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Stephen B. Roman

From the Library of Daniel Binchy

REVUE CELTIQUE

TOME IV

A ^ PUBLIÉE V-^ >

^J^ AVEC LE CONCOURS DES PRINCIPAUX SAVANTS ^^y>

DES ILES BRITANNIQUES ET DU CONTINENT

DIRIGEE PAR

H. GAIDOZ

Directeur-Adjoint à l'École des Hautes Études, Professeur à ['École des Sciences Politiques,

Secrétaire correspondant de la Cambrian Archceological Association, Membre de la

Royal Archœological Association of Ireland, etc.

Tome IV

F. VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR 67, rue de Richelieu, PARIS

1879- 1880

Digitized by the Internet Archive

in 2011 with funding from

University of Toronto

http://www.archive.org/details/revueceltiqu04pari

TABLE DES MATIÈRES.

Pages Les dieux de la cité des Allobroges, d'après les monuments épigraphiques,

par M. Florian Vallentin . . i

Cf. Note additionnelle 44$

Comment le druidisme a disparu, par M. Fustel de Coulanges ... 37

Devinettes bretonnes recueillies et traduites par M. L.-F. Sauvé. . 60

Sirona, par M. Charles Robert 133

Cf. Note complémentaire 26$

Cf. Erratum 479

Supplément aux dictionnaires bretons, par M. Emile Ernault . ... 14$

Popuiar Taies of Ireland, by David Fitzgerald, Esq 171

Cf. Additional notes 268

Cf. Errata 202, 316

L'amitié d'Amis et d'Amiles, texte gallois publié d'après le Livre Rouge

d'Oxford, avec une traduction française par M. H. Gaidoz .... 203

Cf. Addenda et Corrigenda 479

Tidings of Doomsday, an Early Middle Irish Homily, edited and trans-

lated by W. S 24$

Cf. Errata 479

Cornica, by W. S 258

Monnaie gauloise inédite de Lucterius, chef cadurque, par M. A. de

Barthélémy 317

Old-Breton Glosses, by W. S 324

O'Clery's Irish Glossary, edited and translated by Arthur W.-K. Miller,

Esq 349

Cf. Errata 479

Les Contes populaires de la Haute-Bretagne, par M. F. -M. Luzel . . 429

vj Table des Matières.

MÉLANGES.

Le Dictionnaire breton de Roussel, par M. E. Ernault 104

Une version tchèque du Purgatoire de saint Patrice, par M. L. Léger . 105 Les langues celtiques dans les Iles Britanniques et en France, par M. Paul

Sébillot 277

Mercurius Finitimus, par M. Florian Vallentin 444

Taliesin's Little World, by Reinhold Kcehler, Esq 447

Le breton dans maistre Pathelin, par M. J. Loth 451

La Société pour la conservation de la langue irlandaise, par H. G. . 457

BIBLIOGRAPHIE.

H. d'Arbois de Jubainville, Voyelles et consonnes du breton moderne

(E. Ernault) 465

Barges, Les colonies phéniciennes (Philippe Berger) 283

Edm. Blanc, Épigraphie des Alpes maritimes (H. G.) 460

Berson, La nation gauloise et Vercingétorix 469

Bulliot et Roidot, La cité gauloise (H. G.) 109

Bye-Gones 463

J. Costa 282

Daremberg et Saglio, Dictionnaire des antiquités 463

John Davies, The Celtic Languages 470

Decharme, Mythologie de la Grèce 126

De quelques publications d'outre-Pyrénées (H. G.) 279

Durand, Études de philologie 301

Duval, Esquisses marchoises 471

Emgann Kergidu (Ernault) 299

Fita 280

Gaidoz, Esquisse de la religion des Gaulois (A. de B.) 112

La religion gauloise et le gui de chêne 470

Geslin de Bourgogne et A. de Barthélémy, Anciens évêchés de Bretagne. 296

E. Hùbner 279

Joyce, Old-Celtic Romances (H. G.) 294

Koschwitz, Sechs Bearbeitungen des altfr. Ged. von Karls des Grossen

Reise (H. G.) 117

Laurens de la Barre, Fantômes bretons (Luzel) 297

Lemière, Les Gaulois étrangers à la race celtique 469

Liebrecht, Zur Volkskunde (H. G.) 118

Loch Etive 301

Luchaire, Étude sur les idiomes pyrénéens (H. G.) 1 1 1

Luzel, Veillées bretonnes' 125

Mortillet, Les potiers allobroges (Héron de Villefosse) 289

Table des Matières. vij

Napier, Folk-Lore 12$

Nedelec, Cambria Sacra 114

Pryce, The ancient British Church 114

Quellien, Annaïk 299

Revon, La Haute-Savoie avant les Romains (H. G.) 279

Rhys, Lectures on Welsh Philology, 2d Ed. (H. G.) 116

Ch. Robert, Inscriptions antiques du musée de Bordeaux 122

E. Rolland, Faune populaire 125, 47;

Ruelle, Bibliographie générale de la Gaule 301

Sacaze, Épigraphie de Luchon (H. G.) 460

Sarmento 280

Sikes, British Goblins (H. G.) 295

FI. Vallentin, Divinités indigètes du Vocontium 122

Le culte des Matrae 308

Le musée épigraphique de Gap (H. G.) 460

De Valroger, Les Celtes, la Gaule celtique (H. G.) 107

J. de Vasconcellos 279

De la Villemarqué, Poèmes bretons du moyen âge (H. G.) . . . . 1 1 7

Vingtrinier, La statuette d'Oyonnax 470

Windisch, Irische Grammatik (H. G.) 112

Wynne, The History of the Gwydir Family (H. G. 1 . . ... . . 464

CHRONIQUE.

La Société celtique. Une poésie de M. Luzel. The Folk-Lore Society. M. P. Sébillot sur la statistique de la langue bretonne.

Les manuscrits de Th. Stephens. Un index à la Grammatica Celtica 125

La Revue épigraphique du midi de la France. Un musée gallo-romain à Dornach (Alsace). Un ancien poème français sur sainte Nonne (cf. rectification, p. 479). La poésie à la Société celtique. Une poésie de M. Milin. Les causeries bretonnes de M. Le Bos. La bibliothèque galloise de M. Robert Jones. La discorde chez les celtophiles de Gratz. Un recueil de contes de la Haute-Bretagne.

Les nouvelles commissions archéologiques 302

Les revues épigraphiques. Un nouveau livre de M. Rhys. Le

calendrier d'Oengus, par M. Stokes. La Société gaélique d'Inver- ness. La Société des Cymmrodorion. La mission de M. Quel- lien en Basse- Bretagne . 472

NÉCROLOGIE.

MM. Halliguen : Ed. Barry ; Robert Jones ; Th Nicholas . 132

viij Table des Matières.

MM. le général Creuly ; Charles de Gaulle ; abbé Henry ;

O'Longan ; François Stark 312

MM. Wynne ; Le Men ; De Saulcy ; Encina 474

Addenda et Corrigenda 479

Erratum du t. II 479

Errata du t. III 479

Errata du t. IV 479

AVIS.

Ce volume contient une feuille et demie de moins que les précédents parce que nous avons donné un plus grand nombre de feuilles de la Grammaire galloise de Griffith Roberts que nous publions en supplément. Nous saisissons cette occasion d'annoncer que cette réimpression sera achevée avec la dernière livraison du tome V.

LES DIEUX DE LA CITÉ

DES ALLOBROGES

D'APRÈS LES MONUMENTS ÉPIGRAPHIQUES.

La religion des Gaulois a été l'objet de recherches et d'investigations de la part de plusieurs érudits qui se sont attachés surtout aux mythes et aux légendes. Je crois qu'il ne faut pas dédaigner dans cette étude l'archéologie, et spécialement l'épigraphie, qui est un précieux auxiliaire. En effet, les inscriptions sont les seuls textes d'une authenticité indiscu- table que l'on possède.

J'ai fait connaître dans une précédente publication les divinités indi- gètes des Voconces d'après les monuments épigraphiques '. Un travail analogue pour la cité des Allobroges m'a paru présenter quelque intérêt.

Les Allobroges possédaient toute l'étendue de la région comprise entre le Rhône et les Alpes, le lac Léman et l'Isère 2. Ce vaste territoire se divisait naturellement en deux parties distinctes : la plaine, qui était très peuplée et qui produisait du blé en abondance, et la montagne, domaine exclusif des forêts et des pâtures qui fut défriché après la conquête. it Les Allobroges, dit Tite-Live, ne cédaient à aucune autre nation gau- loise, ni en richesse, ni en puissance, ni en renom. » En effet, les peu- plades de la rive gauche du Rhône formaient une confédération dont les Allobroges avaient le patronage ; ces derniers appartenaient à leur tour à

i. Grenoble, 1877, in-8% 87 pages. (Extr. du Bull, de l'Acad. delphinale, 1876, t. XII de la y série.)

2. Allmer, Inscriptions antiques de Vienne, t. II, p. 390 et s. Cet érudit pense avec raison qu'il faut comprendre dans l'Allobrogie certaines parties de la rive droite du Rhône et de la rive gauche de l'Isère, opinion corroborée par l'étude des monuments épigra- phiqaes. Voir sur ce point E. Desjardins, Géogr. hist. et adm. de la Gaule romaine, t. II, p. 351. On admet généralement que les Allobroges appartenaient à la race celtique. E. Desjardins, id., p. 234 et s.

Rev. Celt. IV 1

2 Les Dieux de la cité des Allobroges.

la confédération Arverne, conformément au système de groupement en

usage dans la Gaule '.

Avant la conquête romaine, Vienna était la métropole des Allobroges grâce à sa situation sur les bords du Rhône, le plus considérable affluent de la Méditerranée et la voie la plus fréquentée pour les relations com- merciales 2. Les oppides disséminés alors sur le territoire allobroge étaient Cularo, Genava, Solonium, Ventïa 3. Il faut ajouter à cette liste les localités connues par les inscriptions ou les itinéraires et dont les noms paraissent appartenir à la nomenclature gauloise : Figïïnae, Tegna, Ursoli entre Vienne et Valence, Turedonnum, Morginnum entre Vienne et Gre- noble, Bergusium, Etanna, Condate entre Vienne et Genève, Lavisco, Lemincum, Voludnia, Mantala, Turno entre Vienne et la vallée des Ceutrons^.

Il est inutile de rappeler les démêlés des Allobroges avec les Romains, leurs défaites aux batailles célèbres de Vindalium et du confluent de l'Isère, leur soumission, leurs révoltes et enfin leur complet et définitif assujettissement s. L'Allobrogie fut alors élevée au titre et aux préroga- tives d'une colonie de citoyens romains ; elle fit partie, comme la plu- part des cités de la Narbonnaise, de la tribu Voltinia 6. La métropole officielle fut maintenue à Vienne : la colonie de Vienne remplaça la cité des Allobroges, et par suite les Allobroges devinrent des Viennois. Cette colonie prospéra rapidement et eut une brillante destinée. L'étude des monumentsépigraphiques recueillis dans l'Allobrogie a permis à unarchéo- logue distingué, M. Allmer, de reconstituer l'histoire de cette région sous la domination romaine i.

Lorsque les Romains avaient pris possession d'une ville gauloise, ils

i . Ce fait est très important : il nous explique pourquoi Téutomal, roi des Salluves, battu par Calvinus, se réfugia chez les Allobroges, et pourquoi ceux-ci, attaqués pour ce motif par les Romains, demandèrent l'assistance des Arvernes. Déjà antérieurement à cette époque, Annibal, après avoir franchi le Rhône, ne crut pas devoir tenter de gagner les Alpes sans s'être entendu avec les Allobroges. Voir : D' Guillaud, Des différentes races qui ont successivement habité le département de l'Isère; Herzog, Gall. Narbonn. Descript.; Allmer, ibid., t. 11, p. 393 ; E. Desjardins, ibid., p. 217-236.

2. Le nom gaulois de Vienne serait peut-être Vigenna, nom qui figure sur la table de Peutinger. E. Desjardins, ibid., t. II, p. 237 et note de M. d'Arbois de Jubainville. Allmer, ibid., t. II, p. 401. Strabon, 4, 1, 11.

3. E. Desjardins, ibid., t. II, p. 350.

4. On peut ajouter : les Albinnenses (Albens), les Bellicenses (Belley), les Venetonima- genses (Vieu), etc. Allmer, ibid., t. II, p. 393 et 406. Desjardins, ibid., t. II, p. 238, note de M. d'Arbois de Jubainville.

5. E. Desjardins, ibid., t. Il, p. 277 et s., p. 3 50 et s.

6. Allmer, ibid., t. Il, p. 141.

7. Inscriptions antiques de Vienne, ouvrage remarquable qui a obtenu la première médaille au concours des antiquités nationales de 1874. Le territoire de la colonie de Vienne dut rester le même que celui de l'ancienne cité des Allobroges.

Les Dieux de la cité des Allobroges. 3

en faisaient une contrefaçon de la ville éternelle frappée à la même effigie ; ils construisaient des cirques, des théâtres, des capitules, des aqueducs, pour mettre Rome à toute heure sous les regards du Gaulois et enseignera celui-ci qu'il était devenu romain. Le culte et les noms des dieux de Rome remplaçaient le culte et les noms des divinités indi- gènes , des temples et des autels s'élevaient en leur honneur; mais ces dieux, dépaysés dans un pays humide, regrettaient le ciel bleu de l'Olympe et les déesses frileuses grelottaient dans les brouillards.

Le nombre des temples érigés dans l'Allobrogie aux dieux de l'Olympe romain était très considérable, à en juger par les inscriptions qui sont parvenues jusqu'à nous. Ces temples étaient desservis par des prêtres d'un haut rang et d'origine ingénue, pontifes, augures ou flammes1. Les divinités gauloises avaient été reléguées dans les laraires des carrefours, desservis par les sévir s augustaux choisis généralement parmi les affranchis.

Auguste, Pontifex Maximus et chef de l'empire, unifia le monde romain de la manière la plus complète au point de vue religieux. L'assimilation faite pour les divinités de l'Orient et de l'Afrique était impossible pour la Gaule et l'Espagne ; il fallait la remplacer par une organisation nouvelle. Aussi Auguste profita de la restauration qu'il accomplissait des dieux lares et pénates à Rome et en Italie, et il y comprit les dieux de la Gaule2. Les dieux conservés du culte gaulois furent seuls aptes à figurer dans les laraires publics, et prirent le surnom d'Augustes en souvenir des décrets de l'empereur qui les avaient admis à l'honneur de divinités offi- ciellement reconnues?. En outre, l'étude des monuments épigraphiques montre que les Romains rapprochèrent leurs dieux des divinités gau- loises qu'ils pouvaient leur assimiler : ils cherchèrent des analogies, des ressemblances dans leur Olympe. La divinité indigète fut obligée de se parer du nom du dieu latin correspondant ou présumé tel.

La fusion des cultes avait été considérée par les Romains comme le meilleur moyen d'arriver à la destruction du druidisme, dont l'impor- tance politique leur portait ombrage, et par suite à l'assimilation de la Gaule ; c'était d'ailleurs le complément nécessaire des institutions admi- nistratives et sociales qu'ils avaient introduites dans notre pays. Cet état de choses permit rapidement au vaincu de jouir de la plénitude des

1 . Ce sont les seules fonctions que font connaître les inscriptions. Choisis à vie par les décurions de Vienne, ces prêtres pouvaient cumuler leurs fonctions religieuses, qui étaient gratuites, avec des fonctions civiles. Allmer, ibid., t. II, p. 274.

2 et 3. Sueton. Vit. Augusii, c. 30-31. Bullet. de l'Acad. des inscr. et bell. lettr. 1872, p. 410 (M. L. Renier). Allmer, toc. citât. Est-ce bien certain?

4 Les Dieux de la cité des Allobroges.

droits de cité qui ouvrait l'accès aux honneurs : plusieurs Viennois par- vinrent à de hautes situations sous l'empire '.

La transformation officielle des divinités gauloises en lares Augustes eut ses conséquences dans les croyances et dans les cérémonies du culte : le dieu indigète devint métis ou gallo-romain, ainsi que ses adorateurs, cultores tcrnpli. Dans la suite le dieu latin s'empara peu à peu des attri- buts de la divinité indigète, dont le nom ne fut plus considéré que comme un surnom topique. Cette fusion des cultes a été aussi symbolisée par le type des statuettes. En effet, ces statuettes, tout en présentant les attributs des dieux romains, diffèrent essentiellement de la représentation officielle par le costume, par les formes ou par les traits du personnage divin. Ainsi, par exemple, les innombrables figurines de Mercure montrent ce dieu sous l'aspect d'un jeune homme comparable pour la beauté plas- tique et la perfection des formes au type admirable de l'Apollon grec 2.

Les Romains n'ont jamais prohibé les rites et les pratiques gauloises ; ils étaient très tolérants pour les religions étrangères, à condition que ces religions ne fussent pas en opposition avec les lois et en désaccord avec leur politique. La représentation des divinités nationales n'a pas même été proscrite : c'est ce que démontrent les nombreuses statuettes du dieu gaulois dont on ignore encore le nom et qu'on appelle générale- ment, faute de mieux, Dis Pater 5.

Les Sévirs augustaux étaient, comme je viens de le dire, les desser- vants des laraires publics ; ils présidaient aux fêtes des lares, ils faisaient les sacrifices prescrits et contribuaient à la solennité des cérémonies par des spectacles, des repas publics, etc. Ces fonctions s'exerçaient sans salaire, et elles étaient de plus soumises à Yhonorarium au profit de la caisse municipale : elles devenaient par suite très onéreuses. Aussi leur durée paraît avoir été limitée à une année. En outre, les sévirs étaient choisis parmi les personnes riches et plus spécialement parmi les affranchis, qui s'étaient emparés du monopole du négoce 4.

i. E. Desjardins, ibid., t. II, p. i et s., p. 506. Allmer, ibid., t. I. Sur le drui- disme, voir Rev. arch. oct. 1877, p. 217 (art. de M. d'Arbois de Jubainville). E. Desjar- dins, eod. toc, t. II, p. 518.

2. Je soumets aux lecteurs une remarque que j'ai eu occasion de faire souvent pour les différentes statuettes des dieux de Rome de fabrication gauloise. Je cite celles de Mercure qui sont les plus répandues; point déjà signalé par M. Mowat, Rev. Arch. 187$, t. XXX, p. 372. Je reviendrai plus loin sur le caractère du Mercure gaulois.

3. Rev. celt., t. I, p. 1. Il en a été découvert plusieurs en Dauphiné, musées de Gre- noble et de vienne, collection Vallentin, etc.; Tarants d'après M. Gaidoz, Esq. de la relig. des Gaulois, p. 11.

4. Les questions relatives aux sévirs sont encore assez obscures. Les sévirs formaient des collèges de 6 membres, de leur nom. On trouve dans les inscriptions des sévirs pour la fois (Orelli, 689, 3919, 3922). Voir : Zumpt, de Augustalibus. De Boissieu,

Les Dieux de la cité des Allobroges. 5

Dans la cité des Allobroges, il y avait, d'après les inscriptions, des

sévirs dans les principaux vici non moins qu'aux chefs-lieux de cité, à

Aix, à Aoste, à Genève, à Grenoble, à Vienne et à Vieu : ils étaient

nommés par les décurions de Vienne '.

