint-Cyran à celle hau- teur d'où la polémique n'aurait jamais dû le faire descendre.

Le jésuite s'élant échappé à dire : « Quand un gentilhomme donne un soufflet à un villageois, c'est un péché de colère qui n'entre pas en considération ; mais, si un vilain ou un homme de néant avait la hardiesse de donner un soufflet à un gentilhomme , l'offense ne se peut réparer que par la mort du criminel. »

Saint-Cyran s'écrie , bien inspiré cette fois par sa colère :

« Ce que vous ajoutez en faveur des gentilshommes frappés par des hommes qui ne sont pas de leur condition et qui sont villageois et hommes de néant, comme vous dites, est telle- ment exorbitant que je confesse n'avoir point de paroles pour vitupérer assez le grand excès que vous avez commis contre la vérité de l'Évangile. »

Je crois qu'il est bon de montrer ces contrastes, pour que celte grande figure de Saint-Cyran', si bien dessinée par M. Sainte-Beuve dans les parties principales, apparaisse sous son véritable jour. C'est un homme bien dur, à ce qu'il semble, celui qui concevait ainsi le regard de Dieu sur les âmes : « L'âme mauvaise est si horrible aux yeux de Dieu, qu'il ne la regarde qu'avec un œil de colère pour la détruire; et, s'il dif- fère quelque temps à la perdre, c'est pour la perdre avec plus de rigueur si elle ne s'amende. »

EH bien ! cet homme était capable aussi d'éprouver les plus vifs et les plus tendres mouvements de charité. 11 écrivait de sa prison : « Il n'y a qu'une chose qui m« fait peine, qui est la vue de ce grand nombre de pauvres languissants, je dis tant de ceux qui le sonl dans le corps, que de ceux qui le sont dans lame; je me cache souvent, je me détourne, je m'enfuis, pour ne pas les voir. N'ayant ni argent ni bien temporel pour les

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délivrer de leur misère , je me sens un secret désir de me ven- dre, si je pouvais, pour soulager le moindre d'entre eux. g

Certes, ce sentiment était sincère, les faits l'attestent. Lan- ce!ot en rapporte plusieurs qui montrent une délicatesse de procédés charitables bien touchante dans sa naïveté. Je veux me réconcilier avec M. Sainte-Beuve en citant un passage des mémoires de Lancelot, que je lui recommande pour une seconde édition. Il s'agit de M. de Saint-Cyran prisonnier à Vincennes : « Ayant ouï dire par rencontre qu'il y avait un homme d'honnête condition, qui avait été mis au Pelil-Chà- telet et qui en avait perdu l'esprit d'affliction , et qu'entre au- tres choses dont il se plaignait il trouvait fort mauvais que ceux qui , par charité, prenaient soin de lui, l'eussent fait ha- biller de gris, M. de Saint-Cyran ne dit mot alors , mais, dès le lendemain, il se fit chercher un tailleur exprès pour pren- dre sa mesure et lui faire un habit noir fort honnête et comme il le demandait. »

Celle charité , qui ne lient pas compte seulement des besoins matériels , mais fait l'aumône aux besoins de l'imagination, est d'une qualité rare; mais M. de Saint-Cyran manifesta mieux encore ce besoin délicat d'approprier le bienfait à la condition de l'obligé.

Il y avait dans le château de Vincennes , où il était renfermé, une dame appelée la baronne de Beausoleil, dont le mari était à la Bastille. « La voyant, dit Lancelot, quelquefois à l'église, assez mal en ordre , il écrivit à Mme Lemaitre de faire acheter des chemises à cette personne. A l'entrée de l'hiver il récrivit qu'il avait appris que celle dame était menacée d'hydropisie , el que le mal la rendait assez insensible au froid. Il pria donc la personne dont j'ai parlé qu'on lui fît faire un habit de ratine tout de la meilleure, el qu'on y mit une dentelle noire parce qu'il avait ouï dire que c'était la mode. » Connaissez-vous rien de plus touchant que ce soin de l'austère captif, recom mandant que la robe de Mme de Beausoleil soil de ratine, toute de la meilleure , et qu'on y mette une dentelle noire , parce qu'il a ouï dire que c'était la mode? Certes, c'est la seule fois qu'il ait pensé à la mode de sa vie. En iisant ces lignes , il est impossible de retenir un sourire et une larme.

Du resle. sauf ces éciairs, on pourrait dire ces surprises de

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tendresse , M. de Saint-Cyran est bien le type du sombre génie de Port-Royal. M. Sainte-Beuve a cité plusieurs passages de ses lettres qui en font foi. Ce qu'il voulait surtout, c'était montrer en Saint-Cyran le grand directeur des âmes ; écrivant l'histoire de Port- Royal, il avait raison. Si l'on se proposait spéciale- ment de faire connaître la littérature de Port-Royal , on devrait ajouter d'autres citations qui fourniraient peut-être quelques traits de plus à cette curieuse figure de Saint-Cyran.

Saint-Cyran a l'horreur du monde , car « le monde porte tou- jours les marques de la rébellion et de la désobéissance du pre- mier homme profondément gravées dans toutes ses parties. » Il le considère comme un ennemi, il en a peur; il craint « les tempêtes et les tourbillons de feu qui enveloppent les plus sages dans ce monde. •> Tout lui est danger dans ce qui plaît aux » sens et sujet d'effroi. Il redoule « jusqu'à la musique spiri- tuelle et la manière la plus sainte de célébrer les louanges de Dieu. » Pour lui « la vie du monde est un vrai hiver; le prin- temps et l'été ne commenceront pour nous qu'en l'autre vie. » Ce mot est bien de celui qui n'aimait pas le printemps et lui préférait les feuilles fanées de l'automne. Saint-Cyran rencontre par moments quelques accents de cette haute mélancolie fami- lière à Pascal, chez lequel on ne serait pas surpris de rencon- trer cette pensée :

