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REVUE
DE PARIS.
XLVII.
IMPRIMERIE DE H. FOURNIER ET Ce ,
RUE DE SEI5E, 1+ BIS.
REVUE
DE PARIS.
nweffe h/e?tie. — <y&?mee s83'w.
TOME QUARANTE -SEPTIEME.
PARIS.
AU BUREAU DE LA REVUE DE PARIS,
QUAI MALAQUAIS, 17.
1837.
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in 2010 with funding from .
University of Ottawa
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ÉTUDES HISTORIQUES.
lia Littérature des Esclaves.
Il nous a semblé curieux de séparer de l'histoire générale des lit- tératures anciennes de l'Occident un épisode assez important qu'elle renferme, et qu'on ne nous paraît pas avoir encore étudié autant qu'il mérite de l'être. Nous voulons parler du filon littéraire exploité par les esclaves. En général , les érudits qui ont écrit sur les langues classiques se sont bornés à mentionner tel poète ou tel philosophe comme ayant été esclaves; mais personne n'a songé à examiner si des faits pareils constituaient une exception, ou s'ils étaient au con- traire des manifestations de quelque généralité sociale. C'est cette lacune historique que nous avons essayé de combler en cherchant la signification et l'étendue, parmi les anciens, de la littérature cultivée par les esclaves.
Quand les races esclaves entrèrent dans la commune et dans la jurande, elles venaient d'être affranchies. La propriété terrienne leur était donc à peu près tout-à-fait étrangère; car outre que leur pé- cule de liberté était fort modique , la propriété de la terre supposait certaines capacités seigneuriales qu'elles n'avaient pas. Le travail, le travail manuel appliqué aux métiers, aux arts, au menu négoce, devint ainsi la condition nécessaire des bourgeoisies naissantes.
Or, le travail ne suffit pas toujours à tout le monde. Le travail est comme les champs, il rend selon qu'on lui donne. Celui qui apporte à son œuvre le plus d'activité et d'intelligence est aussi celui qui en
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retire le plus de profit. L'inégalité des facultés physiques , intellec- tuelles et morales, engendra donc, au milieu des affranchis devenus bourgeois et membres des jurandes, des inégalités déposition; les uns prospérèrent, les autres déchurent; les uns engendrèrent des enfans qui se trouvèrent riches , les autres engendrèrent des enfans qui se trouvèrent mendians. Le nombre des mendians s'accrut en raison de la multiplicité des affranchissemens qui se firent; car plus le travail ma- nuel dut nourrir de personnes, plus il en laissa sans foyer et sans pain.
Néanmoins, soit que les affranchis trouvassent dans le travail assez de ressources pour vivre, soit que l'insuffisance du travail les con- traignît à la mendicité , on peut dire que les races esclaves fournirent deux grandes classes d'hommes résignés à leur condition respective, les bourgeois travailleurs et les mendians. Les uns et les autres, bornés à leur position d'hommes affranchis, heureux ou malheureux, ne songèrent pas à porter leurs yeux plus haut ou plus loin; bien travailler ou bien mendier, voilà la principale tâche de chaque jour qu'ils s'imposèrent. Du reste, quant aux supériorités de toute nature que les races nobles faisaient peser sur eux, supériorité d'intelli- gence, de beauté ou de commandement, ils la virent sans l'envier, tant elle était élevée, ou l'acceptèrent sans la haïr, tant elle était re- doutable.
Eh bien! du sein de ces mêmes races esclaves, il sortit des cœurs nobles ou audacieux, pour qui rien dans le monde ne parut trop haut ou trop grand; qui trouvèrent les chaînes assez légères pour les porter sans fatigue, ou pour les briser sans effort; qui se sentirent ou qui se crurent une nature au-dessus de la nature de leurs frères, et qui ne voulurent pas accepter le rang où Dieu les avait placés; qui, en voyant l'autorité que donnaient dans l'univers l'intelligence, la grâce ou la force, se dirent qu'eux aussi ils deviendraient intelli- gens, gracieux ou forts; et qui, mettant en oubli l'humilité de leur origine, s'anoblirent d'eux-mêmes par une croyance forte en leur prédestination.
C'est ainsi qu'il sortit, parmi les anciens, du milieu des esclaves, des légions de poètes, de courtisanes et de bandits; poètes illustres comme Térence, courtisanes belles comme Aspasie, bandits redou- tables comme Spartacus; les uns et les autres, produits par cette fierté morale dont nous parlions tout à l'heure; triple protestation d'ames fortes ou orgueilleuses qui semblaient dire à Dieu qu'il s'était trompé, et qui, soumises aux races nobles par la fatalité de la nais- sance, se les soumettaient par l'esprit, par la beauté ou par la terreur.
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La littérature des esclaves est un des recoins les plus curieux à étudier que renferme l'antiquité. Elle a des caractères spéciaux qui la constituent, qui lui donnent une forme propre, et qui lui font un domaine à part. Ainsi l'esclave est un artiste qui ne travaille pas in- différemment à toute œuvre; il n'a, il ne cherche à avoir qu'un cer- tain ordre d'idées qu'il affectionne, auxquelles il semble plus apte, et dans lesquelles il s'enferme avec amour. Par exemple, l'esclave ne touche jamais ni à la politique, ni au droit, ni à l'histoire, toutes matières qu'il laisse à ses maîtres; mais il excelle dans la philosophie, dans la poésie, dans la grammaire, dans la rhétorique, dans toutes les choses qui se peuvent faire en un coin , et qui n'exigent que de la réflexion, du recueillement et de la sagesse méditative.
Les études littéraires des esclaves parmi les anciens étaient une suite naturelle et une conséquence logique de leur servitude. Le maître cherchait à tirer le parti le plus profitable de leurs facultés; il envoyait aux champs ceux qui n'avaient que de la force mus- culaire; il appliquait aux usages domestiques ceux qui montraient de la souplesse, de l'élégance et de la docilité; et lorsqu'il s'en trou- vait qui trahissaient des aptitudes intellectuelles , il les faisait éle- ver avec grand soin, soit pour tirer un jour revenu de leurs talens, soit même pour les vendre. Les esclaves littérateurs ou artistes étaient d'une grande valeur; Suétone mentionne Lutatius Daphnis, esclave grammairien, qui fut acheté deux cent mille écus romains par Quintus Catulus , et Lucius Appuleius, esclave grammairien aussi, qu'Eticius Calvinus, chevalier, louait de son maître au prix de quarante mille écus par an. Les esclaves hommes d'esprit étaient donc toujours une grande fortune pour leurs maîtres; aussi leur édu- cation était-elle poussée quelquefois jusqu'au plus exquis raffinement.
L'habitude des anciens d'être servis en tout par des esclaves, avait fait diviser ceux-ci en catégories, selon les emplois. Il y avait dans toute maison de grand seigneur, indépendamment des serviteurs de bas étage, des esclaves intendans , des esclaves chasseurs, des esclaves échansons , des esclaves musiciens et bateleurs , qui jouaient des pièces de comédie pendant les repas , enfin des esclaves poètes, grammairiens et rhéteurs, pour faire l'éducation des enfans. Plutar- que et Xéhophon témoignent que , par toute la Grèce et par toute l'Italie, ce qui concerne la pédagogie était entièrement dévolu aux esclaves. Caton l'ancien en avait plusieurs qui étaient chargés d'éle- ver ses enfans; et Xénophon, dans son traité sur la république de Sparte, gémit de ce que, dans les pays de la Grèce où l'on se van-
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tait d'élever le mieux les enfans, on leur donnait toujours des escla- ves pour instituteurs.
C'est par suite de ces fonctions pédagogiques que les esclaves ac- caparèrent , parmi les anciens , tout ce qu'on pourrait appeler les arts méditatifs, c'est-à-dire tout ce qui, comme la grammaire, la poésie, la philosophie, peut s'étudier à huis-clos et dans le silence de la pensée.
La grammaire était, chez les anciens, un art très grand et très beau, et qui , non-seulement comprenait ce que nous appelons la phi- lologie, mais encore attirait à soi une foule de faits et d'aperçus appartenant en propre à l'histoire, à la philosophie, à la poésie et à la science divine des augures. Nous pouvons juger de ce qu'étaient les livres de grammaire , par quelques traités de Varron , par les Sa- turnales de Macrobe et par les Florides d'Apulée, tous ouvrages du plus haut intérêt, mais qui n'eurent jamais, parmi les anciens, la réputation de quelques autres traités de grammaire, par exemple de ceux du grammairien Didyme, que Plutarque cite fort souvent.
Ce fut en Grèce que se forma l'étude de la grammaire , comme , du reste, l'étude de tous les arts qui ont illustré l'Occident. Les Grecs distinguaient les grammairiens des grammatistes , comme nous distinguons les médicastres des médecins. Entre la seconde et la troi- sième guerre punique, un certain Cratès Mallotes, dit Suétone, fut envoyé en ambassade à Rome, par Attale. Un jour, en passant dans une rue , sur le mont Palatin , il mit le pied dans la gueule d'un égout, tomba, et se cassa la cuisse. Durant tout le temps de sa légation , ou plutôt de sa convalescence, il ouvrit, chez lui, des conférences litté- raires. Ennius et Livius Andronicus, qui étaient des poètes et des rhéteurs à moitié Grecs, et qui venaient de mourir, avaient aussi donné le spectacle de ces exercices philologiques. L'exemple de Cratès détermina le goût public; la grammaire fut impatronisée à Rome.
A partir de là, les grammairiens pullulèrent. Il y eut quelquefois > à Rome, plus de vingt écoles célèbres ouvertes en même temps. La frénésie grammaticale gagna même la province; des maîtres renom- més s'y établirent. Suétone cite, entre autres, Octavius Teucer, Sis- cennius Iacchus et Oppius Chares , qui allèrent dans la Gaule cisal- pine et qui y professèrent jusqu'à un âge si avancé, qu'ils étaient devenus aveugles, et qu'on les portait en litière dans leur école.
Tous ces professeurs de grammaire étaient des esclaves ou des affranchis; car les maîtres aimaient mieux quelquefois laisser à leurs esclaves intelligens le libre arbitre de leur industrie, et les éman- ciper en leur imposant une redevance, sans préjudice du retour de
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leur succession, comme patronés. C'est ainsi que, dans la guerre contre Tigrane, le grammairien Tyrannion ayant été pris et fait es- clave, Murena le demanda à Lucullus, l'obtint et l'affranchit.
Suétone rapporte une assez longue liste de ces grammairiens es- claves ou affranchis. Il cite comme un des premiers qui acquirent un peu de célébrité, Suevius Nicanor, qui était en même temps poète satirique; puis Antonius Gnipho, Gaulois, né libre, mais exposé dans son enfance, et affranchi par celui qui le recueillit. Il tint sa première école dans le palais de Jules César; ensuite il en ouvrit une chez lui. Cette école était suivie de la jeunesse la plus illustre. Cicé- ron y allait, même durant sa préture. Antonius Gnipho faisait sa leçon de grammaire tous les jours, et il déclamait les jours de foire. Ces déclamations étaient, en prose, ce que sont, en vers, les impro- visations de ces Italiens, de ces Français et de ces Allemands, dont nous avons été les témoins durant ces dernières années, c'est-à-dire une amplification en lieux communs plus ou moins usés sur une ma- tière proposée.
Du temps d'Antonius Gnipho, et quelque temps après lui, vivait à Rome en grande réputation Atticus le philologue, Athénien, af- franchi. Il était dans lintimité de Salluste et d'Asinius Pollion, et il avait recueilli pour le premier des notes pour une histoire romaine. Il paraît même, d'après les remarques de Pollion sur les écrits de Sal- luste, qu'Atticus avait répandu dans les livres de ce dernier cette terminologie archaïque dont on lui a souvent fait reproche. Valérius Caton et Cornélius Epicadus étaient aussi à peu près contemporains d'Antonius Gnipho. Le premier était, en même temps que grammai- rien, professeur de poésie. Cornélius Epicadus était affranchi de Sylla, qui l'avait nommé héraut du collège des augures. A la mort de Sylla, il mit la main à ses mémoires, que le dictateur avait laissés imparfaits. Stabérius Éros, acheté au marché, nu et étalé sur la table des ventes, et puis affranchi par son maître, fut le précepteur de Brutus et de Cassius. Lenœus, affranchi de Pompée, et le com- pagnon de toutes ses guerres, avait son école dans les Carines, le noble faubourg de Rome, où étaient les temples de Junon et de la Terre, et où Pompée, Cicéron et un grand nombre de nobles riches et illustres avaient leurs hôtels.
Quintus Cœcilius Épirota, pourvu de trois noms, comme un gen- tilhomme , et affranchi du chevalier Atticus , l'ami de Cicéron , eut une moitié de la destinée d'Abailard. Chargé d'élever la fille d' Atticus, il en devint amoureux, et l'expression dont se sert Sué-
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tone à son égard ne défend pas de supposer qu'il eût été favorable- ment écouté de son écolière. L'intrigue s'étant découverte, le pré- cepteur fut écarté, et la jeune ûlle mariée à Marcus Agrippa. Delà maison d'Atticus, son patron, Quintus Caecilius Epirota passa dans celle de Cornélius Gallus. Le grammairien vécut avec lui dans l'ami- tié la plus étroite; et dans la lutte que Cornélius Gallus eut à sou- tenir contre Auguste, lutte fatale qui lui fit porter la tête sur 1 echa- faud , l'intimité de l'affranchi devint l'objet de l'accusation la plus grave. Privé de ce second patron, Quintus Caecilius Épirota ouvrit une école. Il y reçut peu d'élèves, et seulement de fort jeunes, ce qui lui fit donner par le poète Domitius Marcus, le nom de « nourrice des poètes au berceau. » Du reste, Quintus Caecilius Epirota soutint jusqu'au bout le caractère d'individualité morale qui avait commencé les malheurs de sa vie; il fut le premier à faire ses leçons sur des matières latines, tandis que les autres grammairiens n'admettaient que le grec comme langue savante et littéraire; et il osa scandaliser son auditoire par la lecture de Virgile, d'Horace et des autres poètes contemporains.
A côté de grammairiens comme Cœcilius Épirota, Rome en comp- tait d'autres d'une fortune moins éclatante, mais plus paisible, comme Verrius Flaccus, Scribonius Aphrodisius, Caius Julius Hyginus et Caius Mélissus.
Verrius Flaccus avait établi des disputations publiques, dans les- quelles il donnait au vainqueur quelque livre rare pour prix. Auguste l'avait choisi pour précepteur de ses neveux , et il tint son école d'abord dans le palais même, ensuite dans l'hôtel de Catilina, qui faisait partie du palais. Scribonius Aphrodisius, affranchi de Scri- bonia, première femme d'Auguste, et contemporain de Verrius, laissa un traité sur l'orthographe. Caius Julius Hyginus, affranchi d'Auguste , et ami d'Ovide , fut bibliothécaire de l'empereur, ce qui ne l'empêcha pas de donner des leçons. Caius Mélissus, exposé au berceau, recueilli et donné en présent à Mécène, et par Mécène à Au- guste, fut nommé par l'empereur bibliothécaire au portique d'Octavie.
Parlons enfin de Quintus Remmius Palémon, qui est un type curieux de l'artiste esclave dignement révolté contre sa condition. Palémon commença par être l'esclave d'un tisserand. Puis, il accom- pagna le fils de son maître aux écoles , et il y apprit furtivement les belles-lettres. Fortifié par l'étude et affranchi, il devint, sous Tibère et sous Claude, le grammairien le plus célèbre de Rome. Perdu de défauts et de vices, il captivait encore les esprits les plus
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difficiles par l'indicible attrait de sa parole et par le prestige sur- prenant de sa mémoire. Il écrivait même d'assez bons vers au besoin. Fier, entier, arrogant, il affectait le plus grand mépris pour le savant Marcus Terentius Varron , et il poussait jusqu'au bout la grossièreté élastique de l'injure latine , en disant de lui que ce n'était qu'un porc. Il prétendait que Virgile l'avait clairement prédit dans la troisième églogue , en donnant Palémon pour juge aux vers de Ménalque et de Damète , comme celui dont la postérité accepterait l'opinion en matière de toute poésie ; et il racontait avec une fatuité charmante comment des voleurs qui l'avaient pris , et qui voulaient le rançonner, l'avaient laissé aller avec toutes sortes de déférences, par- respect pour la célébrité de son nom.
Fier comme un chevalier, Quintus Remmius Palémon était volup- tueux comme un sybarite : il prenait un nombre tout-à-fait exorbi- tant de bains chaque jour, et son luxe extérieur absorbait , non-seu- lement les revenus de son école, qui étaient considérables, mais encore ceux de son patrimoine. Son penchant extrême à la galanterie finit même par le ruiner, et il fit passer en joyeusetés excessives la rente de ses magasins de friperie, et jusqu'à celle d'une vigne qu'il avait lui-même plantée, et qui lui rapportait, dit Suétone, trois cent soixante-cinq amphores de vin.
La Rhétorique , quoique assez voisine de la Grammaire , en était néanmoins assez séparée pour qu'elles dussent être exercées par des hommes de différente condition ; à peu près tous les grammairiens étaient esclaves; très peu d'esclaves, au contraire, devenaient rhé- teurs. Cette différence essentielle tient à des raisons simples et fa- ciles, qu'il est convenable d'exposer.
La grammaire était un art de jeunes gens , la rhétorique était un art d'hommes faits. La première apprenait les principes de la langue parlée et de la langue écrite; la seconde apprenait la pratique de la parole. La rhétorique touchait donc à la politique par les harangues sénatoriales ou tribunitiennes, et à la jurisprudence par les plaidoi- ries du prétoire; or, jamais , en aucun pays du monde, les esclaves n'ont touché ni à l'étude de la politique ni à l'étude du droit, qui étaient exclusivement le domaine des hommes libres. Quoique enfer- mée dans un cercle de généralités par les conditions mêmes de tout enseignement public, et par conséquent nourrie de lieux communs , la rhétorique nécessitait donc la connaissance des lois, et c'était là, disions-nous, ce qui en éloignait les esclaves. Pompée, Cicéron, Jules César, Brutus et Cassius, pouvaient bien aller apprendre les
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règles du beau parler de la Grèce à l'école des grammairiens comme Marcus Antonius Gnipho, ou comme Stabérius Éros ; mais qu'est-ce que des esclaves auraient pu apprendre à ces grands hommes sur la loi des douze tables, sur la science augurale, qui faisait partie du droit, ou sur les affaires de la république? Un rhéteur était toujours forcé, dans ses déclamations, de prendre pour hypothèse, ouïe sénat à convaincre, ou les juges à entraîner; or, un misérable es- clave, privé de toute personnalité civile ou domestique, n'aurait eu que faire de s'occuper, même en paroles , de choses si fort au-dessus de lui que l'étaient les matières judiciaires et les matières politiques.
Il n'y a donc presque pas d'exemples parmi les anciens, surtout en Italie, de rhéteurs esclaves ou affranchis.
C'est aussi pour cette même raison que, parmi les anciens, l'his- toire n'a jamais été écrite par des esclaves. Les anciens n'eurent ja- mais l'idée de ce que nous appelons l'histoire philosophique, c'est-à- dire d'un récit et d'un classement général des faits humains, pour la démonstration ou pour la justification d'un principe. Il semble qu'ils se soient trouvés trop près du point de départ des choses, pour avoir pu en étudier la pente et en connaître la direction. Ils se bornèrent donc à peu près toujours à écrire des mémoires sur des matières fort circonscrites. Nous n'avons qu'une très petite partie des innom- brables ouvrages historiques composés par les anciens; mais ceux que nous possédons justifient à merveille l'opinion que nous venons d'en émettre. Les livres de Thucydide et de Xénophon, chez les Grecs, de Salluste et de Tacite, chez les Romains, sont des mémoires assez semblables à ceux de Philippe de Connûmes ou du maréchal Biaise de Montluc; et, quant aux histoires générales, comme celles d'Hérodote, de Polybe et de Tite-Live, elles n'ont de général que le nom, se réduisent à d'assez maigres résumés, renfermant les vues personnelles de l'auteur, ou abrégeant quelques chroniques anté- rieures.
En général, les historiens, parmi les anciens, se divisent en deux classes : ceux qui écrivent ce qu'ils ont vu , et ceux qui composent d'après des livres. Le nombre des premiers est de beaucoup le plus considérable. Ainsi, les militaires qui , comme Thucydide , Xéno- phon, Arrien, Polybe, Pausanias, Caton, Sylla, César, Hirtius, Auguste, Tibère, Claude, le roi Juba, Tacite, avaient pris part à des expéditions; ou les voyageurs qui, comme Hérodote et Strabon, avaient parcouru des régions lointaines, s'en faisaient d'ordinaire les historiographes. Or, les esclaves et les affranchis, qui n'étaient pas
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libres de voyager, qui n'étaient pas admis dans les armées , et qui d'ailleurs n'y auraient jamais pu acquérir des grades d'officiers, ne pouvaient pas prendre place parmi cette sorte d'historiens.
Restaient les compilateurs, comme Diodore de Sicile, Salluste, Cornélius Népos, Tite-Live, Plutarque, Suétone; mais la nature de leur travail exigeait de nombreuses collections de mémoires, chose rare et d'un fort grand prix; en outre, faire l'histoire, même d'après autrui, c'est toujours se mettre dans la nécessité de juger les hommes, et par conséquent quelquefois de les condamner. Or, il eût paru intolérable aux capitaines ou aux hommes d'état de l'antiquité d'être appréciés par des esclaves, c'est-à-dire par des hommes tout- à-fait étrangers à l'art militaire comme à la science politique.
C'est donc, comme nous disions, une règle parmi les anciens que l'histoire y soit exclusivement écrite par des gentilshommes. A peine trouverait-on à citer une ou deux exceptions. Suétone mentionne pourtant un Lucius Otacilius Pilitus, qui avait été esclave-portier, et comme tel attaché avec une chaîne, ainsi que nous faisons des chiens, à la porte de son maître. Son instinct naturel l'ayant porté vers les lettres, il devint rhéteur assez distingué, fit l'éducation de Pompée, et écrivit une histoire en plusieurs livres des expéditions militaires de son père et des siennes. Suétone mentionne ce fait, qu'il qualifie de fort étrange, en ajoutant, d'après Cornélius Népos, que c'était le premier esclave qui se fût avisé de toucher à l'histoire, matière jus- qu'alors exclusivement réservée aux écrivains de noble maison.
La poésie et la philosophie étaient surtout le travail littéraire qui convenait aux esclaves, parce qu'elles n'exigeaient ni voyages, ni études patientes de chroniques, ni haute position dans l'état, et qu'il suffisait d'un petit coin paisible où l'esclave pût rêver, pour que sa pensée s'élevât par degrés aux imaginations qui font le poète, ou aux réflexions qui font le philosophe.
11 faut faire cette remarque générale sur les esclaves qui culti- vèrent à Rome la poésie, au moins avant l'ère vulgaire, qu'ils étaient à peu près tous Grecs de naissance ou d'éducation, et qu'ils com- posèrent à peu près toujours en se servant de la langue grecque. Nous avons déjà vu que du temps d'Auguste, Ouintus Cécilius Epi- rota avait introduit une grande nouveauté, en citant comme des mo- dèles Virgile et les autres poètes contemporains. Aux yeux des hommes lettrés de l'Italie , il n'y avait qu'une langue qui fût savante, complète, et digne de servir à formuler les idées littéraires : c'était le grec; les grammaires dissertaient en grec et citaient des auteurs
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grecs; les rhéteurs déclamaient en grec; le latin était considéré comme un idiome national, il est vrai, mais plus digne de servir aux recettes médicinales du vieux Gaton ou aux sentences judiciaires du Préteur, qu'aux créations élégantes des poètes.
On peut diviser les poètes latins de la période dont nous parlons en deux catégories, la première comprenant les poètes comédiens, la seconde comprenant les poètes épiques et lyriques.
Les poètes comédiens, comme nous les entendons, c'étaient tous ceux qui composaient des tragédies, des comédies, des farces, et qui les jouaient la plupart du temps ; tous ceux qui faisaient des chan- sons, et qui les chantaient par les rues ; tous ceux qui écrivaient des satires, et qui les débitaient sur des tréteaux en public. On peut ajouter à ces diverses variétés de poètes comédiens, les bateleurs, les escamoteurs, les avaleurs d'épées, les diseurs de bonne aven- ture, les magiciens, enfin cette Babel éternelle et universelle de gens d'esprit, écumant toujours et partout à la surface du peuple, fleuve mystérieux coulant sans bruit et à fleur de terre sur la vase de toute nation, ne sortant d'aucune source connue, grossi par les nuages condensés des sciences occultes, et ayant deux embouchures, la potence et l'hôpital.
Il n'existe peut-être pas une pièce de théâtre littéraire écrite en latin qui n'ait été traduite ou imitée du grec, et qui ne traite un sujet grec. Piaule et Térence n'ont fait à peu près que traduire Ménandre, Aristophane, Diphile, Philémon, Hémophile, Épicharme le Sicilien, Eubulus, Apollodore, Posidippe et les autres dramaturges de la Grèce. La vente des esclaves élevés en Sicile, dans les îles Ioniennes ou en Asie mineure, et le voisinage des colonies grecques établies le long de la mer Adriatique, étaient les deux sources où Rome grossière s'abreuva de poésie et de beau langage.
Plaute fut le premier esclave qui fit des comédies en forme : il les traduisit ou les imita des classiques grecs , pendant qu'il tournait une meule de moulin à bras, dans l'un des quatorze établissemens que la corporation des boulangers possédait à Rome. Trois philosophes grecs , Menedème , Asclépiade et Cléanthis avaient tourné la meule comme lui. Plaute vivait durant la première moitié du He siècle avant l'ère vulgaire. Peu de temps après lui parut Térence, esclave et affranchi de la noble maison de Térentius Lucanus. Térence suivit l'exemple de Plaute, et traduisit le théâtre classique des Grecs, comme il s'en fait honneur lui-même dans le prologue de VAndrienne. La comédie littéraire des Romains est véritablement représentée par
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Plaute et par Térence, quoiqu'on trouve d'autres affranchis qui l'aient essayée, entre autres Caïus Mélissus, esclave grammairien, donné en présent à Auguste par Mécène.
A côté de la comédie classique , de la comédie grecque , comedia palliata, il y avait encore à Rome une comédie nationale, comedia togala, tirée de sujets italiens. Des quatre genres dont elle se com- posait, l'un appartenait exclusivement aux usages de la jeune no- blesse, qui composait des atiellanes et les jouait en société, les trois autres étaient le domaine des esclaves.
Il y avait dans l'ancienne Italie des troupes de comédiens ambu- lans , sous les ordres d'un directeur qui portait le titre de duc des œuvres ikéâirales , ou même quelquefois le titre d'empereur du théâtre. Les acteurs et les actrices étaient toujours des esclaves ou des affran- chis, et leur éducation était relative au genre qu'ils exploitaient. Ceux qui jouaient dans les comédies classiques ou dans les tragédies étaient ordinairement des grammairiens très raffinés ; car Cicéron rapporte qu'on les sifflait impitoyablement, s'il leur arrivait de se tromper d'une seule syllabe sur la quantité prosodique.
On comprendqu'il y avait naturellement des troupes de toute sorte, selon la fortune du directeur et le goût du public. Tous les directeurs ne possédaient pas des comédiens comme OOlius Hilarus, Pylade et Bathyle, ou des tragédiens comme Ésope et Roscius; et d'ailleurs il n'y avait que Rome qui pût payer leurs talens. Les villes de second ordre , et Rome elle-même , regorgeaient de bateleurs ou de mimes, qui jouaient en plein vent , sans brodequin et sans masque, et seule- ment avec quelque bizarre accoutrement, comme dans les farces attellanes.