Les divinités allobroges que les inscriptions de l'époque gallo-romaine ont sauvées de l'oubli sont au nombre de dix-sept. Sept de ces divinités me paraissent appartenir à la mythologie nationale; les autres se ratta- chent très vraisemblablement à des cultes locaux.

Les monuments épigraphiques que j'ai à signaler ont déjà été publiés2 : ce sont des ex-voto ou des actes de dévotion. Dans aucune de ces ins- criptions il n'est question de sévirs. mais il n'est pas douteux que les prêtres des divinités allobroges doivent être, en général, rangés dans cette catégorie. Toutefois, il existait dans les campagnes des sanctuaires sans prêtres ou desservis par des prêtres sans caractère public. Aussi il pourrait se faire que quelques-uns des monuments consacrés aux dieux allobroges aient appartenu à ces sanctuaires.

DIVINITÉS NATIONALES.

Quelques monuments épigraphiques de l'Allobrogie font connaître cinq divinités : Bormo, Bormana, Caturix, Segomo, Sucellus, dont les noms se retrouvent sur des inscriptions découvertes en divers lieux de la Gaule. Aussi il me parait très vraisemblable d'admettre que le culte de ces divinités n'était pas restreint à l'Allobrogie et qu'il appartenait à la Gaule tout entière. Les Allobroges suivaient la même religion que les différents peuples gaulois 3.

Je n'ai pas l'intention de rappeler dans cet essai tout ce qui a été écrit sur la religion de nos ancêtres. Je me bornerai à constater que cette étude est entrée dans une voie nouvelle et que l'on ne se contente plus de la critique de M. l'abbé Fontenu 4, de M. l'abbé Fenel s et même de M. A. Thierry 6.

Inscript, de Lyon, p. 169 et s. Herzog, ibid., p. 196 à 199. 202 à 204 et 212. Allmer, ibid., t. II, p. 299, et surtout J. Schmidt, de seviris Augustalibus (1878, in-8"), p. 66 et s.

1. Allmer, ibid. , t. II. p. 218, 304, 306, 307, 308, 3 io, 312, 314, 315, 318, 319, 320, 321, 322; t. III, p. 393-

2. Allmer, ibid. On trouvera dans cet ouvrage l'indication de toutes les publications relatives à ces inscriptions.

3. E. Desjardins, ibid., t. II, p. $12.

4. Acad. insc. et belles lettr. Mém., t. V.

5. ld., t. XXIV.

6. Hist. des Gaulois, t. I, livr. 4. p. 471 et s. (jc édit.).

6 Les Dieux de la cité des Allobroges.

BORMO et BORMANA.

Le dieu Bormo était adoré particulièrement à Aix-les-Bains (Savoie), deux inscriptions votives rappellent son culte ' :

On voit dans l'établissement thermal une petite pierre oblongue engagée dans le mur de la piscine gratuite des femmes, sur laquelle est gravée cette inscription :

CNEIIIVS CVTICVS BORVVSLM Cneius Eppius (?) Guticus Bormoni ut voverat solvit libens merito 2.

Dans la maison Perrier-Chabert est une longue bande de pierre sciée en deux parties et formant les deux premières marches de l'escalier par lequel on descend dans un vaporarium antique est une piscine octogone incrustée de marbre blanc : on lit sur cette bande de pierre :

M . LICIN . RVSO . BORM . V . V . S . L . M. Marcus Licinius Ruso Bormoni ut voverat solvit libens merito ?.

La déesse Bormana avait un temple à Saint-Vulbaz, ainsi que l'atteste une inscription qui figure sur un autel, divisé en deux fragments, dont la base manque et dont le couronnement a été abattu à fleur du : l'un a été placé dans un contrefort de l'église à gauche de la porte, l'autre se voit dans le mur du moulin Convers 4 :

a b

BORMANAE SABINIANus

AVG . SACR D . S . D .

CAPRI A//RATINVS

////////////////

Bormanae Augustae sacrum, Caprii Atratinus (?) et Sabinianus de suo dants.

i. Allmer, ibid., t. III, p. 303 et s. Sur deux inscriptions votives en l'honneur de la déesse Bormo. Lyon, 1859. in-8°. A. Bernard, Rev. savois., avril 1862. Bourquelot, Inscr. antiq. d'Aix-les Bains, p. 59.

2. Ces deux premières lignes sont douteuses ; la lecture de M. Allmer me paraît vrai- semblable ; cet étudit avait d'abord lu Cn. Vettius Cupicus. Le nomen Eppius se trouve sur plusieurs inscriptions de l'Allobrogie, Allmer, ibid., t. III, p. 108 et s.; mais il n'y a pas d'autre Guticus. Haut, de l'inscription, 0,20 cent., larg. 0,38.

3. Haut. 0,20, long. 1,90.

4. De Moyria-Mailla, Mon. de l'Ain, 1836, in-40, p. 75-76. Allmer, eod. loc, t. III, p. 452. Saint-Vulbaz, cant. de Lagnieu, arr. de Belley (Ain).

5. La lecture de M. Allmer n'est pas douteuse. Haut. 0,90, larg. 0,50.

Les Dieux de la cité des Allobroges. 7

Ces trois inscriptions se rapportent au culte des eaux qui formait avant la conquête le fond de la religion populaire des Gaulois. Un être divin pouvait seul alimenter les sources ; aussi est-ce par milliers qu'il faut compter dans la mythologie gauloise les divinités, tantôt mâles, tantôt femelles, des fontaines, des lacs, des rivières et des mers '. Bormo et Bormana, dont le nom est identique, représentent la même divinité, une divinité des eaux minéro-thermales dont le culte était très répandu dans la Gaule. En effet, les monuments épigraphiques font connaître un dieu Bormo à Bourbonne-les-Bains 2, un dieu Borvo à Bourbon-Lancy et à Bourbon-l'Archambault ', un dieu Bormanus et une déesse Bormana à Aix-en-Diois4. Ces divers noms ont la même origine, la même significa- tion et se rapportent à la même divinité dont le nom a subi de légères modifications suivant des variations locales de la langue gauloise. Les inscriptions découvertes à Bourbonne-les-Bains et à Bourbon-Lancy ne laissent aucun doute sur le caractère de cette divinité. Dans un texte de Bourbonne-les-Bains, son nom est associé à celui d'Apollon, Deo Apol- lini Borvonis. Le rôle de génie des eaux salutaires et bienfaisantes con- vient très bien à Apollon, dont une des principales attributions était la science médicale. C'est surtout à ce point de vue que les Gaulois parais- sent avoir envisagé ce dieu 6.

Bormo, esprit mâle, et Bormana, esprit femelle, sont donc les génies protecteurs de sources minéro-thermales situées à Aix-les-Bains et à Saint-Vulbaz. Les Gaulois, avant la conquête, avaient su apprécier et utiliser les eaux thermales et minérales". Les sources médicinales avaient chacune leur génie mâle et leur génie femelle : ainsi, il y avait à Bour- bonne-les-Bains Bormo et Damona, à Aix-en-Diois Bormanus et Bormana.

1. Pictet, Orig. ind. Europ., t. Il, p. 624. Cox, Mythology of the Aryan nations, vol. 2, p. 136. Brueyre, Contes aryens de la Grande-Bretagne, p. 253 et s. G. Bulliot, Culte des eaux sur les plateaux Eduens, mém. lus à la Sorbonne, 1868. p. 11, et ex-voto de la déesse Bibracte, Rev. celt., t. I, p. 308, et t. II, p. 21; II, p. 1 et s.; Bull, mon. 1872, p. 194.

2. Greppo, Etud. arch. sur les eaux therm. ou miner, de la Gaule à l'époque romaine, p. 28 et s.

3. Greppo, ibid., p. 56. Orelli, 1974.

4. Essai sur les divinités indigètes du Vocontium, p. 47.

5. Orelli, 1974. On regardait comme sacrées toutes les sources d'eau chaude. Senec. Epistol., 40. Sur Pétymologie et la signification du nom de Borvo et de ses variantes : de Belloguet, Ethnog. gaul., p. 234 : E. Borb, Borbhan, enfler, enflammer. Arm. Bour- bon, Bourbonnen, ébullition, bouillonnement. Littré, Dict. de la lang. franc., V Bourbe.

6. Apollinem morbos depellere, Caes. lib. VI, 17. Apollo salutem promittit, Orelli. 4329. Apollini et Nymphis, Henzen, 5702, 5767. C'est l'Apollon axEcioc ou medicus. Il présidait aux eaux chaudes. Eumène, Panégyr. de Constantin-Auguste, 121. Rev. arch., 1860, janv., p. 58, et juin, p. 391, L'Apollon gaulois, par M. Maury. Dict. des antiq. grecq. et rom. de MM. Daremberg et Saglio, p. 310 et s. Apollon.

7. Greppo, loc. citât.

8 Les Dieux de la cité des Allobroges.

à Luxeuil Luxorius et Brixia ' . Les Allobroges ont fréquenté les stations d'Aix2 et de Saint- Vulbaz ; ils avaient très vraisemblablement connu les vertus curatives des eaux d'Uriage. Les Romains, en vertu d'une loi en quelque sorte naturelle, n'ont fait que s'approprier, en le perfectionnant, ce qu'ils avaient trouvé établi par ces derniers?. Pendant la domination romaine, les génies gaulois des stations d'eaux parta- gèrent leur influence bienfaisante avec Apollon, Hercule, Esculape et les Nymphes4.

Les inscriptions d'Aix sont des ex-voto qui témoignent de la gratitude de deux malades, M. Licinius Ruso et C. Eppius Guticus, dont les breu- vages quotidiens et les ablutions continuelles avaient rétabli la santé. Ces ex-voto présentent un intérêt tout particulier, parce qu'ils ont été trouvés dans l'endroit même fluaient les sources.

L'inscription de Saint-Vulbaz offre une plus grande importance, car elle atteste l'érection d'un sanctuaire à Bormana, en reconnaissance sans doute d'une guérison inespérée. Les dévots personnages Caprius Atrati- nus et Caprius Sabinianus étaient peut-être deux frères : l'inscription, aujourd'hui mutilée, fournissait probablement des renseignements sur ces deux personnages. Qu'est devenu ce sanctuaire ? L'église est encastré un fragment de l'inscription ne lui aurait-elle pas succédé 5 ?

Si les thermes de Saint-Vulbaz n'ont laissé aucun souvenir, les thermes d'Aix jouissent encore d'une réputation aussi incontestable qu'incontestée.

La petite ville d'Aix, toute fumante, toute bruissante et toute odorante des ruisseaux de ses eaux chaudes et sulfureuses 6, a eu pendant la domination romaine une grande importance ; c'est en effet la ville allobroge qui a conservé, avec Vienne, le plus de monuments de cette époque i . Il n'est

i. Orelli, 2024. Greppo, p. 123.

2. On montre à Aix une piscine allobroge dite aussi bain de César.

3. Les Romains faisaient grand usage des eaux ; ils préféraient les sources thermales aux sources minérales par suite de leurs habitudes domestiques, Greppo, id. ; ils avaient su déterminer le caractère particulier des eaux, Pline, Hist. natur. i, 31; ils prenaient les eaux en bains, boissons, douches ; ils se servaient aussi de ia vapeur et des boues.

4. Greppo, ibid., p 40. Les malades guéris ou soulagés adressaient leurs remercîments à ces divinités. Ils payaient en outre un tribut en jetant dans les piscines des pièces de monnaie et des ex-voto qui étaient la représentation de la partie du corps guérie par les eaux. Id. et Dict. de MM. Daremberg et Saglio, p. 334, aquae, p. 648, Balneum. Il existait dans les stations d'eaux des confréries ou collèges. M. de Boissieu, Inscript, de Lyon, p. 49, cite des cultores Urae fontis (le ruisseau d'Eure, près Nîmes?), Herzog, ibid., append., p. 52, n" 254.

5. Les noms de Licinius et Caprius figurent sur diverses inscriptions de l'Allobrogie : ces divers personnages étaient d'origine ingénue.

6. Lamartine, Raphaël.

7. On y a découvert des objets de toute forme et de toute nature. L'Arc de Campanus est encore existant. Allmer. ibid., t. III, p. 312. Les inscriptions font connaître des

Les Dieux de la cité des Allobroges. 9

pas douteux que le voisinage de l'Italie, l'abondance des eaux, la dou- ceur du climat, la beauté du site ont beaucoup contribué à cette prospé- rité. Les thermes furent très fréquentés ; c'était sans doute, alors comme aujourd'hui, une station à la mode, recherchée autant pour les agréments qu'on y trouvait réunis que pour les soins de la santé. Cette localité s'appelait Acjuae Bormonis : le mot aquae a survécu au nom Bormonis qu'il couvre'. Pline, énumérant les villes de la Narbonnaise qui ont obtenu le droit du Latium, cite la ville de Bormanni, sans indication qui permette d'en retrouver l'emplacement. M. de Saint-Andéol pensait que Bormanni n'était autre qu'Aix-les-Bains 2. Cette opinion ne me paraît pas fondée : j'ai établi précédemment que cette localité devait se trouver avec plus de vraisemblance dans le midi de la Narbonnaise?.

Saint-Vulbaz, a été découverte l'inscription de Bormana, portait autrefois le nom de Saint-Bourbaz, nom qui dérive de celui de Bormana : cette localité devait en effet s'appeler, à l'époque romaine, Aqua. Bor- manae*.

Il est à remarquer que les monuments dédiés à cette divinité thermale, Borvo, Bormo ou Bormanus, ont été découverts dans les localités qui ont conservé leur nom assez peu altéré pour être reconnaissable. Le dieu des eaux était en même temps celui du lieu les thermes étaient situés s.

temples et des autels de Jupiter, ibid., 3, 302; de Mercure, ibid., 3, 303; des Comedovae, ibid., 3, 307; la statue d'un Viennois parvenu à la preture et aux fonctions de légat du proconsul d'Asie, élevée à Viviers près Aix, ibid., t. 1, p. 2:9, 221; un templum cum suis ornamentis omnibus, ibid., 2, 378; Lucus, ibid., 2, 276, et campus pecuarius, ibid., 2, 376; Nundinae, ibid., 2, 376; Diaetrae (auberges), Asiciana aut.... Raconiana, ibid., 2, 376: Decemprimi et patrvni, ibid., 3, 374. On m'a affirmé qu'on avait trouvé des tesserae lusoriae (dés à jouer) : nil sub sole novum.

1. Cette localité n'a jamais porté le nom d'Aquae Domitianae ou Gratianae comme on l'a prétendu. Dicî. de MM. Daremberg et Saglio, p. 334, V aquae. Allmer, eod. loc, t. III, p. 301. Les inscriptions parlent des Aquenses vicani, possessores Aqueuses, ibid., t. II, p. 373, 374, 380. Les Romains donnaient le nom d'Aquae aux stations thermales ou minérales en le faisant suivre du nom de la localité. Le ncm de la localité était le plus souvent celui du génie de la source auprès de laquelle une agglomération s'était formée : Aqu£ Borvonis { Bourbon), Aqu£ Luxovii (Luxeuil), Aqu£ Lixonis (Ludion,, etc.

2. Ce qu'est l'Alaise de Novalaise. Bull, de l'Acad. delph., 1860, p. 31.

3. Divinités indigètes du Vocontium, p. 49. Voir E. Desjardins, ibid., t. I, 185 et s. ; t. II, p. 91.

4. De Moyria-Mailla, loc. citât. : il y a en cette localité des eaux remarquables par leur limpidité et leur fraîcheur ; l'une, appelée la fontaine des Rois, est devenue triste- ment célèbre par la mort du duc de Savoie Philibert le Beau.

5. On pourrait citer des stations thermales en dehors de la Gaule connues sous des ncms identiques à celui de Bormo, ainsi Bagni di Borni en Valteline. On pourrait aussi citer des localités de France qui tiendraient probablement leur nom de celui de Bormo, ainsi les divers Bourbon, les thermes de la Bourboule, etc. Allmer, Inscript, votives en l'honneur de la déesse Bormo, Inscript, antiq. de Vienne, t. III, p. 303; de Saint-Andéol, loc. citât.; Divinités indigètes du Vocontium, p. so. C'est à cette divinité bienfaisante de la Gaule que doit son nom l'antique et glorieuse maison de Bourbon.

io Les Dieux de la cité des Allobroges.

CATVRIX.

A Chougny, près de Genève, on voit dans la propriété Fol l'inscrip- tion suivante ' :

MARTI CATVR

SACR PRO SALVT ET INCo LVMITATEDVAI// AMTI SEX CR/// PIN N IGRIN VS V S L M

Marti Caturigi sacrum, pro salute et incolumitate D. Valent Amati, Sex. Crispinius Nigrinus votum solvit libens merito2.

Le dieu Caturix, dont le nom se retrouve sur des inscriptions votives découvertes en Suisse et en Souabe 3, me paraît avoir des titres sérieux à figurer dans l'Olympe gaulois.

Quels étaient le rôle et les attributions de ce dieu ?

L'inscription de Chougny contient à cet égard des indications pré- cieuses : Caturix a été invoqué pro salute et incolumitate. Cette expression permet de supposer qu'Amatus a échappé à des dangers sérieux qu'il avait affronter, et probablement qu'il a pris part à une campagne contre les ennemis de l'empire romain. Avant son départ, Nigrinus, un parent ou un ami dévoué, avait promis un sanctuaire 4 à Caturix, s'il conservait la vie à ce guerrier. Le dieu gaulois se laissa fléchir, et Nigri- nus, après l'heureux retour d'Amatus, s'acquitta de son vœu. Malheu- reusement, le temps a fait disparaître ce monument sur lequel nous n'avons d'autres renseignements que ceux fournis par l'inscription votive.

Je crois que l'on peut avec quelque raison considérer Caturix non pas comme le dieu de la guerre chez les Gaulois, mais plutôt comme un dieu

i. Mommsen, Inscript, helv., 70. Allmer, eod. toc, t. III, p. 255; contra sur la provenance Rev. Arch. 2e s., t. XVI, p. 156.

2. La lecture de M. Allmer paraît certaine. Remarques : le T et l'I de MARTI, le P et l'R de PRO forment des monogrammes, le T à la 5 e ligne est surmonté d'un I entre celui qui vient après. Les deux personnages sont d'origine ingénue.

3. De Bonstetten, Rec. d'antiq. suisses, p. 3$ et 37. Orelli, 1980. Aussi il ne paraît y avoir aucun doute sur le nom de la divinité qui figure sur l'inscription de Chougny. CIVIT-CATVR, Spon, Miscel. p. 161.

4. L'expression sacrum se retrouve sur plusieurs inscriptions votives consacrées à des divinités gauloises. La traduction exacte me paraît être sanctuaire plutôt que temple. Indé- pendamment du culte officiel que ces divinités recevaient dans les laraires publics, elles avaient encore des temples et des sanctuaires.

Les Dieux de la cité des Allobroges. 1 1

guerrier, un dieu qui veille sur les combattants dont les caractères seraient ceux du Mars militaris ' et du Mars custos et conservator2.

La linguistique apporte un appui sérieux à cette opinion. Le nom de Caturix est composé, en effet, du thème bien connu Catu et du mot rix; catu s'explique par le vieil irlandais cath, qui signifie combat. Le mot rix se rencontre dans un grand nombre de noms gaulois : le sens est chef, roi, puissant, forti.

