Digitized by the Internet Archive in 2010 with funding from University of Ottawa http://www.archive.org/details/tableauphilosopOOsaba 2)22 5^ TABLEAU PHILO SOPHIQUE DE L'ESPRIT DE M. DE VOLTAIRE, ■* 0 u R fervir de fuite à fes Ouvrages , & de Mémoires à HHifloire de fa Vie. Tibi foli tacebunt homines ? Et cum ceteros irriferis * nullo confutaberis ? Job. C. XL V A GENEVE, Chez les Frères Crammeii M. D C C L X Xl~ 71 *> PRÉFACE. A vie du grand Condé, peinte dans la Gallcrie de Chantilli , repréfeme , d'un côté , la Mufe de l'Hiftoire arra- chant du Recueil des Actions de ce Prince , les feuillets qui contiennent celles qu'il avoit à fe reprocher contre fon Roi 6: fa Patrie > & de l'autre , le Héros arrêtant la trompette de la Re- nommée prête à publier indiferètement les bonnes & les mauvaifes. Si la ftatue qu'on fe propofe d'élever à M. de Vol- taire , devoit auffi le repréfenter foulant aux pieds ce tas ignominieux de bro- chures enfantées contre la vérité 6c la décence, & le Poète rejettant , avec un air d'indignation ôc des larmes de re- pentir, cette plume de fer & de boue qui a déchiré la Religion ou avili les Hommes de Lettres, nous nous difpen- ferions , avec plaifir, de publier l'Ou- vrage que nous avons entrepris : mais vj PRÉFACE. il s'en faut bien que ce foient là les ientimens du Héros de la Littérature. Bien loin d'interrompre le cours de ces productions qui le deshonorent , on le voit jufques dans la vieillefTe la plus avancée , donner un nouvel efïbr à l'a- mertume de Ton fiel , porter de nou- veaux coups aux Chriilianifme & à ceux qui le refpectent ou le défendent. On diroic que Ton génie ne reprend de forces , que quand il eit infpiré par la haine ou par l'impiété. Combien d hom- mes célèbres n'ont pas été depuis long- rems en butte à (es invectives & à fes farca-fmes ! Une malheureu'e facilité de tourner en plaifanterie les injures les plus atroces 6i les calomies les plusab- iurdes , le rendent , depuis plufieurs années, l'amufement des Gens frivoles, en lui faifant oublier qu'il eft un fujet d'indignation pour la fagefTe&i la vertu. Si nous étions dans un fiécle & chez un Peuple , où un feul homme eût ac- quis le Privilège de diffamer les autres hommes , fans que perfonne eût le droit de lui répondre, nous nous contente- rions de dire : maiheur à cet homme •> PRÉFACE. vif malheur au fiécle qui le goure , malheur au Peuple qui le tolère. Heureufercent la Nation n'en eft pas venue à ce de- gré d'avilifïement ôc de perverhté. Mal- gré l'enthouliafme des Approbateurs de M. cie Voltaire , il fubfihre encore par- mi nous des âmes honnêtes , que l'in- décence révolte , & des efprits éclairés toujours prêts à défendre le mérite atta- qué. Par quelle fatalité , fe difent-ils à eux-mêmes , le génie le plus propre à s'élever au plus haut degré de gloire , n'a-t'il pas craint de dégrader les Talens & les Lettres , en répandant l'opprobre fur les Lettres & les Talens ? Le premier Poëte dufiecle, l'Apôtre prétendu de la Tolérance , a donné néanmoins de nos jours, cet exemple (î propre à faire connoître le dérèglement des parlions & l'abus du génie. Un grand nombre d'hommes de Lettres eitima- blés, foit par leurs mœurs, foit par leurs ouvrages , font devenus l'objet de fa haine; & leur réputation, pour n'a- voir pas plié fous fon defpotifme, eft devenue la victime de fa jalouile ou de fa malignité. Pour peu qu'on recherche la caufe d'une inimitié fi acharnée , oa viii PRÉFACE. elt étonné d'y trouver les fondemens les plus minces, en même-tems qu'on y découvre les excès les plus inexcufa- blés. C'eût été peu pour lui de fe mon- trer injuile à l'égard de leur mérite lit- téraire > il a cherché à rendre leur pcr- fonne odieufe & méprifable. Aveuglé par fon amour- propre inflexible , il a cru tenir dans fes mains le fléau du ri- dicule j il a cru pouvoir fe rendre l'ar- bitre des jugemens du Public 5 & qui- conque a été fon ennemi, ou n'a pas voulu être fon admirateur , s'en: vu im- pitoyablement déchiré par fes traits. Ja- mais haine ne fut plus féconde en que- relies, en injuitices , en fatyres, en imputations. De-là ce déluge de Li- belles qui confïgneront fa honte à la poftérité , fans nuire aux perfonnes qu'il s'efforce de décrier. C'eil par un fentimentde juftice que nous avons entrepris de prélenter aux yeux du Lecteur le Tableau révoltant des proscriptions de M. de Voltaire , & d'oppofer le langage du défintérefle- ment & de la vérité , à celui de la paf- fion 6\ du menfonge. Si notre Ouvrage parvient PRÉFACE. ix parvient à la connoifiance de cet Ecri- vain , il ne manquera pas de nous en- velopper dans (es anathêmes > mais qu'il apprenne qu'élevés par nos fentimens au-defîus de fes injures , nous ne rougi- rons pas d'être afibciés aux honnêtes- gens qu'il pourfuit* Depuis qu'il s'efr, arrogé le droit de diriger les lumières, de décider du goût _, de ju^er le mérite , d'affigner les rangs , tout ce qui n'eft pas entré dans fes idées ell devenu la proie de fon refTentiment > fes lumières font dangereufes en bien des occaiîons, fon goûteft équivoque en mille autres, fes fentimens prefque toujours injuftes, fes éloges même fufpectss ce fera donc pour avoir été les amis du vrai , les dé- fenfeurs du bon goût , les zélateurs de la juftice èc peu jaloux de fes louanges, que nous aurons encouru fadifgrace. Avant d'entrer dans le détail de fes démêlés littéraires , nous proteftons , avec afîurance , que nous fommes très- éloignés de vouloir aifoibiir en rien les éloges dûs à fes productions qui n'atta- quent ni la Religion , ni les mœurs , ni les Réputations. Nous ne craindrons b x PRÉFACE. pas de le dire 5 il eût été le premier homme de fon fiécle , s'il n'eût pas été peut-être le plus fenfible , le plus em- porté , le plus intolérant contre tout ce qui a ofé contredire fes prétentions. Les difcuflîons littéraires peuvent fervir à aiguifer les efprits, à approfondir les matières , à développer la vérité. Quand elles font contenues dans de juftes bor- nes , on peut alors les regarder comme des fermentations utiles qui éclairent & enrichiflént les Lettres ; mais quand une plume fe dégrade pour venger un amour-propre exceffif, on oublie aifé- ment le grand homme, pour ne recon- noître que l'homme foible ôttrop enni- vré de lui-même. On fera à portée d'en juger par l'ex- pofé fidèle des démêlés de M. de Vol"' taire , avec des Littérateurs de toutes les clafles. On y verra les déclamations, les procédés, les contradictions, les fauf- fetés qu'il a employées pour décrier fes adverfaires.Nous avons rafTembié les faits, expliqué les textes , vérifié les citations , confondu les impoftnres, repoufle les fa- tyres. Selon lesdifférensfujets qu'il nous a fournis, nous nous fommes laiffé aller PRÉFACE. xj tout naturellement aux impreflîons qu'ils doivent faire fur tous les efprits équita- bles. Tantôt nous avons confondu l'im- poftureen lui oppofant la vérité \ tantôt nous avons parlé le langage de l'indigna- tion contre les horreurs qu'iln'apascraint d'avancer, tantôt celui de la plaifanterie contre les indécens badinages qu'il s'effc permis , enfin , nous l'avons fuivi pas à pas ; nous lui avons répondu , pour ainfi dire , mot à mot > nous l'avons re- drefle trait par trait > &: toujours nous nous fommes appuyés fur les faits les plus autentiques , fur les mémoires les plus exacts , fur les réclamations les plus juftes , fur les réponfes les plus précifes. Qu'il ne nous reproche pas d'avoir défiguré fes ouvrages, ni de lui en avoir impute dont il ne foit pas l'Au- teur, Outre qu'il efl impoffible de le méconnoître à fon ftile , nous nous en fommes tenus à la dernière Edition de Grammer , qu'il avoue & envoyée par M. de Voltaire lui-même à un de nos amis. Le Tableau , pour être humi- liant aux yeux de fon amour-propre, n'en fera donc pas moins rldeie. Il y verra , réunis fous un même point de xèj PRÉFACE. vue , les égaremens de fon efprit & ceux de Ton cœur 5 fon génie obfcurci par la baflèfle des motifs ôc l'indignité du langage j cette Philofophie fi vantée par lui , triftement éclipfée fur les nua- ges de l'humeur & du reflentiment 5 fes plus belles maximes contredites par fes procédés? il y verra enfin (es protef- tations d'amour 6c de zèle pour le bon. heur des hommes , réfutées par fon acharnement à pourfuivre les vivans & les morts. Après cela , nous ne doutons pas qu'il ne mette encore cet Ouvrage au rang des Libelles ; mais nous lui di- rons d'avance , c'efb à vous qu'il fau- droit vous en prendre fi le récit exact de vos démêlés , & les Extraits de vos Ouvrages, étoient propres à former un Libelle. La haine ne nous aveugle point, ne nous en accufezpas > la Jultjce feule nous touche 5 ce n'efl: que par juitice que nous défendons ceux que vous op- primés. Vous n'avez rien refpe&é vous- même j pourquoi ne dirions-nous pas , d'après Lactance , Audendum efl , ut ïllujîrata veritas pateat 9 multique ab errorc liberentur. TABLEAU TABLEAU PHILOSOPHIQUE DE L'ESPRIT DE M. DE VOLTAIRE. CHAPITRE PREMIER. JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU. IV1. de Foliaire deftiné à avoir des querel- les avec les Ecrivains les plus célèbres & les plus eftimables de Ion fiécle , devoir com- mencer par le grand Roujjeau. L'origine de cette querelle n'eft certainement pas à fa gloire ; la manière dont il l'a foutenue eft encore plus honteufe. Nous allons mettre, en peu de mots , le Le&eur à portée d'en juger. Il étoit encore au Collège , quand il fut accueilli, avec autant de politeffe que de A t JEAN-BAPTISTE bonté , par le premier de nos Poètes lyri- ques. Ce fut d'abord de la part du jeune Arouèt {à) toutes les démonftrations de refpecl & de docilité qui lui convenoient alors, & qu'il eut dû conferver dans la fuite. Il le confulta fur les premiers Ouvra- ges. Roujfeau en ufa avec la fincérité qu'un grand homme a toujours pour un commen- çant dont il defire les progrès. Ce zèle dé- plut au jeune homme qui diffimula pour- tant ; mais fon amour propre étoit trop fenfible pour lui permettre de fe foutenir long-tems dans une apparente docilité. 11 alla voir Roujfeau à Bruxelles , où cet illuftre Poète s'étoit retiré. Ce fut-là qu'il fit connoître la trempe de fon efprit & de fon naturel , dans une circonftance où il auroit dû s'inftruire au lieu de fe révolter. Il lui fit la leûure de fon Epïtre à Uranie, RouJJeau , qui avoit fait voir qu'on pou- ( (t ) M. de V. a porté le nom à" Arouèt jufqu'après fa fortie de la B. ; alors il le changea en celui de Voltaire, « J'ai été fi malheureux avec l'autre , écri- » voit-il à la fille de Me. du Noyer , que je veux voir » ii celui-ci m'apportera du bonheur, n n o v s s e a v. \ Voit être un grand Poète en refpecîant la Religion , ou qui s'étoit repenti de quel* ques traits échappés à fa plume dans fa jeuneffe , ne put s'empêcher de lui té* moigner de l'etonnement & de l'horreur, pour un production aufîi impie ck aufîi contraire à fa façon de penfer. Il impofa filence au jeune Arou'ét. C'en fut affea pour allumer dans fon cœur une haine im- placable. Dès lors il fe permit, dans (es con* verfations , en Holiande & à Paris , les propos les plus odieux contre celui qu'il apptlloit, peu auparavant, fon maître &: fon ami. Mais la grande époque de fon reïTenti- ment fut àl'occafion de fa tragédie de Zaïre On envoya cette pièce à Roujfeau , lorf- qu'elle Rit imprimée , en le priant de vou- loir bien en dire fon fentiment. Rouffcau en releva les défauts dans fa réponfe ; on fît courir fa lettre contre fon intention , & M. de Voltain ne put voir cette critique fans un furcroît de fureur. Dès ce moment il ne garda plus de mefures. Il publia contre Roujfeau plufieurs écrits fatyriques , dont nous allons donner quelques extraits , fans nous affervir à l'ordre des tems. On pourra Aij *4 JEAN-BAPTISTE juger par ces diverfes citations de la droi* ture de fon cœur, de la juftefîe de fon efprit , de l'équité de l'a critique , de l'hon- nêteté de fon ftyle. Dans une Epitrefur la Calomnie , adreiTée à madame laMarquife du Chatelet,'û s'élève avec force contre les médifans Se les calom- niateurs , ck. y prodigue en même-tems lui- même les médilances fk. les calomnies les plus atroces ; de forte qu'on y voit fon propre caractère bien mieux tracé, que celui qu'il attribue à VHoraa Français. C e vieux Rimeur couvert d'ignominies , Organe impur de tant de calomnies > Cet ennemi du Public outragé , Puni fans ceiTe & jamais corrigé ; Ce vil Kufus , que jadis votre père ( s } A , par pitié , tiré de la mifere , (a) M. de V. veut parler de M. le Baron de Bre- teuilj le protecteur & l'ami de Y\oujfeau qui ne fut jamais ingrat envers ce Seigneur. « M. le Baron de » Bretetiil , dit RcuJJeau lui - même dans une de Ces «lettres, qui m'a toujours écrit régulièrement juf- » qu'à fa mort, ne manquoit jamais de me parler de » Voltaire , & de m'informer , tantôt de fes fuccès , ROUSSEAU. g Et qui bientôt ferpent envenimé r Piqua le fein qui l'avoit ranimé : Lui qui mêlant la rage à l'imprudence , Devant Thémh accufa l'innocence j L'affreux Rufus , loin de cacher en paix Des jours tiflus de honte & de forfaits „ Vient rallumer , aux marais de Bruxelles » D'un feu mourant les pales étincelles » Et contre moi croit rejetter l'affront De l'infamie écrite fur Ion front. Et que feront tous les traits fàtyriques » Que d'un bras foible il Jr) décoche aujourd'hui. Et ces ramas de larcins marotiques > j> tantôt de fes difgraces. C'eft par les lettres de ce » Seigneur , que je conferve encore écrites la plupart » de (a main , que j'ai feu une partie des malheurs de »ce Poète fougueux, dont un feul auroit dû fuffire » pour le corriger , s'iL étoit fuceptible de correc- » tion Quelle efl l'impudence d'un Impof— » teur qui ofe avancer que j'ai manqué à anon bienfai- » teur , pendant que fon amitié & ma reconnoifTance » font un fait avéré publiquement» dans mes ouvrages «même, dont un des plus confidérabies eft l'Epicre » que je lui ai adreflée. A E&ghieXj ce iz Mai 1 7 3.6..»- (b) Si l'on vouloir s'attacher aux fautes contre la la juftefle & contre la grammaire , nous aurions foo.» A ii j S JEAN-BATTfsTE Moitié- français , cV moitié « , erreun , I te 8 d'ennui» Quel cil le but , IttVct , !.. .nie De ces recueil icc > Le malheureux , délai lié vies humains > Meurt despoiforts qu*< ré (es mains. Qu'on juge ;>ar ces v de fon rcle. Une am - hoonêl «rime-t-ellc ainli ? N'eft-OO are qu'une Mufe fi remplie do fiel da ma- tions, annonce plus de ion a tom- ber dans le \ ice q l'elle reproche , que de droiis de t'en plaindre ex' de talent pour en irupirer l'horreur? Tel a toujours le it I W/«. T< .1 qu'on a (lit de cet I a*a été , ielon lui , que des calomnies, 6c les injures qu'il dit aux autres ne font que des vérité?. Voici comme il ne dans une autre Epitre à la même Marquiie , où il ctoit vent ocenfion don relever. Nous dirons feulement, en partant , où M. de V. a-c 'il vu des traits fatyriquts À c- 4(*kc: d'uu bras .«....» ROUSSEAU. 7 «jueftion de la philofophie de Newton , 5c où Roujfiau trouve encore fa place : Qu e le jaloux Rufus à la terre attaché , Traîne au berd du tombeau la fureur infenfée » D'enfermer dans un vers une faulTe penfée : Qu'il aime contre moi fes languifhntes mains Des traits qu'il deftinoit au relie des humains ,• &C Il dit encore , dansfon difeoursfur Cmvie^ en s'adrelfant à Rouf/eau lui-même : S i tu veux , faux dévot , féduire ton lecteur , Au miel d'un froid difeours mêle un peu moins d*a> greur j Que ton orgueil jaloux parle un plus doux langage, Singe de la vertu , mafque mieux ton vifage (*). Les malheurs de RouJJèau, dont la caufe étoit encore un problême, qui ne l'efl plus aujourd'hui , n'exigeoient-ils pas quelques (a) M. de V. auroic dû prendre pour lui cette ma- lime. On ne fera jamais embarraïïe de décider entre Hcujfeati 5: lui , lequel a le plus parlé de la vertu5& l'a moins pratiquée. On lui lailfe le moyen de concilier avec le bon fens & la langue , le froid , l'aigreur & le miel , dans un même Sermon. Aiv S JEAN-BAPTISTE ménagemcns , & Tes talcns admires fans aucune contradiction ne (uffiibient-ils pas pour arrêter les emportemens d'une Mule aulli injuite, que celle de M. de V.l Iln'efl pas jusqu'aux Lettres de cet illuftre Poète qu'il ne cherche à avilir, par les plus excef- fiyes & les plus vagues critiques. » Ceux qui ont fait imprimer les Lettres » de Roufjeau , dit-il (a) à un Membre de j> l'Académie de Berlin , dévoient , pour » fon honneur , les fupprimer à jamais : >» elles font dépourvues d'efprit, & très- »» fou vent de vérité. Elles fe contredifent : 9» il dit le pour 6c le contre : il loue &: » déchire les mêmes personnes : il parle » de Dieu à des gens qui lui donnent de » l'argent, il envoyé des fatyres à Broffette 9> qui ne lui donne rien. RouJJeau ne s'attendoit pas fans doute qu'on mejtroit les Lettres au jour. Elles étoient le fruit d'un commerce avec quel- ques amis particuliers. On fait que dans ces fortes d'écrits , c'eft le cœur qui parle ôc non l'efprit qui cherche à briller. D'ailleurs, (a) Nouveaux Mélanges > troijiéme t Artit* ROUSSEAU. 9 on peut dire qu'elles refpirent un certain caraftère de grandeur & de fentiment , au- quel M. de V. eft bien éloigné d'atteindre. On lui auroit rendu un plus grand fervice à lui-même , fi l'on n'eût point faitimprimer tes Lettres (#) prétendues fecrettes. La féche- (a) Ces lettres imprimées en un vol. in- n, paru- rent en 1 7 y *f . Elles font d'autant plus curieufes, que M. de V. s'y eft peint au naturel. Elles (ont adreffées à deux ou trois de Tes amis qui demeuroient à Paris dont il étoit alors abfent , car il les écrivit depuis 1734 jufqu'en 1741 ou 1743. On penfe bien qu'il yeft fouvent question de Tes ennemis. Voici dans quels ter- mes il parle de M Horace moderne : « On m'affure que » le Desfontaines des Poètes , Roujfeau , eft chafle fans » retour de chez le Duc à'Aremberg Eft-il vrai » que ce miférable foit protégé par Madame la Prin- » cefle de Carignan ? . . . . Franchement , quand je » lis Newton, Roujfeau meparoitun pauvre homme j » je fuis honteux de favoir qu'il exifte t. . . Les nua- » ges que les honjfeau & les Desfom aines veulent » élever du fein de ia fange où ils rampent , ne vien- » nent pas jufqu'à moi. Je crache quelquefois fur eux , w mais c'eft fans y fonger .... Eft-il vrai que Roujfeau » eft mort ? Il avoit trop vécu pout fa gloire & pour » le repos des honnêces-gens J'iï parle de ce m JE AK-B A PTTSTE reffe qui y règne &c les injures dont elles fourmillent, les font tomber des mains du Leftcur , tantôt ennuyé , tantôt révolté. Lettres familières du P induré Fran- çais , M. en vient à les Epures. Penie- t il taire adopter aux perfpnnes de bon kns le jugement qu'il en porte, ou plutôt ne doit-il pas craindre de le décréditer lui- meme par le peu de dilcernement Se d'é- quité qu'il y fait paroître ? " Nous favons, dit-il, [ dans fon Paralldt »> d'Horace , de Boileau & de Pope ] que la *> plupart des E pitres de Dcfpiéaux font >» belles , qu'elles pofent fur le fondement » de la vérité fans laquelle rien n'eft fup- >» portable ; mais pour les Epitres de Rouf- v>feau , quel faux dans les fujets & quelles » contorfions dans .le fryle ! Qu'elles exci- i> tent fouvent le dégoût & l'indignation î » Que veut dire une Epure à Marot , dans » laquelle il prétend prouver qu'il n'y a >' que les fots qui foient méchans ? Que ce » Scclcr?.: comme un honnête homme doit parler d'un monflre. » C'efl: bien là le cas de dire que les fotirzs humaines font devenues très-inhumaines.» ROUSSEAU. n » paradoxe eft ridicule ! Peut-on d'ailleurs » fourfrir la manière dure & contrainte » dont cette idée faillie efl exprimée ? E t fi par fois on vous dit qu'un Vaurien A de l'cfprit , examinez-le bien ; Vous trouverez, qu'il n'en a que le cafque , Et qu'en effet c'eft un fot fous le mafque. »> Le cafque de tefprit. Bon Dieu, eft-ceainft » que Defprèaux écrivoit ? Un des » grands défauts de tous les Ouvrages de » cet Auteur , c'eft qu'on ne fe retrouve » jamais dans fes peintures ; on ne voit rien $1 qui rende L'homme cher à lui-même , comme » dit Horace ; point d'aménité , point de » douceur. Jamais cet Ecrivain mélancoli- » que n'a parlé au cœur. Prefque toutes fes » Epitres roulent fur lui - même , fur (es » querelles avec fes ennemis ; le Public ne « prend aucune part à ces pauvretés. » Il eft aifé de voir que M. de V. s'attache ici à des miferes. Le cafque de tefprit eft une mauvaife expreflion fans doute ; mais que de beautés ne trouve-t-on point dans cette Epitre i pourquoi s'appefantir fur des fautes ir JE AN-B A PTIS1 E àor\\.(a\ Bail eau lui-même n'eft point exempt? C'efl la reflburce des Critiques qui veulent décréditer à quelque prix que ce foit ; mais en attaquant les autres de cette manière , ils ne travaillent que contre eux-mêmes. A quoi bon cette remarque fur le rai- fonnement que l'Auteur de X Epure à Maroc fait pour prouver qu'il n'y a que les fots (/-) qui loient méchans ? On peut dire que cette critique ett déplacée. Qu'on Life l'Epitre en entier, & l'on verra que RouJJeau prouve très-bien ce qu'il avance ; &. li M. de V. femble être un exemple du contraire , on confent de le regarder en ceci , &C à beau- \'ous ne cirerons pour exemple , que les deu* premiers vers du Difcours au Roi : Jeune &: raillant Hécoi dont la haute fagefiè , N'efl pas le fruit tardif d'une lente vieillclle. le Poète a voulu dire que la fagefle du Roi avoir de- vancé l'on âge ; mais fa penfée eft mal rendue. Si le Héros cft jeune, il efl horsde doute que fa fagefle n:eir pas le fruit de d vieillefle. y aillant Hères : Y a-t'il des Héros poltrons ? (0 Un Sot , dit M. le Duc delà f,ochefouc,zuli , n'x fus ajjcs. d étoffe four être bon. ROUSSEAU. 13 coup d'autres égards, comme un phéno- mène. S'il condamne dans les Epitres de Rouf- feau le ftyle Marotique , il ne devoit pas compofer dans le même genre la Pucelle, le Pauvre Diable , & quelques autres Ou- vrages qui ont peut-être grom* , plus que tout le refte , le nombre de (es Admirateurs. L'Epitre de Roujfeau au Père Brumoî , vaut elle feule , de l'aveu des Connoifîeurs , toutes les Epitres philojophiques de M. de V. ; elle eft néanmoins le fruit de cette vieillerie qu'il cherche fi inhumainement à décrier. Quant aux Odes & aux Cantates de Roujfeau, M. de V. n'en dit rien. On devine aifément les motifs de fon filence à cet égard. Après avoir diftilé le fiel , il a recours à la plaifanterie. De fa pleine autorité , il prétend arîigner à chacun de nos Poètes le rang qu'il doit tenir dans le Temple du Goût. D'autres ont déjà remarqué que le goût n'avoit point prefidé à cette compofition ; nous ajoutons que la juflice y préfide en- core moins. Voici comme il entre en ma- f4 / E A A7- B A PTIST £ tiére au fujct de celui qu'il auroit dû pren- dre pour l'on maître. » Dans le moment arrive un autre Vcri- » ficateur, foutcnu par deux petits fatyrcs , >i &c couvert de lauriers &: de chardon. Je viens , dit-il , pour rire &: pour m'ébattre , Me rigolant , menant joyeux déduit , Et jufqu'au jour failant le diable à quatre ( "). » Qu'eft-cc que j'entends là ? dit la Critique. » C'eft moi , reprit le Rimeur. J'arrive d' Al- lemagne pour vous voir, & j'ai pris la » laiibn du printems : Car les zéphirs de leurs chaudes haleines , Ont fondu l'ecorce des eaux (£). » plus il parloit ce langage , moins la porte >^ [ du Temple du Goût ] s'ouvroit. Quoi ! m l'on me prend donc , dit-il , Pour une Grenouille aquatique. Qui du fend du petit Thorax , Va chantant pour toute mufique » BrekCKe , Kane , Koax , Koax , Koax (e). (a) Vers de Roujfeau. (b) Vers de RoifJp.ru. (c) Vers de RohJJUu. ROUSSEAU. tç *> Ah ! bon Dieu ! s'écria la Critique, quel » horrible jargon ! elle ne put d'abord re- » connoître celui qui s'exprimoit ainfi. On » lui dit queVétoit Roujfiau , dont les mu- »> ies avaient changé la voix, en punition » de fes méchancetés. Elle ne pouvoit le *> croire Se refufoit d'ouvrir. » On remarquera d'abord que dans Ij choix des vers que M. de V. affecte de mettre dans la bouche de Roujje.iu , il s'efl attaché, par une chicane ridicule , aux plus foibles d'entre vingt mille. Efl-ce d'après ces baga- telles que Roujfcau eft regardé comme un des Poètes qui fait le plus d'honneur à no- tre Nation ? N'y a-t'il pas de la mauvaife foi à employer , comme preuve , ce qui ne peut être regarde que comme un de ces amufemens que les grands hommes fe per- mettent , pour fortir quelquefois d'eux- mêmes ? La Fable du rofngnol. & de la grenouille efl médiocre fans doute, mais que deviendroit la gloire des plus grands Auteurs , fi leurs lauriers n'étoient à l'abri du blâme mérité par quelques foibles pro- ductions échappées à leur plume ? On lit ce qui fuit dans une préc« v i$ JEJN-BAPTISTE édition du Temple du Goût , ainfi. que dans les Variantes de la dernière, « On lui dit que c'étoit Roujfeau ..... » elle lui ferma la porte au plus vite. Il fut •s tout étonné de ce procédé , & jura de «s s'en venger par quelque nouvelle allégo- j» rie contre le genre humain qu'il hait par » repréfailles. Il s'écrioit en rougiflant : Adoucissez cette rigueur extrême , Je viens chercher Marot mon compagnon : j'eus , comme lui , quelque peu de guignon; Le Dieu qui rime eft le feul Dieu qui m'aime. Connoiflez-moi , je fuis toujours le même ; Voici des vers contre l'Abbc Bignon. O vous Critique , ô vous Déefl'e utile ; C'étoit par vous que j'étois infpiré : En tout pays, en tout tems abhorré , Je n'ai que vous déformais pour azile. les fix premiers vers ont été changés plu- fieurs fois : voici ceux que l'Auteur y a fubftitués , & qu'on trouve dans les Varian- tes du Temple du Goût, A h ! montrez- vous un peu moins difficile 5 J'ai prés de vous mérité d'être admis. Reconnoiffez. mon humeur & mon ftyle 5 Voici ROUSSEAU. tf Voici des vers contre tous mes amis. O vous Critique ! o vous , DéelTe utile, &c. IAine &: l'autre de ces tournures font éga- lement injuftes & mal-adroites. M. de V. lui-même fourniroit matière à des vers plus propres à l'humilier , fi on les lui mettoit dans la bouche ; mais nous n'envifageons ici que la critique. Quelque injufte qu'on foit, les agrémens de Pefprit peuvent quelquefois adoucir la malignité du fentiment ; mais pourra-t-on pardonner à l'ennemi de Roujfeau , de faire parler la Déeffe en vers encore plus mau- vais que ceux qu'il a choifis dans les Œu- vres du Poète qu'il traite û mal ? Qu'on en juge. « La Critique entendit ces paroles, r'oit- » vrit la porte , & parla ainfi : Rousseau, connois mieux la Critique j Je fuis julte & ne fus jamais Semblable à ce monftre cauftique Qui t'arma de fes lâches traits Trempés au poifon fatyrique Dont tu t'ennivres à longs traits. Autrefois de fa félonie iB *S J E AN -BJPT1ST £ Thémh te donna le guerdon j Par (a) Arrêt ta mufe eft bannie Pour certains couplets dechanfon , Et pour un fort mauvais faftum Que te dicla la calomnie. Mais par l'équitable Apollon Ta rage fut bientôt punie. Il t'ota le peu de génie Dont tu dis qu'il t'avoit fait don •; Il te priva de l'harmonie. Et tu n'as plus rien aujourd'hui Que la foibleiîe & la manie De rimer encor malgré lui Des vers tudefques qu'il renie. La Critique ne décide pas mieux qu'elle ne verfifïe ; d'après fon jugement, «ReuJJeau »> doit parler devant la Mou en qualité de >■■> Vérificateur , mais la Mote aura le pas s> toutes les ibis qu'il s'agira d'efprit & dé 5» raifon. » Quelle inconféquence ! fi l'on juge oit Roujjcau par les vers que l'Auteur du prétendu Temple du Goût -à. rapportés de (a) M. de V. a joint à ce vers une notre infâme , qui fe trouve dans toutes les Editions du Temple dit Goût, Nous la rapporterons ci-après. ROUSSEAU. fcjj ce Poète , RouJJeau mériteroit-t-il même une place parmi JesVérfifïcateurs ? Ou pour mieux dire , quiconque a lu les deux Au- teurs qu'il met ici en concurrence , ne dé- cidera-t-il pas, que c'eûla Mo te qui n'efr. que le Vérificateur & que Roujfeau eiï le véri- table Poëte ? Celui-ci fera toujours regardé comme un homme de génie , & fon émule n'aura jamais de place que parmi les beaux efprits. Nous ferons remarquer , enpaflant, la malignité de M. de V. , toujours acharné à relever les plus petites taches dans les grands hommes , afin de les déprimer au moins par quelques endroits. Il met enfuite RouJJeau aux prifes avec Fontenelle ; & pour: quoi dire ? « Eh ! quoi ! je verrai ici cet « homme contre qui j'ai fait tant d'Epi- >5 grammes? Quoi1 le bon Goût fouffrira. » dans fon temple l'Auteur des Lettres du Che- » valiercTHer*** , d'une Pafjlon d'Automne, » d'un Clair de lune , d'un Ruijfeau amant de « la Prairie , de la Tragédie à'Afpar , d'En- vdymion, &c. Eh! non, dit la Critique; » ce n'eft pas l'Auteur de tout cela que tu »>vois, c'efl celui des Mondes: livre qui Bij ao JEAN-BAPTISTE » auroitdû t'inftruire ; deThétis Se de Pelée , » Opéra qui excite inutilement ton envie ; n de l'Hiftoire de l'Académie des Sciences , y> que tu n'es pas à portée d'entendre. » Il feroit à fouhaiter que M. de V. eût été à portée d'imiter la philofophie de Fonte- tielle. La différence qu'il y a entre ces deux Ecrivains , c'eft que l'Auteur des Mondes a été véritablement Philofophe , fans s'an- noncer avec fafte , & que l'Auteur du Temple du Goût n'a jamais connu la Philo- fophie qu'il a fans ceffe à la bouche, (a) M. de V. aceufe Roujjeau , en parlant de fon Porte-Feuille imprimé après fa mort, c< de n'avoir pas cette de faire des Epigram- •» mes malignes contre fes meilleurs amis , al une entr'autres contre M. l'Abbé àiOlivety » qui avoit formé [dit-il] le projet de le faire •> revenir en France. » Cette aceufation a été démentie par feu M. l'Abbé d'Olive* (a) Efl-ce le propre de la Philofophie d'èrre l'enne- mi de tout le monde , même de ceux qui paifoient pour ne point avoir d'ennemis ? On felicitoit un jour Tontenelle de n'en avoir aucan. Il répondit : & Vel- Wire? ROUSSEAU. 21 lui-même , dans une Lettre inférée dans les Récréations Littéraires , dont voici un extrait. « Le Porte- Feuille de Roujffeau efl » une brochure imprimée en Hollande , » contenant quelques vers qui font de lui , » & beaucoup d'autres qu'on a tort de lui >• attribuer. De ce nombre eft une Epi- >» gramme fur mon hiftoire de l'Aeadé- « mie. La voici : Lecleur , qui vous fentez l'ame ajfez intrépide Pour lire jufqu'au bout la Légende infipide fie ce Compilateur ingénieux & fin , Vous apprendrez du moins , a fa lecture entière > Qui des deux au bonfens rompt le plus en vifiere VApologifie de Cotht , Ou le Cenfcur de la Bruyère. » Ces vers, les feuls qui me concernent dans » le livre en queftion , font d'un nommé » Mahuet , Avocat de Reims , qui .avoit un » frère chargé des affaires de M. le Duc d'^- » remberg,àc quialloit fouventà Bruxelles, - où je l'ai vu. » Qu'on juge après cela de la foi qu'on doit ajouter aux imputations de M. de Voltaire. Il falloit enfin qu'il mît le comble à faa Biij 11 JE AN- B A P T IST E injuftice , en achevant de ternir la réputa- tion de fon ennemi. Un efprit tel que le fien fe fert de toutes les armes , & les fa- meux Couplets dévoient fervir, fous fa plume , au triomphe de fa haine. L'article de Rouffeau , dans le chapitre des; Ecrivains du fiècle de Louis XIV. eft l'ou- vrage de Finjuftice & de la partialité la plus révoltante. M. de V. y répète ce qu'il a dit dans cent autres endroits au fujet des Couplets qu'il s'obfKne à lui attribuer, quoiqu'il convienne lui-même qu'il y avoit un parti furieux contre cet illuftre & mal- heureux Poète , & que lorfqtfon eji dominé par r efprit départi yplujieurs Tribunaux , 6* même des Corps plus nombreux , peinent com- mettre de très - violentes injuflices {a). Non- content de s'être long-tems arrêté fur cet article , il renvoyé à des articles plus lonçs encore , -tels que ceux de Saurin & de la Mote-Houdart. Dans ce dernier, il confacre douze pages à réfuter le Mémoire très- circonftancié que laiffa en mourant , [ en (a) Hifioire du Siècle de Louis XIV , cliap. 41 , article , Roufeau. ROUSSEAU. 2? 175 1 ] M. (a) Boindin , Procureur Général des Tréforiers de France, dans lequel Mé- moire on juftifîe pleinement Roujjeau aux" yeux de la poftérité. La longueur de cet article prouve évidemment la grande ani- mofité de M. de V. ; à qui doit-elle cepen- dant moins convenir , qu'à un homme qui a produit des Ouvrages pires que les Cou- plets ? Ces Couplets n'attaquoient que des Particuliers. Et qui eft - ce que M. de V* »*■■ 1 ■ m (a) Nicolas Boindin , de l'Académie des Infcrip- tions & Belles-Lettres , & qui auroit été de l'Académie- Fruncaife , fi la proferfion publique d'incrédulité ne l'en eût exclu , eft le même à qui M. deV. adrefle- ces auatre vers , par la bouche de. la Critique , dans. fon Temple du Goût : « Ami Bardou , vous êtes un çrand Maître , » Mais n'entrerez en cet aimable lieu. m Vous y venez pour fronder notre Dieu ; s Contentez-vous de ne pas le connoitre." M. Boindin accule, dans fon Mémoire \ la Mots, Suu- rin, Se Malajfaire , Négociant, d'avoir comploté la» manœuvre qui fit condamner Roujfean. M. de V. pré- tend que c'eft une calomnie. Ce qu'il y a de certain , c'eft que M. Boindin étoit lui-même maltraité dans les couplets , & c'eft une raifon pour croire qu'il n'efl: point un calomniateur» Bit* *4 JEAN-BAPTISTE n'attaque pas ? . . . Mais n'anticipons point fur les événemens ; nous n'aurons que trop d'occafions de le prouver dans la fuite. On lit dans une note du Temple du Goût9 inférée dans toutes les éditions de cet Ou- vrage : « On fait que Roufleau fût con- « damné à l'amende honorable & au ban- s> nirTement perpétuel , pour des Couplets *> infâmes faits contre fes amis , & dont il » aceufa le fieur Saurin , de l'Académie des » Sciences , d'être l'Auteur. Les Curieux » ont confervé les pièces de ce procès. Le •> facium de Roujfeau pafîe pour être extrê- 3» mement mal écrit. Celui de M. Saurin eft & un chef-d'œuvre d'efprit & d'éloquence. v RouJJeau banni de France , s'eft brouillé » avec tous fes Protecteurs , & a continué s» de déclamer inutilement contre ceux qui »> faifoient honneur à la France par leurs » Ouvrages. » Peut -on s'exprimer avec plus d'amer- tume & de mépris ? Ce langage , dans un livre purement littéraire , ne deceie-t-il pas l'iniquité des motifs qui portent M. de V. à fe déchaîner fans aucun ménagement ? Quelle partialité ! & par conséquent quel ROUSSEAU. 25 fujet de défiance pour le Lecteur ! tandis que les honnêtes gens balançoient avec railbn à fe décider entre les deux Accufés ; le Philofophe ne craint pas de tout imputer à celui qu'il veut noircir. On ne prétend pas accufer Saurin , dont le fils , aufli efti- mable par Tes mœurs que par fes talens , fait aujourd'hui tant d'honneur à notre Littérature ; mais on croit être en droit de dire qu'après le défaveu formel de RouJJeau au lit de la mort , il faut croire qu'il n'é- toint point coupable. L'Ouvrage de ténè- bres , qui a été la caufe de (es malheurs , peut fort bien être la production d'un efprit aufii pervers dans fes idées , qu'habile à cacher fes crimes. Voici cependant par quelle conjecture M. de V. prétend affoi- blir ce témoignage fi convaincant de l'in- nocence de Roujffeau. « Ce qui vous a fait fufperidre votre « Jugement , dit- il ( fa vie , de fi grands égaremens & de fi> » grands malheurs Que voulez - vous, » que je vous dile ? la Brinvillhrs étoit dé- »> vote & alloit à confeffe après avoir em- » poifonné Ton père , & elle empoifonnoit *> ion frère après la confefiion. » C'efr. ici que le défaut de juflefTe fe fait fentir, autant que la haine envenimée qui le produit. La Brïnvillkrs prit le mafque de la piété pour couvrir fes crimes ; mais ce fut quand Thypocrifie pouvoit la fervir à écarter les foupçons ; & Roujfcau fît enten- dre le langage de l'innocence & de la vé- rité , dans un tems & dans un pays où il n'avoit plus rien à craindre. D'ailleurs , ce ne fut point au moment de la mort que la BiinviuUrs chercha à tromper le Public fous le voile de la Religion ; (es derniers infîans, fi l'on en croit l'hiftoire , furent marqués par le plus vif & le plus fincere repentir. Après cela , que M. de V. s'attache fi. fort à relever les bévues & les méchancetés des autres ; on dira toujours qu'il doit com- mencer par les fiennes. *7 CHAPITRE II. L'ABBÉ GUYGT D E SF O NT A 1 NE S. V^j ' F s t un de ceux envers qui M. de V. a gardé le moins de mefures , & que fa haine s'eft efforcée de fouiller par les plus noires horreurs. Rien cependant nrétoit moins capable de produire de tels empor- temens que le fujet qui a donné lieu à cette querelle. M. l'Abbé Desfontaines avoit fait quelques Réflexions critiques , mais hon- nêtes & pleines de modération, fur la mort de Ccfar , que l'Auteur efr. convenu être pour lors remplie de fautes. M. de V. , accoutumé depuis long - tems à ne voir qu'à travers un microfeope & les fervices qu'il rend & les injures dont il fe plaint , fe déchaîna dès ce moment contre le Journalifle. Il publia contre lui un Ou- vrage intitulé h Prefervatif, qu'il fit impri- mer clandeftinement, qu'il défavoua enfuite pour l'avouer quelque tems après. Il s'achar- ne dans cet ouvrage à relever, avec autant d'aigreur que de chicanes puériles , quel- a8 LyA B B Ê G UY O T ques erreurs clans les Obfervations fur les Ecrits modernes de l'Abbé Desfontaines : lef* quelles erreurs ne font , dans le fond, que des bagatelles. C'étoit bien à lui de s'ap- pefantir fur une pareille critique , après avoir dit fur un ton dogmatique y dans ce même Ouvrage : « Il efl bon qu'on fâche » que le Dictionnaire Néologique efl une fa- >•> tyre dans laquelle on prend la peine » inutile de relever des fautes connues de » tout le monde , & de critiquer de très- j) belles-chofes à la faveur des mauvaifes >» qu'on reprend. C'efl: un libelle où l'Au- * teur [ M. l'Abbé Desfontaines ] veut faire »> pafler fa fauffe monnoie parmi la bonne » qui n'efl: pas de lui. » Il a beau dire y ce (a) Dictionnaire ne fera jamais un li- ( a) Cet Ouvrage eft contre certains Auteurs qui avoient voulu introduire , dans notre langue, des mots nouveaux 3c des façons de parler nouvelles , qui n'étoient rien moins que naturelles. Le ridicule que ce célèbre Critique donna à ces locutions contraires à l'ufage , n'a pas peu contribué à faire tenir fur leurs gardes bien des Ecrivains , qui fans doute auroient fuivi 2c imite ceuxqu'ila notés comme repiébenfibles» DES FONT AINE S. 29 belle , mais un excellent livre , & le Pré' fervatifàe M. de V. ne fera un préfervatif & un libelle que contre lui-même. En effet, ,par un tour d'adrefTe qu'il a fouvent em- ployé depuis , cet Auteur judicieux pre- nant fa propre défenfe, &fatyrifant le Jour- nalifle , fe donne à lui - même les louanges qu'il fe croit dues. On peut croire qu'il ne fe les épargne pas ; car le Public inftruit depuis long-tems de (es manœuvres littéraires , fait bien qu'il n'efl pas un Ronfard, à donner des foufRets à Ronfard. Un caractère de la trempe de celui de M. de V. n'étoit pas capable de fe borner à des attaques clandestines ; il falloit fe mon- trer au grand jour & mentir fous fon véri- table nom. C'eft ce qu'il fait dans une Lettre à un de fes amis , imprimée à la fin du préfervatif. La voici : « Je ne connois , dit-il , l'Abbé Guyot n Desfontaines , que parce que M. Tirioe » l'amena chez moi en 1714 , comme un '■ il.. .... 1 . , - Les jeunes gens doivent lire ce Dictionnaire. En fait de langage , l'expofitionsdes fautes efl plus utile que celle des préceptes. 30 V A B B E G V T O T. »> homme qui avoit été ci*devant Jéfuite , & » qui par conféquent étoit un homme d'é- ?» tude. Je le reçus avec amitié , comme je « reçois tous ceux qui cultivent les Lettres. » Je fais étonné, au bout de quinze jours, » de recevoir une lettre de lui , datée de >» Bicêtre , où il venoit d'être renfermé. v J "appris qu'il avoit été mis, trois mois ?» auparavant , au Châtelet pour le même *> crime dont il étoit accufé , & qu'on lui « faitoit Ion procès dans les formes. J'étois » alors aflez heureux pour avoir quelques ^ amis très-puifîansque la mort m'a enlevés. >> Je courus à Fontainebleau , tout malade <> que j'étois, me jetter à leurs pieds ; je »> prefTai ,je iollicitai de toutes parts; enfin » j'obtins & ion élargiffement Se la difeon- »> tinuation d'un procès où il s'agiflbk de »> la vie. Je lui fis avoir la permifiion d'aï* » 1er à la, campagne chez M. le Préiidcnt » Bcrniêre , mon ami. Il y alla avec M. Ti- » riot : favez - vous ce qu'il y fît ? un li- » belle contre moi. Il le montra même à » M. Tiriot , qui l'obligea à le jetter dans le » feu. Il me demanda pardon , en me difanc » que le libelle étoit fait un peu avant la DESFONTAINES. 3i fc date de Eicêtre , j'eus la foibleffe de lui » pardonner , & cette foibleiïe m'a valu en » lui un ennemi mortel , qui m"a écrit des » libelles anonymes , & qui a envoyé vingt » libelles en Hollande contre moi ; voilà , » Moniteur , une partie des chofes que je » peux vous dire fur fon compte. » • Nous allons reprendre cette lettre dans tous fes points. Je ne connois PAbbl Guyot Des fontaines , que" 'parce que M. Tiriot l'amena che^ moi en 1724. Il paroît affez difficile que M. Tiriot fut dans le cas d amener chez M. de V. un homme dont le parent [ M. le Préfident de Bernière ] logeoit & nourrifToit alors M. de Y. lui - même. Il fe garde bien de parler de cette particularité. N'efl-ce pas d'abord in- gratitude de fa part de garder une pareille réticence ? Je courus à Fontainebleau tout malade qut fétois. Dans une autre lettre il dit qu'il étoit à l'agonie. Il faut convenir que perfonne ne fait mieux farder fa drogue. Dans une îroi- fieme lettre adreffee à M. l'Abbé Bergier , il dit que c'étoit à Verfailles qu'il courut fe jetteraux pieds de (es amis. Ce n'eft pasb; 32 V A B D E G UY 0 T feule fois que M. de V. a varié fur un même fait , comme on le verra dans les Chapitres fuivans. Je preffai , jefollicitai de toutes parts , enfin 'f obtins fon élargifjement. Cela eft vrai ; mais ce beau zèle n'étoit que l'effet des follicita- tions de M. de Bemiere , parent de l'Abbé Desfontaines. Le crime pour lequel ce Jour- nalise fe vit enlever , étoit une accufation calomnieufe , enfantée par la noirceur & la malignité de fes ennemis. M. de V. fît lui- même un Mémoire juftiiîcatif pour l'oppri- mé , qu'il appelloit alors ion ami , dont on reconnut bientôt l'innocence. On lui rendit même û pleinement juftice, que M. le Lieu- tenant de Police écrivit une lettre , par la- quelle il témoignoit tout fon regret d'avoir été furpris à l'égard de l'ordre qu'il avoit donné pour le faire arrêter. Cette lettre fut adreffée à M. l'Abbé Bignon , Bibliothécaire du Roi, &4'un des Quarante de l'Académie Françoife, qui la lut dans l'Affemblée des Auteurs du Journal des Savans , auquel M. l'Abbé Desfontaines travailloit alors. Je lui fis avoir la permifflon d'aller à la cam* pagne , che{ M. U Préjidmt Bern'ure. 9 mon ami D ES FO NT AINE S. 33 ami. Nous le répéterons encore : 11 eft fin- gulier qu'un parent de M. de Berniere ait be- ibin de la protection d'un protégé, pour ob- tenir la faculté d'être reçu dans fa famille , furtout quand on fçaura que ce même Pré- fident , que M. de V. appelle fon ami , le chafla peu de tems après en 1716 ] de chez lui , pour Pinfolence de fes difcours. Save^-vous ce qu'il y fit ? un libelle contre moi L'Abbé Desfontaines a afîuré & protefté le contraire. Il fit plus, il défia dans le tems M. de V. de citer ce libelle, & M de V. refta muet. Il le montra même à M. Tiriot , qui F obligea, de lejetterdans le feu. M. Tiriot interrogé fur cette aceufation, déclara , quoique ami zélé de M. de V. , qu'il n'avoit jamais eu connoifTance de ce fait. D'ailleurs , n'eût-ce pas été le comble de l'imprudence de mon- trer un libelle à quelqu'un qu'on pouvoit foupçonner , avec raifon , devoir en inf- truire fon ami? Après cela, que faut -il croire de ce qui fuit ? // me demanda pardon , en me difant que h libelle étoit un peu avant la date de Bicetre. Ce qui fe préfente à l'efprit , c'efl que per~ C 34 V A B B É G VYO T fonne n'a jamais été plus habile que M. de V. à déguifer les circonftances , à les brouiller, à les confondre , à en imaginer , & furtout à les ajufterà fes deffeins. J'eus la foibleffe de lui pardonner. On fait affez que ce n'efl: point là fa foibleffe. La vérité du fait eft qu'il fe plaignit à M. l'Abbé Desfontaines , par une lettre particulière , non pas du libelle , parce qu'il n'exiftoitpas, mais des railleries que ce Journalifte avoit faitas fur la tragédie de Brutus,&£ de quelques réflexions innocentes fur le Temple du Goût, Celui-ci lui donna toute efpece de fatisfac- tion. M. de V. en parut content , & lui écri« vit, pour l'en remercier, de la manière la plus tendre & la plus reconnoiffante. Qui croi- roit après cela , que bien loin d'être en droit de pouvoir regarder l'Abbé Desfontaines comme fon agrefTeur, il le devint lui-même au bout de quinze jours, par des épigrammes inférées dans le Mercure. Celui qu'il atta- quoit eut beau lui en témoigner de la fur- prife , il ne répondit que par de nouvelles infultes. Il pouffa enfin les chofes aux plus grands excès , dans plufieurs imprimés qu'il fit courir. Ce fut dans ce tems qu'il compof* le Préfervatif D É S FONT AINES. 37 Qui ma écrit des libelles anonymes & qui a invoyê vingt libelles en Hollande contre mou On n'ajoutera pas plus de foi à M. de V» fur cet article , que furies autres. On le défia , dans le tems qu'il publia cette lettre , de nommer un feul de ces libelles. On écrivit même en Hollande , pour s'informer s'il en avoit paru contre lui; on répondit qu'on n'en connoiflbit aucun. Il eft facile de décider à préfent à qui les imputations de noirceur , de perfidie & d'in- gratitude conviennent le plus, M. de V. ne s'en eft pas tenu là : il n'a jamais laiffé échap- per l'occafion de déchirer celui qu'il avoit fi indignement outragé. Peut-on voir rien de plus affreux que ce qu'il dit de lui dans tAnti- Giton ? Nous ne rapporterons point cette tirade ; il fuffit de dire que la vérité & les bonnes mœurs y font également mépri. (éçs. Elle commence ainfi : C e Dieu paroit fous humaine figure. . . . 