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ETUDES
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LES MYSTÈRES,
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ETUDES
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LES MYSTÈRES,
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MANUSCRITS DE GERSON.
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ETUDES
SUR
LES MYSTÈRES,
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HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES, LA PLUPAET INCONNUS,
ET SUR DIVERS
MANUSCRITS DE GERSON,
T COJtrAIS
LE TEXTE ranUTIF FRANÇAIS
DE L'IMITATION DE J.-C,
RÉGSBiniENT DlÉCOUYEIT
PAR ONËSIME LE ROY.
A PARIS, CHEZ L. HACHETTE,
LIBRAIRE DE l'UNIVERSITE ROYALE DE FRANCE,
RUE PIERRE-SARBAZI!! , If^ 12.
1837. f f
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2yj' Ir^ /S-J,
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Celata dudumjam decet \
Fulgare nos Mysteria.
SAirrcAivs , de Transf.
d* extraire de leur sol des sucs nouveaux et l'actif combustible , fojer de t industrie , vont dans le passé chercher d'autres trésors. Que de fois je t'ai vu, au milieu d'amis qui partagent tes goUts, prendre autCLnt (Xv^térét, au déchiffnemient d'un vieux manuscrit qu'a l'important procès que nous gagnait un défenseur illustre (i) , ow qu'à la décou- verte d'une mine qui venait encore accroître ta fortune f sans changer ton âme; car le mouvement tout h la fois industriel et intellectuel qui nous caractérise a présent , est loin d'avoir éteint en toi des idées (Tun ordre plus élevé, que tu transmets a tes enfans : c'est ce dont je te félicite, et c'est eri cela surtout que je suis fer de pouvoir me dire :
Ton frère et ton ami,
0. LE ROY.
(i) W- Martin du ?(ord » aujoiurd'hni n^icistre du commerce, de l'agriculture et des travaui publics.
INTRODUCTION.
AvAjfT d'arriver, en suivant Corneille et Racine y au sommet de l'art dramatique , si nous laissons tomber en arrière un coup-* d'œil sur les productions de leurs prédéces- seiu?$ immédiats , les Hardi, les Garnier , les Jodelle , nous n'y trouverons rien qui ap- proche de la sublimité de nos deux maî-^ très; mais remontons les siècles antérieurs^ et transportons-nous au milieu de ces croisades dont l'expédition de Bonaparte en Egypte a été le brillant appendice , et notre occupa-* tion d'Alger, il faut l'espérer, l'heureux cou- ronnement : cette lutte si longue de la civili-* sation contre la barbarie , nous pourrons en revoir les chances avec orgueil ; <i|' Alger , nous pourrons suivre, en le glorifiant, Saint-Louis en Afrique (i); nous pourrons suivre jusque dans Mansoura ce prince de son sang, tombé si jeune avec ses chevaliers, victimes d'un im- prudent courage. Du sein de ce désastre ,
(i) Voir dans V Histoire des Croisades de M. Michaad» Liv. XVl, les projets de colonisation conçus par Saint-Louis, « proiet»* dit Leibiûtz ( mémoire à Louis XIV) , inspirés par une m^ofonde sagesse , et qui méritaient l'attention des honunes d'étarles plus habiles et des pubHcistes le^ plus éclairés. »
ÎV IIITRODUCtlOir.
doiit nous avons , hélas ! presque éprouvé le^ contre-coups , nous verrons , comme on voit du port la tempête, s^élever tout à coup no- tre tragédie nationale. On était loin de lui soupçonner cette origine.
Indépendamment du Jeu de Saint^Nico- las et de plusieurs autres ouvrages puises dans notre histoire, il en est un qui portera sur le règne entier et si poétique de Saint- Louis, un grand intérêt.
Je ne me dissimule pas combien peut pa- raître hasardée l'opinion que je vais émettre sur nos apciens Mystères : c'est que ces dra- mes religieux sont loin d'être connus encore. Si l'on excepte la rapide mention qu'en fît l'auteur des Templiers dans son discours de réception a l'Académie Française , rien qui nous encourageât , antérieurement , à nous enfoncer au milieu des ténèbres de ces mo- numens tristement délaissés. Ceux même de nos écrivains qui , dans ces derniers temps , ont , à l'aide d'une critique lumineuse , le mieux exploré le moyen âge , semblaient s'être arrêtés, comme par effroi , devant l'obs- «cure immensité de notre vieux théâtre, lors- que, dans une circulaire adressée par M. Gui- zot, ministre alors, à ses correspondons historiques , et insérée dans le Moniteur du 1 8 mai 1 835 , on a pu lire , entr 'autres instruc- tions d'un haut intérêt, celle qui concerne les
IjrtRODVCTIÛK. T
àfystères et Moralités, spécialement recom- mandés par le ministre à Tattention de ses sa- ▼ans correspondans. Il s^ est conservé, ajoutait M. Guizoty en quelques localités de la France, des fêtes , des représentations drajnatiques populaires^ Une serapa^ indifférent d*exar miner et de noter ctes restes du passé , avant que la civilisation moderne et rasage de la langue générale les aient fait disparaître.
C'est ce que nous avons essayé. .
Bayle, pour mieuK rabaisser nos Mystères, ^Sk a cité inexactement quelques détails , re^ prodaits par Voltaire et reproduits partout , mais -qui, fussent-ils ridtcules, pouvaient bien ne pas l'être aux yeux de spectateurs qui contemplaient TensemUe d'un autre point de vue que nous.
Dans un village reculé du Ifeinaut où j'ai été élevé, se trouvait (je le vois encore) un calvaire dont lés grandes figures , peintes grossièrement, mais avec énergie , excitaient en nou5, pauvres enfans, une impression que je ne puis décrire. Quelqu'artiste serait venu nous dire : ^ Vous avez bien tort d^admirer ; ne voyezrvous pas que le bras de tië Chri3t manque de contour^et défaire; que les pleurs de cette femme sont trop peu nuancés; que le fusil de ce soldat est un anachronisme ? 9 De semblables critiques n'auraient point dé- tourné de leur attention des enfans.... E)h
TJ IUTBODUCTIOV.
bien ! pour entrer dans le génie de nos pèn%j tâchons aussi , suivant le conseil de l'Èi^n* gile, de nous faire petits ayee les petàs, de nous reporter dans l'enfance de l'art et diez ce peuple enfant, que nous entendrons tout- à-l'heure criant Noël! et pleurant de joie , à des représentations qui feraient pouffer de rire notre maturité (i).
Ce ne sont point cependant les citations de Bayle qui eussent empecké les écrivains consciencieux dont j'ai parlé plus haut de Kre en entier nos mystères; mais les frères Parfait^ dans leur histoire anonyme du Théâ^ tre français , ayant analysé quelques uns de ces drames , les seuls qui fussent connus de leur temps , on les a jugés tous d'après des extraits donnés par ces hommes ordinaire- inént exacts, et qui, dans leur préfhce, taxent de fausseté les citations de Bayle , et d'aveu* gîement les lecteurs qui s'en rapportent à cet auteur. Toutefois, les frères Parfait , plus exacts que Bayle, ne sont guère plus heureux dans Jeurs citations,- la plupart si mal choi^ sies ou si fautives , qu'elles ont dû nuire , plus que toutes les préventions, aux ouvrages qui ne sont connus que par eux. Peut-^tre aussi,
(i) Nous avous remplacé par d'iàsignifians bravos C9 de joie Noëlî qui rappelait au peuple l'événement le plus h
en hed- reax , la naissance de' Celui qui 'renouvela la faœ de la terrev car Noël ou Noûel vient plutôt, je crois, de novel, que de na^ tàlis..
1» feîidxum et Mb traifii qili'ife ofnt uégligél nVsusseiiC point été apprécies de leur siècle. Ge siède , le» £&*huitième , était ttop pré*- venu pour aptteèvoîr^ à travers bien des vices et des préjugés il est vrai , la religieuse philosophie de nos pères (i).
n est une observation générale par où ddit commencer l'appréciation de nos pre- miers auteurs dramatiques : c^est que , près- qu'étrangers à Tétnde d» Tantiquité prc^ane, an milieu de sièdes dont la Religion • seule pouvait dissiper les ténèbres, ces homnites avaient vu du moins que le but de Tart était ^l'ofirir au peqple des lumières dont le be- soim et le charme se faisaient également sen* lir. Aussi ^ les -faits et la morale sublintes de rSvangile furgiit-ils chez nous et dans toute l'Europe moderne, les premiers sujets de re* présentations , ou ^utôt de solennités bien ' autr^ent rdigieusesr que celles déi» anciens Gtocs;
Qoitile source d'intérêt iihmense, inépuisa- ble 9 dans les mystères du diristianisme ! Et eomlwn , quand ces premiers ouvrages pà-
r
(i) Je dis philosophie, et nous en trouverons juacme dans la Fête des Fous et dans celle des Anes y que de grands philoso- phes ont trop jugées s^. les apparences* Nous verrons un de nos plus vieux poètes ]d^ près |>eut"être de latvérité dans cette- r^lôiioa sur les exemptes a'humiUté donnés par Jésus :
Quant il chevanra, Sut amie munta , etc.
[
ri»'6iit, y devait ajouter le souiœBÎr réélit des Croisades ! L'Ekirope entièce y pomr ven- ger les chrétiens des, cruautés exercées con- tre eux en Orient , s'était transportée au mî- lieu du berceau de la Religion, sur le tombeau d'un Dieu. Après tant de sacrifices , tant de sang versé, il était doux encore.de répandre des larmes sur les objets sacrés d'une véné^ ration si profonde; de se reporter en idée sur les lieux saints ^ sur ce Thabor , sur ce Calvaire, objets de si toudians, de si grands souvenirs.
Aussi, n'est-ee pas seulement la poé^e que nous verrons occupée de ces hautes contem-« plations: deux sermons inédits et français de Gerson sur la Passion de /.-C, rappiso- chés du grand drame, pourront nous dbnner une idée de ce que fut l'éloquence sacrée à la * fin du XIV siècle.
Près de ces deux discours si curieux^ joints au texte original et français de riHiTATiON , apparaîtra, nous l'espérons, la preuve la plus forte qu'on. ait acquise encore que ce livre immortel appartient , non à l'Allemagne ni à ritalie, mais à la France et au docteur évangélique, à l'illustre Gerson (i).
(i) La nouvelle de cette découverte finte ptr nous , il y a on an, à Vaienciennes » et recueillie par un modeste Écho^ a re- tenti dans les joaraaux de PEnrope savante , et d'abord en France, où les nommes qui s'intéressent encore 4 notre gloire littéraire y ont ptis grande part. M. de Lamartine, dans une
iMTMùmjcnom. ix
Un autre manuscrit de la bibliothèqpie de Valenciennes, eon tenant le Mystère de la Pas- ^ sion, et commençant aux temps antérieurs même à la Nativité de la Vierge, sera d'abord l'objet de nos études et de nos conjectures.
Les plus anciens Mystères connus sont en latin. Quand, avec les divers idiomes euro- péens qui commençaient à se former de cette bdle langue, on Toulut mettre à la portée du peuple les grands sujets cbrébens, on se mo- dela sur les patrons qu'offrait la lang^ mère. De là, cet air de famille qu'ont entr'eux le^ Mystères des divers pays de. l'Europe. Comme ils ne se distinguaient ordinairement que par un langage différemment informe, nous n'es» sayerons pas de les reproduire dans des tra- ductions nécessairement décolorées. Nous aiirnn> iMPn aftsATT jAft ^fystJrftS français ^ et
dans ces mots nous comprenons les autres pièces qui en dérivent et leurs accessoires ). Outre l'intérêt qu'ils auront pour nous et
de ses lettres , a bien voalu me féliciter de ce nom retrouve, rer trottvé pour la France. M. Victor Coasin {introduction aux Œuvres inédites d'AbeUard) ; M. Tissot (Leeons et Modèles de Littérature) ; M. Fabbé Dassance (Préface de son Imitation) ; M. Genœ, dans sa Philosophie de F Histoire , a* édition; dans la dédicace dont son amitié m'honore, etdgns son Gerson res- titue'j tons témoignent de lenr haute sympathie ponr notre il« instre chancelier. Enfin, M. Lacretdle, dans une de ses leçons d'histoire à la Faculté , vient, m'a-t-on dit , d'exprimer éloquem- ment le vcen que l'IMITATlON fût bientôt rendue à Gerson, à la France. Qnant au prix récemment proposé par l'Académie Française, on en verra, dans ce volume, le très remarquable programme.
±' nrmoDtTiDTioiri
pour les hommes versés dans la connais- sance de notre langue, te draùie français, de- puis Louis XIV , s'étant , sans comparai^oii aucune^ élevé à la plus haute perfection, dans le système opposé à celui des Mystères , là France éSt le théâtre qui convenait le mieux à nos parallèles. D'autres rapproéhemims s'ofifriront d'ailleurs dans les arts du dessiti, sans sortir de chez nous.
Dafïs un motnent où les sujets religieux ^ qu*oh croyait oubliés sans retour , occupent plus que jamais , il ne sera pas sans intérêt de comparer comment telle scène de la Na- tivité ou de la Passion a été traitée par un vieil auteur de mystères, et par un des brîl- lans artistes de la M'a4^leine\ par exemple , ou de cette jolie Notf e-Dctirte-^e-Lorette , qu'il néVaut pas confondre avec la Grant-^Nostre- Damé : elles diffèrent plus que les siècles qui les ont créées.
Pour vous figurer cette différence : près d'un homme tel que Gerson , par exemple ; près du vieux chancelier de Notre-Dame qui, un jour, contre l'ouragan populaire, se re- trancha dans cette cathédrale dont il était ki gloire , dans une de ces tours , dont il sem- blait avoir l'impassible immobilité ; près de cette figure imposante, mettez... une élégante de la Chaussée-d'Antin : Voilà Notre-Dame- de-Lorette.
iHTtODIICTIOir. Jl^
L'âé^nce, direa^vous, n'exduC point la 9oiîdité. — D'accord : Ësther et la touchante eoBipagne de Polyeuete en âoAt la preuve.
Quand , d'aiHeurs , au pied de ce mont ou mouraient nos martyrs (i) , nous voyons tourbillonner les nouveauK habitant de Ik Nwwelle^jéthènes (c'est le nom que quelques s^riistes donnent à ce quartier), nous nous âmmons moins qu'on leur ait fait un temple grec. On n'a pas mis pourtant sur le fron« tan : Déo ignoù), <c au Dieu inconnu : » Vùt y brilte partout : Deus, lecce DeusJ « Le Dieu, voilà le Dieu! » jEneid., VL
Le Christ , au reste , n'exclut personne , omnme nous le vwrons dans un de nos mys^ tères , fidèle écho de l'Ëvangile. La Religion , rar les traèes du Maître, e»t obligée, pour ne pâa effrayer ses enfans (car tous le sont, flkême les liehes), obligée, disons-nous, d'em^ pruftter leurs dehors, et dé prendre le siècle comme il est. Imitons cet exemple, sans vou- kxir pourtant faire une œuvre de circonstance.
Il n'en est poil^t de nos Mystères comme de œa meubles du moyen âge , que la mode exalta aujourd'hui, et que demain peut-éti^ die brisera.
(i) Moptiii?rfar«.« Mons Martyrutn, Jlfoitiv signifiait ancien*- néuent martyr. Voyez Bai*bazan, Dissertation sur l'Origine de la I^Ênmt fiojHcaiïït , et les deux hymnes de Santeniî sni* le Bio^t des Ai artfrs/ Aie mons arafidt, dit le poète; on peut ajoater : Quaktùm ab ilh mutatiii !
Xij liTTRODTCTIOirj
C'est d'un eontraste ou d'un rapproche- ment que jaillit la lumière et se forme le goût. L'Ëden^ près de rochers sauvages, tous paraîtra plus délicieux : ainsi des chefs- d'œuvre de Corneille et Racine, après nos vieux mystères ; et le vieux Mystère, à soa tour, <^mme naguère Saintr GermaaU^ Auxerr rois, en ressortira mieux par son voisinage.
£n attendant que le vieux saint , dégradé par nos dissensions dont il ne peut mais, se relève, transportez en idée, cela coûte si peu, l'antique Notre-Dome près de la colonnade du Louvre, et vous jugerez.
Autre parallèle , qui n'est plus un contraste: notre plus 'grand Sfystère dramatique , celui de la Passion qui n'en fait qu'un en troi« , comme nous le verrons , opposez-le à la su- perbe cathédrale de Paris. Comparez seuter ment l'exposition du triple drame au tri[die portail de la basilique : d'une et d^autre part, diverses circonstances de la vie de Marie et de ses parens. Mais avant tout , une saillie sublime : à l'ouverture du drame, comme au grand portail du milieu. Dieu le Père, sur son trône , est entouré de ses attributs qui sont Vérité , Justice , Paix , Miséricorde ; et de plus, dans le drame^ neuf ordres d anges, les uns sur les autres. Là, Dieu prend conseil de Miséricorde , pour sauver les hommes. Ici , pour les juger, il à éloigné Miséricorde : le
INTROOirCTION. xiij
lemps est fini, réternité commence. Au bas , sur la ^rand*porte , qui par malheur a été remplacée , on voyait lés tombeaux ouverts , et les morts de toutes conditions en sortir, pour s'élever au tribunal suprême, autour duquel on peut admirer encore aujourd'hui , dans une grande voussure ogive, une innom- brable quantité de bienheureux et d'anges se pressant aussi vers Dieu , tandis qu'ailles- souSy à sa gauche , les damnés , déjà torturés par les spectres épouvantables de leurs criâ- mes , gémissent , car ces pierres parlent. On n'en peut dire autant de la Majesté divine et de ses attributs ; l'artiste n'a pu en appro* cher. Scrutator Majestcùds opprimetur à glo- fia, dit le prophète.
Le poète sera»t-il plus heureux ? Voici les vers qu'il prête à Dieu le Père, et par ou com- mence le mystère de /a Passion, dans le ma-^ nuscrit de Valendennes :
Moj manant {stable) en éternité, Dieu de inaltingible équité , Je .crée ensenoble toute chose (i) Par effluxiou de bonté. Lumière que à mon gré compose Soit faicte en instant , et sans pose , Spirituelle et corporelle , Première luisant plus que rose , €est angelicque que jalose , Et iaj foutte intellectuetle.
(s) VixfxniA e»t ton nom, le moade «st aon ouvrage, «Ce.
[
Lux fiât ! Ce début obscur et lourd d'oii ne sçTt qu'à peine le trait vif et sublime : Que la liynière soitj et la lumière Jut! ce dé- but est loin de l'imposante et myrtérieuse obscurité (lu vieux temple. D y a pourtant là de gi!iindes penséesi el un mot regrettable, dout Racine lui-même n'a pas l'équivalent : c'est inatdngible , qui peut s'appliquer à tous le& attributs de Dieu, auxquels il n'est pas permis à l'art humain d'atteindre. Il est pro-' bable , au reste , que ces vers , solennels par leur pb^qurité même , étaient entendus avec ^dmii^ation par un auditoire religieux qui, mieux que nous peut«€tre , en comprenait les mots esisentiels.
* Le poète (i) réussit mieux à faire f)arler lesi diables, comme nous le verrons dans cette même scène; et ce n'est pas le seul ttait de ressemblance qu'il ait avec l'artiste : tous deux, expression de leurs siècles et de la c^a- fusion qui y régnait, chargeant trop leur ouvrage et de détails et d'ornemens , confond darit tous les styles , depuis le sublime jus-
(i) J'emploie le singulier, quoique le Mystère delà Passion soit sans cloute, comme la cathédrale de Purls^ l'œuvre de pln^ sieurs hommes, même de plusieurs siècles. Dès le commence-' ment du xiii* , une scèae , citée par l'abbé de La Rue , existait déjà, où les vertus, personnifiées plus haut, expownC le sujet dans un dialogue toglo-normand, bien informe san9 doute, mais qu'on peut regarder comme une des premières pierres du
grand monument qui nous occupera. A la suite de cette pièce rute se trouve un Cantique, en pkis de six oents vers, non moins informes, sur /a Passion.
IirXHODUGTIOjr. XV
■ •
qu'au burlesquiç, ^t toutes les idées sacrées et profftnes, ie résument pourtant tous deux, midgiré Içttrs ^rts , le poète au calvaire , i'affchitecte à la c^oix, dont son inonument même a la forme , m^is sans avoir cessé , lui, dç nous étonner par la si^Umité àfi sa conception, p^r rinnuqiérable variété, quel- ^efois par le fini des ornçmens. Q'est là qu'il remporte su;* le poète , dont les gran4es be^^tés , souvent brutes , devront être tirées çacore d'un amas de détails ignobles.
Si hqus rapprochons nos plus vieux dra-r matistes de Corneille et Racinie, c'est qu'il çst un point culminant oii Içs uns et les au- ^s , placés aux deux extrémités de Fart , se touchent néanmoins,. par la raison que tout ce. qu'il y a de plus vrai, de plus grand en eMX sort 4^ la inême Siource. . Sans «doute avaiit d'arriver à la pureté de. ^cioe , nous verrons cette poésie sainte de l'Ecriture, altérée par les temps et les lieux qu'elle a dû tFaverser; et toutefois, de nos dcame^ les plus, ob^cuis , nou$ pourrons reti- rer d^ Vpr , c'çst-à-dîre dies peasées et des expressiofis qui depuis long-tepips n'on^t plus cours , il est vrai , m.ais d'autant meilleures que , n,'^)ant pas usées par un long frotte- ment, elles ont conservé leur empreinte, et enrichiront Vécrivain qui saura les placer.
Mais ce vieux langage , pour en apprécier
xvj iirriKM>ucTiOfr.
tente la valeur , il importe de n'en pas ou-^ blier l'origine. Nous la retrouvons dans la latinité du moyen âge , fécondée par le chris- tianisme, et devenue la mère des plus belles langues de l'Europe (i).
Cette latinité , quoiqu'elle date de la déca- dence de l'Empire, n'est point basse, quand elle préside aux destinées du monde , et qu'dle est l'instrument de sa rmopadoUk Qtt'on l'étudié , on y découvrira des riches- ses dont on peut se £giire une idée, si Yon considère combien de génies, dans toutes les parties du monde , durant tant de siècles, depuis TertùUien, Lactance, Prudence, saint Avite, jusques à Gerson et plus loia, ont écrit, dans le noble but de glorifier la Reli- gion , faisant servir l'idiome de Gicéron et de Tacite à la défendre et à la propager^ ou for- çant la muse de Lucrèee et d'IJorace à célé- brer les grandeurs infinies de Dieu. Tout, dans ces œuvres si diverses , n'est pas exempt de taches et de fautes grossières ; mais sou- vent on y aperçoit une haute inspiration , et aussi une foule d'expressions créées, et dont j'ose dire que Du Gange Iui-4néme n'a pas senti tout le mérite.
(i) Barba^aa, dans sa Disseriation, soiltieBt que notre langae» sf riche avant le xvi* siècle, ne devait rien qu'an latin, et qne oe n'est que par altéi^adon que certains mots s'en sont écartés, n propose de rétablir, par eiemple, méremeoiietix, mu^rtncoU" aut, de mœrorem eolens,Jhrb<mrgé^Jbras urbis^Jorsenéàe fwas stJUuStfebU àcJlexibiUs, etc.
INTBODUGTfON. XYÎj
Mais un fait vraiment intéressant , qu'on ne peut trop se rappeler, c'est qu'au mi- lieu de la plus profonde ignorance où le monde s'est vu long-temps plongé, un essaim d'esprits supérieurs, échappés comme par miracle au débordement de la barbarie, et réfugiés dans l'arche de l'Ëglise ou du cloî- tre, y conservaient dans leur intégrité les traditions du passé , mais surtout la langue des Romains. <c H y avait dans l'Europe , dit « M. Villemain> une espèce de république in- « tellectuelle et invisible qui tenait à l'anti- (t quité et parlait sa langue , et on l'appelait « omnis laiinàcts^ comme on dit aujourd'hui <c toute la chrétienté. » ( Tableau de la Litté'- rature au moyen dge, 1. 1, p. 107.)
Le latin ecclésiastique (i), grâce à l'in- fluence dequelques esprits éminens, n'est plus entièrement exclu de nos collèges, comme il Ta quelquefois été par un purisme étroit. Le Conseil Royal de; l'instruction publique s'est plus arrêté aux choses qu'à quelques mots , il est entré dans l'esprit de V Imitation de J.'C. (a) , quand il a adopté en i835 pour les collèges de l'Université de France le texte
U) On uomme ainsi le latin moderne, parce ane l'Ëglise «en a été le berceau; mais il s'est souvent sécularise y et il est en- core, dans les sociétés savantes de l'Europe, le lien de commu- nication entre les sciences humaines.
(2) Ita Ubenter devotos et simpUces libros légère debemus, sicut altos etprqfundos. Non te moifeai^auctoritas scribeniis,,,, sed amorpurœveritatis- Imit., Lib. I, cap. y.
b
iviij ^ iwTRobucTioisri
latin (grand in-8°) de ce livre sublime, acv compag'né d'index , de notes et de prolego*- mènes latins de M. Gence.
Le prehfiier mérite du latin ecclésiastique, qui était chargé de porter la lumière aux peuples , c'est la clarté. Les hommes auxquels il s'adressait étant peu sensibles à l'harmo- nie , surtout dans le nord , n'y cherchez pas la période cicéronienne. Le nombre et la quantité , même dans les vers , sont négligés, mais on y a substitué la rime , qui , en frap- pant l'oreille , imprime dans l'esprit les gran- des vérités qu'il importe de retenir. Ainsi, un orateur chrétien veut-il faire entendre à sori auditoire que l'on meurt ordinairement comme on a vécu, il ne dit pas: Mors est écho vitœ^ « La mort est l'écho de la vie, » mais dans ces mots : talis vitaj finis ita, il fait retentir cet écho , que ne reproduit pas notre adage : telle vie, telle mort. Les prosa- teurs latins modernes jusques à l'auteur de l'Imitation , sont pleins de ces mots énergi- ques et dé ces effets de style dont Vir- gile , Horace , Cicéron , Ovide , offrent quel- ques exemples, (i)
{%) On lit dans V Imitation ; Qui benè seipsum cognoscit, sibi ipsi vilescit, — Satis suaviter eguitaf, guem gratia Vei portât. — Ignis probatjerrum, tentatio honùnem justum, — Nemosine.,.» angustiây quamvis rex sit vel papa. — Non omne guodaltum, sanctum, etc., etc.