« Ceux qui sont toujours à la veille de mourir et qui ont l'é- ternité dans le cœur ne sauraient rien voir d'agréable dans ce monde. »

La plume de Pascal semble avoir laissé tomber cette ligne lugubre :

« Tout me fait compassion dans le monde. »

Le petit nombre des prédestinés au salut , ce dogme formi- dable de Port-Royal, n'a rien inspiré à Pascal de plus triste et de plus pénétrant que ces paroles , prononcées par Saint-Cyran au sujet d'une personne du grand monde qui réclamait ses conseils :

« Quand je considère que les chrétiens ne sont pour ainsi dire qu'une poignée de gens en comparaison des autres hommes répandus dans toutes les nations du monde et dont il se perd un nombre infini hors l'église , et que , dans le peu d'hommes qui sont entrés par une vocation de Dieu dans sa maison pour faire

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leur salut , il y en a peu qui se sauvent suivant la parole de Jésus-Christ dans l'Évangile , et qu'outre cette prédiction réi- térée qui regarde le commun des chrétiens , il y en a encore une autre effroyable qui doit faire trembler les riches , je me sens obligé plus que je ne puis dire à supplier très-humble- ment cette personne de prendre un soin très-particulier de son âme. »

Ces derniers mots sont empreints d'une affection douloureuse, d'une sorte de charité sombre ; on est épouvanté et touché toul ensemble , on croit entendre un de ces pèlerins du royaum invisible qui, suivant les légendes du moyen âge , avaient vu I- supplice des damnés et revenaient des gouffres éternels pour exhorter les pécheurs à la pénitence.

Voilà bien Saiut-Cyran avec ses deux caractères , la charité et la rudesse. On peut dire que tout Saint-Cyran , aussi bien que tout Port-Royal , est dans un triple contraste, ou plutôt dans une triple alliance de qualités qui semblent s'exclure , de tendresse et de durcie , d'humilité et de hauteur , de soumission et de violence. Cen'eslpas à .M. Sainte-Beuve qu'on a besoin de le rappeler, mais, surtout en avançant dans son sujet, qu'il ne l'oublie jamais •. il vit avec des âmes pures et tendres, mais elles ont une croyance dure et farouche. La sérénité de ces fronts n'en bannit pas entièrement la terreur. Les grâces chré- tiennes sont dans ce cloître , et vous nous les montrez dans tous leurs charmes ; prenez garde, les Euménides chrétiennes y sont aussi.

Mais, il faut le reconnaître, pour ne pas tirer des conclusions trop rigoureuses de ce que je viens d'avancer, par une inconsé- quence qui, heureusement, est dans la nature humaine, les hommes de Port-Royal ne sont pas constamment obsédés de ces sombres idées, de ces croyances terribles qui, ce semble, ne devraient point leur donner de relâche. Pascal seul , le génie rigoureux , géométrique par excellence, ne peut s'en distraire, et encore se déride-t-il dans les Provinciales, mais l'abîme est toujours là. Quant aux esprits moins puissants, moins logiques, oubliant l'abîme ouvert à côté d'eux par leur foi, comme d'in- nocents agneaux, ils paissent et dorment sans crainte sur ses bords ; confiants par instinct dans cette bonté divine dont en théorie ils limitent le plus possible l'extension, ils échappent

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dans !a pratique à leur désolant système. Il n'en est pas moins nécessaire de tenir compte de l'idée fondamentale et souve- raine de Porl -Royal, et c'est l'idée janséniste. Même aux heures les plus sereines de la sainte congrégation, si l'on prête l'oreille, à travers les cantiques doucement murmurés, on entendra au loin retentir ce tonnerre de saint Augustin , qui se prolonge et se multiplie dans les échos de Jansénius et de Saint-Cyran, qui murmure à peine aux oreilles de M. de Sacy, mais qui, éclatant .soudain, réveille et foudroie Pascal.

A ce nom , il est impossible de ne pas se rappeler tout aussi- tôt, comme le fait M. Sainte-Beuve, ce sublime passage du Génie du Christianisme ;

« II y avait un homme qui , à douze ans , avec des barres et des ronds, avait créé les mathématiques; qui, à seize, avait fait le plus savant traité des coniques qu'on eût vu depuis l'an- tiquité ; qui, à dix-neuf, réduisit en machine une science qui réside tout entière dans l'entendement; qui, à vingt-trois, dé- munira les phénomènes de la pesanteur de l'air, et détruisit une des grandes erreurs de l'ancienne physique; qui, à cet âge où les autres hommes commencent à peine de naître, ayant •ichevé de parcourir le cercle des sciences humaines, s'aper- çut de leur néant, et tourna ses pensées vers la religion ; qui , depuis ce moment jusqu'à sa mort, arrivée dans sa trente-neu- vième année , toujours infirme et souffrant , fixa la langue que parlèrent Bossuet et Racine, devint le modèle de la plus parfaite plaisanterie comme du raisonnement le plus fort; enfin, qui, dans les courts intervalles de ses maux, résolut par abstraction nu des plus hauts problèmes de la géométrie, et jeta sur le papier des pensées qui tiennent autant du dieu que de l'homme. Gel effrayant génie se nommait Biaise Pascal. »

Qui pourrait lutter avec cette grandeur de style et de pensée? M. Sainte-Beuve a trop de goût pour l'essayer. Mais, dans son humeur inquisitive et familière , il nous présentera les com- mencements de Pascal sous un jour nouveau. Ses premières aigreurs contre les jésuites , au sujet du baromètre, sont fine- ment rapprochées des attaques qui viendront plus tard. On aime à voir M. Pascal le père , écrivant au P. Noël , l'avertir que son fils était en état de repousser leurs invectives en termes capa- bles de leur causer un éternel repentir; espèce de cartel

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signé hardiment par une main paternelle, prophétie remar- quable et bientôt justifiée.