11 n'a point l'air de ce pédant Abbé , Brutalement dans le vice abforbé , &c. Dans un autre ( a ) endroit , après avost (*) Ode fur l'Ingratitude, 3 Et dans fon ingrate furie , De Rufns lâche imitateur , Avec moins d'art & plus d'audace , De la -fange où la voix croalfe , ïl outrage fon bienfaiteur ( b ). (a) M. de V. peut fe vanter d'avoir furpafle tous les Gacom du monde ; on pourra le citer un jour comme un autre Gacon. Ç>) Ode fur l'Ingratitude. D E S F 0 NT A /NE S. 37 Nous ne croyons pas devoir faire des re- marques fur ces beaux vers ; en voici d'au- tres qui ne leur cèdent en rien. ( a ) Grand Dieu , je ne m'étonne pas Qu'un Ennuyeux , un Desfontame , Entouré dans fon galetas De fes livres rongés des rats , Nous endormant donne fans peine> Er que le bouc foit gros & gras. Jamais Eglé, jamais Silvie , Jamais Life à fouper ne prie Un Pédant à citations , Sans goût , fans grâce , {ans génie j Sa perfonne en tous lieux honnie Eft réduite à fes noirs Gitonu Si M. de V. croit être amufant par ces dé- tails vraiement délicats , où peut-il être in- vité & fouffert ? Terminons enfin ce Cha- pitre par cette autre citation . (£) Cent fois plus malheureux & plus infâme encore». (a) Epître à M. le Prcfirîenc Hénault. (bj Difcours fur l'Envie-, Ci 3? V A B B É G U Y O T Eft ce Frippier d'écrits que l'intérêt dévore ( a ) , Qui vend au plus offrant fon encre & fes fureurs (£) , Mépriiable en fon goût , déteftabîe en fes mœurs % (ej Médifant qui fe plaint des brocards qu'il elïuyej Satyrique ennuyeux difant que tout l'ennuyé i Criant que le bon goût eft perdu dans Paris , Et le prouvant très-bien , du rhoins par fes écrits. Que prouve M. de V. par les Tiens ? Que Tefprit eft un poifon entre les mains d'un furieux , & que la honte de fes excès eft propre à avilir la vertu même , quand il en emprunte le langage. Ceft le même homme qui avoit dit ( d ) : « il eft bien cruel , bien » honteux pour Tefprit humain , que la Lit- » térature loit infectée de ces haines perfon- (a.) Les Libraires de M. de V. & ceux de l'Abbé Desfontaines favent lequel des deux a écé le plus dévoré par l'incérêr., (b) Je ne fais lî M. de V. vend les nennes; en ce cas ©n peut dire qu'il lemplit bien fon marché. (c) Nous avons fait cet ouvrage exprès pour prou- ver combien M. de V. fait fupporter les brocards & éviter les médifances. (d) Fréface d' AIz.tr t. DESFONTAIMES. 39 h nelles , de ces cabales , de ces intrigues h qui devroient être le partage des efclaves » de la fortune. Que gagnent les Auteurs » en fe déchirant cruellement ? Ils avilhTent » une profefïion qu'il ne tient qu'à eux de » rendre refpe&able. Faut - il que l'art de » penfer , le plus beau partage des hommes, » devienne une (burce de ridicule , & que » les gens d'efprit , rendus fouvent par leurs » querelles le jouet des fots , (oient les bouf- » fons du public dont ils devroient être les » maîtres ! » *\ î $* w Civ 40 CHAPITRE III. M A U P E R T U 1 S. „ de Koltaire s'en1 fouvent plaint de l'in- gratitude des enfans quibattoient leur nour- rice , des difciples qui infultoient leur mai- tre : fi les maximes qu'il débite étoient faites pour lui-même , il auroit dû Te compor- ter bien autrement à l'égard de M. de Man- pcrtuis. Mais tel eft ion caraftere : femblable à ces mendians qui demandent humblement dans les villes & attaquent fièrement dans les bois , on l'a vu aux genoux de ce grand Philoibphe , dans le tems qu'il avoit befoira de les lumières , puis le redreffer avec au- dace , quand (es fautes ont été corrigées. Nous allons tranfcrire une de fes très-hum- bles lettres à M. de Maupercuis. Voici d'abord à quel fujet elle fut écrite. M. de Foliaire avoit fait un ouvrage obf- cur fur la Lumière , & un autre fort lourd fur la Pefanteur. Ils étoient pleins de fautes , èc il ne les avoit point reconnues lui-mê- me , tant il çtoit de bonne foi fur fon mérite MAUPERTUIS. 41 phyfîque : on l'en avoit averti amicalement; mais en PaverthTant on n'avoit pu lui don- ner la fcience néceflaire pour les corriger. Que fait-il ? Toujours plein d'adreffe [ qui fupplée , comme on fait , à la force ] il prend le parti de s'adreffer au Voyant, & ii le Voyant avoit vu dans le cœur de M. de Voltaire fes véritables fentimens, comme il vit fes bévues dans fon livre , il auroit pref* fenti que le deffein du Confultant étoit d'a- bord de fe tirer de preffe & de fe redreffer pour fe mocquer enfuite du RedrelTeur. Mais nous dirons pour la juftirîcation de feu M. de Maupertids , que l'ingratitude eft la dernière chofe que les grands hommes pré- voyent. C'eil pourquoi il ne fît pas difficulté de fe prêter obligeamment aux defirs du Sup- pliant. Le moyen de réfifter ? On lui par- loir ainfi : MONSIEU R , «J'apprends dans le moment qu'on » réimprime mon maudit Ouvrage [ les Ele- » mens de NewtonX; je vais fur le champ me » mettre à le corriger ; il y a mille contre- » fens dans l'impreffion. J'ai déjà corrigé >> les fautes de l'Editeur fur ia Lumière; mais 4i MAUTERTUIS. » fi vous vouliez confacrer deux heures à » me corriger les miennes, & fur la Lumière » & fur la Pefanteur , vous me rendriez un » fervice dont je ne perdrois jamais le fou- » venir. Je fuis fi prefTé par le tems , que » j'en ai la vue toute éblouie : le torrent de » Favidité des Libraires m'entraîne ; je m'a- * drefte à vous pour netre point noyé. La » femme de l'Europe la plus digne & la feule » digne peut-être de votre focieté , joint fes » prières aux miennes. On ne vousfupplie » point de perdre beaucoup de tems, & d'ail- » leurs eft-ce le perdre que de catéchifer fou » difciple î C'efl: à vous a dire , quand vous » n'aurez pas inftruit quelqu'un, Amici9dUm » perdidi. » » Comptez que Circy fera à jamais le » très - humble ferviteur de Kittis. Ma » main ne vous a point écrit , parce que je » fuis dans' mon lit ; mais mon cœur me dit » que je vous aimerai toute la vie, autant >» que je vous admirerai. » « Je crois que je viens de corriger afTez w exactement les fautes touchant la Lumière : p je tremble de vous importuner ; mais au >> nom de Neutan &. tf Emilie , un petit mot MAUPERTUIS. 43 * fur la Pefanteur & fur la fin de l'Ouvrage. « A Cirey le 22 Mai iJ^S '. » Reprenons cette lettre , & joignoas-y quelques réflexions. Taprends dans le moment quon réimprime mon maudit Ouvrage ; je vais fur le champ me mettre à le corriger. Pourquoi donc écrire pour obtenir un Corre&eur } Il y a mille contre-fens dans Vimpreffion. C'eft qu'ils étoient dans le manufcrit. rai déjà corrige les fautes de t Editeur fur la Lumière. Cepen- dant c'eft parce que la lumière vous man- que , que vous vous adreffez aux autres. Mais ji vous voule^ confacrer deux heures à me corriger les miennes. Deux heures , c'eft trop peu. Pourquoi corriger les vôtres, puifque vous prétendez avoir corrigé celles de l'Editeur ? Fous me rendriez un fervice dont je ne perdrois jamais le fouvenir. Il eft vrai , c'eft affez le fort des fervices qu'on vous rend. Jefuisfî preffé par le tems , que f en ai la vue toute éblouie. Et pourquoi, avec une vue aufli foible , entreprendre d'écrire \\xx la Lumière ? Le torrent de C avidité des Libraires m entraîne. Nous voulons croire que cette avidité n'eft que celle des Librai- 44 MAUPERTUIS. res. Je madrefje à vous pour ri être point noyé. En effet , un Phyficien aufîi pefant , court grand rifque d'aller au fond de l'eau. La femme de C Europe la plus digne , & peut- être la feule digne de votre fociété , joint fes prières aux miennes. Paffe pour cela , Ma- dame la Marquife du Chatelet méritoit cet éloge. On ne vous fupplie point de perdre beaucoup de tems ; & d'ailleurs , efl-ce le perdre que de catéchifer fon Difciple ? Oui , c'efl le perdre, depuis le tems qu'on vous caté- chife , & que vous favez fi peu votre caté- chifme. Cefl à vous de dire quand vous n'aurez pas inflruit quelqiiun, Amici, diem perdidi. Que cela feroit doux , s'il n'étoit pas du deftin de ceux qui vous obligent de pouvoir en dire autant. Compte^ que (#) Cirey fera à jamais le très- humble ferviteur de Kitis. Il doit l'être. Ma main ne vous a point écrit , parce que je fuis dans mon lit. Il avoit fans doute la fièvre. Mais mon cœur me dit que je vous (a) Cirey eft une maifon de Campagne qui nppar- renoicà Madame la Marquife du Chatelet , & Kittis ccoic le lieu où M. de Maupertuis avoir faic , dans le Nord , tes obiei'vations agronomiques. M A V P E R T U I S. 45 aimerai toute mp vie autant que je vous admi- rerai. Ce cœtir a bien tenu parole ! Je crois que je viens d& corriger ajje^exaclement les fautes touchant la Lumière. Difpenfez- vous donc d'une requête aufîi humble. Mais au nom de Newton & d'Emilie , un petit mot fur la Pefanteur. Eh bien ! au nom de Newton & a" Emilie , on vous accordera ce petit mot fur la Pefanteur ; mais votre lé- gèreté fait tout craindre pour la fuite du bienfait. Il faut cependant rendre juftice à M. de .V. : fa reconnoiffance a duré quelques an- nées; mais le même homme au bas du portrait duquel il avoit gravé ces vers , C e globe mal connu qu'il a fçu mefurer , Devient un monument où fa gloire fe fonde ; Son fort eft de fixer la figure du monde» De lui plaire & de l'éclairer. celui à qui il avoit adrefle cette apoflro- phe dans un difeours fur la modération , Revoie, Maupertuis , de ces deferts glacés , Où les rayons dn jour font fix mois éclipfés , Apôtre de Newton , digne appui d'un tel maître , ÏSc pour la vérité , viens la faire connoîtie, 46 MJVPERTVlï. celui enfin à qui il avoit dit, dans une de fes lettres, comment faites-vous avec un tf- prit fublime 3 pour avoir aujji un cœur ? Oui , cet homme va bien-tôt efïuyer des traits de fatyre de toute efpèce. Il faut raconter au- paravant ce qui a donné occafion à cette inimitié. M. de Maupertuis avoit fait imprimer un Mémoire fur les Loix du Mouvement tk. du Repos , déduites d'un principe métaphy- fique. Ce principe eft. celui de la moindre quanti d'a&ion , c'eft-à-dire que « dans le *> choc des corps , le mouvement fe diftri- » bue de manière que la quantité d'action »> que fuppofe le changement arrivé , eft « la plus petite qu'il foit poflible. Dans le » repos , les corps qui fe tiennent en équi- » libre doivent être tellement fîmes que » s'il leur arrivoit quelque petit mouve- »> ment, la quantité d'a&ion feroitla moin- » dre. » Kœnig, Profefieur de Philofoohie à Franeker en Frife , qui avoit été le pro» tegé , l'admirateur, le traducteur & l'ami de M. de Maupertuis , lequel l'avoit autres fois introduit chez Madame du ChateUt, es. depuis l'avoit fait recevoir de l'Académie MJUPËRTl/lS. 47 âe Berlin , dont il étoit lui-même Préiident; Kœnig , dis-je, entreprit d'ébranler ce fyf- tême , & s'efforça d'en attribuer la gloire à Lùbnit{. Pour cet efïet, il cita un frag*- ment d'une lettre de ce Philofophe Alle- mand , pour prouver qu'il avoit connu cette loi du minimum. Un procédé de cette efpèce ne pouvoit qu'irriter M. de Maupertuis; fe voir foup- çonné de plagiat, s'en voir même accufé publiquement , étoit une infulte difficile à digérer pour un homme qui fe fentoit ca- pable d'inventer , &z qui étoit réellement l'inventeur de la découverte qu'il avoit publiée. Il fe modéra cependant ; il écrivit poliment à K&nig, pour le prier de vouloir bien lui indiquer l'original de cette préten« due lettre. Kœnig répondit que la lettre dont il avoit rapporté le fragment , lui avoit été com- muniquée par un (a) homme qui avoit été (a) Cet homme étoit lecélcbre Henni , Chef de la Conjuration de Berne , dont U œnig étoit le complice ; ce qui engagea ce dernier à s'enfuir en Hollande, o\ 48 MAUPERTU1S. décapité à Berne quelques années aupara- vant. M. de Maupertuis ne négligea rien pour découvrir la vérité. Il s'adrefïa à M. de Paulmi, alors Ambafladeur de France en SuiiTe, afin qu'on fit des recherches exacles dans les papiers de cet homme qui avoient été recueillis avec foin , & qu'on avoit confignés dans les archives de la ville de Berne. Le Roi de Pruffe écrivit aufïï auxMagiftrats de Berne pour le même fujet. Toutes les recherches furent inutiles: la prétendue lettre de Lcibnit^ ne fe trouva nulle part. M. de Maupertuis indigné de la manœu- vre employée contre lui , s'adrefla aux Membres de l'Académie qu'il préfidoit, & dont Kœnig en étoit un , pour avoir raifon d'une pareillein juftice. Alors .l'Académie fomma plufieurs fois le ProfefTeur de Hol- lande de produire l'original de la lettre qu'il avoit citée ; & n'ayant pu fatisfaire à la demande qu'on lui faifoit , l'Académie il devine Bibliothécaire de S. A. S. Madame la Prin- prononça celle d'Orange. MAUPERTUIS. 49 prononça , le 13 Avril 1752, que le frag- ment avoit été fuppofé. On ne fe feroit pas attendu que M. de V. , à qui Ton peu de connoiffance en ces matières défendoit d'entrer dans cette que- relle , que le Roi de Prune avoit exhorté de n'y prendre aucune part , que M. de Maupcrtuis avoit obligé dans tant d'occa- fions , foit à Paris , foit à Berlin , & à qui il avoit pardonné tant de (a) railleries in- décentes faites fur fon attachement à la Religion , dans les petits foupers du Roi ; on ne fe feroit pas attendu, dis -je, que dans cette rencontre il fe fût déclaré contre fon compatriote & fon ami , en faveur d'un étranger convaincu de fauffeté , & de plus l'implacable ennemi de Madame <& Chatelet, que M. de V. avoit tant célébrée. Il le fie cependant , foit qu'il fût jaloux de la con- (a) Nous favons de bonne part que le Thilofophe de Sans Souci & M. de V. ont Couvent attaqué , par des railleries, M. de Maupertuis , au ûjjet de fon attache- ment à la Religion. Ce Fhilofophe chrétien repouifoic avec refpeét. Se fermeté celles du Monarque , & celles élu Poète avec efprit & avec amitié. D 50 MAUPERTUIS. fidération que le Roi de Pruffe avoit pour M. de Maupertuis , foit que le Zélateur de tous les genres de gloire & de tous les titres d'honneur , fut- fâché qu'on eût choili un autre que lui-même pour Préiident de l'Académie de Berlin , foit que ion carac- tère, ami du trouble & porté de tout tems à la jaloufie , l'emportât fur les motifs d'honneur & de reconnohTance qui au-, roient dû le retenir. Il entra donc en lice , & fit d'abord pa- foître un petit Mémoire fous le titre de Réponfc cfun Académicien de Berlin , à un. Académicien de Paris , dans lequel il pré- tendoit que le principe de la moindre a&ioa étoit démontré faux ; que Kœnig d'ailleurs avoit prouvé que Leibnit^ avoit remarqué que dans les modifications du mouvement, î'a&ion devient ordinairement un maxi- vium ou un minimum ; que M. de Mauper- tuis avoit forcé quelques Membres pen- fionnaires de l'Académie de Berlin qui dé- pendoient de lui & qui auraient quitté l'A- cadémie , s'ils n'eurent été protégés par le Roi , de rendre un Jugement odieux contre Kœnig ; & qu'ainfi il avoit été convaincu MAUPERTUIS. 51 non-feulement de plagiat & d'erreur , mais d'avoir abufé de fa place pour perfécuter un honnête homme. Le Roi de PrufTe fut indigné contre cet écrit , 8c le traita publiquement de libelle infâme. Il fit plus , il y répondit lui-même. Sa réponfe parut fous ce titre : Lettre d'un. Académicien de Berlin à un Académicien de Paris. On jugera par les morceaux que nous allons rapporter, de quelle manière ce Monarque défendoit M. de Maupertuis. « Le ProfefTeur Kœnig ne pouvant s'éle- » ver à l'égal d'un grand homme , crut que » ce feroit toujours beaucoup que de l'a- » bailler ; il difputa à notre Préfident les »> découvertes fur le Principe univerfel de la m moindre aclion , en foutenant que Leibnit^ * en étoit l'inventeur. M. de Maupertuis, *> demanda des autorités : il voulut favoir » dans quel Ouvrage de M. Lcibnit^ on v trouvoit des traces de ces découvertes. s» Kœnig, pour ne pas demeurer court dans » cette embarraffante fituation, produifit des »> fragmens de lettres fuppofées de M. Lei- » hnit^. Ce procès littéraire expofé dans » une afîembée de notre Académie , fut Dij 51 MAUPERTUIS. » jugé , & Kœnig condamné d'une voix. ... » Le foi - difant Académicien anonyme » dit , que M. de Maupmuis feroit , par fes » mauvais procédés, déferter tous nos Aca- » démiciens , s'ils n'étoient foutenus par » la protection du Roi. Autant de mots , » autant de fauffetés. C'err. un fait connu » de tout le Royaume &c de toute l'Aile- » magne , que nos plus célèbres Académi- » ciens ont été attirés ici par les foins de » M. de Adaupertuis ; qu'il eft l'économe de n nos revenus , le dittributeur des places » vacantes , le difpenfateur des gratifîca- » tions , le protecteur des talens ; & que » dans toutes ces parties de fon adminiftra- 3> tion , il a conflament montré du défin- >i térefTement , un efprit d ordre dans la régie s» de nos finances , du discernement dans » le choix des personnes pour remplir les » places vacantes , de l'équité dans la diftri- » bution des penfions & des prix , un atta- » chement fincere à la gloire de l'Acadé- » mie, de l'amitié & de la fidélité à chacun v, de nous en particulier, & une protection s> toujours ouverte pour ceux qui en >» avoient befoin ; de forte que loin d'avoir MAUPERTUIS. <$y »> fujet de nous plaindre de lui , nous lui » fommes redevables pour la plupart de ii nos places, de {es inftruftions, de {es »confeils, de fes lumières & de fon exem- » pie »> Je ne plains pas notre Préfident : il a » de commun avec tous les grands hommes » d'avoir été envié , & d'avoir réduit fes » ennemis à inventer contre lui des abfur- » dites ; mais je plains ces malheureux » Ecrivains qui s'abandonnent infenfément >» à leurs parlions, & que leur méchanceté » aveugle au point de trahir en même-tems » leur frivolité , leur fcélérateffe & leur » ignorance. » Mais quel tems penfez-vous, Monfieur, » que ces gens ont pris pour attaquer notre » Préfident ? Vous croyez fans doute qu'en » braves champions ils l'ont provoqué au » combat pour le battre à armes* égales > m Non, Monfieur ; apprenez à connoître la » lâcheté & l'indignité de leur caradère ; »= ils favent que M. de Alaupcnuis eft , de- » puis fix mois , attaqué de la poitrine , » qu'il crache le fang .... que fa foibleffe » l'empêche de travailler, qu'il eft plus Diij Ï4 MAUPERTUIS. » près de la mort que de la vie voilà » le moment qu'ils choifuTent pour lui plon- »? ger , félon qu'ils le croient , le poignard » dans le cœur , Sec. >t Si M. de V. eût été fage , il n'eut pas pouffé plus loin fes attaques. Le Roi de Pruffe avoit feint d'ignorer que le Mé- moire fut de ce Poëte qu'il connoiffoit trop bien pour s'y être mépris. Mais faut-il lui demander de la modération ? A-t-il jamais craint de fe compromettre par des fatyres qui lui ont fait plus de tort qu'à fes Ad- verfaires ? Il publia YAkakia , à la fuite du- quel on trouve le prétendu Décret de Fin- quijition & le Jugement des ProfeJJ'eurs da Collège de Sapienct , trois libelles où il manque à toutes les règles & à tous les égards. M. de Maupertuls avoit publié , en 1752 , uh volume de Lettres fur dijférens fujets de Pfiilofophie } de Morale & de Belles- Lettres , où il dit , dans un endroit , qu'il faudroit ne pas payer le Médecin qui ne guérit pas la maladie. M. de V. prend delà occafion de s'égayer , fous le nom du Do&eur Akakia , il ne ménage rien. MAUVERTU1S. 55 On ne trouve que cette répétition conti- nuelle de farcafmes contre celui qu'il avoit toujours regardé jufques-là comme fon maître : « ô (a) jeune homme , que » vous êtes dur & injurie ! ô jeune incon- » fidéré , jeune ignorant , jeune écolier , » jeune raifonneur le candidat doit » apprendre que la mémoire eft la faculté » de retenir des idées Le candidat fe » trompe quand il dit que l'étendue n'eft »t qu'une perception de notre ame. S il fait » de bonnes études , il verra que l'étendue » n'eu1 pas comme le fon & les couleurs » qui n'exiftent que dans nos fenfations , » comme le fait tout écolier. A l'égard de » la Nation Allemande qu'il vilipende & » qu'il traite d'imbé cille en termes équiva- 3» lens >•, [ M. de V. ne cherche point de détours : on voit bien qu'il fait fa langue, & de fa langue les termes les plus inful- tans. ] « Cela nous paroît ingrat & injufle. » Ce n'eft pas le tout de fe tromper , il » faut être poli. » [ Soyez - le donc vous- même.] « Il fe peut faire que le candidat (a) Œuvres de M. de V. tom. V. Div j6 MAUPERTUIS. » ait cru inventer quelque chofe après » Leibniti ; mais nous dirons que ce n'eft » pas lui qui a inventé la poudre. »» [ des platitudes, du d: ' Ajfoucy , du Gacon , du Garatfè : voilà pourtant l'homme qui veut obfcurcir la gloire des autres. ] « Nous ju- » geons unanimement que la cervelle eft « fort exaltée , & qu'il va bien-tôt pro- » phétifer. Nous ne favons pas encore s'il » iera des grands ou des petits Prophètes ; ai mais nous craignons fort qu'il ne foit un »> Prophète de malheur. » [ M. de V. avoit fans doute un preflentiment de fa deftinée : il devoit être bien tôt puni de fa témérité. ] » Pour conclusion , nous prions Monfieur « le Do&eur Akakia de lui prefcrire des »> ptifannes rafraîchiiTantes. m [M. de V. doit n'en avoir jamais pris, où s'il en a faitufage, les ptifannes rafraîchifiantes n'ont point appaifé l'exaltation de fa cervelle. ] " Nous » l'exhortons à étudier dans quelque Uni- i> verfité , & à y être modefte. » C'eft lui qui devroit l'être après avoir reçu les leçons & corrections de celui qu'il s'efforce de rendre ridicule. Sera- 1 -on étonné d'apprendre 5 après MJUPERTUIS. 57 cela , que cet Ouvrage de M. de V. fut brûlé par la main du Bourreau [ le 4 Dé- cembre 1751, ] dans toutes les places de Berlin ? Si l'on en croit le rapport de quel- ques Gens de Lettres , ce fut à cette occafion que le Roi de Pruffe dit à l'Auteur ces humiliantes paroles : Je ne vous chajjc point parce que je vous ai appelle : Je ne vous ôte point votre penjïon , parce que je vous Cai donnée ; mais je vous défends de reparoître devant moi. Sans adopter cette anecdote , qui peut n'être pas vraie , il efl certain. que le même Prince fatigué de (es tracaffe- ries , lui écrivit , trois mois après, cette lettre pleine de fageffe & de grandeur. Vous êtes bien le maître de quitter mon fer- vice quand vous voudre^ ; mais avant de par- tir , faites - moi remettre le contrat de votre engagement , la Clef, la Croix & le volume de Poèfies que je vous ai confié. Je fouhaiterois que mes Ouvrages eufjent été feuls expofés à vos traits & à ceux de KŒNIG ; je Us facrifie de bon cœur à ceux qui croient augmenter leur réputation en diminuant celle des autres ; je nai ni la folie , ni la vanité de certains Au> teurs. Les cabales des Gens de Lettres me pa- 5* MAUPERTU1S, roiffent r opprobre de la Littérature. Je n'en ejfKmepas moins les ftonnétes gens qui Us cul- tirer: t: Us Chefs des cabales font Us feuls avilis à mes yeux. Du 16 Mars 1753. Ainii M. de Voltaire éprouva que M. de Manpertuis étoit vraiment Prophète & vrai Prophète de malheur. Cependant il tâcha de fe rapprocher du Roi , Se y réuffit jiuqu'à un certain point ; le Roi lui rendit tout ce qu'il lui avoir, ôté. Mais M. de Voltaire fentant que Berlia ne pouvoit plus être un fe'jour agréable pour lui , demanda la permiiîlon d'aller k Plombières prendre les eaux. Il Fobtint; mais à peine fut-il arrivé à Leipfick qu'il écrivit de nouvelles fatyres , malgré la porole qu'il avoit tant de fois donnée > malgré toutes fes protestations de repentir. Ce fut alors que le Roi de Pruffe lui écri- vit une lettre foudroyante , où il lui rap- pella toutes fes fautes. Le Monarque en donna une copie à M. de Maupertuis : on la verra dans un receuil de lettres de ce Prince , qu'on doit mettre au jour. Le Roi ne s'étoit pas trompé ; M. de Voltaire n'alla point à Plombières : il fe M A U P E R T U 1 S. 59 rendit à Francfort où il pubia la fatyre in- titulée , Vie privée du Roi de PruJJe. Alors le Philofophe de Sans Souci irrité , non de cette fatyre, mais de ce qu'un homme ii méchant portoit encore fes Ordres , le fit arrêter à Francfort, jufqu'à ce qu'il eût rendu la Croix , le contrat Se le volume de Poëfies. M. de Voltaire rendit au Pvéfident de PrufTe la clef & la croix des Ordres dont il étoit décoré , & promit de rendre le refle , quand il auroit reçu fes maies. Le Magiftrat de Francfort , pour le traiter avec quelque douceur , lui laiffa la faculté ' le même ferment , à le rendre } û elle le » trouve ; & en attendant que je puiffe avoir » communication de mes papiers à Paris, » j'annulle entièrement ledit Ecrit , décla- » rant ne prétendre rien de Sa Majefté le 6z MAUPERTUIS. „ Roi de Prufle , & je n'attends rien dans PéV » tat cruel où je fuis , que la compafîion » que doit fa grandeur d'ame à un homme » mourant , qui avoit tout facrifié & qui a » tout perdu pour s'attacher à lui , qui l'a » fervi avec un zèle qui lui a été utile , qui » n'a jamais manqué à fa perfonne , & qui » comptoit fur la bonté de fon cœur. Je » fuis obligé de dicter ceci , ne pouvant » écrire , & je figne avec le plus profond » refpecl:, la plus pure innocence 6c la dou- » leur la plus vive , &c. » Cette difgrace l'humilie trop , pour nous permettre aucune réflexion. Mais il va bien- tôt reprendre fa gayeté ôc donner une libre carrière à la nôtre. A peine l'orage fut-il conjuré , que fem- blable aux Matelots qui oublient les réfolu- tions & les vœux formés durant la tempête , il s'embarqua de nouveau fur fon élément favori, c'eft-à-dire, la difpute & la piailan- terie. Plufieurs Epigrammes de fa façon , plufieurs Vers fatyriques furent femés dans le Public contre le Roi de Pruffe & M. de Maupcrtuis. Celui - ci indigné d'un acharne- MAUPERTUIS. 65 ment dont il fembloit que l'humiliation de ion ennemi eut dû le débarraffer, y répon- dit par ce fameux billet doux. M. de Maupertuis à M. de Voltaire. Je vous déclare que ma fantè ejl ajje^ bonne pour vous aller trouver partout où vous/ère^ , pour tirer de vous la vengeance la plus compltiu. Rende^ grâce au refpecl & à fobéijfance qui ont fufqu'ici retenu mon bras. MAUPERTUIS. M. de Foliaire, toujours habile à faïfir le ridicule de tout ce qu'on fait contre lui , & à le tourner à fon avantage , ne manqua pas de tirer parti de cette Lettre. Il y répondit & publia fa Réponfe fous ce titre : VArt de bien argumenter en Philofophie , réduit en pratique par un vieux Capitaine de Cavale- rie, travejli en Philofophe. Elle contenait le billet en queftion , mais falfifié , & deux lettres, l'une adreifée à M. de Maupertuis en. réponfe de la fienne , & l'autre à M. Formeyy Secrétaire perpétuel de l'Académie de Berlin. C'efr. ainfï qu'il parloit à M. de Maupertuis. « J'ai reçu , Monfleur , la Lettre dont G4 MAUPERTUIS. „ vous m'honorez. Vous m'apprenez, que » vous vous portez bien ; que vos forces )> font entièrement revenues , & vous me » menacez de venir m'afTaffiner, fi je publie j> (a) la Lettte de la Beaumclle. Ce procédé » n'eft ni d'un Préfident d'Académie , ni d'un »bon Chrétien tel que vous êtes. Je vous » fais mon compliment fur votre bonne fanté, » mais je n'ai pas tant de forces que vous. Je » fuis au lit depuis quinze jours , & je vous » fupplie de différer la petite ( b ) expérience » de phyfique que vous voulez faire. Vous » voulez peut-être me difféquer ; mais fon- » gez que je ne fuis pas un géant des terres » auftrales , & que mon cerveau eft fi petit, » que la découverte de fes fibres ne vous don- (a) Dans le billet de M. de Maupertuis eft- il ques- tion de cette Lettre ? Ce quiavoit irrite le Philofophe n'étoit autre chofe que les Libelles que vous avez pu- bliés , non contre fa découverte , mais contre fa per- fonne. Il y en avoit même quelques-uns dans lefquels Madame de Maupertuis fe trouvoit comt>romi(e. (b) Ce n'étoit pas une expérience de I hyfique qu'il vou'.oit faire , mais une expérience de courage , & l'on yoit qu'il s'adreiïoic fort mal. nera M A V P E R T U î S. C$ » nera aucune notion ( bonté de faire une petite attention. Pour s) peu que vous vouliez exalter votre ame » pour voir clairement l'avenir , vous ver* ,) rez que li vous venez m'affafîiner à Leip- s> fick , où vous n'êtes pas plus aimé qu'ail- » leurs, & où votre Lettre eft dépofée , •» vous courez quelque rifque d'être ( pendu ; ce qui avanceroit trop le moment « de votre maturité ck feroit peu convena- •> ble à un Préfident d'Académie. Je vous s> confeille de faire d'abord déclarer la Let- » tre (£) de la BcaumdU , forgée & atten- (a) Voilà d'où procède votre courageufe plaifante- ïie : le délateur a beau jeu pour rire quand il a pris les précautions. (b) Voici cetre fameufe Lettre dont M. de Voltaire prétend tirer un li grand avantage contre M. de Mau- permis. Nous la rapporterons telle que M. de Voltaire la rapporte lui-même. Elle tut adreilce à M. Roques , Pafteur au Pays de Heliè-Hombourg. u Maupertuis »> vient chez moi , ne me trouve pas ; je vais chez lui! » il me dit qu'un jour aux foupers des petits apparte- MÂUPERTU1S. 67 >» tatoire à votre gloire dans une de vos Af- » femblées : après quoi il vous fera permis *> peut-être de me tuer, comme perturba- « teur de votre amour-propre. v mens, M. de Voltaire avoit parlé d'une manière y> violente contre moi j qu'il avoit dit au Roi [de » Prude ] que je parlois peu refpeclueufement de lui » dans mon Livre [ intitulé mes Venfées ] ; que je » traitois fa Cour philofophe de Nains & de Bouffons; » que je le comparois aux petits Princes Allemands, » & mille fauiïetés de cette force. M. de Maupertuis » me confeilla d'envoyer mon Livre au Roi en droi- » ture avec une Lettre qu'il vit & corrigea lui-même. » M. de Voltaire traite cette confidence de M. de Mau- pertuis , de crime atroce j mais il ne rapporte pas 1% Lettre de M. de la Baumelk en entier , dont le com- mencement, qu'il a prudemment retranché, auroic éclairci le fait & juftrfié M. de Maupertuis , au fujec du reproche d'avoir manqué au fecretqu'H devoità ce cjui fe dit aux foupers particuliers du Roi. M. de Mau- pertuis n'alla chez M. de la Beaumelle , que parce que celui-ci lui avoit déjà fait une vi/îte , & il ne lui ra- conta l'entretien du fouper, qu'après que M. de la Baumelle lui en eût parlé lui-même, car il en avoit été déjà inftruitpar un Secrétaire du Roi de Prufle. €$ M A U P E R T V r I S. » Au refte, je fuis encore bien foibîe. $> Vous me trouverez au lit, & je ne pour- *> rai que vous jetter à la tête ma feringue » &: mon pot-de-chambre ; mais dès que » j'aurai un peu de force , je ferai charger & mes piftolets cum pulvere pyrio , & en mul- »> tipliant ia maffe par le quarré de la vî- *> teffe y jufqu'à ce que Faction & vous ?» foient réduits à zéro , je vous mettrai du » plomb dans la cervelle ; elle paroît en » avoir befoin, » Il fera trifte pour vous que les Alle- ■»■> mands que vous avez tant vilipendés, 5> ayent inventé la poudre , comme vous » devez vous plaindre qu'ils ayent inventé *> l'Imprimerie. Adieu mon cher Préfident. « Voltaire. La Lettre à M. Formey eft dans le même goût. Comme elle ne fe trouve dans au- cune Edition des CEuvres de M. de Vol- taire. , nous croyons devoir la joindre à la précédente. «* Monjîeur U Secrétaire Eternel , „ J« vous envoyé l'arrêt de mort que le MAZTPERTUIS. 6$ » Préfident a prononcé contre moi, avec- » mon (a) appel au Public, & les témoigna- ï> ges de prote&ion que m'ont donné tous les » Médecins & tous les Apoticaires de Léip- » fick. Vous voyez que M. le Préfident ne » fe borne pas aux expériences qu'il pro- »» jette dans les terres auflrales , & qu'il m veut abfolument féparer dans le Nord » mon ame d'avec mon corps» C'eft la pre- >» miere fois qu'un Préfident a voulu tuer »> un de {es Confeillers. Eil-ce là le principe ■ » de la moindre action ? Quel terrible hom- " me que ce Préfident ! II déclare fauffaire » à gauche y il affaffine à droite , & il prou- » ve Dieu par a plus b divifé par ç* Fran- * chement on n'a rien vu de pareil. J'ai fait , » Monfieur , une petite réflexion ; c'eft que »» quand le Préfident m'aura tué , difféqué , » &C enterre , il faudra faire mon éloge à (n) M. de Voltaire fait ici allufîon au jugement jprononcé contre Kœnig y par l'Académie qui le déclara fauflaire & le raja du nombre de les Membres, Kanig publia alors un Ouvrage fous le ticre d'J^l sut fnktitt Eiîj yo MAUPERTl/I h » l'Académie , félon la louable coutume* » Si c'eft lui qui s'en charge , il ne fera pas >; peu embarrafle. On fait comme il l'a été » avec feu M. le Maréchal de Sch-Metuau , » auquel il avoit fait quelque peine pendant » fa vie. Si c'eftvous, Monfieur, qui faites » mon Oraifon funèbre , vous y ferez tout » aufîi empêché qu'un autre. Vous êtes » Prêtre , & moi je fuis Profane ; vous êtes » Calvinifte , & je fuis Papifte ; vous êtes » Auteur, je le fuis aufîi; vous vous portez 5* bien , & je fuis Médecin. Ainfi , Monfieur ^ » pour efquiver l'Oraifon funèbre & pour » mettre tout le monde à fon aife , laifTez- » moi mourir de la main cruelle du Préfî~ » dent , & rayez-moi du nombre de vos » Elus. Vous fentez bien , d'ailleurs , qu'é- >♦ tant condamné à mort par fon Arrêt , je » dois être probablement dégradé. Retran- » chez-moi donc , Monfieur , de votre lifte ;. » mettez-moi avec le faufïaire Kœnig , qui » a eu le malheur d'avoir raifon. J'attendrai » patiemment la mort avec ce coupable : » pariterque cadentes ignovêre dus* Je fuis mé- at taphyfiquement , Monfieur, votre &c. * MAUPERTUIS. jt Depuis , M. de Voltaire n'a ceffé de dé- clamer contre fon ennemi ; la mort de M. de Maupertuis n'a point appaifé fa haine. Il a lait réimprimer cet amas d'injures qu'il avoit vomies : & en dernier lieu dans fon Siècle d& Louis XV , il ne craint point d'attaquer les Obfervations de tant d'Académiciens fur la figure de la terre y uniquement pour ravir à M. de Maupertuis la gloire de cette décou- verte qui lui appartenoit plus qu'à toute autre , puifqu'il avoit été le principal InfU- gateur de l'entreprife. A Eiv: 7* CHAPITRE IV. M. DE LA BEAU M ELLE. Let Auteur , après avoir quitté Cop- penhague où il étoit ProfefTeur Royal en Belles-Lettres Françaifes , fe rendit à Berlin dans l'intention de voir la Cour de Pruffe , & peut-être de s'y établir , à l'exemple de plufieurs autres Français. M. de Voltaire étoit un de ceux qui paroiffoient y avoir plus de crédit; c'eft pourquoi M. de la Beaumelle, qui avoit été avec lui en cor- refpondance de lettres , crut lui devoir une vifite en arrivant. Cette première entrevue fe pafTa d'une manière afîez honnête , à beaucoup de queftions près que M. de Vol- tain lui fit , pour favoir quels étoient fes projets d etabliïTement. Le nouveau débar- qué ne jugea pas à propos de s'expliquer. On l'avoit déjà prévenu fur le caractère de l'homme à qui il avoit affaire ; on lui avoit fur-tout conseillé de ne pas trop s'y fier. Il fe contenta, donc de dire qu'il venoit pour M. DE LA BEAUMELLE. 75 voir trois grands hommes , le Roi , M. de Voltaire & M. de Maupertuis. Cette ré- ponfe ne fut point une recommandation : il avoit nommé un homme de trop, &C peut-être deux. L'eftime qu'il témoignoit pour M. de Maupertuis , ne pouvoit que déplaire à quelqu'un qui n'étoit déjà que trop jaloux du mérite de ce Philofophe , & de la confidération dont il jouiffoit. M. de la Bcaumelle ne tarda pas à s'en apperce- voir. Il avoit prêté à M. de Voltaire , qui le lui avoit demandé , un exemplaire de fes Penfées, où l'on trouve celle-ci : Qu'on parcoure PHifloire ancienne & mo- derne , on ne trouvera point d'exemple de Prince qui ait donné 7000 écus de penjïon à un Homme de Lettres , à titre d'Homme de Lettres. Il y a eu de plus grands Poètes que, Voltaire ; il ri y en eut jamais de Jî bien ré- compenfés , parce que le goût ne met jamais de bornes à fes récompenfes. Le Roi de Pruff& comble de bienfaits les hommes à talens , pré- cifément par les mêmes raifons qui engagent un petit Prince d Allemagne à combler de bienfaits un bouffon ou un nain. M. de Voltaire ne manqua pas de fe fervir 74 M.DE lABEAUMELLE. de ce pafTage pour prévenir le Roi contre le Penfeur Français , fuppofé qu'il fût dans l'intention de fe fixer à Berlin. Ce ne fut en apparence que par zèle pour la gloire du Monarque ,. qu'il prétendoit y être ©ffenfé ; mais la vraie caufe de ce mécon- tentement doit s'attribuer fans doute à ces paroles , il y a eu de plus grands Poètes que Voltaire 9 il ri y en eut jamais de Ji bien rècompenfés. En effet , il n'en falloit pas da- vantage pour irriter un homme qui , dans la République des Lettres, comme Céfar dans la République Romaine , ne vouloit point avoir de fupérieur , ou comme Pompée , ne vouloit point avoir d'égal. Il diffimula pourtant. 11 fe contenta , en rendant le livre à M. de la Beaumelle , de lui en faire une Critique judicieufe & très- févere , & d'ajouter un petit mot de re- proche au fujet du pafTage que nous avons- cité. Le jeune Auteur n'eut pas de peine à fejuftifier: M. de Voltaire parut content > & lui promit de le fervir auprès du Roi. Bien loin de lui tenir parole , M. de la Beaumelle apprit que fon Ouvrage avoit fait M. DE LA BEAUMELLE. 7$ la matière de l'entretien des petits Soupers duRoi,& que fon Protecteur prétendu avoit été le feul qui eût donné un mauvais fens à la Penfée en queftion. Un femblable procédé ne pouvoit que révolter un Auteur qui convenoit à la vé- rité de la trop grande hardieffe & du peu de précifion de quelques-unes de fes Pen- {ées , mais qui proteffoit n'avoir offenfé perfonne dans celle qu'on cherehoit à en- venimer. Il foutenoit au contraire qu'elle ne pouvoit tourner qu'à la gloire du Roi de Pruffe & des Hommes de Lettres qu'il admettait à fa familiarité ; & qu'à moins de vouloir la défigurer y il étoit clair qu'elle fignifioit , qu'autant que le Roi de Pruffe eft au-deffus des Princes qui font leurs délices des bouffons & des nains, autant les Sa vans de fa Cour font au-deffus des nains & des bouffons. C'eff du moins le fens que M. le Comte Algaroti & M. de Maupcrtuis , inca- pables de tremper dans d'indignes manœu- vres & affez généreux pour dire leur fen- timent en Préfence d'un Roi , donnèrent à cette penfée , lorfque M. de Voltaire la cita comme un trait injurieux à la gloire du 76 M.DE LABEAVMELIE. Prince & desGens de Lettres qui l'environ- woient» Quelque irrité que fut M. de ta Beau- mettedè la duplicité de M. de f'oltaire, il fe contenta de lui en faire des reproches très- moderés , perfuadé qu'il étoit dangereux de rompre avec lui. Celui-ci fit de fbn mieux pour lui cacher qu'il fut fon ennemi ; & cependant il continua toujours fes menées. Il ne cefla de lui rendre des mauvais offices auprès du petit nombre de personnes qu'il voyoit ; il attaquoit à la fois fon eiprit & fa probité ; il engagea même un (a) homme attaché au fervice du Roi , à lui écrire une lettre qui lui annonçoit mille chofes à crain- dre , s'il reftoit plus long-tems à Berlin. M. de la B&aumelU ne fut point effrayé de ces avis qu'il jugeoit faux, ce qui lui fut confirmé par plufieurs perfonnes qui lui dirent que le Monarque n'étoit point indifpofé contre lui. M. de Maupertuis fut un de ceux qui l'afïiirerent le plus qu'il n'a- (a) Cet homme étoic M. SArget, alors. Des Yeia de Ircdtric a laborieux Cotuftç> M.DE LA BE JUMELLE. 77 Voit rien à craindre ; il lui ménagea même Pbccafion de fe juftifier pleinement auprès du Prince Royal de Pruffe 5i de la Reine mère , de quelques bruits calomnieux qu'on avoit répandus contre lui ; & l'amitié qu'il lui témoigna dans cette circonftance fut ce qui envenima le plus la haine de M. de Vol' taire, qui ne cefla,dès ce moment, de le per- sécuter de toutes les manières. Il poufla les chofes jufqua dire dans plufieurs maifons qu'il n'étoit point Français; que s'il l'étoit, il avoit fans doute été chane de France ; que s'il n'avoit pas été chaffé de France , il l'avoit été de Dannemarck ; que s'il ne l'a- voit pas été de Dannemarck , il étoit du moins un mauvais fujet. Quand on rai- fonne ainfi, on trouve toujours des griefs à imputer aux gens. Enfin M. de la Beau-' melle dégoûté d'un féjour qui lui offroit l'ennemi le plus artificieux , &,par confé- quent le plus à craindre , prit la réfolution de quitter Berlin pour le rendre dans fa Patrie ; & en partit au mois de Mai 1751 , en emportant l'eitime & les regrets de ies compatriotes , que fon ennemi ne put lui enlever. 78 M.DE LA BEAUMELLËÏ Arrivé à Francfort , il apprit que le Libraire Eslinger alloit faire une édition du Siècle de Louis XIV. Le cœur tout ulcéré des mauvais traitemens qu'il avoit récem- ment éprouvés de la part de l'Auteur de cet Ouvrage , il propofa au Libraire d'in- férer dans cette édition des Notes critiques de fa façon. Il lui en fournit d'abord pour le premier volume; mais laffé de ce genre de travail , il l'abandonna. Ce fut M. le Chevalier de Mainvikrs , qui commenta les deux autres volumes, A peine cette édition eut-elle vu le jour,' que M. de Voltaire entra en fureur ; & fans s'informer fi toutes les Notes étoient de la même main , ou du moins feignant d'igno- rer qu'elles n'en étoient pas , il n'épargna rien pour foulever l'Autorité contre celui qui avoit ofé le critiquer. Il écrivit vingt lettres à Paris contre lui. Madame Dénis , fa nièce , fut députée à M. d'Argenfon 9 pour fe plaindre de Finjuftice du Commen- tateur, pour prouver au Miniftre que le Régent étoit attaqué dans une Note du troifieme volume , 6c lui protefter en outre M.DELA BEAUMELLE. 79 que M. le Duc d'Orléans en étoit fort irrité. M. de la Beaumelle apprit cette fcene par feu M. l'Abbé Sallur , un des fpeûa- teurs. Il refta tranquille ; & fe difpofoit à prouver, par une lettre du Magiftrat de Francfort & une autre du Libraire EJlinger9 qu'il n'avoit commenté que le premier volume, quand il fut arrêté le 23 Avril 1753 , & mené à la Baftille» Le fuccès de cette noble manœuvre ne calma point l'Auteur du Siècle de LouisXlV* Il profita de la détention de fon ennemi pour publier contre lui un Libelle intitule Supplément au\Siicle de Louis XIV, , dans lequel il prodigue les perfonalités & les injures les plus atroces. M. de la Beaumelle n'eut pas plutôt re- couvré fa liberté , qu'il trouva Paris inondé d'exemplaires de cette Satyre odieufe , où l'on s'efforçoit de le noircir dans un tems où il ne pouvoit fe défendre , où il igno- rait même qu'il fût attaqué. Il crut devoir y répondre ; & ce fut alors que parurent {es Lettres (a) à M. de Voltaire , qui pour > 1 ■ 1 1 ■ — w— mmimtmm — — __ „ (a) Ces lettres au nombre de vingt-quatre, paru- 1/ 8o M.DELJBEAUMELLË. lors étoit à Colmar où il s'étoit retiré * après fa difgrace à la Cour de Prufle. Ori jugera par les morceaux que nous allons en citer, où nous réunirons l'attaque & la défenfe , quel eft celui des deux qui mé- rite le plus l'indulgence du Public: nous difons l'indulgence ; car rien n'eft plus avi- lilTant pour la Littérature que ces démêlés qui animent les Gens de Lettres les uns con* tre les autres. (a) «♦ Je viens de lire votre Supplément au » Siècle de Louis XIV. Cefr. un tifTu d'inju- 9» res contre moi : j'en ai eu honte pour » vous. Vous faites des fautes , on les ré- .» prend ; vous répondez à la Critique par s» des invectives : &c vous appeliez cela » faire des Supplémens à vos Livres ? D'où »> vous vient cette haine , cette rage contre » moi ? Vous avez commencé les holiilités : » comptez- qu'elles ne finiront pas quand renten 175-3 > en un vol. ;'»-iz , avec cette épigra- phe : An fi quis atro dente me ptiverit , 4nultus ut fiebo puer? Hor. (a) Lettre 1. paj. 7. VOUS M, DE LA ÈEAUMELLE. &| ^ vous le voudrez. Que je vous rappelle » les faits. Vous m'avez fait tout le mal » qu'un homme peut faire à un homme. Je » parus à peine à Berlin ,- que je fus rjêr'fe-' « cuté par vous , &c. • • « » (rf) Je vais donc vous répondre , mais >> fans fiel', je n'en ai point : fans déclama- » tion , j'ai là Voix trop foible : fans invec- » tivés., je fais les biënféances ; fans égard » aux confeiîs timides & faiifTement mode- tt rés : qui fait mieux que moi ce que je >>me dois? Mais fi par une méchanceté » qu'à peine je crois pofïible des ennemis >> que je ne connois pas , parce que je ne » les ai pas mérités , donnoient un mau- » vais fens aux paroles les plus mefurées , »> s'ils exigeoient que je connivafïe par « mon filence à mon propre deshonneur , »> je fors d'un lieu où j'ai fait le fouhait » d'un Empereur Romain : plût à Dieu que •*/} nefçujjipas écrire! & je n'hélite pas à F 2i M.DE LA BE JUMELLE. » faire celui d'un Philolophe Grec , qu'on >; me ramené aux Carrières. « ( moment-là même que je pris la plume, » in jeune homme inconjîdéré > comme vous m le dites très-bien je (£) n'avois pas » alors le droit que votre Libelle m'a donné », depuis, de vous traiter comme il me »» plairoit. Relifez cet affreux recueil d'in- »> fuites , & vous conviendrez qu'aujour- »d'hui vous ne pouvez avoir auprès de » moi d'autre Avocat que moi-même ..... » Peut-être aufïï le chagrin m'arracha quel- » ques remarques injuftes, & le Voltaire „ qui m'avoit nui auprès du Roi de Pruffe , » me gâta le Voltaire que je lifois. Je me dé- » goûtai bien-tôt de ce genre de travail, non m que j^ ne trouvaffe par-tout des fautes , (a) Lettre t. pag. 13. (b) Pag. 1 4. M. DE LA BEAUMELLE. %y » mais je ne me trouvois pas la même hu- ♦» meur. Je ne paflai donc point le premier » volume. C'en étoit trop fans doute. Je » devois me dire qu'il étoit fort au-deffous w de moi d'imprimer des apoftilles fur un « Livre plus aifé à refaire qu'il ne Tell d'en » compter les erreurs. Mais à mon âge , on » fait la faute , & enfuite on la voit. Ce- n pendant vous affurez que je fuis l'Auteur » de toutes les remarques .... de 3 à 400 » Notes du premier tome , vous n'en com- » battez que cinq ou fix. Mon Continua- » teur vous a fourni plus de matière. C'eft à » lui à fe défendre. » ( Mais M. de Maupertuis n'eft point homme » à fufciter , ni la Beaumelle homme à être 35 fafcité ; & pour Jupiter , Jupiter a écrit S3 plufieurs fois à Paris , qu'il n'avoit été f*; Pag. 18. Fij 84 M. DE LA BE JUMELLE. » fufcité contre M. de Voltaire , que par les » fautes de M. de Voltaire. ■ » (rf) Vous dites que je fuis élevé de Ge- *>,ncve. Je fuis né à Valleraugue en Lan- « guedoc : j'ai été élevé au Collège de 3» l'Enfance de Jefus à Alais. Cèft autant » au Roi qu'à mon père , que je fuis rede- =? vable de mon éducation. Je ne fuis donc » point èlcve de Genève : & quand je le fe- => rois ! que ne l'avez-vous été vous-même : *> vous y auriez appris à être jufte &: bien- as failant , libre fans licence , tolérant fans » impiété , philofophe fans bel efprit, hifto- » rien fans partialité puifTiez - vous => n'en être jamais l'habitant , vous qui me » reprochez d'en être l'élevé ! Genève ne » mérite point d'avoir les relies de Pu- s> nivers. » (/>) J'aurois du , dites-vous , vous choijîr » plutôt pour maître que pour ennemi. Je fe- » rai votte difciple en fait de penfées ingé- »> nieufement verniffées : foyez le mien en (a) Lettre 3. p. 10. 00 Pag. 13. M. Lf*E LABEAUMELLE. 