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REVUE

DE PARIS.

REVUE

DE PARIS,

KnrriON adgmentee

DES PRINCIPAUX ARTICLES DE LA REVUE DU XI.V SIÈCLE.

TOMB ONZIEME.

NOVEMBRE 1839.

BniïdU^,

SOCIETE ttvoghai'iiique belge,

AD. TV'AHLEN ET CWIPAGME.

1859

LOUIS ARIOSTE.

(1474—1555.)

SIXIÈME S^ATIRE (I).

Les biographes de l'Ariosie ne s'accorderaient pas ù nou5 montrer la vie de ce poëte occupée en grande partie par ranioin-, que mille passages de son grand poème, que la plupart de sc^ poésies lyriques, et enfin plusieurs traits de ses satires en fe- raient foi. Il est même certain que ses plus forts accès d'ambi- tion, soit pour faire fortune, soit pour obtenir des hounouri-, ont été constamment subordonnés au besoin beaucoup plus rétl chez lui , de vivre près de la personne qu'il aimait et au sein de sa famille.

L'imagination mobile de l'Arioste, la libérée avec laquelle il traite, dans le Roland fur ietix , la passion de l'amour, disposent ordinairement le lecteur à croire que le poète si inconstant, si léger dans ses récits, devait apporter des dispositions analogues

(1) Voyez lomTx, pag, 39,

11 1

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dans le cdmmerce habituel de la vie. Mais tout ce que l'on sait de lui à ce sujet semble prouver, an contraire , qu'il était con- stant dans ses goûts comme dans ses afFeclions. Rendons-lui d'abord celle justice, que loin de mêler, comme cela arrive si souvent aux écrivains, la vanité à l'amour, il a été d'une discré- tion extrême à l'égard des femmes qu'il a aimées. Nonseulemenl il a évité dans ses sonnets et ses capitoli toute allusion qui pût faire connaître leurs noms de famille . mais il a poussé la déli- catesse jusqu'à n'employer que des prénoms de fantaisie. Tout en accordant celte qualité à l'Ariosle , il ne faut pas oublier, cependant, que ses retours fréquents aux espérances ambitieuses ont contribuer à le maintenir dans ses liabiludes de discré- tion; il lui importait de se trouver toujours en mesure d'ac- ce])fer un chapeau de cardinal si on le lui offrait.

Voici ce que l'on raconte de ses liaisons d'amour : Lorsque , jeune encore, il fréquentait la cour d'Hercule d'Esle, duc de Ferrare , il y lia amitié avec un noble florentin nommé Nicole Vespucci. Celui-ci engagea plus tard l'Ariosle à venir dans sa ville natale pour y apprendre à parler et à écrire dans toute sa pureté la langue toscane. Arioste, ayant accepté celle offre, alla en effet à Florence, il fut reçu par son ami et logé dans sa propre maison. Noire poêle était parti de Ferrare avec l'inlcn- tion d'arriver à Florence pour assister à la célébration de la fêle de saint Jean . le patron de cette ville. En arrivant dans la mai- son de son ami, il y trouva une jeune veuve, parente de Ves- pucci, occupée à broder des espèces de tuniques d'argent ornées de bandes de pourpre, que cette dame se proposait de faire porter à ses jeunes enfants pour paraître aux joutes et aux fêles de la Saint-Jean. Arioste était alors dans le fort de la composition de son Roland. La beauté de la dame et l'éclat des vêtements qu'elle brodait firent sur lui une impression assez vive pour que, malgré cette discrétion qu'il a toujours observée au sujet de ses amours, il consacrât le souvenir de celle circonstance dans son poëme.

Dans le xxiv^ chant du Roland furieux , à l'occasion de la blessure que Mandricart fait à Zerbin, et pour peindre l'effet que produit le sang qui coule sur la brillante armure du guer- rier, il dit : w Ainsi j'ai vu quelquefois un beau ruban couleur de pourpre diviser un tissu d'argent sous celle main plus ])lanclie

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(jne l'albâtre , par laquelle je sens mon cœur si souvent divisé lui-même. »

Cosi lalora un bel purpureo nastro Ho veduto partir tela d'argento Da quella bianca man più che alabastro , Da cui parlire il cor spesso mi sento.

Dans une délicieuse chanson dont je transcris le premier vers :

« Non so s'io potrô ben chiudere in rima, »

afin que les curieux puissent la retrouver et la lire, Ariosfe parle de celte personne qui, en 1515, à la fête de saint Jean, devint maîtresse absolue de son cœur. C'était une femme pleine d'a- giéments, issue d'une grande famille ; elle était blonde ; on sait son nom, je pourrais le dire ; mais je suivrai l'exemple du poëte son amant, je le tairai.

Celte aventure eut de graves conséquences. Pendant les six mois qu'Arioste passa à Florence dans la maison de son ami et près de la belle veuve , il devint si éperdument amoureux de cette dame, qu'il ne lui fut plus possible de s'en séparer. Que dirai-je de plus? Tous deux allèrent s'établir à Ferrare, et de ces amours, qui durèrent longtemps, naquirent deux fils : l'un, Jean-Baptiste , l'autre, Virginio. Le premier suivit la carrière des armes ; le second , Virginio , aima , ainsi que son père , le repos et les muses. C'est à ce dernier qu'Arioste enseigna le latin pendant son exil à la Garafagnana ; c'est cet enfant qui , dans celle horrible solitude , lui rendit, sans doute , l'absence de sa mère moins pénible. Ces détails ont été transmis par Virginio lui-même au biographe Simon Fornari. Après avoir dit que, selon toute apparence, le poëte Arioste était marié légitimement, mais en secret, Simon ajoute avec naïveté «que l'auteur du Roland furieux en avait agi ainsi pour ne pas risquer de perdre des bénéfices qu'il possédait à titre d'ecclésiastique. » Ces sortes de mariages ont toujours été assez communs en Italie, 0(1 la seule voie ouverte à l'ambition est rÉglise, les femmes

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olios-mômes sp prêtent volontiers à ces unions de la main yaiiche, qui, à la faveur de la discrétion et du myslùre, laissent toujours au chef de la maison la faculté de pioliter de toutes les occasions présentées parla fortune.

I,a satire suivante fournira la i)renve do ce que j'avance, et quehiues détails relatifs i^ la vie de Pierre Dembo, à qui elle est adressée, feront encore mieux sentir à quel point on subordon- nait alors la formalité du mariage temporel au f;rand intérêt ([u'avaient toutes k-s familles de pousser quelqu'un des leurs vers les honneurs ecclésiastiques.

Pierre Dembo, de famille patricienne , naquit îl Venise le 20 mars 1470. Son père Bernard, ambassadeur à Florence, mena Pierre , âgé de huit ans, dans celte ville, et lui fournit ainsi l'occasion d'apprendre correctement la langue toscane. Hevenu à Venise, le jeune lîembo étudia le latin, et plus lard il alla s'élablir à Messine , pour se perfectionner dans la langue grecque, en prenant des leçons du célèbre Constantin Lascari. Après trois ans d'études sous un tel maître, il alla à Padoue f;iire sa philosophie , et revint enlin ù Venise sur l'ordre de son père , pour entrer dans le monde , et prendre part aux charges de l'État. En 1498, Pierre Bembo, âgé de vingt ans, suivit son père à Fcrrare , qui devait partager le gouvernement du duc , d'après les conventions arrêtées entre ce prince et la république. C'est dans cette cour qu'il lia amitié avec Tebaldeo , Sadoletlo , Strozzi et l'Arioste , et qu'il gagna plus tard la contiance d'Al- phonse d'Esté et de sa femme , la fameuse Lucrèce Borgia. A Venise, il devint, par sa science et ses talents, l'un des orne- ments de l'académie qu'Aide Manuce l'ancien y avait fondée; I)uis, en 1506, il alla ci la cour d'Urbin , l'une de celles l'on déployait le plus de magnificence et de politesse. Après y avoir vécu six ans, il se rendit à Rome, avec Julien de Médicis, et entra dans les bonnes grâces du pape Jules II. Le successeur de ce pontife, Léon X, était à peine sur le trône, qu'il nomma Bembo son secrétaire, et en lit son conseil et son confident. Cette haute position mit Bembo à même , en cumulant des bénéfices ecclé- siastiques, d'amasser une grande fortune. Outre cela , Bembo était tout à la fois l'un des hommes les plus instruits de son temps, et l'écrivain qui passait, avec raison, pour le restaura- teur de la poésie lyrique ilalieniie. Adorateur des ouvrages de

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Pétrarque , il atteignit parfois îi la pureté du style de ce po(?l(; , sans pouvoir jamais reproduire le charme et réiévalion de sou génie. P. Bembo ne fut q'un littérateur consommé, un élégant puriste dont le nom est resté célèbre, à cause de la célébrité du siècle dans lequel il a vécu , mais dont on ne lit plus guère ni les vers , ni la prose. Toutefois son autorité était grande dans les lettres , et rien ne passait pour bon que ce qu'il avait ap- prouvé.

Les soins de sa charge auprès de Léon X, et les travaux lit- téraires auxquels il ne pouvait se livrer que la nuit, portèrent atteinte à la santé de Bembo. Le pontife qui avait un attache- ment réel pour son secrétaire , fut le premier à lui conseiller d'aller prendre du repos à Padoue. Bembo y demeurait encore lorsqu'il apprit la mort de Léon. Comblé des biens de la fortune, pourvu d'une foule de bénéfices ecclésiastiques, il renonça à la cour et se fixa à Padoue , il écrivit en latin l'histoire de Venise, travail dont il avait été chargé par un décret de la ré- publique. Sa maison était l'asile de tous les savants et de tous les écrivains ; il y avait rassemblé une bibliothèque des manus- crits les plus précieux , une collection de monuments et de mé- dailles antiques , et il avait pris soin de faire venir dans son jar- din botanique les arbres et les plantes les plus rares de toutes les contrées de la terre.

P. Bembo n'avait pas été ordonné prêtre lorsqu'il devint le secrétaire de LéonX, et il ne portait l'habit sacerdotal qu'à cause de sa charge et des bénéfices ecclésiastiques dont son patron l'avait comblé. D'ailleurs, il était dans des conditions d'existence privée analogues h celles se trouvait son ami l'Arioste ; car le secrétaire de LéonX avait pour maîtresse une belle et sjpiriluelle personne, nommée la Morosina, avec laquelle il vécut maritalement pendant vingt ans, et dont il eut trois en- fants naturels , deux garçons et une fille. Celte petite famille clandestine formait le complément de l'opulente maison de P. Bembo , ce savant , cet homme de goût , ce lettré raffiné , passait doucement sa vie et recevait les hommages de tout ce qu'il y avait de personnes distinguées en Italie,

Bembo était tout à la fois un homme extrêmement spirituel et fort considérable. Sous le pontificat de Léon X, il avait été en- voyé , en qualité d'ambassadeur, auprès de la république de

1.

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Venise. Aussi, lorsque Paiil III monta sur le trône, ce pontife voulut-il rappeler P. Bembo à Rome , dans l'intention de lui donner le chapeau de cardinal, et pour orner sa cour; mais l'affaire de la Rlorosina et de ses trois enfants était tellement célèbre en Italie, que queUpies membres du sacré collège s'op- posèrent à ce que l'on accordât cette faveur. Enlin, la Morosina mourut, et P. Bembo, devenu septuagénaire, ne donnant plus à cr;iiiulre de nouveaux scandales de ce genre, reçut de Paul III le chapeau de cardinal, le 26 mars 1529. Rentré à la cour de Rome, il y parvint à un si haut degré de vénération, que chacun élait persuadé qu'en cas de vacance du saint-siége, il serait élu p.ipe. Il aKeigiiait sa soixante dix-septième année, lorsqu'allant un jour à cheval, à la campagne, il se heurta le côté en passant par une porte trop étroite. L'âge aggrava les suites de cet acci- dent, et, aiprès une fièvre lente, le cardinal mourut avec rési- gnation et piété, le 18 janvier 1547. On ferait plusieurs volumes dos éloges et des regrets exprimés en vers et en prose, à la mort de cet homme.

C'est à P. Bembo , lorsqu'il résidait encore à Rome , en qualité de secrétaire apostolique du pape Léon X , lorsqu'il vivait avec la Morosina , qu'Arioste adressa la satire suivante pour lui re- commander son cher Virginio , et le prier de lui désigner pour cet enfant un piécepteur en état de perfectionner son éducation et son instruction. L'amitié (jui régnait entre ces deux hommes célèbres, ainsi que la conformité de leurs mœurs à demi con- jugales rend celte satire épistolaire d'autant plus curieuse qu'elle fait voir l'étrange position se trouvaient des hommes natu- rellement honnêtes , mais placés dans une société aussi pleine d'embarras que de corruption. Le tableau qu'en fait l'Arioste est parfois si horrible, qu'il m'a été impossible de traduire celte sa- tire en entier.

SATIRE VI.

A M. PIERRE BEMBO.

0 Bembo ! grâce à la sollieilude de tous les pères , je voudrais voir toutes les connaissances qui élèvent l'homme, orner l'in-

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telUgence de mon cher Viiginio. Aussi , comme je sais que lu les possèdes presque toutes , que les plus précieuses au moins te sont familières , désirerais-je, en raison de l'amitié qui nous lie , que tu prisses quelque soin de lui. Ne crois pas, cependant, que ma demande excède la mesure, et que je prétende te faire remplir l'office d'un Démétrius ou d'un Musura ; on ne donne pas de tels embarras à un homme de ta trempe. Mais je désire seulement que tu cherches toi-même et que tu demandes à tes amis si à Padoue ou à Venise il y a quelque bon Grec (je dis bon , relativement à la science , et plus encore quant aux mœurs) qui veuille l'instruire et le prendre chez lui. Qu'il soit savant , SrtUS doute ; mais aussi qu'il soit honnête homme, car oij il n'y a pas bonté et honnêteté, je lais peu de cas du reste. Je sais bien que la science se laisse trouver plus vite que la bonté, tant l'une s'arrange mal avec l'autre. Quel malheureux temps que le nôtre , l'on rencontre si rarement les talents sans les voir unis à des vices affreux ! Les humanistes surtout sont entachés de celui qui mit Dieu dans la nécessité de punir Gomorrhe. Dieu envoya le feu du ciel qui dévora les maisons et les hommes, tellement que Loth eut à peine le temps de se sauver ; mais sa femme n'y put parvenir. Si quelqu'un a l'in- slinct de la poésie , en général on rit en l'entendant nommer, et l'on vous conseille de le fuir. En outre , on reproche aux hu- manistes la peccadille espagnole, c'est-à-dire de ne pas croire au Père et au Fils en l'unité du Saint-Esprit. Ce n'est pas qu'ils contemplent de qu'elle manière l'un procède de l'autre , ni com- ment le faible sens de l'homme accorde qu'un peut être trois j mais il leur semble qu'en refusant leur consentement à ce que les autres approuvent , ils montrent une intelligence assez forte pour pénétrer au delà de l'immensité du ciel. Si Nicoletto et frère Martin (Luther) se donnent un air d'intîdèle et d'héré- tique, j'en accuse l'excès de leur savoir, et les regarde comme moins coupables j car lorsque l'esprit s'élance en haut pour voir Dieu , il ne doit pas nous paraître étrange que cet effort le fasse tomber dans la confusion et l'aveuglement.

Mais pour toi , humaniste , dont les éludes sont vraiment hu- maines , qui ne t'occupes que des bois , des collines et du mur- mure des eaux qui arrosent la plaine 5 toi qui aimes à chanter les anciennes actions , à adoucir les esprits par tes prières ou à

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enivrer les princes de les loiian^jes menteuses, dis-moi ce que ta as (rouvé dans tes recheroiies qui l'ait troublé l'esprit et privé du sens commun au point de ne plus partager la croyance de tout le monde.

Le nom de quelque apôtre ou de tout autre saint inférieuf que vous donnèrent vos parents , quand ils vous tirent chrétien par l'eau et non par autre chose , vous le changez en Cosmico, en Pomponio ; im autre troque son nom de Pierre contre celui de Pierro y celui de Jean on le change en Janiis, comme si les bons juges pouvaient être induits en erreur par des noms , comme si ces sobriquets devaient vous aider à devenir grands écrivains plutôt que de longues études. Les poëtes , que Platon repoussait avec tant de justice de sa république bien ordonnée, devaient être de cette espèce. Mais il n'en était pas de même de Phébusetd'Amphion ni des autres, qui trouvèrent l'artdesvers; eux qui , par la beauté de leur style et plus encore par la bonté de leurs œuvres , apprirent aux hommes h se rassembler en so- ciété , leur firent abandonner l'usage du gland , maîtrisèrent et soumirent à des lois les plus forts d'entre eux , que leur courage et leur adresse portaient à ravir aux plus faibles leurs femmes, leurs troupeaux et leur nourriture ; eux enfin qui , révélant les trésors de la terre et l'utilité de la charrue , donnèrent aux hommes des fruits plus savoureux et plus justement acquis , en récompense des travaux auquels ils leur avaient appris à se li- vrer. C'est ce qui persuada au vulgaire, toujours disposé i^ croire aux contes des écrivains , qu'aux doux sons de la lyre , les rochers ayant roulé au bas des montagnes , Phébus avait élevé les murs de Troie, Amphion ceux de Thèbes ; qu'Orphée , par ses chants , avait attiré les lions et les tigres hors de leurs sombres tanières (1).

Mais pour en revenir à mon sujet , je voudrais que tu me trouvasses un précepteur exempt de tous ces vices , qui pût ,

(1) Je ne donne pas ici la traduction des quarante-deux vers qui suivent ce paragraphe. Le poète y parle encore des vices de la plupart des pédagogues de son temps , et cite des noms d'hommes inconnus aujourd'hui. Tout ce passage , assez long , fort obscur, ne m"a pas paru devoir être traduit en français.

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dans la langue même du poiUe , enseigner à Virgiiiio î> lire et à apprendre ce (ju'Ulysse a souffert à Troie et pendant ses longs voyages : ce qu'ont écrit Apollonius , Euripide , Sophocle et Hé- siode qui devint poète au milieu des lauriers d'Ascra ; puis Pin- dare et bien d'autres , à qui les muses grecques ont donné la faculté de parler avec tant d'éloquence et de douceur.

Déjà il a appris de moi-même à connaître ce que Virgile a écrit. Je lui ai expliqué de mon mieux les.ouvrages de Térence, d'Ovide , d'Horace , et les scènes de Piaule telles qu'elles nous restent, incomplètes et à peine vivantes. Maintenant il peut sans moi , en suivant les traces latines , aller à Delphes et voir l'ex- trémité de la route qui mène à l'Hélicon ; mais pour que son voyage se fasse mieux et plus sûrement , je désire qu'il ait pour guides des gens de la contrée même. Ma paresse et mon destin ne me permettent pas de lui ouvrir les portes du temple de Dé- los comme je lui ai ouvert celles du Palatin. Hélas! lorsque ayant les joues à peine couvertes d'un léger duvet, je me sentis disposé ù composer des vers , mon père me poursuivit l'épée dans les reins , pour me faire feuilleter des minutes et des gloses, et je demeurai cinq ans occupé de ces chiffons. Mais quand il vit le peu de fruit que je retirais de ces études et le temps que j'y employais, après quelque résistance, il me rendit la liberté. J'étais âgé alors de plus de vingt ans, et j'avais grand besoin d'un j)édagogue , car ce n'était pas sans peine que je comprenais le traducteur d'Ésope. C'est en ce temps que la Fortune me traita en amie en m'offrant Grégoire de Spoletlo , dont je bé- nirai toujours le souvenir (1). Également versé dans les deux langues anticjues , il pouvait juger parfaitement qui avait trouvé le meilleur chantre , du fils de Vénus ou du fils de Thétis.

Mais alors je ne m'inquiétai guère de me mettre au courant du désespoir d'Hécube , ni de savoir comment Ulysse ravit tout à la fois à Rhésus la vie et ses chevaux. Je voulais d'abord ap-

(1) GrejTorio de Spoletlo, savant très-lettré , se distingua particu- lièrement par la connaissance et renseignement de la langue grecque. Outre son illustre élève lArioste, il enseigna encore Alberto l'io , prince de Carpi , célèbre par le courage et la science qu'il mil eu usage pour combattre l'hérésie naissante de Luther,

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l)rendre en quoi Énée avait offensé Junon , comment cette déesse lui disputa le royaume d'Hespérie ; car je croyais ne pouvoir tirer aucun honneur de l'intelligence de la langue grecque si, avant tout, je ne comprenais l'idiome des Latins mes ancêtres. Cependant tout en avançant dans lYtude de cette langue , et ditîérant sans cesse de m'occuper de l'autre, l'occasion me quitta avec dédain , parce qu'elle m'avait offert sa chevelure sans que je l'eusse saisie.

Gregorio me fut enlevé par cette infortunée duchesse Isabelle ; elle le mit auprès de son fils , qui bientôt fut privé de ses États jtar son oncle, Louis Sforza (dit le More), dont elle tira une vengeance qui lui coûta si cher. Hélas ! pourquoi celui qui pécha ne fut-il pas puni tout seul ? L'oncle et le neveu , dépouillés de leurs États , ne tardèrent pas à être conduits prisonniers en France. Séduit par les prières d'Isabelle, Grégoire consentit à suivre son disciple près duquel il mourut, au grand regret de ses amis (1).

Ce malheur et d'autres événements qui arrivèrent en ce temps, me firent oublier Eulerpe et Thalie ainsi que leurs sœurs. Mon père mourut alors ( 1494) , je dus laisser les pensées de Marie pour suivre celles de Marthe (2) , et échanger mon Homère contre un livre de dépense.

Il s'agissait de trouver un mari pour faire sortir de la maison d'abord une sœur, puis une autre , sans entamer par trop notre héritage j il me fallait remplir auprès déjeunes frères des de- voirs pieux qui m'étaient échus en partage à la mort de mon père; faire avancer celui-ci dans ses études, un autre à la cour, le troisième dans quelque profession. Il était nécessaire surtout que je les surveillasse tous , afin que ces jeunes âmes , en quit- tant la vertu, ne cédassent pas au vice. Mais ce ne furent pas les seules choses qui entravèrent mes études , et me forcèrent de lier ma barque au rivage, pour qu'elle n'allât pas en arrière;

(1) Pour ce qui concerne Louis Sforza, voyez la fin du IVe livre de V Histoire d'Italie de Guicciardini.

(2) Voyez chapitre x, versets 38-42 , de l'Evangile de saint Luc. On y voit comment Jésus-Christ fut reçu par les deux sœurs Marie et Marihe. imiigcs de la vie contemplative et de la vie active.

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car mon àine fui alois surchargée de lant d'enniiis , que j'allais jusqu'à désirer que la parque tranchât le fil de mes jours.

Celui dont la douce compagnie faisait naître en moi une ému- lation si favorable à mes éludes , mon parent, mon ami, mon frère , mon âme el mon âme tout entière sans que j'en ôte rien , mon cher Pandolfo enfin , mourut alors (1) ! Ah ! race Ariosle, quelle rude épreuve tu eus à supporter en jjcrdant ce rameau , ton plus beau rejeton ! S'il eût fleuri , en quel honneur il t'eût mise à Ferrare ou à Bologne d'où tu tires ton origine ! Si , eu effet , la vertu donne l'honneur et le vice la honte, que ne pou- vais-lu espérer de Pandolfo !

A la mort de mon pure et de mes deux chers amis ( Gregorio et Pandolfo ) , il faut ajouter le joug donc m'écrasa le cardinal d'Esté qui, depuis l'exaltation de Jules II , jusqu'à la mort de ce pontife , et pendant les sept années du règne de Léon , ne me laissa guère demeurer dans le même lieu , et , de poêle que j'é- tais , me fit postillon. Dis-moi maintenant si , au milieu des ro- chers et des ravins , je pouvais trouver le temps d'apprendre le grec ou l'hébreu ? Je m'étonne qu'il n'en ail pas été pour moi comme pour un certain philosophe qui , frappé d'un coup de pierre à la tête , oublia tout ce qu'il savait.

En résumé , ô mon cher Bembu , je te piie , avant que le cl'.e- min nesoil fermé à mon Virginio, de vouloir bien employer la prudence pour lui donner un guide qui lui montre la roule du Parnasse , dans laquelle je n'ai pu ra'engager d'aussi bonne heure que je l'aurais désiré.

Cette salire n'est pas la moins curieuse du recueil. Elle révèle les nobles qualités de l'Ariosle , et jette une vive clarté sur les désordres et les vices qui régnaient de son temps. Si bizarre , si

(1) Pandolfo di Malatesla Ariosti , cousin et ami de notre poëte , était à peu près du même àjje que lui. Il mourut à la fleur de f'àge et au moment il faisait concevoir les plus belles espérances sur son avenir.

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Màinable même que puisse nous paraître celte conduite caute- leuse que tenait VArioste pour conserver tout à la fois sa maî- tresse et ses bénéfices , il avait pris, on ne peut en douter, riiabitude de vivre ainsi au milieu d'une société tellement cor- rompue , qu'il était impossible d'y exister matériellement sans lui faire de pareilles concessions. Aussi le poëte se montre-t-il sous un double aspect ; et si son naturel honnête , bon et ai- mant , éclate dans les vers pleins de reconnaissance et de ten- dresse qu'il consacre à son vieux professeur , Grégoire de Spo- letlo , et à son jeune ami Pandolfe , d'un autre côté , le gentil- bomme ferrarais déploie assez peu d'énergie toutes les fois qu'il faut dénoncer et combattre le vice ; par exemple , lorsqu'il taxe les humanistes d'incrédulité, et qu'il les accuse de commettre « la peccadille espagnole, c'est-à-dire de ne pas croire au Père et au Fils en l'unité du Saint-Esprit. » Il faut convenir que, jour un homme comme Arioste , qui , ainsi que Rossi , Bibienna ou Bembo , courait la chance de devenir cardinal , cette phrase s'éloignait beaucoup de la sévérité catholique. Lorsque l'hé- résie mettait déjà le trouble dans toute la chrétienté , était-ce assez de dire de ceux qui la prêchaient : « Si Kicoletto et frère Martin (n'oubliez pas que c'est Luther qu'il désigne) se don- nent un air d'intîdèleet d'hérétique , j'en accuse l'excès de leur savoir et les regarde comme moins coupables ? « Cette appré- ciation de l'hérésiarque , faite dans un sens purement philoso- phique, et communiquée confidentiellement au secrétaire apos- tolique de Léon X, n'indique pas que la conscience de ceux qui entouraient le saint-siége fût bien blessée des nouvelles opinions religieuses venues dAlleraagne. En effet », tant que les intérêts temporels de Rome et de l'Europe ne furent i)as compromis par les attaques de la secte luthérienne , tant que l'on ne crut y voir qu'un conflit d'opinions religieuses dont , il faut le dire, l'I- talie , le clergé et le frivole et impolitique Léon X lui-même s'inquiétaient assez peu , l'hérésie ne parut, aux yeux du clergé romain , qu'une mutinerie que l'on apaiserait avec quelques in- dulgences et une excommunication. Mais il en advint tout autre- ment qu'on ne l'avait prévu , et ce ne fut que qunnd l'Europe était déjà toute en feu , que l'on s'avisa de faire de grands dis- cours et force livres contre le monstre romi par L'enfer. 11 n'y tut pas jusqu'à l'aimable et indifférent Arioste qui . en cette

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occasion , ne (U sa tirade officielle contre l'hérésie. Il est cu- rieux de rapprocher le beau passage du xxiv chant de VOr- lando furioso , consacré à la peinture du monstre, de la ré- flexion plus que philosophique qu'il a faite sur Martin Luther dans sa satire.