Les troupes de bateleurs , de mimes , de bouffons , couraient l'ïta- lies. Les pièces qu'ils jouaient étaient quelquefois écrites et apprises par cœur; le plus souvent, elles se réduisaient à des parades bur- lesques. Suétone mentionne un affranchi grammairien , nommé Lucius Pansa, qui avait écrit des pièces pour des bouffons. En général , les mimes et les bouffons étaient la lie du théâtre. Leurs représentations, qui avaient lieu d'ordinaire sur des tréteaux , étaient un mélange de danses et d'épigrammes, de lazzis obscènes et de sentences morales. Il y avait des villes où les bouffons n'étaient pas admis , Marseille , par exemple. Rome produisit , sous les empereurs, des mimes qui eurent une grande réputation. Voscius cite Publius Labérius, Publius le Syrien, Philistion de Nicée, Eneïus Mattius, Lentulus, Marcus Mar- cellus et quelques autres. Le goût des empereurs pour le théâtre
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n'avait pas peu augmenté le nombre des mimes. Caligula et Néron les traitèrent avec une faveur extraordinaire. Caligula surtout porta son goût pour eux jusqu'à la frénésie : il embrassait quelquefois avec transport, durant les intervalles du spectacle, le pantomime Mnes- ter. Un jour, un chevalier ayant troublé un danseur par quelque bruit, Caligula écrivit un petit billet, le fît remettre sur-le-champ, par le centurion de service, au chevalier, avec ordre de partir, séance tenante , pour Ostie, et , de là , d'aller en Mauritanie remettre le billet au roi Ptolémée. Or, le billet contenait littéralement ceci : «Ne faites ni bien ni mal au messager. » On sait que Caligula fut poignardé par Chœréas pendant qu'il s'extasiait dans la coulisse à regarder déjeunes danseurs asiatiques, de grande renommée, qui essayaient un pas de leur pays.
Au-dessous de la comédie classique , au-dessous de la farce attel- lane , au-dessous même de la parade des bouffons, il y avait encore un autre genre de poésie dramatique que les esclaves cultivaient : c'était la satire chantée dans les rues , avec accompagnement de musique et de gesticulation. Peut-être faudrait-il suivre la filiation de cette satire dramatisée , venue de la Grèce comme toute la litté- rature romaine, à partir des silles, que cultivaient Timon Phliasius, contemporain de Ptolémée Philadelphe, et Xénophane de Lesbos, jus- qu'à l'interdiction sévère que prononça contre elle la loi des Douze Ta- bles; caria licence des chanteurs ambulans était devenue si extrême, qu'on fut obligé de tempérer leur verve par le bâton. Le modèle de ces poètes-comédiens des rues était Livius Andronicus, contempo- rain d'Ennius, antérieur à Plaute, et que Suétone appelle un « ora- teur semi-grec. » Tite-Live raconte que lorsque l'artiste, qui avait été affranchi par Livius Salinator, son maître, fut devenu vieux, il loua un petit garçon qui chantait la strophe, un joueur de flûte qui l'accompagnait , et que lui, cassé et aveugle, il traduisait à la foule , par sa pantomime , le poème que déroulaient parallèlement le chan- teur et le musicien.
Enfin , et ceci est la région la plus basse de ce monde d'esclaves artistes , il y avait encore des bandes d'escamoteurs , de joueurs de passe-passe, de diseurs de bonne aventure et de magiciens, qui vivaient comme ils pouvaient de la curiosité des passans. Quelquefois ces escamoteurs avaient assez de renommée pour que les grands sei- gneurs les fissent appeler sur la fin du repas, afin d'égayer les con- vives de leurs réparties ou de leurs tours d'adresse; la plupart du temps, ils ballaient et parodiaient sur les places publiques, avalant
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des épées lacédémoniennes , à la grande satisfaction des oisifs. Les diseurs de bonne aventure étaient devenus si nombreux à Rome du temps des premiers empereurs , qu'ils y avaient une confrérie ; et le lendemain du jour où fut tué Caligula, il y avait des magiciens venus d'Egypte et de Syrie qui devaient donner sur le théâtre une repré- sentation des enfers.
La poésie épique et lyrique appartenait moins en propre aux esclaves que la poésie dramatique. En général , les anciens poètes grecs et latins , qui composèrent des poèmes, des odes et des hymnes, étaient gens de noble maison. Les gnomiques Théognis, Phocylide, Pythagore, Solon , Simonide , appartenaient tous, plus ou moins, à de puissantes familles; il n'y a que Callimaque, bibliothécaire de Pto- lémée Philadelphe , etTyrtée, général athénien, qui eussent com- mencé par être maîtres d'école, ce qui est le signe d'une fort humble extraction. A Rome, Ennius était d'une grande race, et vivait dans l'intime amitié de Caton l'ancien et de Scipion ; Pacuvius, son neveu , n'était pas moins illustre. Catulle et Lucrèce, Tibulle et Properce, Gallus et Ovide, étaient nés de parens considérables; Juvénal et Perse étaient gentilshommes.
Il n'y avait donc à peu près qu'Horace , Virgile et Phèdre qui fus- sent de poètes devenus esclaves.
Horace, fils d'un affranchi marchand de poisson salé, tient en outre aux poètes esclaves par ses études grecques ; Virgile , fils d'un pauvre potier de village , c'est-à-dire né aussi de race esclave , suivit la pente de ceux de sa race, apprit la grammaire, la rhétorique, la médecine, les mathématiques, qui comprenaient alors la physique et l'astronomie, et même la jurisprudence, ce qui était une exception pour les gens de sa condition , et ce qui en fit un des hommes les plus savans de l'antiquité; Phèdre, esclave lui-même, tout plein des poètes gnomiques , de l'étude d'Ésope , des milésiaques introduites déjà dans la littérature latine par Ennius et par Plaute, se trouve sur la dernière limite de la renaissance grecque, et au moment où la langue latine va cesser de faire le pastiche d'Homère et de Platon, pour essayer, avec Sénèque, Lucain, Juvénal, Perse, les deux Pline, Tacite, et une foule d'autres, de ressaisir les traditions du goût romain, interrompues depuis l'arrivée des rhéteurs et des grammairiens grecs en Italie.
Après la grammaire, le théâtre et la poésie, la philosophie était l'étude qu'affectionnaient le plus les esclaves.
Il y a eu des esclaves dans toutes les écoles philosophiquesjiota-
TOME XL Y II. NOVEMBRE. 2
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bles de l'antiquité. Phédon , à qui Platon a dédié son traité de l'aine, était un jeune enfant de grande beauté, exposé en vente chez un marchand d'esclaves qui tenait aussi une maison de prostitution, et il fut acheté par Cébès , disciple de Socrate. Les beaux livres qu'il composa sur la doctrine de Socrate existaient encore du temps d'Aulu- Gelle, qui les mentionne avec honneur. Ménippe, esclave comme Phé- don, devint aussi un philosophe illustre. Il s'adonna particulièrement à une nature de composition philosophique , sous forme de satire , qu'il appela Cynique, et que Varron imita dans la suite. Ces Cyniques paraissent avoir été des satires dans le genre du Cyclope d'Euripide; Varron, en imitant leur forme, en fit des écrits moraux et leur donna le nom de Salives Ménippées. On ne sait pas à quelle secte phi- losophique appartenait Ménippe. Il y eut un esclave péripathéticien, du nom de Pompée, et qui était au philosophe Théophraste; Persée, esclave de Zenon le stoïque, partageait la doctrine de son maître, et Mys, esclave d'Épicure, n'eut pas une autre philosophie que lui. Diogène le cynique, quoique né libre, avait été réduit en escla- vage, et acheté sur le marché de Corinthe par Xéniade, qui en fit le précepteur de ses enfans.
Epictète, de la secte des stoïciens, a été l'un des esclaves les plus célèbres qui aient cultivé la philosophie. Il était Grec, comme tous les esclaves lettrés, et appartenait à Épaphrodite, affranchi de Néron. Deux vers qu'il avait composés sur lui-même et qu'Aulu- Gelle a conservés, font connaître qu'il était d'un corps difforme. Sous Domitien , un sénatus-consulte ayant chassé les rhéteurs et les phi- losophes de l'Italie , Epictète, qui était alors affranchi, quitta Kome et se retira à Nicopolis. Epictète est le seul esclave philosophe dont les ouvrages nous soient parvenus; son Enclùridion , ou Manuel, est un résumé exact de la doctrine morale des stoïciens.
Nous n'avons pas nommé tous les esclaves qui cultivèrent les lettres , les arts ou les sciences parmi les anciens; nous avons seule- ment eu l'intention de faire voir deux choses , d'abord que l'escla- vage n'était point par lui-même un fait social qui abrutit la race qui le subissait, ensuite que les esclaves étaient les vrais maîtres de l'an- tiquité, puisqu'ils tenaient toutes les écoles, puisqu'ils étaient les précepteurs de tout ce qui s'instruisait, puisqu'ils avaient en défini- tive le vrai pouvoir, qui est le pouvoir de l'intelligence.
A. Cramer de Cassagnac.
LES
FUMÉES DU VIN,
Par un de ces beaux soirs d'été qui attirent dans les promenades publiques tout ce que Paris renferme encore d'habitans du monde élégant en cette saison de voyages et de délassemens champêtres, deux jeunes gens à la mode sortaient ensemble du café de Paris, où ils avaient dîné aussi bien qu'on peut le faire pendant trois heures consécutives, en ne ménageant pas plus la bourse que l'estomac. Leur démarche chancelante , leur teint animé , leurs yeux brillans , leur voix rauque, témoignaient assez que la chère avait été exquise, le vin délicieux et la soif égale à l'appétit. Ils s'étaient cependant arrêtés dans leurs libations de fins gourmets au point imprescriptible où commence l'ivresse; ils avaient emporté de table toute leur raison un moment égarée dans les vignes de la Champagne, et les fumées de cette tisane mousseuse, que dédaigne un véritable buveur, créaient au gré de leur imagination mille fantômes charmans , aux- quels il ne manquait que de pouvoir prendre un corps.
C'était le règne de la digestion , qui semblait aiguiser les langues de ces aimables libertins et leur inspirer une foule de saillies où pétillait l'esprit du Champagne. Alfred de Mauve, le plus âgé des deux (il approchait de vingt-cinq ans), avait aussi la parole plus haute, le regard plus hardi et le geste plus délibéré. Il mâchait son cure-denl avec autant de majesté qu'un Osage fumant le calumet dans l'assem-
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blée des chefs, et il avait l'air de le montrer comme un trophée pour preuve du copieux dîner qu'il s'était mis sur la conscience. Il passait en revue d'un coup d'oeil superbe et distrait les femmes assises de chaque côté de l'allée du boulevart, et à peine si quelques-unes, par leur figure et leur toilette, lui paraissaient dignes d'une attention plus sérieuse. Il y avait pourtant, sur ce boulevart où l'on croit respirer le frais sous des arbres poudreux et à deux pas du ruisseau , les plus jolies personnes de la Chaussée-d'Ant;n; mais Alfred de Mauve cri- tiquait, avec une sévérité qui tenait de l'aveuglement, les robes, les tailles et les visages les mieux faits pour exciter l'admiration d'un connaisseur, et il déclarait, en élevant le ton au diapason de l'imper- tinence, que ces dames, si distinguées qu'elles fussent de tournure et de manières, étaient des grisâtes endimanchées. L'accusation prenait du poids dans la bouche d'un homme à bonnes fortunes.
— Des grisettes ! l'arrêt est un peu dur ! s'écria Frédéric Dallan , qui en rougit comme s'il y fût personnellement intéressé. J'en appelle au moins pour quinze ou vingt qui faisaient l'ornement de nos bals cet hiver.
— Bah! tu te trompes, mon pauvre Frédéric, reprit Alfred de Mauve en lissant sa petite moustache noire; il y a des ressemblances étonnantes. Ainsi , l'autre jour, je me suis presque jeté dans les bras d'une dame qui se promenait aux Champ-Élysées, et que j'avais cru reconnaître pour certaine Provençale que je serais bien ingrat d'avoir oublié après deux ans d'absence...
— Oui , cette Espagnole que tu as rencontrée dans une auberge sur la route de Bayonne?
— En effet, c'était une Espagnole, une Andalouse, une lionne, pour la peindre avec un seul mot; des yeux qui me brûlaient jusqu'à la moelle des os, une bouche dont le sourire eût ressuscité un mort, des cheveux qui lui auraient fait une mantille très décente, une main telle qu'on n'en voit pas en France , un pied comme on n en voit plus
— Oui, je sais tout cela ; lu m'as raconté l'aventure dans ses plus minutieux détails; et depuis cette fameuse nuit d'auberge, pas de nouvelles de la dame?
— Si fait; une dague mauresque au manche d'argent ciselé: je te l'ai montrée; un chapelet de bois de rose, enrichi d'or et d'éme- raudes : je l'ai donné à une princesse russe; et quantité de cigarettes, que je fume tristement en pensant à ma divine compagne de voyage, que j'irai retrouver quelque jour à...
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— A moins que le ciel, protecteur des amans fidèles, ne te l'envoie par la diligence.
— Ne ris pas, Frédéric ; je ne serais pas surpris de la rencontrer à l'improviste, car ce n'est pas une de ces femmes casanières qui s'en- racinent dans leur ménage et se pétrifient à être épouses vertueuses et tendres mères de famille. Dieu merci ! les Espagnoles , les Anda- louses surtout, ne descendent pas à ces misères, qui sont bonnes dans les arrière-boutiques delà rue Saint-Denis. Fi doncl tu ignores ce que c'est qu'une Provençale, une Espagnole, veux-je dire, cette adorable créature qui vous aime avec fureur, qui vous décerne un culte, qui vous poignarderait par jalousie, qui se ferait tuer pour vous...
— Comment, diable! as-tu appris ces détails pendant trois ou quatre heures qu'a duré ta bonne fortune?
— N'eût-elle duré que trois minutes, j'aurais eu le temps d'appré- cier les qualités incomparables de mon inconnue, qui valait seule quarante Françaises, car en France l'amour n'est que de la crème fouettée; c'est en Espagne, en Andalousie, que les femmes aiment comme il faut. Parbleu ! mon cher Frédéric , j'ai envie d'entreprendre un galant pèlerinage sur cette terre classique de la volupté. Si tu veux m' accompagner, nous partons dans huit jours, et nous ne trou- verons pas une cruelle dans notre chemin à travers ce paradis ter- restre des amans.
— Vraiment! Je te croyais plus occupé et plus enchaîné à Paris, dit malignement Frédéric Dallan; pour moi, qui me pique de jouer le rôle d'un sauvage Hippolyte, je demande plus de temps pour me décider à partir. D'ailleurs, tandis que tu serais à courir les rendez- vous en Espagne, si ton Andalouse arrivait exprès pour te revoir...
— Eh bien! elle s'en retournerait, mon ami. Qu'importent deux cents lieues de plus pour une femme qui aime à l'espagnole!... Mais qu'ai-je vu? Ah! Frédéric, c'est elle-même! elle m'a reconnu!
— Ton Andalouse? où donc est-elle? pourquoi ne l'abordes-tu pas? Est-ce cette brune piquante qui baisse les yeux?
— Non, plus loin, de ce côté. Elle m'a fait signe de ne pas l'ap- procher. Elle est peut-être avec son mari ou son frère. Je t'en prie, Frédéric , regarde-la sans affectation ; ne lui laisse pas apercevoir que j'ai été indiscret.
— Je te jure que je ne l'ai pas encore regardée! dit Frédéric, qui fit un signe d'intelligence à une jeune dame d'une rare beauté, placée
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dans l'endroit même que désignait Alfred de Mauve avec de vives démonstrations de surprise et de joie.
— Eh quoi! Frédéric, tu n'as pas remarqué le signe qu'elle vient de me faire? reprit Alfred, qui s'attribua de bonne foi le sourire et le regard expressif qu'on avait adressés à son ami.
— Expliquons-nous, répliqua celui-ci, frappé d'un soupçon qui se manifesta au tremblement de sa voix et à la pâleur subite de son visage; ceci a tout l'air d'une mystification. . . Je ne vois pas la personne que vous me désignez!
— Tu ne vois pas cette femme qui nous suit des yeux en ce moment, grande, à la physionomie éveillée, assez brune de peau, avec des dents de perle? Tiens, près de ce gros homme, en perruque rousse, qui roule dans ses doigts une tabatière d'or.
— Oui, reprit Frédéric agité d'un trouble inexprimable, cette dame qui a une robe de soie verte, une capote blanche, un cache- mire à palmes...
— Justement! c'est ma Provençale, je veux dire mon Espagnole, l'héroïne de mon aventure d'auberge, sur la route de Bayonne...
— Adieu , Alfred ! interrompit d'une voix sourde Frédéric Dallan, dont les traits s'étaient subitement altérés.
— Où vas-tu? à Tortoni? Nous ne faisons que sortir de table, et d'ailleurs je ne puis m'exposer à perdre une seconde fois mon An- dalouse... Attends-moi là en fumant un cigare, et je te rejoins tout à l'heure, dès que j'aurai glissé mon adresse à cette ravissante femme...
— Adieu , je rentre chez moi ; je ne me sens pas bien. . . Es-tu certain que ce soit elle ?
— Si j'en suis certain! s'écria fortement Alfred , qui faisait en sorte que les passans l'entendissent; faut-il te répéter l'anecdote? Cette femme est folle de moi, parole d'honneur ! Au reste, je tiens beau- coup à ce qu'elle en convienne devant toi. Une Espagnole, une An- dalouse, c'est tout dire; une nature exceptionnelle , volcanique!...
— Si vous n'étiez pas si sûr de votre fait, je m'estimerais heureux d'en pouvoir douter! mais les femmes sont incompréhensibles... elles sont capables de tout , quand elles espèrent ne pas être découvertes ! . . Je lui pardonne!... Adieu. Ah! quelle souffrance!
Frédéric Dallan était un jeune homme moins bruyant et moins pré- somptueux que son ami, quoiqu'il fût aussi bien partagé par la na- ture et par la fortune : il ne se piquait pas d'être le point de mire de tous les regards dans un saioa; il n'avait recours nia des éclats de
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voix , ni à des éclats de rire pour se faire remarquer; sa contenance était modeste et simple à l'instar de son caractère; et, comme il n'affichait pas les femmes qui le distinguaient et lui donnaient des preuves irrécusables de leur estime, il n'avait jamais eu la réputation d'homme à bonnes fortunes ; mais il ne mettait nullement sa gloire dans la publicité des galanteries qui avaient signalé son entrée dans le monde. Il était passionnément amoureux de la comtesse de Saccède; et le mystère impénétrable dont il entourait son bonheur y ajoutait un charme auquel son ame délicate était fort sensible ; son amour devenait ainsi un sanctuaire où ne pénétraient pas les regards pro- fanes.
Une heure après que Frédéric eut quitté Alfred de Mauve, sous prétexte d'une indisposition qui était toute morale, il avait presque retrouvé le repos et la confiance dans un entretien avec la comtesse de Saccède, qu'il interrogea d'abord avec d'amers reproches au sujet de l'aventure d'auberge, faussement mise sur le compte de cette dame , qui n'avait jamais rencontré le narrateur avant ce soir-là. Frédéric doutait encore, par intervalles, de l'impudente effronterie de son ami, et, quoique tranquillisé par les protestations de la comtesse, il cherchait encore des apparences qui servissent du moins à excuser la calomnie d'Alfred de Mauve ; car il ne pouvait se persuader que la route de Bayonne, l'auberge, l'Espagnole, et toutes les circon- stances romanesques du récit d'Alfred, n'avaient jamais existé que dans un conte qui s'évanouissait devant les sermens de la femme qu'il aimait davantage pour expier d'injustes et ridicules soupçons.
— Je vous crois, mon amie, et vous demande pardon de vous avoir soupçonnée un moment , disait-il en baisant les mains douces et par- fumées qu'on ne songeait pas à lui retirer, mais il parlait avec une telle assurance!...
— Les menteurs ne seraient pas dangereux s'ils hésitaient ou rou- gissaient dans leurs mensonges, reprit la comtesse qui ne gardait aucun ressentiment contre l'inventeur de l'aventure d'auberge. Il y a même des menteurs d'une espèce plus raffinée qui s'abusent les premiers, et finissent pas croire eux-mêmes ce qu'ils veulent faire accroire aux autres.
— Ah! madame, souhaitons que M. de Mauve ne soit pas un men- teur de cette espèce; je consens qu'il mente, mais je ne veux pas qu'il tienne pour vraie une illusion qui me causerait alors une jalousie très réelle : c'est pourquoi je n'entends pas le laisser se complaire dans son mensonge, et je veux qu'il se rétracte même...
2i REVUE DE PARIS.
— Y pensez- vous, Frédéric? Vous ne m'aimez donc pas, que vous allez exposer votre vie pour une pareille bagatelle!
— Cependant, je ne puis permettre ni souffrir que, devant moi et devant le monde, on se vante des bontés que vous auriez eues pour un étranger, dans une auberge, sur la route de Bayonne!
— Je vais, si vous voulez, mander M. de Mauve en particulier et le faire expliquer là-dessus en votre présence.
— Vos souvenirs sont bien présens? répliqua Frédéric qui avait peine à concevoir que tout fût supposé dans l'épisode du voyage de Bayonne; il y a deux ans, vous êtes allée aux eaux des Pyrénées?
— En effet , mon frère m'accompagnait ; mais je n'ai pu supporter la route, s'il vous en souvient, et vous êtes venu me rejoindre à Tours où ma mauvaise santé m'avait retenue. Mon frère continua seul le voyage.
— Oui, vous avez raison ; ce n'est donc pas vous?... M. de Mauve s'était emparé de l'unique chambre qu'on pût habiter dans cette affreuse auberge. Il tonnait , il pleuvait à flots, il faisait un temps affreux, quand la dame espagnole arriva; sa berline se trouvait rom- pue, et les chemins étaient impraticables...
— Vous n'êtes pas persuadé, Frédéric, lui dit en riant la com- tesse: vous voulez absolument que l'aventure de l'auberge me con- cerne et que je sois responsable de la conduite de cette Espagnole qui nous donnerait assez mauvaise opinion des mœurs de son pays, si elle n'était pas tout entière dans l'imaginative de M. de Mauve. Je ne m'offense pas de vos doutes obstinés : ils seraient plus vite détruits, si vous étiez moins empressé d'en extirper la racine; l'amour, quoi qu'on dise, ne doit pas se priver de l'usage des yeux et des oreilles; on m'accuse: ce n'est pas à vous, mais à moi de me défendre et de convaincre de fausseté mon accusateur. Ensuite, cher Frédéric, quand il ne restera plus de nuage défavorable dans votre esprit, vous me remercierez d'avoir eu pitié de vos douleurs et d'y avoir porté remède en me justifiant d'une calomnie que je pourrais mépriser et oublier, si elle n'eût pas atteint votre cœur.
— Je n'ai pas besoin d'autre conviction que celle qui résulte de mon amour; je suis honteux de ce qui vous*a paru un soupçon; ce n'était que la crainte de vous perdre... Mais j'aurai satisfaction de cette indignité!
— Je vous ordonne, avant tout , de ne pas vous faire mon champion , Frédéric; la seule punition que je veux infliger à mon calomniateur, c'est de le forcer à se rétracter lui-même et à déclarer qu'il a menti.
REVDE DE PARIS. 25
Le lendemain , Frédéric Dallan , à qui la comtesse de Saccède avait fait part de ses projets en lui indiquant comment il devait les secon- der, alla voir Alfred de Mauve : il le trouva occupé à préparer ses malles. Alfred avait tant de hâte d'achever ces dispositions d'un pro- chain départ, qu'il ne donnait pas à son domestique le temps de ran- ger les effets dont il avait besoin en voyage, et qu'il entassait pêle- mêle tout ce qui lui tombait sous la main. Il accourut au-devant de Frédéric, en sautant et en chantant comme un insensé.
— Eh bien ! Alfred , lui dit Frédéric , qui ne put s'empêcher de céder à l'influence communicative de cette gaieté, as-tu été mordu par quelque tarentule?
— Je pars, mon ami, je vais rejoindre mon Espagnole, répondit Alfred : elle m'a écrit; elle se nomme dona Inez de Tabago; son mari jaloux a pris la mouche, en me voyant hier soir aux boulevarts tourner autour de lui, et cette nuit il a emmené la pauvre victime, qui me supplie de la venir consoler.
— La suite de l'aventure n'est pas moins étrange que le commence- ment. Voilà un audacieux mari que je te conseille de ne pas ménager 1 Mais où donc a-t-il emmené sa plaintive moitié? En Chine, peut-être?
— Je l'y suivrais, s'il avait cette barbarie! Heureusement, il ne va pas plus loin que Bayonne.
— Bien, tu auras sans doute une bonne occasion de renouveler l'aventure de l'auberge.
— Oh ! je ne m'en tiendrai pas là, je t'assure, et je ne reviendrai pas seul à Paris.
— Adieu, heureux coquin : tu as été créé pour les aventures et les bonnes fortunes. Je désire que ton voyage ait tous les agrémens imaginables : présente mes hommages à dona Tnez de Tabago, qui ressemble de nom à la célèbre Dulcinée du Toboso et qui doit être infiniment plus belle.
Alfred de Mauve était trop joyeux de la lettre qu'il avait reçue pour se blesser aisément d'une épigramme qui provenait d'un senti- ment d'envie bien naturel, pensait-il en répétant les termes mêmes de la bienheureuse lettre. Enfin, il monta en chaise de poste et partit plus fier cent fois que s'il était allé droit en paradis. Mais , au bout de quinze jours , il revint fort soucieux et ne s'expliqua pas sur le succès qu'avait eu son voyage : il dit seulement à Frédéric Dallan que les maris étaient les animaux les plus importuns de la création.
Peu de jours après, Frédéric se rendit chez Alfred , qui était tout préoccupé et tout irrité, marchant à grand pas dans son appartement,
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murmurant des menaces entre ses dents, rassemblant ses armes- de combat, nettoyant ses pistolets et brandissant ses épées : Alfred ne prit pas garde d'abord à l'arrivée de son ami et continua ce manège bizarre, qui n'annonçait pas des intentions pacifiques.
— C'est toi , Frédéric ! dit-il en s'apercevant qu'il n'était plus seul : tu viens à propos pour me servir de témoin.
— De témoin? s'écria Dallan qui feignit d'être aussi chagrin qu'étonné de cette demande : aurais-tu un duel?
— Oui, mon cher, un duel à mort, avec un individu que je ne connais pas, le marquis de Las Maurisbas, le plus terrible duelliste de la Péninsule; il est tellement adroit au pistolet, qu'il coupe un cheveu à trente pas.
— Tu m'effraies , mon cher Alfred ; c'est se laisser assassiner que d'accepter une affaire d'honneur avec ce saint George espagnol.
— Il n'est pas moins fort sur l'escrime, m'écrit-on; il fait sauter l'épée de son adversaire à la première botte.
— Je ne souffrirai pas que tu ailles à la boucherie, mon cher, et ce duel n'aura pas lieu, je te le promets bien.
— Bah! il ne faut jamais désespérer du hasard, et saint George a été tué par un maladroit. Ce marquis de Las Maurisbas a beau dire que la balle qui le tuera n'est pas encore fondue , je lui en garde une qui lui fera changer d'avis.
— Vraiment! le sujet de votre querelle est donc bien grave ? Ne sera-t-il pas possible d'arranger l'affaire?
— Non, mon ami, le marquis a insulté donalnez de Tabago, et elle me charge de la venger les armes à la main.