Dans une relation de Jacqueline de Sainte-Euphémie , sœur de Pascal. M. Sainte-Beuve a surpris les vicissitudes de cette grande âme longtemps partagée entre le monde el la religion; là se trouvent des détails extrêmement piquants sur la dissi- pation du géomètre, déjà touché une fois, mais qui s'est repris aux curiosités de l'esprit, aux conversations mondaines.

Chose bizarre, les premiers rapports de Port-Royal avec celui qui devait en être l'éternel honneur, furent hostiles. Pascal contrariait de son mieux la vocation de sa sœur, qui voulait y prendre le voile, et, quand elle fut résolue à passer outre, il refusa durement, et par de mauvaises chicanes, à cette sœur !c pouvoir d,e disposer, pour sa dot de religieuse, de sa propre part dans l'héritage paternel. Il faut entendre la mère Angé- lique , qui fut admirable dans tout ceci , parler en gémissant de ce mondain égaré, et dire avec un pieux dédain à la sœur Kuphémie : « Or vous saviez bien que celui qui a le plus d'inté- rêt à cette affaire est encore trop du monde et même dans la vanité el les amusements pour préférer les aumônes que vous vouliez faire à sa commodité particulière. Cela ne se pouvait taire sans miracle , je dis un miracle de nature et d'affection , car, il n'y avait pas lieu d'attendre un miracle de grâce en une personne comme lui. » Vous vous trompez, ma mère, la ;;ràce l'attend au pont de Neuilly, où un danger terrible, au- quel il échappera comme par un miracle, le ramènera définiti- vement à Dieu.

Des circonstances de cet accident lui-même , le pénétrant historien tire encore une preuve de la vie dissipée que menait à cette époque celui qui devait être bientôt le sublime pénitent de Port-Royal. Certes il fallait cette attention curieuse, avec la- quelle M. Sainte-Beuve observe toute chose, pour remarquer que Pascal allait alors à la promenade dans un carrosse à quatre chevaux.

Tout cela est important, car, si Pascal n'eût eu cette exis- tence d'homme du monde, il est à croire qu'il n'eut jamais trouvé l'ironie dégagée des Provinciales. La plaisanterie n'a- vait pas réussi jusque-là aux honnêtes solitaires de Port-Royal ; les enluminures de V Almanach des Jésuites, par M. de Sacy,

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ne l'attestent que trop. Pour faire des sorties et entamer la phalange compacte qui les assiégeait à coups de décisions sor- boniques et de formulaires , il leur fallait des troupes légères, et ils avaient besoin de les recruter à l'étranger. Pascal, se chargeant de ferrailler pour les défendre, nous rappelle ces sei- gneurs du moyen âge qui mettaient leurs armes laïques au ser- vice d'une abbaye. Dans les Pensées elles-mêmes on sent le mondain qui a vécu dans le siècle, le curieux qui a lu Mon- taigne ; il combat la philosophie en homme qui l'a pratiquée. Des blessures qu'il a reçues lui enseignent où il faut porter les coups. Dans leur sainte innocence, les pieux solitaires de Porl- Royal seraient incapables de lutter contre un ennemi qu'ils ne connaissent pas. Pascal, et ceci ressort de ce que montre déjà M. Sainte-Beuve dans ces premiers chapitres, Pascal apporte du dehors les armes qu'il consacrera à la défense de la foi, et il ne sera la plus puissante expression des doctrines de Port- Royal que parce que ces doctrines n'ont pas toujours été les siennes.

Mais Pascal nous entraînerait trop loin. Rappelons-nous que les deux volumes publiés jusqu'ici n'embrassent pas toute sa carrière, et s'arrêtent à l'apparition de la quatrième Provin- ciale. Ne devançons pas M. Sainte-Beuve, attendons que la suite de son excellent livre ait paru. Nous ne demandons la pa- role qu'après lui.

J.-J. Ampère.

EDOUARD BOITARD.

La tendre amitié et l'admiration mêlée de respect qui réunis- saient autour d'Edouard Boitard ses condisciples du collège de Louis le Grand, m'enhardissent enfin, depuis six ans déjà qu'il est mort, à parler de ce savant jeune homme, qui eût été la gloire de l'école de Droit de Paris comme déjà il en était l'hon- neur. Il a été sitôt et si cruellement emporté par la mort , qu'à peine avons-nous pu, nous autres qui avons été en même temps ses condisciples et ses disciples, nous recueillir assez pour lui rendre le tribut de nos éloges unanimes. Il avait été si bien notre première admiration, si bien notre exemple, que son image est restée devant nous, comme un encouragement quel quefois, et souvent comme un reproche.

Celui qui écrit ces lignes, avec une émotion aussi douloureuse que s'il était encore au mois de septembre 1855, assis sur les bancs du collège, se rappelle quelle était déjà, même au collège, l'autorité morale de Boitard. A peine entré dans cette vaste et austère maison, vous entendiez prononcer le nom de Boitard, comme le nom du sauveur et du défenseur de la gloire univer- sitaire de l'antique collège ; le premier jeune homme que vous montraient les maîtres et les condisciples, dans un mouvement de fierté unanime, c'était Boitard ; il dépassait, de la tête, tous les élèves de son âge, comme il les dépassait de la hauteur de son intelligence. Il était beau, il était fort ; il allait au-devant de sa mère avec la grâce d'un enfant, il écoutait ses maîtres avec l'intelligence d'un homme ; son regard était calme et vif, sa pensée prompte et nette, sa parole élégante et sûre. De très-

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bonne heure il avait été un de ces esprits distingués qui atti- rent à eux toutes les sympathies ; i! marchait toujours un peu en avant des autres esprits , même les plus avancés , ne s'arrê- l.'int jamais , ne regardant jamais en arrière , sûr de lui.