8j » fait de procédés honnêtes. Apprenez-moi » à avoir de l'efprit , je vous apprendrai à » reconnoître vos torts. . . . &c. » (#) Que nous fommes petits, vous Se » moi ! depuis un an , nous difputons fans « pudeur fur quelques fyllabes d'un livre » historique , Se Leibnit^ 8c Newton difpu» » toient fans fiel de l'empire du Monde Pen- î> fant. Leibnit^ Se Newton ne font qu'un *> trait dans le tableau de l'univers : que « ferons-nous , vous Se moi , dans cette » foule d'Ecrivains polémiques , qui après « avoir fervi de rifée à leurs contempo- « rains, difparoiffent aux yeux de leurs def- « cendans ? » ( b ) Vous dites qu'au fortir de lu Saxe+ *-je mis dans mes Penfées des chofes fur k la « Saxe 3 que vous ne pouvz{ lire fans frémir. Je » n'ai jamais été en Saxe ; &c dans aucune » édition de mon Livre , il n'y a pas un mot => lur la Saxe. Qui croiroit que vous citez des (a) Lettre 4. pa^r. 16. (b) Lettre 6. pag. 3 ;. Fiij 16 M. DE LA BE JUMELLE. » phrafes de mon Livre qui n'y font point , « & qui n'y ont jamais été ? » (a) Vous dites que je gâte tout ce quejs »> touche. Et moi je dis que votre unique •» talent efl d'embellir tout ce que vous tou- ?> chei : aufli touchez-vous fans cefle. «> (£) Le Fou du Roi Jacques , s'étant un '■*> jour affis fur le thrône , on lui demanda : »> que fais- tu là, Maraut ? Il répondit : je s' regfte. V Auteur de mes Penfées fait plus , r il fait régner. »> Ceci n'eft point mal , quoique volé du i» Roi de Cocagm. Si tout étoit écrit fur ce ■» ton-là ? vous auriez agréablement péché »» contre les règles du Libelle. Mais il vous »' eft plus facile d'être atroce,que d'être plai- *> fant. Il vous l'eft fans doute aufîi plus d'ê- » tre injufte que d'être vrai ; puifque dans « la page 1 5 , vous ofez aflurer que je n'ai •9 relevé aucune de vos fautes. Je n'en ferai (*) Pag' 3*. M.DELJ BEAUMELLE. *f *•> point ici rénumération : j'écris des Lettres « & non des Volumes. Mais dans Ylntrodua- »> don feule , qui n'eft que de quinze pages, s> j'en ai relevé quinze , & dans tout le refte » à proportion. Je n'ai relevé aucune de vos « fautes ! ingrat que vous êtes ! Pourquoi •• avez vous donc fi fouvent profité de mes « remarques dans votre nouvelle Edition,oÙL 35 vous annoncez des augmentations que vous » n'y avez pas mifes , & où vous avez mis »> des corrections que vous n'annoncez pas ? » Pourquoi ne répondez-vous qu'à quel- »> ques-unes de mes Notes critiques ? Pour- w quoi y répondez -vous en homme piqué s? de fes erreurs ? Je n'ai relevé aucune de » vos fautes ! J'en ai , fans livres, fans fe- « cours , en quelques après-midi , relevé » trois cens-quarante dans les deux tiers dti *> premier volume. Que feroit-ce fi j'avois »• continué ? »' ( a ) Vous apprenez au Public , qu'on »> vous a volé une Hijîoire Univerfelle depuis *> Charlemagne , & quejije fais ou elle eft9 (») lettre 7. pag,4r» SS M. DE LA BEAUMELLE. « vous m en donnerez plus de quinze ducats, « Je vous apprends , gratis , que je l'ai vue » reliée en parchemin , i/2-40. , entre les « mains de S. A. S. Madame la DuchefTe de 35 Saxe-Gotha , à qui vous l'avez envoyée , s» dans des efpérances iniinuées , qui ne fe- 35 roient point honneur à votre défintéref- 3' fement. A quelle réplique me réduifez- ^ vous ? Ne dégradons point les Lettres : « c'efl à nous à les ennoblir. " (a ) V°us aviez dit dans votre Siècle , « du ton d'un Charlatan qui annonce à la 3' populace une drogue nouvelle : aucun 3> Hiitorien n'a parlé de C homme au ma/que « de fer. On vous répondit avec modeftie : »» les Mémoires fecrets de Perfe en ont parlé. Au> 35 jourd'hui vous répliquez fougueufement , 35 que les Mémoires de Perfe font obfcurs & auffr. 3> méprifables que MES PENSÉES: com- «me û l'obfcurité prouvoit le filence. Vous 30 ajoutez que votre Siècle ètoit fait en partit n long-tems avant les Mémoires de Perfe : s' comme s'il étoit moins vrai que les Mé- (m) Let:re S.p.ig, 49. M.DE LJ BEAUMELLE $9 »» moires de Perfe en ont parlé avant le « Siècle. » On ennoblira V humiliation ou ton def- '» cend déparier d'un tel Critique ; on fe lavera »> de l'opprobre de lui adrejfer la parole. La mo- » dération me confeille le filence : mais par » honneur je dois une réponfe aux Efprits a' foibles & à vous. Il efl mille gens que de »> pareils difeours déterminent dans leurs dé- « cilions. Ils ne peuvent pas examiner ; ils »> ne font capables que d'être frappés : & »=> pour les réveiller il faut les frapper vive- »> ment. Ils jugent d'après l'imprefïion du » mot , du fon , qui afFe&e leurs yeux , leurs » oreilles. Qu'ils réfléchirent combien ce » jugement efl: injurie. « L'homme le plus vertueux , le plus ref- »=> pectable pourroit donc être flétri gratui- » tement par la plume ou le ton d'un Ecri- « vain qui auroit trouvé un tour de phrafe » méprifant ! La réputation d'un homme »» dépendrait desinfolencesartificieufes d'un s' autre homme ! Voilà pour les Efprits foi- « bîes. « Je demande pardon à M, le PrJjzdent He- w nault de mêler fon nom au nom d'un homme. 9o M. DE LA BEAUMELLÊ, » tel que vous . . . . on fe lavera de Vopprobrs. 95 de vous adrejfer la parole. Qu'eft. ce que *> tout cela ? des injures grofîieres , des mots « vides de fens : oui , des mots vides de fens. * Car , que peut-on me reprocher ? de le- « gères imprudences à un âge ou les loix les ~ préfument, puifqu'eîles ne laifîent pas aux « hommes toute leur liberté ; quelques har- * dieffes dans des écrits peu réfléchis ; un » abus de la façon de penfer indépendante » *> permife dans des pays étrangers où j'ai »> vécu , & où l'efprit n'a peut-être pas af- » fez de chaînes , comme , peut-être , il en *> a trop ailleurs. Peut-on m'obje£ter de ces » traits contraires à l'honneur , à la pro- » bité , de ces traits qui font que les gens »> fcrupuleux répugnent à parler d'un hom- »? me ! Mon nom peut hardiment paroître à » côté d'un nom refpeetable : il eft fans tache, » s'il eft fans gloire ; & j'ai à vivre. Fous do » mande^ pardon au Préfidcnt Hènault : de- * mandez pardon à la vérité & à la vertu qui *> vous crient que M. le Préfident Hènault , *> fous quelque afpe£t qu'il m'envifage, fok *' du côté de l'extraction , foit du côté de l'ef- » prit , foit du côté de la probité, ne fera ja- M.DE LABEAUMELLE. 91 w mais fâché que vous parliez de lui & de moi s> dans la même ligne. Qui parle de moi n'a »> nulle expiation à faire : mais fufîai-je un » monftre , votre délicateffe feroit encore •'mal placée, &c. s' (a) On eji malheureufement obligé de reve- *> nir à un objet bien dégoûtant pour le public , *> à la Beaumelle. Quoi! n'avez -vous pas •» craint la rétorfion ! Vous n'avez pas craint *> que le public vous dit par moi que fi vous » continuez à écrire vous perdrez votre ré- »» putation , mais que votre ignominie vous k> reftera ? L'aimable , le délicieux objet que »• Voltaire ! Eh ! il ne peut pas feulement fe » fupporter lui-même. Sans ceffe il cherche •» à s'étourdir fur les remords dont il efî dé- « chiré , par un vain bruit qu'il excite fes « aveugles admirateurs à former autour de »> lui. Je fuis dégoûtant pour le public ; & « qu'êtes-vous à fes yeux ? Qu'eft pour les » Dévots l'Auteur, de la Pucelle d'Orléans ; »• pour les Chrétiens,!' Auteur du (b) Sermon (■») Lettre j.pag.jj. (a) Comme les lettres de M. de U Beaumellt fu- 5>2 M. DELA BE JUMELLE. *> des Cinquante; pour les Rois , l'Auteur de » ce mot à jamais odieux , // riy a qu'un » Dieu & quun Roi ; pour ce Roi unique, *> l'Auteur de fa ^ /wWe ; pour les Gens » de goût, l'Auteur àeSemiramis , d'Ore/Ie, » du Z>tfc B3C'; les Colimaçons , Sec. &c. &c. MDELABEAUMELLE. 95 »de Crèbillon ; pour toutes les Nations, 4 l'homme qui a médit de toutes ; Pour les •» Libraires, l'Ecrivain contre lequel tous les »> Libraires élèvent leur voix ; pour tous » les honnêtes - gens , le , &c Après »5 cela , lequel des deux de la Beaumelle ou »» de Voltaire , eft le plus dégoûtant pour le « public ? Vous me forcez à des répliques » cruelles. Voilà ce que c'eft d'écrire &: de » raifonner d'après votre haine. « C'eft à-peu-près avec la même logique , »> ou pour mieux dire , le même aveugle- » ment que vous me reprochez ma jeuneffe. m Apprene^ , jeune homme , me dites-vous en »> vingt endroits. Et vous , Vieillard ! ap- » prenez une fois pour toutes, que la »> jeuneffe n'eft ni un crime , ni un défaut , « ni un ridicule. Apprenez combien il efl »> imprudent d'irriter parkdes infultes , d'a- s> guerrir par des attaques un jeune hommi « qui n'a pas encore toutes fes forces , & à » qui les combats peuvent les donner. Ap- « prenez mais non ! je ne veux pas »» me fervir de tous mes 'avantages. Il faut » donner quelque chofe à l'opinion publi- » que. D'ailleurs je ne fuis qu'un litnpte 94 M. DELA BEAUMELLE. » météore & vous êtes un aftre : il efl vrai 1= que vous avez paffé votre méridien , ÔC *> que le tems efl bien couvert. » M. de Voltaire parut afïbmmé du coup ; ceux quiont-lu ces lettres en entier,croiront facilement qu'il n'en reçut jamais de pareil. L'effet de Ion étourdiffemennt fut de laiffer M. de la Btaumelle tranquille pendant cinq ou fix ans. Ce ne fut qu'en 1759 qu'il re- commença les hoftilités. Pour mettre le Pu- blic au fait de ce renouvellement de que- relle , il efl bon d'apprendre que M. de Vol- taire efl dans l'ufage de fe faire relire , de tems en tems , les Ecrits qui ont paru contre lui. La Réponfe au prétendu Supplément att Siècle de Louis XIV , revint apparemment à fon tour ; & les impreffions qu'elle avoit faites fur le Héros fi complettement vaincu , ranimèrent fa bile , & le difpoferent à de nouvelles' efcarmouches. Il donnoit dans ce tems-là l'hiftoire du Czar Pierre le Grand. Il profita de cette occafion pour lancer dans la Préface du premier volume , quelques traits qui portent plutôt un cara£tere de crainte que de modération. Enfuite paru- rent les Contes de Guillaume Vadè , où fe M.DE LABEAVMELLE. 95 trouve le Chant à ajouter au Poème de la Pu- celle , digne en effet de figurer dans cet Ou- vrage licentieux, comme l'Auteur de ce {a) Chant eft digne de figurer, avec plus de juftice, à la tête de ceux qu'il s'efforce d'y deshonorer. C'eft ainfi qu'il fait parier un des perfonnages de ce Chant , fur le compte de M. de la BeaumciU, Pou le dernier de la noble Séquelle , C'eft mon foutien , c'eft mon cher la Beau mile j De dix Gredîns qui m'ont vendu leur voix , C'eft le plus bas, mais c'eft le plus fidèle ; Efprit diftrait , on prétend que par fois > Tout occupé de Tes œuvres chrétiennes , Il prend d'autrui les poches pour les fiennes. Il eft d'ailleurs fi fage en Tes écrits ! Il fait combien pour les foibles efprits La vérité fouvent eft dangereufe , Qu'aux yeux des Sots fa lumière eft trompeufe > mm ' • (a) Pour l'intelligence de ceux qui ne connoiffent pas ce Chant , il eft bon de dire que M. de Voltaire , par une noble invention, introduit devant le Roi Char les VU , une troupe de Gens de Lettres de nos jours- qu'il fuppofe condamnés aux galères. Il fait dire au Chef de ces prétendus Galériens, toutes lesfotcifesqu'iï fait imaginer avec tant de fécondité. 9$ M.DELABËAUMËLLË* Qu'on en abufe ; & ce difcret Auteur Qui toujours d'elle eut une fage peur , A réfolu de ne la jamais dire. Il faut excepter ce qu'il a dit contre M. de Voltaire , qui l'a bien fenti lui-même , ou du moins le Public l'a fenti pour lui. Au refle nous abandonnons aux réflexions de ceux qui aiment le bon fens , la jufleffe , l'honnêteté & la poéfie , cette tirade qui , s'il faut parler vrai , fent la rame , ou la mérite. M. de La Beaumelle retiré a fa Campagne, dans le pays de Foix , préféra , pour le mo- ment , le filence à ce qu'il auroit pu répon- dre aux injures calomnieufes répandues con- tre lui. Il fe contenta de travailler à faire flétrir ces libelles par un Arrêt du Parlement de Touloufe. C'eft ainfi qu'auroient du agir tous les Gens de Lettres dont M. de Voltaire a attaqué les mœurs : s'il appartient à la Critique de venger l'Auteur,c'eit aux Loix à venger le Citoyen. Il préfenta donc au Parle- ment de Touloufe une Requête en plainte , pour demander la fuppreiîion des Imprimés qui le calomnioient. Cette Requête fut ré- pondue M. DELA BEà&MELLE. 97 pondue d'un Soit communiqué aux Gens du Roi. L'affaire des Calas furvint dans cette rencontre t elle occupa tous les efprits ; &C M. de la Beaumelle, qui y prit le plus vif(d) intérêt, oublia ces mifefes pour ne s'occu- per que de la défenfe des Accufés. Ce fut lui qui compofa le premier Mémoire publié dans cette caufe. M. de Voltaire content d'avoir harcelé fon ennemi dans les Ecrits dont nous avons parlé, parut ne plus (onger à lui jufqu'en 1766. Alors il lui prit une révolution de bile , & cette révolution produifit une Lettre fuppofée écrite à un tiers,qu'il adrefla par la porte à M. de la Beaumelle : elle for- moit quatre pages d'imprefîion ; c'eft d'a- près ce même exemplaire que nous allons la tranfcrire fidèlement. (a) M. de la Beaumelle eft beau-frer£ du jeune Lavaijfi , qui écoic du nombre des Accules. G 9$ M.DELÀ BEAVMELLE. Lettre de M. de Volt ai ri, PARMI un grand nombre de Lettres anony* mes , /en ai reçu une de Lyon , datée du ty Avril , commençant par ces mots : T o S E RISQUER UNE <)5\ LETTRE ANONYME, Quelle apparence que M. de Voltaire ait en effet reçu ces quatre - vingt- quinze Lettres anonymes? Quel eft l'homme en Europe aflez rempli de fiel , affez défeeuvré , aflez chimérique , pour écrire dans une année quatre-vingt-quinze Lettres à un autre hom- me ? Car M. de Voltaire qui en a formelle- ment aceufé M. de la Beaumelle auprès du Miniftre, a dit que c'étoit dans cet efpace qu'elles lui avoient été écrites : ce feroit imiter Don-Quichotte &: fe battre pendant la nuit contre des Outres. Je Cai envoyée au Minijlere , qui fait réprimer ces délits , & qui ift perfuadé que tout Ecrivain de Lettres ano- nymes ejl un lâche & un coquin ; un Lâche , parce qu'il fe cache ; & un coquin , parce qu'il trouble la Société, D'accord ; mais on peut dire à M. de Voltaire , Quam temerï in nos- tnetlegemfancimus iniquam l Cette Lettre-ci M.DELA BEAUMELLE. fy eft anonyme , car en fait de perfonnalités une fignature typographique eft équiva- lente à nulle fignature. Auffi M. de la Beau- mette, dès qu'il l'eût reçue, fomma M. de Voltaire de la ligner ; mais M. de Voltaire n'eut garde d'y mettre fon nom. Cet homme , entre autres fottifes , me re- proche d'avoir dit qùun nommé la Beaumelle efl. huguenot. Je ne mefouviens point de ravoir dit , & je ne fais Ji on s'ejl fervi de mon nom pour le dire. Vous l'avez dit vingt fois , entre autres dans la lettre au Sénateur Albergati , où vous accufez , en autant de termes, M. de la Beaumelle , detre l'Auteur de votre Pu» celle , Poëme dont vous fentiez que les traits agréables ne pouvoient faire pardonner les impiétés, les obfcénités choquantes & la caufticité qui s'acharne fur tout ce que les hommes révèrent. Et je ne fais fi on s'eflfervi de mon nom pour h dire. Propos d'un homme qui à fon ordinaire fe ménage un défaveu en cas de conviction. Il m'importe fort peu que l'on foit huguenot. Il efl affe^ public que je liai jamais regardé ce titre comme une injure. Mais il importait à M. de Voltaire de donner cette qualification à fon ennemi , afin de le Glj ïoo M. DE LÀ BE JUMELLE* rendre odieux. Et il ne fi pas moins publie que f ai rendu desfervices importuns à des per- fonnes de cette Communion, Vous aviez l'une de ces deux raifons , l'intérêt ou la gloire. Mais ceux qui ont dit ou écrit que la Beau- melle étoit Prote fiant & Prédicant , ne fe font certainement pas trompes. Cette aceufation formée contre un Citoyen d'être Prédicant dans un Pays où les loix mettent les Pré- dicans fous le joug de la mort , n'eft point une plaifanterie. On ne peut attribuer cette qualification qu'à des vues qui ne font cer- tainement point du refTort de la Littérature. Et £ Auteur de la Lettre anonyme a menti quand il a écrit h contraire. Ces exprefïions grof- fieres que M. de Voltaire fe permet trop fou- vent , nous autorifent fans doute à ne pas ménager les nôtres , furtout quand il s'agit de défendre un honnête homme , un Ecri- vain connu qu'il veut opprimer. On trouve dans les regijlres de la Compagnie des Minijlres de Genève , que Laurent Angli- vieux , dit la Beaumelle , natif du Languedoc , fut reçu Propofant en Théologie le 12 Octobre .1745 , fous le Rectorat de Monfieur Ami de (a Rive, Rien n'eft plus odieux que cette M, DE LA BE JUMELLE. iot imputation. Qui ne la croirait véritable ? Cependant les regiftres de la Compagnie des Pafteurs de Genève , ont été compul- fés d'autorité du Magiftrat , à la requête de M. de la BeaumelU , & ion nom ne s'y eft pas trouvé. Cette pièce fera fans doute une de celles que cet Auteur fe propofe de dé- pofer en original (a) à la Bibliothèque du Roi. Laurent Angtivuux, Jamais M. de la\ BeaumelU ne s'eft appelle Anglivieux. Son nom de famille eft Angliviel^ comme on le voit à la tête de fon Séneque & dans l'Ai— manach des Gens de Lettres. Cette feule (a) Voyez la Lettre de M. de la Beaumelle k MM„ Thilibert & Chircl _, Libraires a Genève. Cet Auteut y annonce une Critique raifonnée de tous les Ouvra- ges de M. de Voltaire 3 qu'il a, dit-il, enweprife dans l'intention d'attacher (a juftificarion à chaque ca- lomnie, & de faire , par-là, palier a la poflérité, l'an- tidote avec lepoifon. lia, dit-il, raflemblé les preu- ves les plus propres à démentir les faits que M. de Vol- taire a articulés contre lui* & après en avoir dépofe les Originaux dans la Bibliothèque duRoi.jl en p'-éfentera- l'Extrait au Public dans cette nouvelle Edition des C3£a? vres de M. de / oit il loi M.DE LABEAUMELLE. méprife fuffiroit pour déceler l'impofture. // prêcha à F Hôpital & dans plujieurs Egli- fes pendant deux ans. M. de la Beaumelle n'a paffé que dix-huit mois à Genève : avant de prêcher les Proteftans , il avoit fans doute étudié leurs Dogmes pendant quel- ques mois : car on fait , & il le dit lui- même dans fa Réponfe au Supplément d& Louis XIV., qu'il avoit été élevé dans la Religion Catholique au Collège de l'En- fance de Jefus à Alais : il eft né en 1727 , fuivant l'Almanach des Gens de Lettres ; il n'avoit donc, en 1745 , que dix-huit ans. Or , qui pourra croire qu'un enfant foit , en arrivant , admis par le Corps des Paf- teurs de Genève , à prêcher dans plufieurs Eglifes ? Il faut obferver que M. de Voltaire a fait imprimer à Genève cette Lettre-ci y mais qu'il n'a ofé l'y publier : tout le monde àuroit élevé fa voix contre des faits auiît peu vraifemblables que faux. // fut Précep- teur [ à Genève ] du fils de M. de Budê de Boiffi. M. de Voltaire a inventé ce fait qui femble d'abord indiiférent. Mais dans quelle Vue l'a-t-il fait? Pour avilir M. de la Beau- melle dans l'efprit de certaines gens : car oa M. DELA BEAUMELLE. io$ fait qu'il écrit pour tous les Lefteurs , & même pour les Sots. Quelle ineptie d'ima- giner , pour décrier un homme , une fauf- feté qui ne le décrie point ! C'eft être mé- chant en pure perte. Il alla cnfuite à Cop- penhague folliciter une place de FrofeJJeur» Nous avons oui-dire , & il nous Ta ré- pété lui-même , qu'il y fut appelle. Et fut cnfuite ckajfé de Coppenhague. C'eft une vieille calomnie. Voici ce que M. de la Beaumelle y répondit en 1752, dans un petit Mémoire imprimé à Francfort : « Vol- » taire fe trompe quand il dit que j'ai été » chaffé de Dannemarck. Je demandai mon » congé , & je l'obtins : je ne demandai » point de gratification , & le Roi de Dan- » nemarck m'en accorda une très- confi- » dérable. Il ne tient qu'à moi de retourner » à Coppenhague reprendre mon pofle, » J'ai des preuves de ces. faits. A la vérité , » je ne fuis plus payé de ma penfion , mais » peut-être le ferai-je un jour ; du moins » elle n'eft pas fupprimée. Nil defperandutjt » Teucroduce y & aujpice Teucro. » Si cet homme s'étoit contente' de faire âe. mauvais Sermons % je me difpenferois de. p£~ 104 M DE LA BE JUMELLE. pondre à la Lettre annonyme 3 quoi qu elle f oit la quatre-vingt-quinzième que faye reçut. De faire de mauvais Sermons Piaifanterie doublement faufTe , en ce qu'elle n'a nul rapport à ce qui fuit , & en ce qu'elle tombe fur une faufTe imputation. C'efl affez le fort de M. de Voltaire , quand il veut faire le plaifant ; mais la plaifanterie n'aveugle pas fur le menfonge , & le menfonge indi- gne contre la plaifanterie. Mais la Beau- melle ejl le même homme qui ayant faljîfié rHiJloire de Louis X> P. , la fit imprimer avec des Notes à Francfort , che\ EJlmger en \j$i» M. de la Beaumellc ne fit point cette édi- tion , c'eft le Libraire Eflinger. D'ailleurs, on défie M. de Voltaire d'en citer un feul endroit qui ne foit fidèlement copié de l'édition de Berlin, qu'il donna lui même fous le nom de Franc heville. Il dit dans ces Notes , en parlant de Louis XlV. & de Louis XV\ , quun Roi qui veut le bien cfl un être de raifon. M. de la Beaumelk ne parle que d'un Roiabfolu.il ne falloit pas fupprimer je mot abjolu II ne parle ni de Louis XIY. ni de Louis XV. dans cette Note que l'Auteur de la Lettre défigure. Il ofe foupçonnet Louis M.DE LA BEAUMELLE, iqj XIV. d'avoir empoijonné le Marquis de Lou- vois. Il réfute au contraire cet indigne foupçon dans Tes Mémoires de Madame de Maintenon, Il infulte la mémoire du Maréchal de Villars , de M. le Marquis de la Vrilliere^ de M. le Marquis de Tony , de M. de Char millard. Il n'efl point du tout queftion du Marquis de la Vrilliere dans cette édition du Siècle de Louis XIV. , & M. de Voltaire ne le produit ici que pour exciter contre fon ennemi un homme de plus. Sans con- venir que les autres perfonnes foient iniul- tées , nous dirons qu'il n'en eft parlé que dans le fécond & troifiéme volumes, Se M. de la Beaumelle ne répond que du pre- mier. // pouffe la démence jufquà faire en- tendre que le Duc d'Orléans Régent empoi- jonna la famille Royale. La Note dont if s'agit fe trouve dans le fécond volume , & M. de la Beaumelle , comme nous l'avons xiéja dit , n'eft garant que des Notes du premier. Son infâme Ouvrage , écrit du flylt d'un Laquais inf oient , fe débite , grâces à l 'ex- cès même de cette infolence. Ecrit du jlyle d?un Laquais Si cela étoit , M. de Voltaire témoigneroit-il tant de chagrin de io6 M, DELA BE JUMELLE ce qu'encore aujourd'hui cette édition eil û recherchée? Auroit-il dit dans le tems, qu'il falloit lavoir que ces Notes étoient d'un jeune homme , pour ne pas les croire d'un homme confommé dans notre Hif- toire. Cefl le fort paffager de tous les libelles écrits centre les Gouvernemens & contre les Citoyens ; ils inondent & inonderont toujours t Europe , tant qu'il y aura des fous fans éducation , fans fortune & fans honneur , qui fâchant barbouiller quelques phrafes , feront , pour avoir du pain , ce métier auffî facile qu infime. Si on ne ménageoit pas plus les termes que ne le fait M. de Voltaire , on lui diroit , en retranchant le mot de fortune^ fur lequel il y auroit cependant bien des chofes à dire , Mutato nomine , de te fabula, narratur. Il repréfente par-tout fon ennemi comme un fou furieux , qui , niché dans fon galaas , barbouille du papier pour avoir de quoi vivre. Cependant il ne peut ignorer que ce fou furieux a fouffert ies hotfilités pendant dix ans , fans fé plain- dre , & qu'il n'a public aucun Ouvrage dans cet efpace de tems. Le Prcdicant la BeaumelU , qui ofa ruoitr^ AUDE LA BE JUMELLE. 107 ner en France , ne fut puni que par quelques mois de Bicêtre. Il n'a jamais été à Bicêtre , qui eft une prifon deitinée à l'opprobre, au crime ou à la folie ; mais à la Baftille , où l'on enferme les Auteurs imprudens ; & M. de Voltaire fait combien il eut be- foin d'employer de mairèges pour lui atti- rer cette punition. Mais fon châtiment étant peu connu , & fon crime étant public , mon devoir ejl de prévenir , dans toutes Us occu- pons , les fuites de ce crime , & de faire connoître aux Français & aux Etrangers , quel efl t homme qui a falfîfié L'admira- ble manière de faire connoître un homme que de le mafquer, de le défigurer , d'a- vancer contre lui des faits démentis , & de fe faire connoître ainfi foi-même pour un infigne calomniateur ? Qui a falfîfié CHifwire du Siècle de Louis XIV. , & qui a tourné en. un indigne Libelle un monument fi jufement élevé à l'honneur de ma Patrie. Il paroît que M. de Voltaire fe connoit bien en gloire ! La Patrie a reprouvé ce monument : la vé- rité & le bon fens confirment tous les jours la Sentence. Comme il a fait contre moi flujîeurs autres io8 M.DELABEAUMEULÈ. Libelles calomnieux , je dois demander quelle foi on doit ajouter à un homme qui, dans: un autre Libelle intitulé MES PENSÉES , a infultl les plus illujlres Magijlrats de Berne , en les nommant par leur nom. M. de la Beaumdle n'a rien écrit contre M. de Vol- taire depuis Tannée 1751, que parut fa Réfutation du Supplément au Siècle de Louis XIV , & cette Réfutation n'eft point un Libelle , mais une Réponfe vigoureufe aux injures de M. de Voltaire. Qui , dans un autre Libelle intitulé Mes PENSÉES. Jufqu'ici on n'avoit pas regardé comme un Libelle cet Ouvrage de politique que nous ibmmes bien éloignés d'adopter dans tous fes points. A infulté les plus illuflres Ma- gistrats de Berne , en les nommant par leur nom, & Monfeigneur le Duc de Saxe Gotha , à qui je fuis attaché depuis très - long - tems. M. de Voltaire répète cette aceufation dans les Notes du Siècle de Louis XV. ; il veut ioulever la Nation Suiffe contre fon en- nemi. Voici le paflage fidèlement copié ; c'eit le feul que l'Auteur de la Lettre puiffe avoir en vue , puifque c'eiï le feul dans le Livre en quetfion , où il foit parlé des M. DELA BEAUMELLE. 109 Bernois : « Le Gouvernement de Berne eft » démocratique de droit , & ariftocratique » de fait. Un jour il s'élèvera , dans cette » République , un homme de tête , qui j> réunira en fa perfonne toute la puif- » fance Souveraine , en délivrant le pays » de Vaud de la tyrannie des Baillifs , en » humiliant les fix familles régnantes , en » aflbciant aux premiers emplois ce qu'on j» appelle à Berne les petits Bourgeois , en » pillant cet immenfe tréfor, fruit de la » parcimonie de plufieurs fiécles. » Les forces du Canton de Berne réunies « fous un Chef habile, peuvent tenir tête « à tous les autres Cantons. Tous les » Cantons font donc intéreffés à faire ren- »» trer cette République dans fa conftitu- » tion primitive , comme la plus propre à » les garantir des entreprifes de l'ambi- ♦» tion. « La SuûTe n'a rien à craindre que de » Berne , mais Berne à tout à craindre de *> fon ariftocratie. » » La France, l'Autriche, la Savoye, font, » dit-on , intéreffées à maintenir la liberté »de, cette République fœdérative : cela eft no M. DE LA BEAUMELLE. » vrai : mais l'Europe peut fe trouver dans » mille circonftances qui , en occupant ces » Puiffances,permettrontaux Suiffes de per- » dre leur liberté de la même manière qu'ils » l'ont acquife. » Ces réflexions fur la conftitution de Berne , font-elles une infulte faite aux Ma- giftrats de cette République ? L'Auteur de mes Penfées les nomme-t-il par leur nom, comme le prétend M. de Voltaire } Ce qui eft véritablement une infulte faite aux Suif- fes , ce font ces deux vers de la Henriade , Barbares , dont la Guerre eft l'unique métier » Et qui vendent leur fang à qui veut le payer. Et Monfeigneur le Duc de Saxe-Gotha. Cette aceufation n'efl pas tout-à-fait dépourvue de vérité. Voici le paffage que M. de Vol- taire a eu en vue. « Je voudrois bien favoir , » dit M. de la Beaumelle , de quel droit les »> petits Princes , un Duc de Saxe-Gotha « par exemple , vendent aux Grands le fang » de leurs Sujets , pour des querelles où ils » n'ont rien à voir.Ons'eildonnéàeux pour »> être défendu 6c non pour être vendiu ». M. DE LA BEAUMELLE. ni Cette réflexion regarde autant les autre; pe- tits Princes d'Allemagne que le Duc de Go- tha. J'attefe ce Prince , continue l'Auteur de la lettre , &C Madame la Ditchcfje de Saxc- Gotha , qu'il s'enfuit de leur ville Capitale , avec une Servar:ic, après un vol. fait à la Maî- %rcjft de cette Servante. Beau fujet pour attes- ter des perfonnes de ce rang ! M. de foliaire eft peut-être le feul qui oie décrier , par de telles voyes , ceux qui lui déplaiient. Penfc- t-il donc que des Princes foutiendront avec lui un perfonnage que le plus mince Bour- geois , pour peu qu'il fut honnête homme , rejetteroit avec horreur? C'efr. donc lui qui infulte véritablement le Duc &c la feue Duchefle de Saxe-Gotha. Quant au fonds de l'acculation , nous dirons que nous favons de bonne part que M. de la Bcaumcllc ne s'eit point enfui de Gotha , qu'il en partit feul , qu'il fut longtems en correfpondance, après fon départ , avec un Minillre de cette Cour, & qu'il doit dépotera la Bibliothè- que du Roi les lettres de ce Minittre. Je ne jeleverois point cette turpitude criminelle , // je ri y itois pas forcé par la lettre infolente quori m'écrit. Il faut peu de chofe pour forcer M. m M.DE LA BEAlTMELLEs de Voltaire à relever des turpitudes. Com* bien n'en a-t-il pas relevées fans qu'on lui ait écrit des lettres infolentes ! Quand bien même la lettre anonyme dont il fe plaint , feroit de M. de la Beaumelle, le Vrai Sage infulte-t-il publiquement ceux qui ont la modération de ne l'infulter qu'à l'oreille ? Je déclare publiquement que je garantis la vé- rité de tout ce que j'énonce. Il y a longtems que M. de Voltaire n'eft plus reçu pour ga- rant de la vérité. Voilà ma réponfe à tous ces Libelles écrits par les plus vils des hommes, mé' prifés à la fin de la canaille même pour la- quelle ils ont été faits. Si ce devoit être là votre réponfe , vous pouviez-vous difpen- fer de tant d'injures qui vous deshonorent dans refprit des perfonnes qui penfent. Je fuis indulgent. Il y paroît ! Je fuis tolérant , en lefçait. Qu'avez-vous toléré jufqu'à pré- fent ? Vos Ouvrages fe réduiroient à bien peu de chofe , fi Ton en retranchoit tous les morceaux d'intolérance que vous y avez répandus. On eit à-peu près auiïï tenté de rire , en vous entendant parler de la tolé- rance , qu'on le feroit en voyant un Gafcon vanter fon courage en prenant la fuite. Et fai M. DE LA BE AVMELLE. 115 /*ai fait du bien à des coupables qui fe font rê* pentis ; quels pouvoient être ces coupables à qui vous avez fait du bien ? Il eft tant de Gens de Lettres qui ne l'ont pas été , &: dont néanmoins vous avez dit fifouvent du mal! Mais je ne pardonne jamais aux Calomnia* leurs. Si quelqu'un étoit intérefle à obtenir ce pardon , ce feroit vous ; mais il y along- tems qu'on ne vous croit plus ; vos calom- nies font par conféquent très-pardonnables. Fait au Château de Ferney 3 24 Avril \j6y , Voltaire. Lorfque cette Lettre arriva, M. de la. Beaumelle étoit dans un état de langueur qui faifoit craindre pour fa vie. Sa femme ouvrit le paquet , & dans le premier mo- ment de ion indignation , elle écrivit d'une manière très-forte à M. de Voltaire, pour l'engager à défavouer ces atrocités. Nous voudrions pouvoir donner cette Lettre qu'on dit être pleine de chaleur, de fenti- ment & derailon ; mais elle ne nous a pas été communiquée. Quinze jours après , le Curé & le Juge de Mazères , petite ville du Comté de Foix, H ii4 M. DE LA BEAUMELLE. ou M. de la Beaumelk avoit choifi fa re- traite , reçurent , par la pofte , des paquets d'injures , entr'autres un Mémoire où le malade étoit accufé de crime de Leze-Ma- jefté. Ce Mémoire parut bientôt après dans le Journal encyclopédique , fous ce titre à jamais flétrhTant pour l'Auteur : Mémoire préfenté au Minijlere par M. de Voltaire , contre M. de la Beaumelle. Le pays de Foix &: tout le Languedoc furent inondés de ce Libelle. Cependant M. de Voltaire devoit une réponfe à Madame de la Beaumelle. Il la lui fit , mais pleine d'abfinthe Se de fiel. Loin de défavouer fes calomnies , il renchérif- foit , Se paroiuoit fe flatter de venir à bout d'infpirer à la Dame , qu'il flattoit avec adrefTe , de la haine Se du mépris pour fon mari. Il en envoya en môme-tems une co- pie à M. Lavayffe fon père , ajoutant que s'il n'engageoit fon gendre à rétracter fes abfurdes fureurs [ Se depuis 1753 ce gendre n'avoit pas écrit une fyllabe contre lui ] , il l'accuferoit de crime de Leze-Majefté di- vine Se humaine. M.DELABEJUMELLE. 115 Peu de jours après , ayant appris que le malade , qui s'étoit un peu rétabli , avoit acquis la Seigneurie du Cariât , petite ville que la naiiTance de Bayle a rendue célèbre , il envoya aux Confuls & au Curé du lieu de nouveaux Libelles imprimés , compofés contre le nouveau Seigneur , & accompa- gnés d'un billet manufcrit encore plus vio- lent , s'il eût été pofîible, que les Libelles mêmes. M. de la Beaumelle n'y répondit point. Il fe contenta du témoignage avantageux des perfonnes qu'on vouloit foulever con- tre lui. Mais ayant appris que Ton ennemi l'avoit réellement accufé auprès du Minif- tre de lui avoir écrit quatre-vingt quinze Lettres anonymes dans Pefpace d'une an- née , fans en avoir donné d'autre preuve que la copie ou l'original d'une , datée & fcellée de Lyon , qui commençoit ainû* : Je hasarde cette quatre-vingt-quinzième Lettre, anonyme, il crut devoir fe jufKiïer en écri- vant au Miniftre lui-même , 6c en lui fai- fant remarquer qu'ayant écrit, en 1753 , des Lettres très - rigoureufes & très-publi- Hii n6 M.DE LA BEAUMELLE. ques à M. de Voltaire. , il n'étoit pas croya- ble qu'en 1766 il eut pris le mafque , pour donner de petites furpriies à quelqu'un qu'il avoit battu à coups de mafïue douze ans auparavant , aux yeux de l'Europe Lit- téraire ;il le prioit, en fmiffant , detre dé- formais en garde contre les imputations de fon ennemi , qui apparemment lui attribue- roit bien-tôt aufîi les Qjieflions de Zapata , le Dîne du Comte de Boulainvilliers , CHif- toire du bannijjement des Jéfuites de la Chine y & tant d'autres Ecrits où il fe déchaîne contre le Lédflateur des Juifs & celui des Chrétiens. La précaution n'étoit pas inutile; car peu de tems après , M. de Voltaire eflaya d'engager M. le Marquis de B. Membre de l'Académie des Sciences de Touloufe , à aceufer , auprès du Miniftre , M. de la Beaumelle d'être l'Auteur d'un Ouvrage qui lui pou voit fufeiter des affaires. Voici les Lettres que M. de Voltaire écrivit à ce fujet à M. le Marquis de B.', elles prouveront que nous n'avançons rien qui ne foit conforme à la vérité. M. DE LA BEAUMELLE. 117 Ferney , 15 Octobre 1768. «Vous n'i- *> gnorez pas fans doute , Monfieur , qu'on » vend .publiquement , fous votre nom, à » Genève & dans tous les pays voifins, un 33 Examen de FHijloire de Henri IV. du Jïeur « Buri. L'Examen eft apurement beaucoup « plus lu que l'Hifloire. Oferois-je vous 3= demander dans quelle fource eft puifée *> l'anecdote finguliere qu'on trouve à la " page 3 1 , que les Etats de Blois drefferent « une Inftruclion , par laquelle il eft dit , » que les Cours de Parlement font des Etats » Généraux au petit pied. Cette anecdote eft » û importante pour l'Hifloire , que vous « me pardonnerez fans doute la liberté que *> je prends. Si vous n'êtes pas l'Auteur de » cet Examen imorimé fous votre nom » foufïrez que je vous fupplie de me dire » à qui je dois m'adreffer pour et ce inftruit « d'un fait fi unique & fi peu connu. » M. de Foltaire qui, en écrivant cette Lettre , n'avoit fans doute pas encore re- marqué un (a) paflage contre la Henriade 5 m- (a) Nousibmmes malheureux en Hiitoriens, cîir Hiij fil 8 M. DE LA BEAUMELLE. en fut fi mécontent lorfqu'il s'en fut ap- perçu , que fans attenndre la réponfe de l'Académicien , il lui écrivit , deux jours après , en ces termes : « Ferney, ij Octobre ij68. Quoique je 33 fois très-malade, Monfieur, l'envie de » fervir & l'importance des chofes dont il » s'agit , me forcent de vous écrire encore « dans l'incertitude fi ma première Lettre *> vous parviendra. J'ai déjà eu l'honneur .»> de vous dire qu'on débite à Genève , fous '*» votre nom , un petit livre dont voici le *> titre : Examen de la nouvelle Hijloire de os Henri IV. de M. de Buri 3 par M. le Mar^ s' quis de £ Lu dans une féance d'Aca- » demie. ...... » l'Auteur de l'Examen. Nous avons d'excellentes » Tragédies , de" Comédies parfaites, des Fables » charmantes, des Odes fublimes, un Poème épi- » que dont la France daigne s'honnorer, un Roma» » encore plus épique & plus poétique que ce Poème » & nous n'avons pas en notre langue un bon Hifto- » rien. » On voit bien qu'il efè ici queftion de lu lh»- riade & du Télémaque de M. de Ftnélon. AT. DELA BE JUMELLE, 119 » On trouve à la page 24 le paffage que " je fais copier , ck que je vous envoyé, »> On lent aifément l'ailufion coupable qui « règne dans ce paffage. Le Préfident Hi- « nault eft d'ailleurs cruellement outragé *> dans une autre page de ce ( a ) Libelle, (a) L'examen de l'Hiftoirede Henri IV n'efèriert moins qu'un libelle , mais une critique judicieufe , inftruéHve , honnête , quoique févere, faite pour fervir de modèle à ceux qui s'exercent dans ce genre. M. de Voltaire en a donné lui-même une Edition avec des Remarques , qu'on a inférées d.ms le Recueil qui a pour titre : E-vangile du Jour. Voici le palîage qui re- garde M. le Prélident ïïènault. « Du refte , M. de » Buri a copié cette faute de M. le Président Hénault> » Guide peu fur , Abréviateur infidèle, hazardeux dans » fes anecdotes, trop court furlçs grands événemens » pour être lu avec utilité , trop long fur des minuties » pour être lues fans ennui, trop attentif à ramafler » tout ce qui eft étranger à fon fujet , tout ce qui l'é- » loigne de fon but , pour obtenir grâce fur les retf» » cences affectées , fur les négligences de fon ftyle » » fur les omiffions dans des faits importans, fur I2 » confuflon qui règne dans fes dates ; Auteur eftimable » pourtant, finon par l'exécution, du moins parie » projet , mais fort inférieur à Marcel., quoiqu'il L'air Hiv no M.DE LA BEAUMELLE. *> Il y en a plusieurs exemplaires à Paris; ■> mais il pafîe pour être de vous ; cette > calomnie peut vous faire des ennemis > puiffans , & vous nuire le refte de votre vie. Le nommé la Beaumelle eu noté chez les M niftres ; il lui eft défendu de venir à Paris ; & en dernier lieu , M. le Comte de Gudane , Commandant du pays de Foix où ce malheureux habite , lui a intimé les défenfes du Roi de ne rien im- primer. C'eft à vous , Monfieur , à con- iulter vos amis & vos parens fur cette avanture ,& à voir fi vous devez écrire à M. le Comte de Saint Florentin , pour vous juftfier, ck pour faire connaître que ce n'eft pas vous , mais la Beaumelle quia compote & imprimé cet écrit. J'ai cru devoir à votre mérite & à l'eftime que vous m'avez infpirée , les informa- tions que je vous donne , & defquelies vous ferez l'ufage le plus convenable. » f. it ouMier. » Cer:e critique âe !' dirigé Chronologie que de FHiftàiYe de France , nous p roîc injude à bien^e-: égaHs , mais point outrageante pour l'Au- teur , comme l'allure pourtant M. de Volimre, M.DE LA BE AUMELLE. m Nous laiflbns à nos Le&eurs le foin àt Élire des réflexions fur cette dernière lettre . Nous dirons feulement que l'homme de qualité à qui elle fut adreffée , eut horreur de la propofition & de celui qui la faifoit. Si l'on eft étonné, après cela , du filence de M. de la Bea melle , nous dirons qu'il fe propofe , [ comme nous l'avons déjà an- noncé ] de donner une nouvelle édition des Œuvres de M. de Voltaire, avec des remarques critiques , auxquelles il joindra la réfutation la plus complette de toutes les calomnies que cet Ecrivain a publiées contre lui. Il annonce cette édition dans une Lettre à MM. Philibert Se C/nrol, Librai- res à Genève > inférée dans les feuilles de M. Freron. ^^^^VWffg MM CHAPITRE V. SAINT-HYACINTHE. Il y auroit de l'injuftice à rejetter tout le blâme de ce démêlé fur M. de Voltaire : il n'a point été Aggrefleur ; mais on peut dire que fi l'on eiî coupable d'attaquer par de mauvaifes voies , on ne l'eft pas moins de fe défendre par des voies plus indignes. M. de Saint-Hyacinthe avoit joint à la fuite de fon Ouvrage intitulé , Chef-d'Œuvre d'un Inconnu , une Pièce qui portoit pour titre Déification du DoTieur Arijlarchus MaJJo. Dans cette Pièce , il fe permet un badinage au fujet d'une fcène fâcheufe qui s'étoit paffée entre un Officier & M. de Voltaire, mais ce dernier n'y étoit pas nommé. On ne- fait pourquoi ce Poëte fut fi feniible à cette Plaifanterie. La mal-adreffe nous décelé. Ce petit Ouvrage n'auroit eu qu'une allufion vague, fans le bruit que fit I M. de V. lui-même. Qu'il eut été heureux , s'il eût appris , par fa propre fenfibilité , à ménager celle des autres , & s'il n'eût pas SAINT-HYACINTHE. 123 perdu , par fes excès , le droit que tout honnête homme , & fur-tout un Ecrivain de ion mérite , ont aux égards & aux mé- nagemens ! Nous n'entrerons dans aucune difcuffion fur ce qui regarde M. de Saint-Hyacinthe, Nous ne préfenterons que les pièces qui font connoître que M. de Voltaire auroit pu fe difpenfer de fe fervir des armes qu'il mit en ufage contre fon Adverfaire, Voici ce dont il eft queftion. Nous ne garantif- fons pas PHiftorique ; mais nous le don- nons comme une preuve du talent que M. de Voltaire a eu de fe faire des ennemis , auffi-tôt qu'il a commencé à briller dans le Monde Littéraire. Extrait de l'Ouvrage intitulé : Déification du Docteur Ariftarchus Maflb. «Un Officier Français nommé B. s'en- » tretenoit avec quelques perfonnes que »> la curiofité avoit , comme moi , attirées » au pied de la double Montagne. Un Poète ii4 SAINT-HYACINTHE. * de la même Nation , portant le nez au *> vent, comme un cheval houzard , vint » effrontément fe mettre de la converfa- »> tion ; Se parlant à tort & à travers , s'a- »» bandon'na à quelques faillies infultantes » que l'Officier défapprouva. Le Poète s'en w mit peu en peine, & continua. L'Officier » s'éloignant alors , alla dans un détour , » par où il favoit que ce Poëte devoit *> parler pour aller parler à un Comédien. s' Il y vint en effet , accompagné d'un « homme à qui il récitoit des vers , & qu'il «s ne croyoit pas devoir être le témoin de 9» fes infortunes : car l'Officier arrêtant le « Poëte par le bras : J'ai toujours ouï-dire 93 que les impudens étoient Lâches 3 lui dit- il ; » j'en veux faire l'épreuve, & ne puis mieux »5 madrefjer qu'à vous. Voyons , Monjleur le s' tel Ffprit ,jî vous vous fervire^ bien de cette 93 épêe que vous porte^ , je ne fais pourquoi ; •3 ou préparez-vous à recevoir de cette canne 3> le châtiment de votre infolence. Telle qu'une »3 C. pâlit & s'effraye aux éclats redoublés 93 du tonnere , tel le Poëte pâlit aux dif- 93 cours de FQfBcier; & la frayeur lui ini- SAINT-HYACINTHE. 115 •» pirant avec le repentir des fentimens d'hu- »= milité & de prudence : Y a 1 péché , lui dit-il , & je ne prétends pas Employer ma valeur à défendre mes fautes j J'offre mon échine & mes côtes Au jufte châtiment que prépare ton bras. Frappe > ne me crains point 5 frappe , je te pardonne i Ma vie eft peu de chofe , & je te l'abandonne. Tu vois en ce moment un Poëte éperdu , Digne d'être puni , content d'être battu , N'oppofer nul effort à ta valeur fuprême. B. n'aura point de vainqueur que lui-même. 33 Ces beaux difcours ne fervent ici de rien , »' dit l'Officier , défende^ • vous , ou prene^ » garde à vos épaules. Le Poëte n'ayant pas « la hardielTe de fe défendre , l'Officier le »> chargea de quantité de coups de bâton , »> dans l'efpérance que l'outrage & la dou- 3> leur lui infpireroient du courage ; mais »» la prudence du Poëte redoubla , à pro- *» portion des coups qu'il reçut ; ce qui fit » que l'homme qui l'avoit accompagné , »> s'écria , en s'adrefïant à l'Officier : i26 S AINT-HYACINTHE. Arrêtez , arrêtez l'ardeur de votre bras, Battre un homme à jeu fur n'eft pas d'une belle ame* Et le cœur eft digne de blâme Contre les Gens qui n'en ont pas. 35 L'Officier alors , après avoir ainfi dif- « pofé le Poëte à fes remontrances , Secla- « teur des Mufes , lui dit-il , apprene^ qu'il cji « plus important et être, Jage , quil neji ne" « cejjaire d'être Poète en difant ces » mots , il jetta dans un champ le bâton *> qu'il avoit en main. Mais ô prodige ! ce » bâton devint dans l'infant un arbre , » &c. » Le trait eft fanglant , & nous nous gar- derons bien de le jurtifler , quoique M. de Voltaire n'y foit point nommé ni déligné en aucune manière ; mais de la modéra- tion , du mépris , une plaifanterie y ou le filence même auroient pu le faire tomber. Ce ne fut point le parti que prit le Poète qui s'y croyoit ofTenfé. Il perdit la tête dès que la Pièce fut parvenue jufqu'à lui. Aufîî- tôt , bien loin de difîimuler , il écrivit à M. Berger la Lettre qui fuit : SAINT-HYACINTHE. 117 « Mon cher ami , voulez-vous me ren- » dre un fignalé fervice ? Il faut voir >» Saint - Hyacinthe. Je ne le connois pas , »? direz-vous , il faut le connoître ; on » connoît tout le monde quand il s'agit » d'un ami. Mais Saint- Hyacinthe eft un t> homme décrié ; & qu'importe ! voici de » quoi il s'agit. Il eft cité dans le Livre » infâme de Desfontaines , pour avoir écrit » contre moi un Libelle intitulé , Deifica- » tion a" Arijlarchus Majjo. Or , je ne l'ai » jamais offenfé , ce Saint-Hyacinthe. Pour- j> quoi donc imprimer contre moi des i:n- »> poftures fi affreufes ? Veut-il les foute- » nir? je ne le crois pas. Que lui coûtera- » t-ii de figner qu'il n'en eft pas l'Auteur? »> eu qu'il les détefte , ou qu'il ne m'a » point en vue ? Exigez de lui un mot qui \ » lave cet outrage , & qui prévienne les » fuites d'une querelle cruelle. Faites-lui » écrire un petit mot dont il refaite la j> paix & l'honneur , je vous en conjure. » Courez , rendez-moi ce fervice. Je ne » demande que le repos, procurez -le à » votre ami. A Cirey , 8 Janvier 1759. Jufques-là on voit un homme très-mor- iiS SAÎNT-HYACÎNTHE. tifïé qui fent toute la pefanteur du coup qu'on lui a porté , & qui ne trouve dans fon courage aucune reffource pour y ré- pondre. Apparemment que M. de Voltaire n'avoit pas alors ces rares talens qui fe font développés dans la fuite : talens inta- rifîables lorfqu'il s'agit de plaifanter les gens qu'il fait bien n'être pas en état ou n'avoir pas la volonté de plaifanter comme lui. Quoi qu'il en foit , on n'auroit rien à lui reprocher , s'il s'en fût tenu là ; mais il écrivit une féconde Lettre , & cette fé- conde Lettre fait voir qu'il ne fait pas con- ferver long-tems le bon droit, quand il efl de fon côté. « Il s en faut bien que je fois content » de Saint-hy icinthe, dit-il au même M. i> Berger ; il n'a pas plus reparé l'infâme » outrage qu'il m'a fait , qu'il n'eft l'Au- teur du Math an a fais. » Cependant la plai- santerie iïAriftarclius M-.zJ/o , eft une preuve affez claire que le môme efprit de plaifan- terie qui a produit l'un , a pu auiTi pro- duire l'autre. D'ailleurs , quand bien même M. de Saint- Hyacinthe n'auroit pas fait le Chef-d'œuvre d'un Inconnu , s'eniuivroit-il de-là SAÏMT-tt? ÂCîtiTHE. 