SEGOMO.

On a découvert en 1852 à Culoz (cant. de Seyssel, arr. de Belley, Ain), sur le monticule situé au sud-est de ce village, un très grand autel brisé en deux fragments. Une inscription est renfermée entre deux pilastres au-dessus d'un soubassement avec base et corniche ; elle est ainsi conçue :

N . A V G

D E 0 M A R

TI . SEGOM

ONI . DVN

ATI . CASSI

A S A T V R

NINAEXVOT

V S L M

Numini Augustorum, Deo Marti Segomoni Dunati, Cassia Saturnina ex voto, votum solvit libens merito*.

Segomo Dunates est le nom de la divinité gauloise envers laquelle la pieuse Cassia Saturnina s'acquitte de son vœu. Segomo est connu par des monuments votifs découverts à Arinthodî, à Conte6, à Lyoni, et par une inscription que porte un petit bronze représentant un âne ou un

1. Orelli-Henzen, $672.

2. Orelli-Henzen, 1345, 3427, 5490.

3. Rev. celt., t. II, p. 494. G. C, II, p. 786. Voir aussi de Belloguet, Ethnog. gaul., p. 159, 244, 281, 309.

4. Rev. atch,, t. IX, p. 315. Allmer. loc. citât, t. III, p. 409. Remarques épigra- phiques : à la 4e ligne, l'N et l'I de ONI, à la 7e ligne, l'X et le V de EXVOT sont réunis en monogrammes ; le T de VOT est inscrit dans l'O ; tous les points sont figurés par des feuilles cordiformes. Numini Augustorum, voilà le dernier mot du panthéisme romain. On doit dire Dunates et non Dunas. Rev. Arch. 1875, t. XXIX, p. 33 (M. Mowat); contra Rev. des Soc. sav. 1 87 j , t. 1, p. 250 (M. Chabouillet).

5. Monnier, Ann. du Jura pour 1852, pi. 1.

6. Inscript, antiq. de Nice, 10. Mém. des antiq. de France, t. 20, p. 58.

7. Gruter, 58-5; Spon, Antiq. de Lyon, édit. L. Renier, p. 153 et note 1.

i 2 Les Dieux de la cité des Allobroges.

mulet recueilli à Nuits '. Les provenances respectives de ces inscriptions montrent que ce dieu jouissait dans toute la Gaule d'une grande popula- rité : l'inscription de Lyon donne à son culte une réelle importance 2.

Dunates est un surnom local sous lequel Segomo était plus spécialement adoré à Culoz : il est même très vraisemblable que son sanctuaire s'éle- vait sur le sommet de la colline au pied de laquelle l'ex-voto de Satur- nina a été retrouvé ?. Sur l'inscription de Conte, cette divinité porte le surnom de Cuntinus ; ce nom paraît être la racine étymologique de la dénomination moderne de cette localité.

Quel était le caractère de Segomo dans la mythologie gauloise ?

Les divers monuments épigraphiques que j'ai signalés sont muets à cet égard.

Les Romains avaient assimilé Segomo à Mars. Faut-il par suite consi- dérer ce dieu gaulois comme le génie de la guerre et des combats ? Je ne crois pas qu'il soit vraisemblable d'attribuer ce caractère à toutes les divinités gauloises identifiées à Mars, car ces assimilations sont arbi- traires, une légende offrant quelques analogies avec celle du dieu latin, et même un seul attribut ont pu les motiver ; aussi il est peut-être plus exact de rapprocher Segomo du Mars que les villes d'Italie avaient placé au rang de leurs divinités tutélaires, et du Mars que les inscriptions appellent auxiliator1 custos, conservator, amicus 4. En effet, le surnom topique de Dunates paraît donner à Segomo le caractère d'un génie tuté- laire et protecteur de la localité était son temple, et chargé de s'inté- resser à sa défense, d'en détourner les malheurs et de lui procurer toute sorte de biens et de prospérités. On pourrait peut-être trouver dans Pétymologie la confirmation de cette attribution s.

1. Autun arch., p. 262, Rev. Arch. 1877, t. XXXIV, p. 210, pi. xix.

2. Cette inscription savamment restituée par M. L. Renier (eod. loc.) se trouvait jadis dans la tour du clocher de l'abbaye Saint-Pierre à Lyon ; l'église n'aurait-elle pas succédé au temple élevé par Martinus ?

M. de Boissieu estimait que Segomo était un dieu essentiellement séquanien dont la célébrité s'était propagée loin de cette région. En présence des diverses inscriptions que je viens de citer, cette opinion ne me semble pas fondée.

3 . L'étymologie paraît confirmer cette opinion. Dunates pourrait se rapprocher de l'irlan- dais Dun, montagne, élévation, forteresse. Zeuss, p. 30. V. Belloguet, ibid., p. 102 et 307. Une inscription de Bouhy (Nièvre) est dédiée MARTI BOLVINNO ET DVNAff, Congr. arch. 1873, p. 24 j .

4. Orelli-Henzen, 509, 1341, 3427, 5490.

5 . Segomo est un mot composé de Sego et du suffixe mo. Le mot Sego figure dans un très grand nombre de mots celtiques : Segomaros, Segovia, Segobriga, Segodunum, etc. Gluck compare Sego à l'irlandais Segh, bœuf sauvage, dans le sens d'animal fort, allié au sanscrit sohas, robur (rac. sah, perferre, resistere, posse) (Gluck, Noms celtiques, p. 149); Belloguet, Ethn. gaul., nos 255, 306. Je crois qu'il vaudrait mieux se rallier à l'opinion de Pictet et voir dans Sego l'irlandais Seagh, habileté, art, valeur, prix, estime, respect, et surtout Pirland. Seaghmhar, erse, Seadhmhor {dh = gh), avec les mêmes acceptions.

Les Dieux de la cité des Allobroges. i $

Le petit bronze trouvé à Nuits représente, ainsi que je viens de le dire, un âne ou un mulet avec la dédicace Deo Segomoni. Quelques érudits ont rapproché cette dédicace de l'inscription de Craon MARTI MVLIONI. Serait-ce, dit M. L. Renier, la traduction latine du nom de Segomo auquel on vouait les images d'âne ou de mulet ? Segomo devien- drait ainsi un Mars muletier.

Cette opinion ne me semble pas satisfaisante. Les Grecs et les Romains avaient l'habitude de dédier aux dieux des objets remarquables par la richesse de la matière ou par le mérite de l'art : c'était le plus souvent des cratères, des autels, et quelquefois des statues de particuliers et même de divinités; l'offrande portait presque toujours le nom de la divinité à laquelle le don était fait et quelquefois aussi le nom du donateur2. Le bronze de Nuits me paraît avoir eu cette destination. En outre le sujet, âne ou mulet, pouvait être en même temps l'expression indigène d'un sym- bolisme gaulois, sur lequel nous n'avons aucun renseignement h Un cheval en bronze, trouvé en 1861 à Neuvy-en-Sulias Loiret), est posé sur un socle sur lequel est gravée une dédicace au dieu Rudiobus*. Les animaux symboliques existaient dans le culte de nos ancêtres : ainsi les pierres sculptées de Reims présentent un veau couché et des têtes de bélier; sur l'autel que la corporation des nautoniers parisiens érigea à Jupiter sous le règne de Tibère, figure le célèbre Tarvos Trigaranus ^ .

SVCELLVS.

Un petit autel en pierre trouvé en 1860 dans les travaux du perce- ment de la rue de la gare à Vienne porte l'inscription suivante fc :

DEO SVCELLO

GELLIA IVCVNDtf

VS-L-M

Deo Sucello, Gellia Jucunda votum solvit libens merito.

et qui correspond à Segomarus. Pictet, Essai sur quelques inscriptions en langue gauloise, 1859, p. 18.

1. Allmer, ibid., t. III, p. 409. Rev. arch., 1852, t. 9, p. 31 5, fév. 1878, p. 106. Bull, du corn, de la langue, de l'hist. et des arts de la France, t. III, p. 207.

2. Rev. arch., ire année, p. 439: Usage des anciens de consacrer la statue d'un dieu à un autre dieu, mém. de M. Letronne. Allmer, eod. loc, t. III, p. 335 et 420. Cette habitude existait en Gaule : l'inscription gauloise de Volnay en fournit la preuve (Pictet, Nouvel essai sur les inscriptions gauloises, 1867, p. 36).

3. Dans la mythologie gréco-latine, l'âne et le mulet étaient spécialement consacrés à Bacchus à titre d'animaux phalliques. Dict. de MM. Daremberg et Saglio, t. I, p. 469 et 62 1 . Est-ce pour le même motif que les Gaulois consacraient l'âne ou le mulet à Segomo ? Je n'ose l'affirmer.

4. Antiq. de Fr. Bull., t. XXVI, p. 79.

j. Au musée de Cluny, il y a aussi des têtes de cerf.

6. Allmer, eod. loc, t. II, p. 454. La forme des lettres de cette inscription indique

14 Les Dieux de la cité des Allobroges.

Il existe à Yverdun, en Suisse ', une autre inscription en l'honneur de Sucellus, ce qui permet de supposer que le culte de ce dieu n'était point restreint à la cité des Allobroges. Aussi il me paraît vraisemblable de classer Sucellus parmi les divinités de l'Olympe gaulois. Qu'était ce dieu ? L'inscription de Vienne et celle d'Yverdun ne fournissent aucun renseignement sur son caractère ; aucun dieu romain n'y a été men- tionné 2. Sur le monument votif d'Yverdun, Sucellus est décoré d'une épithète locale : Ipadco ou Iradco.

Les dieux de l'Olympe gaulois révélés par les monuments épigraphi- ques de l'Allobrogie sont Bormo, Caturix, Segomo, Sucellus. Bormo est la divinité des eaux thermales ; il n'y a, je crois, aucun doute à cet égard. Quant à Caturix, à Segomo et à Sucellus, leurs rôles, leurs attributions ne sauraient être qu'incertains en l'absence de documents précis sur ces personnages divins : il n'est pas même possible de déterminer leur impor- tance respective.

César a consacré dans ses commentaires un court passage à la religion de nos ancêtres 3 ; mais comme il écrivait pour des Romains, il a jugé inutile de donner les noms des dieux gaulois et il les a désignés par les noms des dieux romains correspondants ou présumés tels. Le dieu le plus important de la Gaule a été caractérisé dans les termes suivants : Deum maxime Mercuiïum colunt ; ejus sunt plurima simulacra, hune omnium inventorem artium ferunt, hune viarum atque itinerum ducem, hune ad aues- tus pecun'u mercaturasque habere vim maximam arbitrantur : post hune Apollinern et Martem et Jovem et Minervam etc.. A. César avait cru recon- naître dans ce dieu pacifique et bienfaisant le Mercure de l'Olympe romain s ; il semble le placer au premier rang et le considérer comme le dieu suprême des Gaulois.

Mercure remplaça et absorba rapidement le dieu national: les attributs, le caducée et le pétase, inconnus à la mythologie gauloise, furent intro-

soit une époque de décadence, soit l'inhabileté du lapicide. Les G et les L ont leur branche terminale tombante ; l'autel, dont la hauteur est de 40 centimètres et la largeur de 30 centimètres, est incomplet par en bas : il est aujourd'hui chez M. Combaudon, marchand de plâtre à vienne (chef-lieu d'arrondissement de l'Isère). Le nom Gellius existe sur plusieurs inscriptions de l'Allobrogie.

1. In curia Yverdun, Mommsen, Inscript, helv., 140 : Sucello/ ipadco ou iradco/ V. s. I. m.

2. Faut-il voir dans Sucellus le radical véd. Suk, rendre heureux, d'où irl. Sugach, joyeux, heureux, et le suffixe el (en latin ellus) commun en gaulois ?

3. Comment., VI, 16 et s.

4. Id., 17.

5. Ce n'est pas le Mercure romain primitif, mais celui de la 2' époque, qui s'était emparé des attributs de l'Hermès grec. Rev. arch. 1873, t. 26, p. 94, Le Mercure gaulois, par M. d'Arbois de Jubainville.

Les Dieux de la cité des Allobroges. i 5

duits pour consacrer cette identification. J'ai fait remarquer plus haut les particularités curieuses que présentaient les statuettes de Mercure que l'on trouve assez fréquemment sur le territoire de l'ancienne Gaule '.

L'importance et l'universalité du culte du dieu suprême de la Gaule assimilé à Mercure sont attestées par le nombre des monuments (inscrip- tions et statuettes) plus considérable que celui des monuments consa- crés aux autres divinités. Ainsi, dans la cité des Allobroges, il avait des temples à Aix-les-Bains, à Amblagnieu, à Annecy, à Aydier, à Beau- croissant, à Belley, à Blanieu, au Bourget, à Briord, à Charancieu, à Chatte, à Choulex, à Echirolles, à Genève, à Groisy, à Hières, à Lucey, à Mont-du-Chat, à N.-D. -de-Limon, à Saint-Félix, à Saint-Innocent, à Saint-Vital, à la Terrasse, à Tournon, à Vienne et à Villaz2. Un grand nombre de noms de lieux de la France dérivent vraisemblablement du nom de Mercure : dans notre région on peut citer Mercurol (Drôme), Mercury (Savoie).

Les temples de ce Mercure étaient érigés généralement sur les hauts lieux. Ainsi ce dieu avait des sanctuaires aux sommets du Puy-de-Dôme et du Donon, sur le mont de Sène et aussi sur divers points élevés de l'Allobrogie, notamment au mont du Chat, sur le revers occidental du mont qui projette ses noires ombres crénelées dans le beau lac bleu du Bourget?.

Le culte central du dieu suprême de la Gaule paraît avoir été en Auvergne. Il existait en effet chez les Arvernes un temple célèbre dans toute l'étendue de notre pays et dont la renommée durait encore au temps de Grégoire de Tours 4. C'est pour ce temple que l'artiste grec Zénodore avait exécuté une statue colossale de Mercure, statue haute de 120 pieds et qui lui avait coûté 10 années de travail s. Il est très pro- bable que le culte du dieu était entretenu aux frais communs des cités de la Gaule â.

En 1873-74, l°rs de l'établissement du nouvel observatoire au sommet

1. La figure imberbe qui existe sur certaines monnaies gauloises ne serait-elle pas plutôt celle de ce Mercure que celle d'Apollon ?

2. Allmer, eod. loc, t. IV, p. 538 et s., Statistique monumentale d'après les inscrip- tions. A vienne, dans l'amphithéâtre, était une statue de Mercure, Id., t. II, p. 291. Toutefois, il faut admettre que des temples étaient consacrés au Mercure purement romain.

3. Allmer, eod. loc, t. III, p. 299.

4. llist. Franc, 30. Ce temple, appelé Vassocaletes en gaulois, fut détruit vers 258 par Chrocus, roi des Alamans. Rev. Arch. t. XXIX, p. 175 et 325, t. XXX, p. 359.

j. Pline, Hist. nat., XXXIV, 18; Bull, monum. 1875, p. 557 et s.

6. On sait que le temple de Rome et d'Auguste, au confluent du Rhône et de la Saône, fut élevé et entretenu aux frais des cités gauloises. De Boissieu, Inscript, antiq. de Lyon, p. 82. Rev. des Soc sav. 187$, t. I, p. 23 (M. L. Renier), p. 252 (M. Chabouillet). Dans tous les cultes il y a des centres religieux.

i6 Les Dieux de la cité des Allobroges.

du Puy-de-Dôme, de nombreuses substructions ont révélé la présence d'un antique temple de très grandes dimensions et de construction somp- tueuse ; il n'est pas douteux que ces ruines ne soient les restes du temple des Arvernes. Parmi des objets de diverse nature, on a recueilli une plaque carrée en bronze à queue d'aronde avec la dédicace Deo Mercurio Dumiati, c'est-à-dire au dieu auquel était consacré cet édifice '. Aussi on pourrait peut-être, non sans raison, considérer Dumiates comme le dieu suprême de la Gaule que César avait identifié à Mercure 2.

Sur un grand nombre d'inscriptions de la Gaule, Mercure est associé à des divinités locales. Je crois qu'il ne faut voir dans ces dénominations topiques que des surnoms donnés au grand dieu indigène qui devenait ainsi plus particulièrement le génie tutélaire et protecteur de la localité s'élevait le sanctuaire.

Dans la cité des Allobroges, les monuments épigraphiques font con- naître un Mercure Artaius et un Mercure Magniacus Veilaunus.

Ces derniers noms se lisent sur un autel carré avec base et couronne- ment découvert en 1857 dans le mur du cimetière d'Hières :

AVG SACR DEO

M E R C V R I 0 V 1 C T 0 R I MAC NIACO VEILAVNO C CAPITOIVS MACRI N V S ' RESTITVIT

Augusto sacrum deo Mercurio Victori Magniaco Veilauno, Caius Capi- toius Macrinus restituit 3.

Artaius figurait sur un autel votif qui se trouvait dans les ruines d'un édifice romain près du village de Beaucroissant. L'historien Aymar du Rivail a conservé le texte de ce monument épigraphique qui avait été

1. Rev. arch., 1874, t. 28, p. 332. Rev. celt , t. II, p. 426. L'escalier qui conduisait à la façade semble ne pas avoir moins de 1 ;o pieds de long.

2. Il faut restituer à Dumiates les inscriptions dédiées au Mercurius Ârvernus, inscrip- tions qui se retrouvent jusque sur les confins germaniques. Rev. arch., 1875, t. XXIX, p. 41. Dumiates a donné son nom à la montagne s'élevait son temple, le Puy-de- Dôme. De même Pœninus, Vosegus, Rudianus, ont donné le leur aux monts des Alpes Pennines, des Vosges et du Royans, Divin, indig. du Vocontium, p. 22. Lucain men- tionne Taranis, Esus et Teutates comme les trois grandes divinités de la Gaule. Jusqu'à ce jour, aucun document ne confirme cette opinion.

3. Allmer, eod. toc, t. III, p. 191. Cet autel est aujourd'hui déposé à la porte de la maison Delastre sur la place de l'église. Haut. ï m. 2j, long. 0, 46. M. Allmer estime qu'il faut lire Magniacus et non Macniacus. Hières, canton de Crémieu, arrond. de La Tour-du-Pin (Isère).

Les Dieux de la cité des Allobroges. 1 7

transporté au château voisin d'Antoine de Blanc, son cousin ' ; depuis lors ce monument a disparu :

M E R C V R I 0 AVG ARTAIO

SACR SEX-GEMIN1VS

CVP I T V S

EX VOTO

Mercurio Auguste Artaio Sacrum, Sextus Geminius Cupitus, ex voto.

Il me paraît bien difficile de présenter une signification satisfaisante des dénominations topiques Artaius, Magniacus et Veilaunus. Faut-il rapprocher Artaius de la déesse Artio du musée de Berne 2 ? On lit sur l'inscription billingue de Todi le mot artuasi; le nom Artos figure sur une monnaie gauloise 4. Aymar du Rivail rapporte que le lieu a été trouvé l'ex-voto de Cupitus était appelé Artay par les habitants, adhuc incolae Artaium vocanti. Aujourd'hui ce nom est absolument inconnu dans la localité ; mais le témoignage de cet historien est de ceux auxquels on peut accorder toute créance. D'ailleurs, il ne serait pas sur- prenant que le lieu ait retenu le nom gaulois du dieu, car ce fait se vérifie dans bien d'autres localités 6. L'édifice en ruines d'Artay était certaine- ment le temple élevé par Cupitus à la suite d'un vœu exaucé par le dieu gallo-romain.