On a fait de grandes recherches sur Porigine de la rime; je la crois naturelle , de tous les temps et de tous les pays, quoique
INTRODUCTION. XIX
, Nous avons des mystères latins du xii* siè- cle, tout en rimes, mais bien inférieurs aux grandes proses de l'Eglise , surtout à ce Dies irce que la musique de Mozart a rendu plus terrible encore et plus consolant.
Pour goûter tout ce que la langue des Ro- mains a de plus harmonieux, de plus pur, lisons et relisons encore Gicéron , Virgile , Horace i Tite-Live, etc.; mais youlons-rnous entrer dans l'esprit et les mœurs de nos pè- res, dans les sources de notre histoire et de notre langue nationale j le latin ecclésiastique en est la véritable c\é.
L'illustre amie de Fénelon, la sage de Lam- bert, écrit à sa fille : <!c La langue latine làous ouvre la porte à toutes les sciences ( on peut ajouter ou plus grand nombre des idiomes mo- demes). Elle vous met en société avec ce quil y a eu de meilleur dans toufi les siècles y> (i)v
En étudiant de près la formatioo et le tra- vail des langues modernes, un d^ nos plus habiles linguistes fait judicieusement obs€^*- ver ^ combien la souche de notre nationalité est vraiment romaine , et combien il y avait de bon sens chez * nos pères qui nous ratta-
plas qsitée chez nous. Un jeuoe homme d'esprit » mais trop lé- gèrement positif, et oui a le malheur de ne plas croire à rien , nous disait un jour : Est-ce que vous croyez encore à la rime? Cest un enfant perdu ie Ip, Religion , il passera con^me elle. — < En effet. (i) Avis d'une Mère à sçk Fille ^ p. i44.<
W INTRODUCTIOW.
ehàiént , par le lien de nos études , à Rome ^ comme à notre mère nourrice. ( i ) »
Le grec , qu'on a voulu quelquefois écar- ter de nos cours publics, est indispensable au savant et à l'homme de lettres; mais le latin l'est presque à tout le monde. Le latin moderïie est d'ailleurs, chez les grands écri- vains^ d'une telle limpidité , qu'avec les nou- velles méthodes, dix -huit mois suffiraient pour qu'un jeune homme , obligé de brus- quer ses études , ne fût pas étranger à ce lan- gage de nos pères qui partout se' retrouve. Et les femmes, dont l'éducation est chargée de tant d'inutilités, quel pitoyable préjugé leur a interdit jusqu'à cette langue de saint Augustin , ' que toute femme heureusement née entendrait de cœur, comme madame de Sévigné et les femmes les plus distinguées d^ son siècle , dont Molière lui-même ne s'est pas moqué : il barbouille de grec ses savan- tes ; c'est pour V amour du grec quon les em- brasse; elles ont pour le grec un merveilleux respect; mais elles font^ du latin, n'en di- sent pas un mot : cela est trop commun , . trop usuel.
Il serait assez bien pourtant que l'on com- prît les prières que l'on adresse à Dieu et les chants sublimes de l'Eglise.
Je pourrais rappeler ici cette jeune dame
(i) Journal des Débats, x4 ^^c- i836.
IJVTROOUGTION. XXJ
à qui son père, dans ce seul but d'utilité pra-^ tique , avait fait apprendre le latin , et qui , pendant Tinyasion de l'étranger en France, sut fort bien \fi parler à un homme , à un gé- néral autrichien, pour défendre de pauvres villageois que la guerre avait mis à la merci du soldat. On a dit , jp le sais , que les yeux de cette dame, les phis beaux du monde, parlaient la langue universelle; mais un mot galant ne détruit pas un fait réel. £t com^ bien, d'autres faits ne pourrait-on citer ! Com- bien de voyageurs , à l'aide d'un peu de la- tin , o|it pu se faire entendre au milieu des divers pays de l'Europe; que dis-je ! est-il un coin du monde civilisé où notre république intellectuella , omnis latinitas, ne compte encore des membres, heureux d'accueillir un concitoyen dépaysé , et de lui donner les renseignemens dont il a besoin ?
Si je ne craignais de paraître trop m'é- carter de mon sujet, je raconterais ce qui m'arriva un jour que , perdu dans un grand village flamand dont j'ignorais la langue, j'allai droit, à vue de clocher, au presby- tère , où je trouvai un bon pasteur , qui ne savait pas un mot de français , mais fort bien le latin, et surtout l'esprit de l'Evangile; je dirais comment, lorsqu'il m'eut remis lui- même en mon chemin, en m'assurant que je ne pouvais plus me tromper , je lui répon-
Uij INTRODCGTIOOy.
dis, en latin de V Imitation : Qui sequitur te, non arribulat in tenebris.... Mais cela me mènerait trop loin, je reviens à .mes Mystères, dont le langage au reste le plus remarquable^ comme celui de Gersoil, Frois- sart, Montaigne, etc., dérive du latin. — Nos vieux auteurs français sont dij^ciles, dit-on. -^^ Parce qu'on ne sait pas le latin.
Nous verrons que , grâce au latin , notre vieil idiome, dès avant Saint-Louis, que dis-je, à sa naissance, avait .des règles fixes, et que ce qu'on prend souvent dans les ma- nuscrits pour des fautes , est une orthographe rationnelle , que nous pouvons regretter gous plus d'un rapport.
Un autre feit déjà remarqué , c'est qu'une infinité d'anciens mots , dont nous nous som- mes appauvris , d'autres peuples de l'Europe, notamment les Anglais, les ont conservés, car notre langue s'était naturalisée chez bos Voi- sins d'outre-'mer , non seulement (comme le rappelle Johnson dans la préface de son Dic^ tionnaire anglais) à l'époque ou ils étaient maîtres de la France, mais bien auparavant, quand nous étions maîtres de l'Angleterre, par exemple , sous Guillaume-le-Gonquérant. C'est ce que le voisin Johnson aurait bien dû ne pas omettre.
Milton, qui était aussi un Anglais ren- force (il n'y a pas dé mal à cela) , ne s'arrête
INTRODUCTION. Xxiij
pas non plus à ce malencontreux Guillaume; et faisant remonter le fait en question beau- coup plus haut, il en fixe là date {Histor. of Eng.^ au règne d'Edouard-le-Confesseur , comme Ta observé M. de Chateaubriand dans son introduction au Paradis perdu.
Nos citations , qui ne seront pas inutiles à notre langue oratoire et poétique, retrace- ront les principaux faits d'une histoire , la première de toutes, celle qu'il n'est plus per- mis dès long-temps d'ignorer.
Le Mystère de la Passion, dans ses di- mensions colossales , suffirait , après la cathé- drale immense, pour donner une idée du gé- nie de nos pères. Dans le grandiose qui nous frappe chez eux, trop d'écrivains n'ont voulu voir qu'un art matériel. Nous croyons que dans la conception de ces grands ou- vrages, une pensée d'en haut descendait,, qu'on appelait lafyi^ et qui bien souvent éle- vait au dessus d'eux-mêmes et l'artiste, et l'auteur , et le siècle qui les contemplait.
Sans dissimuler notre faible pour ces œuvres du moyen âge et pour cet esprit qui les a inspirées , nous rendrons cependant jus- tice à d'autres siècles moins anciens, et même au nôtre, quoique plus jeune encore. Nous tâcherons de ne pas imiter ces deux vieillards d'un mystère du Vieil Testament^ lesquels), dès le temps de Jacob , riegrettaient déjà le
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Xxiv IlfTRODUGTIOir.
bon temps ^ dans ce dialogue dun naturel parfait :
Le bon temps , qu'est*-il devenu , Jéthan ? il n'en est plas nouvelles. — - A ceste heure , il est descognu y Le bon temps ! — Qu'est-il devenu? Plus n'est comme je l'aj cognu. Est-il ange | ou s'il a des aeles , Le bon temps? Qu'est-il devenu, Jéthan? — Il n'en est plus nouvelles.
Loin de croire aussi qu'il en soit toujours du style comme du vin , dont le plus vieux est le meilleur , nous n'extrairons du premier âge de notre littérature dramatique que ce que nous y trouverons de bon et de clair , car nous pensons qu'im livre est fait pour être lu , n'en déplaise à monsieur D... , qu'on entendait dernièrement dire à son libraire : « Le manuscrit que vous voulez me vendre est-il vraiment indéchiffrable ? — Oui , mon- sieur. — Tout en mérovingien ? — Tout. — Et pas moyen de deviner de quoi il traite? — Non, monsieur. — Cela est piquant! C'est mieux même que l'Obélisque. Mais je vous préviens d'une chose : si l'on peut en lire une seule ligne ^ il ne m'en faut plus. t>
. Nos extraits seront textuellement copiés sur les manuscrits. Seulement , pour en faciliter la lecture , confonnémcAt à l'usage adopté par l'Imprimerie»Rojale et pour les éditions- Grapelet» nous ajouterons la ponctuation et les accens; nous substituerons le v à l'u et le j à l'i au commencement des mots. Enfin les points.... indiqueront les suppressions.
MYSTÈRES
CHAPITRE PREMIER.
ORIGIITE DU BRAME FRANÇAIS.
Jeu de Saint' Nicolas , et autres ouvrdgeft.
Les lûstoiteDs du théâtre firancais eu fixent Tori-^ gine à l'aimée 1402, époque de rétablissement à Paris dès Confrères de la Passion. Mais bien au* paravant (et les deux chapitres suivans en oâri-* roMles preuves) y d'autres drames avaient été r^résentés, dont la conception et l'expreasion même nous étonneront quelquefois*
M. y iUemain, dans son TaJkleau de la LUtéra^ tare au moyen âge, et depuis^, M. Gh. Magnin^ à la Faculté des Lettres^ .prenant V ère . chrétienne pour point de départ commun de tous les arts^ de toutes les idées, de toute la civilisation européenne, ont appuyé ^ur des preuves nombreuses l'opinion que le drame moderne çst né presque simultanément en Europe, de la liturgie et des cérémonies qui se pratiquaient dans les églises ejt les couvons. Nous apprenons, en effet, par- un chapitre de
«/
2 MYSTÈRES.
Gr^oire de Tours (De Gloria Confessoruniy cvi) que^ dès rnûnée 5^7^ flitx funémilles de sainte Radegonde ^ prè^ de deux cents religieuses chan- tèrent une sorte d'églogue plaintive autour de son tombeau , et que des assistans, conune inspirés par elle^ la proclamèrent (déclamantes) la sainte élue de Dieu. S. Gr^oire de Toui-s, témoin, et, si je l'osais dire, acteur dans ces scènes funèbres, les a décrites avec un ton de poésie antique qu'on croirait aussi inspiré.
Plus tard nous voyons, entre ^tres cérémonies semblables, celles qui furent célébrée sur la tombe de saint Odillon, mort abbé de Ctunj e» 1 048 i et les chimie latins , dialogues dans «ne edpèee d'apothéose, sont ttfi hriUatit prélude de nos^âaïd^ représentations religieuses. Mais c'e^t stotout ddns lesmystèx'es de la religion, et, p^uY* ainsi dire , dans la divine crècher, que noo6 voyctné naître le drame sî pin", si saint d'abord , et qui , malgré si^ aberràttoqs , s'est souvent souveeu de son origine. Nous le vetrons, an sortir ée l'i^se^ entrer, et rester même longtemps cfceai les Coi^ frères de la Passion ^ tour à tour à ^int-Mattr, à la Trinité, aox hôtels de Flandre et rfArras. Il est vrai qu'il s'y permit déjà quelles écîirtff, et qu'il finit p» s'emrôlcflr avec lei Enjnns èons souci et »rec les Chres de la basoche; tuais nous le retrouverons à meilteure école. Revenons.
Aux v* et VI* siè«les, les liturgies rektrvesatfx
fêles de HùA et d^ Roîb étaient dtffà très mitées en Orient. On y ^roit figurer Tétoîle des Mages. En France ^ les menées fêtes furent , sdns les rois de la seconde race , le sujet annuel de solennités dramatiques dans les églises. On peut en voir le texte et les costumes dans de tieux rituels cités par M. Magnin (i). Et ces cérémonies , dont nous retrouverons , de nos jours , les traces dans une de nos provinces^ un continuateur de Guil-- laume de Nangis nous apprend qu'en Pan i SyS , elles étaient encore observées par notre sage rôi Charles Y. Nous voyons dans ce chroniqueur que le bon prince allant annuelletbent porter son ofihinde à h crèche > suivant l'exemple des Mages, était précédé de trois chevaliers , ses chambeUaus, lesquels tenaient trois coupes dorées et émail- lées; en l'une était l'or, en l'autre l'encens, et en l'antre la myrrhe.
Nous verrons, dans le siècle suivant, cette scène pieuse développée par les Confrères de la Passion.
Il n'entre pas dans notre plan de nous étendre sur les dmmes latins. La Société des Bibliophiles
(i) Outré l'ouvrage de M. YiUemaiti mentionné phis haut, vtàt éânBUBtifué des Deux Mtmdes, i ^ décembre 1 994 9 fedis^ cours d'Ouverture de M. Magnin à la Faculté des Lettres de Paris y et divers journaux qui ont rendu compte de ce Cours de Littérature étrangère , relatif surtout aux Origines du théâtre en Europe,
4 MTStàRES.
de Paris en aibit imprimer récemmwt plusieurs, qui opt sans doute été représentés par des relî^ gieux , comme on peut le voir à quelques in£'* cations f notamment à ccUe^^i que je lis dans une de ces pièces du xi® siècle ^ intitulée My^tërium Hesurrbgtiojvis : Primum procédant tresfraires prœparaii et vestiii in simUitudinem trium JUa^ riarum. « D'abord s avancaront trois religieux revêtus des costumes des trois IVfetries. »
m
Mais des drames latins y plus anciens et plus remarquables , ce sont ceux que Hroswithe y reli» gieus^ allemande d'un couvent de Gandersheim y au x^ siècle, y fit représenter par ses sœurs en religion^ MM. Villemain^ Saint-Marc Girardin et Magnin ayant, dans leurs leçcms à la Faculté des Lettres 9 beaucoup parlé ^ m'a-t-on dit^ de ces pièces cuirieuses , je ne mentioj^nerai que celle qui m'a paru la plus hardie^ et^u'il n'était guère passible d'analyser à la Sorbonne.
Une jeune fille , nommée Marie ^ a été élevée dans la solitude par son oncle Abraham y pieux et vénérable ermite* Malgré les leçons de sagesse qu'elle en a reçues , arrivée à vingt ans , elle se laisse séduire ^ le quitte , est jetée dans le monde, dans une maison de courtisant; et^ déj^ depuis quelque temps, elle y vit , livrée aux plus honteux désordres. Tel est le sujet qui , aujourd'hui , nous effaroucherait justement ; notre muse comique est si sage! Au seul nom du lieu de la scène, elle
MYSTÈRES. 5
pourrait bien, comme la femme sm^ante, dire à la bonne religieuse :
, Ne conGevez-yous poiot ce que , dès qu'on Tentend y
Un tel mot
♦
Wen roug{ssez-¥Ous point? et pouvezp*vous , ma sœur....
^^Ma sœur y répondrait la naïve religieuse, je ne sais pas encore quand il faut rougir. En effet , jamais sujet plu$ scabreux n'a été plus innocem- ment étalé au théâtre. Nous voyons Marie dans le lieu d'o|Q^robre qu'on ne peut même honnête- ment nommer. Uhôte vient l'enti^etenir de ses amans , et lui dit : cr Ce n'est pas seulement la jeunesse cpii accourt sur vos traces ; un homme mûr est là qui veut vous rendre hommage. » Et le trafiquant misérable introduit près d'elle l'in- connu, revêtu d'un habit' militaire et lès yeux couverts d'un grand chapeau. Il soupire en voyant Marie , et se dit à part : « Dans quel abîme cette infortunée créature est tombée ! » Marie , de son côté, gémit en secret de sa honte, et pourtant affecte un visage riant. L'hôte sort. — La situa- tion !... Prenez garde, lecteur, d'y mettre ce qui peut-être n'y est point. Une dame du monde demandait à son directeur si , en lisant un roman moral , elle avait mal fait. * — « C'est à vous à me le dire, madame, » lui répoiidit, avec autant de finesse que de sens, le directeur.
Tout est relatif. Le meilleur spécifique devient
6 MTSTSaES.
up poison f si celui qui le prend est mal dispoié : Sinctrum est nisi vas..,. La Phèdre de Racine parut édifiante à Port-Royal, et Riccoboni en juge la représentation des plus dangereuses (^i). C'est que RicccAoni avait été comédien , et direc- teur d'un théâtre fréquenté par la meilleure com- pagnie y qui n'avait pas toujours la meilleure conduitet Notre public est-il plus sage? Oui. — Cependant , avant de nous autoriser de l'exemple dç notre religieuse pour traiter de semblables . sujets ^ attendons que nos spectatrices deviennent des vestales. -
Revenons à Marie. Quelle est sa stupeur, son anéairtissement, quand l'homme au grand cha«- peau, à l'habit militaire, se découvrant , elle re*^ connaît dans cet amant prétendu son vertueux guide , son oncle Abraham I Ce saint homme, qui rappelle ici le père de l'Évangile , loin d'aceabler la brebis égarée i la console, et finit par la rame* ner au bercail ; car la* bonté de Dieu n'est point l'honneur du monde ,
Cette île escarpée et sans bords , Où l'on ne peut rentrer, dès qu'on en est dehors.
C'est presque de mémoire^ et sur une hectore , que je parle de cette pièce t Les amateurs de lati-* nité curieuse se disputent le seul exemplaire peut-
(i) Reformution du théâtre , p. 254^
'
étre4pii soit eo France des drames de HroswîtJke» imprimes en AUemagne* M. MagniD nous eo a fait connaitre drax oa trois , el il doit bientôt publier le texte eolier de ce tbëatre^ avec la tni<^ duction en r^avd. Rien ne sera plus intéres-^ sant(i).
Hroswithe y qui souvent imite Térenoe^ semble loi avoir emprunté le cadre de ce drame ^ que ce- pendant une teinte religieuse impproche de ces pieuses vallégories si fréquentes dans TÉcrHure » et que notre civilisation doit trouver bien naïves.
M. Raynouard a fait imprimer une autre pièce du xx*" siècle > et to«t allégorique; ce sont les Vierges sages ei les Vierges fMfis. Elles oikt ébé vî^r le tombeau du Christ» V ange Gabriel leur annçuce sa prochaine résurrection. Heureuses celles qui, pendant la veillée, n'auront pas laissé éteindre leur lumière (le flambeau de U foi saoa doute) ! Les vierges folles, à qui (^ malheur est arrivé, demandent de T huile aux vierges sages, qui ne peuvent leur en donner, ia Seigneur 9^ paraît; les infortunées l'implorent en vain; leurs
(1} Déjà M^ llagnin a fait sur Hroswithe iine notice où il tra- dnit en partie Pargument dans lequel l'illustre religieuse nou9 dévoile ainsi ses pnree intentions dans la composition de ses. drunav : « Ja me wit c^^Hrcée (dit^eila avec ane modestie pleine « de grâoe), juxta mci^acultaiem ingenioU, de célébrer les yic- «c toires de la chasteté , particulièrement celles de ces victoires <c où l'on voit triompher la faiblesse des femmes, et où la bruta- le Hié virile estconlilDdve. »
lampes sont éteintes^ et il ne peut leur dire, comme à Marie-Madeleine : « Votre foi vous a sauvée : Tua tejides sahamfecii; » car la foi est le prix des bonnes œuvres , exorium est lumen redis; et rien dans les lampes de ces âmes sèches ^ aridarum! Dieu les abandonne aux démons , qui les entraînent dans l'abîme.
Telle est l'analyse abrégée de ce petit drame, ou plutôt de ce dialogue, qui s'éloigne un peu du texte de FÉcriturje , et se rapproche (si je puis me permettre ce rapprochement) du bel opéra^ de la f^estalej chez qui le feu sacré s'éteint aussi, comme la vertu chez Didon, extinctus pudàr, suivant l'expression de Virgile^ Mn. , iv, 5!a5.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans ce dia- logue, c'est qu'il est écrit tour àtouir en latin et en provençal. Il a probablement été récité dans un couvât, par des prêtres et des laïques, ce qui semble expliquer l'amalgame bizarre de cette poésie, qu'on iiOTomait farcia oufarcita, sms doute parce qu'une pièce solide , d'abord tout en latin, se Pouvait ensuite ^rcïe de jargon vul- gaire apporté du dehors , et souvent de mauvaises plaisanteries. Telle est, je prois, l'étymologîe du mot farda , que Du Gange n'a pas comprise.
Ces farces étaient très communes à l'époque où les langues nouvelles s'efforçaient d'envahir les domaines de la langue mà:e^ qui, réfugiée dans le cloître et l'église, après avoir laissé prendre
tin pied chez elle k se» filles énumèipées ^ finit ^ mais après une latte très longue, par Idur aban- donner à peu près le drame.
De ce moment date Forigine du théâtre fran- çais; mais quels en sont les premiers fonde- mens? C'est ce qu'il sera intéressant de décou- vrir.
Nous ne pouvons compter le dialogue des J^ierges sages et des Fïerges Jolies ^ éca^it en la- tin 9 et par momens en langue d^oc/ mais le drame de £mnte~Caihenne y représenté en Angleterre « suivant Math. Paris, dans les premières années àa xn* sîède, et ^le malheureusement on n'a pu défeouvrir ettcofe, étàit-il en langue à^oily c'est- à-dire en français? L'abbé de La Rue et M. de Ghateatibriand le Croient. Malgré ces deux grandes autorités , et quoique l'auteur îdt originaire de France, le peu que nolxs en savons , et ce que dit du Bcmlay de la représentation de cet ouvrage (i), me ferait penser plutôt qu'il était en latin. Le fraoïçais n'était pas tellement vulgaire encore , que le latin ne fût plus génà:*alement entendu. Bien moins d'un siècle auparavant, Abeilard, (hins une dé ses lettres à Héloïse, lui dit, en parlant des vers qu'il avait faits pour elle, qu'ils sont popu- laires et chantés dans beaucoup de pays (2).
(i) Fer discipidos reprœsentavit,,., consuetudine mqgistro^ rum etscholarum. Histv Univetsit., t. I, p. Î226. (2) In multis yreguenianiur et decantaniur regionibus.
lo Mirs^i^nci.*
ie ms c{ut quelques mtiqu«^ ont p^sé qu^ 0^ vers étalent français. Qn peut opposer à leur opinion ce passage d'uue lettre d'Héloïse , traduit et cité par M. Villemain : cr La plupart des vers «que tu as laissés^ éoirivait^lle à squ illustre u époux f furent dea çhmU d'axnoui^ e^ mètre ou
« en rhythme* Ces vers^ par la douceur^ hélat I « trop grande de l'expression et du cbanl , met- u (aient ton noxn dans toutes \e» l^ouches^ et en u même temps le nom d'Hélolise» Toutes les places^ V toutes les maisons retentissaient de nuïi (i). »
Les mots métro et rf^thrm, joint» à ceux de la lettre d^hhélwi ^ dont on n'a d'aill^irs aucun éerît français, nous font j^roire que cea ve^s étaient latins. Or> s'ils étaient chantés sur les plaç^ et dans chaque maison ^ au milieu do la Franoct le latin y était done encore vul^re ^ et il est dt£^ eile de croire que^ même- soi^ant^ix ans ^us tard^ on eût déjà représenté dans Un collège > m- Angleterre 9 un mystère français.
Si ^ du xu* siècle^ nous passons à la première moitié du xui''^ nous ne trouvons encore^ du moins à potre connaissance > que des mystères latins. Rien là qui nous peigne les moeurs du temps où ils ont été écrits } car ils l'ont é\é par
(i) Plertique amatorio métro velrhythmo composita reUquisti carminai quœ pvo nimiâ suavitate tàm eUcianùnis, quàm can- iûsy tuum in ore omnit^m namen UnebtmL.,, Meplaieœ amnesy me domus singulœ resanabant.
des religiau^ qui d'ordÎQaire «uiYniant^ avw Hfie fidélité scrupuleuse le teinte de l'Écriture. Hm qa^and le drame passera dans le siècle et dans de» mains^ laïques» il eu copserTera les couleurs et l'impreiote.* Ce ne semot paa le» mc^urs juives qui nous T^ron^ aux noœ^ de Cana p par eKemple, oQ'dan^ le iiondoir de Madeleine l mais les moeurs de nos pwes; et cet anachronisme aura bien son intérêt.
Ajoutons que ce sera leur langage , iion d'ap* parut ^ mais de tous 4es jours ^ que nous enten*^ drons pour ainsi dire à travers la distance d0s siècles^ comme le dit M. ViUemain.
Le drame en langue Vulgaire est, de tous lea genres de littérature ^ à peu près le seul quâ nous fiiaso entrer intimement dans les mœurs d'une époque. IMbis pour le trcMtver ce drame ^ noua faudra^t^il aUer 9 comme on le croyait ^ jusqu'au ^ siècle? I^on ^i heureusement I Des découyertea ncHn^elles 1 inespérées^ nous ont mis à même de s^naler une grande lacune dans notre histoire littéraire (i). Ce lerait a mesmalta*es, surtout au peinl3*e habile du Tableau de la Littérature omi m€iym âge y à la remplir cette lacune. Pourquoi n'a-^t^il pu que la soupçonner !
Quand M. Villemàin terminait , il y a six ans^
(i) Je Payais indiquée dans ma lettre sur les Mystères. {Ar-^ chives du Nord, i*' août 18519.)
I!2 MYSTÈRlilS.
son vaste et beau travail ^ on voit avec quelle ar- deur^ recherchant ^ dans les siècles antérieurs au xv®, ce drame en langue vulgaire , il s'est tourné, mais vainement , vers la Provence, d'où partirent les premiers accens de notre poésie. L'illustre professeur a trouvé dans leis chants des trcmba- dours tout ce que l art peut avoir de iïBtdi , d'iiar- monieox, de vif, tout, hors lé drame. Sans teûir compte des assertions de Nostradamus , souvent aussi conjecturales que les almanachs de son frère, M. Raynouard lui-même (et l'on conçoit avec quel regret il nous l'a déclaré ) , M. Raynouard n'a découvert chez les troubadours aucun monu- ment de littérature dramatique.