Ainsi ce frère Martin, c'est Luther, c'est l'hérésie; enfin, dans son poème, a c'est un monstre cpii paraissait sortir d'inie forêt, dont l'aspect est hideux , cruel, effroyable; ce monstre a les oreilles d'un âne, la tète et la gueule desséchée d'un loup affamé, les griffes d'un lion , le reste du corps d'un renard , et il parcourt la France, l'Italie, l'Espagne , l'Angleterre , l'Eu- rope, l'Asie , entîn toute la terre. Partout il a blessé et mis à mort la populace et les grands. Il paraît même attaquer avec plus de fureur les rois, les seigneurs, les princes et les satrapes ; mais toute sa rage se porte sur la cour de Rome , il a tué des cardinaux et des papes , souillé le noble siège de Saint-Pierre , et répandu le scandale sur la foi. Devant cette bête horrible tout mur, tout rempart tombe dès qu'elle le touche , et aucun châ- teau, aucune citadelle ne peut lui résister. Tous les honneurs divins s'élèvent jusqu'à elle , la foule insensée l'adore , et le monstre s'arroge le droit de posséder les clefs du ciel et de l'a- bîme.

Le poëte fait ensuite intervenir les princes de l'Europe qui ont combattu le monstre : c'est François I" de France , Maximilieu d'Autriche, Charles Quint , Henri VIll d'Angleterre , puis enfin Léon X « qui serre entre ses dents les oreilles de cette bête immonde, et l'épuisé par des secousses si violentes, que plu- sieurs guerriers ont le temps de venir jusqu'à lui pour l'aider à mettre le monstre à mort. »

Mais de tous les traits que renferme cette allégorie , belle sans doute , mais que le passage de la satire pourrait faire juger un peu déclamatoire, le plus remarquable est la prédiction que fait l'Ariosle de l'accroissement et de la durée de l'hérésie. Les quatre vers qui terminent la peinture du monstre sont frap- pants , comme on en va juger :

Dal suo principio iii fino al secol nostro Sempre è cresciuto è sempre aiidra crescendo ,

11 1

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Sempre crescendo al luiijjo andar fia il moslro Il maggior, clic mai fosse , e il più orreiulo.

v< Depuis sa naissance jusqu'à noire temps , il a toujours grandi et il grandira loujours ; et, à la longue , il deviendra le plus grand , le plus horrible qui ait jamais existé. «

Cette peinture allégorique est, dans le poëme , le sujet d'iiti bas-relief sculpté sur la fontaine que l'enchanteur Merlin est censé avoir construite , et auprès de laquelle plusieiirs bénis et fiéroïnes du Roland furieux , apprennent . avec le secours de cette sculpture prophétique, ce qui doit arriver quelques siècles après leur mort.

Je ne sais si je m'abuse , mais il me semble qu'en prenant le terme moyen entre l'impartialité philosophique du passage de la satire , et la rodomontade poétique qui règne dans la pein- ture du monstre, on peut arriver à connaître au juste l'opinion de l'Ariosle sur le grand événement de la réforme , et par con- séquent celle de tous ses amis et contemporains , hommes d'es- prit fort médiocrement dévots. En public , toute cette élite de la société italienne criait bien contre l'hérésie ; mais au fond elle ne s'en tourmentait guère; le haut clergé romain surtout avait trop peu de foi , et regardait sa puissance spirituelle el temporelle comme trop solidement affermie , pour qu'il crût devoir s'occuper sérieusement des nouveautés professées par Luther. Léon X lui-même, l'un des homuies les plus spirituels el les plus éclairés de son temps , n'apprécia pas la portée de la réformation naissante. Quand on le voit , au lieu de diminuer son luxe, envoyer vendre, au contraire, des indulgences poui' faire face à des dépenses nouvelles, il est évident, ou que ce pontife fut indignement trompé par ses légats et ses flatteurs , ou qu'il n'a rien compris à la position dans laquelle il mellail le siège de Saint-Pierre.

L'erreur ou l'indifférence de tels hommes doit servir d'excuse à notre poêle Arioste, que sa nonchalance naturelle et son éloi- gnement des affaires disposaient peu à combattre le mal de front. Ainsi qu'il arrive aux hommes d>sprit lorsqu'ils se trou- vent engagés dans les embarras d'une société civilisée jusqu'à la corruption, Arioste ferma les yeux sur tout ce qui l'entourait, concentra ses affections sur ce (]ui faisait sa famille et sur ses

HËVUK bE FARiS. 19

amis, se livra à ses éludes favot-ilesj puis ii se dil quanl au lesU; : « Après moi la fin du monde, « el considéra tout sous un aspccl agréable et plaisant.

Excepté l'amour, Aiioste ne prit rien au sérieux, pas même ses étmles chéries qui ont fait croire à quelques personnes qu'il fut un savant. C'est une erreur. D'après son propre témoignage , ii savait à peine le latin à vingt ans, et lors(iu il reprit ses études sou» la direction de Grégoire de Sjjolelte, si savant dans la lan- gue grecque, il n'en profita pas pour apprendre cet idiome dont on faisait tant de cas de son temps. C'est en lisant Piaule et Té- rence qu'il commença à se familiariser avec la langue laline, et lorsqu'il la sut mieux, grâce aux bons soins de Grégoire, SCS études chéries consistèrent à lire en se promenant, ou près du sa maîtresse, Virgile, Horace, Ovide, Tibulle, Catulle et Properce. Quant aux vers latins qui lui soiit échappés et qu'il eût été bien plus sage de conserver manuscrits, ils sont d'une faiblesse et d'une dureté extrêmes. Toute l'érudition du poète se bornait donc à connaître les aventures mythologiques et cheva- leresques qu'il avait trouvées dans les Métamorphoses d'Ovide et les romans de chevalerie, livres qu'il lisait avec passion. S'il fallait absolument trouver Arioste savant sur quelque point, je serais lente de croire qu'il était assez versé dans la géographie. Quand il lui plaît de jjarler sérieusement dans son grand poème, ii donne parfois sur les rapporls de position des contrées du globe et sur les peuples qui leshabilent, des détails qui portent à croire qu'il avait fait, sur les cartes de Ptolémée au moins , des études du globe terrestre assez sérieuses. Du reste, ce goût pour la géographie,qui semble contradictoire avec ses habitudes casa- nières, a été partagé par de li ès-savants géographes qui avaient encore moins voyagé que l' Arioste j noire célèbre d'Anville n'était jamais sorti delà banlieue de Paris.

Arioste n'était donc pas un savant, car la tournure de son es- prit avait quelque chose de féminin. Comme les femmes spiri- tuelles, Arioste avait beaucoup appris par la conversation, et licmbo, Sadoletlo, et tant d'autres de ses amis qui réellement étaient des érudits, lui avaient infusé une grande variété de connaissances dans le commerce habituel de la vie. Mais qu'on ne s'y trompe pas : pour les poètes comme pour les femmes, ces études faites à la picorée ne sont pas les plus mauvaises. L'éru-

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tlition fléirit l'imagination et Tâme. tandis que ce que l'on ap- prend au moment le cœur est ému. laisse une empreinte pro- fonde, parce que Ton a d'abord fortement senti ce que l'on désire savoir. C'est la science des poëtes et des femmes, c'était celle d'.\rioste,run des hommes qui ont le mieux connu le cœur humain.

Du reste, les détails quele poëte donne sur ses propres études, ainsi que les précautions qu'il prend pour faire élever et instruire son fils Vir{îinio, peuvent faire juger que , vers le commence- ment du XV siècle, les jeunes gens qui ne couraient pas régu- lièrement la carrière de l'érudition, étaient assez médiocrement instruits et risquaient d'être fort mal élevés. Dans ses Fies des j-lrtistes célèbres, Vasari, ayant souvent l'occasion de parler de la répugnance que ces hommes manifestaient, dans leur en- fance, pour les études littéraires, ajoute ordinairement, en ce cas : que leur père leur fit simplement api)rendreà complei-età Vu-e, l'abbacoe le lettere. En effet, il n'y avait guère demi lieu entre cette instruction élémentaire et celle que l'on donnait à un futur érudit. Dans la satire que l'on vient de lire, Arioste semble in- diquer cette lacune, et avec l'admirable bon sens qui le distin- gue, il dit, à piojjos de son fils, qu'il veut que l'on ne sépare pas l'instruction d'une bonne éducation : « Que le professeur de Virginio, dit-il, soit savant, sans doute; mais qu'il soit aussi honnête homme. Car il n'y a pas bonté et honnêteté, je fais peu de cas du reste. »

Cette idée d'établir un mode intermédiaire et régulier d'études pour élever les enfants de la classe moyenne qui ne devaient être ni artisans ni érudits, préoccui)ait tous les hommes graves contempoiains del'Arioste. Les ouvrages de Platon, d'Aristote et deQuirililien dans lesquelscetle importante question est trai- tée . étaient devenus , depuis le temps de Pétrarque , l'objet des études de tous les philosophes qui travaillaient à faire renaî- tre les connaissances humaines. On sentait que le régime des universités n'était favorable qu'au développement des intelli- gences qui se destinaient à telle ou telle partie des sciences ; de vint la pensée d'établir un système d'éducation propre à for- mer des citoyens. Plusieurs ouvrages , traitant des différentes parties de l'éducation . parurent en Italie, en Allemagne et en France ; mais ce ne fut que vers le premier tiers du xvie siècle

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que l'on conçut Tidée de les réunir pour en faire un corps do doctrine.

L'un des livres les plus curieux de celte espèce , est le re- cueil imprimé à Lyon , en 1535 , par Seb. Gryphius. Il renferme une suite de traités sur l'éducatiou et l'inslruclion des enfants, depuis leur bas âge jusqu'au moment oîi ils entrent dans le monde. Le premier , intitulé De Liberis rectè institucndis , fut composé par le savant J. Sadoletto , secrétaire apostolique de Léon X, et ami de l'Arioste. 11 renferme un système com- |»let d'éducation , remarquablement combiné , par lequel l'au- teur enseigne la méthode qu'il faut suivre pour exercer succes- sivement le corps, l'esprit et l'àme des enfants , depuis l'in- stant où on leur enseigne la lecture, jusqu'à celui ils sont près de devenir hommes. A cet ouvrage en succéda un autre du même genre , que le nom de son auteur ne recommandait pas moins ; il est de Didier Érasme , et porte ce litre : De puen's statim ac liberaliter institiiendis , libellus noms et ele- yans , D. Erasmi. A ce traité principal on en a joint quatre moins volumineux du même auteur, dont voici les titres -.-De civilitate moruni puerilium ; De ratione studii; De ratione instituendi discipulos ; Concio de puero Jesu; et enfin le volume se termine par trois morceaux également écrits en latin par J. Caraerarius, sur la Civilité puérile , et sur la nécessilé d'exercer les enfants à la gymnastique.

Les nationalités diverses des trois auteurs dont les ouvrages complètent ce recueil, la dédicace du traité de J. Sadoletto à un cardinal français , Jean Dubellay , l'impression de ce re- cueil dans la ville de Lyon , tout s'accorde pour démontrer que ces idées nouvelles sur l'éducation commençaient à faire for- tune en Europe. Mais ce qui ne laisse aucun doute à ce sujet , est le ton presque grave avec lequel Rabelais, cet archi-bouf- fon , après avoir tourné les pédants et les savants en ridicule , a exposé et vanté ce nouveau système d'éducation encycloi)é- dique, au xxiiie chapitre du l"'' livre de Gargantua. Ainsi que Sadoletto , non-seulement il veut que son élève s'occupe de lettres et de sciences mathématiques et physiques , mais il re- commande encore qu'on l'instruise dans les arts de la musique, de la danse et de la gymnastique.

Ce recueil , imprimé par Gryphius , n'était en quelque sorte

2.

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qtie le complément du Livre du Courtisan, (ju'iiii ami do Bemljo , deSadoletlo, de RapliatJl et de i'Ariosle , le chevalier Baldijssar CasligUone, avait fait impirraer en 1528 à Venise, par Aide, sept ans avant le recueil latin donné à Lyon. Dans son Courtisan, Castigiione , sous forme de dialogue, donne des règles de conduite et de bon goût aux personnes qui dési- rent se présenter avec avantage et politesse dans les réunions choisies et à la cour des grands. Ce livre , écrit avec autant d'esprit que d'élégance , fut traduit dans toutes les langues, et en le lisant après le recueil de Gryphius , on peut se former une idée très-juste de la perfection que l'on cherchait à mettre , au commencement du xvi^ siècle , dans le système général de l'éducation de J'horame.

En lisant les satires de l'Arioste, comme en étudiant le temps cet homme a vécu, on se sent pris tout à la fois dadmira- liou et de tristesse. Que de belles et grandes choses ont été fai- tes, que de nobles espérances ont élé conçues par celte géné- ralion d'hommes si intelligenls , mais si faibles ! Comme ce colosse resplendissant de la société italienne, sous Léon X, perd de son éclat et laisse voir sa fragilité quand on l'observe en détail ! Et , lorsque de ce grand tout , on passe à l'une de ses parties et à l'une de ses plus pures encore, à l'Arioste, quel- les taches ne trouve-t-on pas dans cette pierre précieuse ?

Peu d'hommes offrent des contrastes plus étranges. Non ma- rié et plus père de famille que qui que ce soit; père de famiili; cachant soigneusement celte qualité pour conserver la res- source d'entrer dans les ordres, et d'être fait évé(iue ou car- dinal dans l'occasion ; poêle louant outre mesure Léon X et les princes de Ferrare , puis les réduisant à rien dans ses satires ; ne se donnant pas plus d'importance à lui-même qu'à une pie qui amuse ; excusant presque Martin Lulher en secret , et tout haut taisant un monstre immense et immortel de l'hérésie, tel- les sont les principales contradictions du caractère de l'Arioste, qui , si je ne me trompe , n'eut de vocalion vérilable que pour faire des vers et s'enivrer d'amour.

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SE:s>Tift;uE: kt dëbmiëbe ssatibe*

De toutes les anecdotes qui tracent une ligne de démarcation entre les mœurs de ranliqullé et celles des temps modernes , je n'en connais pas de plus curieuse ni de plus décisive que celle que rapporte Elien. Cet auteur dit :

<i Entre les exemples de passions amoureuses que l'antiquité nous a transmis, celui-ci n'est pas le moins digne d'attention : l'ausanius aima éperdumetit sa femme (1). »

Que l'on ne s'y mépienne pas ; cette courte phrase ne saurait servir daiinient à la malice. Il faut la lire comme elle a été écrite; simplement.

Chez les anciens le lien conjugal excluait la passion de l'a- mour. Cette rég e de morale est expressément recommandée dans les livres des ÉcoiiGiniques d'Arislote et de Xénophon . et elle leposait sur une idée de pudeur adoptée par toutes les classes de la société païenne, grecque et rumaiue.

Vers le temps de César , malgré le relâchement déjà excessif des liens du mariage, maigre les progrès de Ja galanterie parmi les grands, le poêle Publius Sirus e.xjirima dans une sentence l'opmioii des deux philosophes grecs , et l'on y trouve le com- menlaiie de l'anecdote citée par Élien. Sirus dit : « Celui qui aime sa femme avec trop de passion , est adultère. »

« jédulter est iixoris amalor acrior. »

Saint Jérôme a tenu le même langage à ce sujet, ainsi que la plupart des pères de l'Église , et selon eux , rien n'est plus blà-

^1) jï:iiani varice historiœ . lib. XII, cap, xxwv.

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niable que d'aimer sa femme comme une maîlresse. Sur ce point, la doctrine de la piimitive É(îlise s'accordait avec celle des phi- losophes moialisles de l'antiquité païenne.

Il serait trop long et ce n'est pus le moment de rechercher ici comment l'amour a commencé ù passer pour un des éléments indispensal)les du l)onheur dans le mariajïe. Je rappellerai seu- lement (jue ce phénomène moral s'est manifesté en Europe im- médiatement après que s'y furent introduits le culte de la femme, les idées et les mœurs chevaleresciues , venus tout ù la fois de l'Orient et du Nord. Alors, en présence, je dirais presque avec l'appui du catholicisme , la j;alanterie fil de la passion de l'a- mour une espèce de religion; de la constance des amants, la première des vertus ; et du dévouement à l'objet aimé, un point d'honneur.

Pour ceux qui ont lu les romans et les histoires de chevalerie, et qui coiuiaissent les poésies des troubadours et des trouvères, cet échafaudage de beaux sentiments n'est véritablement qu'un jeu d'esprit, «(u'une morale factice qui jurent avec les mœurs réelles, si barbares et si corrompues, telles qu'elles ont été enfin depuis le xi« siècle jusqu'au wi", comme le témoignent les faits et gestes de la plupart des preux chevaliers , à compter de Galaor, frère d'Amadis de Gaule , jusquù notre chevaleresque et galant François le^. Mais si fausses , si ridicules , si mauvai- ses même que soient des habitudes , quand une fois une nation les a adoptées ; elles exercent sur elle un empire invincible ; et la galanterie s'est impatronisée dans la société chrétienne d'Eu- rope, précisément comme une maîtresse, ou bien un amant, l)arvient à s'établir entre deux époux. L'amour est devenu plus important que le mariage : telle a été et telle est la puissance occulte seirant chaque jour davantage le nœud inextricable de toutes les difficultés qui rendent l'action de notre société si em- brouillée, si contradictoire , et parfois si péndde à supporter.

Dans le cours des six premières satires de l'Arioste, plusieurs passages ont avertir le lecteur, qu'au wi^ siècle, en Italie, dans le pays du catholicisme , et autour du trône pontifical, le mariage était souvent forcé de céder le pas à l'amour et à l'am- bition (1). On a vu comment l'Arioste, ainsi que tant d'autres,

(1) On peut se former une idée ccmplèle des désordres de ce genre

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soit pour conserver , soit pour obtenir des bénéfices ecclésiasti- ques, soit enfin pour se ménager un accès à de plus grands hon- neurs, éludait le mariage tout en se livrant à l'amour. On a pn s'assurer qu'au xv!» siècle, en Italie, et non loin du saint-siége, le mariage , cette institution considérée sous le point de vue temporel , ne conservait réellement plus rien de la puissance et de la majesté que les premiers chrétiens lui avaient données en en faisant un sacrement. Depuis, longtemps, en Italie , l'idée d'un mariage se liait toujours chez les hommes à des espérances de fortune. On se décidait à contracter le mariage s'il devait en résulter de riches héritages et des titres honorifiques; mais on se faisait une loi de s'en abstenir, dans le cas les avantages qu'il offrait ne pouvaient être rais en comparaison avec la ri- chesse des bénéfices et l'éclat des dignités ecclésiastiques aux- quels on croyait avoir droit de prétendre. Dans ce pays, à Rome surfout , il n'y avait qu'une voie qui menât aux emplois, à la fortune, aux honneurs, et enfin au suprême pouvoir; c'est l'É- glise. Un artiste fameux, un savant bibliothécaire, un trésorier, un ministre des finances ou de la guerre portaient la soutane, étaient abbés, prélats , évêques ou cardinaux , et nourrissaient tous l'espérance de devenir pape. C'était une idée fixe qui ne les abandonnait pas, que partageaient et entretenaient leurs pa- rents, leurs amis et leurs maîtresses s'ils en avaient, femmes beaucoup trop prudentes à l'égard des hommes qui leur étaient chers, pour préférer la vanité stérile de rester l'épouse d'un petit bourgeois, à l'avantage si réel d'appartenir à un homme riche et couvert de dignités. Voilà la véritable cause du peu de consistance qu'a toujours eu le mariage en Italie, le célibat,

qui s'étaient introduits alors dans les mœurs, par le paragraphe suivant extrait d'un décret de la onzième session du concile de Latran, tenue en 1517: «Quia \ero in quibusdam regionibus nonnulli , jurisdic- tionem ecclesiaslicam liabentes , pecuniarios qua-stus a concubinariis percipere non erubescunt, patientes , eos in lali fœditale sordescere , sub pœnà maledictionis a?tern« prœcipinius, ne deinccps sub pacto , compositione aut spe alterius qusestus, talia quovis modo tolèrent aiit dissimulent. » Ceux qui croyaient avoir le ,droit de concé- der de pareilles permissions, en usaient naturellement pour eux- mêmes.

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au contraire , est évidemment pour les lioniaies une candidature ù la fortune et aux lionneurs.

Le fort et faible de certains gouvernements , le théocrali- (jne et le militaire entre autres , ne peuvent être observés et bien connus (ju'au milieu des peuples mêmes qui y sont soumis. Ceux nui ont vu le règne de iVapoléon savent que les hommes dont les dispositions étaient les plus pacifiques et les plus casanières, se laissaient entraîner par l'exemple j;énéral . et prenaient le parti des armes pour se faire un état ou dans l'espoir de satis- faire leur ambition. Ce n'est de même qu'après avoir vécu en Italie . et surtout à Rome , que l'on comprend bien comment , poussé par le besoin et le désir de faire fortune, chacun se pare avec une joyeuse espérance de l'habit ecclésiastique avant même ùélre entré dans les ordres. C'est une manière sûre de se con- stituer postulant aux yeux de tous , d'indiquer la direction que l'on compte donnera ses talents, et de montrer entin que l'on veut se dévouer au soutien de la monarchie sainte. Aussi la pré- caution importante consiste-t-elle à se maintenir dans cette ré- îjion neutre, placée entre le célibat et le mariage, d'où l'on peut toujours s'élancer à propos pour choisir, par-ci ou par- là, comme dit notre poète, et secouer le nœud coulant d'un en- gagement fondé sur la tendresse , si les espérances deviennent plus solides en épousant l'Église.

Ces mœurs , ces usages qui révolteront sans doute, et à bon bon droit, la plupart des lecteurs, ont régné pendant presque tout le moyen âge , lorsque la puissance intellectuelle et une bonne partie de la temporelle étaient dévolues au clergé ; lors- que le célibat était devenu une espèce de dignité , parce qu'il élevait souvent au clergé les hommes les plus obscurs et les plus pauvres. Longtemps le préjugé fut si favorable ù l'égard de cet état dans toutes les classes de la société, que les femmes elles- mêmes, toujours assez friandes de mariage, encourageaient souvent les hommes qui leur étaient chers, à rester célibataires, quand l'éclat de leurs talents, par exemple, leur présentaient de grandes chances de succès dans les sciences , et par consé- quent dans la carrière ecclésiastique. On en trouve une preuve frappante dans la lettre d'Héloise à Abeilard : « Si le nom d'é- pouse, dit-elle, paraît plus grand et plus saint, celui d'amie, de maîtresse même . s'il ne vous eût été odieux , aurait toujours

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(Hé plus doux à mon cœur : car je me serais Iiiimiliée d'anlanl plus que j'aurais compté sur une plus grande bienveilianc;; de votre part, et qu'ainsi j'aurais ménagé toute atteinte à la gloire de votre excellence (1). «

Le bon chanoine Marsile Ficin , qui portait l'enlhousiasme jusqu'à l'exagération, n'a i)as craint d'affirmer qu'en s'a!)s!o- nanl du maria.'je, rhomine peut faire acquérir à son esprit iia élat de pureté et de lucidité tel , qu'il devient apte à connailie l'avenir et à ))énétrer les secrets de la science divine.

Dans rénumération des qualités éminentes que Jérôme Cardan reconnaît à Pétrarque, le médecin philosophe place au premier rang celle de célibataire.

On pourrait multiplier sans fin les citations de ce genre , et j'ai choisi les trois qui précèdent pour prouver que depuis le xiio siècle jusqu'à la fin du xvi^, le préjugé favorable au célibat n'a pas cessé d'être admis et recommandé par les esprits les j)Ui3 distingués. On reconnaît même qu'à partir de cette dernière époque , et lorsque cette opinion violemment combattue par les partisans de Luther, commença à s'affaiblir en Europe, elh: se conserva vigoureuse comme elle se conserve encore, en Halle et en particulier dans les États romains. Pendant un assez long séjour en ce pays, je n'ai jamais eu l'occasion de voir céléi>rer un mariage temporel , tandis que j'ai assisté au spectacle d'un assez grand nombre de mariages spirituels , ou prises d'habiis. C'est qu'au fond ce dernier acte a, pour une théocratie, une importance presque politique en raison de laquelle on lui donne une publicité et un éclat dont le mariage temporel n'est que fort rarement entouré. Celui-ci se célèbre à Rome et presque par toute l'Italie, de très-grand matin, sans pompe et en présence des témoins indispensables; au contraire, si une famille voue et marie un de ses membres à Dieu , on invite solennellement à

(1) « Et si uxoris nomen sancîius et validius videtur, dulcius mihi semper extitit amiccC vocabulum ; aut si non indigneris, concubinœ vcl scorti. Ut quo me viilelicet pro te ampliiis Inimilrarem, ampliorem apud te consequerer graliam , et sic etiam excellentiae tu* gloriam minns Isedercm.» {Epistolœ Abœlardi et Heloissœ , édit. de Baslien, pag. 48.)

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]a cérémonie les parenls et les amis, on se revêt, pour y assister, des Iiahits les plus somptueux et les plus brillants ; on se rend à l'église en équipage, et c'est ordinairement au milieu du jour et lorsque la foule est grande, que se célèbrent les mariages spi- rituels , parce que ce sont eux qui produisent les véritables ci- toyens de la monarchie sacrée.

Celle préférence et les usages qui en résultent ayant toujours placé le mariage temporel dans un état d'infériorité relative, il s'en est suivi naturellement que la légitimité des enfants n'a jamais eu le même degré d'importance en Italie, le chef su- prême est électif, que chez la plupart des autres nations de l'Europe , dont les souverainetés sont héréditaires. Dans un pays les hommes de la plus basse ou de la plus équivoque extrac- lion sont parvenus, par leurs vertus, leurs talents ou leur adresse, à s'asseoir sur le siège de Saint-Pierre, on conçoit que le droit de porter la tonsure et la soutane équivaiile à celui de citoyen et même de noble dans les monarchies temporelles.

.l'ai cru devoir entrer dans les détails qui précèdent , pour donner le mot de l'espèce d'énigme que présentent les circonstan- ces de la vie de l'Arioste , relatives au double soin qu'il a pris constamment de concilier les intérêts de sa pseudo-famille avec l'espérance d'être revêtu de dignités ecclésiastiques. Je ne pré- tends pas excuser ces mœurs, mais je les explique et je m'ef- force de faire comprendre comment l'Arioste , avec un cœur si droit, si bon et si honnête, avec un esprit si juste, n'a ce- pendant pas pu échapper aux préjugés de son pays et de son siècle.