Le nom Veilaunus appartient également à la nomenclature gauloise : on lit sur une inscription Velaunis 1 ; d'autres documents font connaître Velauni, Vellaunodunum, Cossivelaunus, etc...s. Magniacus présente un suffixe acus fréquent dans les noms géographiques de la Gaule 9.

L'inscription d'Hières rappelle la restauration du temple de Magniacus Veilaunus par Macrinus ; elle contient quelques particularités à signaler.

1. De Allobrogibus libri novem, etc., édition de Terrebasse, p. 24. Allmer, III, p. 112. Beaucroissant, cant. de Rives, arrond. de Saint-Marcellin (Isère).

2. Mommsen, lnscr. Helvet. 21 j.

3. Fictet, Nouvel essai sur les inscript, gaul., p. 73.

4. Rev. celt., t. I, p. 293.

5. Eod. loc. Chorier, Hist. du Dauphiné, t. I, p. 88 et 235, dit que le nom Artaius s'applique soit à Artas près Vienne, soit à Artay près Grenoble, localités situées à une grande distance de Beaucroissant. Il est inutile de rappeler l'explication bizarre que cet historien donne du Mercure Artaius. Sur la signification de ce mot, Pictet, loc. citât. Belloguet, eod. loc, p. 321. Stokes, Three Ir. gloss., p. xxxrn.

6. Divin, indig. du Vocontium, p. 22.

7. Rev. celt., t. III, p. 310; E. Desjardins, Ibid. t. II, p. 225 not. 5. S. Belloguet, id., 274. Rev. des Soc. sav., 1874, t. 6, p. 132.

9. Belloguet, n,s 209 et 2:1. V. Rev. Celt. t. III, p. 268, not. 2.

Rev. Celt. IV 2

1 8 Les Dieux de la cité des Allobroges.

La formule de début AVG. SACR. DEO est rare ' ; l'épithète Victor

donnée à Mercure ne figure sur aucune autre inscription2.

Tels sont, d'après les monuments épigraphiques de la cité des Allo- broges, les souvenirs qui se rattachent au dieu suprême de la Gaule, identifié par César à Mercure, et qui ne serait, à mon sens, autre que le Dumiaîes des Arvernes.

DIVINITÉS INDIGÈTES.

Au-dessous des dieux principaux étaient des divinités secondaires qui peuplaient l'air, les eaux, les forêts, les vallées, les montagnes, en un mot la nature entière. A ces esprits étaient attribués tous les phénomènes naturels ; les éléments qu'ils habitaient étaient soumis à leurs ordres. Chaque lieu avait sa divinité éponyme, être surnaturel qui en était comme l'âme i ; toutes les nations aryennes dans leur développement parallèle en étaient arrivées à reconnaître ces dieux secondaires et inter- médiaires dont les attributs étaient analogues chez chacune d'elles.

Ces divinités, qui personnifiaient les forces élémentaires de la nature, avaient généralement leur pendant dans une divinité féminine ; elles se mêlaient à tous les actes de la vie domestique ; le Gaulois multipliait ses vœux et ses offrandes. Le jugement de César sur la religion gauloise trouve ici une exacte application : « natio est omnium Gallorum admodum dedita religionibus » (pratiques de dévotion et superstitions) 4.

Le culte des eaux, une des formes primitives du naturalisme aryen, était le plus répandu. Les génies aquatiques étaient considérés comme les amis bienfaisants de l'homme, ils calmaient ses douleurs, lavaient ses blessures et guérissaient ses maladies. Des oratoires avaient été élevés près des sources sacrées, et chaque année au printemps des fêtes, des pèlerinages attestaient la popularité du culte des eaux. Le christianisme consacra les vieux usages et les appropria au culte des saints s.

t. Greppo, id., p. 307. Bull, des Antiq. de France, 1865, p. 153, etc.. Au mont de Sène, l'inscription dédiée à Mercure est exactement semblable à la formule que je signale : Aug. sacrum deo Mercurio, même Bullet., 1873, p. 50.

2. Allmer, ibid. Cette épithète Victor n'est-elle pas un argument de plus en faveur de l'attribution au dieu suprême de la Gaule ?

3. Gaidoz, Esquisse de la religion des Gaulois, p. 9. En Italie, on l'appelait genius loci. Il était représenté sous la forme d'un serpent. Preller, Les dieux de l'ancienne Rome, page 72.

4. Comment., VI, 16.

5. Pictet, Orig. Ind. Europ., t. II, p. 624. Brueyre, Contes aryens de la Grande-Bre- tagne, introd. et p. 253 et s. Rev. des Soc. sav., 1867, p. 235. Rev. celt., II, p. 1. Divin, indig. du Vocontium, p. 44 et s. Voir plus haut ce qui est relatif au dieu Bormo. Il en est resté des traces dans les superstitions populaires relatives aux sources et aux lacs.

Les Dieux de la cité des Allobroges. 19

ATHVBODVA OU CATHVBODVA.

En 1867, on a découvert dans un champ appelé Vers-Jan, au lieu dit les Fins de Ley, commune de Mieussy, un petit autel privé de son cou- ronnement sur lequel on lit ' :

ATH VBO D VA E

AVC SERVILIA TEREN

TIA S L M

Athuboduae Augustae, Servilia Terentia \votum) solvii libens merito 2.

Cette curieuse inscription est malheureusement mutilée sur le côté droit.

Le nom de la divinité mentionnée a donné lieu à deux études fort remarquables, l'une linguistique due à M. Pictet h l'autre mythologique émanée de M. Hennessy*. M. Pictet croit que le nom Athubodua est incomplet par suite d'une cassure de la pierre et il propose de lire Cathu- bodua, rectification appuyée sur l'armoricain Catuuodu et sur l'irlandais Cathbadh. Le savant genevois considère par suite Cathubodua comme une Bellone gauloise. En effet, le nom Cathubodua se compose : du terme Catu, pugna, terme essentiellement gaulois qu'on rencontre dans un grand nombre de mots comme préfixe (Caturix, Caturicus, etc.! s; 20 du terme Bodua, qui se trouve dans les noms d'homme gaulois, soit en composition, soit avec un nouveau suffixe de dérivation \Bodua-

En Savoie, au renouvellement de l'année, on couronne de guirlandes les puits et les fon- taines (L'Allobroge, 1842, p. 42) ; dans un grand nombre de localités du Dauphiné et de la Savoie, cet usage a lieu au mois d'octobre, après les vendanges. Au temps de Grégoire de Tours, on apportait encore des offrandes aux lacs. J'ai été témoin au petit lac du col de la Coche au-dessus de Laval (canton de Domène, arrond. de Grenoble) de pratiques religieuses qui rappellent ce culte.

1. Allmer, eod. lac, t. III, p. 357. Revon, Rev. sav., 1867, p. 101. Cette inscription a été décrite par M. Revon dans les Inscript, antiq. de la Haute-Savoie, ouvrage que je n'ai pu consulter. Les moulures de la base et de la corniche font le tour de la pierre. Cette inscription, placée au moment de la découverte dans un mur de la maison Corniilon au hameau du Ley, puis transportée à Tanninges chez II. le juge Tavernier, est aujour- d'hui au musée d'Annecy. Haut. 0,76 cent., larg. 0,30 cent. Mieussy, canton de Tan- ninges. arr. de Bonneville (Haute-Savoie).

2. L'E et l'N de Teren forment un monogramme; il faut noter Terentia employé comme surnom, ce qui indiquerait une affranchie, P. C. Robert, Étude sur qq. inscr. du musée de Bordeaux, p. 30. C'est le seul exemple dans la cité de Vienne.

3. Rev. arch., 1868, t. XVIII, p. 1 et s.

4. Rev. celt., t. I, p. 32 et s. L'inscription est reproduite en fac-similé.

5. Rev. celt., t. III, p. 163.

20 Les Dieux de la cité des Allobroges.

eus, Boduacius ') ; ce second terme, en breton bodu, en irlandais bodb ou badh, signifie corbeau et s'emploie dans l'acception de sorcière et de virago. Ainsi, le nom Cathubodua se traduit par corvus pugnœ, corbeau de la guerre.

M. Hennessy pense avec raison que l'interprétation de M. Pictet est fondée s'il est exact que le nom de la divinité Athubodua a perdu sa lettre initiale et si cette lettre est un C. La déesse Cathubodua serait alors, d'après cet érudit, semblable à Badh-Catha, fée qui figure dans les légendes irlandaises représentée par un corbeau, et qui prédit le sort des combat- tants avant la mêlée 2 ; elle deviendrait ainsi une déesse des combats. Les deux noms Cathubodua et Badh-Catha sont absolument identiques. L'article de M. Hennessy est des plus intéressants ; il apporte des docu- ments importants et peu connus sur la mythologie comparée des Ger- mains et des Celtes, et il signale plus d'un point de contact entre les deux religions 3.

Toutefois il pourrait se faire que le nom Athubodua fût complet sur l'inscription votive de Terentia ; l'examen de l'autel, les dispositions des lignes et des lettres ne s'opposent point à cette supposition. Dans ce cas il n'est peut-être pas sans intérêt de rapprocher du nom de la divinité allobroge les noms suivants qui figurent sur des monuments épi- graphiques 4 : Ateboduuss, Atebodui fil 6 , Ateboduai . Je dois ajouter que l'assimilation de Athubodua et Atebodua est impossible, au dire de M. Pic- tet, parce que le préfixe aie ou ati ne peut jamais être devenu athu à cause de la voyelle finale 8.

L'inscription votive de Terentia ne me paraît pas présenter des indi- cations suffisamment précises pour considérer Athubodua ou Cathubodua comme une déesse de la guerre dans la mythologie gauloise. Je ne con- teste pas les savantes conclusions des articles de MM. Pictet et Hennessy;

1. Pictet, eod. loc.

2. M. Hennessy fait connaître en détail Badh-Catha et ses attributions ; il rapporte diverses opinions intéressantes sur cette fée qui figure dans les récits de batailles irlan- daises : le corbeau joue un grand rôle, rôle sinistre, dans l'Irlande, l'Ecosse et le comté de Galles. J'ajoute que dans la mythologie gréco-latine le corbeau était consacré à Apol- lon, et on l'appelait Delphicus aies.

3. Dans la mythologie germaine, Odin est accompagné de corbeaux et de loups. Les vieux noms gaulois Caturix (voir plus haut le dieu Caturix), Toutiorix, Segomaros, Albio- rix ont leurs correspondants en Germanie, Hedrich, Dietrich, Sigmar, Alberich ; non seu- lement les noms, mais aussi les légendes et les traditions sont identiques (note de M. Lottner à l'article de M. Hennessy).

4. Pictet, Rev. arch., eod. loc.

5. Inscription de Dcehmannstorf en Carinthie, Gruter, 758-11.

6. Inscription de Cilly, Stein, 3, 1 0 j.

7. Inscription de Leibnitz en Styrie ; il y a littéralement atepodua, Stein, 300$.

8. Pictet, eod. loc. On pourrait penser que le premier terme d'Athubodua est une parti- cule réitérative : bodua conserve naturellement l'acception précédente. V. Rev. Celt. \, p. 293 .

Les Dieux de la cité des Allobroges. 2 1

j'estime qu'en l'état il est plus prudent d'attribuer à cette divinité un caractère purement local et d'en faire le génie tutélaire et protecteur de Mieussy.

BAGINATES.

Dans le mur du cimetière de Morestel, du côté de la route, on lit l'ins- cription suivante sur un autel brisé par en bas qui a été trouvé dans les décombres de l'ancienne église paroissiale ' :

IOV1

B A G I N A T I

CORINTHVS

NIGIDI AELIANI

EX VOT

Iovi Baginati, Corinihus Nigidii Aeliani [servus), ex voto 2.

Plusieurs inscriptions de la Gaule nous montrent Jupiter, adoré comme dieu officiel de l'État au Capitole et dans les provinces, souvent associé à des divinités topiques J. D'après César. Jupiter ne jouait qu'un rôle secondaire dans la mythologie gauloise; ses attributions étaient imperium cœlestium tenere, c'est-à-dire qu'il présidait aux phénomènes célestes et plus spécialement au tonnerre 4. Tous les peuples de l'anti- quité ont eu un culte pour la foudre qui frappe de mort les êtres vivants, incendie les maisons, déchire les arbres et disparait ensuite dans la terre ; tout lieu frappé par la foudre était sacré et ne devait être ni foulé aux pieds ni exposé aux regards. Une tablette de pierre trouvée en 1765 sur les hauteurs d'Ampuis parmi des ruines porte cette inscriptions :

IOVI FULGVRI

FVLMINI

1. Allmer, eod. loc, t. III, p. 197. Pilot, Bull. soc. stat. Isère, t. III, p. ji. Morestel, ch. d. c, arrond. de La Tour-du-Pin (Isère .

2. Les lettres sont peu profondément gravées, une palmette de chaque côté du mot Iovi, l'H dépourvue de jambage vertical vers la gauche, PL, l'I, l'N et l'I de AELIANI en monogrammes. Haut. 1 m., larg., 0,5$ cent Le nom d'Aelianus qui figure sur l'inscription indique qu'elle n*est pas antérieure à Adrien ou aux premiers Antonins.

3. Orelli-Henzen, notamment 5617.

4. On rencontre sur les inscriptions de la Gaule et d'autres régions les expressions plu- vialis, Orelli-Henzen, 5641, tonans, 5649, fulgerator, 1258, 1240; Tempestatum divina- ram potens, Spon, Misai., p. 76, etc. Dans la Gaule, le dieu du tonnerre s'appelait, dit-on, Taranis, c'est le deus Taranucus, Taranucnus et Tanarus des inscriptions, assi- milé à Jupiter. H. Gaidoz, Esq. de la relig. des Gaulois, p. 11.

5. Allmer, eod. loc., t. Il, p. 426; au musée de Vienne. Les lettres ont une mauvaise forme et sont mal gravées. Ampuis, cant. de Condrieu, arr. de Lyon (Rhône).

22 Les Dieux de la cité des Allobroges.

Le Jupiter fulgur et fulmen est le dieu qui descend lui-même dans la foudre sous la forme d'une pierre appelée ceraunios, ou lapis fulminis '. Il est inutile de rappeler les croyances populaires relatives aux pierres de tonnerre, et les vertus talismaniques qu'on leur attribue encore dans nos campagnes 2. La découverte d'une pierre de tonnerre aurait-elle provo- qué cette inscription ?

Quel caractère faut-il attribuer à Baginates identifié à Jupiter, est-ce celui de Jupiter fulgur ou celui de Jupiter pluvialis 3 ? Il est impossible de résoudre la question en présence des termes si concis de l'inscription votive de l'esclave Corinthus. Cette inscription a été recueillie dans l'an- cienne église paroissiale de Morestel qui avait probablement succédé au sanctuaire gallo-romain.

Il n'est peut-être pas sans intérêt de signaler un lieu-dit du nom de Bachelin, dans la commune de Passins, voisine de celle de Morestel 4. Y aurait-il une relation entre les noms Baginates et Bachelin ?

Une inscription, aujourd'hui perdue, et citée par divers auteurs comme existant à Genève, était ainsi conçue s :

IOVI

ASSIGN

M . F

N

Il est probable que le terme Assign... était la première partie du nom d'une divinité indigète assimilée à Jupiter. Ce nom ne se retrouve sur aucune autre inscription ; il est donc impossible de le rétablir.

i. Dict. des antiq. grecques et rom. de MM. Daremberg et Saglio, Baetylia. Cicéron, (adfam., vn-12), Aulu Gelle (noct. Attic., 1, 21), Apulée (de deo sacr., 131) mentionnent un Jupiter Lapis. Je ne connais aucune autre inscription donnant à Jupiter l'épithète fulgur ; on trouve souvent fulgerator, tonans,fulminans,fulgurans; dans l'autel d'Ampuis la cause est confondue avec l'effet.

2. J'ai fait connaître les traditions populaires du Bas-Dauphiné relatives aux pierres de tonnerre : Les âges de pierre et de bronze dans l'arrondissement de Montélimar, Grenoble, 1878, in-8% p. 12 et s. v. Cartailhac. L'âge de pierre dans les souvenirs et supersti- tions populaires. Paris, 1878, in-8°.

3. Il existe dans nos campagnes de nombreux oratoires très anciens qui ont certaine- ment succédé à des oratoires gallo-romains, et dans lesquels on se rend en procession pour demander ou la pluie ou le beau temps. L'homme des champs se préoccupe avec raison des variations atmosphériques ; c'est le premier de ses soucis, de ses craintes ou de ses espérances ; tout pour lui, bonheur ou aisance, réside dans l'état de calme ou de tempête de ce grand océan d'air qui entoure notre globe.

4. Un hameau des Avenières, commune voisine, s'appelle le Bajet .

<,. Gruter, 13-3. Guichenon, p. 3$. Spon, Hist. de Genève, II, p. 308. Muratori, II, 5. Orelli, 270. Mommsen, 66. Allmer, eod. toc, t. III, p. 253. A Blankenheim existaient des Matronae Aserguehae, Orelli, 2082. Scaliger avait traduit adsignatum Jovi, Orelli, 270, not.

Les Dieux de la cité des Allobroges. 2}

VINTIVS.

Deux inscriptions sont consacrées au dieu Vintius : La première est gravée sur un autel avec base et couronnement engagé dans le mur extérieur de l'abside de l'église de Seyssel ' :

DEO VINTIO

POLL VCI CN ' TERENTIVS BILLONIS-FIL TERENTIANVS

EX-VOTO

Deo Vintio Polluci, Cneius Terentius, Billonis filius Terentianus, ex voto.

L'autre se lit sur une table carrée trouvée dans le voisinage du châ- teau d'Hauteville dans la vigne des Idoles, près du champ des Idoles 2 :

AVG VIN

SACR T VALERIVS....

CRISPINVS

SACER VINTI

PRAEF PAGDIA

AEDEM D

Augusto Vintio sacrum, T. Valerius... f. Crispinus, sacer Vintii, prafectus

pagi Dia... aedem dot.

Dans la mythologie latine, Pollux, admis parmi les astres après sa mort, avait été gratifié par Neptune du don d'apaiser les flots ; c'était le dieu propice aux nautoniers L'identification de Vintius à Pollux permet de lui supposer un caractère analogue et de le considérer comme le pro- tecteur des mariniers du Rhône?. En effet le dieu gaulois parait avoir laissé son nom à une colline voisine de Seyssel : on l'appelle Vence ou

i. Orelli, 2065. Allmer, eod. loc, t. III, p. 243. Seyssel, ch.-l. de cant., arrond. de Saint-Julien (Haute-Savoie).

2. Allmer, eod. loc, t. II, p. 34$. Orelli-Henzen, 5922. Cette table, ornée d'une mou- lure, a été transportée depuis longtemps à Rumilly où, par les soins de M. Croisollet, l'auteur de l'Histoire de Rumilly, eile vient d'être placée derrière les murs de la chapelle neuve du collège. Haut., o m. 40, larg. 0 m. 4$ cent. Hauteville, cant. de Rumilly, arr. d'Annecy (Haute-Savoie).

