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REVUE
DES
DEUX MONDES
LXXIV ANNÉE. - CINQUIÈME PÉRIODE
TOUS XXJII. — I*' SEPTEllBRE 1904.
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REVUE
DES
DEUX MONDES
LXXIV» ANNÉE. — CINQUIÈME PÉRIODE t
TOME VINGT-TROISIÈME
PARIS
BUR£AU DE LA REVUE DES DEUX MONDES
RUE DE l'université, 15
1904
J
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LA
PRINCESSE D'ERMINGE
DEUXIÈME PARTIE (1)
Durant quinze jours^ vers le milieu de novembre, on chassa aux Tachouères, dans la propriété que le prince d'Erminge pos- sédait en Sologne : une fantaisie de Madeleine de Guivre, subi- tement lasse de Paris. Les perdreaux étaient déjà décimés; mais c'était le beau moment des battues de faisans, de lapins et de lièvres, et les chasses à courre commençaient. Toute la bande accompagna Madeleine, Ariette et Christian. Le gros Gampardon, qui ne chassait guère, assurait que Fexercice qu'il prenait en re gardant chasser les autres, le faisait maigrir. Jérôme suivait les rabatteurs, un volume des Principes de morale dans sa poche. Le ménage d'Ars rallia le troisième jour, puis Saraccioli, dont M"* de Guivre avait fait son cavalier servant. Le peintre mondain Apistrol lutta d'élégance sportive avec Rémi de Lasserrade. Enfin, pour la plus grande battue, qui devait avoir lieu à la fois sur les terres des Tachouères et sur le domaine, limitrophe, du marquis de la Monnerie, M"'"' d'Avigre et ses filles acceptèrent de passer une journée au château de la Monnerie.
En pleine Sologne, à cinq kilomètres de tout village, la bâ- tisse Louis XIII des Tachouères dresse, au milieu des bois, sa
igue façade de briques encadrée de pierre, ses pavillons coiffés
,1) Voyez la Revue du 15 août.
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D REVUE DES DEUX MONDES.
d'ardoise. Â l'entour, les panaches verts de nobles groupes d'ar- bres décorent les pelouses. Clos seulement par des fossés sans profondeur, en maints endroits comblés, le parc se fond insen- siblement dans la campagne environnante, monotone avec dou- ceur. La terre grise, aux maigres récoltes d'avoine et de sarrasin, alterne avec les taillis de bouleaux, les futaies de chênes, les étangs endormis dans leur cirque de roseaux... Tandis que fai- sans et lapins occupaient les chasseurs, les autres invités orga- nisaient des excursions, ou simplement des parties de tennis. Un équipage voisin courut le cerf entre Millancey et Romorantin. Le soir, comme la [saison restait exceptionnellement tiède, la mode fut de sortir dans le parc, aussitôt le diner fini. Le parc devenait alors une sorte de vaste salon galant, où les couples se dispersaient au gré des sympathies. Le gros Gampardon s'isolait avec M"* d'Ars, délaissée par Apistrol qui alTectait de courtiser Ârlette. Madeleine de Guivre traînait à sa suite Christian, Rémi, Saraccioli. Puis le jeu ramenait tout le monde autour des tables de bridge et de poker, et, selon l'expression de Campardon, le tripot fonctionnait parfois jusqu'à deux heures du matin.
La princesse d'Erminge parut des plus enragées, au jeu conmie à la chasse. Apistrol ne la quittait guère, et, comme il était bon cavalier, — enfant de famille engagé à dix-huit ans, après des folies, et qui avait été six ans sous-officier instructeur à Saumur, — leurs après-midi s'écoulaient souvent en prome- nades à cheval, qu'Ariette ne trouvait jamais assez longues, ni assez forcenées de vitesse et de danger. La nuit, au jeu, c'était elle qui faisait les plus fortes différences et exigeait qu'on pro- longeât le plus tard les parties. Nerveuse, inlassable, elle mé- ritait l'admiration de Made qui s'écriait :
— Bravo, Ariette ! Te voilà redevenue digne de ma bande !...
Tout le monde, sauf peut-être Jérôme, plus clairvoyant, ad- mettait qu'elle s'était enfin consolée de son abandon, et qu' Apis- trol était le consolateur. Le peintre, flatté, souriait dans sa barbe à la Henri IV, quand on le félicitait. Il n'avouait pas qu'il était, au contraire, avec la pauvre Martine Lebleu, un des objets sur lesquels la princesse « passait » en ce moment son excessive nervosité, et qu'un matin, dans une halte sous bois, s'étant enhardi jusqu'à vouloir effleurer de sa moustache le cou penché d'Ariette, il n'avait eu que le temps de parer avec son bras un coup de badine qui lui eût sillonné le visage.
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La vérité était qu'Ariette, après un sursaut de révolte et de désespoir, le jour où elle avait retrouvé Rémi de Lasserrade chez flollz et deviné une intrigue naissante entre Madeleine et lui, avait perdu toute orientation à travers sa propre conscience, et cherchait l'oubli d'elle-même dans l'affolement de la « bande. » Aux minutes de solitude, elle percevait bien Tinconvenance de ce séjour aux Tachouères, entre Rémi, Christian et Madeleine. Mais que faire? où aller? où fuir? Et que devenir, si elle fuyait? Cependant, sa souffrance d'être délaissée par le seul être dont elle eût jamais espéré quelque tendresse s'apaisait lentement. Made- leine de Guivre ne lui inspirait nulle jalousie. La seule trace d'amour qu'elle retrouvât en elle-même pour l'infidèle, c'était la peur nerveuse qu'il ne lui arrivât malheur, engagé comme elle le voyait entre Madeleine et Christian. Elle appréhendait une péripétie tragique, menaçant ce jeune ami, auquel elle avait un instant — avec tant de naïveté ! — confié l'espoir de toute sa vie. Ainsi sa pauvre pensée se meurtrissait sans cesse à imaginer les fureurs de Christian, redoutées soit pour Rémi, soit pour elle- même. Car nul indice n'était venu la rassurer contre son an- goisse secrète. Chaque jour l'aggravait au contraire, malgré i excès de dépense physique, la fatigue de muscles qu'elle s'im- posait, dans l'obscur espoir de s'affranchir. Rompue, les os dou- loureux et la tète broyée de migraine, elle regagnait, le plus tard possible dans la nuit, sa chambre, où Martine, brisée elle- même d'inquiétude et d'insomnie, l'attendait.
— Allons, ma fille, vîvement, déshabillez-moi!...
Martine obéissait. Ariette la traitait avec une dureté de patri- cienne romaine pour son esclave. Guettant les prétextes de mé- contentementy rien ne la désarmait. Elle sentait dans les yeux de la chambrière comme un reproche silencieux : ce reproche non exprimé étouffait visiblement Martine. Devant la princesse, cette fille se dressait comme une conscience qui l'attendait au logis, la jugeait, la condamnait.
Une si forte tension de la pensée, une telle frénésie de fa- tigue, eurent vite ébranlé la santé d'Ariette. Après moins d'une semaine de ce régime, remontant une nuit dans sa chambre et se livrant aux soins de Martine, elle eut une brusque syncope, >mme elle en avait eu le mois précédent au cours de son sayage chez Émery.
Martine osa une humble remontrance :
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— Ma princesse aura beau me gronder, je lui dirai ce que je crois devoir lui dire. Il faut cesser de monter à cheval, et de se serrer comme elle fait.... Je ne peux pas continuer de voir ma princesse se tuer comme cela... je ne peux pas!...
Ariette fut interdite un instant. Elle balbutiait, jouant la colère, et pouvant touchée, tant TafTection désintéressée de Martine se trahissait à travers les mots !
— Que voulez- vous dire?
' Ariette était étendue. Martine s'agenouilla près d'elle, et, si émue qu'elle en oubliait les formules habituelles :
— Ma princesse! ma princesse!... Je vous en prie... laissez- moi vous soigner... J'ai tant de chagrin!...
Le silence dura quelques instans entre la femme de chambre et sa maîtresse. Celle-ci, que la surprise avait fait pâlir, eut le loisir de se calmer. Elle dit simplement et sèchement à Martine :
— Finissez de me déshabiller et taisez-vous.
Ariette, cette nuit-là^ fut longue à ti*ouver le sommeil. Elle songeait :
« Celte fille sait mon secret... Puisqu'elle me tient, ne ferais- jc pas mieux de lui demander son aide? Elle aime rai:gent. Et seule, je ne puis rien. »
Bien que lair fût tiède, et que, par surcroît, un feu léger dansât dans la cheminée, la princesse, osant cette fois, — la pre- mière fois de sa vie peut-être, — regarder en face sa destinée, se mit à trembler de tous ses membres.
u Oui, il faut se décider, il faut agir. A quoi bon douter à présent? Il n'y a plus de doute possible... »
Elle tendit toute sa réflexion à imaginer, à combiner des projets. Pitoyable Ariette ! Combien de femmes avant elle avaient erré dans le même labyrinthe, s arrêtant aux mêmes hypothèses, s'agrippant aux mêmes racines d espoir, frissonnant de la même peur mortelle par momens!... Combien avaient trouvé, rejeté, repris les solutions si peu nombreuses, si étroites de ce pro- blème : frauder une loi de la nature, afin de sauvegarder son repos, et les apparences!... Mondaines, bourgeoises, Tangoisse horrible dont Ariette était maintenant étreinte guette, comme une hydre à l'issue d'un jardin défendu, presque toutes celles qui croient pouvoir dédoubler la vie conjugale, avoir ici l'union das intérêts,. ailleurs rameur. Pitoyable Ariette! moins^oijndam-
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nable qu'une autre, parce que le mariage l'avait vraiment trahie, elle, et que nul appui moral ne s'était offert pour la réconforter et la soutenir! L'angoisse des maternités coupables Fétreignàit à son tour. Que faire? que faire? L'idée que Christian, dont elle connaissait les colères de fou furieux, pourrait un jbur se douter, questionner, suffisait à lui glacer les membres.
« Voyons!... je m affole... Bien d'autres avant moi... » Elle récapitulait les propos de scandale dont la «bande » de Made relevait Tordinaire de la conversation... Des noms do jeunes mondaines réputées galantes, des noms de femmes hon- nêtes aussi, avec le consentement de leur mari..: Ce n'est donc pas si difficile... Les romans le prétendent : une course à cheval, le saut opportun d'un fossé !...
« Voilà quinze jours que je me brise le corps, pensa-t-olle amèrement, et j'en suis toujours au même point. »
Alors, tenter quelque chose de plus? Au lieu d'appeler le hasard, forcer la destinée? Elle n'osa se préciser à elle-même ce qu'elle rêvait; mais cette rêverie confuse suffit à faire courir soudain sur sa peauj comme une onde électrique, un frisson pro- longé. Peur de la mort? Révolte intime de la conscience?... Les deux, peut-être. Sa pensée eut un brusque recul : « Oh! non! pas cela... pas cela... » Alors, quoi?
i< J'aime mieux m'enfuir. Si vraiment c'est ce que je crains, car après tout je n'ai pas de certitude, j'aime mieux nie sauver du prince, de ma belle-mère, de tout... Il n'y a personne à qui je tienne. J'ai une petite rente insaisissable de deux mille francs que m'a laissée ma tante de La Prade. C'est assez pour vivre... •» EUe se prit à construire un budget avec des ignorances d'en- fant. Obligée de s'avouer que deux mille francs de revenu seraient courts, elle se disait :
« Je puis travailler : Martine assure que je gagnerais ma vie à faire des chapeaux, tant j'ai de goût ! »
EUe recommença des additions. Son cerveau léger s'y lassa
\'ite, et de cette lassitude s'éleva enfin une fumée de sommeil...
Ariette s'endormit en gémissant, n'ayant en somme rien décidé,
brimée seulement par le poids des nécessités prochaines où
i ne démêlait encore qu'une iniquité du sort el non la sanction
"itable d'une loi morale.
e lendemain, une battue monstre était organisée par le
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marquis de la Monnerie. On avait fixé le rendez- vous vers dix heures et demie, pour déjeuner, à une ferme nommée la Fau« connière. Llnfatigable M"* d'Ara, la « petite bouffeuse de kilo- mètres, » proposa de partir & sept heures du matin en automo- bile et de se rendre à la Fauconnière en passant par Blois, ce qui revenait à faire quatre-vingts kilomètres pour gagner un point distant de moins de trois mille mètres. Cette proposition saugrenue rallia naturellement les suffrages : la peur des mi- nutes ^âdes est le mal secret qui ronge de tels oisifs. Ariette s'éveilla beaucoup trop tard pour se joindre à Texcursion. Elle p'eut que le temps de s'habiller et de faire atteler un tonneau qu'elle conduisait elle-même. Par un raccourci à travers le parc des Tachouères, elle atteignit, en moins d'un quart d'heure, la lisière des taillis que dominaient les toits rouges de la Faucon- nière. Là, elle dut mettre pied à terre et renvoya son léger atte- lage avec le groom. Un petit rû, franchi par un ponceau de planches, où l'on ne pouvait passer qu'à pied, séparait en cet endroit les deux propriétés. Le jour était beau et sec; Ariette passa le pont, puis s'engagea dans les bois, goûtant le plaisir de la marche et de la solitude.
L'étroit che^lin, vers la Fauconnière toute proche, serpen- tait assez irrégulièrement entre de jeunes taillis repoussés sur une coupe qui devait dater de cinq ans au plus et que dominaient çà et là les statures plus élancées des baliveaux. Connu des seuls habitans des deux domaines voisins, on y passait rarement; sa Irace était indécise... Ariette marchait sans hâte, avec l'envie, par momens, de rebrousser chemin ; mais son dégoût des gens qu'elle allait rejoindre à la Fauconnière le cédait encore à la crainte de la détresse morale dont rien ne la distrairait aux Tachouères. Elle suivit donc le sentier jonché, par-dessus la mousse, de claires lamelles d or tombées des bouleaux et d'ai- guilles de pins desséchées. Parfois un gros cèpe dressait sa cap- sule brune au milieu des feuilles déchues, de la mousse frisée... Un faisan se levait d'un vol maladroit, avec ime clameur enrouée ; un lapin détalait si brusque, si preste, qu'on entrevoyait à peine deux oreilles abattues par la peur, une tache blanche dans un paquet de fourrure grise, qui bondissait, bondissait, et soudai i, comme par une trappe, disparaissait.
Tout à coup Ariette s'arrêta, aux écoutes.
Dans le taillis abandonné, au point où le sentier croisait i a
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ehemin plus large , elle entendait des voix. Gela partait, — elle s'en rendit compte sur-le-champ, — d'une cabane de charbonnier entrevTie à travers les broussailles, à demi démolie d'ailleurs et qui datait certainement du temps oiï la coupe avait été prati- quée. Son architecture de terre, de bûches et de branchages tenait h peine, toute la toiture enlevée; mais la paroi du fond, orientée vers la princesse d'Erminge, restait intacte et protégeait les interlocuteurs.
Ariette s'approcha, à Taise dans son costume de chasse, pour eatrer au fort du taillis qui la dissimulait; elle perçut nettement la parole gouailleuse de Rémi :
— Chère madame, je ne sais pas au monde une autre femme capable de m'amener dans des huttes forestières sous prétexte de rendez- vous, et de me renvoyer, une heure après, comme je suis venu. Est-ce que vous vous moqueriez de moi?
— Quoi? fit la jolie voix un peu grave de M"* de Guivre, vous vous plaignez?... C'est le meilleur temps de l'amour, celui- ci... un poète l'a dit. Comme il avait raison!
Rémi apparut debout hors de la cabane... M"* de Guivre devait être encore assise à l'intérieur. Ariette n'osa bouger. Elle tremblait de la peur d'ôtre vue; mais les buissons la cachaient bien.
— Peureuse! fit Rémi. Je ne crois pas à votre sentiment. Vous n'êtes pas romance pour un sou, au fond. Et vos yeux, que je connais bien, me disent que vous pensez, sur la meilleure façon de procéder en amour, à peu près la môme chose que moi. Seulement vous avez peur.
— Et quand ce serait? répliqua Madeleine apparaissant à son tour, déplissant sa jupe courte et détachant de Tétoffe les brins de fougère qui sy accrochaient. Ce que je puis vous assurer, ajouta- t-elle en regardant Rémi en face, c'est que ce n'est pas pour moi que j'ai peur.
f^ délicate figure de Rémi se contracta d'ironie.
— Ahl cest pour moi? Eh bien! vous allez voir... .Fen ai ass(»z, moi, de la peur du Rcître, et des précautions contre le RcUre. Ça ne va. pas traîner... Je trouverai bien un moyen do TO'ctpliqner avec lui...
>!="' (le Guivre eut un cri si ardent, que Técho en heurta !^ ur d'Arlelte.
— Ah! je vous le défends., je vous le défends... 11 vous bri-
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serait... Vous, livré à ce furieux? Mais vous ne le connaissez donc pas?...
— ^ Bah ! lit Rémi... Un homme en vaut un autre. Il est plus fort, mais je suis plus leste. D'ailleurs, nous ne nous battrons pas à coups de poing, je suppose?
— Taisez-vous ! Rien que lïdée d'une renconti'e entre vous deux me bouleverse...
Et s'approchant de lui :
— Soyez sage et prudent, ou je vous affirme que je n'accep- terai même plus des rendez-vous comme celui-ci, que vous pouvez juger fades, mais où nous jouons tout de même notre vie... Oui, ne riez pas, notre vie... Si vous m'écoutez, au contraire, ' je ne vous en ferai pas repentir... Voyons... Vous avez reçu ce matin la convocation que vous attendiez pour votre stage d'offi- cier de réserve?
— Oui, jeudi prochain, la défense nationale me réclame h Bourges. Pendant un mois, à cheval dès cinq heures du matin. Polygone, conférences, tir simulé, mess... Vive Tarméel
— Vous n'avez pas dit la date au prince?
— Non. Il sait que je pars après-demain, voilà tout.
— C'est aujourd'hui samedi. Tout à l'heure, à table, dites tout haut que vous êtes convoqué pour mardi... que vous ne faites qu'aller saluer votre grand-oncle, lundi, à Paris, et que, mardi matin, vous serez en selle au polygone de Bourges.
— Compris ! Vous vous arrachez vous-même, mardi, aux délices des Tachouères, et l'on se rejoint & Paris?
— Mardi, non! ce serait trop tôt. Christian se méfierait. Mercredi, voulez-vous?
— Va pour mercredi. Chez moi?
— Vous êtes fou?... Je vous recevrai rue d'Offémont, et, si vous voulez, vous déjeunerez avec moi... Et sage... comme ici... ou bien, plus jamais!...
Rémi écrasa du talon une pomme de pin sur le sol.
— Soit!...
Puis, mécontent d'avoir laissé deviner son impatience^ il se railla aussitôt lui-même :
— Vous aurez le courage de me laisser partir en campagne sans le moindre contentement?
Madeleine hésita, puis répondit :
— Probablement.
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LA PRINCESSE d'eBMÎNGE. 13
— C'est bon, dit sèchement Rémi... Je rentre, n'est-ce pas?
— Oui. Il faut que vous arriviez h la Fauconnière avant 1 au- tomobile qui ramène le prince. Prenez à droite... ce chemin-ci, et regagnez la maison par le premier sentier. Moi, je prends à gauche et j'y vais directement.
Rémi s'éloigna; puis M"' de Guivre, ayant achevé d'ordonner sa toilette. Ariette attendit que le bruit de leurs pas eût cessé d'être perceptible... Alors elle sortit du fourré, s engagea dans le chemin que Madeleine avait suivi. Elle éprouvait une sensa- tion singulière. Le dégoût de ce qu'elle venait d'entendre se mêlait à un vrai soulagement d'être libérée de pareilles intri- gues... Et surtout, nulle jalousie. Voir Madeleine et Rémi jouer leurs rôles de galanterie mondaine, loin d'aviver ses regrets, la calmait, cicatrisait la blessure de l'abandon. C'était tellement autre chose, ce qu'elle avait espéré , cherché , cru posséder un moment dans l'amour!
c< Ah! jamais plus, jamais... j'en suis délivrée h présent. Tant mieux ! »
EUe arrivait en vue de la grande bâtisse rouge, environnée d'arbres géans. Jérôme, les petites d'Avigre, Apistrol, Rémi et Madeleine attendaient devant le seuil. On entendait corner au loin l'antomobile qui, par la route de Blois, amenait Christian, Saraccioli, le ménage d'Ars.
Dans sa gêne de revoir sur-le-champ Madeleine et Rémi, Ariette attendit que la lourde voiture blanche souillée de pous- sière vtnt se ranger devant le seuil de la Fauconnière, pour avancer elle-même, glisser sa présence, qu'elle eût souhaitée inaperçue, — dans le brouhaha de cette arrivée.
Le marquis de la Meunerie, dont lailure évoquait certains capitaines de Franz Hais, vint à elle et lui souhaita le bonjour. Madeleine embrassa son amie.
— Par où es-tu passée, ma chérie? Tu apparais tout d'un coup, comme une jolie fée.
— Je suis venue par le bois, tout simplement.
— Tiens, moi aussi, fit la comtesse sans nul embarras.
M"* d'Ars dépaquetait son uimable visage de trottin des voiles de gaze qui l'enveloppaient, je lait sa peau de bête k Saraccioli * séguieu2, et, très excitée, expliquait à Jérôme de Péfaut les Jdens de la course. Au retour, elle avait conduit.
— A Lucenay, j'ai tué un oiseau net, par le choc. Dix kilo-
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H REVUE DES DEUX MONDES.
mètres plus loiiX; à une sale descente, j'ai écrasé un chien... Oh! nous faisions du soixante-quinze, j'en suis sûre... Nous avons traversé Cissey à ce train-là, comme des fous ! Les paysans étaient furieux, on nous jetait des pierres.. i ce que c'était amu- sant!... Le prince a reçu un^morceau de tuile dans sa casquette I Tout en causant, on rentrait dans la Pauconnière, où l'on trouva la marquise de la Monnerie, fine et charmante figure en- cadrée de cheveux prématurément blancs, et, à ses côtés, M"* d'Avigre, la mère de Rose et de Marguerite, petite femme blonde, mince et grave, vêtue avec une sobriété recherchée. Ses filles lui ressemblaient, ou plutôt le visage de la mère évoquait, la grâce en moins, les attrayants visages des jumelles, — comme certaines copies sèches et raides qu'exécutent, d'après les maîtres, des amateurs inexpérimentés.
La Pauconnière était xme ancienne ferme que le comte de Calm, père de Christian, veneur passionné, avait achetée et fait accommoder en rendez-vous de chasse. Après la mort du comte, la princesse Gharlotte-Wilhelmine, trouvant assez lourde la charge des Tachouères, avait vendu cette ferme au marquis de la Monnerie. Elle n'était remarquable que par le majestueux cercle d'ormes qui l'encadraient, la dominaient, y maintenaient une fraîcheur délicieuse aux jours les plus ardens... Par cette matinée d'automne, claire mais un peu froide, on avait cru pru- dent de réchauffer la salle où la table était dressée. Au moment où Ion y pénétra pour déjeuner, de hautes et larges flammes léchaient Tâtre de pierre et de briques, et leur reflet dessinait en ai'étes luisantes et en pans d'ombre les solives du plafond.
Ariette, placée entre le marquis et Apistrol, mangea de bon appétit. Elle avait toléré, ce matin, à son lever, que Martine relâchât un peu l'étau de son corset; le corps plus libre, elle respirait mieux. Elle écouta distraitement, mais sans mauvaise humeur, les fades galanteries d'Apistrol, les plaisanteries un peu grosses que Campardon échangeait avec le marquis, les histoires do battues merveilleuses, d'incroyables records d automobile... Saraccioli fit pour M"** d'Avigre, ses voisines, le récit, en termes précieux et pittoresques, d'une chasse à courre dans la campagne romaine. Cependant, la princesse d'Erminge, de plus en plus absente de ce qui se passait autour d'elle, fixait sa pensée sur un projet qui avait tout à coup germé dans sa t(te, en entendant
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LA PRINCESSE d'eRMINGE. 15
M. de Péfaut raconter à M"* d'Ars une anecdote du temps où il ^t interne à l'hôpital Beaujon.
a Jérôme est médecin. Il est absolument sûr. Il a de Tamitié pour moiy bien que depuis mon mariage il se soit un peu re- froidi, et cela par ma faute... Si je le consultais, il ne me refu- serait pas un avis... »
Jusqu'où se confierait-elle à lui? Et même, que lui deman- derait*elle? Elle ne le savait pas encore. Gomme toutes les âmes débiles, elle avait juste assez de courage pour commencer les ehoses, et les livrer ensuite à la destinée.
Le repas terminé, comme les chasseurs s'équipaient, Ariette déclara qu'ayant mal dormi la nuit précédente, et se sentant un peu fatiguée, elle ne suivrait pas la battue : elle reviendrait aux Tachouères à pied, à travers le parc. Apistrol s'offrit à l'accom- pagner.
— Non, pas vous, lui dit-elle, vous êtes un trop beau fusil. Le tableau, ce soir, se ressentirait de votre absence. Mon cousin de Péfaut, qui chasse avec un livre sous le bras, ne me refusera pas sa compagnie.
— Assurément, répliqua Jérôme. Et jamais je ne me serai tant félicité d'être un tireur médiocre.
Ils se divertirent quelque temps au départ des chasseurs. Le marquis, Christian et Madeleine, partirent les premiers, derrière les rabatteurs, puis Rémi avec M""* d'Ars et Saraccioli, puis les autres en groupe, Campardon fermant la marche avec M. d'Ars, Rose et Marguerite d'Avigre. Une Victoria vint cher- cher la marquise et M"* d'Avigre pour les ramener au château de la Monnerie. Jérôme et Ariette reprirent alors, & travers bois, le chemin par où Ariette était venue.
— Je ne me flatte pas que ce soit l'avantage de ma compa- gnie que vous ayez désiré, dit en souriant M. de Péfaut dès qo'ib furent seuls. Vous avez quelque chose à me dire?
— D'abord je goûte beaucoup l'avantage de votre compa- gnie, comme vous dites, répliqua Ariette. Et puis, c'est vrai, jo voulais vous consulter tout en faisant un peu de footing avec vous. Vous êtes médecin, n'est-ce pas, et bon médecin ?
— Bon médecin, personne n'en sait rien, pas même moi, lisqne je n'exerce pas. Je suis docteur en médecine, voilà tout.
— Ah! fit-elle un peu découragée... Au fait, pourquoi exercez-vous pas ?
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IG HE VUE DES DEUX MONDES.
— Jai essayé, ma chère cousine. Quand j'aieumesdiplAmes, J'qi tenté bien réellement de faire de la clientèle. Seulement, ni mes maîtres, ni mes cliens ne me prenaient au sérieux. J'avais le tort d'être baron de Péfaut, et réputé riche. Voyez-vous, on n est pas juste pour nous. On critique l'inertie de Taristo- tratie moderne, et on ne lui tolère pas de métier. Nous n'avons le droit de nous occuper que de chevaux et de femmes. Malheu- reusement' ni l'un ni l'autre de ces passe-temps ne m'amuse. Bah !... Cela ne fait rien. Avec les livres et l'étude, on se con- sole de tout... Et puis je vais avoir une cliente, il me semble.