La dernière satire traite du mariage , et c'est pour faire res- sortir la netteté des idées de l'Arioste sur quelque question que ce soit , quand il la traite avec indépendance d'espril, que j'ai retracé toutes les circonstances bizarres dont cette institution élait environnée de son (emps en Italie. Malgré la fausse po- sition où l'auteur du Roland Furieux était placé entre sa maî- tresse et ses enfants d'un côté, et le chapeau de cardinal en espérance , de l'autre, on va voir comment l'honnête homme et l'homme d'esprit dominent toujours en lui l'homme inté- ressé.

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SATIRE VII.

A M. a:vnib\i, malegcccio.

« J'entends dire à tous mes amis , toi excepté , que tu es sur le point de prendre femme. Que tu prennes ce parti , je t'en loue ; mais que tu veuilles me le cacher , je m'en fâche.

» Peut-être m'en fais-tu mystère, dans la crainte que je ne m'oppose à ta résolution. N'ayant pas de femme , tu penses que je condamnerai celui qui en prend une. Si c'est ton idée , tu te trompes. Bien que je n'aie pas de femme . je n'accuse pas cependant Jean , PierrePaul , ni Martin, d'en avoir. Bien plus , je suis fâché de me trouver dans ce cas . et je m'en excuse en di- san], que mille accidents ont toujours contrarié l'effet de ma bonne disposition à cet égard; car j'ai toujours pensé et dit souvent que sans femme A ses côtés un homme ne peut jamais être parfaitement bon. Sans épouse , il ne peut vivre sans pé- cher ; car qui n'a pas son bien propre est obligé de s'en procu- ler dehors, en mendiant ou en volant ; et une fois que l'on a mangé de la cuisine des autres, on devient gourmand ; aujour- d'hui on a des grives et des cailles , demain on voudra des fai- sans et des perdrix rouges. On oublie tout amour , toute cha- rité pour le prochain ; aussi est-ce pour cela que les prêtres sont une si vorace et si cruelle canaille. Que ce soient des loups et des ânes sans aucune retenue , c'est ce que vous pourriez ])ien dire , vous qui habitez Reggio . si toutefois la crainte ne vous rendait muets; mais sans votre avertissement, je m'en aperçois bien. Je ne parle pas de l'incorrigible Modène qui mé- riterait , si mal qu'elle soit , d'être plus mal encore.

» Marie-toi donc, si tu le veux et situ dois en passer parla ; n'attends pas , comme le docteur Buonleo , jusqu'à l'extrême Tieillesse. Les vieux sont plus propres au service de Bacchus que de Vénus , et l'Hyménée est toujours représenté jeune et frais. Poussé par le désir , le vieux présume trop de lui , s'imagine faire des choses superbes ; mais il se désabuse bientôt lorsqu'il est à l'épreuve.

Il 3

30 REVUE DE l'ARIS.

n Quant aux femmes , elles ne prélendent pas resler ainsi dans l'embarras , et il se trouve toujours une main secourabie (jui subvient à leurs besoins. Et , crois-moi , la chose ne serait pas ainsi que Ton dira qu'elle est ; car les femmes ne peuvent éviter les effets de la renommée qui parle toujours bien plutôt du faux que du vrai , et se plaît à flétrir celui qui chérit l'hon- neur. Mais cette faiblesse des vieux n'est presque rien , selon l'avis de ser Jorio, auprès d'un inconvénient bien plus jjrave : a C'est bien pis encore , dit-il , lorsqu'on se voit un enfant au » berceau 7 deux bambins courant dans la maison avec une « petite tille première-née , et qu'âgé , on ne trouve personne « qui , après soi , veuille les conduire dans la bonne voie , sans » les tromper et les voler. »

» Marie-toi, et ne fais pas comme certains de nos gentils- hommes et de leurs ancêtres qui à |)résent sont enterrés dans les églises ou les cloîtres : ils avaient formé le dessein de ne se marier jamais , pour ne point avoir d'enfants , et ne pas être obligés de partager entre eux des biens à peine suffisant à un seul. Le mariage qu'ils ont fui dans la force de l'âge, ils sont obligés de le contracter , sous le blâme public , quand ils sont devenus vieux. Ils trouvent à coqueter dans les campagnes et les cuisines ; les enfants leur viennent , la passion augmente , tant qu'enfin , honteux et lâches, ils se trouvent forcés d'é- pouser une paysanne ou une servante , pour que leurs enfants ne restent pas bâtards. En y faisant attention , tu reconnaîtras que c'est de cette manière que le sang noble de Ferrare s'est corrompu en grande partie, que c'est pour cela que tu vois si rarement les jeunes gens suivre la vertu et les nobles éludes, tandis qu'au contraire la plupart reproduisent les mœurs et les habitudes de leurs aïeux maternels.

» Cousin, tuas raison de prendre femme; mais, écoute, penses-y bien avant de te décider; car tu ne pourras plus dire non , une fois que lu auras dit o%ii. En te donnant conseil sur ce sujet , quoique tu ne me le demandes pas , je veux te dire ce que tu dois chercher et ce que tu dois fuir. Tu ris de moi , peut- être, n'imaginant pas que je puisse te donner d'avis salutaire, moi qui n'ai jamais eu le cou ni les pieds pris dans ce filet. Est-ce que tu ne t'es pas aperçu que , près de deux joueurs , ce- lui qui les regarde sait souvent mieux ce qu'il faut faire qu'eux?

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Si mon avis est bon , ou au moins tant soit peu fondé en rai- son , reçois-le; s'i[ te fait l'effet conlraire , contlamne-le ainsi que moi. Avant tout, il faut que tu le saches : si , en te mariant, tu ne consultes que l'ardeur amoureuse . alors il ne reste qu'à en agir à ton goût ; car celle que tu aimes a tous les mérites et toutes les vertus , et il n'y a pas d'orateur latin ou grec qui puisse te dissuadera ce sujet. Ouant à moi, je n'ai nulle envie d'enseigner la roule à un aveugle; mais pour le cas oîi tu fe- rais la distinction du blanc et du rouge , alors porte attention à mes paroles.

« Si tu tiens à l'honneur , loi qui désires une femme , fais bien attention à ce qu'ont été et à ce que sont sa mère et ses sœurs. Puisque nous prenons tant de soins pour connaître les races des chevaux, des bœufs et de tout bétail que nous ache- tons , quelles précautions n'aurions-nous pas dans le choix de cette espèce d'animaux qui est la plus trompeuse? Tu n'as ja- mais vu naître une biche d'une vache, une colombe d'un aigle, ni unp fille honnête d'une mère infâme. Outre que la branche ressem- ble toujours au tronc , l'exemple journalier et domestique dé- truitet ruine toute semence de bonté. Si la mère a deux amants , la fille voudra en avoir quatre , cinq , six , si elle peut , tendant ses filets pour en attraper le plus possible, le tout afin de mon- trer qu'elle n'est pas moins séduisante que sa mère , et que les dieux ne lui ont pas départi moins de beauté. Il est bon de s'in- former de la nourrice (gouvernante ) qu'elle a eue , quelles sont ses compagnes , si elle a été élevée dans la maison paternelle ou à la C0U1', si elle se sert plus habituellement du fuseau et de l'aiguille que du luth et de sa voix.

» Prends bien garde de l'adresser à une fille qui t'apporte plus d'argent, de titres et de noblesse, qu'il ne convient à ton état. A moins de lui donner une vingtaine de demoiselles pour la sui- vre . des laquais et un page pour porter sa queue , tu auras bien de la peine à la contenter. Il lui faudra encore une naine , un bouffon , un fou , et des compagnons de table et de jeu pour la distraire pendant le cours de la journée. Elle ne voudra pas mettre le pied dehors et faire un pas sans un carrosse , la moin- dre des dépenses auxquelles lu es exposé. Que si lu ne la fais pas, cette dépense, toi qui es des premiers parmi les nobles et les riches de la contrée , comment la feront ceux qui te sont

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inférieurs? Et si la Giaiiiiica (1) se fait traîner soir et matin par (les chevaux de remise , que ne devra pas faire celui qui est assez riche pour avoir et entretenir un équipage? Si les autres femmes ont deux chevaux , la tienne , qui est riche, en voudra quatre; et dans le cas tu lui céderais, elle se rendra maî- tresse de toi et te fera agir à son gré.

» Mais as-tu l'idée de lui tenir tête? Oh ! alors dis adieu au repos, et, nouvel Ulysse , bouche tes oreilles aux cris, aux plaintes et aux lamentations. Toutefois ne t'avise pas de lui dire des mots durs, car elle t'en rendra cent pour un, et te piquera plus vivement qu'une guêpe ou une abeille.

» Crois-moi , prends une femme qui soit ton égale , qui n'ap- porte pas dans ta maison des habitudes étrangères , et qui ne Iraîiie pas une queue plus longue que son rang ne l'exige. Je ne la veux pas surpassant les autres en beauté, recherchée de tout le monde et se montrant la première à conduire les danses. lùilre la laideur et la beauté , tu as devant toi un chemin tout peuplé de jeunes tilles ni belles ni laides, qui, si elles ne te charment pas , ne te repousseront pas non plus. Celui qui sort de ce chemin rencontre à droite tout ce qu'il y a de joli au monde, à gauche tout ce qu'il y a de difforme. Par ici on liouve , à mesure que l'on avance, des figures toujours de plus en plus laides, par de plus en plus belles. Maintenant , si tu veux savoir tu dois choisir ton épouse , je te dirai que c'est au milieu ou un peu vers la droite, mais sans trop t'écarter du chemin. Ne t'aventure pas trop, ne va pas trop avant choisir une femme tellement séduisante que tout le monde brûle pour elle d'amour et de désirs. Beaucoup lui feront la cour , et bien qu'elle en rejette un, deux ou trois , ne te flatte jamais qu'aucun n'ob- tiendra la victoire. Cependant redoute également de la choisir laide , car avec elle tu épouserais un ennui continuel. Vive la beauté moyenne ! j'ai toujours condamné les extrêmes. Que ses manières soient gracieuses et nobles. Prends garde surtout qu'elle ne dorme pas les yeux ouverts , car l'air sot et niais est une difformité plus grave que la laideur même. Lorsque ces

(1) Sous ce nom vrai ou supposé de Giannica , Ariostc signale une femme ambitieuse cl peu aisée.

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niaises commettent quelques sottises , elles les font avec si peu d'adresse <(ue tout le monde en est incontinent instruit et en jase ; mais une autre plus prudente mène les affaires secrète- ment et se conduit comme le chat soigneux qui recouvre de terre ses saletés. Je la veux agréable, polie, ennemie de tout orgueil et gaie. Surtout point de tristesse , point de sourcils froncés. Qu'elle soit modeste , qu'elle ne s'ingère pas de répon- dre pour toi en ta présence , et qu'en toute occasion elle soit occupée , propre et bien tenue.

» A mon sens, il faut qu'elle soit de dix à douze ans plus jeune que toi. Ne prends jamais une femme du même âge et surtout d'un âge supérieur au tien; car les belles années pas- sant plus vite pour elle que pour toi, elle te paraîtrait vieille lorsque tu serais encore dans toule la force. A ce propos je pense qu'un homme qui désire se marier doit avoir ses trente ^ns. C'est l'âge commence à céder cette fureur de l'âme qui veut si soudainement et tourne si soudainement vers le re- pentir (1).

« Cependant, pour revenir à l'épouse, qu'elle ait la crainte de Dieu sans doute, mais je n'aime pas qu'elle entende plus d'une messe par jour, ni qu'elle se confesse plus d'une fois ou deux par an. Je ne veux pas qu'elle soit en relation habituelle avec les ânes qui ne portent pas de bât, ni la voir occupée à faire des tourtes et des friandises pour son confesseur.

» Il serait bon encore qu'elle se contentât du visage que Dieu lui a fait, et qu'elle laissât le rouge et le blanc à la dame de M. Ghinaccia. A l'exception du fard, on peut lui permettre tous les ornements dont les dames de son rang font usage. Mais pour le fard , je n'en veux pas, et je ne veux pas que tu le supportes.

(1) Ai'istote, au chap. xiv du liv. VII de sa Politique, indique dix- huit ans pour les femmes et trente-sept ans pour les hommes, comme les rapports d'âge les plus exacts relalivement au mariage. Platon a déterminé l'époque de trente ans pour les hommes. Montaigne, en traitant ce sujet {Essais , liv. Il , chap. vm), rappelle l'opinion émise à ce propos par le philosophe Thaïes ; «Thaïes, dit-il, y donne les vraies bornes , qui , jeune , repondit à sa mère le pressant de se marier, qu'il n'élail pas lemps , et devenu sur rage , qu'il n'était plus temps. Il faut refuser l'opportunité à toute action importune. »

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Ah! si Erculan savail sur quoi il pose ses lèvres quand il donne un baisera Lydie, il éprouverait plus de déj^dûtque s'il baisait les yo Mes d'un galeux. Il ignore que le fard, dont la mauvaise odeur n'est pas détruite par le musc qu'on y mêle, se fabrique avec la salive des juives qui le vendent, et qu'elles le compo- sent de la graisse dhorribles serpents nourris par elles, pétris avec les excréments de leurs enfants circoncis. Je passe sous silence une foule d'ordures dont les maris se salissent la face quand ils dorment près de leurs femmes.

« C'est le sublimé et tous les détestables onguents dont les femmes se servent, qui flétrissent si promptement leur teint, qui sont cause que leurs dents, auxquelles elles attachaient tant de prix, se gâtent, noircissent, rendent leurs mâchoires laides et leur bouche fétide. Bref, que ta femme imite le petit nombre et non pas la multitude; qu'elle ne sache faire ni le blanc ni le rouge, mais (ju'elle se connaisse en fil et en toile.

« Si tu la trouves ainsi faite, je te conseille de la prendre. Ce- piMuiant il pourrait arriver qu'elle ehangàt de style, qu'elle atlirât quelque galant ou commît même quelque grosse faute; en un mot, qu'au temps de la récolte le fruit ne répondît pas aux fleurs qu'avril aurait montrées. Alors accuse le sort et non (oi-même, car ce ne sera pas par ta négligence que tu auras des fruits indignes de ton appétit.

» Mais pour celui qui la prend en aveugle et au hasard, mais pour l'homme plus coupable encore, qui l'a voulue et l'a prise iini)ure, bien quil siit qu'elle l'était, si par la suite il se repent de sa sottise, qu'il ne s'en prenne qu'à lui-même, et ne s'attende à aucune compassion étrangère.

« Maintenant que je t'ai mis à cheval, il faut que je t'enseigne comment on guide et on arrête son coursier. Dès l'instant que lu auras pris femme, laisse le nid des autres et repose-toi sur le lien, dans la crainte que quelque oiseau, venant à le trouver abandonné, ne s'y niche Fais des caresses à ta femme, et aime- la du même amour que tu veux qu'elle te rende. Flatte-la, et que ce qu'elle fait te paraisse agréable. Commet-elle par hasard quelque faute ? reprends-la avec tendresse et sans montrer de colère. Qu'il te suffise de la faire rougir, sans qu'elle ait besoin de fard. Tu le sais, on calme plus facilement un cheval en le ca- ressant de la main qu'en le brutalisant, et les flatteries mieux

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que les cliaiiies nous attachent les cliiens. Quant à la bète fémi- nine, beaucoup plus hum;iiiie de sa nature, il ne faut pas tou- jours la traiter avec colère, et à mon avis on ne doit jamais la frapper. Fais-en réellement ta compagne, et garde-toi de la con- duire en niailre absolu, comme si elle était une esclave que lu eusses achetée. Dès l'instant que ses demandes ne sont pas in- discrètes, satisfais-la par des attentions tendres ; tâche de te la conserver amie autant que tu le pourras.

» Je ne t'engagerai certes pas à lui laisser faire ce qu'elle veut sans en être instruit; mais je te conseille de ne pas montrer de défiance. Qu'elle fréquente les banquets et les danses publiques; et ne l'empêche pas de se rendre, en temps convena- ble, aux églises que la noblesse fréquente. Ce n'est ni dans les places, ni au grand air que les séducteurs dressent leurs embû- ches, mais dans la maison des voisins, des commères, des nour- rices ou de telles autres gens. Surveille ta femme dans le bon et le mauvais temps, et ne la perds pas de vue, car l'occasion fait le larron. Tâche d'avoir soin qu'elle ne soit pas en compagnie avec les méchants, prends bien garde aux habitués de ta maison, et prévois le mal au dehors, afin qu'il n'entre pas dedans.

» Mais étudie-toi à prendre toutes ces précautions avec pru- dence, et sans que ta femme s'en aperçoive, parce que tu lui inspirerais l'idée de mal faire, si elle découvrait que tu le défies d'elle. Ott-lui toute occasion de mal faire, et si elle le fait, qu'au moins ce ne soit pas par ta faute.

» Je ne sais pas de meilleurs moyens que ceux que je l'ai donnés, pour éviter que ta femme ne devienne la proie d'un autre; mais tiens-toi bien pour assuré que , si elle le voulait, nul ne pourrait l'empêcher d'en venir à ses fins, car en ce cas elle s'arrangera toujours de sorte que ta prudence cédera à son adresse.

» Il y avait un peintre, nommé Galasso, qui représentait or- dinairement le diable avec un visage, des yeux et des cheveux d'une beauté ravissante. Au lieu de lui donner des griffes et des cornes, il le peignait plus gracieux que l'ange envoyé par Dieu en Galilée. Le diable, se sentant honteux d'être vaincu en poli- tesse, apparut en songe au peintre un peu avant le jour, et lui dit succinctement qui il était, cl qu'il venait pour le récompenser

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(ie l'avoir loiijoiirs peint si beau ; qu'en conséquence, quelque demande qu'il lui fil, elle lui serait accordée, et que même il irait au delà de ses souhaits. Le pauvre artiste avait une femme très-belle pour laquelle iléprouvait une jalousie qui ne lui laissait aucun repos. 11 pria donc le diable de lui enseigner le moyen de s'assurer de la lidélilé de sa femme, et il lui sembla alors que le diable lui passait un anneau au doigt, en lui disant que, tant qu'il le tiendrait, il ne pourrait être trahi. Enchanté, le peintre se réveilla, et vous savez le reste.

» Que celui qui désire que sa femme ne lui fasse pas tort, ait bien soin de tenir cet anneau ; et, encore, est-ce tout au plus s'il pourrait en tirer cet avantage, dans le cas oiï la dame aurait la fantaisie d'en faire à sa léte. »

Celle dernière salire, comme toutes celles de l'Ariosle, est re- marquable tout à la fois par le bon sens exquis dont elle est pleine et par l'absence complète de fiel et de dureté. Quoique notre jioëte n'eût pas un ménage bien régulier, on sent à la ma- nière dont il parle du lien conjugal, qu'il était digne de le for- mer, et que, si sa vie de père de famille n'avait pas reçu la sanc- tion indispensable, elle ne manquait pas cependant de régularité et se ressentait de la bonté et de l'honnèté de son cœur. Avec quelle constance il s'attache à Ferrare était la personne qui faisait sa véritable vie ! Comme on sent qu'il lui sacrifie lout , jusqu'il ses espérances de fortune et d'honneurs! 11 ne trouve jamais en lui la constance et la force qu'il faut pour être réelle- ment ambitieux, et dans ses lettres familières, auxquelles il a donné la forme de satires, l'amant, le père de famille tendre se laissent toujours apercevoir.

De tous les écrivains qui ont badiné sur l'inconstance et les faiblesses des femmes, nul ne l'a fait avec plus de grâce et de bonhomie qu'Arioste. Il me semble qu'au milieu de ses railleries les plus audacieuses en ce genre, il |)erce une bienveillance , un amour pour le sexe féminin , qui ré|«md un charme indicible sur toutes ses compositions. Quelquefois même son indulgence pour cette moitié du genre humain est poussée assez loin pour

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qu'on puisse la confondre avec une légère ironie. Dans le Roland furieux (eh. iv), les [)aroIes qu'il prête à Renaud, à pro- pos du supplice que l'on réserve à Genièvre, accusée d'avoir admis son amant chez elle, en fournissent un exemple singulier. Le paladin, en proie à mille réflexions que lui suggère le sort affreux réservé à la jeune victime, s'écrie : « Une femme doit donc mourir parce qu'elle a laissé son amant apaiser ses désirs enlre ses hras ? Maudit soit celui qui a porté une telle loi, mau ■, dit soit celui qui permet qu'on l'exécute ! C'est ù bon droit que l'on mettrait ;\ mort une cruelle; mais c'est une injustice horrible que de punir ainsi celle qui donne la vie à son amant. Qu'il soit vrai, qu'il soit faux que Genièvre ait reçu le sien, peu m'importe, et je la louerais même d'en avoir agi ainsi en secret... Je surs donc entièrementdisposé à la défendre. Je n'affirmerai pas qu'elle est innocente, puisque je l'ignore, mais je dirai que pour une pa- reille faute, elle ne peut encourir un tel châtiment; je dirai que celui qui a établi une loi semblable, est cruel et insensé; que cette loi doit être révoquée comme injuste , et qu'il faut lui en substituer une meilleure. Si une ardeur et un désir mutuels en- traînent et forcent l'un et l'autre sexe à se livrer aux doux ébats d'amour, ce que le vulgaire ignorant regarde comme une faute grave, pourquoi punirait-on une femme qui écoute un ou plu- sieur amants, tandis qu'un homme, non-seulement n'est point l)uni, mais est loué, au contraire, d'avoir beaucoup de maîtresses? Par cette justice inégale, on fait vraiment un trop grand tort aux femmes, et Dieu aidant, j'espère démontrer que ce mal a duré trop longtemps. »

Ce discours de Renaud, qui ne laisse pas d'être étrange, le pa- raîtra sans doute davantage, lorsque l'on saura que le galant paladin le tient dans une abbaye d'Ecosse et aux moines par qui il a été reçu , et de plus , que ces bons moines donnent pleine et entière approbation à ses paroles : >.^ Rùiaido ebbeil consenso ii7iiversale,n dit l'Arioste; or il faut convenir que le chevalier français, les moines d'Ecosse et le poète italien ne rendent pas la vertu difficile à pratiquer (1).

(1) Arioste a plaidé plus d'une fois la cause des femmes dans le même sens. A la suite de la fameuse liisloire de Joconde et du roi

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Après la lecture de ce discours, et lorsque l'on repasse dans son esprit les divers morceaux de VOrlando fuiioso et des Sa- tires où le petite parle de sa servitude littéraire , des mœurs du ckrgé de son temps, du monstre de l'hérésie sculpté sur la fon- la/ne de Tenclianteur Merlin, et de Martin Luther, les passages enfin il nous entretient de sa maîtresse, de ses entants, de ses velléités ambitieuses, et de sa paresse, il faut convenirque, s'il se nionlie toujours poète admirable, ce serait vainement que Ton ciierchail en lui un philosophe autre qu'un épicurien. Le doute, el une certaine ironie douce que lui inspire constamment l'iné- vitable imperfection des choses humaines, sont les éléments or- dinaires de ses pensées, et quoique la droiture de son cœur et de son esprit lui fasse préférer el choisir le bien toutes les fois qu'il ne lui en coûte pas trop d'efforts, il est faible, sans courage, et imi)uissant contre le mal. Il en fait même l'aveu complet à l'occasion de Roland, à qui l'amour, a fait oublier sa fidélité et ses devoirs envers son prince. « Mais j'excuse ce paladin cepen- dant, dit-i! (Orl. fur., c. ix), et me réjouis d'avoir un tel com- pagnon dans mon défaut; car , tiède, paiesseux pour le bien , je suis toujours vif et animé pour le mal (le plaisir ). »

<• lyia l'escuso pur troppo , e mi rallegro Nel mio diftetto aver compagne taie ; Ch' ancli'io sono al mio ben languido ed egro, Sano e gagliardo a seguitar il maie. »

Si je ne craignais de tomber dans l'excès de ceux qui, lors- qu ils traitent un sujet, ou lorsqu'ils parlent d'un homme, veu- lent que tout s'y rapporte, je pourrais dire que l'Arioste est la personnification de son temps. Doué d'une imagination fertiL" et riante, possédant l'élocution poétique au plus haut degré, gai, spirituel, aimable , paresseux, railleur, sensuel, curieux, scep- tique et imi)révoyant, enfin défendant le catholicisme sans être bien chaud chrétien, tel est l'Arioste , tel fut à peu près son siècle.

Astolfe, au xxvme chant de YOr'ando furloso , il met en scène un vieil- lard qui s'efforce de pallier les fautes des femmes en faisant ressortir rimpunité qui protège le libertinage des hommes.

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De toutes ces (lis])osilioiis , rimprévoyance <iiie les hommes les plus éminenls du clergé italien, et le pape Léon X lui-même, ont partagée, l'imprévoyance est le défaut dont les conséquen- ces sont devenues le plus graves. Il n'est pas déraisonnablf; de croire que . si ce pontife et le collège des cardinaux qui l'enlou- raient, eussent apporté une réforme quelconque à la discipline cléricale, et suspendu pour (juclque temps les dépenses énormes qui se multipliaient alors journellement à Rome, on eût pu étouffer les plaintes et les dénonciations de Martin Luther, dont les échos retentirent, au contraire, de tous côtés, lors- qu'en 1518 , Léon ordonna la promulgation en Allemagne de sa nouvelle décrétaîe pour valider la vente des indulgences. Les auteurs favorables à la cause de ce pontife célèbre ont cherché à justifier jusqu'à ce dernier moyen d'augmenter ses profusions, en les présentant comme des efforls tentés pour accroître Ti-clat et la puissance du saint-siége qu'il occupait. C'était, disent-il:; , pour hâter l'achèvement de la première ou au moins de la plus vaste basilique du monde chrétien ; c'était pour élever ce palais du Vatican , pour l'orner et l'enrichir de ce que le ciseau et le pinceau des plus grands artistes pouvaient produire ; c'était dans l'intention de rassembler et de fixer à Rome les livres recueillis dans tous les pays, les savants et les écrivains les plus fameux en tout genre. Léon X. pénétré de celte idée que Rome éiait déjà le chef-lieu intellectuel de toute la chrétienté, voulait en- core que cette cité devînt malériellemenl la ville la plus belh' et la plus grande du monde; espérances gigantesques, réalisées sans doute en grande partie, mais qui eurent pour effet de ren- dre le clergé insatiable de richesses et ivre d'orgueil.

^ ainement quelques voix généreuses et saintes s'élevèrent de celte foule d hommes frivoles, cupides et ambitieux, pour faire entendre la vérité au pontife environné de luxe et séduit par la gloire ; aucune ne fut écoulée. Et loin même de faire des tenta- tives apparentes pour suspendre les profusions et s'opposer au dérèglement général des mœurs, Léon, sourd à tout conseil, transforma ses indulgences en papier-monnaie , et ne cessa pas de répandre des largesses qui entretinrent les habitudes de luxe qu'avait contractées sa cour.