Mais il en existe plus d'un chez les trouvères du nord;- et personne ne les eût mieux mis en lumière que M. Villemain , lui qui , après avoir si brillamment analysé l'esprit des troubadours, et cette littérature méridionale, parente de la nôtre y a ainsi caractérisé les œuvres poétiques du nord, sî poésie il y a, ce qu'on nous conteste, et ce que nous examinerons. Mais éoèutons M. Villemiain :
(( Une sorte de vivacité moqueuse , dfe raillerie (( satirique^ anime aussi la langue defs trou^^ères; (( mais au lieu d'éclater par des images brillantes « et lyriques , d'avoir quelque chose de musical , (c comme les voix du midi , l'esprit des trouvères (( est prosaïque et narquois ; c'est un conte , au
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MYSTÈRES. l3
« lieu d'une ode. Ici , je crois voir un chevalier u troubadour CjjOiX , du haut de sou coursier^ chante . (( des vers de guerre ou d'amour; là^ un bour^ (( geois malin qui j dans les rues étroites de la « cité f devise avec son compère , se moque , se u raille des choses dont il a peur. Dans l'œuvre (c des trouvères , il n'y a de poésie qu'un certain H mètre, une versification fort grossière; poiiit « d'havmonie y peu d'images. Leurs vers sont des « lignes de convention , tandis que dans la po^êe « des troubadours les vers sont des parties de « musique. Dans les troiwères^ la finesse naïve du « récit tient la place du talent poétique.^ »
Eh bien ! de ces qualités même que l'habile critique nous reconnaît, de ctllt finesse nawe^ de cet esprit narquois et malignement obser- vateur, à la comédie de mœurs et à la tragédie nationale , le chemin est sans doute encore éloi- gné.... Four l'abréger, entrons (avec la permis- sion de MM. les conservateurs de la Bibliothèque . Royale ) dans une de ces vastes salles consacrées aux manuscrits , et nous allons voir y au milieu de ces catacombes de nos plus vieilles gloires, dont on a commencé à secouer la poudre , nous allons voir, fonds La f^alL^ n^ 8 1, un fort et grand in-8°, en peauvélin, dans lequel se trouve, parmi des chansons et plusieurs -pièces de vers compo- sées par des trouvères du nord , Une tragédie ou comédie ^ comme on voudra l'appeler , un drame.
i4 mtêttiiÊCÊê.
ddHft Tocpepif^ ki plus étendue de M tnoi« U . e^ itttittdé i li lus de S* Nieholai ( le jett , on dmme de saitit Nicolas ) ^ et le nom de Jehtms Bodiaus se lit à la Qtk, Ce Jean Bodiaus^ ou Bc^ del^ étftil d'Arras» U n bien évidemment coûiposé eette pièce ters i â6ô , après la première croisade de 8aint^Loais> dotit M santé ne lui permit pas Ùê'Mté partie. C'est oè qu'il nons aj^end dans wtï Ckmgié {(àéit^x) à la ville d' Alitas , espèce d'épllre qui èe trattve dans le même volume. En voici quelques tet% adressés par Tauleur à un guerrier qui pariait pour la Terre-Sainte :
Symon , cil Dîex {ce Dieu) en qui tu crois (i)^
Il te lest bien {te laisse bien) porter ta crois
Où je ne puis porter la niîae ( la mienne) ;
Remés sui (Je suis relégué ) de Jenz la banline (ta banlieue) . * Payen oût de tool ferme trive (une trè^e sûre) ,
Mes àë Diet M, {mais si Dieu eût M) aâsés eortois ,
TaBt m'étist viaud preste s'aaue ,
j[ // n^,eût si bien prùé son aide ) 9 . Qu'en la terre qui ja fu sine {sienne) ,
Eusse fet un senrantois.
L*aUteur regretté de n'avoir pu s^inspirer sur la Terre -Sain te, et y Composer le plus humble
(t) Dans ttH luantisctit dé là Ëibliô^èque de rArsébal) qtii ttie paraît phis ancien, au lien de Sfinen; \e lis Robert C'est pré- cÎBément le nom du jeune souverain de l'Artois, qui, comme nous le verrons, périt si malheureusement dans cette expédi- tion , sujet , selon moi ^ da drame de BodeL
éumt} mmu Bons n'y âVétiè {mm {^^nlit't att liCu 4'ttti servafttiM^ îl d firft utie trag^ie dam Id^ quelle il nous treinâpoite^ eti imagibatiod^ mr G69 lieuit où il n'a ptt se rendre en réalité. C'est là se dédomfi&ager en poète , et par là rioti^ Arté*- sien s'e&t assuré la gloire d'avoir &€fé le premier monument dk*amatique dont puisse s'honta^er la Htfeéreiture française (i).
; Il est bien étonnant que Legrand d'Aussy ait parlé du Jeu dé Saint^Mcolas dans ses FabUmjut ou Contes (t. II, p. i85 et sino) comme d'une production- ttès longue , encore plus ennuyeuse, et d'un genre absurde. Si ce laborieux eicplorateur s'était arrêté (kvanlagë sûr tous les maùtiscrits qu'il toulàtt nous faire connaître, il eût proba-* blemeht resfiarqué d'abord le but dtt Jeu de Sainh Niâoias, hieh dramatiquement e^tposé dès la fin de la pl'èmi^ scène ; il eût ensuite apeif^U dailS quelles circonstances mémorables, dans quel esprit religieux cet ouvrage a été composé , et il n'eût point détourné si long^temps notre attention d'un aussi curieux monument. --
fié Style m est sontent ohscfur sans dotttcy et*
J. Bodel, qui paraît y avgir exercé près de rantprité municipalf nn modeste emploi , ne put le conserver, et se vit reléguer, on ne sait où , dans la banlieue ; de sorte c[ue cet homme, jastement qnaliÊë trouvère (inventeur ou trouveur), put Se voir^ comme un de ses confrères les plus illustrés, exposé au cruel sarcasme d'avoir /roiip^ tout, excepté un lo^s.
i6 MYsn'hms.
j'avoue que malgré l'attrait irrésistible* qui ^ dès mon entrée dans l'étude des manuscrits, me porta veips^ce drame né dans nos provinces ^ je me vis arrêté à plus d'un passage que mou ami M. Louis Boca y de l'École des Chartes p voulut bien m'ai- det* à déohifirer. J'eus enfin la satisfaction de voir dans son entier sortir du milieu du.xiu^ siècle^ et de ce qu'on appelle les ténèbres, du Nord, non une églogue, ou une pastm^ale, conune \aJeudu, Berger et de la Bergère ^ dont nous parlerons; nop un simple dialogue ^ ou duo y comme celui du Croisé . et du non Croisé ; non enfin une pièce mêlée de récits , comme le Lai de Courtois y qui évidemment n'a pu être représenté; noi^^ mais^ je le répète^ un drame véritable, d^ns Ja plus haute acception de ce- mot, avec l'indicatÎQii du joyr où la représentation en a eu lieu ; c'est ce qu'on peut voir daiis ces deux vers du pro- logue:
SIgnour, cLe trouvons en la vie
pel saint dont anuit (aiifoùrithui) est la veille.
«L'acteur, ou l'auteiu!', après avoir raconté le mii'acle de. saint Nicolas (évéque de Myre en Lj- cie, dans le iy* siècle), termine ainsi son pro- logue :
Car canques {toutes les choses) vous nous verres faire , Sera essamples , sans douter, Del miracle représenter,
Ënsi con je devisé l'ai
Or nous faites pais , si l'orrés.
(c Car ce que vous nous verrez faire sera la Xi représentation exacte du miracle que je viens « de vous exposer (ou dont je viens de deçisér (r avec vous)» Faites silence, et vous l'entendrez. »
Quel sujet l'auteur a-t-il èhoisi pour son public? Le miracle d*uh saint, honoré, non seulement dans l'Orient pour le «ouvenir de ses bienfaits, mais aussi dans nos provinces du mord, où de nombreuses églises s'étaient élevées sous son invo- cation. Et où se passe ce miracle? En Afrique, dans le cours d'une de nos croisades , au milieu du massacre des Chrétiens, car déjà notre sang cou- lait en Afrique. Voilà de la tragédie nationale. Quand celle-ci parut , elle était toute de circon- stance , ce que l'on n'a pas vu. Si l'on eût remar- qué la date qui s'y trouve écrite à chaque page , non pas en qhif&es , mais dans les faits , cet opus- cule qui jette tant de clarté sm" notre histoire serait dès long-temps mieux connu (i).
Quelques hommes instruits qui d'abord s'étaient étonnés de mes conjectures , publiées dans un journal, ont fini parles adopter; et je les soumets aux lecteurs.
(i) Combien ce drame office plus d'intérêt, quand on a présens les détails relatifs à notre défaite de Mansoura ! ( Histoire des Croisades y Liv. XY.) La constance et la résignation cle nos pères y sont en tout conformes au dfame.
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l8 • MYSTÈRES.
La première chose à remarquer^ c'est le sujets dont Legrand d'Âussy ne s'est pas occupe. Quel est le but du miracle de saint Nicolas? Peut-être de secourir les Chrétiens , et de les arracher à la mort? — Point. Tous doivent périr, et leur géné- reux sacrifice n'est cpi'un accessoire du sujet. Quel en est donc le principal , et quel objet a pu intéresser davantage nos pères? — Quel? La con- version d'un roi d'Afrique. Cela nous semble étrange : mais pour entrer dans l'intérêt d'un pa- reil fait , rappelons-nous que le but de la nouvelle croisade qui se préparait était aussi la conversion d'un roi d'Afrique. Comment n'avoir pas été frappé de ce rapprochement qui nous donne la clé de l'ouvrage !
Nous lisons dans V Essai sur les Mœurs de Vol- taire : Saint-^Louis espérait , disent tous les his- teriensy je ne sais sur quel fondement y convertir le roi de Tunis. — Nous verrons que ce n'était pas seulement Saint-Louis, mais tout un peuple qui s'intéressait à cette conversion , j9oar ZW^aa- cement de la foi crestienne.
L'indifférence a peine à concevoir ces temps de propagande, où , à la voix d'un prêtre, on quittait et chaumière et château, non sans regret pom^^ tant (témoin ce bon Joinville); mais enfin Dieu le veut! (Diex el volt!) A ce cri, hommes, femmes , enfans , l'Europe tout entière , et le Français surtout, riant, priant, gaudriolant, se
JUTSTÈRS$. 19
précipitait sur rAsie, sur l'Afrique, pour con- vertir les infidèles, et s'en divertir à la fois ,
lorsque souvent enfin, sur un sol dévorant, ces masses de bandits et d'étincelans chevaliers tom- baient, mais ne pâlissaient pas. Tel fut l'esprit des premières croisades , qui , bien que s'afTaiblissant , était loin d'être éteint ; nous en allons voir un reflet.
Le roi d'Afrique (il n'est pas autrement désigné par l'auteur) ouvre la scène avec son confident, qualifié SénéckaL On vient leur apprendre qu'une armée de Chrétiens a pris possession du pajrs. A cette nouvelle , le Roi entre dans une agitation , une colère très risible (1). U s'adresse à une idole nommée Tervagan, et, par une superstition coo> mune chez les peuples barbares, il prête à son Dieu ses propres passions, et se flatte de le fléchir en le menaçant et en l'injuriant ainai :
A ! fiex à putain , Tervagan , Avës-vous bien souffert tel œuvre ! Gom je plaing l'or dont je vous cuevre Ghe lait visage et cke lait cors !
(i) Gette agitation, rinexprimable effroi des mtiiulmans, à mesure que les Chrétiens approchaient de Mansouray Fappel fait, au nom duGoran, pajr rémir Fakreddin , aux grands, aux petits, à leurs armes, à leur argent, tels sont les faits rapportés par un auteur arabe que M. Michaud juge ici très digne de foi. Notre scène , qui va confirmer ces faits , est plus cbargéè : c'est un Français qui peint le cbef des ennemis-, et, par les discours qa'il lui prête, jette le ridicule jusque sur leur Dieu.
£0 MYSTÈRES.
Certes , s'ôr ne m^aprent messors Les Grestiens tous à confondre ^ Je vous ferai ardoir et fondre , Et départir entre me gent , Car vous avés passé argent , Si estes du plus fin or d'Arrabe.
t( Ah! fils de ...., Tervagan, avez-vous bien souf- (c fert telle œuvre? Comme je regrette Tor dont je « couvre ce laid visage et ce laid corps! Certes^ si (c mon or ne m'apprend à confon4re les Chrétiens, « je TOUS ferai brûler et fondre, et partager entre « mes gens ; car vous avez plus de prix que Far- ce gent, vous êtes du plus fin or d'Arabe. »
Le sénéchal, moins fou que son maître, lui conseille de changer de ton. Le Roi, passant des menaces aux prières , promet a Tervagan d'ac- croître ses joues de deux marcs d'or, s'il consent à l'éclairer sur l'avenir. L'idole qui se trouve là, comme la statue du Festin de Pierre (car c'est le même genre de merveilleux), répond aussi , mais par un double signe : elle rit et pleure. Le Roi , stupéfait, s'écrie :
Senescaly que vous est avis? Terragan a plouré et ris : Ghy a moult grant sénéfianche.
« Cela cache un grand sens. » Le sénéchal, qui, comme Sganarelle, connaît son don Juan par cœur, et qui a le don de devi-
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MTSTÈllES. ' ai
lier, à ce qu'il parait, consent à intei'prëter le rire et les pleurs de l'idole, mais à condition que son maître ne se fâchera point de la vérité, et lui donnera la garantie de se porter l'ongle aux dents, espèce de serment encore usité dans nos provinces du nord, mais dont nous ignorons l'origine. Voici ce passage :
Sîre , bien vous croi seur les dîex , Mais assés vous querroie miex
Se vous l'ongle hurtiés au dent.
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u Sire , sur les dieux je vous crois , mais je vou& «croirais encore mieux si vous portiez l'ongle « aux dents. »
Le sénéchal, après s'être assuré du Roi par cette étrange précaution , lui dit : « Les ris de Tervagan signifient que les Chrétiens seront vaincus par vous; et ses pleurs, que vous, roi d'Afrique, abandonnerez Tervagan pour le Dieu des Chré^ tiens. )) Le Roi est furieux de cette seconde in- terprétation , qui est une préparation du dé- nouement y mais encore voilée , et dans les conditions de l'art. Cette scène les réunit toutes : c'est une exposition en action et en situation ; les réponses de l'idole et les jeux muets qu'elles amènent rappellent la scène la plus dramatique du Festin de Pierre. Ajoutons que , plus le Roi infidèle se montre endiablé contre les Chrétiens , plus le dénouement plaira aux spectateurs.
aa MTST£R£6.
Un appel est fait à tous les Africains j dont les chefs viennent en étalant leurs richesses jurer au Roi de le défench^e contre ses ennemis ^ et sor- tent en se recommandant à Mahomet. D'autre part > les Chrétiens ^ qui se sont laissé entourer par la multitude des barbares y sont au moment d'être tous massacrés. Cette situation^ qui rappe- lait aux spectateurs le désastre récent de Man- soura^ où tant de Français, parmi lesquels un , jeune çheyalier, le comte Robert d'Artois , frère de Saint-Louis , avaient péri victimes d'un aveugle courage et d'une imprudence semblable , cette situation douloureuse n'aurait rien que de pénible pour les spectateurs de nos jours ; mais nos pères en jp||Q9ient autrement y et l'auteur est entré sublimement dans leurs idées : un jeune guerrier^ nouvellement reçu chevalier, adresse à Dieu , en vers hétx>ïques , une prière où se trouvent œs vers :
Segneur, se je sui joaes (jeun») y ne m'aies en despit {en
mépris) \ On a véu souvent grant cuer en cors petit.
Le Cid, quatre cents ans plus tard, dit :
Je suis jeune , il est vrai , mais aux âmes bien nées La tuleur ^'attend pas le nombre des années.
Cependant, les Chrétiens n'ont plus aucun es-
MYSTÈRES. ai
poir d'échapper à la mort, lorsqu'un ange (i) leur Tient annoncer la nouvelle , pour eux la plus heureuse : ce n'est point une victoire terrestre, mais une palme au haut des cieux. Le messager céleste la leur promet dans un discours, qu'il termine ainsi :
Par Dieu , seres tout détrenchié ;
Mais le haute couronne ares.
Je m'en vois à Dieu! Demourés. *■
m
u Je vous promets , au nom de Dieu , que vous (( serez tous taillés en pièces ; mais vous possé- « derez la haute couronne. Je retourne à Dieu.
fi) <t Tout à coup » (dît l'historien des Croisades en parlant de DOS gens surpris à M ansoura , où ils allaient périr) « on aperçoit « du côté de TAschmoum un nuage de poussière; ou entend le « son des trompettes et des clairons mêlé aux hennissement « des chevaux et aux cris de guerre : c'était Pafmée chrétienne n qui s'avançait. Saint-Louis ; marchant à la tête de la cavalerie, <( s'arrêta sur une hauteur où tous les regards se portèrent vers « lui. Les chevaliers, qui ne pouvaient plus résister aux Sarra- (c sins s crurent voir l'ange des combats qui venait à leur se- «cours.... Louis portait sur sa tête un casque doré; il tenait « dans sa main une épée d^ Allemagne ; ses armes étaient res- « plendissantes ; sa fière contenance animait tous ses guerriers ; «enfin, dit le naïf sénéchal (de Joinville).... Je vous promets tt que onçlfues plus bel homme armé ne vis. » Mais les jours du comte d'Artois et de ses chevaliers étaient comptés. Saint-Louis ne fut là, comme fange des combats, que pour assister aux demieis momens des siens ; car il ne pot rien , pas même mou- rir, malgré des prodiges de valeur, admirés de ses ennemis même.
224 MYSTi:RES.
(( Demeurez. » G^est ce qu'ils font : tous de]neu<- rent ali poste qui leur est assigné ^ et ils y suc- combent , sans proférer une parole , tandis que leurs ennemis , avant de. les égoi^er , vocifèrent l'injure^ et les menaces. « Fer es (frappez), ferés (( tout de commun ! » s'écrie un des barbares ; e.t l'auteur indique ainsi , en lettres rouges , cette grande immolation : « Or tuent li Sarrasin tous (( les Grestiens ( i). » Oui tous; et à leur tête, et dis- tingué des autres par son courage tt sa prière, ce jeune guerrier qui demandait à Dieu de ne pas dédaigner son âge et le sacrifice de sa vie.
Me trompé-je dans mes conjectures , quand je crois reconnaître là le comte Robert, qui passé en Egiptey en Vapml de ses ans y dit la ProsO" popée des comtes d!Arihois (2) , et reçu peu aupa- ravant chevalierparsonfrère(5), rf^'^ïVoilf, sicom il afermoii, que ilpeust finer sa vie par martire, pour Vessaucement de lafoy crestienne?(/^ N'est- il pas d'ailleurs naturel que le poète artésien ait voulu porter sur le jeune souverain de l'Artois l'intérêt des spectateurs? Mais pourquoi,-dira-tpon, s'être contenté de le désigner par ces mot^ : Uns
(i) Voir tous les détails de cet korrible massacré ^ t. lY^ p. 283 , de VHist. des Crois.
(2) Archives du Nord, t IV, p. 65.
(3) Voir Pédit. de Joinville, ia-foL, de l'Impiriiuerie royale,, p. 174 et 299.
(4) Idem.
MYSTÈRES. a S
cresiiens nowiaus chevaliers ? et pourquoi n'avoir pas déyeloppé davantage ce rôle 7 Nous r^>ondronS; que le poète ne le pouvait guère. S'il lui eûtété loi- sible de suivre l'histoire , il nous eût montré smA doute le jeune prince , à qui son frère , à qui son roi vient de défendre de s'engager dans Mansoura^ où l'attendait une mort cruelle, cachée sous un piège; il nous l'eût montré, dis -je, frémissant de cet ordre , et répondant au grand maître des Templiers, qui voulut, mais en vain , lui opposer son expérience :
Segneur (senior) , se je siiî jones , ne m'aies en despit ,*etc..
Mais c'était trop en dire et trop s'avancer, avec son héi^s , per ignés suppositos cineri....; c'était enfin trop rappeler la cause du désastre de Man-^ soura. Le poète, pour, nous intéresser à la mémoire du prince, n'a dû montrer que sa piété, son âge et sa mort généreuse, que partagèrent tous les Artésiens et les Français qui l'accompagnaient. Le plaisir que des Chrétiens ont pu prendre à la rejHToduction de ce massacre de tous les leurs nous explique comment les chants nombreux composés sur notre défaite de Roncevaux ont été chez nous tellement populaires , que long- temps nos guerriers, en marchant au combat, répétaient ces hymnes de la mort, comme des chants de victoire. Cette mort pour eux était loin
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20 MTSTiRES.
d*êtrc triste : aussi l'auteur du drame va-t4l passer au ton le plus gai ^ du milieu de scènes qui seraient lugubres pour nous (i).
' Les chefs africains , fatigués de carnage , aper- çoiyent un vieux Chrétien en prière , devant une image de saint Nicolas. Un d'eux, le prince d'Orca- nîe f dit à d'autres chefs :
Veschi I grant vilain kenu S'aoure I Mahommet cornu. Ochirrons le , ou prenderons vif?
« Voici un grand vilain à tête blanche, qui adore « un Mahomet cornu (^allusion à la mitre de « saint Nicolas). Le tuerons-nous, ou le pren- ' « drons-nous vif? »
Us le font prisonnier, et le conduisent au Roi , qui lui demande quelle confiance il a dans ce morceau de bois devant lequel il était en priCTe. — Sire, répond le prud'homme, cela est fait à la ressemblance de saint Nicolas, que j'honore et que j'aime , car il protège tout ce qui lui est confié. —
(i) La ^îté caractéristique des Français se retrouve au milieu des plus grands dangers qu'ils coururent alors. Six chevaliers , retranchés sur un pont, entourés d'ennemis qui vociféraient déjà leur^ chants de mort , riaient encore sous le glaive ; et l'un d'eux , le comte de Soissons^ comme s'il eût été sûr de s'en tirer, disait à Joinville ( car Joinville était là) : Sûiechal, laissons crier et braire ces te canaille , et, par la greffe-Dieu, parlerons encore, vous et moi, de ceste journée, en chambrée devant les dames.
MYSTÈRES. 27
Eh bien ! je lui confie la garde de mon trésor^ et je te ferai larder^ s'il ne le conserve pas.
Après avoir ainsi parlé ^ le Roi fait mettre saint Nic(Jas sm* ses coffres^ et le vieillard en prison. Il âdt publier par un criçur que celui qui pourra enlever son trésor^ le fasse. Les voleurs^ qui ne sont pas gens à se faire répéter une semblable invitation y arrivent, et enlèvent le trésor. Le Roi furieux ordonne que le vieillard soit mis à mort ; mais sur l'espoir que lui donne le condamné de lui faire retrouver son or, il lui accorde un sursis.
Pendant que le' fervent serviteur de saint Ni- oolas est en prière, et y passe la nuit, un se- cond crieur, qui annonce du vin, en fait ainsi l'éloge :
Sans nul mors de pourri ne d'aigre , Seur lie court et sec et maigre , Gler con larme de péchéour, Groupant seur langue à lécbéour ; Autre gent n'en doivent gouster.
u Sans aucun mauvais goût et doux, il court sur r< la lie sec et pur, clair comme les larmes d'un K pécheur, et s'arrête au palais du gourmet : il faut w l'être pour en goûter. »
Il y a là de la poésie et des expressions intradui^ sibles. Mais ce nectar fameux , qu'on pourrait croire un Lacryma-Christi j est tout purement du
28 MYSTÈRES.
vin d'Âuxerre^ ^ui , d'ailleurs^ était alors en renom. Venons au miracle.
Les voleurs du trésor^ qui jouaient aux dés dans un cabaret, alléchés par l'odeur du vin qu'ils enten- dent vanter, s'enivrent et s'endorment, comme le feraient d'honnêtes gens. Saint Nicolas leur appa-^ raît , et leur ordonne de reporter le trésor où ils l'ont pris ; ce que , dans leur épouvante , ils exécu- tent. Le Roi , en retrouvant son or, reste si étonné du pouvoir de saint Nicolas que , non content de faire grâce au vieillard, il se convertit, comme l'avait prévu Tervagan , et contraint ses premiers sujets à faire comme lui.
Le caractère extrême de ce bonhomme de roî est plein de vérité. Lui qui traitait si mal le Dieu des Chrétiens , il ne veut plus maintenant entendre parler de ses dieux. Il n'est pas éloigné de s'écrier^ comme Orgon :
J'en aurai désormais une horreur efirojable , Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable.
Il va plus loin : il parle avec dégoût de Maho- met, et traite Tervagan depautonnier (vxiurien); et le sénéchal renchérit sur les injujces du maître , sans doute à la grande satisfaction du public. On voulait des conversions à tout prix , vo- lontaires ou forcées : nous en allons voir . des deux genres.
MYSTÈRES. 39
Deux chefs de Tannée parlent ainsi au Roi :
Rois j puisque conyertis ies (iu es) , Nous <[ui de toi tenons nos fiefs > Aussi nous convertirons nous.
Li &018. (Le Roi.) S^neur, meté&-yous à genous i Si con je. Dû , faites tous troi. . — - Jou l'otroi bien. — Et jou l'otroi , Que tous soions bon Grestien , Saint Nicolai obedien {obéissons à saint Nicolas) , Car moût sont grandes ses bontés.
En voici un pourtant, Y amiral de VArbr^^ Sec (i), qui refuse de plier et de s'agenouiller devant saint Nicolas. Le Roi ordonne à ses gens de l'y forcer, et le dialogue suivant s'établit :
Metés*le à terre par effors.
«-— Or cbà , segnenr, il est moût fors (très/prt) ;
n le nous conyenra sourprendre.
CIL DU SEG-ARBRE.
Fi, mauvais! me cuidiés-vous prendre?... Poi pris ne vous ne vo engien.
r< Je méprise et vous et vos détours. »
(i) Le titre à^amiral signifie seigiieur. L' Arbre-Sec , le Fi- guier, les Lions, etc. , sont encore aujourd'hui en Afrique des noms de terre. L'auteur, qui fait dire au seigneur de l'Arbre* "Sec qu'on n'aura de lui que Feîcorce , semble déjà se railler de ces titres féodaux qui rappellent ceux de Bois-Tortu, àe Loup- pendu, etc., qu'on trouve dans quelques vieilles comédies.