3. Le nom de Vintius se retrouve dans la nomenclature gauloise. Faut-il voir dans son nom: k. Cwynt, ar. Gwennt, c. Gwynx, e. et ir. Gaoid, Gaoth, vent; ou Ar. Gwinnt, élévation: Belloguet, id., n" 2 s 8.

24 Les Dieux de la cité des Allobroges.

Vens. Il existe de temps immémorial au pied de cette colline une chapelle dédiée à Notre-Dame, qui jouit d'une très grande vénération auprès des bateliers du grand fleuve. Le nom du lieu, l'oratoire et le culte remontent certainement au temps du dieu Vintius : le christianisme n'a été, comme en d'autres lieux, que l'héritier d'une croyance gau- loise.

A l'époque romaine, il y avait une corporation des nautae Rlwdanici, corporation riche et puissante, dont le siège était à Lyon et qu'une inscription appelle splendidissimum corpus2. Quelques-uns de ses membres ont été l'objet de distinctions honorifiques de la part de diverses villes situées sur le parcours du Rhône ?.

L'ex-voto de Terentianus 4 ne serait-il pas le témoignage de la recon- naissance d'un marinier qui aurait à Vintius d'échapper à un danger imminent sur ce fleuve souvent orageux?

Le culte de ce dieu bienfaisant s'était étendu sur la région voisine de Seyssel et située sur les bords du Rhône et du lac du Bourget. L'inscrip- tion découverte à Hauteville fait en effet connaître qu'il avait un temple dans ce lieu 5. Vintius était aussi probablement la divinité du pagus Dia.. (Hauteville?;, dont Valerius Crispinus était le prafectus6. Les habitants de cette région devaient être en général des nautoniers; le Rhône était alors la seule voie naturelle et rapide de communication pour échanger leurs produits du nord au midi de la Gaule. On comprend ainsi l'impor- tance qu'avait le culte de Vintius.

Crispinus, qui fit construire de ses deniers un sanctuaire à Hauteville, est appelé sur l'inscription commémorative Sacer Vintii; cette expression indique soit un prêtre sans caractère officiel, soit tout simplement un dévot. Les magistrats municipaux n'avaient pas d'attributions plus impor- tantes que celles de veiller à l'accomplissement des rites religieux et aux besoins du culte. Le terme aedes donné à ce sanctuaire est, en général, employé plus particulièrement en l'opposant à templum, pour désigner un

i. De Boissieu, Inscript, de Lyon, p. 386 et s. Allmer, eod. toc, t. I, p. 60; II, p. 257; III, p. 354.

2. Au musée de Lyon. De Boissieu, eod. loc, p. 26 J.

3. Allmer, loc. cit. Je n'ai pas l'intention d'assimiler ces nautae Rhodanici aux simples mariniers ou bateliers du grand fleuve.

4. Cn. Terentius Billonis filius Terentianus : Billo, nom du père du dévot, appartient probablement à la nomenclature gauloise, Rev. celt., t. III, p. 160; on le retrouve cepen- dant sur des inscriptions de l'Italie méridionale.

5. Aux Fins d'Annecy a été trouvée une inscription à Castor et Pollux, les dieux pro- pices aux navigateurs (s'agissait-il de la navigation du lac d'Annecy ?). Allmer, t. III,

page 3 3 5- . . , ". .,

6. Seyssel était probablement compris dans ce pagus : la navigation ordinaire du Rhône commence aujourd'hui à Seyssel.

Les Dieux de la cité des Allobroges. 2 5

édifice pour lequel n'avaient pas eu lieu les cérémonies de l'inauguration

M. Mommsen et M. Herzog ont regardé comme fausse l'inscription de Hauteville par le motif qu'il n'y avait que des rici chez les Allobroges. Cette opinion est infirmée par le témoignage multiplié des inscriptions qui mentionnent des vici et jusqu'à trois pagi de la cité de Vienne2.

Vintius, le protecteur des bateliers du Rhône et du pagus Dia , n'a

aucune parenté avec le Vintius de Vence Alpes-Maritimes , assimilé par les Romains à Mars 5.

VIROTVTES.

En 1844, on a découvert dans la petite plaine des Fins d'Annecy, en même temps que plusieurs fragments d'architecture et des médailles de Claude, un autel fracturé par en bas présentant sur une de ses faces l'inscription suivante 4 :

APOLLINI ViROTVTI T . RVTIL . BVRICVS

Apollini Virotuti, T. Rutilius Buricus votum solvit libens merito).

Virotutes, que l'inscription assimile à Apollon, ne serait-il pas un dieu medicus? J'ai indiqué plus haut que les Romains considéraient l'Apollon gaulois comme un dieu sauveur et purificateur, morbos depellerei. Le

1. Dict. des antiq. grecq. et rom. de MM. Daremberg et Saglio, v* Aedes.

2. Les inscriptions révèlent trois pagi dont le nom ne nous est point parvenu en entier : pagus DIA .... pagus Valer ..., pagus Oct ... Allmer, eod. toc, t. II, p. 341. Les pagi étaient des divisions de la cité (Caes. Bell. Gall., I, 12). Les praefecti, sans doute nommés par les décurions de la cité, et exerçant leurs fonctions à titre d'honneur, administraient dans de telles limites d'attribution que nous ne savons dire, assistés par un conseil de pagani (Henzen, suppl., table, 163, 164), Allmer, eod. toc. Les vici, centres de popula- tion, non chefs-lieux de civitas, dépendaient administrativement du chef-lieu de la civitas à laquelle ils appartenaient. Bien qu'ils n'eussent aucune administration municipale, ils avaient pour la religion, Pédilité et la police , une petite administration propre composée de deux édiles et d'un conseil de Vicani, et probablement aussi un collège de sévirs (Léon Renier, Inscript, de Troesmis, p. 22).

3. Orelli, j 227. Mim. delà Soc. des se. nat. et hist. et des beaux-arts de Cannes, 1874, t. IV.

4. Au musée d'Annecy. Allmer, eod. toc, t. III, p. 333 : cet érudit a lu Verotuti, M. Revon Virotuti; la forme est identique ; manque le couronnement; les deux 1 et l'N d'Apollini, le T et l'I de Virotuti forment des monogrammes. Annecy, chef-lieu de la Haute-Savoie.

5. Dans la cité des Allobroges, Apollon avait des temples à la Balme, à Genève, à Gilly, à Groisy, à Limony, à la Rochette, à Ruffieux, à Vienne et à Virignin. Allmer, eod. toc, t. IV, p. 538, Stat. mon.

26 Les Dieux de la cité des Allobroges.

véritable caractère de Virotutes nous échappe complètement, et il serait

dangereux de suppléer au silence des textes par de brillantes hypothèses.

Ne pourrait-on pas rapprocher le dieu Virotutes de la déesse Viroddis dont le nom figure sur une inscription trouvée dans les murs du cime- tière de Kaelbertshausen, maintenant au musée de Carlsruhe ' ?

Le surnom Buricus indique peut-être un étranger latinisé venant du pays des Bures, qui habitaient vers les sources de la Vistule 2.

Chaque ville gauloise était sous la protection spéciale d'une divinité éponyme, être surnaturel qui en était la personnification. Les inscriptions romaines de la Gaule ont conservé les noms de plusieurs dieux munici- paux : on peut citer Nemausus, Vesontio, Vasio, etc., génies tutélaires de Nîmes, Besançon, Vaison?. Chaque année les Gaulois célébraient la dédicace de leurs villes; ils immolaient au génie des victimes, ils lui fai- saient des libations. Cette coutume, qui existait encore au vme siècle de notre ère, fut vivement combattue par saint Eloy*. Le génie de la ville de Lyon est représenté au revers d'un denier d'argent d'Albin et sur un médaillon en terre cuite ; c'est une figure nue et debout couronnée de créneaux, la main droite appuyée sur un sceptre, une corne d'abondance sur le bras gauche, un glaive suspendu à ce bras; à ses pieds est un corbeau sur un rocher affectant la forme d'un lion accroupi s.

Dans l'Allobrogie, les monuments épigraphiques ne font connaître aucune divinité municipale. Une inscription votive de Genève, décou- verte en 1752 dans les fondements de l'église cathédrale, est consacrée au génie du lieu, genio loci, associé à Mithra ; cette inscription est ainsi conçue é :

1. Rev. celt., t. III, p. 311. On trouve dans la nomenclature indigène virodu sur une monnaie gauloise, Rev. num., 1869-70, t. XIV, p. 4, Rev. celt., t. I, p. 298 ; Verotus ou Verotius, nom d'homme, Yerore ou Virrore, divinité topique, Viromarus, Viromo, noms d'hommes, etc. Rev. celt., t. III, p. 311. Serait-ce le préfixe Gwir, Gwyr, gwirt, pur, juste, vrai, fort ?

2. Tacit. de morib. Germ., 43 (Burii) ; le nom Buri (génitif) se trouve«sur une inscrip- tion, Orelli, 3 s s S. Outre le temple de Virotutes, il y avait encore à Annecy des temples ou des autels de Jupiter, de Mercure, de Castor et de Pollux, et des Numina Augustorum. Allmer, eod. toc, t. IV, p. 541, Stat. mon.

3. Orelli, 2064, 2245. Rev. celt., II, p. 5. Divin, indig. du Vocontium, p. 42.

4. Dom Martin, Relig. des Gaul.,t. II, p. 199.

5. De Boissieu, Inscript, antiq. de Lyon, p. 46; H. Cohen, Méd. imp. t. III, p. 224, 22; Acad. Inscr. et Bell. Lettres, Compt. rend. 1877, p. 6$ (corn, de M. de Witte).

6. Cette inscription, datée de l'an 201 de notre ère (sous le consulat de L. Annius Fabia- nus et de M. Nonius Arrius Mucianus), est gravée sur un autel avec base et couronnement qui est au musée cantonal à Genève. Haut., 0,85 c, larg. 0,40 c. Orelli, 27s. Momm- sen, n" 64. Kerzog, n" ^99. Allmer, eod. loc, t. I, p. 372.

Les Dieux de la cité des Allobroges. 27

DEO INVICTO

GEN 10 LOCI FIRMIDIVS SE V E R I N V S MIL

LEG-VIII AVG-P-F CC STIPXXVIA RAM EXVOTOPRoSALvTE SVAVSLM-PoSITA MVCIANO ET FABIANO CoS

Deo Invicto, Genio loci, Firmidius Severinus, miles legionis VI II™ Augus- tae Piae Fidelis Constantis Commodae, stipendiorumXXVI, aram ex voto pro sainte sua votum solvit libens merito. Posita Muciano et Fabiano consulibus.

Le culte du dieu persan Mithra, Deus Sol Invictus, s'était communiqué aux Romains pendant leurs nombreuses expéditions en Orient. Déjà très répandu au temps de Claude et de Néron, il était à l'époque de Septime Sévère, à laquelle se rapporte l'ex-voto de Severinus, parvenu aux extré- mités de l'empire. Les inscriptions del'Allobrogie font connaître à Lucey, à Vienne et à Vieu des temples consacrés à Mithra ' .

DÉESSES MÈRES.

J'ai réuni dans ce chapitre les monuments de la cité des Allobroges consacrés aux Mères, Maires, Matrae, Mairae, Matronae, divinités secon- daires dont le culte parait avoir été particulier à la Celtique continen- tale et insulaire, ainsi qu'à la Germanie, existait la croyance au pouvoir surnaturel des femmes prophétesses, honorées presque à l'égal des déesses2.

On a beaucoup écrit sur l'origine de ces divinités, sur leur culte et sur leurs diverses influences ? ; elles ne sont connues que par des bas-reliefs et par des inscriptions de l'époque romaine.

Les Mères figurent toujours au nombre de trois sur les bas-reliefs : le nombre trois joue un grand rôle dans les mythologies et dans les tradi-

1. Allmer, eod. toc, t. IV, p. 538 et s., Statistique monumentale d'après les inscriptions. Il y avait à Genè\e des temples ou des autels de Jupiter, de Mars, de Mercure, d'Apol- lon, de Caturix, de Silvain, des Mères, et des numina Augustorum. Allmer, ibid.

2. Tacit. de morib.Germ., 8. On trouve quelques traces de ce culte dans la Gaule cisalpine.

3. De Wal, De Moeder Coddinen, Leyde, 1846 ; ouvrage qui, quoique ancien, contient de nombreux et intéressants documents sur les Mères. Mém. acad. des inscript, et bell. lett., t. X, p. 22; Rev. arch. 1848, t. V, p. 363 ; Encyclop. mod. y Fée.

28 Les Dieux de la cité des Allobroges.

tions religieuses et magiques de tous les peuples aryens ', c'est un des témoignages les plus frappants de leur commune origine. Les Mères sont ordinairement représentées sous la forme de jeunes femmes à l'air grave et bienveillant, vêtues de robes talaires, généralement assises, portant des fruits et quelquefois tenant un enfant sur leurs genoux. Sur un petit autel du musée de Vienne, celle du milieu est assise et elle a sur ses genoux une corbeille pleine de fruits ; les deux autres sont debout, d'une main elles relèvent les plis du manteau qui les enveloppe et de l'autre elles écartent la partie supérieure du même vêtement dont elles ont la tête couverte : cet autel anépigraphe a été vu longtemps au-dessus de la porte d'une petite tour qui s'élève sur des ruines romaines au sud-est du mont Sainte-Blandine2.

Ces attributs permettent de considérer les Mères comme des divinités champêtres, dispensatrices de l'abondance, qui représentaient les forces productives de la nature 3.

Les Mères étaient les génies bien-aimés du peuple gaulois, l'immense popularité de leur culte est attestée par de nombreux monuments 4. Leur protection tantôt se bornait à une personne, à une famille, à une maison, à un domaine s, tantôt embrassait toute une ville, une province, une nation entière -\ Non seulement elles faisaient mûrir les moissons, mais

i . On peut citer à titre d'exemples la trinité indoue, les trois Nornirs Scandinaves, les trois Parques, les trois Grâces, etc. : en Gaule, le Tarvos Trigaranus, ou Taureau à trois grues, le dieu Tncéphale (Bull. acad. des inscr. et bell. lett., 4e série, t. III, p. 33 s) ; on trouve quelquefois de petits taureaux en bronze à trois cornes au front. Suivant Pythagore, trois est le nombre des plus sublimes mystères ; dans les Védas, trois est un nombre sacré. Dans les légendes, le nombre trois joue un grand rôle (de Ville- marqué, Les Fontaines du Morbihan, p. 238 ; Brueyre, Contes popul. de la Grande-Bre- tagne, introd. divers contes). Je dois indiquer dans l'Allobrogie les trois fées Ternes du Chablais (L'Allobroge, 1841, p. 97). Le nombre sept avait le même caractère que le nombre trois.

2. Delorme, Descript. du mus. de Vienne, p. 226, 216. L'autel a 74 cent, de haut; il a été donné au musée en 1827. Il est probable que les ruines romaines appartenaient à un temple élevé aux Mères. Sur un bas-relief à Metz, les Mères sont toutes trois debout portant dans leurs mains des fruits ou des fleurs (Gruter, 92-1). Un bas-relief du musée de Lyon montre celle du milieu portant des fruits, une corne d'abondance et une patère; un autre bas-relief du même musée donne la corne d'abond3nce aux deux de chaque côté, la 3e tient sur ses genoux un objet indéterminé, probablement un enfant (de Boissieu, Inscr. antiq. de Lyon, p. 56). V. Mèm. lus à la Sorbonne, Arch., 1867, p. 23.

3. Elles n'avaient qu'une parenté très éloignée soit avec les Pénates, les Genii, les Junones, contrairement à l'opinion d'Orelli (sous le n' 2094), soit avec les Proxumes, divinités dont le culte paraît jusqu'à ce jour à peu près restreint aux Volces Arécomiques et sur lesquelles on discute depuis deux siècles. Voir Ludovic Vailentin, Sur un autel inédit dédié aux Proxumes. Valence, 1875, in-8°. Bull, des Antiq. de France, 1872, p. 101. On a dit qu'en Gaule des femmes, devenues particulièrement célèbres de leur vivant, avaient reçu après leur mort d'un peuple reconnaissant les honneurs de l'apothéose et étaient ado- rées sous le nom de Mères ou Matrones (notamment Keysler).

4. Orelli-Henzen, n" 2074 et s., $928 et s.

5. Orelli-Henzen, n"' 2075, 2093, 5933, 5934, 6935.

6. Orelli-Henzen, n"' 2090, 2092, 2106, $928, $941, 5942 ; l'inscription 5928 trouvée

Les Dieux de la cité des Allobroges. 29

elles veillaient aussi à la perpétuité des familles, à la prospérité des villes et des cités ; leur nom implique, dit-on, une idée de surveillance, de tutelle et de garde '.

Les Mères figurent parmi les divinités reconnues du culte gaulois2, elles paraissent avoir conservé sous la domination romaine leur carac- tère indigène. L'étude des monuments épigraphiques montre qu'elles n'ont été assimilées à aucune déesse de l'Olympe latin ; ; elles sont sou- vent décorées d'épithètes topiques.

Les Mères sont devenues au moyen âge les bonnes dames, les dames blanches, etc...., fées bienfaisantes qui peuplent les rochers, les grottes, les sources et les ruines des vieux châteaux, qui protègent le faible contre l'injuste oppression du fort et effrayent par leurs apparitions nocturnes les spoliateurs et les meurtriers 4. Quelques-unes couronnent d'une auréole mystérieuse l'origine des grandes familles et prédisent leurs destinées : on les voit sous les formes poétiques de Mélusine, de la Dame blanche des Avenel, de la Banshee des Fitz-Gérald s, etc.

Le christianisme a rattaché les croyances relatives aux Mères et aux fées au culte de la Vierge6. En 1872, dans une des sépultures galici- en Angleterre est consacrée Matribus omnium gentium. Pictet, Nouvel ess. sur les inscr. gaul., p. (i. Elles apparaissent en songe à des soldats romains, Bull, monum. 1868, p. 813.

t. Belloguet, Ethnog- gaul., p. 237 : ar. maer, surveillant, de mera, surveiller, con- duire ; ir. ér. mairn, garde ; kim. mair, qui garde, qui veille sur quelqu'un, plur. mairi.

2. Sur le plus grand nombre des inscriptions, elles sont en effet décorées de l'épithète Augustae.

3. Un monument de Milan, en Italie, est érigé par une femme Matronis Junonibus, Orelli, 2085. Ces matronae sont-elles les mères de la Gaule? il est permis d'en douter. Les Junones étaient les esprits gardiens et protecteurs des femmes dans la mythologie latine.

4. La fée Abonde qui pendant la nuit répandait les richesses dans les maisons. La fée Esterelle de la Provence qui guérissait la stérilité des femmes. En Franche-Comté la Dame Verte qui veillait sur les chaumières, la fée Aril qui veillait sur les prairies, la Vouivre du Jura. Les fées de Loc-il-du en Bretagne, etc.. Le nom de fées est resté dans le langage populaire attaché à des rochers, à des sources, etc.. Dans les légendes on peut reconnaître quelques parties des mythes gaulois. La Villemarqué, Contes pop. des anc. Bretons. Brueyre, Contes aryens de la Grande-Bretagne. Revon, ta Haute-Savoie avant les Romains, p. j 2 et s.