Son père était mort quand Boifard n'était encore qu'un en- fant. La mère et l'enfant étaient restés sans fortune, mais bien- tôt l'orphelin ne se contenta pas d'être l'espérance de sa mère, i! en devint le soutien et l'appui. L'Université de France les adopta l'un et l'autre ; ce que le collège donnait en bons soins au jeune élève, le jeune élève le rendait à son collège en succès, chaque année , pendant sept années, au jour solennel de la ré- compense et de la gloire, quand tous les collèges de Paris sont mis en présence pour se disputer les nobles palmes qui se rem- porteht en présence de la France entière, le premier nom qui retentissait dans la salle de la Soi bonne restaurée, au bruit des acclamations et des transports unanimes, c'était le nom de Boitard. Totifes les couronnes, et les premières , étaient pour lui ; lui cependant il allait les chercher avec l'air calme et hon- nête d'un enfant qui les a méritées. Après celui-là, leur maître a tous , et fiers encore de n'avoir cédé qu'à ce rude jouteur, venaient les plus habiles , les plus savants, des gens qui sont aujourd'hui des poêles populaires, des membres de l'Institut, des avocats généraux , des hommes qui mènent le monde à la chambre des députés ou à la chambre des pairs , et qui tous se souviennent . non pas sans une émotion vive et vraie, de l'ha- bile condisciple qu'ils ont perdu. J'en puis parler savamment moi-même , à qui pas un professeur, en ce temps-là , n'accor- dait ni un regard , ni un conseil. Dans ces sombres murs, som- bres et tristes comme les murs d'une prison, l'influence de Boi- tard était grande; rien qu'à le voir, on se senlait tout rempli de courage ; il nous donnait l'espérance dans le présent, la force dans l'avenir. Il était, dans ce triste lieu, notre Mentor écouté, noire ami, notre père. C'est à celte ombre savante et tutélaire que je me suis éievé, moi qui vous parle; c'est en causant avec Boitard, quand il daignait causer avec moi, que je me suis mis à aimer les belles-lettres avec celte passion qui décide d'une vocation tout entière. Le premier, lorsqu'il me vit ainsi isolé dans le collège , pauvre enfant que nul ne voulait comprendre, il ouvrit devant moi les maîtres de l'art. Il répandail autour

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de lui la science , comme il répandait la douce gaieté , si bien qu'après l'avoir admiré de loin , on devenait son ami dès qu'on s'était approché de lui au point de le voir et de l'en- tendre.

Les luttes du collège , qui sont ardentes et remplies de pas- sion en tous les temps , étaient terribles au plus fort de la res- tauration. La lutte nouvelle dans laquelle ces .jeunes gens al- laient entrer devenait la plus difficile des batailles. Un moiiile inconnu s'ouvrait devant ces jeunes esprits , mais pour entrer dans ce nouveau monde l'empressement était immense* Donc, ;t marcher au premier rang , il y allait celle fois de la vie ou de 1 1 mort. En effet, que faire, que devenir, comment se faire place dans cette foulenouvellequiobslruetoutes les issues? C'était là un pro- blème que les jeunes gens de l'empire n'avaient pas à s'adress r, car à dix-huit ans ils étaient sûrs de porter l'uniforme et de manger le pain de munition de l'empereur. Mais l'empire avail emporté la fortune des pères, pendant que la restauration compromet- tait l'avenir des enfants. Les uns avaient vu la guerre dévoi er leur patrimoine, les autres se demandaient comment la paix pourrait les nourrir. De là toutes sortes d'inquiétudes dans ces jeunes gens, nés au bruit du canon, et tout d'un coup surpris par celle chose incroyable qu'on appelait la paix, et que per- sonne au monde ne pouvait prévoir dans leurs destinées. Main- tenant donc, ils comprenaient qu'ils allaient avoir ù livrer toutes sortes de combats pour leur propre compte , et qu'ils devaient gagner leur vie , non pas à la pointe de l'épée, dans les champs de bataille, où tout est bonheur et hasard, mais, pour ainsi dire, à la pointe de leur esprit et sur la place publique* où chaque ambitieux est pesé à la juste mesure de son talent et de sa vertu. En un mol, il ne s'agissait plus délie, comme autre- fois , des parvenus ; il s'agissait lotit simplement d'arriver. C'est que déjà toutes les places étaient prises; une France, oubliée depuis quarante ans et sur laquelle on ne comptait pas, était venue s'abattre aulour du trône reconquis; l'ancienne génération s'était emparée de cetle terrequ'elle regardait comme son patrimoine légitime ; déjà on avait parlé du droit d'aînesse, jusqu'à ce qu'enfin , pour mettre le comble à la fortune des uns, à la misère des autres, arriva le milliard de l'indemnité, comme une pluie bienfaisante sur des terres déjà fertiles. 0

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surprise! et disons-le, puisqu'il faut bien le dire, ô douleur ! grâce à ces réactions de la fortune et des noms propres, tel qui se croyait camarade d'un homme comme lui pauvre et sans nom, se trouvait le lendemain avoir été le condisciple d'un duc et pair riche à millions. Comblez donc ces distances-là, si vous pouvez.