3o MYSTÈRES. «
Enfin un des chefs le saisissant^ lui dit :
Vous en venrés , car je vous tien !
CIL DU SEC-ARBRE.
Sains Nicolais , c'est maugré mien (malgré moi) . Que je vous aoure {adore) , et par forche {forcément)* De moi n'arés-vous fors l'escorche (^écorce). Par parole devieng vostre kom {je deptens votre homme) , Mais lî créanche {la foi) est en Mahom {Mahomet).
Cette scène, où l'on est tout étonné d'une aussi éclatante protestation contre l'intolérance, est interrompue par des grimaces épouvantables de Tervagan , qui prononce quatre vers inintelligi- bles. Le prud'homme en demande l'explication. Le Roi répond que Tervagan se désespère d'être abandonné ; et il ordonne au sénéchal de le tré- buchiery ce que cçlui-ci exécute à l'instant. L'idole abattue , le Roi et sa suite vont se faire baptiser, le prud'homme entonner le Te Deum, et la pièce finit.
Tout ne se passa point ainsi malheureusepient. Mais quand l'ouvrage parut, on pouvait d'autant plus croire à cette conversion du priivce africain , qu'il s'y était engagé par écrit (i). Le saint Roi et nos bons aïeux, pleins de foi, n'apprirent que sous les mur^ de Carthage à connaître la foi punique.
(i) Chr. de G' Gutsut , p. 99, «oUect. Buchon, t. YIII.
MTSTEAKS. 3l
Nous cilearoDs d'autres passages du Jeu de Sainir' Nicolas dans notre chapitre sur le style. Les Ters qu'on a dû remarquer déjà offrent une variété de rhythme dont nos poètes dramatiques auraient bien pu profitei' : l'auteur^ qui sait passer du graine au doux , du plaisant au sévère^ n'écrit pas sur le même ton et dans la même mesure, une prière à Dieu et un éloge du vin d^ Auxerre.
Probablement cette pièce n'a été jouée que sur des théâtres profanes ; mais il existe quatre petits actes ou miracles de saint Nicolas en vers latins , antérieurs à la pièce française ^ et sans doute re«- présentés dans un monastère. Deux numéros du Mercure de France (décembre lyaget^avriliySS) donnent une analyse détaillée et de longues cita- tions de ces quatre petits actes. Dans le troisième il est question d'une image ou. statue de saint Nicolas pour laquelle un juif a de la dévotion. Obligé de s'absenter, il laisse sa statue chez lui après l'avoir priée de garder son trésor. Des voleurs arrivent, enlèvent le trésor et même la statue ; mais à leur grand effroi , car tout à coup la statue parle, et leur ordonne de reporter l'ar^ gent où ils l'ont pris , ce qu'ils font aussitôt. Le juif, enchanté d'avoir recouvré son saint et son argent, entonne un Gaudeamus^ et le chœur con- tinue par le Statuit ei DominuSn 3. Bodel a pu prendre dans ce miracle l'idée de sa pièce ; mais ce qui est à lui seul , c'est d'avoir su la rattacher,
Sa MySTÈHES.
avec un art bien remarquable , aux événemens et aux mœurs de son temps.
Après Jean Bodel , Adam de le Halle d'Arras est^ selon nous , le poète le plus distingué de cette époque. Avant que la Société des Bibliophiles français fît imprimer sa pastorale Ijrrique de Robin €t Marioriy dont nous aurons occasion de parler^ Adam était déjà connu par des poésies diverses dans lesquelles on remarque aussi un Congié^ où il traite assez mal Arras ^ sa ville natale. Adam ^ surnommé le Bossu d'Arras y avait néanmoins^ par une compensation ordinaire et consolante^ l'esprit droit, parfois même élevé, et savait, au besoin, redressercûm des autres, comme il le dit spirituellement d'un Apollon tortu qui s'était fourvoyé :
Mais jou {moi)^ Adàns d'Arras, l'ai à point radréchi.... On m'apèle Bochu ! mais je ne le sui mie.
Les Confiés de Bodel et d^Adam d'Arras ont été souvent imités. Un poète douaisien, contem- porain de Malherbe, Jean Loys, cité par M. Du- thilleul (i), débute ainsi dans un Adieu à sa ville natale :
A Dieu , ville bourbeuse , à Dieu , ville emmurée , Forgeronne , imporhme , et prison des espris :
(i) Bibliographie douaisienne y p. i oa ; Paris, Techen^, i835.
MYSTÈRES. 33
A Dieu 9 dis-je , Douaj, où naissaBce je pris , Vostre fascheux pave mon esprit ne recrée.
Le fils de Jean Loys, Jacques Loys, poète aussi , mais qui n'avait pas hérité dés préventions de son père y parle tout différemment à sa ville :
Douaj, docte séjour des beaux esprits belgeois , Où tout le monde accourt ainsi que dans Athennes , Qui nourris dans tes murs de faconds Démosthennes , Des Homères encor plus grands que le grégeois....
— A tous les cœurs bien nés tant la patrie est chère !
Rutebeuf, de Paris , qu'on peut ranger parmi les dramatistes français du xiii* siècle, était, s'il faut l'en croire (les poètes se vantent quelquefois), un assez mauvais sujet, un joueur, a Li dé » {les dés), dit-il quelque part avec énergie ,
»
Li dé m'ocient {me tuent) ^ Li dé m'aguetent et espient , Li dé m'assaillent et déifient !
Aussi paraît-il malheureux. Comme le Joueur d^ Regnard (qui était joueur aussi ) , bien souvent il se donne au diable. Il fait mieux (on ne peut faire pis) : dans un petit drame intitulé \t Miracle de TA^'opA/fe, où il semble s'être, peint lui-même, il nous montre un homme qui , impatient de son sort, pour s'élever à la fortune, fait, comme
3
34 MYSTÈRES.
Faust ^ un pacte atec Sàtàd. Ydici eii t^h itaots il exhale soii désespoir impie :
lïie* m'a grevé , jte f grèverai. Jahiês (jamais) jor ne le servirai.
Je \{ envi! Riches serai , se povres sui. Se il me het {hait) y je hârai lui.
Je li claim. cuitte {Je lui crie quitte)»
Quoique ce sujets empiiinté à d'anciennes légendes^ ne soit guère ici qu'indiqué ^ il est déjà d'une vérité effrayante. On y voit que ce n'est pas de nos jours seulement qu'ont existé des hommes dévorés du besoin d'une vaine gloire et de jouissances matérielles^ lesquels > pour se les produrer^ se sont précipités dans des voies infernales. Les passions humaines sont de tout temps les mêmes. Seulement^ au lieu du désespoir qui pousse aujourd'hui dans l'abîme un infor- tuné ^ jadis la religion lé ramenait ordinaifement. Dans le Miracle eu question , la sainte Vierge ^ qui tend à Théophile une main secourable, le sâUve. Aussi ce sujet se troute-t-il reproduit en deui bas-reliefs à Notre^Daine de Paris;
On peut voit*, pour le texte , et pour celui de sairit Nicolas ^ lès manuscrits de là Bibliothèque Royale , car je ne piiis renvoyer à quelques exem- ^ires que MM. les élus de là Société des Bibiio>- pHlIës françaris dht fait tirer ; dit-dii, pouîr eux^
BttSTÈfti'S. 35
^urlftUr »èé jp^til iSMiibrë. Posàè^etti^i jaloiijt de certaine^ tnréték ; dés hbhôràblés sàTabs ne Iks préOîtii; (loint ^ el fidêtilë ûè lés îiibntrent qtiè diffieiieméht àut {>r6fâiieé.
Il est vrai que tslnt dé gehà ^btisént!;.. itù joui*, j'ëtaîs bien jeune > on ttie dit qii'ùn de itneà Toi^ins n'avait pas de plus gtàbd bôtihèni* que de cbikimtiniquér ses livres. Je désit^ais en eîtiprùtitéi' nh, et j'allais frapper à Ha bibliôthièque^ ^tafad je lus sbr la ^rtrte cet aini aii lectettr :
Tel est 1« sort ^ hélas ! de tout livre prêté : Souvent il est perdu , toujours il est gâté.
Je n'en demaddai pas da^antai^.
Po'st-^Scripturh
Sur ua fragment dé poésie antérieur au Jeu de Saint-Nicolas*
>
Un de nos meilleurs journaux a publié en par- tie^ oans son numéro du 5 octobre i.d35 ^ le prér cèdent article , qu'on a bien voulu remarquer^ et où je me suisj dit-on ^ trop wancé peut^irey qucmfil foi aiiribué à J. Bodel d'Arras la gloire ^a^oir élevé notre premier monument dramuti- que ( J'ai dit le premier dont puisse s'honorer la Littérature française.). On m'oppose le fragment d'un Mjrstèrè de la RéstJ^tiiùn plu^ ancien, découveî'i: et publié en 18$^ pr M. A. Jùbinal. Ce fragment y qui se trouve dana un manuscrit de la Bibliothèque Royale, avec d'autres poésies
36 MYSTERES.
anglo-DOrmaudes y a sans doute été €Oiiippsé en Angleterre à une époque où notre kngue y était parlée, de préférence même à la bngue nationale. Je le crois antérieur, d'un siècle peut-être|, dSi'Jeu de Saint-Nicolas y mais je ne pense pas que les deux ouvrages offrent aucun point de compa- raison. Qui dit drame dit action / et ce Mystère de la Résurection n'est pas plus un drame que rÉyangile de la Passion y chanté encore aujour- d'hui dans nos églises , sur des tons différens , par trois prêtres , dont le premier dit les paroles de Jésus-Christ; le second, celles des Juifs, et le troi- sième, la narration qui interrompt le dialogue (i). U en est de même du fragment en question , où le dialogue entre Pilate , les soldats et Longin est , à chaque instant, coupé par des récits, comme on va le voir. La traduction du passage suivant est aussi littérale que possible; et le fac-similé ai été calqué sur le manuscrit. Nous avons pensé que c'était le moyen le plus sûr de déterininer le caractère de l'ouvrage , et a peu près sa date, sur laquelle l'auteur de La Mise en scène, récemment publiée , s'est mépris de deux siècles au moins.
(i) Dans de vieux Offices de la Semaine^ Sainte , les paragra- phes de l'Évangile de la Passion sont distingaés par ces mar- ques : f. C> S^ La croix indique les paroles de Jésus-Christ ; le C. celles du chantre ou narrateur; PS. celles de la Synagogue.
J'ai dans ma bibliothèque un de ces Offices réimprimé à Douai. (Derbaix, 1766.)
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MYSTERSS. . 3n
' Traduction du Fragment,
« PiLATE. Sergens, leves^vous promptement. Allez tôt où pend ce crucifié, allez 'savoir s'il est ou non trépassé {dételé).
<c Alors s'en allèrent deux des sergens , portant devers eux lances en main. Ils dirent à Longin l'aveugle , qu'ils trou- vèrent assis en un lieu :
u Un des soldats {unus miiitum), Longin , frère , veux-tu gagner de l'argent?
u Longin. Oui , beau sire , n'en doutez point.
«( Le soldat. Viens , en ce cas , tu auras douze deniers pour percer le côté de ce crucifié..
(( Longin. J'irai bien Volontiers avec vous , car j'ai grand besoin de gagner» Je suis pauvre , je n'ai pas de quoi dépen- ser. Je d^nande bien , mais rien ne vient.
« Quand ils furent devant la croix , ils lui mirent une lance au poing.
« Un des soldats. Prends cette lance en ta main , enfonce- la bien et à coup sûr. Laisse-la couler jusqu'au poumon t ainsi nous saurons s'il est mort ou non.
« Il prit la lance, frappa Jésus au cœur. Il en sortit du sang et de l'eau qui lui coulèrent sur les mains , dont il eut la face mouillée. Et quand il en mit à ses jeux , il recouvra entière- ment la vue et s'écria :
<c Longin. 0 Jésus! 6' beau sire ! Je ne sais , ô ciel! que dire maintenant. Mais combien tu parais bon médecin, cpiand en meroi tu tournes ta colèire ! Envers toi j'ai mérité la mort , et tu m'as fait une telle grâce , que maintenant je vois de ces jeux dont jamais je ne vis. A toi je me rends , et te crie merci.
« Alors il se prosterna dans son affliction , et , tout plein de suavité {tut sue/), dit une prière, w
3^ MTSTàa;ES.
Ces diaic^es mêlés de narrations^ et très com- muns à une époque où les poètes en kngue vul- gaira ignaraîent encore l'art de taut exposer par kl bouche des acteurs y ont été trop souvent con- fondus avec le drame ^ et ont fait croire qu^il existait là où il if 'éteit encore ^ pçjur ainsi dire ^ qu'eki germe ; car le petit nombre ^e drames Içitins 933flP9sé? aff tériçBEciflfiBlfc 4?n& de? cpH^en^ , Tq^ été par des auteurs qui connaissaient les andens. Les dialogues ep kngue vulgaire^ dont now par-^ lons^ étaient lus ou récités y comme l'indique le ^remiieip vers du fraient en ^ueçtioA :
En cegtc ma^erp recitQm
Sans le drame &it pour être joué ^ les jeux, de iscèibe sotnt indiqués en prose ^ en peu de mots et au présent, comme dans cette rubrique du Jeu de Saintr-Nicolas. : « OSr tuent {i Ssurasin tous les Crçstiens; » (çt comme dans celles-ci de deu^ ou- vrages dont nous aUons parler : « Id[ yient uq co$ilûn {im pigeon), atant une fiole à Clovis. » — « Cy cbantent tpuz ensemble , et puis va Nostre- Dame à rofirande, et les austres après. »
Du reste^ quelque intéressante que soit la publi- cation de M. Jubinal y à qui nous en devons beau-
Î9«P 4'^?1ir^.f q"ft^V'<>Bi ait pH yeuiarquer du naturel dans les vers quç. nous venons de citer »
et de r imagination surtout dans le sujet (i) ^ il y a loin de là, nous le ràpétoi|S| à la pièce de Jean Bodel^ qui a le mérite immense d'avoir entrevu ^cette tragédie nationale , dont la France a été si long-tqqfip^ prî^ée;^ fA quç pous allons voir v^Vr tenant sans voile , préseiitée avec toute l'exacti* tude de l'histoire.
(i) L'Evangilfi ù^t simplement : {fnus- nuUtvm lanfiti Uv^ ejus ape^^, et continua exivit sanguis^, et aqua. Ces mots, ^'on a pu lire en marge àvi fac-similé , ont servi de texte à la fiction da irm^vère.
t
4o MYSTÈKES.
CHAPITRE IL
Baptême de Clovis, — SùinURenU: — - Théodore, — La Nonne séduite- ^— La marquise de .Gaudine, — Jloàert h Diable i etc. (i).
•
Après les quelques yers que nous avons tirés du Jeu de Saint-' Nicolas^ et qui n'étonnent pas moins que les premiers mots sortis de la bouche d'un enfant, notre Muse tragique parut s'en- dormir dans son berceau, ou du moins, pendant près d'un siècle, n'articula plus rien, à notre con- naissance, qui mérite d'être rapporté. Mais nous la revoyons, tout à coup, étonnamment développée dans un manuscrit de la Bibliothèque Royale, fonds Cangé, n^ 7208. Ce manuscrit précieux, inti- tulé Mystères de Nostre-Dame^ se compose de deux volumes in -fol., vélin, ornés de minia- tures, contenant un grand nombre de drames, presque tous très courts, et qu'on croit antérieurs à l'année 1 55o, autant qu'on peut en juger à l'écri- ture, appréciation toujours incertaine, les lieux qu'habitait le copiste, son système d'orthographe, son âge et d'autres circonstances pouvant apporter sur ce point une différence d'un siècle et plus,
(i) Ces titres ne sont pas tout-à-fait ceux du manuscrit, où souvent ils ont, comme on le verra, une étendue que nous avons cru devoir abréger ici.
MTSXiAES. 4 ^
suivant les Bénédictins eux-mêmes dans leur Nou- çeau Traité de Diplomatique ^ t. Il, p. 354-
Ge;s drames, qui sont sans doute de plusieurs auteurs, quoique écrits dans le même esprit et de la même main, n'offrent la plupart que des légendes monotones , mais il en est quelques uns d'un haut intérêt , comme peintures de moeurs et de situations dramatiques.
Une singularité fort remarquable, c'est que le plus grand nombre de ces pièces est précédé, suivi^i ou interrompu par un sermon en prose , et que ,. dans quelques unes , les acteurs vont à l'offrande*. Les sermons, assez courts, mais d'une mysticité fatigante , sont presque tous étrangers à l'action , ce qui ferait croire que ces ouvrages ont pu sortir d'un couvent où le frère prêcheur venait remplir son ministère ; car la nature de plusieurs sujets ne permet pas de supposer qu'ils ont été repré- sentés dans une église. Mais comme tout y est de bonne foi y et qu'il ne s'y trouve aucune rail- lerie déplacée , la naïveté ou la crudité de certains détails ne nous empêcherait pas de penser que ces drames sont monastiques, d'après ce que nous avons vu précédemment de la religieuse Hros- withe.
Une autre particularité néanmoins vient dé-" router nos conjectures : c'est que plusieurs de ces mystères sont suivis d'un Sers^antoys couronné , Sers^aniojs estri^é (qui a concouru ) , enfin d'un
4a ]ttt£ixi|iES.
Exi{K>i pu routeur pxj^or^, fn qurfque» yers, fe^ princes^ fi fiîervir la Viar^^ :
Princes , servons de cuer et de pensée L^acche en qui fa la sainte char founnée De JésDcriat....
s
Quelsëtaient ces princes? L'esprit de ces diverses pièces, où tout se rapporte à la Vierge, ces mots surtout que je lis après un Servantoys : couronné ou dit pufy éclaircissent les doutas : ces princes étaient les chefs d'une société religieuse et litté- raire, connue dès le xiii* siècle à Valenciennes sous le nom de Confrérie Nostre-Dame-du'Pujr ( i ). La Bibliothèque de Valenciennes possède un ma- nuscrit autographe de Simon Leboucq f intitulé : Histoire ecclésiastique de la ville et Comté de Valentienne y lequel nous apprend que ladite con- frérie fut établie ep cette ville l'aq 1 229, et renou- velée en 1426. Voici (p. 44^) quelq^esi un^ de ses statuts, dont Simon Leboucq a sans doute rajeuni le style :
(c Item si quelque confrère ou plusieurs tom-
(i) On s^ cherché bie^t loin i'étymolpgie de <e JosAPuy, que je crois tout simplement dérivé de puteus (puits). Quel n<^n convenait mieux à une société de religion et de savoir? C'est dans nn puits qu'on a mis la Vérité, et l'on dit encore un puits ' de science' Ta^uterai que j'ai vu, il n'y a pas long-tenps en- core 9 en Elelgique, notam noient d^na l'église mçine de Chièvres, et sur une des places d'Anyers , dçux puits publics consacrés à la Vierge, et surmontés de son image. Sur l'usage des puits dans les églises, voir Dacange, Gloss, lai,, et Snppl., au mot Puteus.
« boieiil en fG^^Pk , et n'auroiwit Çf^oyçn 4^ a ?iyr^ , ^pit f^v ipfprtune , perte , yieillesse ou
(f fcfTOS §wt Xmm leim- 4onp^ c» aukao^ixe tpua (< lç$ mois à chup^Q .^ix 46iûer$^ et a^ jour de le^r ccfbtfi, les qu9|brf^ (irinces leur dopueront chficun « UQ^ hoipuei^lig e^çuiçUe d^ yian^ç (0- >'
U e«l eiiq«r§ epjpinf aip? pri^ççs dç pourvqir la fétf^ d^ ùiÇis mçnçst^^wx: 0t dei^ {rompetêes^ et d'iJlea:' W4?c 43; plwafiié (fes çox^èr^s, quérir les r^UgiiSU^ du ÇorvgL^ ou a^trç^, pç^r ççlébrer ve^pres, ^( le dimmce Iq grand m^ssCj pui^ aller
fx, lue disner des confrères ^h^yé , ajioute Iç (X oiaaiA^q^it^ cbacun d'i<3eulx ou oeulx qui you- c< dront i^ite^ojat le$ vers qu'ils ayront dr^che? u k l'hauneur de h Vierge , et sera^ di$tril>ué au (|[ uiieifô faisant une cjE>]m*ocppie de un arg^t^ {lisant (( u$ie onaei et deime^ et Aif s^ond uul cappiel^ ic aiissi d'argent, peswt quinze estrelins^ et à \ou^ çroultre^ ayant faict pareil acte de rhétorique» << àmx lots de vin , pour ç^lx récréer. »
ÏHans un autre m^inuscrit an^ypote de la biblipr thèqne de Valencîem^es, intitulé iYb/réi-Z>ûwi0-c?u- Puj^^ l'auteur déplore longuement la rage et persécution des hérétiques et des brises^images
(>} On 4^^ ffiàore aiyonrd'l^ai en Fla^dve : donner par ecuelle, c'e$t^à-dire géi^é^uçiement.
44 MYSTÈRES:
qui , le jour de la Saint^Barthélemjr de Van i566 (la date est frappante! ), ont brisé y ^it-îX, les formes et coffres où étaient enfermés les archives et statuts de la confrérie (i) ; il en donne les détails suivans , qu'il s'est efforcé d*arracher à l'oubli.
«Le dimanche avant l'Assumption étoit ap- « pelé le jour du Grand Record , p^rce que douze a personnes choisies à qui on donnoit le nom et <( habits d apostres pour porter et accompagner i< l'image Notre-Dame-du-Puy pendant la proces- « sion étoient obligées de se trouver à l'assemblée «des confrères pour répéter leur diction. Plu- (c sieurs petits enfans y étoient aussi appelés pqtxr « réciter leurs parties, qu'ils dévoient déclamer, H étant habillés en anges; et ep ce jour, pour les <( encourager à faire leur devoir, la confrérie «dépensoit trente-deux sols.... Au milieu de la «grande nef (deNotre-^Dame-de-lorChaussée) , « un grand théâtre pour y placer l'image de la « Vierge , qu'on devoit tirer le lendemain avec « une machine , au sommet du lamJ3ris qui étoit « orné comme un ciel , pour représenter sensi- « blement l'Assomption de la Vierge. Ce lieu se « voit encore aujourd'hui , quoique fort négligé ;
(i) Une autre Saint-Bar thélemy, la plus lamentable, celle où furent brisés, non de vains simulacres, mais des images vivantes de Dieu, est de Tannée 1572. Ce crime de la politique, loin de nous d'en accuser la religion ! Elle n'en est pas plus responsable que la liberté ne l'est des crimes de Marat et de Fieschi.
MYSTÈRES. 4 S
cf alors c'étoit l'endroit le plus embelli de pein- « tures et de sculptures autour de la gallerie , et i< plus haut on plaçoit les joueurs d'instrumens « musicaux. ...»
L'auteur parle aussi de la distribution des prix qui était faite par les princes aux poètes et rhé" ioriciens de la ville , irwités par affiches publiques à composer pièces à V honneur de la Vierge. Il entre même dans quelques détails naïfs sur d'au- tres distributions , en argent ^ en nature, solide ou liquide , aux pauvres et à tous ceux qui avaient aklé à la fête : ainsi nous voyons , outre un plat de fruit, un demi-lot de vin pour rafraîchir les apôtres; aux Carmes ou Dominicains, la por- tion de deux religieux ; et au prédicateur, un quartier de mouton.
Ce demiw fait est précieux : il nous prouve qu'il y avait ici^ comme dans nos drames, un prédicateur.
Quant aux actes de rhétorique et aux vers dreschez à T honneur de la Vierge , c'étaient aussi des s^rvantoys. Plusieurs de ces pièces, intitulées Serventois couronnés à Valenciermes , et citées par Roquefort, ont été publiées en 1827 par M. Hécart, d'après des manuscrits de la Biblio- thèque Royale. Elles sont aussi parfois suivies d'un Enwi, tourné à peu près de la même ma- nière que ceux dont plusieurs de nos drames sont accompagnés.
46 MYSTÈRES.
Faiut'il en côticliire que ce dëbbtxiemetit iH' espéré dé drames , que bette ioùt'Cfe iminense bù TOnt àllèt' puiser tant dte gôiiritiéts dé vieille poésie^ soit sortie de quelque ptty de Flatldre? Jen'6sèraid le dire : j^ai bien fouillé^ creusé.... Mais éës {^tîyi^^ d'bù jâilIisMiént k foi y les {A-ières \ lëé cbants^ et la charité jd^ûrt êcueile^ ^ je rfai pu acquét-it îa jpîrèùTe iq[ite «fous le^ devibtts totis ces ouvrages. Je trouve daiïs i|Uelquês ulis 4e^ expres- sions étratigères à notre prbviricë , sans pouvoir détermiiièr pourtatlt à quelle pâttiè de la FraiiOe ils appartiennent , cai» oh y rèncdiitrfe df ffët*eûs dialecteà. Lès villes d' Arras , Âmiéiis > Beàftvais ^ Rbuen , Gaen et Dieppe ayant eu aussi dès Puys d'Amour^ dés Puys de là Coneepiion (t), ces drames ont sans doute diverses originel. Pèut- étré méthé^ sortis de {)lusiéui^ cotifrërieS, et qtielqueé uns d un couvent > ils auroht été réâliià dans le même recueil par ce seul lien d'une bofif^ séèk*atiori commune à là Vier^.
QUbi qu'il en soit , et sans plue itfeKercliék* d'bù tiouis vient cette bonne forttinè > ptt>fitbad-éri; Les servantdis pôtt^aht paraître fades et ped iti- téressans^ arrétbns-nous aux drames.