— Oh ! il ne s'agit pas de moi, corrigea précipitamment * Ârlette, d'un ton qui s'altérait un peu.
Au loin, on entendit les premiers coups de feu, amortis par la distance jusqu'à ne plus faire qu'un léger claquement de fouet.
— De qui, alors? demanda Jérôme.
— J'ai une femme de chambre... Vous la connaissez?
— Martine? Je crois bien! Elle est parfaite. J'ai eu, par téléphone, quelques conversations avec elle. Elle s'exprime comme une dame.
— Elle est très convenable. Seulement, voilà, elle a fait une sottise...
— Un amant? questionna Jérôme, regardant Ariette dans les yeux.
Ariette détourna le regard, et, avec effort, sentant que depuis quelques répliques sa voix prenait une fêlure de mensonge, dit:
— Justement.
On arrivait au pont de planches qui séparait les deux do- maines; Ariette le passa la première, heureuse de dissimuler le (lux de sang qui lui montait au visage. Quand Jérôme l'eut re- jointe, elle reprit, plus calme :
— Voilà... Un garçon l'a séduite et l'a abandonnée... Et elle a des raisons de craindre les conséquences.
— Pourquoi cette peur, si elle est libre? Un enfant n'est jamais un malheur;... et elle doit gagner assez chez vous pour payer la sage-femme et la nourrice ?
— Bien sûr, murmura Ariette.
' Elle ne savait plus ce qu'elle voulait demander, interloquée par les tranquilles réponses de M. de ^Péfaut.
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LA PRINCESSE d'eRMINGE. 17
— Enfin, que doîs-je faire? interrogea celui-ci. Est-ce qu'elle a des malaises?
— Oui, c'est cela, reprit vivement la princesse d'Erminge. Des malaises constans. Elle n'ose pas consulter... Vous concevez, elle ne m'a pas dit les choses aussi nettement, mais je mW doute.
— Désirez- vous que je la voie? C'est facile tout de suite, puisque nous rentrons aux Tachouères.
— Non ! non ! ce n'est pas nécessaire... Pour le moment, elle Ta mieux. C'est dans le cas oti elle se trouverait souffrante ici, pendant que nous sommes à la campagne, que je vous ai averti... pour que vous n'ayez pas de surprise, si je vous appelle inopi- nément, et que vous nous gardiez le secret... Voilà ce que je Toulais vous dire... Maintenant, je ne vous retiens plus, et, si vous voulez rejoindre la chasse, vous le pouvez certainement..» Les rabatteurs ramènent le gibier vers l'étang de Villiers... Vous n'avez qu'à vous y rendre directement. Vous y serez avant tout le monde.
— Sincèrement, fit Jérôme, vous ne préférez pas que je vous accompagne? Vous savez que j'aurais plaisir à passer l'après-midi auprès de vous, comme autrefois, quand vous étiez fillette, et pe vous vous installiez chez nous en janvier. Vous rappelez- vous?
— Oui, je me rappelle, dit la princesse, devenue peu à peu nerveuse. Mais aujourd'hui je serais une désagréable compa- * gnie... J'ai la migraine. Laissez-moi rentrer seule, Jérôme. Allez chasser et vous amuser. Voici votre route vers l'étang de Villiers.
Elle s'était arrêtée, incapable de dissimuler son impatience dêtre seule. Jérôme n'insista pas.
— Soit. Puisque vous le désirez, je vais rejoindre les autres. Mais un mot encore au sujet de Martine...
— Puisque je vous dis que rien ne presse.
— Si, laissez-moi parler, poursuivit-il avec une nuance d'au-j^ (orité qui imposa à Ariette. Cette fille, si les symptômes se confirment, va être en butte à des tentations que vous pres- sentez, pour sortir d'embarras. Votre devoir est de l'en détourner, "^'il sagissait d'une femme du monde, il suffirait de lui dire :
Prenez garde au chantage! » Il ne s'agit que d'une chambrière ; l'elle sache donc le risque qu'elle court : la vie une fois sur ix, la santé neuf fois sur dix.
TOiii ixtn. — i904. ' ■■ - 2
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18 REVUE DES DEUX MONDES.
— Est-ce donc si périlleux? dit Ariette, qui, malgré elle, avait pâli.
— Je viens de vous le dire... Redites-le-lui!... A ce soir!
Il s'éloigna vivement, comme pour couper court à l'entretien. La princesse eut un instant envie de l'appeler, de courir après lui. L'aveu lui semblait presque facile maintenant. Jérôme n'avait-il pas deviné?... Mais, tandis qu'elle réfléchissait, le baron était déjà loin. Elle reprit lentement le chemin des Tachouères. Elle était extrêmement lasse, et dès qu'elle eut regagné sa chambre, elle se jeta sur une chaise longue et s'as- soupit.
Elle ne s'éveilla qu'à la nuit tombante. Les chasseurs, ren- trés aux Tachouères, faisaient collation : eUe entendit le bruit de leurs pas et de leurs voix dans la salle à manger.
— M""* de Guivre, lui dit Martine, a demandé des nou- velles de la princesse, tout de suite en arrivant... Elle m'a dit de la prévenir, dès que la princesse serait réveillée.
— Bien ! qu'elle monte si elle veut, fit Ariette. Madeleine ne tarda pas. Elle questionna Ariette sur sa santé
avec une bonne grâce affectueuse. Elles parlèrent de la chasse, des hôtes, de chiffons. Sa présence ne faisait pas souffrir Ariette. Au contraire, elle la distrayait des soucis intimes auxquels elle était lasso de rêver.
— Tu sais, chérie, dit Madeleine, que je vais être forcée de vous quitter, un peu avant le retour de notre bande à Paris.
— Ah ! pourquoi ? demanda ia princesse.
Et aussitôt elle se rappela la conversation entendue dans le bois de la Fauconnière. Rémi, au déjeuner, avait annoncé qu'il quittait le lendemain les Tachouères pour faire à Bourges un stage d'officier.
— Mon notaire de Rouen m'écrit que la succession de ma tante de Langeois, — le domaine de Goberville, qui avait été hypothéqué indûment, — est liquidée. Mais il faut ma signature et ma présence.
— Oh! c'est ennuyeux, dit Ariette. Gomment vais-je m'ar- ranger ici sans toi ? Si nous avancions tous notre retour ?
— Non, dit vivement M"' de Guivre. Je mettrai tout bien en train ici avant de partir, petite paresseuse. D'ailleurs, cela ne fait que deux jours à passer, puisque vous-mêmes rentrez samedi... Mais à quoi penses-tu ?
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LA PRINCESSE d'eRMINGE. 19
Ariette avait les yeux fixes, elle sursauta.
— A rien, fit-elle... à ce que tu dis...
Quand Madeleine avait dit : « deux jours à passer, » Ariette arail songé soudain : « Deux jours... et deux nuits. » Les paroles de M. de Péfaut : chantage, mort, avaient chassé définitivement de son cerveau les projets criminels. Mais n'y avait-il pas un autre moyen?... Deux jours, Madeleine absente des Tachouères... Deux jours... et deux nuits...
La pression de la nécessité et le hasard de cette absence de Madeleine, se conjurèrent alors pour suggérer à la princesse un projet qu'elle n'avait pas encore envisagé, non par répugnance au mensonge (elle était en ce moment en pleine révolte de conscience, et voulait se sauver malgré tout, contre tout), mais parce qu'il semblait à première vue absurde, impraticable. Dès que M""" de GuivTC l'eut de nouveau laissée seule, elle le médita. Absurde, impraticable, tel elle le jugea d'abord. On ne pouvait être moins une épouse qu'Ariette ne l'avait été pour Christian. Leur unique semaine conjugale laissait à la princesse un sou- venir confus d'insomnies effarées, hachées de peur et de dégoût. Puis, du jour où Madeleine de Guivre était intervenue dans leur ménage, sa vie et celle du prince s'étaient continuées sans se mêler jamais, jamais plus, à ce point qu'ils évitaient même de se trouver seuls ensemble, de se parler sans témoins, de se toucher : oui, de se toucher! Leurs mains à peine se frôlaient, et seulement quand ils y étaient contraints par là présence de tiers. Un pareil régime, impossible aux unions bourgeoises, est facilité dans le monde par l'extrême rareté des momens de solitude, par la présence continuelle des gens de service... Pourtant Christian el Ariette ne se haïssaient point. La rupture profonde de leur vie sentimentale se traduisait simplement par Tabsence de toute iûlimité, de tout contact... Pour mener à bout son entreprise, Arlelle devait donc reprendre les choses de loin. Elle fouetta son inertie naturelle, sa paresse à réfléchir et à agir, par cette injonc- tion qn*elle se répétait à elle-même : « Il le faut... il le faut... Cela, ou le risque de chantage et de mort... Donc, il le fauL »
Incapable de dresser un plan méthodique, raisonné, pour
influer sur les sentimens de son mari, elle se jeta dans ce projet
lec rinstinct de la conservation, sans plus. Et la volonté de
ussir l'obséda. Mais, dès qu'il fallut préciser un moyen pratique,
!e constata combien le sens est confus de cette phrase, qu'elle
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avait lue dans tant de romans: « se rapprocher de son mari. » Tant que Madeleine fut présente; Ariette tâcha bien de s'associer de plus près aux divertissemens du prince ; mais Madeleine participait à ces divertissemeins, Ariette la trouvait toujours^ là; le prince ne semblait pas faire attention à sa femme. Une ou deux fois, celle-ci s'arrangea pour s'isoler un moment avec lui. A l'ordinaire, quand le hasard leur imposait de pareils tête- à-tète, ils ne prenaient aucune peine, ni l'un ni l'autre, pour combler le vide entre eux : chacun d'eux continuait d'agir exactement comme s'il avait été seul... Ariette, dans sa nouvelle disposition d'esprit, hasarda quelques paroles : en les pronon- çant, elle sentait que ces paroleis ne servaient à rien, puisqu'elle ne pouvait rien dire qui vraiment les intéressât tous les deux. L'échange des phrases fut si vain, qu'il ne devait laisser aucun souvenir dans la mémoire de Christian : « Avez- vous reçu des nouvelles de votre mère?... » ou bien: « De quel côté menez- vous la chasse aujourd'hui?... » Ainsi, l'effort naïf de rapproche- ment, durant ces jours préliminaires, eut pour effet de démon- trer à Ariette, plus manifestement encore, que son mai*i et elle étaient deux étrangers, et pis qu'étrangers, puisque entre étran- gers la sympathie et l'harmonie peuvent naître dès l'abord, et qu'ici la désunion était consommée. Alors, songeant au point essentiel de son dessein, elle désespéra. Elle fit vingt plans auxquels elle dut renoncer aussitôt. Elle comprit enfin que de telles reprises ne se négocient guère : elles peuvent naître d'un incident, d'une rencontre. Non pas qu'elle imaginât que, Made- leine partie, Christian tomberait dans ses bras; seulement, ils pourraient enfin converser; elle pourrait lui dire : « J'ai à vous parler, écoutez-moi... » Elle remit donc sa tentative à l'époque où Madeleine serait partie. « J'irai trouver le prince, et je lui parlerai... » Elle médita un discours.
Elle croyait se sentir forte de ce fait que le tort initial venait de Christian, et qu'elle avait un droit indiscutable & lui demander compte de sa jeunesse délaissée. Une voix timide, dans les plus secrètes profondeurs de sa conscience, objectait bien que ce droit, au moment même où elle allait le revendiquer, elle ne le possédait plus; que cette démarche, aujourd'hui si gênante, elle eût pu la faire avec une sorte d'autorité et de dignité un an au para van t.. Elle avait beau se rebeller, et ne pas vouloir entendre cette voix, elle en éprouvait un étrange malaise. Ce malaise, cet
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LA PRINCESSE d'eRMÎNGE. 21
embarras, c'était le premier avertissement, pour elle jusque-là si insouciante, qu il existe un équilibre, une loi d'action et de réac- tion dans les choses mystérieuses de la vie morale, qui échappent à la vue et à la mesiu-e... Ayant transgressé pour son compte le pacte conjugal, même si cette transgression n'était connue que d'elle-même, elle sentait ses droits comme abolis... La consta- tation de sa déchéance s'imposa par ailleurs encore. Quand Ariette conversait en soi-même de son projet de rapprochement avec le prince, elle se disait : « Je lui parlerai, je lui ferai sentir l'iniquité de mon délaissement. » Elle se disait cela, mais elle ne voulait pas réfléchir plus avant, examiner si elle comp- tait sur sa seule parole, sur la revendication légitime de ses droits d'épouse, ou sur l'effet des moins nobles hasards : une sorte de pudeur l'empêcha d'imaginer le rapprochement jus- qu'au bout... Et qu'elle fût arrêtée là par cette pudeur l'éton- nait encore, lui était une nouvelle révélation des lois inscrites au fond de soi, de la loi qui dit à l'homme, en certaines con- jonctures, et sans qu'il en puisse appeler : « Tu déchois!... » Loi mystérieuse! D'où lui venait-elle? Point de son éducation : elle n'apercevait d'influence morale exercée sur elle que par Jérôme de Péfaut et sa mère, et cette influence lui semblait avoir été trop brève et trop intermittente pour la modifier. Rien, rien u avait agi sur elle avec autant de force impérieuse que cette gêne égoïste résultant de la faute : après la faute, ce n'était pas seule- ment physiquement qu'elle était autre. Elle ne se sentait plus la même personne, avec les mêmes droits, les mêmes possibilités. Irritée de constater cela, elle ne voulut plus réfléchir. Elle se buta à penser, sans plus : « Le premier soir où Madeleine sera absente, j'irai trouver le prince, causer avec lui. Ma démarche sera diffi- eile ; mais que peut-il, lui, opposer à ma réclamation de reprendre ma place d'épouse? »
Parmi ces angoisses, les heures cependant passèrent vite.
Rémi de Lasserrade était parti le lundi. Le mercredi. M"' de
Gui\Te quitta à son tour les ïachouères, prenant à Salbris un
train du matin. Christian, persuadé que depuis vingt-quatre
heures le jeune Lasserrade était à Bourges, se sépara d'elle sans
dénaoce, mais non sans mauvaise humeur. Par surcroît, dès la
ointe du mntiny la pluie commença à tomber, fouaillée par un
mt aigre : une de ces pluies dautomne qui noient l'horizon,
jcillissent d'un coup le paysage, lui mettent par avance son
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2S REVUe DES DEUX MONDES.
masque d'hiver... Ariette avait vaguement compté profiter dé la battue quotidienne pour commencer à se rapprocher de son mari. Elle fut déçue et désemparée. A travers les hautes fenêtres à croi- sillons de sa chambre, elle regardait le suaire d'eau envelopper tout l'horizon; et son faible génie d'intrigue, d'invention, s'irri- tait de se sentir désarmé. D'abord, que faire des invités? Par de telles journées, ces oisifs qui, sauf Jérôme de Péfaut, ne trou- vaient en eux-mêmes qu'un morne ennui, et haïssaient le re- cueillement autant que la lecture, tuaient les heures au jeu. Dès qu'on avait pris le café, après déjeuner, on installait la table de baccarat. L'habillage avant le dfner, puis le dtner, faisaient une trêve entre sept et dix heures. Ensuite le jeu à petites tables, bridge ou poker, reprenait jusqu'au milieu de la nuit. Ce fut le programme de ce mercredi, où le mauvais temps et l'absence de M"* de Guivre conspiraient à épaissir l'atmosphère. Ariette elle- même joua, perdit, puis brusquement, la nuit déjà venue, re- gagna tout ce qu'elle avait perdu, et deux mille de francs de plus. Le prince gagnait aussi quelques billets de banque. On ne quitta le salon qu'à la dernière minute, quand il fallut sTia- biller. La fièvre d'une journée de jeu tenait tout le monde; le dtner fut assez gai. Ariette ne but que du Champagne à peine trempé d'eau. Quant au prince, que d'ordinaire M*^ de Guivre surveillait, il se laissa aller à son instinct de buveur héroïque» et vida à lui seul un flacon de corlon et une bouteille de Cham- pagne brut... Le jeu recommença aussitôt après le dîner, et, quand Ariette remonta dans sa chambre, il était deux heures du matin.
« Voici bientôt la minute d'agir, pensa-t-elle : je veu^^ je veux réussir... »
Déjà peu à peu transformée au creuset de la souffrance et de la réflexion, elle essayait de se justifier devant son propre arbitre.
« C'est mon mari, voyons!... Je ne fais rien de mal, en cher- chant à le reprendre... »
Mais ce faux-fuyant ne la leurrait pas.
« Au fond, je veux lui faire croire ce qui n'est pas vrai... Eh bien! tant pis... J'ai vraiment trop pâti moi-môme, c'est ma re- vanche. »
Elle médita :
« Sa chambre a une issue dans la bibliothèque... J'irai cher-
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LA PiUNC£SS£ d'eRMINGK. 23
eher un livre tout à l'heure, quand les gens seront couchés... Je ferai tomber un gros in-folio pour attirer son attention. Il ouvrira la porte. Alors, comme nous serons seuls, il faudra bien que nous échangions quelques mots... »
Elle se répétait la phrase qu'elle avait imaginée pour amor- cer l'entretien... « Christian, puisque vous voilà, je voudrais vous demander quelques instans... '»
Et le discours, gauchement préparé, se déroulait dans sa pensée :
ce Je ne vous reproche rieii et je ne vous parlerai pas du passé, mais de l'avenir, de notre avenir... »
Il y avait un point sensible, Ariette le savait, dans l'âme rude de Christian : le respect gardé à sa mère, la princesse Charlotte- Wilhelmine. Or, le voau constant de celle-ci était que Christian eût un fils, que le dernier rameau d'Erminge ne se desséchât point avec lui. En associant au désir de la vieille princesse un désir personnel d'être mère, il semblait à Ariette qu'elle pouvait donner une apparence à la fois vraisemblable et avouable & sa tentative...
... Le carillon anglais, imitant les premières mesures de celui de Westminster, vient de sonner en haut du pavillon la demie de deux heures après minuit... Les bruits de pas, les échos de rire s'apaisent dans toute la longue maison. Voilà que l'oreille, dans le silence, recommence à distinguer le crépi- tement doux de la pluie sur les pelouses, l'égrènement des gouttes d'eau dans l'armature de zinc des chéneaux. Ariette est Kule dans sa chambre. Elle a congédié Martine avant que Mar- tine ait achevé de la dévêtir, comme si elle ne poavait même supporter ce témoin silencieux, mais non confident, de ses pro- jets. Ariette est seule... Tout se tait; l'égouttement de la pluie devient lui-même plus rare, plus lent... Entr'ouvrant la porte, Ariette s'assure que l'électricité est partout éteinte. On ne voit plus, on n'entend plus rien. Elle frissonne, ce n'est pas de froid... Mais soudain elle se rappelle la nécessité impérieuse de ce qu'elle va faire : elle a peur de ne pas rencontrer son mari, de le trouver endormi...
Elle se décide et sort de sa chambre.
Cependant^ Christian d'Erminge, après le jeu, était lui-même
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remonté dans son appartement, composé d'un vaste cabinet de travail encombré principalement d'outils de chasse, et d'une chambre à coucher carrée, installée dans le pavillon d'angle. Il s'était fait déshabiller par son valet de chambre, puis s'était mis à fumer des cigarettes, tout en vérifiant la charge des cartouches dans sa ceinture, pour le lendemain. Son cerveau, accoutumé au vin, était déjà libéré des fumées du corton et du Champagne. Mais il se sentait nerveux et ne pouvait se résoudre à gagner son lit, où il redoutait de ne pas trouver le sommeil.
' Depuis le début du séjour aux Tachouères, il avait coutume, chaque nuit, dès que l'ombre était refaite dans les corridors, de rejoindre M"' de Guivre. La chambre de celle-ci était située sur la grande façade, dont le pavillon habité par Christian for- mait l'angle. La bibliothèque, puis un autre appartement laissé soigneusement vide par les ordres du prince, séparaient le pa-» Villon de cette chambre. Aujourd'hui, Madeleine était absente..^ la longueur prévue de cette nuit solitaire tourmentait l'amant. Il était fort rare en effet que Christian, même à Paris, restât \ingt-quatre heures éloigné de la comtesse. Rue d'Offémont, il la visitait avec une assiduité qu'elle trouvait parfois importune, mais qu'elle lui pardonnait vite, liée à ce compagnon redou- table par les liens les plus mystérieux de sa sensibilité; les semaines passées aux Tachouères étaient encore plus intimes, presque conjygales, puisque les appartemens du prince et de Madeleine, séparés en apparence, communiquaient en réalité. Christian, toujours épris de Madeleine jusqu'à l'envoûtement, chérissait des séjours qui lui livraient ainsi sa maîtresse commç une épouse. Madeleine les lui accordait avec mesure, pour le récompenser d'avoir été mo^ns tyrannique, ou pour le calmer quand elle sentait gronder eu lui un orage de frénésie jalouse.
Peu rêveur par nature, dépourvu également d'imagination et du goût de méditer, le prince était sujet cependant, comme tous les voluptueux, à l'obsession des souvenirs. Quand il eut fini de vérifier sa cartouchière, il rentra dans sa chambre, essaya de parcourir les journaux de Paris disposés à côté de son lit... Mais ses yeux ne voulaient pas lire; des détails précis de telle ou* telle heure mémorable de sa longue liaison avec Madeleine se substituaient à la lecture.
Il pensait :
« Que fait-elle à présent?.. »
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Là princesse d'ermingc. 25
Et plus nettement qu'une imagination de romancier, la mémoire tenace de tous ses sens évoquait l'hôtel de la rue d'Offémont, l'escalier aérien à rampe de fer peinte en vert qui menait à la chambre de Madeleine, ia chambre elle-^mème, toute blanche.
(c Un autre que moi dans cette chambre? Quel autre?... » Rien qu'à rêver cela, il crispa sa main sur le fusil à deux eoups qu'il avait pris distraitement au râtelier, et le serra comme me arme qui va donner la mort et non pas à d'inoffensives bêtes de forêt ou de plaine... Puis il raccrocha le fusil et réfléchit. Il pensait à Rémi de Lasserrade, et tout à coup notait la coïnci- dence de son stage militaire avec l'absence de Madeleine. Rémi et Madeleine, d'accord?... Lui bafoué aux Tachouëres, pendant qae?... Les veines de ses tempes se gonflèrent, toutes bleues, tandis que son front, assez pâle d'ordinaire au-dessus du visage eoloré, se teintait de plaques rouges... « Âh! je les tuerais... je les tuerais tous les deux... » Et il haït un moment Made- leine, pour cette impossibilité où il était condamné de la pos- séder toute, et d'être sûr qu'il la possédait seul. Il ne la sentait pas asservie comme il l'aurait voulu : par tant de côtés de son esprit délié, elle lui échappait!... Il se savait incapable de ia pénétrer, de la surprendre, si un jour elle s'avisait de le trahir. Et, comme tous les êtres d'une grande force physique unie à un esprit un peu court, cette idée d'être joué par de plus faibles que soi lui suggérait un besoin violent de frapper, d'a- buser de sa force comme d'un argument auquel on ne réplique point.
« Voyons, voyons ! Rémi est certainement à Bourges pour son service militaire. Madeleine, elle, m'a télégraphié aujour- d'hui de Paris... demain elle doit m'écrire de Rouen... »
Il se rassura par cet argument sommaire : ses accès de ja- lousie lui donnaient une lassitude intolérable, une vraie cour- bature mentale. Puis, traçasse d'une anxiété obscure, le désir lui vint de gagner, ainsi que chaque soir, la chambre de la com- tesse. Entraîné aussitôt par ce désir évocateur, il courut à la porte qui, par la bibliothèque et les appartemens vides, condui- Jt à ceux de Madeleine. Mais la porte le repoussa de tout l'eflort u'il venait de faire. Elle était verrouillée à l'intérieur. Un stant, la colère du prince se rua contre cette porte. Puis il Dgca qu'il n'avait qu'à revenir sur ses pas, à suivre le cor-
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ridor : sûrement de ce côté les appartemens de Madeleine n'éisient pas fermés à clé.
En sortant de la chambre, il crut percevoir le bruit d'une porte qui s'ouvrait, dans une autre aile du chftteau. Il resta indécis, car il ne se souciait pas d*ètre rencontré. Mais tout bruit cessa, il n'entendit plus que le lent crépitement de l'eau qui s'égouttait des toitures... Il s'engagea vivement dans le corridor. L'obscurité, par cette nuit noyée, était complète. Seules, derrière le prince, les lumières laissées allumées dans sa chambre, et filtrant sous la porte, projetaient un halo confus. Il atteignit sans difficulté l'appartement de Madeleine de Gwivre, l'ouvrit, et,tâtant de la main, vira le commutateur... Une lampe- veilleuse s'alluma, éclaira le lit de milieu, un lit Louis XV à panneaux cannés, laqué d'un vert pâle sous un léger baldaquin de soie... Comme il se retournait pour fermer la porte derrière lui, il vit ÂrlettCy debout dans le corridor^ immobile, qui le regardait.
Christian n'avait aucune présence d'esprit; ce colosse était, devant l'imprévu, timide et gauche comme un enfant, à moins que sa timidité ne se changeât brusquement en colère. Ârlette, au contraire, avait médité durant toute cette journée l'éventualité d'une rencontre. Elle regarda son mari bien en face et dit assez fermement les mots qu'elle avait préparés :
— Je ne pouvais pas m'endormir. Alors j'ai eu l'idée d'aller chercher quelque livre à la bibliothèque.
Le prince répondit :
— Moi non plus, je ne dormais pas...
Et, malhabile aux inventions, il emprunta son prétexte à la princesse, et presque ses mots :
— Alors je suis venu chercher un volume que Madeleine lisait et qu'elle m'a recommandé.
Comme on ne voyait aucun livre dans la chambre parfaite- ment en ordre, il ajouta :
— Mais elle a dû l'emporter, car je ne le trouve pas. Le mari et la femme s'observèrent quelque temps...
Il n'est pas vrai, comme l'ont enseigné des casuistes, qu'entre le désir et l'acte il n'y ait, au point de vue moral, que la dis- tance de la possibilité. Vertueuse ou criminelle, ia résolution prise subit, devant l'occasion, une épreuve suprême, où se mesu- rent les véritables et profonds desseins de l'âme. La rencontre
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LA PRINCESSE d'eRMINGB. 27
sonhaitée par Àrlette s'accomplissait aisément; le prince était là, qui lui parlait ; son embarras d'être surpris au seuil de la cbambre de Madeleine de Cuivre le rendait plus accessible... Mais, devant l'opportunité d'agir, de réaliser son projet, toute 1a laideur de ce projet apparut soudain à la jeune femme et la glaça. La nudité affreuse du mensonge qu'il comportait se dé- voila. Il fallait tromper : elle était venue pour tromper. Sans doute elle avait souffert par cet homme... « Parce que j'ai souffert, je ne déchois pas moins en le trompant... >> Et la princesse d'Er- minge distingua, dans un éclair d'instinct, ce qui lui avait paru jusqu'ici tellement obscur : qu'elle avait en effet le droit de chercher à se rapprocher de son mari, mais à la condition que celni-ci connût d'abord toute la vérité.
