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N" 27 Quatrième année 3 Juillet 1869
REVUE CRITIQUE
D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
RECUEIL HEBDOMADAIRE F'UBLIÉ SOUS LA DIRECTION
DE MM. P. MEYER. CH. MOREL, G. PARIS.
Prix d'abonnement :
Un an, Paris, 1 5 fr. — Départements, 17 fr. — Etranger, le port en sus 2L suivant le pays. — Un numéro détaché, 50 cent.
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Il est complété par la traduction du célèbre mémoire de Mommsen sur la question de droit entre César et le Sénat et un remarquable travail de M. .Alexandre sur la guerre des Gaules.
Le huitième et dernier volume est sous presse. .
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Cet ouvrage forme le 3*" fascicule de la collection philologique publiée sous la direaion de M. Bréal, professeur au Collège de France.
PT A \T IVf Î7 T^ ^^ ^^ langue chinoise et des moyens d'en faci- . J A IN 1 > lL. i liter l'usage. Broch. gr. in-S^. 2 fr.
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■**■• v^Ao 1 /\1> vinciaux du monde romain. In-S" avec 5 pi.
jfr.
I
PERIODIQUES ETRANGERS.
Liiterarisches Centralblatt fur Deutschland. N° 24. 5 juin.
Histoire. Biographie. Dimitz-, Urkunden zur Reformationsgeschichte Krains (Laibach). — Heyne, Denkwùrdigkeiten aus der Geschichte der katholischen Kirche Schlesiens (Breslau, Korn). — Von Heister, Die Gefangenschaft Philipps des Grossmùthigen, 1 547-1 552 (Marburg, Elwert). — Klippel, Das Leben des Gênerais von Scharnhorst, t. I (Leipzig, Brockhaus). — Neuber, Turenne als Kriegstheoretiker und Feldsherr (Wien, Gerold). — Linguistique. Zingeri.e, Monumenta Syriaca ex romanis codicibus collecta, vol. I (Innsbruck, Wagner; publication importante). — Herwerden, Analecta critica (Utrecht, Beijers; conjectures critiques sur un grand nombre de passages d'écrivains grecs). — RiTSCHL, Neue plautinische Excurse. I. Auslautendes D im alten Latein (cf. Rev. ait., 1869, n° 23). — Archéologie. Neubauer, La Géographie du Talmud (Paris, Lévy), — Histoire de l'art. Vosmaer, Rembrandt Harmes van Rijn (cf. Rev. crit., 1869, n° 23).
N° 25. 12 juin.
Théologie. Wûnsche, Der Prophet Hosea (Leizig, Weigel; bon travail d'un débutant). — Schmidt, Zur Inspirationsfrage (Gotha, Perthes). — Histoire. NoACK, Von Eden nach Golgatha, biblisch-geschichtliche Forschungen (Leipzig, Wigand, 2 voll. ; ouvrage savant mais très-bizarre). — Bodek, Marcus Aurelius Antoninus als Zeitgenosse und Freund des Rabbi Jehuda ha-Nasi (Leipzig, Duncker und Humblot; beaucoup d'érudition, peu de résultats). — Kœpke, Hrotsuit von Gandersheim (cf. Rev. crit., 1869, art. 95). — Vesque von Pùtt- LiNGEN, Uebersicht der œsterreichischen Staatsvertraege seit Maria Theresia (Wien, Braumùller). — Jurisprudence. Kappeler, Der Rechtsbegriff des œffent- lichen Wasserlaufs (Zurich, Schulthess). — Grotefend, Das deutsche Staats- recht- der Gegenwart (Berlin, Kortkampf). — Linguistique. Histoire littéraire. Aristotelis de partibus animalium libri quattuor, rec. Langkavel (Leipzig, Teubner; t. I d'une édition nouvelle d'Aristote; jugement peu favorable). — Sedulii Scotti carmina quadraginta, éd. Dûmmler (Halle, Buchh. des Waisen- hauses). — Jaffé, Die Cambridger Lieder (Berlin).
Zeitschrift fur vergleichende Sprachforschung, hgg. v. KuHN. T. XVIII, 3" livraison.
Fœrstemann, Les Périodes de l'allemand primitif (p. 161-186. Essai ingé- nieux d'une reconstruction de l'arbre généalogique des dialectes germaniques). — Corssen, Anciens monuments osques en écriture grecque (p. 187-210, Commencement d'un important travail du célèbre latiniste). — Max Mùi.ler, Gères, Hophaestos (p. 211-215; étymologies qui paraissent assez douteuses: Ceres = scr. sarad (temps de la récolte) qui aurait une forme secondaire sarâs; "HçaiTToç = scr. yâvishtha (le plus jeune), épithète fréquente d'Agni. — Comptes- rendus : de Stark, Die Kosenamen der Germanen, par M. Andressen (p. 216- 2j6); de Dietz, Wœrîerbuch zu Martin Luthers deutschen Schriften, par M. Kuhn (p. 236-237). — Réponse de M. Clemm à l'article de M. Rœdiger sur son livre De compositis grscis qu£ a verbis incipiunt, et réplique de M. Rœdiger (p. 237- 240).
T. XVKI, 4^= et 5*^ livraisons (réunies).
Corssen, Anciens monuments osques en écriture grecque (p. 241-258; suite et fm). — Frœhde, Le passage de Vu à Vo en latin (p. 258-263 ; travail inté- ressant, mais un peu court. Résultat : « le passage immédiat d'un u radical à Vo « se rencontre d'assez bonne heure dans le langage populaire ; la langue écrite
REVUE CRITIQ^UE
D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
N- 27 — 3 Juillet — 1869
Sommaire : 125. Curtius, Études sur la grammaire grecque et latine. — 126. De Wailly, Recueil de Chartes originales de Joinville; Mémoire sur la langue de Join- ville; Joinville, Histoire de saint Louis, p. p. de Wailly. — 127. Hanusch, les faux Poèmes tchèques.
125. — Studien zur griechischen iind lateinischen Grammatik, heraus- gegeben von Georg Curtius. Zweites Heft. Leipzig, Hirzel, 1868. In-8% 297 p. — Prix : 5 fr. j^.
Ce second cahier est la continuation des études de grammaire grecque et latine entreprises par des élèves de M. G. Curtius et publiées sous la direction de leur maître (Voir la Revue Critique, 1868, II, 226).
Qu<£stiones de dialecîo antiquioris gr£Corum poesis elegiacs et iambica scripsit J. G. Renner (p. 1-62). — C'est la suite et la fin de recherches sur le dialecte des anciens poètes élégiaques et iambiques, dont le commencement avait paru dans le premier cahier (p. 133). Ce travail paraît exécuté avec soin. Voici les conclusions de M. Renner (p. 57-62) : Le dialecte des poètes élégiaques diffère du dialecte homérique sur quelques points importants (ils n'emploient pas les désinences verbales lôa, ^i, (iscea; les suffixes tv/, 5e. :■. sont rares; la pre- mière personne du singulier du subjonctif ne se termine pas en {it, etc.); les élégiaques ioniens présentent certaines formes propres à leur dialecte; mais Tyrtée et Théognis ont suivi le dialecte épique beaucoup plus que les autres et l'ont même préféré au dialecte dorien. Le dialecte des iambographes ioniens est à quelques différences près celui des prosateurs ioniens.
De Aspiratione vulgari apud Grscos scripsit Vilelmus Henr. Roscher (p. 65- 127). — Dans cette intéressante dissertation M. Roscher a rassemblé tous les textes de grammairiens et les exemples fournis par les inscriptions, qui lui paraissent démontrer qu'en grec les fortes ont eu de bonne heure une certaine ten- dance à l'aspiration, qui a prévalu peu à peu dans le langage populaire des anciens Grecs. Ainsi Platon (Cratyle, 406 a) nous apprend que les étrangers prononçaient Xrfim au lieu de Atitw. nàpo; était devenu <i>âpo? (Strab., 7, 315), njY£).>a, «Wvsjia (Eustathe, 310, 5); on trouve dans les inscriptions yiyô^ix/o- et xaroc. M. R. explique par là comment un nom qui était primitivement Xa>.xr.5wv est devenu Xakyrfiûiy, puis KaXyr.owv pour éviter d'avoir deux aspirées de suite. Toutefois il remarque lui-même que les Hellènes prononcent aujourd'hui tcIw, i-^-ot^o, -at^ïv, TToy.dtroiJLa-., etc. On comprend que dans l'écriture, des gens qui ne savent pas la véritable orthographe, mais qui savent en gros qu'elle n'est pas conforme à leur prononciation, substituent une forte à une aspirée. Mais il s'agit ici de pronon- ciation, et il me semble difficile de nier que dans les mots que nous venons de citer l'aspirée ait été remplacée par une forte. M, R, pense que les aspirées
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grecques étaient plutôt des consonnes soutenues que des consonnes explosives et que la manière dont les Grecs prononcent aujourd'hui /. est un reste de l'an- cienne prononciation. L'orthographe qui se rencontre dans des inscriptions, àvaTETeEtfjievot; pouT àvarz^iciy.ivoi:; lui paraît Confirmer Cette manière de voir. C'est ainsi qu'il explique que ôytç ait pu être employé avec la première syllabe longue (II., 12, io8).
Einige Bemerkungen iiber i und v itn griechischen (quelques -remarques sur t et y en grec) von B. Delbrûck (p. 131-140). — M. Delbruck, dans cette dissertation de grammaire comparée, traite du changement de Va en / et en u qui se remarque dans le grec -/.piûiQ de x.ap8r„ x?^aà; de x^p^o et dans quelques autres mots : changement que M. D. rapproche de celui de Va dans les verbes sanscrits en ar qui sont terminés par un r long, îar, tîryât, par, pûryât.
De productione syllabarum suppletoria lingu£ latine scripsit Edmundus Goetze (p. 143-190). — M. Goetze a rassemblé tous les mots latins où une voyelle brève suivie primitivement de deux consonnes a été allongée par compensation après l'élimination de la première de ces deux consonnes, comme dans divisi, de divissi, dividsi, futilis de futtilis, fudtilis, dirumpere de dirrumpere, disrumpere, pedere de perdere, ceres de ceres-s, abies de abiets, etc. Il trouve 108 mots oij la voyelle a été allongée et 16 où elle est restée brève.
Quaestiones de graecae tragoediae dialecto, scripsit Bernardus Gerth (p. 193-269). — M, Gerth traite des formes attiques archaïques, des formes épiques et des mots doriens qui se rencontrent chez les tragiques grecs. Il pense et il me paraît établir par des raisons plausibles que les tragiques conservaient la diphthongue dans xato), x),aîw, aîsTo;, èXaia, 'Ayadi devenus dans la langue vulgaire attique xàu, xXâw, àsTô;, £).âa, qu'ils employaient aid comme spondée, àù comme iambe,
qu'ils disaient ).a6;, vaûç, t),aoç, x),ï);, x),r)w, etC, èoLaûf,;, i^Sr. , 755r,ç, v^Set OU viosiv,
enfin il pense avec Bergk que la seconde personne du singulier du moyen et du passif conservait chez eux la forme ancienne en rj à laquelle le dialecte commun est revenu. Quant aux mots qui ne sont pas du dialecte attique et auxquels les tragiques ont conservé aussi leurs formes étrangères, M. G. fait la remarque intéressante qu'ils les ont pris non pas à Homère mais à la poésie lyrique, qui est si intimement liée avec la tragédie. Cette dissertation semble très-instructive et très-bien faite.
Le volume se termine par des remarques de M. G. Curtius sur la prononcia- tion des diphthongues at et ot, le sens de la formule homérique d tiot' er.v et le mot 6),o'T\jp6ç. M. C. signale fort ingénieusement dans les crases Kàytô, (loOSoxst un témoignage de la prononciation des diphthongues «i et ot. Si elles avaient été prononcées comme les Grecs les prononcent aujourd'hui, elles n'auraient pas donné dans les crases, phénomènes du langage vulgaire et quotidien, a ni ou; il fallait que Va et Vo se fissent bien entendre.
La direction que M. Curtius donne aux travaux de ses élèves me semble excellente; et on ne saurait trop la recommander dans notre pays. La grammaire comparée, au point où elle est parvenue aujourd'hui, ne peut faire de progrès que par l'étude des grammaires spéciales des langues que l'on compare. Ensuite
d'histoire et de littérature. 3
il en est de l'étymologie en grammaire, comme de la poésie et de l'éloquence en littérature : elle ne supporte pas la médiocrité ; et je dirais volontiers qu'en éty- mologie // n'est pas de degrés du médiocre au pire. Un homme intelligent et labo- rieux peut rendre les plus grands services à la science en étudiant à fond un point particulier de grammaire sanscrite, grecque, latine, française, etc. Mais si, comme on n'y est que trop disposé aujourd'hui en France , l'on compare le sanscrit, le zend, le grec, le latin, le gothique, le slavon ecclésiastique sans savoir décliner lozovùr,; ni conjuguer -r-er.ai. si l'on veut planer dans les régions supérieures au-dessus des langues indo-européennes, on se perd dans le brouil- lard et la chimère. Charles Thurot.
126. — Recueil de chartes originales de Joinville en langue vulgaire,
publié par M. N. de Wailly, membre de l'Institut. Paris, typ. Laine et Havard, 1868. Gr. in-8*, 56 p. (Extrait de la Bibl. de l'École des Chartes, 6* série, t. III).
Mémoire sur la langue de Joinville, par le même. Paris, Franck, 1868. Gr. in-8*, 1 )0 p. (Extrait de la Bibl. de l'École des Chartes, 6' série, t. IV). — Pri.x : 4 fr.
Histoire de saint Ijouis par Jean sire de Joinville, suivie du Credo et de la lettre à Louis X; texte ramené à l'orthographe des chartes du sire de Joinville et publié pour la société de l'Histoire de France, par M. Natalis de Wailly. Paris, Renouard, 1868. In-8*, xliij-410 p. — Prix : 9 fr. '
M. de Wailly, poursuivant avec méthode le cours de ses travaux sur Joinville, est arrivé en dernier lieu à nous donner de l'historien de saint Louis une édition qui, jusqu'à la découverte d'un nouveau ms., peut être considérée comme à peu près définitive.
Récapitulons la série de ces travaux dont chacun marque un pas vers le résultat aujourd'hui obtenu.
En 1865 M. de W. publia en un petit volume à bon marché une traduction rigoureusement exacte de Joinville, pour laquelle il avait collationné à nouveau les deux mss. connus jusqu'alors de cet auteur, et emprunté pour la première fois au plus récent (ms. dit de Lucques), un certain nombre de bonnes leçons. Par là cette traduction était en progrès sur le texte donné par Daunou dans le t. XX des Historiens de France.
En 1867 parut l'édition luxueuse dont la Revue critique a rendu compte (1867, art. 29). La traduction de 1865, revue et perfectionnée sur quelques points, y était placée en regard d'un texte qui reproduisait exactement pour l'écriture ' le ms. le plus ancien (dit de Bruxelles, ou A), empruntant, comme le faisait déjà pressentir la traduction de 1 86 5 , d'assez nombreuses variantes au ms. de Lucques. En outre, un troisième ms. tout à fait identique au ms. de Lucques, celui de M. Brissart-Binet, était pour la première fois utilisé, et permettait à l'éditeur de contrôler d'un bout à l'autre le texte du ms. A, ce que ne permettait pas le ms. de Lucques qui, par suite de l'enlèvement de plusieurs feuillets, ofîrait deux lacunes assez considérables.
I . J'avertis une fois pour toute que j'emploie écriture au sens de l'anglais spelling; le terme orthographe, dont on se sert fréquemment en ce sens, a l'inconvénient de donner, par son étymologie, l'idée d'un système de notation rigoureusement fixé comme en français moderne.
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Dès lors nous étions en possession d'un texte bien lu et bien compris, dans lequel on n'était plus arrêté à chaque page, comme dans les éditions précédentes, par des passages inintelligibles, et qui pouvait légitimement prétendre à repré- senter exactement, pour les leçons, la rédaction, ou si l'on veut, la dictée de Joinville. Pour les leçons, mais non pour l'écriture, car avec les habitudes des copistes du moyen-àge, on ne pouvait s'attendre à trouver dans un texte écrit vers le milieu du xiV' siècle, plutôt après 1350 qu'avant (c'est l'époque qu'on peut assigner au ms. .4), les formes de la langue usitée au temps où Joinville dictait son livre, c'est-à-dire un demi-siècle plus tôt. M. de W., dont l'attention était dirigée de ce côté, ne l'ignorait point; il avait même signalé dans la notice préliminaire de son édition de 1867, chez le copiste du ms. de Bruxelles, un certain nombre de méprises qui indiquaient clairement dans le ms. primitif l'existence de formes plus anciennes, notamment des pluriels pour des singuliers (confusion provenant de Vs caractéristique du singulier dans l'ancienne langue, et de la forme commune au cas sujet de l'art, masc. sing. et plur., li). J'ai rap- porté d'après M. de W. dans l'article précité (1867, I, 89) un certain nombre de ces erreurs et M. de W. en a noté quelques autres dans sa nouvelle édition '.
Mais, si on pouvait poser en principe que les formes usitées à la fm du xiii*^ siècle et au commencement du xiv% devaient être introduites dans le texte de Joinville, on n'avait cependant aucun moyen de résoudre avec certitude ces petits problèmes qui se présentent en foule dès qu'on entreprend de restituer non pas seulement les leçons,, mais encore l'écriture d'un texte. Sans doute il était aisé de rétablir les formes de la déclinaison dans les cas si fréquents (peut- être neuf fois sur dix) oh le copiste du ms. de Bruxelles les avait supprimées. Les formes de la conjugaison souvent modernisées par le même copiste présentaient déjà plus de difficultés, mais enfin pouvaient aussi sans trop d'incertitude être ramenées à leur état ancien. Mais dès qu'on voulait aborder la notation des sons, les questions se multipliaient et devenaient insolubles ^/^r/on'. Comment se décider, par exemple, entre les finales or et our, os et ous, âge et aige? Ce sont là des points qui pourront sembler de bien faible importance, mais à l'égard desquels cependant il devenait indispensable de prendre une décision, dès qu'on recon- naissait la nécessité de restituer au texte de Joinville sa forme originale.
En 1866* M. de W. était tellement frappé de ces difficultés que la restitution du texte de son auteur lui apparaissait comme une œuvre où l'arbitraire aurait la plus grande part. La Revue critique, sans partager cette défiance, approuva la réserve de l'éditeur, d'abord parce qu'il importait avant tout que le ms. le plus ancien fût fidèlement publié, ensuite parce que les éléments d'une restauration du texte de Joinville n'étaient pas encore rassemblés. « Il est une voie détournée, » disions-nous alors « par laquelle on arrivera probablement à éclaircir tous les )) doutes qui restent sur la langue de Joinville: l'étude des documents diplo- » matiques. M. de W. a réuni en assez grand nombre les chartes émanées de » Jean de Joinville, et il prépare à l'aide de ces éléments nouveaux un mémoire
1. Voir les notes qui accompagnent les spécimens des mss. de Bruxelles et de Lucques, p. xxix-xxxv.
2. L'édition est datée de 1867, mais elle parut à la fin de l'année 1866.
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« sur la langue de ce personnage. C'est alors seulement qu'on pourra entre- « prendre avec méthode la restitution du texte de Joinviile » (1867 [9 févr,], I, 90). Et en eflfet, à peine M. de \V. avait-il publié son édition, que, désireux de vérifier le bien fondé de ses doutes sur la possibilité de restituer le texte primitif, il réunissait en aussi grand nombre que possible et étudiait minutieuse- ment les chartes originales émanées de la chancellerie du compagnon de saint Louis. De cette recherche est d'abord sorti un recueil de 5 1 chartes toutes publiées d'après les expéditions originales. Pour !e dire en passant, ce recueil n'offre pas seulement le genre d'intérêt qu'y recherchait particulièrement son auteur : c'est encore une précieuse série de documents pour l'histoire du sire de Joinviile. Le bon seigneur, très-attentif à ses intérêts comme on le voit en plus d'un endroit de ses mémoires sur saint Louis , surveillait de près la rédaction des actes de sa chancellerie. .Au bas d'une pièce contenant une donation au profit du prieuré de Réraonvaux (dioc. de Toul), il ajoute de sa main une recomman- dation expresse pour hâter l'exécution de la donation ' ; au dos d'une longue charte relative à la ville de Vaucouleurs, il écrit ce fut fait par moy^. En dépit même de la sécheresse imposée aux documents diplomatiques, on sent parfois apparaître dans ces actes sa personnalité; ainsi dans cette pièce où Joinviile expose qu'on lui a apporté une charte de son père, lui demandant de la renouveler: le sceau n'était pas bien entier, et il pouvait y avoir matière à chicane ; Joinviile fit apporter d'autres lettres scellées du sceau de son père, et ayant constaté par la comparaison l'authenticité du sceau endommagé qu'on lui pré- sentait, il accorda le vidimus demandé?. Sans doute il se souvenait que saint Louis avait jugé de même dans une circonstance analogue 4. Jean de Joinviile est un personnage assez considérable pour mériter une étude détaillée ; nous espérons que M. de W., si bien préparé par ses travaux sur les historiens du xm* siècle en général et notamment sur l'époque de saint Louis, ne laissera pas à un autre le soin d'écrire une biographie dont il a rassemblé dans son Recueil les meilleurs matériaux.
Le Mémoire sur la langue de Joinviile est le relevé de tous les faits grammati- caux qu'offrent les chanes du recueil précité. Des statistiques que M. de W. a dressées de l'emploi de telle forme en un nombre de cas déterminé, est résultée pour lui la preuve que les lois grammaticales étaient observées avec beaucoup plus de fixité qu'il ne l'avait supposé d'abord, et qu'en y conformant le texte de Joinviile on ne laisserait qu'une part très-restreinte à l'arbitraire. M. de W. a exprimé à cet égard sa conviction en des termes que je crois utile de repro- duire. « J'exprimais, » dit-il au début de son mémoire, « le regret qu'il ne fût » pas possible de déterminer dans quelle mesure ces altérations (celles que les » copistes avaient fait subir au texte de Joinviile) s'étaient produites, et après
i. Ruuàl de M. de Wailly, pièce cotée U; Bibl. de fÊc. des Ch., 4* série, III, 61. La Bibl. donne un fac-similé de cette pièce.
2. Recueil, pièce cotée W.
3. Voy. la pièce T dans le recueil de M. de Wailly.
4. Joinviile, p. 44-46. —Je cite d'après l'édition de 1867 dont la pagination est repro- duite sur les marges de l'édition récente.
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» avoir fait observer qu'il n'y a pas de texte du même temps où les règles de la )> grammaire aient été constamment suivies, j'arrivais à conclure que c'eût été » une opération arbitraire que de ramener le plus ancien manuscrit de Joinville » à une orthographe dont l'observation ne fut jamais absolue. Je regrette d'au- » tant moins d'avoir émis cette opinion et pratiqué cette méthode, que j'obtien- » drai peut-être plus de crédit en me chargeant moi-même de démontrer aujour- » d'hui que je me trompais alors, et qu'il faut changer d'opinion comme de » méthode pour donner une bonne édition. »
Ce changement d'opinion, si franchement reconnu, ne peut étonner ceux qui, par d'autres voies, notamment par l'examen des rimes, se sont convaincus que l'anarchie est plus apparente que réelle dans la langue du moyen-âge, et qu'on peut dans beaucoup de cas dégager avec certitude des textes transmis par les copistes la leçon originale d'un auteur. Ils ne peuvent que se féliciter de rencon- trer en M. de W. un auxiliaire, non point persuadé par les raisonnements d'autrui, mais éclairé par sa propre expérience. Nous croyons du reste que dans des essais du genre de celui que M. de W. a tenté sur Joinville, l'excès de har- diesse n'est point un danger une fois que la leçon des mss. a été rendue facile- ment accessible par une édition exacte ; et d'un autre côté, il est manifeste que la connaissance de notre ancienne langue fera des progrès infiniment plus rapides que par le passé, dès que les éditeurs se croiront tenus de produire des textes non pas seulement intelligibles, mais encore conformes à des règles dont l'existence est incontestable, et qui ont seulement besoin d'être déterminées plus exactement qu'elles ne l'ont été jusqu'à présent et en tenant mieux compte des temps et des lieux.
Le mémoire de M. de W. se divise en deux parties : i° De l'orthographe dans ses rapports avec la grammaire; 2° De l'orthographe dans ses rapports avec la pro- nonciation. Autrement dit, pour employer des expressions plus précises et main- tenant généralement reçues dans ces études, la première partie traite de \a flexion et la seconde la phonétique. Suit un vocabulaire ou index de tous les mots contenus dans les chartes et rangés selon l'ordre alphabétique sous un certain nombre de rubriques qui correspondent assez bien à la disposition suivie dans la première partie. La première division est consacrée au sujet singulier masculin (comprenant, en autant de sous-divisions, l'article, les subst., les noms d'hom- mes, les adj., les pronoms, les participes); puis la même série se reproduit pour le cas régime, pour les deux cas du plur. du sujet masc, pour le féminin sing. et plur., et pour le neutre, où M. de W. a rassemblé nombre d'observations aussi intéressantes que neuves. Vient ensuite l'index des noms de lieux et des noms de nombres, des diverses formes des verbes (classées par temps), enfin des mots invariables. Je ne puis m'empêcher de trouver que cette disposition pourrait être avantageusement simplifiée. Sans doute il faut mettre à part l'article et les pronoms, dont la déclinaison offre des formes toutes particulières; mais, pour le reste, à quoi bon recommencer quatre fois la série de chacun des quatre cas de l'ancienne déclinaison ? à savoir : 1° pour les subst., 2« pour les noms d'hommes, 3° pour les adj., 4" pour les participes. Tous ces mots se comportant de même au même cas, il y avait lieu de les fondre en une seule série. Ou, si
d'histoire et de littérature. 7
on voulait subdiviser, la subdivision aurait dû prendre pour base la forme et non la qualité des mots ; ainsi on pouvait réunir sous une rubrique spéciale les mots où l'accent change de place (emperere-empereor).
Les recherches de M. de W. ont été conduites avec un esprit si indépendant de toute idée préconçue , ses dépouillements ont été si complets que les résultats ne pouvaient être autre que ce qu'ils sont, c'est-à-dire absolument sûrs. La critique ne peut ici trouver matière à objection que dans l'ordre selon lequel les faits sont présentés et dans l'explication de certains d'entre eux, mais non point dans les faits eux-mêmes.