Le haptêmé de Glo(4s est lé pa-étiiier dé ïbuÈ f du moins par l'impbrtaiice du sujéi; et la tiarreté
(i) Roquefort , Poésie Jrançoise atixxn^ et xui* siècles, p. 90. ' Lamorlière, Antiquités historiques d' Amiens ^ p, 88.
liti stjle, cette qilaliië si prëcieiise que Vatt n'imite pas. On y voit, suitàht les paroles du titre , « Cornent le roy Clovis se fist crestienner «à la requeste de Glotilde sa feme.*.« et comme , « en le crestiennant f eiiTÔia Diéx là sainte am- « pôle. »
Une jeune femthe, usant de ses âtàhtages natu- rels et des lumières de la religion dans laquIsUe elle est née, pour adoucir et amener un soldat barbare à la foi qui doit civiliser lai et son peu- ple : si ce sujet n'existait pas, il faudrait l'inven- ter, pour la gloire et l'exemple dès dames fran- çaises, qui n'ont pas toutes, il est vrai, une si vaste réforme à opérer, mais dont la mission est encore assez belle parfois. Pour arriver au but de Glotilde , pour enfantelTy non seulement tin roi y mais tout un grand pèujple^ à la ndigiàtt^ à la gloire , que d'obstacles k vaiticre ! Nous allons les voir, en suivant notre vieux dramatiste , qui lui- même suit pas à pas saint tirégoire de Tours , avec le récit curieux d'Aimoin, et ne se permet que des développemens de oaractèries et dé moeurs tirés peut-être d'ouvrages perdus pofET' nous.
La scène première > entre Clovis et Aurélian, se passe à Soissotis, que Cïovis venait d'enlever à la protection impuissante de Rome. Aurélian, seigneur italien , important discoureur, arrive de la cour du roî de Bourgogne Gondebaud. Il finit toutes Àb^tes de eotii()timens k Cloti^, t(ùi lui rôiûpt
48 MYSTÈRES.
en visière, et veut^ ayant tout ^ savoir des nou- velles de cette cour.
Vous n'estes pas si mal senez Que ne sachez , puisqu'en venez , * De Testât du roj Gondebaut ; Quelque chose savoir m'en fault Isnel le pas (jtoiU de ce pas),
Aurélian raconte^ entre autres choses^ que Gondebaud a une nièce, et que ôncques il ne vit si sage damoiselle ^
Ne si gracieuse pucelle. Biau maintien a en son aler, C'est tant courtois en son parler. Que le monde s'en esmerveille. De lis et de rose vermeille Forte couleur entremeslée , Et monstre bien qu'elle fa née . De royal gent et de sanc hault , Combien que le roy Gondebaut Occist Chilperic son père , Nonobstant qu'ils fussent frère. Vous afiPermé^je tout pour voir (yrai) Qu'elle est digne d'un roj avoft* Par mariage.
A ce portrait tout gracieux et qu'on ne croirait pas si ancien, Attila eût répondu peut-être^ comme dans Corneille :
L'^imour chez Attila n'est pas yn bon suffrage ;
Ce qu'on m'en donneroit me tiendroit lieu d'oijrtrage,;
MYSTÈRES. 49
Et tout exprès ailleurs je porterois ma foi ,
De peur qu'on n'eût par là trop de pouvoir sur moi.
Cloyis fait mieux ; il ne répond rien; mais^ comme Attila aussi ^ il fait appeler^ non pas pré^ cisément des rois, ses suwansy mais ses che{>aliers. C'est le fond d'une des scènes les plus imposantes de Corneille. Il ne faut point s'attendre pourtant à trouver dans la bouche de Clovis des vers tels que ceux-ci :
Un grand destin commence , un grand destin s'achève , •
L'Empire est prêt à cîioir, et la France s'élêvc*
L'une peut avec elle affermir son appui ,
£t l'autre, en trébuchant , l'ensevelir sous lui. ,
Appuyez donc la France, et laissez tomber Romç (i).
Le roi des Francs fait part aussi à ses compa-* gnons d'armes 9 mais en style obscur et plus bar- bare que lui peut-être^ des raisons politiques qu'il a de prendre femme y pour avoir de^ enfans qui puissent^ après lui ^ soutenir son royaume. Ce qu'oïl lui a dit de la nièce de Gondèbaud l'en- gage à la demander en mariage. Que vous en semble? ajoute-t-il. Tous l'approuvent successi- vement.
Demeuré seul avec Âurélian ^ il lui dit de re- tourner à la cour de Gondcbaud , dont il craint les dispositions hostiles ; de gagner secrètement
(i) Corneille, Attila. t
5o
sa nièce, près 4e apà il 'donne à aoD cnmjé ce&
instruction» :
Ces fcsIciBrasy pour cspoosânks , Qui Mrt d'or M m^snrtcM. Getanafli auan lidoms^ De par mj, ce n'est mil diffinne; Par n qa'dle fera ma femioe : nr la Toefl (Je la veux).
AnrâUan aMore longnement CIotïs qu'il ra partir, qu'il fera ponctneUement son message, qu'il lui ra|^rtera écrit dans son cœur tout ce que lui dira la princesse, et qu'au re^mnir.^,. CloTis lui réiv>nd arec sa préd^ brusquerie :
Or tost 9 canz \aj plus cj tenir, Yat lisfôgnier.
On passe immédiatement à la cour de Bow^ gagne. Des pauvres ^ qui sont à k porte du pdlais^ font entre eux l'âoge de la nièce de Gondebaud, dont ils attendent la sortie. Nous la voyons avec sa damcHselle, à qui eUe dit :
Alons-m'en. Que Diex soit à m'âme {nu>n âme) Débonnaire et misericors. Avant que je passe plus hors De ci endroit me signera j^ fit à Dieu me comaadera^. ... Damoiselle , puisqu'au moustier "^ Sui {je suis) , sa , mon livre»
l^TSTàRES. S I
tA BAMOISVXK.
Tenez , dame, je le vous livre ; «
La bouice aray {f aurai).
CLOTIJUDS-
Gardez-la tant qqe m'en voulra j Haler de cj (sortir titici),
1.4 AAMOISKIXV.
Si fcBBj^je I dame , et ausii Darière yoiia si m'asseiray , Et mes patenostres diray A basse rois.
Ce naturel y Fauteiir ne Ta pas cherché. Remar- quons cependant que le petit vers qui termine les phrases^ et que nous rètrouyerons dans tous ces ouvrages , est parfois fort heureusement j^té : yi basse vois. Aifoir la vu^L I^nel le pasj i€ftc.
Fendant que ces deux femmes prient^ Aurélian, pour remplir son message et parler en secret à Clotilde^ se mêle parmi les pauTres, dont il a revêtu les haillons. Glotilde sort, parle avec bonté aux pauvres , qui lui répondent familièreiaent j et lui donnent ^ en échange de ses aumôiai^^ leil béné- dictions du ciel^ dont ils sont les messagers.
Aurélian , pour être remarqué de la princesse , lui dit , en jiui baisant la oiain (que dk^it notre oarpuil de cette âimiliarité ! ) :
Il convient que ceste main baise , Et trairay {je tirerai) ce mantel arrière. I9e T«iis dëplaiat y daine cbiére y fie ce qu'ay &U.
i
Sa MYSTÈRES.
Glotilde^ rentrée chez elle^ dit à sa suivante qu'elle voudrait savoir ce qu'est ce pauvre étran- ger : « Alez le qûerre , je vous en prie. »
Aurélian , introduit , finit par avouer le but de son message et de son travestissement. Il en- voie chercher par son écuyer les présens de Clovis, qu'il tient dans un sac , et comme il veut les déployer, Glotilde , après avoir témoigné sa sur- prise, lui dit :
En ce sac , amis , tout laissiez.... Je sçay bien comment Ten fera j ; Mais bien , sire , je vous diray : Au roy Clovis vous en irez , Et si le me saluerez. Et après li dites ce point : Glotilde dit qu'il ne loist point Crestienne estre à payen feme , Pourquoy c'est une chose infâme. . ;
Ifientmoins gardez que cest chose A nul home ne soit desclose , Car ce qu'à monseigneur plaira Mon oncle faire , fait sera j A brîef parler.
Ce langage n'est pas très correct , mais il est plein de convenance et très conforme au caractère que l'histoire donne à Glotilde.
Après une nouvelle ambassade d' Aurélian près deGondebaud, qui se voit forcé de donner son con- sentement au mariage de sa nièce,. Glotilde, accom*
53
pagnée de chevaliers et de sa damoiseUe, arrive à Soissons. Sa première entrevue avec Clovis est intéressante; le Roi , en la voyant , dit :
Est-ce de Gondebaut la nièce Que cy yoj estie?
II* CHSYAIJE&.
Sire y sanz plus débat j mettre , Oil (oui) , c'est elle.
cLoyis.
*
Bien puissez yenir, damoiselle ! De Yostre venue ay grant joie , Puisque vous devez estre moîe (à moi) , Et que yostre mari seraj. De France vous ordonneray Royne et dame.
CLOTILDE.
Chier sire , au sauvement de l'âme De vous premier, et puis de moy, Soit fait ce que dire vous oy {entends) , Non autrement.
CLOVIS.
Or tost , seigneurs , appertemeut Faites qu'en sa chambre menée Sqit là derrière et ordenée Gomme ime espousée doit estre , Car de l'espouser entremettre Me vaeil en l'cure.
AUaÉLIAN.
Sire , nous ferons sans demeure Ce qui vous plaist à demander. Dame , venez eus (dedans) sans tarder, £n vostre chambre où vous menrons ,
54 iCTiTàUKSi
£t piiB Bqw .eu rel(mkii6nm& Airiére ici.
GLOT1I4DE. Mes chiers amis , soit fait aÎHsi. , . . Isabel et vous j me suivez.
Pendant qu'elle est chez elle avec ses chevaliers et sa suivante, qui Faide à atoumer (mettre se& atours), Glovis dit aux siens :
Alons j sanz nous plus ci tenir, Faites les menestrelz venir, i" sKigneOr. Seigneurs , mettez-vous en arroj De mener espouser. Le Koj N'atent que vous.
LES HENESTAELZ.
Nous j alous j mon ami âoulx.
CLOVIS.
Je vois {je vais) devant.
U^ CHEVALIER.
Et nous touz vous irons suivant Par compagnie.
« Aurélian maitie l'espoiisée et de.... (Ici le numuscnt est coupé)
Sire , vezcj ( 'tSoici) vosti^ partie ( moitié)
Que vous amaine et <[ue voiït lais.
Vostre feme est désoremais-.
Nul autre n'y 'peeft 'Jhroit clamer.
Or pensez de vovis entreamer ;
Que e'ést «in fait et noUe et sagiB
De vivife «n pàiz «Hi inirrki^.
XTSTèlVB». 55
«
En Fabsetioe du sacvonant^ à la ttintetéduquel le mariage n'était pas encore élevé ebe^ nous , ce langage est assez digne. Mais le manque de toute cérémonie forme un contraste remaâ^quabte avec celle qu'offriront tout à l'iieure le baqptéipe et le sacre de Glovis.
Ciotilde^ demeurée nesie devant am mari , lui dit anee une touchant humilité :
Mon okier leîgHfMir, Me tien pour vostre chamberière. Je vous pri oesie fbiz ^fenière , Ghier aive , (pie tous m'ottroîez Et 06 que je demande oiez ; Et me soit fait de vostre grâce , Avant que service vous &ce Tel comme est tenue de &ire Femme à son mari sanz nieffiiire 1 Quant il leur plaist.
CLOVIS.
Demandez , Olotilde ; à court plaît y Je le feraj.
GLQTU1>B.
Ma re^pi^e donc irona di^aj. Sive i^e vostre 4>r point ne quier^ yajs premièrement vous requier Qn^en I^u le père.vueillez croire Qui saoz fin règne au ciel en gloire ^ Qui vous créa et qui tout fist. Et fjui oncques rien pe nieffist..*. •fteteoez piaur.fepne eréance ,
>
Et voz ydqka! délaisse;^ ,
56 MlrSTÈREi.
Et diSacHmer les vous cesser ,
Car vanitez sont et faintîses. ' ; /..
Mais y sire 9 les saînct^s églises
Qu'avec ars ( brûlées ) et fait destablic,
Faites refaire et restablir,
Et soyez de Dieu fîlz et membre.
Il n'y a pas là ddexordepar insinucUion^ comme le trouverait, tout naturellement, une dame de nos jours: Remarquons <Ju'Esther, devant As- suérus y n'emploie aussi aucun détour :
Ce Dieu y maître absolu de la terre et des cieux , N'est point tel que Terreur le figure à vos yeux. L'Ëlemel est son nom, le monde est son ouvrage....
Glovis répond à sa femme :
D'une chose ci me toa^iei {touchez) Trop fort à faire , ce sachiez. Que j'aoure con Grestien Vostre Dieu ! Je n'en feray rien.
Cependant , comme elle ne tarde pas à mettre au monde un prince, .car nous allons très vite, elle croit avoir pris assez d'ascendant sur le père, pour faire baptiser son fils. Mais à peine Fenfant a-t-il reçu le sacrement qu'il meurt. Quelle douleur mêlée de résignation dans la sainte Reine, qui voit,, par cette épreuve que Dieu lui envoie, son mari plus éloigné encore du christianisme ! CIqvîs, qui attribue la mort de spn fils à hi colère de ses
HTSTÈRES. 57
dieux ^ rend en cpielqfue sorte sa femme respon- sable de la perte conimune qu'ils ont faite. La réponse de Clotilde est remarquable :
Ghier sire , je rens de ce fait
Gnices à Dieu , quant m', fdt digne ,
Qui sui sa petite mesckine (servante) ,
Qu'en sa gloire mon premier hoir {enfant)
 daigné prendre et recevoir. •
Gloyis ne comprend pas trop cette sublimité de sentimens , et toutefois il parait se soumettre à sa femme. Elle ne tarde pas à éprouver les douleurs d'un nouvel enfantement. La sage-femme est ap- pelée^ et^ ce qui peut nous paraître incroyable à nous q[ui nous étonnions que le discret Térence eût presque fait accoucher sur la scène une de ses héroïnes, c'est que Clotilde y accouche réelle- ment.'Nous l'entendons dire a la sage-femme :
Je sens de paine assez , par m'ârae ; H'àmie , en moy n'a ris ne jeu. Aidie2>-moy , doulce mère Dieu , Par vostre grâce ! LA VENTRIERE. (LaSoge^Femme.) Ma chièredame ^ en po {peu) d'espace Serez de voz griefs maux délivre. Ne dites pas que je soie jvre ; Souffrir encor un po vous fault. Je voj que serez sans deffault Délivre en l'eure.
CLOTILDE.
Diex ! quant sera-ce ? Trop demeure
Viergf Mftrîe !
LA VENTRlÈftË.
Hais hui ne vous débatez mie ; Dame , vaz gtsMM maux sont passez. Demandez quel ^nfaafc 9vet y Si lejreB mM.
« GLOTIUDI.
Pi)i9qu'en£sint aj , loué SQÎt Diex , Qupjque j'aie eu. grant destresoe. H'amîe , dîtesHne vçir , est-ee Ou fille ou &lz?
0|i lui dit <jue c'est uif fils, elle répond :
Faites eoueher me (moi) appcriemeftt , St puip qe fik emportei^e^i » Et içrsstienner le fejpe^ > Que je le vueil (i).
Nous voyons l'autorité qu'iellç a pri$e.. Son mari est absent , il est* vrai. QuïiQd elle |i 4ormi ^ et qu'elle a renvoyé la ventrière en lui promet- tant, pour sa peine ^ une de ises robes (car rien n'e^t oublié^ et tous ces détails d'intérieur sont d'une Abrité qui n'a pas vieilli), Clovts, qui revient avec ses compagnons d'armes , dit à Glo- tilde : ' - .
Dame , je vous viens veoir cy ,
(i) Sachez que je le veux^ Ellipse d'une conctston impératU» tirés remarquable.
XTSTbBIS. ** Sg^
Pour savoir de yoslre portée G>ttiinent foob estes déportée, Et' quel enfant avez éa, £t s'A est taillié ne méu i
l)e TÎTre , dame.
4
Clotîlde répond qu'eUe a un fils , quHl est ères- tienne^ let qra'on lui a donné le nom de Glodo- mîre{T). Le père demande k le voir.
GLOTlIiDE.
Vioalentiers , chîer sire , par m'âme. Tsab^ y to^t alez le querre , Et l'apportez ici bon efte , Emmailloté.
LA BAMOISELLE.
Je t<m {fy vais) , madame , en vérité. Yec le^ (fe voici) y monseigneur; gardez. Par (ùjj se Iîma le regardez, Il vous ressemble.
CLOVIS.
Je vous diraj ce qui m'en semble : Je le V07 malade forment. De li ne peut estre autrement , Puisqu'il a recéu baptesme.
(1) DuboSy dans son ffist. de { Établi fsemenl de la Monar- chie française, ne conçoit pas que Cloyis, aussi attacbé à set. dieux que Grégoire de Tours le dépeint, ait consenti au bap- tême de ses deux fils. Nous voyons ici que la chose s'est faite par l'ascendant tout naturel de Clotilde, et par la grande raison que ce qii une femme veut..,. Gombiten de 'questions, soulevées, par de graves politiques, se trouveraîenft ainsi résolues !
6o MYSTÈRES.
Quand CloTis est sorEi , Glotilde ^ livrée sur la santé de son fils à toutes les inquiétudes d'une mère , . d'une épouse et d'une reine , adresse à Notre-Dame une longue prière pendant laquelle nous sommes transportés aux cieux. Dieu, en- touré de la sainte Vierge et des anges , jette sur la mère éplorée et sur l'enfant souffrant un regard de bonté. Notre-Dame et les bienheureux descen- dent vers lui, et chantent un rondel. Ysabel, étonnée du changement subit qui s'est opéré chez le petit prince , et le voyant rire , court à Glo- tilde , qui , effrayée de ce rire même ( de quoi ne s'eflfraie pas une mère!), approche de l'enfant, qui , pour la première fois , paraît , en lui souriant, la connaître.... C'est le vers de Virgile mis en action. Mais qui pouvait, avant Racine,, l'expri- mer dans notre langue? On dirait que notre vieux poète l'a tenté :
LA DAMOISELLE. '
Or véez {voyez) comment il euvre {out^re) Doulcement , madame , la bouche , £n riant : n'a mal qui lî touche ,
Ce tîens^je (J'en suis sûre) , dame.
GLOTILDE.
Aourée soit Nostçe-Dame. Au mains ( au moins ) quant le Roy ci venra , Et en santé le trouvera , N'ara-il de dire raison Que pour baptesme ait achoisou. Que mourir doie.
MYSTÈRES. ' . 6l
Combien cette scène et les détails naïfii qui la précèdent sont relevés par l'iûtéréfe- politique et religieux )
L'action a fait un grand pas vers la ocfnversîon de Clovis , qui en est le but , lorsqu'on vient lui annoncer que le royaume est envahi par les Alle- mands. Au moment où il s'arme pour aller les combattre ^ avec ses chevaliers , Glotilde lui dit :
Ghler sire , Dieu vous.vueille mettre En Yonloir de tenir sa foy, Par quoy nous soyons vous et moj D'une créance.
Un chevalier répond à la Reine :
Le Dieu en qui avez fiance , Ghière dame , pour son plaisir, Acomplisse vostre désir En bon affaire.
GLOTILDE.
Telle besogne puissiez faire Là où vous alez y mes amis , Qu'en honneur et soit chacun mis De corps et d'âme.
On sait quelle influence Glotilde exerça sur la conversion ^ non seulement de Clovis , mais en- core de ses compagnons d'armes.
Tous se transportent sur te champ de bataille ^ où nous les voyons insultés et assaillis par les Allemands y beaucoup plus nombreul que les
6a * mysQpèftBs.
Icâiicsv Coux^i' aont'au mometH d'être yakicus, lorsqu'un ^eketalîer' vioiit oonseiller à Glovis de se recbmmander ««u dieu de Glotilde. Le voi des Francs isKlresae alors au ciel œtte prière :
Sire 9 ImmUepaent te radier voire Qae me .vueîlles donner vittoîre. Je te promet que me feraj Bfiptîser,' et en toy croîray.
Aussitôt les Francs redoublant d'intrépidité^ les Allemands, après un horrible carnage, sont con- traints de céder. CIoyîs vainqueur vient coûter à la Reine par quel miracle lui et son armée ont trion^hé des ennemis , et il lui exprime le désir d'être baptisé le plus tôt possible.
Saint Rémi, archevêque de Reims, arrive au palais > mandé par la Reine. Le dialogue suivant n'a pas tout-à-fait la dignité que nous supposons à de si' grands personnages , mais il ne manque pas de vérité :
GLOTILDE.
Sa y sà , arcevesqne Rémi , Séez-vous ci de coBt^ mi ,
Sans plus débatre.
l'arcevssque.' De moy en si liault siège embatre , Dame , ne me requérez paa ; De me seoir ici en bas «
Me diît «suffire.
Quand il est assib ^ élié lui fJAt qu'dkf Ta mandé parce que son seigneur afaxth de i^nir à hap- tesme. Saint Rémi rend gloire à Bleu. Clovis arriTe'ayec ses chevaliem. L'archeTéque le salue au nom de Jésus-Christ.
Que yûtts m'avi» faîct de Jhésii , Sire , car il m'a moult valu , Dont jamais ne l'oblieray»
Il témoigne à saint Rémi le désir d'être instruit par lui dans la connaissance de la religion. C'est ici que la scène pouvait être extrêmement origi* nale , si l'auteur nous avait montré les efforts du prêtre pour faire ant-éirdàtts l'ftipttt du christia- nisme ce hktbi&re qui> au récit que lui &i$âit saint Rémi des tortures eitercées sur Jésus pal* les Juifs^ s'écariai t : Que nétais-je là wec mes Francs!., . Mou- vement plein d'intérêt et de vérité ^ où Clovis au- rait pu s'appuyer de l'eciemple de saint Pierk^é cou- pant l'oreille d'un Malcbus...., l'auteur a reculé^ mëmedevanl le md que noni acokiser^ré l'histoire. (Sovis «6 ccMittotedô répondre à uni^g dîscourè de saint Rémi :
l^ere saint , -voulentiers t'escoute , Et ctèy poiit Wây cetjùfe tù dis,
A ses compagnons d'armes :
9
Se^^eurs , alsseirtte-votis au* dii
64 MYSTÈRE».
Que ce «aint home ci nous bit. ^.
Prenons touz baptesme de fait ^ Et soit chacun bon Grestien. Plus noble fait , je vous dy bien , Ne pouvons prendre.
Le premier chevalier dit qu'il veut quitter les dieux mortels pour le. Dieu que prêche Rémi. Clovis demande à être baptisé sans plus attendre :
l'arcevesquë. Sire , je feray bonnement Vostre plaisir et loing et près. Or çà , vez ci les sains fous près ;
0
DespouiUez-vous.
CLOVIS.
Tout en l'eure , mon ami doulx , Me devestiray de cuer lié (de bon cœur). Or çà , vez me ci {me voici) despoullié ; Qu'ay plus à faire?
L*ARCEVESQC7E.
Pour vous nouvel homme refaire Faut que vous mettez ci dedans.
Clovis entre dans les fonts baplismaux , car les Chrétiens des premiers siècles avaient pris cette cérémonie au propre; nous n'en avons guère conservé que la figure et ces façons de parler : dépouiller le vieil homme, se lai^er du péché, etc.
En ce moment un pigeon apporte du ciel une fiole qui contient une liqueur odorante. L'ar- chevêque interprète ce miracle comme une preuve
MTSXi^RSS. 65
de la force que, le Ciel veut donner au roi qui doit en recevoir l'onction (i).
Avant de commencer la cérémonie, l'archevê- que adresse au Roi ces parolçs :
Dites-^moj se vous renoncez Au Sathanas? «
GLOVJS.
J'y renonce , n'en doubtez pas ,
Sire , pour voir (vrai), l'argsvesque. Il me convient aussi savoir Se à ses pompes et à ses hit , Comme bon crestien parfàiz ,
Vous renoncez.
CLOVIS.
J'y renonce.
l'arcevesque (aux cheçfaliers). Seigneurs , il faut, ce vous dénonce , Changer li son nom de Glovis. Comment ara-il nom ?
«• CHEVALIEA.
Loys; C'est biau nom , sire.
(i) Cette onction fat aussi pour Clovis celle du sacre, comme le prouve le Testament de saint Rémi, dont l'authenticité (con* testée, il est vrai, par D. Rivet, mais reconnue par Mabillon, Du Cange et Ceillier) ne peut, selon nous , être mise en doute. Qu^t au miracle de la sainte ampoule, Grégoire de Tours n'en dit rien , nous ferons comme lui. Il ne dit pas non plus que dotilde fût à la cérémonie , et l'on verra pourquoi elle n'y était pas. Mais cette colombe, qui semble la remplacer, plane sur toute la scè^e , comme le bon génie de la France qui apporte du ciel à Clovis Fhuile sainte, la plus propi*«à l'adoucir.
5
66 Miri^REs.
Lojs , croiz-tu eti iiostre Sire Dieu le père y di4e boti erre , Qui créa le ciel et la terré , Et toy et mby ?
GLOVIS.
- Oil , voir, sire , j^ le croy, Gertaioement.
L'interrogation sur les autres «articles de foi continue , et Clovis répond :
Tout ce croy-je e«tre véritable ,
Eît n'en doubt point. l'argeyesque. Que me reqnier-tu sur ce point?
Di-m'en ton esme.
CLOVIS.
Je requier avoir le baptesme De sainte église.
l'argeyesque. Çy Taras. Çà, je te baptize Au nom Dieu le père et le Filz , Et le Saint-Esperîl aussi.
La cérémonie ' terminée , rarchevé€[u« dit aux chevaliers d'envelopper le Roi de la tête aux pieds^ xTuH drap linge à mestier^ et de le porter ainsi dans son palais. Il ajoute , en finissant l'ouvrage :
Mes clers et moy vous suîverons > Et en louant Dieu chanterons , Qui par sa gracie a si ouvré {opéré) , Pour sainte Église a recôUvné
Si BoUe chfunpm. Or sus > Chantons Te Deum Umdamus,
11 pourra être intéreS3ant de comparer le dia- logue précédent à celui qua M- de Lamartine éta- blit dans son Chant du Sacre, eolre l'archevêque de Reims et Charles X.
Que d'autres rapprochemens à faire : entre cette monarchie qui s'élève , appujée $ur la reli- gion^ au V* siècle, et qui s'écroule au xix*^; entre le premier sacre qu'ait vu la France^ et le dernier peut-être!...