— C'est le rôle d'un chevalier français, et je te reconnais bien à' ce dévouement pour le service des dames. Mais tu ne m'avais pas dit que dona Inez fût de retour à Paris? Je gage que tu l'as ramenée de Bayonne en cachette, et que tu la tiens renfermée dans quelque chambre garnie? Ah! tu as des secrets pour moi, Alfred! Naguère tu me disais toutes tes aventures les plus extraordinaires, celle de l'auberge sur la route de Bayonne, par exemple...
— Frédéric, je ne puis t'en dire davantage, répliqua M. de Mauve qui, embarrassé de ces questions insidieuses, se retrancha dans un1 silence qu'il affectait de rendre discret et mystérieux : l'honneur me prescrit de me taire.
— Oui, tu voudrais me faire croire que ta séduisante Espagnole est retirée en Espagne avec son tyran de mari...
— Je t'avouerai en confidence qu'elle est ici, puisqu'elle m'a écrit
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hier soir, puisque je me bats ce matin avec l'insolent qui l'a offensée: si j'obtiens l'avantage dans ce duel où j'ai sa cause à défendre, je ne cloute pas que je la verrai , et tu comprends que je serai au comble de mes vœux. Ne m'interroge plus, et souviens-toi que l'amour d'une Espagnole est autrement trempé que celui d'une Française.
Frédéric Dallan et Alfred de Mauve allèrent tous deux au rendez- vous indiqué et n'y trouvèrent personne : ils attendirent trois heures à la même place, et ne la quittèrent qu'après s'être bien convaincus que le marquis de Las Maurisbas ne paraîtrait pas ce jour-là. Alfred, qui s'était fait une indignation toute prête à soutenir rudement l'honneur de dona Inez, comme si l'offense lui fût devenue per- sonnelle , ne renonça pas sans regret à cette occasion d'acquérir des droits à la reconnaissance de l'inconnue; il ne supposa point que le marquis avait reculé devant les chances de ce duel , mais il conclut de l'absence de son adversaire , que la belle Espagnole s'était peut- être vengée de sa propre main , à la manière de son pays , où les femmes ont des poignards attachés à la jarretière. Frédéric eut l'air d'approuver cette comique conjecture.
La semaine suivante, pendant que les deux amis déjeunaient ensemble, Alfred de Mauve fort triste de ne plus entendre parler de son Espagnole , une lettre à son adresse lui fut remise ; il tressaillit d'espérance en reconnaissant l'écriture et le cachet; la lettre était conçue en ces termes :
« A la suite de notre aventure de l'auberge, j'ai fait un vœu en expiation des faiblesses que vous savez; je me suis engagée solennelle- ment à donner vingt mille francs à l'hospice des Enfans-Trouvées : comme vous avez partagé le péché, j'ai compté que vous partagerez la pénitence. « Dona Inez. »
Alfred de Mauve, que la lecture de cette lettre, faite à haute voix par Frédéric, avait atterré, la saisit avec rage, la froissa et la déchira, en frappant, du pied et en serrant les poings.
— Vous êtes taxé à dix mille francs , Alfred , dit Frédéric avec son flegme habituel : ce n'est pas cher pour une aventure qu'on paierait au poids de l'or!
— Quelle aventure? demanda brusquement Alfred qui fixa un regard menaçant sur son ami.
— Eh! l'aventure de l'auberge sur la route de Bayonne, la Pro- vençale, l'Espagnole, l'Andalouse...
— Au diable toutes ces sornettes! il n'y a jamais eu d'Espagnole, n i d'auberge , ni d'aventure ; c'est un conte que je t'ai fait pour égayer
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Te repas; mais ce qui n'est pas un conte, c'est que quelqu'un s'est moqué de moi.
— Quoi! cette divine Andalouse pour qui tu projetais de faire le voyage d'Espagne...
— Elle n'a jamais existé, te dis-je, et cette dona Inez de Tabago n'existe pas davantage, non plus que le marquis de Las Maurisbas; mais le cartel qu'on m'avait envoyé au nom de ce prétendu per- sonnage ne sera pas une mystification, Frédéric, et j'espère que vous remplacerez le marquis , dont la force à l'épée et au pistolet fait tant de merveilles; car c'est vous qui avez dirigé le complot, très plaisant d'ailleurs , dont je suis victime. Parbleu ! vous me ren- drez compte de mon voyage de Bayonne!
— On ne peut vous refuser votre revanche, Alfred, mais je vous laisse juge de ce qu'on aurait à vous reprocher. Je ne suis par l'au- teur des tours bien innocens qu'on vous a joués, et je vous offre de vous le faire connaître.
— Soit, vous me servirez de témoin comme pour le duel du mar- quis de Las Marisbas; mais ce duel aura un autre résultat, je vous jure.
— Je vous mènerai ce soir dans une maison où vous rencontrerez votre mystificateur face à face.
Le soir venu, Frédéric vint chercher Alfred pour le conduire chez la personne qui l'avait offensé; ils ne se parlèrent pas pendant le trajet, et Frédéric eut peine à retenir le rire errant sur ses lèvres. Ils arrivèrent ensemble chez la comtesse de Saccède, qui les attendait; ils furent introduits dans le salon faiblement éclairé; Alfred de Mauve craignit une nouvelle mystification en voyant une femme , au lieu de l'adversaire qu'il croyait trouver : il ne la reconnut pas en la saluant.
— Madame la comtesse, dit Frédéric, je vous présente un de mes meilleurs amis, M. Alfred de Mauve, qui est très impatient de faire votre connaissance...
— Il me semble que j'ai déjà eu le plaisir de voir monsieur, répon- dit la comtesse avec affabilité ; c'était sur la route de Bayonne. .. non , un soir de cet été, sur le boulevart, vis-à-vis Tortoni.
Paul L. Jacob, Bibliophile.
HISTORIENS MODERNES.
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La France a eu, à diverses époques, des chroniqueurs admi- rables, comme Grégoire de Tours, Joinville, Froissard, Comines; plusieurs philosophes ou romanciers historiques d'un rare mérite, tels que Voltaire , Raynal, Vertot; enfin quelques compilateurs labo- rieux, au nombre desquels on peut citer De Thou, Dupuis, Rollin, Anquetil. Mais, parmi tous ces écrivains, on chercherait inutilement un véritable historien, non que plusieurs n'aient réuni sans doute les qualités nécessaires, mais parce que tous ont vécu à des époques et dans des conditions peu favorables.
L'histoire ne demande pas seulement la liberté de l'examen et de la parole, elle veut aussi un certain désintéressement lucide qu'il est difficile d'avoir aux siècles d'admiration ou de révolte. Remarquez bien que nous ne parlons pas d'impartialité (vertu des anges, im- possible à ceux qui prennent leur part delà vie terrestre); nous par- Ions seulement de cette intelligence consciencieuse qui porte à étudier le fait sous toutes ses faces, bien qu'on en préfère une, et qui nous conduit à chercher la vérité, non sans inclination première, mais sans aveuglement. Or, une pareille clairvoyance n'est possible qu'aux momens d'indépendance et de trêve. Pour être juste, il faut d'abord que l'historien soit libre; pour bien voir, il faut qu'il soit à l'écart delà mêlée; c'est alors seulement qu'il peut éviter la satire ou l'apo- logie.
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Quoique notre époque soit laborieuse encore, elle offre, à beau- coup d'égards, les meilleures conditions pour écrire l'histoire. Sorties victorieuses de leur lutte de dix-huit siècles, les grandes vérités sociales sont désormais à l'abri de toute trahison, et les partis re- prennent haleine. Peu importe que cette halte soit de l'attente plus que du repos ; repos ou attente, c'est du calme pour la réflexion, de la liberté pour la pensée. L'historien n'a point à quitter ses livres afin de défendre sur la brèche la cause de l'avenir; les tribuns sont à leur poste et suffisent pour l'heure. Il peut donc s'occuper à étudier le passé; il le comprendra d'autant mieux que, sachant le présent, il jugera l'arbre par ses fruits. — Et ne craignez point que ses instincts modernes troublent son équité ; il pourra haïr ce qui n'est plus , mais il n'y a que la haine contre les personnes qui rape- tisse l'ame; la haine contre les choses, au contraire, l'anime, l'agran- dit. Craignez plutôt de sa part quelque généreuse indulgence pour le passé, car il y a, dans celui-ci, le charme des ruines; les idées vaincues ont toujours, pour certains esprits, un mérite auquel ils ré- sistent mal ; elles sont vaincues 1
Du reste, l'à-propos de notre époque pour écrire l'histoire n'a point tenu seulement au calme des vingts dernières années, mais encore plus peut-être au rapide mouvement politique imprimé à toutes les intelligences. L'étude de nos origines en est devenue plus intéressante; on a cherché avec plus de soin d'où l'on était parti, et quelle route on avait suivie pour arriver où l'on se trouvait. Lais- sant de côté les livres écrits sous des inspirations arriérées, on a voulu remonter aux sources et tout vérifier. Il en est résulté une nouvelle école historique fort variée dans ses expressions, mais aussi remarquable par la forme que par la science, et la seule, nous le croyons, qui ait donné à la France, jusqu'à ce moment, des his- toriens dignes de ce nom.
Cette école n'eut d'abord d'autre prétention que de substituer à la diffusion endormeuse des anciens compilateurs une narration plus remuante et plus colorée. Elle admit en conséquence les anecdotes, trop long-temps négligées, multiplia les descriptions, les détails de mœurs, les épisodes, et tâcha de répandre sur le tout un peu de cette fumée du temps pour laquelle on venait de trouver un mot : couleur locale. Malheureusement les novateurs ne s'aperçurent pas qu'à force de vouloir montrer un siècle et le faire marcher sous les yeux du lecteur, ils ne reproduisaient que ses dehors. Leurs héros avaient beau porter le costume du temps et parler de loin en loin la
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langue moyen-âge, le faux air perçait toujours , et l'ame du person- nage manquait à l'acteur. La pente sur laquelle les nouveaux his- toriens se trouvaient était d'ailleurs dangereuse. Préoccupés sans cesse du fait et des apparences, il était difficile qu'ils ne tombassent point dans la chronique. M. de Barante adopta même hardiment comme un système ce qui n'était que le vice d'un genre, et écrivit en tête de ses Ducs de Bourgogne le fameux paradoxe : Scribitur ad narrandum, non adprobandum. C'était toutsimplementchangerlesrôles et passer à l'historien la plume du romancier.
La réaction contre Anquetil et ses pareils était trop violente , elle ne put tenir. Cependant plusieurs des essais qui avaient été tentés restèrent et resteront , parce qu'au-dessus des genres il y a l'art qui rend les œuvres durables. De ce nombre fut le livre même de M. de Barante, qui avait eu le bonheur de n'écrire qu'une histoire épiso- dique , c'est-à-dire celle de toutes qui pouvait le mieux s'accommo- der de la forme chroniquaire; mais l'histoire pittoresque n'en fut pas moins jugée à jamais.
En même temps que cette tentative s'accomplissait, M. Guizot et ses adhérens en essayaient une tout opposée en publiant l'anatomie comparée de l'histoire. Soutenu par une érudition trop peu générale peut-être, mais bien digérée, souverain maître d'ailleurs de tout ce qu'il savait, et en possession complète de lui-même, M. Guizot était plus propre qu'aucun autre à cette analyse logique , claire et serrée. Calculateur infatigable, il posa des équations historiques de tous les degrés, les discuta et les résolut avec une sobriété élégante. La con- centration des faits donna à son travail un air de puissance, en même- temps que la formule algébrique de son style imitait la profon- deur. Il y avait d'ailleurs dans l'ensemble de son œuvre beaucoup de valeur réelle; seulement elle ne vivait pas. Tout à l'heure nous n'avions que des armures et des habits , voilà que maintenant on ne nous donnait qu'un squelette! Où donc étaient le sang et la chair? Ne pouvait-on espérer quelque chose qui bougeât, qui sentit, une his- toire qui eût à la fois un corps et une ame?
M. Augustin Thierry se chargea de répondre à cette question. Sa première publication ne fut pas seulement un beau livre, ce fut la so- lution du problème que l'on cherchait , ce fut l'histoire même. Mais nous n'avons point à parler ici de la Conquête des Normands ni des Lettres sur ï Histoire de France ; si nous avons prononcé le nom de M. Thierry, c'est seulement par forme de transition , et pour arriver à M. Michelet.
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Tous deux nous semblent, en effet, se rapprocher par beaucoup de points, et si les comparaisons mythologiques étaient encore à la mode, nous dirions que leurs deux muses sont comme les sœurs dont parle Ovide , qui se ressemblaient sans être pareilles.
. . . Qualis decet esse sororum.
M. Thierry, il est vrai , dès son début , avait donné toute la mesure de son talent; mais les progrès de M. Michelet depuis sa première publication ont été constans. I\~on-seulement sa science a grandi, son style s'est assoupli et simpliûé , mais ses appréciations sont devenues moins aventureusement poétiques. — Puisque nous avons prononcé ce dernier mot, expliquons-le tout de suite; car ce n'est point la pre- mière fois que M. Michelet a été injurié du nom de poète.
Si la forme doit être distinguée du fond, c'est surtout dans une histoire. Esclave pour le fond des documens reconnus exacts, l'his- torien recouvre toute sa liberté lorsqu'il s'agit seulement de l'ex- pression. Que sa parole soit calme ou flamboyante, sa phrase opu- lente ou heurtée , vous n'avez point à lui en demander compte , si ce n'est au nom du bon goût et de l'art. Il y a en lui deux hommes, l'appréciateur et l'écrivain. Le premier doit être de sang-froid , mais rien ne défend au second de s'animer jusqu'à l'enthousiasme. Les Grecs et les Latins nous fournissent mille exemples de cette alliance de sagacité judicieuse et de vive poésie; or, c'est là ce que M. Mi- chelet a tenté le plus souvent. >»ul doute que ses recherches ne se fassent avec recueillement; seulement, à mesure qu'elles se multi- plient, son intérêt s'éveille, son imagination s'échauffe; en face de ces richesses inexplorées la Gèvre le prend , il écrit , et son style reproduit, comme à son insu, tous les tressaillemens de son émo- tion. Mais observez que l'exaltation n'est venue qu'après l'étude et à propos d'elle; le fait a été laborieusement trouvé avant d'inspirer à l'expression sa poésie.
C'est donc pour n'avoir pas séparé avec soin l'apparence de la substance même que l'on a accusé M. Michelet de ne pas être un his- torien assez positif. Cependant cette erreur a aussi son grain de justice comme presque toutes les erreurs : sans admettre dans sa généralité le reproche adressé à l'auteur de Y Introduction à l'His- toire universelle, il faut reconnaître que, parfois.. 1 élan du style l'emporte sans qu'il s'en aperçoive. Amoureux de l'image étince- lante, du mot coloré , du symbole enûn , l'historien s'oublie dans une courte fantaisie littéraire, et reste moins près de la réalité qu'on ne
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le voudrait. Nous citerons spécialement, comme exemple de ces échappées poétiques, son chapitre sur l'architecture gothique.
Hâtons-nous d'ajouter pourtant que M. Michelet se corrige chaque jour de ces faiblesses séduisantes; soit que les avertissemens laient éclairé, soit que l'atmosphère historique dans laquelle il entrait ne lui permît plus les mêmes écarts, son troisième volume de Y Histoire de France nous a paru irréprochable de ce côté. Il ne s'y est jamais écarté du fait, il n'a point quitté une seule fois la terre, et, comme Antée, il semble avoir puisé de nouvelles forces en la touchant. Ce volume n'est point seulement plus riche en découvertes que les pré- cédens, c'est en quelque sorte l'auteur dans sa plénitude. Là se trouvent toutes les hautes qualités de son talent, avec très peu de ses défauts; le juger dans ce livre, c'est donc l'apprécier dans ce qu'il a fait de plus complet, c'est le mesurer à sa taille d'aujour- d'hui.
La dernière publication de M. Michelet comprend les évènemens accomplis de 1*270 à 1380. C'est la peinture de cette époque bâtarde, placée comme en suspens entre le moyen-âge et la renaissance. Il était difficile de dessiner la physionmie d'un pareil siècle et de décou- vrir sa tendance. Les évènemens complexes, opposés en apparence, s'y succèdent si rapidement, en si grand nombre, que l'historien y cherche vainement un temps de repos pour se reconnaître. M. Mi- chelet a heureusement trouvé un 01 conducteur dans ce labyrinthe. Le premier, il a nettement séparé le xive siècle du moyen -âge, en apportant des faits nouveaux à l'appui de son opinion. Il a montré le légiste remplaçant le prêtre et le seigneur, le droit romain se substi- tuant au droit canon, et, au milieu de cet abaissement de toutes les anciennes puissances, Jacques Bonhomme, le peuple, commençant à lever sa tète de géant et à regarder autour de lui.
C'est dans Villani et dans des documens inédits que l'auteur a surtout cherché les élémens de ses convictions. Il a su se défendre de l'influence de Froissard, aveuglément suivi par presque tous nos historiens, et qui n'avait vu lui-même que l'écorce encore blasonnée de son temps, sans remarquer qu'en dessous le chêne féodal tom- bait en pourriture. Il nous a fait voir enfin le xive siècle tel qu'il fut, c'est-à-dire fiscal, faux-monnayeur, prosaïque, mais plébéien déjà. En effet, les traditions chevaleresques allaient se perdre, et l'on tou- chait au jour où, voyant armer chevaliers les deux Gis du duc d'An- jou , la cour entière de Charles VI devait demander ce que ces rites signifiaient.
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Trois grands faits dominent le xive siècle : les démêlés de Philippe- le-Bel avec Boniface, la destruction des templiers, la terrible guerre contre les Anglais. Mais ces trois faits tendent de près ou de loin à l'émancipation du peuple; tous trois s'accomplissent sous l'inspira- tion et avec l'aide de manans devenus ministres. Le pouvoir royal, las de l'église et de la féodalité , s'appuie sur le tiers-état pour les abattre, et les parlemens s'organisent en rejetant les prêtres; les juifs et les hérétiques sont protégés contre l'inquisition ; le roi exige un droit plus considérable sur les dons faits aux couvens ou aux églises, et facilite aux roturiers l'acquisition des biens féodaux. Bien- tôt la querelle avec le pape s'animant, Philippe-le-Bel assemble les trois ordres des états-généraux, et commence ainsi l'ère nationale de la France. On sait quel fut le résultat de la lutte du saint-siége contre le roi; le saint-siége fut vaincu, et avec lui l'église.
La destruction du temple porta bientôt à la féodalité un coup non moins sensible. Les templiers tenaient à toutes les familles nobles; ils possédaient dix mille manoirs dans la chrétienté, des places fortes partout, et n'étaient pas moins de vingt mille chevaliers, les plus aguerris du temps. Il suffit pourtant de la volonté du roi et de l'as- tuce de deux procureurs pour les écraser. M. Michelet a traité fort au long, et avec beaucoup de lumières nouvelles, cette grande cata- strophe. Il résulte clairement de ses recherches que plusieurs des crimes imputés à l'ordre existèrent, non dans l'institution sans doute, mais partiellement, dans telle maison ou telle province. Quant au plus grand de tous, le reniement, l'auteur prouve, par les déposi- tions des templiers anglais, qu'il était symbolique. C'était une imita- tion du reniement de saint Pierre, un rite commun à toutes les initia- tions dans lesquelles le récipiendaire est présenté d'abord comme un misérable , afin que tout l'honneur de sa régénération morale re- tourne à l'association qui l'adopte. « Que cette cérémonie ait été quelquefois accomplie avec une légèreté coupable ou avec une dérision impie, c'était le crime de quelques-uns et non la règle de l'ordre, a II se peut aussi que le reniement, symbolique d'abord , soit devenu plus tard réel pour beaucoup de templiers ; leur long séjour parmi les infidèles avait pu altérer leur foi, et ils passaient pour adonnés aux superstitions orientales.
L'anéantissement du temple prouva que la noblesse avait perdu toute cohésion , et jusqu'au sentiment de sa conservation personnelle. La société marchait toujours, et, en 1314, le roi, affranchissant des serfs du Valois, disait déjà dans son ordonnance : Attendu que toute
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créature humaine, qui est formée à l'image de Notre Seigneur, doit géné- ralement être franche par droit naturel, etc.
Ces progrès ne s'accomplissaient point cependant sans résistance et sans retour. La royauté, qui ne relevait le peuple que pour affaiblir la noblesse , revenait à celle-ci aussitôt qu'elle en avait besoin ; mais les germes d'indépendance ne sont jamais semés vainement ; la bour- geoisie, qui commençait à sentir sa force, allait élire son roi Marcel et proposer les fameuses remontrances de 1357, si dures pour la no- blesse et la magistrature, et dans lesquelles les trois ordres se pré- sentent déjà sur un pied d'égalité.
La guerre contre l'Angleterre devait elle-même aider à ce mouve- ment démocratique de la France. Le bourgeois avait constaté son existence les armes à la main; le paysan, trahi et rançonné par les gentilshommes, allait saisir à son tour la fourche, la hache et le bâton, pour se venger d'abord, puis pour se défendre. L'ordonnance de 1357 avait été le premier acte politique de la France, la Jacquerie fut le premier élan du peuple; le manant se faisait soldat.
Les défaites de Crécy et de Poitiers eurent l'immense résultat de détruire la cavalerie, uniquement composée de nobles, et d'appeler à la défense du pays les piétons, c'est-à-dire le peuple. Jusqu'alors celui-ci avait laissé aux chevaliers le soin de repousser l'ennemi, et c'était un privilège dont ils avaient noblement usé pendant plusieurs siècles ; mais quand le bonhomme vit que son protecteur lâchait pied, et le laissait à la merci de l'étranger, il ferma les poings et songea à se protéger lui-même. Cet appel prochain de tous à la communion sanglante des batailles était peut-être la plus désirable conquête; le sentiment de la nationalité en naquit. La France ne fut plus une partie de la chrétienté; ce fut la France ! Un roi pouvait donner La Rochelle à l'Angleterre dans un traité, mais La Rochelle protestait en disant : Nous nous soumettrons aux Anglais des lèvres; de cœur, jamais! L'ex- pression un bon Français, comme l'observe M. Michelet, date du xive siècle.
Du reste tout, dans cette époque, semblait destiné à montrer quelles étaient les nouvelles destinées de la France. Après avoir été près de périr par l'imprudence guerrière des nobles, le royaume se releva sous le règne anti-chevaleresque d'un roi incapable de manier la lance , et dont tout le mérite consista àFrefuser perpétuellement le combat, a Si Charles Y, dit M. Michelet, ne put faire beaucoup lui- même, il laissa du moins à la France le type du roi moderne, qu'elle ne connaissait pas. Il enseigna aux étourdis de Crécy et de Poitiers
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ce que c'était que réflexion , patience, persévérance. L'éducation de- vait être longue; il y fallut bien des leçons : mais au moins le but était marqué. La France devait s'y acheminer, lentement il est vrai, par Louis XI et par Henri IV, par Richelieu et par Colbert. »
Jusqu'à présent, les guerres du xive siècle avaient été regardées comme purement politiques; M. Michelet est le premier qui y ait vu un côté commercial, et qui « ait cherché le secret des batailles de Crécy et de Poitiers au comptoir des marchands de Londres , de Bordeaux ou de Bruges? » Cette découverte importante explique beaucoup de choses. Ainsi, la révolte des Flamands n'est plus uni- quement l'insurrection d'un peuple qui veut rester maître de lui- même; c'est plutôt une guerre de fabi icans qui se refusent à rompre avec l'Angleterre, d'où ils tirent leurs laines, déclarant que, sans l'Angleterre, ils ne peuvent vivre , pour ce que toute Flandre est fondée sur drapperiej et que sans laine on ne peut drapper. Le siège de Calais n'est point seulement un fait guerrier, mais une expédition commer- ciale, comme le dit expressément Villani. Edouard n'était là, en quelque sorte, que l'envoyé des marchands anglais ruinés parles corsaires calaisiens, et qui voulaient à toute force se rendre maîtres du détroit. Les villes maritimes lui fournirent l'argent et les vaisseaux nécessaires pour cette attaque, tellement que la seule Yarmouth donna quarante-trois navires. Si Edouard montra donc tant d'achar- nement contre les habitans de Calais, c'est qu'il avait promis d'écra- ser dans leur nid ces oiseaux de proie qui désolaient depuis si long- temps le commerce britannique.
Ce point de vue nouveau a été habilement présenté par M. Michelet , qui en a fait ressortir toute l'importance, sans le rendre exclusif: car c'est là le caractère le plus remarquable et le plus inattendu de ce troisième volume; rien n'y est absolu. L'auteur ne se laisse jamais emporter à une synthèse trop rigoureuse; il ne hasarde de généra- lités qu'accompagnées de leurs exceptions. On s'aperçoit qu'il a peur de toute prévention , qu'il s'observe et a le ferme propos de ne point pécher. Sa raison côtoie la poésie avec un effroi salutaire; dès qu'il sent le vent de l'abîme, il s'écarte ou s'arrête.
Il résulte de cette ardeur retenue une sorte de vie intérieure qui coule dans ce livre comme le sang dans les veines, et l'anime sans se montrer. On distingue dans le récit je ne sais quel bouillonnement qui dénonce la sève; il n'y a effervescence nulle part, mais partout abondance ménagée, force qui se respecte et se domine.
On peut donc le dire hautement, parce que c'est la vérité, cette
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histoire du xive siècle par M. Michelet n'est point seulement la plus vivante et la plus complète de toutes celles qui nous ont été données jusqu'à ce jour, mais c'est aussi la plus savante et la plus positive. Nous appuyons sur cet éloge, parce que le mérite que nous signalons est nouveau chez l'auteur, moins nouveau pourtant que l'éloge!
Quanta la forme, elle est tout ce qu'elle doit être, pure, saine, remuante. Quoique les mouvemens passionnés y soient plus ménagés qu'autrefois, ils reparaissent de loin en loin , mais toujours à propos et à leur place. Nous n'en donnerons qu'un exemple; mais nous le donnerons, puisqu'il s'agit de forme, car nous ne savons point encore de meilleur moyen de faire connaître un style que d'en donner échantillon. Il s'agit d'un combat de paysans, en 1359, dans lequel l'un d'eux ( le grand Ferré ) tue quarante Anglais , puis meurt pour avoir bu lorsqu'il était encore tout couvert de la sueur de la bataille, ff II est difficile, dit M. Michelet, de ne pas être touché de ce naïf récit. Ces paysans qui ne se mettent en défense qu'en demandant permission ; cet homme fort et humble, ce bon géant, qui obéit volon- tiers, comme le saint Christophe de la légende ; tout cela présente une belle figure du peuple. Ce peuple est visiblement simple et brute encore, impétueux, aveugle, demi-homme et demi-taureau.... Il ne sait ni garder ses portes, ni se garder lui-même de ses appétits. Quand il a battu l'ennemi, comme le blé en grange, quand il l'a suf- fisamment charpenté de sa hache, et qu'il a pris chaud à la besogne, le bon travailleur, il boit froid et se couche pour mourir. Patience! sous la rude éducation des guerres, sous la verge de l'Anglais, la brute va se faire homme. Serrée de plus près tout à l'heure et comme tenaillée, elle échappera, cessant d'être elle-même et se transfigurant; Jacques deviendra Jeanne, Jeanne la vierge, la Pucelle. Le mot vulgaire un bon Français date de l'époque des Jacques et des Marcel. La Pucelle ne tardera pas à dire : Le cœur me saigne quand je vois le sang d'un Fran- çais. Un tel mot suffirait pour marquer dans l'histoire le vrai commen- cement de la France. Depuis lors nous avons une patrie. Ce sont des Français que ces paysans; n'en rougissez pas, c'est déjà le peuple fran- çais, c'est vous, ô France! Que l'histoire vous les montre beaux ou laids, sous la capuce de Marcel , sous les jaquettes des Jacques, vous ne devez pas les méconnaître. Pour nous, parmi tous les combats des nobles , à travers les beaux coups de lance où s'amuse l'insou- ciant Froissard, nous chercherons ce pauvre peuple. Nous Tirons prendre dans cette grande mêlée, sous l'éperon des gentilshommes , sous le ventre des chevaux. Souillé , défiguré, nous l'amènerons tel
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quel au jour de la justice et de l'histoire, afin que nous puissions lui dire : — Vous êtes mon père et vous êtes ma mère. Vous m'avez conçu dans les larmes. Vous avez sué la sueur et le sang pour me faire une France. Bénis soyez-vous dans votre tombeau. Dieu me garde de vous renier jamais. »
Que d'autres , s'ils le veulent , se plaignent de pareils élans et y trouvent un prétexte pour refuser à M. Michelet le titre d'historien; quant à nous, d'aussi nobles paroles ne nous trouveront point indif- férent, et nous dirons à notre tour, à celui qui les a écrites ; — Dieu nous garde de vous renier jamais! — >*on, l'historien n'est point seulement la trompette sonore du passé; il ne doit pas être une sorte de statue de Memnon recevant toujours la voix du dehors ; l'historien, avant tout, est un homme qui aime et qui hait, qui s'in- digne et qui s'attendrit : je ne cherche pas en lui un juge sans cœur décidant d'après la loi , mais un juré qui parle devant Dieu et devant les hommes au nom de sa conscience.