Elle se taisait, incapable de mouvement comme de parole. Le prince la regarda. Elle était p&le. La méditation et la souf- france exprimaient sur son visage cette vie intérieure sans la- quelle toute beauté parait froide, et qui longtemps avait manqué à 8a beauté. Les mouvemens de son cœur faisaient palpiter la mousseline brodée qui la couvrait. Elle eût voulu quitter la place et ne pouvait pas, sans force pour un geste... Elle vit les yeux du prince s attacher sur elle, avec une persistance, une cu- riosité qui l'épouvanta... C'est que l'habitude de la volupté tient le cœur et les sens des hommes sous un joug autrement rude qae l'habitude de l'alcool ou du jeu. Seul en face de sa femme au milieu de la nuit, pour la première fois depuis trois ans, Christian, sourdement travaillé tout le jour par le souvenir de l^Iadeleine absente, vit Ariette telle qu'elle était : délicieuse de grftce souffrante et de faiblesse enfantine. Plus qu'Ariette n'avait %é se trouva ainsi réalisé par le hasard. La main du prince, hésitante, un peu inquiète, chercha le bras de sa femme, s'y posa avec une gène intimidée. Ariette le sentit à sa merci; elle n'avait pas à lui tendre de piège : il souhaitait le piège.
Mais ce contact, qui pourtant n'était pas même une caresse, suffit à rendre à la princesse l'usage de ses muscles et l'énergie de l'action. Tout en elle se révolta soudain contre ce qu'elle dési- rait la veille, et qui était pour elle le salut. Ce contact léger 'une main sur son bras, qui faisait concrète une chose con- usément rêvée, fut le choc qui provoqua la réaction, comme il uffit d'une étincelle électrique pour déterminer ime combinai- 30» ou de la chute d'un petit cristal dans un liquide saturé pour
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déterminer la cristallisation. La vraie forme de sa conscience se réalisa subitement. Elle comprit que ce qu'elle avait imaginé^ elle ne le voulait pas. L'instinct lui révéla qu'elle préférait la fuite ou la mort à cette tromperie essentielle, où son corps refu- sait de prendre part. Elle recula. Le prince perçut ce recul et en ressentit Thumiliation. Il n'insista pas, s'écarta.
— Pardon I murmura-t-il, avec une pointe d'ironie colère dans la voix.
I ..Il s'effaga devant Ariette, dont le regard s'affolait comme celui d'une bête menacée... Elle n'eut pas sur elle-même la mat- trise de dissimuler cet effroi : elle courut au plus près, à la bi- bliothèque qu'elle ouvrit et où elle s'enferma dans l'obscurité. Collée contre la porte, elle y attendit, apeurée, ne sachant plus de quoi elle avait peur, de l'homme qui rôdait alentour, ou de ce qu'elle avait un instant entrevu de vilenie en elle-même. Elle n'avait même pas. allumé les boules électriques. Enfin elle en- tendit le pas. à la fois lourd et leste de Christian passer devant le seuil, s'éloigner dans le corridor. Une porte, au loin, fut re- poussée. Alors la princesse s'échappa à son tour, d'abord en pressant sa marche, puis de toute sa vitesse; elle regagna sa chambre et y tomba sur un fauteuil bas, à côté de son lit.
Elle promena un œil hagard sur le décor somptueux qui Ten- vironnait : la gr&ce ancienne des meubles, la courbe moirée des rideaux et du baldaquin, les pastels bleutés, pendus aux murs.
« Eh bien! voilà... murmura-t-elle... je ne peux pas... Je. suis trop lâche. ».
Elle ne se faisait aucunement honneur de la révolte de conscience qui la rejetait dans le plus atroce danger, alors quil n'aurait tenu qu'à elle, tout à l'heure, de s'affranchir par un mensonge. . ,
« Maintenant, c'est fini... Je suis perdue!... »
L'horreur de l'avenir qui la menaçait, l'épouvanta. Toute son énergie se brisait, de l'effort qu'elle venait de faire. Elle eut peur de sa solitude ; elle appela •
— Martine ! Martine !
Martine, qui couchait dans le cabinet voisin, se hâta d'ac- courir :
— Ma princesse est malade ?. . .
Ariette ût signe que non. Elle prit les poignets de la jeune
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LA PEIKCESSE d'eRMINGE. 29
femme et les ramena contre elle, d'un geste instinctif de noyé qui se raccroche. Et vraiment elle sombrait, elle ne savait plus ce qu'elle allait devenir. La voix si égarée qu'un moment Mar- tine crut qu'elle délirait, elle dit :
— Je suis perdue..'. Martine... Je suis perdue. Martine s'agenouilla près d'elle : -
— Mais qu'y a-t-il, ma princesse ? Ma princesse souffre? Que puis-je faire? Dois-je appeler?..,
— Non... je suis perdue. Et vous le savez. Ne dites pas non. Vous savez dans quel état je suis
Martine hésita un instant, puis dit très bas :
— Oui. Je sais.
— Eh bien ! reprit Ariette, subitement redressée et serrant de nouveau les mains de Martine, si étroitement que celle-ci sentit la piqûre des ongles, voilà... depuis trois ans... le prince nest pas mon mari... Comprenez- vous ? Alors, un jour viendra où la vérité ne pourra plus être cachée... Et le prince me tuera. Je suis perdue...
Elle tremblait de fièvre, debout devant le lit. Martine, épou- vantée par cette brusque confession, ne sachant encore si elle ne la devait pas à un accès de délire, n'osait répondre, n'osait même avoir l'air de comprendre. Elle dit seulement :
— Ma princesse est toute fiévreuse... Que ma princesse veuille bien se coucher... Je resterai près d'elle.
— A quoi bon? fit Ariette.
Elle obéit pourtant, et consentit à se glisser dans le lit. Mar- tine Tinstalla sur les oreillers et s'assit près du chevet, sans prononcer un mot de plus. Elle sentait que toute parole, en ce moment, eût fait souffrir sa maîtresse. Ariette, en effet, demeu- rait immobile, comme une enfant trop brutalement corrigée, & la fois meurtrie et aigrie. Pourtant ce n'était plus la même souf- france qu'auparavant : si la peur de l'avenir s'aggravait, il y avait dans cette pauvre âme une anxiété de moins, l'anxiété des louches solutions qu'elle avait un moment accueillies pour sortir d'em- barras. Elle était sûre désormais qu'elle ne ferait rien pour em- pêcher de naître l'enfant qui devait naître. Elle ne considérait } cette résolution comme une victoire sur elle-même, mais june une nécessité à laquelle elle était incapable de se sous- re. Et de môme, elle ne se garantirait pas de Christian par ' fraude. Elle ne pouvait pas, décidément, se ployer Tàme à
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de pareilles immolations. Et d'avoir constaté cela, elle se sentait moins désespérée.
Elle regarda auprès d'elle Martine qui la veillait. «Elle lut tant de pitié anxieuse dans les yeux de la femme de chambre, qu'elle lui fut reconnaissante. Elle lui tendit la main :
— Vous êtes bonne et dévouée, Martine. Merci.
La jeune femme appuya son front sur la chaude petite main d'Ariette.
— Oh ! ma princesse... J'aime tant ma princesse... Et j'ai eu tant de chagrin !
— Pourquoi, Martine? Martine hésita.
— Parce que ma princesse ne voulait pas se soigner. Et je voudrais, moi, soigner ma princesse... pour que tout se passe heureusement.
La pensée d'Ariette erra, à la suite de ces mots, sur cet évé- nement accepté pour la première fois conmie réalisable : être mère... Avec cette âme dévouée auprès de soi, donner la vie à un petit être... L'irrésistible attrait que cette pensée exerce sur le cœur des femmes la conquit. Elle se laissa aller à» oublier un moment tout le péril que ce mot de maternité enfermait pour elle. Elle rêva, lasse.de souffrir, & la possibilité du bonheur. Martine, qui suivait, anxieuse, la pensée sur les traits et dans les yeux de sa maîtresse, murmura :
— C'est si doux!... ma princesse verra... c'est si consolant d'être... (elle hésita encore, puis toute confuse :) d'être une maman !
Ariette se souleva à demi :
— Vous dites cela, Martine, comme si vous le saviez par expérience.
— Mais oui, ma princesse... je le sais par expérience.
— Comment? Vous avez un enfant?
— J'en ai un...
— De votre amant? Martine dit avec effort :
— Je u'ai pas d'amant.
— Alors ?
— Eh bien!... J'ai aimé quelqu'un, que je devais épouser
— Et quand il vous a eu rendue mère, il vous a abi. - donnée ?
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— Non, c'était un honnête homme... Il voulait sincèrement se marier avec moi et nous avions, d'accord, fixé la date... Mal- heureusement... il est mort avant.
Elle ne pleurait pas, mais la désolation qui se lisait sur son visage bouleversa la princesse. Ârlette se jeta au cou de Martine et Tembrassa.
— Pardon, Martine ! je vous fais de la peine. Ne m'en îeuillez pas!... je suis si malheureuse ! Je ne sais plus ce que je fais!
— Ma princesse î
Et timidement, comme Ariette l'enlaçait toujours, Martine hi appuya ses lèvres sur le cou... Ce fut un baiser bien léger, bien humble, le baiser d'un croyant sur la relique vénérée ; mais sa timide douceur descendit comme une fraîche coulée d'ondq jusqu'au cœur navré de la patricienne.
— Petite Martine, murmura-t-elle, je mets en vous toute ma confiance, et je vous aime bien.
Ariette cherchait à poser une question, hésitait. Elle se décida:
— Voulez-vous, si cela ne vous cause pas trop de chagrin, me raconter l'histoire de cet enfant?
— Certainement, dit Martine. Mais ma princesse trouvera que cela n'a guère d'intérêt. Enfin, voilà... Je suis de lYonne... fun petit pays près de Sens qui s'appelle Gizy-les-Nobles. Mes farens étaient des cultivateurs assez à leur aise... Ils m'ont élevée pour être institutrice : j'ai fait mes études à l'école normale du département.
— Quelles études?
— Toutes mes études primaires. " Vous avez passé des examens ?
— Bien sûri Les deux brevets et ce qu'on appelle certificat d'aplitttde pédagogique.
— Mais alors vous êtes très instruite?
— Oh I tout cela ne fait pas beaucoup de science, répliqua Martine en souriant. J'aimais l'étude; je crois que, si les circon- stances s'y étaient prêtées, j'aurais pu suivre mon chemin dans l'enseignement. Malheureusement, mon père est mort, ma mère 8 t laissé exploiter par un maître valet qu'elle a fini par * user; elle n'a plus désiré me voir, et, moi-même, je me ft tais mal à l'aise chez nous. Quand on m'a nommée institu-
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trice adjointe à Ricaut, dans TÂisne, je considérais que j'étais orpheline, que je n'avais plus personne au monde. Â Técole des garçons, il y avait un jeune instituteur...
— Il vous a fait, la cour?
— Nous nous voyions tous les jours. Parmi cette population ouvrière, nous étions à peu près les seuls à nous occuper de choses de l'esprit.
— Est-ce qu'il était beau? questionna Ariette.
Et tout de suite elle sentit la niaiserie de sa demande.
— Mon Dieu, répliqua Martine, ce n'était pas un de ces garçons que les filles se disputent. Il était un peu plus petit que nioi, robuste et trapu. Mais je l'aimais surtout parce qu'il était la bonté, la droiture mêmes. Je crois que nous aurions été bien heureux.
Elle se tut quelques instans, et, derrière ses yeux, pour ainsi dire, un nuage glissa encore, que d'un effort elle empêcha de se résoudre en larmes. Ariette, qui la regardait, sentit un étrange désir de la consoler à son tour, de la caresser, de la dorloter, comme Martine elle-même l'avait dorlotée, caressée, consolée, lorsqu'elle souffrait.
Martine reprit :
— Avant la un de la première année que nous passâmes tous deux à Ricaut, nous avions résolu de nous marier. Nous avions même fixé la date : dès que mon futur aurait été nommé de troisième classe, ce qui devait arriver dans un trimestre ou deux... Carne possédant rien, ni l'un ni l'autre, il fallait tout de même pourvoir aux frais d'un mariage.
« Les frais du mariage?... Gela coûte donc pour se marier, même quand on est pauvre? » songea Ariette, sans oser poser la question. Elle écoutait Martine avec une curiosité apitoyép, étonnée par la révélation de cette vie sentimentale, de ces tou- chantes épreuves dans une âme de servante. Elle avait été jusque-là implicitement convaincue que les « gens, » comme sa mère les appelait, vivaient, entre hommes et femmes, dans un état de liberté primitive, sans règle de mœurs, obéissant au caprice de leurs appétits. Elle regardait Martine comme si, pour la première fois, à travers son visage et ses paroles, elle la découvrait. Pour elle, pour sa mère, les « gens » semblaient une troupe inférieure et hostile d'êtres dépourvus de conscience, d'honneur, de sensibilité, qui ne pensaient qu'à rafler de lar-
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LA PRINCESSE D*ERMINGE. 33
pnt, à travailler, le moins possible, à trahir les maîtres et à km* nuire; quant à leur vie entre eux, c'était la licence des bètes, sans aucun frein, et des choses sans nom se passaient sons les combles où la coutume les parque. Mais cela n'avait pas dlmportance, puisqu'ils étaient d'une autre race.
— Et alors? fit Ariette.
— Alors... nous nous sommes bien aimés, vraiment comme des époux. Les écoles étaient voisines, celle des filles et celle des garçons ; Antonin venait chez moi, dès que la nuit avait tout eodormi dans le village. Et voilà qu'au mois de février, je me ^s aperçue que j'étais grosse... Nous nous en sommes réjouis, puisque nous allions nous marier et changer de com- mane. Seulement (elle baissa la voix, et, sans aucune emphase, miîs avec une triste simplicité douloureuse, elle finit son récit) ; seolement, au printemps, Antonin a pris une grippe, qui est vite devenue une bronchite. Madame la princesse comprend que j'ai mb les convenances hors de cause, que j'ai été le soigner dans son logis de Técole des garçons, comme une femme soigne son Btti... Il est mort entre mes bras. Après sa mort, les médecins ont trouvé qu'il avait eu, non pas une bronchite, mais la fièvre typhoïde. ••
— Et il ne vous a pas épousée avant de mourir 7
— La fin a été trop rapide. Quand j'ai regu ce coup d'ap- jraidre que la mort venait, je n'ai plus songé à autre chose qa'i rester près d' Antonin.
Encore une fois le silence plana dans la chambre aux somp- tueuses draperies. Ariette ne pensait plus à ses propres terreurs. Elle vivait, avec une force Imaginative extrême, la douloureuse et banale aventure que Martine venait de lui conter. Celle-ci reprit :
— Quand tout a été fini, je suis tombée malade à mon tour... Je me suis soignée de mon mieux, à Sens, car je voulais vivre pour ce qui vivait en moi, de mon mari défunt. A peine réta- blie, il a fallu songer à mes couches... Je suis venue les faire à Paris, où personne ne me connaissait. J'ai mis au monde un beau petit garçon... oui, vraiment (sa figure s'éclaira), un très beau P''*it garçon.
— Oh ! Martine, murmura la princesse, comme tout ce que V 5 me contez là m'intéresse I
— Mes couches finies et l'enfant en nourrice, j'avais épuisé TOMi xsia« — i904. 3
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toutes mes ressources... 11 m'était assez difficile de rentrer dans renseignement, parce que mon histoire s'était ébruitée ; j'aurais été mal cotée, tracassée par mes chefs et peut-être par les familles. Une dame élrangùre, qui était venue faire ses couches chez la même sage-femme que moi, avait besoin d'une camériste qui fût un peu dame de compagnie. Elle était riche, elle donnait un bon prix... trois foiis plus que je ne gagnais comme institu- trice. Je me suis offerte... et je suis restée avec elle & Paris plu- sieurs années, jusqu'à ce qu'elle retournât dans son pays... C'est la seule place que j'aie faite avant d'entrer chez Madame la princesse.
— Et votre petit garçon ?
— Il est à Saint-Gloud, en pension chez une femme de la campagne, une veuve très sérieuse qui l'élève... Il est heureux comme un petit roi; il ne manque de rien. Pour moi je ne dépense guère, et la princesse est si généreuse 1...
— Oh! mais, fit Ariette, frappant dans ses mains... mais alors je comprends... vos sorties... et ce que je croyais être votre avarice I... Je vous ai bien mal jugée, Martine.
— Je m'en doutais un peu, et cela me faisait du chagrin. Je me consolais avec mon petit Pierre, qui me console de tout...
— Ahl murmura Ariette, vous êtes heureuse, vous*
— On ne peut pas être heureuse, quand on a perdu Thomme ^'on aimait, corrigea Martine, Thomme qui voulait vous con- sacrer toute sa vie et à qui vous a\îez donné toute la vôtre. Je ne suis pas heureuse; je suis consolée.
La princesse médita quelque temps. Puis :
— Une chose m'étonne dans votre récit, fit-elle. Vous avez été (elle hésita, puis, avec une délicatesse qui déjà montrait raffinement de sa sensibilité) la... femme de votre ami, sans recourir au prêtre, et je vous croyais ^religieuse?
Martine répondit sans embarras :
-^ C'est vrai, je suis assez pieuse à. présent. Avant la mort d'Antonin, je ne l'étais pas.
— Comment cela?
— Les élèves des écoles normales sont souvent libres pen- seuses. Moi, je n'étais qu'indifférente. Aucune répugnance ne m'écartait des églises. Mais je ne pratiquais pas, et même je no priais jamais. Quand mon mari m'eut quittée, et que je fus è.
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LÀ PRINCESSE D ERMINGE.
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pûoux au pied de son lit à réciter des prières, qui jusqu'alors m'avaient paru n'être que de jolies amplifications poétiques, -^ la nécessité d'espérer que je reverrais celui que je perdais, ou du moins que sa pensée communiquerait un jour de nouveau avec la mienne... rhorreur d'admettre que la mort terminait tout, eela ma donné le besoin... le désir de croire... J'ai fait de mon mieux pour croire... et j'y suis parvenue.
— On ne croit pas à volonté, comme cela, murmura la prin- cesse.
— Peut-être, quand on est très fort et très heureux... Quand on est une pauvre femme isolée, qu'on a perdu tout ce qu'on chérissait... je vous assure, ma princesse, on n'a pas de grandes luttes à soutenir contre soi pour se réfugier dans la prière» — ^ et dans la foi.
— Moi, fit tristement la princesse, je ne crois à rien.
Elle faisait, d'instinct, un retour sur elle-même. Sa destinée loi apparut si noire, qu'elle envia avec une sincérité passionnée le sort de Thumble fille qui venait de lui conter sa jeunesse. Elle osa le lui dire, tant sa vanité agonisait 1
— La vie vous a meurtrie, mais vous avez un enfant qui est tout pour vous, et qui vous console.
D'un geste vif et gracieux, Martine se pencha contre l'oreille it sa maîtresse, h demi voilée par les cheveux blonds.
— Oh! ma princesse... il ne tient qu'à vous de l'avoir vous B, ce petit consolateur.
— Non. Moi, je ne peux pas être mère... Vous connaissez le prince. Si je ne me tue pas avant qu'il apprenne la vérité, c'est lui qui me tuera.
Martine ne répondit pas : elle réfléchissait; comme la prin- cesse, elle n'apercevait pas d'issue. Quelque temps, la servante et la maîtresse demeurèrent ainsi immobiles, butant au même obstacle l'effort de leur pensée. Puis Martine alla tourner le commutateur : la chambre ne fut plus éclairée que par le reflet d'une veilleuse voilée de bleu. Le silence opaque du milieu do la nuit s'appesantissait sur le château et ses alentours; même^ nul bruit de pluie ne s'entendait plus.
Hevenue au lit de sa maîtresse, Martine arrangea les cou-» jres, releva les oreillers. Quand elle eut tout mis en ordre^ s'agenouilla simplement au chevet, et, son front caché dans -nains, ne remua plus. Ariette, épuisée par les émotions de
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cette nuit, n*eut même pas la force de lui demander ce qu'elle faisait. D'ailleurs, elle le devinait.
« Elle prie. Sans doute elle prie pour moi. Pauvre fille... Hélas! les prières, ce n'est que des rêves, que des choses en Tair. La vie est mauvaise : rien d'intelligent ne la guide, hors do nous... »
Pourtant la présence de cet être humain, prosterné auprès d'elle, et de qui la pensée, la volonté s'efforçaient de fléchir la rigueur de la destinée, produisit sur elle, à la longue, un sin- gulier effet d'apaisement. Ses nerfs moins irrités cessèrent de défendre sa lassitude contre le sommeil. Elle s'assoupit, non pas d'une torpeur continue, mais par des plongées successives dans l'oubli, entrecoupées de courts réveils.
Chaque fois qu'elle s'éveillait, elle regardait au chevet de. son lit.
Martine était toujours à genoux et continuait de prier.
Peu de jours plus tard, — toute la « bande » avait quitté les Tachouères la veille et définitivement regagné Paris, — Ariette et Martine, dans un landaulet automobile loué pour l'après-midi, montaient lentement, au clair soleil qui séchait l'humidité des taillis et des routes, la pente qui précède l'arrivée à Saint-Gloud. Passé le Bois, on avait abaissé la capote d'arrière. Ariette et Martine jouissaient de la belle journée tardive, rapprochées l'une de l'autre comme des amies ; et la silhouette simplement parée de Martine avait si bonne fagon qu'on eût pu vraiment la croire l'amie de l'élégante mondaine assise à sa droite, une amie volontairement discrète dans sa tenue. Elles causaient avec ani- mation: Ariette, moins anxieuse et l'air moins égaré que les derniers jours, aux Tachouères, Martine toujours sérieuse, avec des sourires tendres et de jolis gestes d'affection soumise, — par momens, un élan du buste et des lèvres, la main de sa mai- tresse saisie et baisée à travers le gant. Ariette questionnait à questions précipitées, bousculées, incessantes; Martine répon- dait de sa voix grave et précise, jamais hésitante, jamais impa- tiente... Depuis la mémorable nuit des Tachouères, où une sorte de confession réciproque avait réduit entre les deux femmes la distance sociale, la princesse ne se lassait pas de feuilleter le livre ouvert de ce cœur, étonnée comme l'eût pu être un aristo- crate russe au commencement du dernier siècle, si on lui eût
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assuré que ses serfs avaient une âme, des passions, des amourS| des sentimens de tendresse ou d'abnégation. Elle ne se rendait pas compte encore qu'en questionnant Martine, c'est à elle-même qu'elle pensait, qu'en demandant à Martine ce qu'elle avaii souffert, ce qu'elle avait fait; elle méditait elle-même sur se» propres misères, et cherchait une règle d'action. Assurément son oifueil se débattait encore, se refusait à constater cette sorte d'enseignement donné par une simple fille de chambre, à re- connaître la supériorité morale de cette fille. Parfois même, quand cette constatation s'imposait, l'orgueil répliquait avec des phrases léguées par M"' de Gudère :
c( Tout cela est de la posel Ces gens-là n'ont ni la même peau, ni le même estomac, ni le même cœur que nous. Pour- quoi voulez-vous qu'ils aient les mêmes devoirs et la même conscience?.,. »
Malgré ces révoltes de fausse vanité, l'influence de Martine pénétrait rapidement Ariette, à ce point qu'elle ne pouvait plus se passer de la présence de la jeune femme, et ne sortait plus qu'avec elle.
On traversait maintenant des bois clairs, où le soleil, à son couchant, faisait jouer de charmantes lueurs incarnates sur un côté des troncs et des branches. Une paix fraîche s'exhalait do ces bois sur la pente où la voiture glissait sans bruit, mue' comme par une force magique.
Ariette mit sa main sur le poignet de Martine :
— Je voudrais vous poser une question... Martine fit signe qu'elle écoutait.
— Mais je ne voudrais vous causer aucune peine... ni vous froisser...
— Que Madame la princesse me demande tout ce qu'il lui plaira.
— Eh bien!... Cet enfant... ce petit Pierre, votre fils... quel nom porte-t-il?
Martine répondit sans aucun embarras :
— Mais, le mien : Pierre Lebleu.
— Ce n'est pas le nom de son père?
— C'est mon nom... tout ce que je pouvais lui donner... car, lurellement, je Tai reconnu aussitôt né.
— Mais... quand il sera grand?
— Eh bien ï
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a — Quand il sera plus grand, qu'il quetionnera, qu'il com*
prendra les choses?
— Quand il sera assez grand pour me comprendre, je lui raconterai le passé tel qu'il fut; que j'ai aimé son père à une époque oîi le mariage ne me semblait pas autre chose qu'une formalité civile qu'on pouvait différer selon sa commodité... que son père est mort sans avoir pu m'épouser... que, non croyante avant, je me suis ralliée depuis aux idées religieuses..! Je saurai, je crois, le convaincre que son père et sa mère étaient en somme d'honnêtes gens, qui ont obéi à leur conscience. J'espère qu'il me comprendra et qu'il continuera de m'aimer. J'en suis sûre...
— Il est intelligent?
— Très intelligent, comme l'était son père.
— Et comme vous. Car vous êtes très intelligente, Martine.
— Non, ma princesse. J'ai seulement le goût d'étudier... et encore, depuis que mon métier de femme de chambre m'a en- levé le temps des lectures, je ne sais plus grand'chose.
La voiture traversait Saint-Cloud, puis s'engageait de nou- veau dans les bois. Martine consulta xme petite montre d'argent niellé qu'elle portait au bout d'une chaîne :
— Dans moins d'un quart d'heure nous serons chez Bébé. Le regard fixé sur la route, elle semblait guetter l'apparition
de la maison, ou peut-être la venue inopinée de l'enfant. Sa joie anxieuse de le revoir l'absorbait si fort, qu'en ce moment elle ne pensait certainement plus à sa maîtresse ; et cette joie, qui éclai- rait ses yeux et colorait un peu ses joues, donnait presque de la beauté à son visage ingrat. Ariette eut un mauvais sentiment : elle détesta cette joie proche de sa propre douleur atroce, de sa douleur sans remède; elle faillit dire qu'elle changeait d'avis, ordonner au wattman de virer, de rentrer à Paris... Quelques jours auparavant elle leût fait : combien de fois avait-elle dé- lassé ses nerfs à contrecarrer au dernier moment ce qu'elle croyait être, alors, les rendez-vous de Martine ! Aujourd'hui, elle n'osa pas : un vrai sentiment de pudeur l'arrêta, plutôt que de générosité. Elle eut peur du jugement de Martine, qui déjà tant de fois avait dû la juger !