Ce que j'ai à dire relativement à l'ordre suivi par M. de W. s'applique seule- ment à la seconde partie de son Mémoire, celle qui traite de l'orthographe dans ses rapports avec la prononciation. Il n'est pas contestable qu'il règne dans cette partie une certaine confusion. Malgré des efforts visibles pour mettre chaque chose en son lieu, il arrive souvent que des faits semblables sont séparés et des faits diffé- rents (ou du moins dus à des causes différentes) réunis. On doit regretter que M. de W. ne se soit pas tenu de plus près à la méthode adoptée maintenant dans les grammaires scientifiques. Sans doute il s'en écarte moins que la plupart de ceux à qui nous avons dû adresser la même critique ', et par exemple il distingue avec soin les voyelles toniques des atones, ce qui est de première im- portance, mais d'autres circonstances ne sont pas observées qui devraient l'être, et par exemple l'influence de la position, et celle qu'exerce sur le son le voisi- nage de certaines lettres. Au lieu d'entreprendre une critique détaillée, dont l'utilité ne compenserait pas la longueur, puisqu'il s'agit ici non de contester les faits, mais simplement d'en réformer le classement, j'essaierai de résumer selon la méthode usitée dans les grammaires scientifiques, les résultats exposés par M. de W. dans l'un des paragraphes de la seconde partie de son mémoire, et je prendrai pour exemple le premier, celui qui est consacré à a, ai, au (p. 56-9) :
a tonique, répond à a tonique latin dans çà, jà, là, à la troisième pers. sing. prés, du verbe avoir (a = habef) et par conséquent à la même personne du futur des verbes de toute conjugaison. Cet a ne devait pas être toujours prononcé aussi purement que dans l'île de France, car on rencontre aussi dans les chartes de Joinville çai, jai, lai, Nicholais, formes toutes lorraines qui prouvent l'hésitation des scribes. Une fois ai pour a Qiabet) dans la charte g, 1. 4, mais néanmoins jamais cette notation n'apparaît à la 3"^ pers. du futur. — a dans la {illa), ma (mea'), ne passe point à Vai, non plus qu'en lorrain.
a tonique se rencontre, suivi de /, dans hannal, leal, ou loial, ospitat, val. Aux cas qui prennent 1'^ caractéristique du sujet, cet / se vocalise, comme partout en langue d'oil : chevaus ou chevaux, etc., mais ce qui est rare, c'est que la vocali- sation a parfois lieu en l'absence de l'5; ainsi vau pour val, cas peut-être unique dont l'explication pourrait être cherchée dans la brièveté de ce mot, qui ne faisait pour ainsi dire qu'un avec le mot commençant par une consonne devant lequel il se trouvait placé 2. — On trouve aussi bannaul, leauL, ospitaul, vaul, où / a
1. Voy. par ex. Rtv. crit., 1866. I, p. 559-60, 1869, p. 250-1.
2. Car les exemples de cette forme nous la montrent lonjours suivie d'un mot corn-
8 REVUE CRITIQUE
engendré derrière lui un u, faisant passer a au son au (prononcé, non pas o comme de nos jours, mais sans doute ao, comme en provençal). Cela est lorrain.
a en position persiste : grâce {gratja), usage (usât'cum) et tous les mots en âge, Jaque (Jâc'bus). Ces mêmes mots passent aussi à Vai {graice, usaige, Jaiquè), à la façon lorraine. On ne trouve même qu'avec cette notation aingle (angulus), plainche, qui sans doute pouvaient s'écrire aussi angle, planche.
a en position peut passer à au lorsque la seconde des deux lettres formant position est / ; estauble, permenaublement '_, à côté desquels on trouve aussi estable, permenablemenî. Estauble est à estable ce que bannaul est à bannal.
a avant la tonique se rencontre dans les mêmes cas qu'en français. Cependant ai s'introduit dans airable, airdoir, formes lorraines, qui n'excluent pas dans les mêmes pièces la forme plus générale arable, ardoir. — a avant la tonique se rencontre encore dans achatez, fasole, formes lorraines à côté desquelles on trouve achetée, achetour, fesoie. — Faisoie, qui se trouve aussi, est une forme lorraine qui a passé par l'intermédaire fasoie. Elle n'est point à confondre avec le faisais de notre orthographe actuelle, ou le ai de la première syllabe n'a rien de lorrain, mais a été simplement adopté, à une époque relativement récente, parce qu'il se trouvait à l'inf. faire. La forme purement française est fesoie.
ai se rencontre comme forme lorraine dans les cas ci-dessus mentionnés; comme forme ordinaire dans les mêmes cas qu'en français, c'est-à-dire avant la nasale: chapelain, main, plaine, etc. (Diez, I, 137), et lorsqu'il se combine avec c, par ex. dans /a/? (Diez, I, 240). — Anniversaire, douaire, contraire, etc., sont des formes savantes : la finale arius, donnant, selon les lois générales de la langue ier; — contrare, usuare, offrent cette même finale savante, mais prononcée à la . lorraine.
On voit que le dialecte de la seigneurie de Joinville était, par ses formes tout aussi bien que par sa position géographique, intermédiaire entre le français de l'Ile de France et le lorrain, conclusion qu'on peut étendre d'une manière générale, sauf à vérifier chaque détail, à toute la Champagne. J'incline même à croire qu'à Joinville la prononciation était plus lorraine qu'on ne le supposerait à considérer l'écriture. Toutes les chartes du recueil formé par M. de W. sont, à part la première, de la seconde moitié du xiir siècle, ou des premières années du XI v% et à cette époque le français de F'rance faisait déjà sentir son influence, sinon dans la prononciation, du moins dans l'écriture.
La langue de Joinville étant une fois fixée dans tous ses détails par l'examen des chartes, la restauration du texte devenait une œuvre de patience et de soin. M. de W. s'en est acquitté avec la scrupuleuse attention dont il a donné depuis longtemps la preuve en des travaux d'un tout autre genre, et n'a laissé subsister des formes du ms. A que celles qu'autorisaient les chartes. En se livrant à cette
mençant par une consonne: « entre lou vau Raou et lou vati de Wassey jusqu'à lou
vaii Joffroi. »> Charte h, I. 72-3.
I. Il peut sembler inexact de à\n que permenaublement a l'accent sur (7/j; je pense cepen- dant (jue dans les adverbes ainsi formés le suffixe ment n'était pas tellement joint à l'adj. qu'il I empêchât de garder son acceniualion propre.
d'histoire et de littérature. 9
opération délicate, M. de W. a trouvé dans ce manuscrit mainte trace de la leçon primitive qui lui avait échappé deux ans auparavant^ alors qu'il se préoccu- pait moins de la forme des mots que de leur sens. L'un des faits les plus inté- ressants à cet égard est celui-ci : On lit dans le ms. A : « dont ce fu aussi comme » une prophecie de la grant foison de gens qui moururent en ce douz croise-
)) ment de ceulz qui en ce douz pèlerinage moururent vrais croisiez. » Il est
certain que le copiste a entendu « doux » (dulcis), et il ne l'est pas moins qu'il faut entendre « deux » (duo). Aussi M. de W. n'avait-il pas hésité à corriger :
« ces deux croisemens ces deux pèlerinages» (p. 48), s'autorisant de la
leçon du ms. de Lucques. Mais, si cette fois l'auteur de la rédaction représentée par les mss. de Lucques et Brissart-Binet a mieux compris la leçon de l'original que le scribe du ms. A, il est indubitable qu'il ne lui a pas conservé sa forme primitive, et que cette forme nous est clairement indiquée par Le contre-sens du ms. A : « deux » est dous dans les chartes de Joinville {Mémoire, p. îi) et M. de W. a pu restituer avec toute certitude dans sa nouvelle édition : « ces
» dous croisemens ces dous pelerinaiges. >' Des faits aussi décisifs achèvent
de légitimer une entreprise déjà justifiée par cette seule considération que Join- ville a, selon toutes les probabilités, dicté ses Mémoires à l'un des clercs de sa chancellerie, à l'un de ceux qui ont écrit les chartes que nous possédons.
Pour qu'on puisse juger du nombre de corrections qu'a dû subir le texte de l'édition de 1 867 et en même temps prendre une idée du rapport des deux leçons manuscrites avec l'original supposé, je donnerai ici en colonnes parallèles un court passage (44 D) d'après les trois leçons : 1°, au milieu, le texte original représenté par la restitution de M. de W.; 2° et 5°, à gauche et à droite, les textes des deux mss. de Bruxelles et de Lucques :
Ms. de Bruxelles.
La paix qu'il fist au roy d'Angleterre fist il contre la volenté de son conseil, lequel il disoit : « Sire, il nous sem- ble que vous perdes la terre que vous donnez au roy d'An- gleterre, pour ce que il n'i a droit, car son père la perdi par jugement. » Et à ce res; pondi le roy que il savoit bien que le roy d'Angleterre n'i avoit droit; mes il y avoit reson par quoy il li devoit bien donner. cCar nous avons II. seurs à femmes, et sont nos enfans cousins germains ; par quoy il affiert bien que paiz y soit. Il m'est moult grant honneur en la paix que je ioiz au roy d'Angleterre, pour ce que il est mon home, ce que il n'estoit pas devant. »
Texte original.
Lu pais qu'il fist au roy d'Angleterre fist il contre la volentei de son consoil, liquex li disoit : « Sire, il nous sem- ble que vous perdes ' la terre que vous donnez au roy d'An- gleterre, pour ce que il ni a droit, car ses pères la perdi par jugement. * Et à ce res- pondi li roys que il savoit bien que II roys d'Angleterre n'i avoit droit; mais il y nvoit raison par quoy il li devoit bien donner. « Lar nous avons dous serours à femmes, et sont nostre enfant cousin germain; par quoy il affiert bien que paiz y soit. Il m'est moût grans honnours en la paiz que je faiz au roy d' Angleterre , pour ce que il est mes hom, ce que il n'estoit pas datant. »
Ms. de Lucques.
La paix qu'il feist au roy d'Angleterre ce fut contre la voulenté de son conseil , les- quelz luy disoient : « Sire, il nous semble que vous perdez toute la terre que vous donnez au roy d'Angleterre, car il nous semble qu'il n'y a droit, car son père la perdit par juge- ment. )> A ce respondit le roy 3ue bien sçavoit que le roy 'Angleterre n'y avoit droit; mais il y avoit raison par quoy il luy devoit bien donner. «Car nous avons deux seurs à fem- mes, et est nostre enfant cousin germain; par quoy il appar tient bien que la paix y soit. Il m'est moult grand honneur en la paix que |'ay faicte au roy d'Angleterre, pour ce qu'il est mon homme, qu'i n'estoit pas par avant. »
i. J'aurais introduit ici le toute du ms. de Lucques.
10 REVUE CRITIQUE
Pour se faire une idée nette du rapport des deux leçons manuscrites avec l'original, il faut se bien mettre dans la tête que les deux copistes ayant sous les yeux deux mss. différents, mais à peu près identiques ' ont eu chacun l'intention d'en rapprocher la leçon de la langue de leur temps. Seulement le copiste d'A, écrivant cinquante ans peut-être après la rédaction du livre, comprenait fort bien la langue du xiii" siècle, et ne se trompait qu'accidentellement; le mot dous entendu au sens de doux, est, nous l'avons vu plus haut, une de ses erreurs. Au contraire le copiste dont le travail nous est conservé par les deux autres mss., vivant un siècle et demi après Joinville, devinait plutôt qu'il ne traduisait. Ainsi, dans le passage qui vient d'être rapporté, il suppose que liquex (ligne 3) signifie les^juels, et cette conjecture malheureuse l'entraîne à mettre disoient au plur. Ligne 1 6 , nostre enfant cousin germain lui paraît être un singulier, ce qui le con- duit à remplacer *son? par est, correction qui enlève tout sens à la proposition.
Cette édition contient, comme la précédente, le texte du Creiio, qui apporte à la restitution de M. de W. une confirmation de plus, offrant, dans le ms. unique qui nous l'a conservé, des formes assez semblables à celles des chartes, le caractère lorrain y étant peut-être moins marqué, ce qui, dans un texte écrit par un copiste lettré, n'a rien que de fort naturel. Pour la présente édition ce ms. a été coUa- tionné, avec la permission de son possesseur actuel, le comte d'Ashburnham, et cette collation a produit quelques résultats qui ne sont pas sans valeur, bien que l'édition de 1 867 eût été exécutée d'après un fac-similé qu'on pouvait croire irès-fidèle. M. de W. a corrigé en certains endroits l'écriture de ce texte, con- formément aux chartes; je regrette que dans ces cas, qui sont peu nombreux, il n'ait pas mis au bas des pages la leçon du ms.
Aussi bien dans l'Histoire que dans le Credo M. de W. a tenu compte de la plupart des corrections que j'ai proposées en rendant compte de l'édition de 1867. Cependant, p. 90, A, il persiste à écrire : « // revindrent au roi li dui » frère... » où je maintiens ma correction « Si revindrent... « M. de W. a aussi emprunté quelques corrections à un mémoire de feu Corrard sur le texte de Joinville, que M. Thurot a publié dans la Revue archéologie] ue en 1867. Du reste il repousse, avec toute raison selon moi, le système général de M. Corrard, qui voit dans le texte de Joinville la trace de quantités d'interpolations et de gloses; malheureuse application aux textes du moyen-âge de procédés de critique qui sont à leur place dans l'examen des textes de l'antiquité. Nos anciens auteurs ont souffert de longues additions, de fourrures, de suppressions arbitraires, et, lors- qu'on n'en possède qu'un ms., de bourdons sans nombre, mais il n'y avait point occasion à l'introduction de gloses.
Dans la lettre à Louis le Hutin (i 3 1 5) je ne puis m'empêcher de signaler un passage que je n'ai jamais pu lire sans y soupçonner une faute. J'hésite un peu parce qu'après tout ce n'est pas à une copie, mais à la lettre originale que je m'attaque, toutefois je livre ma conjecture pour ce qu'elle vaut. Dans cette lettre, le sire de Joinville s'excuse de n'avoir pu, conformément à l'ordre du roi, se
1. Le ms. .4 dérive du ms. présente à Louis le Hutin en 1509 et les deux autres du ms. original conservé à Joinville.
1
d'histoire et de littérature. Il
rendre à Orchies « à la moiennetey dou moys de Joing « et la raison qu'il en donne est fort bonne : c'est que le mandement royal lui est parvenu seulement le second dimanche de juin (8 juin), le jour même duquel il date sa réponse. Le sens général est fort clair, mais le texte ne l'est pas : « savoir vous faz que ce ne » puet estre bonnement, quar vos lestres me vinrent le secont dimmange de joing, )) et vinrent huit jours devant la recepte de vos lestres. » Je ne puis m'empécher de croire que le second vinrent est une répétition fautive du premier, et la tra- duction de M. de W. : « et huit jours se passèrent avant la réception de vos » lettres, » a quelque chose de forcé ' . Il faudrait quelque autre verbe en place de vinrent.
M. de W. a publié pour la première fois dans cette édition (p. xxxiv-xxxvj) la légende de quatre miniatures fort curieuses qui ornent le ms. de Lucques. Miniatures et légendes dérivent évidemment de l'original conservé au château de Joinville. Au texte rajeuni et corrompu de la légende, M. de W. a joint en regard une restitution où je ne trouve à reprendre qu'en deux endroits. Courusîy au prétérit (p. xxxiv, 1. 1 3) est une vraie faute d'orthographe; c'est courut qu'il faut, forme admise par M. de W. dans l'Histoire 444 c, les mss. hésitent entre courut et couru, forme usée. — P. xxxv, dern. 1. il y a évidemment une omission; je restitue en italiques les deux mots que j'estime avoir été sautés par le copiste : « et nous dist qu'il aymoit myeulx mettre son corps en adventure et sa femme » et ses enfans, que VII F personnes qui estoient od lui en la nef demourassent » en Chipre. »
L'édition de la société de l'Histoire de France renferme, outre la table alpha- bétique de l'édition de 1867, un copieux vocabulaire (p. 307-^86) où sont enre- gistrés tous les mots et toutes les locutions des œuvres de Joinville. Les renvois se réfèrent à l'édition de 1867, dont les pages, divisées de cinq en cinq lignes par des lettres, sont marquées en marge.
Je pense avoir montré comment M. de Wailly est arrivé graduellement, et conduit par la seule force de la logique, à entreprendre et à parfaire sur la langue de Joinville des travaux qui feront époque dans la science. Les procédés qu'il a employés pourront n'être pas d'un fi-équent usage : on n'a pas souvent affaire, dans notre ancienne littérature, à un auteur dont l'époque et l'origine soient bien déterminées, dont la langue puisse être retrouvée à l'aide des chartes. Mais à d'autres cas d'autres moyens. Ce qu'il faut qu'on se persuade bien, c'est que l'édition et la révision de nos anciens textes offrent ample matière à ceux qui n'aiment pas la besogne trop facile, et que le temps est arrivé où les simples copistes sont mis à part des véritables éditeurs.
P. M.
i. Sans compter (^ue jours,, étant le sujet de vinrent, devrait être écrit /our. M. de W., à qui cette dliftculté n'a pas échappé, relève dans son Mémoire fp. ii6) cet emploi de jours, y joignant cette observation a taute, ou peut-être féminin pluriel. » Dans le glos- saire de son édition il retient seule la seconde de ces deux hypothèses. Mais, s'il est vrai que jour est quelquefois féminin dans l'expression toute jour, il me semble qu'il est constam- ment décliné conformément à son étymologie, c'est à-dire comme les mots masculins de la même déclinaison. Il faudrait apporter des exemples du contraire.
12 REVUE CRITIQUE
1 27. r- Die gefœlschten bœmischen Gedichte aus den Jahren 1816-1849.
Als ein Beitrage zur bœhmischen Literaturgeschichte dargestellt vonD' J. J. Hanusch, Universitaïts-Bibliothekar. Prag, Dominicus, 1868. In-8', 84 p. — Prix : 2 fr. 50.
La question de l'authenticité des anciens poèmes tchèques n'est pas nouvelle pour les lecteurs de cette Revue. Nous avons exposé, il y a trois ans, les argu- ments pour et contre, et aucun fait important ne s'est produit depuis lors (voy. Rev. crit., 1866, art. 229). Un des motifs de suspicion les plus graves contre ces poèmes, c'est, comme nous l'avons dit alors, qu'ils sont sortis « d'un milieu de » fabricateurs de pièces apocryphes. » Tous les noms qui sont mêlés à la décou- verte et à la première publication de ces poèmes sont suspects ou convaincus de quelque falsification. Mais le plus gravement atteint est celui de Hanka. Rien n'égale la vénération dont cet homme a été l'objet pendant sa vie ; rien n'égale le dédain avec lequel on le traite maintenant. J'ai déjà signalé la façon dont M. Hanusch parle de lui dans un autre ouvrage (voy. Rev. crit., 1868, t. I, p. 294); dans celui-ci il va plus loin encore. Hanka est représenté comme une espèce d'être bizarre, faible d'esprit et même niais, plein d'obscurités dans l'in- telligence et d'étrangetés dans le caractère, vivant dans un rêve et n'ayant ni le sens du réel ni la distinction précise du vrai et du faux. Cette appréciation, dont je rassemble ici les traits épars dans la brochure de M. H., semble au premier abord n'être pas de nature à inspirer de la confiance dans les documents publiés par Hanka; mais M. H. ne tombe si durement sur le « vénéré patriarche » de la littérature bohème que pour arriver à le faire déclarer incapable des falsifi- cations qu'on lui attribue. L'argument ne pourrait en tout cas s'appliquer qu'à la composition des poèmes, car pour ce qui regarde la langue, Hanka était assez versé dans l'ancien tchèque, et quant à l'écriture, M. H. nous donne en passant quelques renseignements qui ont leur prix sur les habitudes et les talents de l'édi- teur des poèmes tchèques. Ainsi p. 1 ^, voulant prouver que Hanka n'est pas le fabricateur d'un document faux, il dit : « La date récente de l'écriture se trahit )> par l'inclinaison (à droite) des lettres; les anciens, on le sait, écrivaient verti- )) calement; Hanka possédait ce talent, preuve que ce n'est pas lui qui a écrit cette » pièce. » Ailleurs (p. 71) : « Il aimait beaucoup à imiter l'ancienne écriture » bohème; il ne se contentait pas de rafraîchir des initiales ou des miniatures, il » en composait de toutes pièces, comme le montre p. ex. son exemplaire des » anciens glossaires tchèques au Muséum. C'était un homme plein de singularités » et de manies (ein Mann voiler Idiosyncrasien und Schrullen). » Pour ce qui concerne la langue, à propos de corrections faites par Hanka au ms. de Kœni- ginhof, M. H. dit (p. 6?) : «Appuyé sur sa connaissance pratique extraordinaire » de tous les dialectes slaves, sur ses lectures fort étendues dans l'ancienne litté- « rature tchèque, il se figurait être un vrai slaviste, au sens scientifique du mot, » jugeait d'après cette idée les formes qu'il rencontrait dans les manuscrits, » et il les corrigeait sans hésiter, notamment dans le ms. de Kœniginhof : « ces alté- » rations étaient certainement impardonnables, d'autant plus que la philologie a » démontré plus tard tout ce qu'elles avaient d'inexact ou en tout cas d'inutile. » Ailleurs (p. 71) nous relevons ce jugement : « Schafarik tenait Hanka pour un homme chez lequel la vanité patriotique était devenue une passion ; il la poussait
d'histoire et de littérature. iî
à un tel degré, que son âme naïve se prêtait à n'importe quel moyen de la satis- faire, sans qu'il fût d'ailleurs en état d'apprécier la valeur de ce moyen. »
Ceci bien entendu , nous passons aux falsifications prouvées dont s'occupe M. Hanusch. Le but qu'il a voulu atteindre, c'est, tout en reconnaissant les falsifications qui se sont produites dans le domaine de l'ancienne littérature bohème, de circonscrire les soupçons auxquels elles donnent lieu, de soustraire à ces soupçons quelques-uns des noms qu'ils ont atteints, et surtout de détruire l'opinion trop accréditée d'après laquelle ce domaine a été exploité, à un certain moment, par une véritable bande de faussaires. Cette opinion remonte haut, et elle a été exprimée pour la première fois par un homme dont les savants tchèques ne peuvent prononcer le nom qu'avec respect. Dobrovsky écrivait en 1827 à un Anglais qui traduisait des poésies tchèques : « Il y en a beaucoup parmi nous, )) qui, poussés par un amour effréné de leur langue maternelle, fabriquent des » poésies qu'ils veulent ensuite faire accepter à ceux qui ne sont pas sur leurs
» gardes Les zélotes bohèmes, non contents de leurs poèmes authentiques
» du XIII'' siècle (le ms. de Kœniginhof, que Dobrovsky n'a jamais suspecté), )) ont voulu avoir des poésies encore plus anciennes,, pour égaler les Allemands j) qui peuvent se vanter de poèmes antérieurs à cette époque. » Et plus tard Kopitar, le célèbre slaviste, écrivait : « La peste de la falsification sévit ;) chez les Bohèmes depuis 181 7 (grassari ab anno 181 7 in Bohemis pestera » voôsîa;), depuis que les faussaires, grâce aux Chansons serbes publiées par Vuk » en 18 14, ont appris les mètres populaires slaves. » La brochure de M. H. est-elle faite pour détruire cette suspicion ï J'en doute. Je reconnais d'ailleurs qu'elle est écrite avec modération, et qu'elle parait dictée par l'amour de la vérité. Mais les idées préconçues tyrannisent souvent à leur insu les hommes mêmes qui ont les meilleures intentions.
i. La chanson du Vychehrad. En 18 17, dans un recueil d'anciennes poésies tchèques, Hanka publia cette pièce, dont la fausseté a depuis été mise hors de doute et fut de bonne heure soupçonnée. Elle se trouvait d'après lui sur une feuille de parchemin qu'un certain Linda avait découverte en 1816 et qu'il avait donnée à Hanka ; d'autres déclarations sur l'origine de cette feuille offrent des variantes : ainsi on dit plus tard qu'elle était écrite sur le couvercle d'un volume : on n'avait pas parlé de ce volume dès l'abord, on n'a jamais dit quel il était, et en examinant le parchemin, qui existe encore, « on ne voit pas le moindre indice » tendant à faire croire qu'il ait jamais eu cette destination (p. 3). » — Le fabricateur semble avoir été Hanka ou Linda; M. H. s'efforce d'écarter le soupçon de l'un et de l'autre, pour le reporter sur Zimmermann, que nous retrou- verons tout-à-l'heure. A mon sens, il n'apporte aucun argument de quelque valeur pour cette hypothèse. En revanche, sa conjecture sur la manière dont la chanson fut fabriquée est très-vraisemblable. On a découvert en effet une feuille de papier sur laquelle, en 1724, on avait écrit une traduction en mauvais alle- mand de cette chanson, et l'authenticité de cette feuille paraît certaine. Or si on retraduit cet allemand en tchèque , on retrouve en plusieurs lieux un sens et même des formes préférables à ce que donne la fausse chanson tchèque. Il est donc probable que le faussaire a eu sous les yeux un texte tchèque du xv* siècle qu'il
1^. REVUE CRITIQUE
a maladroitement vieilli (cf. ce qui a été dit plus haut sur Hanka) et copié en caractères du xiii" siècle. Le copiste n'a pu être Hanka, d'après M. Hanusch, parce que l'imitation de l'écriture n'est pas parfaite, et qu'il aurait mieux réussi (voy. plus haut); mais il est très-possible qu'en 1816 il n'eût pas encore tout à fait développé ce talent d'imiter les écritures anciennes qu'il posséda plus tard à un si haut degré. Aux yeux de tout lecteur non prévenu, il reste donc fortement suspect.
2. La chanson du roi Venceslav. En 1819, un personnage assez équivoque, nommé Zimmermann, envoya au Muséum de Prague un feuillet de parchemin écrit des deux côtés : sur le verso il contenait une poésie tchèque qui n'était que la traduction d'une chanson allemande attribuée, dans le ms. de Manesse • , au roi Venceslav de Bohême (7 1243), et sur le recto le petit poème lyrico-épique du Cerf, qui se trouve également dans le ms. de Kœniginhof, que Hanka avait découvert en 181 7 et publié en 1819. Hanka publia la chanson de Venceslav en 1828. M. H. rend très-vraisemblable la fabrication (parfaitement certaine) de ce document par Zimmermann, mais il paraît moins heureux dans une autre hypo- thèse. Il veut en effet que ce faux ait été commis de la même manière que le précédent, c'est-à-dire que le faussaire ait vieilli un texte réellement tchèque, qui aurait été traduit de l'original allemand au xiv" ou xv" siècle. Rien n'est moins probable. On a montré que la chanson tchèque contenait des contre-sens qui se trouvent dans des traductions allemandes modernes de la chanson en moyen haut-allemand , d'où il résulte que c'est sur ces traductions que le faussaire a travaillé. Aucun critique n'acceptera l'explication de M. H., disant que ces contre- sens ont bien pu être également commis par l'ancien traducteur tchèque. Or avec cette hypothèse insoutenable tombe la seule raison qu'on puisse alléguer pour attribuer à Zimmermann la première falsification.
}. Le songe de Mai et quelques autres poésies falsifiées . En 1823, dans le 5^ vol. du recueil où il avait déjà publié les pièces précédentes, Hanka donna quelques anciennes pièces tchèques, qui, soit pour des raisons de morale, soit pour des motifs politiques, furent interdites par l'ombrageuse censure autrichienne. Par une distraction singulière, on Igs avait laissé imprimer sans rien dire, et quelques exemplaires étaient même déjà en circulation quand arriva l'ordre d'interrompre la vente et de mettre des cartons aux deux poésies trouvées trop libres, tandis que les deux poèmes politiques furent tout à fait supprimés. Pour ce qui regarde l'un de ces derniers, Wilhelm de Waldeck, M. H. s'exprime d'une façon bien peu claire ; il me semble toutefois comprendre que d'après lui ce poème était (en partie du moins) une pure fabrication de Hanka 2. — Quant aux deux autres poésies (dont l'une, le Songe de Mai, doit son existence à la réunion malencon- treuse de deux pièces tout à fait distinctes ?), on remplaça les passages condamnés
1. On sait que ce ms., actuellement à la Bibl. imp. de Paris, est la plus riche source pour les œuvres des Minnesinger allemands.