Jusqu'à présent, nous n'avons eu que du bien à dire du livre de M. Michelet, nous pourrions ajouter quelques critiques de détail sur le style, car Cerbère a droit à son gâteau, et ce serait pour nous une heureuse occasion de développer nos connaissances dans la syn- taxe. Ainsi nous pourrions dire que la lecture des vieux livres a habitué l'auteur à des manières de dire surannées ou peu cor- rectes; qu'il écrit par exemple, en parlant des tortures infligées aux paysans, qu'on n'y plaignait ni le fer, ni le feu, et ailleurs que le juif écoidait de France, pour écoulait son argent de France; que tout le midi c'ait en proie, sans dire à quel fléau ; que Charles V avait beau- coup enduré en négligeant encore de donner un régime au verbe ; mais cette dissection de maître d'école, à propos d'un livre d'histoire, nous ferait honte, et nous ne nous sentirions point le courage de la prolonger.
Nous ne savons si dans cette courte esquisse nous avons réussi à rendre clairement notre pensée, encore moins si nous avons appré- cié dignement l'historien que nous voulions juger; mais ce que nous pouvons affirmer du moins, c'est que notre jugement a été le résul- tat d'un examen sincère; et il est permis de se rendre à soi-même ce bon témoignage, lorsqu'on voit avec quelle légèreté la critique s'exerce de nos jours. — Écrivez un livre, fruit de longues recher- ches , et sur lequel vos cheveux auront grisonné; revenez vingt fois à votre œuvre, jetez-y toutes les richesses de votre ame , dotez-la comme un enfant unique que l'on marie; puis, quand vous la verrez
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parée, belle, achevée, ouvrez-lui la porte du monde avec une anxiété pleine d'espérance... Vous croyez que l'admiration va s'éveil- ler à son aspect, que les éloges vont retentir sur son passage?... Folle illusion! Votre livre tombera aux mains de quelque jeune homme ennuyé , qui le jugera froidement, à la course, et comme il ferait d'un roman frivole. Ce qui aura excité votre enthousiasme ex- citera son dédain, ce que vous aurez laborieusement découvert, il le niera. En une heure, et sans réflexion , il vous refera votre livre, vous disant comment il aurait pu devenir un chef-d'œuvre. Et vous serez forcé de l'entendre sans lui répondre!... Il pourra flétrir vos sentimens les plus intimes , railler vos croyances les plus aimées; il effeuillera à plaisir votre couronne, et il faudra que vous le laissiez faire; il faudra que vous supportiez ses ignorances ou ses erreurs sans pouvoir même lui dire : a Tu mens! » — Ah! c'est là un dur apprentissage, et bien peu s'habituent à une telle condition. — Triste condition , en effet , que celle qui vous oblige à abandonner ainsi vos études, votre intelligence et vos sympathies aux sarcasmes de jugeurs sans droit.
Emile Souvestre.
DES TRAVAUX
DE
LA CHAMBRE DES COMMUNES
SOIt LES OE)ll.\S lit FEU,
Pendant la session de 183 6.
Les prodigieux développemens que l'industrie des chemins de fer a pris depuis quelques années en Angleterre, n'y ont nullement ralenti l'ardeur et l'activité de l'esprit d'entreprise. Les capitalistes anglais, accoutumés à supporter avec résignation les malheurs inséparables des spéculations indus- trielles, ne se sont pas laissé abattre par les résultats défavorables ou les rapports médiocres de quelques-uns de ces grands travaux de communica- tion. Tons les projets de chemins de fer qui ont été proposés dans les dis- tricts les plus commerçans, ont trouvé des compagnies prêtes à en entre- prendre la réalisation. On se rappelle le récent exemple de la route de Manchester à Birmingham. Les concessionnaires avaient d'abord créé vingt mille actions de la valeur de 100 livres sterling chacune. Lorsqu'il s'est agi de les placer au mois de février dernier, la seule ville de Manchester en a pris 14,000. Sa population intelligente, active, laborieuse, sur les 2,000,000 de francs qu'exigeait une entreprise d'intérêt, de prospérité et d'avenir local, a fait tout d'un coup les fonds d'un 1,400,000 fr. Cela n'est-il pas re- marquable, cela n'est-il pas beau?
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Sans doute, la concentration de la richesse publique dans un petit nombre de mains favorise beaucoup l'accomplissement des merveilles de ce genre; mais elle en est l'auxiliaire et l'instrument, non point le principe. L'aristo- cratie elle-même prend volontiers une part active aux spéculations d'utilité générale, et l'on sent qu'elle est née de la haute industrie et se recrute chaque jour dans ses rangs. L'esprit d'entreprise se manifeste partout, il anime les hommes de toutes les conditions. Comme l'esprit public , il forme une portion de la vie, de l'intelligence et des facultés communes; il est dans la nature, le caractère et les habitudes de la nation anglaise. S'il y a com- munauté de sentimens et unité de tendance dans cette société formée d'élé- mens si hétérogènes et de principes si hostiles, c'est pour les idées, pour les choses de cet ordre. Les petites fortunes montrent le même empresse- ment que les grandes à s'associer à la création des nouvelles routes à rainure, dans la proportion de leurs ressources. Il n'est pas rare, quand le prix des actions est trop élevé, que plusieurs petits rentiers ou industriels se réunissent pour en faire l'acquisition à fonds communs, de sorte qu'une partie assez considérable de la propriété des chemins de fer se trouve frac- tionnée et disséminée entre les spéculateurs d'un ordre inférieur. Bref, pour devenir actionnaires , ces derniers usent du même moyen que les pau- vres ouvriers qui se cotisaient naguère chez nous pour faire les frais d'une mise à la loterie.
Comme il devait arriver, cette confiance, cette hardiesse a été poussée quelquefois jusqu'à l'imprudence. Séduit par de trompeuses espérances, l'esprit d'entreprise a été la dupe et la victime de l'esprit d'agiotage. Ou n'a pas oublié que la crise commerciale dont l'Angleterre ressent encore les effets, a été attribuée, en partie, aux pertes qu'ont entraînées les spéculations mal combinées de quelques-unes des nouvelles roules à rainure. Les jour- naux anglais qui nous ont révélé ce fait, onteu raison, sans doute, de blâmer une ardeur qui avait secoué toute espèce de frein chez beaucoup d'hommes. Mais si le sentiment des grandes spéculations est trop vif, trop emporté au- delà du détroit, n'est-il pas vrai de dire que nous péchons, nous autres Français, par l'excès contraire? Ne sommes-nous point presque toujours détournés de nous associer aux meilleures affaires, lorsqu'elles sortent des voies communes, par la crainte de donner trop aux éventualités de l'imprévu, trop aux chances de la fortune? N'est-ce pas à cette habitude timorée de routine industrielle , qui contraste si singulièrement avec le caractère décidé de notre nation, de nos armées et de notre histoire révolutionnaire, qu'il faut attribuer l'état d'infériorité morale où la France est restée jusqu'à présent, sous le rapport du développement des travaux d'utilité publique?
Les Anglais sont tellement disposés à concourir à ces sortes d'entreprises, que la chambre des communes est obligée de réprimer l'ardeur des soumis- sionnaires. Pendant la dernière session du parlement, dont l'avènement de la jeune reine Victoire a amené la dissolution , les demandes relatives aux
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-chemins de fer ne se sont pas élevées à moins de cent dix-huit (1). C'est ce que nous voyons dans le Railway Magasine, journal mensuel exclusive- ment consacré à l'étude, aux travaux et aux intérêts des routes à rainure. Sur les cent dix-huit demandes, soixante-dix-neuf, après avoir subi l'examen des comités, ont été discutées devant le parlement. Cette assem- blée s'est prononcée favorablement pour quarante-deux, le tiers environ de la totalité. Quant au reste, trente-quatre ont été retirées par les parties intéressées, ou repoussées définitivement par le vote législatif. Trois autres, quoiqu'elles eussent été sanciionnées par les communes, n'ont pu obtenir l'assentiment de la chambre des pairs.
On ne lira pas sans intérêt quolques détails sur la nature de ces quarante- deux bills, qui doivent étendre, rapprocher ou compléter les lignes de l'immense réseau des chemins de fer de la Grande-Bretagne. On en compte quatorze qui ont rapport à des voies de communication tout-à-fait nouvelles : cinq ont pour but de prolonger ou de délimiter les embranchemens de plu- sieurs routes dont l'exécution n'est pas encore commencée; dix autorisent sur quelques points la déviation ou la rectification de routes en cours d'exé- cution, et six modifient ou accroissent les pouvoirs accordés aux concession- naires par des actes antérieurs. Les sept autres bills ont pour objet de con- stituer une compagnie créée l'année précédente, de reculer le temps fixé pour l'exécution d'une route, et de déterminer les ressources supplémentaires que plusieurs entreprises pourront se créer pour subvenir à leurs dépenses. Ces ressources sont fixées à 1,000,000 liv. st. (23,000,000 de francs) pour le chemin de Londres à Birmingham , et à 150,000 liv. st. (3,750,000 francs) pour le chemin de Londres à Greenwich.
L'objet spécial de ces derniers bills nous parait de nature à préoccuper les esprits sérieux. Déjà, pendant la session de 1836, d'autres compagnies avaient sollicité et obtenu du parlement la permission de faire des emprunts considérables. Que conclure de la reproduction périodique de ces signes de détresse, si ce n'est que les frais d'établissement et d'entretien de quelques- uns des grands chemins de fer ont dépassé de beaucoup toutes les prévisions, ou que les bénéfices prélevés sur la circulation des voyageurs et des mar- chandises sont restés considérablement au-dessous de l'attente des entre- preneurs? Les ingénieurs expliquent d'une manière très plausible quelques- unes des circonstances défavorables qui sont venues compliquer la situation des compagnies. Il paraît que les rails n'ont pu résister aussi long-temps qu'on l'avait espéré au frottement et à la pression des voitures , qui les sillon- nent sans cesse avec d'énormes charges, et qu'il est devenu nécessaire de les renouveler fréquemment et d'en augmenter le volume, dans le temps même où le prix du fer s'élevait dans une progression alarmante. Quelles que
(i) Toutes les demandes de cetle nature portées devant le parlement entraînent des dé- penses considérables de toutes espèces.
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puissent être les causes des embarras que nous venons de signaler, nous engageons notre gouvernement, qui s'occupe en ce moment d'une enquête sur les routes à rainure , à porter sérieusement ses investigations de ce côté. Puisque nous nous sommes laissé devancer par les Anglais , c'est bien le moins que nous profitions de l'expérience qu'ils ont acquise au prix de pénibles sacrifices. Assurément ces recherches ne prouveront rien contre les immenses services que la civilisation , l'industrie et le commerce peuvent attendre de l'établissement des communications intérieures au moyen de la vapeur; mais elles pourront éclairer la France et lui épargner des fautes désastreuses dans la combinaison et l'exécution du système général de che- mins de fer qui doit embrasser tous les points de son vaste territoire dans un avenir très rapproché.
Voici un tableau du développement des lignes, des dépenses et des revenus présumés des quatorze nouvelles routes à rainure votées par la chambre des commuues pendant la session de 1836 :
DESIGNATION DES LOCALITES.
|
DÉVELOP- PEMENT DES LIGNES. |
CAPITAL DES COMPAGNIES. |
DEPENSES PRÉSUMÉES PAR MILLE. |
REVENDS ANNUELS PRÉSUMÉS. |
|
Milles. |
Liv. st. |
Liv. St. |
Liv. St. |
|
19 |
380,000 |
19,240 |
52,386 |
|
14 |
250,000 |
17,698 |
48,625 |
|
20 |
250,000 |
11,622 |
51,006 |
|
6 |
200,000 |
28,450 |
31,87S |
|
73 |
800,000 |
10,651 |
197,376 |
|
24 |
100,000 |
4,000 |
49,273 |
|
57 |
625,000 |
10,740 |
113,827 |
|
22 |
400,000 |
17,245 |
113,513 |
|
8 |
52,000 |
5,717 |
18,114 |
|
20 |
250,000 |
12,269 |
43,654 |
|
109 |
1,800,000 |
21,217 |
328,420 |
|
79 |
2,100,000 |
21,612 |
203,474 |
|
28 |
180,000 |
6,425 |
30,362 |
|
40 |
700,000 |
17,434 |
258,700 |
Bolton à Preston. . . . Chester à Birkenhead Chester à Crewe. . . Cork à Passage. . . . Dublin à Kilkenny. . Dundalk à Western. . Glascow à Ayr. . . . Glascow à Paisley. . Clarence à Hartlepool Lancaster à Preston. . Londres à Brighton. . Manchester à Birmingl Maryport à Carlisle. . Sheffield à Manchester
Comme on le voit, de ces quatorze lignes nouvelles, neuf sont en Angle- terre, deux en Ecosse, et trois en Irlande. En faisant entrer les fractions des mesures géographiques dans l'évaluation de leur développement total, on trouvera qu'elles s'étendent sur une longueur de 471 milles. Les quatorze compagnies réunissent un capital de 8,090,500 liv. st. (202,062,500 fr.), dont elles espèrent tirer, en moyenne, un bénéfice net de 10 3/4 pour 100. Les dépenses eu acquisitions de terrain et en frais d'établissement sont estimées à 6,861,285 liv. st. ( 171,532,125 fr. ) , ce qui donne une moyenne de 14,566 liv. st. (3Gï,150 fr.) pour chaque mille de développement. Les frais d'ex-
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■chemins de fer ne se sont pas élevées à moins de cent dix-huit (1). C'est ce que nous voyons dans le Raihcay Magazine, journal mensuel exclusive- ment consacré à l'étude, aux travaux et aux intérêts des routes à rainure. .Sur les cent dix-huit demandes, soixante-dix-neuf, après avoir subi l'examen des comités, ont été discutées devant le parlement. Cette assem- blée s'est prononcée favorablement pour quarante-deux, le tiers environ de la totalité. Quant au reste, trente-quatre ont été retirées par les parties intéressées, ou repoussées définitivement par le vote législatif. Trois autres, quoiqu'elles eussent été sanctionnées par les communes, n'ont pu obtenir l'assentiment de la chambre des pairs.
On ne lira pas sans intérêt quolques détails sur la nature de ces quarante- deux bills, qui doivent étendre, rapprocher ou compléter les lignes de l'immense réseau des chemins de fer de la Grande-Bretagne. On en compte quatorze qui ont rapport à des voies de communication tout-à-fait nouvelles : cinq ont pour but de prolonger ou de délimiter les embranchemens de plu- sieurs routes dont l'exécution n'est pas encore commencée; dix autorisent sur quelques points la déviation ou la rectification de routes en cours d'exé- cution, et six modifient ou accroissent les pouvoirs accordés aux concession- naires par des actes antérieurs. Les sept autres bills ont pour objet de con- stituer une compagnie créée l'année précédente, de reculer le temps fixé pour l'exécution d'une route, et de déterminer les ressources supplémentaires que plusieurs entreprises pourront se créer pour subvenir à leurs dépenses. Ces ressources sont fixées à 1,000,000 liv. st. (-25,000,000 de francs) pour le chemin de Londres à Birmingham , et à 150,000 liv. st. (3,750,000 francs) pour le chemin de Londres à Greenwich.
L'objet spécial de ces derniers bills nous parait de nature à préoccuper les esprits sérieux. Déjà, pendant la session de 1836, d'autres compagnies avaient sollicité et obtenu du parlement la permission de faire des emprunts considérables. Que conclure de la reproduction périodique de ces signes de détresse, si ce n'est que les frais d'établissement et d'entretien de quelques- uns des grands chemins de fer ont dépassé de beaucoup toutes les prévisions, ou que les bénéfices prélevés sur la circulation des voyageurs et des mar- chandises sont restés considérablement au-dessous de l'attente des entre- preneurs? Les ingénieurs expliquent d'une manière très plausible quelques- unes des circonstances défavorables qui sont venues compliquer la situatiou des compagnies. Il parait que les rails n'ont pu résister aussi long-temps qu'on l'avait espéré au frottement et à la pression des voitures , qui les sillon- nent sans cesse avec d'énormes charges, et qu'il est devenu nécessaire de les renouveler fréquemment et d'en augmenter le volume, dans le temps même où le prix du fer s'élevait dans une progression alarmante. Quelles que
(i) Toutes les demandes de cette nature portées devant le parlement entraînent des dé- penses considérables de toutes espèces.
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puissent être les causes des embarras que nous venons de signaler, nous engageons notre gouvernement, qui s'occupe en ce moment d'une enquête sur les routes à rainure , à porter sérieusement ses investigations de ce côté. Puisque nous nous sommes laissé devancer par les Anglais, c'est bien le moins que nous profitions de l'expérience qu'ils ont acquise au prix de pénibles sacrifices. Assurément ces recherches ne prouveront rien contre les immenses services que la civilisation , l'industrie et le commerce peuvent attendre de l'établissement des communications intérieures au moyen de la vapeur; mais elles pourront éclairer la Frauce et lui épargner des fautes désastreuses dans la combinaison et l'exécution du système général de che- mins de fer qui doit embrasser tous les points de son vaste territoire dans un avenir très rapproché.
Voici un tableau du développement des lignes, des dépenses et des revenus présumés des quatorze nouvelles routes à rainure votées par la chambre des commuues pendant la session de 1836 :
DESIGNATION DES LOCALITES.
Bolton à Preston. . . . Chester à Birkenhead Chester à Grewe. . Cork à Passage. . Dublin à Kilkenny, Dundalk à Western Glascow à Ayr. . . Glascow à Paisley. Clarence à Hartlepool Lancaster à Preston. . Londres à Brighton. . Manchester à Birmingham Maryport à Carlisle. . Sheffield à Manchester
|
DEVELOP- |
CAPITAL |
DEPENSES |
REVENDS |
|
PEMENT DES |
DES |
PRÉSUMÉES |
ANNUELS |
|
LIGNES. |
COMPAGNIES. |
PAR MILLE. |
PRÉSUMÉS. |
|
Milles. |
Liv. St. |
Liv. st. |
Liv. St. |
|
19 |
380,000 |
19,240 |
52,386 |
|
14 |
250,000 |
17,698 |
48,625 |
|
20 |
250,000 |
11,622 |
51,000 |
|
6 |
200,000 |
28,450 |
31,878 |
|
73 |
800,000 |
10,651 |
197,376 |
|
24 |
100,000 |
4,000 |
49,273 |
|
57 |
625,000 |
10,740 |
113,827 |
|
22 |
400,000 |
17,245 |
113,513 |
|
8 |
52,000 |
5,717 |
18,114 |
|
20 |
250,000 |
12,269 |
43,654 |
|
109 |
1,800,000 |
21,217 |
328,420 |
|
79 |
2,100,000 |
21,612 |
263,474 |
|
28 |
180,000 |
6,425 |
30,362 |
|
40 |
700,000 |
17,434 |
258,700 |
Comme on le voit, de ces quatorze lignes nouvelles, neuf sont en Angle- terre, deux en Ecosse, et trois en Irlande. En faisant entrer les fractions des mesures géographiques dans l'évaluation de leur développement total, on trouvera qu'elles s'étendent sur une longueur de 471 milles. Les quatorze compagnies réunissent un capital de 8,090,500 liv. st. (202,062,500 fr.), dont elles espèrent tirer, en moyenne, un bénéfice net de 10 3/4 pour 100. Les dépenses eu acquisitions de terrain et en frais d'étahlissement sont estimées à 6,861,285 liv. st. ( 171,532,125 fr. ) , ce qui donne une moyenne, de 14,56iï liv. st. (36i,150 fr.) pour chaque mille de développement. Les frais d'ex-
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ploitation ou d'entretien sont évalués à 45 pour 100 des revenus, portés à 1,575,802 liv. st. (39,395,050 fr.). De cette dernière somme on présume que 923,078 liv. st. (23,076,950 fr.) seront prélevées sur le transport des voya- geurs, et 652,724 liv. st. ( 16,318,100 fr. ) sur le transport des marchandises. D'après la comparaison du chiffre approximatif des dépenses et des recettes, les chemins de Sheffield à Manchester et de Dublin à Kilkenny sont ceux qui semblent promettre les résultats les plus avantageux pour les entrepre- neurs. On estime qu'ils produiront un bénéfice net, le premier de 18 1/2 pour 100 et le second de 14 3/4 pour 100. Or nous venons de voir que la moyenne du rapport des autres entreprises n'est estimée qu'à 10 3/4 pour 100, c'est- à-dire à un taux moins élevé que le produit ordinaire des grandes exploita- tions industrielles et commerciales.
Parmi les quatorze nouveaux chemins de fer, cinq auront des tunnels, à savoir : celui de Glascow à Preston, un tunnel de 690 yards de longueur; celui de Glascow à Paisley et à Greenock, cinq tunnels évalués en tout à 1,036 yards; celui de Londres à Brighton, trois tunnels sur ses embranche- mens, présentant un développement total de 4,775 yards; celui de Man- chester à Birmingham , deux tunnels estimés en tout à 980 yards ; enfin celui de Sheffield à Manchester, un tunnel qui formera une voûte de trois milles de longueur, ou de plus d'une lieue de France. Quant aux embranchemens, le chemin de Bolton en aura un, celui de Glascow cinq, celui de Greenock deux , celui de Clarence un , celui de Brighton trois , et celui de Manchester deux. La ligne de parcours de la plupart des nouveaux chemins se déroule à travers des campagnes heureusement disposées, où les pentes ne sont ni trop multipliées, ni trop rapides- Elle touche directement ou par ses rami- fications aux centres les plus actifs de l'industrie agricole, manufacturière et commerciale. Mais si la richesse du sol est un gage de prospérité pour l'avenir, elle ne pourra manquer d'accroître les dépenses des travaux par l'élévation du prix des terres et de la main d'oeuvre. Les évaluations des ingénieurs, basées sur les facilités et les difficultés de l'exécution, portent les frais d'établissement, par mille géographique, de 14 à 28,000 liv. st., ou de 400 à 700,000 fr.
Un bill particulier autorise le prolongement du chemin de New-Castle, voté en 1836, jusqu'à la ville d'York. Cette ligne emb rassera près de soixante-seize milles , et communiquera avec les routes à rainure de Carlisle, de Durham , de Sunderland, de Clarence, de Stockton et de Darlington. Elle établira, en outre , des relations directes entre les ports de New-Castle, de Shields, de Sunderland , de Stockton et de Hartlepool. De son point de jonction à York , elle sera poussée jusqu'à Londres , et formera une des sections les plus importantes de la grande ligne du nord de l'Angleterre, déjà sanctionnée parle parlement (Greal-Norlh of England rail-uay). Celle-ci aura un développement de trois cents milles , et réunira , par ses deux points extrê- mes, Londres à Edimbourg, La compagnie établie pour la prolongation du
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chemin de fer de New-Castle à York a un capital de 1,000,000 liv. st. (25,000,000 fr. ). Elle compte tirer un profit considérable du transport des productions minérales du comté de Durham, si riche eu carrières de marbre et en mines de houille, de fer et de plomb. Elle fonde surtout de grandes espérances sur les perfectionnemens auxquels elle se livre pour accélérer le mouvement des locomotives et diminuer le prix des places. Si elle parvient à réaliser ses promesses , la vélocité des voitures serait portée de douze à vingt milles par heure, et le prix de transport pour chaque personne réduit de quatre à deux pence par mille.
Remarquons, toutefois, que de ces diverses voies de communication la route de Brighton est , sans contredit , celle qui a pour nous le plus d'intérêt. Cette jolie ville maritime, située à cinquante-quatre milles de Londres, et bâtie sur la limite du comté de Sussex, en face des côtes de notre Norman- die, entretient, comme on sait, au moyen des bateaux à vapeur, des com- munications journalières avec les ports du Havre et de Dieppe. La route à rainure de Brighton aura son point de départ à l'extrémité méridionale du nouveau pont de Londres, dans le faubourg populeux de Southewaïk. Dès son origine, elle se trouvera, par sa situation, au centre du rayon dans lequel se concentrent le mouvement, le .commerce et la navigation delà capitale de l'Angleterre, à peu de distance du bassin le plus fréquenté delà Tamise, de ses cinq docks, et de ses vastes entrepôts. Elle ouvrira une voie nou- velle, large , directe , au trafic , à la circulation et au transit de ce prodigieux amas de marchandises de toutes espèces que le port de Londres reçoit chaque année dans ses quatorze mille vaisseaux. Aux divers points de la côte mari- time où elle aboutira, elle sera continuée parla navigation à vapeur, et de la sorte ira droit au Havre, à Dieppe, à Rouen , en un mot, à tous les ports de la Manche et de la Seine, qui servent de docks ou d'entrepôts au com- merce de Paris avec les différentes parties du monde.
La route de Brighton se réunira au chemin de fer de Croydon et formera plusieurs embranchemens avec Hewes, Newham et Shoreham. Les frais d'établissement, pour la ligne principale, sont estimés à 897,073 liv. sterl. (22,426,825 francs), et pour les trois embranchemens à 302,833 liv. sterl. (7,570,825 fr.), ce qui fait un total de 1 ,199,906 liv. sterl. ou de 29.997,650 fr. Les Anglais nous auront donc précédés de quelques années dans les travaux importans qui doivent réduire à une journée la distance qui sépare Londres de Paris, ces deux centres de la civilisation du monde. C'est à nous de ré- pondre à leur confiance et de rivaliser avec eux de zèle, en nous hâtant d'exé- cuter le chemin de fer de la capitale de la France aux ports du Havre et de Dieppe. Il est impossible d'apprécier l'heureuse influence que ce rapproche- ment simultané de Paris et de Londres pourra avoir sur le développement intellectuel, la grandeur morale, la richesse publique, la prospérité com- merciale et le bien-être matériel de la France et de l'Angleterre. Chose admirable, les chemins de fer et la navigation à vapeur auront plus fait pour
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resserrer l'union et l'alliance des deux peuples que tous les efforts de la diplomatie et toutes les combinaisons de la politique. L'intelligence humaine, par des procédés purement mécaniques, aura obtenu, non-seulement ses plus merveilleux résultats d'impulsion matérielle, mais encore ses moyens les plus rapides d'action morale.
