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REVUE
DES
DEUX MONDES
LXXI*. ANNÉE - CINQUIÈME PÉRIODE
T031E II. — 1«'" MARS 190L \
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REVUE
DES
DEUX MONDES
LXXI* ANNÉE - CINQUIÈME PÉRIODE
REVUE
DES
DEUX MONDES
LXXI* ANNËE. — CINQUIÈME PÉRIODE
TOME DEUXIÈME
ITNIVERSITY
PARIS
BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES
RDE DE l'université, 15
1901
PRESERVATION Hv ^jS>
REPLACEMENT >? -2. A.
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6 REVUE DES DF.i;\ MONDES.
SOS pieds, ot le soleil- couchant disparaître derrière les for<^ls qui bornent encore, au loin, son liorizon.
Mêm(! aujourd'hui elle reste, par-dessus toul, administrative et militaire. Plantée sur une excroissance poussée, comme par hasard, au milieu des champs, resserrée sur son étroit plateau, elle n'a pu changer les dispositions prises par ses premiers habi- tans, ni modifier sa destinée. Elle a été, un moment, In capitale, le refuge suprême de la dynastie carlovingiennc. (juand il n'y avait plus de France, il y avait encore Laon. Plusieurs fois, par la suite, elle a été, pour la capitale nouvelle, pour Paris, une pro- tection et un boulevard. Maintenant, drapée dans le manteau vert de ses promenades, serrée dans la ceinture de ses vieilles mu- railles de grès, étalant sur la colline la traine de ses vignes et de ses vergers, elle se retourne vers sa grandeur passée, dédai- gneuse du mouvement et du bruit qui vicnl, de pur la plaine, déferler et mourir à ses pieds.
J'ai fait, bien des fois, le tour de ses boulevards mélanco- liques. Assis sur le banc où le vieux capitaine eu retraite \ient chauffer ses rhumatismes, j'ai contemplé au loin la plaine blonde, et j'ai recueilli, parmi le silence moniical de la ville su- périeure, le bruit tumultueux de la vie moderne qui s'agite, en bas, k l'appel strident et réitéré- do la locomotive et sous le long panache incliné des cheminées d'usines. Attiré par l'activité de la ville basse, retenu par le charme si noble de In ville, haute, il me semblait reconnaître la double face de notre pays encore engagé dans son passé, toujours attaché à cette grandeur morte, hésitant à descendre dans le tumulte de la vie couteniporainc, mais craignant cependant de se laisser dépasser par des civili- sations rivales, plus jeunes et plus aventureuses.
La ville haute est comme une nécropole. Par certains après- midi d'été et durant les longues soirées d'hiver, on passerait des heures sur le Tour-de- Ville sans rencontrer àme qui vive. Par te beau temps, les enfans troublent à peine sa solitude de leurs jeux, et, sur les quatre heures, l'employé de la préfecture vient y promener ses trois chiens bâtards, inutiles et goutteux. Les vieux remparts faisant gradins l'isolent d'un cdté et laissent la Mie libre sur la plaine immense. Vers l'intérieur, le mur de ronde, maintenant inutile, se couvre de la verdure des jardins, et s'ouvre, de loin en loin, sur des rues silencieust^s, oti l'herbe pousse parmi les pavés; elles ont des noms tristes et recueillis
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IMPRESSIONS DE FRANCE.
comme elles-mêmes : rue de la Congrégation, rue du Rempart Saint-Just. Parfois, par Fentrebâillement d'une porte dérobée on voit, au bout d'un corridor fleuri, une de meure intime éclairée d'un rayon de soleil, et où passe, vaquant aux soins de Tintërieur, une ménagère en tablier blanc.
Au flanc de la colline, à Tabri du rempart, le cimetière dé- vale vers la plaine; par contraste, il est, lui, presque gai. D'ail- leurs, c'est un cimetière jeune. La ville, autrefois, gardait ses morts serrés contre elle sous l'aile de ses cloîtres et sous la garde de son enceinte. 11 a fallu la sécurité des temps modernes pour laisser les tombes s'échapper ainsi et dégringoler le long de la colline ; si bien qu'on dirait que les m^rts en profitent pour se donner du moins le spectacle de la vie. La proximité de la ville basse et le sifflet des locomotives qui soufflent et halètent tout près ne les troublent pas, et les distrairaient plutôt de la mo- notonie du vent, qui se plaint sans cesse dans le feuillage des pins et des cyprès.
On lirait ici, sur les dalles funéraires, toute l'histoire de la commune depuis un siècle : les noms des vieilles familles qui da- tent d'avant la révolution, familles de robe pour la plupart, et qui s'éteignent. Tune après l'autre; ceux des magistrats munici- paux qu'entourent, après leur mort, la vénération et la louange de leurs concitoyens. Voici un débris des guerres impériales : « E. Bauchart, chef de bataillon en retraite, chevalier de Saint- Louis, médaillé de Sainte-Hélène, officier de Tordre impérial de la Légion d'honneur ». Pxès de ce brave, c'est le monument élevé à la mémoire des gardes mobiles tués à l'explosion de la citadelle, le 9 septembre 1870, et les tombes des soldats alle- mands : « Notre cher camarade le lieutenant en second Fried- rich Dreger : Unser lieber camerad der second-lieutenant Friedrich Dreger; et Amtsberg, porte-épée du 4^ Jàger-Ba- taillon, etc., etc. Ils dorment côte à côte, les vainqueurs et les vaincus; mais, hélas! les Français sont bien plus nombreux.
Puis, le jardin se couvtc de la foule des tombes quelconques, où reposent ceux qui ont vécu et sont morts sans gloire, se suc- cédant, là-haut, dans la ville pareille à elle-même, et dormant ici, ignorés comme des vivans, les aïeuls et les pères, les en- fans et les petits-enfans. Les croix de bois des pauvres s'inclinent de vétusté et se soutiennent Tune l'autre pour ne pas tomber ; beaucoup portent encore de guingois leur petit toit de fer YOW.\\Vè
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que les couronnes ont, depuis longtemps, abandonné. Parmi ce champ funèbre, s'élèvent, de place en place, les tombes riches, orgueilleuses, les monumens blancs, en pierre moderne, relui- sans, bien éloignés de Thumilité des vieux temps. Et puis, ce sont les pauvres petites tombes d'enfant, où les couronnes blanches et les eurs sont renouvelées sous le fragile abri de verre, depuis des années, par des mains qui se souviennent tou- jours, quoique vieilles et tremblantes : « Notre cher enfant, notre doux enfant, notre chère espérance .. » Il aurait quarante ans, aujourdTiui ; il serait un homme, il aurait des enfans à son tour. Qu'importe; il est toujours le petit, la fleur trop tôt coupée, et le deuil de l'espérance survit, dans le vieux cœur qui ne compte pas les années La fraîch eur de la vallée monte peu à peu et mêle ce qu'elle a de pénétrant à l'odeur acre des cyprès et des buis.
En somme, la ville continue là l'espèce de demi-sommeil qu'elle mène séculairement un peu plus haut. Les tombes sont comme des maisons étroites, qui racontent, en les prolongeant, les sentimens, les mœurs et même les goûts de ceux qui les habitent. Elles aussi ont un style, qui va, dans ce cimetière récent, du mesquin et de l'étriqué par lequel commence un siècle bourgeois au faste quelque peu étalé et vain ^de ce même siècle finissant.
Avant de rentrer en ville, j'ai voulu voir le soleil se coucher sur la vallée. J'ai suivi le chemin de ronde. Au bout du mame- lon, j'ai passé au pied du quartier d'artillerie, à la fois vénérable et vivant par l'aspect monarchique de ses toits Louis XV man- sardés, par l'éclat soudain des sonneries d'appel dans le soir tombant, et par la double ligne des canons et des caissons mo- dernes rangés devant la vieille façade fleurie de pots à feu et de grenades. La caserne est entourée de l'immense étendue de l'esplanade blanche, sous le grand [ciel lointain et nu. On sent ici que la ville est surtout militaire, un soldat, une sentinelle ayant son rôle assigné dans hi ^vie commune et pour la défense générale de la nation. Comme l'esplanade est vaste ! Les petites maisons bourgeoises sont assises en ligne autour d'elle et prennent l'air, comme par tolérance, sur son grand espace vide.
Je débouche au dehors, par les ruines magistrales de la vieille porte, celle qui fut, dit-on, construite avant l'an mille.
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la porte Saiat-Marlin. 11 a fallu la miner pour laisser le passage aux paysans dont les carrioles sans nombre montent le samedi vers le marché, et ce ne sont que pans de mur écroulés, gale- ries encore debout, mais éventrées, tours cyclopéennes penchées et affaissées sur elles-mêmes, ogives ouvertes sur le ciel. Autour et au-dessus, de grands arbres noirs; partout le silence, sauf la voix d'un canard qui annonce la pluie.
En me retournant soudain vers la plaine, le plus admirable spectacle : une vallée profonde, houleuse comme les vagues de la mer, brumeuse, estompée, rayée de la verdure parallèle des champs et des haies. En face, le soleil se couchant dans la splen- deur : d'abord, sur l'horizon, une bande de ciel bleu et vert, puis un amas do nuages noirs d'où fusent en gerbe les grands rayons incandescens; au-dessus, épars, par milliers, de petits nuages moutonnés, frisés, répandant, sur tout le couchant, une peluche de lumière éclatante et peu à peu dégradée; enfin, tout en haut, le trou profond du ciel. Et, par les collines, par les vallons, par la plaine, la brume du soir, les chemins blancs qu'on devine, les lu- mières des maisons qui s'allument, les fumées qui montent toutes droites, le velours violet des arbres et des forêts qui drape l'autre coteau. La cloche de Saint-Martin sonne lentement six heures, Tangélus tinte, et une perdrix perdue « rappelle » au loin.
Depuis si longtemps que les générations se succèdent sur le même plateau, elles ont renouvelé, le moins possible, le matériel de leur vie particulière et de leur vie commune. Celles d'aujour- d'hui demeurent dans les maisons et se réunissent dans les bàtimens (|ue leurs ancêtres ont élevés lentement, selon les besoins. La ville est bâtie de tous les styles, et les habitations, comme le couteau de Jeannot, sont faites et refaites par morceaux. On vend encore et on habite encore les creutes (les cryptes)^ les vieux trous où se terraient les aïeux troglodytes, — il y a com- bien de siècles? Tous les quartiers qui vont du rempart vers le centre offrent un mélange varié et amusant de l'architecture de tous les âges, unifié à la moderne, sous le plâtre et sous la chaux. L'œil exercé s'y amuse à de vieux culs-de-four carlovingiens, à de fines tourelles Renaissance, à do nobles porches d'hôtels xvin* siècle. Ces quartiers paisibles ne disent pas le secret de leurs maisons bien closes, et le pas du rare passant résonne sur le pavage de grès.
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Au centre, la Grand'Rue, seule, est animée. Tout le commerce est en façade sur son étroit trottoir. De vieux logis à pignons aigus, quelques grands hôtels, de rares maisons plus modernes et bien modestes la bordent dans un alignement incertain. Elle est, depuis des siècles, la grande artère de la ville, et elle a, à ses deux bouts, les deux édifices dominans : la cathédrale et l'église Saint-Martin. Ainsi, la religion des ancêtres veille encore sur ^acti^^té de la ville et sur son repos.
La cathédrale est un édifice illustre. Elle est, comme ses sœurs de Paris, de Chartres, de Reims, sous l'invocation de Notre-Dame. Quand, vers le xi* siècle, les villes de Tlle-de- France se mirent à rivaliser entre elleè d'ardeur et de luxe pour la construction des églises, et qu'elles inventèrent, pour cela, l'art gothique, Laon ne pouvait manquer de faire comme Noyon, comme Beauvais, comme Reims, qui venait de bâtir Saint-Remi. Si petite et resserrée qu'elle fût, elle n'était jamais au dépourvu, quand il s'agissait d'élever une église ou de fonder un monas- tère. Elle avait de l'argent dans la caisse de ses bourgeois, des pierres dans les carrières de sa colline, et des bœufs dans les plaines environnantes, pour faire les charrois. On l'appelait la ville sainte: elle construisit, sur son étroit plateau, jusqu'à soixante-trois églises, dont plusieurs magnifiques. Mais sa cathé- drale fut et reste son orgueil.
Planter, au point culminant du plateau, une masse énorme vue de loin et dominant le pays; la faire dominer encore par des tours puissantes; sur ces tours, élever des clochers encore ; doubler la hauteur de la colline, faire pour Dieu autant que Dieu avait fait pour la ville et s'approcher de lui aussi haut que l'œuvre humaine peut monter, tel fut le rêve de ces petits bour- geois cantonnés et tardigrades, et voilà ce qu'ils réalisèrent dans des proportions prodigieuses. Pendant des siècles, leur travail et leurs ressources s'accumulèrent dans ce blocénornie. Ils entassaient leurs économies en ce placement sur le ciel. Une masse de pierre, de 121 mètres de long, de 20 mètres de large, de 40 mètres de haut sous la lanterne, sert de base aux quatre tours ajourées (qui devaient être six) et qui ont de 60 à 75 mètres de hauteur. Cette fière construction ne servait elle-même que de soubassement et de soutien à la flèche, à l'hymne de pierre qui s'élançait vers le ciel et qui racontait au loin l'orgueil et la foi de la cité. Plantée sur la tour de droite du portail, elle s'élevait à 123 m. 40,
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au-dessus du sol de la colline, la colline elle-même n'ayant qu'en- viron 120 métros d'altitude au-dessus du niveau do la plaine. Elle a été démolie en 1794. Mais, telles qu'elles subsistent, les tours de la cathédrale se voient encore, dit-on, de Cassel en Flandre, h cinquante lieues de Laon. Voilà de quoi la ville se sentait lîère à travers les âges, et de quoi, à demi éteinte dans l'activité universelle, elle se sent encore fière aujourd'hui, debout et vigilante sur son hautain rempart de grès.
Quand la Constituante se décida à briser les vieilles traditions provinciales et à découper la France en circonscriptions admi- nistratives, on fit, avec des rognures de la Picardie, de la Thié- rache, de la Champagne et de l'Ile-de-France, un département de forme bizarre et d'amalgame particulièrement composite. On lui donna le nom de la plus belle des rivières qui le traverse, l'Aisne, et on rendit à Laon, vieille ville de l'Ile-de-France, la primauté (|u'elle avait jadis exercée sur la région. Laon fut ainsi érigée en chef-lieu, arrachant le sceptre administratif aune autre vieille ville, Soissons, et reléguant au second plan la grande cité df^ Picards et des Vermandois, VAngusta Veromandtiorum^ Saint-Quentin.
A Laon, le passage de la vie ancienne à la vie nouvelle se produisit sans secousse. Les habitudes générales d'une popula- tion tranquille depuis des siècles se trouvèrent à peine dérangées. Ses traditions et son histoire particulière s'étaient, peu à peu, fondues dans colles du royaume. Il y avait bien longtonlps que les derniers Carlovingiens avaient vécu et régné dans ses murs; il y avait bien longtemps que ses puissans barons féodaux, les Enguerrand de Coucy et les Thomas de Marie, rivaux des pre- miers Capétiens, avaient été abattus par les rois do Paris; il y avait bien longtemps même que les bourgeois de Laon, insurgés contre leur évéque, avaient forcé Louis le Gros à descendre la colline plus vite qu'il no l'avait montée, ol proclamé la com- mune. Eux-mêmes, après deux siècles dune liberté orageuse, avaient supplié le roi de Paris de venir mettre la paix chez eux en abolissant ces franchises communales proclamées avec tant d'enthousiasme.
Domestiquée ainsi volontairement par le retour vers l'autoriU^ qui suit les périodes de Kberté sans règle, Laon était entrée, depuis le xiv*" siècle, dans l'orbe de la domination immédv^l'è
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des rois. Son évêché était une des premières duchés-pairies du royaume. Cet honneur, reste de ses anciennes gloires, lui suffi- sait, et elle se conformait à sa destinée étroite de ville de second ordre, sans issue ni vers la mer, ni vers les affaires, ni vers les grandes gloires.
Ses vieilles tendances religieuses et cléricales s'étaient déve- loppées en paix à Tabri de la paix royale. Elle avait couvert son sol étroit d'une forêt de clochers et d'églises. Des monastères nombreux etpuissans, d'hommes et de femmes, s étaient installés sur le plateau, sur la colline, dans h»s faubourgs, les bourgs et les villages environnans, et ces monastères, enrichis lentement par les largesses des dévots et par une longue épargne, avaient acquis, autour de la ville, presque toute la plaine, étalant leur richesse en bons biens au soleil, dans le Laonnois, la Thiérache, le Chaunois, le Soissonnais, partout où il y avait de fertiles moissons à espérer et des dîmes à percevoir. Ces moines, d'ail- leurs, étaient bonnes gens, plutôt coulans en affaires, se conten- tant, le plus souvent, de vieux baux à termes très longs, à tiiux très bas, indéfiniment renouvelés; avec cela, instruits, serviables, soucieux des pauvres, dépensant, dans le luxe des bâtimens, des hôpitaux et des maisons-Dieu le trop-plein de la richesse qui était venue s'amasser entre leurs mains. 11 ne semble pas que les bourgeois de Laon, ni même les paysans de la campagne, aient fait trop mauvais ménage avec ces riches propriétaires et insa- tiables envahisseurs de biens immeubles qu'étaient les grands monastères laonnois.
Cependant, quand la Révolution éclata et remit dans la cir- culation ces immenses domaines, on n'en fut pas fâché, — natu- rellement. Les abbayes, déjà à demi entamées par l'esprit du siècle, se défendirent mollement. Souvent, leurs abbés ou leurs moines prirent, eux-mêmes, Tinitiative d'entrer dans les idées nouvelles; et comme, d'autre part, il y avait peu de noblesse <lans le pays, la lutte ne fut ni longue, ni violente. D'après les archives, l'histoire de la Révolution, dans cette région, fut sur- tout l'histoire des fêtes révoluticmnaires: fédération, processions, banquets patriotiques, épanchemens officiels et oratoires. La transition d'un régime à l'autre se fit insensiblement, et la ville , ayant installé ses nouveaux services publics dans les vasles bâtimens laissés vides par les moines, n'eut qu'à continuer son existence monotone, un peu ranimée pourtant du
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fait (ju'elle était devenue le chef-lieu du nouveau départemenl.
Laon comptait, auxvin*' siècle, moins de 10000 habitans. Elle vivait du revenu des terres voisines, de ses vignes, qui, sur la montagne et les environs pouvaient produire jusqu'à 80 000 pièces de vin, de ses légumes et de ses artichauts, qu'elle envoyait à Paris, et de quelque menue fabrique de toiles, de baracans, de bas et de chapeaux dont elle alimentait la région. On ne citait guère d'un peu importante qu'une manufacture de clous située dans la partie basse de la ville. Il se faisait, en outre, à cette époque, une assez grande concentration de blés pour le commerce intérieur : mais l'activité de la région, surtout à ce point de vue, se dirigeait vers Soissons, qui, par la batellerie de l'Aisne et rOise, envoyait rapidement ses approvisionnemens à Paris.
Vers le milieu du présent siècle, malgré l'avantage que lui asisurait la préfecture, Laon restait au même point. La popula- tion était, en 1840, de 8500 habitans. Klle fabriquait toujours des clous et des chapeaux. Elle produisait toujours du vin, des légumes et des artichauts. C'était une ville gaie, agréable et saine, mais d'une désespérante médiocrité. En cent ans, elle n'avait pas bougé.
Depuis 1810, deux grands faits se s<mt produits dans l'ordre commercial et industriel : l'établissement des voies ferrées et le développement local de la fabrication du sucre de betteraves. I^'ion marque, dès lors, un certain progrès. Sa gare arrache à Soissons une bonne partie du commerce des céréales ; elle cen- tralise le commerce du sucre et devient, de ce chef, un marché important: sa ville basse prend quelque activité, sa colline se peuple de jolies villas, et la ceinture de ses faubourgs inférieurs se développe et s'anime.
Un élan, bien modeste encore et bien court, parait se mani- fester. L'application de la traction électrique permet de résoudre le problème qui, de toute antiquité, a relégué Laon au nombre des villes inabordables. Depuis 1898, une « ficelle » dessert le plateau : on fait en quelques minutes l'ascension de la colline. Mais, dans l'intervalle, un grand malheur a frappé la ville : elle a perdu, ou jpeu s'en faut, son vignoble, atteint par la concur- rence des vins du Midi et par la facilité des transports, plus encore que par les maladies de la vigne. Aujourd'hui, sa popu- lation est de 12 à 13 000 habitans.
Tels sont donc les résultats obtenus en un siècle, par une vvlW
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d'un grand passé, d'un haut renom, d'une excellente situation, dominant et recueillant les ressources d'un vaste et l>eau dépar- tement. Elle a gagné 3 ou 4000 habitans. Elle a construit quelques usines, elle a développé sensiblement son commerce et ses relations d'affaires» Mais, en somme, ses habitudes, le voi- sinage de deux autres grandes villes, Saint-Quentin et Reims, et plus que tout, sa situation sur un mamelon aigu, choisi jadis pour la défense, mais d'autant plus impropre à la vie moderne, l'ont enfermée dans une sorte d'immobilité; et la vieille ville, malgré les révolutions et les progrès qui se sont accomplis au- tour d'elle, est restée l'agglomération bourgeoise, administrative et militaire, telle à peu près que FanciéSi régime Tavait laissée.
Regardons vivre cette population de 12 500 habitans. Le per- sonnage éminent de la ville et du département est Monsieur le préfet. Il est le successeur des rois, des ducs, des évêques, des intendans, qui, séculairement, ont gouverné et administré le pays, La préfecture est installée dans les bàtimens de l'ancienne ab- baye de Saint-Jean ; de sorte que le préfet ne succède pas seule- ment à tant de nobles personnages, mais aussi aux abbés dont il occupe le couvent. Le monastère délabré, ouvrant à tous les vents ses corridors nus, ses escaliers à rampe de fer, son cloître aux banals piliers refaits au xviii*' siècle, est glacial et lugubre, et aussi mal approprié que possible à sa destination moderne. Mais les jardins sont beaux, et, de la terrasse qui domine « la Cuve » le préfet peut, en caressant sa moustache, rêver aux grandeurs passées dont il est l'héritier.
11 rêve probablement de tout autre chose. Il espère bien que son séjour dans cette petite ville silencieuse et maussade sera de courte durée. 11 se considère là comme en une sorte de purga- toire d'où, par ses mérites et par ses prières, il passera bientôt sous d'autres cieux et dans une résidence plus clémente. Outre ses titres à l'avancement, il a de bonnes raisons d'espérer que son séjour sera court, car, depuis la chute de l'Empire, quinze pré- fets se sont déjà succédé sous les arcades du monastère laïcisé.
En attendant, le préfet remplit son métier du mieux qu'il peut. Dans l'état actuel de nos mœurs politiques et administra- tives, ce métier demande un savoir-faire, un talent, un tour de main, une patience, une résignation qui ne peuvent s'obtenir que par une grâce d'état et par l'expérience acquise, dans
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Tattenle de l'avancement, au cours du long stage des sous-pré- fectures. Le préfet était, à Torigine, le chef et le gouverneur du ëépaitement. Agent d'un pouvoir fort, on lui commandait et on lui obéissait. Aujourd'hui, placé entre le suffrage universel qui règne et le pouvoir central qui voudrait gouverner, le préfet est justement entre l'enclume et le marteau. Car, comme c'est lui, en somme, qui met la main à la pâte, c'est en lui que se précise le conilit permanent de l'autorité et de la liberté.
11 dit au pouvoir les exigences d'en bas ; il dit aux foules les besoins d'en haut. 11 n'est plus question, bien entendu, de l'an- cien préfet à poigne qui menait ses maires comme un régiment. Le préfet ne commande plus : il demande. A lui, plus qu'à nul autre, d'exercer la fameuse dictature de la persuasion. Il est, à la fois, l'organe du gouvernement, l'instrument d'un parti, le porte- parole de la région qu'il administre. Avec tout cela, il doit rester impartial, prévoir les difficultés et les conflits, les régler ou les apaiser, tout mener d'un doigt léger et prompt, ménager les sus- ceptibilités, exagérer la discrétion, la réserve, la prudence et, pourtant, rester gai, ouvert, bon enfant; il doit donner de sa personne, parler en public, porter l'uniforme sans affectation ni rusticité. 11 doit être toujours en vue, toujours au guet, et s'ef- facer toujours. Le chapitre du mariage est très important; car Madame la Préfète passe sa vie sous l'œil de la « Société, )> c'est-à-dire qu'elle est constamment soumise à la plus exigeante et la plus perspicace des inquisitions.
Et tout cela n'est rien, si l'on songe aux autres soucis du préfet : il est en contact constant avec les élus du département, sénateurs, députés, conseillers généraux, conseillers d'arrondis- sement, maires et conseillers municipaux; il est visé par toutes les ambitions, toutes les réclamations, toutes les revendications, toutes les déceptions ; il est fusillé à brûle-pourpoint par la presse locale, bien plus hardie et moins indulgente (dans l'émoi des passions immédiates) que la grande presse de Paris, et il est obligé enfin de manier, ménager, concilier tous les senti- mens, tous les intérêts et toutes les convoitises qui se heurtent autour de lui ou qui se précipitent vers lui et sur lui. Et il n'est préparé à cette tâche ardue que par le contact pris avec les populations, dans le tourbillon d'une carrière toujours en mou- vement et, en ^ plus, une fois chaque année, par le voyage rapide accompli dans les communes, et où il voit passer sous ses yeux
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tant de jeunes citoyens peu vêtus : la tournée de re vision.
Le préfet est aidé, dans sa besogne, par le -personnel des bureaux de la préfecture :^un secrétaire général qui le remplace au besoin, un chef de cabinet, trois divisions, la section des archives, l'inspection des enfans assistés, et le tribunal admi- nistratif ou conseil de préfecture, en tout soixante-six em- ployés séjournant à Laon et formant le bataillon administratif du département. Ajoutez-y, si vous voulez, tout de suite, les quatre sous-préfets résidant à Saint-Quentin, Vervins, Soissons et Châ- teau-Thierry ; le petit personnel de chaque sous-préfecture étant de quatre employés en moyenne, cela donne une vingtaine de fonctionnaires en tout. Avec les huissiers et les garçons de bu- reau, c'est, donc une centaine de fonctionnaires ou de « budgé- tivores, » comme on dit, qui représentent Tau tori té de l'Etat dans ce département qui s'étend sur 736727 hectares et qui compte 541 513 habitans.