Encore un bout de côte, puis un kilomètre encore de route plate entre des cultures, et le landaulet s'arrête devant une
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LA PRINCESSE d'eRMINGE. 39
très vieille maison basse, assez bizarre : petit mur à portillon de fer bordant le chemin, et s'appuyant à une bâtisse d'un seul étage, qui présente à la route son pignon sans fenêtres ; des champs en face, des champs à droite et à gauche; la maison serait tout à fait isolée si, en arrière, un groupe de construc- tions neuves ayant l'aspect d'une ferme modèle ne semblait protéger l'antique demeure, solitaire au bord de la route... L'eu- clos du jardinet attenant laisse dépasser quelques cimes de vieux arbres fruitiers, et dans l|i cour on entrevoit, par les barreaux du portillon, un orme démesuré, un de ces ormes trois fois centenaires oubliés çà et là dans la campagne parisienne, qui ombrage largement la maison naine.
A Tarrêt du landaulet, il se fait un remue-ménage dans la COUT. Une voix d'enfant crie : « Marraine!... des gens en voi tare!... » puis c'est une galopade vers le seuil; puis une tôte ébourifiFée, un grand front, deux yeux si pareils à ceux de Mar- tine qu'ils accusent la ressemblance des deux visages même pour qui ne voit que ces yeux-là, tout un haut de petit bonhomme se dresse au-dessus de la moitié en tôle pleine du portillon. Uno clameur de joie :
— Oh ! Mimine ! Mimine I
Les doigts frêles se battent nerveusement avec le verrou, avec la clé de la serrure, triomphent enfin en se cassant les ongles... Et tandis qu'une vieille à serre-tête surgit de la maison, une cuiller à pot à la main, l'enfant, insouciant d'Ariette, gosse de banlieue qui en voit passer tous ^es jours, des belles dames dans des automobiles, l'enfant s'est déjà jeté sur Martine, l'enlace, la mange de caresses, criant :
— Mimine ! Mimine qui est là !
— Voyons, Pierrot, dit Martine... Pierrot, mon chéri, je t'en prie. Sois raisonnable! Dis bonjour à Madame la princesse...
En entendant ce titre de princesse, l'enfant s'arrête, debout sur le marchepied du landaulet; il considère de ses yeux intel- ligens cette dame dont il a entendu souvent parler par sa mère, par la vieille à serre-tête, qui maintenant confuse, ayant à la hâte déposé sa cuiller à pot et mis un tablier blanc, s'avance
ec des inclinations de buste, des grâces grimaçantes de son
>age.
— Bonjour, Madame princesse, dit Pierre sérieusement.
— Bonjour, mon mignon, réplique Ariette déridée.
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Et elle dit à Martine :
— Allons, descendons, voulez-vous? Je suis un peu lasse.
Martine saute à terre la première, puis aide la princesse à descendre... Et, sa bouderie dissipée par la nouveauté de ce qu'elle voit, par Tamusement de cette sorte d'escapade, par le. contentement de faire quelque chose par elle-même, quelque chose qui n'a pas été préparé par Made et sa bande, Ârlette pénètre dans la cour, où l'orme, de ses branches lourdes comme des troncs d'arbre et chargées encore de feuillage, fait déjà le crépuscule.
Cette fin d'après-midi devait demeurer à jamais dans le sou- venir de la princesse, comme une de ces dates singulières vers lesquelles la mémoire, plus tard, se retourne, comme vers une Jérusalem lointaine, avec la surprise d'avoir trouvé alors, pour quelques heures, dans sa propre personnalité, la faculté de tout comprendre et de tout ressentir. Qui fait ces heures-là? Est-ce le hasard du lieu, des circonstances?... Le lieu, cette fois, n'awt rien de bien rare. Dans cette maison de paysan, il y avait tout juste deux pièces et un débarras. L'une des pièces servait de cuisine et de salle à manger; l'autre contenait deux lits, celui de la. vieille et celui du petit Pierre. En introduisant Ariette dans cette pièce à deux lits, aux murs ornés de lithographies pieuses, la vieille se confondait en excuses : « Ici il n'y a pas de salon... Ici ce n'est pas beau, bien sûr, conune chez Madame la princesse... Ici nous sommes conune des paysans... » Elle fati- guait tellement Ariette de ses excuses, que Martine la renvoya au plus vite dfuis la cuisine, avec Tordre de préparer du thé.
Ariette, Tenfant et Martine demeurèrent dans la chambre où deux fenêtres, percées à peine au-dessus du sol, comme dans toutes les anciennes demeures rurales, donnaient une lumière afifaiblie. Pierre caressait doucement sa mère, frottant contre sa bouche le bras et la main de la jeune femme. Ariette le regar- dait; et toute sa tristesse, toute sa mauvaise humeur cédaient devant cette. inévitable puissance séductrice de lenfant. Pierre était grand pour ses six ans, extrêmement mince et souple; il avait la jolie taille de Martine et la même finesse des pieds etd s mains; il avait les mêmes yeux. Mais tandis que les traits irr, - guliers et le teint brouillé de la mère composaient seulement i celle-ci \me - laideur agréable et une physionomie intéressant ,
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LA PRINCESSE d'eRHINGE. 41
Fenfant avait le plus joli teint, un peu bis, les traits les mieux dessinés qui se pussent ^voir. Ses cheveux étaient d'un châtain presque blond; ils se tenaient droits, naturellement ondulés. Il était vêtu avec soin, presque avec recherche, d'un complet de serge noire ù pointillé blanc, blouse et culotte, grand col marin parfaitement net ; il avait cet air anglais qu'on s'amuse à donner aux petits Parisiens, et que l'âge, accusant les différences de race, leur ô te avant la vingtième année.
Martine, son bras passé autour du cou de Pierre, le regar- dait, Tinterrogeait. L'enfant répondait sans embarras, contant les meuus incidens de sa vie d'écolier; car il allait en classe à un kilomètre de là, dans un groupe scolaire. Ârlette, silencieuse, attentive, observait une Martine nouvelle, non plus la docile chambrière accoutumée, mais une Martine affranchie, respon- sable, affirmant sans embarras sa personnalité. En revanche. Ariette éprouvait un peu de gêne, non pas la gêne de pénétrer chez des gens d'un rang social inférieur, mais la gêne d'entrer dans ce milieu sain, de s'asseoir entre ce pur petit garçon et cette mère honnête, elle qui se jugeait chargée de tant de t^rcs morales connues de Martine. En regardant l'enfant et sa mère, en entendant cette vieille à serre-tête qui remuait des tasses dans la pièce voisine avec une précipitation maladroite, elle n avait qu'une seule pensée :
« Et moi?... Et moi?... »
Sa propre vie lui apparaissait comme quelque chose de pé- nible, quelque chose â cacher : elle n eût vraiment pas voulu que Martine en sût les secrets comme elle les savait, hélas! Quelle vie! Et mêlée à quelles autres vies! Christian, Made- leine, M"' d'Ars, ApistrolîAh! les néfastes marionnettes. Leur vilenie foncière la choquait. Elle s'efforça de n'y plus penser. Elle attira l'enfant.
— Qu'il est charmant! dit-elle à Martine.
— Ma princesse trouve?
Joyeuse, embellie par sa joie, Martine se levait, menait
Pierre à la princesse, le lui confiait pendant qu'elle allait aider la
vieille à préparer le thé. Ariette demeura seule avec l'enfant,
fit de nouveau elle éprouva ce sentiment étrange, supporté,
îtte fois, par son orgueil : qu'elle n'était pas digne de jouer,
Lême par intérim, ce rôle maternel, que Martine lui faisait une
«rie de grâce en lui confiant son fils.
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42 REVUE DES DEUX MONDES.
Pierre, regardant Ariette, dit :
— Madame?
— Mon mignon?
— C'est vous qui êtes la maîtresse de maman, n'est-ce pas. Madame?
Ariette rougit, heureuse d'être seule à entendre cette ques- tion, et répondit :
— Ta maman travaille chez moi, oui, mon chéri.
Et toute gênée devant les claires prunelles qui Tobservaient, elle corrigea de son mieux, diminuant les distances :
— J'aime beaucoup ta maman.
— Alors, dit l'enfant, il faut la laisser souvent venir ici... Vous pouvez venir avec elle, si vous voulez, ajouta-t-il avec le sérieux d'un chef qui accorde une faveur.
— C'est cela, nous viendrons souvent, toutes les deux.
Elle regardait avec envie et amour ce joli visage tendu vers elle, ces yeux nets et parlans, ce teint et cette bouche qui impo- saient rimage des fleurs, des fleurs à pulpe abondante comme les magnolias et les lis. « Heureuse Martine, songeait-elle, elle possède tout cela... Et tout cela Taime. Moi, personne ne m'aime I... »
Elle plongea sa bouche dans les fins cheveux ondes, qui sen- taient le nid.
— Il faudra m'aimer un peu, moi aussi, dit-elle à l'enfant, presque humblement.
— Je crois que je vous aimerai un jour, dit Pierre. Vous êtes très jolie. Mais vous avez l'air triste. Mimine n'a pas lair triste.
La rentrée de Martine, avec la vieille qui portait le plateau et les tasses, délivra la princesse de l'embarras de répondre. Ou prit le thé. Pierre aidait Martine qui servait, sans obséquiosité^ comme une maîtresse de maison. Les deux jeunes femmes, dans ce milieu où les conditions de serve à maltresse étaient suspen- dues, causaient plus familièrement. L'enfant, allant de l'une & l'autre, les rapprochait encore. Un instant Ariette songea : « Si ma mère me voyait! » mais elle n'y songea qu'avec ironie, avec un dédain sincère pour le puéril aristocratisme de M"** de Gudère... Pierre, maintenant familiarisé tout à fait avec la prin- cesse, lui détaillait tous les objets de la maison, tous ses jouets, tous ses livres. Et à chaque exhibition il associait sa mère, qui lui disait eu le caressant .
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LA PRINCESSE D ERMINGE.
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— Mon chéri, laisse un peu de repos à|M"* la princesse. Tu la fatigues.
— N'est-ce pas, Madame princesse, questionnait Tenfant, que vous n'êtes pas fatiguée?
— Mais pas du tout, mon mignon 1
— Alors, venez voir le vieil orme.
On dut, pour lui complaire, aller rendre visite à l'orme véné- rable. 11 semblait un dieu rustique gigantesque, gardien de la maison, du foyer. La bonne femme à serre-tête, qui rôdait à. Tentour d'un poulailler installé dans l'angle de la cour, vint, sans qu'on l'en priât, conter en détail que cette antique maison était la demeure paternelle du propriétaire de la ferme modèle Toisine, qui ne la démolissait pas par respect pour le berceau de sa famille. Elle nomma ce personnage : « M. Dufour, » et ajouta :
— Madame la princesse connaît, sans doute?
— Vous n'avez pas un arbre comme cela chez vous, Madame princesse? demanda Pierre.
Ariette avoua en riant que non.
— Moi, dit Pierre, je ne voudrais pas habiter une maison où il n'y aurait pas d'arbres autour.
On l'écoutait; il parlait avec une gentille assurance, mais sans dire de niaiseries comme la plupeut des gamins de son âge, La beauté, l'élégance d'Ariette l'intéressaient; peu à peu, toute glace rompue, il s'accoutuma à jouer avec elle, capta vite la tendresse émue de la malheureuse, délicieusement troublée quand les mains fines de l'enfant caressaient ses mains, quand sa bouche si fraîche efileurait ses joues.
La cloche de la ferme modèle se mit à tinter longuement :
— Six heures! dit Pierre. Madame princesse, c'est la fin du travail dans la ferme modèle, et la cloche du souper... Nous, ajouta-t-il après un silence, en jouant avec la longue chaîne à breloques qui pendait sur le seiji d'Ariette, nous ne soupons qu'à sept heures.
La princesse murmura :
— U va falloir regagner Paris.
— Dois-je dire au watlman de se préparer? demanda Mar- e.
Ariette fit signe que ouï. Oh! ce Paris, où elle allait ren- er, où il lui semblait que ses ati-occs terreurs allaient la res-
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REVUE DES DEUX MONDES.
saisir! Gomme elle exécrait la nécessité d'y revenir! Désormais silencieuse, elle s'écarta, laissa Martine faire ses adieux au petit Pierre qui devint triste, les larmes proches des yeux. A l'instant dû elles montaient en voiture, il vint lui tendre son front.
— Adieu, Madame princesse!
Elle l'embrassa légèrement, refusant de s'attendrir.
— Adieu, mon mignon ! Et l'on partit.
La nuit était venue, une nuit de lune calme, pommelée de nuages blancs et pacifiques, pareils à de grosses boules d'ouate flottante. Glissant à demi-vitesse, presque sans bruit, la voiture électrique descendait les pentes de Ville-d'Avray, vers Paris, entre les bois et les champs. Comme la température était tiède encore, on avait laissé abattue la capote d'arrière ; les deux jeunes femmes renversées sur les coussins du dossier, bien enveloppées de manteaux et de plaids, regardaient sans parler le voile d'un bleu argenté, brodé de flocons blancs, que le ciel nocturne dra- pait au-dessus de leurs têtes. La mélancolie d'Ariette s'appro- fondissait.
Elle murmura:
— Martine !
— Ma princesse?
-r- J ai été heureuse, cette après-midi. Votre petit Pierre est charmant. Ah! vous aviez raison. Avec un tel consolateur, on peut tout pardonner à la destinée.
— Oui, dit Martine. Ma princesse verra, bientôt, comme c'est doux! Avant même de naître, ces petits nous prennent toutes... Ef, dès qu'ils sont nés, notre vie change tellement!... Tellement que la plus misérable femme du peuple avoue qu'elle a vraiment du bonheur. S'oublier tout à fait, ne plus exister que pour eux, quelle joie! Si vous saviez! Tout poupons, peut-être encore sont-ils plus délicieux, plus attrayans... quand leur bouche ne sait pas prononcer les mots et qu'ils apprennent leurs gestes de nous, comme de petits singes... Non, ma princesse n'imagine pas à quel point ils s'emparent de nous : on finit par ne plus penser à autre chose qu'à eux. Et n'est-ce pas le bonheur, au fond, de s'oublier, de vivre pour un autre que soi? Dès qu'on ne rapporte plus tout à soi, on juge plus sainement, plus tran- quillement sa propre vie, on s'irrite moins des misères quoti-
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LA PRINCESSE D ERMINGE.
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diemes... C'est comme si elles heurtaient quelque chose d'in- sensible.
La voiture roulait, maintenant, par le Bois de Boulogne^, croisant de rares automobiles et quelques fiacres. Le ciel se cou- Trait lentement : on eût dit qu'une invisible main cardait là-haut Tonate des nuages, Téparpillait en blanc duvet, de l'horizon vers le zénith.
— Hélas! murmura la princesse... J'accepte d'être mère... et avec joie. Mais cela ne dépend pas de moi. Le prince ne m et^ laissera pas libre. Oh 1 Martine... j'ai peur 1
D'un geste d'enfant elle se réfugia contre Martine, épouvantée de nouveau par Tidée de la mort. Martine cherchait une conso- lation, un espoir à donner, et n'en trouvait pas. Vraiment le cas était inextricable.
Elle suggéra :
^ Le mieux serait peut-être que ma princesse quittât la' maison, rejoignit sa mère, par exempte. Une mère est indul- gente.
Ariette secoua la tête:
—Ma mère n'est pas une mère comme les autres. Elle ne voudra pas de moi dans cet état... elle s'alliera pluMt au prince pour me ramener chez moi. Le prince a le droit de me contraindre ft Tivre auprès de lui. Ou bien, à eux deux, ils inventeront quelque Horrible chose, pour étouffer le scandale. Ils m'enfermeront dans uie maison de santé. J'ai peur, Martine.
— La princesse, dit Martine, devrait consulter M. de Pé faut.
— Jérôme? fit Ariette relevant la tête. Pourquoi?
— M. de Péfaut est bon, il est sûr, il est très dévoué à la princesse. Moi, je ne suis qu'une servante, je n'ai pas d'idées ni de moyens... M. de Péfaut est un homme très intelligent qui vit dans le monde, qui connaît le droit, qui a de l'autorité pour dér fendre ceux qu'il aime.
— Oui, murmura Ariette... Jérôme trouvera peut-être...
Que trouverait-il? Y avait -il quelque chose à trouver, seule- ment?... N'importe ! A certaines heures désespérées, tout ce qui donne l'illusion d'agir semble mieux supportable que d'attendre vénemens sans rien faire.
— Martine, fit Ariette... Allons-y tout de suite 1 -Chez M. de Péfaut? A cette heure-ci?
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— Il n*est pas huit heures. Nous le trouverons chez lui, cer- tainement.
— Ma princesse a raison. Allons-y tout de suite. Ma prin- cesse passera une meilleure nuit après.
On approchait de la porte du Bois. Martine se pencha et donna l'adresse au wattman.
— Si vous m'accompagniez près de Jérôme, dit Ariette, j'aurais plus de courage.
— Ma princesse n'a pas besoin d'avoir du courage ! M. de Péfaut sera trop heureux de la voir, de Taider. Il a beaucoup d'amitié pour ma princesse, M. de Péfaut. C'est chose facile que de s'en apercevoir.
<c Vrai? pensa Ariette... Jérôme aurait un peu de penchant pour moi?... »
Elle l'avait toujours considéré comme un contemporain de ses parens : l'idée ne lui serait jamais venue qu'il pût voir en elle autre chose qu'une petite camarade frivole et divertissante.
Les deux femmes se turent. I^e tandaulet continua de descendre l'avenue du Bois, presque déserte, puis les Champs- Elysées, vers les Invalides. La charge électrique des accumu- lateurs s'épuisait «t les roues tournaient doucement, silen- oîeusement.
Marcel Prévost. {La troisième partie au prochain miméro.)
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L'ALLEMAGNE CATHOLIQUE
ENTRE 1800 ET 1848
LES PUBLIGISTES CATHOLIQUES BT LA SAINTE-ALLIANCE
C'est une opinion commune qu'entre 4815 et 4830, deux forces et deux idées se disputèrent l'Europe : d'une part, les foi» et rÉglise, d'autre part les peuples et la Révolution. La résilié fut plus complexe, les couleurs des drapeaux furent plus nuancées. Ni le catholicisme, à cette date, ne s'enrôla servile-^ nient dans le bataillon des rois, ni les rois ne se groupèrent 50113 la bannière catholique; et c'est en s'appuyant sur des théo- ries préconçues plutôt que sur les faits, que l'on établit entre la Sainte-Alliance et TÉglise une étroite solidarité. La Sainte- Alliance, par là même qu'elle ignorait ou qu'elle estompait les (iiTerses nuances séparant entre elles les confessions chrétiennes, nlifiait en fait, toute sainte qu'elle fût, cette laïcisation des maximefi diplomatiques, contre laquelle Rome avait protesté au mument lies traités de Westphalie; et parce que sainte, sans (loute^ elle ne redoutait pas de sanctifier, au regard de l'ini • tnoable unité catholique, des façons diverses d'être chrétien : la t' 1 du Tsar, la façon du roi de Prusse. Championne théori(|uo
Voyez U Revu» des iS juillet 1903, 15 janvier 1904.
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REVUE DES DEUX MONDES.
d*un christianisme dans lequel elle englobait TÉglise, mais en marquant à TÉglise ses cantoxmemens, c'est au Pape e& tant que souverain, et non point en tant que vicaire du Christ, que la Sainte- Alliance s'intéressait; elle étendait au trône de Rome beaucoup plus qu'à la chaire de Saint-Pierre sa sollicitude com- mune pour toutes les souverainetés. [Mais s'autoriseï de ce fait jpour considérer la Sainte-Alliance comme l'expression d'une politique catholique, c'est oublier que, môme en Autriche et môme en Allemagne, en dépit du prestige de Metteruich et des dispositions bienveillantes qu'il témoignait au Saint-Siège, les principes des rois alliés provoquèrent soit l'hostilité ouverte, soit les réseires les plus expresses des représentans de la pensée religieuse.
Étudier l'attitude de ces publicistes dans le domaine de la philosophie politique et sociale ; montrer en cette attitude le résultat d'une doctrine qui n'était point celle de la Sainte- Alliance et qui leur donnait, tout ensemble, l'apparence d'être des attardés et le mérite d'ôtre des précurseurs; regarder com- ment les romantiques de la veille s'arrachèrent aux régions né- buleuses dans lesquelles leur fantaisie se mettait en quête d'une croyance et se plaisait à la sentir impalpable, à la frôler plutôt qu'à l'étreindre ; assister à leur corps à corps avec toutes les conséquences terrestres du Credo définitivement assimilé par leurs consciences, du vieux Credo nouveau pour eux ; et voir ainsi, par-dessus la mêlée des ultras et des libéraux, la pensée catholique allemande sortir, par un soudain détour, de cette impasse dans laquelle les polices de la Sain te- Alliance croyaient pouvoir emprisonner l'histoire : tel est l'objet des pages qui suivent.
Joseph Goerres avant tout, puis, à côté de lui, Schlegel, Haller, Adam MûUer, représenteront, à des degrés différons, et chacun avec sa nature, cette originale contenance qu'affectait la pensée catholique. Examinant d'abord par quelles évolutions successives Goerres arriva du pur jacobinisme au pur catholi- cisme, nous retrouverons en lui, à toute époque, comme source de ses actions et même de ses opinions, la haine contre l'abso- lutisme; et c'est précisément ce sentiment qui, l'ayant fait tour à tour s'insui^er contre le Directoire, contre Napoléon, coni 'c la Sainte-Alliance, le fera se prosterner devant l'Église romaii ^, organe du seul absolutisme qu'il accepte, celui de Dieu. Schleg 1,
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L'ALLEMAGNE CATHOLIQUE. 49
Bftller, MûUer, nous familiariseront à leur tour avec un catho- licisme qui ne reconnaît, sur terre, aucune prérogative qui n'ait des devoirs pour rançon, aucune jouissance à laquelle ne soit attachée, comme une sorte de servitude voulue par Dieu, l'idée d'un service social, aucune propriété qui n'ait ses limites dans les raisons mêmes qui la fondent, aucune souveraineté, enfin, qui ait le droit de se considérer comme une fin en soi.
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n y avait au collège ecclésiastique de Coblentz, aux environs de 1789, un écolier d'humeur batailleuse, qui s'appelait Joseph Goerres : les explosions de sa turbulence, qui devaient bientôt seeouer en leur sommeil les hommes d'État de la vieille Europe^ inquiétaient gravement, dans les sacristies du collège, l'étiquette compassée des maîtres de cérémonies. On dut, à cause de ce gamin, décider un changement dans les processions. C'était Tusage, là-bas, de faire promener des légions d'anges, beaux enfans d'une tenue correcte, qui ne chiffonnaient point leurs aile- rons d'or et portaient avec délicatesse de flamboyantes épées. Le petit Goerres, un jour, prit son rôle au sérieux : en plein cor- t^e, il se mit à dégainer contre un inoffensif camarade, qui personnifiait Lucifer. Il fallut, — une fois n'est pas coutume, — que les autorités du défilé défendissent Satan contre saintMichel, et désormais, dans ces pompes angéliques, bons et mauvais es- prits furent désarmés.
L'étrange enfant voulut de bonne heure se faire imprimer': il compila des livres de voyages, pour écrire un manuel de géo- graphie, et s'en fut naïvement chez un éditeur, avec son manu- scrit et sa tirelire. Mais la tirelire était trop légère et les dépenses d'impression trop lourdes : la notoriété géographique de l'au- teur ne dépassa pas la maison paternelle. Ce fut vraiment grand dommage : à la veille des événemens qui allaient culbuter là bfctisse politique, ce manuscrit refusé fut peut-être le dernier état de lieux; il serait piquant de le retrouver au jourd'hui, même tracé d'une plume inexperte, sigaé de l'homme qui, durant un demi-siècle, devait, par le retentissement de ses impétueuses
brochures, scander les écroulemens successifs de l'Europe. Cette indifférence des imprimeurs ne dura point : Goerres sor-
aità peine de l'adolescence, que déjà, d'un bout à l'autre de la
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RKVUE DES DEUX MONDES.
Rue des Prêtres, — ainsi s'appelait alors le cours moyen du Rhin, — son nom faisait du bruit et sa plume de la besogne. Dans le petit écrit qu'il intitulait : La paix universelle^ un idéal^ il s'érigeait en citoyen du monde, dont le devoir est de soutenir - un gouvernement k tendances rationnelles [die nach Aufklàrung slrebt) ; et, confiant dans refficacité de la raison, il s'abandonnait à de sereines utopies. Mais la vie réelle le bousculait ; il s'y je-» tait à corps perdu, en publiant un périodique qu'il appelait la Feuille rouge; il y jurait guerre éternelle à tous les despotes, tendait la main à l'homme vertueux, ouvrait une tribune pour les réclamations des peuples. L' « idéal d'une humanité enno- blie » était « son étoile fixe; » or cet idéal était représenté par la France ; l'intérêt de la France était l'intérêt de tous les peuples; chaque peuple, abstraction faite de son avantage parti- culier, devait donc, pour le bien même de la famille humaine, poursuivre Tavantage de la France.
La Révolution, dans les pays rhénans comme ailleurs, pro- mettait l'émancipation de l'homme : elle avait des soldats pour courber les souverains devant cet idéal, et faisait émigrer des fonctionnaires pour le mieux imposer aux nations ; les soldats étaient parfois gênans, les fonctionnaires importuns; mais^ quelque temps durant, le prestige du nouveau message rendit nos voisins indulgens; quelque temps durant, l'humanité noua fut reconnaissante. Goerres, dès l'ftge de dix-huit ans, se fit en terre rhénane le héraut de cette gratitude. Les clubs lui procu- raient une chaire : il en profita. Il prêchait, avec une candidei audace et comme des révélations, les illusions du xvm« siècle. Une brèche s'était faite dans l'histoire du monde : hier, c'était Tabomination, c était la complicité entre « les prêtres du trône et ceux de l'autel ; » c'était le règne de « ces animaux bien ta- chetés, mais sauvages et affamés de sang, » qu'on nommait les princes ; c'était la corruption des mœurs ; demain ce serait la Liberté, avec la Vertu comme satellite. On dressait et l'on atti- fait, à la mode parisienne, des arbres de la Liberté; à Goblentz comme à Paris, la Raison s'incarnait en une femme, que l'adu- lation des esprits libres faisait déesse ; on improvisait des boule^ versemens fiscaux, qui devaient faire table rase du passé; on adoptait la fête française du 22 septembre ; la mort de Hoche devenait un deuil rhc'nan ; et Goerres apportait derrière la dé- pouille du général les regrets des patriotes de Goblentz. La scène
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l'allemagne catholique. 31
européenne lui faisait l'effet d'un champ clos, dans lequel la France révolutionnaire s'escrimait contre les aristocraties ; son éloquence, dans ce duel^ paradait h côté de la France, et signa- lait à l'Europe atterrée la portée de nos victoires.