Or, toutes ces choses se comprenaient dès le collège , à la gloire des uns, à l'humiliation des autres. Ces enfants, destinés à être tous égaux devant Tépée impériale, se sentaient bien écrasés sous le sceptre du roi légitime ; aussi chacun avait hâte de montrer ce qu'il avait dans l'âme , de mettre en dehors sa pensée , de témoigner de son courage et de sa croyance. Et puis toutes ces questions de liberté , d'esciavage, de passé, de présent , d'avenir, d'obéissance , étaient loin d'être définies. Savait-on ce qu'on devait vouloir, ce qu'on pouvait espérer, à quel but on devait marcher? En ce temps-là tout était à re- faire, et même les divers partis qui se partagent d'ordinaire un grand royaume. Nul encore n'avait conspiré contre l'autorité établie, nul encore ne l'avait adoptée. On regardait, on s'éton- nait, on se demandait comme les Athéniens : Quoi de nouveau? Resterait-on fidèle aux grands hommes de l'empire ? Irait-on au-devant des beaux esprits de la restauration? Irait-on faire acte de foi et de contrition dans cette église triomphante qui célèbre le fils de saint Louis comme un autre apôtre sauveur? 1-a confusion était grande , elle était générale , elle embrassait la littérature aussi bien que la politique , les poètes et les sol- dats, M. de Chateaubriand et l'armée de la Loire, M. de La martine et le Constitutionnel, les conférences de M. Frayssi- nous et Déranger, madame la dauphine et M. Touquet , qui publiait le f'oltaire des chaumières. En même temps vous entendiez parler tout à la -fois de toutes sortes d'inconnus, de Goethe, de Shakpeare , de Schiller, de Walter Scott, de lord Byron , de M. de Lamennais bondissant sous ses colères nais- santes ; véritable bataille des esprits , aussi ardente que la ba- taille des opinions. Quelle époque , où le premier venu était un grand homme, voire même Chodruc-Duclos , grâce aux af- freux haillons qu'il secouait autour de lui d'une main nette et bien lavée ! Triste moment pour entrer dans le monde, funeste époque de délires de tout genre ! Je vous assure qu'il fallait

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un grand sang-froid pour ne pas se perdre tout à fait, dès le début, à ce moment de l'histoire moderne.

Sans compter la grande question qui vient toujours sur le seuil du collège pour vous prendre à la gorge de sa main froide et rude : comment gagner sa vie? penser dès demain, que dis-je, dès ce soir, à son pain , à son toit, à son habit , à son lit ? n'a- voir plus, pour se défendre, que des notions confuses , des bruits discordants, des noms propres de poêles anciens, des paradoxes , des fantaisies , et les pâles leçons de quelques pro- fesseurs émérites , vieillards inintelligents de toute chose , qui arrivaient dans leurs chaires balbutiant le même enseignement depuis trente ans ;

Enfin, comme nous le disions tout à l'heure, après les luttes du collège et à l'instant où l'on va pour recueillir le fruit de tant d'efforts, voir monter tout d'un coup à des hauteurs ines- pérées des condisciples sans valeur, qui n'ont eu que la peine de naître, et qui s'élancent prenant le pas sur vous, tandis que vous restez en arrière, vous demandant si par hasard c'est jus- lice que ceux-là, vos égaux depuis dix ans, soient devenus riches tout de suite, pendant que vous, vous êtes tombé pauvre ainsi tout d'un coup !

A ce moment solennel de la sortie du collège, heure mena- çante qui en a envoyé plus d'un à l'hôpital ou aux galères, il iûl fallu voir Boilard , resté seul comme nous sur le seuil de cette maison qui n'avait plus besoin de lui , et qui le rejetait sans lui dire : Où vas-tu, et comment vas-tu vivre, mon pauvre lauréat? Maintenant que sa dernière palme était gagnée, il restait aussi pauvre que nous, le pauvre enfant. Il avait notre âge à tous, il était un enfant de 1804, un enfant pauvre, un enfant glorieux, il est vrai, mais celle gloire du collège, cette gloire de la Sorbonne bruyante où le roi vient tout exprès pour assister à votre couronnement, comme elle s'efface vite, c omme elle s'envole tout d'un coup, comme elle cède à ce pre- mier mot, la nécessité! Eh bien! à ce moment suprême, où vous n'appartenez plus au collège, où vous n'appartenez pas au monde encore, Boilard nous donna l'exemple de la résigna- tion et du courage. C'était en 1825, au mois d'août, jamais il n'avait remporté plus de couronnes ; je le vois encore sortant du collège avec nous pour n'y plus revenir. Il é! lit là sur le

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seuil . entouré de prix sans fin , enlre autres un Cieéron in-4°, clans lequel il nous a lu bien souvent, depuis. !e discours pour le poète Archias. Qu'altendait-il sur le seuil de celte porte qui se refermait sur nous tous ? Il attendait que nous autres , plus pauvres que lui encore, si la chose était possible , nous autres ignorants, nous autres sans nom, même au collège, nous vins- sions à lui pour lui dire : Veux-tu donc nous abandonner à nous-mêmes, et n'auras-(u donc pas pitié de nous, cher Edouard ? A quoi il nous répondit : Allez d'abord chercher votre dîner et votre toit de demain; prenez vos piemiers éhats dans la ville; courez, regardez, écoutez, choisissez; et puis, moi qui suis votre père, revenez à moi dans huit jours; j'aurai pensé aux destinées communes , j'aurai arrangé quelque chose dans ma tète, non pas pour notre fortune, mais pour notre vie de chaque jour. Allez, amusez-vous, comme c'est le don de votre âge; pour moi, mes amis, je suis déjà un homme fait, je suis né un vieillard. — Nous cependant, ce jour-là, nous lui avons servi de cortège jusqu'à la porte de sa maison, emportant ses prix dans nos bras et ses couronnes sur nos têtes bouclées. Il riait de ces enfantillages ; c'était la première fois que l'on nous avait vus couronnés, ce fut la dernière fois, hélas!