Ces gens, qui se réunissent, entre dix heures et quatre heures, dans les cellules des anciens moines transformées en bureaux, s'occupent, à divers degrés et sous diverses rubriques, d'une quantité d'affaires qui, peu à peu, viennent s'accumuler dans les dossiers qu'ils épluchent d'une main si prudente et si lente : enregistrement et publication des lois, recensement, état civil, naturalisation, en un mot tout ce qui concerne le mouvement de la population; mise en train du système électoral dans les fré- quentes occasions où il fonctionne : électitm des sénateurs, des députés, des conseils généraux, municipaux, des Chambres de commerce, des Chambres de prud'hommes, etc. ; surveillance de tout le personnel du département qui ne dépend pas directement du préfet, comme percepteurs, contrôleurs, receveurs, institu- teurs, débitans patentés, gardes champêtres et gardes particuliers.
Ce sont ces mêmes bureaux qui mettent en mouvement la police départementale, la police municipale et la police rurale; ils interviennent, sous mille formes diverses, dans les affaires agricoles (haras, remonte de rarmée, comices agricoles, champs d'expérience, école d'agriculture, commerce des engrais, récolte, prix du blé et de la farine, etc.); dans les affaires industrielles (travail des enfans, des filles et des femmes dans les établissemens et manufactures; accidens du travail, statistiques); et dans les affaires commerciales (magasins généraux, entrepôts, poids et mesures, etc.). Ils ont l'œil sur renseignement, s'occupent des
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théâtres, des musées, des sociétés savantes. Sous la rubrique : police administrative, ils sont en rapport avec les compagnies de chemins de fer, dressent le casier judiciaire, ouvrent la boite des colporteurs, lisent les livres pour le dépôt légal et les jour- naux pour l'application de la loi sur la presse. La médecine et la pharmacie sont de leur compétence pour tout ce qui inté- resse le public: hygiène, vaccine, épidémies, hôpitaux, que sais- je? On ne peut ni naître, ni mourir sans eux..., pas plus les animaux que les hommes, car les vétc^rinaires sont sous leur autorité, et ils inscrivent, sur les murs des fermes, les mots fa- tidiques «< fièvre aphteuse, » en cas d'épizootie.
Un bureau, à lui tout seul, est occupé par les affaires mili- taires et les affaires de police générale. Que Ton compare les difficultés qu'éprouve un pays parfaitement organisé, comme TAngleterre, pour assurer le recrutement de son armée en cas de « tumulte; » qu'on se souvienne des conflits et des révoltes qui ont suivi, au début du siècle, la première application des lois de conscription, et Ton appréciera ce qu'il faut, à l'in- strument administratif, d'expérience, de tact et « d'huile aux rouages » pour faire marcher, sans grincement, la vaste et pe- sante machine du service égal pour tous : appel des classes, revi- sions, engagemens, recensement, inspection des chevaux et voi- tures, recensement des pigeons voyageurs, colombiers, etc. Puis, en cas de danger imminent, mobilisation, réquisition, protection des voies de communication, logement et cantonne- ment des troupes, gîte d'étape, etc.; puis les congés, les secours, les non-disponibles, le recrutement des écoles militaires; puis, les sapeurs-pompiers, les sociétés de tir et de gymnastique, la Légion d'honneur, et enfin, accessoireuient, la colonisation.
Cette énumération, excessivement rapide et écourtée, repré- sente le travail d'une seule division, qui compte dix-huit em- ployés. La seconde division n'a que dix employés et s'occupe des finances et des travaux publics, surveillance de tout ce qui, dans les finances de l'Etat, se rapporte aux services départemen- taux, relations de l'administration préfectorale avec les services des contributions directes et indirectes, des douanes, etc.; puis les budgets et les comptes départementaux, les revenus et les domaines du département, les maisons de secours et d'assis- tance; puis, aux travaux publics, les ponts, les routes, les che- mins d'intérêt général ou départemental, le service hydraulique,
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la chasse, la pêche, divers services de surveillance sur les che- mins de fer, sur les postes, les télégraphes, les téléphones, les mines, les forêts, les prisons, les bâtimens civils, les édifices départementaux et les monumens historiques. Car le préfet doit s'enquérir de tout cela et il a une sorte de responsabilité sur tout ce qui se fait dans le département, l'intérêt public étant qu^il y ait harmonie et unité d'efforts dans le travail, pour éviter tout enraiement ou affolement dans les rouages.
Enfin, la troisième division, qui compte quinze employés, s'occupe de ce qui concerne spécialement la mission de l'État comme surveillant et contrôleur des communes. L'expérience du moyen âge ayant appris que les communes ne savaient guère s'administrer elles-mêmes, qu'elles étaient dépensières, gaspil- leuses des deniers publics, oligarchiques et favorables aux pri^^- lèges héréditaires, elles ont, d'elles-mêmes, recouru à TÉtat, et ont sollicité sa tutelle. C'est ce fait historique, cet appel uni- versel des agglomérations locales à larbitrage et au contrôle du centre qui est représenté, administrativement, par l'existence, à la préfecture, d'une troisième division sous la rubrique : Admi- nistration communale. C'est donc elle qui exerce, à proprement parler, la tutelle de l'Etat sur les communes. Par une extensiom toute moderne, elle s'occupe, en même temps, de la grande amé- lioration apportée, depuis moins d'un siècle, à la vie publique par la constitution et le perfectionnement constant de la voirie vi- cinale, urbaine et rurale.
Tout compte fait, 550 000 Français, en tant qu'habitans d'un département déterminé, sont gouvernés politiquement et admi- nistrativement par une centaine de fonctionnaires résidant en grande majorité à Laon. C'est ce groupe de cent hommes qui représente, ici, précisément ce que l'ancien droit appelle « le Prince. » C'est par eux que se manifeste, inscrite sur les fameuses paperasses administratives, la volonté du souverain, c'est-à-dire la discipline sociale, la suite dans les idées, la permanence dans les vues, Texpérience acquise, la mise en train soutenue, la com- binaison des volontés et des énergies qui rattache ces 350 000 Fran- çais à tous les autres, qui multiplie leur effort par celui de tous leurs compatriotes, et réciproquement, qui crée et maintient l'ordre intérieur, assure la défense extérieure, distribue le secours mutuel, et règle le pas de marche qui met tout le monde en mouvement dans le sens des destinées du pays. Si ce n'est pas
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lame de la France qui anime ces cent employés aux manches de lustrine, revêches derrière leurs cartons, du moins c'est par sa volonté qu'ils sont et c'est son énergie qu'ils emploient. Oui, l'existence et l'entretien de ces fonctionnaires a cette portée. Aussi bien, la vieille ville n'est pas loin de compter, dans ses litres d'honneur, la résidence de ces cent bourgeois, d'apparence si modeste et si effacée, à l'égal de sa vénérable histoire et de sa cathédrale hautaine.
La résidence du préfet vaut, d'ailleurs, à la ville une autre satisfaction non moins appréciable en notre siècle délibératif, celle de se sentir une capitale parlementaire; car, c'est dans ses murs que se tiennent, deux fois par an, les sessions du Conseil général du département. Trente-sept conseillers, élus au suffrage universel par leurs concitoyens de chacun des trente-sept cantons du département, se réunissent à Laon, la seconde semaine qui suit Pâques et le second mardi du mois d'août, pour délibérer sur les intérêts communs. Alors, la ville s'anime; les hôtels de la Bannière^ de la Hure et de rÉcti sont dans un perpétuel mou- vement. Les trente-sept conseillers généraux avec leurs familles, leurs secrétaires, leurs amis politiques, les remplissent. Les sol- liciteurs affluent. Les rues sont envahies par des gens à la fois dépaysés et pressés. Des fiacres montent et descendent la colline. Les portes des hôtels bourgeois s'entr'ouvrent pour li^Ter pas- sage au garçon pâtissier dont la rare apparition annonce et sym- bolise le repas annuel important.
Dans l'état actuel des choses, le Conseil général est composé ainsi qu'il suit : dix industriels, huit cultivateurs, — que Ion nomme maintenant, pour les honorer, agriculteurs, — sept ren- tiers, trois médecins, trois avocats, un ancien notaire, un ancien avoué, un ancien magistrat, un publiciste, un entrepreneur et un architecte. Pas de commerçans, pas de militaires, et pas d'ou- vriers. Cette composition répond, comme on le voit, à la con- ception du gouvernement par la bourgeoisie, qui a été celle du XIX* siècle en France. Cependant, un signe très caractéristique a distingué la seconde partie du siècle de la première, c'est la prédominance, dans le Conseil départemental, des industriels et des cultivateurs sur les hommes de robe et sur la bourgeoisie ur- baine. En ce sens, on peut dire que le département de l'Aisne, agricole et industriel, est, ici, véritablement représenté.
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Pendant six ans, j'ai fait partie du Conseil général de l'Aisne. C'est lui des meilleurs souvenirs de ma vie. Dans une salle carrée, décorée avec simplicité de lambris blancs, sont assis, autour iFune table en fer à cheval, couverte d\m tapis vert, les trente- sept représentans des cantons, le président ayant à sa droite le préfet du département. Les délibérations sont graves, mesurées, sur le ton d'une conversation soutenue et digne; peu d'éloquence, peu de longueurs, du bon sens, une argumentation utile, de la compétence. La bourgeoisie, qui a gardé, jusqu'ici, comme une sorte de monopole, la représentation dans les Conseils généraux, s(» montre digne de cette faveur que lui fait le sufiFrage uni- versel. Elle apporte, dans ces assemblées, son esprit appliqué et méticuleux, son bon sens un peu froid et court, sa finesse avisée. Les affaires du département sont sérieusement étudiées par le Conseil lui-même, par ses commissions spéciales et par la com- mission départementale qui, dans l'intervalle des sessions, donne à l'assemblée une sorte de permanence et de continuité. La vici- nalité, les voies ferrées, l'assistance publique, les questions agricoles et industrielles, les affaires des communes, qui sont de la compétence du Conseil général, sont parfaitement conduites ou contrôlées. Le département est loin d'être obéré par un bud- get local de quatre millions de francs (jui se dépense sous ses yeux et dont il apprécie l'emploi.
Les hommes qui font partie du Conseil général, quelque soit le parti auquel ils appartiennent, sont certainement, par l'intelli- gence, par l'instruction, par le mérite, à la tête de l'étroite cir- conscription qui les a nommés. La plupart d'entre eux conservent leur mandat durant de longues années et acquièrent, ainsi, une précieuse expérience. Ces assemblées, à en juger d'après celle dont j'ai suivi les travaux, seraient vraiment excellentes de tous points, si une légère tendance; oligarchique et une considération un peu trop favorable aux intérêts dt; la classe bourgeoise ne leur fermaient parfois les yeux sur les besoins et les aspirations h'gilimes de la démocratie. Quoi qu'il en soit, il ne me semble pas qu'il y ait, dans notre organisation constitutionnelle, d'as- semblée où l'on puisse acquérir une connaissance plus exacte des affaires publiques. C'est là vraiment qu'apparaissent les apti- tud(*s de la race à se gouverner elle-même. Les louanges que re- cueillent souvent, chez nous, certaines institutions étrangères, pourraient, en partie, du moins, être accordées à ces assemblées
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locales, sages et modestes, qui, dans un rôle quelque peu efllacé, sont véritablement Tomement de nos mœurs politiques et de notre système constitutionnel.
Autour de l'administration préfectorale proprement dite, la Ville voit passer, tous les jours, dans ses rues, tout le per- sonnel des administrations spéciales. Voici les administrations (inancières chargées de récolter pour TEtat les deniers des con- tribuables et de payer les dépenses publiques. En tête, le tré- sorier payeur général avec ses six employés. Les recettes parti- culières et les perceptions sont réparties dans tout le département et donnent un total de cent trois fonctionnaires. Le directeur des contributions directes siège à Laon; il a sous ses ordres, dans les divers arrondisse m en s, dix-sept divisions donnant un total de vingt-quatre (employés. Le directeur de Tenregistrement, des domainei? et du timbre avec ses inspecteurs et sous-inspecteurs, ci onze fonctionnaires; les conservateurs des hypothèques : cinq fonctionnaires; les receveurs : quarante-sept employés, l^uis le gros bataillon (h»s contributions indirectes avec son directeur et ses cent employés; les douanes, vingt-six fonctionnaires, sans compter les douaniers; les travaux publics généraux : routes, canaux, ports, chemins de fer, donnent encore une cinquantaine d'employés qui, pour la plupart, il est vrai, font partie de cir- conscriptions plus vastes et résident à Paris, à Compiègne, à Amiens. Il n'est pas question, bien entendu, du personnel des Compagnies. Les chemins vicinaux sont un des services impor- tans du département : soixante-quinze employés, sans parler du personnel ouvrier. Les postes, téh'îgraphes et téh'»phones mettent au service du public deux cent quinze employés.
L'agriculture, avec son inspecteur régional, ses chaires, sa station agronomique, son laboratoire de bactériologie, son école pratique de Crézancy, ses services spéciaux, occupe de vingt à vingt-cinq employés; les eaux .et forêts, huit employés. Le com- merce n'occupe guère de fonctionnaires spéciaux : il va tout seul. Mais l'industrie a ses inspecteurs du travail et ses inspecteurs des accidens qui font quelque quatre ou cinq fonctionnaires. Les caisses d'épargne ne comptent pas, dans tout le département, moins de soixante receveurs et caissiers. L'Assistance publique, avec ses grandes institutions de Montreuil-sous-Laon (hospice départemental et dépôt de mendicité), de Prémontré (asile d'aliénés), de Notre-Dame-sous-Laon (sourds-muets et aveugles),
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ses hospices municipaux et cantonaux, marche avec quarante fonctionnaires inscrits. Nous ne parlons pas, bien entendu, des institutions particulières, des bureaux de bienfaisance, orphe- linats, ouvroirs, crèches, asiles évangéliques, monts-de-piété. Nous ne parlons pas de lattache officielle donnée aux médecins, sages-femmes, pharmaciens. Nous ne parlons pas des nombreuses commissions de direction, de sur\^eillance, de contrôle pour Thygiène, la salubrité, les services sanitaires, les épidémies, l'as- sistance médicale, et tout cela cependant est inscrit, côté, cata- logué; tout cela travaille par ordre, enregistre, est enregistré, concourt au bien commun et à la défense commune.
Mais voici un gros, très gros bataillon : c'est l'organisation religieuse qui, elle aussi, relève de l'Etat. Aux grandes foules cléricales du moyen âge a succédé, pour le culte catholique, un personnel plus restreint, moins riche, mais encore très con- sidérable. A sa tête, l'évêque do Soissons et Laon qui, plus fidèle que le préfet à la tradition, réside à Soissons. Le diocèse est divisé en deux archidiaconés, cinq archiprêtrés et trente-sept doyennés. Il compte onze cures de première classe, vingt-huit cures de deuxième classe, cinq cent trente-huit succursales, sans parler de quelques vicariats et chapelles annexes : c'est un total de plus de six cents rétribués. Trente-six congrégations et com- munautés religieuses d'hommes et de femmes comptent dans le département environ deux cent vingt-cinq établissemcns petits et grands, plutôt petits que grands, pensionnats, écoles, hos- pices, asiles, lingeries, etc. Le culte protestant n'a que douze pasteurs, et le culte israélite un seul rabbin.
Mais le groupe de l'instruction publique est bien plus impo- sant encore, quoique le département de l'Aisne ne compte aucun établissement d'enseignement supérieur. L'instruction secon- daire occupe, à Laon, un magnifique lycée bûti récemment et couvrant un emplacement unique au sommet de la colline; à Saint-Quentin, un autre lycée et, à Soissons, uu collège, à Châ- teau-Thierry, un collège, à la Fère, un collège, à Saint-Quentin, un lycée de jeunes filles et un collège de jeunes filles à Laon, un autre à la Fère. Un personnel d'environ 200 membres pré- pare aux belles-lettres, aux sciences, toute la jeunesse bour- geoise ou demi-bourgeoise du pays et lui distribue la manne de la tradition et de l'idéal.
L'instruction primaire compte cinq inspecteurs d'arrondisse-
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ment. Elle recrute son personnel dans l'Ecole normale dinstitu-' teurs, et l'Ecole normale d'institutrices de Laon, gratuites toutes deux, comptant environ, Tune et l'autre, cinquante élèves, et, en tout, vingt-six professeurs et employés. Dans certains centres, des écoles primaires supérieures et des cours d'enseignement primaire supérieur, enfin plus de huit cents instituteurs et adjoints, et environ quatre cent cinquante institutrices et ad- jointes. Onze sociétés savantes, cinq musées, huit grandes biblio- thèques, un grand nombre de bibliothèques communales et sco- laires complètent ce magnifique service de renseignement public secondaire et primaire, qui, dans cette tâche, trouve encore le concours, ou, si l'on Acut, la concurrence, d'un certain nombre de pensionnats et d'écoles libres se rattachant pour la plupart au culte catholique.
La défense nationale relève de l'administration générale du pays. Disons, cependant, que Laon est une place importante. Les forts qui l'environnent en font le réduit d'un des camps retranchés qui gardent la frontière, l]n régiment d'artillerie et un régiment d'infanterie y tiennent garnison. Le général, les colonels, les états-majors, les officiers animent les rues, et l'on entend, sans cesse, aux deux extrémités de la ville, le roulement du tambour et le « une, deux » « une, deux » des caporaux instruisant le soldat.
La gendarmerie forme une des trois compagnies de la deuxième légion. Elle occupe tout le département, avec soixante officiers et sous-ofiiciers sans compter les gendarmes. Il y a en outre un personnel de vingt à vingt-cinq commissaires de police et gar- diens de prisons.
Cette liste, si imposante déjà, s'achève par les services de l'ordre judiciaire. Le département de l'Aisne relève de la Cour d'appel d'Amiens. Laon n'a qu'un tribunal de première instance, ainsi que les autres arrondissemens. Cela fait donc S tribunaux de première instance, avec 76 présidens, juges et greffiers. En outre, il y a des tribunaux de commerce à Saint-Quentin, Chauny, Ver\^ins, Soissons, et des conseils de prud'hommes à Saint-Quen- tin, à Bohain et à Guise.
Sauf erreur ou omission (et comment être assuré de ne pas se perdre dans ce dénombrement homérique), c'est donc un total de 3 200 à 3 500 fonctionnaires, employés et rétribués, sans compter l'armée, les gendarmes, les douaniers, les cantonniers,
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qui admiiiislrent ce grand département. Pour être complet, il conviendrait évidemment de mentionner la quote-part qui lui appartient dans les administrations plus générales, soit qu'elles résident h Paris, soit qu'elles résident à Amiens, Lille, Com- piègne, Reims et dont relèvent les administrés de F Aisne. Mais rénumération qui vient d'être donnée n'en permet pas moins de se rendre compte, avec une approximation suffisante, des condi- tions dans lesquelles une population de 541000 habitans, divisée en huit cent quarante communes, est gouvernée, administrée, instruite, moralisée, desservie par tous les agens qui dépendent soit de l'État, soit du département.
On s'imagine à quel point la résidence ou Taffluence de ces personnages, petits et grands, emplit de satisfaction la vieille cité. Elle est comme pendue à la circulation, par ses rues à demi-désertes, de toutes ces redingotes noires. Celles-ci attirent tout un public de contribuables,justiciables,cliens, demandeurs, quémandeurs, gens affairés de toute origine et de tout poil qui accourent sans cesse des quatre coins du département, et qui, en venant faire leurs affaires à la ville, font les affaires de celle-ci. Les sessions du jury, siégeant en cour d'assises, la présence des notaires, avoués, huissiers, commissaires-priseurs, amènent aussi leur contingent régulier qui se succède dans les hôtels, donne aux rues quelque animation et quelque commerce aux bou- tiques. Il en est de même de tout le mouvement politique : réunions publiques, réunions de comités, conférences publiques ou privées, préparation des périodes électorales, assemblées d'ac- tionnaires des journaux, tenues des loges maçonniques, autant d'occasions de déplacement et de rassemblement dont bénéficie le chef-lieu.
C'est de tout ce va-et-vient, de cette mise en œuvre politique et administrative que vit surtout le « commerce » de la ville. Il s'alimente aussi par le concours des foules rurales qui grimpent la colline, pour les trois foires traditionnelles (le lundi après le l^^ janvier, le deuxième lundi après la Fête-Dieu et le 10 août), (|ui viennent encore, chaque mois, pour les marchés francs (le deuxième mercredi du mois) et pour les agences de vente des grains, qui, depuis le 1*^"^ octobre 1838, ont lieu tous les mer- credis.
Ces jours d'agence, qui sont assignés une fois par semaine,.
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dans chacun des cantons importans du département, sont deve- nus, peu à peu, ici comme dans presque toute la France, les ren- dez-vous très fréquentés, trop fréquentés parfois, des cultivateurs, marchands de grains et do graines, marchands de chevaux, courtiers en sucres, en charbons, en engrais. Des villages et des bourgs, partent, le matin, les fermiers, vêtus comme dos bourgeois ou des paysans couverts de la traditionnelle blouse bleue. Qui par le chemin do fer, qui en cabriolet, qui en car- riole, qui en charrette, qui h pied, un panier sous le bras, tous viennent au centre pour voir, parler, se renseigner, prendre le vent, acheter ou vendre, aller aux nouvelles, saisir un avis, un conseil, une idée. Ce jour-là, ce sont les cafés qui triomphent. Leurs portes s'ouvrent et se ferment constamment. La fumée les emplit. Les voix montent et s'interpellent. Les joueurs sont assis aux tables, et ce ne sont pas eux qui jouent le plus gros jeu.
Partout, à Tagence, à la halle, dans les rues, un peuple de spéculateurs, d'agioteurs, do marchands sur primes, sur échantil- lons, sur parole, se passe et se repasse, par dos mots rapides et mystérieux, des marchandises ou dos valeurs que personne n a Aues et dont roxistenceméme est, parfois, aléatoire. Dans le cou- doiement de la foule, les visages enfiévrés ou allumés, les yeux qui se cherchent ou qui s'évitent, les caractères qui se révèlent, les passions qui se dévoilent et les situations qui se découvrent, donnent à la ville, si calme d'ordinaire, une vivante animation. Les femmes, qui ont fait leurs emplettes aux boutiques pleines d'alléchantes séductions et qui marmonnent, en elles-mêmes, sur le prix des choses et sur leur propre entraînement, viennent tourner autour des places où les hommes sont réunis criant et gesticulant jusqu'à la dernière minute, et elles les tirent par la manche pour leur rappeler la longueur de la route ou l'heure des trains.
C'est de tout ce monde que vit la ville elle-même : dix hôte- liers, vingt cafetiers, quarante-cinq aubergistes, dix restaurans, sept bouchers, treize boulangers, quinze charcutiers, trente-huit épiciers, six pâtissiers, dix marchands de vins et spiritueux, treize marchands de tabac, douze coiffeurs, cinq tailleurs, huit modistes, six marchands de nouveautés et confections pour dames, sept marchands de meubles, cinq quincailliers, huit loueurs de chevaux et voitures, quatre libraires, trois mar-
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chands de bicyclettes. Ce commerce, menacé qu'il est par les grands magasins de Paris, vend à petits bénéfices, et retient, à force de patience et de prévenance et, qui pis est, de crédit, une clientèle mobile, toujours séduite par la réclame, et toujours prête à s'envoler.
Que faut-il encore, pour compléter la liste des 10 000 ou 12000 habitans qui garnissent la ville et ses faubourgs? Quelques cultivateurs qui « font valoir » les terres des alentours, quelques vignerons qui deviennent de plus en plus rares, des jardiniers, des fleuristes, dont les affaires s'accroissent chaque jour; et puis, sur la ville haute, dans les quartiers solitaires et silen- cieux, quelques vieilles familles, des rentiers, anciens magis- trats, anciens officiers, anciens cultivateurs, venus g^ la ville pour parfaire l'éducation des enfans, d'anciens employés, braves gens qui terminent une vie utile en prenant le soleil de « la Cuve » ou en risquant parfois, le soir, les plus hardis, une partie de ma^ nille au café du Commerce.
Activité somnolente de l'administration, mouvement médiocre du commerce local ; assoupissement complet des rentiers, pro- priétaires, « retraités, » voilà toute la ville, quand le concours des populations extérieures ne lui donne pas le coup de fouet des affaires. Des enfans qui vont au lycée, le carton sous le bras, une dévote qui, d'un pas furtif, se glisse vers l'église, deux mes- sieurs qui s arrêtent dans la rue et disent longue^ment des choses d'intérêt mince, des hommes et des dames qui se saisissent de l'œil à la rencontre et se saluent profondément, un chien qui aboie, les cloches qui sonnent avec un glas long et terrible, voilà le terre à terre de la vie quotidienne, avec la pratique tranquille des vertus provinciales : la prudence, le calme, le bon sens et surtout l'épargne et la parcimonie, dans toutes les classes de la société. Parmi tout cela, de l'entrain, de la gaieté, de la bonne humeur, de la douceur; pas de passions violentes ni de senti- mens bas ; une grande égalité de mœurs, malgré les distinctions que voudrait marquer la vanité. Ni noblesse, ni classe ouvrière; rien que de la classe moyenne, les uns étant, aujourd'hui, ce que les autres seront demain : les fils d'artisans devenant com- merçans, les fils de commerçans devenant fonctionnaires ou ro- bins, par un jeu continu, admis, régulier, auquel tout le monde se conforme, malgré les petits sursauts apparens ; en somme une vie sociale très douce, très plane, très unie, pareille à elle-
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même depuis des années et peut-être des siècles, où toutes les passions vives s'émoussent, s'étouffent, s amortissent comme dans de l'ouate.
De là, enfin, des mœurs pures, des habitudes honnêtes, des préjugés enracinés, une surveillance constante des uns et des autres, qui soutiendrait, au besoin, les défaillances de la vertu; des ménages assez unis, mais souvent querelleurs ; des enfans rares et tendrement chéris ; toute l'activité individuelle et sociale se dépensant, à certaines époques, dans les passions politiques. Pour le reste, l'aspiration de l'élite tournée vers Paris, où elle s'envole au premier signe et d'où elle attend toujours, en tout cas, le mot d'ordre et le jugement suprême : tel m'apparaît, dans sa droite, saine et indolente façon d'être et de vivre, la population de la ville moyenne, chef-lieu d'un grand' département, et qui trouverait de nombreuses sœurs sur le territoire de notre vieille France.
Encore soumise à un passé, dont elle est, d'ailleurs, assez ignorante, entravée par des habitudes et des mœurs séculaires, liée au rocher qui l'a protégée jadis et qui l'asservit maintenant, on croirait que cette population est endormie et morte. Elle vit d'une existence très repliée, il est vrai, mais très pleine et même très féconde. Dans le train-train de son activité casanière, elle mul- tiplie indéfiniment les mêmes gestes courts et les mêmes actes utiles indéfiniment accumulés. Elle dépense peu de force, mais elle n'en perd pas. Par la répétition et par l'épargne, l'énergie s'amasse. L'habitude universellement établie de réserver pour l'avenir tout ce qui n'est pas rigoureusement indispensable à Teiistence de l'individu ou de la famille produit des résultats merveilleux, en raison de la continuité et de la persévérance de l'effort. La ville, tout d'abord, en profite; elle vit dans l'aisance; les pauvres y sont rares ; les fortunes moyennes ou même assez grandes y abondent. Les fils de bourgeois n'émigrent guère, admi- nistrent leurs terres et leurs capitaux et font métier d'économie.