Ce serait manquer au premier des devoirs de l'hislorien , si, lorsque tant d'autres ont fait valoir un si grand nombre d'écrits

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dictés par l'eiUliousiasme et la flatterie eu faveur dit gouverne- ment et de la conduite de Léon X , je n'en faisais pas connaître au moins un inspiré tout à la fois par l'amour sincère de la re- ligion et conçu dans l'intérêt véritable et bien entendu du saint- siège et de l'Église catholique.

Le discours dont je vais citer les passages les plus importants et le mieux appropriés à mon sujet , Tut écrit en 1517, par Jean François Pic, prince de la Mirandole, neveu de Jean, l'ami de Laurent le Magnitique et si célèbre par l'étendue de son esprit et l'universalité de ses connaissances. J. F. Pic s'était rendu aussi considérable en Italie par sa haute piété et ses vertus pri- vées que par sa science. Sincèrement dévoué au culte catholique, apostolique et romain; blessé, comme foutes les personnes de son temps sincèrement religieuses, du relâchement excessif de la discipline ecclésiastique et de la corruption générale des mœurs qui en était la conséquence, J. F. Pic de la Mirandole , pendant un voyage qu'il fit en Allemagne, reconnut les mauvais effets que produisaient en ce pays le luxe des légats apostoliques et le commerce scandaleux qu'ils y faisaient des faveurs du saint-siége. Le concile général de Latran, convoqué dej)uis 1312, tenait alors (1517) sa douzième et dernière session. Cette cir- constance fil naître dans l'esprit de J. F. Pic le projet de com- !>oser un discours (1) adressé au grand pontife Léon X et au concile de Latran, pour les engager à aviser au moyen de mettre un frein au luxe et à la vie scandaleuse du clergé. Le pieux sei- gneur de la Mirandole réalisa non-seulement sou projet, mais il adressa directement son discours au pontife et au concile. On n'a sans doute pas oublié la nonchalance et le laisser aller avec lesquels l'Arioste parle, dans ses satires, du commerce des bé- néfices ecclésiasti([ues , des intrigues qui avaient lieu dans l'an- tichambre des prélats , et de l'espèce de curée l'on se dispu- tait sur les marches du saint-siége les emplois et les dignités ecclésiastiques. Maintenant J. F. Pic de la Mirandole va nous

(1) Ad Leonetn deciraum pontiticem magnum, et concilium La(e- ranensem. Johannis Francisci Pici , Mirandulœ domini, de reformandis moribus , oratio. (Page 885 du second volume des OEuvres de Jean et de Jean-François Pic de la IMiraudole. )

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enlretenir sur les mêmes sujets, mais avec riiidigiiatioii d'une âme pieuse , et de ce double témoignage surgira l'inexorable vérité.

Le prince de la Mirandole expose dans son exorde la néces- sité de combattre le relâchement des mœurs, qui menace de rui- ner la république chrétienne ; et pour obtenir ce résultat , il ne conseille pas tant au pape et au concile de faire de nouveaux règlements, que de remettre en vigueur les statuts de l'an- cienne et primitive discipline ecclésiastique. 11 engage surtout les évèques et les cardinaux à s'y soumettre de nouveau les pre- miers, afin de persuader leurs inférieurs et de les forcer à imiter leur exemple. « Car dès qu'il en sera ainsi, ajoute l'orateur, les peuples se conformeront aux volontés des dignitaires de l'É- glise , comme à des lois animées et vivantes , et ils seront rame- nés à la règle fondamentale de la piélé et de la vraie disci- pline (1}.» Il insiste donc pour que l'on rende la vie aux anciennes institutions de la république chrétienne, dont le mépris toujours croissant a produit les abus qu'il va signaler : Je luxe , le liber- tinage et l'avarice. « Un grand nombre des princes de notre république, dit-il , ont converti la simplicité antique en astuce, la pureté en méchanceté , la libéralité en parcimonie , et le luxe en avarice. Chez la plupart des premiers de l'Église , dont la conduite devrait servir de règle à la populace ignorante , on ne trouve que peu ou point de respect envers Dieu, nulle règle fixe et honnête de conduite dans la vie , aucune retenue , aucune modestie. La justice s'est transformée pour eux en haine ou en protection , la piété en superstition. On commet des péchés ou- vertement dans toutes les classes de la société , en sorte que souvent une vertu est imputée comme une faute aux hommes honnêtes , ou qu'un vice est vanté comme une vertu par ceux qui , s'étant retranchés dans leurs crimes comme dans une en- ceinte fortifiée, se fient au silence que l'on garde sur eux et à une impunité constante. Voilà les maladies , voilà les blessures, ô souverain pontife , que lu as à guérir. Que si tu n'y apportes

(!) « Quod si fiât , populi facile anlistites ipsos tanqiiam animatas et vivas leges sequentur. atqiic ail nortnam pietatis et verœ disciplina! revocabuntur. i>

Il 4

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|)as remède (et n'oublie pas que cela te louche et t'importe beau- coup) , que si tu refuses de les guérir, je crains bien que celui dont tu es le vicaire en ce monde , loiu de panser ces corps malades avec des remèdes adoucissants, ne les traite au con- traire en les tranchant avec le fer, en les brûlant avec le feu Je serais même disposé à croire qu'il a déjà fait l'essai de cette mé- decine future. Car qu'est-ce autre chose que ces religieuses de Brescia forcées de laisser leur sainte église aux soldats en place de butin? Comment qualifier autrement le sac de Ravennes , tant de prêtres ont été égorgés , et le saint carnage des vierges prostituées dans la ville de Prato? Quelle autre chose ces évé- nements nous donnent-ils à comprendre, ô très-saint père, si ce n'est que les lieux sacrés et les églises ont été souillés par les entremetteurs et les libertins, que les crèches du bon pasteur ont été livrées aux loups cruels , que les cloîtres , destinés dans la plupart des villes à servir de retraite aux vierges ont été trans- formés en mauvais lieux? Si je ne me trompe, je crains bien que ces malheurs ne soient qu'un avant-goût du breuvage amer qui nous est préparé. «

Le pieux orateur contiime en faisant le tableau des guerres sanglantes dont l'Italie était alors le théâtre , et, après avoir re- tracé tant de carnages, résultats des guerres auxquelles le saint- siége a pris une part si vive , le prince de la Mirandole s'écrie : o C'est-à-dire que le Christ, lui qui a sauvé le genre humain , laissera couler tant de sang, afin que ceux que le propre sang du Christ a non-seulement rachetés à la vie , mais comblés de richesses , se roulent avec délices, couchés sur la plume ! Mais à quoi servirait-il de parler de leurs lits , si je ne signalais pas les troupeaux de courtisanes et d'efféminées {exoleti) qui en- tourent ces hommes, si je ne rappelais les bénélices qu'ils achè- tent et revendent en commun ? Oui j'espérais , très-saint i)ère, lorsque vous avez été élevé au suprême sacerdoce, que l'on ver- rait rejeter ces mauvais et honteux moyens employés autrefois par ceux qui parvinrent aux plus grands honneurs par le plus grand déshonneur. Je me flattais (et bien d'autres conçurent les mêmes espérances) que grâce à la générosité de votre caractère on ne tarderait pas à voir la république chrétienne réglée par de meilleures lois, et je ne désespérerais pas entièrement encore aujourd'hui, si, faisant usage de votre générosité naturelle et

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de celte puissance que vous avez d'imprimer la crainle ou de montrer de la douceur par voire seul regard, vous vouliez, sans avoir besoin d'infliger aucune peine, faire quelques efforts pour rétablir l'ordre.

0 11 faul meltie tous vos soins , ô grand ponlife , à ne pas laisser éprouver à notre république quelque grand dommage. Vous êtes en guerre avec beaucoup de gens , et celte guerre que je regarde comme intestine, dangereuse, grave, il n'y a d'autre moyen de la conjurer, que la sévérité de la discipline. Contenez luxe dans lous les rangs , imposez un frein à l'ambition , ré- primez les fureurs du libertinage indompté , mêliez fin à ces unions clandestines (contubei nia) que conlraclenl les prêlres, excès prévus et condamnés déjà depuis longtemps par les lois de i'Égiise, et mettez un terme à cette avidité criminelle que l'on montre pour les richesses. Protégez, défendez, non les biens confiés et accordés aux ecclésiastiques , mais bien plulôl le pa- trimoine des hommes vertueux qu'ils dévorent, et au lieu de les laisser absorber par d'impurs gloutons , faites que dorénavant ces richesses soient employées à de bons usages. Que ceux qui trafiquent indignement des choses sacrées en les mettant en vente et aux enchères, soient punis pour cet infâme commerce. Punissez sévèrement, ou éloignez des ordres, les prêtres qui ne sont point attentifs à gouverner le troupeau qui leur est confié, qui s'occupent de vanités , s'adonnent aux superstitions , à la gourmandise, et se livrent à des exercices honteux et incompa- tibles avec leur élat; interdisez ces piètres puisqu'ils souillent tout par leur exemple, puisqu'ils corrompent par le spectacle de leurs désordres les gens dont la vie était le mieux réglée, et qu'ils sont cause enfin que non-seulement le bas peuple , mais loules les classes de la société s'abandonnent aux crimes. »

L'oraleur presse ensuite plus vivement encore le ponlife pour lui faire sentir la nécessité d'arrêler les désordres de tous genres qui se sont introduits dans le corps ecclésiastique. Il le rend en quelque sorte personnellement responsable des malheurs qui peuvent arriver, s'il ne prend pas des mesures non-seulement pour que ceux qui doivent conduire et gouverner les hommes soient honnêtes et purs, mais pour qu'ils s'opposent encore à l'action incessante des gens vicieux et méchants. 11 revient bien- tôt aux excès de la luxure , et rappelle ceux qui anlérieurement

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nvaienl di'jA éU^ l'objet des lois répressives liictées à ce sujet par rÉjjlise. « Alors, ajoiile-t-il. les piètres dormaient avec des femiues à la porte du temple ; mais aujourd'hui , ils ont fait ir- ruption jusque dans l'intérieur sacré, et (6 honte!) ils y entraî- nent des femmes (1)... »

L'éducation des jeunes gens destinés à recevoir les ordres est aussi l'objet des censures les plus sévères du prince de la Miran- dole. li signale sans ménagement tous les dangers auxquels la jeunesse des lévites était exposée, et donne au pontife quelques exemples de leur défaut complet d'instruction.

a Je me souviens, dit-il, d'avoir connu un jeune homme des- tiné à devenir évêque, mais plongé dans une si profonde igno- rance , que , lorsqu'on lui demandait en plaisantant quels pro- grés il avait faits dans ses études , il répondait ingénument qu'il ne savait pas même les premiers mots de la prière que les prêtres ont coutume de réciter avant d'olïicier. J'ai rencontré des ecclésiastiques qui dépensaient les revenus sacerdotaux confiés à leur bonne foi, à satisfaire les plus honteuses voluptés, et qui tiraient vanité de leur conduite. Eh quoi ! Léon X, tu toléreras de telles monstruosités? lu les verras ; et lu pourras souffrir

qu'elles se reproduisent? Jésus-Christ, Dieu et homme , a

souffert, il est vrai, avec une imperturbable patience, les injures qui lui étaient personnellement adressées ; mais il ne put tolérer que l'on portât atteinte à l'honneur de son père, lorsque , cour- roucé , il chassa à coups de fouet les acheteurs et les vendeurs hors du temple. Moïse a traité sévèrement ceux qui n'avaient adoré qu'un seul veau d'or ; et toi , Léon , tu ne punirais pas de l'exil, tu ne priverais pas de toutes les dignités les adorateurs

(1) Voici le texte complet de ce passage curieux : « Uli cum mulie- ribus tempeslate dormiebant ad ostium tabernaculi. Noslrà vcro , in sacras aedes fit irruptio, et ah illis etiam (proh puJor!) fœmiiue abigunlur ad eonini libidines cxp'eiiJas, et meritorii pueri a pareii- tibus commodantur et condonantui" bis, qui ab omni corporis etiam coiicessà voluptate se immaculatos custodire dcberent. Hi (pueri) postea ad saccrdotiorum gradus promovcntur, «tatis flore transacto jam exoleli. Koii ijilur mircmur si dejerant, et falso utrumque se nosse sacraruni litterarum instrumenlum profîteantur; quoniam nec quid ejiis nomen significcl pernovere, »

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(le ces nombreuses génisses (c'est ainsi qu'il désigne les courti- sanes) qui, non-seulement font leur élablc de la ville de Kome , mais qui y régnent , qui y étourdissent et fascinent ceux qui les rencontrent , lorsqu'elles se promènent comme des reines, cou- vertes de pourpre, d'or et de perles ? Eh quoi ! tu souffriras que les églises soient profanées par les actions les plus criminelles ; que ces monstrueuses Circé y fassent entendre leur grognemenli* Tu ne craindras pas que ce troupeau de syrènes ne provoque , autant que cela leur est possible, le naufrage de la nef qui t'est confiée? Tu laisseras mettre en vente et aux enchères les églises du Dieu tout-puissant et le sang du Christ, dont le sacerdoce suprême ne peut être acquis par aucune valeur commerciale? Si , dans cette occasion , on te juge un ponlife clément , c'est qu'on attribuera cette disposition à ta piété ; si on pense que tu es trop indulgent , on en cherchera la cause dans la nature et les habitudes de ton caractère et de ton tempérament; mais si tu souffres que la loi de Dieu soit oubliée , si tu permets que les crimes les plus odieux soient effrontément commis en tous lieux, alors, il n'y a pas de juge , si timide qu'il soit , qui craigne d'at- tribuer une telle conduite à la perversité ou à la négligence (1). » Ce discours avait été communiqué à Léon X, et fut lu au concile de Latran. Quoi qu'il en soit, aucune réforme ne fut même tentée par le pontife pour rétablir la discipline ecclésias-

(1) «Tu vero earum cultoresuiiM/ar«ffj, quae maximo numéro

in Urbe non stabulantur modo , sed dominantur, et auro , purpura , margaritis , more regio incedunt ornata;, ut ad earum aspectum , nedura congressum plurimi obbi'utescant et perceant, exilio saltem et honorum omnium mulctà non compesces? Tu sacras œdes sceleribus omni fariam prophanari, et in eis tôt monstra Ciroœa giunnire permi- seris? Tôt syrenes , et veriùs tôt syrcnum niiilia patieris, naviculae tibi divinitùs commissa.-, quantum in ipsis est , procurare naufragium ? Tu Dei optimi maximi templorum , tu Christi sanguinis mercatum suhsti- nueris, cujiis supremum sacerdotium nullis mercimoniis est conse- quulus. Si clemens videris ponlifex , iJ pietati facile adscribelur. Si nimis placidus , naturae tu;e consuetudini, corporisque temperamento. Sed si posthaberi Deum ejusque legem patieris, et immauia scelei'a passim et nuUà prorsus -verecundià peragi , nullis erit tam iiijustus rerum .-eslimator, qxii vcreatur id tribuere vcl malitise ve! negligenti;e.»

4.

4(> REVUE DE PARIS.

li(|iie. On vanla l'éloquence (lu princede la Miraiulole ; mais son discours ne tarda pas à être oublié , et le pape ne changea ni ses habitudes ni celles de son clergé. Bref, il en fut de la ha- rangue du vieux prince catholique comme de celle du paysan du Danube :

Par écrit

Le sénat demanda ce qu'avait dit cet homme Pour servir de modèle aux parleurs à venir.

On ne sut pas longtemps à Rome

Cette éloquence entretenir.

Celui de tous les hommes sincèrement religieux et véritable- ment allachés à l'Église catholique romaine , qui a prêché en Italie la réforme des mœurs du clergé et des laïques avec le plus d'énergie et d'opportunité , c'est Savonarola. Si la parole de ce moine eût été plus généralement écoutée, ou plutôt si lui-igême eîit donné plus d'autorité à ses conseils religieux , en ne s'en servant pas pour répandre ses doctrines politiques, s'il ne se fût pas montré temporellement séditieux , lorsqu'il poursuivait le vice et le crime jusque sur le siège pontifical, occupé alors par Alexandre VI (149i-1496) , peut-être eût-il été facile au successeur de ce pape d'opérer quelque grande réforme. Le luxe et les excès déployés au Vatican dans toute leur brutalité , pen- dant la vie de Borgia, n'avaient point encore été ornés, embel- lis et rehaussés , comme ils le furent bientôt après , par l'éclat donné aux arts sous Jules II; il s'en fallait bien surtout que l'exercice simultané des sciences , des lettres et des arts , qui devint si actif et si puissant sous Léon X , eût donné même aux choses les plus condamnables un vernis de politesse et d'excel- lence qui séduisît toutes les classes de la société. Si donc quel- ques années plutôt , et lorsque les esprits étaient encore frappés de la vie scandaleusement criminelle d'Alexandre VI, on eût fait valoir ce prétexte et saisi celte occasion de poi ter remède aux abus et aux excès honteux établis dans les mœurs de toutes les classes de la société, peut-être, dis-je , peut-être aurait-on pu obtenir quelques bons résultats.

Mais lorsque l'on réilécliit que pour suivre les conseils donnés

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viiigl-deiix ans après par le prince de la Miiandole, il aurait fallu d'al)ord renoncer aux immenses trésors (jue l'on prélevait au moyen de la vente des indulgences , puis arrêter les travaux de la basilique de Saint-Pierre de Rome , prier Raphaël d'Urbin d'aller peindre ailleurs qu'au Vatican , ne plus exhumer de sta- tues antiques , cesser d'acheter de précieux manuscrits, forcer les ecclésiastiques ù rompre leurs habitudes semi-matrimoniales, exiler Bembo, Sadolelto, Bibiena et tant d'autres hommes de ce mérite, chasser de Rome ces fameuses courtisanes qui y atti- raient tous les étrangers illustres de l'Europe, faire rendre gorge à cette foule de laïques dotés de bénéfices ecclésiastiques, rétablir une discipline rigoureuse dans les couvents , renoncer à tout le luxe intellectnel produit par la culture des sciences, des lettres et des arts , et , entin , retirer à l'Arioste le privilège papal qui lui garantissait, sous peine d'excommunication pour le contrefacteur, la publication et la vente de son Orlando Fu- rioso , poëme très-peu dévot et souvent si libre , mais que toute l'Italie, depuis le pape et le sacré collège jusqu'aux fachini de Rome, savait déjà par cœur; c'était chose impossible, et, il faut le dire , inutile. Bonne ou mauvaise, l'œuvre de la civilisation s'accomplissait !

Sans se connaître , et beaucoup trop éloignés l'un de l'autre par l'espace comme par la pensée pour s'entendre, deux hommes, l'un Allemand , l'autre Italien ; le premier sérieux et irascible, le second aimable et railleur, commencèrent précisément dans la même année, 1517, à exercer simultanément sur toute l'Eu- rope une influence contraire dont les résultats combinés se sont continuellement accrus depuis, et ont concouru et concourent encore à établir dans tout le monde la tolérance religieuse. Sous le pontitîcat de Léon X, Martin Luther répandit la doc- trine du libre examen en matière de foi, et Louis Arioste fit contracter aux esprits l'habitude de ne plus rien prendre au sérieux.

E. J. Deléclcze.

VOYAGE

DE

mmî A CONSTANmOPLE.

seconde: partie (1).

A une lieure de Soleïmanleh, est la bourgadede Geubek, peu- plée de six cents familles musulmanes. Le pays qu'on parcourt depuis Soleïmanleh jusqu'à Houschak ne présente que des j)lai- nes nues i)arfois on rencontre des champs d'opium : Koulah, Geubek, Houschak, sont les villes de l'Asie Mineure l'on cultive le plus l'opium , source de la richesse des habitants.

Houschak est siluée au bas d'une grande colline boisée ; sur le sommet de celle colline apparaissent les murailles ruinées

(1) Voyez tom. X, pa[;. 175.

REVUE UE PARIS. 49

d'une vieille ciladelle. La cité compte vingl-cinq mille habilanls dont deux raille Arméniens, quinze cents grecs; le reste est turc. Les Grecs de Houschak . et ceux «[ue nous avons vus à Koulah et Geubek , sont complètement étrangers à la langue de leurs ancêtres ; celte belle langue est perdue pour eux, ils ne connaissent que celle des Osmanlis, leurs dominateurs. L'Évan- gile et les prières de rÉgiise sont traduits en turc ; les papas eux- mêmes ne savent pas un mot de la langue d'Homère. Rien dcpa- reil ne se rencontre peut-être dans toutes les autres parties de l'Orient; cette population grecque, quia oublié sa propre lan- gue, se montre à nous au dernier degré de la dégénération et de l'abaissement moral.

La partie de l'Asie Mineure que les anciens appelaient Phrygie- Brûiée , finit à Houschak , et la Phrygie-Épictète commence. La physionomie du pays change soudain : cène sont plus les plaines sombres, dépouillées, bouleversées, de Koulah et de Geubek. En sortant de Pelta par le côté septentrional , vous voyez des campagnes les arbres fruitiers abondent, des montagnes toutes couvertes de chênes , de sapins et de mélèzes. Les Turcs ont donné à ces montagnes le nom de Kizil-Dagh ( les monts rouges); il faut marcher huit grandes heures pour les traver- ser. On arrive bientôt à Ghedis , l'ancienne Kadi. Cette ville pré- sente un aspect original et pittoresque ; elle s'élève en amphi- théâtre au fond d'une immense gorge formée par deux collines que le feu des volcans a noircies et déchirées. Un large torrent, sur lequel est jeté un pont construit avec des débris d'antiques monuments, partage la cité. Ghediscompte huit cents familles, toutes musulmanes. Les sources de l'Hermus, que nous avions traversé tant de fois depuis Magnésie , jaillissent du flanc des monts Dyndiraènes , à deux heiires à l'orient de Kadi.

Dans la partie de l'Anatolie que je parcourais , les mœurs des musulmans avaient conservé leur antique caractère. Les ré- formes qui s'opèrent péniblement à Constantinople ne sont point arrivées jusqu'ici ; les Turcs de Houschak , de Geubek , de Ghedis , passent leur vie entre la prière et le travaildes chamjjs. Ces Osmanlis sont simples , bons , hospitaliers comme aux pre- miers temps de l'islamisme; leur costume n'a pas plus changé que leurs mœurs : le large pantalon , la robe flottante, la lon- gue barbe et le noble turban. (|ui donne tant de majesté A une

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figure d'homme , sont encore comme au temps d'Erlogbrul et d'Osman.

De. Ghedis au village d'Heurendjik sept iieures de distance. Ileiirendjik se compose de cent cabanes turques , construites en terre. IS'ous arrivâmes à ce bourg en même temps qu'un fa- quir indien ( sorte de pliilosopbe eriant ). Ce faquir était le plus singulier personnage que j'eusse encore rencontré dans mes voyages en Orient; sa figure était longue et décharnée; une immense chevelure noire, qui ne coimutjamais le peigne ni les ciseaux, tombait en longues tresses rudes et négligées autour de son cou ; des flots de barbe couvraient sa poitrine ; une simple ciiemise de toile grise, une peau de tigre jetée sur ses épaules, des sandales de cuir attachées à sa cheville avec des cordes , formaient tout son costume. Il portait sur son épaule un bâton de palmier, auquel était suspendue une besace de peau de gazelle. Cet homme était considéré par les Turcs comme un saint et un sage. L'aga d'Heurendjik nous fit donc beaucoup d'honneur en nous logeant dans la même cabane que ce glorieux pèlerin d'.\sie. La cabane spacieuse nous nous ti ouvions était uni- quement destinée aux voyageurs. Après la prière du soir , une trentaine d'Osmanlis de tout âge vinrent nous visiter ; ils nous saluèrent respectueusement, en portant leur main droite sur la tète, puis ils s'assirent en rond dans la cabane. Ces Turcs, ainsi placés, formaient un bien curieux tableau : on voyait à la fois des barbes noires et des barbes blanches , des turbans verts , jaunes , blancs et rouges; de jolies têtes d'enfants à côté de visages empreints d'une mâle et sévère beauté. Les visiteurs tenaient leurs yeux attachés sur le faquir accroupi sur une natie au milieu d'eux ; tous le contemplaient avec étonnement et vénération. Deux énormes troncs de sapin flamboyaient dans une cheminée . et jetaient sur toutes ces ligures de vieillards , d'hommes jeunes et d'enfants , une vive et brillante clarté. Un profond silence s'était établi dans cette réunion tout orientale, et le faquir , d'une voix grave , commença le récit de ses cour- ses aventureuses :

<i .le suis , dit-il , sur le rivage de l'étang d'Amretsir (bas- sin du breuvage de l'immortalité), à dix heures de chemin à l'orient de la capitale du royaume de Lahore. J'ai trente ans, et il y a dix années que je voyage. J'ai parcouru une grande

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partie de liiide el loiile la Perse ; il serait trop long de vous raconter toutes mes courses dans ces lointaines contrées. Pour vous, ô musulmans (dit le faquir eu s'adressanl aux Osmaniis) qui n'avez point fait encore le saint pi^lerinage aux villes d'A- rabie, vous aimi'rez bien mieux que je vous parle de la patrie du grand pro|)hète(sur qui soit la grâce ! ) que de l'Iude etdt la Perse. Médinéi-Munévéré ( Médine la resplendissante) que le Très-Haut fera briller de sa vive lumière jusqu'au jour du jugement, Médinéi est la cité que le musulman n'aperçoit ja- mais sans être pénétré de vénération. Médine , la bien-aimée , la maison de l'hégire , la maison de l'islamisme , le palais de la victoire , l'axe de la foi . est le lieu la plus sublime des créa- tures se réfugia pour échapper aux poursuites de ses ennemis. C'est que , sous un dôme soutenu par deux cent quatre-vingt- seize colonnes ornées de pierres précieuses et d'inscriptions en lettres d'or , à la place même de la demeure de la noble Aiché , mourut Mahomet, se trouve la tombe fortunée du Prophète. Non loin de ce foyer de lumières célestes sont les monuments renfermant les cendres du vénérable Abou-Bek, dit le juste , el d'Omar , celui qui savait par excellence distinguer le bien et le mal. Les quatre faces de ces tombeaux sacrés sont recouvertes d'un voile magnifî<|ue et entourées d'une balustrade en bronze doré. L'espace entre ces balustrades et les monuments funé- raires est garni de lampes de diverses couleurs, qui , dans les nuift du ramazan , jettent des clartés semblables aux brillan- tes lumières du paradis.

» Lorsque la trompette du dernier jugement se fera enten- dre , Aïsa (Jésus-Christ) , qui fut aussi un prophète , descendra du ciel sur la terre, annoncera le dernier jour, puis il mourra et sera enlerréauprèsde Mahomet; àla résurrection générale, tous deux se lèveront et monteront au ciel pour y demeurer éternelle- ment, et Aïsa recevra de Dieu l'ordre de séparer les bons des méchants. Voilà ce que nous apprend la tradition musulmane.

» Parmi les lieux que les pèlerins visitent aux environs de Médine , je vous citerai le mont Alhod , célèbre par le tombeau de Hamzé, oncle du prophète. Vous verrez près de des jar- dins plantés de bananiers , de citronniers , d'orangers, de gre- nades , de pêchers , d'abricotiers , de figuiers , qui offrent leurs fruits exquis à la ville sainte.