Ce que Boitard nous avait promis, il devait le tenir. Quand le premier enivrement de la liberté nouvelle fut passe , quand le dernier babil de collège fut devenu si étroit qu'à peine y pou- vions-nous entrer encore, quand notre dernier soulier fut usé, quand enfin de cet uniforme des jours sans inquiétudes rien ne resla que quelques vestiges décousus , nous voilà retournant chez notre admirable condisciple, en lui disant : Saiva nos, perimus, sauve-nous, nous périssons. Je vous attendais, nous dit-il ; qu'avez-vous ? que vous faut-il? Vous le voyez, je suis déjà riche. — El en effet il avait des livres, il avait une table, il avait un grand fauteuil , surtout il avait sa mère; elle élait là , mon Dieu! si attentive , si calme, si heureuse et si fière! Autant il était grand, élancé, aulant elle élait délicate et frêle; elle avait l'air d'un enfant à côté de son fils, elle avait l'air de l'enfant protégée par son père, qui a été longtemps orpheline, longtemps seule , mais qui maintenant vient de ielrouver son appui et sa gloire, son courage et sa fortune. Comme ils s'en- tendaient , l'enfant et la mère ! comme ils s'aimaient ! c'était

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une passion de tous les instants, de toutes les heures , un en- thousiasme de lous les jours. Elle étail là , à côté de son fils . dans ses veilles . dans son sommeil ; elle le suivait de l'âme et du regard dans les longues éludes qui dévoraient celle belle jeunesse ; seulement , lnrs<|u'enfin la lampe épuisée jetait sa dernière lueur, l'heureuse mère fermait 'es livres de son fils . elle les fermait doucement avec celle tendre violence mater- nelle à laquelle rien ne résisle. Le lendemain , quand Edouard reprenait sa lâche accoutumée, recommençait aussi la lâche de sa mère; elle avait toutes sortes d'attentions tendres et affec- tueuses pour faire sourire et reposer son noble enfant. Donc, nous dit Boitard . j'ai à vous proposer une partie de ma for- tune ; faites comme moi : enseignez aux autres ce que vous avez appris au collège ; rappelez-vous ce que vous sivez de latin, de grec et de français, si vous en avez jamais su ; vous n'avez pas un pouce de terre au soleil, mais vous avez pour votre domaine l'histoire tout entière ; vous avez . en guise d'apanage, la des- cription du globe terrestre , el enfin , au besoin . pour suffire à votre pain de chaque jour, vous auriez la grammaire, une mère nourrice qui a toujours quelque chose en réserve pour ceux qui l'enseignent. Mes amis, les temps sont difficiles, notre vie n'est pas aisée à gagner. Mous sommes tombés dans un monde de grands seigneurs et d'hommes riches où personne »e voudra de nous. Laissons-là les vastes pensées, les ambitions élevées, les grandes espérances ; faisons-nous petits el modesles si nous voulons vivre , et cultivons de notre mieux le latin et le grec , l'histoire et la géographie, et même la grammaire ; landes sté- riles, mais en fin de compte elles pourront nous nourrir. Ainsi, failes comme moi, allez en enseignant ce que vous avez appris au collège; plus heureux que vous, j'ai déjà trouvé des élèves; prenez la moitié de ceux que j'ai; quand il m'en \iendra d'au- tres, nous les partagerons ensemble. Nous cependant, touchés de tant de prévoyance et de tant de sagesse, nous lui disions : — .Mais, cher Boitard , tu n'y penses guère ; c'est bon à loi d'en- seigner ce que lu sais si bien ; mais nous autres, que savons- nous , jusle ciel ! Nous, enseigner ! Nous , à qui personne n'a jamais rien appris , à qui pas un professeur n'a voulu tendre une main st-couralile? Mais, eu nous donnant tes éièves, c'est un vol que lu vas leur faire, cher Edouard. — C'est trop ju 4e.

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disait-il ; eh bien ! revenez demain, ou plutôt restez là, et je vais vous enseigner moi-même ce que vous enseignerez à votre lour. Vous êtes des esprits intelligents ; en vous sentant sou- tenus, vous irez vite. A votre insu , d'ailleurs, vous êtes tous disposés à l'élude des belles-lettres. Vous n'avez pas d'autre ressource, pas d'autre fortune, pas d'autre secours. Là est votre défaite, mais là aussi est votre victoire. Suivez-moi donc. — Et nous le suivîmes tant qu'il voulut nous conduire. Voilà com- ment il devint tout à fait notre maître , un maître affable, bien- veillant, dévoué, excellent, admirable. Voilà comment il tira l'a lumière de ces ténèbres, l'ordre de ce chaos, l'intelligence de ces études compliquées et mal faites. Ainsi , non content de nous avoir donné des élèves pour gagner notre vie, il nous apprit ce qu'il fallait leur enseigner. Protection tutélaire et pré- voyante! Boitard a sauvé de cette façon le présent et l'avenir de ses heureux condisciples. Et d'ailleurs il y avait autour de notre professeur tant de vertus, tant de calme, tant de zèle pour l'étude, il était si heureux et d'un bonheur si facile, qu'à coup sûr nul ne pouvait l'approcher sans remporter dans son cœur quelques-uns de ses nobles sentiments, dans sa tête quel- ques-unes de ses légitimes espérances, et un peu de celte science profonde dans son esprit. Pour moi, qui certes n'ai pas assez suivi mon maître, j'ai eu cependant ce grand honneur de suivre Boitard pendant plusieurs années et de le quitter rarement, et d'assister aux progrès rapides , incroyables , de cet admirable esprit. Il était né, ou je me trompe fort, pour tous les arts libé- raux, pour tous les arts de l'imagination et de la pensée ; pour le grand style, pour arriver à la majesté des beiles-lettres, pour se perdre avec ravissement dans les sentiers fleuris de la poésie. Pour lui l'antiquité n'avait pas de secret; il lisait à livre ouvert, avec l'enthousiasme d'un jeune homme innocent et pur, Homère et Démosthène, Platon et Euripide, sans compter toute l'antiquité latine qu'il savait par cœur, sans compter que. toutes les fois qu'il avait besoin d'une langue nouvelle, il ap- prenait cette langue en quelques jours. Par exemple, on lui parlait d'un certain poète d'Angleterre son contemporain , qui insultait toutes les lois divineset humaines, un grand seigneur, un dandy, un fat, un héros dont l'Europe entière avait la tête tournée, lord Byron, pour tout dire; on disait même que c'était