Mais cette conception de la vie sociale : petit travail, petit bénéfice, continuelle épargne, — conception qui ne s'est peut- être jamais réalisée dans le monde comme elle se réalise dans la plupart de nos bourgs et de nos villes de province, — a bien une autre portée. Elle a créé et elle produit, chaque jour, une force nouvelle, qui s'est développée surtout depuis un siècle,
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r'est-à-dire depuis que ia division de la propriété et le système moderne de la rémuiiémtion des capitaux ont stimulé les habi- tudes d'économie naturelles à la race. N'étant plus pillé, ni rançonné, ni inquiet de l'avenir, ce peuple a suivi son inclination et s'est mis à épargner, de père en fils, sans discontinuer. Il a fait des révolutions pour avoir cette sécurité : ii en profite. Toutes les parties de la nation, divisées sur tant d'autres points, suivent les mêmes voies quand il s'agit de l'économie. Toutes elles s'efforcent de créer la richesse et de la développer par le même procédé de l'héréditaire parcimonie.
Déjà, il est presque impossible d'évaluer l'accumulation de fortune qui s'est ainsi constituée. Le " bas de laine » est devenu un des facteurs les plus puissans de ['Économique muderne. De grands établîssemeos financiers l'ont compris et, tandis que le Forum s'agite, ils ont établi leur puissance et étendu celle du pays, au dehors, par la concentration et l'utilisation de cette infinie quantité de petits capitaux. L'ancien coll're, où s'entas- saient, au moyen Age, les lingots, les pièces de monnaie, les fourrures, les étoffes, les bijoux, en un mot la forlune « mobi- lière " de nos pères a disparu. Les grandes banques ont main- tenant une succursale en chacune de nos villes de province et leurs caisses, qui s'emplissent et se vident sans cesse, alimentent la grande activité financière qui fait, de plus eu plus, de Paris, une des premières places du monde.
Ainsi, une politique nouvelle se crée, au dedans et au dehors, comme aboutissant de l'accumulution lente des médiocres efi'orts bourgeois. Des intermédiaires hardis ou habiles, — qui ne sont pas tous des Français, — transforment la face de la terre, pour trouver, en quelque pays nouveau, un emploi à l'énergie latente que l'activité de nos fourmilières provinciales a produite et mise en réserve.
Rendons justice à nos petites agglomérations, de vie si terne et si effacée : la loi du sacrifice perpétuel et de l'abnégation quo- tidienne, — qui jadis a bâti la fière cathédrale, — et que les géné- rations présentes s'imposent par une routine sans récompense et sans gloire, est en train d'assurer à ia France, dans les grandes luttes internationales, oii l'on se bat à coups de milliards, une influence et des succès qui valent, peut-être, des triomphes plus apparens et des victoires plus éclatantes.
G. HA^oTAOX.
LE TESTAMENT INTERROMPU
... Pourquoi je n'ai plus voulu plaider?... Oh! ce s€»rait trop long, car il me faudrait vous raconter toutes les circonstances de cette affaire de faux, vous dire les lourds soucis quelle me valut, mes angoisses avant le verdict, mon déchirement quand je com- pris, trop tard, hélas ! que tout autre à ma place eût obtenu lacquittement, tandis que mon zèle maladroit venait, sans doute, de faire envoyer un innocent au bagne.
Vous le voulez? ,Soil ! Au surplus, si je ne parle jamais à personne de cette affaire, j'y pense sans cesse. Elle me hante, elle m'obsède encore après vingt années écoulées. Je puis dire qu'elle a été le fléau de mon existence, car elle m'a rendu méfiant à l'excès envers moi-même. D'ailleurs, qui sait? celte confession va peut-être me soulager...
J'achevais alors mon doctorat à Caen. Je venais de me faire inscrire au barreau, — puérile vanité du jeune homme qui se croit quelqu'un depuis qu'il arbore sur ses cartes de visite : Avocat à la Cour d'Appel,
Caen passe pour une ville triste, cependant je ne m'y en- nuyais pas. Une bonne partie de mes après-midi se passait dans les bibliothèques. Mon père, vous l'ai-je dit? avait été Tami du docteur Rousseau, chef de service à l'Hôtel-Dieu, tout particuliè- rement adonné à l'étude des maladies nerveuses. De santé déli- cate, atteint de somnambulisme au cours de mon adolescence, je voulus connaître tout ce qui avait été écrit sur ce mal singulier. J'empruntai des livres au docteur. Surpris de voir que je les ren- dais fidèlement, il finit par m'autoriser à fréquenter la biblio- thèque de son hôpital, laquelle était, grâce à lui, admirablement
T iJ»! v-Ç
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munie d'ouvrages concernant les phénomènes de névropathie. Insensiblement j'en arrivai à m'occuper beaucoup plus de mé- decine, du moins dune certaine médecine, de celle qui em- brasse ITiypnotisme, confine même à l'occultisme, que de droit. Je feuilletais plus souvent le Lotus bleu et les Annales de V Invisible que le Répertoire de Dalloz. Aussi, fus-jc désagréa- blement surpris, le jour où le bâtonnier, ce grand mince, sec, qui ressemblait à Lamartine, M. de Chamboucy, m'ayant mandé à son cabinet, m'informa qu'il m'envoyait défendre, aux assises de la Manche, un notaire accusé de faux en matière de testa- ment public. — r Mais, monsieur, je n'ai jamais pris la parole qu'en conseil de guerre pour des insoumis, ce qui ne compte pas. Pourquoi me choisir entre tant d'avocats plus expérimentés, alors qu'il y va sans doute, — s'il s'agit d'un faux par officier ministériel, — de la réclusion ou même des travaux forcés?
— Parce que les raisons qui dictent mon choix et me font vous désigner sont tout à fait spéciales, tellement spéciales que, si vous me refusiez votre concours, je ne m'adresserais à aucun autre de vos confrères et prierais mon collègue de Saint-Lô de vouloir bien chercher ailleurs... Ah ! ah ! cela vous intrigue? Eh bien ! apprenez que c'est comme occultiste, mon cher, comme spirite, bien plutôt que comme avocat, que je vous commets pour défendre ce notaire, — un nommé Gourlot, qui...
— Je ne comprends pas, fis-je tout stupéfait et déjà rouge comme une pivoine,
— Je m'en doute bien! Mais, d'abord, n'est-ce pas, je suis bien renseigné? Vous pratiquez les tables tournantes et... parlantes, le spiritisme, l'évocation des esprits?... Vous faites partie de ce petit cénacle d'étudians qui, le mois dernier, a fait venir ici M"® X..., la théosophe, laquelle prétend avoir rapporté des Indes le secret des fakirs ?
Je balbutiai... Certainement... une curiosité bien excusable chez un jeune homme m'avait porté à ne négliger aucune des investigations de l'esprit moderne.
— Mais, mon cher garçon, pourquoi vous en défendre ? Est-ce que je vous blâme ? Continuez à consacrer vos soirées, en com- pagnie de jeunes gens intelligens, à vous efforcer de connaître l'inconnaissable ; je vous assure que j'aime mieux cela que d'entendre dire que vous les passez, comme pas mal de vos ca- marades, dans les coulisses d'un café-concert.
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— Alors, fis-je un peu piqué, je vois, monsieur le bâtonnier, que tout ce qu'on fait ici vous est aussitôt .rapporté... Mais c'est inouï !
— Lu pi*ovinc43, mon cher! Elle est quelque peu cancanière. Elle en veut surtout à ceux qui réussissent à s'occuper d'autre manière que tout le monde. Vous faites bande à part, vous ne vous ennuyez pas, mais c'est un gros crime, cela ! Stendhal avait bien raison : Différence engendre hostilité. Donc on vous sus- pecte, on vous prête les idées les plus extravagantes... Bref, on vous a fait une réputation de nécromancien, d'astrologue, de sorcier..., à Paris, on dirait de mage.,.
— Et vous écoutez ces racontars, monsieur le bâtonnier?
— Sans doute, car ils sont amusans... Ici, on égratigne le voisin pour se distraire, mais on sait ce qu'en vaut l'aune, et c'est précisément pourquoi je prenais la précaution de vous 4lemander ce qu'il y a d'exact dans ce qu'on dit de vos goûts, de vos habitudes. Voyons, entre nous, vous croyez bien un peu, tout de même, au surnaturel ?
— Certainement, monsieur le bâtonnier ! Je crois, d'abord, que tout n'est pas fini avec la mort; je crois à la survivance de Tesprit, — nous, nous disons de l'esprit,
— Nous, reprit avec sa bonne grâce moqueuse M. de Cham- boucy, nous disons l'âme... Comme vous, mon cher, je crois à rimmortalité de l'âme, mais pas du tout à l'existence autour de nous de ces ombres, de ces fantômes qui, à de certains momens, entreraient en relations familières avec les vivans.
— Pardon ! je n'affirme pas..., mais j'estime qu'il n'est pas impossible que...
— : Bon, alors, sans croire aveuglément à ces forces surna- turelles, vous ne niez point leur possibilité ?
— Non, certainement.
— Eh bien ! cela suffit... Et, que cette mission vous plaise ou non, mon cher Glatigny, vous défendrez ce notaire, dont, au sur- plus, le cas n'est pas précisément banal. Figurez-vous que le talM^llion, qui avait commencé à écrire un testament sous la dictée d'un malade, prétend avoir pu le terminer, après la mort du testateur, grâce à ce que l'esprit de celui-ci continuait à lui indiquer ses volontés.
— Ah ! c'est bien étrange !
— La cause doit être curieuse. Je vous asçure que, si j'avais
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votre âge, — sans être le moins du mpnde spirite ni théosophe, — je serais avide de connaître ce Gourlot, d'en démêler la psy- chologie. Adroit coquin ou illuminé, j'imagine qu'il est également intéressant... Quoi? illuminé vous choque?... Tudieu, quelle ar- deur !... mais vous défendez déjà votre homme!... Eh bien ! rem- plaçons illuminé par illusionné, si le mot est français. Allons, vous ne m'en voulez plus ?
— Oh! certes non!... Mais ne pourri ez-vou s, monsieur le bâ- tonnier, me fournir quelques détails sur l'affaire, me résumer laccusation, me faire connaître les circonstances?...
— Vous m*en demandez trop... Tout ce que je puis faire, c'est de vous lire la lettre de mon collègue de Saint-Lô. La voici : « ... Il prétend avoir réellement entendu l'esprit du mort lui dicter les quelques mots qui devaient compléter le testament. Il m'a demandé un avocat d'office, étant hors d'état d'honorer si peu que ce soit son défenseur. En effet, Gourlot a été ruiné par sa destitution, le parquet, malveillant comme il Test souvent avec les notaires, s'étant hâté de le casser.
« Nous avons ici quatre jeunes gens qui ne sont point sans talent, mais Gourlot les a rebutés tous les quatre. Chaque fois, après un entretien avec mon stagiaire, l'accusé m'écrivait pour se plaindre que l'avocat semblait refuser de croire à sa bonne foi. Alors, comme je lui disais que je n'avais plus personne, il me supplia de vouloir bien faire des démarches, soit à Caen, soit à Paris, afin de lui trouver quelqu'un « qui ne fût point hostile à l'intervention possible du surnaturel. » Et comme, à vrai dire, ce Gourlot me fait un peu pitié, je vous demande, à tout ha- sard, à vous qui, grâce à l'existence d'une Faculté de droit, êtes à la tète d'un barreau exceptionnellement nombreux, si, parmi ses membres, il ne s'en trouverait pas un, en qui se rencontras- sent les aptitudes réclamées. Au cas d'affirmative, envoyez-nous cet avocat le plus tôt possible. L'affaire vient en effet la semaine prochaine. Elle est considérée comme lapins importante de notre session. »
— Voilà, mon cher, conclut M. de Chamboucy, tout ce que je sais. VA maintenant, n'est-ce pas, vous acceptez h» dossier, vous partez pour Saint-LcV?... Allons, bonne chance!... Pardon, mais l'audience me presse... A votre retour, vous viendrez me conter vos impressions.
Je rentrai chez moi tout abasourdi. Dans une vie assez pauvTe
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dïncidens de quelque importance, cette cause éiiom\e, — je voyais déjà en elle un des grands procès du siècle, car, à vingt- cinq ans, on n'a guère le sens de la proportion des choses, — tombait comme un aérolithe dans un lac tranquille. Quelle res- ponsabilité, mais aussi quelle curieuse étude d'âme, sans doute !
Pourtant un scrupule me tourmentait. Avais-je vraiment foi dans la permanence des esprits auprès des corps que la vie vient de quitter? La réponse m'embarrassait. On prétend qu'il n'est pas de caractère plus irrésolu, d'imagination plus fantasque que la mienne. A coup sûr, il me faut vous avouer que mes opinions, dans les matières môme les plus essentielles, sont instables. Chez moi, je crois bien que le sentiment, l'émotion suscite l'idée, détermine la croyance. Qu'une cause accidentelle me fasse désirer ardemment qu'une chose soit, et bientôt je la crois telle que mon cœur l'a souhaitée. C'est ainsi qu'à dix-huit ans, alors que le doute m'avait fortement touché, que j'avais presque cessé d'être chrétien, la perte successive de mon père et de ma mère me causa un si douloureux ébranlement que la foi me revint comme par enchantement : la certitude de ne jamais les revoir m'aurait brisé le cœur. Au surplus, j'imagine que, sans en avoir con- science, la plupart des hommes ont un peu la même faiblesse, s'il est vrai, comme le dit Pascal, que « tout notre raisonne- ment n'est jamais que pour aboutir h céder au sentiment. »
En fait de croyance à la communication avec les esprits, j'avais varié bien plus encore. Je vous ai dit que j'ai longtemps souffert de somnambulisme, état durant lequel le malade accom- plit certains actes que la raison n'explique pas. Ainsi, moi, qui, à l'état de veille, dessine fort mal, je dessinais merveilleusement pendant mon sommeil. D'où viennent au malade ces prodi- gieuses facultés ? Un occultiste norvégien prétend qu'en état de somnambulisme, notre àme cède momentanément la place à ime autre àme, à celle d'un des êtres qui nous ont le plus aimés. Leur affection est cause que leur esprit ne peut se résigner à nous quitter. Ils nous font cortège, et cela fort longtemps. Parfois ils parviennent à s'insinuer en nous. Alors notre corps est gou- verné d'une façon incohérente, bizarre; nous semblons dorjmir. Et, dit l'auteur norvégien, ce qui rend cette hypothèse de Vinsi- nualion assez vraisemblable, c'est que le somnambule, presque toujours, acquiert pendant son sommeil les mêmes talens que possédait naguère un de ses proches, un de ses amis intimes.
TOME II. — 1901. 'i
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Et, de fait, je ne commençai à dessiner pendant mes crises qu'à la fin de Tannée 1868. Or, à celte époque, je perdis une sœur qui m'aimait tendrement. Elle dessinait fort bien. Particu- larité frappante : ma sœur copiait do préférence des modèles empruntés à l'antique; eh bien ! je vous montrerai mes dessins de somnambule : toujours des sujets antiques !
Aussi ne serez-rvous pas étonné, si je vous dis qu'à cette époque, je vivais tout pénétré de l'idée que nous sommes sans cesse entourés d'esprits. Souvent le soir, en me couchant, je par- lais à ma sœur qui allait veiller sur mon sommeil. Mais quel- ques années se passèrent et, après un séjour prolongé dans l'Eu- gadine, mon humeur changea; insensiblement je devins un peu plus sceptique à l'endroit du merveilleux occulte, d'autant plus que j'avais remarqué que jamais l'esprit de ma mère ne s'était révélé à moi. Or, elle m'avait aimé plus que personne; donc, si son esprit errait autour de moi, il eût réussi à se manifester, ne fût-ce que pour me réconforter quand j'étais assailli d'idées noires.
Sur ces enta'ofaites, je fis connaissance de quelques étudians^ dont l'un, nommé Boreljy, prétendait être en communication presque constante avec des esprits. De cet étrange garçon, — il nous faisait un peu peur, — se dégageait un fluide, un éther, quelque chose de subtil. 11 suffisait de regarder quelques inslans ses yeux aux lueurs équivoques pour n'oser plus nier l'existence de forces impalpables, de rayonnemens psychiques. Borelly avait surtout une voix étonnante. Quand il avait discouru le soir, s'il nous lisait ensuite quelque histoire fantastique, nous Técoutions haletans, dans une sorte do silence religieux. Alors il semblait qu'atitour de nous passaient des fantômes... Et, quand il avait fini, souvent nous nous regardions encore tout ellarés, les yeux fixes, béans. Mais il nous quitta pour retourner en Bohême, son pays. C'est alors que, ne l'ayant plus pour m'initier davantage à l'occultisme, je me mis à lire assidûment les œuvres les plus ré- putées qui traitent des troubles de la mentalité. Un chapitre de Bail me bouleversa. Je fais allusion à celui qui expose les trou- bles simultanés gémellaires... Quoi! mon cher, vous ne semblez pas même soupçonner ce que je veux dire? Vraiment? Eh bien! sachez qu'ici il ne s'agit pas d'hypothèses plus ou moins hasar- deuses, non!.., rien que des faits scientifiques, constatés et ex- posés par des chefs de service d'hôpital et des professeurs do faculté. En voici plusieurs :
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Deux sœurs jumelles avaient joui d'une excellente santé jus- qu'à dix-huit ans. Elles se ressemblaient beaucoupj tellenleni <pi'il était malaisé do ne pas les prendre lupe pour l'autre. Toutes deux étiiient gAies, de tempérament sanguin, les joues colorées, les yeux bleus. Elles s'habillaient de même, pensaient et agissaient semblablement. L'une, Louise, se marie^ son- mari tombe malade. Un soir, le médecin arrive. Louise saisit un couteau et frappe le docteur en le traitant d'assassin. Elle est de- venue subitement folle, il faut l'enfermer. Le même jour, à la même heure, à vingt lieues de là, l'autre sœur, George tte, se présentait à l'improviste chez un médecin qu'elle ne connaissait pas, insistait pour le voir. A peine en sa présence, elle le frappait, elle aussi, et à la tête, comme avait fait sa sœur. On dut l'interner à son tour dans un asile d'aliénés.
Deux jumeaux, François et Martin, originaires de la Creuse, habitaient en Bretagne à trois lieues l'un de l'autrCi Dans la nuit du 10 au 15 janvier, un des frères, François, fut v61é par un in- connu qui, durant son sommeil, s'introduisit dans sa chambre. Il était alors quatre heures du matin. Ace même moment, Martin, réveillé en sursaut, se levait, et^ se ruant sur son fils,qiii dormait près de lui, essayait de l'étrangler : u Tu voles mon frère! » Puis son agitation devint excessive et il clîourut se jeter dans la rivière le Steir. On le repêcha et l'on dut le conduire à l'hôpital. Le frère, François, après s'être aperçu qu'on l'avait dévalisé, ve- nait d'avoir lui-môme une crise violente d'exaspération. N'ayant pu retrouver son voleur, il se mit en route pour tout raconter à Martin, mais ne le rencontra pas. 11 eu parut vivement contrarié et, comme on ne l'observait pas, courut se noyer dans le Steir, juste à l'endroit où, safis qu'il le sût, son frère avait tenté de se suicider.
Aux environs d'ici, j'ai connu moi-même deux jumeaux, officiers de cavalerie, l'un et l'autre, d'ailleurs unis d'une si tendre affection qu'ils ne pouvaient jamais se séparer. Riches, ils avaient refusé de se marier afin de pouvoir rester ensemble». Un jour, dans un steeple-chase, l'un d'eux est écrasé par son cheval. Désespéré de cette mort, l'autre jumeau déclare à ses amis qu'il sent que son frère l'appelle ; quoi qu'il fasse, il est sûr de mourir de la même mort. Cependant il évite désormais les chevaux difficiles, renonce à courir, même à prendre part,auA chasses. Vaine précaution ! Un matin qu'il surveille ses hoitimes
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au manège, lui-même étant à pied, Tun des chevaux du peloton fait un écart, s'abat sur lui et l'écrase.
Voilà des faits d'une Véracité absolue. Comment les expli- quer? Bail et les autres savans officiels ne les expliquent pas. Ils se contentent de les déclarer 5/wjo^^iw. Vous comprendrez, n'est-ce pas, que je ne me sois pas accommodé de pareille défaite ? Aussi, continuant mes études, suis-je arrivé peu à peu à la certitude que certaines âmes pouvaient communiquer à grande distance, même se substituer, s'échanger, prendre la place Tune de lautre, Vous paraissez surpris? Pourtant il ne peut vous sembler dérai- sonnable de supposer qu'il existe dans la nature mille forces éparses, encore insoupçonnées, échappant à nos misérables sens, forces dont un hasard heureux nous permet parfois de surprendre quelques effets. Nous ne soupçonnions, il y a quelques siècles, ni le fluide électrique, ni le fluide magnétique. Et pourtant ils existaient ! Et l'hypnotisme, et cette autorité de certains hommes 'j^ qui, du coin de leur cheminée, peuvent, comme le docteur Gibert,
au Havre, faire agir, parler un sujet à quelques kilomètres de distance, le contraindre, malgré lui, d'accomplir certains actes, n'est-ce donc pas prodigieux? En quoi est-il plus difficile d'ad- mettre que les esprits, après la mort, ne s'envolent pas immédia- tement dans la nue et, demeurés auprès des vivans, pratiquent par intermittence avec eux quelques vagues rapports ?
Tout ce prologue à mon histoire du testament était-il inutile? Non, car vous allez me voir maintenant face à face avec l'accusé, avec rhomm(î qui prétendait avoir reçu des communications d'un esprit. Or, si vous aviez ignoré mes opinions sur le surnaturel, vous vous seriez mépris quant aux motifs qui inspirèrent ma conduite.
Deux jours après mon entrt»tien avec notre bâtonnier, j'étais donc à Saint-Lô. Je passai tout d'abord chez le procureur, qui me remit un permis de communiquer, et je m'acheminai vers la prison.
En route, j'essayais de me représenter mon client: je le voyais jeune, mince, élancé, nerveux, avec un grand front bième, des yeux creux, des mains diaphanes, squelettiques.
Ayant atteint un fort trousseau de clefs, le gardien me pria
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de le suivre. Nous passâmes par de longs corridors silencieux et froids. Deux fois je surpris des silhouettes d'individus habillés de gris, tête rase, chaussés de feutre. Ils nous frôlaient furtive- ment, le dos rond, sans lever les yeux. C'étaient de a petits dé- tenus, » des correctionnels, qui font le service de la prison. Enfin nous pénétrâmes dans le parloir, une pièce triste, nue, longue, voûtée comme une cave et à peine éclairée d'une fe- nêtre grillée en forme de Q . En face de la fenêtre un maigre crucifix semblait grelotter. Pas de chaises. Ce n'est pas Tusage, me dit le gardien-chef. Nous fîmes donc les cent pas. J'étais ner- veux, je lui aurais bien demandé quelques détails sur Gourlot, tant j'avais hâte de m'assurer qu'il avait bien, comme je le souhai- tais, une physionomie avenante, sympathique. C'est si important pour un acquittement ! Au jour de l'audience, devant le jury, l'impression est chose décisive, surtout avec des jurés ruraux. Plusieurs fois aux assises, à Caen, j'avais remarqué ce premier regard rapide, aigu, que les jurés lancent à l'accusé, dès qu'il apparaît escorté des gendarmes. Aussi quelques vieux avocats d'assises ne manquent-ils pas de styler leur accusé, lui compo- sant son geste, lui prescrivant l'attitude quil devra prendre à telle ou telle phase de l'interrogatoire. S'ils pouvaient, je crois qu'ils le grimeraient...
Mais un bruit de pas réguliers se fit entendre. Peu à peu, il devint plus distinct; puis une clef tourna dans la serrure, et, la porte s'ouvrant, je vis s'avancer vers moi, avec une oscillation lourde et lente de barque à la godille, un individu sans âge, be- donnant, très laid, perdu dans les plis d'une vaste redingote dont les manches recouvraient ses mains. Bas de jambes, des jambes dont les genoux s'enchevêtraient en marchant, des pieds im- menses, Gourlot, car, hélas! le gardien le nommant, je ne pus garder d'illusion sur son identité, Gourlot, dis-je, me sembla tout simplement burlesque. Une peau rugueuse, épaisse, une bouche lippue, un nez rouge, et, au milieu du front, une mèche bizarre, une mèche à la Girardin. Pour compléter l'ensemble, une grosse cravate blanche, s'enroulant plusieurs fois autour d'un cou plus large que la tête elle-même.
Je fus tellement surpris que je me reculai, ainsi que dans un musée, devant le tableau qu on ne comprend pas et qu'on veut observer d'un peu plus loin. Mais, me dis-je tout à coup, il me semble avoir déjà vu cette tête-là quelque part. Où donc?... Et
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soudain je me rappelai : c'était exactement TAuguste du cirque venu à Caen pendant la foire... Oui, un Auguste, mais aimable; car, tandis que les autres sont généralement boudeurs, le mien souriait ; de plus, il n'était pas fier : il me tendit la main sans façon :
— « Bonjour, maître Glatigny, vous avez fait bon voyage? »
Il fallait sarmer de résignation. Je répondis à ce Gourlot, qui venait de balancer au moins trois fois de suite le buste en forme de salut : « Bonjour, mon ami... Je vous remercie, j'ai fait très bon voyage... Je suis venu vous entendre; exposez-moi complî^- tement votre affaire. »
En homme qui tient à prouver qu'il a de lusage, Gourlot aborda tout de suite la question des honoraires: « Si je suis ac- quitté, j'espère vous rémunérer, mais, si le jury me condamne, ce me sera impossible... Je n'ai aucune famille et, depuis mon malheur, je n'ai plus d'amis. — Ils vous ont donc abandonné?
— Hélas! Confucius n'a-t-il pas dit : « C'est seulement après la mauvaise saison qu'on sait quels sont les arbres qui ne perdent pas leurs feuilles. » La mauvaise saiscm a passé, et pas un arbre de mon jardin n'a gardé ses feuilles.
Ce début était original. Assurément, mon homme di^vait être intelligent, même assez cultivé. Je revins un peu sur ma pre- mière impression. Je commençai à me réconcilier avec son in- grat physique, d'autant plus que, voyant que je semblais mal à l'aise, il sut demander des chaises avec un tel air de dignité que le gardien n'osa les refuser.
— Mon ami, dis-je au client, je me suis abstenu à dessein de prendre connaissance de l'acte d'accusation, redoutant qu'il ne m'influençât fâcheusement contre vous. Comme toute affaire judiciaire, votre cause a deux faces : celle que veut lui donner le ministère public, celle que la défense présentera au jury. Racon- tez-moi votre histoire comme vous souhaitez que je la raconte à mon tour. Votre récit sera le mien.