2. « Offenbar wollie hier Hanka unter der Form altbœhmischer Gedichte neubœhmisch » politisches Kapital schiagen (p. 54). »
3 . Ces deux pièces sont d'ailleurs traduites (anciennement) de l'allemand ; l'une parle d'un songe, l'autre de mai; Hanka les réunit pour pouvoir attribuer le tout à un prince tchèque, Henri de Podiebrad, qui passe pour avoir composé un songe de mai.
d'histoire et de littérature. 15
par des passages correspondants, mais adoucis, composés en ancien tchèque. Qud fut l'auteur de cette falsification nouvelle? M. H. veut encore que ce soit l'éternel Zimmermann, dont il voudrait faire le bouc émissaire de tous les péchés de ses compatriotes, mais il n'y a pas ici l'ombre d'une probabilité. Hanka a dit lui- même, dans une lettre écrite en 1862, trente-six ans après la mort de Zimmer- mann et sans aucune raison d'altérer la vérité : « On chargea le professeur » Svoboda de Novarov de composer quelques autres vers en ancienne langue » tchèque, et on remplaça ainsi les feuillets supprimés. » M. H. prétend que Svoboda aurait fait des vers meilleurs ; c'est là un argument tout subjectif qui n'a pas la moindre valeur. Or le fait n'est pas sans intérêt. Ce Svoboda est en effet, avec Hanka, le premier qui ait fait connaître le ms. de Kœniginhof. Hanka avait à peine annoncé sa trouvaille, destinée à faire tant de bruit, que Svoboda la répandait de son côté, en même temps que le Linda qui a figuré plus haut (Hanusch, Das Schriftwesen und Schrifthutn der bœhmisch-slovenischen Vœtkerst<£mine, p. 57), et en 1819 l'édition princeps du ms., donnée par Hanka, était accompagnée d'une traduction en vers allemands de ce même Svoboda.
4. La prophétie de Liboucha. Il s'agit ici d'une fabrication effrontée de Hanka, fabrication qu'a reconnue M. Paiacky lui-même (cf. Rev.-crit., 1866, p. 515). Il eut l'audace de lire ce morceau, composé par lui en ancien tchèque d'après un poème latin qui parait authentique, en 1849, à la Société royale des sciences de Prague ; il disait l'avoir trouvé sur sept bandes de parchemin cousues dans la reliure d'un ms. portant le n° 960 au Muséum de Prague et renfermant le De arte moTiendi et il montra ces bandes à la société. Plus tard, il déclara les avoir recousues à leur place primitive. Or aucun ms. du Muséum ne porte le n*' 960, et dans le n° 940, qui contient un De arte moriendi, « il n'y a pas et il n'y a » jamais eu de bandes de ce genre (p. 72). » — Cette grossière imposture a été dénoncée pour la première fois par M. Max Bùdinger (cf. Rev. crit.y 1866, p. 314, n'' 4); ce qu'il y a d'inoui, c'est qu'aucun savant bohème, jusqu'alors, n'eût protesté contre ce faux impudent. Schafarik, qui assistait à la séance où Hanka fit sa lecture, « sourit avec incrédulité, mais ne répondit rien (p. 68). » Il ne doutait pas cependant, dit M. H. (p. 71), du véritable état des choses; mais « on avait alors des égards pour Hanka (man liess damais Hanka gewaehren), » qui depuis 1 848 avait fait pour la cause slave des sacrifices réels et person- » nels. » Et M. H. lui-même est porté à voir là «une action obscure,» sans vou- loir affirmer absolument l'évidente culpabilité de l'éditeur responsable du ms. de Kœniginhof.
Je le disais en commençant, et le lecteur est sans doute à présent de mon avis, le livre de M. Hanusch n'est pas propre à dissiper les graves soupçons de falsification coutumière qui pèsent sur tout le groupe de littérateurs tchèques au milieu duquel s'est produit le célèbre manuscrit de Kœniginhof ' . Il faut ajouter que pour toute l'Europe savante, en dehors de quelques écrivains slaves, il ne saurait y avoir doute un seul instant sur la supposition du ms. de Grùnberg, ce
I. M. H. n'a rien dit d'une falsification sur laquelle je n'ai d'ailleurs pas de détails,
mais que j'ai indiquée, d'après Springer, dans mon article précité (p. 314, n. 5).
l6 REVUE CRITIQUE D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE.
ms. dont M. Pertz a déclaré la fausseté évidente (cf. Rev. crit., 1866, p. 3 14), et qui contient cette misérable rhapsodie du Jugement de Liboucha, dont le début est si clairement calqué sur celui du célèbre poème serbe, le Partage de l'héritage ' . — Reste donc, comme seul objet de discussion, le manuscrit qui contient les autres poèmes épiques. Les savants tchèques affectent de considérer la question comme close : à mon sens elle ne fait que commencer à se poser. Une enquête, dirigée avec toutes les lumières et toute l'impartialité possible, devient un besoin urgent ; il y va de l'honneur de la nation bohème autant que des intérêts de la science. Cette enquête devra avant tout éclaircir l'historique de la découverte du manuscrit, qui, d'après les défenseurs les plus convaincus eux-mêmes, fourmille, dans le récit de Hanka, de mensonges (appelés bénévolement /tî;)5/i5 memorid) et de contradictions 2. Il faudra ensuite que les slavistes de toute l'Europe soient appelés à donner leur avis motivé ; Schleichei' est mort malheureusement avant de s'être expliqué sur ce point; mais M. Miklosich, qui ne se sert plus, dans sa Grammaire, du ms. comme texte de langue, a le devoir de faire connaître ses motifs. Pour ce qui regarde le côté historique et littéraire, la discussion paraît terminée ; on a été dans l'impossibilité de citer un fait historique mentionné dans le ms. qui ne fût pas- connu en 181 7; la forme littéraire est parfaitement insolite pour tous ceux qui s'occupent d'épopées nationales. Les singularités paléogra- phiques du ms. devront aussi être soumises à un jury compétent. — Nous atten- dons cette enquête avec impatience : il faut absolument qu'on sache enfin à quoi s'en tenir sur un fait d'histoire littéraire aussi important que celui-là. Nous avouons que, tout en déclinant notre compétence, nous penchons à croire à une supercherie; et certes on est de plus en plus disposé à l'admettre quand on voit, comme nous l'avons dit plus haut, que tous les noms qui sont plus ou moins mêlés à la découverte, à la publication et à l'interprétation de ce trésor national sont ceux de faussaires soupçonnés ou convaincus.
G. P.
1 . On peut trouver la traduction allemande de ce chant serbe dans les poésies de Gœthe et à la fin du tome I des Kkine Schriften de Jacob Grimm.
2. Entre autres histoires, Hanka raconta que des lambeaux de parchemin appartenant primitivement au ms. avaient servi aux Hussites à empenner des flèches qui gisaient encore sur le sol du caveau où il fit sa trouvaille. Mais alors pourquoi ne les a-t-il pas ramassés.? et que sont devenues ces flèches.? — Notez que le ms. est censé avoir été jeté dans ce caveau à la mort du possesseur et avec ses autres livres, il y a environ un siècle, c'est-à- dire trois cents ans au moins après les Hussites. Etc., etc. M. Hanusch dit à ce propos: « Quelques circonstances de la découverte^ que Hanka, dans son mélange de vérité et de j> fiction, n'a jamais bien éclaircie, ont été révélées par Linda (toujours les mêmes noms!). » Ce Linda accusait bien d'ailleurs le caractère qu'on attachait au trésor si merveilleuse- ment découvert, en disant que l'inventeur « était prêt à montrer cette antiquité à tous les » patriotes qui désireraient la voir » (Hanusch, Schriftwesen und Schriftthum, p. 68). Hanka habitait alors avec Linda. Ce journaliste, en 1818, l'année de l'impression du ms., publiait un roman historique sur Vaçlav et Boleslav (les héros d'un des poèmes de K.œniginhof;. C'était, dit ailleurs M. H. {Die gef. bœhm. Cedichte, p. 5) un homme habitué à des senti- ments et à des expressions peu nobles : c'est pour cela que M. H. ne le croit pas capable d'avoir composé « la fadeur romantique et douceâtre » du Vychekrad; il cite des passages plus ou moins poétiques (des chœurs de jeunes gens et de jeunes filles) dans son roman,
3ui sont, dit-il, d'une grande faiblesse; mais il ne les donne qu'en tchèque. Il y avait aussi es passages en ancien tchèijm-, qui, d'après M. H. (p. 14), sont pleins d'incorrections.
Nogent-ie-Rotrou, imprimerie de A. Gouverneur.
)) n'en offre pas d'exemple assuré. »). — Gradl, Sur le Vocalisme du dialecte franconien oriental (p. 263-283). — Comptes-rendus de Baudry, Grammaire comparée des langues classiques, t. 1, par M. Schweizer-Sidler (p. 284-291, très- favorable); de CoRSSEN, Ueber Aussprache, Vokalismus und Betonung der lateini- schen Sprache, par M. Schweizer-Sidler (p. 291-31 1). — Mélanges. ScHŒNBERg, )r,yw £/ Fpr.yrjîit (p. 311-313); Frœhde, Étymologics latines (p. 313-315: frendo, infestus). — Nécrologie. Schmidt, August Schleicher (p. 31 S-321).
La 5*" livraison, brochée avec la 4'', est occupée presque en entier par un article de M. Kuhn sur le livre de M. Scherer, Zur Geschichîe der deuîschea Sprache, article qui tient près de cent pages (p. 321-41 1); M. Kuhn s'attaque uniquement à la deuxième partie de l'ouvrage, celle qui traite de la flexion, et il soumet les hypothèses de M. Scherer à une critique sévère, et, à ce qu'il semble, aussi judicieuse qu'approfondie. — Mélanges. Fick, lira ei porca : [xsXivr,, malva; notes diverses (p. 412-416).
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE DES PRINCIPALES PUBLICATIONS FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES.
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N' 28 Qaatrième année 10 Juillet 1869
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PERIODIQUES ETRANGERS.
Neue Jahrbûcher fur Philologie und Fœdagogik von Fleckeisen und Masius, 1869. — Cahier 2.
Kekulé, Compte-rendu de Conze, Mélanges sur l'histoire de la plastique grecque (Discussion sur quelques particularités d'Argos et d'Athènes). — Fleck- EiSEN, sur Cicéron, pro Archia, lo, 26. — Campe, La sortie des Platéens (Thucyd., III, 22 suiv.). — Weil, Compte-rendu de Egger, Mémoire sur quelques nouveaux fragments inédits de l'orateur Hypéride. — Schneider, 10 conjectures sur Callimaque. — L. Dindorf, Nicolas de Damas. — Additions au fragment de Priskos. — Sur les formes Tp^YoSûTr,? et Tsêspioç. — Tittler, Sur Cic. de orat. 2, 20, Sô; 28, 122. — FuNKH.t:NEL et L. Mùller, Sur Horace. — Wunder, Sur Horace, Od. I, 35, 24, III, 2, 18.
Zeitschrift fiir -wissenschaftliche Théologie, herausgegeben von A. HiL- GENFELD. — 1869. 2'^ Cahier.
Lipsius, Études sur la dialectique de Schleiermacher (suite et fin). — Holtz- MANN, Les rapports deTÊvangile de Jean avec les synoptiques (suite et fin). L'auteur achève de démontrer que le quatrième évangile est dépendant, sous plusieurs rapports, des trois premiers. — Overbeck, Lettre au D'' C. Holsten sur le passage Romains VIII, 5. Discussion exégétique sur le sens du fameux passage Iv à\xo\û>\i.(x.ii (Tapxoç à[j.apTtac. — Rœnsch, Nouvcaux éclaircissements sur P Assomp- tion de Moïse. Remarques critiques et exégétiques, dont quelques-unes fort inté- ressantes, sur cet écrit pseudépigraphe souvent mentionné depuis quelque temps. — HiLGENFELD, Le Pastcur d'Hermas et son plus récent commentateur, c'est-à- dire M. Zahn, qui place la composition de ce livre dès la fin du premier siècle après J.-C, et part de là pour affirmer l'apostolicité de quelques écrits du Nouveau Testament, fortement soupçonnés d'inauthenticité. M. Hilgenfeld critique les résultats obtenus par M. Zahn.
3*= Cahier.
Lipsius, La polémique d'un apologéte. Réfutation des attaques dirigées contre l'auteur par M. Zahn dans son récent travail sur le Pasteur d'Hermas. — W. Grimm, Sur la doxologie de Romains IX, 5. Contre M. H. Schultz qui veut encore appliquer cette doxologie à Christ. M. Grimm ponctue ainsi la phrase : ...ô côv sTtl TtàvTwv. ©eà; £ù).oYriTô; x. t. X.; c'est l'interprétation déjà proposée par Erasme. — U. Immer, La dogmatique dépassant le point de vue de Hegel. A propos de l'importante Dogmatique chrétienne de M. Biedermann (Zurich, 1869). — W. Clemens, Les sources de l'histoire des Esséniens. Intéressante critique des rensei- gnements que Josèphe, Philon et Pline nous ont transmis sur les Esséniens. Hippolyte, Porphyre, Eusèbe, etc., n'ont guère fait que reproduire les données qu'ils trouvaient chez ces trois écrivains.
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Ackermann (F.). Introductio in libres | accomodata. Editio IV. In-8*. Wien sacres veteris fœderis usibus academicis | (Beck). 5^-35
REVUE CRITIQ^UE
D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
N* 28 — 10 Juillet — 1869
Sommaire : 128. Lévêque, Recherches sur l'origine des Gaulois. — 129. Bernays, les Lettres d'Heraclite. — 130. Ebert, du rapport de Tertullien avec Minucius Félix. — 131. CouRAJOD, le Monasticum Gal.icanum. — 132. Stern, sur les Douze Articles des Paysans. — 133. Œttinger, Moniteur des dates.
128. — Recherches sur l'origine des Gaulois, par C. Lévêque. Paris, A. Durand et Pedone-Lauriel, 1869. In-8', viij-i74 p.
La préface de ce livre débute ainsi : « Les différents écrits que nous livrons ici » à l'impression sont l'œuvre posthume d'un jeune interne en médecine, enlevé » à l'âge de 26 ans à l'affection de ses parents et de ses nombreux amis, après » une maladie longue et douloureuse contractée en soignant les cholériques de » l'épidémie de 1 864. » De semblables paroles désarment la critique qui aurait beaucoup à dire, si l'auteur était vivant et avait lui-même publié ces Recherches sur rorigine des Gaulois. On y voit un esprit sagace, curieux et indépendant, l'étoffe d'un érudit. Mais M. L. n'était pas encore complètement initié aux méthodes nécessaires dans ces études et ne semble avoir eu qu'une connaissance très-imparfaite des travaux publiés sur ces matières. Non-seulement il ignore les travaux étrangers, mais aussi des œuvres françaises telles que VEthnogénie gauloise de M. de Belloguet. Toute sa philologie celtique paraît prise dans l'ouvrage de M. de Chevallet sur la Formation de la langue française. Dans la partie purement historique de son livre, on trouve quelques objections ingénieuses au système de M. Amédée Thierry, mais mêlées à des assertions plus que contes- tables. — Du reste, si cette publication est une œuvre de piété envers un mort, elle a atteint son but ; en inspirant une vive sympathie pour ce jeune savant enlevé si tôt à des études qu'il n'a pu qu'aborder.
H. G.
129. —Die Heraklitischen Briefe. Ein Beitrag zur philcscphischen und religions- geschichtlichen Litteratur, von Jacob Bernays. Berlin, Hertz, 1859. In-8*, 159 p. — Prix : 6 fr.
Dans cette publication M. J. Bernays a réédité après Westermann (Heracliti epistolae. Lipsiae, 1857) la correspondance apocryphe qui nous est parvenue sous le nom du philosophe Heraclite, en l'accompagnant d'une traduction en alleniand et d'un commentaire cil il traite toutes les questions que soulève cet ouvrage.
Cette correspondance se compose de neuf lettres. Les trois premières, invi- tation adressée par le roi Darius à Heraclite, réponse d'Heraclite, ordre donné par Darius aux Ephésiens de réintégrer dans ses droits de citoyen l'ami d'Héra-
Vlll ;,
l8 REVUE CRITIQUE
dite Hermodore, sont insignifiantes en elles-mêmes. L'intérêt est dans le com- mentaire de M. B. et dans la manière dont il traite de certains points de la phi- losophie et de la biographie d'Heraclite qui se rattachent à ces trois lettres.
Dans la quatrième lettre, adressée à Hermodore, Heraclite, à propos d*tme accusation d'impiété qui lui a été intentée par un certain Euthyclès, attaque avec vivacité l'usage d'enfermer la divinité dans les temples et dans l'obscurité (beau- coup de temples n'étaient éclairés que par la porte), tandis que le monde entier, avec les animaux, les plantes et les astres qui l'ornent, est son temple ; il se compare pour la vertu à Hercule et se promet l'immortalité : « Si vous pouviez » ressusciter dans cinq cents ans, dit-il en s'adressant aux Ephésiens, vous trou- » veriez qu'Heraclite est encore vivant tandis qu'il ne resterait aucune trace de » votre nom ; » il épousera aussi une Hébé, non pas l'Hébé d'Hercule, mais l'une de celles dont la Vertu est la mère; Homère, Hésiode, chacun des hommes illustres par leur sagesse a la sienne. Puis revenant brusquement au point de départ et à l'accusation d'Euthyclès, le pseudo- Heraclite demande si des autels, si des pierres peuvent être considérées comme des témoins des dieux, ce sont les œuvres de la divinité qui sont ses témoins. Le soleil, la nuit et le jour, les saisons, la terre avec ses fruits, la lune, déposent en sa faveur. M. B. pense que conformément à l'usage qui se remarque dans la littérature apocryphe et apoca- lyptique les cinq cents ans dont parle l'auteur de la lettre doivent se rapporter au temps où il vivait lui-même, c'est-à-dire au premier siècle de l'ère chrétienne (p. 26). Ce raisonnement ne me paraît pas bien convaincant et l'analogie semble forcée. L'auteur de la lettre ne prédit pas ici un événement précis et déterminé; c'est une manière figurée de dire que son nom vivra éternellement; le nombre cinq cents n'a évidemment pas ici l'importance du nombre des semaines, par exemple, dans le livre de Daniel. M. B. voit d'ailleurs dans cette lettre la trace de deux mains différentes, celle d'un philosophe qui attache par-dessus tout de l'importance à la sagesse et à la culture de l'esprit (TraiSeîa) et qui la récompense par l'union avec Hébé, celle d'un juif ou d'un chrétien d'Ephèse qui ne se souciait pas d'Hébé ni d'Hercule, mais qui a voulu introduire dans la lettre l'expression de son zèle contre l'idolâtrie et qui à la fin s'est évidemment rappelé le début du 19'" psaume « coeli enarrant gloriam Dei. » Si M. B. n'a pas de peine à mettre à part la péroraison de la lettre, il est beaucoup plus embarrassé pour distinguer dans le début où commence et où finit la pieuse interpolation. Je crois que M. B. reconnaît avec raison un accent juif ou chrétien dans ces attaques contre l'idolâtrie. Mais pourquoi l'auteur de ces attaques, écrivant sous le nom d'Heraclite, ne se serait-il pas conformé à la vraisemblance en le faisant écrire aussi en philosophe et en payen ? n'était-ce pas le moyen de donner plus d'autorité au langage juif ou chrétien qu'il lui prête?
A propos de cette lettre M, B. signale avec raison (p. 133) une pensée d'Heraclite qui avait échappé à l'attention des savants dans Clément d'Alexandrie
(PrOtrept. 2, p. 18 P) : tàyàp vo[AiÇô[Ji£va xar' àvOpwTTOu; (iviar^ipia àvtîpw(7Tt [Aueùvrai.
La cinquième et la sixième lettre adressées à un certain Amphidamas contien-
d'histoire et de littérature. 19
nent des réflexions sur la médecine et de vives attaques contre les médecins.
M. B. signale (p. 58) les ressemblances frappantes qui se rencontrent entre certains passages de ces lettres et des passages du premier livre du traité attribué à Hippocrate sur le régime; ce qui confirme l'opinion qui attribuait cet ouvrage à un disciple de l'école d'Heraclite.
La septième lettre adressée à Herraodore est une invective véhémente contre la société antique. Le pseudo-Heraclite y parle en particulier du viol des jeunes filles dans les fêtes de nuit, de la prostitution des filles encore toutes jeunes et des garçons, des excès commis dans les pique-niques. Il condamne la guerre absolument et sans restriaion ; il s'indigne qu'on punisse comme déserteurs ceux qui ne veulent pas se souiller du sang de leurs semblables. Il dit qu'il n'est pas disposé à rire quand il voit qu'on s'approprie le bien d'autrui, qu'on traite comme sienne la femme d'autrui, qu'on vend comme esclaves des hommes libres, qu'on mange les animaux tout vivants, -rà ^wvra xoL-éibu-z, qu'on viole la justice. M. B. fait remarquer (p. 73-74) que le trait relatif aux animaux vivants rappelle le premier des préceptes donnés à tous les enfants de Noé, c'est-à-dire à tous les hommes, qui sont mentionnés dans le Talmud. Il croit voir une réminiscence de quelques-uns des autres préceptes dans ce même passage du pseudo-Heraclite. Mais la chose n'est pas évidente; et ici, comme ailleurs, M. B. force un peu l'interprétation pour trouver des réminiscences et des allusions. L'un des pré- ceptes donnés aux enfants de Noé défend le meurtre; et les invectives contre la guerre en général ne peuvent en tenir la place. Il n'y a pas de précepte spécial qui défende de réduire en esclavage des personnes libres. M. B. pense que l'auteur de la lettre n'a pas fait d'allusion au précepte qui défend d'adorer des idoles, parce que c'eût été trop contraire à la vraisemblance d'attaquer le culte des idoles sous le nom d'Heraclite. Mais l'auteur de la quatrième lettre n'y a pas regardé de si près, et Sénèque dans son traité de la superstition dit sur ce point des choses tellement fortes que saint Augustin a cru devoir en faire usage dans la cité de Dieu (VI, 10). M. B. voit dans les mots v6iio;£î[i' a>j.bn une réminis- cence de la politique d'Aristote (III, ij, 1284 a ij). Mais cet ouvrage était bien peu lu, et le pseudo-Heraclite a pu tirer d'ailleurs cette expression. Au reste M. B, n'a peut-être pas tort en attribuant cette lettre à un juif ou à un chrétien du i^ siècle de l'empire.
M. B. a constaté que Sénèque (Dé ira, 2, 10, 5. De tran<^uill. 1 5, 2) est le premier auteur où il est question d'Heraclite pleurant sans cesse par opposition à Démocrite comme riant toujours, et Pline l'Ancien (7, 50) dit aussi qu'Hera- clite ne riait jamais.
Dans la huitième lettre, à Hermodore, il est question du voyage d'Herraodore en Italie, de la part qu'il devait prendre à la législation romaine et de l'empire romain auquel seront soumis un jour les Grecs d'Asie. L'auteur cite un oracle sibyllin qu'il applique à Hormodore : SîêvUa èv icoÀXoî; xal wjto èçpâcôr, f.Çstv <i6?ov
La neuvième lettre est adressée aussi à Hermodore. C'est une apologje de la
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mesure par laquelle Hermodore accordait aux affranchis le droit de cité (l(707ro),tT£ia) et à leurs enfants le droit d'arriver aux charges publiques (icoT-.fxta). Le pseudo-Heraclite dit que de plus puissants adopteront les lois dont les Éphé-
siens n'ont pas voulu, saov-at xpeiTToyç... ol TrstffGriCTOfiEVOi toîç aoîç vojxot;. M. B. VOit
ici (p. 99) probablement avec raison une allusion à la législation ronfiaine qui était beaucoup plus libérale que la législation grecque. Le pseudo-Heraclite développe d'ailleurs le thème des stoïciens sur l'esclavage : tous les hommes sont égaux comme citoyens du monde; il n'y a d'homme libre que celui qui n'est pas assujetti à ses passions. M. B. croit reconnaître un juif ou un chrétien dans ce qui est dit du culte de la Diane d'Ephèse, qui a pour grand-prêtre un eunuque, comme si sa virginité courait du danger avec un homme. Mais il y a des traits tout semblables dans les citations que saint Augustin fait du traité de Sénèque sur la superstition. Les œuvres de Sénèque en général montrent combien il est difficile de distinguer par des caractères intrinsèques et même par le langage un philosophe d'avec un juif ou un chrétien dans ce qui tient à la morale et même au culte. Aujourd'hui encore il y a des gens qui croyent que Sénèque a dû faire des emprunts à saint Paul. Et certainement s'il ne nous était parvenu de Sénèque que quelques lettres anonymes, elles se prêteraient très-bien aux raisonnements que M. B. a faits sur la correspondance du pseudo-Heraclite.
Le texte de cette correspondance a été traité avec beaucoup de soin et de sagacité. Il y a des restitutions très-heureuses. Mais on n'est pas infaillible; et M. B. est trop disposé à s'étonner qu'on puisse commettre des erreurs. L'auteur de l'histoire de la philosophie grecque à qui M. B. reproche vivement (p. 41) de n'avoir pas pensé à se servir du traité d'Hippolyte contre les hérésies pourrait s'étonner à son tour qu'un philologue aussi distingué que M. B. ait vu (p. 128) une incorrection dans la construction èxewou sùvoîa signifiant « par bienveillance » pour lui. » Krùger (§ 47, 7, 5) et Madvig (§ 45 rem.) citent le passage
suivant de Thucydide (7, $7) Arifjioaôevouç <ft),îa xai 'AOrivaîwv eùvoîa èirsxoupriaav, qui
justifie pleinement le pseudo-Heraclite. — Le texte de la cinquième lettre (p. 48, I. 5-6) ne me semble pas exempt d'altération dans le passage où après avoir dit que la prédominance d'un des éléments qui entrent dans le corps humain est la cause des maladies, l'auteur continue ainsi : àw.à ôetôv xt ({/uxirî :^ âpjiôijouffa aùxà •
uyeia ictl tô irpÛTOv, 'laxpixwTaTov çOaiç -où yàp elxâi^et ii irpwrr, àxEyyia. xi Ttap' aOn^v, àXXà ucrxepov âX),ot àXXa iJLijxoij(jL£vot ol âvOpwuoi imniri\L(tç xàç àyvoîa; êxâ/s^av oTSev
è\iii (joçta 080ÙÇ «fùffewi;, olôs xai vôaou TtaùXav. Evidemment l'auteur veut dire que la manière dont la nature rétablit l'équilibre de la santé est le modèle de la méde- cine, le prototype de la médecine que les hommes ont imité plus ou moins gros- sièrement. Mais je ne comprends pas bien ce que donne le texte ûYsîa çOfftç,
que M. B. traduit : « Die Gesundheit ist das ursprùngliche, die Natur ist der )) grœsste Arzt. » Et je ne vois pas de restitution bien certaine; faut- il lire : (jytictQ èaù xô Trpûxov laxptxèv çûdt;, en faisant dépendre Ofeia; de çûdi;? En tout cas l'enchaînement des idées exige, à ce qu'il me semble, le sens que j'ai indiqué plus haut.
d'histoire et de littérature. 21
En somme l'ouvrage de M. Bernays est plein de recherches savantes, ingé- nieuses, présentées avec intérêt. La matière est petite, mais le travail est exquis. Cette publication ajoute à ce que l'on savait de la philosophie d'Heraclite et de l'état moral et religieux de l'empire romain au i" siècle de l'ère chrétienne.
Charles Thurot.
130. — Tertullian's Verhœltniss zu Minncius Félix, nebsteinem Anhangùber Commodian's carmen apologeticum von Adolt Ebert. Leipzig, Hirzel. — Prix: j fr. 25 c.