Tandis que nous sommes en train d'explorer cette vaste carrière des che- mins de fer de. la Grande-Bretagne, nous recueillerons quelques faits, qui nous paraissent de nature à fixer l'attention de nos économistes. Les diffé- rentes branches d'industrie qui exploitent les anciennes voies de commu- nication à l'aide des moyens ordinaires de transport, ont porté des plaintes devant le parlement, contre la concurrence des nouveaux moyens de trans- port mus par la vapeur. Il se sont efforcés surtout de faire ressortir le pré- judice considérable que l'établissement des routes à rainure a porté à leurs intérêts, en déplaçant les lignes de parcours suivies par les voitures pu- bliques. L'introduction des bateaux à vapeur, quoique à moindre degré, ajoutent-ils, leur a été aussi très nuisible. Ils citent à l'appui de leurs récla- mations les aveux, les congratulations et les faits que contiennent les documens annuels publiés par les diverses compagnies des chemins de fer. Par exemple, quoi de plus irritant pour les uns et de plus satisfaisant pour les autres, que ce passage d'un rapport présenté récemment à l'assemblée des actionnaires du Grand Junction rail-way? « L'expérience de quelques mois a suffi pour nous convaincre que nous sommes placés en dehors de toute espèce de concurrence. La force des choses nous a substitués à la plu- part des anciens moyens de transport sur les principales lignes de commu- nication ; et quant au mouvement industriel qui alimentait les lignes colla- térales, il est déjà, en grande partie, absorbé par notre entreprise. D'une part, l'usage des voitures particulières a été totalement aboli ( annihilated) sur tous les points de la direction suivie par notre chemin de fer; d'autre part , sur toutes les routes qui y conduisent, le service des relais a pris une activité jusque-ià sans exemple. Liverpoolet Manchester ne sont plus à présent qu'à une nuit de trajet de Londres ; et les localités que longe la route, comme celles qui en sont le plus éloignées , n'ont pas moins profité de la rapidité de nos moyens de transport. Un seul fait témoignera de l'étendue et de l'importance de notre ligne de parcours : nous recevons les expéditions (mailcbags) de plus de sept cent quarante bureaux pour l'administration générale des postes (1) »
Dès la dernière session, le parlement s'est occupé sérieusement des ré- clamations des diverses industries dont les intérêts sont lésés par le nouveau mode de transport à vapeur. Un comité, nommé à cet effet, a recueilli des renseignemens très curieux. Nous avons sous les yeux les dépositions de plu- sieurs notabilités administratives, industrielles et maritimes, qui ont été
(l) Rapport fait par les directeurs du Grand Junction rail-way, le " septembre 1857.
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appelées pendant le cours de l'enquête. L'une d'elles, M. Clarke Wimberlay, directeur d'une entreprise de messageries, a observé que le graduel abandon des anciennes voies de communication ne permettrait bientôt plus de pour- voir à leur entretien au moyen des droits ordinaires de péage; puis , de cette considération d'un ordre général , passant à l'objet particulier de l'enquête, il a déclaré qu'il regardait déjà comme inévitable la ruine des propriétaires des anciennes voitures publiques, sur les différens points de la grande route du Nord. Il s'est appliqué à démontrer que les embarras des industriels de cette classe provenaient surtout de la taxe prélevée par le fisc sur le transport des voyageurs par les voitures ordinaires. Ses observations ont été pleine- ment confirmées par M. Ricbard Smith, l'assesseur du droit milliaire ( milcage-duly) sur les voitures publiques, et par sir Edward Hees, secré- taire du bureau des postes d'Edimbourg. Outre que l'impôt est mauvais de sa nature, il occasionne au pays une surcharge considérable. Il n'est pas de moins de 8 shellings ( dix francs ) par personne , pour le seul voyage de Lon- dres à la capitale de l'Ecosse. A cet inconvénient il faut en ajouter un autre plus grave encore, qui ne pèse point également sur les différens modes de communication. Les voitures à vapeur paient beaucoup moins que les voitures de trait, le droit milliaire n'étant pour les premières que du hui- tième d'un pence par voyageur, tandis qu'il est pour les autres d'un demi- pence. Pour ce qui est des bateaux à vapeur, ils ne sont assujétis à aucun impôt.
Il y a donc, dans la nature, le prélèvement et la répartition de la taxe sur les voitures publiques un vice capital que tout le monde reconnaît. Que fera le nouveau parlement , dans sa prochaine session , pour rétablir, au- tant qu'il est en lui, l'égalité de concurrence entre les industries rivales? Deux moyens se présentent à son choix. Ou il proportionnera l'impôt pour tous, ou il en prononcera l'abolition. Les intérêts bien entendus de la civili- sation, de l'industrie et du commerce devraient le déterminer pour ce der- nier parti, mais nous craignons bien qu'ils ne soient sacrifiés, comme il arrive presque toujours , aux intérêts privilégiés du fisc.
A. GUILBERT.
BULLETIN.
Il est bien avéré aujourd'hui, grâce à Dieu , que l'expédition de Constan- tine a complètement réussi, même au-delà des espérances du ministère, et pourtant ses espérances devaient être grandes, car il n'avait négligé aucune des précautions qui assurent la victoire. L'éclat de ce beau succès a d'abord étonné quelques ergoteurs de la presse , qui, pour faire acte d'indépen- dance à leur manière et se donner la satisfaction patriotique de pleurer plus fort que les autres sur le sang versé par les enfans de la France, ont exa- géré , de leur propre autorité , les pertes de notre armée , et traité les bulle- tins de menteurs, selon la vieille habitude dont on usait autrefois envers les vieux bulletins. Après l'œuvre admirable accomplie par nos soldats et si dignement racontée en peu de mots par le général Yalée, on a vu venir les gloses et les commentaires; c'est la marche ordinaire , et il fallait s'y atten- dre. Ce n'a pas été assez d'un assaut meurtrier, repris à deux fois après un moment d'hésitation; il s'est trouve des imaginations malheureuses qui ont rêvé cinq assauts, des terrains minés par les ingénieurs d'Achmet-Bey, et ont fait un crime au ministère de ne pas avouer au pays tous les désastres de cette laborieuse campagne. Nous plaignons sincèrement ceux qui accep- tent le pouvoir dans un temps comme le nôtre : il ne leur suffit pas de cher- cher à bien faire, et de dire simplement ce qu'ils ont fait; il leur faut préparer d'avance une réponse à toutes les questions prématurées qu'on leur adresse de toutes parts; il faut qu'ils disent ce qu'ils ne savent pas encore, et le contraire même de ce qu'ils savent; ils sont tenus de charger la vérité des plus sinistres couleurs pour égaler en invention la fécondité d'une oppo- sition si vite et si sûrement informée de toutes choses. Sans cela, ils seront
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accusés de mutiler des rapports officiels et d'exercer une censure coupable sur les faits d'armes qu'un général d'armée raconte pour toute la France.
Ce serait, en effet, un habile calcul de déguiser au pays les pertes qu'il a faites, les difficultés dont on a eu à triompher, et qui exaltent l'honneur de la victoire! Combien de temps durerait, dans une affaire qui intéresse tout le momie, et sous un régime de publicité où tout est percé à jour, cet inutile prestige d'un inconcevable mensonge? Supposez qu'on eut amendé à loisir, en conseil des ministres, le premier rapport du général Valée, qui a dénoncé au public quatre-vingt-dix-sept hommes tués et quatre cent quatre-vingt-quatorze blessés; on se mettait donc dans la néces- sité de faire subir au second rapport , et à tous ceux qui peuvent venir ensuite, la même opération absurde; et après cela encore, comment fermer la bouche au général lui-même, à son retour en France, et à ses frères d'armes? Serait-il possible, même en les tenant éloignés du territoire fran- çais, d'avoir toujours raison contre eux et de conserver jusqu'au bout les apparences d'un triomphe à peu de frais? Et d'ailleurs à quoi bon? Voilà ce qu'auraient pu se dire les journaux qui , dès le premier jour, ont mis en doute la véracité des dépêches publiées par le cabinet; mais ils n'ont pas pris la peine de se faire cette objection raisonnable , bonne tout au plus pour de simples esprits qui ne comprennent rien aux expédiens de la polémique et n'entendent pas malice aux affaires de ce monde. Ils ont vu, d'après la première publication officielle, quelle force allait donner au gouvernement un succès qui coûtait si peu , et ils ont dit : « Attendons la seconde dépêche. » — Celle-ci est venue, elle déclare cent hommes tués et cinq cent six blessés. Il est impossible, à moins de mauvaises chicanes, de n'y pas voir la confir- mation des premières nouvelles. Peut-être l'opposition va-t-elle maintenant dire : « Attendons le rapport détaillé des opérations de la campagne et du siège ; attendons le travail qu'on annonce pour les propositions d'avance- ment, et d'ici là soutenons notre thèse. » L'opposition a une persévérance de mauvais vouloir qui ne se lasse pas, et ne saurait être égalée que par la patience de la clientelle qui l'écoute, ou par la crédulité de ceux qui jurent encore sur sa parole.
L'opposition toutefois n'a pas eu, en cette circonstance, le monopole des insinuations malveillantes ; il y a plus, l'initiative en a été prise par d'autres; rendons à chacun ce qui lui est dû: c'est le Journal des Débats, si nous avons bonne mémoire, qui s'est donné le plus de mal pour montrer le peu de res- sources qui restaient à notre armée, lors de ce cinquième assaut imaginaire dont il a entretenu ses lecteurs pendant plusieurs jours. Il n'ignorait pas que le ministre de la guerre n'a pas été seul à organiser l'expédition de Con- stantine, et il eût été, croyez-le bien, plus indulgent, s'il n'avait pas ren- contré dans cette affaire une autre responsabilité, on peut le dire, plus élevée et plus en butte aux animosités politiques. Le bruit public a fait assez connaître que le président du conseil avait pris une part active aux derniers tome xlvii. lonwu, 4
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préparatifs, et embrassé cette entreprise comme un intérêt personnel. Dès-lors ne soyons pas surpris que le Journal des Débats, peu crédule d'ordinaire, ait accueilli avec une extrême complaisance les révélations tant soit peu exagérées d'une correspondance particulière, qui montrait nos sol- dats réduits à leur dernière ration , au moment de ce fameux cinquième assaut. C'est ce qu'il appelle, en cette occasion , servir la vérité et ne mécon- tenter personne. En effet, nous ne pouvons dire s'il est bien affligeant d'être exposé à ses rancunes; mais il nous semble que M. Mole, par ses longues relations d'amitié et de bons offices avec l'ancien Journal de l'Empire , dans un temps où ce n'était pas la presse, ni surtout la presse de l'émigration, qui était en faveur, avait acquis le droit d'être traité avec plus de ménagement et de justice, au moins le lendemain d'une vic- toire dont tout le monde a dû se réjouir. S'il lui fallait quelque consolation d'être méconnu aujourd'hui, avec une opiniâtre hostilité, parla génération nouvelle qui rédige et dirige la feuille dont il fut long-temps l'ami, il pour- rait se dire, comme cet ancien d'humeur un peu chagrine, mais avec plus de philosophie sans doute, «qu'un homme est toujours malheureux d'avoir pour juges les enfans de ceux qui ont été contemporains et témoins de sa conduite. »
Une autre consolation plus efficace, et en même temps plus digne de M. Mole et du ministère, c'est que le succès continue. Il se pouvait faire que tout ne fût pas fini avec la prise de Constantine; mais la terreur de nos armes et le grand coup qu'a frappé le général Valée ont dispersé au loin, et pour long-temps, les tribus hostiles. Celles qui attendaient le résultat pour se déclarer, viennent apporter sur nos marchés les approvisionnemens que les Arabes refusent rarement aux vainqueurs. La route est libre de Bone à Constantine; c'est une distance de quarante lieues qu'on peut franchir presque sans escorte. La grosse artillerie et tout le matériel de siège vien- nent de la parcourir et d'arriver à Bone; on n'a pas, dans tout ce trajet, rencontré un seul ennemi , on n'a pas brûlé une amorce. La sécurité parait si grande, et notre domination si bien affermie déjà dans notre conquête récente, que le général en chef a dû quitter Constantine, où il se proposait de laisser une garnison de deux mille cinq cents hommes.
Nous croyons volontiers que cela suffira, et l'idée que nos soldats ont donnée de leur valeur sera leur plus sûr rempart dans les premiers temps de notre séjour à Constantine; il n'y aura qu'à entretenir par une ferme atti- tude ce souvenir tutélaire. Mais ce qui est à craindre avec une si faible gar- nison, si elle est bonne pour garder Constantine, c'est que la chambre pro- chaine, peu différente de la dernière législature, n'eu déduise quelques nouveaux motifs de viser à l'économie dans les moyens de défense réclamés pour notre établissement d'Afrique. Et cependant une seule victoire, si écla- tante qu'elle ait été, n'est pas un oreiller sur lequel il soit prudent de som- meiller; le voyage de Constantine ne se fera pas toujours avec la même sécurité
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qu'aujourd'hui; il sera nécessaire de nous maintenir et de nous fortifier dans les deux camps de Guelma, de Medjez-Hammar, et dans un troisième point intermédiaire qui reste à déterminer. Le ministère paraît décidé à attendre la chambre de 1837 avant d'agir; mais on peut être sûr, si on le juge d'après ses antécédens de la dernière session, qu'il ne voudra dissimuler devant les nouveaux représentans du pays aucune des nécessités de notre agrandisse- ment en Afrique.
N'oublions pas comment M. Mole s'est comporté en 1836 : il est venu dire que son système, quoiqu'on lui ait souvent reproché de n'en pas avoir, était tout pacifique; mais il n'a pas caché, en même temps, que, pour avoir la paix, comme il la voulait, du côté de l'est, il fallait un redoutable appareil de guerre et de l'argent sans marchander. La chambre lui a voté tout ce qu'il réclamait, heureuse de voir, pour la première fois peut-être dans cette ques- tion africaine , un cabinet qui avouait d'avance toutes ses dépenses présu- mées, tous ses desseins , toutes les difficultés prévues , et dédaignait de se ré- server la ressource détournée des crédits supplémentaires. Il agira de même, nous n'en pouvons douter, avec la législature qui va venir, et il aura besoin de plus de franchise encore, ayant plus à demander. Sur les dépenses ren- dues obligatoires pour l'occupation de la province de Constantine, le minis- tère du 15 avril ne capitulera pas, car il s'agit là d'une oeuvre qui lui appar- tient tout entière , à laquelle il a attaché son nom, et qui doit lui être chère plus qu'aucune autre; mais sa sincérité sur un point l'engagera à dire aussi tout ce qu'il pense sur d'autres points de l'Algérie : les nécessités de notre domination dans l'est ne permettront pas de fermer les yeux sur les besoins non moins pressans et sacrés qui se font sentir à l'ouest, et surtout au centre de la régence. La plaine de la Métidja, cette banlieue d'Alger, ne sera pas peuplée, comme elle doit l'être, d'une colonie agricole, ayant des habitudes réglées et stables, elle ne sera pas vraiment cultivée tant qu'il sera possible à un cavalier arabe de la traverser avec impunité , foulant les moissons aux pieds de son cheval , et trouvant de tous côtés une issue pour fuir après le pillage. Il est devenu indispensable de multiplier les blokhaus dans les par- ties de cette plaine qui ont été jusqu'ici mal défendues contre les incursions de l'ennemi. Espérons que les calculateurs de la chambre prochaine ne ré- pondront pas à ces propositions de salut, en se prévalant de l'exemple, presque téméraire, donné aujourd'hui par le général Valée à Constantine, qui va être gardée, en effet, par une poignée d'hommes, le cinquième tout au plus de l'armée expéditionnaire. C'est un tour de force qu'on peut se per- mettre après une victoire; mais ce ne sera pas l'état normal de notre séjour dans un beylick à peine conquis d'hier sur des populations qui, depuis sept ans , avaient méconnu notre ascendant , et conservé , entre toutes les autres , le privilège de l'indépendance.
Que le parlement y aide un peu, et l'on n'accusera plus le gouvernement de n'avoir pas de plan arrêté sur le mode de possession de notre colonie
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africaine. Le plan du cabinet actuel s'est manifesté, ce nous semble, assez clairement à tous les yeux par deux exemples frappans , le traité de la Tafna et la prise de Constantine : il veut propager notre civilisation par la paix, tant qu'il lui sera permis de ne pas recourir à d'autres moyens; mais, avant de faire régner la paix et pour la rendre même plus durable , il a voulu déli- miter par la guerre l'étendue du territoire où doit s'exercer notre pacifique influence. La session de 1837, selon toute vraisemblance, verra poser pour long-temps les bornes du vaste champ qui sera livré à l'activité française. Après cela, il n'y aura plus qu'à agir par nos mœurs, par nos lois , par nos relations commerciales, par l'entraînement de notre caractère, dans l'en- ceinte, pour ainsi dire, qui nous aura été réservée. Quels que soient les ministres qui arrivent ensuite au pouvoir, il sera impossible que la décision prise soit changée du jour au lendemain, comme cela s'est vu plus d'une fois. Le cabinet du 15 avril aura donc fait plus que d'avoir un système pour son usage; il aura commencé l'exécution d'un plan destiné à prévaloir même après lui, et ses idées, fortifiées de l'assentiment parlementaire, seront une loi pour ses successeurs. Que peuvent demander de plus nos grands esprits symétriques à un minist re qui ne s'est jamais soucié , à vrai dire, et avec raison , d'introduire, dans le maniement des affaires, des vues fortement systématisées, ni un ensemble de théories générales alignées au cordeau et à Péquerre!
Sur un point qui domine tous les autres, il n'y aura plus de doute pos- sible, et nous défions les plus malveillans, après la prise de Constantine et les discussions qui vont s'ouvrir dans les chambres, de soutenir que le gou- vernement prépare de loin l'abandon honteux de la seule conquête de la restauration. Une telle sécurité donnée enfin à l'opinion publique, sous le ministère du 15 avril, vaut bien tout un système. Déjà, même avant qu'on ait sondé la pensée du parlement futur, tout le monde est rassuré à cet égard, et c'est pour la forme apparemment que dans les réunions prépa- ratoires des élections, de vieux routiniers, plus interrogatifs que le fameux bailli de l'Ingénu, d'interrogative mémoire, demandent aux candidats: « Que pensez-vous d'Alger? Le gouvernement doit-il conserver Alger? » Des questions de ce genre étaient bonnes tout au plus pour amuser le tapis , en attendant la partie qui commence sérieusement aujourd'hui dans toute la France. On nous a parlé d'un candidat qui a fait à pareille question une réponse plus que naïve ou singulièrement spirituelle à ceux qui voulaient savoir de lui, après vingt autres choses, s'il était, oui ou non, pour Alger; il a réplique avec emphase : « J'ai un fils qui a la fiJvre en Alger; c'est vous dire assez mon opinion sur l'Afrique. »
Le problème de la conservation d'Alger, si ce fut jamais un problème réellement pour tous ceux qui ont paru s'eu inquiéter, ne peut plus être posé aujourd'hui d'un ton sérieux par les électeurs. Cette grosse question, considérée comme pierre de touche de l'opinion des candidats, est allée
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rejoindre la terrible affaire des forts détachés, dont à peine un petit nombre d'esprits curieux peuvent s'occuper aujourd'hui, M. Arago pour sa satisfac- tion personnelle, ou quelque électeur de Courbevoie , pour embarrasser un grand financier, M. Théodore BenazetI
Nous concevons mieux qu'on demande aux candidats de s'expliquer sur l'hérédité de la pairie ou sur la réforme électorale ; et il est vrai que , sur ces deux points, on ne se fait pas faute de les harceler. Au moins ce sont là deux questions sur lesquelles il y a beaucoup à discuter encore théorique- ment , quoique l'une ait été résolue par la charte , et que l'autre ne soit pas mûre , il s'en faut bien , pour la solution inévitable que l'avenir tient en ré- serve. Mais la seule question actuelle et palpitante, il faut le dire, depuis qu'on a rejeté bien loin dans l'oubli ces lois fabuleuses de disjonction , de déportation avec emprisonnement, de non-révélation , c'est la question de l'apanage ; et l'on reconnaît qu'elle est devenue, pour ainsi dire, personnelle, depuis qu'un jeune prince, qui s'y est trouvé intéressé naguère, malgré lui, vient de gagner, par sa belle conduite militaire, une légitime popu- larité , non pas dans l'armée où il l'avait déjà , mais dans la bourgeoisie et le peuple, où elle lui manquait encore. Tous les collèges électoraux sont d'accord pour repousser l'apanage par ce qu'il a de féodal, c'est le mot; mais tous conçoivent que la dotation puisse être accordée, toujours sous la réserve que le domaine privé sera démontré insuffisant : ils verront donc sans déplaisir leurs mandataires entrer à ce sujet en conférence avec le pouvoir.
Cependant que les électeurs ne s'abusent pas sur la portée de leurs dis- cussions préalables. Tout ce qui s'est agité entre eux depuis quelques jours sera bien vite oublié devant la chose qu'il va falloir agiter dès le début de la session; il s'agira de savoir, avant tout, où en sont les partis à leur entrée dans la nouvelle législature, quelles forces ils ont gagnées ou perdues, quelles prétentions, quels principes, quels chefs enfin ils conservent. La gauche, plus qu'aucune autre fraction parlementaire, attirera l'attention générale. On voudra peut-être bien se souvenir que nous avons attaché , dès le premier jour, une haute importance à l'éclatante scission delà gauche dynastique. M. Barrot, qui en a donné le signal à ses amis les plus fidèles, au risque de les voir se grouper moins nombreux autour de lui; M. Barrot, qu'on avait dit exclu par les puritains, et qui s'est bien exclu lui-même, achève de se séparer chaque jour de plus en plus du comité électoral de la gauche puritaine , radicale ou républicaine, de quelque nom qu'on l'appelle. On assure que ce procès de famille de l'ancienne gauche sera porté à la tribune et jugé publiquement à la vue de la chambre. M. Laffitte , au nom des vingt ou vingt-cinq membres qui persisteront à le suivre, ou qui plutôt le devancent déjà dans sa marche forcée et imprévoyante vers les idées de la république, se propose de justifier, dans un grand discours solennel, la séparation opérée dans ce qui fut son parti; il prouvera comment il a eu raison d'entrer dans un comité électoral dont les directeurs sont M. Gar-
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nier-Pagès et M. Cormenin, et comment M.Barrot a eu tort d'avoir cette fois tant de scrupules.
Au reste, M. Arago a commencé à s'expliquer sur tout cela dans une réunion électorale du sixième arrondissement de Paris. M. Arago est un de ces députés qui devanceront toujours M. Laffitte et qui ne sont d'humeur à se laisser conduire par personne. S'il y a dans l'extrême gauche un homme dont la stature, la voix, le regard, le tempérament, annoncent un révo- lutionnaire de cette grande et pure race qui a disparu, c'est celui-là; il est désormais la seule tête et le vrai chef de son parti , du parti de M. Laffitte. Il vient de prendre corps à corps M. Barrot, et tout en ayant l'air de lui donner une accolade encore fraternelle, il a engagé avec son ami , son com- pagnon dans un récent voyage , une lutte qui , nous le croyons, ne finira pas de si tôt.
M. Barrot aura son tour bientôt à la tribune. Il est vif à la réplique, et nous nous attendons à une explication parlementaire qui transformera en une rupture irrévocable ce que M.Barrot, dans sa loyauté d'ami et son inexpérience peut-être, appelle encore une dissidence passagère. Une lettre de M. Barrot à un de ses amis politiques, une lettre décisive a déjà rendu , ce nous semble, toute réconciliation impossible entre les deux fractions de la gauche qui devaient se séparer tôt ou tard et ne l'ont pas fait assez tôt pour rendre à M. Barrot la liberté naturelle de ses mouvemens.
Maintenant que le chef de l'opposition dynastique se retire du milieu de la gauche radicale, avec quelques regrets, nous le concevons, pour les hommes qu'il délaisse, ce n'est pas sans doute pour régner inutilement par la parole, au centre de son bataillon décimé; c'est pour marcher, c'est pour agir et se tenir prêt à d'autres rapprochemens , du moins à une neutralité conciliante envers des fractions de la chambre trop long-temps mises en suspicion par la gauche. Et pourtant, le jour même où il écarte de lui une partie des siens, il s'écrie, comme s'il voulait éloigner toute idée d'union, tout espoir même de trêve avec d'autres : «Nous avons d'immenses diffi- cultés à vaincre; nous avons à repousser le mal fait depuis 1830 ! » — N'y a-t-il eu donc que du mal dans ce qui s'est fait depuis 1830? Nous croyons, nous, qu'il y a eu beaucoup de bien aussi , et plus de bien que de mal; les électeurs vont montrer qu'ils pensent comme nous. Personne n'aurait bonne grâce à demeurer seul inflexible et à croire exclusivement en lui-même après tant de leçons données par le pays. On aurait aimé à voir M. Barrot s'incliner un peu plus franchement devant l'autorité des faits accomplis; on attend de lui quelque chose comme cet a veu d'un roi , né de race absolue , qui disait à ses dangereux amis et à ses ennemis : « Nous avons tous fait des fautes. » Cette modestie , qui est de la politique, ne messied pas même à un souverain de la tribune.
Après les partis qui s'amendent, disons un mot de ceux qui ne le peuvent pas. Leurs forces ne seront guère changées à la chambre, et ce ne sera pas
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du moins à leur avantage. Dans un de ces partis extrêmes, M. Garnier- Pagèsest sûr d'être réélu; nous ne savons rien de nouveau des chances de M. Martin de Strasbourg , ce rival parlementaire dont on menaçait l'amour- propre de M. Garnier-Pagès, et dont on gratifiait sa cause en espérance.
Un autre parti extrême, non celui des doctrinaires dont nous ne savons plus que dire, mais celui des légitimistes, s'était flatté de compter vingt- huit voix à la chambre. Il paraît que des rapports du comité-Berryer ont couru le monde; ils expriment, dit-on, ce chiffre comme le maximum des illusions présentes de ce parti au long espoir. On ajoute qu'il sera heureux d'en obtenir seulement la moitié.
M. Berryer sera réélu à Marseille, mais ce sera tout : la faction légiti- miste s'efforcera en vain cette fois de lui ménager l'ovation de trois ou quatre collèges, comme dans les premiers temps de la révolution de juillet. Aussi voyez quelle maladresse! elle le porte à Aix contre M. Thiers; c'est un mauvais chemin à prendre, si l'on veut assurer au grand orateur du parti vaincu une double couronne électorale. M. Thiers est là parmi ses compa- triotes, ses amis d'enfance, qui s'honorent de son talent et de sa renommée; il n'y a pas de terrain où il soit plus difficile de le vaincre. M. Thiers, pour répondre aux légitimistes en homme de goût, s'est prêté à une démarche qui ne doit être envisagée que comme une plaisanterie sans conséquence : il se laisse porter par ses amis à Marseille, qui est le terrain de M. Berryer; ce sera pour l'un et l'autre collège le spectacle d'une passe d'armes assez brillante , avec armes courtoises , entre deux concurrens qui ne peuvent être rivaux sérieux dans aucune de ces deux luttes électorales.
lie Musée de Versailles.
Lorsqu'on a visité le Vatican et Saint-Pierre , ces deux merveilles liées entre elles par un escalier, et qu'on a fatigué ses yeux en feuilletant tous ces albums de marbre, où chaque siècle a déposé son œuvre et sa signature, on se fait volontiers la supposition que voici :
On se représente un ministre de Jules II arrivant à la tribune de la chambre des députés de Piome , et tenant ce discours :
« Messieurs , je viens soumettre à votre approbation un projet de loi que notre saint-père le pape m'a chargé de vous communiquer.