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» Vous allendez maintenant que je vous parle d'une cité non moins célèbre que Médine. Apprenez d'abord que les noms don- nés à la Mecque sont si nombreux qu'on en a composé un petit recueil. On l'appelle la mère des villes , la noble , la patrie des fidèles, la bonne , le lieu l'on doit retourner , la demeure de la victoire et de la félicité ; c'est à la Mecque que notre pro- phète, la gloire du monde , reçut le jour. Vouloir peindre la (erre brillante et sacrée de la Mecque, ce sanctuaire des pro- jibètes et, des saints , ce serait tenter l'impossible. Je vous nom- merai seulement la sainte Kaaba , ainsi appelée de la forme carrée du monument. Ce lieu est le premier de la terre que l'Iiomme ait habité. La Kaaba occupe le centre de la cité; c'est un temple grand et magnifique , orné d'une infinité de colonnes inégales. Le sanctuaire est revèiu d'une superbe draperie moi- rée, sur laquelle on lit en caractères d'or notre profession de foi : // n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. Près de la Kaaba se trouvent deux larges dalles en vert anti<iue , sous lesquelles reposent les bienheureuses créatures , Ismaël , fils d'Abraham , et sa mère Agar. Près delà est le puits sacré de Zemzem, dont l'ange Gabriel fit jaillir les sources en effleurant îe sol du bout de son aile. De tous les lieux saints de la Mecque , celui que les croyants vénèrent le plus , c'est la chapelle naquit Mahomet. est une petite chambre dans laquelle l'ange Gabriel apportait au roi des pro- phètes les feuilles du Koran , le livre de toute vérité.

» Voilà, ô musulmans , ces villes bénies de Dieu , , chaque année, vont prier des milliers de fidèles de la Syrie, de l'Ana- tolie , de la Perse , de l'Inde , de Java , de Sumatra , de la Nubie et de l'Afrique. J'ai déjà fait (\eu\ fois le saint voyage. Je vien.s de traverser les mornes solitudes de l'Hedjas et de Bassorah , gronde ce terrible simoun dont la brûlante haleine tue les hom- mes et les animaux. Je suis allé au Caire, à Jérusalem pour prier dans le temple d'Omar, et me voici en ce moment en route pour Stamboul, la ville des sultans. »

Et quand tu auras vu Stamboul , dis-je au faquir , dans quels lieux porteras-tu tes pas? Dans l'Inde, répondit-il, l)our saluer le vallon de ma naissance, puis je repailirai pour Médine et la Mecque. Mais t'ari'èteias-tu , faquir? Dans la tombe: la tombe est la fronlière d'un monde de repos, d'un

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monde brille im soleil qui n'aura point de coucliant. Le monde nous vivons maintenant n'est qu'une immense tente sous laquelle l'homme s'arrête un jour ; le but du voyage est plus loin.

n Tous mes voyages, poursuivit le faquir , je les ai faits à pied et sans argent. Allah, le père de l'univers, n'abandonne jamais ceux qui l'aiment et qui ont foi en sa toute-puissance. Le roi qui soumet tout à ses armes, le pauvre qui ne vit que du pain de l'aumône, meurent également sans rien emporter de ce monde. Qu'importe donc la différence de leur destin sur la terre? Dans leurs voyages à travers la vie , les hommes ont coutume de se charger de bagages inutiles; quanta moi, je trouve plus facile et plus légère la marcIie d'un mendiant que celle d'un roi. » Avec ta manie de ne jamais songer à ce que lu mangeras le lendemain , dit notre drogman Joseph au faquir, tu pourrais bien, un jour , mourir de faim au milieu du désert, et laisser ton corps en pâture aux bêtes de la terre. Le faquir répondit à ces paroles par un rire calme et dédaigneux , puis il dit :

« Écoutez, écoutez tous : lors de mon premier pèlerinage à la Mecque , je me joignis à une caravane ; je cheminais à pied , comme de coutume , et ne cessais de répéter ces paroles : Je ne suis ni le maître , ni l'esclave de personne ; dégagé des soucis de la richesse et des chagrins de la pauvreté , je vis libre, et mon esprit est content. Un riche Osmanlis, monté sur un chameau magnifiquement harnaché, m'ayant aperçu , me dit d'un air de pitié : Malheureux, vas-tu? retourne, crois-moi , car tu périras de misère. Je continuai mon voyage, sans tenir compte des paroles de cet orgueilleux. Quand nous arrivâmes au palmier de Mahomet, qui s'élève à quelques lieues de la sainte ville , le riche fut atteint d'une maladie , et mourut dans l'espace d'un seul jour. J'assistais à son agonie, et mur- murais tout bas : Tu avais beau être porté sur un chameau , tes richesses ne t'ont point empêché de mourir , et moi , pauvre piéton, je supporte toutes les fatigues de la route. En vérité, en vérité , le sage a eu raison , quand il a dit : 0 homme ! pour- quoi trembler? Si ton heure n'est point venue, c'est en vain que l'ennemi, la lance en arrêt , accourt pour t'arracher la vie; le sort saura bien enchaîner ses pieds et son bras, détendre 11 ^

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l'arc ou faire égarer la flèche dans les mains de l'archer le plus habile ! «

Ici se termina le récit du faquir. Les Osmanlis rassemblés autour de lui jtrêtaient à ses paroles une oreille attentive ; ils admiraient la sagesse du pèlerin indien , chacun de ses pré- ceptes était accueilli comme une leçon divine. Le lendemain, à la pointe du jour, le philosophe errant prit son bâton de pal- mier et continua sa roule vers Stamboul, avec deux pains d'orge dans sa besace de peau de gazelle. De tels personnages sont pour nous, voyageurs d'Europe, un spectacle tout à fait nouveau. Cette façon d(' traverser la vie et d'entendre les cho.ses de ce monde, porte un caractère d'originalité primitive qui n'a plus rien de commun avec nos mœurs d'Occident. 11 y avait dans la physionomie de ce faquir queh'ue chose d'antique et de grave, de religieux et de naïf, qui nous représentait le génie asiatique dans toute sa bizarre profondeur. Une vie comme celle de notre faquir indien , est la sévère et perpétuelle exécu- tion de ces vieilles maximes de la philosophie orientale qui sont fort bonnes pour le désert, mais qui prennent un air de folie au milieu de nos sociétés. A une heure et demie à l'orient d'Heurendjik , au milieu d'une plaine de forme ovale , appa- raissent les magnifiques ruines de l'antique Asanos ou Asania. Cette ville . trouvée depuis peu d'années , et dont vingt voya- geurs se sont disputé la découverte , occupa beaucoup mon attention ; je ne perdrai point mon temps à rechercher à quel voyageur il faut rapporter la gloire de cette trouvaille; j'aime mieux m'efForcer de mettre sous vos yeux, daus les détails les plus complets , les restes de la cité d'Asanos. Ce qui frappe d'abord le regard, est un temple ionique , jadis consacré à Jupiler. Ce monument occupe le centre d'un plateau couvejt de gazon. On reconnaît encore les traces d'une muraille d'enceinie qui renfermait l'édifice; cette muraille s'étendait sur un espace de cent pas carrés. A l'extrémité orientale du plateau , est une ouverture formée de trois grandes marches en marbre blanc; gisent de superbes colonnes et de magnifiques débris d'ar- chitecture; ces vestiges ont appartenu à un portique par l'on entrait dans le parvis du temple. L'édifice a la forme d'un carré, long de cinquante pas environ ; son élévation est de soixante pieds. La façade occidentale n'a perdu aucune de

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ses colonnes; elles sonl cannelées et au nombre de hnil. Vers le côté septenlrional , on compte encore dix colonnes du pé- rislyie. Les colonnes de la partie méridionale sonl brisées ou couchées à terre. La cella ou corps du temple existe encore intacte sur trois points. Dans Tintéiieur on voit , dans un angle, l'autel des sacrifices; c'est un pilier de cinq ou six pieds de hauteur. Tout le monument est construit en beau marbre griâ. Ce temple de Jupiter , si admirable par son élégance, repose sur une immense voûte souterraine formée de larges pierres de taille jointes ensemble sans mortier ni ciment.

Le théâtre d'Asania , qui se montre au septentrion , est aussi vaste, aussi beau que celui d'Hiéropolis. Les gradins en mar- bre , au nombre de quarante-cinq , sont çncore tels qu'ils étaient au temps de la gloire d'Asania. Le théâtre aboutit à un stade complétemenl ruiné. La nécropole se présente à l'occident j vous apercevez une intînité de sarcophages en marbre, les uns brisés, les autres à demi enfoncés dans la terre. A l'orient du temple , à un quart d'heure de dislance , coule une rivière considérable qui descend des montagnes de Schapana-Dagh vers le sud. Deux superbes ponts en marbre son jetés sur celle rivière qui divisait la cité en deux parties ; des débris d'architecture sont répandus en désordre sur les deux rives. Chacun des côtés de la rivière garde les traces d'un pavé en marbre gris. On s'étonne de ne rien trouver dans les livres anciens sur cette ville qui , si on en juge par ses ruines , était importante et belle. Strabon se borne à vanter l'élégance et la beauté d'Asania. A côté de ces éclatants vestiges qui révèlent le génie et la civi- lisation d'un grand peuple , nous voyons aujourd'hui, parmi des jardins , un pauvre petite village appelé Schaf-Deir-Hissar , habile par cinquante familles turques.

D'Asania à Kutayeh , l'ancienne Cotyléum, sept heures de marche. La roule se dirige au nord-est. On chemine pendant quatre heures au milieu d'une plaine inculte se trouve un petit bourg appelé Ortadja ; puis l'œil ne rencontre plus que des montagnes stériles , hérissées de rocs et dépouillées d'ar- bres : ce sont les monts Dyndimènes à qui les Turcs ont donné le nom de Hiël-Djé-Dagh (montagnes des vents). Kutayeh, avec sa grande citadelle sarrazine flanquée d'énormes tours déman- telées, ses minarets , ses coupoles et ses vastes et beaux jardins,

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apparaît au piefl dos monls Dyndimènes à l'extrémité méridio- nale d'une plaine ferlile(|u'n!t'Ose le Tymbriiis appelé Pourzak par les j^eiis du pays. Kutayeh est le sié^e du plus grand pacha- lik de l'AnatoIie. Soixante-dix mille Turcs, deux mille Armé- niens et quinze cents Grecs , forment la population de Kutayeh. Les habitants récoltent des grains, du tabac, et surtout de l'opium. La cité compte six établissements de bains, quatre ka- ravanséraïs et trente moscpiées qui n'ont rien de remarquable comme œuvres d'architecture. Les chrétiens ont trois églises. Les bazars de Kutayeh sont bien fournis. Les maisons sont con- struites en terre ou en bois; les rues sont, comme dans pres- que toutes les villes turques , sales, étroites, tortueuses et mal pavées. Ilafîz-Pacha , actuellement général en chef de l'armée du Taurus , et qui a été remplacé à Kutayeh par Dilaver-Pacha; jadis gouverneur de Rhodes , a fait construire à Cotyléum un grand manège avec des pierres apportées d'Asanos.

Ce fut le 2 février 1855 qu'Ibrahim-Pacha, à la tète d'une colonne composée d'un régiment de la garde, de deux régi- ments de cavalerie et de six pièces d'artillerie, arriva devant Kutayeh. A l'approche du vainqueur de Koniah , la population de Kutayeh fut saisie d'épouvante et se relira, en partie, dans les monts Dyndimènes. Le général égyptien tranquillisa le peuple en laissant son armée dans la jtlaine , sur les bords du Tymbrius ; il fit son entrée à Kut,iyeh , accompagné seulement de quinze cavaliers. Le tils de Méhémet-Ali occupa le palais du mousselin Raou-Pacha, qui était parti pour Stamboul depuis peu de jours. Tout dans la ville respirait la sécurité, malgré la présence du terrible vainqueur égyptien.

L'Asie Mineure, au mois de février 18ôô, offrait le même spectacle que la Turquie d'Europe vers la lin du siècle dernier, époque le fameux PasvanOglou , grand pacha de Viddin , faisait trembler Séiini 111 sur son tiône, et s'attirait l'amour des populations. Au mois de février 1855 , Ibrahim-Pacha , entraîné par la fortune de ses armes sur le chemin de Constan- tinople, surprit un moment l'amour du peuple turc de l'Ana- toIie en se donnant comme le sauveur de l'islamisme renié, abandonné par le sultan Mahmoud, qu'on accusait d'avoir embrassé la foi des giaours. Ibrahim se présentait comme chargé de venger l'outrage fait à la majesté du croissant. Ce

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rôle (l'Ibrahim n'est plus possible aujourd'hui. Aux yeux des croyants de l'Asie Mineure, le fils du vice-roi a perdu le ca- ractère de vengeur de la foi du prophète de la Mecque ; la renommée l'a dépouillé de tout prestige religieux ; elle l'a mis à nu , et n'a laissé voir en lui qu'un homme de guerre aventu- reux , sans souci pour le Coran , et poussé par son destin vers un but inconnu.

D'ailleurs, l'usurpation de Stamboul n'aurait pas été aussi facile qu'on le pensait, il y a quatre ansj dans les pays les opinions sont des croyances religieuses , le trône est placé sous la garde d'une loi émanée de Dieu même, on n'impose point une dynastie à un peuple par un article de traité ou par un coup de main. Ibrahim lui-même, qui n'agissait que par les ordres de son père, n'avait pas eu ia pensée d'aller s'asseoir sur le trône d'Osman. Qui l'aurait empêché de continuer sa marche triomphale vers Constantinople , s'il avait cru à la possibilité d'enchâsser le souverain légitime? La bataille de Koniah eut lieu le 24 décembre 1832, et les Russes ne purent arriver sur les rives du Bosphore que le 13 février 1833. Ibrahim n'ignorait pas la vénération profonde du peuple turc pour ses empereurs; il savait que le peuple qui , dans un moment d'enthousiasme , l'avait salué comme un sauveur, ne l'aurait pas souffert pendant vingt-quatre heures sur le trône des kalifes. Et l'Europe , l'Eu- rope, serait-elle restée les bras croisés en présence d'une pa- reille usurpation? Pensez-vous aussi que la Russie eût aban- donné Constantinople à Méhémet-Ali ? Ibrahim savait tout cela mieux que personne , et s'il francJhit le Taurus , ce fut dans l'u- nique espoir d'obtenir plus facilement du sultan le gouverne- ment des provinces qu'il regardait comme les fruits légitimes de ses victoires. Ce gouvernement lui fut donné par l'arrangement de Kutayeh du 16 avril 1833, et l'armée égyptienne sortit de l'Asie Mineure à la grande joie des populations affamées, rui- nées par le trop long séjour d'Ibrahim et de ses troupes.

Avant de prendre le chemin de Dorylée, je dirai quelques mots de la famille arménienne qui nous donna une bonne et douce hospitalité pendant trois jours à Kutayeh. Celte famille catholique , qui se compose du père, de la mère, de dix enfants mâles et de deux belles jeunes filles, représente tout ce qu'il y avait de patriarcales, de nobles vertus et de foi profonde chez les fa-

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milles cliréliennes d'Orient clans les premiers temps du ciiristia- nismc. Le chef de la famille se nonnne Karabel; c'esl nu homme d'environ soixante ans , aimé, respecté de tons les chrétiens de la cité. Ses enfants, dont le plus jeune n'a que douze ans, exer- cent chacun un métier. Au père seul appartient le droit de reti- rer l'argent qu'ils gagnent. La mère et les deux tilles sont uni- quement occupées des soins domestiques. L'accord qui règne parmi les enfants , l'amour , la vénération qu'ils ont pour leur père , sont au delà de tout ce que je pourrais dire. Ce qui m'a le plus touché dans cette famille, c'est la prière du soir qui se fait en commun. Au fond d'un vaste appartement meublé avec une éléganle simplicité , est une sorte de tabernacle en bois ci- selé renfermant une image de la Vierge avec Jésus. Une lampe en verre bleu, qu'on allume aux approches de la nuit, est suspendue devant le tabernacle. Les dix enfants , la mère et les deux jeunes filles voilées, s'agenouillent chaque soir en face de l'image sacrée ; le i)ère se place au milieu d'eux , il commence l'oraison dominicale, et tous ses enfants prient avec lui à haute voix. Ouand la prière est terminée, les enfants s'avancent res- pectueusement vers leur père les uns après les autres ; le père donne à chacun sa main droite à baiser , en disant : « Que Dieu soit avec toi! » Puis tout le monde se retire. Les scènes de ia vie domestique ne sauraient offrir rien de plus beau j c'est une image de l'antique famille d'Orient avec les vertus primi- tives.

Nous quittâmes Kutayeh le 15 mars, au moment le soleil dorait de ses premiers feux les cimes majestueuses des monts Dyndimènes. Nous nous dirigeâmes au nord-est à travers une plaine tantôt marécageuse, tantôt couverte d'herbes qui noui- nssent de nombreux troupeaux de buffles. D'innombrables cigo- gnes rôdaient paisiblement autour de ces animaux aux grandes cornes , et becquetaient les insectes de la terre. On sait le res- pect religieux des Turcs pour les cigognes. Les vrais croyants s'imaginent que ces oiseaux font chaque année le pèlerinage de la Mecque. Les cigognes se promènent familièrement dans les rues d'une cité turque, comme des poules autour d'une ferme, et malheur à ceux qui oseraient leur faire du mal ! Les cigognes choisissent le toit des maisons pour y bâtir leurs nids; c'est un heureux présage pour la famille musulmane; elle regarde le

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nid (le la cif^ogne i)Osé sur son toit comme une preuve qu'elle a mérité la miséricorde de Dieu, et qu'elle sera préservée de la peste, de l'incendie. Les Osinanlis de l'Analolie ont des instincts religieux, des vertus simjjles qu'on ne trouve déjù plus parmi les populations des villes turques les tentatives de réforme européenne ont |)énétré.

Au bout de deux heures de marche depuis Kutayeh , on passe le Tymbrius sur un grand |)ont en pierre. Le Poursak prend sa source à dix lieues au sud de Kutayeh , et porte ses eaux dans le Sangare . à quinze lieues au nord de Dorylée. Après avoir che- miné pendant deux heures sur des collines nues , stériles et pierreuses , nous rejoignîmes le Tymbrius dans une charmante vallée plantée de beaux arbres verts. Encore une heure de che- min , et nous voilà au milieu d'une belle forêt de sapins qui couvre une vaste étendue. Pas une cabane , pas une ferme , pas un village ne se [encontre sur cette route ; partout le silence et la solitude : ce riche pays est inhabité.

Nous étions entrés dans la plaine de Dorylée par un étroit val- lon où coule le Tymbrius. La plaine est nue , mais très-fertile en melons, en grains et en riz. Dorylée , que les Turcs appel- lent Eski-Scher (vieille-ville) , est bâtie au midi de la plaine , dont la longueur est de trois lieues et la largeur de six milles. La ville se divise en deux parties. Ses eaux minérales, si connues dans l'Anatolie, jaillissent dans la ville basse ; elles sont sulfu- reuses et très-chaudes. La maison des bains s'ouvre gratuitement à tout le monde. Vous avez entendu parler des noix de pipes qu'on fabrique à Eski-Scher. La matière avec laquelle on fait les lullés est une pierre blanche fort tendre , qu'on tire d'une car- rière peu éloignée de Dorylée. On laisse celte pierre quelques heures dans l'eau froide; elle se ramollit, et l'ouvrier la façonne comme de la pâte. Ces noix de pipes sont expédiées en Allema- gne, où elles passent pour de l'écume de mer. La population d'Eski-Scher ne va pas au delà de deux cents familles turques. La ville a deux caravanséraïs , quatre mosquées dont une ren- ferme le tombeau du grand scheik Edébaii, père de la belle Mal- katoun, la noble épouse d'Osman , fils d'Erloghrul.

Le nom de Dorylée me rappelle une des plus belles victoires de nos guerriers francs de la première croisade. Tous les détails de celte mémorable bataille , qui décida du sort de la première

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expédition clirélieiine, sont racontés dans V Histoire dès Croi- sades , de M. Micliaiid. Je dois me borner ici ù indiquer le théâ- tre du combat. La bataille du l"^-- juillet 1097 , entre l'armée de Godefroi de Douillon et celle de Kilirdj-Arslan (l'Épée du Lion), se livra dans une large vallée appelée par les chroniqueurs , tantôt Dogorgani, tantôt Gorgoni et Ozillis. Cette vallée est si- tuée ù quatre heures au nord-ouest d'Eski-Scher ; elle débouche dans la plaine de Dorylée. La vallée est couverte de prairies ar- rosées par une rivière que les Turcs nomment Sareh-Sou ( eau jaune); c'est le Bélhis des anciens qui se jette dans le Tymbrius, à une lieue au nord d'Eski-Scher. A l'entrée de la vallée, vers le septentrion, non loin de Sugut, est un village turc appelé Do- gorganleh ; ne serait-ce pas la corruption du mot Dogorgani de nos chroniqueurs? Riais cette vallée, rendue célèbre parles armes des preux chevaliers de l'Occident, poite maintenant le nom dYneu-nu (les cavernes); elle est ainsi appelée à cause des nombreuses grottes sépulcrales qui se trouvent dans ses envi- rons. Un gros bourg du nom d'Yneu-nu apparaît au penchant de la colline occidentale de la vallée. Voilà , je crois , assez clai- rement indiquée cette vallée de Gorgoni la bravoure des sol- dats (le la croix ÛL des miracles.

De Dorylée à Sugut (le saule) , sept heures de marche. Sugut est un village composé de cent maisons musulmanes et cin- quante maisons grecques ; il est situé au fond d'une vallée toute pLantée de vignes, de mûriers, piincipales ressources des habitants. A un quart d'heure au nord de Sugut, sur un large plateau couvert de beaux sapins et de chênes toujours verts , s'élève une chapelle funéraire surmontée d'un dôme de plomb et d'un croissant doré. Celte chapelle renferme le cercueil d'Erlo- ghrul, père d'Osman, fondateur de la dynastie ottomane. Une vénération profonde entoure ce sépulcre ; tous les pèlerins qui- vont de Stamboul à la Mecque, s'arrêtent à la chapelle funéraire de Sugut, pour s'agenouiller devant les cendres du père d'Os- man. On ne rencontre qu'un petit nombre de Turcs qui sachent quelque chose de l'histoire de leur i)ays ; mais, parmi les musul- mans de l'Asie et de la Turquie d'Europe , personne n'ignore le nom d'Ertoghrul et le lieu de son tombeau ; personne n'ignore que le pieux Ertoghrul reçut de Dieu lui-même la promesse d'une longue postérité d'empereurs. Le nom de cet Ertoghrul , qu'on

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pourrait appeler l'Abraham de la race impériale des Ottomans, est aussi connu chez les Turcs que les noms les plus saints de rislamisme. Aucun peuple sur la terre ne sent aussi profondé- ment la légitimité que les Osmanlis , aucun peuple n'a placé son prince si près de Dieu.

Pendant que tout le monde, en Europe, s'occupe de l'empire turc qui tombe, lorsqu'il n'est plus question que de son cadavre et de son tombeau , il est intéressant pour le voyageur de s'ar- rêter devant le berceau du grand empire. C'était en 1231 ; Djen- gis-Khan , ce conquérant tartare qui passa sur le sol de l'Asie comme un fléau exterminateur, Djengis-Khan venait de mourir. Soleïman-Scha , chef d'une nombreuse tribu sortie des bords orientaux de la mer Caspienne , et qui était allée s'établir dans le Korassan , quittait cette contrée pour reprendre le chemin de sa patrie. Soleïman-Scha, marchant sur la rive de l'Euphrate , tomba dans le fleuve avec son cheval et s'y noya. Cette mort amena la dispersion des familles qui s'étaient réunies sous le commandement de Soleïman-Scha : les unes restèrent en Syrie; les autres s'en allèrent dans l'Asie Mineure, leurs descen- dants, sous le nom de Turkomans , mènent encore une vie de pasteurs. Soleïman-Scha avait quatre filsj deux retournèrent dans le Korassan ; les deux autres , Dundar et Ertoghrul, suivis de quatre cent familles , s'avancèrent vers l'occident de l'Anato- lie. Chemin faisant ils rencontrèrent deux armées qui se com- battaient ; encore éloigné du champ de bataille, et sans pouvoir distinguer encore laquelle des deux armées était la plus nom- breuse , Ertoghrul ( l'homme au cœur droit ) prit la résolution chevaleresque de secourir la plus faible. Son intervention décida de la victoire. Les vaincus étaient étaient des Mogols j le vain- queur, Aladdin, souverain des Seldjoukides. Ertoghrul lui baisa la main comme au protecteur que la Providence lui avait fait choisir. Le sultan d'Iconiun lui donna un habit d'honneur et la charmante vallée de Sugut pour demeure.

Les prodiges et les traditions romanesques ont accompagné la fondation de la dynastie ottomane; les empires veulent du merveilleux autour de leur berceau , et ce n'est point en Orient, le pays des contes et des fables , que le merveilleux aurait man- qué à un empire naissant. Ertoghrul eut un songe qui fut jugé de bon augure pour sa race : on sait que les visions nocturnes,

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d'après !e Coran , sotil le parlarçe des prophètes el que les bons rêves viennent dn ciel. Homère avait dit deux mille ans avant Mahomet : Les songes viennent de Jupiter. Dans un de ses voyages, Ertoghrul reçut l'hospitalité chez un homme renommé par sa i)iété; quand l'heure du repos fut venue, le maître de la maison tira un livre d'une armoire , devant laiiuelle se trou- vait Ertoghrul, et le posa sur le meuble le plus élevé de la chambre. Interrogé par Ertoghrul sur le tilie et l'objet de ce livre , l'hôte répondit que c'était la parole de Dieu (le Coran) annoncée par son prophète Mahomet Dès que tout le monde fut couché, Ertoghiul prit le livre sacré et le lui debout toute la niiit, puis il essaya de prendre (pielques instants de repos. Il s'endormit, et pendant le sommeil du matin . ([ui, suivant les Orientaux , est le plus favorable aux songes prophétiques , il eut une apparition miraculeuse et entendit une voix qui lui dit : «Puisque tu as lu ma parole éternelle avec tant de respect, tes enfants et les enfants de tes enfants seront honorés de généra- tion en génération (1). «

Osman . le fils d'Erloghrul , est une belle et imposante fi- gure historique; son iront resplendit de l'éclat des conquêtes, des simples et des mâles vertus de la tente. La vie d'Osman est en quelque sorte la légende épique du xiii» siècle en Orient. Les amours du jeune Osman avec la belle Malkaloun, fille du schcik Edebali , racontés par M. de Hammer , intéressent et attachent vivement : on dirait une invention de roman , un ré- cit de l'imagination du poêle; quand on lit les détails de cette passion, on s'étonne que les amours d'Osman et de Malkatoun n'aient pas rencontré, dans le pays d'Orient, un Sadi ou un DJami. Le fils d'Ertoghrul soupira deux ans avant d'obtenir Malkaloun , dont le nom signifie fetnme-tiésor. Un songe plein de grandeur et de poésie , précéda le mariage d'Osman avec la fille d'Edebali.