129 delà qu'il auroit eu tort de faire la Déïfica* tion ? » N'y reconnohfez-Vous pas , con« m tinue M. de Voltain , la différence des » ftyles ? » On y trouve le même flyle , plus plaifant dans l'un , plus piquant dan» l'autre , mais toujours la même plume. vt C'eft Salengrt & Sgrave^ende qui ont fait >) le Mathanafîus. Saint - Hyacinthe n'a t> fourni que fa chanibn. Il eft bien loin , » ce miférable , de faire de bonnes plai«* y* fanteries. a Si fes Plaifanteries ne font pas bonnes , elles ont eu du moins l'effet des bonnes Plaifanteries, de piquer ceux qui en font l'objet. « Il a excroqué 1* »? réputation d'Auteur de Ce petit livre 9 *> comme il a volé Madame Lambert, a A quoi tout cela fert-il ? Ce n'eft pas répon* dre à la Déification. » Infâme Efcroc ÔC »> fot Plagiaire ; voilà l'hiftoire de {es *> mœurs & de fon efprit. » Qu'eftae que cela fait à la Déification ? ce II a été Moine, « Soldat , Libraire , Marchand de Café , &£ » vit aujourd'hui du profit duBiribi ,. Cela répond-il à la Déification ? « Il y a vingt » ans qu'il écrit contre moi des Libelles : ,»• c'eft pourtant votre première plainte.- I ^ SAINT -HYACINTHE. » Il m'a toujours fuivi comme un roquet qui » aboyé après un homme qui patte fans le » regarder. » Il falloit encore paffer fans le regarder. « Je ne lui ai jamais donné le » moindre coup de fouet; mais enfin je » fuis las de tant d'horreurs, & je me ferai » juftice d'une façon qui le mettra hors » d'état d'écrire. » Voilà un homme qui s'anime : qu'on ne craigne rien néanmoins ; il ne fera pas ufage de fes forces. C'eft le quos ego Il en refta-là en effet : car. il avoit tame trop bonne. « Si vous voulez prévenir les fuites » funeftes d'une affaire très-férieufe ; » il eft à croire que ce n'efl pas d'un com- bat dont il s'agit : M. de Voltaire a tou- jours eu le caractère bilieux , mais jamais fan Parlez-lui de façon à obtenir qu'il figne » au moins un défaveu , par lequel il pro- » tefte qu'il ne m'a jamais eu en vue , & » que ce qui elt rapporté dans l'Abbé Des- SAINT-HYACINTHE. 131 » fontaines , eu une calomnie horrible. » M. de Foltaire ctoit dès-lors très- familier avec les defaveux; mais cet Efcroc de Saint- Hyacinthe ne voulut jamais fe familiarifer avec une telle propofition : » je ne l'ai j> jamais orTenfé. Je le défie de citer un » mot que j'aye jamais dit de lui. Faites- » lui parler par M. Remond di Saint-Mard. » Il y à Paris une Madame Chambonin , qui » demeure à l'Hôtel de Modene ; elle efl » ma parente ; c'efl une femme ferviable , » attive , capable de tout faire réufîir. » Voudriez-vous l'aller trouver, & agir »> de concert ? Comptez fur moi , mon cher » Berger , comme fur votre meilleur ami. » A Cirey , iG Février 1739. Dans une autre Lettre au même , il dit: « Eit-il vrai que vous ayez vu Suint-Hya- » cinthe ? Ce malheureux n'en vaut pas la » peine. C'efr. un de ceux qui deshono- » rent le plus les Lettres & l'humanité. Il » n'a guère vécu à Londres que de mes » aumônes &c de (es Libelles. Il m'a volé , » & il a ofé m'outrager. Efcroc public , » Plagiaire qui s'efl attribué le Mathanafeus a de SaUngre 6c de Sgraveyende ? fait pour ni î3i SAINT-HYACINTHE. » mourir par le bâton ou par la corde ; je » ne dis rien de trop. Dieu merci , je n ai »i que des ennemis de cette efpece , & des » amis de la vôtre. Comptez fur moi pour ii jamais. >» Ce malheureux nen vaut pas la peine. Pourquoi donc aviez-vous preffé ii fort ce même ami de le voir, de le prier, de le faire prier ? Pourquoi propofiez - vous tant de négociations avec lui ? Cefl un de ceux qui deshonorent le plus les Lettres & C humanité. Honorez les unes par le filence, honorez l'autre par des (en- timens d'indulgence ou de magnanimité. // na guère vécu que de mes aumônes. Qui ne prendroit M. de Voltaire pour le plus grand aumônier de France , à en juger par tous ceux qui ont éprouvé les effets de fa charité ? Il ma vole , & il a ofi m outrager. Qui ne croiroit qu'il ne refte plus rien à M. de Voltaire , depuis le tems qu'on le vole • Qui ne le croiroit apprivoifé avec les in- jures , depuis le tems qu'on l'outrage ? Fait pour mourir par le bâton ou la corde SAINT-HYACINTHE. 135 Complimens pleins d'indulgence & d'hon- nêteté. Je ne dis rien de trop* Il n'eft mort cependant ni de l'un ni de l'autre- M. de Voltaire eut été pardonnable en- core , s'il n'eût pas poufTé les chofes plus loin. Son dépit , fes déclamations , fes. in- ventives, fes calomnies , n'étoient répan- dues que dans le fein de Tes amis ; mais il ne s'en tint pas là. Le cœur bouffi de ref- fentiment , il prit une tournure indirecte pour Ce venger publiquement de (on en- nemi. Il s'efforça d'enlever à M. de Saint- Hyacinthe la gloire d'être l'Auteur du Chef. d'Œuvre d'un Inconnu. Il compofa des Con- feils à un Journalise, qu'il fit imprimer dans plufieurs Journaux , & qu'on trouve dans toutes les éditions de fes Œuvres» Dans ces Confeils , qu'il auroit dû prendre pour lui-même , il s'exprime ainfi à l'article des Anecdotes, « Il y a des Anecdotes Littéraires , fur » lefquelles il eu toujours bon d'initruire » le Public , afin de rendre à chacun ce qui >3 lui appartient. Apprenez y par exemple , » au Public y que le Chef£(&uvre d'un In- Iii; • 'ï34 SAINT-HYACINTHE. » connu , ou Mathanafius eft de feu M. de yi Salengre &C d'un iiiuftre Mathématicien, » confommé dans tout genre de Littérature, » qui joint l'efprit à l'érudition, enfin de » tous ceux qui travailloient à la Haye au » Journal Littéraire , & que M. de Saint" » Hyacinthe fournit la Chanfon avec beau- » coup de remarques. Mais fi on ajoute à y» cette Plaifanterie une infâme brochure , » digne de la plus vile canaille , & faite fans » doute par un de ces mauvais Français qui » vont dans les pays étrangers deshonorer »> les Belles-Lettres & leur Patrie , faites » fentir l'horreur & le ridicule decetafTem- i> blage monftrueux. » M. de Voltaire auroit dû le faire par lui- même ; & pour le faire avec fuccès , il n'an- roit pas dû fe fervir des termes qu'il em- ployé. M. de Saint- Hyacinthe ne tarda pas à être indruit de l'imputation de Plagiat ha- zardée contre lui fans en donner aucune preuve. Il prit auffi-tôt la plume , & écrivit à l'Auteur des Confeils d'un fryle propre à lui faire connoître qu'il favoit encore SAINT -HYACINTHE. 135 mieux fe défendre qu'il ne favoit attaquer. Les extraits de fa Lettre que nous allons préfenter, décideront la queftion en fa faveur. « Monfieur de Voltaire , un de mes amis v> vient de m'envoyer l'extrait de ce que » vous dites de deux de mes Ouvrages , » dans le fixiéme volume des vôtres. Je » trouve que vous y parlez d'une manière » digne de vous ; mais qu'il ne convenoit » pas de faire imprimer. C'efl ainfi que >» mon ami en juge aufïi. Voilà fes propres H termes. Cefl une plaifante chofe que Vol- taire fe mêle de donner des avis à un Jour- nalijle 3 & qu'il Û exhorte à publier des fauffe- tes & des calomnies* » Quelle eft votre imprudence, Monfieur y » d'aller dire que je n'ai pas fait un Livre » dont, depuis plus de trente ans, il eit de » notoriété publique que je fuis l'Auteur ?... » Ignorez-vous îme Mr Pierre Goffe, Li- »i braire de la Haye , qui a fait la première » édition du Chef a" Œuvre d'un Inconnu, vit » encore ; qu'il étoit l'ami particulier de M* ») de Salengre \ qu'il connoifîbit tous ceux Iiv i$6 SAINT-HYACINTHE. » qui ont commencé avec moi le Journal » Littéraire. ; que fj. le Commentaire fur la »> Chanfon , l'Autre jour Colin malade 9 » avoit été l'ouvrage de la petite Société » qui travailloit à ce Journal , M. John/on , >t qui en étoit un des Auteurs , en même* p tems qu'il en étoit le Libraire , auroit fans »> doute imprimé ce Commentaire ? » Pouvez-vous douter que M. Huffon , $> Libraire à la Haye , dont le père acquit » le droit de réimprimer le Chef-a" Œuvre 9 » ne déclare pas que feu fon père n'en » avoit jamais reconnu d'autre Auteur que « moi ; que c'eft avec mes corrections ou » mes additions que les éditions qu'il en a >> données , ont été faites ? « Enfin , Monfieur , êtes-vous fur qu'il » n'y a plus au monde perfonne de ceux » qui m'y ont vu travailler , & pouvez- # vous douter que c'eft de la propre bou- »> che de ceux qui m'y ont vu travailler , « que le Public a fçu que j'en étois l'Au- î> teur? »> Vous pourriez trouver des perfonnes » à Paris qui vous diroient , que j'enten- SAINT-HYACINTHE. 137 » dois parler de cet Ouvrage ; que je le » voyois attribuer à M. de Fontenelle, à « M. de Croulas , à M. de la Monnoyc , fans j) que je fhTe connoître de qui il étoit , »» quoique rien ne pût flater davantage un » jeune homme , dont ce livre étoit un » coup d'eflai , que l'éclairciflement d'une » méprife qui lui faifoit tant d'honneur. »» On n'a feu qu'il étoit de moi que long- » tems après que le fuccèsde ce Livre avoit » excité la curiofité de celui qui l'avoit fait. v> Si un autre que moi en eût été l'Auteur , >> il avoit le tems de fe faire connoître. » L'applaudhTement qu'on donnoit à cet # Ouvrage y invitoit.Croyez-vous en bonne » foi qu'un fuccès aufîi heureux eût trouvé j> un Auteur aflez indifférent pour fouffrir » qu'un impofteur fe le fut attribué ? &C » que l'anecdote vous en eût été confiée » pour ne la divulguer qu'au bout de » trente ans ? En vérité cela eft rifible. Que 95 fi dans la fuite je m'en fuis avoué l'Au- » teur fans aucune façon , c'eft qu'il étoit » inutile de le difïïmuler: cela étoit déjà » trop connu; que d'ailleurs le Livre ne 138 S AINT-HYAC1NTHE. » me faifoit qu'honneur , & que j'ai tou- » jours cru qu'un honnête-homme pouvoit » bien ne point publier fon nom en pu- » bliant fes Ouvrages , mais qu'il ne devoit a jamais fe faire une peine de les avouer , v parce qu'il n'en faifoit jamais qu'il dût » défavouer ; c'eft pourquoi je n'ai mis » mon nom à aucun de mes Ouvrages , » qu'à un feul , encore n'eft-ce qu'au bas »> d'une Epitre Dedicatoire où j'ai cru qu'il »> étoit plus refpectueux de le mettre que » de le fuprimer ; c'eft ainfi d'ailleurs que « je n'ai fait nulle difficulté de dire que « j'étois l'Auteur des Livres que j'ai faits , » loriqu'on me l'a demandé ; mais que j'en » ai entendu quelquefois parler favorable- « ment à gens qui ne favoient pas que » j'en étois l'Auteur, fans leur avoir appris » que celui-là même, devant qui ils en par - « loient , les avoit écrits. » Quand même on ne fauroit pas aufïi »> parfaitement qu'on le fait , que j'ai fait » le Commentaire fur lequel vous donne2 »> de fi belles inftru&ions à vos Journa- »> liftes , j'ofe affurer que nuls de ceux quj SAÏNT-HY AC1NTH E. 139 « le liront & qui fauront lire, ne croiront » votre anecdote vraie. Il n'y a perfbnne »» qui ne fente qu'un Ouvrage dont le ton »> très-difficile à foutenir , eft néanmoins s' auffi également foutenu , où la même »> ironie , qui commence dès le premier « mot du titre , continue jufqu'à la fin s' avec le même férieux & même badinage, *•> fans aucune difcordance , ne peut être « l'ouvrage de plufieurs. Il ne faut pas •y être fort habile pour fentir que celui qui » a fait le Commentaire d'une demi-ftrophe, as eû. le même que celui qui a commenté « toute la Chanfon. Quoique votre Temple « du Goût , fur-tout , m'ait convaincu que « vous aviez fouvent le goût dépravé , je ne » puis croire que vous l'ayez au point de « méconnoître ce qui eû l'ouvrage d'un »:> feul , d'avec ce qui eû l'ouvrage de » plulieurs Comment ofez- « vous dire que la Déification <£ ' Ariflarchus « Maffo , eû une infâme Brochure ? Que fî- »> gnifle infâme , je vous prie , à l'égard « d'une Pièce où on ne prêche afiurément ?* pas la débauche , & où il ne s'agit de 140 S AINT-HYAC1NTHE. »> rien qui en approche ? La Déification yy (Tdriflarchus Maflb eft un Ouvrage d'i- » magination. C'eft une fiction inventée « pour repréfenter les défauts auxquels » des Gens de Lettres fe laiffent aller. On » y voit la préemption & les extravagan- *> ces, dont l'excès & le ridicule devroient w corriger ceux qui prétendent s'élever au- » demis des autres par leur favoir , & qui »> fe mettent au-defTous parleur déraifon... »... Quand vous ajoutez qu'elle eft digne *> de la plus vile canaille , faites-vous ré- « flexion que vous dites groflierement une *> injure à tous ceux qui ne jugeant pas •» comme vous de cette Déification , peu- *> vent trouver du plaifir à la lire ? car les »> goûts font différens. J'ai vu des perfonnes « que vous n'oferiez affurément traiter de r> canaille qu'à quelques lieues de diftance , *> qui croyoient qu'il y avoit dans cette » pièce autant de gayeté , plus d'art & plus »> de favoir que dans le Commentaire fur » le Chcfa"(£uvre, & qu'elle avoit dû coûter " beaucoup plus à fon Auteur * Fous dites enfuite que cette infâme Rr<*- SAINT-HYACINTHE. 141 -.-> chure digne de la plus vile canaille , ejl faite *>fans doute par un de ces mauvais Français »i qui vont dans les pays étrangers deshonorer »> les Belles-Lettres & leur Patrie, Ceci me a> regarde perfonnellement ; car vous favez *> très-bien, Monfieur , que je fuis l'Auteur « de la Déification. Vous le favez, dis-je, « & vous le favez très-bien. Je pourrois le »> prouver par votre propre écriture. Vous •> le favez , dis-je , & comment avez- vous « l'imprudence d'en parler , & d'en parler « en des termes qui feroient injurieux , s'ils « ne venoient pas d'un homme comme »> vous , & qu'ils ne s'adreflaflent pas à un »> homme comme moi. Ne favez-vous pas »» que celui qui ne peut être injurié ne peut « injurier perfonne ? Cette réflexion de- »> vroit vous guérir du plaifir que vous avez »» à dire des chofes offenfantes , de même »» que de celui que vous avez à en inven- *» ter « Je ne fuis]>as aiïez heureux pour faire »» honneur à ma Patrie , ni aux Belles- »> Lettres ; mais je puis dire que s'il fuffi- 1.4* SAINT-HYACINTHE; »> foit de les aimer beaucoup pour leur faire »> beaucoup d'honneur, perfonne affuré- »» ment ne leur en feroit plus que moi. ..• s= Si les progrès que j'ai fait dans les Scien- « ces ne font pas confidérables , c'eft faute « de talens & non pas faute d'application. » En cela plus louable , quoique moins »> heureux , que ceux qui y font de grands « progrès fans beaucoup de peine Si »• je ne fais pas honneur à ma Patrie ni aux « Lettres , il eft fur que je ne les desho- « nore pas. Je ne fuis pas forti de France w par la crainte que quelque décret m'em* « péchât de me promener aux Thuilleries sa Je n'ai jamais eu la bafleiTe de » louer les Nations étrangères aux dépens s-, de la mienne , de prodiguer à leurs grands « hommes des louanges , en déprimant « ceux qui font honneur à la France. Je « n'ai jamais fait de vers pour m'écrier en »> les flniflant : Dieux, pourquoi mon pays n'eft-il plus la patrie, Et de la gloire Se des talens ? SAINT-HYACINTHE. 145 ». Ah ! M. de Voltaire , fi je voulois » faire le portrait d'un mauvais Français qui » deshonnore Us Lettres & fa Patrie , [ & en » cela d'autant plus coupable qu'il auroit pu » leur faire honneur] que cela me feroit fa- » cile. Je fçai où en trouver l'original. Vous » le connouTez , &c. » CHAPITRE VI. M. VERNE T. Cet Auteur, quiprofefTe depuis long-tems la Théologie à Genève , entra en liaifon avec M. de Foltaire dès Tannée 1733. Le ton de celui-ci eiî de recevoir toujours bien les nouveaux venus : l'efpérance de capti- ver un furïrage de plus , de faire adopter ies idées & de les répandre par le fecours des autres , rend le premier accueil afîez hon- nête. Mais le fan&uaire de fon amitié efl femblable à la grotte du lion de la Fable ; on fçait bien comme on y entre , on ne fçait pas comme on en fort. M. Vernet eut lieu d'être content du com- merce qu'il avoit établi entre cet Ecrivain & lui. On lui répondoit avec politefTe ; « je » vous ferai encore plus obligé , lui mar- » quoit-on , fi vous voulez bien m'écrire » quelquefois ; vous m'avez fait aimer votre » perfonne & vos Lettres. » iù, Septembre '733- Ce commerce fut interrompu pendant près M. V E R N E T. T45 près de dix ans ; il recommença en « 744 pour fouffrir encore une interruption de q lelques années. Au mois de Mai 1755, M. de Voltaire alla fixer fon féjour aux por- tes de Genève , pi es d'une maifon de Cam- pagne de M. Vernct. L'amitié qui régnoit entre eux fe refîerra , par la facilité qu'ils avoient de fe voir l'un & l'autre. Cette amitié dureroit encore , fi M. de Voltaire n'eût fait un crime à fon ami d'avoir de la religion , & de n'être pas de fon avis dans les converfations qu'ils avoient enfemble à ce fujet. Le Profefleur de Théologie qui s'é- toit promis peut-être de ramener à la vé- rité le Philoiophe des Délices , le vit , avec peine, privé du fuccès qu'il avoit efpéré. Convaincu par fon expérience que toutes fes tentatives feroient inutiles , il exigea de fon ami qu'il s'interdiroit déformais dans fes entretiens avec lui , toute efpece de rail- lerie fur la Religion; & voyant qu'il conti- nuons toujours à la combattre, quoiqu'il eût promis de ne la plus mêler dans fes dif- cours , dès 1757 il prit le parti de ceffer (a). (a) Opitnlandum amic'n , jed ufque ad arus. Properr. K 146 M. V E R À7 E T. de le voir. Alors rendu en quelque forte à lui-même , & difpenfé des mtnagemens que la fociété impofe, M. Vernet ne fe fit point de fcrupule de relever les erreurs dans les- quelles F Auteur de VEJJai fur CHifloire Uni- verfelle étoit tombé fur l'article de Calvin & de la ville de Genève. L'Hiftorien avoit pouffé les chofes trop loin , & le Profeffeur Proteftant crut fe devoir à lui-même de dé- fendre fa Secte & fa Patrie. Il adreffa, pour cet effet , à M. Formey } une Lettre qu'il le prioit d'inférer dans fa Bibliothèque Germa-, nique. M. de Voltaire en fut inftruit ; & comme il ne manque jamais de tournures contre ceux qui l'attaquent , fans répondre directe- ment aux fautes & aux injuftices qu'on lui reprochoit , il fe borna , pour faire diver- fion , à blâmer M. Vernet d'avoir critiqué un Ouvrage , dont il avoit , difoit-il , folli- cité la gloire d'être l'Editeur. Celui-ci fe ré- cria contre l'imputation. Il déclara nette- ment qu'il n'avoit jamais penfé kfolliciter une pareille commiffion ; que fi M. de Vol- taire avoit voulu fe contenir dans les bornes ée la circonfpe&ion qu'on lui avoit fi fort M. V E R N E T. 147 recommandée , il n'auroit jamais pris la plu- me contre lui ; il ajouta de plus , qu'il étoit prêt à garder le filence , fi M. de Voltaire vouloit retracter ou corriger ce qui blef- foit les Genevois , dans le Chapitre Genève & Calvin de Ton EJJai fur £ Hijloire Univer- fellc; il convint , à la vérité , qu'il avoit con- fina, quelques années auparavant, à être (a) (a) Vers l'an 17; 3 , on fîr à Genève une Edition deYEjfai fur l'Hiftoire Univerfelle en 2 vol. in- u. M. de Voltaire en ayant été inftruit, pria M. Vernet de vouloir bien préfider à cette Edition , & de recti- fier les fautes qui s'étoient glilîees dans la précédente. M. Vernet voulut bien le charger de ce travail , parce «L'Ouvrage ne » rouloit que fur fîx Siècles du moyen âge, où rien ne » bleflbit ni le Chriftianifme ni la Réformation : au » lieu que dans la dernière Edition augmentée d'un » triple 3 on a ajouté à la tête & à la queue quantité de » chofes repréhenfîbles & injurieufes , foitau Chriftia- » nifme , (bit à nos Réformateurs. Quoique l'Ou- » vrage porte le même titre, ce font réellement deux » Ouvrages qui n'ont de conformité que dans la partie. » du milieu . K i j t/fi M. V E R N E T. FEditeur de cet Ouvrage , mais il n'étoit pas alors tel qu'on venoit de le publier ; & il permit à M. de Voltaire de produire fes Lettres , bien afluré qu'elles ne contenoient rien qui pût tourner contre lui. Malgré cela, il parut un Libelle dans le- quel M. Vemet étoit fort maltraité. On y avançoit des faits défigurés , tel que celui qu'on vient d'expofer, & un grand nom- bre d'autres inventés , pour donner atteinte à fa réputation. Le Profeffeur n'eut pas de peine à fe juftifier de ces imputations. II le fît dans une Lettre, adrefiée au premier Ma- giftrat de la République de Genève. Il y pouffa l'honnêteté jufqu'à feindre d'ignorer d'où étoit parti le coup qu'on lui avoit porté. M. de Voltaire toutefois ne put fe ré- foudre à renoncer aux hoftilités. M. remet publia , en 1766 , un Ouvrage en 2 vol. , qui a pour titre : Lettres critiques d'un Voyageur Jnglois. Ces Lettres font pleines de zèle , de décence & de raifon : on y défend la Religion contre les nouveaux Philofophes , & l'on y réfute l'article Ge- nève de l'Encyclopédie. M. V E R N E T. 149 A peine cet Ouvrage eut-il vu le jour, que M. de Voltaire, repandit dans Genève un nouveau Libelle intitulé , Lettre, curieufc de M. Robert Covelle, célèbre Citoyen de Ge- nève , à la louange de M. Vernet , Profejjeur en Théologie dans ladite ville : cette Lettre a 14 pages z7z-8°. d'imprefTion : on s'y per- met le badinage , la plaifanterie , le men- fonge ; c'eft-à-dire qu'elle eu dans ce ftyle fi familier depuis long-tems à M. de Vol- taire, pour faire oublier l'état de la queftion &: donner du ridicule à fes ennemis. Ce Libelle fut bien-tôt fuivi d'une petite pièce de Poëfie intitulée , Eloge de IHypocriJle dédié à M. Vernet , où il fait le portrait le plus odieux de ce Genevois. Nous ne ci- terons aucun trait de ces deux Libelles : il eft aifé d'imaginer que c'eft prefque tou- jours la même tournure , les mêmes épi- thetes , les mêmes farcafmes , les mêmes calomnies. Nous nous concernerons de rapporter quelques morceaux de la (a) ré- (aj Cette Réponie ,. imprimée en 1-66, a po mon déchaînement vient du petit dépit de » n avoir pu obtenir de M. de Voltaire d'être as fon Editeur & fon Correcteur d'Imrpimerie. »=> Là où il n'y a point de demande , il n'y •«» a point de refus M. de Voltaire ne 3> m'a certainement pas refufé d'être YEdL- » teur &c l'Infpe&eur de l'édition de Phili- „ bert \ car il. prouve lui-même que je l'ai v> été , & je prouve qu'il l'a défiré & m'en 3.) a remercié Quant au métier de -,> Correcteur d'Imprimerie , il eft afîurément 2J fort honnête ; mais M. de lroltair& fait v bien que ce n'eft pas le mien J'ai ïitre : Mémoire préfenté à M. le premier Sindic , par litcob Vernet , Yafieur $> Yrofsjfeut- en Théologie à Genève , fur un Libelle cpù le concerne.. Ce Mémoire a '<5j pages d'impre/lioru M. V E R N E T, lyt » bien pris quelquefois la liberté de corrl- » gerfes penfées & de redrener Tes erreurs ; » c'eft l'unique manière dont je puiffe être » fon Correcteur. Peut-être lui rendrai-je ?> encore le même fervice. » Quand je relis fes Lettres , & que je »? me rappelle les fentimens qu'il me té- »> moignoit autrefois ? j'apprends le cas »> qu'on doit faire de fes louanges comme » de fes fatyres. Puifqu'il eft auiîi prodigue » des unes que des autres , on doit auflt a peu fe glorifier des unes , qu'être piqué » des autres.Ce n'eft pourtant pas moi qui at » changé d'état, ni de caractère. La variation î> vient de lui. Il a changé de rôle dans fes » écrits , en ne refpe&ant plus ce que tout »' le monde doit refpefter. Il a bien fallu » que je tinffe aufîi un autre langage , non: vt fur fa perfonne & (es talens , à qui j'ai » toujours rendu juftice ; mais fur l'abus » qu'il eft venu faire ici de nos prefTes .... » Il n'a pas dû compter que lorfqu'il s'é- » manciperoit dans fes Livres , il trouve- aï roit en moi l'indulgence d'un Prévari- »> cateur. » En effet , dès que j'appris , au mois K iv: I52 M V E R N E T. », de Février 1755 , qu'il alloit s'approcher „ de nous , je lui envoyai au Château de » Prançin , où il pafîbit l'hiver , mon » Traire de la vérité de la Religion Chré» » tienne , pour tâcher de lui donner des >, idées faines du Chriftianifme ; & je pris la »> liberté d'y joindre une Lettre raifonnée „ pour l'engager à garder fur ces matières v une fage circonipecVion , tant dans fes w diicours que dans fes Ecrits, s'il vouloit »> être vu de bon œil de tout le monde. » II me répondit , que ce que j'écrivois fur » la Re igion était fort raifonnable , qu'il ado- s> roit la Religion , quil détejioit jeukment 5, f intolérance & le fanatifme ; qu'il refpecloit »> nos Loix religieujes ; quil aimoit & ref- sj pecloit no>re République ; quil étoit trop » vieux , trop malade & un peu trop fevere « pour les jeunes gens. Vous me fere^ plaifir , » ajoutoit-il , de communiquer a vos amis Us » feniwuns qui tn attachent tendrement à » vous. » Son premier langage , en arrivant ici, fut »aiîortià ce qu'il nfavoit écrit. // ne cher- & choit , diioit-il , que le repos ; il avoit bejoirt w de s'approcher £ un grand Médecin, M. Trofi* M. VERNE T. j^ « chln devoit prendre foin de fon corps , <§• » moi de fon ame. » . . . . Quand je vis qu'il manquoit » à Tes engagemens , je compris dès la fin » de l'an 1756 , que la bienféance ne tre » permettoit plus d'aller chez lui , & que m mon devoir m'appelloit à lui réfifter. Il » eflaya de m'en détourner je répon* » dis d'un ton ferme ; j'allai mon chemin , » & je commençai par donner une Lettre » fur le chapitre intitulé , Genève & Calvin, » où , fans fortir des bornes d'une honnête » critique , je prouvai que ce chapitre efl » plein d'erreurs » Quelques perfonnes jugeront peut-être » qu'après les liaifons que j'avois eues avec » lui , j'aurois dû tailler à d'autres le foin » de le contredire. Sans doute plufieurs de » mes Collègues pouvoient s'en acquitter » mieux que moi; mais on me faifoit géné- *i rabment l'honneur de jetter les yeux fur » moi , moins a caufe de la place que j'oc- » cupe , qu'à caufe de mes précédens Ou- » vrages , tous deftinés à la défenfe de la » Religion. L'on favoit aufïï que mon long >» féjour à Paris m'avoit affez fait connaître j?4 M. VERNE 7\ » le tour d'efprit de ces Philofophîftes. Es » le motif de mes anciennes liaifons avec » M. de Voltaire , loin de devoir m'arrêter, y. m'impôfoât à cet égard une obligation » particulière. Plus il m'avoit prodigué de » carefles , plus il m'importoit de montrer » que les carefTes ne m'avoient pas féduit. » J'ai découvert les légèretés de »> quelques Encyclopédies ; j'ai dévoilé » leurs rufes , en m'en tenant toujours à » combattre l'Ecrit fans toucher à FEcri- » vain. Je me fuis appuyé de raifons & de » faits. Je crois avoir dit des chofes vraies y » fortes & utiles , afforties au tems où nous » fommes , 6c bien convenables à l'état » préfent de notre Eglife & môme de toute s la Chrétienté. M. de Voltaire en peut ju- » ger comme il lui plaira. Qu'il dife que « c'cfl un fatras , un tas d'inutilités , un vo-» « lume £ injures contre des perfonnes ejlima^ y> bhs de qui je ne devrois pas ofer parler . » . » On ne s'y méprendra pas ;. c'eft de la » colère & non du mépris. î> Il afîure qu'il n'a jamais attaqué per- yfonne. Je voudrois bien , pour fon hon- » neur , que perfonne ne s'en plaignît. IL » m'avertit en même-tems qu'il ejl dange- M. r E R N E T. ^55 »> reux quand on l'attaque. Je le crois d'au- « tant mieux , que je crois qu'il efl dange- » reux lors même qu'on ne l'attaque pas. *> J'ai bien cru que mon Livre lui dé- ^> plairoit : il contient des vérités & des » réflexions qui ne font ni honorables ni » agréables pour nos modernes Philo fophes , » & qui par conféquent ne pouvoient que a déplaire à leur Coriphée ; je pouvois donc »j m'attendre à une Critique peut-être pi- » quante , mais du moins raifonnée. Mais a> qu'un homme de la réputation de M. de » Voltaire employé contre moi des invec- »» tives & des turlupinades fi indécentes ; a? qu'il compofe un vrai Libelle diffamatoire, » où il ofe attaquer ma probité , & faire un as ufage aufîi malin qu'abfurde de quel- aï ques-unes de mes Lettres ; où il cherche 3= même artificieufement à me fufeiter di- 35 verfes fortes d'ennemis , &c. C'eft , je 35 l'avoue , un degré d'abaiffement , où je •5 ne l'attendois pas ; quoiqu a dire vrai , » on peut tout attendre de lui , après ta 35 manière dont il a déchiré depuis peu M* ? Nedhan , homme aufîi eftimable par foi* » bon cara&ere 3 que par fon favoir. Cela 156 M. V E R N E T. « vérifie une remarque du Spectateur An- » glais, qui eft, que par une longue habi- « tude de profanation , le fens moral s'é- » moufle , le génie même s'abâtardit. » Dans la Guerre de Genève, M. de Voltaire n'a point oublié M. Vernet. On en jugera par les vers îiiivans , aufquels il eft inutile de joindre aucune réflexion. Du noir Sénat le grave Directeur , Eft Jean Vernet de maint volume Auteur ; Le vieux Vernet ignoré du Lecteur , Mais trop connu des malheureux Libraires. Dans fa jeuneffe il a lu les Samts Pères , Se croit favant , affecte un air dévot , Broun [a] eft moin* fat , & "Nedhan eft moins fot , Sec. m (a) Broun, Prédicant Ecoffais , qui a écrie des » fottifes avec des injures, de Compagnie avec Vernet. » Ce Prédicant Ecoffais venoit fouvent manger chez » l'Aureur fans être prié, & c'eflainfî qu'il témoigna » fa reconnoilfance. Nedhan eft un Jéfuite Irlandois , *> imbécille , qui a cru faire des anguilles avec de la » farine. On a donné quelque- tems dans fa chimère ; » & quelques philofophes ont bâti un fîftéme fur cette » prétendue expérience auffi fauffe que ridicule. » Il eft, je penfe , inutile d'avertir que cette Note eft de -M. de Voltaire : quel autre Ecrivain oferoit en faire de pareilles ? CHAPITRE VIL M. LE FRANC DE POMPIGNAN. O'attend ro it-on qu'un homme en place , connu par fes talens & par le bon ufage qu'il en fait , fe fut attiré la haine d'un autre homme qui s'annonce pour le Zélateur de l'humanité ? S'attendroit - on que cette haine fe fervit des plus miférables reflources pour jetter de l'opprobre & du ridicule fur un Adverfaire irréprochable ? A en juger par la manière dont M. de Voltaire traite M. de Pompignan , pour s'ê- tre élevé contre les excès de la fauffe Phi- lofophie, & en avoir fait connoître les tra- vers, dans fon Difcours de Réception à l'Académie Françoife , ne croiroit-on pas qu'il fuffit d'être bon Citoyen & fage Lit- térateur , pour s'attirer une nuée d'injures de la part du prétendu Héros de la Littéra- ture ? Telle a été cependant l'origine des turlupinades dont M. de Voltaire a accablé un des hommes de Lettres les plus refoec- tables. Ne prendroit- on pas ce même hom- 158 M. LE FRANC me de Lettres pour un fou , pour un ex- travagant , fi on s'en rapportoit aux Libel- les de ion ennemi. On a ri des Quand , des Si, des Pourquoi, &c. ; mais l'indignation de toute ame honnête, n'en a pas moins été émue par l'acharnement & l'indécence qui s'y font fentir. C'eft ainfi que VAretin des Alpes préfère le fuccès pafïager de fes bouffonneries aux droits de la Juftice , de fa propre réputation & le plus fouvent de fon efprit. Voici comment il veut s'égayer aux dépens de cet Auteur, ou plutôt à les pro- pres dépens. « ( a ) Les parens de M. le Franc de Pom* » pignan qui demeuroit pour lors à Paris, » lui députèrent en polie un Avocat de » Montauban , Dans ton amour paternel, (a) M. de Voltaire fe plaîc à co&feiller aux autres > ce qui ne convient qu'à lui-même. C'eft bien ici le cas de lui dire , Medice, cura te ipfnm, (b) Pocfies facrées , page 6x, ï6o M. LE FRANC Pour nous former tu pénètres Dans l'ombre du fein maternel. » Eh ! Monfieiir , dit l'Avocat , pourquoi >i me citez-vous ces détectables vers , quand » je vous parle raiion ? Le malade écuma » à ce propos , & grinçant les dents , il » dit : ( a ) Le cruel Amalec tombe Sous le fer de Jofué ; L'orgueilleux Jabin fuccombe Sous le fer à'Abinoé , JJJ/icar a pris les armes , Zabulon court aux allarmes, » L'Avocat verfa des larmes en voyant l'état »> lamentable du patient. Il retourna à Mon- » tauban ; & la famille étant certaine que » le malade étoit mentis non compos , fit » interdire le fieur le F. de P. jufqifà ce » qu'un bon régime pût rétablir la ianté 9> d'icelui. » (a) B>id.pag. 87.J Pour DE P O M P I G N A N. i6t Pour vous , Monfieur de Foliaire^ on n'a pas befoin de vous envoyer des Dé- putés pour s'informer de l'état de votre bon fens : vous nous en dépêchez conti- nuellement qui atteftent ce qu'on en doit penfer. Le Notaire Raffo lui-même dépofi- taire de vos dernières volontés (a)\ dépo- sitaire de votre profefîion de foi , de vos abjurations , de vos proteftatons , dépofi- taire de vos indulgences &c pardons , le tout accompagné d'atteitations , a bien de la peine à être cru malgré les témoignages dont fes (J>) acles font munis. Le Public efl accoutumé à voir périr ces lueurs de rai- fon & de répenfir aufii-tôt que la fièvre vous quitte , & par malheur la fièvre né vous quitte que pour vous reprendre. Que diriez-vous fi nous répondions à (a) Qui n'ont pas certainement été les dernières y. comme on le verra quand on fçaura quelles étoienc ces volontés. (b) Ces Adesdreflcs par M. Rafo , Notaire Royal. au Pays de Gex , font trcs-curieiu. On les trouvera dans le dernier Chapitre de notre Ouvrage. L *6% M. LE FRANC l'extrait des Nouvelles à la main de la ville de Montauban , en Quercey , par un autre Extrait des Nouvelles de Ferney , dans U pays de Gex ? Le voici. Ofez après cela faire le plaifant fur les autres. « Les Savans de France juflement allarmés du tort que M. de Voltaire faifoit à l'éru- dition par fes bévues , (es anachronifmes ,' fes fauffes citations , fes faillies interpréta- tions , comme il appert par plnfieurs de fes Ouvrages , & notamment par fa Philo- fophie de VHiftoin , s'affemblerent à Paris pour trouver moyen de remédier à ce défordre. La matière mife en délibération , ils convinrent qu'on lui députeroit en polie un d'entr'eux pour l'interroger juri- diquement, & juger s'il avoit les qualités nécefiaires pour former un bon Hiftorien , mais principalement pour s'éclaircir s'il favoit le Grec. M. Larcher fut choifi pour cette importante commifîion. Il part ac- compagné d'un témoin irréprochable , ar- rive dans le pays de Gex , & fe tranf- porte au domicile du fieur de Voltaire. Il le trouve occupé au Grec , à la vérité , mais à du Grec à côté duquel étoit une mau- DE P 0 M P I G N A N. 161 vaife traduction ; il lifoit les anciens Au- teurs , mais c'étoit dans des extraits infidè- les qu'on lui avoit fourni des pays étran- gers. Vous venez fans doute , Meilleurs , dit-il aux deux Députés , pour rendre hom- mage à mes lumières & à mes talens ; eft-ce par hazard de la part de quelque PuifTance que -vous venez ? C'eft de la part du Monde favant , répond M. Larcher. L'hom- mage du Monde favant vaut bien celui d'un Prince , reprit modeftement M. de Voltaire. Oui , fans doute , continue le Dé- puté ; mais ce n'eft pas de quoi il s'agit. Le Monde favant , ajoute-t-il , eft fort étonné que vous ufurpiez fur fes droits , fans que vous ayez les connoiffances requifes'. Vous parlez des Ecrivains Grecs que vous- n'entendez pas ; vous employez le mot barbare de Bajiloi qui n'efl point Grec , au lieu de BajiUis ; vous vous fervez du mot de dcfpous fans en favoir la fignincation ; vous avez fouvent le mot de demiourgos à la bouche , & vous ignorez ce qu'il veut dire ; vous prenez le nom de Dynaftie. pour celui d'une Province ou Contrée ; vous appeliez les Prêtres Egiptiens des Bon-* Lij 1*4 M. LE FRANC teilles ; car c'eft ce que fignifîe le mot chaas que vous leur appliquez ; vous faites pafler à Hercule le détroit de Calpé & d'Àbila dans fon gobelet , au lieu de dire qu'il le pafïa dans un navire appelle Scyphus ; enfin vous êtes véhémentement foupçonné par pîufieurs de vos citations , de ne pas entendre ce dont vous voulez parler. Le Savant du pays de Gex étonné , fe mit auiîi-tôt à crier: Je fuis Seigneur de Ferney , Gentilhomme ordinaire de la Cham- bre du Roi , & Membre de cent Académies, Ce n'eft pas ce dont il eft queftion , reprit M. Larcher, nous parlons de Grec. Alors l'Interrogé entra en fureur , & fe met à crier : Cuijîre , FauJJ'aire (a) , Paillard. Ce n'efl pas du méchant Français , c'eft, du Grec qu'on vous demande. L'Interrogé répond : Bouc , CraJJeux , Sodomite. Ceci eft encore du Français &C non du Grec , ajouta (a) Telles font les graves raifons que M. cte V, apporte contre les lavantes réfutations de M. Larchtrj tout ce qui eft en italique eft exa&ement de lui. DE P0MP1GNAN 165 le Député ; mais puifque vous ne voulez pas répondre fur le Grec , voyons fur les Auteurs. Pourquoi vous êtes- vous avifé de dire que Ninivc n'étoit éloignée de Babi-* lone que de quarante lieues , tandis qu'il y en avoit cent de diftance de l'une à l'autre } Pourquoi faites-vous de 180 flades , huit de nos grandes lieues , tandis que 1 80 itades ne font qu'environ trois & demi de nos petites lieues ? Pourquoi établirez- vous des Temples à Eleujïne , où il n'y en eut ja- mais ? Pourquoi faites-vous d'EleuJîne une Divinité particulière , tandis qu Eleujïne n'en1 qu'un fur-nom de Ccres? Pourquoi faites-vous flageller par des Prêtres tfÈteu- fine , les Pénitens & les Initiés , tandis qu'il ne s'agit dans le paffage de Paufanias , que vous avez cité pour preuve , que de petites baguettes avec lefquelles les Prêtres frap- poient dans les cérémonies , non les Initiés & les Pénitens , mais les Images des Dieux des Enfers , parce que ces Dieux retenoient Profcrpinc} Le Grec moderne eft interdit par toutes ces queftions ; fes accès prennent , ôc f e met à cric Exij 'Ï66 M. L E FRANC lire : Janfenijle quon a vu donner des Jcenes au cimetière de Saint Medard , vil & ancien Répétiteur du Collège Ma-rarin. ... Je le vois "bien , dit M. Larcher à fon Compagnon , l'étude du Grec vient de renverfer dès le commencement la cervelle à ce pauvre homme. Il dit que j'ai donné des fcènes au cimetière de Saint Medard , moi qui fuis né en 1716 , & les convulfions en 17^9; il me fait Répétiteur au Collège Mazarin, moi dont la fortune à permis que j'euffe un Répétiteur. Ne nous en étonnons pas ; c'efr. ainfî qu'il renverfe tous les' faits , qu'il les fuppofe , qu'il les défigure. Voilà ou l'ont conduit fes l'eétures à' Hérodote, fa rage pour le Sanchoniaton forgé par Porphyre, fi fureur de vouloir fe perdre dans l'antiquité pour perdre enfuite le fiécle prêtent dans fes rêveries. Pendant qu'il parloit ainfi , le Philofophe hiftorien étoit tombé en foiblefTe , fes petits yeux de feu s'etoient fermés , Se fa grande bouche refloit ouverte. Les Députés fe re- tirèrent , Se le laifferenr dans cet état , en prenant la précaution d'avertir qu'on allât DE P 0 M P 1 G N A N. i6-f lui jetter de l'eau fur la tête , & lui faire prendre de l'ellébore pour purger fou cerveau. Ils retournèrent à Paris faire leur rapport juridique , & le Monde favant con- vaincu que M. de Voltaire, étoit mentis & grœccz linguoz non compos , il fut délibéré P d'une voix unanime , de lui envoyer un Rudiment Grec, un Répétiteur du Collège Mazarin , & un Prêtre d'Eleufine pour le fejfer , d'après fon fyftême , en qualité de Pénitent ou d' 'Initié. En attendant , ordre à lui de n'écrire que très-peu en Français , 6c défenfe de parler jamais de Grec. » Après le ridicule , M. de Voltaire a recours, à l'odieux. Qu'as-tu petit Bourgeois d'une petite Ville ? Quel accident étrange en allumant ta bile , A fur ton large front répandu la rougeur ? D'où vient que tes gros yeux pétillent de fureur ? Réponds-moi A La, vanité. Que de folies ! que de puérilités ! Je dis d'abord que de folies î Eft-ce à François" Marie Arouet à traiter de Bourgeois un homme dont on connoît l'origine aufS bien que la fienne ? Eft-ce à un Philofo- 1<58 M. LE FRANC phe à faire une injure de la naifTance , fur- tout en employant le menfonge ? M. de Pompignan n'a pas eu befoin d'acheter des Terres en Suifle pour être Seigneur de Pa- roiffe : &: le Seigneur Voltaire a befoin de répéter fans ceffe qu'il eft Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi , ancien Chambellan du Roi de Prujfe , Baron de Ftrney , Seigneur de Tournay , pour être quelque chofe dans la Société; il a befoin de parler iouvent de fesVaflaux qu'il nourrit, pour étouffer les cris des Libraires qu'il a ruinés ; il a befoin de parler de l'Eglife de Campagne qu'il a fait bâtir, pour adoucir l'indignation de l'Eglife univerfélle qu'il déchire ; il a befoin enfin d'annoncer à grand bruit tout ce qu'il fait, pour faire oublier" tout ce qu'il écrit. -Je dis enfuite , que de puérilités! s'atta- cher à des bagatelles ou recourir au large front j aux gros yeux pour remplir des vers fatyriques ; c'efl annoncer un efprit qui fe place , fans s'en appercevoir , au deffous des petitefTes qui le mettent en fermenta- tion. Autre mifere : DE P O M P I G N A M i6f (m) Le Franc de Pompignan , par fes divins Ecrits , Plus que Paliffot même occupe nos efprits. Nous quittons & la Foire & l'Opéra-comique, Pour juger de le Franc le ftyle académique. Le Franc de Pompignan dit à tout l'Univers Que le Roi lit fa profe , & même encor fes vers. Car chacun vend fa drogue & croit fur fon pallier , Fixer, comme le Franc , les yeux du monde entier. Eft-ce ainfi que l'Aigle prétendu de la Poëfie Françaife ne rougit pas de becqueter plus foiblement qu'un roitelet! Enfin , voici ce que le Pauvre DiabU ajoute encore pour fa confolation : \ (b) Manquant de tout, dans mon chagrin poignant, J'allai trouver le Franc de Pompignan , Ainfl que moi natif de Montauban , Lequel jadis a brodé quelque phrafe , Sur la Bidon qui fut de Métajlaze. (a) Le Rujfe à Paris, (a) Le Pauvre Diable, 170 M. LE F R ANC Le Pauvre Diable ! il fuffifoit d'avoir débité de tels vers pour mériter ce nom. Il faut être pire pour ofer aceufer, dans un autre endroit , à la face de toute la France , un Magiftrat connu & eftimé , d'a- voir été privé fix mois de fa Charge , pour une imprudence défavouée , & fur laquelle il avoit fait d'amples réparations à la Reli- gion &fà la vérité. C'eft ainfi que s'explï-' que l'Auteur des Quand: « Quand on a « traduit & outré même la prière du Déifie , » compofée par Pope; quand on a été privé » fix mois entiers de fa Charge en Province »>pour avoir traduit & envenimé cette » formule du Deïfme; quand enfin on a été » redevable à des Philofophes de la jouif» » fance de fa Charge , c'eft manquer à la » fois à la re'connoiffance , à la vérité , à » la juftice , que d'aceufer les Philofophes » d'impiété , & c'efl infulter- à toutes les » bienféances de fe donner les airs de par- » lertte Religion dans un difeours public,- » devant une Académie quia pour maxime » & pour loi de n'en jamais parler dans fes »; Aflemblées»» DE P 0 M P r G N A N. i7i M. de Pompignan répondit dans le tems à ces accufations. Voici quelques extraits de fa ré^bnfe : « Il y a vingt-deux ans [ à préfent trente- s» deux ] que je traduifis en Français la » Prière univerfelle de Pope. J'avois appris , » depuis quelque tems la langue Angloife , » & je vivois beaucoup avec plufieurs An- » glois , Gens de Lettres & de mes amis , » que leur goût pour nos Provinces méri- » dionales , avoit attirés à Montauban , ou » je remplifïbis alors une Charge d'Avocat » Général à la Cour des Aydes. » Cette Traduction fut un jeu de Société. « J'avois foutenu que je ferois une Traduc- » tion exacte & fidèle de la Prière uni- »> verfelle , .... en fuivant pas à pas les » quatrains de l'original , & fans y em- » ployer un feul vers de plus. J'en vins à » bout au gré de mes Anglois. Je leur en y> donnai une copie , & ils l'emportèrent à » Londres. » Au bout de deux ans ou environ , je y reçus une Lettre de M. le Chancelier i7i M. LE FRANC » iïAgucJfeau , accompagnée d'un exem- » plaire de ma Traduction , imprimé in 4^. » à Londres , chez les frères Vaillant. Ce » fut le premier avis que j'eus de la publi- » cation de ce Poëme. Le Chef de la Juftice » me faifoit des reproches très-vifs d'avoir *> traduit cet Ouvrage. Mes fentimens fur » la Religion ,qui n'ont varié dans aucun >» tems de ma vie , me firent abandonner »fans peine tout ce que j'eufle pu alléguer j> pour juitifier Pope à certains égards » D'ailleurs , les motifs qui m'avoient fait » traduire la Prière univerferfelle , étoient il j> fimples , fi innocens , que je ne pouvois » m 'avouer coupable pour avoir compofé » cette verfion. J'expofai naïvement à M. » le Chancelier ce qui s'étoit pafTé. Ce » grand Magiltrat en fut fi fatisfait , qu'il j> m'écrivit une féconde Lettre remplie de » politeiTe & de bonté , &c. Ainfi finit cette » affaire , aufli agréable pour moi dans le » dénouement , qu'elle m'avoit paru affli- *> géante dans le début. » M. de Pompignan , après avoir fait voir qu'il ne fut point privé de (a Charge d'Avocat DE P 0 M P I G N A M j7f Général qu'il exerçoit lorfque M. d'Jguef- Jeau lui écrivit , ni de celle de Premier Président de la même Cour, qu'il obtint après la mort de fon père & de'] fon on- cle qui l'avoient fucceflivement occupée , continue de cette forte : « Voilà comme *> on ofe bleffer la vérité dans les cho- » fes capitales , attaquer ma réputation , » calomnier le Chef d'une Compagnie fou- » veraine : étrange fatisfa&ion d'un mé- « chant homme , qui après avoir exhalé » tout ce que l'envie & l'impofture ont » de plus noir , ne fe dérobe à de juftes « châtimens , qu'à la faveur des ténèbres » dont il eft environné ! mais par où &. » comment me fuis-je attiré l'infulte vio- »* lente qu'on me fait ? Quel Savant , quel » Homme de Lettres ai-je offenfé dans mes » Ecrits ? C'eft mon Difcours à >* l'Académie Françaife qui m'a valu ce »thTu de calomnies & ce débordement » d'injures. On me fait un crime d'avoir » élevé ma voix pour la Religion dans une » Compagnie Littéraire. Des Catholiques t feroient-ils plus gênés fur ce point que i74 M. LE FRANC ♦i les Proteftans ? Le premier règlement dé »j la Société Royale de Berlin portoit qu'une » de Tes Claffes devoit s'appliquer à V étude- » de lu Religion , & à la converjîon des Infi- » deles Mais où l'Anonyme a-t-il » appris qu'il foit défendu de parler de » Religion dans l'Académie Françaife ? Il » n'efr. pas permis lans doute , & il ne fe- >> roit pas convenable d'y difeuter des ma- » tieres Théologiques. Les matières d'Etat » n'y doivent pas être traitées non plus. » S'enfuit- il de-là que dans l'éloge d'un » Miniftre ou d'un Négociateur , ce fut » manquer au Gouvernement que de louer » ck de circonftancier des opérations déjà >> conlommées , des négociations finies , » des traités exécutés & publics? Enfin, j) où l'Anonyme a-t-il trouvé que venger » la Religion , contre les Elprits Forts , » ce fut traiter des maïieres de Religion ? y* Cette dernière exprelîion lignifie les dif- » aillions Dogmatiques , les difputes de » l'Ecole, les controverfes entre les Theo- » logiens de même Communion ou de Com- £> E P 0 M P I G N A N. 175 » munion différente, & j'avoue que rien »3 de tout cela ne peut être , dans quelque » occafion que ce Toit , du reffort d'un » difcours Académique ; aufîi ne fuis-je pas » tombé dans cet inconvénient Du »=> refte , je n'ai point déféré au Trône ni à » l'Académie les Incrédules & les Efprits » Forts. Je ne fuis l'ennemi de perfonne ; »> je ferois du bien à" ceux mêmes qui me o> font du mal , & je hais autant la perfé- « cution & le trouble , que j'aime la fou- »> mifîion & la paix. » Après cela, n'eft-on pas en droit de faire des Quand contre l'Auteur des Quand; & ne peut-on pas lui dire ? Quand pour dé- crier fes ennemis on a recours au men- fonge & à l'impofture ; quand on invente des faits 6c qu'on envenime ceux qu'il eût été plus facile d'excufer ; quand on a pro- duit ioi-même tant d'impiétés aufîi claires, & qu'on ofe en reprocher d'auiîî défa- vouées ; quand on fe montre aufîi peu Philofbphe en prétendant venger la Philo- fophie , n'eft-ce pas manquer de pudeur , Ï76 M. LE FP.ANC DE POMPIGNAN. de bonne foi , de raifon , d'adreffe ? & ne feroit-on pas mieux de fe taire , que de défendre une caufe qu'on décrédite n com- plètement ? % CHAPITRE CHAPITRE VIII. M, LE FRANC, E.VESQUE du Puy en Vêlai. 