Ce travail intéressant de M. Ebert est extrait des Mémoires de l'Académie des sciences de Saxe. Il se compose de deux parties, ou plutôt de deux mémoires séparés sur deux questions qui intéressent l'histoire et la littérature des premiers siècles du christianisme. Le premier est consacré à étudier les rapports qui existent entre VOctavius de Minucius Félix et VApologeticum de Tertullien. Ces deux ouvrages sont à peu près du même temps; il ont dû être composés vers les trente dernières années du second siècle. Mais lequel a précédé l'autre ? C'est une question qu'il est important de résoudre. Comme ils nous donnent tous les deux sur la situation de !a société chrétienne à ce moment des renseignements qui concordent pour l'ensemble, mais diffèrent quelquefois par les détails et les nuances, il est utile à l'histoire de l'Église que chacun des deux tableaux soit remis à sa date précise. L'histoire littéraire n'a pas moins d'intérêt à savoir lequel des deux livres a précédé l'autre : ils sont parmi les livres chrétiens les plus anciens qui aient été écrits en latin, et il est naturel qu'on souhaite de connaître avec certitude par quel ouvrage la littérature latine chrétienne a commencé.
L'Octavius, dont nous ne possédons qu'un seul manuscrit ancien, n'a été publié pour la première fois qu'en 1 543. A ce moment l'Apologétique de Tertul- lien était depuis plus d'un demi-siècle en possession de l'admiration publique, et l'on n'hésita pas à regarder comme le plus ancien l'auteur le plus connu et le plus admiré. L'opinion contraire prévaut aujourd'hui ; c'est celle de M . Ebert qui cherche à prouver que VOctavius est antérieur àV Apologétique. Malheureusement on n'a pas de texte précis pour l'établir. Si Lactance , dans la revue rapide qu'il présente des défenseurs du christianisme au 5^ livre de ses divinae institutiones, met Minutius Félix avant Tertullien, saint Jérôme, dans son de viris illusîribus, place au contraire Tertullien le premier. Niebuhr fait bien remarquer que Minutius réfute à deux reprises le livre que Fronton avait écrit contre les chrétiens, et, comme on doit supposer que la réponse n'a pas dû être très-postérieure à l'attaque elle- même, il en conclut que VOctavius a dû paraître vers l'an 170; mais M. Ebert ne trouve pas cet argument sans réplique. Il lui semble que plusieurs années après la mort de Fronton on pouvait encore citer et réfuter l'ouvrage d'un orateur célèbre qui avait dû faire beaucoup de bruit quand il parut et dont assurément la renommée ne s'était pas si vite éteinte. On est donc réduit, en l'absence de docu- ments étrangers, à l'étude comparée des deux livres et il faut qu'on se décide par des raisons presque exclusivement littéraires. Toute l'argumentation de M. Ebert
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se borne à montrer qu'il y a chez les deux écrivains des morceaux tellement sem- blables qu'il faut que l'un ait copié l'autre ; or ces morceaux semblent bien mieux à leur place dans VOctavius que chez Tertullien ; ils y font partie du plan même de l'ouvrage et l'on ne peut les enlever sans en compromettre l'ordonnance géné- rale qui est très-sage et très-simple. Au contraire dans l'Apologétique \\s sont moins bien fondus avec le reste, ils ne s'accordent pas toujours avec le plan de l'ouvrage et ils ont l'air parfois de n'avoir pas été faits pour l'endroit où on les voit. M. E. n'a pas de peine à répondre à ceux qui prétendent que l'origina- lité de Tertullien ne permet pas de supposer qu'il emprunte ses idées d'un autre. On sait qu^il ne s'est pas fait scrupule dans d'autres passages d'imiter saint Justin. D'ailleurs V Apologétique était une œuvre de circonstance, écrite en toute hâte au début d'une persécution pour essayer de l'arrêter. Est-il surprenant que l'auteur, pressé d'achever son livre, ait pris son bien où il le trouvait, sans se préoccuper beaucoup d'ordonner avec soin ses emprunts .? Ces imitations ne font du reste aucun tort à l'originalité de V Apologétique. M. E. fait remarquer avec beau- coup de force que cette originalité se trouve dans le caractère juridique de l'ouvrage. Saint Justin, Tatien, Athénagore étaient des Grecs qui connaissaient peu les lois romaines; Tertullien qui les avait étudiées et pratiquées s'en est servi le premier pour la défense du christianisme. Minutius est original aussi ; il ne ressemble pas aux Grecs ses devanciers, et il a mis dans son petit livre le carac- tère de son pays et de son temps. C'est un philosophe, mais non pas un spécu- latif ou un platonicien. Il prend le fond des doctrines stoïciennes, et, selon l'habitude des Romains, le modifie par le bon sens et l'applique à la vie commune: c'est un imitateur de Cicéron et un disciple de Sénèque. Ainsi, comme le fait remarquer en terminant M. E., c'est par deux œuvres originales et vraiment romaines que la littérature chrétienne a commencé à Rome.
L'autre mémoire de M. Ebert, quoique beaucoup plus court, est plus intéres- sant encore et plus nouveau. Il y traite du poème intitulé Carmen apologeticum qu'on attribue à Commodien. Ce poème a été publié pour la première fois par D. Pitra qui l'avait trouvé sans nom d'auteur dans la bibliothèque désir Thomas Phillips à Middlehill. Le manuscrit de Middlehill est rempli de fautes et D. Pitra en a donné une édition fort médiocre. M. E., qui se montre très-sévère pour l'éditeur du Spicilége, prouve qu'il n'a pas été heureux dans la constitution du texte et qu'il n'a pas toujours compris les idées principales de son auteur. Le commentaire de M. E. améliore en beaucoup d'endroits ce texte corrompu et nous fait bien mieux saisir la suite et la portée des idées. Ce qu'il a le mieux éclairci, c'est la partie de ce curieux poème qui se rapporte à la fm du monde et à l'Antéchrist. Il y règne une grande confusion que D. Pitra n'avait pas su dissiper. M. E. rappelle comment la croyance à l'Antéchrist est née chez les Juifs de l'interprétation de certains passages de la Bible, notamment de la vision de Daniel et de la prophétie d'Ezéchiel sur Gog et Magog. Les Juifs croyaient que l'anti-messie serait un homme de la tribu de Dan qui s'élèverait traîtreuse- ment contre le Christ « comme un serpent s'élance du chemin, » et qui après
d'histoire et de littérature. 2^
une longue résistance finirait par être vaincu par lui. Les chrétiens, en quittant la Judée, emportèrent ces croyances avec eux. Ils pensaient, avec saint Paul, que la venue de V homme dépêché était proche. La première persécution^ à laquelle ils ne s'attendaient pas, et les massacres qui en furent la suite les disposèrent à croire que l'empereur, qui les traitait si rudement, pourrait bien être ce fils de perdition prédit par les prophètes. Précisément la canaille de Rome, qui regret- tait Néron, prétendait, sous les Flaviens, qu'il n'était pas mort, qu'il s'était réfugié chez les Parthes et qu'il devait en revenir. Ces récits populaires confir- mèrent les chrétiens dans leur opinion, et, à partir de la fm du premier siècle, Néron fut pour eux l'Antéchrist. Mais cette façon d'interpréter la légende ne fut acceptée qu'à Rome et dans une partie du monde romain. A la même époque saint Irénée continue à croire que l'Antéchrist sera un homme de la tribu de Dan et il l'appelle Bélial. L'originalité de l'auteur du Carmen apologeticum consiste à réunir les deux légendes; il y a pour lui deux antechrists, Néron et l 'anti-messie des Juifs. Chacun a son rôle: « l'un, nous dit le poète, est la perdition de la ville, » l'autre de la terre tout entière. » Néron tue Hélie et chasse les chrétiens de Rome, à son tour, il est défait et tué par l'anti-messie qui détruit Rome et mas- sacre les Romains, récit lugubre que l'auteur de ce poème rhythmé termine par
ce beau vers :
Luget in aeternum, quae se jactabat aeterna!
à partir de ce moment cette légende combinée est généralement acceptée par les écrivains ecclésiastiques, et nous la retrouvons chez Lactance et chez Sulpice Sévère.
Quant à l'auteur du poème et à l'époque où il vivait, M. E. se rapproche en général des opinions de D. Pitra, mais il les établit sur de meilleures preuves. Il ne doute pas que l'auteur du Carmen apologeticum ne soit le même que celui des Instructiones adversus gentium deos, c'est-à-dire Commodien. Il pense qu'il vivait et qu'il a écrit vers le miUeu du iii*^ siècle et que par conséquent il est le premier en date de tous les poètes latins chrétiens. Son histoire nous est du reste parfaitement inconnue, nous n'en savons que ce qu'il nous en apprend lui-même. Il s'appelle, dans les Instructiones, Gazaeus, mendicus Christi. Il était donc de la ville de Gaza, et non africain comme on l'a prétendu. Mais, si l'on accorde à M. E. qu'il était né en Orient, on ne peut s'empêcher de croire que ce n'est pas en Orient qu'il a vécu et qu'il a composé ses ouvrages. Son originalité consiste à être un poète populaire. Il n'a pas écrit pour la société lettrée mais pour la foule; il faut donc admettre que les gens parmi lesquels il vivait pou- vaient le comprendre, et que par conséquent il écrivait dans un de ces pays de l'Occident où la langue latine était celle de tout le monde. Il m'est difficile aussi d'admettre avec M. E, que mendicus Christi ne soit qu'une traduction de 5enu5 Dei; je crois que sans être téméraire on peut y voir autre chose. Ces mots ne semblent-ils pas dire que Commodien s'était condamné à la pauvreté volontaire ? C'était donc peut-être une sorte de moine avant les moines, un apôtre populaire qui courait le monde, comme faisaient les cyniques à ce moment, prêchant la
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pauvreté par ses leçons et son exemple. Je remarque en effet à plusieurs reprises dans son poème des mots bien cruels contre les riches. Il dit « qu'à la façon » des bêtes ils cherchent toujours quelque proie à prendre, quelque sang à lécher, » et que leur unique joie est de vivre comme des porcs à l'engrais » Dum modo laetentur saginati vivere porci !
Gaston Boissier.
131. — Le Monasticon Gallicanum, par Louis Courajod. Paris, Liepmannssohn et Dutour, mai 1869. In-fol., 28 p. — Prix : 5 fr.
Le bénédictin D. Michel Germain composa sous le titre de Monasticon galli- canum une histoire des abbayes de la congrégation de Saint-Maur; il mourut avant d'avoir pu faire imprimer son ouvrage, qui demeura définitivement inédit. Un grand nombre de planches, représentant les vues à vol d'oiseau des diverses abbayes, furent gravées pour accompagner le texte; elles n'existent plus aujour- d'hui, mais quelques-uns des tirages qui en avaient été faits se sont conservés. Malheureusement les amateurs qui les recueillirent les assemblèrent sans ordre, n'ayant pas toujours la série complète et y mêlant arbitrairement des estampes étrangères. De tels recueils interpolés et confus nécessitaient un travail de dépouil- lement que M. Courajod vient de faire paraître. L'auteur s'est attaché à recons- tituer suivant un plan méthodique le catalogue des planches, qu'il a reconnues avoir été exécutées pour l'œuvre de D. Germain et dont il a assez judicieu- sement arrêté le nombre à 1 5 2 .
M. G. destinant sa monographie à précéder la collection des planches du Mo- nasticon, débrouillée et reconstituée par lui, mais photogravée aux frais d'un riche antiquaire, s'était restreint dans les limites d'une introduction. Son étude, éditée séparément par suite de circonstances indépendantes de sa volonté, semble dès lors trop courte; mais si résumée qu'elle soit, elle n'en est pas moins la base nécessaire de toute publication nouvelle sur le même sujet.
F. Calmettes.
132. — Ueber die zwœlf Artikel der Bauern und einige andre Aktenstùcke aus der Bewegung von 1525, von Alfred Stern. Leipzig, S. Hirzei, 1868. In-8*, viij- I $ 1 p. — Prix : 3 fr. 20.
Le présent travail d'un jeune savant de Gœttingue n'est pas une histoire de la guerre des paysans, mais il fait naître le désir de voir l'auteur aborder bientôt ce sujet plus vaste auquel il prélude si bien par l'opuscule que nous exa- minons ici. C'est une étude critique sur l'origine du document qui joua le rôle principal dans le terrible soulèvement de 1525, et que nous connaissons sous le nom des Douze articles. Cette pièce, dans laquelle sont formulés avec une brièveté et une modération magistrale les griefs des malheureux paysans, a fait le tour de l'Allemagne en un clin d'oeil; nous la retrouvons partout ', de l'Esthonie jusqu'en
I. L'auteur cite 31 éditions contemporaines différentes et il ne les cite pas toutes. Nous
d'histoire et de littérature. 25
Alsace et en Lorraine, et des frontières de la Suisse jusqu'aux montagnes de Thuringe, sans qu'on ait encore pu découvrir les voies par lesquelles elle se pro- pagea et sans qu'on ait réussi jusqu'ici à fixer d'une manière indubitable le nom de l'homme qui formula cette déclaration des droits de l'homme au xvi^ siècle. L'auteur ne s'est point laissé effrayer par l'insuccès de ses prédécesseurs, et il a essayé d'arriver à des résultats positifs par une critique prudente et sagace unie à une discussion minutieuse des sources. M. Stem commence d'abord par exa- miner les motifs du succès universel dont jouirent les Douze articles; il nous montre que ces droits réclamés par les paysans dans un langage net et précis, ne sont pas des postulats théoriques , mais la revendication légitime d'anciens droits possédés par les Germains libres du ix*' et du x* siècle, de droits fraudu- leusement dérobés aux viaimes par l'injustice et la dureté d'une féodalité de plus en plus oppressive et violente. Les douze articles sont comme des échos lointains des codes judiciaires du Sachsenspiegel et du Schwabenspiegel, auquels se mêle un élément religieux nouveau, stimulé par l'ardent désir d'échapper à l'oppression du clergé. M. St. décompose ensuite les douze articles en leurs différents éléments. Les éditions les plus complètes sont ordinairement précédées d'une introduction et accompagnées de notes marginales; notre auteur établit que notes et introduction ne font pas partie du texte primitif et sont l'œuvre d'un commentateur postérieur (de quelques mois) à l'auteur de la rédaction première. Maintenant d'où vient cette rédaction première ^ Cette grosse question, M. St. l'aborde par le côté négatif en discutant d'abord les personnalités dési- gnées par ses prédécesseurs comme auteurs probables des douze articles et en montrant successivement l'impossibilité de ces assertions diverses. Cinq personnes , se sont involontairement disputées jusqu'ici l'honneur de la rédaction des articles; je dis involontairement, car aucune d'elles n'a prétendu de son vivant à cet hon- neur, qui aurait pu coûter cher, et ce sont des écrivains postérieurs qui leur ont imposé ce labeur. La première de ces personnes est Christophe Schappeler ou Sertorius, prédicateur à Memmingen, réfugié en Suisse après la révolte des paysans. L'introduction théologique aux articles, lourde et peu digne du reste, est peut-être de lui, mais il n'a point touché au texte même des articles, non plus que Jean Heuglin, vicaire à Sernatingen sur le lac de Constance, brûlé comme hérétique à Meersbourg après la défaite des paysans, bien qu'il ait été accusé d'avoir écrit des articles; mais M. St. démontre qu'il s'agit d'autres pièces en faveur des paysans. C'est une confusion analogue qui a fait désigner Frédéric Weigand, fonctionnaire de l'électeur de Mayenceà Miltenberg dans l'Odenwald, comme auteur de notre document. Le prophète Thomas Mûnzer, le célèbre chef des paysans révoltés de la Thuringe a également été nommé, mais plutôt à cause de l'importance de son rôle dans la révolte générale et de sa valeur personnelle que sur des indices certains. Un dernier candidat se présentait dans la personne
en avons noté une au t. 74 de la collection Wenckeriana à la bibliothèque du Séminaire protestant de Strasbourg, qu'il paraît ignorer.
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du chevalier Jean de Fuchsstein, agent politique du duc Ulrich de Wurtemberg pendant les années de son exil. Il paraissait peu probable de prime abord qu'un gentilhomme ait trouvé les formules claires et expressives qui résument les vœux et les désirs des paysans et sans quelques textes contemporains, qui prouvent qu'en effet Fuchsstein fut profondément impliqué dans les troubles de la Souabe, espérant les faire tourner au profit de son maître, on n'aurait jamais songé sans doute à ce nom. M. St. ayant écarté ces diverses hypothèses arrive à celle qu'il nous propose à son tour. D'après lui, l'auteur des Douze articles, c'est Balthasar Hubmaier, d'abord professeur à l'université d'Ingolstadt, puis converti au pro- testantisme et nommé pasteur à Waldshut, qu'il amena aux doctrines de la Réforme et qui devint en 1524 le centre politique des paysans révohés de la Forêt-Noire. Hubmaier fut bientôt le conseiller politique des paysans et c'est sur leur demande et, pour ainsi dire, sous leur dictée, qu'il rédigea le document qui nous occupe. M. St. a réuni avec une grande sagacité tous les arguments en faveur de celte donnée importante. La preuve principale se trouve dans les lettres de J. Faber, vicaire-général de Constance, chargé de confisquer les papiers de Hubmaier (qui fut brûlé à Vienne en 1 528) et qui y trouva les docu- ments établissant le fait et le texte même des Douze articles écrits de la main de l'accusé. Quant à la date de la rédaction des articles elle est assez facile à fixer approximativement. Les premiers exemplaires en circulèrent à Ulm et à Munich dans les derniers jours de Mars 1525; on peut donc admettre qu'ils ont été com- posés à Waldshut vers la mi-mars de cette année.
Tout n'est pas également certain dans le travail de M, Stern et lui-même , reconnaît ce fait avec beaucoup de modestie. Mais il est permis de dire dès aujourd'hui que plaçant hypothèse contre hypothèse, celle de notre auteur est encore celle qui paraît la plus probable et que toutes les tentatives faites avant lui pour trouver l'auteur des douze articles ont été moins heureuses que la sienne. Peut-être sera-t-il possible de découvrir un jour dans quelques archives d'Allemagne des documents nouveaux sur ce sujet. Pour le moment tout nous permet d'accepter avec quelque sécurité les résultats dûs à la sagacité de notre auteur et qui pourraient bien contenir la vérité définitive sur un des points les
plus controversés de l'histoire allemande.
Rod. Reuss.
1 j 3 . — Moniteur des Dates. Biographisch-genealogisch-historisches Welt Register, par Eduard Maria Œttinger. Leipzig, Ludwig Denicke, 1869. In-4*, 1075 pages. — Prix : 140 fr.
La traduction du titre de ce vaste ouvrage en donnera une idée exacte : « Répertoire universel biographique, généalogique et historique, comprenant les actes personnels de la race humaine, c'est à dire l'indication de la patrie, des dates de naissance, de mariage et de mort, de plus de 100,000 personnes de toutes les époques et de toutes les nations, ayant joué un rôle dans l'histoire,
d'histoire et de littérature. 37
depuis la création du monde jusqu'à nos jours, avec des notes sur toutes sortes d'objets curieux. » — L'épigraphe est empruntée avec à propos à une Comedia de Calderon : « Muera el hombre, viva el nombre. » Un avant-propos en langue française annonce que ce livre est le résultat de vingt ans de recherches, et qu'il contient près d'un million de dates arrangées par ordre alphabétique. « Jusqu'à » présent nul dictionnaire n'a surpassé le nombre de 40,000 personnages; le » nôtre sera le premier qui s'élèvera à la hauteur de plus de 100,000 noms » d'hommes et de femmes. » L'ouvrage est rédigé en langue allemande; on en promet plus tard une traduction française. Chaque page est divisée en trois colonnes d'une impression assez serrée, sans être cependant d'une finesse qui fatigue la vue; chaque colonne est de 95 lignes. On se trouve donc en face d'un total de 3,319 colonnes et de 3 1 5,400 lignes, énonçant chacune plusieurs faits, plusieurs dates.
Chaque individu indiqué dans cet immense répertoire obtient en général trois lignes, quelquefois deux, parfois quatre, très-rarement davantage. D'après le plan du livre, les indications se bornent aux dates de la biographie de chaque personnage, sans qu'il soit fait mention de ses travaux littéraires ou scientifiques, ni des circonstances auxquelles il doit d'être connu. Traduisons quelques articles qui serviront d'exemple :
Goethe (Johann Wolfgang v.), fils de Jean Gaspard G., poète allemand, con- seiller intime de Saxe-Weimar et ministre d'État, né à Francfort sur Mein le 28 août 1749, annobli en 1782, marié le 19 octobre 1806 à Christiane Vulpius, veuf depuis 181 6, mort à Weimar le 21 mars 1832.
Palmerston (Henry John), baronet Temple, troisième vicomte, fils d'Henry II Temple, deuxième vicomte, homme d'État anglais, ex-premier ministre, né à Broadland (Southamptonshire) le 20 octobre 1784, marié le 16 décembre 1839 à Emily Mary Lamb, mort à Brockett (Herfordshire) le 18 octobre 1865.
Vernet (Jean Emile Horace), fils d'Antoine Charles Horace, surnomme Carie, peintre français d'histoire, né à Paris le 30 juin 1789, marié en 1810 à Louise
Pujol, veuf en , remarié en à la veuve de Boisricheux, mort à Paris
le 17 janvier 1863. Un de ses tableaux les plus célèbres est les « Adieux de » Napoléon à Fontainebleau ».
Voltaire (François Marie Aroiut de), fils de François Arouet et de Marie Mar- guerite Daumart, philosophe et écrivain français, né au château de Chaienay, près de Sceaux, le 20 février 1694', mort à Paris le 30 mai 1778.
M. Œtlinger a pensé qu'un personnage de l'importance de Voltaire méritait bien quelques détails ; il a donc joint trois notes aux lignes fort succinctes que nous venons de reproduire :
I * Il n'est pas exact que le jeune Arouet ait pris le nom de Voltaire en adoptant celui d'une propriété rurale appartenant à sa famille; c'est avec plus de raison que l'auteur
I . [C'est une double erreur : Voltaire naquit à Paris le 2 1 novembre 1 694 ; voir son acte de baptême, extrait des registres de Saint-André des Arcs, dans Jal, p. 128 5. Réd.]
28 REVUE CRITIQUE
des Critical Essays by an Octogenarian (Cork, 1851, in-8*) fait observer que Voltaire est l'anagramme de : Arouet 1. j. (le jeune).
43761825 12345678
Voltaire Arouet 1. j.
2° La maison où naquit Voltaire était dans la rue des Vignes; elle fut démolie en 1825.
3° Voltaire, qui avait déclaré la guerre à Jeanne d'Arc, mourut précisément le même jour où, en l'an 1431, cette héroïne fut livrée au supplice. La Nouvelle Biographie géné- rale lui consacre un article signé Eugène Asse, où nous regrettons de ne rien découvrir de bien nouveau; nous avons été frappés d'y trouver une appréciation de Voltaire par Gœthe; nous ne la connaissions pas encore, mais nous l'avons rencontrée dans le t. 36, p. 213, des Œuvres de Gœthe (Stuttgart, 1830); nous avouons que cette longue série de mots, placés à la suite les uns des autres (génie, imagination, profondeur, étendue, raison...), nous semble remplie de pléonasmes et de tautologies, et nous pensons que Gœthe aurait pu porter sur Voltaire un jugement plus précis et plus concluant.