« Pleurez, despotes ; peuples, réjouissez- vous ! Le volcan, qui crachait la lave sur les défenseurs de votre liberté, est éteint. » Cette apostrophe, lancée par Goerres à la fin de 1797, annonçait que Mayence était retombée aux mains de la France. Entre le pays des despotes et la terre de la Liberté, le pont était coupé : Goerres exultait; il lui semblait que le Rhin séparât deux mondes. Mayence française, c'était aussi, pour lui, la fin du Saint-Empire : il dressait l'acte de décès de l'auguste défunt.
Le 30 décembre 1797, à trois heures de relevée, est mort à Ratisbonne, à Fâge de 955 ans, 5 mois et 28 jours, doacement et pieusement, après épui- sement complet et apoplexie, en pleine conscience de lui-même, et muni de toQâ les saints sacremens, le Saint-Empire romain, de douloureuse mémoire.
Et il racontait sa naissance à Verdun, « certain jour où bril- lait au zénith une comète à queue, grosse de malheurs, m et son éducation par des camériers qui s^appelaient les papes ; puis c<»nment, canonisé dès sa jeunesse, il était, à Tépoque des croi- sades, devenu fou; et comment, rétabli par un austère régime, il avait, au moment de la guerre de Trente ans, souffert de vio- lentes hémorragies. L'historique se poursuivait, déroulant comme une sorte de tragi-comédie tout le passé du vieil Empire, et charriant en un torrent, avec ce cadavre solennel, tout un amas de métaphores insultantes, de plaisanteries empanachées, dmvectives goguenardes. Puis soudain, faisant trêve aux bouf- fonneries, Goerres ouvrait le pli qui renfermait les dernières volontés; il y lisait le nom d'un exécuteur testamentaire, le général Bonaparte. C'est vingt-deux mois avant Brumaire et sept ans avant Àusterlitz, qu'il jetait sur le papier cette prophé- ti([tte ironie. Dieu la prit au mot ; et sur l'ordre de l'exécuteur testamentaire que ce jeune homme avait désigné, les chancel- leries du monde, en 1806, enregistreront, en leur style à elles, l'acte de décès rédigé en 1797 par Goerres.
Rome, à son tour, devenait française; et Goerres sonnait le
s de l'autre grand pouvoir qui s'était partagé et disputé avec
DQtpire l'hégémonie de la chrétienté.
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S2 REVUE DES DEUX MONDES.
Rome est libre, s'exclamait-il. Jadis la puissance temporelle appelait k son aide le bras spiritnel; uq signe vers le ciel, un anathème, et tout était dit. Aujourd'hui ce bras est paralysé ; la philosophie a remplacé les noirs maléfices ; et c'est la publicité qui met en branle l'empire des esprits. La méchanceté» lorsqu'elle n'est pas justiciable de la loi, est justiciable du pilori. Nous voulons enlever à la prêtrise son masque» mettre partout des idées saines en circulation. Nous travaillons au bien des peuples, nous tra- vaillons même pour les princes, car nous leur montrons qu'on peut se passer d'eux, et nous enlevons de leurs épaules le poids du gouvernement.
Cependant que les armées démantelaient l'Empire et dépos- sédaient l'Église, les diplomates, à Rastadt, après d'interminables causeries, disloquaient sentencieusement le corps germanique : les principautés ecclésiastiques étaient, une à une, rayées de la carte; les seigneuries féodales s'effondraient, et Goerres, sans pitié ni délai, piétinait ces vaincus. L'article s'intitulait : « Qu'y a-t-il à vendre? » Goerres étalait sur son écritoire tous les ori- peaux et toutes les bardes dont s'étaient parées ces grandeurs déchues; il en griffonnait le catalogue, avec d'enragés sarcasmes. On dirait une criée, où tous les objets à vendre traînent à terre, souillés, profanés; et le gamin de Goblentz, s'instituant ainsi commissaire-priseur pour tout le bric-à-brac du vieux monde, rappelle ces types de plébéiens, à la carrure puissante, au ricane- ment féroce et colossal, qui parfois, dans certaines pièces de Shakspeare, encombrent les tréteaux.
Une cargaison de semences d'arbres de la Liberté, dont la fleur donne les plus beaux bouquets pour les sérénissimes princes et princesses... Cbez Guillaume IV, landgrave de Hesse, constructeur d^une Bastille nouvelle, douze mille pièces de bétail humain, parfaitement dressé, sachant sabrer, tirer, pointer, aller par le flanc droit et par le flanc gauche... Deux mitres d*évêques, richement garnies de clinquant, un peu transpercées par la sueur de l'angoisse^ pouvant servir de bonnets rouges pour coiffer des arbres de la Liberté... Plusieurs habits d'abbés et d'abbesses, embaumés du parfum de la sainteté, donc excellens pour expulser le diable et exorciser les vaches ensorcelées, assez amples, d'ailleurs, pour draper une barrique... Un chapeau ducal en peau de lièvre, avec une pierre précieuse en guise de boulon, pierre extraite par un alchimiste des larmes de dix mille veuves et orphe- lins... Un morceau de sceptre avec un demi-relief, sur lequel Nabuchodo- nosor changé en bœuf mange de l'herbe.
L*énumération continuait, longue à dessein, lourde à plaisir, ne faisant grâce d'aucune tache, d'aucune tare, d'aucun détail sordide ou ridicule, et secouant aux yeux du monde, en les met-
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L'ALLEMAGNE CATHOLIQUE. 53
tant à Tencan, toutes les défroques d'une Allemagne décrépite. Les décombres du Saint-Empire, des États de TÉglise, de la féodalité allemande, s'amoncelaient les uns sur les autres; tou- jours alerte, toujours en belle humeur, interprète docile des gestes de la France, Fimagination de Goerres se prélassait sur ces monceaux de ruines, jetant à tous les vents, pour qu'ils la talayassent, la poussière des gloires efifritées. —
II
C'était là, pour la France révolutionnaire, une illustre et pré- cieuse complicité; mais courte en fut la durée. L'année 1799 y devait mettre un terme. En vain Goerres se concevait-il et s'ad- mirait-il comme « citoyen du monde ; » il était Rhénan et se sen- tait Rhénan. Du jour où ses compatriotes crurent avoir à se plaindre de leurs nouveaux maîtres, Goerres, d'auxiliaire était tout proche de devenir un insurgé. Il serait curieux, et triste tout ensemble, de suivre dans les provinces rhénanes, — comme M. de Lanzac de Laborie s'y est brillamment appliqué pour la Belgique, — le flux et l'irréparable reflux des sympathies popu- laires à l'endroit de la France : on verrait comment les procédés des (( proconsuls, » [leur indiscrète immixtion dans le domaine des consciences, leur ignorance des besoins régionaux, leur irres- pect à l'égard de l'opinion locale, leur prurit d'uniformiser, de centraliser, de niveler, soulevèrent bientôt d'acres mécontente - mens. Goerres, aux heures de désenchantement, demeura la voix de son peuple, comme il Tavait été aux heures d'enthousiasme. n se fit l'organe des doléances rhénanes, d'abord dans une péti- tion adressée au Directoire, puis dans quelques articles qui le firent soupçonner d*anarchie, enfin dans deux missions, dont l'une, auprès d'un général, lui rapporta vingt jours de prison, et dont l'autre, auprès du Directoire, acheva de le brouiller avec la France. Parti pour voir les Directeurs, il rencontrait à Paris Bonaparte, dont Brumaire venait de sceller la gloire. Il eut au- dience, ne reçut qu'une bonne parole, mais point de promesses, écrivit à sa fiancée que la ville de Paris n'était qu'une fille pu- b'*Tne, et s'en retourna vers Goblentz, la haine au cœur contre la 1 nce. Il avait vingt-quatre ans, et brûlait avec intrépidité ce i iraient adoré ses vingt ans; il se croyait revenu de ses partis ] I de jeunesse, mais en fait sa jeunesse émigrait au service d'un
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Si REVUE DES DEUX MONDES.
autre parti pris, qui s'enracinera tellement en son âme que, lorsque plus tard des recherches de bibliothèque le ramèneront à Paris, il souffrira de cette nécessité comme d'un fléau.
« Il est certain, sans démenti possible, écrivait-il en 1800, que le but de la Révolution est complètemenfmanqué. » Goerres, à cette date, ne croit plus à la France. « Le citoyen du monde, dit-il, continue de suivre la France en sa carrière ; mais c'est seulement parce qu'il s'intéresse, encore et toujours, à la desti- née d'une si grande fraction de l'humanité ; ce n'est plus, comme jadis, que la destination du genre humain soit aux mains de la France; ce n'est plus qu'on la voie occupée de l'idéal le plus élevé qui nous puisse occuper ici-bas; ce n'est plus qu'on attende d'elle l'avènement d'une ère nouvelle dans l'histoire du monde. » Sa déception s'exacerbe, s'enfielle, et son fiel se déverse en outrages : la liberté, telle que les Français la conçoivent, n'est plus à ses yeux qu'une « liberté vêtue de soie et de gaze, qui fait l'usure avec ses charmes; » la science française n'est pas un système, mais seulement un bouquet de fleurs fait à l'aventure ; et Goerres secoue sur la France, aussitôt quittée qu'entrevue, tantôt son insulte et tantôt son mépris. Le pacte autrefois conclu entre l'humanité et la France, pacte au nom duquel le jeune Goerres nous livrait toute la rive gauche du Rhin, est désormais dénoncé ; c'est en vertu d'argumens tirés de leur propre intérêt et non plus, comme naguère, en vertu d'argumens tirés de l'in- térêt de l'humanité, que les Rhénans peuvent encore tolérer de rester dans notre orbite.
Mais par un frappant contre-coup, qui prouve combien le culte de notre pays faisait partie intégrante du système philoso- phique du jeune Goerres, safoi dans l'Humanité vacille enmême temps que sa foi en la France. « Il a fallu que le passé des expé- riences fût bien lourd, écrit-il en cette môme année 1800, pour que je reconnusse que la génération présente est perdue pour la liberté; que toute la force, tout le capital de vies humaines et de bonheur humain qui se dépensèrent pour cette génération, est une force morte, xm capital mort; et que ce capital ne donne pour l'instant aucun intérêt et ne donnera dans l'avenir qu'un médiocre profit. » Et de Paris môme, en une lettre privée, il expose le deuil de son âme : « Il y eut un temps où je regardais les hommes, même au point de \iie moral, comme de véritables antiques, comme des idéaux plus ou moins accomplis; c'en est
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l'allemagne catholique. 35
fait de ces heureux jours d'illusion. » Le disciple enthousiaste du ïviu" siècle est tombé dans le découragement; vainement vous chercheriez en lui l'allègre naïveté d'espérances dont sétourdissaîent, moins de dix ans auparavant, les maîtres de la France et l'opinion des peuples. De l'âge antérieur, il ne con- serve que les haines, c'est-à-dire quelque chose d'infécond : haine contre les tyrans, haine contre les prêtres. L'alliance entre te despotisme et le sacerdoce demeure son cauchemar; et sa Tiàoa s'assombrit, tremblante, devant la perspective d'« un État qui se rangerait sous la tutelle et la surveillance du grand prêtre pour partager avec lui le butin conquis sur la simplicité des hommes. » Déserté par son optimisme, meurtri dans son idéal par le choc de la réalité, dérouté par l'incapacité qu'a montrée la France à ramener sur terre l'état de nature, l'esprit de Goerres, au moment où s'ouvre le xix® siècle, ne se définit plus que par une négation.
III
Quelque temps durant, des études chimiques, physiolo- giques, historiques, amusèrent cette pensée juvénile plutôt qu'elles ne la fixèrent. « Comme Saturne a des satellites, écri- vait plus tard Goerres, ainsi voudrais-je avoir, pour les diverses sciences, une demi-douzaine de vies supplémentaires, pour le sanscrit, le persan, les mathématiques, la physique, la chimie, la poésie, Thistoire. » Projetée par les déceptions politiques hors dn sillon qu'il s'était tracé, l'existence de Goerres, pendant les premières années du siècle, se dispersait entre ces vies supplé- mentaires : son esprit s'aventurait sur la lisière de toutes les sciences, s'essayait à des synthèses prématurées, et s'enrichis- sait à profusion sans parvenir à s'unifier.
Mais un jour vint où l'Allemagne malheureuse, ayant vu plusieurs de ses souverains et de ses hommes d'État, et beaucoup de ses conscrits, prêter obédience au vainqueur d'Austerlitz et d léoa, convoqua, soit pour être vengée, soit pour être consolée, les intelligences allemandes. Fichte à Berlin parla comme un vengeur; Goerres à Heidelberg comme un consolateur. Fichte dit Allemagne ce qu'elle pouvait être, et Goerres ce qu'elle avait Nous avons eu l'occasion, ici même, en parlant du reman- ie, de montrer comment Goerres et ses amis, par ià même
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qu'ils remontaient dans le lointain passé de la nation germanique , reprenaient contact avec le catholicisme. Le chemin qu'ils avaient fait à la suite du rationalisme était décidément rebroussé. Le culte des droits de Thomme, dix ans auparavant, avait brouillé Goerres avec la foi romaine; le sentiment des droits de TAUe- magne réveillait en son âme, par une répercussion inopinée» des échos de cette foi perdue, échos fragmentaires encore, mais déjà très distincts.
Devant son auditoire de Heidelberg, Goerres laissait vibrer cette âme tout entière, avec une éloquence qui rappelait, au témoignage de lun de ses disciples, le bruit lointain du flux et du reflux; « mais à travers ce murmure uniforme brillaient deux yeux prodigieux, et constamment ils lançaient de tous côtés des éclairs de pensée ; c'était comme un somptueux orage noc- turne découvrant, tout d'un coup, tantôt des gouffres, tantôt de nouvelles régions insoupçonnées; c'était un réveil universel , c'était une flamme pour toute la vie. » Par-dessus ces gouffres, à l'horizon de ces régions nouvelles, Goerres faisait scintiller lïmage du moyen &ge chrétien, où la foi populaire se traduisait en un art populaire, où la vérité révélée, œuvre de Dieu, était exprimée par la beauté gothique, œuvre du génie allemand; et la résurrection de ces souvenirs, outre qu'elle relevait l'abatte- ment des patriotes, allait faire sourdre en beaucoup de con- sciences, et dans celle de Goerres tout le premier, un nouveau courant de christianisme. Goerres, s'envolant pour quelque temps hors de son siècle, avait retrouvé dans ce moyen âge vers lequel il avait émigré, des raisons d'espérance, un penchant à croire, tout au moins à vouloir croire, et un ressort nouveau pour son énergie. Chez lui, comme chez beaucoup d'ouvriers de la grandeur allemande à travers le xix^ siècle, l'action devait être fille de la science; on pourrait dire, même, fille du professorat. En 1808, de crainte que la police badoise ne lui causât d'inu- tiles ennuis, Goerres cessa de professer : il s'en revint parmi les Rhénans, et reprit ses mesures pour agir. 11 n'avait encore que trente-deux cms ; et déjà il avait vécu plusieurs vies si somp- tueusement, et les avait épuisées si précipitamment, qu'à quelque moment de son existence qu'on envisage cette torren- tueuse nature, on entrevoit toujours, chez Goerres, un vieil homme qui s'efface, un homme nouveau qui s'équipe.
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l'allemagne catholique. 57
IV
L'Alletnagne était lente au réveil ; et Goerres, quand môme^ croyait à rAllemagne, d'une foi qui s'insurgeait contre la souve- raineté de l'empereur et contre Thumble docilité des peuples. Voulant justifier sa croyance, angoissé peut-être par le besoin de sy confirmer lui-même, on le vît se jeter, avec un geste d abandon farouche, dans un acte de foi en la Providence : Goerres crut au Dieu-Providence, parce qu'il voulait croire à l'Al- lemagne et parce qu'il lui semblait qu'une nation si profondé- moit endeuillée méritait, pour supporter ses malheurs, les con- iiléances de Dieu lui-même. Il commença, en 1810, de se faire Fécho de Dieu. « Comme le soleil, écrivait-il un jour, la Provir denee brille au ciel ; elle plonge ses regards dans l'orage, et son rayon éclairera la matière chaotique et soulevée. Peu nombreuiç sont les hommes qui peuvent élever au-dessus de ce désordre Imir libre regard et comprendre le but du bouleversement. » Il s« rangeait parmi ces hommes, sans jacitance mais sans tremble- ment, et il s'assignait cette tâche ingrate, d'interpréter de la part de Dieu les malheurs de l'Allemagne.
On dirait qu'en présence de l'Allemagne terrassée Goerres plaide pour la Providence ; mais la plaidoirie devient bientôt offensive ; Tavocat de Dieu s'érige en organe de Dieu, et c'est en condamnant la paresseuse mollesse de l'Allemagne qu'il absout l'apparente incurie du Très-Haut.
Comment le peuple allemand, avec ses aspirations fragmenlaires, con- foses» inconstantes, pouvait-il emporter Testime des puissances ordonna- trices qui sont au ciel?... 11 a manqué de qualités pour mériter la victoire; les qualités lui eussent manqué, aussi, pour profiter de la paix... Les résul- tats ont montré que les choses n eussent point ainsi tourné pour les Alle- mands, si la puissance qui, sur terre, régit toutes les destinées, avait reçu d'eux cette garantie, qu'ils doivent être les ouvriers d'un ordre nouveau, snpérieur à Tordre actuel; sûrement, en ce cas, elle leur eût donné la victoire.
C'est dans son écrit sur la Chute de V Allemagne et les condi- ns de aa résurrection, imprimé en 1810, que Goerres esquisse tte explication des infortunes allemandes. Elle peut en ces mes paraître banale, et ressembler à un commentaire de l'en- aragcante mais platonique maxime : Aide-toi, le ciel t'aidera.
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Mais d*autres pages^ composées en cette même année, publiées beaucoup plus tard sous le titre : la Chute de la religion et sa renaissance^ nous font pénétrer plus avant dans la pensée do Goerres. La Providence, telle qu'il la connaît, la comprend et Tadore, est une Providence qui se complaisait en faveur de TAlle- magne à certaines visées d'élite. Tout de môme que, sous Tan- cienne alliance, le peuple juif était un peuple de choix, de môme le Saint-Empire Romain germanique était une institution de choix; et comme Israël fut puni par ses malheurs, ainsi l'Allemagno fut châtiée par la guerre de Trente ans. Le châtiment fut incom- pris ; la nation prédestinée continua de perdre l'esprit, d'oublier tout ce qui faisait son essence, de répudier le culte de la vie an- cienne, de l'art ancien, de perdre de gaieté de cœur le sens de ce qu'il y a de meilleur, et « avec ce sens devait disparaître aussi le sens religieux. » L'expiation dont Bonaparte est l'instrumeiit doit dessiller les yeux de ce moderne peuple de Dieu, que son instinctive piété, sa « nature non falsifiée, » son attrait vers la profondeur, désignent pour un rôle auguste. Goerres fait plus et mieux qu'appeler ses compatriotes à se convertir ; il les convie à reprendre conscience de leur vocation sacerdotale, et à se bien persuader qu'il leur appartient d'ôtre les prêtres du temps nouveau. Étrange et fumeuse apologétique, plus nationale que chrétienne et plus grisante qu'édifiante ! A l'origine de cette res- tauration religieuse qui n'est point exempte de quelque fantaisie, Porgueil germanique s'étale : les Allemands doivent être religieux parce qu ils sont « une caste de brahmanes. »
Ce qu'il y a de précis à cette date dans l'esprit de Goerres, c'est ridée patriotique; quant à sa religiosité, très sincère, ar- dente môme, elle manque de consistance, parce qu'elle n'a point d'objet où s'attacher. La religion vers laquelle Goerres sollicite les âmes n'est rien de plus encore, si l'on ose ainsi dire, qu'un de- venir. Un opuscule intitulé Foi et Science^ qu'il publiait en 1805, opuscule hétérogène où Jacobi, Fichte, Schelling eussent pu retrouver quelques bribes, décousues et mal recousues, de leurs propres pensées, faisait rentrer dans le môme filon religieux le paganisme et le christianisme, et inclinait à traiter les diverses religions comme des formes de religiosité également respec- tables en leur temps. Goerres, en 1810, n'est pas encore revenu complètement de cet éclectisme syncrétiste : Stolberg parmi le^ catholiques, le mystique J ung Stilling parmi les protestans, lui pa«
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t'ALLEMAGME GATHOUQUB. 59
raîssent être, an même degrés des initiateurs efficaces; il rêve de la construction d'un nouveau temple spirituel pour lequel toutes les idées religieuses, toutes les improvisations des âmes pieuses, ^rviraient de matériaux.
On se demande si le catholicisme et le protestantisme, à cette époque, étaient quelque chose de plus, pour Goerres, que des ébauches différentes, et toutes deux utilisables, de la religion de l'avenir. Par ses ambitieuses et vagues velléités d'architec- tore religieuse, Groerres ne se distinguait pas du commun des écrivains contemporains; il s'en rapprochait, tout au contraire, et ce qui nous semble aujourd'hui paradoxal était alors assez banal. C'était l'heure où Hoelderlin songeait à une nouvelle Église qui ressusciterait l'hellânisme; où Zachariàs Wemer élaborait use religion d'emprunt, demi-chrétienne, demi-maçonnique ; où saivolaient à travers l'Allemagne, de la tombe prématurément ouverte de Novalis, les germes aventureux d'une palingénésie religieuse ; où des ftmes se rencontraient enfin pour épier, sur la foi de Jung Stilling, le prochain avènement d'un millénaire. L'originalité, à cet instant du siècle, eût consisté, non point à d^ner de nouveaux échafaudages spirituels, mais à rentrer, tout simplement, dans ces vieilles cathédrales que l'esthétique romantique recommençait d'admirer.
(Test la science des religions, telle que la cultivait Goerres et teDe qu'on la cultivait autour de lui, qui allait l'induire à faire on pas de plus vers ces portiques depuis longtemps oubliés. A d'autres époques, l'histoire des religions éloignera les esprits du catholicisme : on la verra s'in§urger, au nom de l'évolution-' nisme religieux, contre la notion d'une Eglise immuable ; igno- rante de la vie des dogmes dans l'Église et du caractère actif, — dynamique, si nous osons ainsi dire, — que garde toujours la pensée humaine, môme lorsqu'elle s'incline devant une révélation, l'histoire des dogmes aura beau jeu de souligner le contraste entre l'idée de fixité dogmatique et les enrichissemens séculaires de la <*»nscience humaine.
Elle avait, dans la première moitié du xix^ siècle, de tout .très préoccupations : à cette époque, en Allemagne^ les cher- teurs qui s'occupaient avec le plus d'éclat de l'histoire des reli-
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gions 86 souciaient» avant tout, de discerner, dans un lointain passé, une sorte de fonds commun où se serait alimentée la religiosité des diverses races; et, sans qu'ils le voulussent^ le résultat de leurs fouilles à travers les multiples alluvions des âmes devenait un hommage à ce que Bossuet appelle « la suite de la religion. » Greuzer, dans sa SymboliquCy expliquait les mythes grecs comme de beaux et poétiques symboles, plus tard incom- pris, d'une philosophie primitive qui faisait honneur à Tenfance des peuples. Par delà les épopées homériques, il reconstituait un grand âge théologique, durant lequel « la Grèce avait failli devenir un pays sacerdotal, avec une religion profonde, des sym- boles vénérés, des institutions hiérarchiques, et un fonds de monothéisme venu de TOrient. » Il dessinait ainsi une sorte de préhistoire religieuse, au cours de laquelle Dieu avait exercé la maîtrise du ciel, un corps de prêtres celle de la terre; et, par delà les origines accessibles de la pensée religieuse grecque, il entrevoyait des lueurs orientales. Son admiration pour les mythes païens n'avait en son essence rien d'antichrétien : les Pères de l'Église élevés en Orient, Origène par exemple, ou bien Grégoire de Nazianze, n'ont-ils pas donné l'exemple d'une sorte de ten- dresse pour les poétiques égaremens de l'âme antique, tendresse où se mêlaient l'esprit de finesse et l'esprit de charité? Aussi, n'est-ce point parmi les chrétiens, mais parmi les survivans du rationalisme antérieur, que la méthode et les conclusions de Greuzer soulevèrent des anxiétés : Voss fit un livre contre la Synd)oliquej comme il avait fait une brochure contre la conver- sion de Stolberg à l'Église. La Symbolique passa pour une apo- logie déguisée du sacerdoce et de la théocratie, et Greuzer, tout protestant qu'il fût, pour un agent masqué des Jésuites.
Or Goerres mythologue se rattachait à la même école. V His- toire des mythes du monde asiatique^ qu'il publia en 1810, fit éprouver à Greuzer une sorte d'enthousiasme; l'auteur de la Symbolique aimait à suivre, dans le livre de Goerres, les exodes du mythe, « cette lumière venue d'Orient, et qui, toute resplen- dissante, émigrait dans le monde occidental de l'Europe. » Là science de l'époque, au lendemain de cet ouvrage, saluait en Goerres un de ses maîtres; et, d'autre part, ces études mêmes, sur lesquelles était assise à jamais sa réputation de savant, ache- vaient de détruire en son esprit les derniers vestiges des idées philosophiques d'an tan. Goerres avait dit adieu, pour toujours,
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ï la conception, religieuse par certains côtés, d'un avenir ra- tionnel dont l'humanité révolutionnaire serait l'ouvrière; avec toate la richesse de son érudition, il s'orientait vers le berceau du monde, prenait, là-bas, contact avec le « divin, » et com- mençait d'accepter le sacerdoce comme Torgane authentique des révélations de l'au-delà. L'histoire des religions, qui obscurcit ehez beaucoup de nos contemporains l'idée d'Église, acclimatait au contraire cette idée dans Tintelligence de Goerres; et tandis qu'un voltairianisme brutal, radicalement ignorant de l'histoire, n'ap^cevait aux origines de la prêtrise qu'un artifice de la fourberie humaine pour exploiter la crédulité des peuples; Goenres, quelque incroyant qu'il fût encore, apportait dans ses recherches ce sens du mystère qui parfois est la condition de il science, et rendait son âme contemporaine de celles des croyans mtiqaes, pour s'initier longuement, gravement, aux augustes ucanes derrière lesquels ces âmes s'abritaient.
VI
Cétaient certes de beaux voyages que ceux qu'entreprenait, u delà de l'histoire et presque au delà de ce monde, l'imagi- nation religieuse de Joseph Goerres; mais la politique les allait interrompre, impérieuse à jamais pour ceux qui l'ont un instant courtisée, inlassable à les relancer, experte à les confisquer. La politique fit redescendre Goerres du ciel sur la terre, du passé dans le présent. Or sur la terre, dans le présent, il retrouvait un sacerdoce insigne, qui se présentait au monde comme incarnant et satisfaisant les aspirations religieuses : c'était le sacerdoce papal. Et Goerres, engageant dans la presse un duel avec Napo- léon, allait bientôt prosterner aux pieds du pape captif, mais mo- ralement libre par son vouloir d'être libre, l'admiration d'un citoyen froissé, d'un patriote lésé.