Un soir qu'Osman était venu demander i hospitalité à Ede- bali , il se coucha patient et résigné , et rêvant à celle qu'il aimait. Or la patience est , suivant les Arabes, la clef de toute jouissance, et la résignation dans l'amour vaut pour celui qui

(1) M. de Hamnitr, Histoire de l'Empire ottoman.

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en est pénétré la couronne du martyre. Il s'endormit , et voici son rêve :

u II se voyait reposant auprès de son hôte. Tout à coup la lune, qui grossissait à vue d'œil , sortit du sein d'Edebali, et, devenue pleine, descendit et vint se caclier dans le sien. Il voyait ensuite sortir de ses reins un arbre qui , toujours croi.i- sanl et devenant plus vei t et i)lns beau , couvrait de l'ombre de ses rameaux les terres et les mers jusqu'à lextrémilé de î'bo- rizon des trois parties du monde. Au-dessous de cet arbre s'é- levaient le Caucase , l'Atlas, le Taurus et l'Hémus, qui som- blaient être les quatre colonnes de cette immense tente de feuil- lage. Des racines de l'arbre s'échappaient le Tigre , l'Euphrate, le Nil et le Danube , couverts de vaisseaux comme la mer. Les campagnes étaient chargées de moissons et les monts couron- nés d'éi)aisses forêts ; naissaient d'abondantes sources , qui s'en allaient serpentant à travers des bosquets de rosiers et de cyprès. Dans les vallées s'étendaient au loin des villes ornées de dômes , de coupoles , de pyramides , d'obélisques , de co- lonnes , de tours magnifiques , sur le sommet desquelles bril- lait le croissant; puis des galeries d'où partaient les appels à la prière, mêlés aux concerts des rossignols et au babil des perroquets aux mille couleurs. Toute la troupe variée des iia- bilants de l'air chantait et gazouillait sous ce toit frais et em- baumé , formé de branches entrelacées , dont les feuilles s'al- longeaient comme des sabres. A ce moment s'éleva un vent violent qui tourna les pointes de ces feuilles vers les différentes villes de l'univers, et principalement vers Constantinople ; cette ville , située à la jonction des deux mers et des deux continents, ressemblait à un diamant enchâssé entre deux saphirs et deux émeraudes , et paraissait ainsi former la pierre précieuse de l'anneau d'une vaste domination qui embrassait le monde en- tier. Osman allait mettre l'anneau à son doigt lorsqu'il sa réveilla. «

Je n'ai pas le temps de parler des conquêtes d'Osman dans le territoire voisin du mont Olympe , et dans les environs de Ni- cée. Le fondateur de l'empire turc mourut à Sugut , à l'âge de soixante-dix ans. en lô26. Peu d'instants avant son trépas, il apprit que son fiisOrkan venait de conquérir Brousse, capitalede la Bilhynie, et la dernière joie d'Osman fut de s'endormir dans

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la tombe au bruit d'une grande Victoire. A son lit de mort, il avait demandé que ses restes fussent transportés à Brousse- Osman voulut que ses cendres reposassent dans la cité toute remplie de la gloire de son fils.

Baptistin Pocjoulat.

L'ITALIE

TELLE QU'ELLE EST.

II (1).

lia Sîocicfé Italleiine.

C'est un thème bien vieux à traiter que celui de la conduite morale des Italiennes ; c'est un lieu commun devenu proverbial que de déclarer hautement cette conduite mauvaise; c'est un usage adopté par toutes les pruderies de France et d'Angleterre, que de jeter impitoyablement la pierre à ces femmes qui font l'amour et qui l'IKouent ingénument comme s'il s'agissait de faire de la tapisserie ou des bourses au filet ; mais on ne songe pas à rechercher ni à approfoudir les motifs qui peuvent ex-

(1) Voyez tom. X, pag. 192.

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ciiser , chez les llaliennes , plus d'inconséquences , plus de fai- blesses , plus de fautes qu'elles n'en commetlenl , quoiqu'elles ne se gênent pas trop pour cela. En Italie , tout est contraire aux femmes, et l'opinion du monde, dans lequel on ne leur laisse occuper qu'un rang secondaire , et la législation , qui les prive de toute indépendance de fortune en les excluant de la succession paternelle , et l'éducation , qui ne leur prêle aucun ornement dans l'esprit : tout enfin , excepté l'amour qui va bien à leur nature, et qu'on leur permet en manière de récréation perpétuelle.

Le mariage, que l'on considère en France comme une asso- ciation entre égaux avec égalité de devoirs et d'intérêts , n'est en Italie ([ue le résultat d'un contrat inventé au désavantage de la femme, à laquelle il procure rarement une position capable de flatter son amour-propre pendant sa jeunesse , et ù laquelle plus rarement encore il assure pour l'avenir une existence libre et heureuse. Esclave depuis le berceau jusqu'à la tombe , une Italienne, à toutes les époques de sa carrière , se voit forcé de subir une position inférieure à celle que la civilisation assigne aux femmes en Europe. Sa naissance est regardée comme un mécompte dans les plus hautes ainsi que dans les dernières classes sociales, et c'est à peine si la pauvre abandonnée ose es- pérer , en compensation des droits qu'une loi partiale lui enlève du côté de la fortune , ces affections de famille qui sont les joies de l'enfance et les consolations de la vie entière : souvent on la traite en étrangère et toujours en indifférente ; la sollicitude éclai- rée d'un père , les tendres caresses d'une mère ne président pas à une éducation confiée la plupart du temps à des mains mer- cenaires et inhabiles ; car, en Italie , l'éducation des femmes se borne à un peu de danse et de musique ; le reste semble su- perflu. Quoique des femmes aient professé le grec et la philoso- phie aux universités de Padoue et de Bologne , les Italiennes en général savent à peine l'orthographe, et la plus lettrée ne con- naît de l'histoire de son pays que quelques noms représentés par les lieux et les monuments.

Ce n'est pas d'ailleurs l'instruction qui attirerait les maris pour les faire rougir eux-mêmes de leur f^norance ; or on veut , avant toute chose . qu'une jeune fille soit mariée de bonne heure, dès qu'elle est nubile , s'il se peut , et à douze ans , une

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fille est bonne ù marier ; à vinfjt , elle est déjà vieille , et les vieilles filles ne se marient jamais en Italie. Les parents n'ont donc rien de plus pressé que de trouver un parti pour leur fille qui l'accepte les yeux fermés , parce qu'elle sent bien qu'elle est à charge à sa famille , parce qu'elle espère plus de liberté , plus de plaisirs , à la faveur de l'état conjugal. Ces mariages hâtifs et souvent précoces ont cela de bon qu'ils devancent l'âge des passions, et ne leur donnent pas le temps de perdre la réputa- tion d'ime jeune fille. On a raison de redouter les embarras de la complexion des Italiennes , qui , suivant un impertinent pro- verbe , deviennent mères aussitôt qu'un homme les regarde en face.

Une Italienne qui n'est pas mariée sort peu , ne va pas au bal, ne jouit d'aucune distraction , vit toujours isolée et ne voit des visages humains qu'à l'église ou par sa fenêtre , dans la rue. Le mariage lui apparaît de loin sous la forme d'une déli- vrance; elle éprouve alors ce sentiment si naturel aux êtres souffrants et opprimés , le désir de changer à tout prix de situa- tion ; la sienne est si triste , si monotone , si maussade , qu'elle s'imagine ne pouvoir que gagner au changement, et ce chan- gement, qu'elle attend, qu'elle appelle avec impatience, ne saurait être que le mariage , qui lui signe un brevet d'émanci- pation individuelle. Dès ce moment , elle s'appartient , elle se donne , elle se reprend , elle se redonne à tout le monde , ex- cepté à son mari. Le jour du mariage n'a eu pour elle ni effroi , ni regrets , ni larmes : elle ne jette pas un regard inquiet sur l'avenir ; elle ne retourne pas sa tête vers ses belles années d'in- nocence et d'oppression ; elle n'aspire qu'à être femme dans l'espoir de se permettre toul ce qu'on lui défendait, elle se sent tourmentée d'un impérieux besoin d'aimer. Le mari ne sera qu'un moyen inévitable pour arriver à l'amant.

Cette fille , dont l'inexpérience naïve a déjà un air d immora- lité, ne s'est pas nourrie des conseils maternels. En Italie, une mère n'est pas la compagne , la confidente , l'amie de son en- fant , il est rare même que cette enfant soit élevée auprès de sa mère; il est plus rare encore que la mère prenne la peine d'en- trer elle-même dans les idées de sa fille pour les classer , les rectifier et les diriger minutieusement. Il n'y a entre elles au- cun lien de sympathie . de devoir et de reconnaissance ; elles

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ne s'aiment pas , quelquefois elles se délestent j la fille garde rancune ît sa mère pour ce manque de soins, d'appui et d'in- fluence ; elle ne lui témoigne ni confiance , ni tendresse , ni égards : elle lui cache les plans désordonnés d'une imagination qui se développe avec celte rapidité et cette énergie que la na- ture féconde et le soleil bienfaisant de l'Italie dispensent à toutes leurs productions; aux êtres intelligents de même qu'aux ani- maux et aux plantes. Chez nous , l'imagination des filles est moins prématurée , moins ardente , et surtout moins hardie.

C'est l'amour qui occupe d'abord les imaginations italiennes : l'amour , ce rêve privilégié d'une âme neuve , se présente à elles sous les traits les plus séduisants , avec la voix la plus touchante , avec le regard le plus fascinateur ; à ces premières évocations , il est encore sans but fixe, sans objet arrêté, mais il exerce sourdement des facultés qui s'éveillent toutes fraîches , tout actives , et qui ne demandent qu'à s'utiliser. On se repaît des jouissances idéales de l'amour avant de les appliquer ù la réa- lité. Or cet état indécis du coeur , ce vague délicieux qui pré- pare la voie aux passions , qui éiève et ennoblit la pensée , a quelquefois de graves inconvénients en ce qu'il prédispose la puissance aimante de ce cœur vierge à s'attacher aveuglément au premier objet qui viendra s'offrir à lui. Il est dangereux de se passionner à vide , car l'âme s'habitue ainsi à la passion et la reçoit de toutes mains sans réflexion , sans discernement ; il faudrait que l'œil vigilant d'une mère fût toujours ouvert sur les sentiments de cette jeune personne; il faudrait que rexj)é- rience d'une femme prêtât secours à l'ignorance crédule d'une autre femme , pour lui signaler le péril et lui épargner d'amères désillusions.

Voilà ce qui manque à la jeune Italienne : elle traverse sans guide et sans soutien cette période de sentiments naissants et purs qu'il eût été si facile de tourner à bien ; elle se crée un fan- tôme d'amant qu'elle se plaît à orner des plus rares perfections j elle s'anime; elle s'enflamme , elle brûle pour cette image dé- cevante ; mais bientôt , lasse de concentrer en elle ce foyer d'af- feclion qu'elle entrelient d'aliments fantastiques , elle renie sa chimère , elle veut de l'amour qui réponde enfin à son amour , elle veut de l'amour saisissable, matériel , la pratique après la Théorie. Ce n'est plus . dès lors , le bal et les plaisirs du monde

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qu'elle envisage dans la condition de femme mariée : c'est le bonheur d'aimer et d'être aimée. Aussi , dès qu'on lui propose un mari, elle l'accepte avec joie , sans l'avoir vu , sans savoir s'il lui plaira, sans demander même s'il est jeune ou vieux , beau ou laid , riche ou pauvre. On fait d'ailleurs bien peu de ma- riages d'inclination dans la haute société d'Italie , et peut-être n'est-ce pas un mal : le mariage , tel que l'ont établi nos in- stitutions sociales, a de rudes épreuves à subir , s'il a été pré- cédé de l'enthousiasme et de la poésie de l'amour. D'un autre côté , les mariages de convenance sont assez rares en Italie. On n'y voit faire , pour ainsi dire , que des mariages de rencontre, dans lesquels on ne consulte ni les goûts , ni les habitudes ré- ciproques : on citerait à peine l'exemple d'une fille refusant l'é- poux que ses parents lui destinent. C'est en Italie que Vénus épousa Vulcain.

En France , au contraire , les mariages de convenance sont les seuls qui se fassent , et un pareil mariage, les époux , sans s'aimer toutefois , ne se déplaisent pas de prime abord , leur présente la chance de découvrir l'un chez l'autre des qua- lités de toute nature qu'ils ne soupçonnaient guère et qui les unissent souvent par des liens plus durables que ceux de l'a- mour. En Angleterre et en Allemagne , presque tous les maria- ges se font par inclination ; mais l'imagination y est aussi moins dominante , la raison plus froide que dans les climats méridio- naux , et l'on y considère sous un point de vue tout différent l'état conjugal , auquel on attribue un pouvoir discrétionnaire sur le bonheur et le malheur de l'existence. De là, il résulte qu'en embrassant cet état, ou s'impose des devoirs qu'on répu- gne ensuite à enfreindre, sans doute par un intime mouvement d'égoïsme ; car chacun des époux , dans son for intérieur , craindrait de compromettre tout son avenir , en s'écartantde la ligne de conduite que la loi lui trace et qu'il a promis de suivre. Combien de maris fidèles pour engager la fidélité de leurs fem- mes ! On s'observe , on s'imite mutuellement , on résiste ou l'on succombe à la fois. Les préjugés d'honneur ont remplacé les ceintures de chasteté.

Il n'en est pas de même en Italie oîi l'esprit, doué d'une mer- veilleuse mobilité , est incapable de ces petits calculs d'égoïsme ou d'ostracisme conjugal. On attache une mince importance à

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l'idée du maiiafîe , soif comme instidilion politique, soit comme inslilulion religieuse ; on se marie cependant de grand courage ; on ne rejette aucun des enfants qui demandent à naître; on les accueille tous avec la même insouciance ; mais on n'a pas fait du mari trompé , comme chez nous . une espèce de bête de l'Apocalypse , un épouvantail diabolique placé sur le seuil du temple de l'Iiymen , et qui , pourtant , n'erapèclie personne d'y entrer; un type éternel de ridicule et de comique. Un mari trompé, en Italie , n'est pas autre chose qu'un mari, et l'on |)Ourrait dire qu'il n'existe pas de maris trompés dans ce bien- heureux pays , puisque , si tous ne le sont pas , tous s'attendent à l'être, et n'en dorment pas plus mal. Au reste , la conduite des hommes dans leur intérieur, la négligence qu'ils mettent à entretenir les dispositions honnêtes de leurs femmes , leur manque absolu de procédés délicats envers elles, excusent suf- fisamment les erreurs dont elles finissent tôt ou tard par se rendre coupables ; car les maris italiens n'ont jamais la pensée d'entourer leurs femmes de ces soins attentifs et flatteurs qui , à l'aide de la reconnaissance , s'emparent plus impérieusement des âmes bien nées , que ne pourrait le faire une grande pas- sion. Ils se figurent qu'ils montrent mieux leur autorité par de la brusquerie, et leur supériorité par des manières hautaines et dédaigneuses ; ils sont, pour la plupart , indifférents à ce qui blesse au vif tous les maris du monde, et ils semblent se rendre justice eux-mêmes en témoignant par qu'on les traite comme ils le méritent. Dans tous les cas, ils ne se piquent jamais d'être aimables.

Cependant on distingue en Italie une variété de maris jaloux et bizarres, qui renferment leur tyrannie brutale et capricieuse dans le mystère de leur ménage , et qui se croiraient déshonorés si leur jalousie transpirait au dehors : ils souffrent tout plutôt que d'en convenir, et ils éclatent lorsqu'ils sont dûment con- vaincus d'un malheur qu'ils n'ont pas essayé d'éviter. Une aventure récente , dans laquelle figure un mari de ce genre , fera mieux apprécier ce travers qui a sa source dans un amour- propre fort singulier, puisqu'il consiste à ne jamais paraître Jaloux, quoiqu'il arrive, tant un mari jaloux est ridicule en Italie.

Le mari dont je conte l'histoire (peu importante qu'il fût de

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Gênes, de Florence ou de Rome) , vivait en assez bonne intel- ligence avec sa femme , depuis plusieurs années qu'ils étaient mariés; mais la fatalité voulut que certain comte "** vint, après de longs voyages , se fixer dans la ville habitée par cet heureux couple , avec lequel il lia aussitôt connaissance. Accueilli par le mari sous les auspices d'une édifiante hospitalité, il toucha le cœur de la femme. A coup sûr il était sorcier pour en être venu à ce beau résultat , lui si lourd , si prétentieux , si fat , que la plus franche coquette l'eût laissé se morfondre en galan- terie , jusqu'à ce que ses cheveux fussent devenus tout à fait blancs, et qu'il prît lui-même sa retraite; mais, pour le plus grand contentement des mortels laids ou déplaisants , l'amour ou la Providence a daigné décréter que tous les goûts seraient dans la nature. Le comte *** fut émerveillé, étourdi de son succès ; car c'était le premir qu'il eût encore remporté , bien qu'il ap- prochât de l'âge respectable de la quarantaine. Quant à la dame, qui était en même temps romanesque et prude (caractère bicé- phale assez commun aujourd'hui), et qui, faute d'occasion , ne s'était permis encore aucun caprice, elle se fit scrupule dm tolérer les assiduités du comte , et n'imagina rien de mieux, pour se mettre l'âme en paix , que d'aller révéler à son mari les symptômes d'adultère qu'elle se sentait au cœur.

Ce ne fut certainement pas un confesseur italien qui poussa la dame à cette démarche de précaution ; un confesseur lui eût plutôt conseillé le silence , même dans le péché. On imagine peut-être que la demi-péchen sse pénitente trouva chez son mari étonnement, larmes , actions de grâce, puis des protes- tations d'estime et de reconnaissance, puis des encouragements à persévérer dans cette défiance d'elle-même. Point ; le mari l'écouta jusqu'au bout avec un sang-froid imperturbable, haussa les épaules et lui dit d'un ton goguenard et flegmatique : « Eh quoi! ma chère, vous prenez l'alarme pour si peu de chose .^ en vérité, vous n'avez pas le sens commun. Qu'est-ce que cela, après tout , et pourquoi me faire une pareille confidence ? Est- ce que , par hasard , vous me supposeriez jaloux? Moi jaloux , bon Dieu ! je vous prouverai bien le contraire. Le comte *** est mon ami aussi bien que le vôtre , et je serais désespéré que vous lui fissiez moins bonne mine , entendez-vous, madame?»

Ravie au fond de l'âme de la sanction tacite qu'on donnait à

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un senliment qu'elle s'était reproché jusque-là, la dame se mit la conscience à l'aise, et, presque honteuse d'avoir été plus sévère que son mari [i l'égard d'elle-même, elle ne songea plus qu'à mener à hien son premier amour extra-matrimonial. Cha- que matin elle recevait, sans se cacher, une lettre de son ado- rateur; chaque jour et chaque soir, elle accueillait des visites que son mari avait l'extrême discrétion de ne pas troubler; elle croyait se conformer aux désirs, aux ordres de l'époux qui avait l'air de lui savoir gré de cette obéissance. Ainsi les choses allaient au mieux pour tout le monde, les cœurs des amants s'échauffaient , s'allumaient, s'embrasaient dans la plus agréa- ble sécurité ; on se rencontrait partout , au spectacle , à la pro- menade, à toute heure ; on se voyait librement, familièrement ; on ne sortait presque plus du tête-à-tête, et l'amour , tel qu'un cheval dompté et conduit par une main habile, allait tour à tour le pas, l'amble, le trot, sans jamais se cabrer et s'emporter en public. Les amants prolongeaient, d'un commun accord, les scènes riantes de ce drame du cœur , dont le dénoùment fait quelquefois payer en larmes amères la courte ivresse qu'il apporte avec soi. C'était toujours l'âge d'or, et l'âge de fer pa- raissait ne devoir pas lui succéder. Le mari ne voyait rien ou ne voulait rien voir, et pourtant personne n'ignorait que l'épée de Damoclès restait suspendue sur sa tête.

Ce pauvre mari crevait pourtant de jalousie, quoiqu'il affectât bonne contenance ; il se fit violence, au point d'emmener à son château le comte ''**, et de lui ménager par plus de facilités encore auprès de la belle prude, qui renvoyait tous les jours sa défaite au lendemain. Après un séjour de plusieurs semaines à la campagne, le comte ***, piqué des résistances delà dame, partit pour se retirer désolé dans ses terres, comme Achille dans sa tente. Il savait bien les regrets qu'il laisserait derrière lui, et il en espérait plus que de ses protestations d'amour , peu persua- sives, pour en finir à sa gloire. Dès qu'il fut loin, la dame sou- haita qu'il reparût, au prix des conséquences que ce retour aurait pour elle ; puis elle se repentit tout de bon de l'avoir laissé partir, et le rappela par une lettre dont elle n'attendit pas la réponse pour tomber dans un profond désespoir. Elle ne mangeait plus, ne dormait plus, ne cessait de pleurer, de sou- pirer, de lever les yeux au ciel... Le ciel joue un si grand rôle

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dans (ouïes les pantomimes amoureuses! Son mari ne faisait pas semblant de s'apercevoir de celte mélamorpliose dans l'Iui- meur de sa femme; mais un malin , comme elle gémissait de- vant son miroir, il lui adressa brusquement cette question : « Ne trouvez-vous pas, madame, que nous devons à l'excellent comte *** une revanche de l'aimable visite qu'il nous a faite ? Mais,.., répondit-elle en hésitant et en pâlissant, quelle revan- che (car elle crut un moment que son mari se raillait d'elle)?... 11 est resté ici pendant un mois, reprit le mari avec un air dégagé ; ce ne sera pas encore acquitter notre dette que d'aller passer quinze jours chez lui. Mais... , monsieur, vraiment ? disait la femme, partagée entre la surprise et la joie. Allons, ne faites pas l'enfant, ma chère, apprêtez-vous à monter en voiture, et surtout, ajouta-t-il d'un accent étrange, ne me croyez pas jaloux, madame ! »

Ces dernières paroles auraient éclairer cette imprudente sur les véritables sentiments de son mari , qui pouvait être inaccessible à la jalousie du cœur, mais non à celle de l'amour- propre. Hélas ! est-ce qu'une femme qui aime a jamais réfléchi ? Elle n'essaya pas même de dissimuler sa joie, et elle ne vit dans la proposition perfide de son mari que le bonheur de retrouver son amanl. Elle se promit de laisser la pruderie au logis, et de n'admettre que l'amour dans ce voyage, qui allait faire deux heureux. Pleurs séchés, soupirs apaisés, elle se mit en route avec une joyeuse impatience d'arriver, et cependant la route ne fut pour elle qu'un songe rapide, rempli des ingénieuses féeries de l'amour , variées à l'infini dans leurs formes , et immuables dans leur sujet. Le mari lui-même avait lieu de paraître satisfait, attendu que sa femme ne s'était jamais montrée plus gaie, plus rieuse, plus aimable; car le bonheur des femmes a cela de par- ticulier qu'il se reflète sur tout ce qui l'environne. Ce bonheur dispose la personne qui le ressent ù une bienveillance générale, inépuisable; il efface toute aspérité de caractère, il adoucit tout ferment d'aigreur, il ne se souvient d'aucun sentiment offensif, il fait accueil à tout le monde : on voudrait alors faire partici- per les autres à son propre contentement, sans toutefois leur en confier la source, comme si l'on craignait de la tarir en la divulguant ; mais , si la cause reste inconnue , les effets s'en traduisent au dehors par mille influences qui font comme

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une atmosphère du bonheur autour de la personne heureuse.

Le comte '** fut agréablement surpris de l'arrivée des voya- geurs, qui venaient s'établir chez lui pour la fin de la belle sai- son ; il sut gré à la dame d'avoir déterminé son mari à la con- duire auprès d'un amant qui jugeait d'avance la partie gagnée; il sut gré au mari d'avoir cédé si complaisamment aux prières de sa femme ; car il était loin de supposer combien il devait de reconnaissance ù cet excellent mari. Ce fut d'abord entre les trois amis une union vraiment digne d'envie : on ne se quittait qu'en se disant bonsoir, et le lendemain on se rejoignait pour ne plus se séparer de toute la journée. Les amants continuaient leurs œillades, leurs serrements de main, leurs soupirs, leurs enlrechoquements de pieds et de genoux, leurs semi-confiden- ces, sous les yeux et aux oreilles du mari impassible. Mais un tiers n'en était pas moins gênant , et on finit par le mettre de côté avec des ménagements délicats, qui furent bientôt suppri- més comme inutiles, u. Ce mari-là est des plus commodes qui se trouvent à G..., » pensait l'amant. «51ou mari a beaucoup d'é- gards pour moi, pensait la femme, c'est le meilleur des maris. » Or le meilleur des maris se trouvait abandonné à ses tortures de jalousie discrète et vaniteuse, pendant que les amants se pro- menaient en tête-à-téte dans les bosquets touffus du parc ou sur les rives boisées du lac de.... Là, ils s'égaraient pendant des journées entières, la femme croyant se conformer aux intentions de son complaisant mari . le comte *** ne croyant pas possible que son ami fût jaloux. Celui-ci l'était pourtant, d'autant plus qu'il s'efforçait de ne le jamais paraître, et son air renfrogné l'exprimait assez clairement , tandis que , seul dans le salon , une gazette anglaise à la main, quoiqu'il ne comprît pas l'an- glais, il attendait, en écoutant frémir dans la bouilloire l'eau destinée au thé du matin ou du soir, que les amants se souvins- sent de l'heure, et revinssent lentement, sans même s'excuser de l'avoir oubliée.

Le téte-à-léte eut ses résultats obligés : d'un côté, une exces- sive fatuité servie par quelque audace j de l'autre, beaucoup d'inexpérience et une inclination non combattue, firent un triomphe et une défaite. Les «mants rendaient grâce à l'amour et au mari. Ce dernier ne laissait rien voir, sinon sur son vi- sage, de ce qu'il éprouvait au fond du cœur; il ne se plaignait

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pas même de l'isolemeiit auquel on l'avait accoulumé, el s'il gardait parfois un silence rêveur en présence des amants , qui se gênaient peu, il l'atlribuait à une migraine, au cliangeiiicnl de la température , aux journaux anglais , à lout , excepté à sa timide et dévorante jalousie. Le digne homme commençait L\ ouvrir les yeux sur ce qui se passait, et l'épreuve qu'il Jivait faite de la fidélité de sa femme lui semblait avoir trop duré. Un jour, il annonça au milieu du déjeuner qu'il partirait en sortaiil de table. La dame jeta les hauts cris, et tenta de prolonger, au moins jusqu'au lendemain , son séjour au château , sous pré- texte de ses apprêts de départ ; mais le mari répondit froidement qu'il ne lui accorderait pas un quart d'heure de répit. Ce n'était plus ce mari sublime de complaisance, de docilité et d'abnéga- tion : c'était un jaloux, c'était un tyran.