«La capitale du monde chrétien possède environ deux cents églises du premier et du second ordre. Nous avons même Saint-Jean-de-Latran et Sainte-Marie-Majeure , qui sont des basiliques papales dignes du culte. Les arts et la religion s'enorgueillissent aussi de Saint-Paul. Pourtant il nous manque une église encore dont la magnificence doit surpasser toutes les
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merveilles de l'architecture antique et moderne. Nous avons estimé qu'il faudrait à peu près deux siècles pour la terminer; mais que sont deux siècles auprès de l'éternité de Rome? Nous appellerons à l'accomplissement de cette grande œuvre tous les artistes enfans de l'Italie, et nous les enrichirons. Michel-Ange Buonarotti a promis de prendre le panthéon d'Agrippaet de le lancer, en guise de coupole, à quatre cents pieds de hauteur par-dessus l'église projetée. La chambre des députés de notre saint-père ne peut se refuser à elle-même le bonheur de voir exécuter une pareille ascension. Tout calcul fait, nous estimons que la dépense supportée par les dons des fidèles s'élèvera à la faible somme d'un milliard (monnaie de France). En ajoutant encore quelques centaines de millions, nous bâtirons un millier de salles dans le Vatican. Ce sera le musée de l'univers artiste et catholique. Nous l'approvisionnerons avec les statues que nous donneront les fouilles du Tibre, du Champ-de-Mars , du Forum et de la villa Adriani, qui est un véritable cimetière de chefs-d'œuvre. Nous tapisserons ce musée de marbre, de jaspe, d'agate et de porphyre. A parler franchement , je crois qn'après deux siècles, l'estimation du musée et de l'église ne dépassera pas deux milliards (monnaie de France) ; c'est une dépense, sans doute , mais la gloire de l'art, vous le sentez, messieurs, ne doit pas reculer devant une aussi mesquine considération? »
Si un pareil discours avait pu être tenu devant une chambre de députés , on peut poser en fait que le Vatican et Saint-Pierre n'auraient jamais été bâtis. Il n'y aurait pas eu assez de colère pour renverser l'impudent ministre qui concevait cette inconcevable folie. La moralité de ceci est aisée à saisir : appliquons-la aux faits contemporains.
Jules II et Louis XIV pouvaient seuls rêver le Vatican et Versailles, et les tirer du néant. Pour exécuter ces grandes choses, il faut n'avoir aucun compte à rendre de son œuvre à qui que ce soit. Tout contrôle préalable tue nécessairement l'œuvre dans son germe. Il est donc évident que, dans l'ère nouvelle où nous sommes entrés, le Vatican et Versailles seraient im- possibles. Ne s'est-on pas récrié , l'an dernier, sur les folles prodigalités qui ont bâti le palais des singes? Songez à des pyramides après cela! Aujour- d'hui donc, il faut que le chef de l'état, qui, dans sa noble pensée d'artiste, a conçu quelque grand projet, quelque inutilité glorieuse , une de ces magni- fiques superfluités qui font plus que d'être utiles à l'homme , puisqu'elles le consolent et le ravissent, il faut que ce roi fasse son Vatican ou son Saint- Pierre à ses frais, avec son argent de poche, et surtout qu'il se hâte de le faire, parce qu'on ne sait pas ce qui peut arriver de fatal au projet : une batterie de fusils sur un boulevart, une arquebuse à croc ajustée sur une promenade, un de ces mille incidens de notre haute civilisation. Il est des personnes qui trouvent des défauts dans le musée de Versailles; ces per- sonnes auraient désiré voir sortir un chef-d'œuvre de trois lieues de longueur au bout de quatre ans de travaux, et sans que la France déboursât un écu.
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Ces personnes font sonner bien haut la gloire de Louis XIV, qui a dépensé trente ans et un milliard , en disant : Je le veux. Ces personnes trouvaient tout simple que leurs rois Louis XVIII et Charles X laissassent Versailles dans son état de chenil, mais elles sont indignées de voir qu'on a restauré le château du rez-de-chaussée aux mansardes. La branche aînée, avec ses quarante millions de liste civile, n'a pas posé un clou, en quinze ans, sur les murs de Versailles. La branche cadetie, en quatre ans, a fait un bou- doir et un musée de ce vaste monument, avec ses économies, avec l'argent de ses menus-plaisirs, avec les écus neufs que M. de Cormenin a vu entasses dans les caves des Tuileries. Savez-vous bien que le roi Louis-Philippe a commis là un de ces crimes qui doivent exciter l'indignation des légitimistes purs!
Un des griefs surtout qui révoltent le goût artiste de ces personnes, c'est le choix aventureux qui a présidé à la commande de certains tableaux. Les journaux carlistes ont découvert qu'il y avait beaucoup de croûtes à Ver- sailles. C'est révoltant! ils auraient désiré que l'auguste dispensateur eût garni trois lieues de panneaux avec des Transfigurations , des Communions de saint Jérôme , des Vénus de Mèdicis et des Laocoons : ils trouvaient ad- mirables les toiles d'araignée qui décoraient Versailles, aux jours de leur restauration qui ne restaurait rien; mais Us éclatent en saillies du meilleur goût devant certaines croûtes qui blessent leurs yeux d'artiste. Conciliez les anomalies de ces gens-là, si vous le pouvez. Certes, il est permis à la haine d'être aveugle , c'est son métier; mais l'extravagance n'est pas plus permise à l'aveuglement qu'à toute autre infirmité.,
Nous allons résumer, pour ces journaux, les crimes du roi Louis-Philippe à l'endroit de Versailles.
Versailles s'est occupée à mourir depuis 1790 jusqu'à 1830; c'était comme un Herculanum que le pèlerin visitait, et M. de Chateaubriand lui-même lui applique, dans son Génie du Christianisme , ces vers d'Andromaque :
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes, Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes.
Deux rois légitimes ont traversé , quinze ans , ces tours couvertes de cendre , et ces campagnes désertes, et ont laissé la cendre aux tours et le néant aux campagnes. Le gazon croissait dans les cours; le brin d'herbe fendait le pavé de marbre; l'hirondelle dormait dans les poutres de Louis XIV, et l'araignée, dit encore un grand écrivain, avait tendu sa toile partout. La ville enveloppait le château de ses ailes taciturnes; c'était comme un tombeau enchâssé dans un autre tombeau. Quel destin pour la fille du grand roi !
Louis-Philippe arrive, et prend en pitié cette noble et touchante misère; il n'appelle personne à son secours dans son magnifique projet de réhabili- tation. Il fauche l'herbe des terrasses, il fait circuler la lumière et l'air dans
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ces galeries; il restaure le théâtre de Molière et de Racine ; il rend à l'ombre de Louis XIV sa chambre toute meublée; puis, avec sa philosophique tolérance d'artiste et d'homme national, il donne une somptueuse hospita- lité à toutes nos gloires , depuis Tolbiac jusqu'à la prise d'Alger. Le roi des Français publie lui-même une histoire de France, la plus impartiale, la plus pittoresque, la plus saisissante qui existe, et prend pour ses collabo- rateurs tous les artistes qui travaillent sur toile ou sur marbre : il travaille avec les petits et avec les grands, suivant l'esprit des livres saints, pusillis cum majoribus; avec les grands, pour ajouter à leur gloire ; avec les petits, pour les aider dans leur vie, et les placer sur le chemin de l'espoir. Voilà Versailles, ce grand cadavre, qui ressuscite, qui reprend son rang de ville, qui se fait faubourg de Paris et centre de tous les pèlerinages d'artistes , de gens du monde, de voyageurs, d'oisifs. Riches et pauvres, savans et illé- trés, tous veulent voir Versailles, tous veulent feuilleter, page à page, ce grand livre d'or et de peinture , où le roi a écrit tous les titres de noblesse de la nation. On compte les visiteurs par cent mille : l'aisance , la vie, la richesse, entrent dans cet indigent et solitaire Versailles. L'Herculanum se fait bazar; la ruine redevient temple; le néant se matérialise ; la poussière se change en or. Une histoire, une ville, une restauration , une armée d'ar- tistes , une œuvre de nationalité , de patriotisme , de civilisation , d'indus- trie, voilà Versailles aujourd'hui! Les personnes dont nous parlions sont bien malheureuses dans leur haine contre l'homme qui a fait un tel ouvrage en si peu de temps, avec si peu d'argent et si peu de loisirs.
Théâtres.
La tentative que M. A. Dumas vient de faire à l'Opéra-Comique, a réussi parfaitement. Piquillo est une des pièces les plus folles, les plus amusantes, les plus originales qui se puissent voir. Toute cette époque de rodomontades espagnoles et de faux sentimens, de rapières en plein vent et de pourpoints troués au coude, si merveilleusement reproduite dans les poèmes de Ma- thurin Régnier, dans les romans de Bergerac et dans les sublimes fantaisies de Callot; toute cette époque se prête plus, quoiqu'on dise, au fou rire qu'aux larmes , et la musique bouffe en fera toujours mieux son profit que le drame , qui ne peut guère se passer de s'appuyer sur quelque réalité. Pour nous qui vivons dans un monde assez régulier, où les acteurs se marient, où les danseuses ont leur chaise à l'église, où l'on s'arrange pour payer ses dettes, quand on en a, ces Cydalises qui courent les aventures la nuit à travers champ, ces alcades qu'on dupe, ces valets infatués qui jouent trois personnages à la fois, et viennent, affublés de magnifiques ori-
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peaux, distribuer des coups de canne aux gens, sont autant de créations impos- sibles et dès-lors musicales au plus haut degré. Franchement, toute cette époque dont on nous parle aujourd'hui si complaisamment, tout ce monde de matamores gonflés de ridicule, qui prennent des airs de gentilshommes n faisant sonner haut leurs éperons, et de soubrettes effrontées qui passent pour de belles dames, n'a jamais existé autre part que dans la cervelle de Callot; tout cela , c'est une mascarade inventée par lui à plaisir, un soir qu'il était ivre , et que les commentaires ont prise au sérieux, comme ils font toujours. Ces minois égrillards qui provoquent les passans dans les promenades, ces poètes râpés qui filent le nez au vent et la main appuyée sur le pommeau d'une vieille épée dont le bout soulève, par derrière, un petit manteau de Crispin, ces Cassandre, ces Scaramouche, cesMezzetin, ces incomparables héros de la comédie italienne, Callot seul les a vus passer la nuit, devant ses yeux, lorsque la fumée du vin lui montait au cerveau, et que les nuages de tabac dansaient sur les murailles.
Hoffmann est notre contemporain. Chacun de nous pourrait avoir surpris le merveilleux conteur, dans sa cave de Dresde, au milieu de ses pots vidés et de ses adorables illusions; si dans cent ans il plaît à quelque poète d'écrire un sujet d'opéra avec le Pot d'Or ( quelle musique ne ferait-on pas avec ce caprice charmant d'un homme de génie?), on ne manquera point de vêtir l'archiviste Lindhorst d'une ample robedcdamasjauneoù de petites flammes vives serpentent, et le bon Anselmus de l'habit de satin, si fort à la mode dans toutes les fantaisies d'Hoffmann : s'ensuivra-t-il de là qu'au temps où l'action se passe, les archivistes portaient des robes de damas jaune à ra- mages enflammés, et les étudians des habits de satin? Non, certes, tout cela ce sont purs caprices de l'imagination ; il faut bien se garder de tenir compte à toute une époque des rêves d'un poète illuminé. — Callot est un grand maî- tre que tous les compositeurs devraient étudier; on ne se doute pas de tout ce qu'il y a de musique dans l'œuvre de cet homme. Chacun de ces types, qui sortaient par milliers de sa plume, est tout un opéra. Je suis sûr qu'on ne trouverait pas, dans tout le répertoire bouffe italien, une figure franche- ment grotesque qui ne vienne de Callot, si l'on veut remonter à son origine. Demandez à Rossini où il a pris cet excellent personnage de Magnifico que Lablache exagère à ravir avec sa perruque énorme, sa casaque de satin et son geste extravagant. C'est un mérite dont on aurait grand tort de ne pas savoir gré à M. Dumas, d'avoir même après Hoffmann, le maître à tous, appelé l'attention de la musique sur celte mine généreuse. Parce que la comédie a fait son prolit d'un caractère ou d'une scène, ce n'est pas une rai- son pour que la musique ne l'exploite point à son tour. Il y a des sujets si féconds, qu'ils pourraient éternellement servir de substance à tous les arts.
On se creuserait dix ans le cerveau qu'on ne trouverait rien, je ne dis pas de plus sublime, cela est tout clair, mais de plus profondément musical que le cinquième acte d'Olello, déplus mélodieux et de plus frais que l'entretien de Juliette au balcon, — quel duo que celui-là si Rossini voulait le faire ! —
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de plus grotesque et de plus admirablement bouffe que le personnage de Ma-carille. Le grand art de celui qui compose pour la musique consiste à savoir déplacer habilement; il ôte les grandes choses dramatiques de l'en- droit où le poète les a mises, et les transporte avec soin dans le champ de la musique. Là est toute l'affaire. Seulement , qu'on ne s'y trompe pas, ce tra- vail tant décrié réclame plus de talent et d'esprit qu'on n'a l'habitude de le croire. Les sujets qu'on fait ainsi passer d'un art dans un autre, il faut savoir les prendre et les transformer; des mains vulgaires briseraient le chef- d'œuvre en l'ôtant du Parthénon où Phidias l'a mis, pour le transporter ailleurs. Il faut pour ce métier des gens accoutumés à manier la pensée, à lui donner sans trop de peine une forme simple et pure, des poètes enfin; or les poètes pourront bien l'entreprendre une ou deux fois par hasard, en se jouant; puis, quand ils auront réussi, vous verrez qu'ils vous diront qu'ils ont mieux à faire. Demandez à M. Dumas.
Ce Piquillo est un drôle de la race de Mascarille, qui se mêle de toutes les intrigues et prend de chacun ce qu'il peut. La nuit, il fait des trous aux murailles pour s'introduire dans les maisons, et le jour il arrive en chaise chez les femmes, et leur donne galamment, pour les séduire, les bracelets et les colliers qu'il leur a volés la veille. Du reste, impertinent comme un valet de comédie, rien ne le déconcerte; au moment d'être pris, il dicte lui-même s^n signalement à l'alcade, bonhomme ridicule, comme cela doit être, et s'en va de la même façon qu'il est venu , au milieu des bravos de la multitude, qui le tient pour un homme de qualité. Ce qu'il y a d'original dans ce caractère, c'est qu'il se produit sans escorte. Piquillo vole seul; il arrive avec sa lanterne , et fait son affaire sans rien dire à personne, tout au rebours des éternels bandits d'opéra-comique, qui ne savent pas faire un pas sans être accompagnés d'une foule de camarades, toujours prêts à chanter en chœur :
Du silence, De la prudence; Craignons, amis, D'être surpris,
et autres fariboles de cette nature , qu'ils ne manquent jamais de crier à tue- tête de peur d'éveiller le guet.
La musique de M. Monpou se distingue par certaines qualités mélo- dieuses, trop rares aujourd'hui pour qu'on hésite à les encourager lors- qu'elles se rencontrent. Si M. Monpou voulait renoncer un beau jour à cette fureur qu'il a d'être un homme de génie, et se contenter tout simplement de passer pour un talent gracieux et facile , il réussirait à merveille. Que signifie cette manière de tourmenter à plaisir les rhythmes et les mouve- mens , d'arrêter une pbrase sitôt qu'elle se présente , de couper à tout propos les ailes à la mélodie? La belle gloire de travestir ses qualités en je ne sais quels semblans de génie auxquels personne , aujourd'hui , ne se laisse
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prendre, et de suer sang et eau pour se frayer de petits sentiers à travers les orties, quand on pourrait marcher, comme tant d'autres, au grand so- leil ! Ce parti pris que If. Monpou apporte dans la disposition du rhythme , finit tôt ou tard par jeter sur sa musique une teinte monotone.
M. Monpou dédaigne l'emploi des rhythmes accoutumés, et trouve plus beau d'en inventer à son usage. Jusque-là tout va bien, et l'on n'aurait rien à dire si, quand il en a trouvé un , il se contentait de s'en servir une ou deux fois, pour passer à d'autres ensuite. Pas du tout; c'est le même rhythme qui revient à tout propos , avec une persévérance vraiment sublime : j'ai compté au second acte trois morceaux qui commencent de la même façon. Voilà une étrauge manière d'être varié, et j'avoue que j'aime encore mieux le système italien. Telle qu'elle est, et malgré tous ses défauts, la partition de Pi- quillo peut à bon droit passer pour la meilleure que M. Monpou ait encore produite. Nulle part ces motifs originaux et pétulans, ces idées vives, ces capricieuses fantaisies qu'il affectionne ne se multiplient avec plus de bon- heur. Les couplets que Piquillo chante au second acte sont une inspiration charmante. On n'a pas plus de grâce, de délicatesse et d'esprit. C'est à coup sur un grand mérite, dont il faut tenir compte à M. Monpou, que d'avoir su faire d'une chanson d'opéra-comique une chose parfaitement distinguée. Le trio du signalement se développe avec assez de franchise; par malheur la partie mélodieuse dont se charge l'orchestre manque tout-à-fait d'ori- ginalité, et l'on se rappelle alors, presque sans le vouloir, l'admirable ritournelle des violons dans le finale de la Gazza.
J'aime le duo qui suit. La situation est bien comprise et vaillamment ren- due. M. Monpou a fait preuve dans ce morceau d'une verve et d'un senti- ment dramatique qui peuvent s'élever à de très hauHs effets; la cabalette de la fin est pleine de véhémence et de passion , et chantée par Duprez , entraî- nerait toute une salle. Pourquoi faut-il, quand on a des qualités pareilles, qu'on s'évertue à ne rien faire de ce qui les rehausserait, et même à les pervertir de gaieté de cœur? Une chose funeste et qui pourra nuire à l'ave- nir de M. Monpou bien autrement que ses pauvres idées touchant le rhythme, c'est la manière déplorable dont il traite l'instrumentation. L'orchestre de M. Monpou n'a rien de commun avec ce qu'on a coutume d'appeler de ce nom. Quoi que vous fassiez , vous n'entendez jamais que les violons et les basses ; des instrumens intermédiaires , il n'en est pas plus question que s'ils n'avaient jamais existé. Cependant chacun esta son poste dans l'orchestre, et tandis que vous vous démenez en vain pour saisir à la volée un son de clari- nette ou d'alto , vous voyez tous ces dignes musiciens qui accomplissent leur tâche le plus loyalement du monde; les uns soufflent à s'exténuer dans leurs embouchures, les autres raclent leurs cordes avec une patience angélique. D'où vient alors que vous n'entendez rien ? Est-ce à ces braves gens qu'il faut s'en prendre ou bien à M. Monpou, qui a distribué leurs parties en dépit de toutes les lois de la sonorité?
Franchement, et dans l'intérêt de son talent, M. Monpou fera bien de se
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livrer à des études sérieuses; c'est là un chemin qui le conduira aux som- mets qu'il ambitionne plus vite et plus sûrement que tous les soubresauts de son génie. — Le caractère de Piquillo sied parfaitement à Chollet, qui n'aime guère les rôles sérieux, comme on sait. Il faut à ce comédien des airs déga- gés, des allures franches, l'exagération des Mascarille et des Pasquin; sa voix y gagne aussi et se déploie sans gêne. Cependant on fera bien de ne point abuser de ses dispositions à la joyeuse humeur pour le produire sou- vent dans des rôles grivois et tels que le Postillon de Lonjumeau , qui ne manqueraient pas de l'entraîner tôt ou tard vers un mauvais goût dont la musique ne s'accommodera jamais, quoi qu'on dise. Le rôle de Piquillo est, comme Zampa et Fra Diavolo , un de ces rôles composés dans la juste mesure de son talent, où le public de l'Opéra-Comiquc aime à le voir. MUe Jenny Colon joue le rôle de Sylvia en cantatrice exercée et le chante en comédienne fort habile. Voilà tout ce qu'on peut dire de cette singulière prima donna.
— Pendant que Caligula se répète à la Comédie-Française, les répétitions du Camp des Croisés se succèdent rapidement à l'Odéon. Le rôle de Léa, dont MUe Plessis s'était chargée, vient d'être jugée trop au-dessus de ses moyens dramatiques par la jeune actrice elle-même. Mme Dorval a été priée de s'en charger définitivement; ce qu'elle a fait avec une extrême obligeance. — '"Mme Dorval débutera donc à l'Odéon par le rôle de Léa dans le Camp des Croisés, qui doit se donner pour l'ouverture de ce théâtre. — A propos de Mme Dorval , le bruit court qu'elle vient d'être engagée, pour le mois de juin prochain, au Gymnase, aux appointemens de 35,000 francs par an et trois mois de congé. Il est incroyable que M. Védel commette de telles fautes. C'était déjà bien assez, il nous semble, d'avoir laissé échapper Bocage. Loin de chercher à le ramener, voilà maintenant, montrant si peu d'empresse- ment à garder Mrae Dorval, qu'il la laisse engager par le Gymnase. Que M. Védel y prenne garde ! Il a déjà ouvert son théâtre à la littérature des vaudevilles; s'il continue, il rendra la Comédie-Française le plus pauvre théâtre de Paris, soit en acteurs, soit en pièces. Ce n'est certes pas avec les pâles dialogues de Mme Ancelot et de M. Rosier, joués par M. et Mm0 Vol- nys , qu'il réussira à remplir la caisse de la comédie.
— Les Variétés ont donné le Père de la Débutante. Cette petite pièce en cinq tableaux énormes est fort amusante. On y voit au grand jour les mille intrigues que cachent les coulisses. Il s'agit, dans le Père de la Débutante , comme le titre l'indique, d'une jeune fille qui doit débuter. Où? peu im- porte. A l'Ambigu-Comique, peut-être. Quoi qu'il en soit, elle s'appelle Aglaé. Aglaé donc, ou plutôt son père, imagine de détrôner Anita, la comédienne à la mode, l'idole du public. Au moyen d'une lettre d'amour, dont il serait trop long de donner ici l'origine, le père Gaspard réussit à éloigner la belle Anita. Anita éloignée, une pièce nouvelle se présentée
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jouer; Aglaé s'offre pour remplacer Anita. Le directeur accepte, mais il engage Aglaé à demander le consentement de l'auteur. L'auteur con- sent, mais il craint que la chose ne soit pas du goût d'un sien ami qui est journaliste. Ici la lettre d'amour de tout à l'heure revient sur l'eau. Au moyen de cette lettre, le journaliste, amant en titre de la belle Anita, est jeté dans la jalousie la plus noire. Pour se venger, il ne voit rien de mieux que de protéger la débutante , qui , cela va sans dire , obtient un succès complet, et se voit engagée, le soir même, aux appointemens de dix mille francs. En faveur de l'idée-mère de ce petit vaudeville en cinq tableaux, excusez, comme je les excuse , les fautes de l'auteur.
— La Dot de Cécile, au Palais-Royal. Vous ne devineriez jamais ce qu'est la dot de Cécile. C'est, tout simplement, une fort belle chevelure qu'elle veut faire couper pour se procurer quelque argent. L'histoire n'est pas neuve. Un mystérieux personnage, que l'on prend tantôt pour un per- ruquier, tantôt pour un maçon (ou un architecte , aujourd'hui c'est la même chose), tantôt pour un maître d'armes, fait l'acquisition, au prix de cent fr., des magnifiques cheveux de Cécile, et pousse la générosité jusqu'à ne les pas couper. Je crois même , autant qu'il m'en souvient, qu'il finit par épou- ser Cécile. — MM. les vaudevillistes, depuis quelque temps, ont un goût décidé pour la coiffure.
— Une Année en Espagne, par M. Ch. Didier (1) , est le récit d'un voyage qu'il a fait au-delà des Pyrénées en 1835. Dans le moment où il l'a vue , la Péninsule offrait un spectacle imposant; la révolution, venue peu à peu, éclatait enfin ouvertement et demandait à être satisfaite; il était curieux de connaître les hommes qui l'avaient amenée là, et de prévoir quel dénoue- ment elle aurait; elle avait tout l'intérêt des choses qui commencent, et les ménagemens qu'elle gardait ne faisaient qu'accroître la curiosité. C'est à ce point là que M. Charles Didier a vu l'Espagne, qu'il l'a décrite et qu'il l'a jugée.
Depuis lors les partis se sont fractionnés et tellement amoindris par la division, qu'ils paraissent devoir perpétuer la crise de ce malheureux pays. Si les passions sont devenues plus violentes , elles s'exercent sur de plus petites proportions; et la grande idée de la révolution semble disparaître sous la multitude des combats partiels. Il n'y aurait pas aujourd'hui d'en- semble à saisir en Espagne, et l'observateur serait forcé d'enregistrer une foule de détails sans les pouvoir rattacher à un principe.
M. Charles Didier a été plus heureux; il a pu observer l'Espagne au mo- ment même où M. Martinez de la Rosa [et M. Torreno faisaient un inutile effort pour contenir la révolution et pour la dominer. Alors les opinions étaient bien tranchées, les camps bien connus.On voyait une lutte sérieuse-
(l) 2 vol. in-8<>, chez Dumont au Palais-Royal.
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ment engagée entre des principes; aujourd'hui on ne voit guère plus que des escarmouches de partisans.
En parlant des évènemens dont il a été témoin en 1835, M. Charles Di- dier explique ceux qui se passent actuellement; il avait prévu eetéparpille- ment sans résultat auquel les forces de la révolution sont parvenues en Espagne , parce que, sondant ce qu'il pouvait y avoir sous toutes les appa- rences qui promettaient tant, il n'avait trouvé dans aucun des partis qui combattaient alors, ni à côté d'eux, la vive et inexorable conscience de leur œuvre. II avait vu des hommes qui se remuaient, pas d'idées qui ger- massent; quelquefois des fureurs imprévues, jamais le vrai courage qui per- sévère dans les entreprises; du mouvement à la surface, au fond pas de puissante inspiration. Si l'Espagne se déchire inutilement de ses propres mains, la cause en est facile à comprendre; et M. Charles Didier l'a mise à nu.
Son livre n'est point un livre de discussion. Ce n'est pas par le raisonne- ment, mais par les faits qu'il prouve. C'est un ouvrage où tout est mêlé, le pittoresque du voyage, la vivacité de la description, la méditation de l'étude, l'analyse de l'observation. Madrid est le point central où M. Didier a étudié l'Espagne; mais il ne s'y est pas enfermé: il a vu les provinces, et, partout, en admirant les monumens, il a observé les hommes et approfondi les idées en vertu desquelles ils agissaient. Il a fouillé aussi dans le passé de l'Espagne, et a mis dans leur jour les gloires littéraires et philosophi- ques qui ont illustré ce pays pendant le dernier siècle. Aussi son coup d'oeil est complet; il s'étend des provinces du nord à celles du midi, du passé vers l'avenir, et des hautes sphères où s'agitent les intrigues de cour jus- qu'à la place publique où les menées des courtisans se traduisent en émeutes. Ce spectacle si vif a été reproduit par M. Charles Didier , sans altération ; il n'a rien eu à y ajouter pour le rendre intéressant; il n'en a rien retran- ché. Ce livre est comme tout ce qu'il écrit , l'expression d'un esprit sérieux, d'une raison scrupuleuse, d'une ame droite et élevée.
— Washington Levert cl Sacrale Leblanc , que M. Léon Gozlau, nos lec- teurs s'en souviennent, a publié dans la Revue de Paris, parait demain, augmenté de quelques chapitres (1). Le mérne de ce livre remarquable sera apprécié , par un de nos collaborateurs , dans une de nos prochaines livraisons.
(1) 2 volumes ia-8°, chez Werdet, rue de Seine, 49.
F. BONNAIRE.
L'ANNEAU D'ARGENT.