Pour montrer quelle abondance de renseignements nouveaux le travail de M. Œttinger ajoute aux Dictionnaires biographiques les plus récents, nous observerons qu'il débute par signaler huit Aa (Van der), tandis que la Bio- graphie générale, éditée par MM, Didot, n'en fait connaître que quatre; et dès la première colonne de la première page on trouve les noms d'Aabel, Aabye, Aach, Aacken, Aayard (J. G. W. et Rasmus), Aalborg, Aselholm, Aall, Aare, et une foule d'autres dont il n'est fait aucune mention dans la Biographie en question. — L'auteur n'a point exclu de ses recherches les personnages vivants; il donne la date de leur naissance; c'est ainsi qu'en ouvrant au hasard la seconde partie, à la page 112, nos regards se portent sur Théophile Gautier, né à Tarbes le 31 août 1808, et sur le peintre italien Leonardo Gavagnini, né à Venise le 18 mars 1812. — On comprend d'ailleurs qu'il est impossible que quelques lacunes ne soient pas à signaler; il nous serait facile d'en indiquer un assez grand nombre; ainsi, pour la lettre G (et nous prenons la première qui s'offre à nous), nous aurions à mentionner le baladin Gaultier Garguille (dont le vrai nom était Guérin), cher aux bibliophiles français, né vers 1 574, mort vers 1634 (peut-être M. 0. l'a-t-il repoussé, faute d'indications assez positives); le poète Pierre Gringore, né de 1475 à 1480, mort vers 1544 (même observation); l'oratorien Jean Gaichies, né à Condom en 1647, mort à Paris le 5 mai 1741; le comte J. R. de Gain-Montaignac, littérateur, né en janvier 1778, mort au commencement de 1819 (M. 0. ne cite que le prélat de ce nom, évêque de Tarbes en 1782, mort en Portugal en 1806); l'abbé Jacques Galet, né à Lam- balle et mort en 1726, etc. M. 0., qui cite parfois Quérard, aurait parfois pu consulter avec profit la France littéraire de ce laborieux écrivain. Il nous semble aussi qu'il aurait trouvé beaucoup de renseignements dans VObituary qui est joint à chaque cahier mensuel du Gentleman^s Magazine; prenons le premiernuméro de ce journal qui nous tombe sous la main, celui du mois d'août 1860; nous y rencontrerons divers personnages qui mériteraient d'être réunis à tant d'autres qu'enregistre le Moniteur des Dates : Finlaison (John), né à Thurso le 27 août 1783, mort près de Londres le 13 avril 1860, auquel on doit les tables de mortalité qui servent de base aux opérations de divers établissements anglais;
d'histoire et de littérature. 29
Martin (Peter John), géologue distingué, né à Purlborough (Sussex) en 1786, mort dans la même ville le 13 mai 1860; Roberis (George), archéologue, géo- logue et historien, mort à Lyme Régis le 27 mai 1860; Orm^roi (William Piers), médecin et anatomiste habile, auteur d'ouvrages estimés, né à Londres le 14 mai 1818, mort à Canterbury le 10 juin 1860; Thackwell (Joseph), général anglais, né en 1781, mort à Aghada-Hall (près de Cork) le 8 avril 1859. Arrêtons ici cette énumération, à laquelle nous pourrions donner une extension formidable. — Nous observerons aussi que quelques erreurs, excusables assuré- ment dans un labeur aussi gigantesque, se rencontrent de loin en loin; il n'est pas exact (bien qu'on l'ait fort souvent redit) que Furetière ait dédié au bour- reau son Roman bourgeois. A propos de Locke, qui resta célibataire toute sa vie, M. 0. indique vingt et un hommes célèbres morts sans être mariés: Addison, Ariosto, Bayle, Boileau, etc.; mais il met à tort dans cette catégorie Buffon, dont le fils périt sur l'échafaud révolutionnaire, et Racine qu'il indique d'ailleurs plus loin comme marié le 1" juin 1667 à Catherine de Romanet. Si l'auteur avait lu la curieuse brochure de M, Louis Lacour sur le Parc aux Cerfs, il n'au- rait pas écrit que cet établissement avait coûté 200 millions, et nous croyons aussi qu'il a trop légèrement accepté comme fait authentique l'inculpation diri- gée contre Charles IX d'avoir, d'une des fenêtres du Louvre, tiré des coups d'arquebuse sur les Huguenots le jour de la Saint-Barthélémy. Afin de relever un peu l'aridité qui est la compagne inséparable d'une immense série de noms propres et de dates, M. 0. a pris le parti (et il a bien fait) de joindre à un certain nombre d'articles des notes ordinairement fort courtes, destinées à signaler diverses particularités piquantes ; nous croyons devoir traduire quel- ques-unes de ces annotations, que nous prenons d'ailleurs à mesure que nous les rencontrons, sans prétendre choisir. — L'historien prussien Gundling, mort en 173 1, et qui jouait auprès du roi Frédéric-Guillaume I" le rôle de bouffon, faisait partie d'une société badine, le Taback-Collegium, qui nous semble avoir échappé aux recherches spéciales de M. Dinaux; son protecteur le fit ensevelir dans une futaille de vin, et un bel esprit de la cour, qui se piquait de savoir le latin, composa cette épitaphe : Vinosus, vino sus. — Le docteur André Halliday, mon en 1839, et célèbre en Angleterre pour le traitement des maladies men- tales, a écrit qu'il avait envoyé 30,000 lettres relatives à sa profession, qu'il en avait reçu 40,000, et que ses voyages pour inspecter plus de 400 hospices d'aliénés publics ou particuliers lui avaient fait parcourir un espace de 18,000 milles (plus de 29,000 kilomètres). — Le socinien Ludwig Hetzer, décapité à Zurich le 4 février 1 529, était un panisan déclaré du principe de la polygamie; ce précurseur des Mormons avait épousé douze femmes, et il avait donné à cha- cune d'elles le nom d'un des mois de l'année. — Le mathématicien Hirsch, mort en 1852, s'était occupé de calculer le nombre de combinaisons diverses que pouvait offrir le whist; il en avait trouvé 635,013,559,600. Un joueur qui consacrerait chaque jour dix heures à ce jeu et qui amènerait par heure trente combinaisons différentes, aurait besoin de 5,795,341 ans pour épuiser toutes les
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combinaisons possibles, en admettant qu'aucune ne se reproduisît deux fois. — C'est au compositeur Koltzmann, né à Meerseburg, sur le lac de Constance, et mort vers 1790, que revient l'honneur d'avoir inventé le rhythme reproduit dans la Marseillaise; on le trouve dans le Credo de sa quatrième Missa solemnis. — Le théologien Jacques Christophe Iselin, mort à Bâle en 1737, s'était attaché à compter combien de versets, de mots et de lettres, se trouvent dans la Bible, il avait consacré à ce travail ingrat trois années entières en s'y appliquant pendant neuf heures par jour, et il finit par constater que la Bible renferme 31,173 versets, 775,692 mots et 3,566,480 lettres; le mot et revient 46,227 fois, le mot Jehova 6,7 5 5; mais le mot hébreu équivalent « à sur le champ, immé- diatement >>, ne se montre qu'une fois. Ce qui avait porté le courageux Iselin à entreprendre un pareil labeur, c'est qu'il avait pris pour modèle un docte musulman qui avaft reconnu qu'il y a dans le Koran 77,639 mots et 323,015 lettres. — Le jésuite bohémien Korsinek, mort en 1680, soutint que Gutenberg, l'inventeur de l'imprimerie, était né à Kuttenberg en Bohême; et ce sentiment aveugle de patriotisme inspira encore plus vivement Grégoire Aloys Dankowsky, lequel s'efforça d'établir qu'Anacréon appartenait à la race tch^èque. — On a bien peu, ce nous semble, entendu parler en France d'un aventurier allemand, Ernest Louis Wofgraf, enfant trouvé qui eut la prétention de se faire passer pour un fils naturel de Napoléon I" et d'une comtesse de Kielmansegge, et qui, né à Dresde vers 1813, se suicida, dans la même ville, le 14 avril 1866. — A l'article du poète Jean Mathias Dreyer, né à Hambourg en 17 16, mort en 1769, nous trouvons l'indication d'un ouvrage à insérer dans la nouvelle édition projetée (à ce qu'on nous assure) du Dictionnaire des livres condamnés de Pei- gnot; un volume de chansons bachiques de cet auteur fut brûlé de la main du bourreau sur la place publique de Hambourg. — M. Œttinger rencontre Esco- bar, et il nous offre un échantillon des assertions de ce casuiste, dont le nom est resté célèbre , mais dont les ouvrages sont assurément bien peu ouverts aujourd'hui; il avance qu'il y a moins de mal à tuer dix laïques qu'un seul prêtre, vingt prêtres qu'un évêque, trente évêques qu'un cardinal, cinquante cardinaux qu'un pape; ce qui revenait à dire que l'individu qui donnerait la mort à un souverain pontife serait plus coupable que s'il avait égorgé trois cent mille laïques. — A propos de Fourier, n'oublions pas ce qu'il avance au sujet de notre planète; sa durée sera de 80,000 ans; elle possédera alors trois milliards d'habitants, parmi lesquels figureront 37 millions de poètes ayant autant de génie qu'Homère, 37 millions de philosophes ne le cédant en rien à Newton, et 37 millions d'auteurs comiques égaux à Molière. — Gessler, le tyran des Suisses du canton d'Uri, frappé à mort par Guillaume Tell en 1 307, n'est signalé que pour être rangé parmi les personnages fantastiques qu'on a introduits dans l'his- toire ; les historiens modernes ont en vain cherché quelque document qui atteste son existence. — Le professeur flamand Goethals obtint du pape une faveur dont il y a peu d'exemples ; quoique marié et père de douze enfants, il fut auto- risé à entrer dans les ordres ; il devint chanoine, et sa femme, dont il s'était
d'histoire et de littérature. ?1
séparé, mourut chanoinesse. — Le philologue Samuel Grosser, mort en 1756, s'était livré à de profondes études sur le langage des animaux, notamment sur celui des oies ; il se vantait de le très-bien comprendre, d'être en état d'en rédiger un dictionnaire, et il se désignait volontiers sous le nom de Lexicographus anserinus. — Ipolito Guarinoni, écrivain allemand, malgré son nom italien, figure parmi les auteurs qui ont dédié leurs livres à la Vierge ; il offre son écrit à la sérénissime princesse Marie, reine couronnée de l'empire céleste, grande maî- tresse des neuf chœurs des anges, souveraine de la Terre promise, archidu- chesse de Juda, etc.
Le Moniteur des dates est accompagné du Moniteur des Faits, contenant les batailles, les traités de paix, congrès, insurrections, révoltes et autres événe- ments extraordinaires, arrangés par ordre alphabétique des lieux où ils se sont passés depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Le premier mot est Aachî, petite ville du pays de Bade ; un combat y fut livré le 2 5 mars 1 798 entre les Français et les Autrichiens; le dernier est Zusmarklausen en Bavière; combat le 7 mai 1648 entre les Français et les Suédois réunis et attaquant les Autrichiens. Quelques notes accompagnent cette énonciation des lieux où s'est déployé l'art de détruire. Au sujet du château de Boussu, près de Mons, M. Œttinger observe qu'on rencontre gravés en une foule d'endroits les mots : « Il y sera bossu, il y sera bossu »; nulle interprétation raisonnable n'a encore été donnée. — Au combat d'Heide, livré le 17 février 1 500, entre les Danois et les habitants du Ditmarsch, la bannière de ces derniers était un crucifix que portait une jeune fille de la paroisse d'Oldenvœrde, nommée Else, qui avait fait vœu de virginité afin de se rendre digne de l'honneur de marcher la première vers l'ennemi. — Une note fort longue, introduite dans l'article Paris, offre des détails étendus sur le papier monnaie, invention dont il est juste de rappor- ter l'honneur aux Chinois, et dont l'Europe a bien abusé depuis que cette idée vint frapper l'esprit de l'empereur Hian-Tsung, il y a près de dix siècles, — A l'époque du Directoire, une actrice, madame Dugazon, s'amusa à faire tapisser son boudoir avec des assignats dont la valeur nominale dépassait 4 millions. — L'industrie des fabricants de faux billets de banque avait pris en Angleterre un tel développement que dans une période de seize années, 647 individus, con- vaincus de ce crime, furent condamnés à mort, et 244 subirent le dernier sup- plice. — A propos du congrès de Vienne, intervient une liste des princes et des hommes d'État qui prirent part à cette réunion célèbre; l'empereur Alexandre se plut à qualifier la beauté de six des dames de la cour d'Autriche qui se distin- guaient le plus sous ce rapport ; cinq comtesses furent qualifiées de beauté coquette, beauté triviale, beauté étonnante, beauté céleste, beauté du diable ; la princesse Gabrielle d'Auesperg fut signalée comme « la beauté qui inspire seule un vrai sentiment », et elle eut d'autant plus à s'enorgueillir de cette apprécia- tion que l'empereur était un connaisseur fort distingué. — Quelque étendue que soit l'énumération des champs de bataille, nous croyons cependant qu'elle serait susceptible de quelques additions (nous pourrions signaler divers combats livrés
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en Espagne pendant la guerre de l'Indépendance (1808-1 8 14) et quelques détails pourraient être rectifiés; par exemple, à la bataille d'Albuera, 16 mai 1811, ce n'était pas Wellington, c'était lord Beresford qui commandait l'armée anglaise et ses alliés. — A la fin du Moniteur des Faits, on trouve, entre autres objets, une liste des diverses universités existant en Europe (au nombre de 97 ; la plus ancienne est Bologne, fondée en 1158; la plus jeune est Bruxelles, créée en 1855); une liste des membres de l'Académie française depuis 1634 jusqu'en 1868 ; (elle comprend 424 noms et on y trouve 10 cardinaux, 10 archevêques, lôévêques, 4 maréchaux et 18 ministres), le calendrier des Chinois, la liste des membres vivants de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, etc. — Ces indications rapides fourniront, nous en avons l'espoir, une idée assez exacte de ce que contient le gros volume de M. Œttinger, livre qu'il faut ranger parmi ces ouvrages de référence que les travailleurs consultent sans cesse et qui sont indispensables dans tout grand dépôt littéraire. Ce qu'il a fallu de temps, de persévérance et de méthode pour réunir et classer cette masse immense de faits est véritablement effrayant ; il est fort douteux qu'il se fût trouvé en Europe deux hommes capables de se charger d'une besogne aussi considérable, très- utile assurément, mais n'offrant rien d'agréable dans sa composition. L'auteur de la Bibliographie biographique a d'ailleurs déjà fait ses preuves ; il faut le remercier d'avoir renoncé au roman, à la petite presse satirique qui l'a occupé pendant quelques années et qui ne lui a valu que des persécutions ; c'est avec raison qu'il s'est livré à des travaux plus sérieux; nous désirons qu'il entre- prenne un ouvrage qui manque encore, ce Manuel du travailleur que réclamait Leber, en faisant observer qu'il serait plus utile que le Manuel de l'amatenr, déjà bien connu. Ce projet, Quérard l'avait conçu ; il voulut l'exécuter dans son Encyclopédie du Bibliothécaire, mais son plan était trop vaste, et ses matériaux qui sont entre nos mains et qui sont le fruit de trente ans de recherches, ne sau- raient être publiés dans l'état où il les a laissés.
B.
LIVRES DÉPOSÉS AU BUREAU DE LA REVUE.
BussoN, Die florentinische Geschichter d. Malespini (Innsbruck, Wagner). — Champ- FLEURY, Histoire de l'imagerie populaire (Dentu). — Clekmont-Ganneau, Histoire de Calife le* Pêcheur (Jérusalem). — Colucci, Gli Equi. I (Naples, Detken). — Guil- LOCHE (Maître), la Prophécie du roi Charles VIII, p. p. le marquis de La Grange (Acad. des Bibliophiles). — Hûffer, d. D. Mœchte im Revolulionskriege (Munster, Aschendorff). — Librorum Levitici et Numerorum versio antiqua itala e codice per anti- que in Bibliotheca Ashburnhamiense conservato nunc primum typis édita (Londres, priva- tely printed). — Mœrikofer, Ulrich Zwingli (Leipzig, Hirzel). — Steger, Platonische Studien (Innsbruck, Wagner). — Volquardsen, Untersuchungen ùber d. (^uellen d. Griech. u. Sicil. Geschichten ben Diodor, b. XVI (Kiel, Schwer). — Wiskowatoff (VON), Jacob Wimpheiinz (Berlin, Mitscher u. Rœstell).
Nogent-le-Rotrou, imprimerie de A. Gouverneur.
Anzeiger f. Kunde der deutschen Vorzeit. Organ d. german. Muséums. Redact. A. Essenwein, G. K. Frommann u. A. v. Eye. Neue Folge. 16. Jahrh. 1869. 12. Nrn. Mit Beilagen u. Illustr. in Holz- schn. In-4'. Nùrnberg (Cerm. Muséum).
8 fr.
Audigier. Mémoires de d'Audigier, limo- nadier à Paris, XVII' siècle, recueillis par Louis Lacour. In- 16, xix-iS pages. Paris (imp. Jouaust, libr. de l'Académie des Bibliophiles). ^ fr- 75
Beanne (H.). Un procès de presse au XVIII" siècle. Voltaire contre Travenol. In-8*, 52 p. Paris (lib. Douniol).
Bibliotheca geographico - statistica et œconomico-politica oder systematrsch geordnete Uebersjcht der in X)eutschland und dem Ausiande auf dem Gebiete der gesammten Géographie Statistik und der Staatswissenschaften neu erschienenen Bûcher hrsg. \. N. Mùldener. 16. Jahrg. 2. Hft. Juli-Decbr. 1868. Gr. in-8*, p. 96-246. Gcettingen (Vandenhœck und Ruprecht). i fr. 10
historica od. systematisch geordnete
Uebersicht der in Deutschland u. dem Auslandeauf dem Gebiete der gesammten Geschichte neu erschienenen Bûcher hrsg. von W. Mùldener. 16. Jahrg. 2. Hft. Juli-Decbr. 1868 (mit e. alphabet. Regis- ter). Gr. in-8% p. 99-272. Gœttingen (Vandenhœck und Ruprecht). i fr. 90
historica naturalis, physico-chemica
et mathematica od. systematisch geord- nete Uebersicht der in Deutschland und dem Ausiande auf dem Gebiete der ge- sammten Natunvissenschaften und der Mathematik neu erschienenen Bûcher hrsg. von H. Guth. 18. Jahrg. 2. Hft. Juli-Decbr. 1868. In-8*. Gœttingen (Van- denhœck und Ruprecht). 1 fr- 3 S
mechanico-technologica et œconomica
oder systematisch geordnete Uebersicht aller auf dem Gebiete der mechan. und technischen Kûnste und Gewerbe, der Fabriken, Manufacturen und Handwerke der Eisenbahn u. Machinenbaukunst, der gesammten Bauwissenschaften sowie d. Haus, Land, Berg, Forst u. Jag>\'issen- schaft in Deutschland und dem Ausiande neu erschienenen Bûcher hrsg. von W. Mùldener. 7. Jahrg. 2. Hft. Juli Decbr. ]868 (mit e. alphabet. Register). In-8* p. 96-236. Gœttingen (Vandenhœck und Ruprecht). i fr. 50
Biré. Victor Hugo et la Restauration, étude historique et littéraire. In- 18 jésus,
478 p. Nantes (Paris, LecofFre fils et
C').
Back (de). L'archéologie irlandaise au couvent de Saint-Antoine de Padoue, à Louvain. In-8*, 52 p. Paris (Albanel).
Baddha and his doctrines. A biographi- cal essay. In-8*, 32 p. London (Trùbner and C'). 5 fr. 15
Bulletin de la Société archéologique, his- torique et scientifique de Soissons. T. I. 2" série. In-8', 259 p. Paris (Didron).
Sfr.
Lambert (G.). Histoire des guerres de religion en Provence, 1530-1598 (suite). In-8*, p. 187-370. Toulon -(imp. Lau- rent).
Liefèvre-Pontalis. La Hollande au XVIII' siècle. Le conseil municipal d'une grande ville, épisodes. In-8*, 40 pages. Paris (Didier et G").
Liejeal (G.). Essai sur l'introduction du
christianisme dans le Hainaut. In-8*, 45 p. Valenciermes (Prignet).
Lettre de Henri IV aux Valenciennois, publiée par le docteur A. Lejeal. In-8*, 8 p. Valenciennes (Prignet).
Mémoires de l'Institut impérial de France, Académie des inscriptions et belles-lettres. T. 23. In-4', v-324 p. Paris (impr. Im- périale).
Merval iL. de). L'entrée de Henri II, roi de France, à Rouen, au mois d'octo- bre 1 550. Imprimé pour la première fois d'après un manuscrit de la bibliothèque de Rouen, orné de 10 pi. gravées à l'eau- forte. In-4* oblong, 64 p. Rouen (impr. Boissel).
Sanders (D.). Handwœrterbuch d. deut- schen Sprache. In-8*, 1067 p. Leipzig (0. Wigand). 10 fr.
Sauvage (H. >. Etudes diverses. Les trois poètes Vauquelin. In-8*, 16 p. Angers (lib. Barasse).
Viollet-le-Duc. Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlo- vingienne à la Renaissance. 3* vol. 1" fascicule. Vêtements, etc. In-8*, 176 p. Paris (Morel). i fr. 50
Vivenot (A.). Thugut, Clerfayt u. Wurm- ser. Original-Documenté aus dem k. k. Haus, Hof und Staats Archiv und dem k. k. Kriegs-Archiv in Wien vom Juli 1794 bis Febr. 1797. Mite, histor. Ein- leitg. Gr. in-8', (333 p. (m. 2 lith. fcsle.). Wien (Braumûller). 17 fr. 55
NICOLAS DE TROYES gon^des"nouvdles nouvelles, publié d'après le manuscrit original par M. Emile Mabille. i vol. in-i6, papier vergé, cartonné. ^ fr.
Sous presse pour paraître dans le courant de l'été.
Fi-x T r7 nr Grammaire des langues romanes. T. I. i'" partie. • -L^ l i-jZu Cette traduction autorisée par l'auteur et l'éditeur et faite par MM. G. Paris et A. Brachet, sera à l'égard de la partie française con- sidérablement augmentée.
L'ouvrage complet se composera de trois ou quatre volumes.
En vente chez Michel Lévy frères, rue Vivienne, 2 bis.
ET^ ■^~^ TV T A TV T Saint Paul (Livre IIF de l'histoire des origines • rV IL 1 > i\ IN du christianisme), i vol. in-8°, orné d'une carte des voyages de saint Paul, par Kiepert. , 7 fr. 50
En vente à la librairie A. Durand et Pédone-Lauriel, 9, rue Cujas.
r-^ >^ P) Y -r-v r-T-^ /^ O T T A /T ^^ musica medii aevi novam seriem a
kJ V^ Iv 1 r 1 V^ rv LJ iVl Cerbertina alteram collegit nuncque priraum edidit E. de Coussemaker. Tomus III, fasciculus 5. 8 fr.
En vente chez H. Plon, éditeur, 8 et 10, rue Garancière.
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En vente chez Ebeling et Plahn, à Berlin, et se trouve à Paris, à la à la librairie A. Franck, 67, rue Richelieu.
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Nogent-le-Rotrou, imprimerie de A. Gouverneur.
U* 29 Quatrième année 17 Juillet 1869
REVUE CRITIQUE
D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
RECUEIL HEBDOMADAIRE PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION
DE MM. P. MEYER. CH. MOREL, G. PARIS.
Prix d'abonnement :
Un an, Paris, 15 fr. — Départements, 17 fr. — Etranger, le port en sus suivant le pays. — Un numéro détaché, 50 cent.
PARIS
LIBRAIRIE A. FRANCK
67, RUE RICHELIEU, 67
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T^ A yf r\ IV >f A yf C ET NT Histoire romaine traduite par M. C.-A.
1 • iVl vJ iVl iVl O Ci 1 N Alexandre , conseiller à la cour impé- riale. T. VII. Un fort vol. in-S''. j fr.
Ce volume contient la guerre des Gaules jusques et y compris la bataille de Pharsale.
Il est complété par la traduction du célèbre mémoire de Mommsen sur la question de droit entre César et le Sénat et un remarquable travail de M. Alexandre sur la guerre des Gaules.
Le huitième et dernier volume est sous presse.
H-« T^ r T-i T T De l'ordre des mots dans les langues anciennes com- • VV IL 1 l_i parées aux langues modernes. Nouvelle édition revue, corrigée et augmentée, i vol. in-8°. 3 fr. 50
Cet ouvrage forme le 3^ fascicule de la collection philologique publiée sous la direction de M. Bréal, professeur au Collège de France.
De la langue chinoise et des moyens d'en faci-
PT A 1\.T NT 17 '"P langue cnmoise ex aes moyens a en laci-
• J A. IN IN lL i liter l'usage. Broch. gr. in-S". 2 fr
A/-^ A ç rr^ 4 i^T Le Capitole de Vesontio et les Capitoles pro- • v^r\i3 1 r\i>l vinciaux du monde romain. In- 8° avec 3 pi.
3fr.
PERIODIQUES ETRANGERS.
The Athenœum, Journal of English and Foreign Literatur, Science and the Fine Arts. London. — 3 juillet.
[Jusqu'à présent les périodiques anglais n'ont été représentés sur la couverture de la Revue que par \e Journal of Philology, qui ne paraît qu'à de longs intervalles, et par le Irish Ecclesiastical Record, dont l'objet est très-spécial. VAîhen£um n'est pas un journal de critique érudite ; toutefois , de toutes les revues anglaises qui s'occupent de critique, c'est non-seulement le plus répandu, mais le plus impar- tial et généralement le mieux informé. Avec un cadre plus vaste et une direction moins exclusivement scientifique, il est pour l'Angleterre ce qu'est le Lit. Central- Blatt pour l'Allemagne. Nous ne mentionnerons bien entendu que ceux des articles de VAthensum qui entrent dans notre cadre.]
The Life of Thomas Lord Cochrane, tenth Earl of Dundonald. . . by his son (London, Bentlei, 2 vol.). Complète l'autobiographie publiée il y a une dizaine d'années par l'amiral Cochrane, l'un des plus habiles et des plus audacieux marins qu'ait eus l'Angleterre. — The great parliamenîary bore, by Major Evans Bell (Trûbner) curieux exposé des procédés anglais à l'égard d'un souverain indien. — Hand- book to the Cathedrals of England. Northern Division : York, Ripon, Carlisle, Durham, Chester, Manchester; by R. J. King (Murray). — A new Translation of the Psalms, with a plea for révisai of our versions, by the Rev. R. C. Didham (Williams and Norgate); ouvrage sans valeur. — Merlin, or the early History of King Arthur, edited by H. Wheatley, with an Essay on Arthurian Localities by J. St. Glennie (Trûbner). Nous rendrons compte de cet ouvrage qui fait partie des publications de VEarly English Text Society. — Ce n° annonce la mort du Rev. J. H. Todd, de qui les publications ont été plus d'une fois l'objet de compte-rendus dans la Revue critique (1867, art. 171; 1868, I, p. 192; 1869, art. 46).
Historîsche Zeitschrift, herausgegeben von H. von Sybel. Mùnchen, 1869. — 2" cahier.
I. Essais. Hermann Markgraf, Du projet d'alliance entre tous les princes chré- tiens conçu par George Podiebrad pour l'expulsion des Turcs et l'établissement de la paix universelle en Europe. Travail étendu sur une entreprise, avortée du reste, qui devait assurer au roi national de la Bohême l'appui de l'Occident et surtout du roi Louis XI contre ses voisins (1462-1464). — 0. Lorenz. Études détachées ÇAnalecten') sur l'histoire d'Angleterre au xvi" et au xvii° siècle. Écrites à propos du dernier volume de Léopold Ranke sur cette époque, i. L'auteur, comme en général les historiens allemands depuis quelque temps, fait d'abord le panégyrique de l'illustre savant de Berlin aux dépens de Macaulay; il faut être allemand cependant pour préférer à ce dernier le récit de Ranke, qui est ici moins sur son terrain qu'ailleurs, parce que avec ses tendances absolutistes et ses goûts diplomatiques il n'apprécie point avec justice l'histoire d'une époque parlementaire et d'un peuple libre. Au point de vue de la narration, Ranke donne à peine des contours, Macaulay des tableaux. M. L. avance même des faits absolument inexacts. Il prétend p. ex. que Ranke a découvert la différence entre les deux recensions de l'Histoire de Burnet; mais Macaulay l'avait signalée depuis longtemps. 2. Henry VIII et Anna Boleyn; détails curieux sur les opinions du roi relativement à la virginité, etc. 3. Charles II dans l^ exil; documents inédits des archives de Vienne, correspondance avec l'empereur Ferdinand III. — H. Baumgarten. La lutte pour la succession d'Espagne pendant les dernières années de Ferdinand VII. Essai très-intéressant de l'auteur de l'Histoire moderne de l'Espagne, écrit d'après les papiers de l'ambassadeur prussien ds Liebermann, etc.
REVUE CRITIQ^UE
D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
N* 29 — 17 Juillet — 1869
Sommaire: 134. Jongencel, Nouvelles découvertes dans la critique biblique. — 135. CoRSSEN, Prononciation, vocalisme et accentuation du latin. — 136. Benndorf, Vases grecs et siciliens, 1" livraison. — 137. Volkmann, Vie et philosophie de Plu- tarque. — 138. Bordier, le Grùtli et Guillaume Tell; Rilliet, Lettre à M. H. Bordier; Hungerbuhler, Etude critique sur les traditions relatives aux origines de la confédération suisse. — 139. Stonau-Novakovitch, Bibliographie serbe de 1741 à 1867.
1 34. — Neue Entdeckungen auf dem Gebiete der biblischen Textkritik.
Proben und Hypothesen von Jakob Jo.ngencel, mit IV Tafeln. Leiden, SteenhofF, 1868. In-8-, 60 p.
L'auteur de cette brochure a certainement beaucoup d'imagination. Je dirai même qu'il en a trop, car en matière scientifique l'imagination est souvent mau- vaise conseillère : les étranges hypothèses auxquelles se livre M. Jongencel en sont une nouvelle preuve. De pareilles publications mettent le critique dans un véritable embarras. S'il pouvait n'y voir qu'un jeu d'esprit, il passerait outre en se disant que certaines gens ont une manière singulière d'utiliser leurs loisirs. Mais lorsqu'un auteur tient beaucoup à être pris au sérieux, qu'il affirme avoir fait des « découvertes surprenantes » (iiberraschende Entdeckungen), « d'une évidence » presque indéniable » (schwer zur Uugnenden Evident), et qu'il croit ouvrir à la science des «voies nouvelles» (meine bahnbrechende Schrift) , il faut bien s'arrêter un instant devant de telles prétentions, ne fût-ce que pour prévenir à temps ceux qui pourraient se trouver alléchés par les promesses du titre. Voyons donc rapi- dement quelles sont les « étonnantes découvertes « faites par M. Jongencel.