Sans rappeler un passé qui n'est plus , recon- naissons néanmoins ce qu'il avait de bon : la céré- monie du sacre ne fut pas instituée seulement dans l'intérêt des rois, elle le fut aussi dans celui des peuples (Bossuet, Polit, tirée de VÈcrit.-S.^ liv. V^ chap. 7). J'avoue que cette idée n'est pas exprimée très clairement dans le drame que nous venons d'examiner; mais il existe à la Biblio- thèque de l'Arsenal un autre Mystère manuscrit, in-fol., 274 > \ïi\^XxAkSainct-^emi. Cette pièce, à peine lisible, et qui ne porte aucune indication, est d'une faiblesse telle que je ne l'eusse pas men- tionnée, *i l'auteur anonyme, qui, je crois, était un prêtre , ne s'élevait tout a coup à la hauteur de son sujet, dans ces instructions'de saint Rémi h Clovis :
Vous devez zsmxt . Et le iiietez inea ea ménism ,
68 MTSTÈIIES.
Que le filz de Dîea proprement (en personne')
Venra au jour du jogement
Jugier les bons et les maulvaîs.
Là portera chacun son bas ;
Là sera gardée équité ,
Et déboutée iniquité.
Du juge nul n'appellera.
Qui ces articles ne croira ,
Il cherra en perdicion....
Or aiez cogitacion
De ce roiaume gouverner,
De voz subgétz bien ordonner,
Et de si bien garder justice
Que le roiaume ne périsse ,
Car quant justice y périra ,
En grant péril roiaume jra.
Ces vers sont excellens^ quoiqu'ils ne retracent pas encore tous les devoirs d'un roi , comme ceux du grand-prêtre dans Athalie^ comme ceux-ci de M. de Lamartine, dans le Chant du Sacre :
l'arghevjbque. Connais-tu les devoirs que ce titre t'impose? Oses-tu les jurer ?
'LE ROI.
Que Dieu m'aide , et je l'ose. l'archevêque. Quels sont-ils?
LE roi; Proclamer et défendre la loi , Récompenser, punir, vivre , mourir en roi ; Aimer et gouverner co0kme un pasteur fidèle
! t
MTSX£R£S. 6g
Ce saiut troupeau que Dieu confie à ma tutèle , Être de mes sujets le père et le vengeur.
M. y. Hugo a fait aussi ^ en i8sà5, sur le Sacre de Charles X ^ une ode où Clovis intervient , mais qui n'est pas en dialogue.
Je n'ai pas parlé de deux tragédies de Clovis, l'une reçue, l'autre représentée au Théâtre-Fran- çais, et toutes deux imprimées, mais dont les beautés, souvent classiques, sont aussi peu compa- rables au Baptême de Clovis que l'Apollon du . Belvédère à la statue de saint Christophe. Les honorables auteurs de ces deux ouvrages ont choisi d'ailleurs ime autre époque que celle du baptême, dans l'esprit duquel il n'eût pas été facile de faire entrer, il y a quinze ans surtout , un parterre aussi indiJBTérent que le nôtre.
On ne peut dire qu'il en soit ici de la peinture comme de la poésie : le baptême de Clovis a été le sujet de nombreux tableaux et d'anciens monu- mens de sculpture; mais aucun, à notre connais- sance, ne donne la scène de l'immersion dans le la- mcrum et de ce drap (figuratif sans doute) dont le néophyte était enveloppé. Il est probable pourtant que la cérémonie s'est faite comme dans notre drame. On nous dira que saint Rémi a pu déroger à une coutume qui n'était pas générale , et que , eu égard à la saison ( i ) et au grand nombre des
(i) a5 décembre , veille de la Noël; cest ce que nous apprend une lettre intéressante de saint Àvite à GIotîs.
yO MYSTERES.
convertis, Clovis & pu fort bien, avec ses trois mille guerriers, être baptisé par aspersion. Mais Grégoire de Tours , notre seule autorité , ne le dit pas. Il se trouve, il est vrai, dans son manuscrit une lacune, signalée par D. Ruinàrt, après ces mots : (( Le Roi demanda le premier à être baptisé par le pontife (i)->) B/Êis immédiatement après cette lacune 9 l'historien continue : u Le nouveau (( Constantin s'avança vers le laifacrum pour y {< efiàcer jusqu'aux traces de son ancienne lèpre. (( Quand il fut entré dans 1^ baptistère , le saint « évéque lui dit éloquemment : Baisse humblement .« la tête y Sicambre. Adore ce que tu brûlais^ et « brûle ce que tu adorais. Le Roi, ayant alors « confessé un Dieu en trois personnes, fut bap- « tisé au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, (( et oint du saint chrême , avec le signe de la « croix (a), »
Rien de plus , j'en conviens ; mais cette phrase et ces mots ad baptismufn , sur le senç desquels on n'est pas d'accord (5) , ne se trouvent-ils pas
(i) Rex prier p&poscii st à puniras baptisatL (3} Procéda fiovus ConsUmtinus ad lavuerum^ deleturus leprce veteris morbum. Cui ingresso ad baptismum sanclus Dei sic infii ort feucundo ; Mills depone colla, Sicarhber, Adora quèd inCendtsUy incende ifuâd adorasU, Rex, omnipotentem £^um m irinHaêe confessus, bapUsaius est in nomine Fatris, Filii et Spiritus Sancti; delibutusque sa^ro chrismate cum si- gnacijlo crucis Christi. (Grcg. Turoo.)
(3) Da Gange, Gloss. med. et inf, lat., dit que Bapiismus ou
MYSTà&iiS. * 71
e^pHqués et développés dwif notre scène ? Si le saint évéqne de Tour^ tr qv^ devoir jeter un voile sur le bain sacré, Je poète plus libre, et qui sQinble ^Yoir eu ^t^ rep^eignemens particuliers sur ce fait, s'est plu à l'exposer dans toute sa nudité^ en se privant, ai|x dépens de son drame, de l'avantage d? faire iptaryenir h Heine dans cette grande cérémonie, objet de Ions ses voeux.
Enfin dans le Sainci^Rerm de la Bibliothèque de l'Arsenal, quoique le baptême de Glovis y tiei^ne fort peu de place , on peut lire ppurtant ces mots naïfs :
Sire arcevesque , nous lavez Corps et âme dedans ces fons , Pour nous garder d'alcr à fons D'enfer, qui tant est ^ doubler.
Nous ne nous arrêtons pas sur ce dernier drame ; n^is ji'auteuF du premier suit les faits connus 4yee ime exactitude qui devra lui dpnner quelque autorité près des écrivains et des artistes qui désor- m»U s'ocpupenont de cette époque intéressante 4e notre histoire. Ce n'est pas que nous préten- dions ôter aux peintres et aux poètes , pictorihus atque poeiis^ les licences que l^ir accorde Horace; ce a'4sst point nous , certes , qiii reprocharons à
SapUsierium «ignifient tant&t la piscine sacrée , tantôt le lieu où elle |ét9it placéfs.
^2 MYSTÈRES.
M. Abel de Pujol d'avoir habilement éludé la dif- ficulté dans son beau tableau du baptémedeClovis, et d'y avoir si bien placé Clotilde.
Passons à d'autres drames du même manu- scrit. , '
Nous avons dit que plusieurs sont accompagnés d'un sermon en prose, ordinairement étranger au sujet. Dans le miracle de Jean le Palu^ par exem- ple, le saint commence par une prière à Dieu, et
ajoute :
•
II est meshuy temps que je tende A aler oïr le sennon Que doit faire maistre Simon , Soubtilz y si com l'on m'a conté. Bien à point vien , il est monté. Je vueil ici prendre ma place Avant que sa prière ({7) face, Ne qu'il commence.
Ici se trouve un long et froid sermon sur Marie, sans aucun rapport au sujet, qui est plus froid en- core et plus obscur que le sermon.
On en peut dire autant de la pièce ^intitulée : « Comment Nostre-Dame garda une femme d'estre arse (brûlée). » Une femme, en sortant d'un ser- mon , a , dans un égarement inexplicable ^ fait assassiner son gendre. Â peine a-t-elle cdmmis ce crime, qu'elle va s'en accuser à un bailli; il la condamne à être brûlée vive. La Vierge la sauve. On sent combien il était aisé de lier ici le
MYSTÈRES. 73
sermon à l'action > si c'eût été après l'avoir ^1- tendu ^e la femme coupable , éclairée sur son crime ^ en. eût été faire l'aveu.
Mais l'auteur avait là , sous la main^ quelque ekose de bien autrement dramatique ^ un mouve- ment sublime y comme nous Talions voir dans l'analyse de la pièce suivante.
« D'une femme nommée Théodore qui pour son (( péchié se mist en habit de homme , et pour sa (( penance faire , devint moine et fu tenue pour « homme jusques après sa mort. »
Une jeune femme , Théodore , en l'absence de son mari , s'est laissé séduire par un amant; et vit en sécurité dans l'adultère > quand on vient lui parler d'un grand prédicateur. Elle se rend à son sermon^ auquel l'auteur nous fait assister aussi. A peine l'a-t-elle entendu , qu'elle s'écrie :
Qu'ay-je fait ! j'aj mon mariage Brisé y et à perdîcîon Mis m'âme , et à destruccion Ma biauté , mon honneur, mon corps. Ha , très doulx Dieu miséricors ! Gomment ay-je t^ié si surprise ! Lasse {hélas) l lasse! à tort m'en avise ; Certes du dueil morir voulroie. Lasse ! jamais jour n'aray joie , Et à bon droit !
Ces triomphes de l'éloquence chrétienne n'é- taient pas rares dans les temps de foi vive et pro-
I
L
74 MTSTBRS&.
fonde. M. Saint «Marc Girardtn racontait l'an dernier k son conrs de poésie française, (ju'au xvi* siècle y un Messinois, coupable d'adultère et d'empoisonnement ^ entendant de la bouc)ie d'un orateur chrétien les châtimens réservés dans l'autre monde aux crimes qui n'ont pas été expiés dans celui-ci, se leva épouTanté, et fit à l'auditoire étonné le terrible aveu de tout ce que lui repro- chai t sa conscience ( i ) •
Comment trouverions ^ nous les discoura qui ont obtenu de pareils succès? Hélas ! plus que fai^ blés peut^tre : nos esprits sont si forts ! J'ai sous les yeux tout le saïuon qui vient d'opérer en Théodore un si grand changement : si je le trans- crivais , je ne douta point que les trois quarts de mes lecteurs ne le traitassent de capucinade. U n'y a point \kf en effet , de ces peintures effrayantes de l'adultère, et moins encore de ces menaces, comme celle que se permit un jour un mission- naire de lancer sa çalptte à une pécheresse qu'il ne désignait pas ; mouvement oratoire qui fit baisser la tête à toutes les femmes; ce qu'inter-
(i) Je lis dans V Histoire de f^aUtuienn^s , peir d'Outreman , p. 172 : « L'an 1439, le 93 febvrier* vint à YaleoMt^wies un pré- dicateur renommé de Pprdrç de Sai^t-Fra^çois ... il prescba six jours de suite sur le marché de la dite ville , avec telle effi- cace et succès , que Ton vit brûler par monceaux les tables, à jooer, les cartes et les dez ^ deschirer et jeter au feu )es atours des femmes que Fou appeloit hànetons , et les souliers à poinctes que l'on nommoit poulaines; si bien que Tusage en Cnt aboly. )t^
prêta le malin sei^nonaire comme un aveu géné- ral et public.
Ici rien de semblable. Un simple éloge des vertus, de la pureté de Marie. Seulement, ces ' quelques mots où Ton pourrait voir un reproche indirect ; (c Marie ne fut ne legiere parleriesse, « ne joueriesse, ne chanteriesse, ne de laides pa- (( rôles amaresse , comme sont plusieurs» « . . »
Combien l'âme de Théodore devait être heu-* reusement {«réparée par un Miracle de Nostre^ Dame y et ouverte à la grâce, pour que des traits aufisi ]^rs y pénétrassent si avant !
•Se jugeant désormais indigne d'approcher du mari qu'elle a trompé , et ne songeant qu'à se ca- cher et à mater son corps ( la religion avait déjà ses lavallière) , elle se dépouille de ?ses ornemens dont elle était si vaine , et de ses cheveux même. Résolue de faire pénitence, pour échapper à toutes les recherches , elle prend des habits d'homme^ et, après avoir quitté le toit conjugal, adresse ces adieux aux olijets qu'elle laisse, et recom- mande au Ciel son époux :
Hostel et meixbles,' je tous laîs.
Mes amis touz , et clers et laîs ( laïques^ ,
Le meudre {le moindre) aussi com le greigneur,
Goniant (Je recommande ) à Dîe^ nostre Seigneur -,
Hais sur touz , par espécial , ^
A Dieu , mcMi chîcr seigneur loyal ,
Qui vaos et moy ait en sa gatde.
76 MTSTÈRES.
O douce mère Dieu , regarde En pitié ceste pécheresce , Et prie toB filz qu'il m'adresce Et me sequeure à ce besoing. De mou pais sui jà si loing !... Si 9 que je sui toute esbahie.
Elle aperçoit une abbaye d'hommes ^ et à la faveur de son travestissement , va s'y présenter et demande si Ton veut l'y admettre. L'abbé^ qui ne soupçonne pas son sexe, après quelques ques- tions y la reçoit en qualité Ae frère mineur y chargé des commissions au dehors. On la voit remplir par humilité les emplois les plus bas , et l'on assiste en même temps au désespoir de son mari , qui la cherche en vain dans son hôtel. La disposition du théâtre , qui , comme nous le verrons , repré- sentait plusieurs lieux à la fois, permettait ces rapprochemens intéressans. L'auteur n'exprime pas mal dans les vers suiyans la cruelle irréso- lution du mari :
r
La suiveray-je ! que feray !
Oil voir {oui certes) ! mais où iraj?
Las! je ue scé de quelle part {quel côté).
Le cuer de dueil pour li {pour elle ) me part.
Gonfortez-moj, biau sire Diex !
Dieu lui envoie alors lange Gabriel y qui lui dit d'aller au chemin du Martyr Saint-Pierre et Saint^ Faul^ s'il veut voir encore sa femme. Pendant
MYSTÈRES. 7-7.
qu'il se dirige vers l'endroit qui lui est indiqué , Tbëodore, qui a reçu du supérieur l'ordre d'aller chercher à Rougevàl de l'huile a brûler^ dont les moines ont besoin , s'arrête , fatiguée , au milieu delà voie du Martyr. Qu'aperçoit-ellel... Laissons- la parler :
Lasse! je voj là mon mari. Je croy pour moj est moult marri , Car je le yoj pensis et morne. Ne scay s'il vault miex que (je) retome , Ou qu'en passant à li me monstre.... Saluer le yueil en passant. Monseigneur, Dieu le Tout-Puissant Joje vous doint (donne).
LE MARI.
Âmen, dan moine, et si pardoint (qu'il pardonne) A vous et à moj les péchiez Dont les cuers avons entecliiez £t enlaidiz.
THÉODORE.
Ha ! mon bon mari ! Gomme en diz Et en faiz , de nuit et de jour, Je travailleray de labour. Afin qu'eschaper le meffait * Puisse que j'ay contre toy fait Et concéu.
C'est après s'être éloignée de son mari qu'elle prononce ces regrets; car cette scène ^ qui pouvait être si touchante, se termine ici. Le malheureux époux ne doit plus voir sa femme que bien long-
«7^ M y STÈRES.
temps après ^ et dans qiiel état! Cependant ^ à peine l'a-t-elle quitté que Dieu envoie dire , par un autre ange > au désolé mari que ce moitié à qui il a parlé est sa femme même. Le malheureux se dottneau diable ; et cette scène^ qui n'a pas d'autre résultat ^ semble peu digne de la majesté divine , et contraii*e au précepte d'Horace lui-même, qui ne veut pas. qu'on fasse intervenir un dieu, nisi dignus vindice nodus. . . .
Cependant Théodore, obligée de séjourner à Rougeval, dont Tabbaye était assez distante , à ce qu'il paraît, a bien innocemment séduit par sa jolie figure la fille de l'auberge, qui, la croyant un homme, vient, sans façon, la requérir d'amour. Théodore , indignée de cette impudence , la re- pousse. La demoiselle, déçue dans ses avances^ jure de se venger, et ne tarde pas à en trouver l'occasion : sollicitée par un de ses amans , elle lui cède et devient mère. — Et de qui cet enfant? lui demande son père. — Pe frère Théodore, répond -elle. — Grand scandai-^ dans Lander-^ neau ! L'abbé en est informé par Fhôte lui-même, qui apporte l'enfant à l'abbaje, et dit goguenar- dement au père abbé, en lui présentant le marmot :
Dans abbés (maître a^bé) , qu'ici voj présent^ Tenez, recevez ce présent Que vous apport. l'abbé. A moy, mon ami? c'est k tort ,
MTSTÈRBS. ';()
Porte2-le ailleurs. Vmis estes niées ; En (ici) ne sommes-itous pââ notricé»
D'enÊins petîz.
l'oste. Vestt^ ikioine à tnôn paiû fetiï L'a fait ^ que le dyable j ait part ! Si (ainsi) demourra ^ se Dieu me gaki ,
A l'abbaïe.
l'abbé.
Vous me faites toute esbaye La pensée , et estre en tristesôe. Pour Dieu ! dites*moy lequel est*<e , CTe V eelez ore.
l'0ST£.
C'est vostre moine Théodore. Or le gardez !
L^ABBÉ.
Ha Théodore !... Or regardez • Le bôntagé et le gtant anui Que par tous avoni au jour d'ui.... Voiremeàt dit«on voir (vmi) : l'abbit Ne fait pas le religieux. Comment avez si oultrageux £sté , biau frère !
THEODORE.
Meirci , tùerci , douk abbéâ père , Mëfrci , merci I
l'abbé. Vous l'arez , quelle vez la «î ( /«i/e que la v^ei) : De céens vous bouteraj hors , Si me soit Diex mîsériqors ! £t vostre enfant emporterez ; Autre merci de *moy n'arez»
8o MYSTÈHES,
Tenez , de céens tost yssiez ; Alez , et si le norrissiez De nous bien loing.
Théodore prend sur elle l'enfant et l'infamie dont on la charge ^ et se garde bien de se justifier. C'est là le sublime de l'humilité^ de la pénitence chrétiennes. Vous ne trouverez rien dans l'anti- quité profane de comparable à cette situation , qui n'est point une fiction sans doute : quel homme aurait pu deviner tout ce qu'il peut en- trer de tendresse et de dévouement dans un cœur
■
de femme ouvert au repentir? Mais quel homme aussi , si ce n'est Racine peut-être^ eût exprimé les sentimens que nous allons voir indiqués du moins dans le vieil auteur?
Théodore est chassée de l'abbaye , portant son enfant; car c'est déjà le sien^ elle sera sa mère.... Mais comment le nourrir^ l'abriter? Voilà la faim et la nuit qui pressent. Et elle est sans secours! et aucun moyen d'en gagner ! Eh bien > elle en va demander. Malgré l'orgueil de sa naissance et de son rang^ elle ne voit plus ^ à l'exemple de Made- leine , elle ne voit plus que sa faute et le Dieu qui pardonne. Ecoutons-la y malgré le langage parfois informe du poète , écoutons-la !
Confortez-moj à ce besoing , Fontaine de miséricorde! Car je voi.bien et me recorde
UTSTàaBS. ;8f
Que ceBte fortune perrerse Qni ainsi me trébuche et verse Me vient à cause du méfiait Qu'envers mon bon seigneur aj (ait.... Tout je prenray en pacience, Touz les mescfaiefs qui me venront ; Jà si grans estre ne saront.... (i)
Elle aperçoit un aotrè qui pourra , h nuit , lui .servir de refuge , et dit à son enfant, comme s'il pouvait Tentendre ^ qu'elle le nourrira, .
Et Dieu , s^l li plaîst , parfera
Ce qui à par&ire j sera (2).
A ces gens m'en vois {je vais) demander,
Puisqu'il me convient truander (3) !
Donnez à ce povre pécheur,
Pour l'amour de nostre Seigneur,
Et à ee petit orfelin....
Voilà le rôle où elle Ta descendre. Mais voyez- vous ici les rebuts et les railleries du monde pour un moine coupable ? et cette fsiusse pitié pire que
(x) Je ae sanroii avoir tant de honte en partage , Que je n'en aie encor mérifé davantage ,
dit, dans MoKère , un misérable couvert du masque de l'humi- lité <;hrétienne.
(a) 'Paiions'notre devoir, et laissons faire aux dieux.
C0RHXILX.1.
(3) Que ce mot ignoble , qui nous manque, est ici énergique! Et que de charme et d'intérêt dans les vers saivansoù elle semble •'essayer!...
6
83
*
le mépris? £k bien, des aonées entières dans Tignominie, dans k Ëitigne et le traTail donl elle noioTit son enfint, elle endure tout. L'Es[Nrit tentateor Tient loi-même^ en personne^ dans une scène qui pouvait être mieux , lui proposer de la délivrer de ses maux : frappante all^m'ie! La Chrétienne résiste. Quand enfin sa résignation est au comble , les cieux s'ouvrent , comme pour con- texDfiet, suivant la pensée d'un ancien, le plus beau spectacle que la t^re puisse o&ir aux cieux : l'homme (mais c'est ici quelque chose de mieux , de mieux même qu'OËdipe), une faible femme triomphant du malheur. Jeûnais rien d'humain ne mérita mieux Tiotervention divine; nous nous sentons transportés sans effort au milieu de la cour céleste : « Voyez-vous, dit Marie au Dieu, au Père des affligés , voyez - vous le poids de tribu- lation qui grève Théodore,
Et si , bégninement le porte Pour Tostre amour.
« MeZf répond Dieu a sa mère, aiez conforter Théodore. »
Notre-Dame^ accompagnée des anges, et dans un rayon lumineux , apparaît à la femme forte. — a 0 qui estes-vous ! » lui dit Théodore ;
Qui estes-* vous , dkes-le-iBoj. De la graat biauté qu'en vous voy Ai grant merveille.
HTSTÈRSS. 83
Marie se nomme, console son amie, et disparaît. Théodore se tait, et demeure sans doute en ex- tase, pendant que des cfaants se font entendre : c'est le cbœiir des anges , que le poète qualifie Rondel à ^oûf bien mélodieuse.. La poésie anti- que est ici retrouTéei a^ec tout ce qu'y ajoute de sublimité le ckriscianisnie.
Cq>âidant lefUs de Théodofre (c'estainsi qu'on le nomme) commence à se déTdopper, comme nous Talions Toir :
UL FiLz vaéoDoaE. -
R^ardez , moa pèic , une pome : Est-elle belle?
TKioaOBB.
Cil , mon enfiint. Dont vient-elle ? MoBstre-la , ^à.
. LE TIVL.
Regardez celle feme-là ;
En nom Dien {au nom de Dieu) , si me l'a donnit, Et ««eore en araj, se dît , Une après hier.
THSOOO&S.
Or te siez cy, mon enfant chier,
Et fai en ton ^ron les noces ^ ^
VezpKîi {voici) de pain denx pièces grosses,
Tiens.
Ce dialogue , si vrai^ ne sie rattache pas à Fac- tion. On a pu croire un moment que cette femme qui avait donné la pommé à l'enfant était sa mère ; mais non ^ il n'en est plus question : elle a fait
84 MYSTÈRES.
son rôle , et mérite bien le mépris où rauteor la laisse.
Sept ans se sont passés depuis Fexpnlsion de Théodore. L'abbé^ informé de ses sonCfrances et de sa résignation dans le misérable gîte qu'elle habite, la rappelle an couTent, de Fareu de ses frères, et lui dit que, touché de sa patience, il le fera moine , ainsi que son fils« Théodore se jette à ses pieds pour le remercier, Fabbé continue :
Mes frères , sanz arrestoison Gest {cet) enfaot con moine vestez. Pois vneil (je veux) qu*à lettre le mettez, Et je vous ordene son maistne. Or vueillez en li peine mettre Par amour, firère.
PAEMIER MOINE.
J'en feraj mon pouvoir, bian père , Je vous promet.
Théodore est enfin au terme de ses souffrances. Dieu la rappelle à lui, elle l'entend, et, avant d'aller recevoir sa récompense, elle a{^lle en secret, au milieu de la nuit, son fils d'adoption, l'embrasse tendrement et lai dit :
Je te pri , dès ores mais , pences De servir Dieu dévotement , Et de Élire ton sauvement.... Et aies le cuer pur enfin. Je suis de ma vie à la fin; Pour ce , te fas-je ce cornant.
MTSTÈRJSS. 85
Mon enfant , à Dieu te commant Qui te vueille aide et père estre. Sire, en voz mains vueil rendre et mettre Mon esperit.
Elle expire, et l'enfant > effirayé de sa perte, s'écrie :
Las ! las ! seraj-je orpbelin filz I
Mon père , estes-vous trespassez !
«
Tout à coup l'aurore se lève, et l'abbé, qui ne croyait pas même Théodore malade, accourt, assemble ses frères , et leur fait part d'une vision qui pendant son sommeil l'a frappé : transporté dans la cour céleste , il vient d'y voir des fêtes , une noce que les anges y préparaient avec une magnifi- cencedont il n'avaitaucune idée. 13 ne femme long- temps calomniée , couverte d'infamie , mais en ce moment rayonnante de grâce et revêtue de gloire, allait être couronnée ; et cette femme , et cette reine n'était autre que Théodore. « D'o& vient, se demande-t-on , que Théodore n'est pas levé? » Son absence appuie les conjectures que l'on com- mence à faire , on court à sa cellule , on rencon- tre l'enfant : « Qu'as-tu? » lui dit l'abbé. Et l'or- phelin répond :
Sire , qpie j'ay assez perdu.
Mon père à moy dre parloit , , 4
Et m'accoloit et me baisoit ^
86
Et pribît si tié» doaleemtnt , De penser à non savvcnient , Et îl est
La yérité se découvre de plus en plus, lorsque rhomme qui peu! ëclaircir tcms les doutes^ l'époux de Théodore^ arrive à point marqué; et icî^ pas d'invraisemblance : le Ciel conduit tout. Dans son désespoir^ le mari se jette^ en présence des moines^ sur le corps de sa femme , et s'écrie :
Ghière Théodore ! eonment T'es-tu vers moj si longuement Gelée , quant céens estais ? La grant amour dont tu m'aimois Que peut-elle estre devenue? Dîen, ce semble, la m'a tolue {me Ta âtée), tk l'a prise à soj de tonz poms. Las ! je do|^ bien tortre mes. pokis y Edb damer sur to j derrecluef . Suer {nuL soeur)^ y tu m'as mis à gtant meschlef Long-temps , et tolu la leesce (joie ) ; S^ùs or double ci ma tristesce , Quant te voy mOrte.