5. Mélusine était le génie tutélaire des Sassenage (ainsi que des Lusignan et des Luxembourg). En Dauphiné, elle habitait les célèbres cuves de Sassenage. Chorier, Hist. de la mais, de Sassenage, p. 2 et s. L'Allobroge. 1842, p. 93. On peut ajou- ter Morgane, Viviane, les fées Ternes du Chablais , Haute- Savoie . etc.

6. Il est inutile d'insister sur ce point qui a souvent été signalé. Les croyances gau- loises se sont ainsi perpétuées jusqu'à nos jours. A Vaison, une inscription aux Mères se lit sur un autel dédié à la Sainte Vierge invoquée sous le nom de bonne mère ; elle est ainsi conçue : MATRIBVS/ ADCVLTVS VASSEDONIS, F./ V. S. L. M., c'est-à- dire Matribus Adcultus Vassedonis filius votum solvit libens merito, le sens paraît très clair. M. Pilot (Antiq. dauph., t. II, p. 255) a cru devoir traduire ainsi : Aux déesses mires pour la population les filles de Vaison (pourquoi pas les femmes) se sont libre- ment acquittées de leurs vœux, c'est-à-dire remercîment par les filles de Vaison de la faveur qu'elles avaient obtenue de contribuer à la population ! Vaison, Vasio, appelée Vasstào '

30 Les Dieux de la cité des Allobroges.

romaines de Troussepoil ' , il a été trouvé avec des objets de diverse nature une statuette en bois qui offre l'image d'une femme assise, voilée, et sur les genoux de laquelle on voit l'arrachement d'une figure d'enfant qu'elle soutenait de ses deux mains. Cette statuette a été considérée avec raison comme représentant une déesse Mère. Cette découverte peut ser- vir à expliquer l'origine d'un certain nombre d'églises du vocable de Notre-Dame, bâties sur des emplacements la légende rapporte que des statues de la Vierge furent trouvées par miracle 2.

Les monuments épigraphiques de PAllobrogie consacrés aux déesses mères sont au nombre de dix :

I. Autel carré avec base et couronnement et dont la corniche a été abattue à fleur du trouvé à Sainte-Colombe, au musée de Lyon :

MATRIS AVGVSTIS C-TITIVS SEDVLVS EX-VOTO Matris Augustis, Caius Titius Sedulus ex votoi.

II. Partie supérieure d'une plaque mince en marbre découverte en 1849 dans 'a plu™ au miroir à Saint-Romain-en-Gal, au musée de Vienne :

MATRIS AVGVST AEDEMET

Matris augustis, aedem et*.

1. Commune du Bernard (Vendée); ce sont des puits funéraires qu'explore depuis de longues années M. l'abbé Baudry.

2. Bull, de la Soc. des antiq. de France, 1872, p. 54. Ces statues, généralement en bois, sont connues sous le nom de Vierges noires cause de la couleur du bois qui a longtemps séjourné dans la terre). Les plus célèbres sont celles de l'église de Saint-Victor- lès-Marseille, de Notre-Dame del Pilar près Saragosse, de Notre-Dame d'Oropa (trouvée sous un rocher) dans les pittoresques montagnes de Biella. Dans la commune de la Tronche, près Grenoble, est un sanctuaire très populaire sous le vocable de la Vierge noire, l'on se rend en pèlerinage le lundi de la Pentecôte ; il est très fréquenté par les personnes (surtout les femmes) qui désirent se marier : si la Vierge est favorable, le mariage se fait dans l'année. La statue actuelle est moderne ; elle est en pierre du pays qui a été noircie, elle a 2 pieds 8 pouces de haut. La légende rapporte qu'un cultivateur trouva dans une vigne une statuette en bois noir de la Vierge (aujourd'hui disparue), et le sanctuaire fut élevé à l'endroit même de la découverte. V. Rev. des Soc. sav. 1875, t II, p. 11J-4.

3. Allmer, eod. loc. II, 450 ; hauteur de l'inscript. 0,75, larg. 0,40. Sainte-Colombe, canton de Condrieu, arr. de Lyon (Rhône).

4. Allmer, II, 45 1. Lettres étroites de forme rustique; haut, et larg., 0,20. Sur Vaedes,

Les Dieux de la cité des Allobroges. 3 1

m. Autel carré avec base et couronnement trouvé il y a trois

siècles dans le quartier de Fuissin à Vienne, sous le porche de l'église

Saint-Pierre à Vienne :

MATRIS

AVGVST I S

D DIMAR1VS

MESSVLVS

RESTITVIT

EX VOTO

Matris augusîis, Decimus Dimarius Messulus resîituit ex volo ' .

IV. Autel avec base et couronnement découvert en 1864 dans les travaux de la cathédrale de Grenoble, au musée :

MATRIS AVG

•SACRVM" T CASS1VS EROS Matris Augusîis sacrum, Titus Cassius Eros2.

V. Partie supérieure d'un autel dont le couronnement a été retaillé, trouvé postérieurement à Grenoble, en abaissant le niveau de la place

Saint-André, au musée :

MATRI S NEM ETIALI L VCRETIA-Q_

LIB/////////IIVM

Matris Nemetialibus, Lucretia, ÇL Libéria i.

VI. Sur un fragment que supporte la pierre du maitre-autel de l'église d'Aoste, perdu :

MATRIS AVG EX STIPE ANNVA X XXXV ET D... Matris Augustis, ex stipe annua denariorum XXXV et donisÇj:)*....

voir plus haut ce qui est relatif à Vintius. Saint-Romain-en-Gal, même cant. que Sainte-Colombe.

1. Allmer, 11, 446, trouvé dans un amas d'énormes pierres, ce qui indiquerait que le monument restauré par Messulus avait une certaine importance. Haut. 1,30, larg. 0,60.

2. Allmer, III, 126. Bull. Soc. stat. Isère, 1864, p. 424 et 459; lettres rustiques, points figurés par des feuilles cordiformes. Haut. 0,90, larg. 0,50.

3. Allmer, III, 127. Lettres de mauvaise forme. Haut. 0,57, larg. 0,33.

4. Allmer, III, 204. La lettre X traversée horizontalement d'une barre était la figure par laquelle les Romains exprimaient le denier, Borghesi, II, p. 283. Aoste, cant. du Pont-de-Beauvoisin, arr. de La Tour-du-Pin (Isère).

$2 Les Dieux de la cité des Allobroges.

VII. Bloc carré engagé dans le mur de clôture du cimetière d'Al- londaz, en face de la porte de l'église :

MATRIS

MITHRes SOC XL VIl

AD-TVR. l-xTiTp A- VI

Matris, Mithres sociorum cjuadragesimae villicus ad Turnonem; latum XIII pedibus, altum VI ' .

VIII. Tablette bordée de moulures encadrant l'inscription trouvée en 1866 dans la démolition de l'ancien clocher de Saint-Innocent, dans le jardin de la maison de campagne de M. le Dr Despine :

MATRIS AV

L. DAVER1VS.... V S L

Matris Augustis, L. Daverius.... votum solvit libens {merito)2.

IX. Fragment trouvé dans l'église cathédrale de Genève et laissé

dans les murs ? :

MATRIS . AVG . ////////

X. A Belley, sans indication de provenance, perdue 4 :

IN HONOREM DEABVS MAIRABVS

In honorent Deabus Mairabus ou Matrabus, ....

Ces diverses inscriptions indiquent que les déesses Mères avaient des sanctuaires à Allondaz, à Aoste, à Belley, à Genève, à Grenoble, à Saint- Innocent, à Saint-Romain-en-Gal, à Sainte-Colombe et à Vienne ; les

i. Allmer, I, 341. L'inscription est renfermée dans un cercle en relief (couronne ou serpent ?) ; elle a été trouvée dans la démolition de l'ancienne chapelle qu'a remplacée l'église neuve. Mithres est peut-être un adepte du culte de Mithra; il est esclave delà compagnie du quarantième des Gaules (impôt de douane) dont il était le préposé, Villicus, ad Tur..., probablement Tournon, localité voisine d'Allondaz, sur la rive droite de l'Isère. Les mesures de largeur et de hauteur à la fin de l'inscription s'appliquent à l'objet donné par Mithres aux déesses mères. Allondaz, cant. et arrond. d'Albertville (Savoie).

2. Allmer, III, p. 294. Incomplète du côté droit et par en bas; haut. 0,50, larg. 0,38. Saint-Innocent, commune de Brison-Saint- Innocent, cant. d'Aix-les-Bains, arr. de Cham- béry (Savoie) ; il y existe une grotte des fées.

3. Allmer, III, p. 262. Mommsen, n"7i.

4. Allmer, t. III, p. 421. Belley, chef-lieu de l'Ain.

Les Dieux de la cité des Allobroges. 53

unes sont des actes de dévotion (nos 1, 5, 6, 7, 8) ; les autres rappellent l'érection 'n05 2 et 4 et la restauration (n° 5] de sanctuaires.

A Saint-Romain-en-Gal, le souvenir des Matrae se retrouve dans une légende attachée à un curieux monument de la nature situé à très peu de distance de l'église de Saint-Romain, du côté du nord, et appelé le Puits des fées ou le Fort des Fées. Chorier en donne ainsi la description : « Sur un petit rocher qui regarde le Rhône auprès de Saint-Romain sont trois creux ronds que la nature seule a formés, quoiqu'il semble d'abord que l'art y a travaillé après elle. On dit qu'ils étaient autrefois fréquentés par les fées ; qu'ils étaient remplis d'eau quand il leur plaisait et qu'elles y venaient prendre souvent le plaisir du bain ; car on feint que toutes ces fées n'avaient pas de plus charmante volupté que celle-là '. »

L'inscription de Grenoble transcrite sous le 5 donne aux mères l'épithète Nemetiales, qui appartient sans aucun doute au dialecte natio- nal. Cet adjectif dérive en effet du mot nemetum qui forme plusieurs noms de lieux celtiques, A ugusto nemetum , Vernemetum, Casinemetum, Nemetacum, etc., et quelques noms d'hommes, Nemetocena, Nimet, Ne- meoid, Neimhead, etc. Le terme Nemetialibus serait-il la traduction gau- loise du latin augustis 2 ?

Sur l'inscription d'Aoste 6 , l'expression ex stipe annua denariorum XXXV... (du produit des collectes d'une année s'élevant à 35 deniers ï] donne l'idée d'un sanctuaire d'une simplicité toute rustique ; l'inscription n'est pas complète ; il faut peut-être ajouter ET Donis, bien nécessaire pour subvenir à l'insuffisance de la somme recueillie. D'après des monu- ments épigraphiques du musée de Lyon, on faisait en l'honneur des divinités gauloises devenues des Lares une collecte annuelle, annua stips, pour en assurer le culte 4.

La forme barbare Mairabus ou Matrabus employée sur l'inscription de Belley (n° 10), et qu'on rencontre dans d'autres inscriptions gallo- romaines, est sans doute provenue d'une latinisation du Matrebo gaulois

1. Rech. sur les antiq. de la ville de Vienne, p. 183.

2. Pictet, Orig. indo-europ., t. II, p. 691. Ess. sur quelq. insc. en lang. gaul., p. 25. Rev. celt., II, p. 5, III, p. 303. La déesse Nemetana en Grande-Bretagne, id. D'après Fortunatus 'carmen, 1, 9), Vernemetis, ancien nom du lieu Léonce, évêque de Bor- deaux, érigea une église, signifiait en gaulois fanum ingens. Ce mot se retrouve dans l'ancien irl. nemed, S3ce!lum, dérivé de nem, ciel, en irl. moderne neamdhah, céleste, divin, de neamh. Semet était le nom armoricain d'une forêt sans doute anciennement consacrée. Pictet, eod. loc. Sur une inscription de Vaison en langue gauloise, mais avec des caractères grecs, on trouve NEMHTON. Div. md. du Vocontium, p. 58.

3 . 3 $ deniers équivalaient, à l'époque à laquelle paraît appartenir cette inscription , à 140 sesterces, soit 28 francs de notre monnaie. Allmer, ibid.

4. De Boissieu, toc. citât., p. 9 et 18; voy. Rev. arch. 187s. t. XXIX, p. 34.

Rev. Celt. IV }

34 Les Dieux de la cité des Allobroges.

qui figure sur le célèbre monument de Nîmes ; le nom Deabus a la même

origine '•.

D'autres inscriptions de la cité des Allobroges font connaître des divi- nités inférieures qui me paraissent analogues aux Mères, ce sont les Comedovae, les Dominae et les Virgines2.

COMEDOVAE. Sur une tablette carrée sans ornements trouvée à Aix- les-Bains et emportée en Piémont en 1838 par M. le marquis d'Aix :

COMEDOVIS

AVGVSTIS

M HELVIVS SEVERI

FIL 1VVENTIVS

EX VOTO

Comedovis Augustis, Marcus Helvius Severi filius Iuventius ex voîo 3.

DOMINAE. Sur une tablette engagée dans le mur du cimetière de Saint-Innocent du côté du chemin :

DOMINIS EXS VOTO-S-L-M M CARMINIVS MAGN PRO SALVTE SVA ET

SVORVM

Dominis, exs voto solvit libens meriîo Marcus Carminius Magnus pro saluîe sua et suorum 4.

VIRGINES. A Saint-Romain-en-Gal, dans un cartouche ovale sur une colonne brisée par en haut :

SANCTI S

VIRSINIDVS

SAP AVIDVS

CAMPAN A

POSVERVNT

Sanctis Virginibus, sacrum (/) Avitus (et) Campana posuerunt s.

1. Pictet, Nouv. ess. sur les inscr. gaul., p. 54 et s. Le datif abus est fréquent dans les inscriptions consacrées aux mères, aufaniabus, gabiabus, Vedantiabus, etc.

2. Ces divinités faisaient partie du culte des lares, comme l'indique l'épithète augustae que leur donnent les inscriptions suivantes.

3. Allmer, eod. loc, III, p. 307.

4. Allmer, III, 294; h. 0,44, 1. 0,55. Les points sont figurés par des feuilles cor- diformes, l'M et l'A de Magnus forment un monogramme, XS pour X est un archaïsme assez fréquent dans l'antiquité. V. sur une inscription de Grenoble, Allmer, III, 165.

5. Allmer, II, p. 452. La correction Virginibus a été déjà reconnue. M. Allmer

Les Dieux de la cité des Allobroges. $ c

Les Comedovae figurent sur une inscription découverte près de Co- logne ' ; leur nom appartient au dialecte national.

Les Dominae sont plus particulièrement les ancêtres des Dames du moyen âge ; l'ex-voto de Magnus permet de les considérer comme des génies protecteurs de la famille. Orelli cite une inscription portant fanum Dominarum 2.

Dans la mythologie latine, le nom de Virgines est donné aux Parques, aux Furies, aux Heures, aux Nymphes, aux Fontaines. Il est souvent question dans les actes des frères Arvales de Virgines divae. Les sancta Virgines de l'inscription de Saint-Romain-en-Gal se rattachent très vrai- semblablement aux déesses Mères ; peut-être les expressions Dominae et Virgines sont-elles des synonymes de Matrae : j'ai signalé plus haut le Puits des fées, situé à très peu de distance de l'église de Saint-Romain- en-Gal ?.

Ainsi je crois qu'il faut classer les Comedovae. les Dominae et les Vir- gines parmi les divinités champêtres et leur attribuer un caractère iden- tique à celui des Mères.

Telles sont les divinités de la cité des Allobroges que des inscriptions gallo-romaines ont sauvées de l'oubli. Elles peuvent se partager en deux classes : les dieux nationaux Bormo, Caturix, Segomo, Sucellus, Ma- trae, Domina,, Comedov£, tic] dont le culte n'était point restreinte cette contrée ; 20 les dieux indigètes Athubodua, Baginates, Virotutes, Vintius, etc. , dieux secondaires qui paraissent particuliers à une localité ou à une région. Cette division ne saurait être absolue, car elle pourrait être modifiée par la découverte d'autres monuments.

Le culte de ces divinités est inconnu, leur caractère incertain malgré le secours puissant de la linguistique, car les inscriptions ne mentionnent que leurs noms. Il n'est pas sans intérêt de faire remarquer que la plu- part des monuments épigraphiques que j'ai reproduits ont été découverts dans des lieux religieux églises, cimetières, etc.. . c'est-à-dire aux endroits mêmes s'élevaient autrefois les sanctuaires 4.

propose avec raison celles de SACr et d'AVITVS ; ce sont d'évidentes fautes de transcrip- tion.

1. Brambach, 469. D'après M. le général Creuly, l'inscription de Cologne doit être lue Comedovibus et non Comednnibus, comme on l'a fait, Rev. Celt. II. p. 295. Je ne connais pas d'autre inscription aux Comedovae.

2. 4260. Orelli ajoute : eaedem quae aliàs Matres. Matronae; on trouve aussi domina- bus. Sur le datif abus, voir ce qui précède.

3. Je n'ai trouvé aucun texte épigraphique mentionnant des Virgines dans cette accep- tion.

4. En vertu de dispositions légales, le christianisme s'appropria dans la deuxième moitié du iv* siècle tous les sanctuaires de l'empire, et plus d'un dieu gaulois entra dans

3 6 Les Dieux de la cité des Allobroges.

Je n'ai nullement l'intention d'avoir définitivement résolu les questions soulevées par les inscriptions relatives aux dieux de la Gaule ; c'est un modeste tribut que je suis heureux de pouvoir apporter à la restitution du Panthéon gaulois. Je me tiendrai pour satisfait si ce travail provoque de nouvelles recherches et conduit ainsi à des résultats de plus en plus certains.

Florian Vallentin.

Grenoble, mars 1879.

l'empyrée chrétien. Les rites et les usages se sont conservés et ont résisté. Les vogues, les fêtes patronales , les feux de Genièvre (le Ier janvier), des brandons, de Saint-Jean, la fête des laboureurs, le jugement de Carême-Entrant, la fin des veillées, les mayanches, les arbres-mais, les reines de mai, les couronnes de fleurs mises sur les fontaines, les processions pour la pluie, les dévotions des gens celibes ou orbi à certaines chapelles et bien d'autres coutumes de l'ancienne Allobrogie encore en usage, sont les vestiges du culte national des Allobroges.

COMMENT LE DRUIDISME

A DISPARU.

Deux textes anciens, l'un de Pline, l'autre de Suétone, semblent indi- quer que la religion druidique aurait été absolument détruite par l'auto- rité romaine, et cela dès le règne de Tibère et celui de Claude. Nous lisons dans Pline : le principat de Tibère fit disparaître les druides, Tiberii Cssaris principatus sustulii druidas . De son côté Suétone écrit : druidarum religionem Claudius penitus abolevit, phrase que l'on traduit généralement ainsi : Claude abolit entièrement la religion des druides2.

Au premier abord, ces deux phrases sont d'une parfaite clarté et d'une grande énergie. Elles donnent tout de suite l'idée d'une destruction com- plète. Remarquons bien, en effet, les deux mots sustulit, abolevit. Les deux écrivains ne nous disent pas seulement que le prince ait prononcé une interdiction, qu'il ait lancé une loi, suivie ou non de succès. Ils par- lent d'un fait accompli, d'une disparition totale. Il semble donc qu'il n'y eut plus de druides à partir de Tibère, plus de religion druidique à par- tir de Claude.