— Alors, cher maître, vous ne savez rien ?
— Je sais seulement que vous êtes accusé de faux, cela pour avoir, prétend-on, complété un testament interrompu par la mort du testateur. Parlez, je vais prendre quelques notes,
Gourlot, croisant les jambes, commença en ses termes :
— 11 faut d'abord que vous sachiez que j'étais établi depuis quinze ans à Vatteville, petit chef-lieu de canton. Le pays d'alentour n'est pas très peuplé, ni riche; pourtant on y compte
L
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encore quelques grosses fortunes provenant de Télevage. Quand je pris possession de ma charge, je succédais à un ancien huissier qui n'avait pas réussi. L'élude ne produisait presque rien. Eh bien ! monsieur, en dix ans, je lai relevée à ce point que mon nombre d'actes a doublé. Sans arriver à gagner, comme on dit, des mille et des cent, je vivais dans une demi-aisance, d'autant plus que je suis resté célibataire.
Je crois pouvoir ajouter que j'étais bien vu. Certes on a tou- jours des ennemis, car la jalousie, Tenvie, sont les plus répan- dus des sentimens humains, mais enlin, si l'on me guettait, si Ton épiait mes allées et venues dans le bourg, personne du moins ne me manifestait de véritable hostilité.
Un soir, je fus appelé auprès d'un riche cultivateur, Prosper Morin, qui allait mourir. Cet homme, en fait de proches, n'avait qu'un neveu, une espèce de vaurien nommé Joumiat, lequel, plus d'une fois, avait essayé de décider son oncle à venir habiter chez lui; Très méfiant, Morin, craignant que ce neveu ne voulût lui faire un mauvais parti, n'avait jamais accepté l'offre. Môme il disait volontiers à ses voisins qu'il ne laisserait pas gros à Joumiat, préférant récompenser quelques braves gens qui autre- fois lavaient obligé.
Quand j'arrivai chez Morin, il y avait déjà dans la chambre quatre personnes que la servante était allée chercher comme témoins. C'étaient tous gens posés, patentés, le maréchal-ferrant, un épicier, deux débitans. Au milieu, une table ronde, autour de laquelle nous nous rangeâmes, moi le plus près du lit. Morin se mourait d'une tumeur au ventre; aussi, depuis deux jours, il n'avait rien pu avaler. 11 parlait difficilement. De la tète, il me remercia d'être venu, puis murmura : « Dépèchez-vous. »
Je m'assis, et, à haute voix, comme entrée en matière : « Eh bien ! maître Prosper, vous avez donc idée de prendre des dis- positions? — Oui, répond-il. — Bon, je suis à vos ordres, je vous écoute. » Et j'écris d'abord la formule: Par-devant moi, Sylvain Gourlot, notaire à la résidence de Vatteville, soussigné, en présence des témoins instrumentaires, a comparu, sain d'esprit et entendement, le sieur Prosper Morin, etc., lequel a dicté ses dernières volontés, de la manière suivante. — Parlez, main- tenant, maître Prosper. — J'institue, fait-il avec effort, pour légataires universels de chacun moitié... Ursule Chapeau, Renaut... et Valenlin Beauséjour, cultivateur à Cochevielle...
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f- Je donne et lègue à Florentine, ma servante,... une rente viagère
l de deux cents francs l'an... » A ce moment, je relus le testa-
ment, et, me tournant vers le malade, qui semblait de plus en l» plus bas, je lui demandai s'il maintenait ses dispositions. 11
répondit très faiblement : « Oui. — Pouvez- vous signer? — Non, je ne puis pas. » Ces dernières paroles ne furent pas entendues des témoins, parait-il. J'écrivis que le testateur déclarait ne pou- voir signe;*, puis, me retournant : « Maintenant, messieurs les témoins, voulez-vous signer?... Tenez, éloignons la table afin de ne pas gêner le malade. » Les témoins signent, longuement, car, pour les paysans, signer, c'est une affaire d'État. Quand c'est fini, ils se lèvent et viennent à la file dire bonsoir à Morin; mais alors ils s'aperçoivent, et moi aussi, qu'il est décédé depuis peut-être un petit moment.
— Eh, eh! dis-je alors, à Gourlot, mais vous allez un peu vite. Ici, quelques détails ne seraient pas de trop... Gomment a-t-on vu que Morin était mort? L'avait-on entendu soupirer, râler?... Ou bien a-t-il trépassé soudain?
— Ma foi, non, il n'a pas fait de bruit. 11 a fallu le toucher pour sentir que sa peau était presque froide, que le pouls s'était arrêté. Alors les témoins se sont agenouillés et nous avons mur- muré une prière.
— Vous ne contestez donc pas qu'il était mort avant la fin du testament?
— Certainement non, je ne le conteste pas, répondit Gourlot en souriant. Pour moi, à la réflexion, j'estime qu'il y avait bien cinq minutes qu'il avait rendu le dernier soupir, mais, sur le moment, comment auriez-vous voulu que je m'en sois aperçu, puisque son esprit était resté en communication étroite, intime, avec moi?
Gourlot disait cela tranquillement, en homme sûr de soi, avec un accent pénétré... Il avait entendu C esprit. Et pourtant, je ne pus m'empêcher de me dire qu'il ne ressemblait guère à aucun des spirites que j'avais connus.
11 parut deviner mon hésitation, car, changeant de ton, il dit :
— Mais, cher maître, vous paraissez... comment dirais-je... - stupéfait? Pourtant il semblait entendu que je devais être assisté
d'un avocat convaincu de la possibilité des communications occultes.
— Eh!... j'en suis convaincu, en principe... J'admets très volontiers que l'Ame ne s'éloigne pas instantanément du corps.
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mais de là à ce que Tesprit d'un certain mort vous ait entretenu, vous, ei juste à point pour vous permettre de compléter un acte... aussi avantageux... Car, n'est-ce pas, le neveu n'était pas votre client, tandis que les légataires l'étaient?
— Monsieur, je vous affirme qu'il n'a cessé de me parler dis- tinctement, ce qui fait que je ne saurais vous préciser à quel moment ses lèvres proféraient encore des sons, et à quel moment ce n'était plus que son esprit qui...
Je me mis à dévisager attentivement Gourlot, qui baissa les yeux et reprit d'une voix plaintive :
— Je ne puis empêcher les magistrats, qui, par métier, voient des coupables partout, et qui, particulièrement envieux des offi- ciers ministériels, les écorchent vifs, quand ils les tiennent entre leurs serres, de prétendre que j'ai voulu à tout prix conserver dans mon étude une succession qui, faute de testament, m'échap- pait. Et cependant, reprit-il avec une sorte de mélancolie, s'ils avaient la moindre équité, si leur intelligence n'était pas obstruée parle parti pris, est-ce que le procureur de la République, est-ce que le juge d'instruction n'auraient pas dû se dire que, môme si je n'ai pas réellement entendu Morin me parler, j'ai pu m'ima- giner l'entendre ? Or, le Code le dit formellement : ia fraude ne doit jamais se présumer. On ne frappe pas un homme pour une hallucination ! Pour pouvoir me condamner, il faudrait établir que j'ai manœuvré en vue d'un but positivement dolosif. Démon- tre-t-on chez moi la préméditation de me procurer un gain illicite au moyen d'un faux testament? Non !... Cependant, sur de simples présomptions, ils m'ont maltraité, injurié. Ils ont demandé au ministre ma destitution, et, chose incroyable, l'ont obtenue... Et savez-vous pourquoi ils l'ont obtenue? Parce que je reconnais- sais que Morin ne vivait plus lors de la clôture du testament. Si j'avais nié, la chancellerie ne pouvait me casser avant que le jury n'eût rendu son verdict. J'ai été puni pour ma loyauté. Vous voyez donc devant vous un malheureux sur lequel la mé- chanceté des hommes s'est acharnée... Tout le monde me con- damne, et cependant, je vous le jure devant Dieu, je ne suis pas coupable. J'ai réellement entendu jusqu'au bout la voix de Prosper Môrin. Je vous supplie de me croire...
Relevant la tête, il reprit après un silence et, cette fois, d'un ton de voix presque impérieux : — Et d'ailleurs il faut que vous me croyiez!
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— Permettez, mon ami, je garde ma liberté d appréciation.
— Vous n'en avez pas le droit, fit Gourlot avec force^ Avocat, vous êtes là pour dire à ma place, mieux que je ne le ferais et avec plus d'éloquence, ce que, moi, j'exprimerais mal. Vous devez prendre ma thèse telle que je vous la livre, vaille que vaille, et la rendre acceptable. Sans cela, à quoi servez-vous? Convaincu ou non de mon innocence, vous devez, puisque je vous en requiers, persuader au jury que je suis innocent; sinon, vous trahissez mes intérêts.
Je fis un vague geste de protestation. Au fond, j'étais con- traint de reconnaître que, pour n'être pas très goûtées de nos jours au barreau, les idées que venait d'émettre cet homnu» étaient du moins quelque peu les miennes. J'estime, en effet, qui» les avocats, bien qu'ils s'attribuent un rôle infiniment plus indé- pendant, ne sont guère que les instrumens des.parties, leur trom- pette, leur porte-voix. Us n'ont nullement à juger eux-mêmes lu cause avant de la plaider. Bonne ou médiocre, même détestable, même déloyale, toute affaire réclame deux champions, lesquels devront s'escrimer Tun contre l'autre. Elle les réclame, ^ — et les obtient... toujours! Chacun d'eux devra rendre aussi parfaite- ment que possible le personnage qu'on la chargé de jouer. Mais oui, mon cher, il faut bien qu'il en soit ainsi ; sans cela, quelle excuse aurions-nous de défendre les malhonnêtes causes?... El Dieu sait combien il y en a! Le jeune D'Alembert qui, à l'école de droit, avait émerveillé les étudians par sa facilité de parole, par la chaleur de son éloquence, s'en vint un jour au Palais suivre un certain nombre d'instances, avant de se faire inscrire. Les vétérans, le voyant noter avec soin depuis des semaines toutes les prétentions des parties : « A quelle conclusion arrivez-vous, jeune homme? — A celle-ci : qu'un grand nombre de procès sont indélicats des deux côtés. De plus, dans quelques rôles qui sem- blaient honnêtes, j'ai vu le défenseur employer des moyens qui ne l'étaient pas. Donc, il prévoyait qu'il eût perdu son procès s'il n'y avait pas eu recours... Cela me parait très grave... » Et, en fin de compte, tout bien pesé, D'Alembert, qui remporta de si beaux succès d'éloquence dans les académies, ne consentit jamais à paraître une seule fois à la barre... Aussi ne vous étonnez pas si, ayant de telles idées, je répondis à Gourlot qu'il serait fait comme il le désirait : « Tout ce qu'il mt? sera possible de donner de moi pour faire entrer, de gré ou de force, dans l'âme du
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jury la conviction que vous avez été sincère, je le donnerai.
— Que f ai été sincère /... Ce n'est pas assez, monsieur... H me faut plus encore.
— Quoi donc?
— 11 faut que le jury vraiment croie que j'ai entendu la voix, croie que Ton peut entendre des voix.
— Quelle tâche vous m'imposez !
— J'y tiens, monsieur.
— C'est peut-être de la témérité. Réfléchissez!... Car, une fois ce système adopté nous ne pourrons plus battre en retraite.
— J'y tiens. Eh ! parbleu, je le sais, on pourrait plaider que je n'ai causé préjudice à personne, le neveu étant bel et bien en possession de son héritage. Un de mes confrères, venu me vi- siter ces jours-cî^me conseillait ce système, qui me permettrait, assure-t-il, de m'en tirer avec une légère condamnation. Mais non, tout ou rien : le bagne ou la liberté !
Cela était débité d'un ton vibrant, chaleureux, qui me fit grand effet. En me séparant de Gourlot, je lui déclarai qu'il pouvait compter absolument sur moi. Comme il s'informait s'il me reverrait avant le jour de l'audience, je lui répondis que non. J'avais une thèse difficile à faire accepter par le jury; cette thèse allait m'obliger à beaucoup méditer mon sujet, et je préfé- rais me recueillir jusque-là dans un isolement absolu.
— Monsieur, dit Gourlot avec force, que le jury croie que les esprits peuvent parler et je suis acquitté!
— J'espère qu'ils le croiront, mon ami.
L'acte d'accusation était relativement court: « Le faux, disait- il, étant avoué dans sa matérialité, la seule question est de savoir si Gourlot peut arguer de sa naïveté, de la pureté de ses intentions, ou si, au contraire, il n'a dû obéir qu'à la cupidité la plus basse. Or, Gourlot était un besogneux. Dans le pays, où l'on savait ses affaires emb«arrassées, on le considère comme un intrigant, un être des plus retors, toujours à manigancer des combinaisons pour faire arriver jusqu'à son étude les ventes ou les successions. 11 avait même pour cela des courtiers à gageSy des rabatteurs d'affaires.
« Prosper Morin, dont il a falsifié le testament, était son meilleur client, mais un client dont rien n'allait lui revenir, puisque l'unique héritier do cet homme était fort mal avec
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Gourlot. Pour que la succession rapportât, il fallait donc que Morin léguât sa fortune à un client de Gourlot. S'il la léguait à detfx, Taffaire devenait plus avantageuse encore, car le notaire, outre les honoraires de testament et d'inventaire, prélevait alors un droit de partage. Malheureusement, Morin ne semblait nulle- ment disposé à déshériter son neveu, malgré les conseils de sa servante, une fille des moins recommandables.Surces entrefaites, l'accusé apprit que la tumeur dont souffrait Morin venait de se rompre et que ses heures étaient comptées. Il décida aussitôt qu'on profiterait de ce que le neveu n'était pas encore prévenu, pour essayer de décider Morin à faire un testament. Des témoins furent rassemblés, Gourlot arriva, s'installa tout près du lit et feignit de s'entendre dicter quelque chose. Cette comédie ne put môme s'achever. Avant que Gourlot eût fini d'écrire, Morin avait rendu le dernier soupir. Si lés témoins, qui se tenaient à une certaine distance, ne s'en sont pas aperçus tout de suite, cela tient à ce que l'alcôve était peu éclairée; mais Gourlot, lui, n'a pu conserver aucun doute. En tous cas, lorsqu'un des té- moins, s'approchant du lit afin de prendre congé de Morin, toucha sa main, il la sentit presque froide, tout au moins tiède, — ce qui prouve que quelques, minutes au moins s'étaient écoulées depuis que le testateur avait exhalé son dernier soupir. Aussi le notaire ne manqua-t-il pas de recommander aux témoins de garder le si- lence le plus absolu sur « Tincidcnt. »
« Vaine précaution! Malgré la circonspection habituelle aux paysans, la vérité devait transpirer. Une lettre anonyme informa le brigadier de gendarmerie des iri*égularités commises. Inter- rogé, le notaire répondit avec aplomb : « Oui, il est possible que Morin soit mort avant la fin de mon acte, mais il n'en a pas moins continué de s'entretenir avec moi. » Cette étrange réponse ayant été transmise au Procureur général, Gourlot fut arrêté et conduit à la prison départementale. A peine était-il sous les verrous, que les deux soi-disant légataires, ses créatures, re- nonçaient spontanément au bénéfice de leur pseudo-testament, et la servante Florentine abandonnait sa rente. Leur renonciation est significative... Gourlot, en définitive, doit être tenu pour un fraudeur. 11 veut faire croire maintenant qu'adepte du spiritisme, il a des relations avec les esprits. C'est là une simulation telle- ment grossière qu'il n'est pas nécessaire d'en souligner autrement l'effronterie. »
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Rien de tout cela ne me parut bien gênant. Doit être!,.. Des insinuations ne sont pas des preuves. Gourlot était pauvre, c'est vrai, mais il vivait dans sa petite étude. II ne devait d'argent à personne. Trois habitans de Vatteville viendraient attester que Morin ne pouvait sentir son neveu, qu'il voulait réellement le déshériter, que l'idée de faire un testament venait de lui. Eniin, point capital, les quatre patentés affirmaient avoir entendu Morin prononcer très distinctement les noms de ses légataires. Donc, on ne faisait à mon client qu'un procès de tendance. Je comp- tais le prouver en un exorde incisif. Mais alors commençait la difficulté de ma tâche : convertir tout un jury à l'occultisme, — un jury rural !
Je m'enfermai dans ma chambre. De trois jours je n'en sortis pas, tandis qu'un grand feu flamboyait dans la cheminée. J'aime le feu; cette mystérieuse transformation de la matière en de subtiles essences m'a toujours inspiré. Remarquez que toutes les apparitions de fantômes se produisent de préférence dans le voisi- nage d'un foyer. Et puis je savais, par de vieux avocats blanchis sous le harnois, qu'une affaire avec laquelle on a vécu longue- ment, intimement, qu'on a en quelque sorte pétrie, se trans- forme. L'avocat n'en aperçoit plus que les aspects favorables à sa thèse; et, la cause fût-elle des moins recommandables, il finit par se persuader qu'elle est la meilleure qui soit. Générale- ment, pour en arriver là, il faut le vouloir; mais moi, je n'eus besoin d'aucun effort de volonté pour me convaincre très vite de la sincérité de Gourlot.
Mais comment faire partager aux jurés mon opinion, que les forces invisibles, les êtres sans forme, qui flottent autour de nous, peuvent se manifester à de certains êtres privilégiés, dont les sens ont momentanément une réceptivité plus parfaite? Ne fallait-il pas agir fortement sur l'imagination de ces rustres par des effets de mise en scène? Alors je m'efforçai de me rappeler tout ce que j'avais lu d'apparitions, de maisons hantées, de fantômes. Pendant ces trois jours, je me fis une atmosphère toute spéciale. Je vivais maintenant d'une vie presque immatérielle; j'habitais, semblait-il, une demeure très ancienne, entourée d'arbres gi- gantesques. A perte de vue s'ouvraient des avenues immenses, pleines d'ombre et de mystère. Puis apparaissaient de mélanco- liques étangs aux eaux plombées. A la longue, à m'absorbcr dans, tout ce fantastique, j'éprouvais une oppression, un malaise tels,
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que plusieurs fois je tombai dans un fauteuil, sans souffle, sans mouvement, me demandant avec inquiétude jusqu'où irait ce ver- tige, si je pourrais plus tard soulager ma pensée des visions effa- rantes que j avais l'imprudence d'évoquer. Ah ! Dieu vous pré- serve de m'imi ter jamais! A vivre ainsi, parmi des spectres, on ne sait plus où la réalité finit, où commence le rêve...
L'interrogatoire de l'accusé lui fut plutôt favorable. Gourlol répondit avec assurance, l'air souriant, détaché, sans forfanterie. Le jury devait se demander, devant la face débonnaire de ce petit tabellion correct en sa tenue, respectueux dans ses réponses au président, si vraiment il n'y avait pas erreur. Avant Gourlot avaient défilé, les jours précédens, sur les mêmes bancs, quelques écumfeurs de grand chemin, des chemineaux, vrai gibier de po- tence, qui s'en étaient tirés avec trois ou quatre ans d'emprison- nement. Et, pour ce bourgeois propret, soigné, pour ce notaire k cravate blanche, l'avocat général demandait le bagne !
Comme le défilé des témoins avait été long et que le minis- tère public fut fort prolixe, je ne pus commencer ma plaidoirie qu'à l'audience de nuit. — Pour combien de temps pensez-vous en avoir, maître Glatigny? me demanda le président. — Trois heures au moins, monsieur le président. — Trois heures!... Quoi! une affaire aussi simple, aussi claire, une affaire qui...? — Mon- sieur le président, interrompis-je assez sèchement, — ^ mais j'étais irrité des haussemens d'épaule du ministère public, — j'estime que ma défense exige certains développemens. Si je ne devais pas disposer librement de tout le temps que je crois m'être né- cessaire, je n'eulamerais. même pas ma plaidoirie. — Oh! maître, hi défense est libre, comment donc!... ricana le président... Mais encore concéderez-vous que les égards dus au jury compor- taient que j'eusse la prévenance de le mettre au fait du sort qui l'attend... Cela dit, maître, vous avez la parole! » Puis, d'autant plus satisfait di» sa petite impertinence qu'elle était sans danger pour lui, le président afl'ecta désormais de se camper de côté, la tète dans la main, les yeux demi-clos, indifférent à l'affaire.
Tout d'abord les mots me vinrent péniblement, sans doute à cause de l'émotion que je ressentais, mais je possédais si bien mon sujet que je parvins à surmonter ce léger trouble du début.
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Quand l'accusation ne fut plus, à ce qu'il me sembla, que
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débris jonchant le sol, j'éprouvai une sorte d'allégresse sourde. Maintenant allait commencer la partie vraiment extraordinaire de ma plaidoirie.
Je cherchais une idée de transition qui préparât un peu le juryà'me suivre dans le voyage que j'allais entreprendre au pays de l'occulte, quand, chose singulière, — vous savez combien en hiver sont rares les grands orages, — ■ commencèrent à se faire entendre de lointains roulemens; puis des éclairs apparurent. Bientôt ils se multiplièrent, aveuglans, suivis de formidables éclats de tonnerre.
L'orage maintenant se déployait dans sa splendide horreur. Le vent, au dehors, faisait rage, sifflait aux angles de la toiture; la pluie criblait les vitres. Apeurés, les assistans se taisaient, recueillis, m'écoutant anxieusement.
... Je parlais, je parlais, emporté malgré moi. Et soudain, sans que j'en eusse bien conscience, tout ce qui m'entourait disparut à ma vue, en môme temps que je n'entendis plus qu'un chant bizarre emplissant mes oreilles de sonorités cadencées. J'éprou- vais, à me noyer dans ce brouillard sonore, un étrange délice..^ Que disais-je? Je ne le savais plus, ou plutôt je le savais encore;, mais sans entendre les mois que je prononçais. Bientôt, parmi le chaos de ces troubles sensations, je me vis transporte* par en- chantement dans un immense sépulcre où des morts me regar- daient... Ces morts que je croyais voir, c'étaient sans doute les jurés, blêmes, immobiles.
On m'a depuis répété ce que je disais. C'étaient des choses étranges, mais prononcées d'un ton tellement inspiré qu'elles semblaient l'écho du monde invisible.
« — Oui, les morts peuvent parler, et ils parlent! Us appa- raissent à certains hommes. Et pourquoi n'en serait-il pas ainsi, alors que l'âme est immortelle? Dans l'Ecriture, des fantômes se montrent à Samuel, à Saiil, à David; dans l'histoire également. La veille de la bataille de Philippes, un spectre décharné se dresse devant Brutus : « Je suis ta destinée, tu me reverras de- main. )) Le lendemain, le meurtrier de César revoit le même fantôme, qui lui annonce qu'il va mourir. Combien d'autres per- sonnages, Jeanne d'Arc entre autres, entendirent ou bien les voix d'êtres iriWsibles, ou de plaintifs sanglots flottant dans l'espace, comme emportés sur l'aile des vents l D'ailleurs, n'avons-nous pas parfois l'obscur sentiment d'avoir déjà parcouru certains pays
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OÙ cependant nous ne sommes jamais allés? Sans doute que, ces pays, nous les avons contemplés par les yeux d'un autre être, lequel nous pénétrait, par instans, se mêlait à nous. Le mystère nous entoure de toutes parts. Le mystère est le maître du monde!...
« Qui de vous, pendant de certaines nuits d'angoisse, n'a pas entendu d'inexplicables craquemens faire tressaillir les murailles? On eût dit qu'elles s'entr'ouvraient, qu'une voix d'outre-tombe nous parlait. Le lendemain, au jour, dans notre hâte à dissiper ce pénible souvenir, nous nous sommes dit que ce n'était qu'un cauchemar : allons donc! mais, en écoutant la voix, nous avions les yeux grands ouverts!
a Et cette Apparition, œuvre d'un célèbre écrivain, n'était- elle pas vraie?... Un officier de cavalerie, ayant perdu sa femme qu'il adorait, fit, aussitôt le corps de la morte conduit au cime- tière, clore toutes les portes, fermer les grilles, et le château, perdu au milieu do grands bois, s'endormit dans le silence. Durant des années, les choses restèrent ainsi, puis, sur le point de quitter la région pour prendre sa retraite, l'officié^ se rap- pelle qu'il a laissé le secrétaire de sa femme garni de papiers, de lettres. De qui, ces lettres? Pris d'un vague soupçon, mais ne voulant pour riem au monde entrer lui-même dans la chambre de ce^le qu'il a aimée, il prie un lieutenant de son escadron de se rendre au château et do rapporter tout ce qu'il trouvera dans le secrétaire. Le jeune officier arrive devant le manoir. L'herbe remplit les allées. Un vieux garde, qui habite le voisinage, vient lui ouvrir et le guide jusqu'au premier étage, puis s'éloigne tremblant, car souvent, paraît-il, il entend des bruits mystérieux venant de la maison. Le lieutenant franchit le seuil. L'apparte- ment est sombre. Peu à peu ses yeux sliabituent à la pénombre. Alors il aperçoit un lit qui semble garder encore l'empreinte récente d'un corps. 11 cherche à ouvrir la fenêtre, mais elle ré- siste. Au surplus, la lueur du jour est encore suffisante. Il ap- proche un fauteuil du secrétaire, lia dit, depuis, qu'à ce moment, sous l'empire du trouble qu'il ressentait, il lui sembla que ses sens étaient plus subtils, son ouïe plus fine, sa vue plus péné- trante, et son corps comme aérien. Il ouvre l'un après l'autre les tiroirs en bois de rose, en retire des liasses de lettres jaunies. Tout à coup, au moment où il en saisit une nouée de satin mauve, ilcroit se sentir frôlé. Il se retourne : rien! Il reprend
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le petit paquet et commence à le dénouer, quand soudain, contre son épaule, un long soupir se fait entendre. Ah ! cette fois, d'un bond, il est debout. — Qui est là? clame-t-il la gorge étranglée. Et voici... que se dresse, vaporeuse,... une femme pâle, vêtue de mousseline blanche, qui le regarde. — Qui donc êtes- vous, que voulez- vous? D'une voix infiniment douce, l'appari- tion répond : — N'emportez pas ces lettres. Laissez-les-moi. » Et le fantôme lentement s'évanouit. L'officier remet les lettres, referme le tiroir, et la voix murmure à son oreille : — Merci ! En sortant de la maison, lofficier trouva sur son épaule deux long cheveux de femme. Il n'avait donc pas rêvé!... ,
« Si tant de témoignages vous prouvent que, même longtemps après la mort, des esprits sont entrés en relations avec des vi- vans, pourquoi, aujourd'hui, n'admettriez-vous pas que la voix de Morin, cet homme désespéré de n'avoir pu exprimer jusqu'au bout en langage humain ses suprêmes volontés à l'ami appelé à son chevet, se soit fait entendre quand même à lui, lorsque c'était entre ses bras qu'il rendait le dernier soupir?