(( Sire^ lui dit le premier moine ^ vous devez plutôt être eu joie ; »
€ar tant a fiât la bonne dame , Que je tieng qu'en gloire est son Certainement.
LE MAJU.
Ey pour Dieu! ditesHRBoj comment Elle a vescu ?
MTSTÈR£8« 87
Gomment dites elle a vainèu.
Et il raconte ses ▼ictoîres sur Forgneîl , sur le monde ^ sur elle-même. Cette réplique:
Dites comment elle a vaincu !
serait justement admirée dans Corneille.
Lie récit de l'abbé touche si profondément le imri de Théodore^ 911'il fait le sermen»! de con- sacrer à IHea le res4:e de ses jours dans' le» lieux saints où* sa compagne est morte. Les rdigi^ix qui entoviremt le corps entononoit^ non un chamt de deuil y mais le ckant de Tictoire , te Te Deum, et la pièce finit d'une manière aussi scJennelle que tacbehante.
Si l'on eaccqpte quelques scènes peu digne» du sujets l'ouvrage pourrait être au^urdi'hui' traduit a^vec des déreloppensenS', et représenté.'... Mais où? Sur Kin tkéâtre tout profane, produirait -il l'effet tpd'û a dû prodoôre dani u» eouYênt y dans le couvent même peut-être on l'action s'était passée? Ce n'est ici qu'une conjecture, et twal- heureusement nous n'avons rien découvert qui pût l'éclaircir. Le village même de Rougei^al ne se trouve dans aucune géographie ancienne ni mo- derne. QuantàThéodorç, son nom pourrait bien être supposé , mais son aventure ressemble beau- coup à celle de. sainte Marine ^ rapportée dans la Vie des Saints de Godescard.
1
88 inrsTiRES,
Le même manuscrit contient une autre pièce un peu gaie y qui n'a guère de rapport avec celle- ci^ et paraît avoir été faite plutôt pour un château que pour un couvent.
L'action se passe dans un monastère de femmes. La supérieure a fait prier le frère Gautier de venir prêcher au mousiier. Fendant qu'en l'attendant die dit ses heures avec ses religieuses ^ son neveu, qui est amoureux d'une des nonnes, vient au cou-^ vent avec son écuyer, sous prétexte de voir sa tante , mais dans l'espoir d'avoir un entretien avec la jeune personne dont il est épris. Au moment où il croit toucher au but de ses vœux, le précheuar arrive, et l'impatient chevalier se voit contraint d'entendre jusqu'au bout le sermon. Quand enfin il est terminé, ce Je suis mort ! » se dit-il à lui- même ; car il trouve le sermon assommant , tandis que les religieuses et la supérieure , par un con- traste aussi plaisant que vrai (tout est relatif), se ré- crient sw* la beauté du sermon, qu'elles trouvent trop courte L'abbesse , s'adressant à la deuxième nonne, celle que le cheyalier aime et qui est pure encore , lui dit :
Et vous , ma doulce amie chière , Avez bien oj (oziF) ce pnidome ? S'il estoit cardinal de Rome ! Sa ! il dit de belles raisons. Benoist soit le jour qpi'uns telz hom» De femme naist !
MTSTiRES. 89
II* NONNE.
Oil , madame ; Diex li laist Parfaire le bien qu'a empris , Car d'amer Dieu est moult espris , Selon m'entente {mon entente).
Demeurée seule > la jeune nonne se met à ge- noux devant l'image de Notre-Dame, à qui,- comme elle le dit , elle a dorme corps et âme. Le chevalier, qui vient interrompre sa prière, lui fait une déclaration, quUl termine ainsi :
Or me'soit yostre amour donnée ^ Très doulce amie.
!!• NONNE.
Sire , d'amer n'ay nulle envie , Fors que Dieu et sa doulce mère. Certes l'amour est trop amère Dont ci endroit me requérez. Ce n'est pas ce que vous querez , Sire , pour voir.
Piqué de cette réponse , le chevalier lui offre son anneau, et lui promet , si elle consent à ses vœux, de la faire grande dame. La nonne lui répond que ses faits ne la touchent, pas plus que ses dits, et elle le quitte avec un mépris marqué* Le chevalier désespéré dit à son écuyer qu'il n'a jamais rien éprouvé de tel :
Autres femmes ont cuer de plonc y Mais elle l'a de fer trop forte
i
90 MrSTÈRES.
Qaant je n'y pois trourer coofort ^ Ne saj qne face.
On croît entendre, à quelques mots près , nos Dorantes. L'écuyer, qui semble le père de tons nos Frontins, répond à son maître qa'îl ne doit pas s^efirayer des reftis de la belle, et qu'elle finira par se rendre à son amour.
En eflfet, la jeune personne, informée du rang de celui qu'elle a refusé, vient lui dire que, s'il consent à Fépouser, elle pourra le suivre. L'a- mant enchanté promet que, dès la nuit, il vien- dra la chercher, si elle veut se rendi*e au lieu même où ils sont. Elle lui en donne la promesse et sort.
L'heure du rendez-vous arrivée, le chevalier s'y trouve avec son écujer; on attend que la jolie personne s'y rende, lorsque la Vierge, qui la pro- tège, exprime aux anges son inquiétude de voir sa bien-aimée succomber, si Dieu ne la secourt. Pendant que les anges chantent un rondel^ pour iioplorer l'aide du Ciel , la jeune fiUe arrive , et , avant de se jeter dans l'abime du inonde , ouvert devant elle , elle a la pieuse idée de s'agenouiller à la chapelle de Marie , ouverte également a ses yeux. Quand eUe a prié, elle se lève : et que voit- elle? La statue même de la Vierge ,
Si droit au travers de cesl Imiîs {ceite porte) y Que nullement passer ne puis ,
MTSTÈRBS. 9 1
se dit-elle. Friqppéede ce miracle ^ elle retourne à son dortoir, non sans quelque regret.
Le cheyalier^ las d'attendre en Tain y dit arec dépit à son écuyer :
Voirement , qui en femme met Son cuer, bien le doit-on blasmer, Car on y trouve moult d'amer.
 peine a-t-il dit, que nous voyons revenir la belle, décidée à tenir sa promesse. Et roilà pour- tant comme on juge mal des femmes ! « J'ay peut- estre, dit-elle , esté enfansiomée ^ »
Celle chapelle où ore entra j, Par Dieu , encore me mettray En essay se pourray passer. Pener me doy bien et' lasser Afin d'accomplir ma promesse , Car je sevay c&evaleresse.
Yoilk le mot ! La femiae est toujours. itvam»\ il lui Êail des prestiges, prescfue antant qu'à nous*. Celle-ci pourtant y ayant de franchir le pas , tient encore à ses premiers principes^ et s'agenouille derechef devant la sainte image , qui , derechef aussi, descend de son piédestal et lui ferme la voie. *
Plus dépitée qu^auparavant , la pauvre enfant va décidément se coucher ; et les anges se met- tent à chanter de plus belle , à chanter victoire î Il n'y a pas de quoi, comme nous> le verrons.
92 MYSTÈRES..
L'écuyer, que ne soutient pas ^flammsy dit à son maître ces quatre vers qui rappellent un pas^ sage fameux de Shakspeare :
Monseigneur, j'ai oj la vois De l'aloette; il est grant jour. Alons-m'en d'icj sans séjour,
Qu'on ne nous truisse {frouçij.
LE CHEVALIER.
Las ! je ne saj comment je puisse Durer, tant aj au cuer courrouz. Perrotin , va-t'en , ami doulz , £t reviens assez tost à moy ; Car je te jur en bonne foj, Jamais bien ayse ne seray Tant qu'à elle parlé aray , N'en doubtes point.
Perrotin, qui fait ici le rôle du diable, s'en ac- quitte si bien, que la belle, dès qu'il fait nuit, accourt au rendez-Tous. Mais elle n'y est pas en- core. Il faut de nouveau passer devant cette terri- ble chapelle et devant cette Vierge si cqntrariante. Que faire?
De passer parmi la chapelle , Sans dire Ave ne kyrielle , Devant l'image de Marie ,
c'est fort ! Voilà pourtant ce que se propose la petite personne, car elle a fait du chemin. Elle continue : *
Trop m'a fait estre en cuer marrie ,
MYSTÈRES. 93
Dont plus saluer ne la vueil , Ne tourner devers li mon oeil.
Quoiqu'elle ait jeté son hormet par^dessus les murs y elle n'est pas néanmoins sans inquiétude en passant près de la statue ; elle lui dit^ mais sans la regarder :
Dame , dame , tenez-vous là!
Puisque passée sui de çà ,
Je ne retournera^ mais huj ,
Ne desmais [ni désormais) ; car je voi celuy
Que j'aîm de cuer et que je quier!
Et elle se jette dans les bras du chevalier, qui l'en- lève et l'épouse. Elle en a deux enfans; et ce n'est que long-temps après qu'elle lui avoue qu'a- vant de se donner à lui , elle s'était vouée à Marie; que la Vierge , jalouse de ses droits , avait en vain , par un double miracle , essayé de la retenir. Le chevalier, efîrayé de son triomphe sacrilège, rend sa femme à son premier état , et se sépare d'elle à jamais , en entrant lui-^méme dans un monastère. Correctif un peu sombre, qui semble jeté comme un voile sur des détails bien gracieux , mais qu'un rigorisme trop juste pouvait blâmer dans une re-^ ligieuse.
M. C. Ddavigne n'a pas commis la même in- convenance, en mettant, dans sa tragédie de Louis XI y une jeune fille qui a nom Marie, sans être engagée dans des noeuds sacrés ; seule-
(^ MYSTÈHES.
ment elle a promis au Roi , devant l'image de la Vierge (que l'on né voit pas), de taire à Ne- mours^ son amant ^ le secret d'un bonheur pro- chain dont elle reçoit l'assurance.
Demeurée seule , Marie se dit ^ en se tournant vers une chapelle voisine :
£n parlant je deviens sacrilège. Sainte mère de Dieu , dont le nom me protège , O vous dans mes chagrins mon céleste recours , Dans ma joie aujourd'lmi venez à mon secours ; Rendez mes yeux muets , et faites violence A l'aveu qui déjà sur mes lèvrçs s'élance. Prêt à s'en échapper, qu'il meure avec ma voix. Je tremble , je souris et je pleure à la fois..,.
Nemours arrive. Après une scène fort bien con- duite f la jeune fille , sentant qu'enfin son secret lui échappe , dit à son amant :
Ami, laissez-moi fuiri Le trouble qui m'a^te Peut m'arrachemn mot à ma bouche interdit.
Espérez , «spérer . ... On vient !
^Se retoamant yets U chapelle.) Je n'ai rien dit.
Le poète , se retournant aussi yers ses critiques; qui peut-être l'attendaient là, aurait pu leur dire : « Vou3 pensiez que, par un indiscret emploi de la religion , j'allais ici blesser des sœceptibiKtés respectables , et n^ permettre quelque mot à ma bouche interdit; je vous prends à témoin , Mes- sieurs , je ri ai rien dit.
MTSTÈftSS. q5
Nous ne féUciterons pas l'auteur de V École des J^ieiilards de s'être montré plus sage que s<»i ancien.
Nos anciens auteurs ont pu sans inconvénient parler de la religion y même de ses abus y devant un public tout religieux. L'écrivain dramatique dok aujourd'hui se montrer plus réservé, crain- dre que ses acteurs , et surtout cerlaios specta- teurs ne dénaturent sa pensée.
J'aivu jouer, iln'yapas long-temps, cettemême tr^édie de Louis XI par des comédiens de pro- vince qui se permettaient une parodie très blâ- mable ': Louis XI, en donnant les ordres les plus barbares au bourreau Tristan , s'interrom- pait pour faire de fréquens signes de croix , que oelui-ci répétait burlesqu^nent ; et à chacun de ces jeux muets , que l'auteur (je n'ai pas besoin de le dire) n'a nullement indiqués, éclataient les applaudisserauens et les ris d'uq parterre qui ne se doutait pas que l'ignorance et que la barbarie ont été vaincues , et le seront toujours , par ce si- gne de la civilisation. Sub hoc signo vinces.
Si l'auteur de Louis XI avait entendu ces ac- clamations déplacées, il aurait bien pu dire, comnoe ce sage<pi'on applaudissait outre mesure : Est-ce que foi dit une sottise?
Que d'écrivains à qui l'on a prêté des inten- tions qu'ils n'ont jamais eues! S'il m'est permis de me citer, quand je refis pour le Thoâtrè-Fran-
çais l'ancienne pièce de Montfleury, Bemadille , après difFérei)ites ofires à son juge pour Iç gagner^ ajoutait :
Quatre mille ducats!... Vous deve^ m'acqiiitter, Sinon sur la justice on ne peut plus compter.
Ce trait d'impudence naïve est dans le carac<- tèredu personnage^ et j'étais loin de vouloir faire une épigramme contre notre honorable magis- trature. Mais V opinion se plaignait de quelques arrêts nouvellement rendus; et comme l'esprit de parti fait arme de tout, mes deux vers rece- vaient toujours des applaudissemens que je n'ai point mérités, je le proteste. Je reviens à mes manuscrits.
Nous avons ri d'une femme bie|i:faible et trop heureuse ; le manuscrit va nous en montrer une calomniée et bien à plaindre. C'est la marquise de Oaudine, dont l'aventure est sans doute histeri-^ que f quoique nous n'en ayon^ pas. découvert la source.
Une jeune marquise plus sage que la nonne en- levée, et fidèle à la Vierge comme à son mari, le voit partir avec douleur pour un lointain voyage; ce n'est pas sans raison : à peine le marquis est-il éloigné, qu'un de ses oncles , homme infernal, et qui croit avoir à se plaindre de la jeuçe marquîse> lait cacher dans sa chambre à coucher un nain iOontrefait, et va chercher deux chevaliers à qu} il
MYSTÈRES. ^7
dénonce l'infamie prétendue de sa nièce. Le nain est trouvé par eux dans la chaînbre ^ et le calom^ niateur^ afin de s'assurer de sa discrétion , le tue lui-même , en présence de la marquise. N'ayant plus alors que ses accusateurs , et personne pour la défendre , elle est jetée dans une prison ob- scure^ et^ au retour de son mari, qui finit par la croire coupable , elle est condamnée à être brûlée vive.
Un chevalier, Anthenor, à qui elle. a sauvé la YÎe en lui permettant de la nommer sa dame, ar- me à la Gaudine (c'est le nom du château, dont je n'ai pu trouver la situation ). Il demande à l'hôte chez qui il descend, des nouvelles de la belle châtelaine. L'hôte lui répond qu'elle a com<*. mis une grande faute ,
Et à ardoir (éltre brûlée) est condampnée , Dont, le peuple , plus de cent mille , Pleure et gémit aval la ville , Car un chacun de cuer l'amoit Pour les grans biens qu'elle faisoit ; ITftvoit cure de nulle triche , Ains estoit au povre et au riche Doulce et courtoyse.
Ce récit est intéressant; mais combien l'auteur de Tancrède, dans une situation toute pareille, est plus animé , plus poète !
Le peuple au tribunal» précipite âes pas ;
n la plaint , il gémit , en la nommant perfide ,
7
gB MYSTÈRES.
Et 3'un cruel spectacle indignement avide ,
Turbulent , curieuir^vec compassion >
Il s'agite en tumulte autour de sa prison.
Ëtrange empressement de voir* des misérables!
On hâte en gémissant ces momens formidables.
Ces portiques , ces lieux "^ue tous voyez déserts , • .
De nombreux citoyens seront bientôt couverts.
Ânthetior^ demeuré seul, et brûlant , comme Tancrède, de sauver, au péril de ses jours, une femme qu'il ne peut croire coupable^ s'adresse à la Vierge, qui le confirme dans sa résolution. Pen- dant qu'il revêt son armure et se couvre le visage de sa visière , car il a, ainsi que Tancrède encore, des raisons pom^ n'être pas connu,, l'hôte lui vient décrire le convoi funèbre (qui se trouve représenté dans une miniature en tête. dé l'ou- vrage ) : • •
Las ! sire , j'ay véu madame
Bailler {livrée) àù bourrel en ses mains {aux mains
du bourreau) , Et il n'en fait ne pliis ne mains Qu'il^ feroît d'une povre garce ; Mener la veult où sera arsse {brûlée). Tout le monde la plaint et pleure.
Un peu plu$ loin , il nous la montre ^
Hault assise
É
£n la charrète , et de tel guiie
Que de touz puist estre véue. •
Les cheyaliers qui accompagnent l'infortnnée loi disent de recommander son âme à Dieu. EHe répond : ^
Priez Dieu cju'U me tiengne en foy, » Car je sui innocente et ]^lre
Du fait pourquoy à tel laîdure Suî démence.
L'Aménaïde de Voltaire y qu'on peutausst com- para? à la marquise, est plus brillante; mais ses emporteiflens contre ses juges et contre les er- reurs des hommes sont moins touchans que les simples mots de la victime résignée.
Priez Dieu qu'il me tiengne en foj,
est d'une vérité profonder : il est si difficile qu'au spectacle du crime triomphant la foi ne chan- celle dans une âme encore faible. Le vrai chré- tien^ suivant l'auteur de V Imitation y s'élève et s'éclaire d'autant plus que le malheur l'opprime :
C'est surtout alors qu'il réclame Le Dieu témoin de ses vertus ; Qu'il l'atteste au fond de son âme ,
«Il
Quand l'homme injuste n'y croit plus (i).
Aucun prêtre n'assiste au moment suprême de
* (i) Tune etiam meliùs interiorem testem Deum quœrimus^ quandbjbrïs vilipendimur ab kominibus.
lOO MYSTÈRES.
lamarquiae. L'esprit de l'Évangile a si long-temps ëté mal compris de certaines gCQS, que les secours spirituels étaient refusés aux condamnés. Ce ne fut qu'en i SgS que Charles YI^ frappé des raisons lumineuses que lui donna Gerson dans un mé- moire qui nous a été conservé ^ rendit une or- donnance par laquelle il fut permis aux condam- nés de recevoir les secours d'un prêtre (i).
Nous sommes arrivés sur le lieu du supplice , avec l'infortunée qui doit être livrée à une mort atroce. Nous avons suivi Âménaîde également conduite au supplice ; et^ malgré l'usage alors au- torisé d'en appeler à Dieu des jugemens humains, en recourant aux armes, deux femmes innocentes seront donc immolées,- sans qu'il se présente, pour les secourir, aucun chevalier?...
, — Il s'en présentera , gardez-vous d'en douter !
Écoutons Tancrède d'abord :
Ministres de la mort, suspendez la vengeance; Arrêtez, citoyens : j'entreprends Sa défense.... Que la seule valeur rende ici des arrêts ; D^s dignes chevaliers c'est le plus beau partage. Que l'on ouvre la lice*à l'honneur, au courage ; Que les juges du camp fassent tous les apprêts. Toi, superbe Orbassan , c'est toi que je défie; Viens mourir de mes matins ou m'arracher la vie ;
(i) J. Gers., Op,y t. II, p. 427 eiseg., éd. Dup,
HYSTÈKES. ICI
Tes exploits et ton nom ne sont pas sans éclat ; Tu commandes ici , je veux t'en croire digne ': Je jette devant toi le gage du combat.
(Il jette son gantelet mr U loèBe.)
L'ose&-4u relever?
ORBASSAN.
Ton arrogance insigne
Ne mériterait pas qu'on te fit cet honneur. . . .
(11 fait signe à ton écnyer de ramaiser le gage de la bataille.) Quel est ton rang , ton n(Hn ? Ce simple bouclier Semble nous annoncer pe^lde marques de gloire.
TATfC&EOE.
Peut-être il en aura des mains de la victoire. PoiHr mon nom , je le tais , et tel est mon dessein ; Hais je te l'apprendrai les armes à la main. Marchons.
(c Ici la scène , dit La Harpe , offre pour la pre-< (cmière fois les cérémonies du champ clos dç t< l'ancienne chevalerie et les combats appelés le « jugement de Dieu. »
Non , ce n'était pas pour la première fois , comme nous Talions voir t
ANTHENOR {aux chofaUets), Je àj , sans plus avant aler, Qu'à tort condampnez càte dame. .. . Qui ose dire du contraire , Je.sui prest de l'espée traire , Et moi combatre.
LE MARQUIS (à toncU).
Biaux oncles , il vous fault debatre Ce qu'il dit. L'avez entendu?
1
Respond^ ; n'y ait attendu j "Le &it vous loacha.
Biaux niez (nev^u) j il ment parmy la bouche. Qui es-tu , dy ?
ANTHENOK.
Qui je soi? Ne vous cfaiôlle qui. Tant y a', jfe sui chevalier, Et plus dire ne vous en quier ; Mai& vezci mon gage pour elle....
L*ONClS.
Je dy que tu mens ,
£t que bons est li jugemens ; Yez ci mom gant.
Les deux champions ne sortent pas^ comme dans Tancrède, pour se rendre au champ dhon- ' neur, mais ils se battent sur la scène. L'oncle cou- pable (tandis qu'Orbassan ne l'est pas), se voyant ,^ tentasse par son adversaire, crie ^e la partie n'est point égale :
Il est jonnes , je su! ja yiex !
u Avoue que tu- as calomnié cette dame , lui dit Ânthénor, ou je t'enfonce ce £er dans la gorge, >^
Après s'être bien débattu, le calomniateur con- fesse son crime; et tandis que la marquise est mise en liberté, il, est, lui, envoyé en prison; dénouement moins hideux et p^ là moins frap- pant que celui du dernier combat de ce genre, qui
lifSTBRES. X03
eut lieu à Valenciennes , le ao mai i455 , en pté* sence de Philippe-le-Bon^ duc de Bourgogne, et au sujet duquel' on peut Toir, dans le 1. 1" des j4r- chipes du Nord, un extrait de.divers chroniqueurs, d'autant plus précieul, qu'il n'y a point là de grands mots^ point de circonstances romanes- ques et propres à jeter uti vernis d'héroïsme sur un préjugé misérable; car ce n'est point pour sauver un être faible, opprimé , mais pour je ne sais quel obscur démêlé, comme nous en vojons, que deux pauvres bourgeois , Jacotin et Gocquel , en viennent aux mains , armés seulement d'un bâton. Vous ne trouverez, dans ce simple i^cit, ni de ces grands coups d'épée , ni de ces mots voltairiens, de ces antithèses brillantes, et de ce cliquetis très peu philosophique;} mais' quand vous eittendrez les hurlemens du vaincu, abattu, torturé par aon adversaire; quand vous, verrez lé malheureux rendant le sang par- le nez , la bou- che, les oreilles, recevant enfin le dernier coup, le coup qui l'achève, alors de votre âme oppres*- sée sortira ce cri de réprobation qui s'échappa de la bouche du bon duc , et vous vous demj^nderez conmient un usage aussi absurde que sanguinaire^ modifié seulement dans ses formes , mais toujours sanguinaire, est venujusquf'à nous, à rebours du boQ sens , n qui ne peut approuver, dit un des chroniqueurs (d'Outreman), que àe^s Ghrestiims remettent 4a décision' de leurs diflférens aux forces'
X04 ^ MT6TÈR£S.
naturelles ^ ou bien attendent im miracle du ciel y pour cognoistre la vérité. »"
Ayant Voltaire, au reste, l'Ârioste dans son poème de Roland , et madame de Fontaines dans son roman de la Comtesse de Sawie^ avaient traité le sujet de Tancrède. Mais, pendant qu'on en faisait honneur au poète italien, on ne se doutait pas que , bien avant l'Arioste même , un Français eût dramatisé ce sujet sur une scène française. Ce n'est pas la première fois que nous retrouvons^ dans notre vieille littérature les originaux dont on nous accusait d'être les cp- pistéSi.
Robert le Diable^ quoique inférieur aux ou- vrages que nous venons d'analyser, a néanmoins dans son sujet quelque chose de populaire qui a dû tenter nos dramatistes. Ne nous étonnons pas de le voir d'une scène obscure de i34o à i55o (c'est l'époque que lui assigne M. P. Paris), devenir tout à coup en 1 836 , sur le Théâtre des men^eilles, le plus suivi de nos drames lyriqi^es. Les nou- veaux auteurs n'ont guère emprunté pourtant aux chroniques de la Normandie que la position et le caractère de leur principal personnage.
Robert est un de ces hommes forcément oou-* pables , sur qui semble peser la fatalité du crime. Lui-même s'en indigne et en demande la raison à sa mère. !l^e lui avoue qu'un jour, il n'était pas né encore, fâchée de n'avoir pas d'enfant,
MYSTÈRES. . I05
elle eut le malheur de murmurer contre le Ciel et de s'écrier avec colère :
Puisque Dieu mettre Ne yeult enfant dedans mon corps , Sj lî mette le dyable lors !
(c Mon Toeu impie, ajoute-t-elle, ne fut, grâce (( à ton père , que trop bien exaucé ! Je ne tardai « point à devenir mère , et c'est toi que je mis au (c jour. »
(Si ce ne sont ses paroles expresses , c'en est le sens.)
Cependant 9 comme cette dame a conservé, msJgré sa faute , des sentimens religieux , Robert n'a pas été conçu seulement dans le péché*: il participe encore de cette nature sainte, dont les enfans, suivant une heureuse croyance, héritent de leurs parens.
Poussé par son bon génie, je veux dire par les prières et parles larmes de sa mère, Robert, dans l'espoir d'expier ses crimes, va se jetelr aux pieds du* pape. Le pontife lui demande son nom , son état. Robert répond :
Je le vous diray sans délaj,
Puisqu'il fault que je le vous die :
Fil sui (je suis fils) du duc de Normandie ;
Mais je me députe et scé bien ,
Sire , que je o^ail pis qu'un chien y
Tant sui à Dieu abhomînable. •
106 MYSTÈRES.
Robert ay nom , surnom de Djable. Si que , pour Dieu , conseilUez^moj, Ou je suî perdu, bien le voy.