Après avoir montré ou essayé de montrer l'existence de strophes épiques dans la prose hébraïque, l'auteur veut retrouver comment ces strophes étaient primi- tivement disposées dans les colonnes du manuscrit original, et, ce travail une fois terminé , découvre un grand nombre d'acrostiches et d'anagrammes qui avaient échappé jusque-là à la sagacité des interprètes. Je ne veux pas insister sur les deux premiers points. Il est impossible de démontrer que les scribes de l'anti- quité hébraïque aient copié leurs volumina tout à fait comme le voudrait M. J., les plus anciens manuscrits hébreux que nous connaissions étant d'une époque relativement moderne. Mais le fait reste au moins probable. De plus certains récits de l'Ancien Testament, — l'histoire de Samson par exemple, — se prêtent assez facilement à une division en fragments plus ou moins longs, où il est plus naturel de chercher quelque chose d'analogue à nos alinéas que des strophes poétiques, avec un nombre déterminé de vers ou de lignes. Découper l'histoire de Samson en 32 strophes de 12 lignes chacune, comme le fait M. J., est une opération des plus fantastiques, qui entraîne nécessairement une séparation arbitraire des lignes et l'élimination non moins arbitraire de quelques passages vm 5
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gênants. Pourquoi l'auteur voit-il une interpolation dans l'épisode de Samson enlevant les portes de Gaza (Juges, XVI, 1-3)? Ne serait-ce pas pour se déba- rasser d'une strophe de 16 lignes? Une partie de XVI, 27 est indiquée comme provenant d'une glose introduite postérieurement dans le texte : M. J. ne donne aucun motif à l'appui, mais évite ainsi une strophe de 1 5 lignes. Autre exemple : Genèse, II, 4, jusqu'à la fin du chap. se composerait aussi de strophes de 12 lignes; les v. 4-7 forment la première strophe; mais les v. 8-9 ne forment que la première moitié de la seconde ; il faut aller chercher la deuxième moitié aux v. 15-17; une strophe incomplète (v. 10-14) a été intercalée entre ces deux moitiés ! On peut juger maintenant du degré d'arbitraire que dénotent de pareils procédés. Mais je ne veux pas appuyer davantage, d'autant plus qu'il y a, sous ces exagérations évidentes, une idée juste qui n'est du reste pas nouvelle et ne peut passer pour une découverte.
Après avoir retrouvé les dimensions exactes des colonnes et la séparation des lignes, telles qu'elles se trouvaient dans le manuscrit primitif, M. J. examine ses tableaux pour y trouver un sens caché jusqu'alors aux simples mortels. J'en demande bien pardon au lecteur, mais je ne puis me servir d'un autre mot que celui de niaiseries pour qualifier les résultats auxquels aboutissent les recherches de l'auteur. On en jugera du reste par quelques exemples, empruntés tous au premier chapitre de la Genèse (tableau IV) ; j'en aurais pu trouver de plus sin- guliers encore. Ce chapitre est divisé en trois colonnes, et en lisant poud-rpoçsSiiv (c'est-à-dire la première colonne de bas en haut, la seconde de haut en bas, etc.) les lettres qui expriment le nombre des lignes de chaque strophe, M. J. obtient la belle phrase suivante : xbon T^n'' a'^aD, qu'il traduit par « écrit d'un solitaire » enveloppé dans les langes » (Schrift eines Einsamen in Windeln gewickelt). Cela n'est pas très-clair, mais doit pourtant signifier « écrit mystérieux » (ratselhafte Schrift). Je ne veux pas chicaner l'auteur sur le changement du a en r, qu'il faut opérer deux fois dans cette courte phrase. Mais ce premier sens ne suffit pas à M. J. ; il en cherche un second, et trouve en transposant les lettres : id2 ^ni T^na nh, c'est-à-dire : « Tu ne devineras pas. Qu'il vive! Il a percé! » Il faut encore changer un a en r et un -] en p, mais ce sont là des vétilles. Passons. Quel précieux secours pour l'exégèse du récit de la création que ces deux énigmes! L'auteur n'est pourtant pas satisfait : il applique d'autres procédés, et, prenant au hasard quelques lettres initiales de la première colonne, il obtient : ■^x ÛX1 ni>xi 13, c'est-à-dire : «Je t'en prie, (Dieu)! Père et mère, (où sont-ils?)» Puis il lit à rebours et trouve l'anagramme suivant : a «^xb iix dn'^, c'est-à-dire : « La mer (est) la cause de la terre ferme. Job. » Je crois parfaitement inutile de multiplier les citations, et encore plus inutile d'en montrer toute l'absurdité. On doit être édifié sur la valeur des « découvertes prodigieuses » de M. J. et personne ne s'étonnera maintenant de le voir chercher un carmen figuratum dans la première strophe de la troisième colonne (tableau, IV), où il retrouve la forme d'un autel!
Il est toujours triste d'avoir à signaler de pareilles aberrations. Mais, je le dis en finissant, j'ai peine à comprendre comment des hypothèses pareilles peuvent
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se concilier avec l'esprit généralement si sage et si net d'un Hollandais, surtout
au moment où la Hollande tend à reprendre dans les études relatives à l'Ancien
Testament le rang distingué qu'elle y occupait jadis avec les Schultens et les
Vitringa.
A. Carrière.
i^^. — Ueber Aussprache, Vokalismus und Betonung der lateinischen Sprache, von W. CoRSSEN. Zweite umgearbeitete Ausgabe. I. Band. Leipzig, Teubner, 1868. Gr. in-8*, XV-819 p. — Prix : 22 fr. 75.
En 1854, l'Académie de Berlin mettait au concours pour l'année 1857 un prix destiné au meilleur mémoire sur la prononciation de la langue latine. Les auteurs, disait le programme, devront s'aider de l'étymologie, du témoignage des anciens et de l'étude des inscriptions ; ils devront consulter en outre l'orthographe des manuscrits, la transcription des noms latins en grec; ils recueilleront les renseignements fournis par les autres dialecjes italiques et par les langues modernes sorties du latin. Mais par-dessus tout ils devront s'aider de la lecture des poètes comiques et tirer d'une étude approfondie de la métrique des infor- mations nouvelles sur la prononciation.
Le prix fut décerné à M. Guillaume Corssen déjà connu alors par un travail sur les origines de la poésie latine et par divers articles dans le journal de Kuhn. L'ouvrage couronné, qui forma deux volumes, parut en 1858-59. Il n'est pas nécessaire de dire le succès qu'il obtint. Par certains côtés, le livre de M. Corssen dépassait dès lors le programme de l'Académie. Si le tome H, consacré à la métrique, s'adressait surtout aux latinistes, le premier volume fit époque dans les études de grammaire comparée. Pour la première fois une langue de la famille indo-européenne était analysée avec cette finesse et cette précision. L'importance des inscriptions, de tout temps reconnue en théorie, mais un peu oubliée dans la pratique, ressortait avec une entière évidence. La méthode com- parative mise en œuvre sur un terrain plus restreint acquérait un nouveau degré de sûreté. On peut dire que le livre de M. Corssen donna l'idée d'une observa- tion plus exacte que celle dont on se contentait jusqu'alors, et grâce au modèle qu'il venait de donner, la science elle-même prit quelque chose de plus rigou- reux et de plus pénétrant.
Un livre aussi important souleva naturellement des critiques. Moitié pour y répondre, moitié pour continuer ses recherches, M. Corssen publia en 1863 ses Kritische Beitrage zur lateinischen Formenlehre, où il appliqua à l'étymologie les principes émis dans son premier ouvrage. Ce livre fut suivi en 1866 des Kritische Nachtrdge zur lateinischen Formenlehre où l'auteur se défend contre les attaques dont son précédent écrit avait été l'objet, et où il justifie les explications données par lui dans les Beitrage.
Après avoir ainsi sans relâche poursuivi ses études pendant dix ans, M. Corssen publie aujourd'hui une seconde édition de son grand ouvrage. Il y revient armé de tous les secours nouveaux que le progrès de la linguistique et l'extension de ses propres recherches lui ont fournis. Quand on compare entre elles les deux
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éditions, on voit bien que le plan et l'ordre des chapitres sont les mêmes. Mais si l'on fait attention au développement que l'auteur donne à son sujet, on reconnaît qu'il a singulièrement élargi son cadre. Le premier volume de la seconde édition, (le seul qui ait paru jusqu'à présent) a 819 pages qui répondent à 233 pages de la première. Pour prendre des exemples, le chapitre de la lettre /qui avait six pages, en a aujourd'hui 38. Le chapitre des diphthongues qui comptait 80 pages, en a 300. Ajoutez que le format a été agrandi. Mais malgré ces chiffres on n'aurait pas encore une idée exacte de la différence entre les deux éditions, si l'on ne tenait compte de la circonstance suivante. L'auteur s'appuie constamment sur ses deux précédents ouvrages : à chaque page, il renvoie aux Beitr<zge, aux Nachtrsge. Les démonstrations qu'il y a données, il ne les répète pas : il se contente d'en rappeler les conclusions. Pour lire avec profit la nouvelle édition du Vokalismus, il est donc indispensable d'avoir sous la main ces deux volumes.
Il est intéressant de rechercher d'où proviennent les accroissements donnés à cette seconde édition. Grâce au Corpus inscriptionum de Mommsen, l'auteur a pu multiplier beaucoup les exemples tirés de l'ancienne langue latine. Des dévelop- pements ont été donnés à la physiologie des sons, d'après les livres de Brùcke et de Max Mûller. La partie paléographique a été également augmentée. En outre, M. Corssen craint moins de se donner carrière et discute en détail les étymo- logies qui se présentent sur son chemin. Enfin la critique, ou pour mieux dire, la polémique occupe une très-large place dans la nouvelle édition. C'en est, à vrai dire, le trait dominant. M. Corssen qui, dans ses deux derniers livres, s'est beaucoup défendu et a beaucoup attaqué, est devenu décidément agressif et batailleur. Il ne veut point laisser debout une opinion qui contredise ses théories. De là de continuelles digressions, d'énormes notes (p. 39, 166, 232, 648), dirigées quelquefois contre des travaux peu dignes d'être réfutés si savamment (p. 239, 300, 480). D'autres fois, l'auteur prend contre des philologues, qu'il tient, avec raison, en haute estime, un ton tranchant qui, il faut l'espérer, ne deviendra pas dans l'avenir celui de la philologie comparative (p. 143, 166, 232). De tout ce que nous venons de dire le lecteur peut déjà pressentir le caractère nouveau qu'a pris l'ouvrage de M. Corssen. La première édition était un livre se suffisant à lui-même et n'en supposant aucun autre. Il débordait quelque peu le programme de l'Académie de Berlin, mais il ne le noyait pas. La nouvelle édition tend à devenir un recueil d'étymologies, un ouvrage de grammaire com- parée, où Bopp, Kuhn et son journal, Curtius, Pott, Schleicher, Léo Meyer, Schuchardt, Bùcheler sont cités à tout instant, et où le sanscrit, le gothique, le slave figurent continuellement à côté du latin. Nous ne songeons pas à nous en plaindre ; mais la différence avait besoin d'être signalée.
Il serait superflu de louer la pénétration et la science de M. Corssen. Le meilleur hommage que nous puissions lui rendre, c'est de lui soumettre quelques critiques, qui témoigneront au moins de l'attention avec laquelle nous l'avons lu.
Ces critiques porteront sur trois points : i^ le sanscrit; 2° les racines primi- tives; 30 les renvois aux précédents ouvrages du même auteur.
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Le sanscrit de M. C. ne nous parait pas à l'abri de tout reproche. C'est une observation qui lui a déjà été adressée et dont il ne semble pas assez tenir compte. Il ne suffit pas qu'une racine se trouve dans Westergaard : encore faut-il quelques exemples. M. C. fait venir (p. 102) le latin harena, sabin fasena, d'une racine sanscrite bhas « briller. » Il est vrai que Westergaard donne la racine bhas avec les sens suivants : 1° reprehendere, minari; 2° splendere, lucere; j" comedere, vorare. Mais il ne s'est trouvé d'exemple que pour la der- nière signification. Le sens de « briller » a été probablement attribué à ce verbe à cause de bhâs, c lucere, » qui existe en effet et qui est une forme secondaire de bhâ.
Dans ses Beitrage (p. 184) l'auteur avait cité une racine sanscrite fcAag' « chauffer. » MM. Schweizer-Sidler et Curtius firent observer avec raison qu'une telle racine n'existe pas en sanscrit. Néanmoins nous la retrouvons ici (p. 143) : M. C. cite à l'appui le participe bhakta « cuit » et le substantif bhag'ana (il faut bhag'ana) «pot pour cuire.)) Mais bhag' signifie « partager, » bhakta désigne les mets ou repas qu'on partage (5aÎTr,), et c'est seulement W3g' ( i o^ classe) qui, d'après Vopadeva, a, entre autres acceptions, celle de «faire cuire. )) Le sanscrit a le droit d'être traité avec le même respect que le latin, et il ne faut pas, pour appuyer des étymologies qui peuvent d'ailleurs être justes, forcer le sens tradi- tionnel des mots.
M. C. ne traite pas avec moins de liberté les lois phoniques du sanscrit. Dans un tableau où sont rangés les divers dérivés de la racine dju « briller )> (p. 365), juvan « jeune )> est placé au nombre des dérivés de cette racine qui ont pris le gouna. Mais où M. C. a-t-il montré qu'un d initial tombe en sanscrit ? La forme frappée du gouna eût d'ailleurs été jô ou jav, et non juv. — On sait que l'ô et \'e sont en sanscrit des diphthongues, et qu'ils représentent au, ai. Néanmoins l'auteur place les mots og'as, ôkhati, bhogas, rôhitas, dëvas parmi les mots à voyelle longue, à côté de pûrna et de ûdhar (p. 349 et suiv.). La chose est d'autant plus surprenante qu'il met lôtram, êvas (p. 358, 374) parmi les mots à diphthongue. — Les mots sanscrits ne sont pas toujours correc- tement imprimés. Nous lisons p. 312 vaça au lieu devaçâ. P. 349 les india- nistes ne trouveront pas sans étonnement les deux mots usar « matin, )> ushâsà « aurore. )) Cet ushasa avait déjà paru page 233. note. Quant à ushas, qui est la vraie forme pour aurore, l'auteur lui donne le sens de « brillant. » En résumé, le lecteur, qui trouvera en M. C. un guide généralement très-sûr pour le latin, fera bien de vérifier les citations sanscrites.
Racines primitives. — Sur ce point, M. C. nous semble parfois tomber dans le même défaut qu'on peut reprocher à M. Léo Meyer, son adversaire habituel. Voulant non-seulement rapprocher, mais expliquer certains mots de même origine, il pose quelquefois une racine pour laquelle il n'existe d'autre indice que les mots mêmes qu'il a cités. Nous avons en sanscrit Hdhar, en grec o-jôap, en latin ûber, en haut-allemand ûtar (allemand moderne euter) qui signifient tous quatre « mamelle, pis. )) Rien de plus juste que de comparer ces quatre termes. Mais pour en expliquer l'origine, M. C. suppose (p. 553) une
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racine udh « être fécond, » qui ne fait pas avancer d'un pas la science, puisqu'elle est tirée de ces mots mêmes. Il est vrai que l'auteur ajoute les noms de rivière Ufens, Aufidus et le nom de WeuAufina; niais le sens de ces mots nous étant tout à fait inconnu, ils ne peuvent servir de preuve. — Nous avons en grec le substantif ^p, «pi^p, en latin fera, qui paraissent bien être de même famille. D'un autre côté, le sanscrit possède un verbe dhvar « blesser. » Mais est-ce là une raison suffisante pour poser une racine indo-européenne dhvar, d'où viendrait ^p, férus, ferox,ferire? Mieux vaudrait ne point créer des êtres de raison qui ne peuvent qu'induire en erreur les commençants.
Nous venons de voir un verbe sanscrit élevé au rang de racine indo-européenne. C'est un défaut auquel on ne s^attendrait pas chez M. Corssen; mais le sanscrit prend quelquefois dans ses livres une importance exagérée. C'est ainsi que le sanscrit ]prush « brûler » doit servir à expliquer le latin hustum et comburere. Manipulas et discipulus, qui semblent bien de même formation, sont rapportés, pour leur dernière partie, l'un à la racine pur « remplir » et l'autre à la racine pu « nourrir » (p. j62 et 568). Le substantif latin daps est rattaché au causatif dapajami, quoique ces sortes de causatifs, qui ne se retrouvent même pas en zend, paraissent appartenir en propre à la langue indienne.
Renvois. — Les nombreux renvois aux Beitr£ge et aux Nachtrdge donnent lieu à des comparaisons intéressantes. Nous voyons l'auteur mûrissant ses idées, ajoutant ici une étymologie, en retirant ailleurs une autre. Ainsi dans les Beiîrsge (p. 439), M. C. cite parmi les mots qui ont perdu un s initial le substantif tibia. Dans son nouvel ouvrage, il retranche cet exemple (p. 278) sans rien dire. Il en est de même pour le substantif lien qui figurait dans les Beitr£ge parmi les mots ayant perdu un /? : ce mot manque dans le nouvel ouvrage (p. 114). Évidemment des doutes sont survenus. Quelquefois il n'est pas aussi facile, de s'expliquer ce qui s'est passé. P. 279 mittere est cité sans autre obser- vation parmi les mots qui ont perdu un s, et l'auteur renvoie aux Beitrage, p. 431, où il conclut que la perte de 1'^ n'est pas démontrée pour mittere. Le verbe palpare aurait également perdu la sifflante initiale (p. 278); mais les Beitr^ge, auxquels nous sommes adressés, disent que c'est là une conjecture douteuse (p. 459). De même pour pulex, pustula, parra. — M. Pictet, dans le journal de Kuhn, avait rapproché le sanscrit babhru « jaune, brun « du latin fiber. M. Corssen dit dans les Beitr<£ge (\). 204) que ce rapprochement est loin d'être sûr : vingt pages plus loin (p. 228), il l'admet dubitativement. Dans le nouveau livre, le rapprochement ne soulève point d'objection, et l'au- teur renvoie seulement au second passage des Beitrsge.
Nous arrêtons ici ces critiques : nous n'avons pas besoin de dire qu'elles n'enlèvent rien à la valeur d'un livre qu'aucun latiniste, aucun philologue adonné aux études de grammaire comparative, ne pourra se dispenser de lire et d'étudier.
Michel Bréal.
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,,(5. __ Griechisch vind sicilische Vasenbilder, herausgegeben von Otto Benndorf. Berlin, Guttentag, 1869. In-tolio, 24 p. et 13 pi. — Prix: 32 fr. la livraison.
Cette première livraison de l'ouvrage de M. Benndorf, que nous avons sous les yeux, doit être suivie de 5 ou 6 autres, de sorte que le nombre total des planches s'élèvera à environ 80. C'est donc une publication considérable qu'a entreprise l'auteur, l'un des travailleurs les plus actifs de la nouvelle génération d'archéologues qui a surgi en Allemagne, maintenant que les grands maîtres, Gerhard, Welcher, ne sont plus. Gerhard, ne considérait guère les restes de l'art antique au point de vue esthétique ou même historique ; ce qui prédominait chez lui, c'était l'interprétation, l'herméneutique des monuments figurés, c'était une tendance fortement accusée à expliquer les idées religieuses et mythologiques qui y sont représentées. C'est donc là qu'il faut chercher le mérite immense de cet archéologue, mérite qui n'est pas surpassé par celui qu'il s'est acquis par ses publications de monuments aussi nombreuses que méthodiques. La nouvelle génération^ au contraire, sans négliger aucunement l'interprétation, examine les monuments à des points de vue multiples et féconds ; elle s'attache à préciser leur valeur artistique, à fixer la place qu'ils doivent prendre dans l'histoire de l'art. Cette tendance, qui déjà a fourni un assez grand nombre de résultats certains, n'est pas le propre d'une seule école; elle est partagée également par les archéologues sortis de l'école de Gerhard, de Welcker, de Jahn.
Nous voyons dans cette extension un véritable progrès; car si l'archéologue, se bornant uniquement à l'explication des monuments, laisse de côté leur valeur esthétique et historique, il court le danger très-sérieux d'exagérer l'importance de certains objets qui n'offrent de l'intérêt qu'à son point de vue. Le défaut opposé cependant est tout aussi périlleux; tout comme la considération de la seule beauté d'une œuvre d'art reste stérile pour la science, de même l'appré- ciation outrée d'ouvrages dont le mérite est plutôt historique qu'artistique doit nécessairement mener à une dépravation du goût.
Du reste l'archéologie est en bonne voie, le chemin est tracé, il n'y a qu'à le suivre. Winckelmann , lui qui n'a pu connaître que si peu de vrais ouvrages grecs, les a devinés; on a pu faire mieux; souvent il a fallu redresser des juge- ments portés par lui, modifier des résultats à l'aide des nouvelles découvertes, mais en somme c'est à Winckelmann que revient l'honneur d'avoir inauguré la méthode qui, malgré quelques perturbations passagères, a été adoptée par l'archéologie, et qui seule a pu nous guider pour mettre à profit l'immense quantité de matériaux nouveaux dont s'est enrichie notre science.
Winckelmann n'a pas hésité à affirmer l'origine grecque de ces vases que de son temps ' on appelait vases étrusques, dénomination erronée qui cependant subsiste encore aujourd'hui dans le public. En effet, cela est curieux, de l'innom-
I. Mazocchi seul avait vu et dit vrai avant lui : Com. in tabul. HaracL, p. 173 sv., SSi sv.
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brable quantité de vases parvenus jusqu'à nous, la grande majorité a été trouvée hors de la Grèce, dans des pays non helléniques. Ces vases avaient donc formé un article de commerce fort considérable , dont les auteurs ne parlent presque pas du tout; et, ce qui est plus remarquable encore, c'est que la fabrication de ces poteries, à partir d'une certaine époque, est le monopole exclusif d'Athènes. Les fabriques locales, et les imitations étrangères ne sont relativement que de peu d'importance, et leurs produits se reconnaissent très-facilement.
Depuis quelques années cependant, le nombre des vases trouvés dans la Grèce proprement dite s'est accru considérablement. Mais les fouilles se font mal ; les objets trouvés sont mal soignés; et comme le gouvernement défend maintenant l'exportation des œuvres d'art, les commerçants cachent fréquemment l'origine d'objets trouvés par des recherches faites en secret et en contravention avec la loi. Une collection de vases peints dont la provenance grecque serait indubitable devait donc être une entreprise scientifique du plus haut intérêt, et cet intérêt sera d'autant plus grand si la plupart des objets publiés viennent de l'Acropole d'Athènes. Car, M. Benndorf a raison de le dire, tout ce qui vient de ce sanctuaire de l'art antique a droit à une attention plus sérieuse et présente des particularités toujours instructives et attrayantes.
Dans cette première livraison, nous trouvons des exemples de toutes les époques de la céramique grecque , depuis le plus ancien art corinthien et l'art attique archaïque jusqu'au style de la plus grande perfection.
La pi. i figure, non un vase, mais une tablette en argile représentant une upoôeo-i;, l'exposition d'un mort sur le lit de parade, entouré de sa famille; ce sujet, qui ne se rencontre pas fréquemment sur les vases peints, a donné à M. B. l'occasion d'une dissertation assez étendue non-seulement sur cette coutume funéraire mais aussi sur l'emploi des Ttîvaxeç votifs. Aux exemples donnés par M. B. p. 13, on peut ajouter la table votive qui se voit au bas d'un autel, sur la mosaïque d'Am- purias, Archml. Zeitg., 1869, p. 7 (t. XVI). Un exemple montrera combien les matériaux archéologiques ont augmenté depuis quelques années : les auteurs du Bosphore Cimmérien (1854) ne pouvaient citer qu'un exemple d'une TipôÔEai; représentée sur un vase peint. M. B. nous offre une liste qui en porte le nombre à 16. Un de ces vases, une hydria de style corinthien, se trouve au Louvre, collection Campana, galerie du bord de l'eau. Quelques-unes des inscriptions que portent ces vases se refusent encore à une explication certaine.
Une grande partie des planches suivantes ne nous offre que des fragments de vases. M. B. les a traités comme Welcker a traité les fragments des tragédies grecques, et souvent, à l'aide de répétitions analogues du même sujet; il a expliqué des débris au premier coup-d'œil insignifiants et reconstruit l'ensemble dont ils faisaient partie. Les peintres Skythes et Pauseas (pi. 4, 5) se trouvent ici pour la première fois. Le Nearchos qui peignit le vase reproduit pi. i } est très- probablement le père des deux peintres Ergoteles etTleson(Brunn, 11,675,738).
Nous citons comme remarquables pour leur beauté et l'incomparable pureté de leur dessein les fragments XI, i, 2 : le dernier peut hardiment se placer à côté de ce que le dessin antique a produit de plus beau.
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Il nous reste quelques mots à dire sur l'exécution des planches. Grâce au mouvement dont nous avons parlé plus haut, on recommence à attacher plus d'importance et à apporter plus de soin à la reproduction artistique des restes de l'art antique. Les dessins durs et secs dont étaient le plus souvent forcés de se contenter l'Institut de Rome et la Arch<£ologische Zeitung, nous avaient presque habitués à nous passer de la beauté dans les publications archéologiques, et à nous borner à l'exactitude suffisante pour rendre possible une explication. De cette négligence trop grande du goût artistique au luxe impérial des planches du Bosphore Cimmérien, luxe impossible dans toute entreprise particulière, il y a loin. C'est dans ce sage milieu que se sont tenus M. B. et son éditeur. Pour des raisons que nous ignorons, ils ont dû renoncer aux couleurs habituellement em- ployées dans la reproduction des vases peints. Assurément c'est fort regrettable, car quoique le dessin n'en ait été que plus soigné et que souvent même il soit parfaitement beau, certaines planches présentent un fouillis de lignes dans lequel il est difficile de se reconnaître au premier moment et de distinguer les différents plans. Cette observation porte surtout sur les dessins des fragments; plus d'une fois il faut y regarder de bien près avant de deviner ce qu'on a sous les yeux. Malgré ce léger reproche le style, le caractère des vases peints de diverses époques est admirablement rendu, sans embellissement et sans aucune affectation. L'impression ' et le papier de cet ouvrage sont superbes. Nous adressons cet éloge à l'éditeur d'autant plus volontiers que nous n'ignorons pas combien des publications de ce genre sont coûteuses et combien le nombre des acheteurs est restreint.
Sous tous les rapports, le recueil de M. Benndorf prendra une place d'hon- neur dans les études de la céramographie antique.
William Cart.
137. — Leben Schriften und Philosophie des Plutarch von Chaeronea,
von D' Richard Volkmann. Erster Theil. Plutarchs Leben und Schriften. Berlin, Calvary, 1869. In-8*, xvj-2j9 p. — Prix : 8 fr.
Le volume publié par M. Richard Volkmann est une introduction à une expo- sition détaillée de la philosophie de Plutarque. Il y raconte la vie de son auteur et discute l'authenticité des ouvrages compris dans la collection connue sous le titre d'Œuvres morales.