(( Et une accusation partiale, lancée par des magistrats à courte vue, étrangers à tout rajeunissement de la pensée humaine, hors d'état de soupçonner même l'existence de ces mystérieuses forces naturelles, de ces émanations de Téther as- tral, ose exiger que vous affirmiez que l'homme qui est là devant vous n'a rien entendu!... Hien entendu! Qu'en sait-il, monsieur l'avocat général?... Non, vous ne condamnerez pas ce malheu- reux!... Vous direz que l'accusation n'a pas su vous prouver que les morts ne reviennent pas, que les morts ne parlent pas. Or, les morts peuvent revenir, les morts peuvent parler! »
Une à une, ces dernières paroles tombèrent lugubres, gla- çantes, dans le silence morne de la salle... Un instant, les as- sistans restèrent figés dans une sorte de stupeur, tandis que, derrière moi, la lune venait d'apparaître énorme, entre les bar- reaux des hautes fenôtri»s de la cour d'assises.
Puis une voix marmotta quelque chose, et le jury, descendant sans bruit de ses stalles, se retira dans la salle des délibérations. Je les vois encore, tous, défilant près de moi, la tête basse... On eût dit qu'ils n'osaient me regarder.
Énervé et las, j'arpentais seul le couloir vaguement éclairé d'un maigre lumignon. J'aurais voulu rompre cette barrière de TOME n. — 1901. ^
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silence que je sentais entre moi et les autres hommes, mais, parmi les rares personnes errant en même temps, à cette heure nocturne, dans le couloir, je ne connaissais^ personne. Heureuse- ment, un vieillard, qui tout le temps était resté assis près du greffier et dont j'avais remarquera belle tête intelligente, m'aborda de lui-môme : — Maître, permettez-moi de vous adresser la pa- role. Je suis un philosophe, je suis aussi un admirateur des belles choses. Or, vous venez de prononcer une plaidoirie remarquable, laissez-moi vous en féliciter... Certes je ne me doutais pas, — et cependant j'ai entendu les maîtres de l'éloquence, — qu'il existai dans aucun barreau de France un talent aussi original, une parole aussi chargée de pensées, aussi prestigieuse évocatrice de fantastique. Tout à Theure vous nous teniez tous suspendus à vos lèvres, hypnotisés par vos yeux d'une si effrayante fixité... Jamais je n'ai été autant troublé... Vous m'avez fait frissonner. Je ne me sentais plus sur terre, j'étais dans je ne sais quels limbes, et il me semblait que jamais plus je ne reverrais la lu- mière du jour... Oui, c'était splendide !... D'ailleurs, vous avez été servi par l'orage dont les coups de tonnerre scandaient...
— Je vous remercie, monsieur.. * Mais, dis-je tout fiévTeux, alors, selon vous, le jury, sur lequel je voulais en effet produire une très forte impression, va rendre un verdict d'acquittement?
Le vieillard se mit à hocher la tête.
— Cela, c'est autre chose... Vous avez prononcé un plaidoyer merveilleux au point de vue de Cart^ mais, je le crains, bien ilangereux pour votre client.
— Comment? m'éeriai-je avec un involontaire sursaut.
— Maïs vous ne les avez donc pas observés, vos jurés!... Leurs mains tremblaient, leurs dents claquaient. Ils voyaient réellement les spectres que vous leur montriez... Vous vous étiez imaginé peut-être qu'il faut forcer l'effet avec un pareil auditoii*e. Erreur, grosse erreur! Le paysan n'a pas la même sorte d'imagi- nation que nous, mais c'est un grand enfant, et les enfans ont une imagination énorme, extravagante; le paysan est foncièrement craintif, superstitieux, facile à dominer. S'il pâlit devant le sel renversé, le pain posé à l'envers sur la table, les lumières en nombre impair, c'est qu'il est convaincu que mille forces redou- tables menacent les vivans. il est plus près que nous autres de l'homme primitif; or, l'homme des premiers âges fut un per- pétuel terrorisé. Autour de lui, durant les nuits obscures de la
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grande forêt, les morts dansaient une sarabande, tandis que rôdaient les fauves, les loups-garous, les démons cherchant une proie à dévorer. Oui, les paysans sont terriblement supersti- tieux ! Rappelez-vous, en i870, après les premières batailles, nos mobiles bretons. Postés en grand'garde par les nuits sombres où le vent sifflait lugubrement, ils s'imaginaient tout à coup en- tendre la voix des esprits des morts qui, dans leur pays, à la lueur des feux follets, courent la nuit sur les landes, entre les hauts dolmens de granit, ou le long des grèves, parmi les clameurs de la mer démontée !... Alors, pris de peur, ces hommes qui, durant le jour, avaient été si braves, se sauvaient éperdus... Eh bien! à ces douze paysans que vous aviez là de- vant vous tout pâles, tandis que la foudre roulait menaçante au- dessus de leurs tètes, vous avez infligé, par surcroît, des affres terrifiantes... Vous les avez conduits de force jusqu'au bord d'un gouffre... En ce moment, ils vous ont échappé, ils se secouent. Us se sont sauvés loin en courant, se bouchant les oreilles pour ne plus vous entendre : « Non, non, ce nest pas vrai! Ceux à qui nous avons nui ne descendront pas la nuit .dans la cheminée pour nous entraîner sur la bruyère, dans la ronde infernale. Non, les morts ne parlent pas ! »
— Vraiment, monsieur, mais vous me désespérez!
— En tous cas, maître, vos incertitudes seront de courte durée... Voici, en eiret, la sonnette du jury. Ils vont rentrer.
— Un seul mot, lui dis-je en lui saisissant anxieusement la main : qu'aurais-je dû plaider, selon vous? — Hé!... Je ne sais trop. — De grâce, monsieur! — Eh bien ! puisque vous le voulez, voici : à votre place, je me serais borné à dire que le procès fait à Gourlot n'avait pas le sens commun. Où était le préjudice causé? Or, on connaît le vieil adage : pas de préjudice, pas d'action. J'aurais, autour de cela, je crois, brodé une plaidoirie de belle humeur; j aurais plaisanté, insinué doucement que le parquet avait trahi une fois de plus sa malveillance à lencontre des no- taires. J'aurais tâché de trouver quelques phrases gaies : le rire désarme.
Un froid glacial me pénétrait, tandis que le vieillard me reconduisait jusqu'à mon banc.
Mais déjà les jurés avaient repris leur place. Leur chef se leva, étendit la main : « Sur mon honneur et ma conscience, de- vant Dieu et devant les hommes, la déclaration du jury est : oui,.
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l'accusé est coupable ! » Quelques minutes après, la cour pronon- çait contre Gourlot la peine de dix ans de réclusion.
C'en était trop. A cet instant, un cri de désespoir m'échappe. On s'empresse autour de moi. : je venais de m'abattre, sans connaissance. A Thôtel, où Ton me porta sur une civière, j'eus un accès de fièvre violent. Le lendemain, un transport au cer- veau se déclarait. On me sauva, paraît-il, par des applications de glace sur les tempes, mais, durant plusieurs jours, je restai entre la vie et la mort.
Quand j'entrai en convalescence, le médecin à qui j'avais confié mes angoisses, nées du sentiment de ma responsabilité, me dé- clara que je ferais bien de ne jamais plus accepter de cause sus- ceptible de me passionner : « Vous avez eu certes un succès pro- digieux; on parle encore avec admiration de votre plaidoyer, mais vous y aviez mis trop de votre cerveau. Vous ne recom- menceriez pas impunément. Qui sait si, la prochaine fois, Témo- tion d'un échec immérité, j'entends d'un échec déconcertant vos espérances, ne vous tuerait pas? Vous êtes cent fois trop impres- sionnable... Vous faites un plaidoyer comme Musset faisait ses vers, avec sa moelle, avec ses sanglots. 11 y a succombé. Vous, prenez garde!
— Hélas ! lui dis-je, je sens que, même si la cause qu'on me confiera maintenant est une cause banale, môme si c'est un procès d'argent, je me suggestionnerai à tel point que peut-être mes émotions d'hier se renouvelleront, et avec la même frénésie.
— Alors, ne plaidez plus jamais, mon pauvre monsieur!... Mais quel étrange garçon vous faites!... Car, tenez, voulez-vous que je vous le dise? eh bien! votre Gourlot, je parierais, moi, que c'est un impudent coquin.
— Ah, docteur, quelle injustice!... Je suis sûr de son inno- cence, sûr, tout au moins, qu'il a cm entendre la voix... Je vois bien, d'ailleurs, que ce que vous en dites n'est que pour me consoler, pour m'enlever des remords.
— Jamais de la vie! Je le dis parce que je le pense.
— Eh bien ! vous vous trompez certainemeut.
— Dans son pays, personne ne le défend plus.
— Parce que Thumanité est lâche!... Chacun lance à ce mal- heureux le coup de pied de l'âne... Mais, moi, je lui resterai fidèle, moi qui suis cause de sa condamnation... Ah! je vais avoir le fardeau de son malheur sur la conscience. Si j'avais
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pris sa cause moins au tragique, si je n'avais pas affolé le jury, il eût acquitté mon client. Je lui ai été fatal. J'ai le mauvais œil.
— Mon Dieu, fit le docteur, vous êtes un terrible coupeur de cheveux en quatre !... L'excès en tout est une erreur, même dans le scrupule... Croyez-moi, voyagez, ne lisez plus rien de nébu- leux, rien qui traite de spiritisme, détournez- vous de « l'incon- naissable, » vivez au grand air, développez vos muscles, et alors la neurasthénie sera conjurée. Sinon, je ne réponds de rien.
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Le conseil était sage. Je quittai Caen et m'en fus vivre au soleil, au bord de la Méditerranée. Là je cessai de m'occuper d'occultisme. Malheureusement, il me restait trop de loisir, si bien que je me pris, à la longue, à songer de nouveau à mon pauvre client, à mon unique client, à ma victime. Qu'était-il de- venu? Je m'informai. On me répondit qu'il se trouvait à la maison centrale de Clermont.
Je revins à Paris, me rendis au ministère, vis le directeur des grâces, auprès duquel j'étais très appuyé par le sénateur Rou- zelle, mon cousin. Le directeur me reçut si aimablement que je n'hésitai pas à lui confier les cruelles préoccupations qui me hantaient depuis longtemps. Véritablement, mon existence avait été empoisonnée par cette affaire.
— Voulez- vous, me dit le fonctionnaire, que je vous donne une lettre attestant que le ministre fera remise à cet homme de la moitié du temps qui lui reste à taire, s'il. avoue?
— Oh ! monsieur, je vous en aurais une reconnaissance sans bornes.
— En ce cas, allez là-bas. Dans deux jours, vous trouverez à la prison une lettre de mon chef dans le sens que je viens d'in- diquer.
A Clermont, ma première question au directeur de la maison centrale fut pour demander comment son pensionnaire suppor- tait les disgrâces du sort. Etait-ce un résigné?
— C'est un être énigmatique, qui, je le crois, méprise tran- quillement l'humanité.
— Il est bien excusable, allez, et, si je vous disais l'histoire de ce malheureux...
— Oh ! je la connais. Il me l'a racontée et j'ai lu son dossier, mais je ne sais trop ce que j'en dois penser. J'ai peine à le croire innocent, et, cependant, à moins qu'il n'ait un orgueil
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extraordinaire et un aplomb phénoménal, son attitude, sa tenue, ses façons ne sont guère d'un coupable... Au surplus, vous allez vous-nxônie le juger... Et pourtant, non, car, s'il avoue, cela ne prouvera rien! En eflet, coupable ou non, il va sûrement passer Taveu qu'exige le ministre, et cela pour obtenir la réduction de sa peine... Je le fais demander. Veuillez vous rendre dans ce petit cabinet. Gourlot sera ici dans quelques instans.
Mon ancien client me parut très changé, plutôt à son avan- tage. Il n'avait plus ni sa mèche Girardin, ni sa haute cravate blanche, ni sa redingote de quaker. Il portait, non sans aisance, le costume des détenus, béret, sabots, uniforme de grosse bure. Du reste, rien dans ses traits ne dénotait cette désillusion, cette lassitude des êtres que la vie a meurtris. A peine entré, il me reconnut, et, avant que je n'eusse ouvert la bouche :
— Je vous attendais. Je savais que vous viendriez ce matin.
— Vous le saviez?... Et qui donc vous avait prévenu?
— Cette nuit même, Prosper Morin m'a parlé. Depuis ma dé- tention, son esprit est venu plusieurs fois m'apporter des conso- lations. La dernière fois, c'a été pour m'informer qu'il allait vous voir et s'efforcerait de vous inspirer l'idée de vous occuper do moi. Cette nuit, il m'a appris ce que vous aviez fait.
— Alors vous savez que je me suis rendu à Paris?
— Oui ! et que vous êtes allé au ministère de la Justice. Là, vous avez obtenu ma grâce partielle,... à de certaines conditions*
— C'est exact. Et ces conditions sont?
— Que j'avouerai.
— Eh bien?
— Eh bien ! je refuse. Je ne suis pas un imposteur. J'avais bien entendu la voix.
— Alors, lui dis-je tout troublé, vous vous résignez, malheu- reux, à rester encore cinq années ici?
— Non!... Morin me garantit que je sortirai quand même dans un mois*
— Vous obtiendrez donc votre grâce entière? Mais qui donc la sollicitera?... Qui donc sera assez puissant pour l'obtenir sans conditions?
— Vous!
— Moi!... A quoi pensez- vous?
— Je sais ce que je dis.
Et, sans un mot de plus, il sortit.
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LK TESTAMENT INTERROMPt. So
Comme bien vous pensez, le directeur de la prison s'informa de ce qu'avait répondu Gourlot. Je me bornai à lui dire que le prisonnier refusait énergique ment d'avouer. Si je lui avais rap- porté les entretiens de Gourlot avec l'esprit, le fonctionnaire se serait peut-être livré à des appréciations! plus ou moins iro- niques. Or, j'étais trop troublé par tout ce que je venais d'appren- dre pour accepter qu'oti en plaisantât.
Dès le lendemain, j'étais à Paris, plus soucieux, plus timoré que jamais. Je venais de passer une nuit affreuse. Ainsi, il avait encore des communications avec les esprits, cet homme que j'avais fait condamner! Et moi, qui, par instans, doutais de son innocence !
J'entrai chez le sénateur Rouzelle avec une mine à faire peur.
— Mais, mon pauvre roseau pensant, me dit-il, vous êtes tout à fait fané.
— Oui, et je n'attends, hélas! d'une méditation plus pro- longée sur ma situation qu'une douleur plus cuisante; je sens que mes remords vont me déséquilibrer, si vous ne m'obtenez pas la grâce complète de l'homme que j'eus le malheur jadis...
— Encore! fit Rouzelle en souriant, mais il a donc juré d'avoir votre peau, ce gredin-là!
— Je vous en prie, sa grâce !
— Dès ce soir, je parlerai au ministre... Mais ce sera pour vous, pas pour lui, car, sacrebleu, il ne m'intéresse guère.
C'était le 12 mai que j'avais été voir Gourlot. Le 1i juitty gracié, il quittait Clermont... trente jours après!
Voilà mon histoire. Vous l'avez écoutée attentivement, vous vous êtes formé une opinion. N'est-ce pas, voyons, mon ami, n'est-ce pas... que cet homme était sincère?
Quoi ! Vous hochez la tète.,. Serait-il possible !... Mais... mais, je ne puis pourtant admettre... Grand Dieu, alors j'aurais gâché toute une existence... à me laisser duper par un misérable!
Non, je ne peux pas le croire...
Massox-Forestier.
LA COLONIE DU MOZAMBIQUE
ET
L'ALLIANCE ANGLO-PORTUGAISE
Le Congrès de Berlin et les nombreuses conventions qui sont intervenues en ces dernières années ont tracé à chacune des grandes puissances colonisatrices sa part dans le continent noir ; voisines et rivales en Europe, elles se retrouvent face à face en Afrique ; toute altération ou toute rupture de l'équilibre africain a désormais sur l'équilibre européen une répercussion immé- diate et dangereuse. Des différends sont nés sur le Nil ou le Niger qui ont manqué troubler le monde et le livrer aux fureurs d'une guerre générale. Les mêmes intérêts, les mêmes passions, les mêmes rancunes qui s'agitent depuis si longtemps sur la scène politique européenne se prolongent jusqu'en Afrique, comme d'ailleurs en Asie et dans le monde entier. De même qu'en Europe, il existe en Afrique une série de « questions » autour desquelles s'entre-croisent les ambitions, s'enroulent les intrigues, et s'échafaudent les combinaisons. De même quen Europe, il existe en Afrique des Etats faibles, qui redoutent leurs dangereux voisins, et dont la succession, âprement convoitée, peut devenir un sujet de querelles internationales, et des États forts, dont les moindres mouvemens sont, pour les autres* un sujet de trouble et d'alarme, et dont la puissance envahissante est une menace pour qui les approche.
Ainsi, c'est une « question » de savoir si le Portugal gardera ou non ses colonies africaines. Il en a perdu, voici onze ans, d'importans morceaux; et, plus récemment, on a pu le croire à la
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LA COLONIE DU MOZAMBIQUE. 57
veille d'une spoliation nouvelle. Une proie mal défendue est toujours tentante pour un État bien armé, et l'exemple de la guerre du Transvaal suffit à montrer que l'Angleterre, — pour ne parler que d'elle, — ne craint, quand elle le croit de son in- térêt, ni de troubler la paix, ni de violer les droits les plus sacrés. Il est donc permis de se demander si les débris qui restent au Portugal de son antique empire d'outre-mer ne risquent pas d'être, un jour ou l'autre, liquidés.
Or, la disparition des colonies portugaises modifierait grave- ment l'équilibre des forces en Afrique et dans le monde ; Tévé- nement intéresse donc gravement les puissances africaines. L'une de ces possessions surtout, celle du Mozambique, occupe, dans l'Afrique australe, une place importante. Par sa frontière du sud et son excellent port de Lourenço-Marquès, elle touche au Transvaal et au Souaziland britannique, elle a été mêlée à tous les événemens de la guerre actuelle. Par sa frontière du nord, elle confine à la meilleure des colonies allemandes, celle de l'Est africain. Elle s'interpose en une longue bande côtière entre les possessions anglaises de la Zambézie et du Nyassaland et rOcéan Indien : elle est le débouché indispensable, la porte né- cessaire de toutes ces régions où l'or attire les émigrans et les aventuriers, et où règne M. Cecil Rhodes. Enfin, ses rivages font face, le long du canal de Mozambique, à ceux de Madagascar, et déjà un courant commercial, qui ne peut que grandir, tend à s'établir entre ses ports, Beïraet Lourenço-Marquès, et les ûôtres; les bœufs de la grande île, ses produits agricoles, trouveront un marché dans les villes du continent. U ne saurait nous être in- différent que ce soit le Portugal ou l'Angleterre qui règne sur cette longue côte et ces magnifiques baies, d'où une escadre et ime armée peuvent menacer notre colonie.
Toute l'Afrique du Sud est en travail d'une organisation nou- velle. De profondes transformations, provoquées ou hâtées par la guerre actuelle, ne sauraient tarder à s'y accomplir. Un avenir très brillant s'élabore sur ces rivages et sur ces pla- teaux, inconnus il y a moins d'un siècle, parcourus aujourd'hui par des chemins de fer et semés de villes naissantes. La colonie portugaise du Mozambique est un des élémens qui constituent cette nouvelle personnalité politique, l'Afrique du Sud, hier encore dans l'obscurité de l'enfance, et vers qui maintenant se tourne l'attention anxieuse de tous les peuples; c'est à ce
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litre qu'elle mérite de nous intéresser et que nous voudrions ici rappeler son passé, étudier ses ressources et esquisser sa physionomie.
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C'est grande pitié quand un peuple, après avoir creusé profon- dément dans rhistoire humaine le sillon de son action person- nelle et poussé très loin sur le globe le rayonnement de son in- fluence, vient à faillir à la tâche commencée et, impuissant à remplir le cadre trop vaste qu'il avait tracé à son activité, laisse à des ouvriers plus courageux ou mieux outillés le soin d'achever l'œuvre ébauchée. Le Portugal, dans l'histoire de la prise de pos- session du monde par les nations européennes, a été l'un de ces ouvriers de la première heure, dont le labeur s'épuise et dont la force faiblit avant l'heure des définitives moissons. Placé à l'extrême occident de l'Europe, il fut son pionnier sur les routes de l'Océan, comme ces petits bateaux qu'un amiral lance en avant des lourdes escadres pour éclairer la route et tirer les premiers coups, qui se replient quand vient le moment des engagemens décisifs, et que les bâti mens plus puissans écarteraient sans hé- siter de leur chemin, s'ils avaient l'imprudence de s'y attarder, 11 y a, dans les annales de notre Europe, un moment où le Portugal a montré les voies de l'avenir, et où sa gloire a couvert les océans. Vers la fin du xv® siècle, les marchands lusitaniens trafiquent sur toutes les côtes du vieux monde et de l'Amérique du Sud ; Covilham, par la Mer-Rouge, Vasco de Gama, par le cap de Bonne-Espérance, pénètrent dans Tocéan Indien; en même temps l'alizé porte naturellement d'autres capitaines vers les côtes du Brésil. Partout, le long de leurs routes de cabotage, les navi* gateurs portugais sèment des postes fortifiés et des comptoirs de commerce; un immense chapelet de stations s'égrène tout autour de l'Afrique, de Tlnde, de l'Indo-Chine, de la Mulaisie, se ra- mifie vers Test jusqu'à Macao, en Chine et au Japon, et, vers l'ouest, jusqu'aux bouches du Rio de la Plata et du fleuve des Amazones. L'Océan Indien, l' Atlantique-sud sont des lacs por- tugais, comme le premier est aujourd'hui un lac britannique; et les marins de Lisbonne et des Algarves ne vont pas seulement de rivage en rivage, troquant leurs marchandises d'Europe contre l'or ou les « épices ; » leur empire est aussi fondé sur la force :
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ils battent et détruisent les flottes musulmanes des sultans de Zanzibar, d'Egypte et d'Ormuz; ils s'implantent par les armes au milieu du monde arabe et des principautés indoues. La civili- sation accompagne le commerce et parfois le précède : en même temps qu'elle cherche le mystérieux Catliay, l'Europe, à l'aurore de son expansion, rêve de donner aux mondes qu'elle découvre ce qu'elle porte en elle de plus élevé, sa foi, son idéal religieux. Le prodigieux mouvement de conquête chrétieiine que symbo- lise le nom de saint François-Xavier s'est accompli d'abord en suivant les routes de navigation des Portugais : du Brésil au Japon,. leurs missionnaires ont pris contact avec le monde païen et, les premiers, ils lui ont annoncé TEvangile.-
Que reste-t-il aujourd'hui de cet immense effort, de toute cette gloire? Les temps ont marché, poussant au premier rang, sur la scène du monde, des nations nouvelles et rejetant dans la pénombre d'un dejni-oubli l'œuvre des Portugais. Un empire sorti d'eux, mais séparé d'eux et suivant, avec ses propres forces, une carrière indépendante, le Brésil; Madère et les îles du Cap- Vert; sur la côte de Guinée, un lambeau enclavé dans les posses- sions françaises; dans le golfe de Guinée, deux îles, San-Thomé, la perle des colonies portugaises, et l'île du Prince; sur la côte ouest de l'Afrique, l'Angola, c'est-à-dire une vaste étendue de rivage avec un « arrière-pays » important; sur la côte est, le Mozambique, avec ses baies magnifiques et ses plateaux salubres; aux Indes, trois petits comptoirs, et un en Chine, Macao; en Malaisie, enfin, la moitié de Timor, — voilà aujourd'hui de quoi se compose tout le domaine colonial du Portugal. 11 est sans doute encore vaste, trop vaste môme, peut-être, pour la métropole; mais il est fait de débris épars, de pièces décousues qui ne seront jamais reliées; plusieurs d'entre elles ne sont guère, pour emprunter uiie expres- sion à la langue des physiologistes, que des colonies témoins; les meilleures elles-mêmes, miettes d'un empire disparu, vestiges d'une antique splendeur, ne semblent appelées qu'à un médiocre avenir, parce qu'elles ne pourront jamais ni se rejoindre, ni con- stituer un empire. Le souffle a manqué au Portugal pour mener à bien son œuvre.
S'il ne subsistait, des vers de Camoëns, que des fragmens sans suite, le Portugal pourrait encore, de leurs strophes sonores et poétiques, nourrir et magnifier son âme nationale, mais il serait impuissant à créer de nouveau les Lusiadesé Le temps a épargné
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l'épopée littéraire, mais, de l'épopée vécue jadis sur les mers loin- taines, les événemens n'ont respecté que des parcelles : le Por- tugal peut encore,. grâce à ces terres dispersées par le monde, arborer son drapeau sur différens rivages, exploiter çà et là quelques riches territoires, mais tout espoir d'un empire co- lonial vaste et cohérent a disparu pour lui. Ainsi, parfois, plus longtemps que l'œuvre des hommes d'État, des soldats ou des navigateurs, subsiste, par delà les siècles et les révolutions, le chant inspiré des poètes.
C'est lentement, par l'effet longtemps continué de circon- stances politiques défavorables et de causes économiques iné- luctables, et non par une soudaine défaillance de son courage, que le Portugal est ^^scendu du premier rang qu'il occupa un instant parmi les nations colonisatrices, jusqu'à la place mé- diocre où il est aujourd'hui relégué. Ce n'est pas le cœur qui lui a manqué, c'est l'argent et les hommes.
 mesure que des États plus peuplés, l'Espagne, la Hollande, l'Angleterre, la France, envoyèrent sur les mêmes rivages des flottes plus puissantes, la suprématie coloniale du Portugal alla disparaissant. Ni la nature de sa vie économique, ni le nombre de ses habitans ne lui permettaient de coloniser d'une façon durable les pays où il montrait son drapeau et où commerçaient ses nationaux. Ceux-ci, d'ailleurs, recherchaient au delà des mers beaucoup moins un établissement agricole que les moyens de supplanter définitivement Venise dans le commerce des « épices. » Ce que Gama découvrit, ce que ses successeurs jalonnèrent de postes fortifiés, ce fut une nouvelle route pour parvenir aux marchés si riches de Chine, du Japon, de Tlnde. On a comparé avec raison l'empire portugais au xvi* siècle à l'empire phénicien dans l'antiquité : c'étaient bien les mêmes procédés d'occupation superficielle et d'exploitation commerciale. L'Afrique, moin» riche, peuplée d'habitans moins civilisés et moins commerçans que l'Extrême-Orient, représentait surtout pour les Portugais la ligne d'escales fortifiées qui conduisait aux Indes et la patrie des esclaves qu'il était lucratif d'aller revendre en Amérique. 11 serait injuste toutefois de dire, — comme on l'a fait en Angleterre, quand on a cherché des prétextes pour occuper une bonne partie des possessions lusitaniennes, — que les Portugais n ont jamais pénétré dans « Tarrière-pays » de leurs comptoirs africains. A défaut de preuves historiques, les traces si nombreuses des
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fouilles de mineurs étrangers dans le Machona et sur tous les plateaux du Mozambique, suffiraient à témoigner de Tactivité des anciens possesseurs du sol; seulement, c'était surtout Tor, lïvoire, les esclaves, qu'ils venaient chercher; ils n'y fondaient guère des établissemens agricoles et s'installaient rarement à demeure dans le pays.