3_)v Magiïîrat & de l'Homme de Let- tres , M. de Voltaire pafie à M. fon Frère , auffi digne d'admiration par festaîens, que digne de refpeft par fes vertus Apoftoli- quesj mais l'Ecrivain atrabilaire ne ref- pefte rien. Nous ne rapporterons point les deux (a) Quakeries qu'il a adreffées à ce Prélat; nous remarquerons feulement qu'il n'efl pas étonnant que l'Auteur , aflez quakre d'humeur, ait fi bien le flyle des Quakres. Ce qui paroîtra plus furprenant , c'eft de trouver dans une troisième Lettre qu'il a publiée fous le titre Slnflruclion Pa/lorale de VhumbU Evêquc d'AUtopolis , à (a) Ce font deux longues Lettres pleines de fiel & d'injures que M. de Voltaire :, fous le nom de QaaKt'e, aadreiîces à M. l'Evêque du Puy , au fujet de fonim"- f rudion Paftorale contre les Incrédules. M i78 A/. LE FRANC, Coccafion de Vlnfcruciion Pajîorak de Jean- George , humble Evéque du Puy , un ftyle qu'on ne peut comparer à rien , parce qu'il nous paroit au-deÛbus de tout. Voici cette ingcnieufe production , à laquelle nous joindrons quelques réflexions. Mes chers Frères , Mon Confrère Jean - George du Puy a voulu vous instruire par un gros volume. frous fave? que la vérité efl au fond du Puy: [c'eft fans doute Rabelais qui parle. ] Mais vous ne fave^ pas encore Ji Jean - George Ven a tirée. Vous vous êtes récrie^ a" abord en voyant les armoiries de Jean - George , en taille rude à la tête de fon Ouvrage. [ Cela a moins étonné que le ftyle doux de cette Lettre. ] Cet êeuffon repréfente un homme monté fur un quadrupède ; vous doute^ fi cet animal efl la monture de Balaam ou celle du Chevalier que Cervantes a rendu fameux. [ Ceci efr. de Pa- mir ge ou de Pantagruel. 1 Vun éteit Prophète 3 G* C autre un Redreffeur des torts ; vous igno~ rei qui des deux efl le Patron de mon Con- frère. Ce galimathias fera de qui l'on vou- £ V Ê Ql/ E D U P V Y. i79 dra. Vous êtes étonne* que fon humilité ne t empêche pas de s'intituler Monseigneur; mais il na pas craint que fa vertu fe démen- tît dans fon cœur par ce titre fafiteux. Voilà du SAffoucy. Les Pères de lEglife ne mettoient point ces enfeignes de la vanité à la tête de leurs Ou- vrages ; nous ne voyons pas même que les Evangiles ayent été écrits par Monfeigneur Matthieu & par Monfeigneur Luc. [ Homère &C Virgile n'ont pas plus change de nom, ni affe&é de fe faire appeller Barons de Fer- ney , Comtes de Tournay 5 Seigneurs de Pregny & Chambeifi , Gentilhommes ordi- naires , &c. ] Mais auffi , mes chers Frères , confidere^ que les Ouvrages de Monfeigneur Jean - George ne font pas paroles d'Evangile. Ce ftyle ne reffemble -t'il pas à celui de l'Auteur du Moyen de parvenir ? Il a foin de nous avertir que de plus il s'appelle Pompignan; nous avons vu à ce grand nom les fronts Us plus fév ères fe dérider & lajoye répandue fur tous les vif âges , juf qu'au, moment ou la leclure des premières pages , a. changé abfolument toutes les phifionomies > Mij i8o M. le franc; [ &C la Tienne fur-tout ] & plongé les efprhs ; [ ce n'eft pas le fien ] dans un doux repos. Et bien-tôt on a demande dans la petite ville du Puy , s'il étoit vrai que Monfeigneur ètoit Auteur à Paris ; & on a demandé dans Paris fi cet Evéque avoit imprimé au Puy un Ouvrage. Froide répétition d'une Epigramme de M. P'iron. J" avoue que tous mes Confrères ont trouvé mauvais qiïon proflituât ainfi la dignité du faint Minijlere , [ & nous nous trouvons très-mavais qu'on proftitue ainfi la liberté d'écrire & la manie du bel efprit.] Que fous prétexte de faire un Mandement dans un petit Diocefe , on imprime en effet un livre qui nef pas pour ce Diocefe \ [il n'y a que M. de Voltaire qui puiffe écrire pour tout le monde , aufîi tout le monde le juge , & même dans la petite ville du Puy. Voilà ce que c'eft que de fe mettre à la portée de tout le monde. ] Et quon affectât de par- ler de Locke & de Newton aux Habitans du Puy en Vêlai. Nous en fommes d'autant plus furpris , que les Ouvrages de ces Anglois ne font pas plus connus des Habitans de Vêlai que de Monfeigneur. Les Ouvrages de Mon fàgneur iont très-connus de M. de Voltaire, ÈVEQUEDUPUY. 181 & l'on fait depuis long-tems que M. de Voltaire n'a pas connu ou du moins en- tendu ceux de Newton. Le voilà donc lui- même tombé dans le ( a ) Puy. Enfin nous avouons qu après le pèche mortel , ce qu'un Evêque doit le plus éviter cefl le ridicule. L'humble Evêque d'Aletopolis n'évite ni l'un ni l'autre. Comme notre Diocefe efl extrêmement éloi- gné dujïen , nous nous fervons , à fon exem- ple j de la voie de £ imprefjion pour lui faire une correction fraternelle , que tous les bons Chrétiens fe doivent les uns les autres ; de- voir dont ils fe font fidèlement acquittés dans tous les tems. Il y a long-tems que les bons & les mauvais Chrétiens font des correc- tions à M. de Voltaire ; cependant nous ne voyons pas qu'il fe corrige. Ce nefl pas que nous voulions contefler à Jean-George fies prétentions Epifcopales au Bel-Efprit ; ce ne feroit pas du moins par (a) Nous réprouvons cette plaifanterie , pour don- ner un bon exemple à M. de Voltaire , !k lui faire connoître combien on fe rend ridicule en l'imitant, M iij i8i M. LE FRANC, des pîaifanteries aufîl froides qu'il faudroit les lui contefter. Ce nef pas que nous ne Cachions eftimer fon %ele ardent qui , dans la. crainte d'omettre Les chofes utiles , fe répand prefque toujours fur celles qui ne le jont pas, [ M. de V. doit s'y çonnoître. ] Nous convenons de fon éloquence abondante , qui 7i ef jamais étouffée fous fes penfées ;~\ les penfées de M. de V. ont fouvent étouffé fon éloquence a 8c la colère étouffé fes penfées. ] Nous admirons fa charité chré- tienne , qui devine les plus fecrets fentimens de tous fes Contemporains , & qui les empois fonne de peur que leurs fentimens nempoifon- nent leur fiée le. Tout ce que la charité chré^ tienne peut faire , c'elt de donner du contre- poifon ou de faire çonnoître les Empois fonneurs , afin qu'on s'en garantiffe. Mais en rendant jujïice à toutes les gran- des qualités de Jean-George , nous tremblons , mes Frères , qu'il nait fait une bévue dans fon Infruclion Pajl orale ; [ s'il y a des bévues , ce n'eff pas à l'égard de M. de V. ; il a trop fait çonnoître qu'on a vifé jufte. ] Laquelle plufieurs malins d'entre vous difont nétre ni d'un homme instruit , ni d'un É V E Q U E DU PU Y. 183 Pajleur. Cette bévue conjijh à regarder Us plus grands génies comme des Incrédules. Ce n'eft pas un titre pour être incrédule , que d'être grand génie. Il y a long-tems qu'on eft convaincu que ce ne font que les petits ou du moins les mauvais génies, qui foient expofés à cette tentation. // met dans cette claffe Montagne , Charron , Fontenelle , & tous les auteurs de nos jours : l'humble Evêque d'Aletopolis voudroitici nous en impofer;mais n'en déplaife à fon humilité, nous ne fommes pas la dupe de fon men- fonge. Sans parler de la Prière du Deïfle de M. fon frère aîné. Si M. fon frère à traduit dans fa jeuneffe la Prière univerfelle, il l'a retractée en bon Chrétien , &: n'a pas fait depuis, comme M. de Voltaire , vingt Ou- vrages contre la Religion. Cef une entreprife un peu forte d'écrire contre tout Jîéclc , & ce nef peut-être pas avoir un %ele félon la feience , que de dire : mes Frères , tous les Gens d'tfprit & tous Us Savans penfent autrement que moi , tous fe mocquent de moi : il faut distinguer ces Gens d'efprit & ces Savans ; on peut dire que ceux qui fe mocquent ne font ni l'un ni M iv ,84 M. LE FRANC; l'autre. C'eft du devoir d'un Pafteur de s'oppofer , autant qu'il efl en lui , aux progrès de l'irréligion: il n'y a là rien de rifîble. Croye^ donc ce que je vais vous dire* Ce tour ne nous a. pas paru ajfc{ habile. On dit qiCil y a dans /'In-40. de mon Con- frère Jean-George , un long chapitre contre ta. Tolérance t malgré la parole Jefus-Chrift & des Apôtres , qui nous ordonnent de nous fup- porter les uns Us autres. [ La Tolérance vous convient fans doute ; mais en vérité efl-ce celle que Jcfus.ChriJl & les Apôtres recom- mandent ? ] Mes Frères , je vous exhorte fur cette parole à fupporter Jean-George. [ On fup- porte aum* depuis long - tems M. de V. qui ne fupporte perfonne : il conviendra donc qu'il y a de la tolérance. ] Vous ave^ beau dire que fon Livre ejl infupportable ? ce ne(l pas une raifon pour rompre les liens de. la charité. [Qu'il foit infupportable pour M. de V. on n'a pas de peine à le croire : un Livre contre les Incrédules ne {aurait plaire au Chef des Incrédules. ] Si fon Ouvrage vous a paru trop gros , je dais wons dire } pour vous rajjurer , que mon 7£e~ Ê V E Q 17 E DU P V Y igj 'Heur ma promis qu'il feroit fort plat quand il auroit été battu. Ceci eft. une plaifanterie de Relieur, & M. de Voltaire eft fouvent le Relieur des plaisanteries des autres. Nous demeurons donc unis à Jean - George '€* même à Jean- Jacques , quoique nous pen- sions différemment fur quelques articles. [ Jean- George & Jean ■ Jacques ne veulent point du tout être unis à M. de V. : ils ont chacun leurs motifs , & le Public ne les ignore pas. ] Ce qui nous confole , c'ejl qu'on nous affure de tous côtés que l'Œuvre de notre Confrère du Puy, ejî comme ï Arche du Sei- gneur ; elle ejî fainte ; elle efl expofée au Public , & perfonne n'approche d'elle. Froide répétition d'un vers heureux , mais in- jufte : M. de Voltaire fe pille ici lui-même , après avoir tant pillé les autres. D'ailleurs , cette Arche n'a point été facrée pour lui ; il s'en eft approché comme Ofa , il en a été renverfé , & il paroît s'être ébranlé le cer- veau dans fa chute : aufli on nous affure de tous côtés que c'eft depuis ce tems qu'il a compofé cette Lettre , £ Homme aux quarante écus 7 l'A. B, Ç, y les Colimaçons , la Cano- ï S6 M. LE FRANC, ÈVEQ. DU PUT. nifation de Cucufin , CEpitre aux Romains y .... & tant d'autres fottifes , fans pré- judice de celles qui fuivront. Bon Joir , mes itères. Salut & paix, M. de Voltaire. L? humble Evêque a" Ahtopolis , l'Auteur du Tableau Philofophique de votre Efprit. CHAPITRE IX. M. L' A B B É N O N O T £. 1 L n'eit pas furprenant que M. de Voltaire fe foit élevé avec tant d'acharnement contre M. l'Abbé Nonote. Cet Auteur publia en 1762 , une excellente (a) Critique de V His- toire Générale ; & tout ce qui bleffe l'amour propre de M. de Voltaire , ne manque jamais d'échauffer fa bile. Mais ce qui doit éclairer le Public , dans cette querelle , c'eft de voir un Philofophe parler le langage des halles , à l'égard d'un homme qui n'a employé contre lui que celui de la vérité , de la rai- fon & de l'honnêteté ; d'où l'on peut con- clure que s'il en coûte peu à l'Auteur de VHiJloire Générale Se de plulieurs autres Ou- vrages hiftoriques , d'établir de faillies maxi- mes , de tronquer des textes, dehafarder des conjectures abfurdes , de citer des anecdo- (a) Cet Ouvrage qui a eu plufieurs Editions, efl intitule les Erreurs de M. de Voltaire 3 % vol. in- n. i83 M. V A B B £ tes puériles , d'avancer des faits évidemment faux , de s'appuyer fur des témoignages équivoques , ou , pour mieux dire , de fe former des témoignages : il ne lui en coûte pas plus de fe deshonorer par des injures , d'exciter l'indignation par des calomnies , de s'avilir par un ton que le plus mince Ecrivain rougiroit d'avoir employé. Qu'a fait contre lui M. l'Abbé Nonotc ? Il a dé- couvert dans YEjJai fur PH'Jloire Générale 9 des erreurs ; il les a démontrées ; il y a vu de la mauvaife foi , & il l'a mife en évi- dence ; il y a trouvé des impiétés , & il les a réfutées : il a fait ce que tout Critique fage doit faire. M. de Voltaire lui a ré- pondu (a) avec âçreté , avec indécence , (n) Notez qu'il dit dans Tes Lettres fur Œdipe : » ceux qui daigneront me critiquer, me feront tou- » jours beaucoup d'honneur & de plaifir j je ne leuF » répondrai point , mais je mettrai leurs remarques » à profit. » Et d^ns la Préface d'Alzire : « un homme » qui n'eft attaque que daus les Ecrits , ne doit jamais » répondre aux Critiques j car fi elles font bonnes, il »> n'a autre chofe à faire qu'à fe corriger } & fi elles B font mauvaifes, elles meurent ennailfanr.» V O N O T £i 1S9 avec baffefTe ; & c'eft ce que lui feul eft capable de faire. Nous ne citerons point cette Réponfe ; il nous fuffira de dire que les termes $ Igno- rant , d?Oifen , de Téméraire , d'Audacieux , à? Info lent , d'Impudent, de Libellijle , d'Ener- guméne 3 de Frippon , de Monjlre , de plus vil des Hommes , de petit Monjieur , de petit Nonote, voltigent , non pas furie bec de ce Vert-Trert endoctriné au batteau , mais fous la plume du Chantre de Henri IV ', du Pré-, cepteur ( a ) des Rois , du Zélateur de la vertu, du Chef de nos Philofophes. Nous ajouterons feulement que la baffe/Te avec laquelle il infulte , dans cette même Ré- ponfe , aux malheurs d'un homme enve- loppé dans une difgrace commune , ne fait ni l'éloge de fon ame, ni celui de fon efprit. On a de la peine à comprendre comment il a pu fortir tout-à-la-fois du même homme , (a) M. de Voltaire dit , dans une Lettre au fuje: des Mémoires de Brandebourg , qu'il a été le Gram- mairien du R. de P. Sans doute qu'il ne lui enfeignoic point une pareille Grammaire ? î90 'M. V A B B È & tant de chofes que le goût peut admîref ,' & tant d'ordures que la fimple humanité doit avoir en horreur. Mais il eft facile de le concevoir : fon efprit eft une machine afTujettie aux digeftions de fon eftomac ; &: fon cœur ouvert à toutes les parlions , les exhale fans aucun difcernement & comme par inftincl:. On peut dire que cet homme eft. femblable à une orgue qui va comme on la touche. S'il étoit véritablement Philofo- phe , il eût fait comme Jean- Jacques Rouf- feau , qui n'aime pas les Jéfuites , à ce qu'il dit lui-même , mais qui a refufé d'écrire contre eux, parce qu'ils étoient malheureux. « Un de ces miférables Jéfuites , dit (a) « M. de Voltaire , ne s'eft pas contenté d'é- « crire contre tous les Parlemens du Royau- >■> me , du ftyle dont Guignard écrivit contre 3> Henri IV> ce fou vient de faire imprimer « un Ouvrage contre prefque tous les Gens *> de Lettres illuftres , &c toujours dans le » defTein de venger Dieu , qui pourtant (a) Pirrhonifme de l Hijloin , Chap. 38. N 0 AT 0 T E. î9t *> femble un peu abandonner les Jéfuites. Il »> intitule fa Rapfodie ( pé fa plume dans l'encrier de Ravaillac* 35 Du moins Néron ne fit point l'éloge du «Parricide (*z); Alexandre Fine vanta »> point l'empoifonnement & Paffafîinat. » Non , .... il n'eft pas vrai que l'Auteur du Dictionnaire Anti-Philofophique faffe l'é- loge du Fanaùfme. Cet article eft tiré mot à mot des Œuvres de /. /. RouJJeau. Nous al- lons le tranferire en entier , afin que ceux de nos Le&eiu-s qui n'ont pas cet Ouvrage , puiffent eux-mêmes en décider. (a) Nous remarquerons en paffanc que M. de Voltaire traite ici Alexandre VI d'Empoifonneur , tandis qu'il !e jufiifie de ce crime dans le Chapitre 3 y du Pirrhonifr.ie de l'Hi/loire , d'où font tirés les jaaflages que nous copions, Fanatisme% NON 0 T E, ■ i95 Fana t i s m e. «Les Philofophes modernes s'élèvent » beaucoup contre le Fanatifme , & ils dnt « raifon ; mais ce qu'ils n'ont garde de dire, »=> & ce qui n'eft pas moins vrai, dit M„ » Roujjeau , c'en1 que le Fanatifme , quoique.. « fanguinaire & cruel, eft pourtant une paf- « fion grande & forte qui élevé le cœur de »» l'homme , qui lui fait méprifer la mort,. « qui lui donne un reffort prodigieux , & » qu'il ne faut que mieux diriger pour en « tirer les plus fublimes vertus ; au lieu que «l'irréligion, & en général l'efprit raifon- « neur & philofophique attache à la vie »> efféminé , avilit les âmes , concentre tou- »» tes les pallions dans la foiblefî^ de l'inté- »> rêt particulier , dans Pabje&ion du moi « humain , & fappe ainfi , à petit bruit, les >- fondemens de toute fociété ; car ce que « les intérêts particuliers ont de commun »> eft fi peu de chofe , qu'il ne balancera ja- « mais ce qu'ils ont d'oppofé. Si l'Athéïfme ». ne fait pas verfer le fang des, hommes, » c'eft moins par amour pour la paix que » par indifférence pour le bien ; comme N ?94 **; V A B B È »> que tout aille , peu importe au prétendu *> Sage, pourvu qu'il refte en repos dans fon 6 cabinet. Ses principes ne font point tuer » les hommes, mais ils les empêchent de ■p naître , en détruifant les mœurs qui les r» multiplient , en les détachant de leur ef- •> pece , en réduifant toutes leurs affections s» à un fecret égoïfme auffi funefte à la po- » pulationqu a la vertu. L'indifférence phi- « lofophique reflemble à la tranquillité de *> l'état fous le defpotifme ; c'eft la tranquil- a> lité de la mort ; elle efl plus deftru&ive »> que la guerre même. » Voilà l'article Fanatlfme du Dictionnaire fAnti-Philofophique fidèlement copié : c'eft au Lefteur à décider maintenant à qui l'on doit appliquer le Menùris impudentiflîme que M. de V. a fans cette à la bouche , ôc qu'il a plus d'une fois adreffé à M. l'Abbé Nonote, Le Fanatifme eu. dangereux fans doute , puifqu'il eft l'effet d'une faufle confcience A B B É devoirs mieux remplis , les mœurs plus exa&es , l'humanité plus heureufe ? La Re- ligion a produit autrefois ce fpe&acle, & le produira toujours quand on pratiquera {es préceptes. Que les Philofophes ne difent pas que fi tout va mal , malgré leurs doctes fermons , c'efr. que l'autorité ne féconde pas leur zèle. Qu'on leur confie donc l'au- torité : qu'en arrivera-t'il ? .... Ils ne feront plus Philofophes. Ecoutons encore l'Oracle de la Philofo- phie. On fera édifié de la fageffe de (es difcours: «Le Moniîre , dit-il ( un facrilege , vous qui ne l'atteftez que » pour l'offenfer , & qui vous rendez encore » plus coupables par vos calomnies , que » ridicules par vos abturdités , vous le mé- »> pris & l'horreur de tous les hommes , i> vous prononcez le nom de Dieu dans m (*)Uid. Utf»j>rÀ. N 0 N 0 TE. 197 i> vos Libelles , comme des Soldats qui s'en- v fuyent en criant : vive le Roi l Qu'an mette le nom de vertu ou d'hu- manité à la place de celui de Dieu, Dieu r Dieu ! & cette violente déclamation con- viendra parfaitement à celui qui l'adreffe aux autres. Le nom de Dieu efr, un facrilege dans la bouche de celui qui ne le réclame, qu« quand il a befoin d'employer ce feint nom pour fe tirer d'embarras, pour éviter une mauvaife affaire qui le menace , ou pour garder encore quelque bienféance à l'égard du Public indigné : il efl un hommage dans la bouche de celui qui démafque l'erreur , & fait triompher la vérité ; le nom de Dieu eft un facrilege dans la bouche de celui qui attaque la Religion de toutes les ma- nières : il eft un hommage dans la bouche de celui qui la défend de toutes {es forces ; le nom. de Dieu efl un facrilege dans la bouche de celui qui parle ainfi au Créa- teur : « (a) Vraiment vous avez bien opéré; ( *.) Quoique M . de Voltaire donne ces farcafmes N iij 198 M. V A B B É » vous avez féparé votre monde en deux , »' & vous avez mis un grand eipace d'eau » entre les deux hémifpheres , afin qu'il ny » eût point de communication de l'un à » l'autre. On gèlera de froid fous vos deux » pôles ; on mourra de chaud fous votre » ligne équinoxiale -.Je fuis affez » content de vos moutons , de vos vaches » & de vos poules ; mais franchement je » ne le fuis pas trop de vos ferpens & de » vos araignées. Vos oignons & vos arti- » chaux font de très-bonnes chofes ; mais » je ne vois pas quelle a été votre idée » en couvrant la terre de tant de plantes » vénimeufes , à moins que vous n'ayez m eu le deffein d'empoifonner fes Habi- j> tans , (#) &c. » Oui , le nom de Dieu eil \in facrilege dans la bouche de celui qui «onrre le Créateur, dont nous ne rapportons que la moindre partie , pour un des Songes de Platon 3 qui , à ce qu'il prétend , revoit beaucoup , on fait bien que ïlaton n'a jamais revé de cette manière, &perfonne ne fe méprendra (ur le nom du Rêveur. (*j Œuvres de M. de Voltaire, tome j. N O N O T E. -î9£ tient un pareil langage à la Divinité : il efl un tribut d'hommage dans la bouche de celui qui confacre fes talens à la gloire de ce même Dieu , & à venger fa Majefté outragée^ « Vous prononcez le nom de Dieu dans » vos Libelles , comme des Soldats qui * s'enfuyent en criant : vive le Roi ! »> Les Soldats qui crient, vive le Roi, ne font pas ceux qui prennent la fuite ; M. de Voltaire n'a jamais vu cela ; mais il fait bien qu'en criant vive le Roi , il a dit fou- vent du mal des ( a ) Rois , & répandu (a) II ne parle de Clo-vis qu'avec la plus grande in- décence; on diroit qu'il a pris à tâche de le rendre odieux : il le traite de Brigand dans vingt endroits Se te place en enfer dans la Pucelle , qui femble en effet en être fortie. Cet acharnement vient fans doute de ce que ce Prince a été le premier de nos Rois qui ait embrafléle Chriftianifme. II dit que hauts XI étett un Tir an , Se qu'il y. a m&Jtt jeu de Tirons qui ayent fait périr autant de Citoyens mue lui , far la main des Bourreaux , & far des fuf~ f lices plus recherchés. Dan* le pirrkonifme deTUiJloire , chap. 3 3 1 il ttst Niv zoo M. Z ' A B B Ê dans (es Ouvrages maintes maximes qui attaquent leur Puiflance. Autres menfonges , autres politeffes. «Vous êtes affez lâche pour remuer les le portrait le plus horrible de "François I , qu'il ter- mine par ces mots : Il a fondé le Collège Royal. Oui; maiseft-on Grand pour cela , & un Collège répare-t'il tant d'horreurs & tant de ble/fures ? Comme fî ce Prince n'avoir eu , pour tout mérite , que d'avoir fondé un Collège. D Dans le Siècle de Louis XIV , il dit que Louis XIII et oit un Prince cruel qui commença a feize ans par faire etffafflner fon premier Miniftre, & qui permit que le Cardinal de Richelieu } plus cruel que lui 3 fit couler lefangfur les échafaux. En revanche, il fait l'apo- logie desplus mauvais Princesque l'Hiftoire nous pré- fente. Il dit dans fon Lffai fur l'Hiftoire Générale , que lu "Ration- Angloife eft la feule de la terre qui fait parve- nue a régler le pouvoir des Rois en leur réjtftant ; & dans une Epitre où il reproche à Dieu d'avoir mis lu fièvre en nos Climats , 磻 le remède en Amérique : On prétend que de Dieu les Rois font les images. Les Anglois penfent autrement , Il vous foutiendront hardiment Qu'un Roi n'eft pas plus Dieu qu'un Pape efl infaillible. N O N O T E. 201 « cendres de M. de Montefquieu , afin d'a- » voir occafion de parler de je ne fais quel » brouillon de Jéfuite Irlandois nommé « Routh , qu'on fut obligé de chaiTer de fa « chambre , où cet intrus s'établiiToit en s» député de la fuperftition , & pour fe faire » de fête , tandis que Montefquieu environné » de Sages mouroit en Sage. Jéfuite , vous » infultez un mort , après qu'un Jéfuite a » ofé troubler la dernière heure du mou- » rant , & vous voulez que la poftérité » vous détefte comme le fiécle préfent vous » abhorre , depuis le Mexique jufqu'en » Corfe. » Il n'eft pas vrai que l'Auteur du Diclion- Il die dans une autre Epitre adreiïee au Roi de Prude Ceux qui font nés fous un Monarque Font tous femblant de l'adorer j Sa Majefté qui le remarque Fait femblant de les honorer. C'eft pour louer ce même Prince qu'il a dit ce mor , offenfantpour les autres Princes : // n'y a qnun Dieu & qu'un Roi , &c. &c. &c. 102 M. L* A B B É naire Ânti- Philofophique ait infulté M. de Montefquieu , parce que ce n'eft pas ïnfulter un Ecrivain , que de dire qu'il mourut en Philofophe Ch. it'un , après avoir reçu les der- niers facremens qu'il avoit demandés ; il n'eft pas vrai que le Père Routh ait été un Brouil- lon , parce que tous ceux qui Font connu , s'accordent adiré , qu'il étoit un bon Reli- gieux & un très-honnête homme ; il n'ert pas vrai qu'il ait été chaffé de la chambre de M. de Montefquieu qui ne l'auroit pas fouffert : il eft certain que les Philofophes firent tows leurs efforts pour l'éloigner ; mais il eft plus certain encore qu'ils ne pu- ' rent y réuffir. Oui , M. de Montefquieu mourut en Sage , comme vous dites ; mais en Sage qui fçait profiter de fes derniers momens ; qui re- tracée les égaremens de la plume ; qui fe pro- pofe , en cas d'une plus longue vie , de rendre à la ( a ) Religion ce qui lui eft dû. ( a ) M. de Momefquieu dit, quelques jours avant fa mort, à Madame la Ducheile d' Aiguillon 3 que ta Révélation étoit le plu: beau préfent qut Di*M fût faire aux oommes. N 0 N O T E. 10f Nous fouhaitons à M. de Voltaire que lé refte de fa vie foit celle d'un vrai Sage , & fa mort aufîi. Si cela arrive , il rectifiera le jugement qu'il a porté des Ouvrages de M. de Montefquieu , dont il a troublé (a) les cen- dres plus que perfonne, il retracera les calomnies qu'il a débitées contre M. l'Abbé (a) Nous pourrions en citer mille preuves ; nous nous contenterons de rapporter les partages fuivans: ils font tirés du premier Dialogue de VA , B , C. « Je » fuis fâché que ce Livre , dit-il , en parlant de YEf- » prit des Loix , foit un labirinthe fans fil & qu'il n'y » ait aucune méthode il eft étrange que ce » Livre foit un recueil de faillies. C'eft Michel Mon- » tagne , Législateur ; auffi l'Auteur étoit-il du pays » de Michel Montagne Il femble qu'il ait » voulu toujours jouer avec fon Lecteur dans la matière » la plus grave Il mêle continuellement le » faux avec le vrai en Phyfique , en Morale , en Hif- » toire Ce qui eft encore révoltant, c'eft que » prefque partout les citations font fauffes Il » faucille plus qu'il ne marche; il amufe plus qu'il » n'éclaire j il fatyrife plus qu'il ne juge , &c. » M. de Voltaire ne parle gueres mieux des autres Ouvrages de rilluftre Montefquieu. 104 M. V A B B Ê Nonote , & rougira de les avoir ainfî expri- mées dans fa Lettre , fous le nom àliin Avo- cat de Befançon : «comment peux -tu te »> plaindre que j'aye révélé que ton cher «père étoit Crocheteur, quand ton ltyle *> prouve fi évidement la profeffion de ton *> cher père ? Loquela tua manifejîum te faut. » Que croira-t-on qu'ait été le père de M. de Voltaire , fi l'on en juge par le ltyle de (on fils? » Je n'ai pas voulu t'outrager en difant « qu'on a vu ton cher père feier du bois à la « porte des Jéfuites ; c'eft un métier très- »» honnête, & plus utile au Public que le »» tien , fur- tout en hyver où il faut fe « chauffer. » Ne vaudroit - il pas mieux fe taire , que de s'égayer par des menlonges aufïi plats f « Tu me diras , peut - être , qu'on fe « chauffe auui avec tes ouvrages ; mais il y « a bien de la différence : deux ou trois bu- »> ches font un meilleur feu que tes écrits. » M. de Voltaire a prouvé du moins que les Ouvrages de M. l'Abbé Nonote ont échauffé & réchauffé maintes fois fa bile. «Tu nous étales quelques quartiers de N 0 N 0 T E. 205 »» terre que tes parens ont pofledés auprès »> de Befançon. Ah ! mon cher ami, où eft « l'humilité chrétienne ? L'humilité fi né- « ceflaire aux douceurs de la fociété f L'hu- »» milité que Platon & Epiclhe appellent » Tapcina , & qu'ils recommandent fi fou- » vent aux Sages ? ^ On comprend bien le mot grec , mais on entend avec peine le françois. C'eft être trop humble que d'avoir le courage d'écrire de pareilles chofes. Si GaraJJe venoit au monde, il triompheroit de fe voir ainu îurpaffé. «Tu tiens toujours aux grandeurs du »' monde en qualité de Jéfuite , mais en cela s' tu n'es pas chrétien. « Il iied bien à M. de -Voltaire de faire ce reproche , quand il fait naître Si fouvent l'occafion d'ennuyer le Public de fes prétendues relations avec tant de grands personnages, quand il ne parle que de Princes , de Minières , de Généraux d'Armée , de qui il tient telle anecdote , avec lefquels il s'cft trouvé dans une telle encontre ; & furtout quand dans une cir- constance où l'on ne lui faifoit pas grand (a) »" ■ ■ ■ ' ■ "-■— -M ■■ ■ ,»m (a) On difoit que M. de Voltaire éroic fils d'an. ioé AL r A B B Ê tort , il s'exprimoit ainfi : Je ne dois pas reflet muet y lorfquon m attaque fur ma naiffance IL y a de la lâcheté, ajoutoit-il , de fouiller dans les affaires des familles , pour critiquer un Ouvrage, Continuons. « Songe que S. Pierre étoit un Pêcheur de 95 Galilée , ce qui n'efl pas une dignité fort *> au-deflus de celle dont tu rougis. S, Mat* » thieu fut Commis aux portes , emploi mau- »> dit par Dieu même. Les autres Apôtres n'é- » toient guère plus illuftres ; ils ne fe van- a> toient pas d'avoir des armoiries , commç » s'en vante Nonote. » Tout a changé depuis l'Apoftolat de M. de Voltaire ; il eft fi con- tent quand il parle de fes Châteaux , de fes Vafleaux , de fes Protégés , qu'il n'efl pas furprenant qu'un fi bel exemple ait fait des imitateurs. Porte-clef au Farlement de Paris. Il n'y a point de tel emploi au Parlement. M. de Voltaire eft fils de Fran- çois Arouet 3 Confciller du Roi , ancien Notaire a» Çhâtelet > & de Marguerite d' Aumart , comme il eft dit fur Ton acte de Baptême. M. de Qaflagner de Qhà~ te au ne uf fut fon Parrein. NONOTE. 107 •« Tu apprends à l'Univers que tu loges •» au fécond étage dans une belle maifon »• nouvellement bâtie : quel excès d'orgueil! » Souviens-toi que les Apôtres logeoient •» dans des galetas. 1= Et vous , fouvenez- vous que très - fouvent & très - longtems vous n'avez pas logé dans un magnifique château. «e 11 y a trois fortes d'orgueil , Meilleurs , »» difoit le Docteur Swift , dans un de fes »» Sermons , V orgueil de la naiffance % celui S» des richejfes , celui de Cefprit ;j& ne vous par' »> lerai pas du dernier , il ri y a perfonne parmi » vous à qui Von puiffe reprocher un vicefteon- » damnable. Je ne te le reprocherai pas non *■> plus , mon pauvre Nonote. » De ces trois orgueil qui ne fçait que M. de Voltaire a les deux derniers , & qu'il voudroit être dans le cas d'avoir le premier. <• Mais je prierai Dieu qu'il te rende plus »favant, plus honnête & plus humble. » Sa prière a été exaucée. M. l'Abbé Nonote eft plus favant , puifqu'il a démontré plus d'un millier d'erreurs dans YEJfaijur l'Hif (oire Générale ; il eft plus honnête , puis- qu'il ne dit point d'injures ; il eft plus him- 20& M. V A B B É ble puifqu'il pardonne celles qu'on lui di& « Je fuis fâché de te voir fi ignorant & fi « impudent. Tu viens de faire imprimer « fous le nom iï Avignon , un nouveau Li- » belle de ta façon , intitulé : Lettre d'un 95 Ami à un Ami. Quel titre romanefque î »> Nonote avoir un ami ! Peut-on écrire de 35 pareilles chimères ! C'efl bien là un men- •5 fonge imprimé. » Coniolez - vous ; M. Nonote n'eft ni fi ignorant , ni (i impudent que vous le croyez, ou que vous voudriez le faire croire. Quel titre romanefque ! Il le feroit bien davantage fi vous 1'eufïïez em- ployé vous-même, vous à qui on a appliqué fi juftement, ce vers d'une de vos Tragé- dies : J'ai des Adorateurs , & n'ai pas un Ami. « Confidereunpeu,Nonote,qu'elle eftl'in- » famie de tes procedés.Tu fais d'abord un Li- » belle anonyme contre M. de V. que tu ne » connois pas , [cui non notus UUJJes, ] qui ne » t'a jamais ofFenfé , [mais qui a tant offenfé »> la Religion , la Vérité , la Juftice. ] Tu le « fais imprimer clandestinement à Avignon »> chez N O tf 0 T E io£ »chez le Libraire Fe{ , contre les Loixdu » Royaume. « Où M. de Voltaire fait-il im- primer fes Ouvrages félon les Loix ? ce Tu »' offres enfuite de le vendre à M. de VoU » taire lui-même pour mille écus ; & quand »s ta lâche turpitude eft découverte , tu ofes « dire dans un autre Libelle (a) , que le Li- « braire Fe^ eft un coquin. » Menfonge im- primé , réimprimé , & toujours menfonge» Quand il feroit vrai que le Libraire Fe? au- roit écrit à M. de Voltaire la Lettre que ce- lui-ci rapporte dans fes Honnêtetés littéraires , [ le plus malhonnête de tous les Ouvrages qui foitfortide fa plume, ] cela ne prouveroit point que M. l'Abbé Nonote lui eût fait une pareille propofition , puifqu'il n'eft nulle- ment queftion , dans cette Lettre , ni de M. Nonote , ni de l'Auteur du Livre dont on offre tous les exemplaires à M. de Voltaire , pour la fomme de mille écus. «Il t'appartient bien à toi, ex-Jéfuite , « de calomnier un Officier de la Chambre (a) Ces deux prétendus Libelles font les Erreurs de M. de Voltaire , & la Lettre d'un Ami a un Ami. o no M. V A B B Ê » du Roi j qui a la bonté de garder dans ion » Château un Jéfuite , depuis que le bras de » la JuvKce s'eft appefanti fur eux.» Ce trait eft digne de Pourfaugnag , & Molière n'eut pas manqué d'en faire ufage. Ce n'eft point fur le fervice de la Cham- bre du Roi , car on fçait bien que M. de Voltaire ne le fait pas, c'efl fur fes mauvais Ouvrages qu'on l'attaque avec juilice. Voilà du Château , voilà un Protégé : voici maintenant un Penfionnaire. « Il te iied bien de prononcer le nom du » Libraire Jore , à qui M. de Voltaire daigne » faire une peniion ! » J'aime allez qu'on donne pour peniion gratuite , ce qui n'eit que l'effet d'un {a) accommodement. (a) Ce Jore , autrefois établi à Rouen, eu. de- venu célèbre par le procès qu'il intenta en 17 $ y 3 à M. de Voltaire qui avoit caufé fa ruine & la perte de fa maîtrife , & qui refutbit de lui payer , après l'avoir réduit dans la plus affreufe mifere , cent quarante pif- tôles que cet Auteur lui devoit. Le Mémoire que Jore publia , montroic M. de Voltaire fous des cou- NONOTE. m « Si tu avois été repentant &c fage , peut" » être aurois-tu pu obtenir aufîi unepenfion » de lui , » iiir le produit fans doute de quelque Edition , comme on a marié la Nièce du grand Corneille : mais les Editions des Erreurs de M. de Voltaire ont amplement dédommagé M. l'Abbé Nonote. ce Mais ce n'eft pas-là ce que tu mérites. » Le Roi de Pruffe en dit autant à M. de Vol- taire , en lui retirant la penfion de fept mille écus qu'il lui faifoit. Qui ne croiroit , après tout ce que nous venons de préfenter , que le torrent des injures eft épuifé ? Non , c'eft furtout en ce genre que M. de Voltaire eft inépui- fable. Il revient à la charge , toujours armé de fa Marote. Il faut croire que ce M. Nonote eft un terrible Adverfaire pour l'Hif- torien des Mœurs & de ÏEfprit des Nations. Cet Ecrivain Philofophe ne craint pas de fe leurs Ci odieufes , que celui-ci s'emprelîa de le faire fupprimer;& il y réuflît après s'etre arrange toute- fois avec ledit Jore qu'il penûonne depuis cet accom- modement. Oij 2.12 M. V A 3 B É porter des coups réels à lui-même , pourvu qu'il ait le plaifir d'en porter à Ton ennemi. « Je reviens à toi , diî-ildans (es Honnête- » tés littéraires , mon très - cher Nonote , ôc *» Ex- Compagnon de Jefus » M. de Voltaire efl Ex par bien des en- droits , Ex - Chambellan , Ex- Pensionnaire d'un grand Roi, Ex dePrufTe , Ex de France, Ex de vingt autres Pays, Ex-Honnête , Ex- Chrétien, Ex-Philofbphe, Ex-bon-Poè'te,&:c. « Il faut montrer avec quel zèle tu te » joins à un tas de Gredins qui jettent de « loin leurs ordures à ceux qui cultivent les « Lettres avec fuccès. » On efl toujours Gre- din quand on attaque les Ecrits de M. de yoltairc ; mais je ne fçais pourquoi ces Gre- dins parlent juflice , vérité, raifon, honnê- teté; & pourquoi le Héros qu'ils prennent la liberté de redreffer , ne leur répond ja- mais qu'en employant l'aigreur, le men- fonge & l'indécence la plus erfrennée ? Qui jettent de loin leurs ordures fur ceux qui culti- vent les Lettres avec fuccès ; M. de l'' oit aire jette-t'il ici des rofes ? Peut-il ié flatter, depuis quelques années , de cultiver les Lettres avec fuccès ? Si cela efl , chacun doit dire , N 0 N 0 TE. *if comme Néron : Je voudrols m pas /avoir écrire* « As-tu gagné , par tes deux volumes , les » mille écus que tu voulois efcamoter à M. » de V. par ton Libraire Fe{ ? Je t'en fais » mon compliment. » Feu M. l'Abbé TrubUt, félon M. de Voltaire , compiloit , compiloit y compiloit ; Se M. de Voltaire répète , répète , répète. » Tu crèves de vanité , Nonote. .a On peut au moins en avoir un peu de s'entendre ré- pondre fi mal. « On t'a fait l'honneur de te » répondre , mais pour t'infpirer un peu de » modeftie ; fâche que l'illuitre Aïonnfquieit >» daigna répondre à l'Aureur des Nouvelles » Eccléfialtiques , à-peu-près comme le Ma- » réchal de la Feuïllade bâtit une fois un » Fiacre qui lui barroit le chemin quand il » alloit en bonne fortune. » Le Maréchal de la Feuillade auroit bien battu davantage un Fiacre qui lui auroit parlé comme parle ici l."Oracle de la Philofophie, le Précepteur du Genre-humain» » Après l'expofé des bévues, des- ainfolences ôc des injures atroces prodi- Oiiz H4 M. L" A B B Ê » guées par Nonote & par fes Aides , quel- » ques Lecleurs feront bien aifes de favoir » quel eu l'Auteur de ce Libelle [ les Er- » reurs de M. de Foliaire 1 : Jacques Nonote 9 » âgé de 54 ans , eft né à Befançon , d'un » pauvre homme qui étoit fendeur de bois ôc » crocheteur. ïl paroît à fon ftyle & à » fes injures , qu'il n'a pas dégénéré. Sa » mère étoit blanchifieufe. Le petit Jacques » ayant fait le métier de fon père à la porte » des Jéfuites , & ayant montré quelque » difpofition pour l'étude , [ en feiant du » bois fans doute ] {ut recueilli par eux & » fut Jéfuite à l'âge de vingt ans. Il étoit » placé à Avignon en 1759. Ce fut- là qu'il » commença à compiler avec quelques-uns » de {es confrères , fon Libelle contre YHif- » toire Générale. » Ceci , comme on voit , cft encore répété , répété , répété. Nous , fans nous répéter , ne pourrions-nous pas faire ainfi connoître l'Auteur de ce morceau fublime ? François* Marie A rouet de lroltaire , né à Paris le 19 Novembre 1694 , de François Arouet , an- cien Notaire au Châtelet, fit connoître N 0 tf O T K* 215 de très-bonne heure , &c» Nous ne continuerons pas cet article, qui pourroit bien n'être pas trop honnête , ce que nous voulons éviter. Encore des répétions , encore des chofes honnêtes. « Le père de Nonotz étoit un » brave & renommé Crocheteur de Be- » fançon. Ne vaudroit-il pas mieux pour >» (on fils , fcier du bois honnêtement , que » d'aller de Libraire en Libraire, chercher » quelque dupe qui imprime les Libelles? s) On avoit befoin de Nonou père , & point » du tout de Nonou fils ». Honnctt Litter. Et dans un autre Ouvrage: «Je veux & je » dois apprendre au Public, qu'un nommé « Nonou , ci-devant Jéfuite , fîls d'un brave » Crocheteur, a, depuis peu , dans le ftyle s> de fon père , foutenu 'a) . . . Nous corn- « mençons à efperer que Nonott fe décra(- »j fera. Un Magiftratde Befançon le trouva » ces jours paffés , danfant en verte & en « culote déchirée , avec deux filles d« « quinze ans. Le voilà dans le bon chemin,, (a) Guerre de Genève , Chant 3. Oiv 216 M. L'ABBÉ NONOTE. » On a réprimandé les deux filles, elles ont » répondu qu'elles l'avoient pris pour un » finge (a) ». Sur tout ceci , point de réflexion ; l'ef- prit du Lecteur y fuppléera. (a) 'Eplogue imprimé à la fuice de la Guerre it Genève. ■«i 4- CHAPITRE X. M. S C 1 P 1 O N MAFFEL ± L n'eft point ici queftion d'injures, mais de procédés cent fois plus indignes. M. le Marquis Maffei, homme de qualité, cé- lèbre en Italie par plufieurs Ouvrages en profe & en vers , par fa Tragédie de Mé- rope , & fur- tout par fa Vcrona Illujirata , vint , pendant le cours de fes voyages, parler quelque tems à Paris en 173 3. M. de Voltaire.^ toujours emprefTé d'acquérir des fuffrages & de fe lier avec des Auteurs célèbres , courut lui faire une vifite , dès qu'il fut inflruit de fon arrivée. On croira facilement que cette première entrevue fut parfumée de ces politeffes infinuantes & de ces louanges délicates que celui-ci fait fi bien employer , quand il veut captiver l'amitié de ceux qu'il recherche. L'Auteur Italien , malgré la politique de fa Nation , s'y laiffa prendre ; il fut très-content du Poète Français , l'engagea à lui écrire, & alla répandre dans les pays étrangers , qu'il n8 M. S C I P I 0 N avoit vu le plus grand & le plus honnête génie de France. C'eft bien ici qu'on peut appliquer à M. de Voltaire ce qu'il dit des Hypocrites , dont la plupart ont le regard doux du chat , & cachent leurs griffes (a). Peu de tems après que M. le Marquis Maffei fut parti , il commença à déployer les fiennes pour tirer le maron du feu , non pas en dupe comme le chat de la Fontaine , mais en fmge adroit & malin. Il ne fongea d'abord qu'à s'approprier ce qu'il trouva de meilleur dans la Mérope Italienne , pour en compo- fer une Françoife ; & quand il eut achevé fon Ouvrage , il déchira enfuite l'original d'après lequel il avoit travaillé. Mais n'an- ticipons point fur les évenemens. La nouvelle Mérope parut en 1743 , & elle fut accueillie du Public avec les éloges qu'elle méritoit. Le grand -père de cettte Traeédie en recueillit néanmoins un témoi- gnage de reconnohTance ; elle lui fut dé- (a) Définfc de mon Oncle , Chap, i+. M A F F E I. 119 diée avec une dofe d'encens des plus fortes. Voici comme on lui parloit : « Vous êtes le premier qui avez eu le « courage & le talent de donner une Tra- » gédie digne des beaux jours d'Athènes , » dans laquelle l'amour d'une mère fait « toute l'intrigue & où le plus tendre in- » térêt naît de la vertu la plus pure » Vous qui avez donné aux Italiens des » modèles dans plus d'un genre , vous leur 9> avez donné dans votre Mérope l'exemple *> d'une Tragédie fimple & intéreffance. J'en » fus faifi dès que je la lus Si la » Mérope Françoife a eu le même fuccèg a» que la Mérope Italienne, c'eft à vous, «Monfieur, que je le dois : c'eft à cette «{implicite dont j'ai toujours été idolâtre, » qui , dans votre voyage , m'a fervi de « modèle La Poftérité apprendra avec » émulation que votre Patrie vous a rendu « les honneurs les plus rares,&que Vérone »> vous a élevé une ftatue avec cette in£- » cription, au Marquis Scipion Maffei , vi- nt vaut; infeription aufli belle en fon genre , ^ que celle qu'on lit à Montpellier : à Louis « XlV. après fa mort. no M. S C I P 1 O N M. le Marquis Maffd ne tarda pas à payer la façon de cette Dédicace. Sa Pièce avoit eu un trop grand fuccès , on en fai- foit trop de cas , pour que M. de Voltaire , poffedé , comme on fait , de la manie du» privilège exclufif en tout genre de gloire, ne cherchât pas à la déprimer. Mais pour ne pas paroître tomber en contradidion avec lui-même , ni s'attirer la jufte indi- gnation du Public, il publia, fous le nom de l'Abbé de la Landelle , une longue Lettre qu'il prit foin , pour mieux fe déguifer , de s'adreffer à lui-même , où il critiquoit M. le Marquis Maffd , avec une injuilice , une févérité &" un farcafme qui révoltèrent tout le monde. Malgré cela, il n'a pas craint d'inférer dans la Collection de fes Œuvres [tome 8 ] cette Lettre odieufe où l'on parle de M. de Maffd d'un ton qu'un Critique qui connoit les bienféances , n'oferoit employer à l'é- gard du plus mince de nos Auteurs. On peut en juger par les morceaux fuivans : t< Les fcènes , dit le prétendu Abbé , ne »> font point liées , le Théâtre refte vuide ; » les Acteurs arrivent & parlent fans rai- M A F F È /. iiï e»fon; il n'y a aucun art Théâtral, nulle •■» vraiièmblance , nulle dignité , nulle bien- « féance, nul art dans le Dialogue , & cela »> dès la première fcène ..... quelle peti- » tefîe ! quelle baffe fle ! quelle itérilité ! »> cela ne feroit pas fupportable dans une » farce de la Foire la plupart des » fcènes ne font que du Théâtre d'Arle- » quin. Ce font des fcènes d'Ecolier. Tout « cela eft bas , déplacé , ridicule au dernier « point. En un mot l'Ouvrage de M. Maffcï •> eft un très-beau fujet &une très mauvaife » Pièce Tout le monde convient à Paris » que la repréfentation n'en feroit point »> achevée , & tous les Gens fenfés d'Italie s» en font très-peu de cas. C'eit très-vaine- » ment que l'Auteur, dans (es voyages , n'a » rien négligé pour engager les plus mau- * vais Ecrivains à traduire fa Tragédie : il » lui étoit bien plus aifé de payer un Tra- j5 du&eur que de rendre fa Pièce bonne ». M. le Marquis Maffei reçut, par la porte , un exemplaire de cette Lettre , ac- compagné d'un billet anonyme. Il fut fort étonné de fe voir traiter ainfi par cet Abbé 222 M. SC1P10N de la Landdle , dont il n'avoit jamais en- tendu parler, qu'il n'avoit point par con- féquent offenfé , & qui néanmoins gardoit fi peu de mefures. Mais (on étonnement dut être plus grand encore , quand il apprit que l'Elégant & le Flateur Voltaire lui avoit lui-même joué ce ( a ) tour. Quel parti (a) II en joua un tout-à-fait femblable a M. de Crébillon , dans le tems même qu'il fe glorifioit d'ê- tre fon ami ; & qu'il le ciroit en témoignage, pour prouver qu'il eft bien éloigné d'être jaloux de la gloire d'autrui. « J'ai défendu à mon efprir d'être fatyrique , dit-il » dans la Préface d'Alzire } & il eit impoflible a mon » cœur d'être envieux. J'en rappelle a l'Auteur de » Rbadamifte & d'Eleclre. Ses fuccès ne m'ont ja- » mais coûté d'autres larmes que celles que l'attendrit » fement m'arrachoitauxrepréfentations defes Pièces} » il fçait qu'il n'a fait naître en moi que de l'émula- » tion & de l'amitié. » Cesbeaux lèntimens n'empêchèrent pas M. de Vol- taire de publier, peu de tems apics , fous le nom de M. du Molard , une Dijfertation fur les principales Tragédies anciennes <& modernes 3 qui ont paru fur le fujetd'Eltclre , où M. de Crébillon étoit fort mal traité. Cet illuftre Académicien ne fe méprit point M  F F E I. 12.3 prendre dans une conjoncture auiîl révol- tante ? Il prit celui d'un homme fage , le lilence & le mépris. Nous approuvons fa fur le véritable Auteur de cette Diflertation ; [ M. de V. l'a avouée depuis, & on la trouve dans la Collec- tion de Tes Œuvres ] mais il fe contenta de gémir en lilence fur la perfidie de fon confrère qui l'accabloitde louanges fous fon propre nom , tandis qu'il le déchi- roit fous le nom d'autrui. Après la mort de M. de Crébillon , pendant que la Nation étoit occuppée à rendre des honneurs à fa mé- moire , M. de Voltaire fît paroître une nouvelle fa- tyre contre ce grand homme , où il ne refpectoitpas plus fes mœurs que fes talens. Cette brochure de 34 pages in-octavo d'impreiïîon , avoir pour titre : Eloge de Af. de Crébillon. Cet Eloge prétendu excita telle- ment l'indignation du Public que M. de Voltaire s'emprefla de le défavouer. Perfonne ne fut la dupe de ce défaveu. Il y a même apparence que M. de Vol- taire ne vouloir pas qu'on le crutfîncere , puifque dans un Dialogue compofé depuis , il fait parler ainfi Tullia qu'il