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là un poète à la hauteur des poètes antiques : soudain voilà Boitai d qui , pour en avoir le cœur net, apprend l'anglais en trois semaines, si bien qu'il se mit à nous traduire, dans ses soirées d'hiver, Don Juan et Lara, et surtout l'ode à la Lé- gion d'honneur, qui lui fit pousser enfin un cri d'admiration et de joie. Si vous saviez comme ces nouveautés étranges et hardies le frappaient de stupeur ! Si vous saviez comme son œil restait épouvanté, pour ainsi dire, en présence de celte poésie incroyable qui ne ressemblait à pas une des admirations qu'il portait en son cœur! Il regardait, pendant des journées entiè- res, se dérouler ces histoires tendres et furieuses, élégantes et sans vergogne, ce mélange d'urbanité et d'insolence; il prenait corps à corps ce dandy aux allures de portefaix, et enfin, quand il avait poussé à bout l'orgueil humain par cet exemple, sou- dain, pour échapper à ce cauchemar poétique, il récitait quel- ques belles périodes des poètes d'autrefois , la Didon , YEu- ryale, la mort d'Hector, lejustum et tenacem. Voilà, disait-il, voilà des poêles, et non pas votre boiteux de l'Angleterre! Trois mois durant, il fut occupé de ces poèmes, de ces histoires, de ces vanités, de ces mensonges; après quoi il ferma ses livres anglais pour n'y plus revenir.

Une aulre fois, je vous parle toujours de ses rares loisirs, on lui disait le bruit qui se faisait de l'autre cùlé du Rhin , du Rhin allemand , comme on dit aujourd'hui, de la philosophie et de; poètes de là-bas , de Herder et de Goethe, et on lui voulait per- suader qu'il devait passer le Rhin pour aller surprendre le secret de res agitations dont les résultats et les progrès sont encore à venir. Alors le voilà qui apprend l'allemand comme il avait appris l'anglais. Mais cette raison était trop ferme, ce bon sens éiait trop réel el trop vif pour ne pas résister même à Goelhe en personne. Parlez-moi, disait-il, de Bossuel, voilà certes un grand philosophe qui en sait plus long que M. Kant; parlez- moi des philosophes qui sont en même temps les maîtres de la sagesse el les maîtres du style. — Ainsi donc , plus il étudiait les chefs-d'œuvre contemporains el les langues étrangères , et plus il revenait à ses éludes favorites , à ses poètes, à ses pro- sateurs.

Cela dura jusqu'à ce qu'enfin , fatigué lui-même de toutes ces vanilés littéraires, il rompit tout d'un coup avec ce qui

9.

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est la poésie, avec ce qui est l'éloquence, pour arriver brus- quement à quelque cliose de positif et de réel.

Un instant il avait voulu élre professeur de philosophie, et certes, rien qu'à lire sa disserlalion du concours général (Quid lex? etc.), admirable dissertation où la loi est si nette- ment définie , on peut juger quel eût été ce philosophe , quelle puissance il aurait obtenue sur les esprits, et combien il se fût approché, dans son enseignement, d'un homme qui l'honorait de son amitié et de son estime, de M. Laromiguière lui-même, ce maîlre illustre entre tous, dont les rares disciples sont li« vrés, de nos jours . à tant d'injustices et de cruautés.

Toutefois , après les premiers efforts , Boitard renonça non pas à l'étude, mais à l'enseignement de la philosophie ; il ne trouva dans cet enseignement ni assez de liberté, ni assez de vérité. Ce rare esprit voulait savoir avant tout le : A quoi bon? de toutes choses. Ces doutes lui faisaient peur, celle analyse stérile l'épouvantait; non certes, il n'avait pas renoncé à l'en- thousiasme des poëtes pour s'abandonner à la folie des philo- sophes; tout au moins voulait-il un but sérieux et positif à l'étude qu'il allait entreprendre. Voilà pourquoi il se décida , en fin de compte, à étudier le droit, el il étudia le droit comme il étudiait toute chose , de très-haut tout d'abord.

Nous autres cependant, ses dévoués et ses fidèles, nous qui l'avions suivi avec tant de ravissement dans ses études litté- raires, et même dans ses rêves de philosophe, nous résolûmes de le suivre dans ce nouvel effort de sa pensée ; puisqu'il étu- diait le droit, nous voulûmes l'étudier avec lui, insensés! comme s'il nous eût, été donné de le suivre plus loin. Toujours est-il que chaque matin nous nous trouvions tous les trois, Edouard Boitard, Alexandre Laplace et moi-même, sur le banc de l'école, au pied de la chaire du professeur, notre cahier à la main ; el pendant qu;' j'étais là , avec la meilleure volonté de tout comprendre , mais pensant à toute autre chose, poursui- vant toutes sortes de rêves qui flottaient devant mon esprit, Boitard marchait toujours en avant du professeur, quel qu'il lui , pendant que Laplace suivait le professeur pas à pas , comme un infatigable marcheur qu'il était. Certes, qui nous eût vus tous les trois, sans savoir que nous étions (rois amis el trois vieux amis déjà , se serait demandé : Que vient donc