11 s'était plaint, déjà, dans son opuscule sur la Chute de f Al- lemagne, que l'opinion publique, partout sauf en Angleterre, tût devenue muette et comme proscrite. Les journaux de son pays l'écœuraient (1) : il tenait à montrer ce que veut, ce que peut, '^ que doit une presse digne de ce nom. Dans cette vallée du hin où les armées napoléoniennes jouèrent leur avant-dernière
(i) Sar l'attitude de V « intelligence » allemande à l'égard de Napoléon, voyez article de M. Cavaignac dans la Revue du 15 mars 190 i.
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partie, un journal surgit, qui s^appelait le Mercure^ et qui mar- quait les coups du sort, à mesure qu'ils frappaient l'Empereur. Il faisait mieux, même, que les marquer : il les préparait. Il sculp- tait en chacun de ses lecteurs une ftme de soldat; il les poussait au camp, et puis les y suivait, sonnant tour à tour le clairon d'alarme et la diane de la victoire, mais jamais la retraite. Le bureau du Mercure était comme Tatelier où se forgeaient les idées qui bientôt mobilisaient les hommes. Stein, Gneisenau, Bliicher, Louis de Bavière, étaient fidèles en leurs applaudisse-* mens ; Goerres avait des correspondans qui le qualifiaient de (( gardien sacré de l'Allemagne, » de « trompette de la vérité, » d' (( homme diabolique ; » les noms d'Isaïe, de Dante, de Shaks- peare, se pressaient sur les lèvres de Gentz, lorsqu'il parlait de lui. Savigny écrivait que le Mercure remuait Berlin; Greuzer apprenait que dans le Harz l'opinion était secouée ; et les deux Grimm, confrères de Goerres en érudition philologique, étaient dérangés du matin au soir, dans leur studieuse retraite de Cassel, par les bourgeois de la ville, qui venaient chez eux lire le Mer^ cure. Un universitaire de Hanau célébrait cette feuille comme un Vésuve puissamment assis à l'angle de la Moselle et du Rhin, pour tenir le Français en respect et pour le braver... Quatre- vingt-dix ans ont passé ; & l'endroit même d'où ce Vésuve vo- missait sur l'Europe sa lave ardente, une statue colossale se dresse ; c'est celle de Guillaume I''', posté à Goblentz, comme Goerres, pour regarder la France, là-bas, bien loin, tout au bout de ce ruban de Moselle, qui jadis s'attardait plus longuement chez nous.
L'Allemagne bismarckienne n'aura qu'à relire le Mercure pour s'exciter contre la France, pour épier sur son propre sol, avec une rage vengeresse, les traces laissées par nos armes, et pour rougir de ces vivats que l'Allemagne de 1807 poussait à Napoléon, « se remuant comme des vers sous le sabot de son cheval ; » et Goerres avait déjà disposé de l'Alsace au nom d'un hypothétique droit des langues, plus d'un demi-siècle avant que la Prusse ne nous l'enlevât au nom de la force. Le Mercure en- seignait à l'Europe la haine de la France, « plus funeste à l'hu- manité que ne l'avaient été les Turcs au temps des croisades ; » et lorsque Goerres, avec un joyeux rugissement, regardait l'orage passer en bourrasque par-dessus les têtes des Rhénans, et se dé- charger sur la colonne Vendôme, il se pouvait rendre ce témoi-
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gnage, qu^il avait marqué lui-même à la foudre, zigzaguant par- dessus la « ville de péché, » le point où elle devait tomber, c Paris ! Paris, toi qui as répandu tant de maux sur tous les peuples, voilà ton tour 1 » Goerres, nouvel Isaïe, dictait à Dieu ses arrêts ; il condamnait une ville à mort ; et la foudre surve- nait, justicière docile.
Napoléon, traqué par quatre souverains qui derrière eux avaient quatre peuples, parlait du Mercure comme de la « cin- quième puissance ; » et tandis que les quatre puissances étaient coalisées pour faire taire l'Empereur, la cinquième, elle, avec un raffinement de dérision, s'ingéniait en un pastiche à le faire parler. Un adieu de Napoléon à son peuple courut à travers TEurope : « On m'a chassé de chez toi, criait l'Empereur déchu, mais tues moi. J'ai vaincu la Révolution, et puis je l'ai absorbée; et maintenant que je m'en vais, je te la rends, de nouveau je la Tomis sur toi ; la discorde ne fera plus qu'un avec ton être. Si tu crois pouvoir te passer de ma personne, mon esprit repose sur toi. Un jour viendra où tu crieras vers moi pour que je t'aide. » Goerres se mettait dans Tâme de son ennemi, et le grand théâtre de l'Europe, devenu muet depuis que le bruit des proclamations n'y succédait plus au bruit des victoires, eut un instant cette illusion d'être rempli, comme naguère, par la voix de Napoléon. Même mystificateur, Goerres de- oiearait prophète : esilé de la terre par les Anglais, dérobé par la mort, ensuite, à la barrière des océans, l'Empereur avait en effet condamné la France, incertaine, souffreteuse, à être tou- jours en travail de lui, par delà Sainte-Hélène, par delà le tom- beau.
A côté de cet hommage involontaire que Goerres rendait à Napoléon, un autre hommage, celui-là volontaire, se multi-- pliait sous sa plume à l'adresse de Pie VII :
Tes douleurs touchent à leur fin, disait-il au Pape; bientôt résonneront
itou oreille les tonnerres de la dernière bataille, et tes délenseurs s'appro-
dteront, les héros du Nord, ceux dont les pères, jadis, ont brisé la force de
l'anliqna paganisme. Au milieu de ces troupes de vaillans défenseurs du
Seigneur, tu te dresseras comme jadis se dressa Léon; Russes, Suédois,
lemauds. Anglais, Espagnols et Italiens, t'entoureront sur le champ de
innar près Babyione, et tu béniras les généraux et les armées qui ont
nporté de vive force, dans un combat, la paix du monde, le repos et la
(Dcorde de TÉglise.
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Ainsi se complaisait la pensée de Goerres dans révocation prochaine d'une alliance intime, profonde, entre toutes ces forces matérielles qu'étaient les peuples rendus à eux-mêmes et la grande force morale que Pie VII incarnait. Mais ce fut la Sainte-Alliance qui survint ; elle réservait à Goerres une formi- dable déception.
VII
L'Europe et TAUemagne, telles que les avait recrépies le Congrès de Vienne, déplaisaient à Tâme de Goerres. L'Allemagne venait de traîner, depuis la paix de Westphalie, « les pires siècles de son histoire; » il eût voulu que le Congrès y mit un terme, et reconstruisit la chrétienté en reconstituant TAlle- magne ; mais « le palais impérial de Vienne était devenu comme une bourse, où Ton pesait et comptait les ftmes, ainsi qu'on fait des pièces de monnaie ; » et l'Allemagne, au lendemain de cet effort de mathématique politique, était plus impuissante, plus divisée que jamais. « Être Allemand, écrivait Goerres en 1817, veut encore dire, comme avant 1813, être sans honneur. » Le patriotisme était suspect aux bureaucraties d'État ; elles détes- taient, dans l'élan . patriotique, un mouvement spontané des consciences ; or, elles redoutaient tout mouvement et haïs*- saient toute spontanéité. A la suite de l'investiture nouvelle que le Congrès de Vienne leur avait donnée, l'esprit des princes et de leurs ministres était comme noyé dans un chaos de contradic- tions. D'une part ils bénéficiaient de la Révolution, qui, dans leurs terres comme sur le sol de France, avait tout nivelé, qui avait supprimé les autonomies locales, détruit les forces sociales susceptibles de faire contrepoids au pouvoir d'en haut ; d'autre part, toute initiative, quelle qu'en fût l'origine, toute doléance, quel qu'en fût Taccent, et toute revendication, quelle qu'en fût l'équité, leur étaient suspectes, odieuses même, comme des se- n;iences de révolution. C'était une conséquence immédiate de la Révolution d'avoir rendu leur autorité plus forte en ne laissant au-dessous d'eux qu*une foule d'atomes, qu'ils appelaient encore des sujets et qui déjà se qualifiaient de citoyens, mais qui, de quelque nom qu'on les baptisât, n'étaient qu'une poussière. Poussière mouvante, pourtant, sous l'impulsion latente du souffle révolutionnaire ; elle avait des ondulations occultes et je ne sais
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quelles fermentations intérieures, et s'échappait parfois en bouT- fées opaques ; et les puissans, à peine réinstallés chez eux par cet acte de Vienne qui, tout ensemble, sanctionnait et enrayait la Révolution, sentaient la terre frémir, et l'atmosphère se trou- bler, et s'ennuager le ciel.
Metternich racontait plus tard qu'il avait un moment escompté, pour la Sainte-Alliance au berceau, le concours de Goerres; mais Goerres s'était refusé, n'admettant pas qu'après avoir, avec les armes de leurs peuples, reconquis la liberté pour leurs trônes, les souverains affranchis marchandassent à ces heureux ramqueurs quelques miettes d'autonomie civique. Ce n'est pas à dire que les « libéraux » se pussent réclamer du nom de Goerres. Il souhaitait, comme eux, des constitutions; mais il Toalait que ces documens fussent le fruit de l'histoire, et non Sun a priori philosophique. « Les constitutions d'aujourd'hui, écrivait-il, ne sont point des unions sociales contractées par des hommes libres pour établir des liens mutuels de droits et d'inté- rêts; ce sont des morceaux de papier sur lesquels ils ont écrit leur volonté et leur pensée. Aussi aucune bénédiction ne repose sur leurs œuvres, parce qu'elles ne sont bâties que sur le vide. » Le Nassau servait de modèle k l'art de constituer; or il rendait les hommes égaux dans une servitude commune, et ce qu'on y appelait la liberté n'était qu'un ironique prestige. Bade avait une eoQstitution ; mais, faute de bases historiques, d'institutions libres, de corporations fortes, elle ne reposait que sur une vo- lonté inconstante; et, donnée par un ordre de cabinet, elle pou- vait être reprise avec la même facilité. Les Rhénans souhaitaient une constitution, mais ils avaient tort de persister dans leur aveugle défiance contre l'aristocratie, et de permettre ainsi au pouvoir central de faire bon marché des anciens droits, sur les- quels étaient fondées les prétentions du Tiers État comme celles de la noblesse. Aussi Goerres éclairait-il par des exemples sa façon de comprendre les constitutions : au lieu d'être édifiées comme un château de cartes sur un terrain nivelé, elles devaient, d'après lui, être une sorte de description de larchitecture sociale, et, dans le corps social, régler les rapports des membres avec la tête et des membres entre eux, en s'inspirant de Thistoire et des éalités concrètes. Il détestait, aussi bien dans les conseils des rinces que dans les projets des révolutionnaires, deux variétés liffë rentes d'absolutisme : d'une part l'absolutisme de la mo- Ton zxm. — 1904. 5
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narchie, d'autre part Tabsolutisme de la démagogie. Ce qui lui paraissait singulièrement choquant dans l'arbitraire princier, c'est que les souverains, spoliateurs du haut clergé, destruc- teurs de la noblesse d'Empire, ennemis ombrageux des antiques libertés du Tiers État, avaient, en définitive, reconquis leur au- torité et la raffermissaient chaque jour par des procédés em- pruntés au jacobinisme; et ce qui lui inspirait en revanche quelque tendresse pour les « libéraux, » c'est qu'à ses yeux l'Etat aurait dû s'incliner, non point, à vrai dire, devant cette abstraction des Droits de l'homme qu'ils avaient prise comme idole, mais du moins devant les libertés historiques et anciennes dont l'histoire passée conservait les titres, et que la Révolution avait détruites pour le plus grand profit des rois. Goerres remar- quait finement qu'il y avait des points communs entre les « libé- raux » allemands et les ultrcts français : les uns et les autres étaient des mécontens, qui cherchaient dans les institutions du passé une justification pour leurs murmures. Et c'est par là qu'il expliquait l'étrange destinée de ses écrits, qui, par certains côtés plaisaient à la noblesse, par d'autres aux novateurs, et qui s'accommodaient avec le Pape sans déplaire aux hommes qualifiés de révolutionnaires.
La représentation de toutes les forces sociales efficaces lui paraissait une indispensable assise du pouvoir; il gi'oupait ces forces en trois classes : celle qui enseigne la société, prêtres et professeurs; celle qui la défend, aristocrates; celle enfin qui la nourrit. De même que les droits des peuples lui paraissaient pro- tégés par une telle constitution, lexistence de la monarchie lui semblait être la meilleure garantie qu'au sein d'un peuple cha- cun ferait son devoir : il aimait la monarchie, certes, niais en inclinant à faire du pouvoir royal un magistère et non point une jouissance. Et comme les rois pensaient autrement : « mi- sérables gouvernemens, s'exclamait Goerres, voyez comme ils titubent! » Ces titubans augustes, désireux de s'étayer entre eux, se rassemblaient-ils en congrès, Goerres accueillait d'un éclat de rire 1 effort qu'ils faisaient pour « retarder 1 heure uni- verselle. »
Aussi la variété de jacobinisme dans laquelle se complai- saient les rois traita cet importun journaliste comme l'avait traité le jacobinisme. du Directoire : le Mercure dut disparaître. Ai Les filles de joie s'opposent h. l'éclairage des rues, » ripostait
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Goerres, déchu, de par la Tolonté du roi de Prusse, du droit d'éclairer TEurope. Il se consolait en écoutant sourdre une époque nouveile, une époque où ]^ jeunesse grandissante s'ap* prêtâit à revendiquer une Allemagne « une, libre, forte, indépen- dante, bien ordonnée, sûrement protégée. » Il parut à Goerres» en un jour de 1819, que les deux époques, celle que prolongeait la police et celle que préparait la jeunesse, se rencontraient et se heurtaient; la rencontre était sanglante : ce fut l'assassinat de Kotzebue. Devant l'Allemagne étonnée, Goerres en fit le coni'- men taire : sans approuver la violence, il déclara que le sang n'avait pas coulé en vain, si tous, puissans et sujets, profilaient de la leçon, et si les amis du mort, pour alléger au delà de ia tombe sa responsabilité, prêtaient enfin leur aide contre cette idolâtrie qu'il avait lui-même créée. Ainsi s'achevait l'oraison funèbre consacrée par Goerres au théoricien de l'absolutisme prussien, et, pour souligner la portée de son écrit qui voulait être un acte, il jetait à la face des hommes d'État ces derniers mots : i( Les paroles que nous avons dites peuvent être regar- dées comme une prédication sur l'esprit du temps; elle n'est pas dénature à flatter les oreilles des puissans ou de leurs partisans aveuglés, mais l'esprit qui y règne ne saurait être désapprouvé par les fondateurs mêmes de la Sainte-Alliance ; car c'est l'es- prit biblique. » Et Goerres avait raison : Ton croyait entendre m prophète d'Israël demandant à Kotzebue ses comptes, uu nom de ce peuple élu qu'était l'Allemagne.
« L'écrit de Goerres, disait Gentz à Mettemich, n'est pas seulement mauvais, il est condamnable au dernier degré et tombe presque sous le coup de la loi. » La loi n'allait pas tarder à sévir. Car peu de mois après l'assassinat de Kotzebue, un livre nouveau paraissait, qui s'appelait f Allemagne et la Révolution. Comme lieu de publication, l'imprimeur, sans préciser, n'avait mis que ce mot : « Allemagne. » Un sentiment général de mé- contentement se faisait jour, d'un bout à l'autre de la patrie: Goerres allait en donner les raisons profondes. Des adolescens se vouaient à la mort; Goerres allait dire pourquoi. 11 allait ex- euser en l'expliquant la grande conspiration par laquelle «le sen- "^ ment national mquiété, l'espérance trompée. 1 orgueil oiïensé, vie comprimée, se liguaient contre l'arbitraire aveugle, contre mécanisme des forces décrépites, contre l'endurcissement dos ^jogés, contre le venin rongeur des maximes du despotisme. >•
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Les congressistes de Vienne étaient les premiers responsables : chaque prince avait emporté son contingent d'âmes sujettes, ot le premier devoir de leur sujétion était de ne se plus souvenir de la patrie morcelée; F Allemand devait être « le suisse, le col- porteur et le laquais du monde entier. » De là, par représailles, les tressaillemens de fierté qui parfois devenaient séditieux, les explosions de révolte qui soudain se faisaient meurtrières ; la. « métaphysique de la haute police transcendantale, » au lieu de voir le mal et d'y remédier, trouvait plus commode de dénoncer une grande conjuration de haute trahison, et de sévir. « Si l'un des côtés de la patrie était tourmenté par des mouvemens sans fin et sans but, c'est que l'autre paraissait frappé d'apoplexie : » Goerres, à Tavance, prédisait à cette police apoplectique une série de défaites.
De jour en jour, annonçait-il, la force puissante de la nature se déve- loppe davantage dans les peuples... La nation veut Tunité, et son vouloir est comme la croissance des arbres» comme le vent qui souffle : aucun efiTort ne peut opposer une barrière... Toute l'histoire de l'Allemagne, depuis trois siècles, n'est que stérilité et langueur... Autrefois, quand les États étaient parvenus à ce point de décadence, la Providence employait le moyen de rémigration des peuples; des flots de barbi^res se répandaient sur les nations languissantes. Ce moyen n'existe plus, depuis que la civilisation a détruit les anciennes forêts, et que la charrue a dompté la terre au profit de l'homme. Mais cette civilisation a ouvert la communication avec un nouveau monde qui, par des forces morales, remplace cette force physique épuisée, et qui joue un grand rôle dans les révolutions des États. C'est ce monde mystérieux des idées qui plane au-dessus de toute notre existence et qui anime toutes les formes. Les idées servent d'âme aux États et leur donnent la véritable existence. Mais quand un État vieillit, l'idée qui l'avait animé, el qui d'abord le pénétrait tout entier, devient de plus en plus étrangère à la matière ; alors, de conservatrice elle devient destructrice; et parce qu'elle veut se construire une demeure nouvelle, elle dissout les liens de l'ancienne orga- nisation, afin de faire place à la création nouvelle... Et de toutes les démences la plus impardonnable est celle de vouloir arrêter cette grande œuvre de création, et d'entreprendre la lutte contre les idées, dans laquelle personne n'a triomphé.
La Prusse, insensible au reproche de démence, avança d'une étape dans la lutte contre les idées : un mandat d'arrêt fut lancé contre ce prophète de Tunité allemande ; Goerres dut s'enfuir. i( C'est la malédiction de cette terre infortunée, versifiait alors le poète Uhland, que ceux qui brûlent pour la patrie de la flamme
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lapins pure sont stigmatisés comme des traîtres au pays, et que ceoiqui, hier encore, s'appelaient les sauveurs du pays doivent fiiirTers le bercail de Fétranger : » les applaudissemens qui aoeaeillirent ces vers sur le théâtre de Stuttgart durent être doux aa cœur du contumace. Le duel était engagé entre la force, représentée par la Prusse, et les idées, représentées par Goerres : fl quittait la Prusse pour toujours ; et lorsque, vingt ans [après, h Toiz tonitruante du vieux publiciste prendra le monde à té- noin des vexations du protestantisme prussien contre l'arche- Téqnede Cologne, la Prusse officielle aura la douleur de constater toat ensemble, par le fait de Goerres, la victoire du catholicisme et la victoire de la presse, et de s'incliner devant les poussées combinées de TÉglise et de l'opinion, l'une, force immuable, Ftatre, force changeante, l'une, servie par Goerres, Tautre, dirigée par lui, l'une et l'autre jadis, au temps de la Sainte-Al^ Biac€, méprisées et ravalées par l'absolutisme prussien.
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Le grand ennemi de la France s'en fut demander asile à la Fraace. Strasbourg possédait une bibliothèque d'élite, que la sdaice doutre-Rhin cultivait volontiers, et dont malheureuse- ment, un jour, les armées d'outre-Rhin ignoreront la valeur : SMrres se fixa près de ce précieux dépôt, et Texplora d'un œil dïercheur. Greuzer se réjouissait que son illustre ami eût fait un WQveau mariage avec la science, mariage dont le premier fruit fcit la publication de la grande épopée persane de Firdou.si ; Bais les bourrasques de la politique, auxquelles Goerres n'avait le courage de fermer ses fenêtres, venaient souvent troubler ménage. « On se plonge dans le passé, écrivait-il ; et voilà le tqui cogne à toutes les croisées. Maudite politique! elle ikorbe toutes les journées avec d'innombrables feuilles volantes, qu'il faut du moins flairer pour se mettre au courant! » En viin Greuzer insistait-il pour que Goerres achevât bientôt ses travaux historiques sur les légendes : Goerres continuait, mais aachevait pas; la malveillance du roi de Prusse avait fait de lui, s*ii Jit I expression de Jean-Paul Richter, un autre Coriolan; et le I riolan strasbourgeois ne boudait, ni ne se taisait. Il inclinait tw à se réputer Tinterprèlc de Dieu, pour qu'un autre que Dieu fû e condamner au silence. Il présentait ses prophéties comme
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autant de créances sur l'histoire du lendemain ; et Tbistoire, de par la volonté divine, acquitterait ces créances en réalisant les prophéties. « Mes prédictions ont été tellement justifiées, écri- vait^il à Perthes, que des gens pénétrans concluront k une entente secrète entre moi et les puissans, en vertu de laquelle je pouvais à l'avance concerter les numéros qui seraient tirés Tan- née d'après. » « Poursuivi par la moitié des rois de TEurope, » suivant l'expression de Benjamin Constant, il était devenu, par leur propre faute, Tincarnation même de la liberté de la presse; et son auguste besogne de commentateur des événemens était en même temps la revendication d'une liberté. Le livre : l^Eu-- rope et la Révolution^ qui parut en 1820, tirait la conclusion des épisodes révolutionnaires qui se déroulaient en Espagne, et p)rodiguait aux diverses souverainetés européennes les somma- tions et les menaces. La brochure de 1822 intitulée : la Sainte Alliance et les peuples au Congrès de Vérone, forçait, au nom des peuples, les portes du royal concile :
Que le Congrès des princes, écrivait Goerres, soit en même temps un Congrès du peuple et des peuples, un petit et un grand conseil, réunis pour la recherche du bien commun ! Alors il pourrait peut-être arriver que, du jour où se réunirait ce Conseil des peuples, datât le véritable affranchisse- ment de l'Europe, promis par la bataille des peuples ; et que ce Congrès,' autrefois Congrès du peuple, puis honteusement descendu au rang d'une journée de gala et d'une réunion de cour, regagn&t son antique dignité.
Les souvenirs de la vieille chrétienté se dressaient, dans l'imagination de Goerres, comme un affront aux modçrnes parades de l'absolutisme; la sainteté du vieux Saint-Empire, qu'autrefois il blasphémait, parlait désormais à son cœur; et ce n'était plus seulement par fantaisie romantique que l'esprit de Goerres élisait domicile dans le moyen âge, c'était, désormais, parce qu'il pensait et voulait trouver, dans ce lointain passé dont l'Église était la tutrice, un tremplin solide et sûr pour ces aspi- rations populaires par lesquelles Dieu gônait les rois.
Il y avait sept ans que Joseph Goerres, sans auxiliaires, sans soutiens, avait commencé de se mesurer avec le comité de têtes couronnées qui prétendait régenter l'Europe; il y avait sept ans qu'il les bravait par sa plume, et trois ans que son exil môme les défiait. L'Europe le regardait : les aristocrates aimaient chez lui certaines idées, les démocrates goûtaieùt chez lui certains accens;
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persoQne n'était à sa suite, mais tous à ses écoutes. Et ce que tous pouvaient constater, c'est qu'à mesure que s'acharnait sa plume contre l'absolutisme des rois saintement alliés, à mesure progressait sa conscience dans les voies qui la ramenaient au cttholieisme.
En 1816, Goerres professait encore, en matière religieuse, une sorte de syncrétisme, dont il donnait la formule, en termes fort curieux, dans une lettre à Adam MûUer :
La religion, pour vous, c'est le christianisme ; pocr moi, le christia- làme est une religion, et j'accorde qu'elle est le sommet, le centre et fime de toutes les autres. Le culte du monde primitif est pour moi le chris- tiuiisme en son enfance; le judaïsme avec les mystères du paganisme, c'est kjeanesse, qui s'essaie en des voies nombreuses, souvent très excentriques; le chiistianisme proprement dit, c'est la maturité, mais sans conclusion ai fina^lue. Ainsi je gagne du terrain en avant et en arrière, pour caser ce qw Dieu lui-môme ne doit pas condamner, l'ayant toléré avec bienveil- lace.
Goerres, à cette date, ne se refusait point à être chrétien; mb ce qui lui faisait peur, c'était d'être exclusivement chrétien. Qoe eet éclectisme religieux, qui par certains côtés confinait à lïn- tiférentisme, fût médiocrement propice àl'action sur les hommes, c'art ce que MûUer, en 1819, lui faisait finement observer. « La patte disloquée, lui écrivait-il, réclame de ses amis et de ses gûies, donc de vous, que vous exposiez le fond de votre cœur, le noyau de vos idées sur les grandes questions, votre profession de foi. )} Goerres, piqué au jeu, répondait par d'agréables saillies sor le symbole de Janus et sur le sens de ses deux faces ; mais à cette époque même ses écrits politiques étaient déjà tout impré- gna de catholicisme. Le livre f Allemagne et la Révolution faisait l'floge du Saint-Siège et même des Jésuites ; le livre l'Europe et loRivolution pressentait que Rome serait, pour toute TEuropo, k centre et le point d'attache de toutes les idées religieuses fevivifiées, et expliquait la dislocation de la vieille Europe par k malencontreuse substitution, au moyen Âge, du règne des soldats au règne des prêtres. L'histoire du monde, dans ce livre, 9e menait pour Goerres à la lutte entre la « surnature » et la 02 M déchue; et cette philosophie de lliistoire, au nom de Ui die il s'attaquait aux rois, était tout entière empruntée à la ïé <9ition.
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Deux ans se passent, et nous voyons Goerres s'assimiler, avec leurs plus strictes exigences, les thèses des canonistes sur le droit social de TÉglise. « Je .considère, écrit-il en 1822 à un éditeur de Stuttgart, que TÉglise n'est nullement subordonnée à l'État et aux intérêts de l'État, mais que plutôt l'État est dans l'Église, qu'il la doit servir comme un organe de ses fins supé- rieures... Je ne veux pas que la religion soit claquemurée dans le boudoir du cœur : elle a trop & taire au dehors ; il n'est pas jusqu'au marché, aux alentours duquel l'Église n'ait un rôle spa- cieux à jouer. » Ces lignes sont décisives : elles attestent que le publiciste politique dont le nom continue d'épouvanter la Sainte-Alliance s'est mis délibérément au service de l'Église. Le savant, à son tour, apportera bientôt son féal hommage : « Mon histoire des légendes, écrit Goerres en 1824, aura, en dernière analyse, un but théologique; car elle veut, en partant des docu- mens et des traditions de tous les peuples, défendre la Bible contre les attaques de la légèreté, et lui préparer un trophée avec les armes mêmes de l'attaque. » Goerres croyant allait se faire apologiste.