Mais, plus encore que la trop grande étendue de ses domaines, plus que ses procédés de colonisation, — qui, en somme, répon- daient bien aux besoins du temps et à la nature des régions occupées, — ce furent les révolutions politiques du continent qui brisèrent lessor de la métropole. Survint d'abord la conquête espagnole, qui, en englobant les provinces portugaises dans les domaines de Philippe II, tarit la source même de Ténergie nationale. Quand le petit royaume fut rendu à lui-même, bien des choses dans le monde étaient changées; ses colonies avaient périclité; son commerce était déchu; l'Angleterre disputait à la Hollande le sceptre des mers; l'océan Indien appartenait déjà aux vaisseaux bataves, en attendant ceux du Grand Roi et ceux de la Compagnie anglaise des Indes : définitivement le Portugal passait au second plan.
Au début du xvm^ siècle (1703), s'accomplit un acte décisif pour l'avenir du Portugal. C'était au commencement de la guerre de la Succession d'Espagne ; Louis XIV croyait s'être assuré l'al- liance du petit royaume, quand un ambassadeur anglais, sir John Methuen, obtint la signature du fameux traité qui a conservé son nom. Pour quatre villes promises en Estramadure et trois en Galice, le roi de Portugal abandonnait la France ; il se jetait dans les bras de la Grande-Bretagne, il ouvrait tout grands aux marchandises anglaises ses ports et ses marchés, et n'obtenait, en retour, qu'un abaissement d'un tiers des droits sur les vins à l'entrée en Angleterre. Ainsi se nouait la chaîne économique qui allait lier, et qui lie toujours, le Portugal au Royaume-Uni. 11 eut un débouché pour ses vins; mais, à mesure que l'Angleterre se couvrit d'usines, elle lïnonda de ses produits fabriqués, elle étouffa chez lui toute velléité de transformation industrielle; il ne fut plus réellement qu'une annexe économique de sa grande protectrice. Le commerce de ses colonies passa peu à peu tout entier aux négocians et aux marins anglais. On peut dire du Portugal, beaucoup plus vraiment que de la Hollande, qu'à partir du xviii* siècle, il n'est plus qu'une barque dans le sillage d'un vaisseau de haut bord.
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Quand Pombal, avec le tact et les procédés d'un boucher, tenta de galvaniser le Portugal et de Tarracher à sa décadence, parmi des mesures inutilement cruelles et stérilement révolu- tionnaires, il en prit quelques-unes excellentes pour soustraire son pays au servage économique qui l'étouffait. Son plan semble avoir été, à ce point de vue, inspiré par des idées colbertistes : rendre son pays capable de se suffire à lui-même et de ne pas dépendre de ses voisins, tel en apparaît le principe directeur. 11 fonde des fabriques privilégiées de draps et de soieries, des raffi- neries, des verreries; potir favoriser Tessor de l'industrie ei de l'agriculture, il frappe d'une taxe de 4 et demi pour 100 les pro- duits étrangers et défend d'exporter les matières premières. Aux colonies, il crée des compagnies privilégiées pour faire concur- rence aux Anglais. En même temps il réorganise l'armée, la flotte, et entend faire respecter son pavillon. Vaine tentative: il n'y avait pas, dans le Portugal du xviii** siècle, Tétoffe d une grande puissance. 11 ne put secouer le joug, et, pendant les guerres de l'Empire, il fut, aux mains de TAngleterre, une machine de guerre contre la France ; ses campagnes servirent de champ de bataille à Wellington et à Masséna, et ses colonies n'enrichirent que les négocians britanniques.
* Il était fatal qu'à travers tout le xix« siècle l'étroite solidariU» économique qui assujettit fortement le Portugal à la Grande-Bre- tagne se resserrât encore davantage. La concentration dés capi- taux et des sources de richesse entre les mains de quelques grands Etats a, en effet, rendu les forts plus forts et plus faibles les faibles. Ceux qui possédaient la houille et le fer, — et avant tous l'Angleterre, — ceux qui ont pu s'outiller pour l'âpre lutte moderne ont été les dominateurs du siècle : le Portugal, s€ms mines, sans capitaux, sans crédit, réduit à sa seule agriculture, ne put suivre l'essor des puissances mieux partagées par la na- ture. De continuelles discordes civiles, des guerres intestines ruineuses, la malhonnêteté fréquente des équipes de politiciens qui se sont succédé au gouvernement, l'empêchèrent de sup- pléer par l'économie et le recueillement à tout ce que son sol ne lui fournissait pas. En ces dernières années, la crise vinicole, dont il a fini par triompher, a encore tari momentanément la principale de ses ressources agricoles. La dette publique, accrue sans cesse par les révolutions, accula plusieurs fois le royaume à des banqueroutes partielles; elle acheva de le mettre à la merci
IJl COLONIE DU MOZAMBIQUE. 6S
de Sa principale créancière, TAngleterre. Ce sont les capitaux anglais qui soutiennent Texisténce du Portugal; il vit, il 3'agite, il a des colonies, il reconstitue ses vignes; mais trop souvent ce n'est qu une apparence, l'Anglais est là qui fournit les fonds et encaisse les bénélices. Politiquem^it, économiquement, le Por- tugal n'est plus autonome; il a des hommes d'Étatqui font le geste de tenir le gouvernail, mais c'est , Londres qui commande la manœuvre. Essayé-t-il de regimber, de vouloir agir à sa guise, on sait lui faire sentir le nœud coulant serré autour de son cou et qui, d'une pression, l'étranglerait.
Le Portugal, par son climat et la nature de son sol, est avant tout un pays agricole: 65 pour 100 de ses habitans sont des agriculteurs, 60 pour 100 de ses exportations sont des denrées alimentaires. Cette circonstance explique assez comment il est obligé d'importer la plupart des produits manufacturés qu'il con- somme, comment aussi la mise en valeur de ses colonies a été si lente: elles ne lui servent pas de débouché pour son indus- trie, mais nous verrons qu'il commence à leur demander les « dem'éea coloniales » dont il a besoin et qu'il tirait jusqu'ici d'Angleterre. Par malheur, sauf pour les vignes, la méthode de culture, l'éducation professionnelle des paysans sont encore dans l'enfance, et, même en produits agricoles, le Portugal, malgré des droits protecteurs, ne suffit pas à toute sa consom- mation. Ainsi la nature de sa vie économique, jointe à. une longue habitude historique, explique la part très prépondérante du commerce britannique dans les échanges du Portugal. Un tiers environ de son trafic se fait avec le Royaume-Uni (1), et^
(1). Voici les chiffres du commerce générai du Portugal en 1897 et 1898 :
1897 1898
ImporUtion. . . 50630000 Milreis ou 7217000 £ 63103000 Milreis ou 8960000 £
Exportation. . . 37516l«00 — 5326li00— 45604000 — 6476000 —
Total. . . 8«1460U0 — 12543 0UO— lU8 707 000 — 15436000 —
Voici maintenant les chiffres du commerce des principaux pays avee le Por- tugal :
1897
Payg. Importation- Exportation.
Royaume-UDi. . . . 13406900 Milreis ou 1903000 £ F 158600 Milreis ou 1343000 £
Colonies portugaises. 7 328300 — 1040000— M724O0 — 73400U —
Allemague 56^2700 — 808000— 4821600 — 6»4000 —
Kspafçne. 5230300 - 742000— 4468500 — 6J3ciOO —
Brésil 1975100 - 279000— 5 795500 — 8.'20i»0 —
ÉUts-Unis. . .... 4736500 — 672000— 1003900 — 142» 00 —
France 3663000 — 52o000— 1224200 — 173000 —
Raasie 3273600 — 464000— 1240900 — 175000 —
Belgique.. ..... 1294500 — 183000— 74J 100 — lOâOOO^
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64 REVUE DES DEUX MONDES.
si Ton retranche de ce total les chiffres qui représentent ses échanges avec ses propres colonies, Ton voit que l'Angleterre lui fournit la plus grande partie de ce qu'il achète à l'étranger et qu'elle est, d'autre part, le débouché principal pour ses pro- duits agricoles, et notamment pour ses vins. Tandis qu'avec la France, par exemple, le Portugal est en concurrence pour la vente des vins, il est lié à l'Angleterre comme le producteur à son meilleur client. Les demandes de l'Angleterre industrielle ei sur- peuplée au Portugal agriculteur vont en grandissant, tandis qu'au contraire la concurrence allemande et américaine enlève aux négocians britanniques une partie du marché portugais ; ses co- lonies, d'autre part, commencent à produire beaucoup de denrées que Lisbonne achetait jusqu'ici à Londres, et l'industrie locale, à l'abri des tarifs protecteurs, essaye de prendre son essor. La situation économique du Portugal devient donc meilleure à me- sure que sa situation financière, grâce à une sévère gestion, s'améliore. Ainsi, au moment où s'ouvre un nouveau siècle, le petit royaume ibérique semble entrer dans une période plus heureuse, et c'est en grande partie à ses colonies qu'il le doit.
Il
L'expansion coloniale des races européennes a pris dans ce siècle, et surtout dans ces trente dernières années, un caractère nouveau. Les grandes nations qui ont établi sur l'exportation des produits fabriqués l'assiette de leur fortune économique ont cherché, avec une àpreté toujours croissante à mesure que grandissait la concurrence, des marchés nouveaux. Elles ont transformé avec une rapidité prodigieuse, quand le climat s'y prêtait, des pays, à peine peuplés de quelques tribus indigènes, en États organisés selon un même mode et habités par des des-
1898
Pays. Importation. Exportation-
Ruyaume-Uni. . . . 18017000 Milreis ou 2558000 £ 11 502 600 Milreis ou 1633000 £
Colooi es portugaises. 10047100 — 1426550— 7070100 — 1 003 800 —
Allemagiio 7474300 — 1061000— 5493200 — 78OUO0 —
Espagne. ..... 5594300 — 794000— 5563000 — 790000 —
Brésil 21Ï7100 - 302000— 6629800 — 941000 —
États-Uois 7 260500 — 1030000— 1739400 -• 246iiO0^
Franco 4910300 — 6970U0— 1541000 — 218000 —
Russie 654100 — 92 000— 880000 — 124 000 —
Belgique 2554600 — 362000— 5493200 — 780000 —
Voyez dans les Diplomatie and consular Reports. Annual séries^ n* 2378.
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LA COLONIE DU MOZAMBIQUE. 6u
cendans des mêmes races, ainsi l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Cap, le Far-West américain. Depuis le -Congrès de Berlin, des traités de délimitation ont partagé l'Afrique en une série de colonies et n'ont plus laissé, de l'immense continent^ ime seule terre, sauf le Maroc, qui n'eût, au moins sur le papier, un maître européen. — Au milieu de cette fureur d'annexions, de ce rtish des ambitions européennes vers les maigres terres de l'Afrique, il était périlleuxpour le Portugal, propriétaire de vieilles colonies, de n'être ni un Etat industriel, ni un peuple d'émigrans, de n'être pas poussé vers les terres nouvelles par la nécessité de l'ex- portation ou la pléthore des habitans. Il ne faut d'ailleurs pas s'y tromper : c'est moins au petit nombre de ses citoyens, qu'à la nature de sa vie économique et de ses ressources naturelles ([ue, dans ce siècle, le Portugal a dû sa décadence. La Belgique, guère plus peuplée que lui sans doute vers 1800, a dû, au con- traire, sa prospérité et l'accroissement rapide de sa population, à ses houilles et à ses fers; et tandis que le Portugal ne parve- nait pas à mettre en valeur ses possessions extérieures, elle, au contraire, que la nature ne semblait pas prédestiner à une ex- pansion d'outre-mer, s'efforçait de s'en créer pour y trouver un emploi de son activité surabondante et un débouché pour le sur- croit de sa production industrielle. Les pays agricoles, comme le Portugal, et, dans une certaine mesure, la France, colonisent lentement, et, en revanche, s'implantent fortement et s'enracinent au sol. Mais, dans les temps de crise, il est dangereux de ne pas marcher du même pas que ses voisins, surtout quand on n^a ni une armée ni ime marine suffisantes pour imposer un frein aux convoitises trop peu scrupuleuses. Les deux États de la pénin- sule ibérique en ont fait, depuis dix ans, la cruelle expérience. Quand les terres vierges ont manqué, ni les Anglais, ni les Américains n'ont hésité à s'emparer par la force de celles que d'autres puissances européennes, moins fortes, occupaient depuis longtemps.
Il était surtout dangereux pour les Portugais de posséder leurs plus grandes colonies presque à la même latitude, sur les deux côtes opposées de l'Afrique australe. Si, en effet, selon la théorie des « arrière-pays » [hinterland) définie par l'acte de Berlin, ils parvenaient à joindre les uns aux autres leurs établis- semens de l'Angola et du Mozambique, ils occuperaient dans l'Afrique du Sud, à la hauteur du Zambèze, une large bande d^ TOME II. — 190i. r>
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territoire qui couperait à jamais, à l'expansion de la colonie du Cap, la route du nord. Or, l'Afrique doit être anglaise « du C^p au Caire : » ainsi l'ont décidé les Cecil Rhodes et les Cham- berlain, ainsi le veut « l'Impérialisme; » et il ne faut pas voir là seulement la manifestation d'une ambition intempérante : TAfrique doit être anglaise parce que l'Angleterre a besoin de nouvelles Indes pour absorber ses produits, pour que les usines du Lançashire ne viennent pas à chômer, et pour que l'immense population ouvrière qui grouille dans les comtés industriels^ puisse travailler et vivre. Aussi, malheur à qui barre la route ! Portugais ou Boers dans le sud, Français ou Éthiopiens dans le nord, il faut que « l'Impérialisme » passe, s'ouvre la route des Grands Lacs, l'accès des sources du Nil et, pour nous servir d'une saisissante expression de M. E.-M. de Vogué, se réserve l'exploi- tation des « Indes noires (1). »
De 1887 à 1891, la crise décisive éclate: c'est elle qui a fixé les limites actuelles de l'Angola et du Mozambique. L'histoire coloniale du Portugal a son point critique dans ces événemens et dans le traité qui les clôture : ils éclairent d'un jour étrange Falliance récemment proclamée à Lisbonne. Sans entrer dans le détail de faits déjà connus (2), il est nécessaire d'en résumer l'ensemble : l'on risquerait sjms cela de ne pas se représenter exactement l'état actuel des colonies portugaises.
C'est l'or qui, dans l'Afrique du Sud, a le premier suscité les convoitises rivales et poussé les Anglais et les Portugais vers les pays de l'intérieur où eut lieu le choc de leurs intérêts contraires et la rencontre de leurs marches en sens opposés. Là où, vers le milieu du siècle, passa le pacifique et généreux Livingstone, tout un flot d'explorateurs et d'aventuriers se ruèrent après les premières découvertes du métal précieux. Vers 1870, l'or était signalé jion seulement au Transvaal, mais encore dans toute la région entre le Limpopo et le Zambèze, dans le Manica et le Machona, sur le territoire des Matabélés et jusque sur les con- fins du lac Nyassa. Dès lors commence pour tous ces pays une vie nouvelle, vie agitée et tourmentée, mais active et finalement féconde et créatrice. .
(1) Voyez la Revue du !•' novembre 1890.
(2) On pourra consulter sur ces événemens : le livre intéressant de M. Jean Darcy : la Conquête de VAfHquey Librairie Perrin, 1 vol. în-12 ; ou encore le Par- tage de V Afrique, par M. Victor De ville (André éditeur). ^
LA COLOME DU MOZAMBIQUE. 67
Jusque-là les comptoirs portugais, échelonnés sur la côte du Mozambique du 10* au 27® degré de latitude sud, étaient, surtout depuis l'abolition de la traite» dans le marasme et la stagnation; les ports, Mozambique, Sofala, Tété sur le Zani- bèze, faisaient encore quelque commerce ; mais les Portugais qui, au xvii* siècle, avaient fondé des comptoirs jusqu'aux bords du Nyassa et exploré la région du lac Moero et des sources du Congo, ne pénétraient plus que rarement dans l'intérieur, et encore était-ce presque toujours clandestinement, en vue d'un commerce louche. Quant aux Anglais, ils étaient confinés à l'extrême sud, au Cap et au Natal, et séparés des établissemens portugais par les populations boers et par des tribus nombreuses et redoutables d'indigènes. La puissance magique de l'or changea brusquement cette situation; comme un irrésistible aimant, il attira du sud les Anglais tandis que, de l'est et de l'ouest, les Portugais s'avançaient pour faire revivre leurs droits anciens, . réoccuper tout le bassin du Zambèze, et joindre leurs possessions de l'Atlantique à celles de l'océan Indien.
Ce fut après le traité du 24 février 1884, qui ruinait à jamais les prétentions portugaises sur le cours du Congo et fixait la frontière entre l'Angola et l'État indépendant, que le gouver- nement de Lisbonne dirigea surtout ses efforts vers les pays du Zambèze. Le major Serpa Pinto, de Saint-Paul de Loanda au Natal, ouvrit à travers l'Afrique, d'une mer à l'autre, une voie nouvelle (1); Capello et Ivens, dans un mémorable voyage, étu- dièrent avec ime grande précision les hauts affluens de gauche du Congo et, partis de Mossamédés sur l'Atlantique, parvinrent à Quilimané sur l'océan Indien. Les uns et les autres reliaient par leurs itinéraires la côte du Mozambique à celle de l'An- gola, et, au cours de leurs traversées transafricaines, ils n'avaient pas négligé de nouer des intelligences avec les chefs et de pré- parer les voies à la domination portugaise. En même temps, de la côte du Mozambique, des officiers s'avançaient pour rétablir^ l'autorité effective du .Portugal sur les plateaux de l'intérieur: de 1885 à 1887 MM. Cordon et Païva d'Andrade visitèrent les pays au sud du Zambèze et spécialement le Machona.
Mais déjà, à la même époque, des missionnaires et des voya- geurs britanniques, se glissant entre les steppes déserts de
(i) Comment fai traversé l'Afrique^ par le major Serpa Pinto. Paris, Hachette, 2 vol.
68 REVUE DES DEUX MONDES.
Touast et le territoire du Transvaal, croisaient la route des offi- ciers du roi de Portugal et faisaient de rapides progrès vers le nord: dès 1887, ils soumettaient à leur protectorat le pays de Khama. En même temps ils lançaient en avant, par le Zambèze, des pionniers hardis* et entreprenans, les missionnaires des so- ciéUiB bibliques, qui devenaient partout les meilleurs agens de l'influence britannique et lui préparaient les voies. Protégés par les apparences de la neutralité et du désintéressement, ils s avan- cèt^nt, sous la sauvegarde des autorités portugaises, jusqu'au coors supérieur du Zambèze et au lac Nyassa; ils furent les premiers organisateurs de cette Compagnie des Lacs (Afrikaii lakes C®) qui joua dans la crise un rôle très actif, et qui servit, pour ainsi dire, d'agent provocateur au Colonial Office. Bientôt, une grande partie du commerce du Chiré et du Zambèze se fit par les bateaux de la Compagnie, en même temps que d'autres sociétés du même genre opéraient au sud du fleuve. Les agens, missionnaires ou commerçans, de toutes ces associations de\^n- rent bientôt si nombreux et surtout si remuans et si exigeans que le gouvernement put à son tour intervenir : la pièce était suffi- samment préparée; le prologue avait réussi à souhait; Ton pou- vait précipiter le dénouement.
Le 13 août 1887, les ministres de la Reine signifièrent au gouvernement du roi de Portugal que l'Angleterre n,e recon- naissait pas ses droits sur les pays du Nyassa et du Machona; or ces mêmes droits avaient été implicitement et même explicite- ment admis au cours des années précédentes.
En même temps une expédition, organisée sous les ordres de MM. Colquhoun et Seelous, s'avançait vers les territoires con- tesftés et contractait alliance avec Lobengula, roi des Matabélés. Ce fut le prélude de l'usurpation anglaise. Bientôt l'entrée en scène d'un élément nouveau, la Compagnie de r Afrique du 5wrf, constituée par la fusion de deux anciennes sociétés, et surtout issue de la volonté d'un homme résolu à tout pour parvenir à ses fins^ le (( Napoléon du Cap » M. Cecil Rhodes, vint hâter un dénouement qui, en dépit du droit, n'était déjà plus douteux. En vain le gouvernement de Lisbonne, pour affirmer sa souve- raineté sur les territoires en litige, essaya-t-il de les organiser par 'décret en une nouvelle province avec Zumbo pour centre (9 novembre 1889); on lui fit entendre qu'il n'avait pas à orga- niser des pays qui ne pouvaient être qu'anglais. Dès lors les
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provocations se multiplièrent ; les colonies portugaises étaient sillonnées par des agens britanniques, et « la cavalerie de Saint- Georges » se répandait parmi les tribus noires; le consul Johnston, accrédité à Mozambique auprès des autorités portu- gaises, dirigeait lui-même la campagne. Il était fatal qu'un inci- dent se produisit qui fournirait aux Anglais l'occasion désirée. Un jour le major Serpa Pinto poursuivit une bande de Mako- lolos qui avaient attaqué, sur le Chiré, en territoire portugais, un vapeur de la Compagnie des Lacs, les dispersa et leur enleva des drapeaux anglais qui leur avaient été récemment distribués. Cet incident bizarre fut le signal attendu : immédiatement la presse se déchaîna contre le Portugal ; Serpa Pinto fut accusé d'une odieuse violation du droit des gens, d'une invasion des territoires de la Reine ; il se produisit dans l'opinion anglaise, excitée par les journaux, un mouvement comparable à celui qui suivit l'arrivée du commandant Marchand à Fachoda. Le Portu- gal tenta de négocier, de faire appel à la justice, de chercher des protecteurs et d'invoquer un arbitrage. Mais ses appels au bon droit, maigre ressource des faibles qui n'en ont pas d'autres, restèrent sans écho. Aucune voix ne s'éleva pour protester contre ce grand abus de la force. Le Foreign-Office lança, le 12 jan- vier 1890, un ultimatum d'une dureté singulière (1), en même temps que, de tous côtés, des croiseurs cinglaient vers les ports du Mozambique. Le eabinet de Lisbonne dut se résigner et con- clure une convention provisoire où il cédait sur tous les points. Les pourparlers commencèrent pour un traité de délimitation définitif; mais le Portugal ne gagna rien à ce répit; bien au contraire, pendant les négociations, les agens de la Chartered pénétrèrent dans le Manica, y fondèrent Fort-Salisbury, disper- sèrent la troupe du colonel Païva d'Andrade et envoyèrent les
(i) n est piquant, au moment où Je Portugal et la Grande-Bretagne échangent des déclarations d'étemelle amitié, de rappeler le texte de cet ultimatum qui ne date que de onze ans :
« Le gouvernement britannique désire et insiste pour que les instructions sui- vantes soient envoyées immédiatement, par télégraphe, au gouverneur de Mozam- bique. Rappelez aussitôt toutes les forces portugaises se trouvant actuellement sur le Chiré, ainsi que sur les territoires des Makololos et du Machona. Le gouverne- ment britannique est d'avis que, faute de cela, les assurances données par le gou- vernement portugais sont illusoires, et M. Petre (le ministre anglais à Lisbunne) se verra forcé, conformément à ses instructions, de quitter immédiatement Lisbonne, avec tous les membres de la légation, s'il ne recevait pas, cette après-midi, une réponse satisfaisante. » ^
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officiers prisonniers de guerre au Cap (15 septembre 1890). Le traité fut enfin signé le 12 juin 1891. Le Mozambique était à jamais séparé de l'Angola; le Manica, le Machona, le Nyassa étaient reconnus territoires anglais ; la Chartered touchait désorr mais au Tanganyika, M. Cecil Rhodes était vainqueur et la route du Cap au Caire ouverte; la liberté de la navigation du Zam- bèze était garantie et le Portugal s'engageait à construire un chemin de fer dans la vallée du Pongoué, pour assurer aux nou- veaux territoires britanniques ime communication directe avec la mer.
Ainsi s'accomplit un pas décisif de l'expansion britannique dans l'Afrique du Sud. On put croire un moment que, sous la brutalité de l'affront, la fierté du peuple qui avait produit Vasco de Gama et le grand Albuquerque allait se réveiller; et de fait, dans la masse de la nation, l'outrage, profondément ressenti, pro- voqua un sursaut d'indignation. Depuis trop longtemps le peuple portugais souffrait de la demi-servitude ou le tenait la Grande- Bretagne ; il sentait confusément qu'une telle alliance l'étouffait, l'empêchait de développer ses énergies latentes, de donner un nouvel essor à son industrie. Dans un de ces élans de patriotisme qui viennent parfois secouer les peuples et promouvoir chez eux une bienfaisante résurrection nationale, on tenta d'organiser une sorte de « boycottage » des marchandises anglaises; on s'adressa aux maisons françaises et on s'efforça d'orienter vçrs de nouvelles voies la vie économique du Portugal. Le gouver- nement suivit le beau mouvement où l'engageait la nation ; déjà le ministère avait répondu en termes très dignes à l'ultimatum anglais ; le roi don Carlos lui-même renvoya à la reine Victoria les insignes des ordres du Bain et de la Jarretière ; il sembla qu'une politique nouvelle allait entraîner le Portugal vers des destins plus heureux. Attitude réservée et digne vis-à-vis de l'Angleterre, occupation effective et mise en valeur du domaine colonial, malgré tout encore en\4able, qui lui restait : telles étaient les maximes qui semblaient devoir inspirer un gouverne- ment vraiment national. Et, de fait, depuis dix ans, la coloni- sation portugaise est entrée dans une phase nouvelle; sans suffire encore à sa vaste tâche, elle a réalisé de très grands progrès et fait des efforts souvent heureux pour réussir. C'est ce que nous voudrions montrer à propos du Mozambique, qui, s'il n'est pas la plus riche des possessions portugaises, est celle qui, par sa
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71
position géographique, tient dans la politique générale africaine la place la plus importante et qui, au point de vue international, nous intéresse surtout.
III
La vie nouvelle qui, depuis quelques années, ranime la vieille colonie de Mozambique lui est venue bien plutôt de l'ex- térieur que d'un renouveau de l'expansion portugaise ; les anciens établissemens autrefois célèbres : Sofala, Quilimané, Mozam- bique, sont tombés dans une irrémédiable décadence. Mais des villes nouvelles grandissent; le progrès général de la conquête et de la colonisation européenne dans l'Afrique australe, et surtout la découverte de l'or sur les plateaux de l'intérieur, ont amené dans les districts laissés au Portugal par le traité de 1891 le mouvement et les hommes. Le petit royaume a suivi l'impulsion des grands Etats et s'est appliqué, avec ardeur et succès, à mettre en valeur ses possessions d'outre-mer,
La fortune du pays de Gaza vient avant tout de ce qu'il est un lieu de passage et de transit; ses excellens ports, Lourenço- Marquès et Beïra, têtes de ligne de deux chemins de fer de pénétration, ne doivent pas leur rapide croissance à la fertilité de leurs environs immédiats, mais au Transvaal et à la Rho- desia dont ils sont les débouchés sur l'Océan, Leur prospérité n'est donc qu'un reflet, une conséquence du mouvement intense qiie la recherche et l'exploitation de l'or ont provoqué autour de Johannesburg et dans les hautes terres de l'intérieur.