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faire, enlre ces deux élèves studieux el si intelligents, ce gros paysan, à l'air hébété , qui n'a d'intelligence que par lueurs et à de rares intervalles? Cependant, les jours d'exa- men, nous nous rencontrions encore tous les trois, Boitard d'un côté, Laplace de l'autre, moi au milieu, et nous passions, ces deux-là portant celui-ci. Vous voyez que, si j'étais trop près de Boitard et de I.aplace pour prendre une juste part dans l'enseignement qui devait les porter si loin, j'ai été assez près d'eux, pendant quatre ans , pour me rendre compte de ce dou- ble travail , pour voir comment Boitard marchait au pas de course , pendant que Laplace allait tout droit son chemin jus- qu'au but qu'il s'était (racé. Celaient là, sans contredit, deux infatigables travailleurs, deux honnêtes el rares esprits, deux intelligences très-convaincues , très-actives ; mais Laplace ne m'en voudra pas, quand je reeonnailrai que Boitard lui était supérieur par je ne sais quelle inspiration, quel éclat soudain, quel poétique mouvement qu'il apportait en toute chose ; el certes , c'est justement cette poésie-là , c'est justement celle inspiration soudaine, qui plus d'une t'ois m'ont fait penser, avec toutes sortes de regrets , que l'élude du droit n'était peul-ètre pas la vocation véritable de Boitai d, qu'il était fait pour parler aux hommes de plus haut que d'une chaire de procédure . et que peul-ètre. s'il eût obéi au démon intérieur qui le poussait, au lieu d'étouffer cruellement el sans pilié l'inspiration qui était en lui. pour n'obéir qu'à la vérité toute pure el toute nue, si, en un mot, il s'était abandonné à toute sa bonne et féconde nature, notre ami, noire orgueil, noire maître à tous, Edouard Boitard ne serait pas mort.

Rien qu'à les voir passer tous les deux dans la rue, Laplace et Boilard, vous auriez dit de Laplace : Voilà le docteur en droit, à coup sûr; mais, quant à l'autre, vous l'auriez pris pour un poêle. Il était beau comme un ange, il avait le front immense, l'œil clair el limpide, la bouche sérieuse, l'air très- heureux. Quand il a été mort en une nuit, el que nous sommes restés seuls sans avoir d'autre portrait de notre ami que l'image tracée dans nos souvenirs, ce fut pour nous et même pour sa mère un nouveau sujel de douleur. Alors, j'imaginai de prendre le hu-;le de lord Byron lui-même, l'ail à Londres, d'après nature, par le statuaire Chantrey. Aiusi, le buste dans les

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bras, j'arrivai chez un jeune homme qui n'avait jamais vu Boitard, un apprenti sculpteur, et je lui dis : Figurez-vous une tête plus belle encore, un front plus vaste, un regard plus intelligent et plus ferme; animez ces yeux , ôlez ce sarcasme à la bouche , effacez toutes les traces que les pensées mauvaises ont laissées sur celle noble figure, et d'un portrait de lord Byron vous au- rez fait le portrait d'un ami que nous pleurons. Le jeune sculp- teur me comprit à merveille, et telle fut la ressemblance de celte copie , que la pauvre mère s'évanouit, rien qu'à la voir. Maintenant, que pouvons-nous dire de la vie de Boitard, dans ces premières années- de la jeunesse, qui ne ressemble à ces belles histoires des étudiants d'autrefois, quand l'art était une vocation, quand la science était un sacerdoce? Il n'y a pas de jeune fille bien élevée qui ne fût fière et heureuse de mener la vie que menait Boitard. Pour lui je ne dis pas le vice, il n'a jamais compris ce mot-là, mais les plaisirs les plus simples des jeunes gens de nos jours , n'avaient aucun allrait , et c'é- tait non-seulement sans peine, mais encore avec joie , qu'il y avait renoncé à tout jamais. Son plus grand bonheur, après l'étude, c'était la promenade, non pas dans un jardin public, à voir passer et repasser des oisifs dans toutes sortes d'appa- reils, mais la promenade en libre et pleine campagne; il ai- mait à marcher au hasard , à regarder le ciel et à tirer son livre , quand il était arrivé en quelque endroit écarlé où per- sonne ne pouvait voir qu'il étudiait encore. 11 avait dans son âme tous les contentements d'un honnête homme; il riait faci- lement, et des moindres choses; autant il était sévère à lui- même, autant il était indulgent pour les autres. On pouvait lui conter, sans redouter une morale trop austère, toutes les folies de la vingtième année ; il s'intéressait , avec une joie d'enfant, aux petites misères, aux catastrophes heureuses, aux tourments inévitables et charmants des jeunes gens. 11 était resté un jeune homme pour ses condisciples , et plus il trouvait que celui-ci était emporté et vagabond, plus il l'ai- mait, en raison même de son austérité personnelle. Que de fois, dans un joyeux cercle, au milieu d'une conversation en termes peu réservés, quand toutes les femmes de ce inonde , princesses des Tuileries et grisettes de la rue Saint-Jacques , étaient en jeu, avons-nous vu arriver ce cher Edouard ! Sou-

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dain la conversation s'arrêtait et changeait de motif, par suite d'un respect involontaire; mais lui, il avait bientôt remis les choses à leur place : — Continuez, disait-il , ou je me retire. — Et pour le distraire, pour tenter, s'il était possihle, cette rare vertu , les choses suivaient leur cours. Quand il compre- nait nos folles paroles, il riait aux éclats, seulement il riait une demi-heure après les autres ; et si vous saviez comme son pauvre esprit s'était tendu pour comprendre le bon mot qu'il venait de deviner enfin !

Grâce à cette vie austère et sainte , plusieurs amitiés sérieu- ses s'étaient formées autour de ce jeune homme; plus d'une noble maison s'était ouverte devant celte probité si studieuse , si recueillie. Un homme dont l'absence s'est fait cruellement sentir dans les affaires de la France , depuis douze ans surtout, M. le comte Daru, un savant historien qui a traduit mieux que personne les Épîtres d'Horace , aimait Boitard comme le fils de son adoption. Il en avait fait, pour ainsi dire, un membre de celle nomhreuse famille qui porte avec tant d'honneur le nom glorieux de son père. Plusieurs fois, dans d'aulres mai- sons, où s'agitaient de graves intérêts, Edouard Boitard s'était Irouvé mêlé a de hautes conversations politiques; des offres lui avaient été