Il avait derrière lui moins d'un demi-siècle d'âge et déjà plusieurs vies ; il allait à Strasbourg en inaugurer une nouvelle, qui plus tard s'épanouira dans la studieuse société de Munich. Nous étudierons bientôt, en cette dernière période, cet attirant et puissant personnage, si multiple et si divers, et tout ensemble si robuste, si rebelle au découragement et à la lassitude, qu'on se fatiguerait à suivre ses vies plus tôt qu'il ne se fatiguait à les vivre. Mais si nous réservons pour Tinstant l'étude de l'époque durant laquelle Goerres fut un publiciste proprement religieux, nous observerons pourtant, en prenant congé de lui, que le sou- venir de ses polémiques contre la Sainte-Alliance devait rendre à rÉglise romaine le plus insigne service. Il était bon qu'elle fût saluée comme l'éducatrice du renouveau social par celui-là même qui avait combattu sans trêve les illusions conservatrices des cabinets européens, et qui avait su comprendre le travail révolutionnaire des peuples. On ne pouvait dire, à son propos, que la dévotion aux grands de ce monde l'eût acheminé vers la dévotion à l'Église : il n'était pas de ceux chez qui l'acte de foi pouvait apparaître comme une sorte d'attitude réactionnaire de la conscience, complétant et consommant une attitude réaction- naire delà pensée, et qui semblaient ne songer à la légitimité de
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Diai que pour donner à la légitimité des rois une suprême marque d'hommage.
IX
A Tépoque même où Goerres, tout monarchiste qu'il fût, pouvait être soupçonné d'ébranler les trônes, un robuste théo- ricien, originaire de la Suisse allemande, se croyait prédestiné par Dieu pour les asseoir à jamais; il s'appelait Charles-Louis jeHaller; et de même que Goerres avait commencé de servir l'Église avant d'être revenu lui-même à la pratique religieuse, de même Haller, né protestant, servait TÉgiisc avant de s'être ETOué catholique.
Le « discours préliminaire » de la Restauratioit de la science folitique^ écrit en 1816, définit avec ampleur quelle est, dans la pensée de flaller, la portée de son travail. « Les rois légi- times sont replacés sur le trône ; nous allons y replacer la science légitime. » En face de la Révolution, Haller dresse la science ; ec tace des théories du contrat social et de l'état de nature, il dresse l'étude inductive des faits. Cette étude, telle qu'il lavait commencée, tout jeune, dans la ville de Berne, sa propre patrie, telle qu'il l'avait poursuivie, entre 1801 et 1806, à TUni- versité de Vienne, telle qu'il l'avait esquissée, dès 1808, en son .iMgé de la politique universelle^ prenait comme point de dé- part Thypothèse d'un « homme indépendant, » et envisageait les diverses façons dont cet homme indépendant pouvait devenir m souverain. La propriété, la valeur, la science : tels sont les trois litres au nom desquels cet être hypothétique peut arriver à une souveraineté : le chef de famille est souverain de ses ser- viteurs; le capitaine, de ses compagnons d'armes; le docteur, de ses fidèles : voilà trois supériorités qui résultent de la force des chosfô ; les souverainetés qui les sanctionnent, les princi- pautés qui en résultent, « naissent donc, aussi, de la force même des choses, sans volonté positive, sans convention factice des hommes. » Un souverain, c'est un grand propriétaire opulent et puissant ; mais tout chef de famille est dans sa sphère un sou- Tcrain ; et il n'y a pas de différence d'essence entre la souve- n leté du père et celle du roi. Gomme le père existe avant l.i fa aie, le roi existe avant le peuple; toutes les monarchies ou pi tcipautés se forment de haut en bas. Bref, chaque individu
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est roi et monarque dans le cercle de son domaine et de son pouvoir, mais ce n'est pas la masse des individus qui crée le roi. La souveraineté n'est que la ratification d'un fait, de ce fait naturel que le plus puissant règne : le souverain a des droits plus étendus que les autres hommes, mais non pas d'autres droits.
Voilà les principes qui, d'après Haller, sont appelés à de- venir la profession de foi de tous ceux qui combattent le jaco- binisme avec les armes de la science ; voilà, dans toute sa lo- gique, la <K contre-révolution de la science. » Il semble, de prime abord, qu'en refusant au peuple toute part à l'élection primitive de ses chefs, il ébranle le fondement môme des reven- dications populaires, et que sa théorie sur la genèse du pouvoir ne puisse aboutir qu'à des maximes d*absolutisme. Mais ce n'est là qu'une apparence; car si vous suivez jusqu'à épuisement ridée de Haller, vous constatez que, dans son système, l'État disparaît. Or il n'y a pas d'absolutisme sans un État qui l'incarne ou tout au moins qui l'encadre. Le droit de conscription et le droit d'imposer arbitrairement les sujets, qui sont les deux pré- rogatives d'un État absolutiste, sont formellement déniés au souverain, tel que Haller le conçoit; car « la guerre du prince est sa propre guerre » et ne concerne que ses propres intérêts, et le souverain très riche qu'est le prince ne peut pas disposer de la propriété de ces petits souverains minuscules que sont les particuliers. Le fonctionnarisme, qui est l'instrument d'un État absolutiste, est une institution à laquelle Haller refuse toute raison d'être; car il ne doit exister aucune différence entre ce qu'on appelle les fonctionnaires et les « serviteurs des particu- liers opulens. »
La théorie de l'état social, dessinée par Haller, n'est rien autre chose, en définitive, que la description d'un régime féodal, description purement empirique, dans laquelle les droits des puissans sont très limités, mais dans laquelle les obligations attachées à l'exercice de ces droits ne paraissent pas suffisam* ment fondées. Haller invoque, pour étayer et proclamer le devoir des souverains, les lois de justice et de charité; mais elles ne font pas corps avec l'ensemble du système; elles s'in- gèrent comme des correctifs dans ce féodalisme, où l'on peut se demander, bien souvent, si Je droit n'est pas issu de la force. Tandis que la théologie catholique professe sur l'origine du
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pouvoir une doctrine dont le premier corollaire est d*imposer au prince certains devoirs, et tandis qu'elle développe des argu- BMQtations qui soulignent la responsabilité du puissant en même temps qu'elle^s fondent sa puissance même, Haller juxta- pose à sa théorie de TÉtat la notion des devoirs de la souverai- neté, beaucoup plus qu'il ne l'en déduit ; c'est une notion qui a lût d'immigrer dans la théorie, non point d'en découler. Et l'on ni pas le sentiment, en lisant Haller, que le pouvoir vienne vé- ritablement de Dieu; bien plutôt, il semble que Dieu survient diDB le mécanisme du pouvoir, qu'il intervient dans le fonc- tionnement, qu'il se fait l'hôte des conseils du souverain.
Haller attendait beaucoup de son travail. « Ce livre, écri- vait-il, occasionnera d'abord une lutte violente, même entre le père et le fils, entre la mère et la fille, le frère et le frère ; » et s'eialtant par cette perspective d'offrir aux esprits une pierre (l'acboppement, il écrivait avec crànerie : « La guerre dans le royaume des intelligences a aussi son beau côté. » Ne nous h&lons point de sourire de cette candeur d'espérances : il y a de [a naïveté, certes, dans une telle recherche de la vérité poli- absolue ; mais l'attitude est plus noble, plus désintéressée, certain scepticisme politique, qui s'accommode de tout, sajiste à tout, et ne péchera jamais, à coup sûr, par excès de laîTeté.
Le quatrième volume de l'œuvre de Haller, qui parut en ^820, renfermait — ce sont ses propres expressions — « une profession de foi faite devant l'univers entier. » Que l'univers écoutât, ou bien qu'il fût distr&it, Haller devenait catholique, et cela en vertu même de son système : par foi en lui-même, par loi en ses théories, il prétendait faire acte de foi à l'Église ro- ïûaine. C'est ce que nous révèle un curieux passage de la lettre publique qu'il écrivit à sa famiUe, en 1821, pour déclarer sa /létermination :
Une seule idée, simple et féconde, véritablement inspirée par la grflce de ^tn, celle de partir d'en haut, de placer dans Tordre dn temps, et dans la Kienea comme dans la nature, le père avant les enfans, le maître avant les Mnitears, le prince avant les sujets, le docteur avant les disciples, amena di ^.(Miséqiences en conséquences le plan de ce livre, ou de ce corps de ^* rine, qui fait aujourd'hui tant de bruit en Europe, et qui, j'ose le dire, e iestiné peuMtrc à rétablir les vrais principes de la justice sociale, et à ^ rer beaucoup de maux sur la terre. Je me représentais donc aussi une
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paissance on aatorité spirituelle préexistante, le fondatenr d'une doctrine religieuse, s'agrégeant des disciples, les réunissant en société pour main* tenir et propager cette doctrine, leur donnant des lois et des institutions, acquérant peu à peu des propriétés territoriales pour satisfaire aux divers besoins de cette société religieuse, pouvant même parvenir à une indépen- dance extérieure ou temporelle. Consultant ensuite l'histoire et l'expérience, je vis que tout cela s'était ainsi réalisé dans l'Église catholique; et cette seule observation m'en fit reconnaître la nécessité, la vérité, la légitimité.
Ainsi, parce que la genèse et les développemens de TËglise romaine répondaient en tous points aux hypothèses théoriques de Halier, il reconnaissait d^is cette conformité une marque de vérité; et le penseur satisfait smclinait en fidèle. Alors, sentant grandir son rdle à mesure que Thistoire même de l'Église s en- cadrait dans sa doctrine personnelle, il écrivait avec transport :
Dieu suscite un républicain pour asseoir et rétablir les monarchies sur leur véritable base ; un homme simple et peu instruit, dont l'éducation fut assez négligée, pour confondre la science la plus orgueilleuse des savans, celle dont il fut lui-même imbu dans sa jeunesse, dont il partagea un ins- tant les erreurs; un laïque, enfin, et un protestant, le descendant d'un réformateur même, pour faire briller l'Église universelle d'un nouvel éclat, et la défendre avec des armes qu'on n'avait pas encore employées.
Plusieurs plumes protestantes s'essayèrent à réfuter ce néo- phyte ; rintolérance de ses compatriotes bernois le raya, parce que catholique, de la liste des autorités cantonales; Halier, alors, vint à Paris se mettre au service de la Restauration ; et, sous la monarchie de Juillet, il s'en fut à Soleure, où s'écoula lentement sa pensive vieillesse.
Halier, avec un esprit tout ensemble féodal et laïque, avait entrepris ui*e œuvre sociologique, et c'est au cours de cette œuvre qu'il avait rencontré et accepté des conclusions chré- tiennes. Frédéric Schlegel^ lui, introduit dans l'Église par le romantisme, s'occupa, .dans l'enseignement qu'il donnait à Vienne, de déduire du christianisme même un système social. Une préhistoire, que la foi nous révèle, nous montre l'humanité perdant l'image de Dieu, d'après laquelle elle était modelée; l'histoire interprétée par la foi nous fait et nous fera voir, k
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liavers des vicissitudes souvent décevantes, la restauration de céte image divine dans Thumanité : voilà lïdée maîtresse de Scftlegel et de r« école légitime » qu'il prétend fonder.
Entre cette « école légitime » et Fécole « rationaliste et libé- rale, » nulle conciliation n'est possible : celle-ci « disserte sur la perfectibilité indéfinie de l'humanité, sans autre commen- cement véritable que la supposition vague d'un animal, sans autre fin qu'une progression à l'infini; » celle-là « pose la res- semblance avec Dieu comme le caractère distinctif, Tessence, la Mhire et la destination de l'homme. >> Pour l'école rationaliste, Thomme est un <( singe devenu libéral ; » pour l'école légitime, il fat et doit redevenir l'image de Dieu; et l'histoire humaine, se déroulant à la façon d'un cercle, part de Dieu pour revenir à Dieu. La rédemption par le Christ apparaît dès lors comme un 3 pôle divin placé au milieu des temps; » et la philosophie de rbistoire, telle que la conçoit Schlegel, n'est qu'une vaste exégèse du plan rédempteur. A la fin des leçons sur la Philosophie de la m, son imagination prend d'utopiques libertés : ce n'est plus seulement Thomme, c'est la nature, qui plus tard bénéficiera de la rédemption. « Cette nature, conçue comme une créature soupirante, nous donne l'explication claire de ses prophétiques pressenti mens; son état de sommeil inspire l'espérance d'un grand et universel réveil. Ayant rejeté cette théorie et ne regar- dant la nature que comme un sépulcre, la science physique s'est ensevelie avec la nature dans un état de mort d'où elle ne eommence à se relever que depuis une ou deux générations L'horame seul peut vaincre la mort en reconquérant la perfeo lion morale, d'où suivra la réintégration de la nature en Dieu, c'est-à-dire la vraie théocratie, état dans lequel toutes les créatures recouvreront leur immortalité, et qui complétera l'harmonie de la création. »
C'est ainsi que Schlegel devine, dans la nature elle-même, ce
même mouvement de retour vers le paradis terrestre, qui semble
résumer à ses yeux Thistoire de l'humanité rachetée. Mais à
rencontre de cette réintégration de Dieu, uû obstacle surgit :
Schlegel Tappeilc Tidolàtrie politique. « On ne peut espérer la
i-^rmation divine, écrit-il, avant que toute idolâtrie politique,
uelque forme qu'elle affecte, de quelque nom qu'on la voile,
'ait complètement disparu de la terre. » Ce que Schlegel qua-
^fie de ce nom, c'est Tabsolutisme, quel qu'il soit^ celui d'un
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seul OQ celui d'une foule ; c*est le despotisme, quel qu'il soit, celui du prince ou celui de la masse. Rien à ses yeux n'est aussi faux, et aussi opposé au sentiment chrétien et à l'esprit reli- gieux, que le droit strict et absolu et les théories politiques absolues. Entre ces théories et le christianisme, il y aura tou- jours conflit; car l'État chrétien, par là même qu*ilest chrétien, est fondé sur Thistoire, déterminé par elle ; il affecte un carac- tère de relativité ; il reconnaît et laisse subsister tout ce qui est légalement établi et conforme au bien social; et il repousse pareillement le despotisme arbitraire et le principe rationnel d une liberté et d'une égalité universelles, la t3rrannie d'un sou- verain et la tyrannie d'une faction. Alors s'insurge le faux esprit du siècle, que Schlegel définit « l'absolu dans les opinions et dans lee actes, i^ « On détache de tout un entourage historique, continue*t-ily une particularité que Ton représente et que l'on pose comme le centre et le but universel; on en fait, sans aucun égard pour l'histoire, un principe absolu ; et Ton n'arrive de la sorte qu'à faire fuir l'esprit de vie : là où il soufflait, il n'y a plus qu'une lettre morte, propre à donner la mort. »
Schlegel déteste les lettres mortes, les lois qui manquent'de souplesse, les constitutions artificielles; tous ces papiers lui font horreur; et bien que le christianisme, — il le dit formelle- ment, — admette toutes les formes de gouvernement, le seul motif qui induise Schlegel à préférer à la république la mo- narchie, c'est que, dans une république, où ce n'est pas une per- sonne qui règne, mais la loi, il est à craindre que la loi ne de- vienne une abstraction sacro-sainte et absolue. L'élasticité des gouvernemens personnels lui parait préférable à la vaniteuse intangibilité des lois républicaines ; et les sympathies de Schlegel pour la monarchie héréditaire, « dernier système politique du- rable où l'homme finira par s'abriter, » sont une conséquence logique — et piquante — de sa haine contre l'absolutisme. Au demeurant, il tempère cette monarchie par l'institution d'un sys- tème de classes, de corporations, qui seraient les vrais repiré- sentans de la nation; et <t cette distinction juste et chrétienne des classes entre elles, explique-t-il, obtiendra chez tout esprit raisonnable la préférence sur l'état constitutionnel, pénible éla- boration reposant sur l'équilibre des pouvoirs. » La distinction des classes, pour Schlegel, est un phénomène concret, une donnée do la vie; la division des pouvoirs est une idée abstraite, absolue.
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Tftut dans sa pensée, tout dans sa croyance, se ramène à la lutte coitre l'absolu; et lutter contre l'absolu, c'est lutter pour Dieu, puisque l'histoire est un conflit entre Tidolâtrie politique et le règle de Dieu.
iMssi Schlegel ne permettra-t-il pas à l'absolu de se draper de U majesté de Dieu : « le plus grand danger de Tépoque, dé- clare-t-il, réside dans les écarts de l'absolutisme, qui pourrait abuser des principes religieux. » Le mot vise la Sainte-Alliance, apparemment. Même au service de Dieu, l'absolutisme était abhorré par Schlegel : « Il faut bien se garder, disait-il encore, d'attacher à lautorité divine des souverains de la terre l'idée de l'absolu; idée si dangereuse en elle-même, et si féconde en er- reurs déplorables, qu'il n'est même pas possible de i^attribuer à Dieu, sans donner naissance à de graves malentendus. » Et de fait, un malentendu très grave eût risqué d'opprimer la réputa- tion de l'Eglise, si l'opinion eût pu la rendre responsable des actes et des gestes de la Sainte- Alliance : la théologie politique de Schlegel, professée à Vienne même, survenait à point pour écarter le malentendu.
XI
On savait d'ailleurs, dans les sphères officielles, que Schlegel n était point ime exception; un publiciste alors fort connu, et qui fut un jour présenté à M"'"' de Staël comme « la première tète de l'Allemagne, » Adam MûUer, croyait de son devoir de penseur de confronter sans cesse avec la pratique de la Sainte* Alliance un idéal politique qui lui semblait révélé par Dieu lui- même. Prussien d'origine, converti de bonne heure au catholi- cisme, il était une sorte de Bonald allemand, mais un Donald chez ijui le travail de la logique se perdait volontiers en fusées d'ima- gination; un Bonald emporté, sur les ailes du romantisme, dans lia ciel où la philosophie germanique avait laissé des traînées de nuages. L'Autriche, au service de laquelle il était passé, finit par le décorer, en i 826, pour avoir consacré son talent à la « dé- fense du principe monarchique et de la religion; » cet éloge nfficiel ferait [mal augurer de l'originalité de MûUer, si nous no euilletions, tout de suite, la correspondance privée qui s'échangea, le longues années durant, entre Millier et Gentz, et qui nous uontre la libre attitude du penseur catholique en face de celui
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que Ton pourrwt appeler le chef de cabinet de la Sainte- Al- liaace.
Gentz rainasse en sa personne tout ce qu'il y avait de con- tradictions intimes dans l'esprit de la Sainte- Alliance : l'idée re- ligieuse, dont il n'a cure pour sa conscience, est exploitée par sa apolitique; il estime la foi comme une sorte d'opium, qui garantit le repos et le sommeil des humbles, indispensable à la sécurité des puissans. Au nom de cette idée que toute réforme, dans rÉglise comme dans l'État, doit venir des autorités constituées, il condamne le protestantisme ; mais, pour lui-même, il reste protestant. « Jamais la religion, écrit-il à MûUer, ne sera rétablie comme foi, si elle n'est pas d'abord, auparavant, rétablie comme loi. Car c'est seulement comme loi qu'elle peut fonder une foi d'obéissance, même chez ceux-là qui étaient ou sont devenus rc- fractaires pour la foi directe. » Tel est le principe, dont on ne saurait dire s'il affiche plus de dédain pour l'idée religieuse ou pour l'intelligence humaine ; il ravale ia religion à n'ôtre qu'un outil de gouvernement : libre à l'Église de réclamer la foi directe ; ce que l'Etal de la Sainte-Alliance veut procurer à l'Église, c'est la foi d'obéissance, commandée par la légalité.
Adam MûUer est aux antipodes de son ami. Il lui explique ce qu'est la foi, quelles en sont les connexions avec l'ensemble des choses humaines, et de quel droit elle doit pénétrer dans toute la vie sociale. Gentz proteste, il crie au paradoxe : ce Vous désirez la foi aux plus profonds mystères de la révélation, répli- que-t-il à Mûlier, et cela dans un siècle où c'est presque seule- ment encore par procédé qu'on pose Dieu. » Sans sourciller, le mot est lâché; il définit, avec une inconsciente crudité, la poli- tique religieuse de Gentz : Dieu, pour la Sainte- Alliance, est une donnée, et c'est « par procédé » qu'on « pose » cette donnée ; et ce sera tant pis pour Dieu, pour le Dieu de l'Église, si ce genre d'exploitation nuit à sa popularité, et si, fragile comme une hypothèse, il devient ensuite importun comme un gendarme. Millier, au contraire, n'introduit pas Dieu << par procédé ; » il le salue comme l'auteur et la cime de toutes choses, comme celui dont tout dérive; et son système philosophique et politique n'est en quelque sorte que l'idée de Dieu eu acte. Alors Gentz s'effraie de tant de métaphysique :
Vous m'apparaissez, signiôe-t-il à Millier, comme un homme qui, perché sur une haute tour isolée, inaccessible, offrirait un somptueux régal auquel
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àelemis à antre il convierait lés spectateurs d'en bas. Le prince et moi ne éaundins pas mieux ; mais comment Tenir j asqa'à Totre tour? Vous n'auriez tBstg^Bé que si vous pouviez nous faire comprendre que toute vraie science, toite]»éiiétration dans la nature, tonte législation, toute constitution sociale, mèmt toite histoire, est l'œuvre d'une révélation divine et ne peut venir qiedelà.
Mais Gentz est bien convaincu que Millier ne prouvera rien, à que, pour faire régner Dieu dans la mesure où il sied qu'il i^K, les expédiens bureaucratiques de la Sainte-Alliance vau- èûnt mieux que les apostoliques discours d'un philosophe in- compris.
D j a chez ce philosophe^ pourtant^ une logique qui décon- certe Gentz. Mfiller, de temps à autre, s'essaie à dénuder, d'une Bain brutale, les racines de l'arbre hétérogène qu'est la Sainte - Âlliinee ; il les voit fragiles, il le dit, et parle, lui catholique, CQQune le plus acharné des radicaux. Gentz, aussitôt, de se fbÎBdre amèrement. « Vous êtes un idéaliste, vous faites, vous poétisez, vous construisez un monde, qu'on ne trouve pas hors ie TOUS. » Et une autre fois :
Tms parlez en des termes qui ébranlent le droit de propriété, et par ksqoi^ quoique poussé par des motifs tout difîérens, vous travaillez, la ■ail dans la main, avec les hommes de révolution. Des juges, pourtant bien- veObns, ont dit : Que gagnons-noas avec des alliés qui, avec l'intention de BûQs édairer, livrent contre noas à nos ennemis les armes les plus bril- lûtes? Yous connaissez le caractère juste, doux, généreux, du prince (Xettemich). Il faisait à votre sujet des plaintes amères... La question n'est pu comment la société doit se former pour Tavenir d'après un plan meilleur, phis agréable à Dieu ; notre seule affaire est et doit être de la garder contre la dissolution prochaine dont la menacent des ennemis connus et déter- liinb... De Tablme de la destruction, vous faites naître certaines formes novfdles, très chimériques, qui vous seraient plus chères que tout le vieux latras dont aucun jacobin ne peut parler avec plus de mépris, que vous... Totre opposition a pris un caractère qui m'a fait trembler. Et que vous ii*ajez pas provoqué d'infinis dommages (pour le présent au moins), cela tient seulement à ce fait, que peu de vos auditeurs et lecteurs savent com- prendre ce que vous pensiez... Que, dans la situation où vous vous trouvez, fié à certaines conditions sociales et politiques, considéré par le Gouverne- ment autrichien comme un de ses appuis à l'étranger, par tous ceux qui ( ident l'ordre ancien comme un puissant aUié, vous ne fassiez rien de ] depuis plusieurs années, que des dissertations tbéologiques ; que vous ( nez les États de telle façon qu'on ait besoin de la plus haute puis- I \ d'abstraction pour ne pas vous tenir vous-même pour un réformateur To« xxiu. — '904. 6
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radical en sens inverse» cela mérite que vous io pesiez encore une fois; devant vptre conscience.
Mais Mûller ne vieat pas à résipiscence : il y a en lui, à côtd du fonctionnaire appointé par TÀutrichei un spéculatif qui se laisse traiter d'excentrique, mais qui ne se tait pas. Au fond, Gentz et les politiques de son école n'aiment aucune idée, pas plus ridée catholique que l'idée radicale : toute pensée leur fait peur, même la pensée qui regarde Dieu. Us essaient de fairo mentir l'axiome, que les idées mènent le monde. Mûller, lui» croit à cet axiome : il indique à son correspondant que la lutte sera entre la conception radicale et sa conception théocratique, à. lui Millier, et que la faiblesse de la Sainte-Alliance est d'avoir peur de celle-ci comme de celle-là. Il y a un faux droit naturel, un faux droit d'État, un faux droit des gens, de faux principes politiques : la Sainte-Alliance en laisse subsister toutes les con- séquences ; de quel droit se plaint-elle, ensuite, que des univer- sitaires plus logiques déduisent de ces erreurs tout un cortège d'erreurs nouvelles? Elle s'attaque à ces Universités, elle les veut détruire. Mûller laisse prévoir à Gentz que, dans la guerre contre les intelligences, la Sainte-Alliance sera vaincue; au lieu de calomnier la jeunesse allemande, on devrait se rendre compte qu'elle est sérieuse, sobre, morale; au lieu de croire qu'on a tout fait lorsqu'on a surveillé policièrement les chaires où elle s'imprègne de la notion révolutionnaire de liberté, on devrait la mettre à même de recueillir la vraie science positive et de se familiariser avec 1' « idée chevaleresque de la liberté dans l'obéissance ; » au lieu de fixer des limites factices à, l'acti- vité de l'esprit, on devrait donner un enseignement positif. Mais les gouvernemens craignent les « vérités morales positives » (ce mot revient sans cesse sous la plume de Mûller). Elles s'insur- geraient, ces vérités, contre leurs caprices quotidiens, dont une liste civile garantit pour l'instant la sécurité ; les chimères phi- losophiques des radicaux ne menacent que l'avenir. La morale, ello, est une gêneuse immédiate et quotidienne; même contre ces chimères, on ne tient pas à lui donner la parole.