Les adieux des amants furent déchirants, quoique la présence d'un témoin intéressé en modérât l'expression ; on ne se quitta qu'en se promettant de se revoir bientôt et de surmonter pour cela tous les obstacles, car déjà l'on prévoyait des obstacles auxquels on n'avait pas songé jusque-là. Le mari était sombre et silencieux, lorsqu'il monta en voilure; sa femme pleurait et sanglotait, sans pouvoir se contenir devant, le regard scrula- teur fixé sur elle : « Pardieu ! madame, lui dit le jaloux qui éclata enfin , je vous trouve étrange de pleurer ainsi ! Je ne pleure pas, monsieur, répondil-elle en pleurant plus abondam- ment. — Ce serait plutôt à moi de pleurer, ce me semble. A vous , monsieur? Eh ! pourquoi? Pourquoi! vous me le de- mandez ? Vous qui, par votre légèreté, votre coquetterie, m'avez fait une position si fausse, si douloureuse, si ridicule... Mais, monsieur... répliqua-t-elle, comprenant trop tard qu'elle s'était abusée sur l'apparente tranquillité de son mari. J'avais confiance en vous , madame , et je vous témoignais cette con- fiance en ne voulant pas voir que vous me trompiez... Mon- sieur!— Oui, vous me trompiez, et je crains de m'en être aperçu trop lard ! Le comte *"* vous aime, madame; il vous l'a dit, et vous ne lui avez pas répondu comme il fallait. Eh ! que fallait-il répondre? hélas ! repartit la pauvre femme décou- ragée. Lorsque je suis venue tout en pleurs vous avouer ses pro- jets, vous n'avez fait qu'en rire... Parce que je comptais assez sur vous , sur votre vertu , sur vos antécédents, pour

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croire que vous ne prêteriez pas les mains à ces projets indi- (ÎP.es. Ah ! monsieur, que vous êtes injuste ! c'est vous-même qui m'avez ordonné de continuer à recevoir le comte ***, à lui faire le même accueil qu'auparavant; c'est vous-même qui m'avez menée dans ses terres... C'est moi, vraiment, c'est, moi qui vous ai conseillé d'être imprudente, faible, coupable !... N'est-ce pas, madame, que vous n'êtes pas encore coupable ?— ' El vous, pensez-vous ne l'être pas plus que moi?... Sotte raison! madame ; mais je n'entends pas de pareilles excuses. Vous ne reverrez plus le comte ***, je vous défends de le revoir. Cependant, monsieur... Si vous le revoyez, ce sera malgré moi, et alors il y aura un éclat fâcheux. En vérité, monsieur, c'est de la tyrannie. Soit , madame ; mais celte tyrannie ne cédera pas sur ce point, je vous en avertis -. j'exige que vous cessiez toute relation avec le comte. Mais que pensera le comte, votre ami? Je m'en moque. Ne l'appelez pas mon ami , quoiqu'il soit peut-être le vôtre La politesse com- mande pourtant.... Que le comte vous fasse la cour , et que vous l'écoutiez de la meilleure grâce? Vous êtes le maître, monsieur, et je me lave les mains de ce qui arrivera. Eh bien ! qu'arrivera-t-il? Je ne sais ! Vous ne savez? A. la grâce du ciel! Et moi aussi je me lave les mains de ce qui arrivera, n

Le mari tourna le dos à sa femme et ne lui parla plus ; la fi mme essuya ses yeux , prit un air mutin , fredonna un motif d'opéra , ouvrit et referma la glace de la portière , puis se jemit à pleurer à l'abri de son voile. Elle méditait tout bas sur la tyrannie de son mari et se répétait, pour s'encourager à la rébellion , qu'elle ne pouvait plus vivre loin du comte ***. Le jaloux , qui l'observait en tapinois , s'irritait davantage , en se confirmant dans les tardifs soupçons qu'il avait si longtemps repoussés comme injurieux pour sa femme et pour lui-même. Alors, il fut possédé d'un impatient désir de vengeance : c'en était fait delà paix du ménage. Les époux rentrèrent chez eux, également exaspérés l'un contre l'autre par des motifs diffé- rents. Dans cette mauvaise situation d'esprit , ils s'aigrirent à tel point que des querelles journalières sortirent d'une mésintelli- gence réciproque qui ne se dissimulait même plus. Le mari prétendit qu'il avait été outrageusement trompé , et oubliant

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gu'il était le premier auteur d'une trahison qui , de jour en jour, lui devenait plus cruelle, il menaça sa femme de la dés- honorer par un éclat public, si elle ne rompait pas avec le comte ***. Celle-ci promit tout et ne tint pas sa promesse : sa passion avait pris des racines trop profondes , pour qu'il fût facile de l'extirper même par la crainte d'un péril quelconque. Aussi, elle persista d'abord à recevoir les lettres du comte et à lui répondre ; puis , le comte *** ayant reparu dans la ville résidait le ménage qu'il avait troublé pour toujours , sa roma- nesque amie consentit à le voir en secret : entraînée par l'exal- tation du cœur, elle trouvait même du charme dans le danger que lui présentait chacune de ces entrevues , eu égard au carac- ractère vindicatif de son mari; elle se réjouissait de s'ex- poser à quelque catastrophe pour l'homme qu'elle aimait, tant il est vrai que l'amour a pour mobiles le dévouement et le sa- crifice.

Le mari n'eut pas de peine à découvrir l'objet de la mysté- rieuse arrivée du comte; il sut que les amants se voyaient, il les fit épier, et un jour il les surprit ensemble. Sa jalousie s'était encore accrue, et il essaya de se venger de sa propre main en tirant un coup de pistolet sur le complice de sa femme. Cette tentative de meurtre échoua par bonheur, mais le scan- dale de l'aventure n'en resta pas là. Les tribunaux s'emparè- rent de l'affaire, à la requête du mari qui réclamait une sépara- tion, et qui souleva l'animadversion du monde contre sa femme ; car le monde, toujours indulgent pour les fautes les plus graves , pourvu toutefois qu'elles se cachent à l'ombre des apparences, se montre sévère et implacable dès que ces appa- rences cessent d'être respectées. La séparation fut prononcée avec un déplorable retentissement, après des débats qui tra- duisirent à la barre la jalousie boiteuse de l'époux ; et la mal- heureuse femme , perdue dans l'opinion , se vit réduite à ciier- cher un refuge consolateur dans ce même sentiment qui l'avait égarée , sans lui donner en compensation un bonheur solide et durable. Elle était pourtant moins coupable que son mari qui eut le travers de faire l'esprit fort en matière de jalousie conjugale.

Parmi les maris italiens , il en est beaucoup qui s'appliquent à rabaisser constamment le mérite de leurs femmes , en leur

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adressaiU îles paroles dures et désobligeaiiles , car ils crain- draient de trop exciter en elles une velléité d'amoiir-propre , s'ils leur octroyaient le plus mince éloge à l'endroit de leur figure ou de leur esprit. Il n'y a chez eux , d'ordinaire , ni déli- catesse ni simples procédés de convenance et de savoir-vivre, à cela près qu'ils ne battent pas leurs femmes; mais comme ils ne leur témoignent ni confiance, ni estime, ni déférence , celles-ci se croient dispensées d'en avoir pour eux. On conçoit que de semblables traitements, dédaigneux sinon offensants, n'éveillent pas dansie cœur des Italiennes le sentiment et la volonté de bien faire , puisqu'elles seront traitées de même, quoi qu'elles fas- sent. Elles ne se gênent donc guère avec le mariage et avec leurs maris.

Le plus grand charme des Italiennes est, sans contredit, le naturel parfait qui les distingue , en donnant à leurs manières un abandon qui serait ravissant s'il n'était quelquefois poussé trop loin. Elles sont vives et spirituelles, tendres et aimantes, sans que la moindre affectation dépare leurs grâces naïves ; elles ne savent ce que c'est que faire effet. En revanche , n'étant pas habituées à réfléchir et à comparer, elles n'ont point appris à douter d'elles-mêmes, et elles comptent sur leur beauté, avec une candeur enfantine, pour être recher- chées et aimées, tant que cette beauté dure. Or la beauté dure moins en Italie que dans les pays du Nord , elle a aussi moins de fraîcheur et d'éclat : dès qu'une Italienne voit dans son miroir que ces avantages vont lui échapper , elle ne cherche pas même à les retenir par des artifices de toilette, elle se résigne à changer de rôle et à devenir vieille.

Les femmes d'Italie poussent si loin cet éloignement pour tout ce qui est faux ou apprêté, qu'on peut leur reprochera foulage une inconcevable négligence dans leur habillement; il est vrai que , dépouillées de ce prestige menteur qui sort des boutiques de la couturière el de la lingère , elles sont généra- lement plus belles que les femmes de France , qui ont l'incon- leslable supériorité du goût et de l'élégance. On peut dire que les Italiennes font d'admirables académies; si l'on ne remarque pas que leur col est mal attaché , que leurs jambes sont courtes et fortes, leurs bras grêles el leur taille carrée. Elles s'imagi- nent que la parure d'une femme ne consiste que dans l'arrange-

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menl tie ses cheveux ; elles prennent des soins infinis de ces che- veux noirs et brillants, ([ui résistent à leurs couches multi- pliées et qui ne blanchissent que dans une extrême vieillesse; elles ornent leur chevelure de perles , de grosses épingles, de peignes massifs , mais du reste , elles ne se font pas faute d'a- voir une robe enlr'ouverte, des bas grimaçants, des souliers déformés. Elles ont les corsets , les buses , les agrafes, en éter- nelle haine. Elles regardent aussi comme dangereuses ou inu- tiles toutes les minuties de propreté qui donnent une attrait de plus à nos Françaises.

Ce laisser aller des Italiennes s'étend à tout ; elles ne dissi- mulent jamais ce qu'elles éprouvent ni ce qu'elles pensent : dès qu'elles aiment, leur amour se produit au grand jour sur-le- clwimp , sans qu'elles jugent nécessaire de l'envelopper d'un voile épais ou transparent. Cette naïveté dans l'expression et la tenue de leurs sentiments a souvent motivé de véhémentes soitit's contre ce que l'on appelait leur impudeur, tandis qu'on aurait leur savoir gré de s'être conservées franches et natu- relles en face de la pruderie et de la fausseté des mœurs mo- dernes. Elles ne songent pas à déguiser leurs faiblesses, mais elles les élèvent, pour ainsi dire, par cette noble simplicité qui sied bien au caractère de la femme, et que le raffinement de l'éduca- tion a le tort de détruire chez nous. D'ailleurs les Italiennes , n'occupant qu'un rang secondaire dans la société, se condam- nent volontiers à être pendant toute leur vie considérées comme de grands enfants qu'on choie et qu'on caresse tant que leurs jeux et leurs fantaisies plaisent, mais qui , dès qu'on s'en lasse , dès qu'une affaire sérieuse se présente , sont mis de côté et oubliées. De même que les enfants, elles ne donnent que peu d'importance à ce qui leur paraît des étourderies et des ca- prices ; elles n'attachent , en général, à leurs actions aucune idée d honneur j elles ne se persuadent pas qu'une réputation intacte soit la vraie gloire de la femme; elles s'abandonnent, du meilleur de leur cœur, à des égarements qui leur semblent peu graves; elles ne voient de mal que dans les régions du crime, et ne se font jamais scrupule d'un péché que leur confesseur ne refuse jamais d'absoudre. Selon elles et leurs confesseurs , l'a- mour n'a pas envoyé une âme en enfer j mais il en tire beau- coni», par la (juantité de prières et de pénitence qu'il impose.

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En lin mot , elles Imitent l'amour sans conséquence , et l'amour le leur rend bien.

Cependant, au milieu de la déconsidération et de l'espèce d'as- servissement où vivent les Italiennes , il est une liberté que leur procure le mariage , celle d'aller seules dans les salons , au spectacle, à la promenade, et de se choisir la société qui leur plaît le mieux , en hommes aussi bien <|u'en femmes. Un tel usage a plus d'un inconvénient , car une jeune personne ne passe pas impunément de la rigoureuse contrainte , dans la- quelle ses parents la retenaient, à l'abandon le plus absolu, puisque son mari sort bien rarement avec elle , ne paraît i»as même en public à ses côtés, et ne la couvre d'aucune protec- tion morale. Les maris de France jouent trop souvent le rôle de duègneS' de leurs femmes , ceux d'Italie évitent de les suivre sur la même scène, et se tiennent discrètement dans la coulisse. Eu outre , la nouvelle mariée , livrée de la sorte aux chances de ses sympathies et de ses liaisons , n'a pas un conseil à attendre de la part des femmes âgées qui sont , à vrai dire , rayées de la liste du monde, et qui ne s'y montrent pas même comme cha- perons , pour accompagner et surveiller leurs filles et belles- filles ; car dans ce pays la dévotion succède toujours à l'a- mour, il y a un âge déterminé pour qu'une femme se retranche elle-même de la société des jeunes.

Quand cet âge est venu , la femme reconnaît qu'elle n'a plus à plaire qu'à Dieu, et brise son miroir pour abjurer les tenta- tions du diable; dès lors (car la femme de trente ans , de M. de Balzac , est inconnue au delà des monts) , elle porte un voile , elle cache ses cheveux , elle tient sa robe consciencieuse- ment agrafée , elle renonce à Satan , à ses pompes et à [ses œuvres, elle se renferme, elle se cloître, loin des bruits et des regrets du monde. Là, sans entourage, sans famille, elle fait son salut avec autant de ferveur qu'elle faisait l'amour, et elle expie, par de minutieuses œuvres de piété , les écarts collectifs de sa jeunesse. Sa piété ressemble encore à de l'a- mour, quand elle colle ses lèvres au marbre d'une madone ou au métal d'une patène. C'est de l'amour avec ses élans d'ardeur, ses joies, ses larmes, ses inquiétudes, ses tour- ments ; mais c'est un amour immuable , puisque l'objet est toujours le même , et que le tribut d'adoration qu'on lui rend

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est de plus en plus exclusif : le ciel a la part de dix amants à la

fois.

Les Italiennes ne cessent d'être dépendantes de leurs maris que pour le devenir de leurs enfants ; car une veuve n'ayant aucune autorité dans sa maison, aucune influence sur l'esprit de ses enfants, sa situation sociale est si mal établie , que, dans le cas le contrat de mariage n'a pas stipulé son douaire, ses fils s.e trouvent dispensés de lui faire partager leur opulence, et peuvent, sans être blâmés de personne, ne lui accorder que les secours indispensables pour subsister. En Italie, excepté en Piémont, la loi ne pourvoit aucunement au sort des veuves, et un mari qui meurt sans avoir fait de testament , ne laisse à sa femme pour toute ressource que le revenu annuel de la dot, toujours peu considérable, qu'elle avait apportée, de sorte que cette femme , habituée à une existence brillante du vivant de son mari , se trouve tout à coup , pour le reste de ses jours, dans un état voisin de la misère, à moins que ses enfants ne Tiennent à son aide. La nouvelle législation du royaume de Sardaigne a corrigé une partie de ces injustices envers les femmes, et le code mis en vigueur depuis 1838, assure aux filles une part dans la succession paternelle , et aux veuves la jouissance d'une portion du revenu de leurs maris. Mais on se gardera bien , dans les autres gouvernements de l'Italie , d'i- miter une amélioration qui passera pour une concession faite à l'esprit révolutionnaire , et les femmes continueront à être dés- héritées par la mort de leurs parents et de leurs époux.

En somme, les Italiennes ont raison de s'étourdir avec l'a- mour d'abord , et ensuite avec la dévotion. Eh ! peut-on exiger qu'une femme , destinée à être toujours malheureuse et esclave, ne cherche pas quelque dédommagement en dehors du cercle d'atfections et de devoirs qui lui sont imposés? Elle eût été heureuse épouse et heureuse mère , si elle avait eu un autre mari et d'autres enfants : elle s'efforcera donc de recevoir du plaisir et d'en donner ; elle sera d'abord amante des hommes avant de l'être de Jésus et des saints. C'est ainsi qu'elle rem- plira le vide qu'elle éprouve dans l'intérieur de sa famille, et elle est plus excusable que les femmes de nos pays , qui par co- quetterie tâchent de se distraire de la vulgarité du bonheur domestique.

7.

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La co(|uellorie, j'i jtiopremenl parlnr . n'est \)as le défaut des Ilalieiiiies, si l'on eftleiui par ('0(|ut'Uerie ce I)osoin impérieux d'attirer les regards, les hommages et les cœurs, et de jouer à l'amour sans le ressentir véritablement- Mais, au contraire, si la coquetterie n'est que l'envie de plaire tout de bon et de faire naître un commerce de sentiments passioimés, les Italiennes sont essentiellement co(|uetles. Il y a dans leur caractère le germe des meilleurs instincts, qui se développeraient naturel' lement, s'ils n'étaient étoulîés par des lois partiales et par des coutumes insensées. On eût fait d'elles aisément d'excellentes directrices de ménage , de bonnes mères de famille, des femmes aimables et distinguées dans la société, tandis que légères, insouciantes et dépourvues de toute éducation , elles n'ont pour elles que ce naturel charmant qui quelquefois leur tient lieu de tout , mais qui ne fait pas toujours oublier ce qui leur manque. C'est une plante généreuse qui ne demande qu'un peu de culture. Voilà pourquoi les Italiennes mariées en France sous l'empire des mœurs et des lois françaises, sont des modèles de vertu et de lidélilé conjugales.

Si l'éducation des femmes est peu soignée en Italie, celle des hommes , surtout dans les classes élevées , ne l'est guère davan- tage. On semble se reposer sur la nature du soin d'élever les Italiens, et la nature, jusqu'à un certain point, a l'air de justifier cette confiance, car elle leur accorde souvent, prin- cipalement dans l'Italie méridionale , un tact inné, une péné- tration et une flexibilité d'esprit vraiment extraordinaires. Ces bienfaits de la nature ne suffisent point à eux seuls pour pla- cer et maintenir l'homme au rang qu'il doit occuper dans l'ordre social , et les dispositions les plus heureuses , l'intel- ligence la plus vive et la plus prompte, ont besoin d'être développées , rectifiées , perfectionnées par l'éducation. Ainsi , les jeunes gens api)arlenanl aux premières familles , deviennent rarement des hommes distingués , quoiqu'ils soient , la plupart , spirituels; mais l'esprit ne leur sert qu'à faire ressortir un man- que total d'instruction et de jugement : ils ont été presque tous négligés , abandoiniés à eux-mêmes dans leur enfance et leur jeunesse, ou jetés dans de mauvais collèges et livrés à la merci d'ignorants gouverneurs, qui no savent que flatter leurs élèves, pour gagner des pensions viagères. Les Italiens s'habituent de

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bonne heure à ne rien faire , à aimer la iiaresse pour laquelle ils ont un penchant prononcé; et, l)ienl(H,le défaut de but dans le Iravail, rabsence de carrières ouvertes qui puissent éveiller leur ambition, l'éloignement des affaires publiques, l'impossibilité d'être utiles à leur pairie, tout concourt à effa- cer en eux le sentiment de l'émulation, et à les plonger dans une oisiveté abrutissante.

C'est peut-être à ce désœuvrement, favorisé de l'influence du climat , qu'il f;iut attribuer l'origine des cavaliers servants , ou sigisliés , ou accompagnateurs en titre des femmes ma- riées. Les oisifs du grand monde ont probablement adopté au- trefois cette bizarre coutume, essentiellement italienne, pour occuper leur imagination et employer leur temps. Cette cou- tume, qui étonne et scandalise les étrangers, moins parce qu'ils en voient aujourd'hui que par ce qu'ils en apprennent dans les livres , se perd maintenant tous les jours, et n'existera j»lus dans quarante ans. Elle règne obscurément en quelques petites villes de province, dont chacune se pique d'avoir une société et des usages à soi ; elle se conserve encore dans toute sa vigueur en Toscane , les mœurs italiennes se sont réfu- giées comme dans un dernier asile. En Toscane, à Florence surtout, une femme mariée ne se montre jamais en public avec son mari et sans l'ami de la maison , qui, dit la chronique scandaleuse, pousse ses droits d'ami dans l'intimité jusqu'à leurs extrêmes conséquences. Quoi qu'il en soit, rien n'est moins mystérieux que les rapports d'un cavalier servant avec la dame qu'î7 sert (c'est l'expression généralement reçue pour désigner la nature de ses devoirs et de ses altributions, qui exigent un zèle et une patience à toute éi>reuve). Certes, les pauvres sigisbés gagnent bien les dédommagements qu'on leur accorde en particulier !

Le cavalier servant est un être entièrement dépendant d'un autre ; il accepte un esclavage plus pénible parfois que celui des nègres aux Antilles, car il doit d'abord faire abnégation . complète de sa volonté pour la soumettre aux ordres et aux ca- prices d'une femme, qui s'arroge sur lui seul un pouvoir des- potique et illimité , comme pour se venger du peu d'autorité qu'elle exerce dans sa famille. Le cavalier servant, docile au moindre geste , au moindre signe de commandement, se tient

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sans cesse auprès de celle femme, à laquelle il s'est enchaîné oslonsiblement. Le matin, il reste chez elle î» l'iieure elle reçoit des visUes : il est chargé de faire les honneurs du boudoir ou du salon; il offre des sièges, il entretient la conversation, il répond aux questions qu'on adresse à la dame sur sa santé, ses plaisirs , ses projets ; il prend des poses de mailre du logis, il croise ses jambes, il joue avec la frange d'un meuble ou le gland d'un rideau; il n'a ni gants , ni cliapeau. La visite ache- vée . il sonne les domestiques; il reconduit, tète nue, les hom- mes jusqu'à la porte de l'antichambre, les femmes jusqu'à l'es- calier, et quelquefois , d'après un coup d'œil qu'on lui a lancé, il descend avec elles en leur donnant le bras, et les met dans leur voiture avec un redoublement de saluts et de politesses; ensuite il remonte en fredonnant, les mains dans ses poches, comme s'il rentrait chez lui. Si la dame fait une promenade à che- val , il est son écuyer , et il attend qu'elle ordonne à leurs mon- tures le trot , l'amble ou le galop ; si elle sort en calèche , il se place à côté d'elle , et se carre en se renversant au fond de la voiture; si elle suit à pied une allée solitaire des Casines, il la débarrasse de son mantelet , et il l'escorte familièrement, en la protégeant de son ombrelle contre les rayons du soleil. Le soir, il continue avec le même empressement et avec plus de discré- tion le service minutieux et compliqué dont il se paye sans doute avec usure ; car le désintéressement serait ici une niaiserie. Il accompagne la dame au spectacle ; il ne la quitte pas tant qu'elle est seule; mais dès que la loge se remplit de visiteurs , il s'é- clipse , il demeure à l'écart, sans regret , sans jalousie ; il rentre par intervalles dans la loge pour s'informer si l'on a trop chaud, si l'on a besoin de lui, si l'on veut des glaces ; il est poli, souriant, aimable avec tout ce qui entoure la dame : on dirait qu'il laisse le champ libre à ses rivaux; mais , le spectacle fini , il prouve qu'il ne songe pas à abdiquer son rôle : il présente le châle, le manteau , le boa , les chaussons à sa compagne , qu'il enveloppe précieusement pour la préserver du contact de l'air extérieur , et qu'il ramène à sa voiture . oîi ils s'installent l'un à côté de. l'autre , sans inviter le mari , qui se trouve par hasard , à y prendre place avec eux. En un mot, ce sont mille assiduités, mille petits soins délicats qui font du cavalier sej-vant ce que ne sera jamais un mari italien . d'aulant plus que ces soins, ces

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assiduités même , paraîtraient à une femme insupportables de la part de son mari.

Au reste , les maris de Florence ne voient pas de mauvais œil s'introduire dans leur ménage cet étranger qui usurpe sans façons leurs droits et les exclut tout à fait de la société de leurs femmes, tant le cavalier servant est un persoimage inévitable, accrédité par l'habitude , et devenu nécessaire aux maris autant qu'aux femmes. Si ce suppléant conjugal sait un peu son rôle , il ne tarde pas à se faire l'ami du mari qui devient son obligé et qui lui témoigne une véritable passion ; rarement, le cavalier servant apporte dans la maison une source impure de fortune , mais ordinairement il se mêle de la gestion des affaires , sur- veille la dépense , dirige le domestique , commande en maître , accepte l'ennui d'une multitude de détails d'intérieur, se prête à toutes les corvées , et fait la cour en même temps aux deux époux. Le mari alors dit à sa femme avec un sérieux impertur- bable : u , ne va pas faire une infidélité à notre ami, je ne te le pardonnerais pas. » 11 dit aussi au galant , sans avoir envie de rire: «Mon cher, je l'avertis que ma femme ne te sera pas longtemps infidèle; car elle t'aime au fond , et elle te reviendra tôt ou tard. » C'est à Florence que le ridicule n'atteint jamais un mari trompé. Chacun s'est persuadé d'avance que tous les maris sont dans la même condition , et l'on se résigne au sort commun , dès l'instant qu'on devient mari. D'ailleurs , suivant les idées du paj's , un mari ne doit pas s'occuper de sa femme qu'il délaisse pour aller se ranger sous les lois d'une autre ; et la femme , de son côté , est parfaitement libre de se choisir un cavalier servant qui la console de l'abandon et des dédains de son mari. On a l'air de vouloir démontrer par que le mariage est incompatible avec l'amour.

Tout Florence connaît le comte de C**, élégant et beau jeune homme, marié à une femme charmante qu'il abandonne ainsi pour s'attacher à la duchesse de ***. Cette duchesse réunit les avantages d'une haute naissance et d'une fortune considérable. Or le comte de C*** , qui n'est pas riche, a contracté des det- tes assez fortes en courtisant une grande dame , et ne peut sa- tisfaire ses créanciers qui le poursuivent. Dans le procès qu'on lui a intenté pour le forcer à payer , il déclare qu'il n'a pas le moyen de tenir ses engagements, elles créanciers lui repli-

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queitt qirii n'est pas supposable que l'amant d'une riche dii- cliesse é|)rouvL' un emba! ras d'argent ; ils ajoutent que leur confiance a été surprise par l'apparence de cette liaison , et qu'ils ont cru leur débiteur cautionné par sa maîtresse. C'est eu ces propres ternies que se plaide cette cause , qui ne produit aucun scandale. Le mari de la duciiesse n'est pas le dernier à entendre cet étrange plaidoyer qui révèle les rapports de sa femme avec le comte de C**'' ; mais il fait semblant de l'ignorer ou eu rit, et la duchesse n'en témoigne pas moins d'affection au comte , qui continue à mener de front sa cour et son pro- cès. Les créanciers en seront pour leurs frais , et les plaisants ne trouveront pas matière à s'égayer aux dépens de per- sonne.