fuppofe aflifter à la roilette d'une célèbre Marquife qui n'eft plus. «Dans quel tems viviez- yous , Madame ? » Tttlli* répond : a du temps de » Sylla j de Pompée _, de Céfar , de Caton , de Cici- » ren dont j'ai l'honneur d'être la fille : de ce Cicéron 224 M. SCIPION MAFFEI. conduite , en accordant toute fois à M. de Voltaire, le tribut de louange qui lui efl du : Artefuâ. aflutos quipojjet vincere Grœcos. » qu'un de vos Protégés a fait parier en vers barbares» » J'allai hier a la Comédie de Tans, on jouoit Cati- y> lina Se tous les Perfonnages de mon rems ; je n'en » reconnus pas un feul. » ~Nouv. Mélanges , troifieme Tartie. Qu'on concilie toutes ces fctyres avec le juite hommage qu'il rendoit à ce célèbre Auteur dans Ton. Difcours à l'Académie Françoife. « Le Théâtre , je » l'avoue , efr, menacé d'une chute prochaine; mais » au moins je vois ici ce génie véritablement tragi- » que-, qui m'a fervi de maître quand j'ai fait quel- » ques pas dans la même carrière ; je le regarde avec » une fatisfac~Hon mêlée de douleur , comme on voit t, fur les débris de fa patrie un héros qui lJa defea- » due. » ^ «*• CHAPITRE CHAPITRE XL M. L' A B B É G U Y O N. JL E s Oraclss favoient fe taire , quand on les avoit convaincus de mentante, ou ils s'étudioient à parler plus jufte pour réta- blir leur réputation &c leur honneur. M. de Voltaire, n'a fait ni l'un ni l'autre. L'Oracle enveloppé , infinuant , captieux , il eu de- venu tout-à-coup un Energumene furieux , dès qu'il s'eft apperçu qu'on avoit dévoilé les fecrets de (on fanctuaire. M. l'Abbé Guyon , juftement allarmé du progrès des fyftêmes dangereux de ce cé- lèbre Ecrivain qui gardoit alors quelque efpece de ménagement avec le Public , en- treprit de faire connoître fes erreurs , &C de réfuter fes fophifmes. Dans ce defTein" , il compofa un Livre intitulé , t Oracle de± nouveaux Philofophes , où il rapproche fou- vent M. de Voltaire de lui-même , le fait tomber en contradiction fur fes . propres principes , & renverfe l'édiflce^du *nien- fonge qu'il prétendoit établir. P 226 AL V A B B £' La Divinité forcée dans fes retranche- mens , n'a plus gardé de mefures. Elle a vi- vement éclaté contre le Téméraire qui avoit ofé dévoiler Tes myfferes ; mais on peut dire que fon langage n'annonce rien de divin. M. de Voltaire parle en effet de M. l'Abbé Guyon d'un ton qui annonce plutôt un homme décontenancé , qu'un Intrerprête de la Divinité. Pour ne pas entrer en preuve fur ces principes , il s'eft borné à de vagues déclamations & aux injures. C'efl ainfi qu'il en ufe ordinairement , quand il ne peut pas fe juftifier : ce C'eft fur-tout une troupe d'Ecri- » vains affamés (a) , dit-il , qui fe vantent »i de défendre le Chriftianifme à quinze fols * par tome , c'eft fur-tout ce miférable Au- j> teur d'un Libelle intitulé l'Oracle des Phi- 35 lofophes , qui prétend avoir été admis à « la table d'un homme qu'il n'a jamais vu , »> & dans l'anti-chambre duquel il ne feroit » pas fouffert. (a) Œuvres de M. de Voltaire , tom ; , fart, z » G U Y O M 227 Quife vantent de défendre le Chriflianifmt à quinze fols par tome. M. de Voltaire efl très-mal inftruit : on acheté plus cher les Ouvrages contre les Incrédules. Ce prix convient aux Brochures éphémères de la Philofophie. D'un Libelle intitulé , V Oracle des Phi" lofophes. Tout eft Libelle quand on ré- fute M. de Voltaire ; il falloit citer le titre en entier , &c dire , l'Oracle des nouveaux Philolophes. Dans Vanti - chambre duquel il ne feroit pasfoujfert, M. de Voltaire n'y fouffre que des Réfugiés , que des Infortunés , que des Pauvres , que des Libraires , que des (a) Philofophes. « Qui fe vante d'avoir été dans un Châ- » teau qui n'a jamais exifté , & qui pour ■» prix du bon accueil qu'il dit avoir reçu » dans cette feule maifon , divulgue les (a) Nous croyons être d'autant plus autorifes à dire cela , que M. de F. écrivant a M P., à l'occaûon de fa Corné lie contre les Philofophes , s'exprime ainfî : je ri ai été fâché contre vous , eue parce que vous avez. battu ma Litres. Pij nS M. V A B B E » fecrets qu'il fuppofe lui avoir été con- »> fiés. Ce PolhTon nommé Guyon fe donne « ainfi , de gayeté de cœur , pour un mal- « honnête homme»'. Le plus indifcret, c'eft le Maître du Château ; le malhonnête homme , c'eft celui qui a befoin de la difcrétion des autres. Qui divulgue les fecrets qiiil fuppofe lui avoir kl confiés. On convient que l'Auteur de t Oracle des nouveaux Philofophes a pris une mauvaife tournure dans fon Ouvrage , pour expofer les divers fentimens de M. de Voltaire ; fa ficlion efl ingénieufe , mais elle eft contre les bienféances. « N'ayant point d'honneur à perdre , il *> ne fonge qu'à regagner , par le débit d'un » mauvais libelle , l'argent qu'il a perdu à » l'impreiïion de fes mauvais Livres. L'op- „ probre le couvre,& il ne le fent pas ; il ne „ iént que le dépit honteux de n'avoir pu » même vendre ion Libelle ». Qui vous l'a dit ? Ou plutôt qui ne vous dira pas qu'il s'en eft fait plufieurs éditions , & qu'il s'en fera encore bien d'autres ? ce C'eft donc à » cet excès de turpitude qu'on eft parvenu » dans le métier d'Ecrivain » J II vous fied G UY O N. nj bien de vous plaindre , vous qui abufés des plus grands talens , & qui êtes venu au point de les faire méprifer ! « Ces Valets de » Libraires, gens de la lie du Peuple & de ?» la lie des Auteurs , les derniers des Ecri- « vains inutiles , & par conséquent les der- « niers des hommes ». Les derniers des hommes , M. de Voltaire r font ceux qui font les plus dangereux , &C les plus dangereux font ces Ecrivains dont la plume s'efforce de renverfer tout à la- fois l'ordre de la Religion & celui de la Société ; ces Ecrivains, qui dégradent les Lettres par l'injuftice de leur haine , l'amer- tume de leur iîyle , la licence de leurs dé- clamations , l'atrocité de leurs calomnies > le renverfement de toutes les bienféances ^ ces Ecrivains qui amufent par leurs bons mots & leurs farcafmes la mulitude igno- rante Se légère, & qui ofent ricliculifer le mérite & l'honnêteté ; ces Ecrivains qui veulent être plaifans aux dépens de ce qu'il y a de plus facré & de plus refpecta- ble , qui veulent être crus en dépit du ju- gement & de la raifon, qui veulent être eftimés malgré la juftice &C le bon goût ; Piij î3o M. V ABBE' GUYON. ces Ecrivains enfin que le délire encenfe , & qui noircis par la fumée de l'encens même qu'ils ont reçu , font mis enfuite au rebut , comme ces fauffes Divinités que la fuperflition la plus grofliere ne peut ado- rer qu'un moment. CHAPITRE XI I. M. F R É R O N. Jjs a p ho N , le plus vaîrt de tous les hommes , élevoit avec foin des oifeaux à qui il n'apprenoit que ces paroles, P/a^ phon efl un Dieu ; il leur donnait enfuite la liberté pour aller chanter par-tout fon apo- théofe. Le Philofophe de Ferney a tou- jours défiré que , d'après Tes chers Elevés y les Journalises ne fçufTent répeter que ces mots ci : Voltaire, ejl un génie unique. Mais comme chez certains Peuples d'Orient il y avoit un Officier chargé d'avertir tous les jours les Rois , à leur réveil , qu'au milieu de leur vaine gloire & de leurs Fîateurs, ils n'étoient que des hommes , M. Frèrori n'a pas craint de prendre fur lui cet emploi à l'égard des Héros de la Littérature. Il n'efl donc pas étonnant que M. de Voltaire , plus defpote dans le monde Lit- De l'Afïe efclave Opprefleurs arbitraires , Penlent ne bien régner qu'en étranglant leurs (* ) frères. (a)- Difcoars/ur l'Envie. 23* M. FRERON. teraire que ces Monarques Orientaux , qui ie foit déchaîné avec tant de fureur contre Frère Fréron. PofTedé de tout tems de la manie de dominer , d'établir des loix , de prefcrire des règles , de réformer le goût , de fubjuguer les talens , de dégrader les* mérites , d'afîigner les rangs , de renverfer les dogmes , d'afïujettir les efprits , d'enle- ver les fuffrageSjde devenir en un inotY Ale- xandre du monde Littéraire & le Jupiter de FOIimpe ; il a trouvé dans ce Journalifte un Cahflhene qui lui a dit conftamment : non , vous n'êtes pas un Dieu. Le Héros s'efl fâché , Jupiter a tonné ; mais , en riant de fes foudres , on lui a dit comme Lucien , Jupiter , tu te fâches ? /// as donc tort. Non- feulement on a dit à ce Jupiter tu as tort , mais on l'a prouvé ; & s'il eût été fage , il n'auroit pas fourni de quoi le prouver en- core , puis encore & puis encore. M. de Voltaire a voulu paffer pour In- venteur , & M. Fréron fait connoître fes plagiats ; M. de Voltaire a voulu palier pour Critique , t\. M. Fréron a démontré (es bé- vues ; M. de Voltaire a voulu paffer pour le premier de nos Poètes & de nos Ora- M. FRERON. 235 teurs , dans un (a) Ouvrage qu'il avoit pu- blié fous le nom d'autrui , & M. Fréron , après l'avoir démafqué , Ta remis à fa véri- table place ; M. de Voltaire a voulu paffer pour bon Poëte épique, & M. Fréron a fait voir que des beaux vers ne fumYoient pas pour mériter ce titre; M. de Voltaire, a voulu pafler pour le plus grand de nos Trafiques , & M. Fréron a fait voir qu'il ctoit bien au-deffous de Corneille &C de Ra- cine ; M. de Voltaire a voulu palier pour bon Comique , & M. Fréron , appelle par lui tant de fois Bâtard de Desfontaines , Ta fait reconnoître plus évidemment pour Bâ- tard de Thalie; M. de Voltaire s'eit vanté d'avoir porté le flambeau de la vérité dans PHiftoire , & M. Fréron tl fait voir qu'il n'y avoit porté qu'une lanterne , & même une lanterne fourde ; M. de Voltaire s'eft. érigé en Réformateur , & M. Fréron l'a réformé lui - même ; M. de Voltaire a voulu être Théologien , & M. Fréron lui a appris fon (a) CennoiJJ'ance des beautés & des défauts de la foéjîe & de l'Eloquence dans la Langue Franfoife. *34 M. F R E R O N. catéchifme ; M. de Voltaiu a voulu enfin parler de tout , décider de tout , s'élever au deffus de tout, &l M. Fréron , toujours intrépide , l'a fuîvi par tout , a répliqué à tout , 6c s'eit mocqué de tout. L'époque de cette guerre littéraire peut fe rapporter à un extrait d'une Comédie intitulée : la Femme, qui a raifon , inférée dans tannée littéraire de 1760. La pièce re- préfentée à Nancy fur un théâtre bour- geois , étoit fi mauvaife , que le Journa- lise n'eut pas de peine à prouver que M* de V. avoit tort de l'avoir publiée. Le Public confirma fon jugement , & la pièce n'a ja- mais pîi être jouée par les Comédiens. Ce fut alors que M. de V. , toujours plein de tendrefle pour fes moindres pro- ductions en tout genre , & indigné qu'un Ouvrage forti de fa main pût être trouvé mauvais par un Journal ifte , fe déclara ou- vertement contre la Critique & le Critique. Il publia , pour cet effet , une Lettre qu'il fit inférer dans le Mercure de la même année. Dès ce moment , plus propre à s'irriter con- tre les avis qu'à en profiter, il n'a ceffé de répandre dans le Public un déluge de faty- M. F R E R O N. 137 tes & de libelles , où M. Fréron eft attaqué de toutes les manières. Ces fatyres & ces libelles font, le Pauvre Diable , CE coJJaifey le Chant à ajouter à la Pucelle , la Défenfe de mon Oncle , l'Homme aux Quarante écus , la Guerre de Genève , la Princejfe de Babylone , & un millier d'autres Ouvrages fatyriques que fa plume enfante avec une facilité qui feroit croire que c'eft là fon véritable talent. Nous allons en préfenter quelques traits , pour mettre le Le&eur à portée de juger ce qui y brille le plus de la poéfie , de la plaifanterie , de la décence ou de la vérité. Voici un morceau du Pauvre Diable. J e m'accoftai d'un homme à lourde mine , Qui fur fa plume a fondé fa cuifîne, Grand Ecumeur des bourbiers d'Hélicon , De Loyola chalTé pour fes fredaines , VermilTeau né du eu de Desfontaines , Digne en tout fens de fon extraction , Lâche Zoïle , autrefois laid Citon , Cet animal fe nommoit Jean Fréron. Quand on voudra citer quelque morceau propre à faire connoître les grâces ck l'hon- 136 M. F R E R O N. nêteté de la Littérature Françoife , l'imagine qu'on ne choifira pas celui-là ; & Ci on le choifiiToit , ce ne feroit pas d'après lui que M. de foliaire pourroit prétendre à la gloire d'être le premier & le plus poli de nos Poètes. Il n'eft. pas plus heureux dans un autre Ouvrage du même genre. Pour fe donner une libre carrière , il a imaginé un Chant à ajouter au Poëme de la Pucelk. Dans ce Chant, digne en effet de figurer dans un Ouvrage où la plaifanterie la plus indécente ne reipette rien ; on fuppofe Charles Fil rencontrant dans la forêt d'Orléans, une chaîne de Galériens. Les gens qui compo- fent la bande , fe trouvent , pour l'honneur de la Littérature, être tous Gens de Lettres. Le Chef, que le Poète pouvoit mieux choiiir fans aller plus loin , eit. Jean Frelon. Une (a) (a) Voici cette Note crudité. «Selon lesClironi- » ques de ce tems-là, il y avoit un Poli (Ion de ce » nom , qui écrivoit des feuilles fous les charnier » S. Innocens. Il fit quelques tours de pafle-pafle, » pour lefquels il fut enfermé plufieurs fois au Chat®-? M. F R E R 0 N. 137 jaote placée au bas de la page , ne permet pas de fe méprendre fur celui qu'il veut dé- figner. Après avoir décrit ce fpe&acle d'un ftyle que Bufcon employoit autrefois pour faire rire les Laquais , il fait du Chef de la bande un portrait compote de mille traits parafites dont il fe fert dans tous fes Ouvrages , pour noircir fes ennemis. On va en juger. Puis le bon Prince avec compaflîon , Daigne approcher du maître Compagnon ; Qui de la file étoit mis à la tête, Nul Malandrin n'eut l'air plus malhonnête ; Sa barbe torfe ombrage un long menton , Ses yeux tournés plus menteurs que la bouche « Porrent en bas un regard double & louche > Ses fourcils roux mélangés & retords , Semblent loger la fraude & l'impofture j Sur fon front large eft l'audace & l'injure ? » let , à Bicêtre & au Fort- l'Evêque. Il avoir été auel- » que-tems Moine, & s'éroir fait chafier du Couvent. » riuiieurs célèbres Ecrivains lui ont rendu jnftices. Il >3 écoit originaire de Nantes, & exercoit à Paris la Pro- • feffion de Gazettier fabrique. » S3? M. F R E R O N. L'oubli des loix , le mépris des remords j Sa bouche écume , & fa dent toujours grince. Le Sicophante , à l'afpect de fon Prince , Affecte un air humble , dévot, contrit, BaifTe les yeux , compofe & radoucit Les traits agards de (on affreux vifage. . . . Le Roi des Francs , trompé par le Frelon , Lui témoigna commifération , L'encouragea par un difeours affable ; Quel eft. ton nom , mon pauvre miférable ? Et ton métier ? Et pour quelle action Le Châtelet , avec rant d'indulgence , T'envoyoit-il fur les mers de Provence ? Le Condamné , d'un ton de doléance , Lui répondit : 6 Monarque trop bon I Je fuis de Nantes, & mon nom eft Frelon, J'aime Jefu d'un feu pur &r fincere : Dans un couvent je fus quelque teins frère , J'en ai les mœurs, & j'eus d.-.ns tous les tems, Un tendre foin des plus jolis enfans : A la vertu je confacrai ma vie. Sous les Charniers qu'on dit des Innocens , Paris m'a vu travailler de génie. J'ai vendu cher mes feuilles à Lambert , Je fuis prifé dans la Place Maubert , M. F R E R O N. 239 C'eft-là fui- tout qu'on m'a rendu juftice. Des Indévôts, quelquefois par malice , M'ont reproché les foiblelles du Froc , Celles du Monde , & quelques tours d'Efcroc. Mais j'ai pour moi ma bonne confcience. Reprenons cette tirade pour y joindre quelques réflexions. Qui de la file étoit mis à la tête. Si ceci eft françois , il faut croire que Buf- con eft de notre fiécle , & que M. de Vol' tain eft du fiécle de Bufcon* Sa barbe torfe ombrage un long menton , Ses yeux tournés 3 plus menteurs que fa bouche ; Portent en bas un regard double & louche. Ses four cils roux mélangés & retords 3 Semblent loger la fraude & l'impojîure ." Ceux qui connohTent M.Fréron ne trouve- ront, dans cette efpece d'éthopée, ni le carac- tère de fa fîgure,ni celui de fon ame.Ce Jour-; nalifte n'a jamais employé la fraude ni tim- vojlure dans fesEcrits.Le feul reproche raifon- nable qu'on puiffe lui faire9c'eft d'avoir jugé ^40 M. F R E R 0 N. quelquefois certains Auteurs avec trop de févérité , & quelques-autres avec trop d'in- dulgence. Mais quel Journalifte eft à l'abri de ce reproche ? Sur fon front large ejî l'audace & Firjure. Nous ne /avons pas où M. de Voltiiri loge ces deux Divinités; il eft probable, à en juger par cette fatyre , qu'elles font chez lui fort à l'aile. V oubli des Loix 3 M. Fréron n'a jamais oublié celles de la décence , de l'honnêteté &c du bon goût. le mépris des remords, Il n'a pas à craindre le remords d'avoir dit des infamies aux Gens de Lettres. Sa bouche écume 3 & fa dent toujours grince. Ne diroit-on pas que c'eft lui qui a com- pofé ces vers ? Les tmits agards de fon affreux vif âge. Toujours du vifage & de la laideur. Hé , M. M. F R E R 0 M i'4t He" , M, de Voltaire , vous favez bien que fî vous avez des grâces , ce ne font pas celles de la figure. Le Roi des Francs trompé par le Félon s Lui témoigna cemmifération s L'encouragea par un difcours affable • Quel ejl ton nom s mon pauvre miférable ?4 Et ton métier ? Et pour quelle a6lion Le Châtelet , avec tant d'indulgence , T envoyait -il fur les mers de Provence. Il faut convenir que le Roi s'y prenc! bien pour lui témoigner fa commifération* Avec tant d'indulgence eft là bien placé. Le Condamné ; Lui répondit Dans un Couvent je fus quelque temps fr-ere , Jin ai hs mœurs 3 & j'eus dans tous les tem$ Un tendre foin des plus jolis enfans i Des Indévots quelquefois par malice 3 > M'ont reproché les foibhffcs du Froc , Celles du monde & quelques tours d'Efcrocl Cette tournure eft très-adroite , & fur* tout félon la vrai&mblance. Q 242r M F R E R O N. On fe gardera bien de répondre à de pa- reilles infamies. M. de Voltaire, ne fçauroit être plaifant fans devenir atroce. Mais f ai pour moi ma bonne confcience. Le Poëte oferoit-il s'attribuer ce langage , même en plaifantant ? Si cela étoit , ad' mijji rifurn teneatis , amici ? Il a voulu plaifanter encore dans d'autres Ouvrages ; mais par malheur pour lui, quand on veut toujours plaifanter , on four- nit foi- même matière à la plaifanterie. Adop- tera qui voudra celle que nous allons tran- scrire. ^ (a) Et vous , maître Aliboron , dit Fre- »> ron , ci-devant foi-difant Jéfuite ; vous »> dont le ParnafTe eft tantôt à Bicêtre , & v» tantôt au cabaret du coin ; vous à qui on « a rendu tant de juftice fur tous les théâtres »> de l'Europe , dans l'honnête Comédie de * VEcoffaife ; vous digne fils du Prêtre Des- » fontaines , qui naquites de les amours avec (») Princejfe de Bnbyloîie, M F R E R 0 N. i4j •> un de ces beaux enfans qui portent un fer « & un bandeau comme le fils de Vénus , &c » qui s'élancent comme lui dans les airs , »» quoiqu'ils n'aillent jamais qu'au haut des a cheminées ; mon cher Aiiboron , pour *> qui j'ai toujours eu tant de tendrefTe , Ô£ « qui m'avez fait rire pendant un mois de « fuite du temps de cette Ecoffaife , je vous « recommande ma PrincefTe de Babylone ; « dites-en du mal afin qu'on la life. » Cet échantillon fuffit pour épargner à M. Fréron la peine d'en dire du mal , & à tout Lecteur fenfé la peine de la lire. Autres morceaux du même s;oût. « » (a) Mais frère Fréron vit encore ; il n'y a » de lui que fes Ouvrages qui foient morts ; » & quand on dit de lui qu'il eft yvre-mort » prefque tous les jours , c'eft par caractère, » ou fi l'on veut , par une efpece de Méto- » nimie. » (F) On appelle communément à Paris. (a) Défenfe de mon Oncle , chap. f. (b ) Les trois Empereurs en Serbonne , Mél. com. j $44 M. F R E R O #. s» un Frêronltout Gredin infolent , tout Po= » lifîon qui fe mêle de faire de mauvais Li- f> belles pour de l'argent. » Pour nous borner dans les richefTes que M. de Voltaire nous fournit en ce genre , nous terminerons nos citations par ce digne mor- ceau. « ( a ) Dans la bataille des Jéfuites , w nous avons oublié le R. P. Jean Freron , » frère du Poliflbn qui griffonne Y Année lit' » téraire. Ce Jéfuite ne périt ni par le fer ni » par le feu ; il fut écrafé dans la mêlée corn- » me un iafeôe On a trouvé dans le » porte-feuille du Jéfuite des vers au Roi Sta- » nijlas , un Poème intitulé , Arachnê , ou » V Araignée qui file fa propre ordure & des » chifons orduriers contre M. de Voltaire . . . .' » Si l'eiprit eft une étincelle de la Divinité , » quel mortel approche plus de l'Etre fu- » prême , que l'Auteur de la Henriade ? Les » vils Zoïles , les Cafuiftes réfervés , les » Irérons feront bien de fe taire fur ce grand » homme. Il faut deux mille ans à la Nature (a) Notes fur les JefuitiqHcs* M. F R E R 0 N iflj #> pour produire un génie comme le fîen ; il » ne faut que le tems de cuire un œuf frais » pour produire à la fois un Cafuifte y un » Sot , un Infe&e , un Fréron. » // fut écrafé dans la mêlée comme, un In» fecle. Pas tant Infeule , fûblime Hifîorien , puis- qu'il avoit fait plus que de vous piquer 'r point du tout écrafé , puifqu'il vous a donné depuis des preuves de fon exiftence. On a trouvé dans le porte- feuille du Jéfuite, des vers au Roi Staniflas ; un Poème intitulé , jirachné, ou l'Araignée qui file fa propre ordure» Que fïlez-vous vous - même depuis plus de dix ans , & que peut - on attendre de votre porte-feuille (a) ? Si Vefprit ejl une étincelle de la Divinité \2 quel mortel approche plus de C Etre fuprême que £ Auteur de la Henriade ? Ah I M. de Voltaire* quel enthoufiafme ! quelle modeftie ! & furtout, que de vérité ! Mais pourquoi ci- (a) Au refte', M. lèrèron n'a jamais compofé de Poème intitulé ârxchné*. i46 M. F R E R O N. tez-vous la Henriade comme votre meilleur Ouvrage ? Pouvez -vous ignorer ce qu'on vous a déjà dit 3 que ce n'efl que le feptieme des Poèmes épiques , & qu'on lui préférera toujours l'Iliade l'Odiffée, l'Enéide , le Pa- radis perdu, la Jérufalem délivrée & le Té- lémaque. On vous fait grâce de la Luliade & de la Pharfale ; mais qui vous étoit fupé- lieur à Lu- caln , ne l'a point lu. Les vils Zoiles . . . .feront bien de fe tain fur ce grand homme. Et quand fe taira ce grand homme qui depuis quelques années pe parle qu'aux dépens de la gloire ? Il faut deux mille ans pour produire un génie comme le Jîen. Jufqu'à préfent, ce génie efl unique dans fon efpece : fi donc on calcule depuis la création du monde,il faudra plus de deux mille ans à la Nature pour en produire un pareil. Mais elle peut fe repofer : les vœux des Mortels ne troubleront point fon repos. // ne faut que le tems de cuire un oeuf frais , pour produire à la fois un Cajuijle , un Sot , un InfeHe , un Freron. Il faut à M. de Voltaire moins de tems encore pour produire une erreur > une injure, une calomnie 3 un dé- fa veu. M. F R E R O N. 247 Nous ferions un volume au lieu d'un chapitre , fi nous voulions rapporter ici toutes les infamies en vers & en profe , que M. de Voltaire a publiées fur le compte de M. Fréron. C'efr de tous fes ennemis celui contre lequel il a le plus écrit. Il a pouffé fa fureur jufqu'à le produire fur le Théâtre dans YEcoffaifi , où fous le nom de Wafp 9 il fait jouer à ce Journalise un perfonnage dont l'invention même eft humiliante pour l'Inventeur. Qu'il s'applaudiffe du fuccès de cette pièce dont il n'efl redevable qu'à ce honteux caractère, qu'une ame vertueufe rou^iroit d'avoir feulemeut imaginé ; qu'il dife fauffementou avec raifon, Que (/») de plaifir le Parterre ennyvré Fit retentir les clameurs de la joye , Quand YEcoffaife abandonnent en proyc Aux Ris mocqueurs du Public éclairé y Ce lourd Fréron , qu'il répète ce même langage en cent autres endroits de fes Ouvrages ; il n'en fera p?* (a) Guerre M. F R E R O A î40 » terie ? Combien, à ce fujet, n'a-t-on » pas crié au Libelle ? Eh ! non , Mef- ?> fieurs , cette Pièce n'en fut jamais un. Ce » n'étoit pas même une Satyre , dans la ri- « gueur du terme. C'étoit une Critique à la * fois profonde & comique de plufieurs « fyftêmes triftement dangereux. C'étoit un « tableau fort gai des ridicules , des travers » de quelques Sages modernes. Qu'eu: - ce « donc qu'un Libelle ? C'efl tout ce que »> ces mêmes Sages ont répondu à cette »' Cenfure. C'efr. une foule d'Ecrits fortis => de leurs plumes , di&és par le calomnie *> & par la rage , où les perfonnes du pre- « mier mérite & du premier rang ont été » outragées Qu'eft-ce encore qu'un »> Libelle ? C'efl cette même Comédie de £E- « coffaife , où l'on joue fur la fcène , non as les Ecrits ou les ridicules de certains » Fous appelles Sages , mais la perfonne « même d'un Citoyen connu & défigné. « Vous connoifTez cette diatribe , Monfieur: » quel autre fens lui donner que celui-ci ? •s Cet homme que vous connoijfe^ tous & qu'il » me plaît de nommer Wafp ? ejl un faifeur de i$o M. F R E R O N. "feuilles & un frippon 3 &c. En un mot, »> n'eft-ce pas nous dire: Je vous ai raffem- »> ble^ dans ce lieu refpeclable pour vous déférer *> un homme de Lettres , Membre de plufleurs » Académies , honoré de la proteUion de plu- »= fieurs Rois , comblé des bontés de plufîeurs » Princes , bon Sujet , bon Ami , Ecrivain la- « borieux & utile , dont la plume fait fubfifier j> plufcurs familles. Cet homme a dit que la »= femme qui a raifon , efl une méchante » Pièce ; en conféquence je vous apprends & « vous ne pouve^ nier , que cejl un Fourbe 9 »► un Délateur , un Parjure , digne de Vexé- »> cration publique. Je me rends fon Juge ; je *> dicle fon Arrêt , & je vous ejlime ajjc^ peu *> pour croire que vous trouvère^ bon que je dif *> fdme un Citoyen , & que je retranche du » milieu de vous un de vos Compatriotes ». Si M. de Voltaire pouvoit être d'accord avec lui-même, nous lui dirions, comment pouvez-vous diffamer un homme de Let- tres d'une manière auffi odieufe , après avoir dit vous-même , « que les loix ne perme:- » toient pas qu'on reproche à un homme d'a- u voir été puni par les loix,parce qu'un repro» M. F R E R O N. 251 »î che public eft une punition , & qu'il •' n'appartient qu'au Souverain de pu- » nir » (a) ? Après avoir écrit , ce que nous » n'avons que deux jours à vivre fur 1* » terre , & que Dieu ne veut pas que (es -*> enfans confument ces deux jours à fe » tourmenter impitoyablement les uns les » autres »( b ) ? Après avoir exhorté les Gens de Lettres à fe traiter en frères , & leur avoir crié vingt fois , » ne vous per- « fécute-t-on pas affez ? Faut-il que vous >» vous perfécutiez encore vous-même les *•> uns les autres » (c) ? N'eft-ce pas être le jouet de l'imagination la plus inconfé- quente? N'eft-ce pas fe condamner foi- même , & dire avec un Ancien video me" liora , proboque , deuriora fequor. Si ce font là les droits de la Philofophie, Souffrez que j'y renonce, & pour toute ma vie. (a) Réfutation d'un Ecrit anonyme contre la Mé- moire de feu M. Jofepb Saur in , par M. de Voltaire. (b) Ibid. (a) Lettre a l'Editent des Œuvres de ], B. Rouf- Je*u. *5i M. F R E R O N. Quoi qu'il en foit, nous ne craignons pas de l'aflurer , malgré toutes les inve&ives du Philofophe de Ferney , les ennemis même de M. Fréron ne pourront lui refufer la juftice de refpetterla Religion , lesLoix & les mœurs , & les Amis ou les Admira- teurs de M. de Voltaire feront forcés de convenir qu'il a fouvent méconnu les unes & les autres; les ennemis de M. Fréron ne pourront difeon venir qu'il n'ait fait ufage de fon droit , en critiquant les productions qu'on donne au Public , & les Admirateurs de M. de Voltaire , ne feront jamais aûez aveugles pour foutenir que toutes les tien- nes foient irréprochables ; les ennemis de M. Fréron ne pourront méconnoître dans la plupart de {es critiques , le fel , l'agrément, la juftefte, la décence qui doivent cara&éri- fer le Journalifte & l'honnête Homme i les Admirateurs de M. de Voltaire feront con- traints d'avouer que fes attaques ou fes dé- fenfes n'annoncent que la fureur > le far- calme y la malignité , la calomnie ; les en- nemis de M. Fréron ont toujours eu le dépit de le voir fupérieur aux coups qu'on lui a M. F R E RO H. ïtf portés , & les ennemis de M. de Voltaire ont eu très-(buvent la confunon de le voir au-deffous de tous ceux qu'on auroit pu lui porter. 'fat CHAPITRE XII I. JE AN- JACQUES ROUSSE AU. V> e T T E querelle ne pouvoit avoir aucun fondement plus propre à faire connoître combien il eu dangereux de contredire juf- qu'aux moindres fantaifies de M. de Voltaire» C'ejl * nous d'en parler qui fortis d'ifrael , N'adorons ni B*d} ni le Dieu d'Ifmael. Nous foufcrivons, avant toutes chofes , aux juftes condamnations que M. Rouffeau s'eft attirées par fes Ouvrages ; mais quoi- qu'il ait eu les plus grands torts à cet égard , rien ne pouvoit autorifer des procédés con- traires à la juflice , à la modération , à la décence , à l'honnêteté , à l'humanité ; & on peut dire que M. de Voltaire n'a connu aucun de ces devoirs , s'il faut en juger par la manière dont il traite un homme que fes talens dévoient faire refpetter , que fes er- reurs ôc fes infortunes dévoient faire plain- dre. JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 15? Le Seigneur de Ferney avoit établi un théâtre dans Ton château. D'après cet exem- ple, le Dictionnaire Encyclopédique propo- loit aux Genevois d'en établir un dans leur ville. M. Roujjeau qui s'étoit mépris fur les intérêts de fa Patrie , quant à la Religion , mais qui pouvoit les eonnoître quant à la Politique , s'oppofa de toute fa force à cet établifTement , en effet très - funefte à une petite République, La Lettre éloquente qu'il écrivit à ce fu- jet , fit imprefîion fur fes Compatriotes. Il n'en fallut pas davantage pour échauffer la bile de M. de Voltaire , flatté de l'efpérance d'occuper de (es pièces le théâtre de Genève. Dès-lors , quoique M. Roujftau lui eût tou- jours témoigné le plus grand refpecl: & la plus grande déférence , quoique M. de Voltaire lui eut ( a ) répondu plufieurs fois (a) Voici une des Réponfes de M. de Voltaire à J. J. "Koujfeau , qui lui avoit envoyé fon Difcours fur l'I- négalité des Conditions. a J'ai reçu, Monfieur , votre" nouveau Livre contre » le Genre Humain : je vous en remercie. Vousplai- 256 / E A N - / A C Q_ U E S fur ce ton qu'il fait fi bien prendre à l'égard de ceux qui le louent , & par qui il veut fa faire louer davantage, il commença par exercer fa malignité de toutes les manières. Son inhumanité ne garda plus de bornes , quand l'Auteur d'Emile fe vit expofé aux pourfuites des Tribunaux de France & à celles de fes propres Concitoyens. Nous allons en citer quelques traits fans nous aftreindre à l'ordre des tems. M. de Foliaire commence par envenimer une expreffion que Fenthoufiafme avoit bien » rezaux hommes à qui vous dites leurs vérités, & » vous ne les corrigerez pas. On ne peut peindre avec » des couleurs plus fortes les horreurs de la fociété » humaine , dont notre ignorance & notre foibleffe » fe promettent tant de confolations. On n'a jamais » tant employé d'efprit à vouloir nous rendre bêtes. » Il prend envie de marcher à^ quatre pattes, quand » on lit votre Ouvrage. Cependant, comme il y a » plus de foixante ans que j'en ai perdu l'habitude , » je fens malheureufement qu'il m'eft impoflîble de » la reprendre : & je laiife cette allure naturelle à » ceux qui en font plus dignes que vous & moi , Sec. » Œuvres de Voltaire. ROUSSEAU. 157 pu enfanter , mais que le bon iens défavoue. M. Rouleau , dans fa Lettre à M. l'Arche- vêque de Paris , s'exprime ainfi à la fuite d'un des argumens par lefquels il pretei.d juitiher fon Emile : oui , je ne crains point de le dire , s'ilexijloit en Europe unfeul Gou- vernement vraiment éclairé ; un Gouvernement dont les vues fuffent vraiement utiles & faines , il m eut rendu des honneurs publics , il ni eût élevé des fiâmes. On voit bien qu'il mettoit à trop haut prix les vues prétendues excel- lentes qu'il croyoit avoir fuggérées au Gou* vernement dans Y Emile ; mais M. de Vol- taire n'en ei\ pas plus autorité pour cela à le ridiculifcr continuellement fui ion deiir d'obtenir des ftatues ; il l'eft encore moins A dire , avec un ton de plaifanterie que les honnêtes-gens n'ont pas apurement adopté.; pas même d'écrire contre les Philofophe3. Mais ce n'efr. rien encore. M. de Voltaire ajoute des fauffetés plus hardies & plus odieufes dans fes Notes fur la Lettre à A4. Hume. Il dit, à l'occafion du pafiage que nous avons cité : « non-feulement la Décla- » ration de Jean-Jacques Roujfeau contre le » Livre de VEfprit, ck contre fes amis, eu » entre les mains de M. de Montmolin , mais » elle ei\ imprimée dans un Ecrit de M. de » Montmolin x intitulé : Réfutation d'un Li- » belle, pag. 90. » On ne pouffa peut être Jamais plus loin l'effronterie & l'impoilure. Nous nous fommes procurés l'Ouvrage que liiij î6i JEAN-JACQUES cite ici M. de Voltaire ; il eft divifé en deux parties ; la première eft une Apologie de la conduite de Roujfeau , pendant fon féjour à Motier-Travers; & la féconde eft une Ré- futation de cette Apologie. M. de Montmolin eft. l'Auteur de cette féconde Partie où il s'efforce de juftifier les torts qu'on lui im- pute à l'égard de M. Roujfcau ; il rapporte plufieurs Pièces , & entre autres la Décla- ration dont parle M. de oltaire , laquelle eft entièrement conforme à celle que nous venons de tranferire : il n'y a pas un feul mot de différence entre l'une & l'autre. « Ce trait de Jean- Jacques ; continue M. » de Voltaire , n'eft pas feulement d'un Hy- » pocrite qui fe mocque de tout ce qu'il y a » de plus facré ; ce n'eft pas feulement le » délire d'un Extravagant qui a changé trois » fois de Secte ; c'eft une baffe ingra- » titude mêlée d'une envie fecrete contre » M. Helvetïus , l'un de fes bienfaiteurs. ». Ce trait de Jean- Jacques nejt pas feulement eTun Hypocrite , &c. Comment nommera- tson les Communions de M. de Voltaire & fes Profeftions de foi , toujours arrachées ROUSSEAU. 263 par les circonftances , & toujours fuivies de quelque nouveau Libelle, ou de quel- ques nouveaux Ecrits contre la Religion } Cefî une bajje ingratitude contre M. Helve- tlus , tun de fes bienfaiteurs. On a déjà vu qu'il n'eft aucunement queftion du Livre de YEfprit , ni de fon Auteur , dans la déclara- tion faite à M. de Montmolin ; nous ajoute- terons que M. Roujfeau déclare qu'il n'a ja- mais reçu de bienfait de M. Helveùus , &C que M. Helvet'ms en convient lui-même. « C'étoitune atrocité abominable au fieur » Jean - Jacques de r'ouvrir des playes qui » faignoient encore , & de fe rendre Tac. » eufateur d'un homme qui avoit eu pour » lui les plus grandes bontés. » Jean - Jacques en avoit donné d'avance * dans un de fes Ecrits , le démenti à fon Ca- lomniateur , en lui apprenant en même- tems comme il fout penfer , agir & écrire. Il efl vrai que M. Roujfeau avoit eu inten- tion de réfuter quelques principes du Livre de VEfprit , qui n'étoient point analogues à fes idées. A en juger par fes autres Ecrits, il l'eut fait avec tous les ménagemens que Riv 164 JEAN-JACQUES les Gens de Lettres fe doivent réciproque- ment , & que le Philofophe des Alpes n'employé à l'égard de perfonne. J'exécu- tois cette entreprife , dit M. Rouffeau , dans fa première Lettre de la Montagne , quand j'appris que L'Auteur étoit pourfuivL A l' infiant jejettai mes feuilles au feu , jugeant qu aucun devoir ne pouvoit autorif.r la bafjeffe de s'unir à la foule , pour accabler un homme d'hon- neur opprimé. Quand tout fut pacifié ^ j' eus oc- cajion de dire mon fentiment fur le même fu jet » mais je l'ai dit fans nommer le Livre ni l'Au- teur. J'ai cru devoir ajouter le refpecl , pour fon maliieur , à l'eftime que feus toujours pour fa perfonne. « Il le brouilla bientôt avec le Prédicant » & les Prêches de Moutier-Travers. » Il ne fe brouilla point avec les habitans de Mo- tiers, mais feulement avec M. de Montmolin^ & voici à quel fujet. Ce Pafleur excité par des Genevois qui avoient été excités eux- mêmes par (à) M. de Voltaire , déféra les ( a ) Dans une des Lettres de la Montagne , M. ROUSSEAU. 265 Lettres de la Montagne à la Clajfe dite Vent" rable , c'eft-à-dire au Corps des Pafteurs du Comté de Neufchâtel. Cette dénonciation parut d'autant plus finguliere à M. Roujfeau^ queM.de Montmolln avoit étéjufques-là Ton ami, qu'il l'avoit admis à la Communion peu de tems après fon arrivée dans fa Paroiiïe, & qu'il ne s'étoit point déclaré contre YE- mile , ni contre la Lettre à M. £ Archevêqut de Paris ; mais ce Miniflre vouloit faire fa Houjfeau feplaignoit amèrement de ce que fes Con- citoyens l'avoient décrété pour fon Emile , tandis qu'ils avoient laide imprimer fous leurs yeux , le Chapitre des Juifs , La Pucelle , le vSermon des Cin- quante , & plufîeurs autres productions de M. de Voltaire , beaucoup p'us emportées que la fienne. L'Auteur de ces différens Ouvrages ne lui pardonna pas ce raifonnement , & s'efforça , pour l'en punir, de le décrier dans vingt Libelles , & de le faire chaffer de fa nouvelle Patrie. Il y jéudît en le brouillant avec fon Parleur M. de Montmolin 3 qui lui rendit le féjour de Motiers fi défagréable , par fes perfécutions , que M. Rouleau Ce vit comme contraint d'accepter l'of- fre qu'on lui faifoit depuis long-tems d'une retraite en Angleterre , auffi agréable que commode. 166 JEAN-JACQUES cour aux Minières de Genève dont il crai- gnoit les reproches & les murmures au fujet même de fes liaifons avec fon nouveau Pa- roifîien , & c'eft. ce qui l'engagea à ceffer tout commerce avec lui , & à dénoncer fes Lettres au Corps des Parleurs du Comté de Neufchâtel. Cette vénérable Clajje alloit pro- noncer un jugement , lorfque M. RouJJéau pour détourner l'orage qui le menaçoit , en- voya au Corps des Palpeurs une (a) décla- ration par laquelle il s'engageoit à ne jamais publier aucun Ouvrage fur aucune matière de Religion. Le Jugement fut fufpendu pour quelque-tems , 6>C la chofe n'alla pas (a) En voici une fidèle copie. Far difêrence pour M'. le Trofejfeur de Montmolin , mon Fafleur & par ref- pecl pour la finir able clajfe , f offre , fi on l'Agrée , de m engager par un écrir figni de ma main 3 a, ne jamais publier aucun nouvel Ouvrage fur aucune matière de- Religion , même de n'en jamais traiter incidemment dans aucun nouvel Ouvrage que je pourrois publier Jurtout autre fujet , & de plus , je continuerai ù té- moigner , par mes fentimens ey par ma conduite , tout le prix que je mets au bonheur d'être uni kl'Egliff Tait à Mctiers le 10 Mars 1 7 6 j. ROUSSEAU. 167 plus loin par les ordres du Roi de Pruffe. « Les petits garçons & les petites filles lui » jetterent des pierres, dont aucune n'attei- » gnit le fieur Jean-Jacques ni la nommée h » fajjeur. » M. de Voltaire femble ajouter cette anecdote pour prouver que M. Rouf- feau n'étoit point aimé à Motiers-Travers, & qu'il étoit vraiment brouillé avec les habitans ; mais tout le monde fait que les pierres lui furent jettées par des hommes yvres dont on ne manqua pas de punir les emportemens : leurs Concitoyens (d) fa- (a) On peut en juger par l'extrait d'une Lettre d'un Citoyen de Neufchâtel , imprimée dans plufîeurs Re-' cueils. Je vais fouvent vifiter V ancienne demeure de M. Roujfeau } appellée l'Hermitage La mémoire de notre ejlimable Philofophe y eft dans la plus grande vé~ nération. Je fuis toujours dans l'enchantement lorjque je puis en parler avec les habitans de ce Canton , qui le regardaient comme leur père & l'arbitre de leurs diffé- rends. C étoit Roujfeau qui aidoit à les foulager , £?■ qui réiablijfoit la paix dans leurs familles. Il y a peut-être trop d'enthoufiafme à l'égard d'un homme dont les idées font repréhenlîbles ; mais qu'on concilie cette Lettre & tant d'autres témoignages que nous pourrions i6% JEAN-JACQUES voient rendre juftice , à certains égards , à fes mœurs , & eftimer fes talens en rejettant fes erreurs. Il n'y a en effet , que des hom- mes yvres qui puiffent jetter des pierres à un autre homme, ou lui dire des injures grofïïeres aux yeux du Public. « Il écrivit contre les Prédicans de Gené- » ve , & imprima qu'ils étoient tous des » frippons , aum* bien que ceux qui avoient «travaillé au Dictionnaire Encyclopédi- » que , auxquels il avoit de très-grandes » obligations. » Ceux qui ont lu les Lettres de la Montagne favent fj M. RouJJeau y traite fes Compa- triotes de frippons , aum" bien que les En- cyclopédies. Il peut y chercher à juftifïer rapporter , avec le récit de M. de Voltaire , de cet homme qui nous alfure avoir cherché la vérité pen" dant cinquante ans , qui prétend l'avoir trouvée , l'a- voir dite & vouloir encore la dire aux Ombres , com- me il s'en explique dans Ton Epiti-e à Boileau. Il peut bien la dire aux Ombres , car ils ne lui répliqueront pas; mais les Vivansfauront toujours qu'en penfer & que lui répondre. ROUSSEAU. 169 fon Emile juftement condamné , & plaifan- ter avec raifon les Philofophes de nos jours ; mais il abandonne les Encyclopédiftes au jugement du Public , & n'en dit mot. « Comme il en avoit davantage à M. j» Hume fon protecteur , qui le mena en » Angleterre , & qui épuifa fon crédit pour » lui faire obtenir cent guinées d'aumône » du Roi , il écrivit bien plus violemment » contre lui. » Que diroit M. de Voltaire fi on qualifîoit du nom tfaumône la penfion que le Roi de Prufîe lui fit pendant quelque-tems ? Mais il fait dégrader tout ce qui regarde les au- tres , comme il fait embellir tout ce qui lui efl propre : auiîi appelloit-il la penlion du Roi de PrufTe un dédommagement. Qu'on relife la Lettre de♦ plus tendre amie de fon Epoux ; prends » garde que Jean- Jacques ne te demande » comment une mère devient femme de fon » Epoux ; cela t'embarraiïeroit peut-être à )> expliquer. » Ami Voltaire , » Tu donnes trois leçons à Jean-Jacques: h je t'en eftime : les hommes font bien de y> s'éclairer mutuellement ; mais tu devois » y mettre plus de douceur. Le Précepteur %7i JEAN-JACQUES » n'inve&ive point fon Difcipie pour l'inf- » truire. Ecoute-moi , Ami Voluirt : celui » qui donne des leçons aime fans doute à » en recevoir. Il faut de la réciprocité dans » le commerce. » Quand on a fait YEjfaifur fHiJioire UnU » verfelle , on parle rarement de bonne foi » hiflorique ; quand on en a défavoué fuc- » cefîivement deux ou trois Editions faites » fous les yeux de l'Auteur , on ne parle ja- » mais de bonne foi de Société. » Quand on a mis en lumière (a) le Com- (a) Ce n'eft pas le feul Ouvrage où M. de V. s'efforce d'humilier nos grands Maîtres, pour fe pi xer au- delTus d'eux. On (ait qu'il publia en 1 7 5- o une efpece de Grammaire fous le titre de Co7inoiJ[ance des beau- tés & des défauts de la Poe/je & de l'Eloquence dans la Langue françoife } où il ne par oit avoir eu d'autre but que de faire entendre qu'il eft le feul grand hom- me de norre Nation. ll~~ne fe loue pas moins dans le Tirrhonifme de l'Hi/loire , où , fous un nom ùéguifé, il fe donne pour le plus grand & le plus vrai de nos Hiftoriens. Il eft vrai qu'il a defnvouc ces deux pro- ductions î mais quel eft l'Ouvrage qu'il n'a pas defa- » mmtairc ROUSSEAU. *7£ » mtntaire fur Corneille , on évite de recom- » mander la modeftie , & furtout on ne fe » donne pas pour exemple. » Quand on fe pique de fuite dans l'efprit » & d'honnêteté dans le ftyle , on ne nom- » me point Jean-Jacques le Jîeur Rouffeau , » pour l'appeller M. Rouffeau douze lignes » plus bas. Je n'aime point les difparates. » Quand on aceufe un homme de faire le » métier de Délateur , il ne faut pas en » même-tems vouloir prouver qu'il élt fou : » la première imputation le rendroit odieux ; » la féconde m'engage plus qu'aie plaindre; » cela n'elt pas adroit. » Quand un homme de Lettres qui fe dit » Philofophe , eft riche & vieux , il devroit » penfer à jouir de fa fortune & de fa répu- » tation : on peut bien être jaloux de Jean-, » Jacques comme de Corneille , maisé il vaut » mieux ne fe commettre qu'avec les morts. » Quand on aceufe un homme de n'avoir # pas l'efprit jufte , on fe garde bien d'a- voué, & quel eft le défaveu où on ne l'ait poincre. «onnu pour l'Auteur de l'Ouvrage qui en était l'objet? S » jouter qu'il n'a pas le talent de l'humilité; » ceux qui ont l'efprit jiifte , n'ont point » appelle l'humilité un talent. Quand on reproche gravement à quel- *> qu'un de détruire la Religion Chrétienne , 9> il ne faut pas faire des plaifanteries fur les >> Saints dans la même Lettre , furtout quand » les plaifanteries font triviales ; en atten- » dant l'Etre fouverain qui nous jugera dans » l'éternité , n'ennuyons pas les hommes » qui nous jugent dans le tems. Adieu , » Ami Voltaire. » M. Rouffeau avoit dit dans fon Contrat fo- clal : le C^ar Pierre n'avoit pas le vrai génie 9 celui qui crée & fait tout de rien. Quelques-unes des chofes qu'il fit étoient bien , la plupart étoient déplacées. Il a vu que fon Peuple étoit barbare , il na point vu qu'il nétoit pas mur pour la police ; il ta voulu civilifer , quand il ne falloit que l'aguerrir. Il a voulu d 'abord faire des Allemands , des Anglois , quand il falloit commencer par faire des Ruffes ; il a empêché fes Sujets de jamais devenir ce qu'ils pourroient être, en leur perfuadant qu'ils étoient ce qu'ils ne font pas. Cefi ainji qu'un Précepteur Français forme fon Eleyepour briller ROUSSEAU. 