A l'origine de cette politique mesquine et négative, où s'en- lize la Sainte-Alliance, Mûller entrevoit et maudit deux influences, celle du droit romain et celle d'Adam Smith, celle de l'abstrac- tion ^juridiaue et celle de l'absolutisme économique, masqué du
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L* ALLEMAGNE CATHOLIQUE. 83
n/m de libéralisme : il prévoit que ces deux idoles s'écroule- raaL
Déjà, dans l'enseignement du droit, Fécole historique prend k dessus ; elle oppose à une philosophie abstraite et morte « la médecine de l'expérience et de la tradition. » Et déjà s'alignent, devant Fœil divinatoire de Mfiller, les futures revendications sodales : « les deux cdtés de la nature humaine, le penchant à muntenir le gain, le capital, la propre situation de fortune, et d'autre part l'impulsion à créer, à acquérir par le travail, s'in- camwont en deux partis, capitalistes et travailleurs, possédans e! non-possédans, qui se rangeront en bataille et se détruiront réciproquement en d'inconsolables mêlées. » Ces lignes sont de
I année 1820 : tandis que la Sainte-Alliance escarmouchait contre le libéralisme, MfiUer sentait le socialisme se préparer à naître; et dût-il n'être qu'une Gassandre inutile, il voulait, en face de ce BieiidnÊtat que Genfz posait « par procédé, yf en face de ce Dieu de bonnes gens à qui les libéraux, par représailles, portaient knn faciles honmiages, ressusciter un Dieu plus ancien, archi- tede de la nature et de Thistoire, s(ommet de la société féodale, gaidicn des rapports sociaux, surveillant indiscret mais indispen- sable des opérations de crédit, contrôleur des finances publiques CGmme des consciences particulières, un |Dieu très vigilant" et même, si l'on ose ainsi dire, très entrant, mais un Dieu qui TÎTait, et qui faisait vivre.
Aimant tous quatre une certaine forme prophétique, et par* (ois prophétisant en effet ; ayant tous quatre conscience d'être complètement distincts de leurs contemporains, et d'être inac- cessibles, de tous points, à la prise des partis qui les voulaient cataloguer ; toujours déracinés de leur époque, souvent déra- cinés de leurs patries, Joseph Goerres, Frédéric Schlegel, Charles Lonb de Haller, Adam Mûller, firent campagne, chacun avec sa méftode, contre l'absolutisme politique et social, sous quelque fonne qu'il essayât de prévaloir. Goerres par ses leçons de Hei- delb^, Schlegel par ses productions romanesques et critiques, MûUer par ses conférences sur la science et la littérature alle- mandes, avaient incarné le romantisme; avec le temps, et sous
II pulsion de la foi religieuse, ils cessaient de demander au m en âge, uniquement des thèmes esthétiques, des amusemens d' agination, des consolations pour les malheurs de leur
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peuple ; ils lui demandaient des leçons d'architecture politique, des maximes de vie sociale chrétienne, des normes pour un ordre économique chrétien. Quelque fragmentaire qu'ait été leur œuvre, quelle qu'ait pu être, parfois, leur complaisance pour les anachronismes, ils furent les précurseurs intellectuels de ce mou- vement catholique-social autrichien auquel, il y a vingt-cinq ans, le baron de Vogelsang rendit une impulsion durable ; et c*en serait assez pour nous attacher à leur œuvre et nous faire retenir leurs noms. Mais leurs physionomies, replacées dans le cadre de l'histoire générale, méritent de s'y détacher en un relief plus saillant encore. Tandis qu'en France la littérature catholique, hormis l'école Menaisienne, se donna trop souvent les apparences de senâr, en politique, la cause des ultras, et tandis que l'auteur du Pape était le théoricien par excellence de l'absolutisme, l'Al- lemagne lisait, dans les penseurs catholiques que nous venons d'observer, la condamnation de ce système politique, et l'Alle- magne constatait que la pensée catholique se dérobait à l'orbite de la Sainte-Alliance. Lorsque, plus tard, une opinion popu- laire aura le droit d'exister, et lorsque ce droit même la rendra victorieuse, eUe ne flétrira pas dans Schlegel, dans MûUer, dans Haller, les complices des bureaucraties vaincues ; et quant à Goerres, elle l'honorera comme un devancier de la victoire.
Georges Gotau.
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POÉSIES
L'ASILE
Je reviens de la ville où m'appela l'automne A ma maison des champs où m'invite Tété, Et mon cœur doucement se recueille et s'étonne En retrouvant ces lieux que mes pas ont quittés.
La vigne vigoureuse enguirlande la porte Et son jeune feuillage y fête mon retour, Qui, lorsque je partis, mêlait sa feuille morte Au sable jaune où s'enfongait mon talon lourd.
0 Maison, je dépose & ton seuil la sandale Et je suspends au mur la laine du manteau ! Mes pieds nus marcheront encore sur la dalle Et je respirerai ton air frais comme une eau.
Me voici. Faudra-t-il, hélas I que je te dise L« temps que mon absence a passé loin de toi. Et la longue saison intermittente et grise Où je n'ai pas dormi sous l'ombre de ton toit?
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86 REVUE DES DEUX MONDES.
Te dirai-je la Ville et la place publique, Et ma tristesse errante aux àtres étrangerSi Et les noirs ciels d'hiver sur la tuile et la brique, Et la neige si lourde aux flocons si légers?
Toi, d'argile construite et couverte de paille. Humble, que penses-tu des palais de là-bas En l'avare Cité où la haute muraille Enferme les vivans dans le bruit de leurs pas?
Si j'ai vécu sa vie orgueilleuse et captive, Pardonne-moi, voici que je suis revenu Vers la vigne qu'Avril a faite verte et vive Et qui rit au soleil en feu dans le ciel nu l
J'ouvrirai la fenêtre à l'odeur des prairies Et j'ouvrirai la porte au vent qui vient des bois, Et les arbres féconds et les treilles mûries Porteront la grappe et le fruit comme autrefois ;
Et, lorsque reviendra l'automne inévitable. Je ne reprendrai plus la laine du manteau Ni la sandale dure et qui fait sur le sable Crier l'ingrat adieu de son départ nouveau.
Garde-moi dans ta paix et dans ta solitude Et, maintenant, je suis ton hôte pour toujours, Je ne redoute plus l'hiver farouche et rude Où Tombre qui s'accroît est inégale au jour.
Car ta vigne, 6 Maison, attire les abeilles, Leur vol déjà bourdonne et la ruche bruit. Et ce sont elles qui fourniront à mes veilles Le flambeau dont la flamme éclairera ma nuit.
Sur la cire fidèle, obéissante et douce, J'inscrirai ma pensée, heureux si, des mots vains Que trace le roseau et qu'efface le pouce. Naît le Vers, étemel parce qu'il est divin.
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POÉSIES. 87
MIROIR PERSAN
L'ëtroH miroir qui dort en sa botte persane. Toute peinte de fleurs que traça le pinceau. Imite, sans que rien le tarisse ou le fane, La forme d'une feuille et la couleur de Teau.
L'artisan de jadis a taillé dans le jade Son contour, qui remplit la paume de la main, Pour ce geste qui fut le tien, Schéhérazade, Revoyant ton visage au soleil du matin!
Car, chaque nuit, ta longue et merveilleuse histoire Suspend sur ton col nu le sabie redouté, Et ta langue te vaut l'incertaine victoire De sourire, une fois encore, à ta beauté ;
Mais le temps implacable et qui n'a pas d'oreilles, Plus sourd que le Khalife ingrat et curieux, N'épargne pas la joue et la bouche vermeilles. Et la cruelle mort ferme les plus beaux yeux;
Le miroir qui, peut-être, a miré la Sultane, Reflète maintenant un visage nouveau. Et conserve toujours en sa boîte persane La forme de la feuille et la couleur de Teau.
FIN DE JOURNÉE
Ma tristesse a devant soi, Gomme au temps de ma jeunesse, Le ciel au-dessus du toit Par la vitre où le jour baisse.
Dans la maison pas de bruit ; Je n'attends rien ni personne; Et quelque chose m'a fui... Je suis seul et c'est l'automne.
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8S REVUE DES DEUX MONDES.
Le silence semble mort
Où j'entendais jadis rire,
Au fond du bois d'ombre et d or,
La Faunesse et le Satyre,
Et, dans leurs roseaux distincts. Murmurantes et lointaines, Se répondre, échos lointains, Les Mtes et les fontaines l
AUTRE SOIR
Ce beau jour n'est plus rien que son ombre odorante,
La lumière est éteinte et le vent disparu;
Le parfum ténébreux de l'arbre et de la plante
 remplacé pour nous la forme qu'ils n'ont plus.
La forêt incertaine est à peine un murmure Où la feuille invisible à la feuille s'unit, Et le fleuve n'est plus qu'une fraîcheur obscure Qu'aspire en soupirant l'haleine de la nuit.
Il semble que le temps et l'ombre et le silence Ordonnent de mourir et de fermer les yeux, Car si le jour renatt, revient et recommence, Aura-t-il la beauté de ce jour radieux?
Aura-t-il cette aurore, et ce clair crépuscule, Et ce midi de flamme où l'Amour triomphant Pose aux lèvres en feu sa lèvre qui les brûle ? Et son soir sera-t-il sonore et transparent ?
Et du fleuve, de la forêt et de la plante. Do tout ce qui fut lui, refera-t-il demain Ce ténébreux parfum et cette ombre odorante Où persiste embaumé son souvenir divin?
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POÉSIES.
DIALOGUE
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« — Tu es TAmour. Veux-tu ces roses que tu touches ?
Elles ont la chaleur et la pourpre des bouches
Qui murmurent ton nom dans l'ombre, ô fier Amour !
Pour sceptre entre tes mains véux-tu ce glaïeul lourd ?
En couronne à ton front faut-il que j'assouplisse
La branche droite où luit la feuille verte et lisse
De ce jeune laurier qui pousse dans le vent 7
Parle. Tout le jardin au feuillage mouvant
Est à toi ; son printemps pour te plaire est éclos.
Et ses plantes, ses fleurs, ses arbres et ses eaux
Attendaient avec moi ton heure et ta venue.
Regarde-les. Voici ton temple et ta statue...
Mais pourquoi restes-tu toujours silencieux, '
0 cher Amour? L'offrande est petite à tes yeux^
Je le sais. Ma maison est derrière ce hêtre.
Suis-moi. Voici la clé de la porte. Pénètre
Dans la salle où la table est servie à ta faim.
Les fruits juteux, le lait, l'onde fraîche, le vin,
Groûtes-y. Laisse-moi, cher hôte, sur la dalle,
A genoux, délier doucement ta sandale
Et baiser tes pieds nus qui t'ont mené vers moi.
La route t'a blessé. Tu es las, mais pourquoi
Ce regard, ce sourire amer et ce silence?
N'est-ce donc pas ainsi qu'on t'accueille? Commence
A boire et je boirai dans ta coupe... J'ai peur
Car te voici debout avec une lueur
Farouche dans tes yeux que je croyais si doux.
Qu'as-tu donc? Qn*ai-je fait? Tu grandis to'ut à coup,
L'ombre remplit la salle et la lampe s'éteint;
J'ai peur. Tes mains ont pris brusquement mes deux mains.
Ne serre pas ainsi mes poignets sans courage...
Ton souffle me renverse et me brûle au visage,
Je tremble. Je te hais. J'ai peur. Ton corps ^t lourd.
Tu veux ma vie. Elle est à toi. Tu es l'Amour. >>
« — Je suis l'Amour. Écoute-moi. Mes mains sont fortes. C'est en vain à mes pas que Ion ferme les portes
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90 REVUE DES DEUX MONDES.
De la maison prudente et du jardin secret; Lorsque l'on ne veut pas que j'entre, j'apparais. Je suis le visiteur impatient et l'hôte... Que la lampe baissée ou que la torche haute Eclairent plus ou moins mon visage, c'est moil Il n'est plus temps de fuir, alors que Ton me voit. Que la frappe l'airain ou la marque le sable. Accepte à son instant mon heure inévitablei Et ne t'attire pas mon regard irrité, Mais attends-moi plutôt avec simplicité, La porte grande ouverte et la table servie; Car, si veut ton destin que j'entre dans ta vie, Ni le verrou massif, ni la clé, ni le chien Qui aboie et qui mord, ni la serrure, rien N'empêchera jamais, sache-le, que je vienne, Si je le veux, poser ma bouche sur la tienne, Quoi que tu fasses, malgré toi, un soir, un jour • Mes mains sont fortes. Obéis. Je suis l'Amour. »
LE SOUHAIT
Peut-être, si j'avais choisi mon temps où" vivre, Eussé-je, grave et doux, vieilli sous le turban, Et ma vie eût passé ses jours calmes à suivre L'ombre du cyprës noir et du minaret Jblanc.
Dans la fraîche mosquée où mille fleurs sont peintes Sur la faïence lisse autour du nom d'Allah, J'aurais, les yeux levés vers les lampes éteintes. Attendu qu'Azraël, à mon tour, m'appelftt;
A la fontaine pure, où coule une onde claire. J'aurais lavé mes pieds, mon visage et mes mains. Et prosterné mon corps au tapis de prière. Chaque fois qu'au ciel bleu chantent les muezzins;
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POÉSIES. 91
Et, sur la Corne d'Or par la nuit étoilée,
Mon calque eût fendu le flot pareil aux cieux; .
Et ma femme pour tous jalousement voilée
N'eût montré qu'à moi seul les astres de ses yeux...
Ainsi j'aurais vécu dans ma demeure close,
Mêlant à la senteur en feu du tabac fin
Le parfum du santal et l'odeur de la rose,
Sous quelque vieux Sultan, au nom sonore et saint.
Et dans le cimetière où se pressent les tombes, Harmonieusement et du baut des cyprès, La voix des rossignols et la voix des colombes Auraient bercé, là-bas, mon sommeil sans regrets.
Mais qu'importe sa vie à qui peut par son rêve Disposer de l'espace et disposer du temps? Qu'importe, puisque j'ai, d'une illusion brève. Satisfait à jamais mon désir d'un instant,
Et qu'à travers Stamboul et dans la verte Brousse J'ai ressenti l'attrait du pays musulman, Où s'allonge, le soir, sur la terre &pre et douce L'ombre du cyprès noir et du minaret blanc 1
LE CLOITRE
Fruit de l'heure, éclatant dans un bronze trop mûr, La grappe de midi s'égrène au campanile, Et le soleil vineux ruisselle sur le mur !
L'été brûle alentour la campagne et la ville; Le marbre qui la pave est, au talon, du feu. Tandis que cuit au toit la braise de la tuile
Le ciel est presque sombre à force d'être bleu,
Ihie tristesse ardente accable le silence
Où les cloches d'or lourd se taisent peu à peu*
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g-Kv«.v..v.:^-
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92 REVUE DES DEUX MONDES.
Il fait chaud. Mon ombre me pèse, et je commence, Dans un vertige, à voir le cloître tout entier Qui semble, de soleil ivre jusqu'à la danse.
Autour de moi tourner au pas de ses piliers.
STANCES
Mon jardin est très beau, car il est plein de roses Dont Tarome puissant Tembaume tout entier. Et la colombe rauque y roucoule et se pose Sur le vase de marbre où s'enroule un laurier.
Et, lorsqu'elle se tait et que dans l'air sonore S'épuise peu à peu la force de son chant, On respire l'odeur qui, là-bas, semble éclore Au parterre empourpré, magnifique et vivant;
Mais si, par le parfum de tant de fleurs hautaines, Mon jardin au soleil est orgueilleux et beau. Il est doux et sait plaire aux âmes incertaines Par la fraîche rumeur du feuillage et de Teau;
Car, partout où ton cœur cherchera le silence, Il entendra toujours la vasque dont le bruit Retrouve, attend, rejoint, accompagne et devance L'oreille qui l'écoute et le pas qui le suit.
Et, n'est-ce point ainsi. Amour, que tu demeures A jamais où ton ombre est entrée une fois. Et que tu laisses, en souvenir de tes heures Heureuses, un parfum, un murmure, ime voix.
Qui, pareils au parfum et pareils au murmure Que la rose répand et que chuchote leau, Font, mêlés à la voix de la colombe pure. Plus divin le silence et le jardin plus beau ?
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POÉSIES. 93
A UN PORTRAIT
Lorsque sur le papier que le pastel colore Le peintre a figuré votre visage frais, Vous aviez l'âge heureux qui ne sait pas encore Ce que cache la vie en ses obscurs secrets.
Sur vos cheveux plus blonds d'une poudre légère Votre bonnet de tulle est noué d'un ruban Si bleu, qu'on lui dirait la couleur mensongère Que montre ravenir à vos regards d'enfant;
Car vos yeux, votre bouche et tout votre visage, Où du fard à la joue en avive le teint, Ont un air innocent, mystérieux et sage, Et comme une douceur d'avril et de matin.
Brève aurore ! le ciel se couvre et l'éclair brille : La fleur prête à s'ouvrir périt en son bouton ! Et je sais seulement que vous mourûtes fille Et que des grands-parens m'avaient dit votre nom.
Bien longtemps au mur nu de ma chambre d'étude. Ce portrait familier, timide et gracieux. Veilla sur ma pensée et sur ma solitude, Mais son tendre regard n'attirait pas mes yeux;
Et maintenaut qu en moi, si doux à ma tristesse. Est né le goût amer des choses sans retour, J*aime votre muette et lointaine jeunesse Qui survit à la mienne et qui dure toujours ;
Et souvent, à ce cadre où votre claire image Sourit toujours la même en son môme matin. Je suspends pour offrande et j'offre pour hommage Une rose pareille aux roses du jardin,
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94 REVUE DES DEUX MONDES.
Où VOUS marchiez le long des buis à la française Devant quelque château de Bourgogne ou d'Artois, Quand vous aviez seize ans, au temps de Louis Seize, Et lorsque vous étiez telle que je vous vois.
WATTEAU
La guitare, la batte et la veste de soie, Gydalise épiant dans Tombre Mezzetin, Et l'étreinte froissant le manteau de satin. Et Taveu qui soupire et rit sans qu'on le croie.
Tout ce songe léger de chansons et de joie, C'est toi qui Tas conduit vers le noble jardin, Où r Amour indécis, d'un long geste incertain, Choisit sa flèche sûre et tend son arc qui ploie...
Avec la majesté des ombrages profonds, 1
Versailles t'a donné ses dieux et ses fontaines; I
Venise fa prôté son masque et ses bouffons ;
<
Et tu tiens de tous deux les deux lettres marraines,
Le V double et pareil, de lui-même jumeau,
Qui commence ton nom mystérieux, Watteau 1 '
] Henri de Reghieh. *
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LE GOUVERNEMENT
DE LA
DÉFENSE NATIONALE
LA. CONQUÊTE DE LA FRANCE PAR LE PARTI RÉPUBLIGAIN^)
II
I
De ces sommets gui élèvent au-dessus de lui leurs hauts pro- montoires de calme, le Midi apparaît bas et vaste, comme une mer déroulant la faible houle de ses ondulations aux caresses du soleil, et, comme sous de légers embruns, lumineux sous une poussière d'or. Les montagnes qui le dominent au Nord ne lui font pas une barrière continue : elles laissent ouvertes deux brèches par ofi il contourne leur base et pénètre au delà de leur rempart. Entre le fossé de la Gironde et le mur du Cantal, les vallées du Périgord et du Quercy communiquent de plain-pied par plusieurs couloirs, et font insensible le passage d*une région à l'autre : ce sont les petites entrées du Midi. La grande s'ouvre entre le Massif central et les Alpes, où la vallée du Rhône laisse pénétrer largement, jusqu'aux abords de Lyon, le climat de la plaine chaude.
Dans ced contrées la vie circule plus rapide et plus ardente. 1 ; une double partialité de la nature supprime les plus dures
[ï] Voyez la Rnu€ du 15 août
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servitudes qui, ailleurs, absorbent, dans les sollicitudes du pain quotidien, le temps et les pensées : car elle accroît la fertilité du sol et diminue les besoins de l'homme. Il échappe aux dé- penses qu'imposent le froid rigoureux, le sol humide, le jour obscurci, à l'usure que les climats hostiles font de la richesse la plus précieuse, la santé. Contre cette destruction quotidienne il a moins besoin de cette défense réparatrice qui, dans le Nord, incite si aisément à la gloutonnerie et à l'ivresse. L'atmosphère qui épargne les corps répand une vertu, car elle entretient la sobriété générale. Là, le soleil est le législateur suprême des habitudes et des caractères, autant que des heures. La maison bien close qui, dans le Nord, est le centre de l'existence, n'en est ici que l'accessoire : entre ses murs, où le charme de la contrée hospitalière ne pénètre pas, l'homme tient à l'abri ce qu'il possède, mais aime moins à s'enfermer lui-môme. Une existence attirée au dehors par les actes mêmes de la vie domes- tique, rend plus continu le voisinage des habitans. Le travail mieux récompensé laisse plus de temps libre pour le plaisir et le plaisir aussi rassemble les populations. Des fêtes nombreuses interrompent la monotonie des jours ouvrables, et toutes, sous les cieux des arènes, dans les rues décorées des villes, par les gais sentiers des pèlerinages, promènent des chants, des faran- doles, des cortèges, et associent la joie des multitudes à la joie de la nature amie. Enfin, à certains instans, l'activité même du plaisir, comme celle du travail, accable, et cette lassitude en- seigne le goût et l'art du repos. C'est encore au dehors que se passent le plus souvent ces heures d'immobilité. Il n'est pas de bourgade qui n'ait sa place plantée de vieux arbres. Sous leur feuillage, quand il fait une tache noire sur la blancheur du sol, les oisifs cherchent abri contre les flèches éblouissantes de la lumière embrasée. Et, tandis que le corps se repose, échanger des nouvelles, des idées, ou seulement des propos, est ]a res- source de tous les &ges et de toutes les conditions. Ainsi ces populations vivent d'une vie publique où la puissance perma- nente est la parole. Or le sujet où les gens de toute profession trouvent toujours de l'intérêt à dépenser, du nouveau à ap- prendre, des controverses à soutenir, au moins de grands gestes à faire et de grands mots à prononcer, est la politique. La po- litique doit donc prendre là une importance qu'elle n'a pas ailleurs. Le contraste est complet entre les populations du Nord
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à la voix sourde, à l'accent lourd, à Tesprit réfléchi dont la len- teur semble paresseuse, et les populations méridionales aux curiosités impatientes, au verbe clair, facile, intarissable. Dans les cités du Nord, le siège séculaire des intérêts communs est «rhfttel de ville »: conçu pour le service d'assemblées res treintes, les principaux des métiers, des corporations, des quar- tiers, il est prêt à recevoir les représentans de la population pas la population elle-même. L'espace clos et couvert qu'il kut pour la contenir et l'abriter des intempéries ne se trouve pas lisément; où il se trouve, s'en assurer la disposition ne fût-co que quelques heures, coûte trop pour que ces assemblées soient fréquentes ; les rendez-vous ordinaires de la pensée pour le peuple sont les cabarets où il ne s'assemble que par petits groupes, où chaque rendez-vous coûte, cens que les plus or- donnés et les plus misérables ne peuvent payer : ainsi man« qnent les rencontres où s'enflamment les passions collectives Dans les villes du Midi, le forum d'ombre est ouvert à tous, asseï vaste pour tous, attire tous à l'assemblée plénière et quo- tidienne où ils peuvent raisonner et déraisonner à leur gré. Ce n'est pas le vin, c'est la parole qui fait Tivresse sobre du Midi. Orateurs, ils se la versent les uns aux autres, et si assembler les hommes est les émouvoir, nuls ne doivent être aussi agités, parce que nuls ne sont si habituellement réunis. Et comme U foule s'amasse, s'informe, se passionne sur la place publique^ elle achève de s'exalter par le spectacle de sa force toute prête, elle aspire à l'action, et c'est tout un pour elle de la désirer et de renlreprendre. De là les ressources qu'elle offre à ses me- neurs, de là le caractère soudain, parfois irrésistible, de ses mou- Temens et de ses excès.
D'ailleurs cette région de lumière et de chaleur n'est pas partout semblable à elle-même. Toute plate qu'elle paraisse, elle se relève près des montagnes auxquelles elle s'appuie, et, par deux pentes insensibles, incline vers l'Océan et vers la Méditer- ranée. Son versant occidental, qui touche aux Cévcnnes silen- cieuses, à l'Espagne hautaine, aux Landes tristes, au golfe inclé- r^'Tit de Gascogne, est ceint de gravité. Sortis de ces flots et ! étés par ces montagnes, des nuages voilent parfois le ciel, et 1 sol recueille abondante l'eau des sources et des pluies. La ] »8e deshabitam a pu fixer sa demeure au milieu des domaines WMi xxni, — » 1904. : : i-. -- ?-,
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qu'elle cultive, et habite des métairies éparses à travers les campagnes. Le souci de se rapprocher pour se défendre ne préoccupe pas les habitans de la région qui, en France, a été le moins envahie. Entre Bordeaux et Toulouse, les villes importantes ne dépassent guère trente mille habitans et sont peu nom- breuses. Dans le versant oriental, les hautes bornes des Gévennes et des Pyrénées s'abaissent et disparaissent : vide de ces obstacles, il sélargit, des plaines où se hâte le Rhône aux grèves où dort la Méditerranée, et se termine aux pieds des Alpes qui le séparent de Tltalie. Entre les inépuisables réservoirs des glaciers et de la mer, il manque d'eau. Celle que la chaleur de son soleil évapore de la mer et suspend dans les nuages est d'ordinaire emportée au loin ; les torrens qui des Alpes tombent dans des lits tour à tour trop étroits et trop larges, s'écoulent tout d'un coup, et les inondations ne sont pas un remède à la sécheresse. Bien que les profondeurs du sol gardent une humi- dité cachée, la surface de la terre se crevasse et poudroie sous les brûlures du soleil. Rar«s sont les sources, rares jles cam- pagnes où la population puisse vivre dispersée. Les cultivateurs le plus souvent n'habitent pas sur les terres qu'ils exploitent, ils s'y rendent pour le travail, mais ont leur demeure où l'eau, non moins nécessaire que le pain, est, soit offerte par la nature, soit captée. Plus elle est rare, plus autour d'elle les groupes sont denses; les paysans eux-mêmes vivent réunis, non par villages, mais par petites cités. Cet intérêt eût suffi à accroître la popu- lation et à réduire le nombre de ces centres (1). L'histoire aussi
(i) Ces différences ont été constatées dans VEnguéte sur les conditions de Vha- hitation en France^ les mai sons-types ^ avec une introduction de M. Alfred de Fovilie. Ministère de l'Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes. PariSf Ernest Leroux, 1894, t. I.
Les maisons-types dans le département du Lot (notice de M. Petit, premier commis des Contributions directes, à Cahors).
« Les habitations, généralement construites au centre de l'exploitation, sont très disséminées dans la plaine ; dans la montagne, au contraire, elles sont grou- pées en village^ ?ï hameaux, séparés quelquefois les uns des autres par des dis- tances coDsi<lér»iLies. <• (p. 288}
Les maisons types dans le département de Tam-e^Craronntf (notice deM.Huvier, inspecteur des Contributions directes à Montauban.)
« Les agglomérations importantes sont assez rares, sauf les vingt chefs-lieux de canton et les trois chefs-Ueux d'arrondissement. Autrefois, les habitations se groupaient en hameaux dans certaines régions : on peut dire que. aujourd'hui, la tendance inverse domine ; beaucoup do ces hameaux sont presque abandonnés, les maisons y tombent en ruines et on construit plus loin, sur sa terre, au milieu de son bien, si cela est possible. » (p. 282)
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PW.'"
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& contribué à les former. Le nom même de la Provence rappelle soBorigine. Elle fut la première proAdnce conquise