Depuis la baie de la Table (1), en longeant les côtes anglaises, aucune rade bien abritée ne s'ouvre avant la magnifique baie Delagoa, que l'arbitrage du maréchal de Mac-Mahon a départie au Portugal. La baie, large et profonde, s'enfonce dans les terres et s'y prolonge par un large estuaire, où trois fleuves, descendus des montagnes transvaaliennes à travers les gorges des monts
(1) Pour la géographie du Mozambique, on consultera : la nouvelle édition de V Afrique au</rate d'£lisée Reclus» mise à jour par Onésime Reclus (Hachette, 1901); — Vasconcellos, As colanias portuguezas : Géographia physica, politica et écono- mica, Lisbonne, O* nationale d'éditions, 1896; — les nombreux et très intéressans Diplomatie and conmlar Reports, publiés par le Foreign Office; — l'étude de * M« Hauser dansjes Questions diplomatiques et coloniales du 15 janvier 1901.
72 REVUE DES DEUX MONDES.
Lebombo qu'ils découpent en plusieurs tronçons, viennent mêler leurs eaux et former un port naturel long de 13 kilomètres, où les navires de tonnage moyen trouvent un excellent abri et où les bâtimens plus puissans, obligés de stationner dans la rade, d'ailleurs très sûre, vont bientôt, grâce à des améliorations incessantes, pouvoir pénétrer.
La ville de Lourenço-Marquès s allonge le long de la rive nord de Testuaire; elle travaille avec ardeur à dessécher les marais parmi lesquels elle s'était blottie pour échapper aux incursions des Zoulous, mais qui aujourd'hui gênent son essor et enfièvrent ses abords ; les noirs, Içs coolies de race jaune, les marchand^ indous continuent de peupler les parties basses ; mais ime cité nouvelle, plus saine et plus élégante, s'élève rapidement sur la colline prochaine et abrite le population blanche» Du port même part le chemin de fer qui, d'abord à travers les plaines basses, inondées et couvertes de forêts du territoire portugais, puis par-dessus les rampes. escarpées du plateau trans- vaalien, se dirige vers Johanqesburg. La cité de l'or n'est en effet qu'à 624 kilomètres dç Lourenço-Marquès, tandis qu'elle est à 1 696 kilomètres du Cap ; le port naturel du Rand est donc la baie Delagoa. Aussi Lourenço-Marquès est-il bien moins un port du pays de Gaza que le port du Transvaal; les exportations de l'étroite bande côtière portugaise, large d'à peine 50 kilomètres, sont à peu près nulles, quoique le district soit naturellement fertile. Dans la ville même, presque tout vient de l'étranger, de- puis les bois de Norvège, les briques et le ciment français, jus- qu'aux viandes gelées importées d'Australie et au charbon des- cendu des mines du Transvaal, jusqu'aux gros négocians qui sont, pour la plupart, anglais, français, grecs, aux petits détaillans qui sont des banians de l'Inde et aux portefaix du port qui sont des" coolies asiatiques ou des noirs* Lourenço-Marquès n'est donc pas une ville portugaise, mais une ville cosmopolite, où font escale les paquebots de toutes les grandes lignes de navi- gation dont une seule est portugaise, un caravansérail où pas- sent les voyageurs et s'entassent les marchandises destinées à Tintérieur.
Les fonctionnaires du gouvernement sont portugais, ainsi que les quelques troupes destinées à la police du territoire; l'admi- nistration s'acquitte du mieux qu'elle peut de sa tâche, difficile et surtout très onéreuse pour les finances de la métropole. Le
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LA COLONIE DU MOZAMBIQUE. 73
dernier rapport du consul de la Grande-Bretagne lui-même re- connaît que les moyens de débarquement sont aujourd'hui suffi-; sans, et, quoique beaucoup d'améliorations soient encore souhai- tables pour le bon aménagement du port, il est maintenant avéré que les critiques acrimonieuses de la presse anglaise, à une certaine époque, n'étaient pas exemptes d'exagérations voulues et intéressées. Si le mouvement du commerce de l'empire britan- nique à Lourenço-Marquès l'emporte encore beaucoup sur celui des autres Etats, il est curieux de remarquer, d'après le même rapport consulaire, que la concurrence étrangère menace cette suprématie. Le représentant de la Grande-Bretagne constate avec tristesse que le fret sur les bateaux de la compagnie allemande de l'Est africain est moins élevé que sur ceux des comptignies anglaises; que, de plus en plus, les matériaux nécessaires à la construction des maisons viennent d'Allemagne ou d'Amérique à meilleur marché que des usines d'Angleterre. Malgré cette baisse légère, le commerce de l'empire britannique absorbe encore les deux tiers du total des échanges qui s'opèrent à Lou- renço-Marquès. Quant au Portugal, sur 87 millions de francs (en 1897), sa part n'a été que de 7 millions, et son pavillon, dans un mouvement total de 505 navires jaugeant 1 032 543 tonnes (en 1898), n'a été représenté que dans des proportions insignifiantes.
Comme Lourenço-Marquès, Beïra est surtout riche du transit qui passe dans son port, dans ses entrepôts et sur son chemin de fer; elle s'accroît très vite, grâce au rapide essor des possessions anglaises du Manica, du Machona et du moyen Zambèze dont elle est le débouché naturel. La baie de Beïra, formée par l'es- tuaire du Pongoué et du Busi, s'ouvre, large, profonde et bien abritée, au fond du golfe de Sofala, sur le canal de Mozambique, et en face des côtes de Madagascar. Plus jeune que Lourenço- Marquès, Beïra a déjà presque rattrapé son aînée : elle a son chemin de fer qui, par Fontesvila et Umtali, à la frontière por- tugaise, gagne Fort-Salisbury, la nouvelle capitale du Manica anglais, où affluent les trafiquans et les « prospecteurs » en quête d'une rapide fortune et où, très prochainement, passera le grand transafricain « du Cap au Caire. » La croissance de Beïra rap- pelle, toute proportion gardée, les « cités-champignons » du Nou- veau Monde. C'est en 1891 seulement que, de simple fort qu'elle était, elle devint la capitale des territoires administrés par la
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Compagnie du Mozambique et la tête de ligne du chemin de fer de pénétration; elle ne comptait alors qu'environ 700 habitans dont 200 Européens, elle en a maintenant près de 6000, dont près de 2000 Européens. Une véritable ville s'élève, au milieu des marais que Ton travaille à dessécher, avec des quais, des appontemens en fer(l), un phare et un bon port accessible aux grands navires et où toutes les grandes compagnies.de naviga- tion font faire escale à leurs bateaux. Comme Lourenço-Marquès et pour des raisons analogues, Beïra est une ville cosmopolite où les Européens, Anglais, Portugais, Français, Allemands, Hol- landais, Grecs, coudoient des Indous, des nègres de toutes les tribus de l'Afrique du sud et jusqu'à des Chinois. L'empire bri- tannique y fait environ les deux tiers du commerce total, mais il est curieux de constater que les importations directes des Indes tendent à supplanter les importations d'Angleterre ; de même le rapport du consul anglais pour 1897 signale la croissance des im- portations françaises. Les bateaux de nos lignes de navigation. Messageries maritimes et Chargeurs réunis, attirés dans ces pa- rages par notre colonie de Madagascar, font escale à Beïra et y assurent à notre commerce un rang honorable (2); après les Anglais et les Portugais, ce sont les Français qui sont les plus nombreux. Nul doute que, dans un prochain avenir, les échanges entre notre grande ile africaine et la c6te qui lui fait face, dont Beïra est le principal port, ne deviennent importans, et qu'à travers l'océan Indien il ne s'établisse, entre les Etats ri- verains de nouveaux courans d'échanges. Ce jour-là, Beïra, porte d'entrée et de sortie de toute la région du Zambèze (3), de- viendra sans doute Fun des ports les plus animés des mers australes.
Lourenço-Marquès, Beïra et les chemins de fer qui s'y ter- minent, vont chercher hors des possessions portugaises les élé- mens d'une prospérité qui n'enrichit que fort peu la métropole européenne; mais le mouvement commercial a provoqué l'essor de la colonisation agricole; les efforts du gouvernement de Lis-
(1) Ces travaux ont été entrepris par la Compagnie française du Sud-Est africain.
(2) 133 039 tonnes, sur un total de 434684 (en 1898) sont entrées ou sorties sous pavillon français.
(3) Un chemin de fer joignant Beïra à Sena sur le Zambèze, non loin de son confluent avec le Gbiré, est en projet. — Le transit de la ligne de Beïra à Umtali a été de 41835 tonnes en 1899 contre 35523 en 1898 (Annual Séries^ n«' 2218 et 2427).
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bonne et de ses nationaux pour faire fructifier les riches terri- toires que renferme le Mozambique ont amené déjà d'heureux résultats : des établissemens nouveaux se développent et pros- pèrent peu à peu le long du Zambèze et sur les plateaux salubres de l'intérieur.
Tant que les Portugais se sont bornés à trafiquer avec les in- digènes dans leurs comptoirs de la côte, ils n'ont pas fait de sé- rieuse tentative pour mettre les terres en valeur; mais, en ces dernières années, les cruelles leçons de la politique ont réveillé l'activité du gouvernement et des regnicoles; des compagnies privilégiées ont été fondées et des colons sont venus dans l'inten- tion de -pénétrer à l'intérieur et d'y créer des exploitations ru- rales. Les côtes du Mozambique sont, en général, basses, maré- cageuses ou couvertes de dunes infertiles et souvent malsaines, interrompues çà et là par des fleuves qui finissent presque tous en deltas vaseux ou en estuaires ensablés. Ainsi tout le bas pays de Gaza, entre les bouches du Limpopo et le delta insalubre du Zambèze, en général sec et stérile, couvert d'herbes, d'arbustes épineux, parsemé de lagunes, est impropre à la colonisation, et la présence de la terrible mouche tsétsé y empêche môme l'éle- vage du bétail. Au nord du Pongoué, les flancs de la sierra de Gorongosa, qui dresse l'un de ses pics granitiques jusqu'à 2 000 mètres, mieux arrosés, couverts de magnifiques forêts, pour- raient se prêter à l'établissement des blancs. Mais c'est surtout plus loin dans l'intérieur, en s'élevant peu à peu, de terrasses en terrasses, jusqu'aux plateaux, que l'on rencontre des terrains, une altitude et un climat favorables à la culture et à la vie des Euro- péens. Les forêts sont riches en essences variées et nourrissent en abondance diverses lianes qui produisent un caoutchouc d'ex- cellente qualité; le sol, selon la quantité de pluie ou de soleil qu'il reçoit, fait pousser des céréales, du millet, du maïs, du riz, du blé, du sésame, des arachides ou de la canne à sucre, du cacao, du tabac (1). C'est dans ces régions que la compagnie du Mozambique exerce, en vertu d'une charte du roi de Portugal, des droits souverains, trafique avec les indigènes et explore le pays dans l'espoir d'y trouver des champs d'or comparables à
(i) La Société des Suci*es portugais a établi, surtout le long du .Zambèze, des pUntations qui réussissent très bien ; une fabrique de sucre de cannes a été établie à Marromeu. — Une Compagnie marseillaise des Huiles et Savons du Mozambique exporte de grandes quantités de graines oléagineuses; etc.
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ceux du Witwatersrand ; elle commence aussi, timidement, à créer des centres de colonisation blanche, et l'on peut prévoir que c'est dans cette voie, plutôt que dans la vaine poursuite d'un nouvel Eldorado, qu'elle trouvera les élémens d'une pros- périté durable.
C'est aussi une compagnie privilégiée, celle du Zambèze, qui a obtenu la concession des riches districts qui bordent le cours du grand et presque inutile fleuve de l'Afrique australe. Mais la plus grande partie du vaste district du Zambèze est divisée en prazos : on appelle ainsi de vastes territoires concédés à bail, pour une durée de dix à vingt-cinq ans, à des compagnies ou à des particuliers qui, moyennant une redevance calculée sur le nombre des habitans indigènes, exercent, pourvu qu'ils soient sujets portugais, tous les droits régaliens et assument toutes les charges de Fadministration, sous le haut contrôle de l'inspection générale des prazos de la couronne (1). Le concessionnaire d'un prazo est tenu de le mettre en culture, d'y construire ou d'y en- tretenir les voies de communication en se servant des corvées in- digènes, d'y ouvrir une école si sa concession renferme plus de 2 000 habitans. En échange de ces lourdes obligations, les loca- taires jouissent de privilèges étendus : ils ont le monopole du commerce sur leur prazo et les indigènes sont tenus de s'adresser à eux pour tout ce qu'ils veulent acheter ou vendre. Ainsi tout le trafic est entre les mêmes mains, et il va sans dire que ce sys- tème, s'il enrichit les Portugais, est l'objet des plaintes géné- rales des négocians étrangers, et surtout anglais, qui ne trou- vent pas à placer leurs pacotilles et qui, au nom du free trade, réclament l'abolition de ces pratiques peut-être nécessaires pour abriter les débuts d'une colonisation agricole.
Dans les districts du cap Delgado et de Mozambique, entre le delta du Zambèze, le lac Nyassa et le Rovouma, la colonisation portugaise est encore moins avancée que dans le pays de Gaza ; une grande partie du trafic avec les indigènes est entre les mains de Banians venus de Diu ou de l'Inde anglaise, ou d'Arabes de Zanzibar. La Compagnie du Nyassa, constituée sous les aus- pices du gouvernement de Lisbonne et sous le contrôle finan-
(1) Le système des prazos , que les Portugais ont jadis emprunté aux anciens sultans maures, a été réorganisé par un décret du 18 novembre 1890, mis en vi- gueur le 30 septembre 1892. — Voyez Vasconcellos, ouv, cité, p. 260 et suiv., et le Rapport du Consul anglais à Quelimani pour iS99 {Annual Séries, n* 2399).
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cier d'un comité siégeant à Londres, a reçu le privilège d'admi- nistrer la région et d'en développer les ressources commerciales, agricoles et minières. A la lin de 1899, elle a chargé le major anglais Spilsbury d'étudier les moyens de créer un chemin de fer qui, de Pumba, atteindrait les rives du lac Nyassa et trans- formerait les conditions de la vie économique de toute celte contrée fertile et propice aux « cultures riches. » L'ouverture de cette route détournerait le trafic qui suit actuellement la vallée du Chiré et tracerait la voie la plus courte pour pénétrer dans la partie sud de cette région des Grands Lacs qui sera, dans un avenir plus ou moins éloigné, le foyer le plus intense de la vie africaine. Malheureusement, la réalisation de tous ces projets est encore très incertaine; pour le moment, les expor- tations de la vieille ville de Mozambique n'augmentent que très lentement; des indigènes en armes paralysent le commerce à quelques kilomètres des ports et le pays n'est parcouru que par quelques caravanes.
De ces indications, trop sommaires, sur Tétat actuel de la colonie portugaise du Mozambique, il est possible cependant de tirer quelques conclusions. Les divers districts qui constituent la colonie sont, par eux-mêmes, inégalement riches, mais plusieurs renferment des mines d'or et de charbon, des territoires fertiles «'t salubres où les blancs peuvent s'acclimater et môme travailler; mais l'œuvre de la mise en valeur de ces ressources naturelles, si elle a fait de grands progrès en ces dernières années,- n'en est encore néanmoins qu'à ses débuts. La colonie du Mozambique, malgré son étendue et ses richesses latentes, est loin d'occuper le premier rang parmi les possessions portugaises pour son com- merce avec la métropole (1). Malgré la faiblesse relative do ces ♦'changes entre colonie et mère patrie, le Mozambique contribue,
(1) 1898
Colonie;;- Importations en Portugal. Exportations de Portugal.
Angola 62U70O Milroisou 882000 £ 4661700 Milreis ou (>dl500 £
Cap- Vert 267 400 — 37 000— 453 400 — 64600—-
(iainé© 23700 — 3000— 80500 — 11500 —
S&iDt-Thomas et Ile,
do Prince. . . . . 3451300 — 490000— 889400 — 126000 —
Mozambique .... 62500 — 8800— 947100 — 13500«i —
(ioa 25700 — 3500— 31100 — 4400 —
MacAo et Timor . . 1800 — 250— 6900 — 9(0 —
Total 10047100 — 1424550— 7070100 — 1003301) —
[Annual Séries, n« 2378.)
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pour une part chaque jour grandissante, à fournir au Portugal les denrées coloniales qu^il consomme; et quoiqu'un grand m>mbre des entreprises nouvelles qui paraissent devoir réussir dans ce légendaire empire du Monomotapa soient créées par des étrangers, ou tout au moins soutenues par des capitaux étran- gers, quelques-uns de ces riches « africains, » qui commencent à prendre à Lisbonne la place qu'occupaient autrefois les « bré- siliens, » y trouveront une source nouvelle de prospérité, et rÉtat portugais lui-même peut espérer d'être, dans un prochain avenir, récompensé de ses efforts et rémunéré de ses sacrifices.
IV
Ce sont précisément ces promesses d'un brillant essor écono- mique et les avantages de sa position géographique qui auto* risent & concevoir des inquiétudes sur le sort du Mozambique. Restera-t-il portugais ou deviendra-t-il anglais? Il est légitime de se le demander; et si les événemens de l'avenir restent, dan» un tel problème, une donnée inconnue, du moins l'état actuel des choses comporte-t-il déjà, à lui seul, une solution.
Après la crise que termina le traité de 1891, une réaction patriotique violente s'était, nous l'avons \ai, manifestée contre l'Angleterre et le gouvernement lui-même avait obéi à l'impulsion générale. Une ardeur nouvelle pour la colonisation, un certain *'élan donné à l'industrie et au commerce national, ime part plus g^^de faite dans les importations aux États autres que l'Angle- terre furent, dans une certaine mesure, les résultats de cette poussée populaire ; mais la vague de fond qui avait un moment secoué l'âme portugaise alla vite en s'atténuant et en perdant de son premier élan. La force des habitudes, les nécessités écono- miques, plus puissantes que les antipathies nationales, ramenè- rent le Portugal à ses accointances commerciales et politiques avec l'Angleterre. La France ne pouvait ni offrir au Portugal un compte pour ses vins, ni lui fournir à aussi bon marché les pa- cotilles qu'il exporte dans ses colonies. Une à une, les mailles, un instant disjointes, de la chaîne qui rive Lisbonne à Londres^ se resserrèrent et se rejoignirent. Les événemens de 1890-1891 avaient, d'autre part, appris au petit royaume ibérique qu'il ne pouvait, dans l'Europe divisée d'aujourd'hui, compter que sur
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lui-même; en vain il avait appelé au secours du droit méconnu les signataires de Pacte de Berlin ; personne n'avait fait mine de parler en sa faveur, il était resté isolé en face du léopard britiin- nique. Les hommes d'État portugais mirent à profit la leçon; ils comprirent que, parmi les puissances qui brillent au premier rang sur l'horizon politique, aucune, — pas même la France, — n'a su reprendre la vieille tradition française de protection des Etats trop petits ou trop faibles pour suffire eux-mêmes à la défense de leurs intérêts. L'Angleterre avait le pouvoir d'impo- ser, en tout cas, sa volonté au sa plus ancienne alliée; » mieux valait donc se rapprocher d'elle, se mettre sous sa protection et, au risque de blesser l'opinion publique, obtenir de sa hautaine bienveillance ce que l'on était impuissant à défendre contre elle. D'ailleurs, les colonies portugaises, et spécialement celle du Mo- zambique, n'étaient- elles pas comme imprégnées de capitaux an- glais? Etait-il une seule entreprise considérable où les Anglais n'eussent des intérêts? Tel fut sans doute le raisonnement qui détermina le gouvernement de Lisbonne; et si, à vrai dire, il n'eut, en accomplissant son évolution, qu'un médiocre souci de ' la dignité nationale, peut-être apprécia-t-il assez sainement la réalité de sa situation dans le monde.
Les événemens, depuis 1891, ont, h plusieurs reprises," montré que les visées des Anglais sur la côte de Gaza restaient les mêmes, et que, s'ils consentaient à ne pas s'emparer du pays, <lu moins prétendaient-ils y agir comme chez eux, persuadf^s -qu'il finirait par tomber, comme un fruit mûr, en leur posses- sion effective. Leurs convoitises se portaient ouvertement sur la baie de Delagoa, dont, en 1875, la sentence arbitrale du maré- chal de Mac-Mahon avait confirmé la possession au Portugal. Une première fois ils crurent trouver dans la révolte des Cafrcs Vatouas une occasion de réaliser leurs desseins et ils ne se cachaient guère d'exciter et de soutenir le roi Gougounhama qui tenait la campagne dans «l'arrière-pays » de Lourenço-Marquès. En 1897, la guerre durait depuis trois ans et devenait inquié- tante; les Cafres menaçaient Lourenço-Marquès et les Anglais, — péril plus grave encore, — s'apprêtaient à défendre eux-mêmes les approches de la ville, quand le major d'Albuquerque mit fin au conflit par un incroyable coup d'audace. Avec cinquante cavaliers il poussa tout droit jusqu'au camp des noirs, et, au milieu de deux ou trois mille guerriers, s empara dé la personne
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du roi, l'obligea à s'agenouiller devant lui et Temmena prisonnier avant que ses sujets eussent eu le temps de le défendre.
L'affaire du chemin de fer de Delagoa-bay à Pretoria fut plus grave enfcore et plus significative. Quand il fut question de construire cette ligne, un syndicat portugais offrant toutes les conditions nécessaires de solvabilité et d'honorabilité se pré- senta, demandant seulement une garantie dintérêts de 4 ou 5 pour 100, ce qui n'avait rien d'exagéré, si Ton considère les difficultés de la voie à tracer qui passe, surtout dans sa première partie, par un pays très accidenté, exposé à des pluies torren- tielles et infesté d'animaux sauvages. La concession allait être accordée, quand un de ces aventuriers américains, lanceurs d'affaires hasardeuses, comme il en court tant par le monde, nommé Mac-Murdo, demanda, au nom d'un groupe de capitii- listes yankees et surtout anglais, à construire la ligne sans garantie d'intérêts ; le ministère portugais, sans défiance et per- suadé qu'il réalisait une heureuse économie au profit de son pays, qui en a tant besoin, accepta. La Delagoa-bay and East-Afncan Railway C^ travailla très lentement et mal, établit la ligne dans de mauvaises conditions, exécuta des travaux défectueux, inca- pables de résister à la violence des agens atmosphériques et au passage des trains lourds, et qui, en raison de l'insalubrité du pays et des difficultés techniques que Ton rencontra, coûtèrent très cher, si bien que dans l'été de 1889, au moment où les délais d'achèvement du chemin de fer étaient près d'être épuisés, non seulement le syndicat avait encore une cinquantaine de kilomètres à construire, mais il était complètement sans ressources pour venir à bout de ses travaux.
Deux mois restaient à courir, il était évident que la Com- pagnie épuisée ne pourrait, dans ce court délai, tenir ses enga- gemens ; la force des choses allait donc amener la déchéance du syndicat concessionnaire et le retour du chemin de fer à l'Etat. C'est à ce moment même que, par une aberration inexplicable, le ministre de la Marine, brusquement, sans consulter ses col- lègues, prononça la déchéance de la compagnie. Celle-ci aussitôt, exploitant celte heureuse chance, argua qu'elle avait été spoliée et réclama ime indemnité dont le gouvernement portugais dut admettre le principe, mais dont il laissa le soin de fixer la quo- tité au jugement de la cour arbitrale de Berne, où ses avocats pourraient faire valoir la façon déplorable dont la Compagnie
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avait exécuté ses engagemens et la situation où elle était quand la faute grave d'un ministre l'avait tirée de la ruine.
Jusqu'à quel point la politique eut-elle sa part dans les ori- gines de toute cette affaire, iPest impossible de le dire avec cer- titude. Mais ce qui paraît certain, c'est que pendant la longue durée du procès de Berne, toute la presse britannique en es- compta l'issue comme le moyen qui ferait tomber la baie De- lagoa et le chemin de fer entre les mains du gouvernement de la Reine. Les arbitres, pensait-on, condamneraient le Portugal à une indemnité telle, — on ne parlait de rien moins que de cent millions — qu'il lui serait impossible de la payer et qu'il devrait soit vendre, soit hypothéquer le chemin de fer et la baie De- lagoa à l'Angleterre. Cette éventualité fut étudiée dans toutes les chancelleries, et, vers 1898, la vente des colonies portugaises, de celle du Mozambique en particulier, semblait aux pubiicistes anglais un événement prévu et prochain. C'est vers ce temps qu'un traité secret, auquel récemment M. le comte de Bûlow faisait allusion au Reichstag, aurait été signé,, où l'Angleterre et l'Allemagne auraient prévu et préparé le partage des colonies portugaises au cas où le Portugal ne pourrait pas payer l'indem- nité que fixeraient les arbitres. L'Allemagne sans doute se serait étendue du côté du Nyassa et peut-être en Angola ; l'Angleterre aurait gardé Lourenço-Marquès. D'autres événemens étaient-ils prévus dans la convention ? Est-ce au moment où elle fut signée qu'il conviendrait de faire remonter la volte-face de l'empereur Guillaume 11 et l'abandon du Transvaal par l'Allemagne? Au- tant de questions auxquelles il serait difficile de donner aujour- d'hui une réponse satisfaisante, l'instrument diplomatique n'ayant jamais été divulgué. Ce qui semble hors de doute, c'est que le cas d'un achat et d'un partage des colonies portugaises, et spé- cialement du Mozambique, a été envisagé, admis comme pos- sible : et c'est tout ce que nous en voulons retenir.
L'arrêt de Berne vint, à la fin de mars de Tannée dernière, couper court à tous ces beaux projets et décevoir l'impatience de ces convoitises indécentes. L'arbitre, en effet, fixait l'indemnité à payer par le Portugal au chiffre de 15 millions en principal et 10 millions d'intérêt, soit 25 millions : le gouvernement de Lis- bonne qui, en prévision du paiement à effectuer, avait rendu disponibles des ressources, put acquitter sa dette. Vingt-cinq millions, aubaine inespérée, tombèrent dans les caisses d'une TOMK n. — 1901. ^
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compagnie ruinée! Mais, politiquement, le coup était manqué : le Portugal s'était sauvé tout seul ; il n'avait pas été besoin de recourir « aux remèdes héroïques, » c'est l'expression qu'em- ployait le lendemain de l'arrêt le Corning leader et il ajoutait : « ce qui est heureux dans l'état actuel de la politique en Afrique du Sud. » Les affaires de l'Angleterre, en effet, ne semblaient pas alors s'arranger au Transvaal au gré' des désirs impérialistes, et il est à croire que le gouvernement de la Reine ne tenait pas, à l'heure même ou certaines puissances auraient pu songer à intervenir en faveur des Boers, à faire naître, à propos de Delagoa-bay, de nouveaux embarras diplomatiques. Le cas prévu dans le traité secret avec l'Allemagne ne s'étant pas réalisé, tout projet de partage se trouvait, pour le moment du moins, abandonné.