En 1831, à la fin du mois d'août, un de ces chars-à-banc dont on se sert en Suisse à cause de l'étroitesse des chemins et où l'on se trouve assis de côté comme dans un omnibus , quittait la route de Salenches à Chamouny, pour s'engager à droite dans la gorge, non moins agreste , au fond de laquelle, humble rival de Vichy , de Baden et de Baréges, est enfoui l'établissement des bains de Saint-Gervais. Deux jeunes gens occupaient cette voiture qui cheminait lentement , ouverte au soleil, au vent et à la pluie, avec une simplesse helvéti- que. Le costume de ces voyageurs était celui de la plupart des touristes qui entreprennent le pèlerinage du Mont-Blanc: une blouse de toile écrue, un chapeau de paille à larges bords, un pantalon de coutil, de gros souliers et des guêtres. Ainsi accoutrés avec une fraternelle uniformité, l'un fumait un cigarre, l'autre dormait, appuyé dans l'angle du char-à-banc.
— Cortail , dit tout à coup le plus jeune en secouant son compagnon par le bras , l'influence du terroir savoyard t'a-t-elle métamorphosé en marmotte?
Le dormeur s'enfonça les poings dans les yeux en écartant les coudes, et après un bâillement immodéré,:
— Que faire en voyage à moins que l'on ne dorme? répondit-il. — Mais regarde donc; quel site pittoresque! Pour rester aveugle
devant un pareil spectacle , il faut n'avoir aucune poésie dans le cœur.
Cortail , dont l'épaisse encolure, la figure rubiconde et la physiono- mie égayée annonçaient plutôt un tempérament rabelaisien qu'une
TOME XLV1I. Hovt mbrï, 5
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nature portée à l'exaltation , promena autour de lui un regard non- chalant.
— Nous avons enGn quitté l'Arve, dit-il ; ce gros ruisseau à notre droite doit être le Bonnant; ainsi dans quelques minutes nous serons arrivés; je suppose qu'à Saint-Gervais on dîne à six heures.
— Mangiar, dormir e ber! reprit son compagnon en riant; tu aurais figuré à merveille dans le corps des Papaiacci.
— Papaiacci tant que tu voudras, mon cher Bennezons; je n'ai pas l'honneur d'être doué comme toi d'un de ces estomacs contemplatifs qui se repaissent en admirant un beau paysage. Il me faut le pain des forts. En ce moment je donnerais toutes les aiguilles du Mont- Blanc pour la plus vulgaire côtelette accompagnée d'une bouteille de vin de Montméliant.
L'admirateur de la nature haussa légèrement les épaules, puis il se pencha en dehors du char-à-banc, pour mieux examiner le chemin tortueux que bordait à droite le ruisseau du Bonnant , tandis qu'à gauche un escarpement boisé projetait sur la tête des voyageurs une voûte de feuillage, rafraîchie par le voisinage de l'eau et frémis- sante au gré du vent.
— Ce site, reprit-il, serait un théâtre merveilleux pour une scène de roman ; il est de ceux que Walter Scott aime à décrire. Ne te rappelle-t-il pas le gué où la dame Blanche fit faire un si beau plongeon au sacristain du monastère?
— Ou plutôt, répondit Cortail, l'endroit où Francis Osbaldistone aperçut pour la première fois Diana Vernon.
— Parbleu ! c'est toi qui dis vrai , s'écria tout à coup Bennezons en faisant un soubresaut ; que je meure si ce n'est pas Diana elle- même qui se rend à ton évocation et vient au-devant de nous !
A son tour, Cortail sortit la tête de l'espèce de buffet où il était emprisonné à côté de son ami , et comme lui fixa les yeux sur une femme à cheval, qui se tenait immobile à un détour subit du sentier.
L'imagination d'un artiste eût pu prendre en effet cette apparition pour l'esprit de la belle chasseresse écossaise. Ombre ou réalité, sa présence imprévue dans ce lieu solitaire avait un charme mysté- rieux, qui, pendant un instant, rendit muets les deux spectateurs. Occupée à dégager son voile qu'une branche de hêtre avait accro- ché au passage, l'inconnue s'offrait à eux de profll, sans qu'ils vissent de sa figure autre chose qu'un large bandeau de cheveux noirs, encadrant la joue jusqu'au menton, et relevé en tresse der- rière l'oreille ; mais l'élégance de sa taille , dont une robe de drap
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brun faisait ressortir la forme svelte et cambrée , ainsi que la manière aisée dont elle tenait les bras levés en arrangeant sa coiffure, sem- blaient des indices certains de jeunesse, que la bienveillance d'un homme de vingt-cinq ans devait accepter comme autant de promesses de beauté.
— Quelle charmante femme! dit Bennezons en se penchant à droite de manière à se donner un torticolis.
—Et quel vilain cheval de charrue ! répondit son compagnon, dont l'âge plus mur impliquait une opinion moins enthousiaste.
Au bruit des roues du char-à-banc sur le sol caillouteux du sen- tier, la jeune amazone tourna la tête avec la vivacité d'un oiseau effarouché, et tirant la bride de son palefroi lui fit faire un mouve- ment rétrograde.
— Conducteur, est-ce que vous voulez nous faire coucher ici? s'écria Bennezons en voyant cette gracieuse apparition près de s'évanouir.
Le cocher réveilla d'un coup de fouet l'ardeur de ses chevaux, qui sortant de leurs habitudes par un élan soudain, menacèrent l'étran- gère d'une poursuite à laquelle la lourde allure de son propre cour- sier eût pu difficilement la soustraire. Mais en ce moment, semblable à une troupe militaire qui vient au secours d'une vedette menacée par l'ennemi, une cavalcade composée d'une demi-douzaine d'hommes et de deux autres femmes, déboucha au tournant du chemin où la jeune écuyère s'était montrée seule jusqu'alors.
— Ce sont des baigneurs de Saint-Gervais , dit Cortail en riant à l'aspect de cet escadron champêtre dont les montures moitié chevaux de ferme, moitié ânes, rappelaient les pacifiques coursiers qui stationnent à l'entrée du bois de Boulogne pour rébattement des gri- settes de Paris.
Les promeneurs et les voyageurs se rapprochèrent les uns des autres en prenant mutuellement la droite du sentier, précaution in- dispensable, car le passage était si étroit, que les cavaliers furent obligés de défiler un à un dans l'espace resté libre entre le char-à- banc et la montagne. Dans cette manœuvre, l'amazone à la robe brune avait pris place à l'arrière-garde près d'une dame d'un âge mûr, qui chevauchait fièrement sur une jument poulinière à moitié aveugle. En. voyant ce couple de près, Cortail se rejeta brusquement dans l'intérieur de la voiture, et se cachant la figure derrière le rideau de cuir, prit la pose d'un homme endormi.
Ce mouvement, quelque rapide qu'il eût été, n'échappa point à la plus vieille des deux femmes, qui, après avoir plongé dans le char-
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à-banc un regard inquisitorial, leva d'un air impérieux une petite cravache douée, en apparence, d'une puissance surnaturelle, car, en la sentant effleurer son épaule, le cocher arrêta et se tint coi sur son siège, comme s'il eût été changé en pierre par la baguette de quel- que magicienne.
— Félix, dit alors la dame entre deux âges, je ne suis pas dupe de votre sommeil. Prétendriez-vous ne pas nous reconnaître?
Et du bout de sa cravache elle fit sauter le chapeau du faux dor- meur. Celui-ci , voyant que sa position n'était pas tenable, tressaillit comme un homme qui s'éveille, ouvrit de grands yeux, et après les avoir arrêtés sur la mûre amazone, feignit une surprise agréable.
— Comment! c'est vous, ma chère tante? s'écria-t-il, et ma cou- sine Anastasie aussi 1 Quel heureux hasard me fait vous rencontrer dans ce désert?
— Nous sommes à Saint-Gervais depuis quinze jours, répondit la jeune personne, dont l'inflammable Bennezons dévorait du regard la figure élégante et régulière.
— Venez-vous prendre les eaux? demanda l'autre baigneuse, qui, au mot de tante, avait légèrement froncé le sourcil.
— Pas du tout, répondit le jeune homme avec empressement; je vais à Chamouny, et je ne resterai à Saint-Gervais qu'une heure au plus. Je suis désolé que l'arrangement de mon itinéraire me force à vous quitter si vite.
La dame dont l'automne commençait à fleurir regarda son neveu d'un air d'intelligence, que celui-ci ne parut pas disposé à com- prendre.
— Il n'y a pas d'itinéraire qui tienne, dit-elle ensuite en insistant sur chaque syllabe; vous me sacrifierez bien un jour ou deux. J'ai à causer sérieusement avec vous.
— Je vous jure, ma tante, que cela nous est impossible. N'est-ce pas , Bennezons?
— Tu oublies qu'en parlant à une dame le mot impossible n'est pas français, répondit le jeune homme, plus empressé de déployer sa ga- lanterie en présence d'une jolie femme que de venir en aide à son ami.
La dame d'un âge discret répondit par un gracieux sourire au regard qui avait accompagné ces paroles, quoiqu'il eût été adressé à sa fille plutôt qu'à elle-même, et se retournant vers Cortail :
— Félix, reprit-elle, vous voilà condamné sans appel; tâchez de vous soumettre de bonne grâce. Comme vient de le dire monsieur, aux yeux d'un gentilhomme le service des dames doit passer avant
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tout. Continuez votre chemin, et parlez de moi au directeur des bains. A ma considération, il vous logera convenablement. Nous nous rever- rons à dîner.
— Mais, ma tante, quand je vous assure...
— Mais, mon cousin , je n'admets point d'excuse, répondit la dame à la cravache en appuyant sur le mot cousin.
Sans attendre une réponse, elle salua Bennezons d'un léger mou- vement de tête, et faisant signe à sa fille de la suivre, décida la lourde jument qui lui servait de palefroi à partir au petit trot , allure aussi insolite à la pauvre bête que le galop au cheval de don Quichotte. Un moment après , les deux amazones disparurent à travers le feuillage, en ne laissant d'autre trace de leur apparition que le bruit du pas des chevaux , qui , pendant quelques instans, retentit pesamment sur les cailloux du sentier, et finit par se confondre avec le murmure du torrent.
— Parbleu! dit Bennezons à son ami tandis que le char-à-banc se remettait en marche, tu peux te flatter d'être le mortel le plus heu- reux de France et de Navarre. Je te connais une demi-douzaine de cousines toutes plus jolies l'une que l'autre. Quelle est celle-ci, la plus charmante de toutes , et que je n'avais pas encore vue? Une cousine! C'est mon rêve à moi, et le sort veut que je n'aie que des cousins !
— Cela ne revient-il pas au même ? répondit Félix d'un ton bourru.
— Tu te moques de moi ; on aime sa cousine, on l'épouse quelque- fois; tandis qu'un cousin est un ennemi donné par la nature.
Au lieu de répondre , Cortail mit la tête à la portière, et s'adres- sant au conducteur :
— Le chemin est-il assez large pour que vous puissiez tourner?
— Oui , si ça vous est égal de verser dans le Bonnant, répondit le flegmatique Genevois.
— Merci. Continuez donc; mais, à la première place favorable, faites demi-tour à gauche. Nous n'allons plus à Saint-Gervais.
Le cocher baissa la tête en signe d'acquiescement; mais l'autre voyageur prit moins complaisamment cette proposition inattendue.
— Comment! s'écria-t-il , nous n'allons plus à Saint-Gervais! Et pour quelle raison , s'il te plaît?
— Que t'importe Saint-Gervais? répondit Cortail. Je ne pense pas que tu tiennes beaucoup à visiter quelques méchantes baraques en sapin perdues au fond de ce maudit entonnoir. Quant aux naturels de l'endroit, tu viens d'en voir un échantillon qui doit te sufûre.
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— C'est précisément cet échantillon qui me donne envie de faire plus ample connaissance. Je te déclare que ta cousine a des yeux noirs auxquels je sacrifierais au besoin la Savoie et les vingt-deux cantons. Comment s'appelle-t-elle?
— Anastasie.
— Je le sais; mais son nom de famille?
— Chateauvieux; Pourtois de Chateauvieux. Son père, mort il y a six ans, était frère utérin de ma mère, et président de chambre à la cour royale de Lyon. Mme de Chateauvieux est donc bien incon- testablement ma tante par alliance, quoiqu'elle veuille que je l'ap- pelle ma cousine. Elle trouve sans doute que c'est assez d'une grande fille de vingt-trois ans, et ne se soucie pas d'avouer un neveu de trente-quatre.
— Cette rencontre n'a pas l'air de te plaire infiniment. Je crois qu'elle n'est pas étrangère à ton antipathie soudaine pour Saint- Gervais, dont tu me faisais ce matin encore le tableau le plus pitto- resque?
— Tu n'as donc pas entendu que ma tante, car, elle a beau s'en défendre, elle est ma tante, me menaçait d'une confidence?
— Eh bien! qu'y a-t-il là de si terrible?
— Les confidences d'une femme de quarante-six ans!
— J'avoue qu'avec M"e Anastasie la tâche serait plus agréable.
— D'ailleurs j'ai des raisons particulières pour être peu désireux de cet entretien.
En parlant de la sorte, les voyageurs arrivèrent au détour du sen- tier où M"e de Chateauvieux leur avait apparu. Machinalement Ben- nezons leva les yeux vers le hêtre qui avait menacé la belle écuyère du sort d'Absalon. A travers les rameaux d'une branche presque horizontale, il aperçut un lambeau de gaze verte.
— Je ne m'étonne plus, dit-il, de l'accroc que j'avais remarqué à son voile; mais ce qui a touché une si jolie tête ne doit pas servir d'épouvantail aux moineaux.
A ces mots le jeune homme ouvrit le tablier du char-à-banc et s'élança dehors. Au moment où ses pieds touchaient la terre, il se trouva face à face avec un cavalier dont l'apparition fut si soudaine, qu'on eût pu croire qu'il sortait du fond du torrent, comme autre- fois le spectre de l'Argail venant redemander son casque à Ferra- gus. Cet inconnu, âgé en apparence d'une trentaine d'années, était doué d'une telle profusion de cheveux, de barbe et de moustaches, qu'au premier coup d'œil on ne distinguait de sa figure que deux
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gros yeux noirs couverts d'épais sourcils joutant l'un contre l'autre. Son vêtement consistait en une courte redingote de velours ver- dàtre, boutonnée jusqu'au menton. Pour coiffure il portait une cas- quette rouge, dont la forme conique et contournée affectait une réminiscence du bonnet phrygien. Ce symbole républicain était com- plété par un ruban bleu à liseré amaranthe passé à la boutonnière, dans lequel il était facile de reconnaître la décoration de juillet, alors dans la fleur de sa nouveauté, et par conséquent de sa gloire.
Avant que Bennezons eût pu faire un mouvement pour exécuter son projet, l'étranger, dont les yeux s'étaient aussi Cxés sur le feuil- lage du hêtre, se dressa sur les étriers, s'empara du morceau de gaze, qu'il mit à sa boutonnière, à côté de son ruban ; puis , laissant tomber sur les deux amis un regard sérieux, éperonna son cheval, et disparut en deux sauts du côté où s'éloignait la cavalcade des baigneurs.
A la vue de son compagnon ébahi et immobile au milieu du sentier, Cortail partit d'un éclat de rire.
— Il paraît, dit-il, que tu n'as pas seul le goût des reliques. Voici un pèlerin aussi dévot que toi et plus alerte. Si du moins il avait eu la générosité de partager!
— Alerte! grâce à son cheval, répondit Armand avec un peu d'hu- meur. Mais je reverrai cet homme des bois. S'il est leste, en re- vanche il n'est ma foi pas beau, avec sa face à tous crins! Il est im- possible que M1Ie de Chateauvieux soit très flattée de voir figurer un échantillon de son voile à la boutonnière d'un pareil orang-outang.
— Propos de vaincu, reprit son ami. Allons, remonte en voiture, et retournons sur nos pas. En partant tout de suite, nous risquerons moins de rencontrer ma tante.
— Retourne si tu veux ; quant à moi , je continue ma route. Je suis trop curieux de voir ce qui adviendra de ce voile déchiré et méta- morphosé en décoration. Que crains-tu, après tout? D'être contraint par la présence de ta tante à ces frais de petits soins et d'attentions, apanage obligatoire des neveux! Eh bien! si la corvée te fait peur, nous la partagerons.
— Tu ne sais pas ce que c'est que ma tante !
— Une femme qui a dû être fort bien. Quand je te dis que je serai ton adjudant, ton remplaçant s'il le faut.
— En considération des beaux yeux d'Anastasie?
— Que t'importe, pourvu que je prenne pour moi les épines du rôle d'écuyer? Sois tranquille, je sais comment on captive une femme
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d'un âge respectable. M"" de Chateauvieux joue-t-elle le boston? je ferai sa partie; a-t-elle un petit chien? je serai l'ami d'Azor. Il y a des gimblettes partout.
— D'abord, sache qu'à une femme de quarante-six ans on ne doit jamais parler carlin, ni boston, ni lunettes, ni tabac, ni chapeaux jaunes, ni de rien, en un mot, qui sente la douairière.
— Je parlerai bals et spectacle, musique et poésie, amour et prin- temps; première communion, s'il le faut.
— A la bonne heure! puisque tu l'exiges, je me résigne; mais je te déclare qu'après dîner je fais une présentation solennelle de ton aimable personne , et qu'à partir de là , le bras de Mme de Château- vieux devient ta propriété exclusive. Je ne m'en mêle plus. Souviens- toi qu'elle donne toujours le bras droit ; offre-lui le gauche, par con- séquent. Ma tante a des idées fort chevaleresques ; elle prétend que même en accompagnant une femme, un cavalier doit toujours con- server libre la main dont il tient son épée.
Cette discussion terminée, les deux amis continuèrent leur route et arrivèrent bientôt aux bains de Saint-Gervais. Après avoir pourvue leur installation et donné un coup d'oeil aux curiosités fort peu cu- rieuses de l'établissement, il quittèrent leurs blouses de voyageurs, en entendant sonner la cloche du dîner, pour endosser un costume plus convenable. A la porte de la salle à manger, ils rencontrèrent Mme et M"e de Chateauvieux qui avaient également échangé leurs redingotes d'amazone contre des robes de demi-toilette dont la fraîcheur rivale semblait annoncer deux sœurs plutôt qu'une mère accompagnée de sa fille.
— Ma chère tante, dit Cortail en les abordant, puisque je dois avoir le plaisir de passer quelques jours près de vous, permettez- moi de vous présenter mon ami, M. Armand de Bennezons, un de mes camarades de l'ex-garde.
— Ce titre est, pour monsieur ainsi que pour vous, la meilleure des recommandations , répondit Mme de Chateauvieux avec courtoisie; la garde royale est sûre d'être bien accueillie partout.
— Même devant les héros des glorieuses journées? demanda Ben- nezons en désignant d'un regard expressif le décoré de juillet qui s'avançait gravement, sa casquette rouge enfoncée sur l'oreille.
— Surtout en face de ces messieurs , repartit vivement la femme de quarante-six ans; car vous ne pouvez que gagner à la comparaison. Mais on se met à table, il nous faut entrer.
A ces mots, elle prit le bras d'Anastasie et franchit le seuil d'un
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parallélogramme démesuré, plutôt semblable à un réfectoire qu'à une salle à manger, où une soixantaine de baigneurs avaient déjà pris place en observant pour unique loi de classement la date de leur arrivée respective. D'après ce règlement inviolable, en leur qualité de derniers venus, les deux amis s'assirent au bout de la table, tandis que Mmc de Chateauvieux et sa fllle s'allèrent placer du même côté, mais à quelque distance, près d'un monsieur à cheveux gris, fashionable sexagénaire, portant la tète droite , regardant avec affabilité quoique de haut en bas , souriant souvent , ne riant jamais ; d'ailleurs parfai- tement brossé, peigné , lustré , offrant en un mot, dans sa personne comme dans ses manières, une de ces physionomies à la fois patriar- cales et aristocratiques qu'on ne rencontre guère, en France, que parmi les membres de l'ancienne noblesse. Au premier coup d'œil, on devinait en lui le gentilhomme; au second, on reconnaissait ce que les Anglais nomment, dans un sens exclusif, le gentleman.
— Vois-tu, entre ma tante et ma cousine, cette tête gracieusement respectable? demanda Félix à son voisin ; c'est un représentant de la vieille France qui fera de notre rôle de cavaliers servans une vérita- ble sinécure. Le connais-tu?
— Quelque chevalier de Coblentz? répondit Bennezons.
— Tu n'y es pas. C'est le marquis de Montespard.
— Le pair de France?
— C'est-à-dire l'ex-pair, car la révolution de juillet lui a enlevé son manteau fleurdelisé , ainsi qu'à nous deux nos modestes épaulettes. Il est un peu le parent et beaucoup l'ami de ma respectable tante. Du vivant de M. de Chateauvieux, les médisans se permettaient de gloser sur cette amitié plus intime , en effet , que ne le comporte d'ordinaire un arrière-cousinage; mais depuis que l'amie est veuve et que l'ami a soixante ans, les mauvaises langues ont fait silence : le monde finit toujours par consacrer ce qu'il a blâmé d'abord , et son approbation manque rarement à qui sait l'attendre. Qu'as-tu donc? tu ne m'é- coutespas!
— Tu parles fort bien cependant; mais c'est ce héros de juillet qui me cause des distractions; il a trouvé moyen de s'asseoir précisé- ment en face de ta cousine.
— Cela prouve seulement qu'il est arrivé en même temps qu'elle, car cette table a l'air d'un bureau d'omnibus; chacun s'y assied d'après son numéro d'ordre. Il me semble que le décoré a supprimé la gaze verte à sa boutonnière?
— Il aurait aussi bien fait de supprimer sa redingote râpée, ré-
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pondit Armand avec la double ironie d'un homme du monde blessé d'un manque d'usage, et d'un amoureux naissant, toujours prêt à ridiculiser son rival. Il est le seul qui ne se soit pas habillé pour dîner. Et puis, Dieu me pardonne! le voilà qui coupe son pain. Je suis sûr maintenant qu'il a mangé le potage à l'aide de sa fourchette. C'est un homme jugé.
Cet arrêt prononcé, l'ex-officier de la garde royale rentra dans un silence dédaigneux et peut-être jaloux, qu'interrompirent à peine de loin en loin les vulgaires incidens du repas. Après dîner, les baigneurs, profitant d'une belle soirée d'août, se disséminèrent par groupes sur une étroite esplanade, fermée, d'un côté, par le Bonnant, de l'autre, par plusieurs petits logis en pierre, luxe inoui, qui servaient d'aile au bâtiment principal. Laissant sa fille au milieu d'un groupe féminin qu'égayait l'amabilité sénile du marquis de Montespard, Mme de Cha- teauvieux rejoignit Cortail qui s'esquivait sur cette espèce de préau, dans l'espoir, promptement déçu , d'y fumer en liberté. A la vue de sa tante, qui lui prit le bras d'un air sérieux, celui-ci jeta , par un geste d'humeur, le cigarre qu'il était près d'allumer, et attendit en silence la confidence à laquelle il ne pouvait se soustraire.
— Mon cher Félix, lui dit M""- de Chateauvieux, ce n'est pas sans raison que j'ai insisté pour que vous vous arrêtiez à Saint-Gervais. Nous nous trouvons, Anastasie et moi, dans une position propre à nous faire désirer la présence, peut-être même l'appui d'un membre de notre famille. En un mot, j'ai un service à vous demander.
— J'espère, ma tante, que vous ne doutez pas de mon dévoue- ment, répondit Cortail d'un ton assez froid.
— D'abord, interrompit la veuve du président, avec un sourire forcé, quittez donc cette habitude de m'appelcr votre tante à chaque propos ; cela vous donne un air petit garçon , passablement ridicule pour un homme de votre âge.
— Qu'à cela ne tienne, ma tante, répondit l'incorrigible officier; je vous appelerai ma nièce, pour peu que cela puisse vous plaire.
— Il ne s'agit pas de cela. Parlons sérieusement. Avez-vous re- marqué un individu, porteur d'une physionomie sinistre et de la croix de juillet, qui se trouvait assis à table en face de moi?
— Vous voulez dire en face d'Anastasie?
— Précisément. Je vois que vos observations ont précédé ma con- fidence. Elles m'épargneront la moitié du chemin. Vous l'avez de- viné, c'est au sujet de cet homme que je veux tenir avec vous un conseil de famille. Vous savez que depuis la révolution j'ai presque
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toujours habité la Suisse, où plusieurs de nos amis, chassés de Paris par les évènemens de 1830, ont cherché un asile. Nous avions passé fort tranquillement une partie de l'été à Genève avec M. de Montes- pard, les Castignon, les d'Hautecourt, et plusieurs autres familles lé- gitimistes, lorsque, un beau matin, ce personnage est tombé du ciel à YEcu de Genève , où nous logions. Quand je dis du ciel, il est impie de supposer qu'un décoré de juillet puisse venir de là ; mais c'est une manière de parler. Quoi qu'il en soit, depuis le jour de son arrivée, ce monsieur, sans en être prié le moins du monde , s'est constitué notre garde-du-corps. Aux promenades, au spectacle, aux concerts sur le lac, partout, enûn, nous étions sûres de le trouver sur nos pas. Je n'ai pas besoin de vous dire ce qu'une pareille obsession de la part d'un être à bonnet rouge, a d'impatientant et d'insupportable. Anastasie, qu'il se permettait de poursuivre de ses regards passion- nés (il a de gros yeux farouches qu'il croit peut-être expressifs), Anastasie en avait les nerfs tellement agacés, que j'ai craint un in- stant qu'elle ne tombât malade. C'est en partie pour nous soustraire à cette persécution, que nous sommes venues à Saint-Gervais. Eh bien! savez-vous quelle est la première personne que nous avons aperçue à table, en face de nous, le lendemain de notre arrivée? Le héros de juillet, avec son immuable redingote vert-olive, sa barbe négligée et son regard impitoyable. Depuis quinze jours , il nous continue le supplice qu'il nous avait infligé à Genève. Anastasie ne peut pas faire un pas, seule ou accompagnée, sans voir sortir tout à coup de quel- que buisson cette figure de sauvage qui lui fait une peur horrible. Heureusement, vous voici. Jusqu'à présent, ce monsieur, voyant qu'il avait affaire à deux femmes sans défense, s'est cru en pleines barricades; mais votre présence lui imposera, je l'espère.
— Maintenant, ma belle tante, qu'attendez-vous de moi? demanda Félix, qui avait écouté ce récit sans manifester la moindre émotion.
— De la part d'un militaire et d'un gentilhomme la question peut paraître singulière , répondit Mme de Chateauvieux avec un sourire ambigu; ce que j'attends de vous, mon cousin, c'est que vous signi- fiez à cet individu d'avoir à cesser sur-le-champ une conduite dont je me trouve offensée, surtout à cause d'Anastasie.
— Il est possible, observa froidement l'officier, qu'à une injonction de cette nature il réponde en m'envoyant promener, et c'est ce que je ferais à sa place; dans ce cas, il en résultera probablement un duel.
— Eh bien! n'avez-vous pas votre épée? demanda d'un ton superbe, ia femme à sentimens chevaleresques.
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— Sans doute, et tout à votre service , s'il m'est prouvé que vous en ayez réellement besoin. Veuillez donc , je vous prie , me citer quelque insulte, quelque impertinence, ou seulement quelque impo- litesse dont ce monsieur se soit rendu coupable envers vous; la moindre chose qui me mette dans mon droit; par exemple, un propos déplacé, adressé par lui à ma cousine.