Pourtant, si l'on continue à observer les textes et les faits de l'his- toire, on est saisi par un scrupule et par un doute. En effet, ces mêmes druides que Tibère aurait « fait disparaître », cette même religion que Claude aurait « effacée », nous les retrouvons encore debout aux époques suivantes. Ainsi, Pline lui-même dans un autre passage montre les druides existant encore et présidant aux cérémonies religieuses à l'époque il écrivait, c'est-à-dire au temps de Vespasien. Il décrit les rites avec lesquels ils cueillent le gui du chêne. « Les druides n'ont rien, dit-il, qui leur soit plus sacré, et ils emploient cette plante dans leurs plus grands sacrifices ; la recherche du gui se fait le sixième jour de la lune, qui est pour eux le commencement du mois et de l'année ; quand ils

i. Pline, Hist. nat., XXX, 4, 13. 2. Suétone, Claude, 25.

}8 Comment le Druidisme a disparu.

l'ont trouvé, ils font un sacrifice et un repas religieux au pied de l'arbre ; un prêtre vêtu de blanc coupe le gui avec une serpe d'or, puis on immole deux taureaux blancs en prononçant des prières1. » Pline décrit cette cérémonie comme étant pratiquée au moment il parle ; tous les verbes qu'il emploie sont au temps présent, et il ne paraît pas se douter que les druides et leurs pratiques aient été supprimés sous l'un des règnes précé- dents. Ailleurs, il rapporte la croyance des druides à la vertu magique de « l'œuf de serpent » , et c'est encore au temps présent qu'il s'exprime 2 . Les druides ont si peu disparu que Tacite mentionne leur action dans les troubles qui agitèrent la Gaule à l'avènement de Vespasien ; profitant du désordre de l'empire déchiré par des compétiteurs, « les druides répan- daient des prédictions mensongères, qui annonçaient la chute de Rome et l'empire passant aux nations transalpines i. » Et ce qui est digne d'at- tention ici, c'est que Tacite ne saisit pas cette occasion pour nous dire que les druides eussent été proscrits antérieurement et que leur existence fût contraire aux lois de l'empire.

Voilà donc une contradiction au moins apparente. D'une part, Pline et Tacite nous montrent les druides vivant et agissant sous Vespasien ; et d'autre part Pline et Suétone nous disent que ces druides ont cessé d'être sous Tibère. En présence de ce désaccord, on est amené à se demander s'il est bien vrai que, dans les deux phrases que nous avons citées d'abord, Pline et Suétone aient voulu parler de la disparition des druides. Reprenons donc ces deux textes ; examinons-les de plus près et dans leur intégrité. Tous ceux qui lisent, savent que le vrai sens d'une phrase, c'est-à-dire la pensée que l'auteur avait dans l'esprit en l'écri- vant, n'est déterminé que par les phrases qui précèdent et qui suivent, c'est-à-dire par le contexte.

Pline, dans toute la partie du XXXe livre se trouve le passage allégué, traite de la magie et de ce qu'il appelle les impostures des magi- ciens, magicœ vanitates. « Nous allons dévoiler, dit-il, les mensonges de la magie ; elle est à la fois ce qu'il y a de plus faux et ce qui a le plus régné dans le monde. On ne s'étonnera pas de l'empire qu'elle s'est acquis, si l'on songe qu'elle a embrassé et confondu en elle les trois choses les plus puissantes sur l'esprit humain, la médecine, la crainte des dieux et le désir de connaître l'avenir. C'est en Orient qu'elle est née, chez les plus anciens Perses. On la trouve ensuite en Grèce. Elle a existé aussi

i. Pline, Hist. nat., XVI, 95, 249-251.

2. Pline, ibid., XXIX, 12, 52.

3. Tacite, Hist., IV, 54 : Possessionem rerum humanarum transalpinis gentibus por- tendi superstitione vana druidae canebant.

Comment le Druidisme a disparu. 39

en Italie ; on en voit des traces dans nos lois des XII tables et dans d'autres documents; ce n'est même qu'en l'an 657 de Rome qu'un sénatus-consulte a interdit d'immoler des victimes humaines, ce qui prouve que jusqu'à cette époque on faisait cet horrible sacrifice. » Nous voyons déjà par ce commencement dans quelle direction se meut la pen- sée de Pline ; son esprit a en vue cette sorte de magie qui ne se con- tente pas de prédictions inoffensives, qui ne s'arrête même pas aux incantations et aux sortilèges, mais qui va jusqu'à l'immolation de l'homme. Il indique les trois objets de cette magie, qui sont la méde- cine, la crainte des dieux et la divination ; elle immole un homme pour guérir un autre homme ; elle immole pour apaiser la divinité; elle immole encore pour deviner l'avenir dans les entrailles du mourant. Tel est l'ordre des idées de Pline ; il continue : « Cette magie a aussi possédé les Gaules, et même jusqu'à un temps voisin de nous. » Arrêtons-nous encore ici un moment pour remarquer que cette assertion de Pline en ce qui concerne la Gaule est confirmée de tous points par César et par Tacite. Pour ce qui concerne la médecine, César écrit que « lorsqu'un personnage est atteint d'une maladie grave, il immole pour victime un autre homme ; ce sont les druides qui président à l'immolation ; ils pen- sent qu'on ne peut racheter la vie d'un homme que par la vie d'un autre homme1. » S'agissait-il de plaire aux dieux ou de les apaiser, c'était encore des hommes qu'on sacrifiait 2. Enfin, pour ce qui est de la divi- nation, Tacite nous dit que les druides « consultaient les dieux dans les entrailles palpitantes des hommes?. » On comprend que de telles pra- tiques appliquées à la médecine, à la religion et à la divination, ne fussent pas du goût des Romains ; aussi Pline dit-il : « Cette magie a possédé les Gaules jusqu'à un temps dont nous nous souvenons ; c'est seulement sous le principat de Tibère qu'un sénatus-consulte a fait disparaître leurs druides et toute cette tourbe de mages-médecins 4. »

Assurément, quand nous lisons ce chapitre entier, notre impression n'est plus la même que quand nous avions sous les yeux ces deux seuls

1. César, VI, 16 : Qui sunt affecti gravioribus morbis, aut pro victimis hommes immo- lant, aut se immolaturos vovent, administris que ad ea sacrificia druidibus utuntur ; quod pro vita hominis nisi hominis vita reddatur, non posse deorum numen placari arbi- trantur.

2. Justin, XXVI, 2 : Sperantes deorum minas expiari caede suorum, conjuges et libe- ros suos trucidant. Pomponius Mêla, 111, 2 : superstitiosi adeo ut hominem optimam et gratissimam diis victimam codèrent.

3. Tacite, Annales, XIV, 30 : Hominum fibris consulere deos fas habebant.

4. Pline, XXX, 4, 13 : Gallias utique possedit, et quidem ad nostram memoriam ; namque Tiberii Caesaris principatus sustulit druidas eorum et hoc genus vatum medico- rumque per senatus-consukum.

40 Comment le Druidisme a disparu.

mots sustulit druidas. A voir ces deux mots isolés, nous pouvions suppo- ser que Pline songeait à l'interdiction d'un culte ; le chapitre entier nous montre qu'il avait seulement dans sa pensée l'interdiction de la sorcelle- rie, surtout quand cette sorcellerie allait jusqu'à immoler des hommes pour guérir des malades ou pour deviner l'avenir. La Gaule « était pos- sédée » de cette imposture avant César ; elle en fut débarrassée sous Tibère. Voilà ce que dit Pline. Sa pensée n'est pas que Rome ait pros- crit une croyance religieuse, qu'elle ait interdit un culte, qu'elle ait sup- primé des prêtres. Il ne songe qu'à une chose, c'est qu'un sénatus-con- sulte a délivré la Gaule d'une horrible pratique. Ce qui prouve bien que telle est sa pensée, c'est la phrase qu'il écrit immédiatement après : « Il n'y a plus aujourd'hui que l'île de Bretagne qui use de ces pratiques de magie ; aussi ne saurait-on estimer assez haut ce que l'on doit aux Ro- mains pour avoir fait disparaître une monstruosité dans laquelle c'était un acte de religion d'immoler un homme et un remède efficace d'en manger la chair ' . » Telle est la page écrite par Pline ; il fallait la lire tout entière pour voir sa véritable pensée et pour comprendre ce qu'il entendait par ces mots sustulit druidas.

Le passage de Suétone est plus court : raison de plus pour n'en sup- primer aucun mot. Druidarum religionem dins, immanitatis et tantum civibus sub Augusto interdictam Claudius penitus abolevit. Les deux mots dir& im- manitatis me paraissent dignes d'attention ; ils marquent sur quel point se fixe la pensée de Suétone. En parlant ici des druides, il ne songe ni à leurs dieux ni à leur doctrine sur l'âme ; son esprit ne voit qu'une cruelle barbarie, dira immanitas. Pour avoir le sens de cette expression de Suétone, il faut la rapprocher de celle de Lucain : Immitis placatur sanguine diro Teutates2, ou de celle-ci de Tacite : luci s&vis superstitioni- bus sacri, nam cruore adolere aras fas habebanti. Toutes ces expressions désignent les sacrifices humains que César avait déjà décrits, et en écri- vant les mots religio dir<z immanitatis, Suétone n'a pas en vue autre chose. Il faut d'ailleurs prendre garde au sens que le mot religio présentait à l'esprit d'un Romain ; on le traduirait très inexactement par notre mot religion ; il se disait de toute pratique qui était ordonnée par les dieux ou qui avait pour but de leur plaire et surtout de les apaiser 4. Je tradui-

i. Id., ibid. : Nec satis aestimari potest quantum Romanis debeatur qui sustulere mons- tra in quibus hominum occidere religiosissimum erat, mandi vero etiam saluberrimum.

2. Lucain, Pharsale, I, 445 ; cf. III, 404 : Structae diris altaribus arae.

3. Tacite, Ann., XIV, 30.

4. Ainsi pour ne citer qu'un exemple entre cent, nous voyons dans Virgile, dont la langue est toujours si précise, les Troyens demander, à la vue du cheval de bois, qu<e religio aut qu£ machina belli f Est-ce un objet dont la construction a été ordonnée par

Comment le Druidisme a disparu. 41

rais donc la phrase de Suétone de cette façon : La pratique religieuse des druides, la cruauté des sacrifices humains avait déjà été interdite par Auguste aux citoyens romains, Claude l'interdit à tous et la fit disparaître. Il ne me semble pas que Suétone ait voulu dire autre chose.

Si l'on comprend de cette manière le chapitre de Pline et la phrase de Suétone, ils ne sont plus en contradiction avec les autres passages de Pline et celui de Tacite qui nous montrent encore des druides au temps de Vespasien. Ils se trouvent surtout en parfait accord avec trois autres textes qui se rapportent aux mêmes faits. Strabon, qui écrivait au temps de Tibère, dit, non pas que Rome ait interdit le culte et supprimé les druides, mais « qu'elle a fait disparaître ce qui, dans leurs pratiques sacrées et dans leur divination, était en opposition avec les mœurs romaines ' ; » et pour préciser sa pensée il ajoute aussitôt « qu'aupara- vant les druides égorgeaient un homme et prédisaient l'avenir d'après la nature de ses convulsions. » Aurélius Victor n'a sans doute pas une grande autorité ; encore peut-on noter que cet abréviateur n'avait proba- blement pas vu dans les livres que Claude eût supprimé les druides et le culte, puisqu'il dit seulement qu'il supprima « les infâmes pratiques des druides2 ». Pomponius Mêla est un témoin ; il a écrit au temps de Claude ; or, non-seulement il ne nous dit pas qu'on ait supprimé le drui- disme, mais après avoir mentionné l'abolition des sacrifices humains, il ajoute qu'on permet encore d'en faire au moins le simulacre ; on ne va plus, dit-il, jusqu'à immoler des hommes ; mais il y a encore des hommes qui sont désignés pour être victimes, on les approche des autels, on fait mine de les frapper, et par quelque piqûre on fait couler des gouttes de leur sang?. Ainsi le culte subsiste, et toutes les cérémonies restent per- mises, pourvu que l'on n'aille pas jusqu'à mort d'homme.

En résumé, voilà trois textes de Strabon, de Pomponius Mêla, et d'Aurélius Victor, qui marquent très clairement l'abolition des sacrifices humains et non celle des druides. Deux textes de Pline et de Suétone

les dieux, un objet voué à la divinité, ou bien est-ce un instrument de guerre l Ainsi encore, César dit en parlant des Gaulois, natio admodum dedita religionibus : il ne veut pas dire que les Gaulois aient un sentiment religieux plus profond oa plus élevé que les autres races, mais qu'ils se livrent aux pratiques les pius minutieuses du culte. De même il dit des druides (VI, 13) : religiones interpretantur, ce qui ne signifie pas qu'ils fussent des théologiens expliquant les dogmes, mais qu'ils expliquaient quelles pratiques étaient ordonnées par les dieux.

1. Strabon, IV, 4, 5, éd. Didot, p. 164.

2. Aurélius Victor, De Caesaribus, 4 : Compressa; per Galliam druidarum famosae superstitiones.

3. Pomponius Mêla, III, 2 : Gentes superstitiosae , aliquando etiam immanes adeo ut hominem optimam et gratissimam diis victimam caederent ; manent vestigia feritatis jam abolitae, atque, ut ab ultimis caedibus tempérant, ita nihilominus, ubi devotos altaribus admovere, delibant.

42 Comment le Druidisme a disparu.

nous paraissent devoir être compris dans le même sens. Enfin trois autres textes de Pline et de Tacite nous montrent les druides subsistant sous Vespasien. Tous ces écrivains nous semblent d'accord entre eux ; ce qui a été aboli par l'autorité romaine, ce n'est pas le culte, ce ne sont pas les prêtres, c'est seulement l'immolation de l'être humain. Sur ce point, la suppression a été complète, et les termes sustulit et abolevit dont se servaient Pline et Suétone, n'ont rien d'exagéré. L'histoire ne contient plus la trace d'aucun sacrifice humain en Gaule. Les lois impériales ont été parfaitement exécutées.

Quant à une persécution du druidisme. il n'y a aucun texte qui en parle. On a dit. il est vrai, que la politique romaine n'avait pas pu man- quer d'être hostile à un ordre sacerdotal qui représentait l'esprit d'indé- pendance de la Gaule. Mais ces raisonnements à priori ont peu de valeur. Pour que celui-ci eût quelque justesse, il faudrait démontrer d'abord que les druides étaient particulièrement ennemis des Romains. Or, durant les années de la conquête, César n'indique jamais qu'ils se soient fait remarquer par l'ardeur de leur patriotisme ; nulle part il ne les présente comme les chefs du parti national ; il ne leur attribue aucune action dans les luttes que la Gaule a soutenues ; il n'a jamais vu dans les révoltes ni leur main ni leur inspiration. Après la conquête, aucun écrivain ne les signale comme des hommes de résistance. Il y a eu plusieurs révoltes en Gaule ; ils n'y figurent jamais. Tacite dit bien que, dans un moment de trouble général, ces devins ayant appris l'incendie du Capitole, préten- dirent que c'était le signe de la colère des dieux contre Rome ; ils ajou- tèrent même que l'empire allait passer sans nul doute à des nations trans- alpines '. Mais il y a loin de ces « vaines prédictions » à une révolte effective. Or Tacite ne dit nulle part qu'ils se soient révoltés ou qu'ils aient réveillé l'esprit d'indépendance chez leurs compatriotes. Quant au paysan Marie qui s'arma contre les Romains, rien ne nous dit qu'il fût un druide 1. Remarquons que dans ses récits des soulèvements de la Gaule, Tacite n'a pas un mot sur la religion du pays ; il dit que les Gau- lois étaient mécontents des impôts et du service militaire; il ne rapporte pas que la religion ait été pour quelque chose dans leur révolte. Présen- ter le druidisme comme le champion opiniâtre et invaincu de la liberté gauloise est une hypothèse qui concorde bien avec l'ensemble des idées que les modernes se sont faites sur ce sujet, mais une hypothèse qu'au-

i. Tacite, Hist., IV, 54 : Fatali nunc igné signum caelestis irae datum, et possessionem rerum hurr.anarum gentibus transalpinis portendi superstitione vana druidae canebant. 2. Tacite, Hist., II, 61.

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cun texte n'appuie et à laquelle aucun auteur ancien n'a pensé :. Nous ne voyons donc pas de raisons suffisantes pour supposer à priori que Rome ait exercer des rigueurs contre les druides, alors que les docu- ments ne contiennent aucun indice de ces rigueurs.

Il n'est fait mention d'aucune condamnation à mort contre les druides ou contre leurs sectateurs. On a allégué, d'après une phrase de Pline, qu'un Gaulois avait été mis à mort parce qu'on l'avait trouvé en posses- sion d'un objet du culte druidique, d'un « œuf de serpent 2 ; » mais si l'on se reporte au passage de Pline, on voit qu'il s'agit d'un citoyen romain, même d'un chevalier romain, qui avait un procès et qui avait imaginé de se munir d'un talisman connu pour faire gagner tous les procès, c'est-à-dire d'un « œuf de serpent ; » il portait cet objet sur lui, devant le tribunal, in Vite; mais « ce talisman lui servit si peu qu'il fut au contraire condamné à mort. » Pline donne à entendre que sa cause n'était peut-être pas si mauvaise qu'il méritât une peine aussi sévère ; mais le juge, qui était précisément l'empereur Claude, le punit surtout pour avoir employé un talisman en justice, c'est-à-dire pour avoir essayé de le tromper. Mais Pline ne dit nullement que cet homme fut mis à mort parce qu'il croyait aux dieux gaulois; il ne dit même pas s'il y croyait. On ne peut donc pas voir dans cette sentence de Claude l'indice d'une persécution contre la religion gauloise >.

La meilleure preuve que les druides ne furent ni persécutés ni suppri- més, c'est que nous les voyons durer pendant presque tout l'empire romain, et même sans se cacher. Je ne sais s'il faut faire beaucoup de fond sur une inscription l'on croit lire qu'une druidesse, druis antistita, a élevé un monument sacré pour obéir à un songe 4 ; mais nous avons d'autres documents. Lampridius, dans la vie d'Alexandre Sévère, rap-

1. Michelet dit que a la lutte du druidisme ne peut être étrangère au soulèvement des Gaules, quoique l'histoire lui donne pour cause le poids des impôts. » La seule raison qu'il donne est qu'un des révoltés s'appelait Julius Sacrovir a et le nom de Sacrovir n'est peut-être qu'une traduction du mot druide. » Ce n'est pas avec de pareils raisonnements que l'on fait la science historique.

2. Am. Thierry, Hist. des Gaulois, t. III, p. 285, éd. de 1844 : « Des lois barbares défendirent sous peine de mort tous les signes qui appartenaient à cette croyance, et un chevalier romain du pays des Voconces fut livré aux bourreaux parce qu'on découvrit sur lui ce talisman druidique appelé œuf de serpent. » On ne trouve dans les documents aucune trace d'une seule de « ces lois barbares » dont parle l'historien. On ne voit pas non plus il est dit que « Claude ait frappé de proscription les druides et en ait fait périr un grand nombre. »

3. Pline, Hist. nat., XXIX, 3, 54 : Vidi equidem id ovum... ad victorias litium mire laudatur, tantae vanitatis ut habentem id in lite in sinu equitem romanum e Vocuntiis a divo Claudio principe interemptum non ob aliud sciam.