17$ un moment dans fon enfance , & puis nitre jamais rien. VEmpire de Ruffîe voudra fub- juguer l'Europe , & fera fubjugué lui - mê- me. Les Tartares fes Sujets , ouf es voifins de- viendront fes maîtres & les nôtres ; cette révo- lution me paroît infaillible. Tous les Rois de VEurope travaillent & concourent à l'accé- lérer. M. RouJJeau étoit fans doute trop féveré dans le jugement qu'il portoit du Czar Pierre I ; mais falloit-il pour cela chercher à s'égayer fur fon compte , par un jeu de mots que Trivelinauroit craint d'employer } Et dire : « ces paroles font tirées d'une » Brochure intitulée , le Contrat Social ou » Infocial du peu focial Jean-Jacques Rouf-, » feau ? » Un Seigneur Ruffe , ajoute M. de Vol- » taire , qui s'amufe quelquefois à lire des » brochures , fe fouvint en lifant celle - ci, » de quelques vers de Molière , & les cita »> fort à propos. » M. de Voltaire a toujours des Seigneurs prêts à venir à fon fecours. Quoiqu'il en foit , on peut citer encore plus à propos Sij tfÊ JEAN -JACQUES à fon égard les vers de Molière qu'il fait rap- porter par ion Rufle. Il femble à trois Gredins , dans leur petit cerveau , Que pour être imprimés & reliés en veau , Les voilà dans l'Etat d'importantes perfonnes , Qu'avec leur plume ils font le deitindes Couronnes. On fait que cette manie a toujours été la fienne ; celui qui a confacré tant de chapi- tres à éclaircir , à redrefier , à corriger , à démentir , à préfenter des vues , à propo- fer des plans ., à corriger des abus , n'a pris fans doute tant de peine , que pour figurer parmi les Légiuateurs. «Je voudrois en général, continue M. » de Voltaire , que lorfqu'on juge les Na- » tions du haut de fon grenier , ou fût plus » honnête & plus circonfpeft. » Profitez de cet avis, M. de Voltaire , & n'infultez pas du donjon de votre château, comme vous faites continuellement , les Italiens , les Es- pagnols , les Portugais , toute l'Europe , ôc fur -tout vos Compatriotes que (rt) p ' ' ~— — - (a) Je ne commis pas d'Auteur, même parmi les R 0 U S S E À V. ïyf vous outragez plus que les autres Peuples. Les avis deviennent hypocrites , ridicules & odieux , quand celui qui les donne , fait tout le contraire de ce qu'il confeille à autrui. « Les Fous de Cour étoicnt plus fenfés ^ » & n'infultoient, par leurs bouffonneries x » que les Foibles, & refpectoient les Puif- » fans ; les Fous de Village font aujourd'hui » plus hardis. » Le Philofophe de Ferney eft tantôt Fou. de Cour , & tantôt Fou de Village. Fou de Cour , il n'infulte , par fes bouffonneries, que les Foibles ; c'eft-à-dire , les Morts , les Malheureux , les Auteurs qui dédaignent de lui répondre : Fou de Village , il décrie tout , il déclame contre tout ; mais il a fa prudence de fe cacher ou de fe ménager des protections pour fe garantir des pourfui- Etrangers , qui aie dit plus de mal des François, que M. de Voltairt. Qu'on life fes derniers Mélanges > fes deux Difcours aux Velches } fes dernières. pièces de Poéiîe , & l'on conviendra de la vérité de cette re~ marque» S iij Ïj2 7 E A N - J A C Q U E S tes, ou d'employer des défaveux pour fe fouftraire à l'indignation. « On répondra que Diogene & YAredn '*> [ Pourquoi ne s'eft-il pas mis en li bonne » compagnie ? ] ont été tolérés, d'accord : » mais une Mouche ayant vu un jour une » Hirondelle qui en volant emportoit des *> toiles d'Araignées , en voulut faire autant ; 9f elle y fut prife. » M. de Voltaire, n'eft. ni l'Hirondelle, ni la Mouche ; il eft quelque- fois une Abeille, mais plus fouvent une Guêpe. On a vu comment il a traité fon ennemi Cn profe ; voyons comment il le traite en vers. Commençons par cette tirade qu'on trouve dans les Honnêtetés Littéraires , & qu'on applique à M. Rouleau. Cet Ennemi du Genre humain , Singe manqué de YAretin , Qui fe croit celui de Socrate , Ce Charlatan trompeur & vain , Changeant vingt fois fon Mitridate; Ce Baffet hargneux & mutin Mordant également la main , ROUSSEAU, £7j Ou qui le fefie ou qui le flatte , Ou qui lui préfente du pain. Que prouvent ces Injures , qu'un hon* nête Poëte rougiroit d'avoir adreffées au plus médiocre de tous nos Ecrivains } que M. de Voltaire eft plus propre à fournir ma- tière à des Epigrammes qu'à en compofer. Où il fe furpaffe , c'eft dans fon Poëme in- titulé la Guerre, de Genève. Ecoutons fa Mufe helvétique ; elle nous dira de jolies chofes* Dans un Vallon fort bien nommé {a) Travers > S'élève un Mont , vrai féjour des hyvers : Son front altier fe perd dans les nuages , Ses fondemens font au creux (£) des enfers,. Au pied du ment font des autres Sauvages t Du Dieu du jour ignorés à jamais j C'eft de RouJJeau le digne & noir palais. Là fe tapit ce fombre Energumene , (a) L'allufion n'eft-elle pas d'un grand goût > (a) Penfée recopiée d'après lui-même , qui l'avoîc prife pour la première fois dans Virgile. jEffulus imprlmis qus tantum vertîce ad aurai JEthtrcto , tantum radice in tartara tendit. GeOïg. SÏY kSo / E A N - / A C Q_U E S Cet Ennemi de la Nature humaine , Pétri d'orgueil & dévoré de fiel ; Il fuit le Monde , & craint de voir le Ciel. Et cependant fa trifte & vilaine ame , Du Dieu d'Amour areffenti la flamme. Il a trouvé pour charmer fon ennui , Une Beauté digne en effet de lui. Oétoit Caron, Amoureux de Megere. Une infernale & hideufe Sorcière , Suit en tous lieux le Magot ambulant , Comme Chouette eft jointe au Chat-Huant. I/infàme Vielle a voit pour nom Vachine; <, C'eft la Circc , fa Didon , fon Alcine, L'averfion pour la Terre & les Cieux Tient lieu d'Amour à ce Couple odieux. Si quelquefois dans leurs ardeurs fecrettes , leurs os pointus joignent leurs deux fquelettes, Dans leurs tranfpoits ils fe pâment foudain Du feul plaifir de nuire au Genre-Humain, Qu'on penfe ce qu'on voudra de ce mor- ceau du troifieme Chant ; il fufEt de le citer. Dans un autre endroit où Robert Covelle fe défoie de ia mort de fa MaîtrefTe , le Poëte met dans la bouche de Jean-Jacques Rouf- feau} cette admirable confolation. ROUSSEAU. 2g j. Uoujfeau , réplique , as-tu perdu I'cfprit ? As-tu le cœur fi lâche , fi petit ? Aurois-tu bien cette foibleiîe infâme > De t'abaiffer à pleurer une femme ? Sois Sage enfin •. le Sage eft fans pitié j Il n'eft jamais féduit par l'amitié : Tranquille & dur en fon orgueil fupréme , Vivant pour foi , fans befoin , fans defir , Semblable à Dieu , concentré dans lui-même > Dans fon mérite , il met tout fon plaifir On conviendra que la confolation eft vraiment philofophique ; mais M. de Vol- taire, ne décele-t'il pas ici imprudement le fecret des Adeptes ? Quoiqu'il en foit , on peut dire qu'il s'eft admirablement peint lui- même. La colère eft comme l'ivrefTe; l'hom- me y paroît au naturel. Le Philofophe a donc aufîi des momens où il eft homme. Tu vois Vachine , elle eut l'art de me plaire ^ J'ai autrefois fetoyé ma Sorcière j Je la verrois mourante à mes côtés , Des dons cuifans qui nous ont infeclés 9 Sur un fumier rendant fon ame au Diable , Que ma vertu paifible, inaltérable , agi / E A N - / A C Q U E S Me défendroit de m'écarrer d'un pas , Pour la fauver des portes du trépas. D'un vrai R»ujfeau tel eit le caractère , Il n'eft Ami , Parent , Epoux , ni Père , Il eft de (a) roche : & quiconque en un mot , Naquit ienfible > cil fait pour être un Sot. Nous fmifîbns ce Chapitre par laftitude & par dégoût, en demandant à M. de Vol- taire pourquoi il s'exprime ainfi dans fort Tableau Philofophique du Genre Humain : m un homme de nos jours qui déraifonne (a) Il eji de roche apparemment, parce qu'il n'a pas repondu à de tels aboyemens , & qu'il s'eft déclaré pour ne vouloir jamais y répondre. Ainfî M. de Vol" taire aura pour lui feul la gloire de vouloir & de pou- voir décocher des injures , qu'on ne pourra ni ne vou- dra repoufler, le tout par défaut de bile & d'effron- terie. Confcia mens recli fams. mendaciaridet. U aura de plus la honte plus terrible encore d'avoir oublié cette maxime fi refpeftablepour les âmes nobles , Res ejlfacra mifer , un infortuné efl: une chofe facrée. Il aura eu la cruauté d'avoir déchiré les bleflures d'ua homme fouffrant. Qu'il ofe , après cela , prononcer le mot d'Humanité Se celui de Tolérance. ROUSSEAU. 285 >> depuis douze ans avec un orgueil & une » infolence fans exemple , conclut un pa- » rallele entre Je/us - Chrijl & Socrate , par » dire que fi la mort de Socrate eft celle d'un » Sage , la mort de Jefus-Chrijl eft celle d'un » Dieu. » Eft-ce le fublime ou la vérité de cette penfée qui le choque ? Quand on ofe le condamner, le dèraifonntment , Y orgueil & Yinfolence ne fogt-ils pas le partage du Blafphêmateur qui ontrage û indignement Dieu & les hommes ? * CHAPITRE XIV. M. WARBURTON, ÉVESQUE de Glocefter* Lj A fcène que M. de Voltaire donne dans cette querelle , eft des plus plaifantes. Per- fonne n'a mieux rendu que lui le perfon- nage de Trifjotin : il a commencé d'abord par le refpecl: & les éloges ; il a fini par rem- portement & les injures. Molière avoit mis fur le théâtre un pareil cara&ere , pour tourner en ridicule les faux Savans trop épris de leurs foibles connohTances. On dira que M. de Voltaire a développé le lien, pour décrier la Philofophie. Dans fon Traité de la Tolérance , dans fes Mélanges Philofophiques , dans fa Philofophie de fHiJloire, dans fon Dictionnaire Philofo- phique, car tout chez lui eit, Philofophie ; il s'étoit appuyé de l'autorité de M. Warbur- ton, Evêque de Glocefler ; c'en1 à cet Au- teur qu'il renvoyé pour confirmer la plu- part de fes {entimens philofophiques qu'il M. WARBURTON. i$$ hazarde fur l'Hiftoire facrée. Qu'eft-il ar- rivé ? M. Warburton n'a point goûté un en- cens qui lui paroiffoit devoir lui coûter trop cher; il a mieux aimé être fenfé , que d être loué de cette manière. C'elt pourquoi, fans fe laiffer féduire par les éloges de fon Difciple , il s'eft récrié bien vite contre la liberté que le Difciple prenoit de s'appuyer fur fon témoignage en défigurant ks prin- cipes. L'Evêque de Gloceîter avoit publié un Ouvrage intitulé : la divine Légation de. Moyfe , dont M. de Voltaire faifoit , pour ainfi dire , fon cheval de bataille ; il ren- voyoit fans cette à la divine Légation pour autorifer ce qu'il avançoit lui-même contre toute efpece de Légation. L'Auteur Anglois , indigné qu'on le mit ainfi à contribution, pour des fentimens qu'il n'avoit jamais eu , fe crut obligé d'an- noncer à la fin du fécond volume de fon Ouvrage, dans une nouvelle Edition qu'il en donna, que l'Hiflorien philosophique ne l'avoit point entendu , qu'il l'avoit fou- yent faufiçment interprêté , Se quelquefois 7.S6 M. WARBURTON; infidèlement cité. Il le réfuta même en ce qu'il l'accufoit de favorifer le Matérialifme , ce qui étoit bien éloigné de fa façon de p enfer. Le coup étoit mortifiant pour un homme exercé depuis longtems à donner le fens qu'il lui plaît aux Paflages des Auteurs les plus refpettables. Il avoit eu jufqu'alors la prudence de ne s'attacher, en fait d'Ouvrages de Doctrine , qu'aux Auteurs morts ; mais il s'apperçut bientôt que celui-ci étoit vivant. M. Warburton ne le critiqua pas feulement en Dofteur, mais en Homme de Lettres. En falloit - il davantage pour mettre M. de V. hors de lui-même,& faire couler de fa plume un torrent de fiel & de bithume ? Ce ne fut donc plus Ufavant Evêque Warburton qui donne beaucoup de force à ce que je viens de dire (a) ; on oublia donc qu'on avoit écrit pour prouver que tout étoit temporel chez les Juifs , & ceji la preuve que le j avant Evê- que Warburton apporte (F) ; on fe garda bien (a) Thilofopbie de l'Hiftoire 3 Chap. 3 7. t\\ Traité de la Tolérance , page 1 iy. EVESQUE DE GLOCESTER. 187 de répéter , que ri as-tu lu h profond Ouvrage de CEvêque Warburton ? // fauroit (a) mon' trè Enfin , ce ne fut plus le /avant Warburton par-ci, le /avant Warburton par- là ; il devint un homme dévoué à toutes les impertinences d'un Neveu qui , par fon ex- travagance , fait plus de tort à fon Oncle , qu'aux Ennemis de fon Oncle. Ecoutons parler ce jeune homme de fi grande efpé- rance & d'une plus grande honnêteté. « Warburton ne connoît pas plus les vrai- » femblances que les bienféances (£) ». Le prétendu Neveu le connoît encore moins ; mais c'eft la faute de fon Oncle qui n'a pût lui fournir cette partie effentielle d'une bonne éducation. « Les Anglois font frères des François. » Cette conlanguinité empêche-t-elle que » Warburton ne nous haïffe ? Il haït jufqu'à ( a ) Seconde Lettre d'un Quaker à l'Ami Jean- George , Nouv. Mél. Part. 3 . (b) Défenfe de mon Oncle. M. de Voltaire répond dans cette Défenfe aux critiques qu'on a faites delà Vbilofop, de l'tiif. qu'il appelle l'Ouvrage de Ion Oncle. 188 M, WARBURTOU; » (es Compatriotes qui le lui rendent » bien (#)• » Votre Oncle qui a tant dit du mal des fiens , ne doit-il pas s'attendre à un pareil retour ? « 11 ne fait pas abfolument ce qu'il dit. » C'elt , félon vous 3 le iort de tous ceux qui vous réfutent. <» Quel efl le but de cet homme auda- » cieux ? Je n'en fais rien. Il flatte le Gou- » vernement ; s'il obtient un Evêché , il fera » Chrétien ; s'il ne l'obtient, j'ignore ce » qu'il fera (/>). » Il eft encore plus difficile de favoir qu'eit. votre Oncle & ce qu'il fera. Nous fouhai- tons que la prédiction contenue dans l'Epi- gramme fuivante , fe trouve vraie. Que penfez-vous de l'Auteur à'Uranie} Vous l'avez vu Poète , Hittorien , Ctitique amer , hardi Pirrhonien , Sur tous fes Sujets exerçant (on génie i Vous le voyez Anti-Caitéfien , (c) Ibid. chap. 1 3 . (a) Ibid. chap. 14. Anaî EVESQUE DE GLOCESTER. 189 Ami du vuide , Anglois à toute outrance : Eft-ce tout ? Non , grâce à fon inconfhnce , Je le prédis , vous le verrez Chrétien. « Il a déjà fait deux volumes fur la Léga- tion de Moyfc , dans lelquels il ne dit pas » un mot de fon fujet. Cela reiTemble au » Chapitre des Bottes , où Montagne parle » de tout, excepté des Bottes ; c'eft un ca- » hos de citations , dont on ne peut tirer au- » cune lumière. » Votre Oncle s'en étoit cependant bien fervi pour fa Philofophie de CHijloire; ce qu'il y dit des Myfteres de Cérès eft prefque tout copié de la divine Lé- gation. « Il a fenti le danger de fon audace , & il » a voulu les envelopper des obfcurités de » fon ftyle. Il fe montre plus à découvert » dans le troifieme volume. » Vous oubliez que c'eft dans le fécond qu'il réfute votre Oncle : vous feriez bien aveugle , incom- parable Neveu , fi vous trouviez de l'obf- curité dans ce qu'il dit contre ce cher Oncle. « C'eft là qu'il entaffe tous les paftages » favorables à fon impiété Il a élevé nl'étendart du Fanatifme d'une main , T 190 M. JFJRBURTON, » tandis que de l'autre il déployoit celui de » l'irréligion. » Votre Oncle a pu voir 1 e- tendart du Fanatifme , car il ne voit partout que cela : on le défie d'avoir vu celui de Fimpiété , car il ne s'y connoit pas. « Warburton jouit d'un bon Evêché : il »infulte les Philofophes ; . . . . Il cherche à »perfécuter, & s'ilpouvoit il reffembleroit i> au Peachum in the beggars opéra , qui fe » donne le plaifir de faire pendre (es Com- » plices. La plupart des Hypocrites ont le » regard doux du chat , & cachent leurs » griffes : celui • ci découvre' les Tiennes en » levant une tête hardie ; il a été ouverte- » ment Délateur , & il voudroit être Perfé- » cuteur. » 11 infulte les Philofophes. Il ne fait que s'en rire. Ils fe riroient û bien des autres , s'ils avoient eux-mêmes un bon Evêché. Il cherche à perjécuter. Un bon Evêque éclaire & ne perfécute pas, quand c'eft par foi- blefïe ou par ignorance qu'on pèche contre la vérité ; mais quand on attaque la vérité avec infolence ou fans difcernement , un bon Evêque eft en droit de dire qu'on ren- ferme ce fou , île peur que fa folie ne de- EVESQVE DE GLOCESTER, *ot vienne épidemique dans le troupeau. Les Hypocrites ont le regard doux du chat, &C» Les Hypocrites les plus dangereux font ceux qui difent tout & le défavouent enfuite, afin de pouvoir le redire encore avec impunité, « Les Philofophes d'Angleterre lui reprO' « chent l'excès de fa mauvaife foi & celui •> de l'orgueil ; l'Eglife Anglicane le regarde » comme un homme dangereux; les Gens »■ de Lettres comme un Ecrivain fans goût « & fans méthode , qui ne (ait qu'entafTer « citations iur citations ; les Politiques com- » me un Brouillon qui feroit revivre , s'il » pouvoit , la Chambre étoilée. » Votre Oncle vous a donc fait part de toutes les confidences de la Nation Angloife ? Apprenez cependant , fage Neveu , que les Philofophes d'' Angleterre & de quelque, pays que ce foit , ne iont en droit de repro- cher à perfonne ni C excès d? orgueil , ni celui de la mauvaife foi. Pour ce qui regarde les au* très articles , apprenez encore que votre Oncle vous a conté le rêve qu'il avoit fait l'a nuit d'avant le jour que vous compofâtes fon éloquente Apologie. « Mon Oncle n'a point dit d'injures aux Tij api M. WÀRBURTON, » favans. « C'eft donc vous , cher Neveu, qui avez fait la plus grande partie de fes Ouvrages ? Quand je vous ai dit que votre Oncle étoit fujet à rêver, j'avois oublié d'ajouter que vous y étiez également fujet vous-même. ce II n'a jamais cherché à perfécuter per- *> fonne ; au contraire , il a écrit contre l'in- 3= tolérance le Livre le plus honnête, le plus »> circonfpeâ: , le plus chrétien , le plus rem- 3> pli de piété qu'on ait fait depuis Thomas s> Akempis. » Oh ! pour le coup , petit frip- pon de Neveu, voilà le plus plaifant de vos rêves. ce Mon Oncle , quoique un peu enclin à « la raillerie, étoit pétri de douceur & d'in- « diligence ; il fit plufieurs pièces de Théâ- »» tre dans fa jeuneiTe , tandis que l'Evêque » Warbunon ne pouvoit que commenter des m comédies. » Votre Oncle n'auroit dû en commenter ni en faire dans fa vieiilefTe. ce Mon Oncle , quand on fiffloit fes pie- 35 ces , fifHoit comme les autres. » Mais fur un autre ton ; les uns fiffioient en éclatant Shakespear avec des notes , l'Abbé Ba^in » [ c'efl TOncle prétendu ] a fait imprimer » Pierre Corneille aufTi avec des notes. » On connoit les notes de l'Abbé Ba^in : il y a cette différence entre les tiennes & celles de M. Warburton, que celui-ci les fit pour ho- norer le premier Poète tragique de fa Na- tion , & FAbbé Baçin pour déprimer le pre- mier de la fienne. « Si Warburton gouverne une Eglife, l'Abbé » Baçin en a fait bâtir une. » C'efr. bien peu pour avoir voulu en renverfertant d'autres. ce J'ai oublié , en parlant de ce cher War- « burton , de remarquer combien cet Evê- » que feroit pernicieux à la Religion Chré- « tienne & à toute Religion , fi mon Oncle »> nes'étoit pas oppofé vigoureufement à fa » hardiefle (#). » Vous vantez trop votre Oncle. Vous voudriez apparemment qu'on le plaçât parmi les Pères de l'Eglife ; mais j'ai bien peur qu'il ne foit véritablement le père (a) Ibtd. Chap.. i 6. Tiij *94 M. WARBURTO N, que de celle qu'il dit avoir bâtie , & qu'il n'a pourtant fait que réparer & embellir. Nous finirons par le partage fuivant, tiré d'une efpece de Lettre (a) que M. de Voltaire adreffe à M. Warburton , fous le titre d' înjlruciion. ^ Tu exerces ton infolence & tes fureurs * fur les Etrangers comme fur tes Compa- « tviotes. Tu voulois que ton nom fût par- » tout en horreur ; tu as réufîi. Après avoir « commenté Shakespear, tu as commenté « Moyfe. Tu as écrit une rapfodie en quatre « gros volumes Tu feins enfuite de s' foutenir une Religion que tu as violem- » ment combattue. Tu crois expier ton fean- »» dale en attaquant les Sages. Tu penies te « laver en les couvrant de ton ordure. Tu j> crois écrafer d'une main la Religion Chré- À tienne & tous les Littérateurs de l'autre ; =» tel eilton caractère. Ce mélange d'orgueil, v d'envie Se de témérité n'eït. pas ordinaire. (*j Cette Pièce fe trouve dens le dernier volume des Nouveaux Mélanges phitcfophnjues. Ou la inférée dans ÏF.vavpie du Jour. EVESQUE DE GLOCESTER. 19^ »' Il t'a effrayé toi-même ; tu t'es enveloppé »> dans les nuages de l'antiquité & dans »* l'obfcurité de ton ftyle : tu as couvert d'un »> mafque ton affreux vifage Tu hais , *> tu calomnies ; on te détefle dans ton pays, » & tu déteftes Tes mains déboutent » de fiel & d'encre On me dira qu'il » y a beaucoup d'honnêtes-gens qui fans te *» montrer de colereme veulent pas dîner avec » toi , par la feule raifon que ton Pédantifme » les ennuie , & que ton infolence les ré- « volte ; mais fois fur qu'ils te haïffent , toi « & tous les Barbares qui te reffemblent. » Nous aurions pu entremêler de réflexions cette tirade vraiment phiîofophique ; mais ce feroit une efpece de répétition , & nous n'avons pas le talent de nous répéter , com- me l'a M. de Voltaire, Tiv CHAPITRE XV. M. L' A B B É C O G E R. 1V1 de Voltaire a raifon de dire que ce Fa- * mour-propre eu un ballon gonflé de vent « dont il fort des tempêtes quand on lui fait »? une piquure ; » la plus mince critique fuffit pour le mettre en fureur. Quand il n'a pas fes propres querelles à venger , il fe charge de celles des autres. Comme un Don Qui- chotte en Littérature , ou comme cet homme dont parle Horace ; aliéna negotia euro ex- cujfus pwpiiis , il eft toujours prêt à rompre une îance. Mais femblable à ces vieux Che- valiers ufés par la fatigue , s'il a encore la manie des combats , il n'en a plus ni la force ni les grâces. M. l'Abbé Coger, ProfefTeur d'Eloquenct au Coliege Mazarin , crut devoir faire la cri- tique d'un Ouvrage annoncé d'avance , comme devant éclipfer le Télémaque. Cet Ouvrage , s'en feroit-on douté , étoit Béli- faire. M. Cogcr fît fentir les défauts de ce Conte , avec autant de clarté & de goût , M. V ABBÈ CO G E R. 297 que de discernement & de vérité. Sans en- trer dans les difcufîions théologiques , il fe borna à démontrer que quand on veut faire des Romans , il faut en favoir les règles, être maître de fon fujet , le revêtir d'expreflions convenables , obferver les vraisemblances Soutenir les caractères , éviter les hors d'œu- vres , & ne pas avoir la mal-adrefTe d'intro- duire un vieux Militaire babillard, à qui il ne refte plus qu'un langage maniéré & philo- fophique ; fruit fans doute du bel ufage & des fines fociétés de fon tems. Les Gensfenfés rendirent juitice à fes in- tentions , à la juftefTe de fa critique & à l'honnêteté dont elle étoit afTaifonnée. M de Voltaire, n'en jugea pas de même, fa de- vife efl depuis long-tems celle-ci : Et la Profe & les Vers , tout nous fera fournis , Nul n'aura de l'efprit hors nous & nos amis. C'efl pourquoi voilà aufîi-tôt le Priam du Parnaffe qui s'échauffe en fon harnois ; il s'efforce de venger fon Poliùs vigoureufe- ment pourfuivi, prend fa lance , & a le courage de portera PAgrefTeur ce coup dont on peut dire ? 198 M. L' A B B É Sic fatus fenior , telumque imbelle fine itfu Conjeciu « (a) Il y avoit alors quelques petits .... w Envieux , pédans , ignorans , & qui fai- » foientdes brochures pour gagner du pain, *> Un de ces animaux nommé Cogeos ou » Coger, eut l'imprudence d'écrire contre Bé- » lifaire. » Pourquoi n'eût-il pas ofé le faire ? Dequoi pouvoit-il être Envieux ? En quoi a-t'il été Pédant ? Sur quoi le trouvez-vous Ignorant ? A quoi tend ce reproche ? Ne fera-ce donc jamais que pour gagner du pain , que les Auteurs fenfés & religieux feront des Ouvrages contre les Philofophes ; & ne fera-ce que pour recueillir de la gloire que les Philofophes écriront contre les Gens fenfés & religieux ? Laquelle de ces deux ef- peces & animaux efl la plus raifonnable ? «c (£) Le même Coger attaqua non moins v cruellement un pauvre Jardinier, &L l'ac- •> cufa d'avoir écrit ces propres mots : Notre (a) Défenfe de mon Oncle. Cbap. z r. \b) Ibid. Chapitre dernier } intitulé : Trofcriftum. C 0 G E R. 299 »> Religion , avec toute fa révélation , nefl & jî ne peut être que la Religion naturelle perfec- « donnée. Voyez , mon cher Lefteur , la » malignité & la calomnie. » M. l'Abbé Coger n attaque d'aucune manière le Jardinier , & ne l'accufe nullement d'avoir écrit ces pro- pres mots. Il ne fait que les rapporter avec un grand nombre d'autres partages, pour prouver que le quinzième Chapitre de Bé- lifaire n'eft qu'une répétition des idées ex- pofées dans le Poème fur la Loi naturelle , & dans la Profefjïon de foi du Vicaire Savoyard. Au refte , on ne fera pas long-tems à fa- voir quel eft ce Jardinier. Le voilà qui va fe peindre lui-même. « Ce bon Jardinier étoit un des meilleurs « Chrétiens du Canton , qui nourrhToit les »> Pauvres des légumes qu'il avoit femées, » & qui pendant l'hyver s'amufoit à écrire >= pour édifier fon prochain qu'il aimoit. -> Si ce Jardinier n'avoit jamais femé que des légumes , s'il fe fût borné à donner aux pauvres gens cette nourriture , on lui laiffe- roit volontiers le titre de bon Jardinier: mais ce Jardinier a femé tant d'ivraie parmi le bon grain , & nourri de tant de chimères les pau- 3©o M. V A B S É vres Efprits , qu'on lui confeille de renoncer au métier. Et qui pendant thyvtr s'amufoit à écrire pour édifier fon prochain qu'il aimcit.W a railon de dire que c'eft pendant rhyver qu'il écrit; on fent bien que le vent de bife {buffle de- puis quelque-tems fur fa plume. Mais s'il veut édifier fon prochain qu'il aime , il faut qu'il s'y prenne d'une autre manière -, qu'il écrive pendant l'Eté; qu'il choifilTe des jours qui ne foient pas nébuleux j qu'il profite d'un tems calme & ferein ; alors il difeer- nera la vérité , il la dira comme il convient , & le prochain l'aimera à fon tour ; ou pour mieux faire encore, qu'il n'écrive pas du tout. « Il n'y a pas un feul mot dans le paffage » du Jardinier , qui ait le moindre rapport 3= à cette imputation. » Le pauvre Jardinier radote. Il feroit beaucoup mieux de planter des choux que d'avancer de pareils menfon- ges qu'il dément lui-même , comme on va le voir , dans le paiTage qu'il cite pour fa défenfe. « Ses Œuvres , dit-il , ont été recueillies , *> & dans la dernière Edition de 1764, pag. C 0 G E R. 301 « 152 , ainfi que dans toutes les autres Edi- » tions , on trouve le pafîage que Coger a » fi lâchement falfifîé. Le voici : « Celui qui penfe que Dieu a daigné « mettre un rapport entre lui & les hommes, » qu'il a fait libres , capables du bien & du »» mal , ck qu'il leur a donné à tous ce bon » fens qui eft l'inftinc"t de l'homme , & fur s> lequel eft fondée la loi naturelle , celui-là * fans doute a une Religion & une Religion 3= beaucoup meilleure que toutes les Sectes » qui font hors de notre Eglife : car toutes » ces Sectes font fauffes , & la Loi na- » turelle eft vraie. Notre Religion révélée nejl s» même & ne pouvoit êtn que cette Loi natu- » relie perfectionnée (a). » Hé ! de quoi va fe mêler le Jardinier ! Ne voit-il pas que fon Jardin fe defféche & que fes légumes périffent pendant qu'il veut faire {a) Qui ne voit que le paflage renferme le même fens dans les deux citations , & qu'il eft énoncé de même à un mot près ? D'ailleurs le Jardinier a toujours eu le talent de dire tout ce qu'il a voulu dans une Edi- tion ^ Se de Ce dédire enfuite dans l'autre. 30a M. V A S B Ê la fon&ion de fon Curé. Les pauvres qu'il nourrit n'en exigent pas tant de lui : ils pourroient bien dire à fon lujet, à-peu-près comme Chryfalde. , en parlant de Martine. Il vaut bien mieux pour nous qu'il cultive Tes herbes , Que d'accommoder mol les noms avec les verbes ; De redire cent fois de bas & méchans mots ; D'ir.fulter les Auteurs qu'il traite tous de fots , S:c. Ce morceau, continue le Jardinier , en parlant du paffage qu'il vient de citer , « ce » morceau avoit été honoré de l'approba- »:> tion du Patriarche de Conftantinople [ on 33 peut le croire ] & de plufieurs Evêques ; »> [ c'eft ce que nous ne croyons pas J il n'y * a rien de plus chrétien , de plus catholi- *> que & de plus fage. » Et de moins jardi- dinier, falloit-il ajouter. «Comment donc ce Coger ofa-t'il mêler 33 fon venin aux eaux pures de ce Jardinier ? » Ce fut dans le tems que ce Jardinier s'occu- poit à écrire au lieu de veiller fur ces ca- naux. Il en arrivera toujours autant à ceux qui feront une autre befogne que la leur. « Pourquoi voulut-il perdre ce bon hom- C 0 G E R. 30J »> me & faire condamner Belifaire? ». Il ne voulut pas le premier , & abandonna le fécond au jugement du Public. Les gens religieux ne cherchent qu'à prévenir le mal, & ne veulent en faire à perfonne. « N'eft-ce pas affez d'être dans la dernière » claffe des derniers Ecrivains ? » Les der- niers Ecrivains font ceux qui attaquent la Religion & les Mœurs ; ceux qui les défen- dent ont la gloire des bons fentimens , s'ils n'ont pas celle des grands talens qu'un homme fage dédaignera toujours à ce prix. « Faut-il encore être fauffaire ? » Ce n'eft point l'être que de rapporter une penfée d'un Auteur, telle que ce même Auteur l'énonce , à un mot près qui ne change rien au fens. Qui fait même fi M. Coger ne l'a point copiée fidèlement fur l'Edition dont il s'eft fervi ? ce Ne favois-tu pas , ô Coger , quels châti- »» mens étoieni ordonnés pour les crimes de » faux ? » Quiconque en eft incapable n'a pas befoin de le favoir. « Tes pareils font d'ordinaire aufîi mal » inflruits des loix que des principes de » l'honneur. C'en: l'être foi-même que d'où- 304 M. V A B B È trager ainfi un homme qui n'a fait que dé- fendre le Chriftianifme & la Littérature , dans un Livre où il n'y a pas la plus petite perfonnalité. « Que ne lifois-tu les Inflituts de Julli- sî nien, au titre de Publias judiciis, & la loi »> Cornelia ? » Que ne liiiez-vous votre ca- téchifme , ô favant Jardinier ! vous n'au- riez pas avancé tant de principes contraires à la Religion. Que ne lifiez-vous les Traités de Séneque ? au titre de Ira , vous auriez appris à réprimer les faillies de votre bile ; au titre de Clementiâ , vous auriez appris à pardonner , & même à remercier ceux qui ont relevé vos erreurs ; au titre de Tran- quiUitate animi, vous auriez appris à jouir tranquillement des jours qui vous reftent à paffer fur la terre ; au titre de Beneficus , vous auriez appris à faire du bien à vos VafTaux , fans vous en vanter ; au titre de Providentid , vous auriez appris à remer- cier la Providence de vous avoir comblé de préfens , & à lui demander pardon d'en avoir fait û rarement un bon ufage ; au titre de Contemptu divitiarum , vous auriez ap- pris Car ce Séneque , Monfieur , eft un C 0 G £ R. 305 un excellent ho Time , comme dit Heclor dans le Joueur. « Ami Coger , la fabrication efî comme .»» la Poligamie ; c'efï un cas pendable , un » cas pendable. » Ami Voltaire, la Calomnie eft un cas odieux , un cas odieux. «Ecoute, miférable , vois combien je » fuis bon , je te pardonne. » Le bon cœur ! Jufqu'à je te pardonne , il dit tout durement. La preuve qu'il a bien pardonné , c'eit, ce qu'il ajoute dans un autre Ouvrage publié depuis : « ô Mufes ! impofez filence au dé- » teftable Coger , Profeireur de bavarderie » au Collège Mazarin , qui n'a pas été con- « tent des Difcours moraux de Bélifaire &c »> de l'Empereur Juftinien , & qui a écrit » de vilains Libelles diffammatoires contre =» ces deux grands hommes, (rf). » O Mufes ! impojeifdcnce, &c. M. Coger n'a jamais fait de vers (£) , & il y a long- (a) Vrincejfe de Babylone. (b) Il en a faitde Latins , qui font eftimés, mai, M. de Voltaire n'eftpas fenfé parler de ceux-là. V 3o6 M. VABBÉ C O G E R. tems que les Mufes & l'honnêteté difent à M. de Voltaire de n'en plus faire. Profejfeur de Bavarderie, &c. Ne diroit- on pas que M. de Voltaire a étudié dans cette école, & que l'Ecolier y a furpaffc le Maître ? Qui na pas été content des Difcours , &C. Il a cela de commun avec bien d'autres Lec- teurs. Ce n'eft, pas le nom des perfonnages qui en impofe , c'eft la manière dont on les fait parler. Et qui a écrit des Libelles diffamatoires contre ces deux grands hommes. Si V Examen de Bélifaire publié par M. l'Abbé Coger eft un Libelle , comment nommera-t'on les Ecrits de M. de Voltaire contre M. l'Abbé Coger } CHAPITRE XVI. Af. L A R C H E R. iVl. de Voltaire qui a parlé fur tout, au- roit du favoir qu'il faut être foi-même ins- truit de tout avant d'entreprendre d'en inf- îruire les autres. Sumite materiam vejlris qui Scribitis œquam viribus. S'il eût été bien con- vaincu de cette maxime , il n'auroit pas donné fà Philofophie de l'Hi/loire, où il eft Philofophe , à fon ordinaire , aux dépens de la raifon & de la vérité. Les erreurs qui fourmillent dans cet Ouvrage, portèrent M. Larchcr à en publier une Critique fous ie titre de Supplément à la Philofophie de VHiJloire (a) , où il démontre que l'Hifto- rien philofophe , ou le Philofophe hiftorien n'a préfenté au Public qu'un tifTu de men- («) Cet Ouvrage dont M. Larcher donna une fé- conde Edition en 1769 , forme un vol. in-%°. de 4x4 pages, & fe trouve çheiHérifant fils, Libraire, ri» S. Jacques. Vij 3oS M. L A R C H E R. fonges grofîiers , de contradictions choquan- tes, de larcins mal-adroits & de ridicules inepties. Une telle entreprife devoit lui atrirer né- cefîairement les anathêmes de M. de Voltaire; aulîi ne les lui a-t'il pas ménagés dans faRé- ponfe intitulée, Définfe de mon Oncle. Il faut que ce Neveu refpecte bien peu le Pu- blic pour employer des termes aulli infâmes , que ceux dont il fe fert pour défendre un Oncle qui apparamment ne connohToit pas plus lesbienféances que lui. Il feroit à fou- haiter que de telles familles fuffent placées où elles doivent être ; on n'aura pas de peine à deviner le logement qu'elles méri- tent. Ce n'eft qu'à regret que nous allons met- tre fous les yeux du Lecteur ces lambeaux de corruption. Pourquoi M. de Voltaire nous y force-t'il ? Notre but a toujours été de faire connoître que cet homme qui pré- tend inftruire les fiécles, eft très - propre à faire rougir le nôtre par l'excès de lés em- portemens. « Remarquez , s'il vous plaît , mon cher M. L A R C H E R. 309 » Le£teur , la malice du Paillard (4) qui ou- » trage fi clandeftinement la mémoire de » mon Oncle ( b ) Notre infâme dé- « bauché cherche un fubterfuge (c) .... » Enfuite s'adreffant à M. Larcher lui-même: «<■ il pourra bien t'arriver, lui dit-il , pareille '-■> avanture, qu'à feu M. Defchaufour ; l'Abbé » Desfontaints l'efquiva (d).. « C'eft une chofe remarquable dansIHif- »> toire de l'Ëfprit humain , que tant d'E- « crivains folliculaires foient des Sodomi- >~ tes. J'en ai cherché fouvent la raifon ; il *> m'a paru que les Folliculaires font pour * la plupart des craffeux chafTés des colleges> « qui n'ont pu parvenir a être reçus dans la « compagnie des dames (») Nous renvoyons an Chap. de M. h Franc dePom- fignan 3 où l'en verra de quelle manière cet Oncle in- comparable Ce tira d'affaires , & les belles chofes qu'il répondit avant de produire les autres belles choies que nous ofïWns ici au Leftenr. {b) Défenfc de mon Oncle , Chap. j . (c) Ibid } Chap. 3. (d) Chap. 5-, y iîj 320 M. t A R C H E R. " Il ne manque plus au barbare ennemi »» de mon Oncle , que le péché de beftialité f .*> il en eu enfin convaincu (a\. Et dans un autre Ouvrage, il dit, en s'adrefîant aux Mufes , *> (£) mettez un bail- »> Ion au pédant Larchtr ^ qui fans lavoir un »> mot de l'ancien Babylonien ..... a l'im- « pudence de foutenir , ôce. ..... ce liber- •> tin de Collège, votre ennemi &c celui de » la pudeur , accufe les belles Egyptiennes m de Mendès , de n'avoir aimé que des •s boucs , fe propofant en fecret par cet »> exemple , de faire un tour en Egypte , » pour avoir enfin de bonnes avantures « Dansl'efpérancede s'introduire auprès de « quelque vieille , il infinue que notre in- « comparable Ninon , à l'âge de 80 ans « Mufes , filles du Ciel , votre ennemi Lar- •> cher fait plus. Il fe répand en éloquence »' fur la pédéraftie ; il ofe dire que tous les » Bambins de Babylone font fujets à cette » infamie. Il croit fe fauver en augmentant « le nombre des coupables , &c. » m . 1 . 1 ,. 1 1 ■ , 11 ni 1 (a) Chap. 7. (b ) Princejfe de BAbylone, M. L A R C H E R. 311 Qu'on n'attende point des réflexions fur ces traits d'abomination & de délire. 11 ne nous en vient qu'une , c'eft qu'on fe prive de tout droit à la gloire pour les belles cho- fes qu'on a pu dire , quand on s'avilit jus- qu'au point d'en produire d'aufli dégoû- tantes. v yîy CHAPITRE XVII. M. G RA S S ET DE G EN EVE. T? ^ Jtl n voici un auquel M. de V. n'a rien dit, à la vérité, mais contre lequel il a voulu beau- coup faire. Le récit de cette querelle fera connoître l'humanité de l'Apôtre de la To- lérance , & le zèle avec lequel il s'attache à conformer fes actions aux beaux fentimens & aux fublimes' maximes qu'il débite avec tant d'emphafe. Voici le fait. On- publia à Genève, en 1758 , une Lettre de M. de Voltaire , adreffée à M. 77- riot, dans laquelle Calvin & fes Seclateurs étoient fort mal traités. Les Genevois en furent û mécontens , qu'ils compoferent à ce fu jet plufieurs Ecrits 011 M. de Voltaire ctoit violemment attaqué. On ne fe con- tenta pas de répondre à fa Lettre à M. 77- riot j on l'attaqua encore fur fa Dèfenfe de Milord Bolingbroke , & fur quelques autres Ouvrages qu'il venoit de publier. Le iieur François GraJJet raifembla , dit-on , ces dif- férentes pièces, y ajouta un Mémoire contre M. GRASSET DE GENEVE. 313 M. Saurln , de l'Académie des Sciences , & fit imprimer le tout fous le titre de Guerre de M. de Voltaire. A peine celui-ci en fut-il inftruit , que , pour fe juftifier auprès des Genevois, il compofa un Mémoire dans lequel il défavouoit la plus grande partie de la Lettre adrefîee à M. Tiriot , Se la Dé- fenfe de Milord Bolingbroke , qu'il regardoit comme un Ecrit formel contre la Religion , qu'on ne pouvoit , difoit-il , publier ni at- tribuer à quelqu'un fans crime ; il le termi- noit par une fortie violente contre le nom- mé Grajfa, qu'il regardoit comme l'Edi- teur de toutes ces différentes critiques où il étoit fi peu ménagé. Il déchargea toute fa colère fur ce Genevois ; il écrivit contre lui à tous ceux qui pouvoient l'obliger ; & ayant appris que le célèbre M. de Haller le protégeoit , il ne craignit point de lui adreffer la Lettre fuivante. **&^ 3fi4 M. GRASSET DE GENEFE. Lettre de M. de ^OLTAIRE à M. de H aller. «Voici, Moniteur , un petit certifî- » cat ( bon ordre. Il eft digne d'un homme de » votre probité & de vos grands talens , de » refufer à un Scélérat une protection qui « honororeroit les gens de bien. J'ofe comp- « ter fur vos bons offices , ainfi que fur »> votre équité. Pardonnez à ce chifon de pa- *•> pier ; il n'efl pas conforme aux ufages aî- »» lemands; mais il l'eft à la franchife d'un »' François qui vous révère plus qu'aucun *> Allemand. 9= Un nommé Lerveche ou Pcrvcchc , ci-de- 95 vaut Précepteur de M. Confiant , eft Au- 95 teur d'un Libelle fur feu M. Saurin. Il m'a 99, écrit deux ou trois Lettres anonymes fous « votre nom,. Tous ces gens-là font fi mi- » férables y qu'ils font bien indignes qu'un 15 homme de votre mérite foit follicité en 5? leur faveur. « Je faifis cette occafîon de vous afïurer *> de Peftime & du refpeft avec lequel je » ferai toute ma vie , &c. » 316 M. GRASSET DE GENEVE. Voici la Réponfe que lui fît M. de Hallerl On jugera par elle û les Philoiophes décla- mateurs font toujours les vrais Philoiophes. Lettre de M. de H ALLER à M. de VOL TAIRE, «J'ai été véritablement affligé de la » Lettre dont vous m'avez honoré. Quoi ! » j'admirerai un homme riche 7 indepen- « dant , maître du choix des meilleures So- j> ciétés , également applaudi par les Rois :» & par le Public , allure de l'immortalité « de ion nom } & je verrai cet homme per- » dre le repos , pour prouver qu'un Tel a » fait des vols , & qu'un Tel autre n'eit pas » convaincu d'en avoir fait ! » Il faut bien que la Providence veuille » tenir la balance égale pour tous les hu- » mains : elle vous a comblé de biens ; elle » vous a accablé de gloire , il vous faïloit » des malheurs : elle a trouvé l'équilibre en » vous rendant fenfible. » Les perfonnes dont vous vous plaignez 9 • » perdroient bien en perdant la proteclion » d'un homme caché dans un coin du » Monde 3 & charmé d'etre fans influences M. GRASSET DE GENEVE, 317 m & fans liaifons. Les loix ont feules ici le » droit de protéger le Citoyen & le Sujet. » M. Graffet eft chargé des affaires de mon » Libraire. J'ai vu M. Léverche- la- Roche » chez un Exilé , M. May , que j'ai vifité >* quelquefois depuis fa difgrace , & qui » paffoit fes dernières heures avec ce Mi- » mitre. » Si l'un ou l'autre a mis mon nom fur « des Lettres anonymes ; s'il a laiffé croire » que nos relations font plus intimes , il » aura vis-à-vis de moi des torts que vous >» fentez avec trop d'amitié. » Si les fouhaits avoient du pouvoir, j'en. » ajouterois un aux bienfaits du defîin. Je » vous donnerois de la tranquillité , qui » fuit devant le génie qui ne la vaut pas par » rapport à la Société , mais qui vaut bien » davantage par rapport à vous-même : dès- » lors l'homme le plus célèbre de l'Europe »> feroit auffi. le plus heureux. » Je fuis avec l'admiration la plus par- » faite , &c. » Nous pourrions citer plufieurs pareils tours d'adrefle de M. de Voltaire , des mil- liers de Lettres qu'il a adreflées à des per- 5iS M. GRASSET DE GENEVE, fonnes en place, pour nuire à des particuliers qui avoient eu le malheur de lui déplaire , le tout pour l'honneur des Lettres & le bien de l'humanité ; mais notre intention n'eu; pas de trop groffir cet Ouvrage. Nous laif- fons à M. de Voltaire la honte de l'inutilité de fes tentatives ; nous lui bifferions même la honte du fuccès , fi nous ne favions qu'il a trouvé très-fou vent de vrais Philofophes , où il défiroit de trouver des Gens aufîi peu Philofophes que lui. CHAPITRE XVIII. C E Chapitre ne contiendra que quelques tTaits lances contre plufîeurs Ecrivains , que M. de Voltaire a jetés à fa manière dans fes dif- férentes Légendes, il peut s'en trouver parmi eux quelques-uns dont le mérite littéraire nt foit point à C épreuve d'une critique raifort, noble; mais fans prétendre juflifier leurs ta- Uns , nous nous contenterons de dire que CA- pôtre de la Philo fophie ne les a maltraites , que parce qùils ont publié des Ouvrages où. Von refpecloie peu cette Philofophie dont il fe croit le héros. Nous nous bornerons à indi- quer légèrement les motifs plus particuliers qui ont égayé fa verve ou échauffé fa bile. $ I. M. G R E S S E T. yy E vers , de profe Se de honte étouffe, Je rencontrai Grefftt dans un cane , Greffe t doué di\ double privilège D'être au Collège un bel Efprit mondain, Et dans le monde un homme de CdHéfefc* 3îo M. G R E S $ E T. Grrjfc-t dévot ; long-tems petit badin, Sanctifié par fes Palinodies 5 Il prétendoit avec componction, Qu il avoit fait jadis des Comédies Dont à la Vierge il demandoit pardon. Crejfet fe trompe, il n'efr pas il coupable. Un vers heureux & d'un tour agréable Ne fufnt pas 5 il faut une aclion , De l'intérêt , du comique , une fable > Des moeurs du rems un portrait véritable , Pour coniommer cet œuvre du Démon (a). Ce trait de fatyre dont l'agrément ne fauroit faire pardonner l'injuftice, n'a d'au- tre fondement qu'une Lettre par laquelle cet Auteur annonça qu'il renonçoit au Théâ- tre. M. de Voltaire, qui fe croît obligé de venger tous les genres de Littérature, & qui pouvoit cependant fe difpenfer de tant de zèle pour la Comédie , ne pardonna poiat à l'Auteur du Vert- Vert , cet acre public de renonciation qui fut inféré dans tous les Journaux. (a) Le Pauvre Diable. Il M. G R E S S E T. 321 Il prétendoit avec componction Qu'il avoit fait jadis des Comédies De-nt à la Vierge il demandait pardon. M. de Voltaire ne demandera point par-* don à la Vierge d'avoir fait les Tiennes : il n'eft pas affez dévot ; mais s'il étoit raifon- nable , il en demanderoit pardon à Thalie Ses Comédies en effet font les plus minces de {es Ouvrages littéraires ; elles ne font pour la plupart , que des Romans dialogues. Quand on en a fait de pareilles , on devroit être indulgent pour celles des autres. Gr effet fe trompe , il ne fi pas fi coupable. C'eft l'Auteur du Temple du Goût qui fe trompe lui-même. Le Public a goûté & goû- tera toujours Sldney & le Méchant ; mais Ylndifcret , la Prude , Socrate , la Femme qui a raifon , YEcojJaije , Chariot ou la Com- tejfe de Givry n'obtiendront jamais des élo- ges que quand M. de Voltaire prendra un nom de guerre pour les louer , félon fon noble ufaee. X 322 $. IL M. T R U B L E T. I l travaillent au Journal Chrétien , c'eft d'abord un grief; mais ce qui en efï. un plus grand , il avoit dit dans fon Effaifur divers fujets de Littérature & de Morale. « Le Téléma- que efl encore plus lu que la Henriade ; non qu'il vaille mieux , mais il efl en profe. La Henriade en efl plus belle , plus admirable , plus étonnante d'être en vers ; le Télémague en efl plus agréable d'être en profe. On a ofé dire de la Henriade , & on l'a dit fans malignité : Je ne fais pourquoi je baille en la lifant. On a encore appliqué à ce Poëme le mot de la Bruyère fur l'Opéra. Je ne fais pas comment l'Opéra , avec une mufzque fi parfaite & une dépenfe toute royale a pu réufjir à rn en- nuyer ; & l'on a dit : Je ne jais pas comment la Henriade avec une poèfie & une verfification fi parfaites , a pu réuffir à m? ennuyer. » C'en étoit plus qu'il n'en filloit pour s'at- tirer des anathêmes. Ils font gais , nous en conviendrons, mais très-peu juft.es, félon la louable coutume du grand perliffleur. Af. T R U B L E T. 323 L'Abbé Trublet avoit alors la rage D'être à Paris un petit perfonnage j Au peu d'efprit que le bonhomme avoit, L'efprit d'autrui par fuppléme nt fervoit s Il entaiîok adage fur adage 5 Il compiloit , compiloit , compiloit, On le voyoit fans celle écrire , écrire Ce qu'il avoit jadis entendu dire ; Et nous lafîbit fans jamais le lafier : Il me choifît pour l'aider à penfer. Trois mois entiers enfemble nous penfâmes. Lûmes beaucoup 8: rien n'imaginâmes, ( a ) Ceux qui ont lu les EfTais de Morale Se de Littérature de feu M. l'Abbé Trublet , feront plus équitables. Ils ne pourront ré- futer à cet Auteur un jugement fain , un ef- prit de critique toujours jufte ck quelque- fois profond , un ftyle clair , méthodique , correct & élégant. S'il n'a pas toujours le mérite de dire des choies neuves , il a celui de les exprimer avec goût & d'une manière également inftructive & ingénieufe. (a) Le Pauvre Diable. Xij 324 M. T R V B L E T. On le voyoh fans cejfe écrire 3 écrire t Ce qu'il avoit jadis entendu dire. Quelques jaloux du mérite littéraire de M. l'Abbé Trubkt l'accuferent d'avoir puifé dans les converfations de M. de la Mote & de M. de Fomenelle , la plus grande partie de fes EfTais de Morale & de Littérature; mais qui ne voit pas que cette imputation eft aufîi fauffe qu'elle eft ridicule ? Il faut cependant convenir que l'Auteur des Ejfais qui prétend qu'on ne peut lire la Henriade fans ennui , n'a fait en cela que répéter , Ce qu'il avoit jadis entendu dire à la Mote , à Fomenelle & à pluileurs autres Ecrivains. Lûmes beaucoup & rien n'imaginâmes. M. de Foliaire qui a fi fouvent inventé d'après les autres, & qui n'a fait, le plus fouvent , que colorier & vernifTer leurs idées , eft-il en droit de s'égayer fur le dé- faut d'imagination ? D'ailleurs eft-ce à un Critique , à un Moraliïte qui analyfe l'efr M. T R V B L E T. 5,25 prit & le cœur qu'on doit faire un pareil reproche ? Voilà déjà deux Académiciens que M. de Voltaire attaque ; qu'il fe plaigne après cela de ce qu'on manque derefpettà l'Académie, §. I I I. LE PERE B E R T I E R, Ce Jéfuite étoit un de ceux qui travail- loient avec le plus de fuccès au Journal des beaux Arts , connu fous le nom de Trévoux. M. de Voltaire qui n'entend raillerie fur rien de ce qui intérefle fon amour-propre r s'offenfa d'abord d'une plaifanterie de ce Journalifle -, qui , rapportant dans fes feuil- les une Lettre d'un jeune homme , dans la- quelle on défignoit , tout bonnement , NL de Voltaire , par le feul titre de digne Rival £ Homère & de Sophocle, mit froidement en note , nous ne le connoijfons pas. De plus, le P. Bertier s'étoit élevé avec force contre plufïeurs endroits repréhenfibles de YEJTai fur l'Hïjloire Générale. Enfin , il avoit dév les rufes des Encyclopédies & fait voir X 326 LE PERE BERTIER. que leur plan n'étoit autre chofe que celui du Chancelier Bacon , exécuté pas Cham- hers , & ne laifîbit jamais échapper l'occa- cafion de relever leurs fautes, de combattre eurs erreurs , de faire connoître leurs pla- giats. Tous ces torts réunis ne méritoient - ils pas quelque honnêteté littéraire , de la part du grand Faifeur ? 