M, V. fait d'abord un tableau général de l'état de la société et des lettres au temps de Plutarque. Il admet (p. 5) que le despotisme des Césars a été fatal à la littérature et que de Nerva date une renaissance littéraire chez les Romains et chez les Grecs. Mais il semble que littérairement, le premier siècle de l'ère chrétienne est, chez les Romains, le plus brillant du temps de l'empire; sous les Antonins on tombe de Tacite à Fronton, et assurément c'est tomber bas. Tacite a écrit sous Trajan; mais il s'était formé auparavant. Il en est de même de
1. Aux errata signalés à la fin de la livraison, ajoutez p. 22, 21 Korbreis, i. Korbweis.
42 REVUE CRITIQUE
Plutarque. On ne voit pas que les abominations d'un Tibère, d'un Caligula, d'un Néron aient exercé sur la littérature grecque de ce temps une influence quelconque. M. V. essaye d'établir (p. lo) que Platon convenait mieux qu'Aristote au temps de Plutarque. Mais c'est précisément en ce temps-là qu'on s'est remis à étudier les écrits d'Aristote eux-mêmes et qu'ils sont entrés dans la tradition de l'ensei- gnement philosophique. Je ne sais sur quel fondement M. V. avance (p. lo) que les péripatéticiens avaient négligé la morale. Il reproche à Plutarque (p. 48) de ne pas soupçonner que les grands hommes remplissent une mission historique, qu'ils sont au service des idées qui se réalisent dans l'histoire, et que par consé- quent ils ne sont pas libres et indépendants précisément dans ce qui fait leur grandeur ; d'oii vient que Plutarque dérive tout de la liberté de leur volonté et de leur caractère personnel. Pour ma part je louerais plutôt Plutarque de n'avoir soupçonné rien de tout cela. Les grands politiques se soucient peu de réaliser des idées j ils veulent être les maîtres" et laisser un nom et ils se moquent des autres hommes y compris les historiens qui leur font une mission historique. Je ne comprends pas bien en quoi le platonisme est incapable de comprendre l'histoire (p. 49). Quiconque en général est fortement préoccupé de métaphy- sique s'intéresse peu à l'histoire (encore faut-il faire des exceptions pour Aris- tote et Leibnitz) ; mais un système ne me paraît pas plus défavorable à l'histoire qu'un autre. Assurément la faiblesse de Plutarque comme historien ne dépend pas de son platonisme, très-peu exclusif, très-éclectique, et par conséquent peu défavorable aux recherches historiques, dont l'esprit de système est le fléau. Je ne sais si l'optimisme de Plutarque est une conséquence de sa philosophie (p. 5 1). Cette disposition tient en général au caractère et au tempérament plutôt qu'à telle ou telle métaphysique, dont chacun tire les conséquences qui lui conviennent. Je ne crois pas qu'on puisse citer un seul système qui ne permette de voir les choses en noir ou en rose, suivant qu'on y est disposé.
La discussion de l'authenticité des ouvrages de Plutarque forme la partie la plus considérable et la plus intéressante du volume de M. Volkmann. Il prend son point de départ dans la remarque de Benseler qui a fait observer (De hiatu in scrip- toribus graecis, 1841) que Plutarque évite l'hiatus. M. V. essaye d'établir que toutes les parties des œuvres morales où l'hiatus n'est pas évité sont indignes de Plutarque. Il s'accorde avec tous les critiques à rejeter les traités de meîris, pro- verbia Akxandrina, de vita et poesi Homeri. Il n'admet pas, non plus que Wytten- bach, l'authenticité des amatoriae narrationes, oh l'histoire de Scédase et de ses filles est racontée tout autrement que dans la vie de Pélopidas (p. 127-129). La consolatio ad Apollonium est composée suivant des procédés tellement étrangers aux habitudes de Plutarque qu'on ne saurait la lui attribuer (p. 129 et suiv.). Dans le traité de fato, il y a trop d'emprunts à Aristote et d'emprunts qui ne se rencontrent que là, pour qu'il soit de Plutarque (p. 146 et suiv.). Les Placita philosophorum sont une compilation, indigne de Plutarque, à qui elle était d'ail- leurs déjà refusée. Elle est souvent identique aux eclogae de Stobée et dérive pro- bablement comme l'ouvrage de Stobée d'une exposition des systèmes de philo- sophie faite par Areus Didymus au temps d'Auguste (p. 154 et suiv.). M. V.
d'histoire et de littérature. 43
n'admet pas davantage l'authenticité du traité de musica (p. 170 et suiv.); il se rétracte sur ce point et combat l'opinion de Westphal qui attribue l'ouvrage à la jeunesse de Plutarque. Il se réfère à Wyttenbach pour le traité de puerorum eda- catione qui ne peut être de Plutarque (p. 180). Il lui paraît évident que le traité de vitando aère alieno n'est pas authentique (p. 1 80 et suiv,). On y rencontre des traits de mauvais goût et des mots qui sont rares et ne se rencontrent pas ailleurs dans Plutarque. Benseler avait condamné à cause des hiatus le traité de garru- litaîe; M. V. en prend la défense et pense que les 14 hiatus choquants peuvent être écartés par des corrections, qui me semblent contestables. Le traité de amore prolis lui parait authentique ; seulement ce n'est qu'un fragment et un extrait (p. 185 et suiv.). Quant au convivium septem sapientium, le discours de Solon est tellement absurde que cela seul suffit pour empêcher d'attribuer l'ouvrage à Plutarque (p. 202-203). M. V. est indécis sur l'authenticité du traité de commu- nibus notiîiis adversus stoicos (p. 210). Les regum et imperatorum apophthegmata ne sont pas de Plutarque ni tirés de Plutarque (p. 210-234); l^épitre dédica- toire à Trajan contient autant de niaiseries que de mots. Quant aux trois traités, apophthegmata Laconica, instituta Laconica, Lacaenarum apophthegmata, ils doivent être rangés avec l'ouvrage précédent (p. 235 et suiv.). M. V. ne traite pas en particulier de l'écrit de fluviis, des parallçla minora, et des vitae decem oraîorum, dont la non authenticité a déjà été démontrée.
Je ne puis discuter ici le détail de l'argumentation de M. Volkmann. En général elle participe de la faiblesse de toutes les argumentations du même genre, qui est de supposer qu'un auteur est toujours égal et semblable à lui-même. Toute- fois elle est digne d'attention, et témoigne d'une étude approfondie du sujet.
138. — I. Le Grûtli et Guillaume Tell ou défense de la tradition vulgaire sur les origines de la Confédération suisse, par H. L. Bordier. Genève et Bâle, Georg, 1869. In-8*. 92 p.
II. Lettre à M. Henri Bordier à propos de sa défense de la tradition vulgaire sur les origines de la Confédération suisse, par A. Rilliet. Genève et Bâle, H. Georg, 1869. In-8*, 55 p.
III. Etude critique sur les traditions relatives aux origines de la Con- fédération suisse, par Hugo Hungerbuhler, étudiant en droit. Genève et Bâle, H. Georg, 1869. In-8', 124 p.
Nous nous étions trop avancé en disant, il y a près d'un an, que la question des Origines suisses et de Guillaume Tell devait être désormais rayée de l'ordre du jour de la critique et qu'après l'ouvrage de M. Rilliet la cause nous paraissait .entendue. Les préjugés enracinés, l'amour propre national froissé, peut-être aussi l'attrait du paradoxe ont amené de nouveaux champions dans la lice pour renouveler la lutte. Nous n'aurions pas songé cependant à parler de cette polé- mique si le nom de l'un des écrivains qui sont venus contester les résultats de
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M. Rilliet et de ses prédécesseurs, ne méritait autre chose que le silence. Quel- que singulière que doive paraître la campagne entreprise mal à propos par M. Bordier, dans la brochure annoncée plus haut, la valeur scientifique de l'auteur et la réputation justement méritée dont il jouit parmi nous, ont engagé M. Rilliet à lui donner la réplique et c'est de ces deux travaux que nous allons dire quelques mots, renvoyant pour l'ensemble de la question, à notre précédent article. M. Bordier s'est jeté dans cette «entreprise hasardée, sinon désespérée» (p. 7) pour « accorder la consolation d'un débat aux âmes généreuses qui » avaient la foi » (p. 6). Sentiment chevaleresque à coup sûr, mais qui demande à être justifié par les faits! Or ces faits M. B. les a-t-il mis en lumière, a-t-il dans ce qu'il .appelle la « Défense de la tradition vulgaire » confirmé les récits de Tschudi et de Jean de Mûller, ou du moins a-t-il détruit la chaîne serrée des arguments présentés par son savant adversaire? Cela nous semblait difficile, avant d'avoir lu son travail ; cela nous paraît désormais impossible, car si un historien de la valeur de M. Bordier ne peut apporter aux débats d'arguments plus sérieux que ceux que nous allons passer en revue, c'est que la cause qu'il défend succombe à sa propre faiblesse plus encore qu'aux attaques de la critique. Disons d'ailleurs avant toute chose que les âmes naïves et croyantes dont l'auteur a voulu sauvegarder la foi, lui sauront peu de gré de cette obligeante tentative; en effet s'il a réellement entendu « défendre la tradition vulgaire » il s'en est tiré à bon marché, car lui aussi n'admet pas l'origine Scandinave des Waldstastten, ni leurs libertés immémoriales; lui aussi combat l'authenticité de nombreux documents exploités par la légende, il renonce à faire d'Albert d'Autriche le tyran que l'on sait, et quant à Guillaume Tell nous verrons tout à l'heure ce qu'il en fait pour « défendre la tradition vulgaire. « — Voyons maintenant par quelques exemples la nature des arguments de M. Bordier. M. R. avait dit que du temps des Romains et surtout avant eux, le territoire des Waldstaetten avait été désert. A cela que répond M. Bordier ? « L'immense ancienneté assurée à la » race humaine par les spéculations de la géologie fait douter à priori de ce » fait » (p. 12). D'ailleurs Strabon dit que le sol était partout fertile en Gaule et qu'il nourrissait une abondante population, « ce qui s'applique atout l'ensemble » de la Gaule ultérieure ou transalpine » (p. 13). Donc Schv^^ytz était habité! De plus les Séquanes qui habitaient « entre le Rhin et la Saône » étaient (d'après M. Amédée Thierry) de grands éleveurs de porcs. Or le nom des habitants de Schwytz, Swicences, indique encore clairement « la dénomination de la vallée » par excellence pour l'élevage du Schwein comme Uri était la vallée des grands » bœufs » (p. 1 5).
Mais M. Bordier n'est pas à bout de preuves pour démontrer que les Wald- staetten étaient habitées du temps des Romains. Il est persuadé que le Rigi-Culm porte un nom romain (Montis rigui culmen = le mont aux formes onduleuses) comme le Pilate (Mons pileatus = le mont toujours coiffé de nuages) et semble ignorer que le Pilate n'a reçu son nom qu'au xiv® siècle pour de tout autres motifs. Il se doute cependant que ces étymologies fantaisistes « feront sourire
d'histoire et de littérature. 45
n plus d'un lecteur », et s'en excuse en invoquant Letronne qui disait que « l'on » doit se compromettre hardiment par une hypothèse aventureuse plutôt que » d'omettre une hypothèse utile » (p. 16)'. Tant pis pour cet éminent érudit si réellement il a prononcé de pareilles paroles, car il n'a point compris qu'une seule fantaisie pareille peut et doit ruiner chez tout lecteur sérieux l'autorité de l'auteur qui se la permet! Nous ne pouvons suivre M. B. dans les détails de son argumentation ultérieure; la discussion des chartes et documents qu'il engage avec M. Rilliet nous prendrait trop de place et nous mènerait trop loin. Le savant professeur de Genève a d'ailleurs si victorieusement réfuté ces attaques dans sa Lettre à M. Bordier que nous pouvons simplement y renvoyer le lecteur. Il nous faut mentionner cependant les nombreuses erreurs de raisonnement qui se rencontrent à chaque pas dans le travail de M. B. et dont nous ne compre- nons pas qu'elles aient échappé à l'auteur. Ainsi (p. ? 5), parce qu'un document se rapproche par sa date d'un autre document analogue, le premier se rapportant à Schwytz et le second à Uri, pourquoi donc l'un doit-il être apocryphe? Ne pouvait-on pas octroyer vers la même époque aux deux localités voisines des privilèges semblables? Ou bien, contestant à M. Rilliet le caraaère pacifique d'Albert T"", M. B. s'écrie triomphalement « la guerre éclata cependant puw^ue » le fils d'Albert fut vaincu » (p. 41). Comme si M. R. avait nié ce fait patent! Mais de ce que le fils de Pierre fait la guerre à Paul, il ne s'ensuit pas néces- sairement que Pierre lui-même ait été l'ennemi de Paul. Ou bien encore si des pèlerins Scandinaves ont traversé la Suisse au moyen-âge pour aller à Rome, comment en conclure qu'ils sont venus s'y établir au vu* siècle, alors qu'ils étaient encore payens (p. 69) ? Il y a bien d'autres erreurs historiques dans son travail. Il transforme certains rois d'Allemagne en empereurs, il met les land- graves d'Alsace à la tête de la vallée d'Uri, il nous apprend que « le Rhin a sa «source même au Saint-Gothard », il semble ignorer que le traité de ij 1 5 a été signé après et non avant Morgarten. A propos de la scène fantasmagorique du Grùtli, principal objet des retouches de Jean de Mùller, il invoque, pour en affirmer la réalité, « les tableaux de la vérité que nous composons malgré nous » dans notre âme. » Source historique bien étrange pour un archiviste paléo- graphe. Pour en finir nous avons encore à voir ce que fait de Guillaume Tell, le défenseur de « la tradition vulgaire. » Il admet une création légendaire , mais il intervertit les origines de la légende. Ce n'est plus du Danemarck qu'elle se rend en Suisse ; ce sont les pèlerins Scandinaves qui l'emportent dans leur pays en revenant de Rome. Seulement, comme il est incontestable que la légende danoise existe dès le xii* siècle, M. B. se voit obligé d'arracher Guillaume Tell à son entourage légendaire , de le reculer d'un siècle et demi en arrière et de déclarer, comme conclusion dernière à sa «défense de la tradition », qu'un
1. M. Bordier dit encore pour défendre ses étymologies qu'elles « sont d'accord cepen- » dant avec les habitudes de l'antiquité. » Il me semble que ce serait une raison de plus pour s'en défier.
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Williamus Tallo, renommé pour son adresse et son courage, vivait à une époque quelconque du moyen-âge, antérieure à la fin du xii'^ siècle (p. GG). C'est là sans doute ce que M. Bordier entend par « ménager une transaction » (p. 8). Mais je ne saurais comprendre ce qu'y peut gagner la critique, et je doute que les partisans de la tradition vulgaire en soient plus enchantés que les savants négatifs que M. Bordier voulait réfuter. La haute estime que nous professons pour le mérite et la science du compatriote de Guillaume Tell, nous oblige à lui déclarer franchement ici qu'il a complètement échoué dans sa curieuse tenta- tive et que les arguments qu'il met au service de sa cause ne soutiennent point l'examen. M. Rilliet le lui a bien fait sentir dans sa polémique aussi spirituelle que courtoise; et bien que je n'ose plus affirmer désormais que tout le monde sera de son avis, je dois répéter cependant qu'aux yeux de la science, il ne saurait y avoir désormais de débat que sur des détails d'une importance minime et je profite de l'occasion pour recommander encore une fois à nos lecteurs le grand ouvrage de M. Rilliet, dont une seconde édition vient de paraître.
Le travail de M. Hungerbùhler, dont nous dirons quelques mots en termi- nant, est un mémoire couronné par l'Institut national genevois et a été com- posé avant la publication du volume de M. Rilliet. S'il a vu le jour, c'est que l'Institut a pensé « que le livre de M. R., par le fait même de sa supériorité » scientifique, ne s'adressait qu'à un public assez restreint; qu'il supposait chez » ses lecteurs certaines connaissances préliminaires, une certaine dose d'érudi- » tion, etc. » Sans examiner ce que cette opinion de l'Institut de Genève peut avoir de fondé relativement à des lecteurs français, — et nous croyons qu'il s'exagère un peu la difficulté de faire comprendre M. R. aux lecteurs de bonne volonté, — nous dirons que l'opuscule de M. H. répond aux vœux de ceux qui l'ont couronné; c'est, comme le dit l'auteur lui-même, « un résumé simple et M clair des résultats les plus récents de la science pour le grand public « (p. 7). Nous serions positivement injuste en comparant ce mémoire à l'ouvrage bien plus étendu de M. Rilliet, et nous aurions mauvaise grâce à faire ressortir la supériorité de l'un sur l'autre. M. Hungerbùhler lui-même, qui appelle les Origines de la Confédération suisse, « une œuvre magistrale, qui ne laisse rien à » désirer )),ne réclame pour lui « qu'une seule chose, c'est de n'être pas trouvé » tout à fait indigne de figurer dans les rangs comme simple soldat » à la suite de tant d'autres savants contemporains qui se sont occupés de son sujet. Qu'il se rassure; un jeune homme, encore étudiant en droit, qui a su se livrer, en dehors de ses études professionnelles, avec autant de critique que de modestie aux travaux historiques dont il nous présente les fruits, n'est déjà plus un simple soldat; c'est, pour rester dans l'image choisie par lui, un jeune et brillant officier plein d'avenir, qui n'a qu'à continuer ainsi pour arriver plus haut. Le travail de M. Hungerbùhler se divise en trois parties. Une introduction historique d'une quarantaine de pages répond à la première moitié du volume de M. Rilliet. La première partie passe en revue tous les chroniqueurs qui, de Jean de Winterthur
d'histoire et de littérature. 47
à ^gidius Tchudi, ont parlé du soulèvement des Waldst£tîen. La seconde partie
examine ensuite la valeur historique de ces légendes nationales, et donne une
série d'hypothèses sur leur formation. Sauf de petits points de détail (ainsi, pour
citer un exemple, l'âge relatif de la branche légendaire, appartenant à Uri,
p. 105), l'auteur se trouve en accord parfait avec ses prédécesseurs'; malgré
les récriminations et les critiques, la question est élucidée à tel point et la vérité
historique se fait jour avec tant d'évidence qu^il faut bien s'écrier : aveugle qui
ne la voit point !
Rod. Reuss.
139. — Stojan Novakovitch, Srpska bibliografia 2a, noyîjn Knjijeynost
1741-1867. Ouvrage publié par la Société des sciences de Serbie. Belgrade, impri- merie de l'État, 1869. xxiv-644 p. — Prix (à Belgrade) : 4 fr.
Nous avons déjà parlé ici même de M. Stojan Novakovitch et des services qu'il a rendus à la littérature de son pays 2. Le livre que nous annonçons aujour- d'hui comble une lacune sérieuse : c'est le premier essai d'une bibliographie méthodique des publications serbes depuis un siècle. Les publications serbes antérieures ont été l'objet d'un grand travail de Schafarik dans son histoire de la littérature des slaves méridionaux (Geschichte der sûdsl. Literatur. Prag, 1865). La bibliographie moderne n'avait été que très-insuffisamment notée dans les Annales serbes (Srpski Letopis) de Novi-Sad (Neusatz) ou dans le Glasnik de Belgrade. M. Stojan Novakovitch suit l'ordre chronologique : il indique les publi- cations année par année. Cette disposition nous paraît excellente en ce qu'elle permet de suivre pas à pas l'histoire de la renaissance serbe. D'ailleurs chaque publication porte un numéro d'ordre : une double table par noms d'auteurs et par ordre de matières permet de retrouver facilement les livres dont on ignore la date, les publications anonymes. C'est là une ingénieuse combinaison et qui facilite singulièrement les recherches.
Le nombre des publications enregistrées par M. Novakovitch est de 3291. Sous le nom de publications serbes il ne comprend que celles qui sont imprimées en caractères serbes et laisse en dehors comme appartenant à la littérature croate, celles qui sont imprimées en caractères latins. Cette distinction donne lieu à plus d'une difficulté. Il y a tel écrivain dont un ouvrage a eu plusieurs éditions : les éditions publiées en caractères latins ne comptent pas comme serbes dans le système suivi par la société de Belgrade. Précisons par des faits. M. Sundecic un des meilleurs poètes serbes a publié en 1864 à Zara un poème héroïque La chemise sanglante (Krvava Kosulja). Ce poème a eu deux éditions. L'édition en caractères latins est absolument omise dans le catalogue de M. No-
1 . Si quelqu'un désirait comparer la méthode allemande à la manière de procéder des auteurs dont nous avons parlé, nous lui recommandons la lecture de l'excellent travail de M. W. Vicher, Die Sage von der Befreiung der Waldstadte. Leipzig, 1867, in-8*.
2. Voy. année 1868, art. 77.
48 REVUE CRITIQUE D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE.
vakovitch. Il y a dans la littérature serbe une autre œuvre bien plus importante, c'est le célèbre poème du Vladika (prince) du Monténégro Pierre Petrovitch Negoch {Gorski Vienac, la Couronne des Montagnes). Cette œuvre popu- laire, et dont M. N. parle dans son histoire de la littérature serbe avec une juste admiration, a déjà eu trois éditions en caractères slaves. M. N. les a enregistrées. Récemment la société de littérature dalmate (Matiça dalma- tinska) a publié du même poème une édition en caractères latins. Eh! bien cette nouvelle édition, indispensable, d'une œuvre célèbre, depuis long- temps épuisée, ne sera pas signalée dans le supplément de M. N. si jamais il en publie un. De même M. Danicicbien connu comme philologue serbe, ancien secrétaire de la société des sciences de Belgrade, aujourd'hui secrétaire de l'Académie d'Agram, verra omettre par les bibliographes serbes celles de ses publications qu'il aura imprimées en caractères latins. Nous appelons sur ce point l'attention de la société de Belgrade. Si l'on se bornait à enregistrer les œuvres publiées dans la principauté nous comprendrions un esprit de rigoureuse exclu- sion. Mais du moment oh on embrasse l'ensemble des publications xcri'w (éditées à Belgrade, Novi-Sad, Pesth, Zara, etc.), nous croyons qu'il serait juste et utile de donner à ce terme sa plus grande extension. Le serbe et le croate sont si bien une seule et même langue que l'on peut imprimer le même ouvrage , sans y changer un mot, dans les deux alphabets latin et cyrillique. A quoi bon alors ces distinctions surannées .f' elles ont pour point de départ, nous le savons, des différences religieuses : l'alphabet latin est celui de Rome, l'alphabet cyrillique celui de l'église orthodoxe. Mais notre siècle n'admet plus ces différences, et les esprits éclairés les repoussent à Agram comme à Belgrade. Nous pouvons d'ailleurs citer l'exemple des Allemands qui aujourd'hui commencent à admettre l'alphabet latin à côté du gothique : en Bohême et en Pologne (notamment en Silésie) on imprime encore des livres en caractères gothiques à l'usage du peuple : les biblio- graphes tchèques ou polonais ne croient pas devoir les oublier. Encore une fois nous signalons le fait à l'attention de la société belgradienne. Il importe que la question soit tranchée : M. Novakovitch qui a écrit dans un fort bon volume l'histoire de la littérature serbo-croate, partage assurément notre avis. Je serais heureux de lui donner l'occasion de s'expliquer sur ce point.
Je n'ai pas du reste la prétention de compléter ou de corriger son travail. Je lui signalerai cependant une omission. M. Chodzko a publié à Paris en 1858, une vie de saint Sava en serbe; c'est la réimpression d'un livre publié à Vienne en 1794. M. Novakovitch, qui signale ce livre à l'année 1794, a omis de le rappeler à l'année 1858. Un livre serbe édité à Paris est chose assez rare
pour mériter d'être noté.
Louis Léger.
Nogent-ie-Rotrou, imprimerie de A. Gouverneur.
II. Comptes-rendus. Kapp, Vergleichende Erdkunde, 2« éd. — Wislicenus, Die Elbgermanen. — Wormstall, Tungern und Bastarnen. — Monumenta germa- niae historica, éd. Pertz. Legum t. IV. Article détaillé de M. Bluhme, l'un des éditeurs du volume. — O. Franklin, Dos Reichshofgericht im Mittelalter. — Weech, Ceschichte der badischen Verfassung. — Schliephake, Geschichte von Nassau. — Acta Tomiciana, t. IX. Collection importante relative à l'histoire de Sigisraond I" de Pologne. — Moll, Kerkgeschiedenis van Nederland. — Archives ou Correspondance inédite de la maison d'Orange, p. p. Groen van Prinsterer, 2^ série, t. V (1650-1688), etc., etc.
Il n'y a souvent aucune proportion entre la valeur des livres et la longueur des articles qu'on leur consacre. Les littératures étrangères, surtout la nôtre, sont un peu négligées depuis quelque temps.
III. Aperçu des publications historiques de juillet à décembre 1868, par W. Mûldener. On voit trop que cette très-utile publication se fait sur des catalogues souvent inexacts de librairie. Des volumes d'historiettes pour la jeunesse, venant de la librairie catholique de Marne (p. 109, 152), figurent à côté des romans de M""^ Dash, de MM. des Essarts, Blanquet, etc. (p. 137, 1 $0, etc.), parmi les productions de l'historiographie française , tandis que certains volumes sérieux manquent. On devrait au moins séparer la littérature courante et légère (parmi laquelle on trouve plus de 100 brochures sur M. Rochefort!) de Ta véritable littérature historique.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE DES PRINCIPALES PUBLICATIONS FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES.
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FT-\ 1 T7 ^ Grammaire des langues romanes. T. I. i" partie. • L/ I IL Zj Cette traduction autorisée par l'auteur et l'éditeur et faite par MM. G. Paris et A. Brachet, sera à l'égard de la partie française con- sidérablement augmentée.
L'ouvrage complet se composera de trois ou quatre volumes.
En vente chez Michel Lévy frères, rue Vivienne, 2 bis.
ET-) T-i TV T A TV T Saint Paul (Livre IIP de l'histoire des origines • rV IL 1 >l rV 1 >i du christianisme), i vol. in-8°, orné d'une carte des voyages de saint Paul, par Kiepert. 7 fr. 50
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Ov^ Iv 1 1 1 v-/ rv U iVl Gerbertina alteram collegit nuncque primum edidit E. de Coussemaker. Tomus III, fasciculus 5. 8 fr.
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Nogent-le-Rotrou, imprimerie de A. Gouverneur.
N* 30 Quatrième année 24 Juillet 1869
REVUE CRITIQUE
D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
RECUEIL HEBDOMADAIRE PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION
DE MM. P. MEYER. CH. MOREL, G. PARIS.
Prix d'abonnement :
Un an, Paris, 1 5 fr. — Départements, 17 fr, — Etranger, le port en sus suivant le pays. — Un numéro détaché, 50 cent.
PARIS LIBRAIRIE A. FRANCK
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Il est complété par la traduction du célèbre mémoire de Mommsen sur la question de droit entre César et le Sénat et un remarquable travail de M. Alexandre sur la guerre des Gaules. Le huitième et dernier volume est sous presse.
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Cet ouvrage forme le 3^ fascicule de la collection philologique publiée sous la direction de M. Bréal, professeur au Collège de France.
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jfr.
PERIODIQUES ETRANGERS.
The Athenseum. — lo juillet.
Gladstone (The Right Hon.), Juventus Mundi. The Gods and Men in the Heroic Age, Macmillan; compte-rendu sans compétence d'un livre où l'imagination a plus de part que la critique. — Johnston (David), A translation ofDante's Inferno, Purgatorio and Paradiso (privately printed). — Correspondance relative à de récentes découvertes à Jérusalem. — The semiîic languages; article signé Charles Beke.
17 juillet.
RusKiN (John), The Queen of the Air; being a Study ofthe Greek Myths ofCloud and Storm, Smith, Elder and C°; interprétation morale, mais non scientifique, des mythes grecs. — Calendar of the Carew Manuscripts, preserved in the Archi- épiscopal Library at Lambeth, 1 589-1600, edited by J. G. Brewer, Longmans et C°. — RiCHEY, Lectures on the History of îreland down to A. D. 1 5^4, Dublin, Ponsonby. — Kampschulte, Johann Calvin, seine Kirche und seine Staat in Genf, erster Band; art. très-favorable, — Stephens (George), The Old-Northern Runic Monuments of Scandinavia and England now first collected and deciphered, part. II, Copenhagen, Michaelsen et Tillge.
Archiv fur das Studium der neueren Sprachen, hgg. von Herrig. Tome XLIV, !"■ cahier.
Ce cahier est occupé presque tout entier par une étude de M. Backe : « De » l'influence que les divisions religieuses ont exercée sur le développement de la » littérature allemande moderne (p. 1-90). » — Viennent ensuite quelques comptes-rendus assez insignifiants (p. 91-101), des Mélanges (p. 102-126), et la Bibliographie (p. 127-128). Parmi les Mélanges, remarquons une note inté- ressante de M. Hogena sur la scène I de la 2'' partie de l'Henri IV de Shaks- peare, et une autre de M. Kriegk : De l'élément comique et railleur dans les noms propres usités à Francfort au moyen-âge.