— Vous êtes fou. Jamais cet homme n'a parlé à ma fille ni à moi. Ici notre société est en majorité et fait la loi; malgré ses efforts pour y être admis, nous l'avons, en raison de sa croix et de ses manières, frappé d'un ostracisme sans pitié; la vie qu'il mène est celle d'un paria que nul ne fréquente et que chacun repousse.
— Alors je vois que ses crimes se réduisent à jouer le rôle du Soli- taire, à se poster sur le passage d'Anastasie, à la contempler sen- timentalement à travers le feuillage, et pour méfait suprême à dîner en face, mais séparé d'elle par une table large de six pieds. Cela est sans doute fort ridicule, mais ne me donne pas le droit d'intervenir raisonnablement à main armée.
— Puisqu'il vous faut des raisons 7-aïsonnablcs, suivez-moi, répon- dit Mme de Chateauvieux avec une sorte d'aigreur mal déguisée.
Elle se dirigea, en parlant ainsi, vers un petit pavillon dont le rez- de-chaussée servait de salon de compagnie. Redoutant l'humidité du soir que rendaient plus acre le voisinage du torrent et la position même de l'établissement qui, fermé de toutes parts par une mon- tagne perpendiculaire, semble construit au fond d'un puits, plusieurs baigneurs s'étaient déjà réfugiés dans cet asile sans feu et presque sans lumière ; sorte d'antre inhospitalier dont rougirait un cabaret de village. Mme de Chateauvieux traversa ce soi-disant salon sans parler à personne, et ne daigna pas accorder un regard au décoré de juillet, qui s'était levé avec empressement pour lui faire place. Le maintien raide, la physionomie sévère, elle s'approcha d'une table placée près de la cheminée, et sur laquelle se trouvait le registre où les voyageurs ont l'habitude d'écrire leurs noms ; elle ouvrit ce livre, posa l'index dans le haut d'une page; puis, se retournant vers son neveu , lui jeta un regard qu'eût fidèlement traduit la célèbre inter- rogation de Manlius : — Quen dis-tu?
Cortail se pencha vers le registre et y lut, au-dessus du doigt de sa tante, plusieurs lignes dont la première, qui était imprimée, renfer- mait les indications suivantes, séparées par autant de filets :
\0MS, — Prénoms. — Qualités. — D'où l'on vient.
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Immédiatement au-dessous une main évidemment féminine avait écrit avec un certain grossoiement , à intention majestueuse : Madame de Chatcauvicux , — Jeanne, — noble, — Genève. Mademoiselle de Chaieauvieux , — Anastasie, — id. — id.
Enfin, sous cette dernière ligne, une plume dont M. Prudhomme eût pu s'enorgueillir avait buriné les mots que voici : Guiboutf — Alexandre, — décoré de la croix de juillet, — France.
Puis venaient d'autres noms sans intérêt.
— Eh bien ! vous ne dites rien? demanda la femme entre deux âges d'un ton vif et un peu sec.
— Je dis, répondit Félix, qu'il se nomme Alexandre Guibout et qu'il possède une magnifique écriture contre laquelle j'échangerais volontiers mes pattes de mouche; quant au délit, j'avoue que je ne le découvre pas.
— Vous ne voyez pas l'impertinence préméditée de ce paraphe par lequel votre héros s'est permis d'accoler son nom à celui de ma fille?
Hasard ou intention, l'E final du mot Alexandre se terminait par une sorte de volute ascendante, admirable sous le rapport calligra- phique, et dans laquelle se trouvait amoureusement enlacé le nom d'Anastasie, placé précisément au-dessus. En se posant de nouveau sur cet audacieux enroulement, le doigt de la veuve indignée sem- blait près de trouer le papier. L'officier de la garde avança la lèvre inférieure, et hochant la tête avec un sérieux affecté :
— Ceci devient grave, en effet, répondit-il ; mais avant de décider si ce trait de plume mérite un coup d'épée, il me semble qu'une ex- pertise d'écrivains jurés serait indispensable. L'affaire est du ressort de Brard et de Saint-Omer plus que du mien; car enfin, cette acco- lade peut être innocente; chacun signe à sa guise; les uns paraphent en-dessous, les autres en-dessus, et s'il était prouvé que ce M. Gui- bout a l'habitude d'embellir son écriture de serpentins, de tirebou- chons, ou autres arabesques, que pourrait-on lui dire?
Mme de Chateauvieux ferma brusquement le registre et s'assit près de la table, dont ses doigts, entraînés dans une sorte de galoppade nerveuse, martelèrent le tapis comme s'il eût été le clavier d'un piano.
— Vous avez sans doute beaucoup d'esprit, et je sais que vous plaisantez à ravir, dit-elle enfin avec une colère concentrée ; mais il est des questions de délicatesse, des choses de tact et de conve- nances au sujet desquelles votre esprit lui-même peut se montrer en défaut. Je n'ai pas besoin de votre avis sur un fait jugé dans mon
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opinion ; ce que je vous demande , c'est un service sans phrase. Que votre sentiment diffère du mien, peu importe, ce me semble. Les hommes d'autrefois obéissaient aux femmes sans les contredire. Aujourd'hui, au lieu de servir, on argumente, et la discussion dis- pense du dévouement.
— Ma chère tante, répondit Félix avec l'impassibilité poliment iro- nique qui lui était habituelle, voulez- vous bien me permettre une question? J'admets que la conduite de ce M. Guibout soit aussi mon- strueuse qu'elle vous paraît l'être; mais, dans ce cas, comment se fait-il que M. de Montespard, votre parent ainsi que moi, et votre ami depuis long-temps , ne se soit pas chargé d'une admonestation que légitimerait son âge en la rendant naturellement pacifique? Je ne pense pas qu'au fond vous veuillez la mort de personne ; et si j'en crois ma connaissance du cœur masculin, la parole d'un vieillard aurait sur ce farouche républicain une autorité qu'obtiendrait plus difficilement l'intervention d'un homme de mon âge.
— D'abord M. de Montespard n'est pas un vieillard, répondit sè- chement l'amie de l'ex-pair de France ; ensuite des raisons particu- lières lui interdisent tout contact avec l'individu dont nous parlons. Ce M. Guibout est le neveu d'un personnage du même nom, paysan enrichi, libéral renforcé, acquéreur de biens nationaux, maître de forges, grand industriel, tout ce que vous voudrez, en un mot, et voisin de campagne du marquis, dans le Beaujolais. Après la révolu- tion de juillet , M. de Montespard s'était retiré dans son château, sans que personne songeât à linquiéter, lorsqu'un beau jour votre che- valier de barricades est arrivé de Paris chez son oncle, l'esprit en- flammé par la victoire , et avec des idées de propagande révolution- naire dont vous devinez le résultat. Deux jours après son arrivée, la position de ce pauvre marquis n'était plus tenable ; c'était tous les jours quelque provocation nouvelle ; l'arbre de la liberté planté de- vant le château , la Marseillaise et la Parisienne chantées sous les fe- nêtres , les ouvriers des forges en émeute perpétuelle, les charivaris, les vexations pour la garde nationale ! Enfin les choses sont venues à ce point que M. de Montespard a cru devoir s'absenter momentané- ment de sa terre. Vous comprenez alors que se retrouvant en face du sieur Guibout, le sentiment de sa dignité, le respect qu'il se doit à lui-même , lui font un devoir du silence le plus dédaigneux.
— Oui , je comprends , répondit Félix en souriant ;
Louis, les animant du feu de son courage,
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Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage.
Et vous pensez que les mêmes considérations de majesté à main- tenir n'existent pas pour un petit gentillâtre comme moi. Je vous remercie de cette distinction. Maintenant, une seconde et dernière question, si vous voulez bien me la permettre. Vous rappelez -vous, mon aimable tante, une petite promenade que nous fîmes, il y a deux ans environ, le long des boulevarts, depuis le passage des Panora- mas à la rue de la Paix?
Mme de Ghateauvieux rougit légèrement, grâce devenue rare à son âge, et froissa le tapis de la table au lieu de répondre.
— Je vais réveiller vos souvenirs s'ils sont effacés, poursuivit Cortail sans s'émouvoir de ce symptôme orageux; vous alliez faire des emplettes dans différens magasins , et j'avais l'honneur de vous donner le bras. A l'angle des Bains-Chinois, nous rencontrâmes un jeune homme qui, selon vous , et je dus vous croire, se permit de nous regarder de travers de la manière la plus insolente. Sur votre observation, j'allai lui demander raison de ce regard; car alors, ainsi qu'OEdipe,
J'étais jeune et superbe...
Au lieu de m'adresser des excuses, il s'emporta , et se prétendit in- sulté. De fait, le seul tort de ce pauvre diable était de loucher horrible- ment. Bref, nous nous disputâmes; le lendemain, nous nous battîmes; et, comme la cause la plus juste ne triomphe pas toujours, d'un coup de pistolet je guéris mon adversaire de son mauvais œil; en sorte que maintenant, à cela près qu'il est borgne, il regarde comme tout le monde. Je l'ai rencontré trente fois depuis, et jamais sans éprouver un remords , jamais sans me faire le serment solennel d'apporter désormais moins de légèreté dans une affaire aussi sérieuse que l'est un duel ; car enOn, au lieu de l'éborgner, j'aurais pu le tuer, et je ne me le serais pardonné de ma vie.
— Voilà des sentimens fort chrétiens, et qui vous assureront une vieillesse paisible, dit Mmc de Ghateauvieux avec un ricanement dé- daigneux.
Cortail lissa ses moustaches en souriant.
— La paix, répondit-il ensuite, convient à la vieillesse des femmes au moins autant qu'à celle des hommes. Si j'étais un élève de Saint- Cyr ou de l'École Polytechnique, ou seulement un étourdi comme il y a deux ans , votre moquerie me pousserait sans doute à quel-
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que nouvelle sottise; mais j'ai trente-quatre ans, malheureuse- ment ; malheureusement aussi je me suis battu cinq fois , et mes preuves sont faites. Soyez-en sûre, je connais les devoirs que m'im- pose notre parenté, et pour les remplir je n'ai pas besoin de coups d'éperon. Le jour où une insulte réelle et non imaginaire sera faite à vous ou à ma cousine , vous me verrez prendre ma place entre vous et l'offenseur. Jusque-là, souffrez que je garde mon épée dans le fourreau, car le donquichottisme n'est pas mon fait. Qu'y a-t-il de vrai clans tout ceci? M. Guibout a conçu pour ma cousine un amour qu'il manifeste d'une manière gauche et puérile. Je vois là un ridi- cule, peut-être , mais non un outrage. Anastasie est assez bien pour causer une passion extravagante; et vous-même, ma belle tante, devez être habituée aux folies que le cœur inspire. N'ai-je pas entendu dire que , pour avoir le bonheur de faire de la musique avec vous, M. de Montespard avait appris à pincer de la guitare... autrefois?
Au lieu de répondre , Mmc de Chateauvieux foudroya son neveu d'un regard rajeuni par le courroux, et lui tournant brusquement le dos, adressa la parole à une vieille dame assise de l'autre côté de la table.
— Ma tante est encore bien quand elle se met en colère , se dit Cortail; l'indignation lui colore le teint et lui rend l'œil brillant comme une escarboucle; certes, il se rompt des lances pour des femmes qui ne la valent pas; mais en conscience ceci regarde M. de Montespard.
La nuit étant venue pendant ce dialogue , le salon s'était rempli peu à peu. Plusieurs parties de jeu, plaisir unique des vétérans de la société , se formaient dans les angles réservés pour cet usage. Au milieu, autour d'une grande table ronde, un cercle déjeunes femmes, travaillant à différens ouvrages, se livrait à une conversa- tion futile, décousue, moqueuse d'ordinaire, quelquefois spirituelle, le plus souvent insignifiante et vide, propre, en un mot, à faire illu- sion aux auditeurs en leur persuadant que la scène se passait à Paris plutôt que dans un désert de la Savoie. Parmi les rares privilégiés admis près de ce groupe d'élite, Armand de Bennezons se faisait remarquer par un empressement particulier. Usant , avec l'aisance insinuante d'un homme bien élevé, des droits que lui donnait sa pré- sentation à Mme de Chateauvieux, il avait réussi à s'asseoir derrière Anastasie; la manière complaisante dont la jeune fille tournait la tête pour l'écouter ou lui répondre, présageait une de ces intimités im- provisées pour ainsi dire , auxquelles ne se refusent pas les gens de la plus exclusive compagnie, tant elles semblent autorisées par les
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mœurs exceptionnelles des eaux. D'ailleurs , une éducation plus an- glaise que parisienne, le séjour de Genève, l'habitude de voir des étrangers, l'exemple de sa mère, l'indépendance de son esprit, enfin l'assurance qu'inspire l'usage du monde joint à une instruction variée, donnaient à M"e de Chateauvieux un aplomb facile et gracieux, cause d'une méprise journalière dont elle ne se trouvait flattée qu'à demi. En la voyant pour la première fois, tout le monde lui disait : Madame.
— Je parais donc bien vieille? demanda-t-elle un jour à sa mère, avec une inquiétude mêlée de dépit.
— Tu parais charmante, répondit celle-ci, qui professait un extrême dédain pour la timidité silencieuse et gauche, partie obligée de l'uni- forme dans les pensionnats de Paris.
Ainsi encouragée, Anastasie était devenue, en effet, extrêmement aimable, trop aimable même selon quelques-uns; car il est des esprits chagrins toujours prêts à chercher la cantharide dans la rose. Pleine de déférence envers les femmes âgées, polie mais prudente avec celles de son âge, elle réservait de préférence pour la société des hommes dont le mérite lui semblait mériter cette faveur, les charmes d'un esprit que colorait un mélange d'enthousiasme artistique et d'exalta- tion chevaleresque. Ses succès la contraignirent promptement à se ran- ger à l'opinion générale qui la proclamait une personne accomplie. Con- tente d'elle-même, elle se fût trouvée avare en épargnant une amabi- lité dont elle voyait les miettes les plus chétives disputées à ses pieds par d'élégans affamés. Elle était donc généreuse, parfois jusqu'à la coquetterie; écoutait en souriant, répondait des yeux ainsi que de la voix ; parlait bien , et beaucoup , et de tout. Au besoin , elle eût re- nouvelé la thèse de Pic de la Mirandole. L'intelligence d'une jolie femme n'équivaut-elle pas à l'omniscience?
En ce moment , Bennezons se trouvait sous le charme d'une conver- sation abondante, dont il avait fini par obtenir la jouissance à l'exclu- sion de tout autre concurrent. De son côté, pour plaire à une si diserte interlocutrice , il se ruinait en frais, selon l'usage des jeunes gens de Paris , qui mettent volontiers tout leur esprit à l'avant-garde et ne sont jamais si aimables que la première fois. Après avoir épuisé plu- sieurs questions littéraires, les controverses sentimentales ne s'im- provisant guère qu'avec une femme mariée , le jeune homme amena la discussion sur la peinture, car il peignait. Une fois qu'il eut laissé soupçonner son talent, il se vit obligé d'en donner une preuve, et alla chercher un album , dont ses œuvres personnelles ne faisaient que la moindre richesse, car plusieurs dessins signés par Deveria,
TOME XLVII. HOVEMBae. 0
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Decamps et Roqueplan donnaient à ce reeneil une valeur positive. Cette manœuvre, inspirée par une innocente vanité, fut une mala- dresse; l'espèce de tête-à-tête qu'Armand avait su se ménager jus- qu'alors se trouva rompu, son album ayant attiré l'attention géné- rale. Peut-être fut-il consolé de ce contre-temps par la louange; briller aux yeux d'une femme c'est lui parler encore, et l'éloquence du triom- phe est presque toujours la plus pénétrante.
Parmi les témoins de cette scène, deux surtout contemplaient les succès de l'officier de la garde avec une mauvaise humeur à peine dé- guisée. D'abord M. de Montespard, qui, grâce à une disette absolue déjeunes gens, s'était trouvé jusqu'alors la fleur des poix du salon de Saint-Gervais ! Fleur un peu fanée malgré son parfum d'exquise poli- tesse, et que menaçait d'un détrônement imminent l'arrivée d'un homme élégant, aussi parfaitement élevé que le marquis lui-même, de plus joignant à ses autres avantages la jeunesse, le premier de tous. L'autre mécontent était Alexandre Guibout. Assis à l'écart, derrière une table de boston, tenant, par contenance, la Quotidienne , le seul journal français admis en Savoie, et qui devait brûler les doigts du décoré de juillet comme l'eau bénite brûle, dit-on, ceux du diable; il promenait un regard rancuneux sur le groupe aristocratique dont l'avait exclus l'intolérance de Mmc de Chateauvieux. Ses gros yeux, rendus plus saillans encore par la pâleur de ses joues, ainsi que par l'encadrement volumineux d'une chevelure bouclée et d'une barbe touffue, prenaient, surtout en se fixant sur Anastasie ou sur son bril- lant attentif, une expression d'amertume voisine de la menace. En traversant le salon pour s'approcher de sa cousine, Cortail, qui possé- dait une rare promptitude d'observation, intercepta au passage un de ces regards farouches ; en même temps , son oreille , aussi exercée que son coup d'œil, entendit M. de Montespard, disant à un de ses voisins, personnage d'une haute taille et d'un aspect sévère:
— Castignon, dans notre jeunesse nous écoutions les vieillards; aujourd'hui, la mode est changée; ce sont les vieillards qui doivent écouter les jeunes gens. Ce monsieur avec son album me rappelle Diderot, qui, selon Voltaire, était meilleur pour le monologue que pour le dialogue.
— Mon cher, dit Félix en s'asseyant derrière Bennezons , rierr ne manque à tes succès; tu as déjà trouvé moyen de te faire deux ennemis.
— Ta cousine est la femme la plus ravissante que j'aie jamais vue, répondit Armand , livré, par anticipation, à la préoccupation habi- tuelle aux amans.
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Mme de Chateauvieux, dont le visage avait recouvré peu à peu sa sérénité, s'approcha de la table de travail, et, avec laisance d'une femme supérieure, qui, dans tous les salons, se regarde comme chez elle, prit une paire de ciseaux dont elle frappa deux ou trois coups sur le tapis. A ce signal , équivalent au bruit de la sonnette du prési- dent de la chambre, le silence s'établit et tous les yeux se fixèrent sur la reine des eaux.
— Mesdames , dit-elle , la soirée se passe, et nous oublions notre vente.
— En effet, c'est aujourd'hui qu'elle doit avoir lieu, répondit-on de toutes parts.
Sur un signe de Mme de Chateauvieux , plusieurs hommes de ceux- là qui dans le monde adoptent l'emploi de complaisans et aident au besoin les domestiques, sortirent mystérieusement du salon. Us revinrent bientôt après chargés d'une foule de petits objets, brode- rie, cartonnage , tapisserie, bourses, porte-montres, inutilités de toute espèce qu'ils rangèrent triomphalement sur la table.
— Avant de commencer, reprit la dame patronesse, il est une au- tre œuvre de bienfaisance que nous ne devons pas oublier. Plusieurs personnes arrivées depuis peu à Saint-Gervais, n'ont pas encore pris part à notre souscription pour les détenus politiques de la Ven- dée. Nous espérons qu'elles voudront bien joindre leurs offrandes aux nôtres. Anastasie, vous vous êtes chargée du rôle de quêteuse.
— Que la peste tétouffe ! dit tout bas Félix à son ami ; sans toi, en ce moment nous fumerions tranquillement un cigarre, au clair de lune, sur la route de Chamouny , au lieu de nous voir égorgés par la bienfaisance de ma tante.
A la voix de sa mère, MUe de Chateauvieux s'était levée prestement. Improvisant une bourse au moyen d'une petite corbeille empruntée à la table de boston , elle commença aussitôt sa tournée avec une bonne grâce qu'eût enviée une quêteuse de Saint-Roch.
— As-tu de l'or? dit Bennezons à son voisin après avoir précipi- tamment bouleversé toutes ses poches.
Cortail haussa les épaules et lui glissa dans la main une pièce de vingt francs.
— Donne-moi un double louis, reprit le jeune homme qui trouvait toute offrande mesquine en songeant à la beauté de la solliciteuse.
— Calme-toi; nous ne sommes pas au bout de nos actes de bienfai- sance. Après les Vendéens tu vas voir venir les blessés de la garde, les pensionnaires de la liste civile, toutes les infortunes de notre parti,
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à la file : tu peux te reposer sur ma tante, elle te fournira l'occasion de déployer ta magnificence.
Anastasie récompensa Bennezons par un regard céleste et s'appro- cha de son cousin.
— Vous savez que je suis pauvre, lui dit celui-ci en couvrant d'un écu de cinq francs la pièce d'or offerte par son ami; d'ailleurs, pour- suivit-il avec un sourire malicieux, je suis presque votre frère, et cette parenté me dispense de toute largesse chevaleresque.
Alexandre Guibout s'était levé pour se placer sur le passage de Mlle de Chateauvieux ; en la voyant venir à lui, gracieuse et char- mante, encore embellie par l'animation que cause un rôle quelconque joué en face du public, il prépara une offrande destinée à éclipser toutes les autres; mais comme l'œuvre de bienfaisance à laquelle il allait prendre part avait une couleur légitimiste, le décoré de juillet crut devoir concilier l'austérité de ses principes et la faiblesse de son cœur par une sorte de profession de foi qu'il débita d'un ton dogma- tique, de manière à être entendu de ses voisins.
— Après le combat, dit-il , les ennemis sont frères, et le malheur n'a plus d'opinion.
Malgré l'antipathie que lui inspirait cet adorateur à bonnet rouge, Anastasie eût sans doute agréé son tribut, car en ce moment le petit amour-propre de quêteuse dominait en elle tout autre sentiment; mais un impérieux regard de sa mère lui interdit une condescen- dance jugée inconvenante. Avertie par ce coup d'œil, la jeune fille passa, rapide comme une gazelle, devant le décoré mis à l'index, et retira la petite corbeille vers laquelle il étendait la main. Une pluie de pièces de cinq francs s'éparpilla sur le parquet; à ce bruit tous les yeux se fixèrent vers le républicain, qui sans songer à ramasser son argent demeurait immobile, la face rouge jusqu'aux oreilles, les yeux écarquillés, et les cheveux hérissés en apparence plus encore que de coutume.
— Que penses-tu de la charité de ces dames? demanda Félix à son compagnon; elles aimeraient mieux, je crois, laisser mourir de faim un malheureux que de le secourir au moyen d'un écu mal pensant.
— Je pense, répondit Bennezons, que ce personnage à mine pati- bulaire a eu raison de voler à ta cousine un morceau de son voile; car, à coup sûr, jamais il ne l'aurait obtenu d'elle.
Gortail se contenta de sourire d'un air un peu moqueur, et s'appro- cha de la table où la vente allait commencer. Un monsieur de qua- rante ans, gros, frais, frisé et souriant, s'était créé commissaire
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priseur, emploi qu'il remplissait à la satisfaction générale, en pro- clamant chaque article d'une voix claire et grasseyante.
— A quelle infortune votre philantropie destine-t-elle le produit de cette vente? demanda Félix à sa cousine en se plaçant derrière elle.
— Aux pensionnaires de la liste civile, répondit Anastasie; pour ma part, j'ai fait un cordon démontre; j'espère, Félix, que vous serez assez aimable pour l'acheter.
— J'ai perdu ma montre à Lausanne , répondit l'officier fort décidé à défendre son modeste budget contre la formidable bienfaisance de ses parentes.
Après la mise aux enchères de plusieurs articles insignifians , le commissaire amateur sourit avec une sorte de béatitude, et de sa voix de faucet la plus insidieuse :
— Messieurs, dit-il, voici un objet qui s'adresse à vous; un joli cordon en soie, d'un travail exquis, pouvant servir pour une mon- tre ou pour un lorgnon. Cet ouvrage a été offert par Mlle de Chateau- vieux. Combien le charmant cordon? Nous disons pour commencer : cinq francs 1
— Vingt francs ! dit Bennezons qui prononça ces mots d'une voix timide , tout officier de la garde qu'il avait été.
— Un cordon de vingt sous! grommela Félix en se renversant sur sa chaise de manière à ôter à sa cousine tout espoir de le voir suren- chérir.
Malgré son intolérance aristocratique, M"c de Chateauvieux était femme; l'enchère exagérée de son nouvel adorateur l'avait flattée d'abord, mais en voyant que personne ne s'empressait de la couvrir, elle éprouva un mouvement de dépit qui, soudainement, humanisa son orgueil. Par un mouvement imperceptible, elle tourna ses beaux yeux noirs du côté d'Alexandre Guibout qu'elle n'avait pas voulu voir jusqu'alors, et lui jeta, plus prompt que l'éclair, un regard qui disait de la manière la plus expressive :
— Et vous? n'avez-vous pas envie de mon cordon?
En toute autre circonstance, le décoré se fût mis à genoux, mais la blessure faite à son amour-propre saignait encore. Au lieu d'obéir à un désir si clairement manifesté, il fronça le sourcil, sourit avec une sorte de dédain vindicatif, et ne dit mot. Confuse et courroucée de ce silence, Anastasie détourna la tête en rougissant.
— Vingt francs ! clama le commissaire-priseur; personne n'en veut plus? adjugé , pour vingt francs, à M. de Bennezons.
En voyant la rougeur qui cuuvrait les joues d' Anastasie, l'officier
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de la garde royale se passa la tresse de soie autour de la cravate , aussi triomphalement que si c'eût été le collier du Saint-Esprit ou le grand cordon de la Légion-d'llonneur. Ces manières de conquérant redoublèrent le dépit de MUe de Chateauvieux, qui se dit involontaire- ment :
— Si la vente avait eu lieu avant la quête , ce M. de Bennezons n'aurait pas eu, pour vingt misérables francs, un objet qui m'a coûté quatre heures de travail.
— Tu es adorable ! vint dire Cortail à son ami; et comme je m'inté- resse à tes succès, je te préviens qu'on va vendre des allumettes fabriquées par ma tante. Je suppose que dans cette occasion solen- nelle ta galanterie ne se démentira pas. Tu sais que pour plaire aux filles , il faut captiver les mères.
Plus frappé de l'axiome que sensible au persiflage , Armand ne laissa pas échapper l'occasion de faire sa cour à la mère d'Anastasie. Pour la modeste somme de quinze francs , il entra en jouissance de vingt-cinq allumettes en papier, fort agréablement découpées et char- mant le regard par la variété de leurs couleurs. Ce beau trait obtint sa récompense.
— En vérité , monsieur, vous auriez dû naître au temps de la chevalerie, lui dit Mme de Chateauvieux dont il s'était approché vers la fin de la vente; et, continua-t-elle en jetant à son neveu un regard dédaigneux, plus d'une personne ici pourrait vous choisir pour mo- dèle. — Puis , changeant de ton et prenant un accent insinuant : — Malgré tous nos efforts , nous ne sommes pas bien riches. J'aurai moins d'argent à envoyer à nos pauvres Vendéens que je ne l'espé- rais. Tout le monde ne comprend pas aussi bien que vous le désinté- ressement chevaleresque. Cependant il me semble que pour une œuvre de cette nature, chacun devrait s'empresser d'apporter son offrande.
— Si j'étais arrivé plus tôt à Saint-Gervais , observa Cortail , peu disposé à laisser une attaque sans riposte , n'en déplaise à Bennezons, c'est vous, ma chère tante, que j'aurais choisie pour modèle; j'ai aussi un talent particulier pour la confection des allumettes; c'est un article qui se vend bien et ne ruine pas le fabricant.
Au lieu de répondre à ce sarcasme , Mme de Chateauvieux prit sur la table l'album d'Armand et se mit à le feuilleter d'un air rêveur. Avec la promptitude d'esprit particulière à quelques femmes, Anasta- sie devina la pensée de sa mère et se chargea de l'exprimer, sachant bien, l'aimable jeune fille, tout ce