En ces derniers mois, un étrange revirement s'est accompli dans les relations du Portugal avec l'Angleterre. « L'étroite amitié » de la Grande-Bretagne et de sa « plus fidèle alliée » s'est manifestée ouvertement quand le gouvernement de Londres a demandé et obtenu, sans difficultés, le passage de ses troupes à travers le territoire du Mozambique pour aller attaquer par le nord les commandos boers. Pour justifier cette audacieuse violation du devoir des neutres, sir Hugh Mac Donell, ministre d'Angleterre -à Lisbonne, a invoqué « les notes échangées entre M. Petre et le comte de Valbom en 1891; » et le représentant du Portugal à Pretoria, M. Demetrio Cinatti, a allégué « les conventions antérieures et bien connues qui obligent le Por- tugal à livrer ce passage. » On ne connaissait jusqu'ici rien de tel dans le traité de 1891, ni dans les négociations qui l'accom- pagnèrent. Au reste, l'intérêt de cet événement consiste tout entier en ce qu'il a révélé la puissance et la nature des liens qui attachent le Portugal à l'Angleterre. L'alliance récemment pro- clamée à grand bruit est apparue moins comme le résultat d'une cordiale intimité que comme la conséquence d'une véritable vassalité.
Ainsi la colonie du Mozambique, mutilée en 1891, fréquem- ment menacée depuis lors de partage ou de démembrement, ou- verte à toutes les entreprises et à tous les intérêts anglais, ou- verte même aux belligérans quand ils sont Anglais, reste, malgré tout, sous la loi de Sa Majesté Très Fidèle; le traité d'alliance lui en garantit, dit-on, la tranquille possession; mais c'est plutôt de
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la condescendance un peu dédaigneuse, et peut-être passagère, de TAngleterre qu'elle la tient que de ses droits historiques et de l'effort colonial de ses sujets ; c'est moins comme l'héritage ina- liénable de ses ancêtres que comme un fief révocable de la Grande-Bretagne .
Les mariages de raison ne sont point rares en politique et ils y sont justifiés. Et si l'intérêt du Portugal l'engageait réellement à se lier à l'Angleterre par les liens d'une étroite alliance, qui donc le blâmerait d'avoir obéi à son intérêt? Mais les peuples, au- tant que de colonies et de commerce, vivent d'honneur et de dignité, et certains oublis sont des abdications. Aux fêtes du mariage de 1900 on a trop oublié, parmi les hommes qui dirigent le Portugal, les fâcheux souvenirs de 1890. Et c'est pour cela que les acclamations officielles, — le peuple, en général, a plus le sens de sa dignité, — durant les fêtes qui ont célébré à Lis- bonne, le 6 décembre dernier, la venue de l'escadre de l'amiral Rawson, ont paru sonner faux et tinter comme le glas d'une na- tion qui s'abandonne. Déjà quelques semaines plus tôt, à Koma- tîpoort, sur la frontière du Transvaal envahi, lord Roberts avait fait saluer, par les hourrahs frénétiques de ses troupes, le dra- peau portugais. Dans les discours prononcés au banquet de Lis- bonne, dans les dépêches échangées entre le roi don Carlos et la reine Victoria, dans les toasts du Majestic^ on a affirmé, de part et d'autre, « la franche et loyale alliance » et « la vieille ami- tié » qui unit l'Angleterre et le Portugal. Les générations passent vite en Portugal, et les deuils nationaux ne se portent pas longtemps ; le beau mouvement patriotique d'il y a dix ans ap- paraît dans un passé aussi lointain que les exploits du grand Albuquerque, et il semble que l'on en ait porté au tombeau, avec Serpa Pinto (1), le dernier souvenir.
Deux yrais amis vivaient au Monomotapa : il était permis, en ces derniers temps, de se demander, en par-
(i) Mort le 30 décembre 1900.
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courant les journaux de Londres et de Lisbonne, si la côte du Mozambique ne serait pas en passe de redevenir, comme aux âges heureux chantés par La Fontaine, une manière de paradis terrestre où fleurirait la véritable amitié. Trompeuses apparences, hélas ! Des deux amis d'aujourd'hui il est bien vrai que l'on pourrait dire, comme dans la fable :
L'un ne possédait rien qui n'appartint à l'autre !
Mais c'est que « l'autre, » en l'espèce, a, de plus que son intime, la force, et a montré qu'il savait au besoin en user. Dans la réalité actuelle, les Anglais ont bien la libre disposition, comme si elle était leur propriété,* de la colonie portugaise du Mozambique; mais c'est ici que cesse la ressemblance entre la vérité et la fiction; il n'y a pas réciprocité de bons offices, et, pour que l'amitié soit réelle et durable, il y manque un élé- ment indispensable : l'égalité. L'intimité proclamée si bruyam- ment à Lisbonne n'est pas née d'un élan du cœur ou d'une con- formité réelle des goûts et du génie de deux nations, mais de la dure nécessité de la loi du plus fort. Neutralité très bienveil- lante, libre usage de ses ports et de ses chemins de fer, « porte ouverte, » l'Angleterre a tout demandé au Portugal ; et, en échange, qu'a-t-elle donné ? Le droit pour son allié de conserver ce qui est à lui, ses propres colonies; l'ogre, pour aujourd'hui, Hmite ses appétits et, occupé à digérer un trop gros et trop dur morceau, garantit à ses heureux voisins qu'ils ne seront pas mangés comme ils l'ont été, à moitié, voilà dix ans. Le bon billet qu'a là le roi de Portugal! En vérité, l'alliance proclamée n'est pas un mariage d'amour, c'est une triste union de raison. Quelles en sont donc les raisons ?
A l'alliance nouvelle, le Portugal gagne de garder intactes ses colonies de l'Afrique du Sud. Possession précaire à la vérité, puisqu'elle dépend du bon plaisir de l'Angleterre, qui a montré que les traités ne sont jamais un obstacle à la réalisation de ses desseins; mais le Portugal, encouragé par les résultats heureux de ces dix dernières années et par les progrès de la colonisation du Mozambique, espère sans doute développer ses intérêts sur la côte africaine, y multiplier ses étiiblissemens et ses colons, si bien qu'il deviendrait de plus en plus difficile, de plus en plus odieux, de renouveler l'opération de 1890 et d'achever la spolia- tion. Peut-être espère-t-il aussi qu'en tenant pendant quel-
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ques années encore de la condescendance d'autrui ses propres colonies, il pourra attendre la venue d'un temps où le bon droit ne serait plus réduit à toujours plier devant les forts, et où il lui suffirait pour sa défense d'être évidemment le bon droit; ou peut-être encore attend-il que se lève quelque grand vent d'orage qui, passant sur les hautes futaies, courbe les grands chênes et rouvre aux arbres plus humbles l'accès de Tair libre. En mettant les choses au pis, le Portugal, isolé dans le monde et qui se souvient de l'abandon où il fut laissé^ g^gne au moins au renouveau de Talliance la protection momentanée de son ennemie la plus- dangereuse : il est des heures où, pour les faibles, la seule politique possible consiste à être l'ami de qui les peut écraser.
Quant au jeu de l'Angleterre, les événemens en indiquent assez le sens et le but.
Le Portugal est un instrument de sa politique. En Europe, en Afrique, l'alliance de ce petit Etat, qui dispose de bons ports et qui ne saurait les fermer, qui a des territoires sur toutes les mers du globe, peut lui être, à un moment donné, d'un très utile ï^ecours. Les événemens de l'Afrique du Sud et le passage des troupes anglaises par Beïra en ont été une première preuve. La rupture des relations diplomatiques entre le Portugal et la Hol- lande, au moment même où l'alliance était proclamée à Lisbonne, eloù la reine Wilhelmine s'apprêtait à recevoir le président Krii- ?^r, est encore un indice du genre de bons offices que le gou- vernement de Londres attend de son allié. Mais on peut supposer *pe de plus graves éventualités ont été prévues dans les pour- parlers entre le Foreign-Offîce et le ministre portugais à Lon- "''^s: ridée d'un conflit possible avec la France obsède depuis longtemps l'esprit de quelques-uns des hommes d'État de Tim- P^fîalisme. Il serait peut-être curieux, à ce point de vue, de rap- Pï'Ocher le voyage récent de M. Chamberlain à Malte et à Rome ^^ la proclamation de l'alliance anglo-portugaise. Pour conso- lider la domination britannique dans le bassin occidental de la "^diterranée, l'appoint du Portugal pourrait être très utile; il P^^urrait aider à obtenir de l'Espagne certains avantages depuis loTigienips désirés : un dépôt de charbon aux Baléares, un autre P^^sdii détroit, et, le détroit franchi, quelque nouveau Gibraltar ^^ Galice. La rade de Lisbonne serait d'ailleurs précieuse, en cas ^^ guerre, pour les escadres anglaises : elles commanderaient de
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là la route de Toulon à Brest, comme elles menaceraient, des îles du Cap-Vert, le Sénégal, de Saint-Thomas, Libreville, et de Beïra, Madagascar. Hypothèses chimériques, peut-être? Il le faut souhaiter, et nous le souhaitons; mais il n'en reste pas moins évident que la France, pour sa sécurité en Europe et en Afrique, ne peut pas se désintéresser du sort des colonies portugaises et particulièrement de celle du Mozambique.
Sous nos yeux trop souvent fermés, de grands empires se constituent peu à peu qui étendent leurs bras sur toutes les parties du monde et qui seront les acteurs de la lutte économique de demain : empire germanique, empire russe, empire britan- nique, empire américain ; peut-être aussi, si nous savions faire passer avant tout le maintien de notre situation extérieure et user des élémens que nous possédons, empire français. Autour de ces puissantes unités, de ces « tout » économiques et poli- tiques, peu à peu les petits peuples viendront s'agréger; ils en seront des annexes. Dès maintenant, il faut bien le voir, le Por- tugal, avec ses colonies, n'est plus qu'une dépendance de « l'em- pire britannique ; )> il est dans la mouvance de ce haut seigneur féodal ; il gravite autour de l'Angleterre, attendant d'elle la pro- tection et la vie, comme les cliens de l'ancienne Rome autour de Vinsula d'une riche patricienne.
René Pinon.
LE CONSEIL INTERNATIONAL
DES FEMMES
International Councilof Women, Report of transactions of the second quinquennial meeting, held in London, July 4899, with an introduction by the counless of Aberdeen, London, Fisher Unwin, 1900.
DERNiftRE PARTISa)
m. — LES PROFESSIONS
Nous avons résumé Timpression générale que produisait la lecture des Transactions du Congre international de Londres, à mesure qu'on s'y plongeait davantage : le but de cette assemblée féminine universelle a été parfaitement rempli, s'il ne s'agissait, comme l'a dit lady Aberdeen, que de fournir le plus de rensei- gnemens possible pour éclairer la situation, sans prétendre ré- soudre les problèmes, sans vouloir même tirer de conclusions trop précises. Nous avons là un admirable exposé des conditions et du développement du travail des femmes en général, dans le monde entier, à la fin du xix* siècle. Mais d'une bien plus grande importance encore que les rapports du Congrès, — c'est lady Aberdeen qui parle, — sont les relations personnelles formées entre des travailleuses inconnues jusque-là les unes aux autres et qu'auront rapprochées des sympathies nouvelles, un sentiment nouveau de mutualité.
(1) Voyez la Revue du 15 février.
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Cela est vrai surtout pour les femmes qui exercent des pro- fessions libérales, car les ouvrières ne se sont montrées qu'eu très petit nombre, gardant le silence pour la plupart, et laissant leurs intérêts aux mains de ce que leurs collègues de Paris, sur tous les tons d'une haine plus ou moins contenue, appellent des « bourgeoises. » A notre Congrès des droits de la femme, les déléguées des syndicats figuraient en personne et leurs revendi- cations ardentes, passionnées, souvent injustes, ne m'ont pas semblé devoir produire l'harmonie des partis; à Londres, elles semblaient absentes, au point que les organisatrices du Congrès international ont dû expliquer que la besogne journalière des tra- vailleuses ne leur permettait pas d'être assidues aux séances, ni de venir de loin, le voyage fût-il gratuit. En revanche, les avo- cates, professeurs, artistes, médecins, etc., ont pu fraterniser et s'entr'écouter, si bien que deux volumes suffisent tout juste à contenir l'abrégé de leurs discours.
Faute d'espace, nous ne considérerons que les professions nouvelles. Il serait en efi'et superflu d'envisager la femme dans les lettres et dans les arts, où depuis longtemps elle est admise à manifester sa valeur, sans que le public tienne compte du sexe do l'écrivain ou du peintre. On n'a pas marchandé la gloire aux George Sand, aux George Eliot, aux Elizabeth Bro\\^ing, aux Ackermann, aux Rosa Bonheur. Bien avant elles, les Staël et les Austen, les Rosalba, les Vigée-Lebrun et les Angelica Kaufmann avaient pris rang parmi leurs contemporains les plus célèbres. En France, l'Ecole des Beaux-Arts vient de s'ouvrir aux femmes. Le jour où, en musique, elles pourront être mieux que virtuoses ou professeurs, elles n auront pas plus de peine que les hommes à faire accepter et exécuter un opéra ; le très petit nombre d'entre elles qui montre quelque imagination créatrice n'est certes pas méconnu. Quant à la carrière dramatique, si encombrée qu'elle soit, elle n'est pas cruelle aux actrices de génie ou seulement do talent. Laissons donc de côté Foxamen des rapports qui ont trait à ces diverses professions, qu'il faudrait appeler plutôt des voca- tions et dont il serait plus qu'imprudent de faire des gagne- pain.
Le journalisme, séparé des lettres en général, parait cepen- dant nourrir une multitude de femmes. Nous savons gré à la duchesse de Sutherland, qui présida la séance dont il fut l'objet, d'avoir si bien parlé de la nécessité qu'il y aurait à lui conserver
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le ton de la littérature au lieu de le réduire, comme il arrive trop souvent, à n'être qu'un instrument de scandale. Avec une honnête énergie, elle signale les méfaits d'une certaine presse; mieux vaudrait mille fois balayer ou laver le plancher que se dégrader, dit-elle, à cette vile besogne.
Aux Etats-Unis, des légions de femmes s'intitulent journa- listes; on croit généralement là-bas à la nécessité, pour ce métier comme pour tous les autres, d'une préparation technique, et plu- sieurs Universités lui consacrent un « département » spécial. Ceux qui estiment, nous dit-on en passant, que le journalisme est en quelque sorte la bohème de la littérature, se moquent un peu de ce stage universitaire; et elles ne l'ont pas toutes subi, les dames journalistes qui gagnent à New York ou à Chicago de 20 000 à 40 000 francs par an. Ce sont des exceptions, il est vrai, et les mille reporters femelles que relève le dernier recensement se contentent de beaucoup moins. La plupart sont sténographes et, de premier jet, écrivent à la machine, — certains grands journaux n'acceptant de copie que sous cette forme. Uinierview s'impose à elles, bien entendu; elles en abusent avec une indis- crétion que connaissent seuls dans toute son horreur ceux qui en ont été victimes; ce qu'elles pourchassent, c'est la nouveauté. Le public demande chaque jour un tableau dramatique et mou- vementé de ce qui s'est passé depuis vingt-quatre heures. Pour faire moisson de nouvelles, la femme-reporter sort par tous les temps, voit toute sorte de gens et, comme le dit l'une d'elles, est tenue de posséder trois ou quatre qualités principales : le sens commun, du calme, ce qu'il en faut pour pouvoir au milieu d'un cyclone, sans broncher, prendre des notes, un bon caractère, et cette absence de susceptibilité qui l'empêche de remarquer au bureau du journal que ses confrères gardent leur chapeau sur la tête ou mettent leurs pieds sur la table. Quelques-unes gagnent ainsi plus d'argent que les innombrables fournisseurs attitrés de romans, d'essais, et de poésies pour Magazines. Mais le gain d'un simple reporter dans les grandes villes n est guère que de vingt à quarante dollars par semaine.
A travers toute la République circulent des journaux hebdo- madaires sous une direction féminine ; il n'en est aucun cepen- dant dont on puisse dire, comme chez nous de la Fronde, qu'il soit fondé, rédigé, administré entièrement par des femmes. L'Américaine s'entend autant que l'Américain à faire réussir
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les périodiques populaires et à les soutenir au moyen des an- nonces. Les syndicats qui ont transformé le journalisme du Nouveau Monde sortirent, à Torigine, d'une inspiration féminine, celle, dit-on, de Mrs Croly. En tous pays, d'ailleurs, il n'y a guère aujourd'hui de feuille politique ou autre qui ne compte des col- laboratrices et des correspondantes.
L'Allemagne témoigne une faveur croissante aux femmes publicistes; la baronne de Suttner, auteur d'un roman célèbre sur l'arbitrage et là paix universelle, y dirige le périodique très répandu : Die Waffen nieder (A bas les armes). Mais on ne ^au- rait se dissimuler qu'au point de vue économique, le petit jour- nalisme, celui qui fournit des articles intitulés, par exemple, Ce que mangent les reines^ soit plus rémunérateur que le journa- lisme littéraire et sérieux.
La médecine a aussi beaucoup d'adeptes : rapport très remar- quable du docteur Sarah Hackett Stevenson, une^éminente prati- cienne de Chicago. Elle part d'une idée générale, indique trois époques dans l'évolution de la race humaine et du sort de la femme. Quand l'homme chassait pour sa subsistance, la femme se confinait aux emplois élémentaires de l'agriculture et de l'in- dustrie; une seconde période fut caractérisée par la division du travail, devenu spécial pour l'homme, universel pour la femme; puis surgirent les industries productives : la conquête de la na- ture par les machines commença, la femme cessa d'être tisse- rand, boulanger, etc. Maintenant ce sont les idées qui se dressent au gouvernail, et les idées ne sont ni mâles ni femelles; que la femme le veuille ou non, elle a un rôle à jouer dans l'évolution sociale qui s'est produite. Comment ne se tournerait-elle pas vers les sciences médicales, dont Descartes fut le premier à dire ' que, si le perfectionnement de l'espèce humaiQe est possible, c'est là qu'il faut en chercher le moyen? Mais, bien loin de tirer vanité de la multitude de femmes médecins qui existent dans son pays, cette Américaine de Chicago qui cite notre vieux Des- cartes souhaite que le fléau des Facultés de fantaisie et des di- plômes irréguliers cesse au plus vite, et qu'une hiérarchie mé- dicale uniforme soit établie dans tous les pays pour empêcher le demi-savoir et les maux qui en découlent.
L'exemple de l'Amérique a porté des fruits. Une doctoresse allemande du nom de Tiburtius raconte que, lors de sa visite à New York, elle fut frappée de l'œuvre accomplie par les femmes
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dans les dispensaires et se proposa d'en faire autant à Berlin. Elle rencontra d'abord quelques difficultés, rAUemague étant lente à changer ses habitudes, mais maintenant Berlin possède un dispensaire où plus de 30000 indigens reçoivent des secours.
Pareillement, en Hollande, le docteur Aletta Jacobs fut long- temps seule de son sexe. Aujourd'hui, dit-elle, 1 impulsion est enfin donnée, du moins pour ce qui concerne le traitement des femmes et des enfans. La Société de gynécologie a un secrétaire femme. L'un des trois médecins municipaux récemment nommés par le conseil de la ville d'Amsterdam est une femme, rémunérée comme ses confrères mâles.
Deux dames russes, deux docteurs, rendent compte de la lutte intrépide que leurs compatriotes livrèrent à d'anciens préjugés pour arriver aux études supérieures et à l'exercice de la méde- cine. La première qui s'y jeta fut la fille d'un serf, Nadeschda Susloff; elle prit ses degrés à Zurich, en 1867. Ses très nom- breuses imitatrices témoignèrent des dons merveilleux de téna- cité et d'endurance qui forment le fond de l'âme russe. Nourries tout juste assez pour ne pas mourir de faim, pauATement vê- tues, tristement isolées à l'étranger, les étudiantes travaillaient pour la plupart avec l'idée mystique de mener une vie de sacri- fices au milieu des paysans. C'est à M"® Rodstwennaïa et à sa mère que l'on dut les fonds nécessaires à l'établissement des premiers cours qui, avec la permission de l'Empereur, furent créés à l'Académie de médecine et de chirurgie de Pétersbourg. Elles donnèrent pour cela tout l'argent qu'elles avaient laborieu- sement gagné en Sibérie. Le tsar Nicolas II s'est montré favo- rable aux femmes médecins et généreux envers l'Institut dont elles sortent. Dans les campagnes de l'intérieur surtout, elles font un bien inestimable ; leur courage n a d'égal que leur désinté- ressement. A Pétersbourg, on les trouve au nombre de 55 dans 28 hôpitaux; il y en a aussi dans les écoles, dans le service mu* nicipal des plus misérables quartiers; le dispensaire se tient chez elles et doit être ouvert tous les jours. Plusieurs ont une assez vaste clientèle et des spécialités reconnues. Il y a près de dix ans qu'elles ont fondé une société d'aide morale et matérielle, où l'argent est prêté sans intérêts à celles qui traversent des dif- ficultés temporaires. Cette société forme un centre où se discu- tent les questions professionnelles.
Les femmes représentant plus de la moitié de la race humaine,
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OU peut dire que la moitié des malades sont des femmes. Il semble donc naturel que cette partie de ITiumanité souffrante puisse se confier à d'autres femmes. En Norvège, en Danemark, en Finlande, leur accès à l'exercice de la médecine n'a rencontré 4iucune opposition; et Ton sait qu'à Paris il y a aujourd'hui une vingtaine de praticiennes ; la femme, victoire sérieuse ! y a forcé les portes de l'internat.
Pourquoi, demande M"* Maria Popelin, la Faculté de Droit serait-elle inabordable, quand la Faculté de Médecine ne lest pas? — Moins heureuse que ne la été en France M"* Jeanne Chauvin, M"* Popelin, docteur en droit, se voit interdire le bar- reau dans son pays, la Belgique. Elle n'insiste pas sur ses griefs personnels, mais, dans l'intérêt même de la société, veut que la femme ait part aux fonctions sociales. Tout ce qui arrêtera, dit -elle, le progrès d'un des sexes empêchera celui de l'autre. La faiblesse de sa constitution, une réser\'e inhérente à sa nature, sa mission spéciale en ce monde défendent à la femme de cer- taines carrières, au dire de ceux qui paraissent craindre qu'elle n'empiète sur un terrain privilégié. Mais pourquoi n'est-il ques- tion ni de cette réserve, ni de cette faiblesse, lorsque la misère l'oblige d'accepter les emplois les plus bas, les plusfatigans et les plus mal rétribués, ou encore de tpmber dans la galanterie ? Que les devoirs de la famille passent avant tout, soit, mais les femmes qui n'ont pas de famille, les isolées si nombreuses, pourquoi donc arrêterait-on leur élan, de quelque côté qu'il les porte?
Les États-Unis viennent à la rescousse. Depuis vingt-cinq ans, les Facultés de droit accueillent les femmes, dans TOuest tout au moins. Les avocates autorisées à plaider se comptent par cen- taines; de riches héritières éprouvent aussi le besoin d'acquérir les connaissances légales utiles pour administrer leur fortune. Et toutes celles qui étudient le droit s'accordent à reconnaître qu'il n y a pas de meilleure discipline intellectuelle. La situation de la femme devant la loi, ce point si complexe, si important, ne pourra être décidé sans l'aide des femmes elles-mêmes. Aussi le mouvement féministe aux Etats-Unis a-t-il nécessairement fait éclore des femmes de loi savantes et expérimentées, capa- bles de donner leur avis sur les questions tant débattues du ma- riage, du divorce, de la tutelle des enfans, etc. Il importe à la famille que les épouses et les mères soient instruites, mieux
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qu'elles ne Tétaient autrefois, des lois qui gouvernent leur sexe. Grâce à elles, on considérera désormais le côté féminin de ques- tions dont on ne voyait jusqu'ici que le côté masculin. C'est au fond le même principe qui, en Amérique, donne aux femmes le droit de prendre la parole partout, même en qualité de ministn» de la religion. L'heure de la femme a sonné ; il est temps d'avoir l'opinion de la femme sur tous les sujets. Dieu veuille qu'elle la donne raisonnable et que ce ne soit pas une fausse note de plus dans la cacophonie générale !
Un pays sagement féministe me paraît être la Suède. La libre constitution, les traditions nationales y ont toujours as- signé un très haut rang aux femmes ; elles ont accès à toutes les professions; il n'y a de fermées devant elles que TEglise et l'armée; 63 pour 100 des professeurs de l'instruction nationale sont des femmes ; les hommes leur font place avec une rare cour- toisie, et cependant elles ne sortent qu'avec répugnance du cercle de la famille; elles manquent d'ambition. Une seule, jusqu'ici, est devenue agrégée d'Université. Mais elles se sont distinguées dans, les arts, dans la littérature d'imagination; les sphères les plus élevées de la société tiennent le travail intellectuel en hon- neur. Au reste, comme partout, les carrières administratives ne leur réservent pas les meilleures places (il n'y a encore que la petite Suisse où l'administration des postes ait admis l'égalité du traitement pour les deux sexes). De même l'ouvrière reçoit un sa- laire inférieur à celui de l'ouvrier; la raison en est peut-être qu'elle ne fréquente guère la fabrique après son mariage. L'absence de femmes, dans beaucoup de métiers, tient à ce que la Suédoise travaille beaucoup moins au dehors que ses sœurs des grands pays industriels. La lutte pour l'existence ne se fait pas encore sentir âprement en Suède. Heureux pays, où la vie est longue plus que dans toutes les autres contrées de l'Europe, où l'immo- ralité semble avoir pénétré moins qu'ailleurs, puisque le nombre des enfans naturels n'a pas augmenté depuis un demi-siècle, qu'il a môme diminué à Stockholm. Des chiffres éloquens sont pro- duits; la criminalité décroît singulièrement chez les femmes. Faut-il conclure de tout cela que le meilleur moyen d'empêcher la femme d'abuser de ses droits est de lui en accorder beau- coup?
Les professions nouvelles où les femmes se sont précipitées avec le plus d'engouement peut-être, tant en Amérique qu'en
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Angleterre (car la philanthropie peut, comme tout autre emploi de notre activité, devenir affaire de mode), est la profession de nurse ou d'infirmière. Il y a longtemps que Florence Nightin-