Le pape consent à l'entendre. Robert à genoux lui dit :
Saint Père , je vous cri mercj ; N'alez borreur de ma misère. Quant mon père espousa ma mère , Grant temps furent , à dire yoîr, Qu'ilz ne porent enfans avoir, Dont ma mère triste devint , Et du courroux qu'elle ot (eut) , advint Quant elle m'ot concéu , sire , Qu'elle dîst , voire par grant ire , Que se enfant conceu avoit , Qu'elle à l'ennemi {au diable) le donnoît. Si que , depuis que je sui nez , * J'aj esté si mal fortunez
Qu'à touz maux faire me mettoye :
Les enfans noz voisins battoie ,
Et tant leur estoie grevable
Que surnom me mîstrent de Dyable....
Saint Pèf^ , je tuay mon ràaistre
Qui me debvoit apprendre à lettre....
Desrober m'ai moult pené ;
Sept hermittea , sire , ay tué
Que trouvay en un bermittage
Servans à Dieu de bon courage.
Bref j'ay esté si onltrageux
A mal faire , et si courageux ,
Que tous , non pas un , me fioiyoieùt
De si loing comme il me véoîent.
MTSTÈaBS. 1 07
Le pape^ qui voit dans cette confession (aussi naïTe qu'intéressante) le repentir de Robert , lui donne des instructions dont le mauvais sujet pro- fite si bien 9 qu'il finit par devenir un saint. Nous ne le suivrons pas dans les fatigantes épreuves auxquelles il se soumet. On pourra ^1 prendre connaissance dans l'ouvrage même récemment publié à Rouen par un savant éditeur, qui a eu communication du manuscrit. Je crois en avoir cité les vers les plus saillans. Je rappellerai pour- tant encore un passage où Robert converti va trouver ses anciens compagnons de crime et de débauche , et veut à leur tour les convertir. Us ne le veulent pas^ eux. Robert^ animé d'un beau zèle^ les assomme, d'abord, et quand ils sont tous morts , il ajoute :
C'est fait, or dormez là vos somes. Désormais serez pmdeshomes , Il n'y ara point de deffault. Le feu à tous bouter me fiiult En Feure , et la maison ardoir. . . .
Son zèle ardent s'arrête néanmoins ; c'est dopa- mage ! Il y a , dans cette manière de convertir les gens, une idée plaisante, et critique peut^tre.
Mais une autre idée bien supérieure, c'est la latte des deux principes qui se disputent Fâme de Robert : d'un coté, son mauvais génie, son in- digne père, qui, du fond des enfers , veut l'attirer à lui , tandis que sa mère, au haut des cieux f prie
<
to8 MYSTÈRES.
pour l'âme de son fils et l'appelle.... Et où se trouve cette idée si profondément religieuse? Dans le drame hiératique^ et sur un théâtre de couyent? Point. Au Grand-Opéra ! rue Pelletier I — Pour- quoi non ? N'a-t-on pas vu la plus pure lumière pénétrer jusque dans le boudoir de Madeleine ? Nil desp&randum.. C'est ]à la plus belle morale. Nous avons encore remarqué dans ce manuscrit deuxcaractères énergiquemen t tracés. Ce sont deux martyrs. L'un ^ saint Ignace^ dit à ses bourreaux :
■ Mon bon Dieu sou£Pri mort pour moj, Je veuil aussi mourir pour lui , • Car mon ame a jà embeli De gloire et si enluminée Qu'elle est aussi comme minée '
Toute en s'amour {^son amour).
L'autre martyr^ saint Laurent^ placé surdes char- bons ardens^ dit à l'empereur Dacien : « Tirant^ »
Qui si me martires sans cause ,
Yoiz qu'en moj ce feu cj ne cause
GLaleiir nulle désordenée ,
Mais est en moy comme rousée ,
Causant doulceur et tout délit (Jouissance ).
C'est la pensée de saint Augustin^ qui dità Dieu : Tua dulcedo craticulam beato Laurentio dulcem feciu ;Solil. XXIL
Et cependant Laurent finit cette tirade et la pièce par des imprécations où il annonce à ses bourreaux que tous les tourmens à.e& enfers leur
MYSTÈRES. 109
sont réservés. — Ce n'est pas là tout-à-fait l'esprit du christianisme. Nous le verrons plus tard , mieux compris, fom^nir à l'auteur du martyre de Saint Crespin des développemens bien supérieurs. J'en dis autant d'un miracle de la Natwité, ainsi que de plusieurs autres sujets qui se trouvent dans ce manuscrit , et dont je n'ai pas cru devoir parler ici^ pour éviter les répétitions.
Mais je dois mentionner un Mystère remaiv qoable dans le manuscrit de la Bibliothèque de Sainte-Geneviève, n° 164, W., dont j'aurai occa- sion de reparler, et où la Vierge Marie se trouve , dans son misérable gîte , surprise par les douleurs de l'enfantement. Elle est sans secours : saint Jo- seph en invoque. Une femme, nommée Honestasse, de qui peut-être viennent nos sages-femmes y vou- drait en remplir les fonctions. Par malheur, elle est sans mains , et témoigne à saint Joseph sa dou- leur de n'avoir que deux moignons qui sont enclos en sez manchons. Son intention charitaUe est ré- compensée, car tout à coup des mains lui sont données pour aider la pauvre délaissée, et recevoir son Dieu. Ce &it est tiré sans doute de ces' vieilles légendes où se complaisait la piété de nos pères, et dont on a vu plus souvent le ridicule que l'es- prit. C'est un tort.' a II ne faut point , dit judi- cieusement La Bruyère, mettre le ridicule oii il ne doit pa^ être. »
IIO MTSTSRES*
CHAPITRE III.
Solennités rdigienses et dramatiqaes.
Nous avons vu , dans le chapitre précédent , les déyeloppemeos prodigieux donnés à notice poésie dramatique par quelques hommes supérieurs et malheureusement inconnus. Depuis , jusques aa Mf stère de la Passion ( il^on)^ rien d'aussi re- marquable sans doute. Nous devons mention- ner cependant des spectacles qui a[^>artîennent à notre sujets à l'histoire des moeurs^ des arts, et recueillir, en passant , quelques observa- tions.
Nous voyons^ dès Tannée 1 5i3 , et bien souvent depuis , dans des circonstances solennelles , notre muse dramatique , au milieu des places , et sur des échaf auds élevés à grands fixais , nous la voyons^ dis-je» étalant^ dans un langage muet, et &isant entendre aux jr eux les merveilles de la religion, que sans doute elle se sentait souvent incapable d'exprimer autrement*
Voulons«>iK>us nous faire une idée de l'intérêt que nos ancêtres prenaient à ces représentations? lisons dans la Chronique métrique de Godefroy de Paris, publiée en 1827^ la description du
HT&TÈRES. III
Mystère représenté, mais non parlé, sous Phi- li^>e-le-Bel , en Visle Nasire^Dame :
Là vît-on Dieu et ses apostres
Qui disoîent leurs patenostres....
Et U les innocents occire ,
Et sainct Jehan mettre en martyre. ...
Et d'autre part Adam et Eve ,
Et Pilate qui ses mains lève (lapé).
Passops ensuite à ce que Froissart a si naïve» ment et si longuement raconté de l'entrée d'Isa-* beau de Bavière à Paris, lors de son mariage avec Charles VI : nous trouverons dans le langage pittores^e de notre chroniqueur, « ce ciel tout « estellé > qui s'élevoit à la première porte Saint- « Denis, et dans lequel jeunes enfans, appareil-* « lés et mis en ordonnance d'anges , chantoient «moult mélodieusement; et avec tout ce, une ((ymage'-de Nostre-Dame qui tenoit son petit « enfant, lequel s'esbatoit à un petit moulinet. » Vous verrez plus loin, près de la Trinité, jouer «à grand esbattement une longue scène des a Croisades ; et plus loin encore , Dieu séant en sa (( majesté , le Père , le Fils et le Saint-Esprit. Et (( là estoient d'autres petits anges qui , descendus « du ciel , avant d'y remonter^ mirent moult ((doulcement une riche couronne sur le chef de a la Roy ne y en lui chantant tels vers :
(( Dame enclose entre fleurs de Ijs , (( Royne estes-vous de paradis? »
112 MTSTÈRES*
— Hélas! reine d'enfer plutôt, qui nous ap- portait des brandons de discorde. Mais le bon Froi^sart, présent à toutes ces choses^ comme il le dit, s'émerveilla de plus en plus, quand le cortège arrivé, à la nuit, non loin de Notre- Dame, on vit sur une corde tendue du haut des tours, au plus haut bâtiment du pont Saint-Michel, un homme, ou bien un diable (i), armé de deux flambeaux , qui, s'élançant et parcourant la corde de l'un à l'autre bout, semblait, en agitant ses torches dans les airs, annoncer à la France sa reine — ou sa furie. C'est ce que le prudent nar- rateur ne dit pas , non plus que dom Félibien , qui, dans son Histoire de Paris ^ a raconté les mêmes faits.
Dix autres historiens ont décrit de semblables fêtes , où souvent les joies les plus étourdissantes du siècle étaient tempérées par la philosophie de la religion. Tantôt c'était la nativité du fils de Dieu dans une 'étable , et les rois admis près de lui, mais après les bergers. Tantôt c'était Hérode et ses cruautés exposés sur un échafaud , avec les bourreaux de Jésus-Christ, à l'horreur publique. • Près d'eux nous venons de voir apparaître , dès l'année 1 5 1 5 , Pilate , cet homme faible de tous les temps , ce politique malheureuit qui , de- puis l'arrêt . du Juste des justes jusqu'à celui de
(i) C'était un saltimbanque génois.
MTSTi^RES. Il3
Ix)uis XYI , n'a jamais cessé , par une ambitieuse condescendance 9 de tremper dans le crime et de, s'en laver les mains. Tantôt « c'estoit la rësur- (( rection de riostre Seigneur^ et Pantecoste , et «jugement dernier^ qui séoit très bien, dit ma- (( lignement le chroniqueur, car il se jouoit devant «le Chastelet où est la justice du Roi.... Et là « venoient gens de toutes parts, crians Noël! et «les autres pleuroient de joie(i). » Ailleurs on pouvait contempler le Saint-Esprit descendant sur les apôtres (sur ces hommes simples et purs) ; puis la trahison de Judas, puis le paradis et l'en- fer; et au milieu, l'archange Saint-Michel pesant dans une balance les âmes des trépassés (a). D'autres fois on voyait «Dieu estendu en la croix, «et les deux larrons à dextre et à senestre.... et « quand le Roi ( Louis XI) passa sur le Pont-aux- « Changes, on laissa voler parmi ledit pont plus «de deux cents douzaines d'oiseaux de diverses « sortes et façons pour divertir les gens (3) , » mais non pour simuler, comme on l'a cru à tort , l'afiranchissement des communes, que ledit roi pluma fort bien aussi.
Enfin dans la Po^^ion^ les spectateurs voyaient Jésus-Christ revêtu de tous les péchés et de toutes les misères du monde, figurés par cette robe
(i) Alain Chartier, Hist, de Charles VII.
('i) Gbenu, Recueil des Offices de France, an i^Zy.
P)Chr. deJ.de Troyes,
8
ij4 mystères.
d'ignominie et par cette croix de douleurs dont il s'était chargé, pardonner, jusqu'au dernier moment , au larron mourant près de lui dans le repentir, et n'abandonner à la justice divine que ceux qui , comme Hérode , Judas et le niauTais larron, s'étaient abandonnés eux-mêmes.
Ces spectacles, qui semblaient ne parler qu'aux yeux, en disaient plus à l'âme que nos fêtes futiles , dépourvues de raison , depuis que la Raison déifiée en a banni la foi. Dans ces siècles où le despotisme rencontrait si peu de barrières, on lui montrait du moins , à la faveur de la religion , les b^gers et les rois égaux auprès de Dieu. On oppo- sait aux tribunaux humains ce tribunal suprême où tous les jugemens seront jugés un jour. L'image à jamais mémorable de la plus criante injustice que la perversité , aidée de la faiblesse , ait con- sommée jamais, le Crucifix, était, dans le sanc- tuaire des lois , pour les Gaïphe et les Pilate , un signe accusateur ; dans les asiles de la misère y pour les infortunés un espoir ; pour tous enfin , sur la maison de Dieu , au plus haut de nos tem- ples , un emblème sublime , au-dessus duquel le ciel, ouvert aux justes, repoussait aux enfers les tyrans, les traîtres et les lâches'.
Tout , dans ces siècles de croyance , devait pms- samment ébranler l'imagination. Il n'entre pas dans notre sujet de décrire ces processions solen- nelles qui , aux grands jours , sortaient religieuse-
MYSTÈRES. 1 1 5
ment de nos cathédrales majestueuses , et s'avan- çaient, bannières déployées, et les Corps Saints portés à travers les populations émues y au son de mille cloche* dominées par F imposant bourdon .... Ces pompes de la religion étaient transportées sans profanation dans des spectacles religieux, quoique mêlés parfois aux erreurs, mais aussi à la simplicité des temps. Nos parlemens n'avaient pas eu besoin encore d'interdire la représentation des Mystères ; et Boileau n'avait pas dit encore :
De la foi du Chrétien les mystères terribles D'omemens égayés ne sont point susceptibles.
Ces ouvrages qu'à peine pouvons-nous déchifirer aujourd'hui , comment se faire une idée de l'ap- pareil avee lequel on les représentait? Nous li^ns dans nos chroniqueurs que Veœibition d'un Mys- tère était un événement qui occupait toute une province et .même ses voisines. La longueur du spectacle et celle des ouvrages , partagés en jour- nées, était indéfinie,, comme lious le verrons, et le nombre des acteurs pu figurans , si considéra- ble, qu'on a presque eu raison de dire que la moitié d'une ville était chargée d'amuser l'autre. Et cette charge n'était* point un jeu pour les acteurs , lesquels , tout distingués qu'ils pouvaient être dans la bourgeoisie , même dans la noblesse , s'engageaient />ar corps et sur leurs biens ^ à par- faire V emprise y (à jouer jusqu'au bout); item
H6 MYSTÈRES.
étaient tenus défaire serment et eulx obligierpar dei^ant hommes de fiefs et jurez de cattel et no- taires ^ déjouer es jours ordorifiez par supérin" tendantz.... Item, tenus (les jours de représenta- tion) de comparoistre à^sept heures du matin aux hourdements pour recopdery sur peine de six pcUarSy etc. (Manuscrit de I^uis Lafontaine sur V Histoire de VaXencienrves , i555, déposé k la bibliothèque de cette ville. )
Quoique, nous devions phis particulièrement nous occuper du mérite littéraire et de l'esprit des Mystères 9 nous* n'en abandonnerohs pourtant pas la partie^ pour ainsi dire, matérielle.
D'abord,. outre le théâtre permanent des con- frères de la Passion, on en établit, ^^ certaines époques , dans diverses provinces , de plus vastes sans doute et sur des échafauds élevés à grands frais , tantôt dbnsi une place publique et près 4'une* église, quelquefois daiis l'église même, souvent dans un cimetière , comihe pour ajouter à la re- ligieuse moralité des sujets pelle des.lieux.
Une illusion non moin^^rande résultait du jeu des acteurs, qui n'étaient point^l^ comédiens or^ dinairesy maïs des hommes pleins de foi dans les sujets qu'ils représentaient. La plupart des mys- ' tères qui nous restent ont été composés par des prêtres qui souvent y remplissaient eux-mêmes les principaux rôles ; et ils s'en pénétraienj: si bien, que deux d'entre eux y jouèrent presque leur vie :
MYST^R£S. Iiy
Voici ce qu'on lit dans une note citée par les frères Parfait y t. II , p. ^85^ sur une représentation du mystère de la Passion^ donnée à Metz en Ï437 :
a .... Et fut Dieu un sire appelé seigneur Ni- (Y colle. . . . lequel estoit curé de Saint-V ictour de a Metz y lequel fut presque mort en la croix, s'il r< n'avoit esté secouru ; et convient que un autre « prestre fût mis en la croix pour parfaire le per- fi sonnage du crucifiement pour ce jour , et le (( lendemain ledit curé de Saint -Yictour parfit (c la résurrection , et fit très hàultement son per- ce sonnage , et dura ledit jeu. Et un autfe prestre a qui s'appeloit messire Jean de Nicey, qui estoit (c chapelain de Métrange , fut Judas , lequel fut (( presque mort en pendant , car le cœur lui faillit, « et fut bien hastivement despendu y et porté en (c Yoye.'Et estoit la bouche d'enfer très bien faite^ « car elle ouvroit et clooit , quand les diables voû- te loient entrer et issir. »
Faut-il à préseat s'étonner qu'un ouvrage re- présenté avec cette ferveur; tout barbare et confus qu'il peut nous paraître y électrisàt des spectateyrs qui bien certainement étaient plus près que nous des grandes émotions de l'àme. Â défaut de nos lumières^ quelques étincelles du feu sacré , qu'ils voyaient briller à travers le cahos , sufiisaient pour les enflammer. Tout à coup, au milieu du spec- tacle où Forgue tenait lieu d'orchestre , des can-
Il8 MYSTÈRES.
tiques étaient entonnés par les acteurs et répétés en chœur par toute l'assemblée :
Allons faire notre Oremus y Chantons Te Deum laudamus !
Tel est, a peu près , le final de tous les miracles et mystères qui nous ont été conservés.
Maintenant , au lieu de dédaigner et de rire , tâchons, si nous pouvons^ de concevoir l'effet que devait ajouter à cet accord unique de l'au- teur, des acteurs et des spectateurs, la foi qui crée et qui anime tout ^ la foi qui , dans ces t^nps que nous nommons barbares, sut élever l'architec- ture à une hauteur qui nous confond.
L'art de la perspective, appliquée à la représen- tation théâtrale n'était pas négligé sans doute, puisque nous voyons de graves écrivains en parler avec admiration, eux qui avaient sous les yeux tant d'autres chefs^'oeuvre« Aussi les artistes applaudis ne manquaient déjà pas d'atnour-pro- pre. On nous a conservé le mot de ce peintre qui disait plaisamïnent aux admirateurs d'un pa- radis qu'il avait fait : « C'est bien le plus beau paradis que vous Vistes jamais, ne que vous verres. »
Quant à la musique , elle jouait sans doute un grand rôle dans les mystères. Mais en reste--t-il des monumens , et l'art y a-t-il présidé ? C'est ce que ne nous apprennent pas des hommes très
^
MTSTàRES. 119
savans d'ailleurs^ qui ont écrit sur cette ma- tière (t). M. Fétis^ dans son introduction à la Biographie umçerselle des Musiciens, qu'il vient de publier^ dit, p. ±^')^ « que Ik musique drama- tique n'existait point en France au temps de Louis XIII. » Faut-^il en conclure qu'elle était ignorée auparavant? Non : M. Fétis lui» même parle avec intérêt de la pastorale intitulée le Jeu de Robin et Marion, dont un air chanté par la bergère est gravé dans le t« P' de la Rei^ue mu- sicale. Cette pastorale > comme nous l'avons dit , est d'un contemporain et compatriote de J. Bo- dely Adam de Le Halle ^ poète et musicien dont les chansons nombreuses se trouvent manuscrites à la Bibliothèque Royale^ dans le volume qui con- tient le Jeu de Saint^Nicolas.
Des chœurs, des morceaux d'ensemble^ indi- qués dans plusieurs mystères y ont été crus à tort , je crois ^ dépourvus de tout art. L'harmonie^ ou la science du contre-point , ignorée des anciens ^ ne l'était pas de nos pères, comineon peut le voir notamment dans le t. XVI, p. 267, de V Histoire littéraire de la France ^ article de M. Amaury Duval.
Aux exemples cités , qu'il me soit permis d'en ajouter un, peu connu, que j'emprunte à un
(i) Lebeuf , Muller, Burney, Gîngaené, Laborde , et depuis, MM. Amaury Duval, Castil-Blaze , Fétis.
t20 MYSTÈRES.
mystère de VIncamation et Naiwité^ apps^rte- liant à la Bibliothèque de Sainte -Geneviève et représenté à Rouen en i474^ mais plus ancien. On va voir si nos pères étaient étrangers à la science musicale. '
Un berger mélomanç, pour célébrer la nais- sance de Jésus ^ veut donner à un de ses cama- rades y qui est fort ignorant y des leçons de musi- que, et lui dit :
Or m'escoute. Premièrement Pour avoir de chant l'instrument D*où vient mainte joyeuseté , Tu trouveras djapenté Qui contient trois tons et demj.
— Ludin , par ma foi , mon amy. Se je entens ne blanc ne bis. . . . Mais parle-moj de nos brebis , £t de ce qui leur appartient.
— Puis deux tons et demi contient Dyatessaron. Qui assemble
Les deux consonnances ensemble , Il peut dyapason trouver.
— Autant en scay-je comme hier.
— Numérales proporcîotis Ont grans participacions
A ceulxHîy, car avec dupla Très grande conveniance a Dyapason. Puis me souvient Qu'à dyatessaron convient Sexquitertia. £t après , De sexquitertia est près Celle qu'on dit dyapenté.
— Qu'est-ce que tu m'as raconté ! Je n'entens rien à telz propos.
MYSTERES. I 2 1
L'ébahissement de ce pauvre berger rappelle celui de la servante des Femmes sa^^antes à la- ({oelle on vient parler grammaire , et qui r^ond grand' mère I La savante aussi entre dans une ex- plication doctorale :
La grammaire, du verbe et du nominatif,
Gomme de ISidjectif avec le substantif,
Nous enseigne les lois, -^ J'ai , madame, à vous dire
Que je ne connois point ces gens-là. — Quel martyre I
Ce sont les noms des mots , et l'on doit regarder
En quoi c'est qu'il les faut faire ensemble aceorder.
— Qu'ils s'accordent entre eux où se gourment, qu'importe?
Ici c'est de l'accord des mots qu'il s'agit^ là de l'accord des sons. Et pour que la ressemblance soit plus complète^ quand le docte mélomane dit gra- vement qu'il a parlé de l'art, l'autre, qui est à jeun /réveillé par ce mot, s'écrie :
Vraiment ! tu as parlé de lard ! De quel lard ? De pourcel ?
Nous avons donc été devancés en tout : en peinture , en musique , et même en calem* bourgs !
Comment la poésie dramatique n'.eût-elle rien produit â ces époques , quand nous la voyons cul- tivée , non seulement à Paris , mais encore dans nos provinces , surtout dans celles du Nord ? Les chroniques de nos villes sont pleines du récit de ces représentations. Il en est une qui eut lieu dans une circonstance douloureusement mémorable,
121 MYSTÈRES.
et qui rappelle le Jeu de Saint-Nicolas^ par l'im- portance des évënemens.
C'était en l453. Un des pritices les plus puis- sans alors, et le plus grand, Philippe-le-Bon , duc de Bourgogne, souverain de la Flandre, tenait sa cour à Lille , au milieu des fêtes qu'on y cé- lébrait pour le mariage d'Isabelle de Bourgogne avec le prince de Clèves , lorsqu'on apprend que les infidèles viennent de reprendre Constantinople, d'égorger l'empereur chrétien qui la gouvernait , et de joindre à l'horrible carnage de tous les dé- fenseurs de la croix la profanation des lieux saints. A cette nouvelle, la Flandre, en qui l'ardeur des croisades vivait toujours depuis qu'elle y avait vu ses enfans cueillir tant de palmes, et deux d'entre eux, les Baudouin, élevés successivement à l'empire, la Flandre se réveille plus énergique et plus terrible. Le duc de Bourgogne voulant se- conder un mouvement qui peut entraîner toute la chrétienté, et reporter sans retour la croix dans cet Orient d'où s'est élevée la lumière du monde , fait mêler aux fêtes nuptiales la repré- sentation d'une allégorie que les historiens nom- ment Mystère ou Intermède, et dans laquelle le duô et sa cour jouent les premiers rôles.
Des princes puissans et la fleur de la chevalerie assistaient à cette solennité , qui V emporta, dît M. de Barante, sur tout ce qui açaii été vu ^n Bourgogne et ailleurs. Elle eut lieu à Lille le
MTSTÈRFS. 123
17 février i455, et elle est connue sons le nom de Vœu du Faisan^ parce que ce fut sur cet oiseau que^ suivant un usage d'alors j furent faits les ser- mens de délivrer la Terre -Sainte. Les détails de cette fête nous ont été transmis par divers chro- niqueurs , notamment par Olivier de La Marche , qui en fut témoin et même y prit part. Il raconte sans intérêt plusieurs intermèdes où la chevalerie est mêlée à la religion : mais en voici un sur lequel le narrateur s'arrête : w Par la porte, dit-îl, où (( tous estoient passez et entrei^, vint un géant.... n vestu d'une longue robe de soie verte.... et en (f sa main settestre tetioit une grosse et grand gui- « sarme, et à la dextre menolt un éléphant sur (f lequel avoit un chasteau où se tenoit une dame^ « en manière de religieuse : sitôst qu'elle entra ti dans la sàlle , elle dist au géant qui la menoit :
<K Géant , je reuil <îy lari^ster : «c Car je \oj noble cotnpaigtiie , « A laquelle me fault parler. « Géant , je S'euîl cy arrester. « Dire leur vfeilîl el reittonstrer « Chose qui doit bien estre ou je. «1 Géant , je veuil cy arrester, « Car je voy noble compaignie.
t< Quand le géant ouït la dame parler, il la re- cc garda moult effrayément.... et là, plusieurs « gens eulx esmerveillans , que ceste dame pou- ce voit estre. Parquoj sitost que soti éléphant fut ff arresté , elle commença ;
u Hélas ! hélas I moy douloureuse ! . . .
I!l4 MYSTÈRES.
u J'ay cœur, pressé d'amiertume et rigueur, « Mes yeux fondus et flétrie ma couleur.... « Oyez mes plains , vous tous où je ravise , u Plorez mes maux , car je suis saincte Église ,
« La vostre mère , <t Mise à ruine et à douleur amère
« Par vos dessertes ;
« £t mes enfans « Mors et noyés et pourris par les champs. « Mon dommaine est es mains des mécroyans —
u Et moy je cours « De lieu en lieu , et puis de cours en cours , • u Criant premier l'Empereur au secours. < .. « 0 toy, ô toy, noble duc de Boui;gogne , « Fils de l'Église , et frère à ses enfans , « Entens à moy, et pense à ma besogne.... t< Et vous , princes puissans «t honorez , « Plorez mes maux , larmoyez ma douleur. ... « Par mes enfans je suis en ce mesbeur, « Par eulx seray, si Dieu plaît , secourue»... »
Après cette longue complainte^ dont je n'ai pris que les traits saillans; «Mon dict Seigneur Duc^