On aurait tort decroire que des mœurs si étrangement libres, en autorisant et en sanctionnant, pour ainsi dire, des relations qu'on regarde comme criminelles dans les autres pays , en- courageassent la coquetterie et donnassent quelque relief à la société de Florence. Loin de , dans cette ville les femmes ne sont pas plus coquettes que dans le reste de l'Italie; il leur suffit d'être aimées par l'homme qu'elles aiment ou plutôt qu'elles traînent à leur char, et elles ne se donnent pas la peine d'être aimables pour les autres ; elles ne cherchent pas à s'attirer les suffrages des indifférents et n'ambitionnent pas même leur ad- miration , ne fût-ce que dans le but si doux et si délicat de faire hommage à l'objet de leur préférence du succès qu'elles pour- raient obtenir. D'ailleurs, n'ayant nul besoin de cacher leurs sentiments dans l'intérêt de leur propre sécurité, elles ne les re- vêtent pas de ces milles nuances exquises qui résultent du mys- tère sans lequel l'amour perd une partie de ses plus ineffables émotions. Mais comprennent-elles bien, sentent-elles bien l'a- mour , ces femmes , qui n'ont rien à risquer en aimant , et qui par conséquent ne goûtent jamais le bonheur de se dévouer à la personne aimée, sublime privilège de sacrifices, qui sanctifie ou du moins ennoblit la faute elle-même par le danger qu'on brave sans cesse et qu'on oublie quelquefois dans les joies fugi- tives de l'amour heureux?

Dès qu'une Florentine s'est pourvue d'un cavali er servant (ce qui a lieu habituellement au sortir de la lune de miel de son mariage) . elle s'impose . pnr suite de cet erigagemput. une se-

KKVUE UK l'AIilS. W

riu de nouveaux devoirs comme si elle contractait , du vivant de son mari, une seconde alliance pins assujettissante que la première et plus difficile à rompre. C'est , en effet , un scandale inouï, dans la société du pays, lorsqu'on y apprend la rupture éclatante et définitive d'une liaison de cette espèce , et plus elle a duré longtemps , plus le scandale dure et retentit de bouche en bouche ; car de semblables liaisons se conservent d'ordinaire pendant plusieurs années et souvent toute la vie. En cas de re- traite d'un cavalier servant , on lui donne tort , en excusant la femme , quoi qu'elle ait fait pour amener une séparation qui est rarement le résultai d'un caprice passager : on a pour principe qu'un véritable cavalier servant est tenu de supporter , sans se plaindre ou du moins sans en venir à une brouille complète, les fantaisies , les humeurs , les infidélités mêmes de sa maî- tresse. En général, on est fort indulgent pour les infidélités tran- sitoires. Ce sont de petites distractions qui de temps en temps se prennent de part et d'autre , et qui donnent prétexte à de ri- dicules épisodes de jalousie entre les amants, épisodes qu'on raconte dans les salons et qui ne sont jamais secrets, parce que les femmes se font des confidences réciproques en manière de conversation banale. » Et votre amant , qu'en faites-vous ? demande une femme à une autre qu'elle rencontre. En vé- rité , je crois qu'on n'en peut rien faire! répond celle à qui s'a- dresse cette question , dépouillée de tout artifice oratoire. Ou assure que M"^.... se vante de vous l'avoir enlevé ! C'est un enlèvement dont je lui saurais gré, s'il était possible; mais j'ai le malheur d'être aimée de mon infidèle, qui a déjà im- ploré mon pardon, et qui ne l'a i)as encore obtenu. 11 l'ob- tiendra , s'il ne l'a obtenu hier au soir après le spectacle. Non , je vous jure ; mon mari est outré contre lui , et il m'a fort conseillée de le congédier'- pour le punir. Allons, vous se- riez autant punie que lui-même. Depuis combien d'années ètes- vous ensemble ? Six ans , ma chère ! cela fait frémir. Vous voyez donc qu'il n'y a pas moyen de reprendre votre liberté. Je vous invile de rendre la pareille à votre infidèle , et le comte.... qui vous adore, s'offre à propos pour vous venger. Ensuite , vous serez quilles vis-à-vis l'un de l'autre , et vous n'aurez pas | de reproches à vous faire. J'y avais pensé, mais le comte ne me plaît pas. Qu'importe? ce n'esl qu'une

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vengeance ; et d'ailleurs personne ne vous empêche de la faire la plus agréable que vous pourrez. Tous avez raison, et je suivrai vos avis à la première occasion j car , autrement , je ne pardonnerais jamais à mon patito. «

Les cavaliers servants prennent leur parti sur ces sortes de choses avec une merveilleuse philosophie, et se soumettent d'assez bonne grâce à être traités en patiti, c'est-à-dire en vic- times. Il faut dire à leur louange qu'ils ne rendent pas toujours ce qu'on leur prête et qu'ils n'agissent pas de même que leurs maîtresses , à titre de revanche ; ils y mettent une vraie géné- rosité, et méritent plutôt que les femmes d'être cités comme des modèles de constance. Cependant toute leur grandeur d'âme s'évanouit , du moment qu'ils viennent à soupçonner que leur place est occupée , ne serait-ce que passagèrement , par un étranger , Français , Anglais , Russe , Allemand , Américain ou autre. Autant ils sont faciles et prêts à fermer les yeux , quand ils se trouvent en concurrence avec un compatriote , autant ils sont intraitables, si le galant qu'on admet en tiers n'est pas italien. Alors ils jettent des cris de malédiction contre la dame qui a poussé trop loin les droits de l'hospitalité et qui a mé- connu les antipathies de son sigisbé , au point de lui préférer un intrus.

L'hiver dernier, la marquise S.... qui était la femmeà la mode de Florence, et qui recevait beaucoup d'hommes chez elle et au théâtre , s'étonna de voir tout à coup sa loge et son salon déserts. Elle essaya de rappeler ses habitués, ses adorateurs, par des lettres , par des fêtes , par des dîners , par un surcroît de toilette et de grâces : rien ne réussit. On lui répondit par des excuses vagues, ou même on ne lui répondit pas. Le mari de la marquise , s'intéressant à la tristesse de la belle abandon- née , voulut bien se charger de queli^ues démarches officieuses auprès des amis de sa femme. Ceux-ci ne lui cachèrent pas le motif de la désertion , et lui dirent nettement : « Nous ne vou- lons pas servir de flambeaux â lord .... » {Non vofjliamo ser- Ttre di candeli'eri a lord .... ). En effet lord ....,qui résidait depuis peu de mois à Florence, s'était épris de la marquise , l'avait courtisée , et prenait la place de cavalier servant de la maison. Le mari adressa de vives et logiques représenlations â sa femme qui réfibta d'abord, cl qui . enfin, vaincue par la

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solilude , remercia lord ...., quoique à regret , el recouvra, par celle conduite pénitente, son cavalier servant, ses amis et sa cour ordinaire. Elle jura tout bas de ne plus se laisser aller à l'anglomanie.

Ce qu'on a de la peine à croire et ce qu'on répugne à dire , c'est que les femmes delà meilleure compagnieacceptent de leurs cavaliers servants une foule de cadeaux , et cela sans le moin- dre scrupule , au su et au vu de leurs maris, qui souffrent tout, excepté des dons en argent. Ces cadeaux ne se bornent pour- tant pas à la galanterie , fort usitée autrefois et passée de mode aujourd'hui , des bonbons et des bouquets ; ce sont souvent des bijoux de prix, el plus ordinairement des objets de fantaisie et de toilette. Ainsi on a beaucoup parlé des généreuses et déli- cates attentions du comte iN*** à l'égard de la jolie marquise V"*, que la mort a ravie dernièrement à la haute société de Florence. Son amour pour elle se traduisait chaque jour en pré- sents nouveaux; chaque jour , sa voilure s'arrêtait devant le magasin de M™" Besançon ( la première marchande de modes de Florence), et , il choisissait lui-même , après une longue méditation , chapeaux , turbans , échappes , étoffes , etc. ; puis, il faisait porter directement ses acquisitions au palais de la marquise, qui les recevait sans demander qui les lui envoyait. Tout le monde savait de quelle bourse sortaient les miracu- leuses recherches de toilette que déployait la marquise , et l'on en était si peu scandalisé , ((ue le soir , au théâtre elle parais- sait radieuse dans sa loge avec une parure qui éclipsait celle de ses rivales , on faisait compliment au comte IN'*** sur son bon goût dans le choix des modes et des étoffes de sa maîtresse, u Ce n'est encore rien , répondait-il sans être embarrassé de ces félicitations ; vous verrez demain quelque chose de mieux; j'at- tends de Paris une toque à plumes , un chef-d'œuvre de M™6 Hoquet , et un. mantelet d'Angleterre taillé par M™" Pal- myre. » Lorsque les femmes s'enquéraient auprès de la mar- quise du lieu d'où venait une étoffe et du nom d'uu fabricant , elle répondait naïvement : « Ma foi ! le comte N*** ne me l'a pas dit , mais je le lui demanderai , ou plutôt il vous le dira lui-même. » Le mari, charmé de celle libéralité qui ne lui coû- tait que des approbations, disait à qui voulait l'entendre : « Ce diable de comte IN*'"' se ruine pour la toilette de ma femme ; je Il 8

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lui ai fait des représentations à ce sujet , mais il ne m'écoute pas. »

Cet usage honteux et dégradant pour les femmes aussi bien que pour les maris . dérive de la lésitierie de ceux-ci ; car les dots des tilles des bonnes maisons de Florence ne s'élèvent ja- mais au del;") de 16 à 18.000 scMdi (environ 110,000 frnncs), et la pension affectée à leur toilette et à leurs menus plaisirs n'atteint pas le chiffre des gages d'un valet de chambre en France. Une femme n'a donc pas d'autre ressource , pour suf- fire à sa dépense personnelle , que de contracter des dettes ou d'accepter de son cavalier servant les moyens , peu honora- bles , il est vrai , de faire figure dans le monde. Elle commence par lutter contre cette gène mesquine qui la contraint d'abord de recourir aux expédients pour défrayer sa garde-robe j mais son mari refusant de payer les dettes qu'elle a faites, elle se décide enfin à triompher des dégoûts que soulèvent dans une âuie bien placée ces habitudes de îemm^ entretenue . C'est donc la nécessité qui a créé un impôt aussi humiliant sur la charge de cavalier servant ; et les Italiennes en profitent avec d'autant moins de remords que Téducalion ne leur a pas donné le sen- timent de leur dignité , ni la force de subir les plus pénibles sacrifices , plutôt que d'y échapper au prix d'une action igno- ble. En Italie comme ailleurs , une femme aimerait mieux mou- rir de faim que de se passer d'un colifichet de mode qui la tente. Au reste , on s'accoutume à tout , même à ne plus rougir.

La société italienne tend à devenir française ou anglaise ; elle a beau se réfugier dans le fond des petites villes , dans le sanc- tuaire des familles à Rome et à Milan, dans le souvenir des vieux Italiens , qui la regrettent hautement sans pouvoir la conserver intacte avec ,ses mœurs singulières et naïvement immorales : elle finira par disparaître si complètement , qu'on n'en trouvera pas trace dans un demi-siècle. Le nombre des étrangers . qui se précipitent sur l'Italie comme de nouvelles invasions de Gaulois , de Huns et de Visigoths , augmente tous les ans, et ces étrangers apportent avec eux les usages , les idées et même les goûts de leurs pays. Partout ils passent , ils détériorent l'esprit local , ne fût-ce que par la comparaison qu'ils lui offrent en dépit de tous les préjugés nationaux; ils déteignent , pour ainsi dire . sur les indigènes , qui ne se re-

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connaissenl |)liis eux-mêmes, el qui se senlciit frappés du ver- liye (le l'iinilalion. Dés à présent, il faut avouer que les Ita- liens deviennent rares dans Tllalie , qui n'aura bientôt plus qu'une population cosmopolite , parlant toutes les langues , ex- cepté la sienne , habillée à la française, vivant à l'anglaise , et ne pensant qu'à vendre le plus cher possible aux voyageurs son soleil, sesiuines, ses souvenirs , ses fausses médailles, son macaroni, ses joies du carnaval et ses dévolions de la semaine sainte. Alors on appliquera justement à cette illustre pairie des grands hommes le mot sceptique de Brulus : 0 Italie ! tu n'es qu'un nom !

Pacl L. Jacob. (Bibliophile.)

VIE ET AVENTURES

DE JOHN DAVYS.

SIXIÈME ET DERNIER ARTICLE (1).

XXVIII.

Le malin du neuvième jour , toute la maison fut réveil- lée par une bruyante symphonie qui venait de la première cour; je m'habillai à la hâte , et courus sur le balcon. Je vis une bande de musiciens qui précédaient une longue file de pay- sans , portant sur leurs épaules , les deux premiers un che- vreau et un bélier aux pieds et aux cornes dorés , les autres , des agneaux et des brebis qui devaient composer le troupeau de l'épouse. Après eux venaient douze domestiques portant sur leurs têtes de grandes corbeilles couvertes, remplies d'étoffes, d'ornemenls , de bijoux , et de paras monnayés. Enfin , le cor- tège était terminé par les hommes et les femmes qui , à comp- ter de ce jour , étaient au service de la mariée. Les portes leur

(1) Voyez tom. XI, pajj.254 .

REVl'E DR l'ARlS. !)ô

furent nussilôl ouvertes par Constantin et Forliinrilo; ils pas- sèrent de celte première cour dans la seconde , et de la seconde dans le pavillon, ils déposèrent , devant SIepliana , les pré- sents que lui envoyait son fiancé. Un instant après , lui-même arriva avec sa famille. On fil entrer les femmes chez Slephana ; les hommes restèrent ensemble. Une heure après , on vint nous dire que nous pouvions passer chez la fiancée ; elle nous atten- dait, assise sur un sofa , dans les salles basses je n'étais pas encore entré, et qui correspondaient, avec plus d'élégance, à celles des appartements de Constantin,

Ce temps avait été employé à parer la mariée, et , il faut le dire en l'honneur des futures femmes de chambre de Slephana , elles avaient fait tout ce qu'elles avaient pu pour dérober, sous des ûrnemenls étrangers, la beauté de leur maîtresse. La pre- mière chose qui me frappa, dans cette singulière toilette, fut une coiffure à trois étages assez semblable aux chapeaux chi- nois de noire musique militaire , dont les cheveux étaient le fond , et dont du papier doré, des sequins et des fleurs for- maient les ornements ; en outre, les joues élaient couvertes de blanc et de vermillon , et les mains , chargées de bagues , pein- tes longitudinalement de raies rouges et bleues.

Au reste , je ne me livrai à cet examen qu'après avoir re- gardé jusque dans les moindres recoins de la chambre , et plongé ma vue dans tous les groupes de femmes pour y cher- cher Fatinitza 5 mais , ne la voyant point , je pensai qu'elle était elle-même à sa toilette; et je m'occupai de celle de sa sœur. Je n'étais pas encore revenu de l'impression qu'elle avait produite sur moi , lorsque je vis descendre Fatinitza.

Elle n'avait point de masque : contre l'usage , aucun orne- ment étranger ne cachait un seul trait de sa ravissante figure , et elle n'avait ni blanc ni rouge. Oh ! comme je la remerciai dans mon cœur de s'être montrée à moi pour la première fois telle que la nature l'avait faite, et de ne m'avoir point donné la peine de la chercher elle-même sous la parure bizarre qui défigurait la plupart des femmes présentes. Elle jeta sur tout le monde un regard rapide qui s'arréla un instant sur moi , et aucune parole n'aurait pu me dire tout ce que me dit ce regard,- elle tenait de chaque main une poignée de fils d'or de différen- tes grandeurs, mais dont chacun avait son pareil. Elle présenta

8.

9^ REVUE DE PARIS.

ceux (le la main droite aux hommes , et ceux de la niaiu gau- che aux femmes. Chacun en tira un , les deux IJls pareils de- vaient, pendant tout le temps delà noce, réunir un jeune homme et une jeune filie; puis la cérémouie terminée , le cava- lier devait rendre le fil d'or à sa dame. Si celle-ci avait, pen- dant ce court intervalle , éprouvé quelque sympathie pour le partner que le hasard lui avait donné , elle faisait un nœud qui li;!il un des fils à Tautre , et elle le déposait devant l'image de la Vierge , dans l'espérance que celte source de tout amour lie rait au ciel ce qui était déjà lié sur la terre , c'esl-à-dire ces deux existences , dont les deux fils d'or étaient l'emblème. Quand vint mon tour de tirer au hasard , Fatinilza ne me laissa pas le temps de choisir : elle me présenta un fil que je me hâtai de prendre; puis chacun ayant son fil le mesura cherchant le fil pareil : il va sans dire que le hasard fut d'accord avec mon amour , et que le mien se trouva de la même longueur que ce- lui de Fatinitza.

Alors la plus jeune des compagnes de Stephana prit un plat d'argent et commença une quête comme celle qui se fait dans les églises catholiques, et qui est destinée aux frais du culte ou aux indigents de la ville. Cette quête est au bénéfice de la mariée , et chacun , depuis le plus riche jusqu'au plus pauvre , y concourt pour quelque chose. 11 va sans dire que je mis pour mon compte tout ce que j'avais sur moi. Quand chacun eut remis son offrande , la jeune fille alla déposer le plat d'argent aux pieds de Faliniiza. Dans les familles indigentes, cette of- liande est souvent la seule dot de la fiancée; dans les familles riches , elle sert à faire un don à la Panagie. Comme cette for- malité s'achevait, le papas entra avec trois enfants de chœur dont celui du milieu portait un livre , et les deux autres des cierges.

C'était un beau vieillard grec , à la figure d'apôtre , au cos- tume antique et splendide, avec une longue barbe blanche se cachaient ses lèvres. Il fit le tour de l'assemblée, recevant des hommages et rendant des bénédictions ; puis il alla prendre la fiancée sur le sofa elle était assise , et la conduisit par la main à son père. Arrivée devant lui , elle se mita genoux, et celui-ci , étendant la main au-dessus de sa tète, lui dit :

tt .Te te bénis , ma fille ; sois bonne épouse et bonne raèr« ,

REVUE DE PARIS. 95

comme le fui celle à qui lu dois la vie , afin que tu donnes la vie , à Ion tour, à des filles ([ui soient plus lard ce que tu as été. •> Puis , l'ayant relevée , il l'embrassa.

Alors le papas conduisit Stephana au milieu de la salle , le visage tourné vers l'orient; Cbristo vint l'y rejoindre et se plaça près d'elle ; puis , à la droite de Cliristo , se mit son frère, et à la gauche de la future , Fatinilza ; les^deux enfants aux cierges allumés formèrent aussitôt les extrémités de la ligne. Fortunato présenta enfin, sur un plat d'argent, deux anneaux d'or au papas qui les bénit , fit avec eux le signe de la croix sur la figure de chacun des époux , et dit à haute voix ces paroles (lu'ii répéta trois fois :

Christo Paiiayoli, serviteur de Dieu, est fiancé à Ste- phana , servante de Dieu.

Puis ces autres paroles qu'il refléta trois fois aussi :

Stephana, servante de Dieu, est fiancée à Christo Panayoti, serviteur de Dieu.

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.

Alors il mil un anneau au petit doigt de chacun des époux.

La cérémonie des fiançailles était terminée , celle du mariage commença.

Les deux époux se prirent chacun par le petit doigt de la main droite , Christo regardant l'orient et Stephana Toccident; tous les assistants se mirent à genoux , el le papas récita les prières qu'il lut dans le livre que l'enfant de chœur ouvrit de- vant lui et soutint sur sa poitrine ; puis, il l^rit deux couronnes, une de chaque main , et, croisant les bras , il les posa alterna- tivement sur le front des deux époux à trois reprises différentes, et disant à chaque fois :

Christo Panayoti , serviteur de Dieu , est couronné avec Stephana , servante de Dieu ; au nom du Père , et du Fils, et du Saint-Esprit. Alors il remit les couronnes , l'une au frère de Christo, l'autre à Fatinilza, qui les soutinrent au dessus de la tête des époux pendant tout le reste de la cérémonie; puis il lut à haute voix l'Évangile qui commence par ces mots :

Dans ce temps-là , des noces eurent lieu à Cana, en Ga- lilée.

Enfin , l'Évangile terminé, il présenta , à trois reprises, du vin à l'époux et à l'épouse, et, tandis qu'ils buvaient, les as-

36 REVUE DE PARIS.

sistants eiitonnèrenl iiii cantique qui commençait par ces pa- roles :

Je boiir.i le vin du salut , et j'invoquerai le nom du Sei- gneur.

Les chants terminés , le papas prit la main de l'époux , celui- ci prit la main de sa femme, et tous trois , suivis du frère de Christo et de Fatinitza qui tenaient toujours les couronnes , firent trois fois le tour de la salle , tandis que les assistants chantaient en chœur ■•

Isaïe , réjouissez-vous, la vierge a conçu dans son sein et a enfanté le fils d'Emmanuel , qui est Dieu et homme à la fois , et qui a pour nom Orient.

A la fin du troisième tour, le prêtre s'arrêta , et, faisant face à la mariée, il termina la cérémonie en prononçant ces paroles:

Et vous, ô épouse! croissez ainsi que Sara, et réjouissez- vous autant que Rebecca.

Il prit alors de nouveau la mariée par la main , et la con- duisit à la place qu'elle occupait sur le sofa , au moment il était entré.

Au bout d'un instant, on vint avertir que tout était prêt pour conduire la mariée chez son époux ; et chaque femme, la mariée elle-même, remit son voile.

Un cheval attendait Stephana à la porte, elle monta dessus , et un enfant monta en croupe derrière elle ; aussitôt les musi- ciens prirent la tète du cortège ; quelques jeunes filles pauvres du village . parmi lesquelles je reconnus ma petite Grecque à la robe de soie, marchèrent après eux en dansant ; puis vinrent des espèces de jongleurs (|ui chantaient , avec force grimaces et contorsions, des chansons qui faisaient bruyamment rire les hommes, et qui sans doute eussent fait rougir les femmes, si elles n'eussent eu le visage voilé. Derrière les jongleurs suivait la mariée ù cheval , et accompagnée de ses amies ; à une petite distance, les hommes venaient tous ensemble , conduits par Constantin et Fortunato tout à fait remis de sa blessure.

Nous arrivâmes ainsi A la maison du marié , l'ime des plus belles de Zéa. La porte était ornée de guirlandes , et sur le seuil jonché de fleurs brûlaient des parfums comme à l'entrée d'une maison antique. C'était ù peu près la même disposition que chez Constantin , excepté qu'au lieu des valets armés de celui-ci,

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cYtait la troupe plus pacifiiiue des commis de Christo Panayoti qui logeait dans la chambre basse. Nous traversâmes celle es- pèce de portique , puis nous entrâmes dans une seconde cour nous attendaient tous les pauvres de la ville , qui devaient manger jusqu'à la dernière miette des débris de notre festin. Alors nous passâmes dans une seconde salle basse au-dessus de laquelle était le gynecœum, et enfin nous entrâmes dans le jardin tout était préparé pour le dîner.

La salie du festin était un long berceau de branches d'arbres formant une tente assez basse , attendu qu'il n'y avait pas de table, mais un grand tapis étendu. Sur ce tapis était servi un dîner splendide et tout à fait homérique , figuraient deux moutons entiers ; la ligne du milieu , qui était réservée aux viandes , était en outre flanquée de deux autres lignes chargées de pâtisseries. Les femmes s'assirent les premières, les jambes croisées sous elles à la manière turque , et tenant leurs fils d'or à la main ; les jeunes gens , qui avaient attaché le leur à un bouton de leur veste , le détachèrent à leur tour pour prouver le droit qu'ils avaient de prendre leurs places en face de leurs partners, et s'assirent dans la même posture, qui n'était pas sans inconvénient pour moi ; mais tout fut oublié quand je me trouvai en face de Fatinitza.

Le dîner se passa bruyamment , au milieu d'une musique as- sourdissante et de chants profanes et sacrés, entremêlés de la manière la plus naïve et la plus grotesque. Il dura plusieurs heures , pendant lesquelles je ne pus guère échanger que quel- ques paroles avec Fatinitza , mais je pus m'enivrer du plaisir de lavoir. Après le dessert, les vins de Chypre et de Samos avaient porté la gaieté à leur comble , on se leva , et les danses commencèrent.

Mon fil d'or me donnait le droit d'être le cavalier de Fatinitza ; mais, hélas! quoique dansant fort convenablement la gigue, j'ignorais complètement les figures des danses grecques. Je fus donc forcé de refuser, disant à Fatinilza que je me mettais ce- pendant à sa disposition, et qu'elle pouvait me sacrifier si tel était son bon plaisir. Mais Fatinitza eut la magnanirailé de re- fuser mon dévouement : c'était la plus grande preuve d'amour qu'elle pouvait me donner. Une femme qui aime ne veut jamais que celui (lu'elle aime soit ridicule.

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A mon défaut elle invita Fortunato. Aiilri' pr^uvo tucoie di; son amour : elle ne voulait pas me rendre jaloux , et dansait avec son frère.

Celle danse , au resle, était curieuse par son caractère d'an- ciennelé , car c'était la même que les anciens appelaient la Grue, et «jui avait été faite en l'honneur de Thésée vainqueur du Mi- nolaure : les danseurs sont sept garçons et sept jeunes filles. Ceux (|ui conduisent la danse représentent Thésée et Ariadne; un mouchoir brodé, que présente la danseuse à son cava- lier, lient lieu du peloton de fil qu'Ariadne donna à Thésée à l'entrée du labyrinthe, et les figures qui sont fort compliquées, indi(juent les tours et les détours que formait l'inextricable in- vention de Dédale. Je ne regrettais , de tout cela , que le mou- choir donné par Fatinitza à Fortunato , et qui fût devenu ma propriété , si je n'avais pas été si ignorant en choréogra- phie.

Cette danse fut suivie de plusieurs autres ; mais Fatinitza , pi'étextant la fatigue que lui avait causée la première , ne dansa plus et alla s'asseoir près de sa sœur, jusqu'au moment oîl la musique donna le signal de se retirer.

Les femmes alors s'emparèrent de la mariée, et la conduisirent au thalame ; c'était , comme chez les anciens , dans la plus belle chambre de la maison , que le lit nuptial était e.xposé entre deux énormes cierges bénits , qui devaient brûler toute la nuit. Avant que la mariée n'y entrât , et tandis qu'elle demeurait sur le seuil avec ses jeunes amies , une espèce de sacristain aspergea d'eau bénite toutes les parties de la salle , afin d'en chasser les mau- vais esprits 5 puis , cette cérémonie achevée, et certaine qu'il ne pouvait plus y rester que des génies bienfaisants , Stephana entra avec sa sœur et sa meilleure amie. Un quart d'heure après, les deux jeunes filles sortirent seules , et , à son tour , le mari fut conduit par les jeunes gens à une porte dérobée, légèrement ferinée en dedans , et qu'il fut obligé de forcer pour entrer. Chez ce peuple à la fois primitif et prodigue d'images , tout est sym- bole.

La cérémonie était terminée , et nous nous retirâmes ; mais cette fois, sans suivre d'ordre , et les jeunes gens donnant le bras aux jeunes filles qui avaient remis leurs voiles j mon fil d'or me donnait droit A celui de Fatinitza, et je la sentis enfin se

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reposer sur moi , quoique avec autant de légèreté qu'un oiseau qui effleure de l'aile le bout d'une branche.

Oui pourrait savoir ce que nous dîmes ? pas un mot de noire amour et toutes