2^ cahier.
P. u I : LÙDKE, Des différences dans l'emploi de l'article en ^ançais et en anglais; travail:%ui n'est pas fait à un point de vue historique , mais qui a toutefois le mérite de présenter un grand nombre de faits bien classés. — P. 25^. Brand- ST^TER, Les nouveaux gallicismes dans notre littérature (suite; cf. Rev. crit. 1869, couvert, du n° 6). — P.^^i. Lùcking, Sur l'étymologie des formes verbales fran- çaises. Travail estimable, mais qui ne contient rien de bien nouveau. — P. 337. ScHRŒDER, Encore un cent de proverbes bas-allemands (supplément à un travail publié dans le t. XLIII du même recueil. — Bibliographie. The vowell éléments in
Speech by Samuel Porter, New-York, Westermann, compte-rendu par
LÙCKING. — Mélanges.
The Irish Ecclesiastical Record, a monthly Journal conducted by a society of Clergymen, under episcopal sanction. Dubhn, Kelly (Nous n'avons pas reçu le n" de juin). — N° LVIII. Vol. V. — July, 1869.
[Ce n° contient peu d'articles concernant l'Irlande.] — P. 453-471. Catholi- cisme et Progrès. — P. 472-479. Qualités d'un bon catéchiste. — P. 480-490. John Knox et les premiers fruits du presbytérianisme. — 491-492. Questions litur- giques. — P. 493-500. MoNASTicoN HiBERNicu;^ : Comté d'Armagk (suite).
REVUE CRITIQ^UE
D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
N- 30 — 24 Juillet — 1869
Sommaire : 140. Nutzhorn, La composition des Poèmes homériques, — 141. Ste- GER, Études sur Platon. — 142. Urlichs, de la Vie et des Honneurs d'Agricola. — 143. Guillaume le Clerc, le Besant de Dieu, p. p. E. Martin. — 144. Lau- W'EREYNS de Roosend^le, Histoire d'une Guerre échevinale de 177 ans. — 145. MuLLER (L.), Histoire de la Philologie classique dans les Pays-Bas. — Variétés : l'Association pour l'encouragement des études grecques.
140. — F. Nutzhorn. Die Entstehungsweise der Homerischen Gedichte.
Untersuchungen ùber die Berechtigung der auflcesenden Homerkritik. Mit einem Vor- wort von D' J. N. Madvig. Leipzig, Teubner, i869.In-8*,xiv-268p. — Prixiôfr.yj.
Ce livre est l'ouvrage d'un jeune danois, mort à l'âge de trente et un ans. Il l'avait écrit dans la langue de son pays et publié lui-même en 1863. La traduc- tion allemande, due à un ami de l'auteur, porte en tête un avant-propos de M. Madvig : elle parait en quelque sorte sous les auspices de cet éminent philo- logue. Nous comprenons les regrets que M, Madvig donne à son ancien élève, et nous déplorons avec lui la mort prématurée d'un jeune savant que nous ne connaissons que par ce livre; mais ce livre est plein de sens, il témoigne d'un bon esprit, d'une excellente méthode, et surtout d'un sentiment très-vif de la poésie homérique. Les belles pages (130-140) sur les comparaisons d'Homère suffiraient à elles seules pour justifier notre impression.
Établir l'unité des deux grandes épopées, la défendre contre les arguments de Wolf, de Lachmann et d'autres critiques : tel est le but que l'auteur s'est pro- posé. Il divise son sujet en deux parties : la transmission du texte homérique, et l'examen de l'un des deux poèmes, l'Iliade. Nous ne le suivrons pas de point en point : on trouve dans son livre beaucoup de choses, beaucoup de considérations, qui ne sont pas nouvelles : cela était inévitable. Signalons quelques vues moins répandues, plus personnelles.
La fameuse rédaction de Pisistrate a été le point de départ des théories scep- tiques. Pour mieux en finir avec ces théories, M. N. nie que cette rédaction ait jamais eu lieu. Le remède est radical : il est bien d'un jeune homme. Une tra- dition rapponée par Cicéron, par Josèphe, par Pausanias, par d'autres encore, remonte certainement à l'époque de l'érudition alexandrine, et si nous ne la trouvons chez aucun auteur plus ancien, il n'y a pas lieu de s'en étonner : aucun des écrits savants où il pouvait en être question n'est venu jusqu'à nous. — Mais les scholies ne citent jamais l'édition de Pisistrate. — Cela s'explique aisément, si cette édition servait de base au texte alexandrin : on indique la provenance de quelques variantes; l'origine de la vulgate reste sous-entendue. A une époque où la récitation des poèmes homériques fut introduite dans le programme des Panathénées, et dans un pays où ces mêmes épopées constituaient le point de
VIII 4
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départ et le centre de l'éducation de la jeunesse, il est naturel qu'on ait cherché à procurer un texte aussi bien ordonné et aussi complet que possible du poète national. Mais d'un autre côté il ne faut pas exagérer la portée du travail entre- pris sur l'ordre de Pisistrate. Il ne s'agissait pas alors de créer l'Iliade ou l'Odyssée par le rapprochement de chants épars : ces poèmes existaient depuis longtemps : le plan des épopées cycliques en fournit la preuve positive.
L'auteur fait très-bien voir le côté faible de la théorie de Lachmann, ainsi que de l'hypothèse beaucoup moins radicale de M. Grote. Mais ici encore il nous paraît dépasser le but. Nous admettons parfaitement qu'un poète ait laissé échapper des contradictions, des disparates, dans une œuvre de longue haleine. Il y a cependant contradiction et contradiction. Qu'un guerrier obscur, tué au cinquième livre, se porte assez bien dans le treizième pour pleurer la mort de son fils, nous n'y attachons aucune importance. Mais que Diomède blesse Vénus et Mars dans la bataille, qu'il ne se retire même pas devant Apollon, et que peu de temps après il repousse avec horreur l'idée de combattre des dieux, voilà une contradiction bien autrement étrange; et, pour notre part, nous nous refusons à croire que la bravoure de ce héros (1. V) soit de la même main que sa ren- contre avec Glaucus (1. VI). L'Iliade a sans doute reçu de nombreuses amplifi- cations, et elle a passé par des rédactions différentes. Comment un long poème, conservé par les rhapsodes, redit par des chanteurs dont plusieurs étaient eux- mêmes poètes, eût-il échappé au sort commun de toutes les épopées dans les siècles peu critiques ? Les traces de rédactions diverses se remarquent encore dans notre texte. L'ambassade du neuvième chant n'est pas rappelée dans les chants suivants aux endroits où elle aurait dû l'être; Achille s'exprime même à plusieurs reprises, comme si elle n'avait pas eu lieu. Il faut aller jusqu'au xviii'^ chant pour trouver une mention de cette ambassade. Mais là nous apprenons que les prières des princes grecs avaient engagé Achille à leur envoyer Patrocle, et que ce héros a combattu durant toute une journée près de la porte Scée. Il est vrai qu'Aristarque considérait comme interpolés les vers auquels nous faisons allusion (XVIII, 444-456); mais on ne saurait les retrancher sans inconvénient, et, le pourrait-on, ils n'en attesteraient pas moins que quelques-uns des principaux incidents du poème n'étaient pas amenés de la même manière dans tous les textes. M. N. ne voit pas ces différences, ou il ne veut pas les voir. Il s'ingénie à prouver que le Dénombrement du livre 11'^ est un beau morceau, de proportions parfaites, excellent au point de vue poétique, abstraction faite de l'intérêt histo- rique qu'il peut présenter. Décidément M. Nutzhorn est trop orthodoxe; mais cela n'empêche pas que son livre ne soit digne d'être lu et médité.
Henri Weil.
141. — Platonîsche Studien, von Josef Steger, Professer an le. k. Gymnasium in Salzburg. Innsbruck, Wagner, 1869. In-8*, 79 p. — Prix : 2 fr. 20.
Le but de cette publication, qui s'annonce comme un premier fascicule, est de tracer un parallèle entre la dialectique de Platon et la méthode des sophistes.
d'histoire et de littérature. Çl
L'indication des traits communs qui caractérisent la sophistique et la rhétorique des sophistes est suivie d'un exposé de la dialectique de Platon. En majeure partie cet exposé n'est qu'une reproduction des propres paroles de Platon, l'au- teur étant d'avis que l'emploi d'une terminologie différente a souvent eu pour résultat de prêter au philosophe grec des idées qui lui sont étrangères. La dis- cussion de la valeur respective des deux méthodes n'a pas trouvé de place dans ce cadre, principalement en ce qui concerne la sophistique, comme l'auteur d'ailleurs en fait lui-même la remarque en citant quelques paroles empruntées à M, Ueberweg {Grundriss der Gesch. der Philosophie, t. I, p. 69, 2^ éd.). Elle est présentée exclusivement du point de vue polémique où se trouvaient placés à son égard Socrate et Platon. Dans ces limites restreintes on ne saurait refuser à l'auteur le mérite d'une exposition claire et méthodique, reposant à la fois sur la connaissance des ouvrages de Platon et sur celle des travaux modernes qui ont traité la même question. Son travail peut servir utilement d'introduction partielle à la lecture des ouvrages du philosophe grec; de plus, il nous montre que le niveau de l'étude de l'antiquité tend à s'élever en Autriche.
Emile Heitz.
142. — Caroli Ludovici Urlichsii Commentatio de Vita et Honoribus Agri-
colae. Wirceburgi. 1868. In-4*, 33 pages. — Prix : 1 fr. 60.
En 1866, M. Emile Hùbner publia dans VHermès\ cet intéressant recueil qu'il venait de fonder et que connaissent bien nos lecteurs 2, une étude sur VAgncola de Tacite. Ce travail n'a que quelques pages, mais elles sont pleines de vues originales. Suivant M. H. le petit hvre latin est le seul type parvenu jusqu'à nous d'un genre littéraire propre à l'époque impériale, et qui se classe dans les laudationes funèbres : ce qui le caractérise c'est que l'éloge n'a pas été prononcé, mais seulement écrit et composé en vue de la lecture. On sait qu'à la mort de tout Romain illustre, le cortège, en se rendant de la maison mortuaire au Champ-de-Mars où était dressé le bûcher, s'arrêtait au Forum, et que là, soit le fils du défunt, soit l'un de ses parents ou de ses amis, prononçait son éloge. Plu- sieurs de ces éloges, gravés sur les tombeaux des personnages ainsi loués, sont parvenus jusqu'à nous?. Quelques-uns, auxquels l'illustration du défunt ou de l'orateur donnaient un intérêt plus général plus durable, avaient été recueillis et faisaient partie de la littérature classique 4. Dans le premier siècle de notre ère commencent enfin les éloges écrits, tels que ceux de Thraseas, composé par Rusticus Arulénus, et d'Helvidius Priscus par Sénécion, à côté desquels se range l'Agricola de Tacite 5. Leur type est réellement le livre de Cicéron sur Caton
1. I, pp. 438-448.
2. Voy. Rev. ait., 1867, p. 96.
3. Orelli 4860 et Mommsen, Acad. de Berlin, Abhandl. 1863, p. 455 et suiv.
4. Tels ceux de Julia et de Cornelia prononcés par Jules César, Suét. Jul. 6.
5. M. Hùbner compare ces éloges écrits à ceux que composent les Académiciens fran-
52 REVUE CRITIQUE
(liber M. Ciceronis qui inscribitur laus Caîonis. Gell. 13. 20. 3); les noms seuls des auteurs et de leurs héros indiquent assez le caractère apologétique et poli- tique de ces ouvrages. Dans le cadre de l'ancienne laudatio funebris se manifes- tent les passions, les rancunes et les revendications patriciennes. Une lettre de Pline le Jeune (VII, 19) nous apprend que l'éloge d'Helvidius avait été écrit par Senecion à la prière de Fannia, la femme même d'Helvidius , et cette lettre montre bien que les œuvres de ce genre étaient empreintes de la plus vive opposition.
Si l'on prend la peine de relire l'Agricola, il sera, je crois, difficile de refuser son assentiment presque complet aux vues très-ingénieuses et très-motivées de M. Hûbner. Nous sommes habitués à chercher dans ce livre des renseignements sur l'histoire la plus ancienne de l'Angleterre : ils y sont en effet, mais sous la forme d'un excursus artificiellement introduit dans le plan primitif et visible de l'ouvrage. Enlisant de suite les chapitres I-IX, XVIII-XLVI, on ne pourra mé- connaître le caractère très-oratoire de cette production. La recherche du style, l'amplification des récits, l'emploi des termes les plus généraux, l'absence voulue de mots techniques, tout cela, sans même compter la célèbre péroraison, montre ici un morceau du genre épidictique, qui se distingue profondément des biogra- phies proprement dites dont les Caesares de Suétone et les Hisîoriae Augustae sont le type dans la littérature latine.
Je ne dois pas m'étendre plus longuement sur ce sujet. Il fallait y toucher néanmoins, parce que M. Urlichs ne voit pas dans l'Agricola ce caractère ora- toire, et s'attache à montrer que c'est une œuvre d'histoire proprement dite. M. U. ne me paraît pas avoir réfuté les idées de M. Hùbner. Par exemple licite un grand nombre de locutions empruntées par Tacite à Salluste, pour en con- clure que Salluste étant un historien, Tacite l'est aussi. Mais la tournure oratoire des écrits de Salluste était reconnue des anciens eux-mêmes ' . — Comment, dit encore M. Urlichs, Tacite aurait-il besoin d'excuse pour composer l'éloge de son beau-père, puisqu'il ne ferait que se conformer à un usage bien antique de Rome ? On trouve une réponse anticipée à cette objection dans VHermès *. — Agricola est le premier homme obscur dont on ait écrit l'éloge. Les grands rôles joués par Helvidius et Thraséas devaient attirer l'attention sur les livres composés en leur honneur : mais Agricola ne s'était signalé dans aucune de ses charges, ni même dans ses expéditions militaires. C'est pour relever un peu son sujet, assez banal, que Tacite y a introduit sa digression historique sur la Bretagne, c'est pour faire valoir son héros qu'il accuse, dans son préambule, l'indifférence de ses contemporains, et enfin c'est pour désarmer la critique qu'il présente comme un monument de piété filiale l'éloge qu'il publie d'un homme honnête, mais de deuxième ou troisième ordre.
çais. Ce rapprochement n'est pas tout à fait exact, les éloges français étant d'abord pro- noncés, et ensuite publiés.
1 . C'était, par exemple, l'avis de Granius Licinianus.
2. L. /. p. 444.
d'histoire et de littérature. 5 5
D'ailleurs le mémoire même de M. Urlichs prouve l'insuffisance des rensei- gnements fournis par Tacite. Ce mémoire n'est pas seulement un commentaire, mais encore un supplément de VAgricola. L'auteur possède bien son sujet : il rassemble un grand nombre de corrections et d'améliorations de détails proposées par Mommsen, par Hùbner, et par lui-même. Dans plusieurs articles du Rhei- nisches Muséum, M. Hùbner, qui travaille depuis longtemps sur les inscriptions latines de la Bretagne, avait traité plusieurs points de l'histoire des Romains dans ce pays, — la série des légats propréteurs, — les légions et les corps auxiliaires '.
Voici une explication qui fait honneur à la sagacité de Mommsen 2. On lit dans Tacite (c. 6) Donitiam Decidianam, splendidis natalibus orîam, sibi junxiî[Agricola]: idque matrimonium ad majora nitenti decus ac rohur fuit. Decus s'explique bien : la femme d'AgricoIa était en effet la fille d'un personnage assez célèbre 3. Mais que signifie rohur? Par ce mot, il faut entendre qu'Agricola fut père de bonne heure, et qu'en vertu an jus Uberorum il arriva plus vite aux magistratures qu'il ambitionnait (ad majora nitens). Il faut avouer que Tacite ne parlait guère ici en historien.
Parmi les \aies propres à M. Uriichs, j'en ai remarqué deux, dont l'une inté- resse l'administration de la Rome ancienne, et l'autre notre propre histoire. Suétone et Dion nous apprennent qu'Auguste divisa Rome en quatorze régions, soumises les unes à des préteurs, d'autres à des tribuns, d'autres à des édiles. En combinant plusieurs inscriptions, M. U. arrive à répartir ainsi cette dis- tribution :
P, X% XIP, X1II% XIIIP régions, surveillées par des préteurs (ce sont celles dont les vici figurent sur la célèbre Base capitoline).
Xle, VIII*, IP. 111% 1111% surveillées par les tribuns.
V% VI% VII% VIIII% surveillées par les édiles.
Cette répartition n'est pas démontrée complètement, mais elle est très-vrai- semblable.
A propos du gouvernement de l'Aquitaine par Agricola, gouvernement qui précéda immédiatement son consulat, M. Urlichs se demande s'il en était tou- jours ainsi, et il réunit sept inscriptions qui montrent que les anciens préteurs chargés du gouvernement de cette province recevaient le consulat à leur sortie de charge. On sait d'ailleurs que Galba arriva au consulat dans les mêmes cir- constances. Les exemples rassemblés par M. U. prouvent qu'il y avait là une règle administrative ou au moins une coutume quasi-légale. C'est une observation dont devra tenir compte l'antiquaire qui voudrait faire sur l'Aquitaine une monographie semblable à celle que M. Herzog a composée sur la Gaule narbonnaise.
C. DE LA Berge.
1. Rhcinisch. Mus. N. F. XI et XII.
2. Hermès, III, p. 80.
3. Voy. son cursus honorum, Henzen,6456.
J4 REVUE CRITIQUE
143 • — Le Besant de Dieu, von Guillaume le Clerc de Normandie, mit einer Einlei- tung ûber den Dichter und seine saemmtlichen Werke, herausgegeben von Ernst Martin. Halle, Buchhandlung des Waisenhauses, 1869, In-S", xlviij-124 p. — Prix : 4 fr.
La poésie morale et didactique, qui a formé une des branches les plus impor- tantes et les plus fécondes de l'ancienne littérature française , a jusqu'ici moins attiré l'attention que la poésie épique et même que la poésie lyrique. Le fait est naturel : elle offre moins d'intérêt de fond et d'originalité de forme. Elle n'en est pas moins très-digne d'étude, non-seulement à cause des lumières qu'elle jette sur l'état social, moral et intellectuel de l'ancienne France, mais encore à cause du talent très-réel et très-littéraire qu'ont montré plusieurs de ceux qui l'ont cultivée. Diverses publications récentes, entre autres celle du Roman des Eles, de Raoul de Houdenc, par M. Scheler ', ont rappelé ce sujet au public; le volume que nous annonçons aujourd'hui se recommande tout particulièrement à l'attention des lecteurs.
L'éditeur, M. Ernst Martin, a rempli avec beaucoup de soin la tâche utile qu'il s'était imposée : l'introduction surtout témoigne d'un travail consciencieux et bien dirigé. Elle se divise en quatre paragraphes. l.Le manuscrit. Il est unique : c'est le ms. de la Bibl. imp. 19525 (anc. S. G. Fr. 1856). M, M. donne, après d'autres, l'énumération des pièces qu'il contient; il y joint divers renseignements intéressants sur plusieurs de ces pièces. Il relève ensuite les particularités de l'orthographe de ce ms.; ce relevé est fait sans méthode, ou plutôt avec une méthode erronée : l'auteur prend pour base de ses opérations, à ce qu'il semble, le français moderne, et signale comme des particularités de son ms. des formes qui sont les seules bonnes formes de l'ancienne langue. Ainsi sevent n'est pas pour savent; c'est savent qui, à une époque relativement moderne et sous l'influence de l'analogie, a remplacé sevent, seul régulier; il faut rayer de même femier pour fumier, etc. : tout ce tableau serait à refaire sur d'autres principes. Les consonnes sont traitées aussi superficiellement; p. ex. : « r pour /, et à l'inverse / pour r ; » concire mire evangire, — fortelesce; » mais fortelesce est la forme ancienne et répond au bas lat. fortaliîia, esp. jortaleza, pr. fortalesa. Il est vrai qu'il est difficile de déterminer le terme de comparaison qu'on doit suivre pour établir le caractère phonétique d'un texte. Le meilleur est assurément le latin, mais le travail à faire pourrait excéder les limites qu'un éditeur ne veut pas dépasser. En l'absence d'une grammaire de l'ancien français (celle de Burguy est, comme on sait, très-faible pour la partie phonétique) , on peut se contenter de prendre pour base la Grammaire de Diez, en supposant connu tout ce qui s'y trouve; on sera sûr au moins de procéder méthodiquement. On peut encore prendre un texte d'une pureté exceptionnelle et lui comparer celui qu'on étudie. Mais de tous les systèmes, le moins justifiable est assurément celui qui consiste à partir du français moderne comme d'une sorte d'étalon classique, et à signaler, dans un
I. Voy. Rev. criu, 1869, art. 90.
d'histoire et de littérature. 5 5
manuscrit, tout ce qui s'en éloigne comme des particularités : que dirait M. M. si on appliquait un procédé aussi naïf à l'allemand du moyen-âge ?
II. Le poème. L'éditeur donne d'abord une bonne analyse du Besanî de Dieu; il détermine fort bien la date, qui ressort des allusions à des faits contemporains : le poème a été écrit en décembre 1226 ou plutôt dans les premiers mois de 1 227. M. M. signale ensuite les nombreux emprunts faits par Guillaume à l'écrit du pape Innocent U\ de miseria humanae conditionis, qu'il cite d'ailleurs lui-même à deux reprises. Il cite encore Morice de Sulli, évêque de Paris (7 1 196), et il s'agit sans doute, comme l'a pensé M. M., d'un de ses sermons, et du texte latin de ces sermons, comme le montre le v. 507 5 : rien n'indique qu'il ait entendu Morice lui-même en chaire; M. M. aurait pu essayer de retrouver ce texte, d'autant plus qu'il est assez probable que Guillaume ne s'est pas borné à ce seul emprunt fait à l'évêque de Paris. Il n'y a pas de raison de croire que Guillaume ait emprunté à Robert Grosseteste (ou réciproquement) l'allégorie des trois ennemis de l'homme : elle remonte, si je ne me trompe, aux Pères de l'Église.
III. Les autres œuvres du poète. Ce paragraphe est le meilleur de V Introduction; M. M. y énumère les ouvrages qu'on peut avec certitude attribuer à Guillaume. Il place en tête le fabliau du Presîre etd'Alison (Méon, IV, 427), à propos duquel il aurait pu rappeler, ce qui a été signalé plus d'une fois', que Boccace a traité le même sujet, vraisemblablement d'après Guillaume, dans la nouv. 4 de la 8^ journée du Décameron. Le style de ce fabliau est d'ailleurs bien différent de celui de notre auteur, et je ne sais si l'identité du Guillaume le Normand qui l'a signé avec notre Guillaume le Clerc de Normandie est hors de toute contestation. On ne peut hésiter au contraire à lui attribuer Fregus et Galienne, un des bons romans de la Table Ronde de la seconde époque : M. M. nous promet du texte français et de la traduction néerlandaise {Ferguut) une édition nouvelle qui ne peut manquer d'être bien reçue. Peut-être en donnera-t-il aussi une du Bestiaire divin; celle de M. Hippeau (1852) est devenue introuvable et est d'ailleurs bien peu satisfaisante (M. M. donne à ce propos la liste des douze mss. qui contiennent ce poème). Le Bestiaire, écrit en 1211, renferme de longs passages qui se retTouwent dans le Besant, composé en 1227: M. M. explique le fait par une interpolation d'un scribe, interpolation à laquelle n'aurait échappé aucun des mss. du Bestiaire. Cette explication, qui a bien ses difficultés, paraît cependant beau- coup plus plausible que l'alternative, qui consisterait à supposer que Guillaume a repris dans le Besant une partie de ce qu'il avait mis dans le Bestiaire; c'est ce que montre M. M., en s'appuyant surtout sur le peu de rapport des passages en question avec le plan du Bestiaire et avec le contexte même où ils sont inter- calés. — M. M, passe ensuite au poème des Trois mots donné par l'évêque (1224-1258) Alexandre de Lichfield et Coventry à Guillaume (les trois choses qui chassent l'homme de sa maison ; fumée, — degot, — maie moillier') : il met
I. Voy. entre autres E. Du Méril, Hist. de la poésie Scandinave, p. 355 ; V. Le Clerc dans VHtst. Un., t. XIX, p. 89.
$6 REVUE CRITIQUE
hors de doute l'attribution de ce poème à notre Guillaume, déjà faite par V. Le Clerc ; de même pour un autre petit poème sur la Naissance de Jésus-Christ (ces deux pièces se trouvent dans le même ms. que le Besant). M. M. conteste au contraire cette attribution pour d'autres opuscules donnés à Guillaume par divers savants, et il paraît encore être dans le vrai. En somme tout ce paragraphe, je le répète, mérite les éloges de la critique.
IV. Vie et caractère du poète. Ce paragraphe est également très-intéressant et bien fait; l'auteur relève fort bien le patriotisme normand de Guillaume, son peu de goût pour la France, son esprit indépendant qui éclate surtout dans la page justement célèbre où il condamne énergiquement la croisade albigeoise et la conduite du pape dans cette triste affaire, son amour pour le peuple et son bon sens élevé, qui lui ont dicté des vers vraiment beaux sur le crime des rois qui font la guerre ' ; il précise assez bien les mérites de son style et le genre de son talent. Guillaume le Clerc de Normandie doit prendre place parmi les meilleurs poètes de la période où il a vécu ; comme penseur et comme écrivain, il est cer- tainement supérieur à Gui de Cambrai, qui composait son Barlaam eîJosaphatpe\i d'années après celle où fut écrit le Besant^, et s'il n'a pas l'esprit et la grâce de son autre contemporain Huon de Méri, il le dépasse en gravité et en force. Il s'est exercé, pour ne parler que de ses ouvrages principaux, dans trois genres différents : il a cultivé le roman dans Fregus et Galienne, le poème allégorique et descriptif dans le Bestiaire, le poème moral dans le Besant; dans tous les trois il a montré des qualités remarquables et essentiellement françaises. Son nom est de ceux qui ont droit de figurer avec honneur dans l'histoire de notre littérature.
J'arrive au texte du poème, et je dirai d'abord un mot en général du système qu'a adopté M. M. pour son édition et sur lequel il s'explique dans l'Introduction (p. ix-x). Ce système ne saurait être approuvé complètement. La Revue a déjà eu occasion de le dire plus d'une fois : il faut ou essayer une édition vraiment critique, c'est-à-dire s'efforcer de retrouver le texte même du poète, ou livrer une copie fidèle du manuscrit qu'on publie. En tout cas, ce qu'on ne peut admettre, c'est que l'on supprime ou qu'on ajoute des e féminins pour faire le vers, comme M. M., « sans trouver qu'il soit même nécessaire d'indiquer la
1 . Voici la traduction de quelques-uns de ces vers qui ne manquent pas d'actualité : « Il y a des rois de grande puissance, en France, en Allemagne, en Espagne ou en Dane- I) mark... Si l'un d'eux offense l'autre, c'est le vilain des champs qui le paie; on lui brûle » sa pauvre petite maisonnette, on lui prend ses bœufs et ses brebis, ses fils et ses filles, » on l'emmène lui-même en prison. Dieu! est-il chrétien, ce roi qui fait sortir de son » royaume trente mille hommes de guerre, qui laissent à leurs maisons leurs femmes et » leurs enfants comme des orphelins, et s'en vont aux batailles meurtrières oii des milliers » seront tués et en tueront autant de l'autre parti? Les rois ne se soucient guère de ce