11 écrivit donc plufieurs Lettres contre lui , il l'injuria dans plufieurs de fes Préfaces , il lui lança des traits faty- riques dans {es vers ; non content de tout cela , il compofa contre lui un Ouvrage fous le titre de la Relation de la Maladie , de la ConfeJJion , de la Mort & de l 'Apparition du jéfuite Bertier , burlefque production qui communique par contagion, au Lecleur, le fommeil léthargique dont il prétend le ma- lade attaqué. 3^7 $. iv. M. Z ' A B B É M A K A R T L O N lit dans une note de Y Ode. fur t Ingratitude , ces mots édifîans : ce un » Abbé Irlandois , fils d'un Chirurgien de » Nantes , qui fe difoit de l'ancienne Mai- *> fon de Makarti , ayant fubfifté long-tems « des bienfaits de M. de Voltaire , & lu* « ayant , en dernier lieu , emprunté deux « milles livres , s'affocia en 1732 avec un » Ecoffois nommé Ramfal , & avec un Of- » n*cier nommé Mornay ; ils parlèrent tous » trois à Conftantinople , & fe firent cir- « concire chez le Comte de Bonneval. » La note ïuivante tirée dit Poëme de la Guerre de Genève , efl plus édifiante encore, ce L'Abbé Makarti , Irlandois , Prieur e* » Bretagne , Sodomite , Simoniaque , puis » Turc , emprunta , comme on fait , à « l'Auteur de ce grave Poëme , deux mille » livres , avec lefquelles il alla fe faire cir~ « concire. Il a rechriilianifé depuis , & efl » mort à Lisbonne, » . Xiv 32$ M. V ABBÊ MAKARTL Nous ignorons ce qui peut avoir attiré ces complimens à cet Abbé ; nous nous contenterons de penfer qu'il devoit avoir du mérite ; qu'il avoit fans doute fait quel- que Ouvrage pour la Religion ou contre la Philofophie ; & que M. de Voltaire (e fait tort à lui-même , en reprochant un fervice rendu , & peut-être qu'il n'avoit pas rendu, $. v. M C R £ V I E R. Cet Auteur avoit combattu dans un de fes Ouvrages quelques opinions de M. de Momefquieu , que M. de Voltaire a tant cri- tiqué lui - même ; mais comme ce dernier veut apparemment avoir à lui feul le pri- vilège de blâmer ou de louer , il s'efr. dé- chaîné , à ce fujet , contre M. Crevier , qu'il appelle « un mauvais Auteur d'une Hiftoire » Romaine & d'une Hiftoire de l'Univer* *> fité , beaucoup plus fait pour la féconde « que pour la première. » Il ne le traite pas mieux dans (es vers. Ce lourd Çrcxïer , pédant, crafTcux &vain» M. V ABBÉ MAKARTL 319 Prend hardiment la place de Rolhn } Comme un Valet prend l'habit de Ton Maître. Maître Cr évier dans fa pefanre Hiftoire Qu'on ne lit point, condamne fon talent, &c. Nous ne dirons point que l'Hiftoire Ro- maine par M. Crevier, {bit un Ouvrage fans défauts ; nous ne voulons que faire connoî- tre que ce n'efr. pas ainfi qu'on doit traiter un Auteur , & furtout un Auteur qui a confa- cré fa vie à l'inflru&ion de la Jeuneffe. Ce Profefieur Emerite de l'Univerfité de Paris mort en 1765 à 1 âge de 73 ans , fut l'Elevé de M. Rollin Se fon Succeffeur. Il avoit hé- rité de fon zèle pour l'éducation de la Jeu- neffe , &C d'une grande partie de fes talens. « Il feroit à fouhaîter , dit un Journaliile «> célèbre , que tous les hommes rares trou- « varient de pareils SucccfTeurs , leur perte v feroit moins fenfible.» Obferv. furies Ecrits Modernes, Tome. 30. CHAPITRE XIX, M. VAUVENARGUES. N ne s'attendroit pas que M. de Voltaire qui a critiqué & déchiré tant d'Auteurs dignes des plus grands éloges , qui s'eiï ef- forcé d'abaiffer le grand Corneille , qui a voulu réduire Voiture à quatre pages ; la. Fontaine à cinquante Fables ; Boileau au Lutrin & à l'Art Poétique ; RouJJcau le Poëte , à cinq ou (ix Odes , & a autant d'E- pigrammes ; qui s'eft acharné à décrier les Pièces de Crèbillon , les Œuvres de < Mau- pertuis , de Montefquieu , de /. /. Rouffèau , &c. On ne s'attendroit pas , dis-je , qu'il s'aveuglât au point de donner des louanges excefîîves à quelques Auteurs de nos jours , qui font bien éloignés de les mériter. Nous pourrions*en citer cent exemples; mais pour ne pas mortifier l'amour-propre de ces Ecri- vains , nous nous bornerons à choifir un Auteur mort depuis quelques années ; ce fera M. de Vauvenargues , ancien Capitaine au Régiment du Roi, qui, un anavant M. VAUVEN ARGV ES. 331 qu'il mourut, publia (a) un Ouvrage qui a pour titre : Introduction à la Connoijfance de PEfprit humain , fuivie de quelques Réflexions & de Maximes. Il n'étoit alors âgé que de vingt- fept ans. Nous ne prétendons pointât- taquer les vertus militaires & fociales de cet Officier ; mais nous ne pouvons nous em- pêcher de rire à la vue des titres littéraires, fur lefquels M. de Voltaire fonde fon Eloge. .C'eft, ainfi qu'il s'exprime dans une Apof- trophe qu'il lui adreffe dans fon Eloge Fu- nèbre des Officiers morts dans la Guerre de '74'- « Par quel prodige avois-tu , à l'âge de » vingt-cinq ans , la vraie Philofophie ,& « la vraie Eloquence , fans autre étude que » le fecours de quelques bons livres? Com- « ment avois-tu pris un effor fi haut dans le « ficelé des petitefîes ? Et comment la fim- « plicité d'un enfant couvroit-elle cette pro- *=> fondeur & cette force de génie ? » Puis il ajoute : ce le jeune homme qu'on « regrette ici , avec tant de raifon , eft M. (a) C'étoit en 174^. 33i M. VAUVENARGUES. » de Vauvenargues , long - tems Capitaine au *» Régiment du Roi. Je ne fais û je me trom- « pe (a) , mais je crois qu'on trouvera dans >» fon Livre , plus de cent Penfées qui carac- » térifent la plus belle ame , la plus profon- « dément phi lof ophe , la plus dégagée de tout *> efprit de parti. Que ceux qui penfent mé- « ditent les maximes fuivantes : y> La raifort nous trompe plus fouvent que la. »» Nature. » Cette Penfée eu aufli vieille qu'elle efr. fauffe. Les parlions viennent de la Nature , &C ce font les pallions qui aveuglent la rai- fon. M. de Vauvenargues le prouveroit lui- même, fi l'on vouloit l'en croire dans la féconde Penfée que vous citez. La voici : ce Si les pafjions font plus de fautes que h v> jugement; c\f , par la même raifon, que s' ceux qui gouvernent font plus de fautes que »' les hommes privés. 5> (a.) Oui , vous vous cces trompe. On verra fi la pro- fonde philoîbphie fe rrouve dans les Tenfces qu'ilrap- . :cce:Anteur. M. VAU^EN ARGUES. 333 Quel galimathias ! Malheur à ceux qui font gouvernés par leurs propres paf- iions ! Un tel gouvernement eft fait fans doute pour occafionner beaucoup de fautes; mais nous ne voyons pas que ce foit une raifon pour que ceux qui gouvernent faflent plus de fautes que les hommes privés. « Les grandes Penfées viennent du cœur. * Il ne vient du cœur que des fentimens ; les fentimens produifent quelquefois , à la vérité , de grandes penfées , comme les grandes penfées échauffent & élèvent les fentimens ; mais c'eft s'expliquer très-mal , que de dire que les grandes penfées vien- nent du cœur , qui n'eft pas la faculté de penfer. c< La fermeté ou la foibleffe à la mort , dé- ï5 pend de la dernière maladie. « Dans quel fens M. de Vauvenargues a-t 'il pris cette penfée ? Si c'eft dans un fens phi- lofophique , elle eft abfurde , pour ne rien dire de plus ; fi c'eft dans le fens qu'elle offre naturellement y elle eft fauffe. Lésâmes 334 M. V AU FEN ARGUES. dont la fermeté eft fondée fur les motifs & les efpérances de la Religion , font indépen- dantes de tous les genres de maladie : les âmes foibles & dépourvues de principes ont une maladie habituelle qui les rend ou durs ou ftupides a la mort. « La penjèe de la mort nous trompe , car elle s' nous fait oublier de vivre. » Quelle étrange Philofophie ! La penfée de la mort ne trompe point , puifqu'elle a un objet certain ; elle ae fait pas non plus oublier de vivre , puifque fon effet eft de nous apprendre au contraire à bien vivre , à bien employer le tems ; de plus , elle nous accoutume à ne pas trop nous attacher aux choies que nous devons quitter. Com- ment peut-on appeller cela une erreur , fruit de la penfée de la mort ? « La plus faujje de toutes les Philofophics , « ejl celle qui Jous prétexte a" affranchir les »' hommes des embarras des pajjlons , leur ton- » Jeille Coijivcté, « On pourroit dire que la plus fauffe de M. VAUVEN ARGUES. 335 toutes les Philofophies, eft celle qui raifonne ainfi. Quel Philofophe a jamais confeillé toi- Jîveté ? Les pallions peuvent-elles être oifl- ves ? Le moyen de s'en affranchir confifte- t'il dans la première chofe qu'elles détrui- fent ? « Nous devons peut-être aux paffons les plus »> grands avantages de Vefprit. » Cette penfée auroit befoin d'être déve- loppée dans un certain fens ; dans un autre fens,elle eftû" peu neuve, que le peut-être eft très déplacé. « Ce qui noffenfe pas la Société , nef pas « du rejjort de la Jujllce. » Vofcius , Puffendorf, Montefquieu l'a voient dit avant M. de Vauvenarguesfil l'expérience l'avoit fait connoître avant Vofcius , Pufftn- dorf & Montefquieu. Nous ne parlons ici que pour le droit humain. ce Quiconque ef plus févere que les loix efl un » Tyran. » Encore du louche , & à quoi cela revient- 336 M. V AU V EN ARGUES. il ? Si d'eu dans les châtimens , par-tout où il y a de bonnes loix , on ne renchérit pas fur les peines ; n* c'eft. dans le cours de la Société , cela eft faux. Les loix ne puniffent ni les Ingrats, ni les Indifcrets, ni les Men- teurs , ni les Orgueilleux , ni les Poltrons, &c. fera-t'on Tiran pour exiger des hom- mes de la bravoure , de la modeftie , de la véracité } de la difcrétion ? Il efî bon que les mœurs foient plus féveres que les loix. Voilà pourtant les fublimes maximes que M. de Voltaire a extraites de V Introduction à la connoiffance de tEfprit humain , où eft cette profondeur & cette force de génie , qu'il annonce avec tant d'emphafe ? Il eu à croire cependact qu'il n'a pas choifi les moins bon- nes Penfées de cet Ouvrage ; que doit-on penfer des autres ? Un homme d'efprit un peu trop crédule , fe plaignoit , il y a quelque - temps , d'avoir acheté ce Livre d'après les éloges que M. de Voltaire lui a prodigués. Quelle fût fa furprife , lorfqu'a- près l'avoir lu, il n'y trouva rien de lublime , rien de neuf, & prefque rien de vrai. Ce- pendant, M. de Voltaire nous dit, avec afïïirance , Af. V ÂUVEN ARGUES. 337 affurance, « qu'il ne connoît pas de Livre " qui foit plus capable de former une ame » bien née, & digne d'être inflruite. J'ignore ? « ajoute-t'il , fi jamais aucun de ceux qui fe s' font mêlés d'inftruire les hommes , a rien » écrit de plus fage que fon Chapitre fur le 5= Bien & fur le Mal moral. » Le Chapitre fur le Bien & fur le Mal mo- ral , efl comme tout le refle , & nous finif- fons celui-ci en difant que M. de Voltaire efr. auffi aveugle & aufîî partial dans fes éloges, qu'il efl outré & injuite dans (qs critiques. X CHAPITRE XIX. M: V A B B É R 1 B A L L I E R, Grand Maure du Colley Ma^arin, & Syndic de la. Faculté de Théologie. \J N çonnoît ce vers de VirgiU , Ta:;t en laiffant à l'Auteur qu'on alloit cenfurer les moyens de s'épargner des défagrémens. Cependant M. de Voltaire n'a pas craint de mettre dans la bouche de cet homme fage , refpe&é de fon corps & honoré ds Yij 340 M I ' A B B É la confiance de la Cour , toutes les extrava- gances que fon efprit imagine avec tant de fécondité. C'efl ainfi qu'on peut regarder le Difcours d'Energumene qu'il lui fait tenir dans les Honnêtetés Thcologiques. On croi- roit que l'Auteur le fait parler dans une afïemblée de Philofophes ; car il n'y a que des Philofophes qui puiffent tenir ou entendre ce langage. Nous ne rapporterons pas ce fratras d'impertinences & d'abfurdi- îés ; il fufiit d'en préfenter le début pour en donner une idée. Voici donc comment s'an- nonce cette admirable Profopopée. «Le Syndic Pibaud, Ribaudier ou Ribal- « lier , je ne fais lequel , eft le premier qui « fonne l'allarme [au fujet de Bélifaire~\ , »> comme l'exiçreoit le devoir de fa charge. « Il dépêche à tous les fages Maîtres [les ce Docteurs de Sorbonne] , fon domeftique » fidèle , le Régent Cogé , dit coge pecus , »> & le troupeau s'affemble. Le Sindic arrive ?> hors d'haleine. Après avoir foufflé pen- »> dant un inftant , il prend la parole , & s» expofe la chqfe en ces termes. Premiére- « ment, Meilleurs, ôcc. » RIBALL1ER. 341 Reconnoîtroit-on à ce ftyle la dignité d'un Chef d'Ordre , du Patriarche de la Phi- lofophie ? Ces allufions , ces parodies de nom , ces plaifanteries ne font-elles pas d'un grand goût ? Ne pourroit-on pas dire avec plus de vérité , que c'efl: le vieux de la Montagne qui dépêche continuellement les D*** D*** les D*** non pas à tous les fages Maîtres, mais à tous les Maîtres fou; ? Avec quelle autorité ce Vieillard ne dit-il pas en effet , du pied des Alpes , à cha- cun de fes SubfHtuts , coge pecus , rafTem- blez le troupeau ; c'eft-à-dire , raffemblez les Superficiels , afin qu'il me croyent pro- fond ; les Efprits crédules , afin qu'ils comp- tent fur ma parole ; les Ignorans, afin qu'ils me jugent univerfel ; les Sots , en un mot ? afin qu'ils adoptent mes rêveries comme des découvertes , mes principes comme des ora- cles, mes décifions comme des fentences 9 mes menfonges comme des vérités , mes quolibets comme de bonnes plaifanteries. Le Difcours qu'on met dans la bouche du Syndic de la Sorbonne , eft dïgrjç te cette efpece d'Exorde.. Il efl corapofé Y ri] 34* M. V A B B É cinq mortels Paragraphes que nous épargne- rons auLe&eur. On le termine parfaire dire à M./?z£d///Vr,devant les Docteurs de Sorbon- ne arTemblés pour délibérer fur l'Ouvrage de M. Marmontcl, qu'il compofera une critique de Lclifaire , où il calomniera l'Auteur; qu'il la commencera par une analyfe très- infidele du Livre ; qu'il en altérera tous les pailages ; qu'il les tranfpofera , afin d'en dénaturer le fens & les exprellions. « Mon « domeftique Cogé , lui fait-jpn conclure , » qui régente la Rhétorique aux Quatre- --:> Nations , & qui a étudié la Théologie » dans l'Eglogue Formofum Paftor Corldon , *> & la politeffe , dans Juvsnal , paroîtra » avoir fait ce Libelle. Si je le donnois fous « mon nom , je ne pourrois pas en être le - Cenfeur , & il ne s'en trouveroit aucun » qui voulut l'approuver Il eft « vrai que cette petite fourberie pourra me » couvrir d'opprobre auprès de ce qu'on » appelle d'honnêtes Gens; mais quand il » s'agit de nuire & de fe venger , un Théo- » logien doit braver l'ignominie. Je réponds de cogè pccus , il ne craint ni RIE ALLIER. 345 » la honte ni l'indignation publique ; il s'y « expofera avec plaifir pour nous fervir : » & lorfqu'il en fera couvert, je crois que »> vous ne refuferez pas , Meilleurs > de lui « accorder le bonnet; il l'aura bien mérité. « Ainfi parla le Syndic,& ce ne fut qu'un cr » d'applaudiffement dans toute l'aflemblée. >» Quand on veut Idécrier les Gens dans des Libelles , il faut employer du moins plus de vraifemblance , & les faire parler d'une manière plus conforme à leur caractère & à leur place. C'eït apparemment en faveur de la fine plaifanterie que M. de Voltaire fe per- met ici cette irrégularité. Mon domejlique Cager. Nous ne relèverons point l'indécence de cette exprefîion ; c'eft la manière du Peintre. Quand on traite J. B. RouJJcau de Scélérat & de Monjlre ;> l'Abbé Desfontaines , de Pédant Se de Bouc ; M. de Maupertuis , de Cuijlre Se d'Ecolier ; M. de la Beaumelle , de Prédicant fk de Poliffon ; l'Evêque Warburton , & Impie & de Croche- teur ; M. de Pompignan , d'homme extrava- gant & de plat Auteur ; fon frère , l'Evêque du Puy , d'Ignorant & de Calomméâtttf p Yiv 344 M. V A B B É Jean - Jacques Rouffeau , de Gredin & de Chien barbet ; M. Fréron , de Maraud & de Giton ; M. Vernct , à' Hypocrite & de Magot; M. Larcher , de Pédérafie & de faujjaire ; M. l'Abbé Nonote , de Coquin & de Fils 'd'une B lanchijjeufe & d?un Scieur de bois ; M. l'Abbé d'£/***, de Laquais & de//* CHAPITRE XX. M. V ARCHEVÊQUE DE PARIS. L) E p u i s long - tems M. de Voltaire s'ef- faye à faire tous les perfonnages ; jamais Arlequin n'en a tant joués que lui. Tantôt i Juif, tantôt 2 Quakre, tantôt 3 Prédicant, tantôt 4 Capucin , tantôt 5 Abbé , tantôt 6 Bachelier, tantôt 7 Avocat, tantôt 8 Mé- decin, tantôt 9 Apôtre, tantôt 10 Empereur , tantôt 11 Général d'Armée; tantôt^, 12, tantôt B , tantôt C, tantôt ceci , tantôt cela, 1 Sermon du Rabin Ahib. z Lettres d'un Quakre à l'ami han.George , Evêque du puy. 3 Homélies prononcées à Londres. Homélie du Pafteur Boum. 4 Les Colimaçons du R. P. Vhfcjtr- hotier , Capucin indigne, f . La Ihiloiophiede l'Hif- toire , par l'Abbé Bazin. Lcrrre de M. l'Abbé de la tanddle. 6. Zapata, ou Queftions d'un Bachelier. Confeils raisonnables à M. Berger 3 par une Société de Bacheliers en Théologie. 7. Plaidoyer pour Ram- poKeau. Mémoire pour ~Don.it Calas. Lettre d'un Avo- nçon à l'Ex-Jéfiifce tiotiste. 8. Le Doc"t~ur A kaki*. 9. Epure aux Romains. ïo. Relent de l'Em- pereur delà Chine, it. Difcours aux Confédérés catholiques de KaminieK en Pologne, par le Majoi Haiferling. 1 z. VA 3 B, C, Dialogue curie ux. M. VARCHEVESQUE DE PARIS. 349 & toujours Sicophante 6c Pantalon , il fe coiffe enfin de la mitre & veut jouer le rôle d'Archevêque. C'eft fous le nom d'Archevêque de Cantor- beri , qu'il adre ffe une Lettre Pajlorale à M. F Archevêque de Paris. Nous n'infifterons pas fur l'indécence d'un pareil procédé ; nous ne nous attachons qu'au ridicule. On pour- roit dire que le Docteur qui y parle , s'il n'eil pas un vrai Palleur , eft du moins un vrai Pâtre , mais ce feroit une plaifanterie à la Voltaire. « J'ai reçu , Mylord, votre Mandement » contre le Grand Bélifaire , Général d'Ar- » mée de Jujiinien , & contre M. de Mar- » montel , de l'Académie Françoife , avec » vos Armoiries placées en deux endroits , » furmontées d'un grand chapeau , & ac- » eompagnées de deux pendans de quinze » houpes chacun ; le tout figné Chrifwphe ; » par Monfeigneur , la Touche, avec para- » phe. » L'Archevêque de Cantorberi annonce d'abord ion peu de difcernement & fon igno- rance de la Langue françoife. Ce n'eft pas j^o M. VARCHEVESQUE contre le Grand Bélifaire , Général a" Armée de Jujlinien , qu'on a fait un Mandement ; c'eft contre le bavard Bélifaire , héros principal d'un mauvais Roman. Ce n'eft pas non plus contre M. Marmon- tel de F Académie Françoife : il a voit déjà retraite humblement les maximes : on vou- loit feulement avertir le Public qu'il ne de- voit pas ajouter foi aux Homélies de ce Docteur ennuyeux. Avec vos Armoiries placées' en deux endroits , furmontées d'un grand chapeau , &c. L'Ar- chevêque de Cantorberi eft un grand Per- fonnage ; il s'attache aux grandes chofes, 6v il a furtout le talent de les annoncer disnïe- ment. « Nous ne donnons , nous autres , dé » Mandemens, que fur nos Fermiers. « L'Ar- chevêque de Cantorberi plaifante encore d*une manière très - agréable. Il auroit pu adreffer aufïi fa Lettre à fes Fermiers. « Et je » vous avoue, Nfylord , que j'aurôis defiré » un peu plus d'humilité chrétienne dans vo- >♦ tre affaire. » Et nous nous aurions defiré un peu plus" de prudence dans votre Lettre. Vous refiemblez au Loup devenu DE P A R I S. 3 51 Parleur ; votre langage vous fait connoître ; vous n'avez pas bien caché le bout de vos oreilles. Quand vous recommandez l'humi- lité , c'eft le Loup qui prêche l'abftinence. ec Je ne vois pas d'ailleurs pourquoi vous »» affe&ez d'annoncer dans votre titre , que « vous condamnez M. Marmontd de l'Aca- « cadémie Françoife. » Vous qui condam- nez tout le monde , pouvez- vous être étoo- né de cela ? Mais encore une fois , ce n'efl point M. Marmontd qu'on a condamné. » Si ceux qui ont rédigé votre Mande- »> ment , ont trouvé qu'un Général d'Ar- ia mée de Juflinun ne s'expliquoit pas en » Théologien congru de votre Communion, » il femble qu'il falloit fe contenter de le dire *> fans compromettre un Corps refpecta- *s ble, compofé de Princes du fang , de Car- »» dinaux, de Prélats comme vous , de Ducs »> & Pairs, de Maréchaux de France, de » Magiflrats &: des Gens de Lettres les plus ■ illuitres. » Humble Prélat , vous faites valoir , avec trop de complaifance , les dé- corations du Corps que vous défendez. Ap- prenez qu'un Corps n'efl: jamais compromis par les imprudences d'un de fes Membres , 352 M. V ARCHEFESQUE. de même que quelques Membres ne fonl: pas moins dignes de blâme , magré l'ef- prit de décence & d'honnêteté qui régne dans la plus grande partie du corps. « Je penle que l'Académie Françoife n'a « rien à démêler avec vos difputes théolo- « giques. » Nous le penfons comme vous ; mais pourquoi un Académicien s'ingere-t'il de faire le Théologien dans un Roman ? « Permettez-moi encore de vous dire que « fi nous donnions des Mandemens dans de « pareilles occafions, nous les ferions nous- » mêmes. « Mal-adroit Archevêque, que ne faifiez - vous faire de même par un autre , cette Lettre aufli mal-adroite que vous ! cr J'ai été fâché que votre Mandataire ait « condamné cette proportion de ce grand 37 Capitaine Bclifaire , Dieu ejl terrible aux »> Médians , je Le crois , mais je fuis bon. » foire Mandataire. Entendez-vous bien ce terme , vous qui êtes le Mandataire de Bé- llfaire avec qui vous n'avez rien de com- mun ? De ce grand Capitaine. Ambitieux Arche- vêque , D £ P A R l S. 3J3 vêque , efpérez - vous que ce grand Capi- taine difgracié rentrera en faveur , & que par reconnoiflance , s'il eft rappelle , il em- ploiera fon crédit à protéger vos fottifes ? Cette propojïtion. On l'a condamnée parce qu'elle eft faufle ; on auroit pu la condam- ner aufïï comme étant abfurde. Que le grand Capitaine Bélifaire foit bon tant qu'il voudra Dieu n'en fera pas moins terrible aux Mé- dians ; il eft ridicule de prétendre inférer de ce que Bélifaire eft bon , que Dieu ne doit point être terrible aux Médians. « Je vous affure , Mylord , que fi notre »> Roi , qui eft le Chef de notre Eglife, di- » foit , je fuis bon , nous ne ferions point » de Mandement contre lui. » Un Roi ne le dira jamais dans le même eiprit & avec les accompagnemens que Bélifaire. «Je fuis bon, veut dire , ce me femble, « partout pays , j'ai le cœur bon , j'aime le w bien , j'aime la juftice , je veux que mes *> Sujets foient heureux. ». Ingénieux Archevêque , vous avez très- bien deviné. Que ne dites-vous toujours de même , & fur-tout que ne dites-vous tou- jours vrai , en tenant ce langage. Z 354 M, V ARCHIVE S QUE «« Nous ne voyons pas que Bélifaire foit â digne de l'enfer , pour avoir dit qu'il étoit »? bon-homme. » On a toujours dit effec- tivement que ce Bélifaire étoit un bon- homme. ««Vous prétendez que cette bonté eft une » héréiie , parce que S. Pierre dans fa pre- =2 miere Epitre , Chap. 5 , f. 5 , a dit que « £>;«/ r^É)?<2 *«* Superbes. Mais celui qui a « fait votre Mandement n'a gueres penfé à » ce qu'il écrivoit. Dieu réfifte , je le veux; 3 la réfiflance fied bien à Dieu. Mais à qui * réfifte-t'il félon F 'une ? Lifez de grâce ce « qui précède , & vous verrez qu'il réfifte »> auxPrêtresqui panTentmal leur.troupeau, •> & fur-tout aux jeunes qui ne font pas » fournis aux vieillards. Infpinçvous , dit-il , * l humilité les uns Us autres , c^r /Jwm £5#& 6 ##.*• Superbes. » Eloquent archevêque , au nom de Dieu , ne parlez jamais de Dieu , Docit Dominus impio , quare affuvûs tejlamentum meum pcr os luum , ou quand vous en parlerez , n'en parlez jamais aux dépens de vous- même; fur-tout gardez-vous bien de dire qu'il réjîjid r ' D E P A R 1 S. 35 j aux Prêtres qui paijfent mal leur troupeau , vous, qui empoifortnez celui des autres, car on vous dira , ex ore tuo tejudico ffervc ne" quam. « Or , je vous demande quel rapport il y •> a entre cette réfiftance de Dieu & la bonté » de BUifaire ) » Si vous ne le voyez pas , pourquoi prenez- vous la mitre ? « Il eft utile de recommander l'humilité ;. •> mais il faut aufli recommander le fens » commun. » Etrange Archevêque, on vous l'a recommandé fouvent : par quelle fata- lité faut-il qu'on puiffe dire de vous avec tant de raifon , admontri potuit , mutari non potuit ? « On eft bien étonné que votre Manda- » taire ait critiqué cette expreiîion humaine »> & naïve de BUifaire : ejl-il befoin qu'il y « ait tant de Reprouvés. » De quoi fe mêle BUifaire, tout naïf&C tout humain qu'il eft, d'ofer fonder les décrets de Dieu ? Ce bon- homme veut-il être bon aux dépens de Dieu même ? » « Non-feulement vous ne voulez pas que » BUifaire foit bon , mais vous voulez aufli> Zij 35* M V ARCHIVES QVE » que. le Dieu de Miféricorde ne foit pas »> bon. « En reprimant la bonhommie de Bélifairc , on n'a pas prétendu mettre des bornes à la bonté de Dieu; on fouhaite même qu'il ne ceffe jamais d'être bon envers vous. « Quel pîaifîr aurez-vous , s'il vous plaît, » quand tout le monde fera damné ? Nous » ne fommes point fi impitoyables dans no- » tre Ifle. » Nous ignorons comment on fe comporte dans votre Ifle ; mais nous vous croyons ires-pitoyables : vos raifonnement en font foi. « Notre PrédécelTeur le grand Tillotfon , » reconnu pour le Prédicateur de l'Europe » le plus lénfé & le moins déclamateur , a » parlé comme Bélifairc dans prefque tous » fes fermons. » V<- as mentez , ô Archevêque , permet- tez-nous de vous le dire ; vous en ufez à l'égard de Tillotfon votre feu confrère, comme vous en avez ufé à l'égard de TTar- burton votre confrère exiftant. Vous vous êtes appuyé de l'autorité de celui-ci , en défigurant fes fentimens ; & il vous a dit, - D E PARIS. f17 je parlerai bien moi-même fans que vous me fafîiez parler , ou fi vous me faites parler, ne me faites dire que ce que j'ai dit. Il falloit attendre qu'il (àt mort, comme vous agiiïez ici fort prudemment à l'égard de Tillotfon. «« Vous me permettrez ici de prendre foa *> parti. » Vous ne prenez pas fon parti , mais c'eft fur lui que vous vous appuyez* pour défendre le vôtre. « Soyez damné fi vous le voulez,Mylord, » vous & votre Mandataire \ j'y confens de » tout mon cœur ; mais je vous avertis que « je ne veux point l'être , & que je fouhai- « terois aufîi, que mes amis ne le fuffent ? point. Il faut avoir un peu de charité. » Charitable Archevêque , le bon Bélifaire û'auroit pas parlé comme vous- Mais je ne veux point Cètre. Vous Je ferez cependant , û vous ne faites une meilleure Lettre pour rétrader celle-ci, fi vous per- féverez à- outrager l'Eglife y fi vou&n'avez dans le cœur la charité que vous avez à la bouche ; vos amis le feront aufîi , s'ils lont aflez fimples pour fuivre vos maximes. Nous ne dirons pas que nous y confmtaits. Ziij 3jS M. UARCHEVESQU E de tout notre cœur ; nous l'avons trop bon l fens nous en vanter : c'eft même pour pré- venir votre damnation , que notre zèle vous avertit d'écrire & d'agir plus conformément à la Religion & à vos devoirs. « J'aurois bien d'autres chofes à dire à »» votre Mandataire. Je lui recommanderois » furtout d être moins ennuyeux. L'ennui » eft toujours mortel pour les Mandemens ; » c'eftun point efTentiel auquel on ne prend » pas affez garde dans votre pays. » J'aurois bien d'autres choies à dire à votre Mandataire. Nous aurions aum* bien des queftions à faire à celui de Bélifaire. Pour- quoi , lui dirions-nous , fe charge-t'il des querelles des autres , tandis qu'il en a tant à foutenir pour l'on propre compte ? Pour- quoi tient-il chez lui , depuis quelques-an- nées , un bureau d'adrefîe où tous les Com- glaignans trouvent le fecret, moyennant un peu de louange , de faire enfanter à fa plu- me tant de fatyres de commande contre tous ceux qu'ils veulent diffamer ? Pourquoi eft- 11 toujours prêt à écrire i'ur tout ce qui fe dit , fur tout ce qui arrive , fur tout ce qui h decide ? Pourquoi veut-il faire le plaifant D E P A R I S. 359 fur des chofes & dans un tems où la gra- vité de fon âge & l'épuifement de fon efprit devroient lui faire prendre un autre ton } Pourquoi Mais le Mandataire re- commande de n'être point ennuyeux ; nous finirons donc de crainte d'être pis en conti- nuant la Légende. « Sur ce , mon cher confrère , je vous » recommande à la Bonté divine , quoique »> le mot de bon vous faffe tant de peine. «.Votre bon Confrère l'Archevêque de p Cantorberi. » Et nous , Confrère , fans Confrère , nous vous recommandons à la très-ample Mifé- ricorde de Dieu , quoique le mot de Pardon vous faffe tant de peine , & que perfonne n'en ait plus befoin que vous. L'Archevêque de Cantorberi a joint un Profcriptum à fa Lettre , pour completter fon délire. c« P. S. Quand vous écrirez à l'Evêque de « Rome , dit-il , faites-lui, je vous pfie , mes » complimens J'ai toujours beaucoup de con- *> fidération pour lui en qualité de Frère. Oa « me mande qu'il a efïïiyé depuis peu quel- » ques petits défagrémens ; qu'un cheval de Ziv $6o M. L'ARCHEFESQUE »» Naples a donné un terrible coup de pied » à la mule ; qu'une barque de Venife a »> ferré de près la barque de S. Pierre ; Se » qu'un fromage de Parmefan lui a donné » une indigeftion violente. J'en fuis fâché : « on dit que c'eft un bon-homme , pardon- *> nez - moi ce mot. J'ai fort connu fon père *> dans mon voyage d'Italie ; c'étoit un bon, « Banquier; mais il paroît que fon fils n'en- " tend pas fon compte. » Quand vous écrire^ à PEvêque de Rome .... faites-lui mes complimens. O Archevêque , vous lui en avez tant adreffés vous-même , que vous pouvez fort bien vous pafler de Mandataire. On me mande quun cheval de Na- pUs a donné un terrible coup de pied à fa mule Que vous plaiiantez joliment pour un Ar- chevêque Anglois ! Ecoutez aufîi ce qu'on nous mande. On nous écrit que l'Ex-Jéfuite Nonote vous a donné neuf cens foixante foufïlets dans fon Livre , fans que vous en ayez tiré d'autre vengeance que celle de pou- voir dire avec M. de Pourceaugnac: il m'afouf Jteté, mais je lui ai bien dit fon fait ; Que !a Ré- publique de Genève vous avoit chafTé des D E P A R I S. 361 bords de fon lac , & vous avoit repouffe au loin en terre ferme ; que le Tel des plaifan- teries de M. Fréron vous donnoit fouvent des indigeftions violentes qui portent à votre cerveau; & l'on ajoute, pour comble de malheur , que M. de la Beaumelle va donner une Edition de toutes vos Œuvres avec des Notes critiques. Nous en fommes fâches , car vous devenez de plus en plus bon-homme ; pardonnez-nous ce mot, ou changez votre manière de badiner. T ai connu fon père choit un Bon Banquier. Nous avons aum* connu le vôtre , c'étoit un bon Notaire. Il a fait d'afTez bons A&es en fa vie ; mais Ion fils en a tait quel- quefois de très-mauvais. Du badinage oa p^ûe naturellement à l'indignation. Ce dernier fentiment efl iné- vitable , quand on voit tant d'audace d'une part , & tant de platitude de l'autre. Qu'on compare la manière dont VAretin moderne parle des personnes les plus refpe&ables , ÔC fur-tout du Chef de l'Eglife , avec la ma- nière dont il ccrivoit à Benoît XIV ', & que l'on dife , non pas quantum mutatus ab Mol Biais dêpofuâ yir adeji larvé. yfy M.L'ARCffEVESQUE Ça) LETTRE de M. de VOLTAIRE au Pape B EN O I S T XfV 3 en lui envoyant fa Tragédie de Ma H o MET. «Très-Saint Père, » Votre Sainteté voudra bien pardonner » la liberté que prend un des derniers Fide- « les , mais un des plus grands Admirateurs » de la vertu , de conlacrer au Chef de la ( a ) On fera peut-être charmé de favoir ce qui en- gagea M. de V. à écrire au Pape Benoit XIV. Ce Poète ayant vu une Eftampe du Portrait de cet illuftre Pontife } crut y apperceyoir les traits du génie & de la verni, & faifî d'enthoufiafme , il mit au bas "ce Diftique latin qu'il lui fit parvenir par le Cardinal Pajfiormèi. Ltmbertinus h te ejt Rom* decus , & fmttr orbis , Qui mujidum feriptis dofuit f virttttibus omit. On l'a traduit ainfi : Du Monde & des Romains ce Pontife eft le Père , Sa vertu nous inftruit, fon efprit nous éclairé. M. de V. ayant appris que Bencit XlFavoit favorable- ment reçu le Diftique , lui envoya peu de tenis après fa Tragédie de Mahemet. DEPARTS. 365 » véritable Religion , un Ecrit contre le *> Fondateur d'une Religion faufle & bar- » bare. » A qui pouvois-je plus convenablement »> adreffer la fatyre de la cruauté & des er- » reurs d'un faux Prophète , qu'au Vicaire , »> & à l'Imitateur du Dieu de la vérité & de « la douceur. »> Que votre Sainteté daigne permettre » que je mette à fes pieds & le Livre & l'Au- »' teur.J'ofe lui demander fa protection pour »> l'un & fa bénédidion pour l'autre. C'efl »> dans ces fentimens de vénération que je » me proflerne pour baifer fes pieds facrés.-»» A Paris , h 77 Août ty^S, *k&&> doit méprifer les impoltures , fans pour- » tant haïr les Impofteurs ; que plus il avance » en âge , plus il doit écarter de fon cœur »>tout ce qui pourroit l'aigrir; & que le » meilleur parti qu'il puifTe prendre contre >> la calomnie , c'eït de l'oublier. » Ces fen- timens font très-louables : mais il feroit à fouhaiter que tout ce qu'on a dit contre lui ne fut que des calomnies. Enfuite citant Cicèron , qu'il paroît choifir par trop de pré- férence dans une Lettre d'édification , il ajoute , « que fans la charité l'homme n'eft » que l'ennemi de l'homme , que l'efclave » de l'amour-propre , des vaines grandeurs , » des distinctions frivoles, de l'orgueil , de » l'avarice & de toutes les *pafîions. » Il cita croire, après cela, qu'il gémit de bon Pièces curleufes. 3 67 cœur de tous les excès dans lefquels fes diverfes paffions l'ont jette. Mais pourquoi, pour la plus grande fatisfa&iondesconfcien- ces droites & timorées , n'a-t'il pas rétracté plus pofitivement tout ce qu'il a à f e repro, cher fur ces différens articles ? Enfin , dans un Pofl-Scriptum , il juftifie fon Sermon du jour de fes Pâques , par le droit qu'ont tous les Seigneurs de ParohTe, à ce qu'il prétend , d'inftruire les Vaffaux de tout ce qui le pafTe , le jour qu'ils rendent le pain béni. M. l'Evêque $ Annecy ne fut point con- tent de cette réponfe. Il lui écrivit le 25 Avril , en ces termes. « Je n'ai pu qu'être furpris qu'en afFec- » tant de ne pas entendre ce qui étoit fort » intelligible dans ma Lettre, vous ayez » fuppofé que je vous favois bon gré d'une » Communion de politique , dont les Pro- » teftans n'ont pas été moins fcandalifés » que les Catholiques. J'en ai gémi plus » que tout autre ; & fi vous étiez moins » éclairé &C moins inftruit , je croirois dé- » voir vous apprendre en qualité d'Ev'êque 3 68 fitus curhufes. m & de Pafteur, qu'en fuppofant le fcan- » dale donné an Public , foit par les écrits » qu'il vous attribue , foit par la ceflation » de prefque tout a&e de Religion depuis » plufieurs années , une Communion faite » fuivant les vrais principes de la Morale » chrétienne exigeoit préalablement de vo- w tre part des réparations éclatantes & ca- » pables d'effacer les impreflions prifes fur # votre compte, & que , jufques-là , aucun » Miniftre inftruit de fon devoir n'a pu & » ne pourra vous abfoudre ni vous per- » mettre de vous préienter à la Table » fainte , &c. » M. & Annecy n'en exigeoit pas trop Une grande ame qui revient fincérement à Dieu , n'a pas befoin d'exhortation pour donner à la plénitude de fon retour toutes les qua- lités que le repentir doit infpirer par lui- même. S. jiuguftin aufîi grand génie , pour fontems, que M. de Voltaire , fe porta de lui-même à déplorer (es erreurs & fes fau- tes. Il ne fe borna pas à un fimple Sermon fur le Vol. * Après avoir appris à M. de Voltain ce qu'il Pièces curîeufeSé 369 qu'il devoit faire , M. l'Evêque d'Annecy réfute le prétendu droit qu'ont les Seigneurs de prêcher. Le refte de fa Lettre efl rempli de leçons très-fages eu très-propres à faire connoître au Pénitent la différence qui fub- fifte entre une ame élevée par le véritable efprit de la Religion , & une ame conduite parla vaine gloire de la Philofophie. M. de Voltaire répondit encore à cette Lettre par une autre du 29 Avril. Celle-ci ne contient que des plaintes d'avoir été ca- lomnié dans l'efprit du Prélat , qu'une tour- nure adroite pour faire valoir les fervi- ces qu'il a rendus , & finit , comme la pré- cédente , par un anéantiffement devant la Providence divine où il renferme fen néant, fes fautes & fon repentir. Dans fa Réponfe du 2 Mai de la même année, M. l'Evêque d'Annecy juftirie les perfonnes que M. de Voltaire foupçonne de l'avoir calomnié ; il lui remontre que toute l'Europe étant imbue de fes écrits, il ne doit pas s'attacher à des Particuliers , pour leur imputer auciîhe délation auprès de fon Pafteur ; il lui fait connpître que c'eft. à lui- Aa 370 Pièces curleufes. même qu'il doit s'en prendre de s'être mis dans la néceflité d'avoir befoin d'une répa- ration éclatante ;il l'exhorte à défavouerles Ouvrages qu'on lui attribue , & à les ré- tracter s'il en eft l'Auteur , comme le moyen le plus fur de rétablir fa réputation , félon lui , injuitement attaquée ; il termine fa Lettre en abandonnant M. de Voltaire à fes réflexions , & lui déclare qu'il ne doit pas s'attendre à de nouvelles Réponfes , « juf- » qu'à ce qu'un retour de votre part , tel » que je le fouhaite , lui dit-il , me mette v> à même de vous convaincre de la droiture » de mes inftruc~tions & de la fincérité du » defir de votre falut qui fera toujours in- » féparable du refpecl: avec lequel j'ai l'hon- » neur d'être , &c. » M. de Voltaire fit apparemment des ré- flexions fur les avertiflemens de fon Evêque. Sans lui r'écrire , il prit le parti de fe con- former à fon devoir. L'a-t'il fait fincére- jnent ? nous nous garderons bien d'afîurer le contraire. Nous mettrons les Pièces fous les yeux du Le&eur : il décidera lui-même ce qu'il en doit penfer. Pièces curieufes. 371 ACTE Jignifié à M. le Cure de Ferney* « François- Marie de Voltaire , Gentilhom * m me Ordinaire de la Chambre du Roi , » Seigneur de Ferney , Tournay , &c. &c. » âgé de fbixante - quinze ans panes , étant » d'une constitution très - foible , s'étant » traîné à l'Eglife le faint Jour du Dimanche » des Rameaux , malgré fes maladies , Se 9> ayant depuis ce jour eflliyé plufieurs ac- » ces d'une fièvre violente , dont le fieuf » Bugros y Chirurgien , a averti M. le Curé » de Ferney , félon les loix du Royaume ; » & ledit malade fe trouvant dans l'incapa- » cité totale d'aller fe confeffer & commu- » nier à l'Eglife pour l'édification de fes » Vaffaux , comme il le doit 6c le defire, » & pour celle des Proteitans dont ce pays » eu: entouré , prie M. le Curé de Ferney » de faire , en cette occafion , tout ce que » les Ordonnances du Roi, & les Arrêts des » Parlemens commandent , conjointement » avec les Canons tle l'Eglife Catholique , » profeffée dans le Royaume ; Religion dans » laquelle ledit Malade eft né , a vécu 6c A a ij 371 Pièces curîeufts. » veut mourir , & dont il veut remplir » tous les devoirs, ainfi que ceux de Sujet » du Roi , offrant de faire toutes les Dé- » claraîions nécefTaires , toutes protefta* » tions requifes , foit publiques , foit par- » ticulieres, fe foumettant pleinement à ce y> qui efl de règles , ne voulant omettre au- » cun de fes devoirs quel qu'il puiffe être , » invitant M. le Curé de Ferney à remplir » les fiens avec la plus grande exactitude , » tant pour l'édification des Catholiques » que des Proteftans qui font dans la mai- » fon dudit malade : la préfente fignée de fa » main & de deux témoins, dont copie reftée » au Château , fignée auffi du malade &: des » deux mêmes témoins; l'original & une au- » tre copie laifiée entre les mains de mon dit » Sr. Curé de Ferney , par les deux témoins » fouflignés ; fauf à les rendre authentiques » par main de Notaire fi befoin eft , le 30 « Mars 1769 , à dix heures du matin, » de Voltaire. Bigcx 3 VaginierCy Témoins. Pièces curieufes. 373 Déclaration de M.de Vo LT AI re. « Et depuis au Château de Ferney, le >» 3 1 Mars après midi , l'an 1769, pardevant » moi Notaire fouffigné , & en préfence » des Témoins ci-après nommés , efl corn- » paru Meffire François-Marie de Voltaire y » Gentilhomme Ordinaire de la Chambre » du Roi, l'un des Quarante de l'Académie » Françoife , Seigneur de Ferney , Tournex ,. » Pregny & Chambeifi , demeurant en Ton » dit Château , lequel a déclaré que le nom* vméNonote y ci-devant foi-difant Jéfuite., » & !e nommé Guy on , foi-difant Abbé, » ayant fait contre lui des {a) Libelles aufS (et) Pourquoi appeller Libelles, & furtout Libella injipides & calomnieux , d'eux Critiques excellentes que tous les Gens fenfes ont appuyées de leurs fufïra- ges? Pourquoi fè plaindre d'avoir été aceufé injufle- ment de manquer de refpeétpour la Religion Catho- lique ? Pourquoi aflurer qu'on n'a jamais cefïé de la refpefler , & fur»ut de la pratiquer ? Ce ne font poi«r îant les Abbés Guyon Se Nonote à qui il faut reprocher «ne pareille aceufatiou qu'à L'Auteur du Cathé niateurs ; que û jamais il lui étoit échappé » quelque indifcrétion préjudiciable à la » Religion de l'Etat , il en demanderoit » pardon à Dieu & à l'Etat , & qu'il a » vécu & veut mourir dans l'obfervance » de toutes les Loix du Royaume , & dans » la Religion Catholique étroitement unie » à {es Loix. Fait & prononcé audit Châ- » teau leidits jour, mois & an que defuis, » en préfence du Révérend Sieur Antoine » Adam , Prêtre , ci - devant foi - difant Jé- mene , de YHiftoire du Bannijfement des Jéfuites de U Chine, du Dictionnaire Fhilofophiqne , de la Vhilo- fopbie de l'Hifioire , de VEpitre aux^Romains , du Li- vre intitule Dieu & les Hommes , do la Canonifntittn dtCucHjw, &c. &c. &c. Puces curieufes* 37Ç »fuite,& deSr. Simeon Bigex, Bourgeois de » la Balme de Rhin en Genevois , de Sieur » Claude- Etienne Maugiè > Orfèvre Bijoit- » tier > & de Pierre l'Archevêque , Sindic % y> tous demeuraris audit Ferney , Témoins » requis. » Signe, DE VOLTAIRE.. Autre Déclaration de M. de Voltaire ,. en recevant la Communion* a Et depuis , au même Château de Fer» » ney , à neuf heures du matin , du premier » Avril 1769 , par devant le dit Notaire 8>C » en préfence de Témoins ci-après nommés, » efl comparu ledit MeiTire François-Marie » de Voltaire , Gentilhomme Ordinaire du » Roi , l'un des Quarante de l'Académie » Françoife, Seigneur de Ferney , Tournex,. » Pregni & Chambeifi , demeurant à fon dit » Château de Ferney , lequel immédiate- » ment après avoir reçu dans fon lit , 011 iî » eft détenu malade , la faïnte Communion » de M. le Curé de Ferney , a prononcé ces » propres paroles : » Ayant mon Dieu dans ma bouche , je dê?: A aiy 37<5 Pièces curieu fis. » clare que je pardonne fincérement à ceux qui H ont écrit au Roi des calomnies contre moi » » & qui nont pas rlujji dans leurs mauvais (#) » diffeins. » De laquelle Déclaration ledit Meffire » de Voltaire a requis a&e que je lui ai oc- » troyé , en préfence de Révérend Sr. Pierre » Gros, Curé dudit Ferney ; d'Antoine Adam> » Prêtre , ci-devant foi-difant Jéfuite , de Si- » meon Bigcx ; de Claude Jofeph , Capucin du t> Couvent de Gex ; de Claude-Etienne Mau- » gié, Orfèvre & Bijoutier, & de Pierre TAr- » chevêque , Sindic dudit Ferney , y demeu- » rans , Témoins ibuiîignés, avec ledit » Meiïire de Voltaire, Ôt moi Notaire; au- » dit Château , lefdites heure , jour , mois » oc an que defïiis. » (a) On trouve allez extraordinaire que ce pardon ces Hnncmis ne paroitfe, en quelque force , fonde «jue fur l'impuilîànçe où iis ont été de lui nuire. Si ce n'eft pas là l'intention du nouveau Converti , pourquo i 8- ni ajoute , ô> qui rScit Pas riujji (tans leurs mauvais dtjfsins ? Ces mots étoient plus qu'inutiles dans la cir- conlhr.çe prçïerjce* Pièces curieufes. yjj Projejjlon de fol de M. DE Voltaire, «L'an 1769 , & le 1 5 Avril , par de- » vant moi Claude Rajfb , Notaire Royal »au Baillage de Gex, réfident à Ferney , » foufligné & en préfence des Témoins ci- » après nommés , ont comparu Révérend y Sieur Pierre Gros , Prêtre & Curé dudit » Ferney ; Pierre [Archevêque , Sindic dudit » Ferney ; Claude- Etienne Maugié , Orfèvre » Bijoutier; Jean-Baptifle Antoine , Guilkau- » me , Louis Bugros , Chirurgien 3 Aggrégé à » l'Académie Royale de Montpellier, Juré » en ce dit Pays de Gex ; Révérend Père » Claude Jofeph , Prêtre & Capucin du Cou- » vent de Gex ; & Pierre Jacquin , Maître » d'Ecole , demeurant audit Ferney , &c. » lefquels ont déclaré avoir été préfens » lorfque Monfieur François - Marie Arouet » de Voltaire , Gentilhomme Ordinaire de » la Chambre du Roi , & l'un des Quarante » de l'Académie Françoife , Seigneur de » Ferney, &c.#&c. demeurant en ion Châ- » teau dudit Ferney , a fait la Confellion » de foi fuivante , le premier Avril de la- » dite année t fur les neuf heuref du matin , 378 Pièces curieufes» « avant de recevoir le Saint Viatique dudit »> fieur Curé de Ferney. « Je crois fermement tout ce que l'Eglife « Catholique , Apoftolique & Romaine » croit & confeffe. Je crois un feul Dieu en » trois perfonnes , Père , Fils & Saint Efprit , » réellement diftinguées , ayant la même » nature , la même divinité & la même » puiffance ; que la féconde perfonne s'eft. » fait homme ; qu'elle s'appelle Jefus-Chrijl , »> mort pour le falut des hommes , qu'il a » établi la fainte Eglife , à laquelle il ap- » partient de juger du véritable fens des » écritures ; je condamne aufîi toutes les » héréfies que la même Eglife a condamnées » & rejettées, ainfi que toutes les interpré- » tations & mauvais fens que l'on y peut » donner. « C'eft cette foi véritable & catholique , » hors de laquelle on ne peut être fauve , que je profefle, que je reconnois feule vé- » ritable , je jure , je promets , m'engage ,» de la profeffer & de mourir dans cette « croyance, moyennant la grâce de Dieiu» Pièces curieuf&s. 379 « Je crois aufli d'une foi ferme , & je « confefle tous & un chacun des articles » contenus dans le Symbole des Apôtres que » j'ai récité en latin fort diftin&ement ; je « déclare de plus que j'ai fait cette même »> confefïïon de foi entre les mains du Ré- » vérend Pcre Jofeph , Capucin , avant que « de me confeffer. « Telle eu. l'audition defdits Comparants » qu'ils ont confirmée par ferment vérita- »> ble , & de laquelle ils m'ont demandé acte « que je leur ai octroyé , pour fervir à ce « que de raifon. Fait & paffé dans le Pres- »- bytere audit Ferney , en préfence de Ber- r>nard Jacques , Manœuvre , & de /. CAr- » chevêque , ancien Sindic , demeurant audit s) Ferney , Témoins requis & illitterés, de » ce enquis lefdits Comparans ont figné , « Gros , Curé. Claude-Jofeph , Capucin, v Pierre F Archevêque , Sindic actuel. Claude- >5 Etienne Maugié. Pierre Jacquin. Bugros , « Chirurgien. >> Contrôlé à Gex, le 15 Avril 1769, »> reçu vir gt-un fols. >•» Signé, DE LA CHAUT. j8o Pièces curieujès. « Je fouffigné Claude Raffb , Notaire r> Royal au Baillage de Gex , rendent à »> Ferney , déclare & certifie avoir extrai* » & collationné mot à mot fur leurs ori- » ginaux les actes ci-denus à moi exhibé5 » par M. de Voltaire : le tout fait à fa réqui- » fition. Le 1 5 Avril 1769. » Raffo , avec paraphe. Ici l'Auteur s'arrête , en attendant que les fureurs de M, de Voltaire lui fournuïent de quoi former un autre Volume. FI N. f