4. L'inscription est dans Orelli, n" 2200, qui l'a prise dans Gruter; mais l'original est perdu, et il y a de bonnes raisons pour douter de l'authenticité ; la lecture du mot druis est suspecte; voy. Ch. Robert, Epigraphie gallo-romaine de la Moselle, p. 89.

44 Comment le Druidisme a disparu.

porte que la mort de cet empereur lui fut prédite par une druidesse qui cria sur son passage : Défie-toi de tes soldats'. Un autre historien, Vopiscus, dit qu'Aurélien consulta les druidesses gauloises 2. Il raconte encore que Dioclétien, n'étant encore que soldat, vivait à Tongres dans une sorte d'auberge tenue par une druidesse qui lui prédit qu'il serait empereur 3. Ce qu'il y a de curieux dans ces anecdotes, ce ne sont pas les prédictions, tout le monde en faisait en ce temps-là, mais c'est l'existence persistante des druidesses qui suppose bien aussi l'existence de quelques druides. Allons encore plus loin; voici, au ive siècle, Ausone qui écrit des vers à la louange des professeurs de l'école de Bordeaux ; or, deux d'entre eux appartiennent à des familles druidiques. L'un, nommé Patéra, est à Bayeux, sîirpe druidarum satus, d'une famille vouée au culte de Bélen4 ; l'autre, le vieux Phébicius, est dans l'Ar- morique, stirpe satus druidàm, et il a été d'abord attaché au culte de Bélen, Bcleni xdituus l . On aurait tort assurément de serrer de trop près ces lignes d'Ausone, de les prendre trop à la lettre, et surtout d'en con- clure qu'il existât encore un sacerdoce druidique organisé. J'en tirerais plutôt la conclusion opposée; car ce Phébicius, parait-il. avait tiré si peu d'argent et d'honneur de sa qualité de prêtre de Bélen qu'il avait échangé son sacerdoce contre une chaire à Bordeaux. Encore faut-il que le nom des druides n'ait été ni proscrit ni méprisé, pour qu'Ausone, le fidèle observateur des moindres lois impériales, loue deux de ses maîtres d'ap- partenir à des familles druidiques ; assurément, on a le droit de conclure de que le nom de druide n'était pas une injure.

Il y a pourtant quelque chose que la conquête romaine a supprimé dans le druidisme, c'est l'unité d'organisation et la hiérarchie. Avant César, les druides tenaient des assemblées régulières, périodiques, ils se réunissaient de tous les points de la Gaule6 ; on n'aperçoit aucune de ces assemblées après lui. César parle d'un chef suprême que les druides se donnaient par élection et qui présidait au culte de la Gaule entière ; après lui, ce chef suprême ne se retrouve plus. Or, si la Gaule avait continué à élire un chef de sa religion, il est vraisemblable que l'histoire ferait quelque mention d'un acte qui aurait été le plus important dans la

i. Lampridius, Alexander, 60 : Mulier dryas eunti exdamavit gallico sermone : vadas nec victoriam speres nec te militi tuo credas.

2. Vopiscus, Aurélien, 44 : Gallicanas consultât dryadas.

3. Vopiscus, Carin et Numèrien, 14 : Diocletianus apud Tungros in Gallia in quadam caupona... cum dryade quadam muliere rationem convictus sui faceret...

4. Ausone, prof essores, IV.

5. Ausone, professores, X.

6. César, VI, 13 : Hi certo anni tempore, in finibus Carnutum, considunt in loco consecrato ; hue omnes undique conveniunt.

Comment le Druidisme a disparu. 45

vie des Gaulois, le plus fertile en incidents graves, et qui aurait certai- nement éveillé l'attention des gouverneurs romains. Le silence absolu des documents sur un pareil sujet nous parait suffisant pour croire que les druides n'avaient plus ni assemblées ni chef suprême. Est-ce l'auto- rité romaine qui a défendu ces réunions et renversé cette hiérarchie, ou bien sont-elles tombées d'elles-mêmes et ont-elles disparu spontanément au milieu de la transformation du pays, c'est ce qu'on ne saurait dire. Les textes ne montrent ni un acte de Rome pour détruire ces institutions ni un effort de la Gaule pour les conserver.

Rome a donc interdit certaines pratiques de magie, elle a défendu absolument les sacrifices humains, elle a fait disparaître ou a laissé tom- ber l'organisation druidique; voilà tout ce qu'on peut affirmer qu'elle ait détruit. Quant à une persécution contre les croyances, à une interdiction des cérémonies du culte, à des rigueurs contre les prêtres, il n'y en a pas le moindre indice dans les documents.

Mais maintenant une autre question se présentée l'esprit. De ce que les croyances n'ont pas été persécutées, il ne suit pas nécessairement qu'elles n'aient pas disparu. De ce que quelques druides subsistent sous la domi- nation romaine, il ne faut pas se hâter de conclure que le druidisme sub- siste aussi. L'un n'entraîne pas l'autre. Il y a donc ici un nouveau pro- blème, fort différent du précédent, et qu'il importe d'étudier à part.

Ce qui augmente la difficulté, c'est que ces croyances elles-mêmes nous sont fort mal connues. Ceux qui passent leur vie à chercher la vérité historique savent combien il est difficile de comprendre avec exac- titude la pensée religieuse d'un peuple ancien. Apercevoir les traits exté- rieurs, les rites, les formules, est chose assez facile ; mais il y a loin de cette vue superficielle à la connaissance précise des idées qui ont eu vie autrefois dans des âmes qui ne ressemblaient peut-être pas aux nôtres. On connaît passablement les croyances des anciens Perses, parce qu'on a une partie de leurs livres. On se fait une idée assez nette de la religion de l'ancienne Egypte, parce qu'on possède ses inscriptions et son rituel. Pour les Grecs et les Romains, nous avons, à défaut de leurs livres sacrés qui sont perdus, un nombre incalculable de renseignements épars dans toute leur littérature. Malgré cela, il reste encore beaucoup d'incertitudes ; il est surtout une chance d'erreurs que nous devons reconnaître : nous ne sommes jamais sûrs, quand nous avons sous les yeux des textes anciens relatifs aux croyances des hommes, de posséder le rapport exact entre

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les mots et les idées; nous ne pouvons pas affirmer que telle expression réponde précisément à telle croyance. Le mot Dieu, par exemple, et le mot âme peuvent n'avoir pas présenté à l'esprit de ces anciens hommes l'idée qu'ils présentent à notre esprit moderne ; et il en est de même des mots religion, prière, sacrifice, vœu, serment, et de beaucoup d'autres. Une autre cause d'erreur est que les opinions peuvent se modifier sans que les mots changent, sans que les formules et les rites varient, en sorte que les transformations les plus graves d'une religion peuvent nous échapper. C'est assez dire combien il faut être réservé quand on parle de la religion d'un peuple disparu, et combien il faut se réduire à citer les textes qu'on a, sans y rien mêler de nos idées personnelles ou des idées de notre temps.

Or, sur les vieilles croyances druidiques, nous ne possédons aucun livre sacré, et notre unique renseignement à cet égard est qu'il n'en existait pas '. Nous n'avons même pas d'inscriptions ; les quelques signes qui sont marqués sur quelques pierres n'ont aucune signification cer- taine, et c'est notre esprit seul qui croit y voir des symboles de croyances. Aucune formule de prière, aucun chant réellement druidique n'est par- venu jusqu'à nous. Des rites, nous ne connaissons que ceux qui se rap- portent à la manière de cueillir le gui du chêne, et ils sont de même nature que ceux qu'on rencontre dans toutes les religions. Des pratiques, nous ne connaissons guère que les sacrifices humains, et nous ne pou- vons pas affirmer qu'ils aient eu une autre signification que celle qu'ils avaient chez tous les peuples barbares 2. Nous connaissons aussi leur excommunication ; mais ce châtiment, qui consiste à éloigner un coupable des cérémonies du culte, à l'exclure de la religion et en même temps de

1. César, VI, 14 : Neque fas existimant ea litteris mandare.

2. Les textes présentent ces sacrifices humains comme inspirés par 1a pensée d'apaiser la colère des dieux. César, VI, 16 : quod pro vita hominis nisi hominis vita reddatur, non posse deorum numen placari arbitranîur. Voyez un exemple curieux de cela dans l'abréviateur de Trogue-Pompée : Sperantes deorum minas expiari cœdt suorum, conjuges et liberos suos trucidant (Justin, XXVI, 2). Les anciens Grecs aussi ont immolé des victimes humaines pour apaiser la colère des dieux ou pour obtenir leur faveur ; voyez la légende d'Iphigénie, et beaucoup d'autres exemples dans Plutarque, Questions grecques, 39 ; Pausanias, I, 5 ; IV, 9 ; VII, 19 : VIII, 2 ; IX, 8 ; X, 24 ; JElien, Hist var., XII, 28. La même pensée que la divinité fût apaisée par l'immolation d'un homme ou se fît payer sa faveur à ce prix, se retrouve chez les Romains ; voyez Tite-Live, XXII, 57: Ad oraculum missus est sciscitatum quibus suppliciis deos possent placare... Gallus et Galla, Grœcus et Greca in foro bovario sub terra vivi demissi sunt in locum saxo con- septum, jam ante hostiis humanis imbutum. Cf. Pline, Hist. nat., XXX, 4, 12 : Anno demum DCLV1I urbis senatus-consultum factum est ne homo immolaretur. L'idée antique est exprimée par Virgile, II, 116 : Sanguine placastis ventos et virgine cœsa... animaque liîandum Argolica. A la même idée se rattache la pratique appelée devotio ; voyez Preller, Rœmische Mythologie, VII, 2. Tacite remarque les mêmes usages chez les Ger- mains : Mercurio humanis hostiis litare fas habent (Germ., 9).

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la société civile, n'est pas particulier aux Gaulois ; nous en trouvons l'analogue chez les Grecs, chez les Romains, chez les Germains '. Il ne nous est pas parvenu une seule légende dont nous puissions dire avec certitude qu'elle soit gauloise, et surtout qu'elle soit druidique2. Quant aux monuments, tels que dolmens et menhirs, ils ont ce grave incon- vénient qu'on en rencontre de semblables dans tous les pays du monde, jusqu'en Asie et jusqu'en Algérie, ce qui fait qu'on ne saurait y trouver la clef des croyances propres aux Gaulois?.

Sont-ce les livres de l'Irlande et du pays de Galles qui nous diront ces vieilles croyances ? Mais ces livres sont, par la date, plus rapprochés de nous que des anciens druides ; ils sont postérieurs de beaucoup au chris- tianisme, et aucun d'eux ne nous parle en termes précis de l'antique religion gauloise. Il y a beaucoup de témérité à supposer que le recueil connu sous le nom de Mystère des Bardes représente la doctrine druidique ; car ce livre n'a paru qu'en 1794 et l'on n'a jamais pu mon- trer un manuscrit ni un indice quelconque qui le rattache à une époque ancienne. Peut-on, sur des textes dont la date est certainement récente, dont l'origine est incertaine, dont le contenu est vague et obscur, dont les termes sont d'une interprétation douteuse, prétendre qu'on ait retrouvé une religion et des croyances d'il y a vingt siècles r

Qu'un homme paraisse et nous dise : voici une suite de sentences ; c'est moi qui vous les présente le premier, mais elles ne sont pas de moi, elles sont vieilles de vingt siècles et elles constituent une antique doctrine religieuse ; il est vrai que je ne puis vous montrer dans l'his- toire personne qui ait professé cette religion depuis quinze siècles, ni dans les livres aucune ligne qui contienne le moindre indice de cette doctrine ; mais il n'importe ; elle est très ancienne et je la tiens des druides par une tradition non interrompue. Si l'on nous dit cela, sommes- nous tenus d'y croire ? La critique historique est-elle obligée d'abdiquer tous ses droits, de renoncer à toutes ses méthodes ? Et si l'histoire entre dans cette voie, jusqu'où nous faudra-t-il aller ?

1. César, vi, 13: Sacrifiais interdicunt... neque iis petentibus jus redditur^ neque honor ullus communicatur. Comparez l'àm|uai chez les Grecs : v'.yWyj.: -r: àrfopôcç -/.a-. x&\ Upûv>&K!T£ -xr- x&xo6|ievov v./.r- Xafefr Lysias, in Andocidem, 24'; voyez surtout Eschine, in Timarchum. 21 ; même chose à Sparte, Thucydide, V, 34: Plutarque, Agésilas, 30. Comparez chez les Romains Yinterdictio aqua et igni et Yinfamia. Les Germains, qui n'avaient pas de druides , connaissaient pourtant l'excommunication avec ses effets religieux et civils : neque aut sacris adesse aut concilium inire ignominioso fas est (Tacite, Germ., 6).

2. Peut-être l'érudition attentive de nos celtisants parviendra-t-elle à dégager quelques légendes de cène nature ; mais les recherches ne font que commencer.

3. Voy. Alex. Bertrand, Archéologie celtique, pages 111-131, 148 et suiv.

48 Comment le Druidisme a disparu.

Un texte est publié en 1794, et la seule raison qu'on nous donne pour nous prouver qu'il est antique, est que la doctrine était secrète et ne pouvait pas être révélée; mais cette preuve aurait elle-même besoin d'être prouvée. On n'a rien montré jusqu'ici qui indique que durant les siècles du moyen âge il y eût un druidisme qui se cachait. Tous ces pays étaient chrétiens, et l'on sait comme l'Église veillait. C'est une con- jecture bien hardie que de penser qu'un druidisme ait pu durer à travers cinquante générations chrétiennes. Que les bardes, poètes assez sembla- bles à nos trouvères, aient eu entre eux de certains secrets professionnels ou qu'ils aient prétendu en avoir, cela ne prouve pas que ces secrets fussent ceux des druides ; n'oublions pas que ces bardes étaient chré- tiens. Aussi ces triades du Mystère des bardes sont-elles chrétiennes par bien des endroits ; tout ce qui n'y est pas chrétien ressemble fort à des fantaisies demi-poétiques et demi-philosophiques. L'ancienneté de trois ou quatre termes ne prouve pas nécessairement l'ancienneté du texte et de la doctrine. Il n'y est pas parlé des anciens druides, et l'on n'aper- çoit pas nettement par quel point de jonction elles se peuvent rattacher à ce que l'on connaît du druidisme '.

C'est donc uniquement par le canal des écrivains grecs et latins que nous savons quelque chose des croyances de l'ancienne Gaule. Trois chapitres de César, quelques lignes de Diodore et de Strabon, quinze vers de Lucain, et une assertion du grec Timagène reproduite par Ammien Marcellin, voilà nos seuls documents. On ne voit pas qu'aucun de ces écrivains ait fait une étude approfondie et vraiment scientifique de la religion gauloise ; la plupart d'entre eux n'ont même jamais vu la Gaule ; César lui-même ne nous assure pas qu'il ait conversé longue- ment avec les druides et qu'il ait obtenu leurs secrets, au cas qu'ils en eussent. Malgré cela, le peu que ces auteurs ont su est la mesure de ce que nous pouvons savoir, et le plus sûr est encore de nous en tenir à ce qu'ils disent sans y rien ajouter de nous2.

Or, il y a dans ce qui nous est dit de la religion gauloise deux

1. Pour l'opinion contraire à h nôtre, nous recommandons la lecture du beau travail de M. H. Martin, dans ses Études d'archéologie celtique, p. 289 et suiv. Nous n'avons nul besoin de protester de notre respect pour la science et la conscience de cet historien. Sa méthode, que nous n'osons pas suivre, conduira peut-être quelque jour à la vérité. Peut-être trouvera-t-on un jour des documents qui donneront raison à sa théorie ; nous disons seulement que jusqu'ici cette théorie nous paraît manquer de preuves et nous nous prononçons provisoirement pour une méthode plus rigoureuse. Voyez d'ail- leurs Leflocq, Études de mythologie celtique, 1869 ; Roget de Belloguet, le Génie Gaulois, 1868; Ferd. Walter, Alte Wales, 1859; de Valroger, Les Celtes, 1879 ; Gaidoz, Esquisse de la religion des Gaulois, 1879, et Revue Celtique, t. I, p. 467.

2. Voyez sur ce sujet des vues très justes et très sages émises par M. Gaidoz dans son Esquisse de la religion gauloise, 1879.

Comment le Druidisme a disparu. 49

éléments qu'il importe de distinguer, d'une part les noms et les attributs des divinités, de l'autre les doctrines intimes que les druides possédaient peut-être sur la nature divine et sur la nature humaine.

Sur les dieux gaulois, nos renseignements sont assez nombreux. Nous avons d'abord un chapitre de César ; seulement il se trouve que César désigne les divinités gauloises par des noms de divinités romaines ; les druides ne l'avaient donc pas averti qu'il n'y eût rien de commun entre les unes et les autres. Il les appelle Mercure, Jupiter, Apollon, Minerve, Mars. Il fait plus : il reconnaît formellement dans ces dieux gaulois les mêmes attributs que ceux des dieux de Rome. « Les Gaulois disent que Mercure est l'inventeur des arts et le dieu du commerce, qu'Apollon guérit les maladies, que Jupiter préside aux phénomènes célestes, que Minerve enseigne les travaux et les arts, que Mars conduit la guerre '. » Ils ont aussi une sorte de Pluton, un Dis Pater ', qui règne dans la nuit infernale 2. César, qui est, de tous les anciens, celui qui a le moins imparfaitement connu les Gaulois, affirme qu'il ne voit presque pas de différence entre les idées qu'ils ont sur les dieux et celles des autres peuples 3. Il ne paraît pas que la représentation des dieux par la figure humaine fût interdite par leur religion 4.

D'autres documents nous font connaître les noms gaulois d'un assez grand nombre de divinités. Les écrivains latins nomment Teutatès, Hésus, Tarann s, Belen 6 et une sorte d'Hercule appelé Ogmios7. Outre les divinités d'un caractère général, les Gaulois avaient, comme les Grecs et les Romains, un nombre infini de dieux topiques qui étaient attachés à un fleuve, à une montagne, à une ville. Les inscriptions de l'époque romaine nomment souvent ces divinités locales, telles que Vosa- gus, Arduinna, Borvo, Grannus, Nemausus, Luxovius et beaucoup d'autres 8.

1. César, VI, 17 : Mercurium... inventorem artium ferunt. viarum atque itinerum ducem ; hune ad questum mercaturasque habere vim maximam arbitrantur. .. Habent opinionem Apollinem morbos depellere, Minervam operum atque artificiorum initia tra- dere, Jovem imperium cœlestium tenere, Martem bella regere.

2. César, VI, 18 : Galli se omnes ab Dite Pâtre prognatos praedicant, idque ab Drui- dibus proditum dicunt ; ob eam causam spatia temporis non numéro dierum sed noctium finiunt. Sur ce dieu de la mort, voyez d'Arbois de Jubainville, dans les Mémoires de l'Académie de l'Aube, 1878.

3. César, VI, 17 : De his eamdem fere quam reliquiae gentes opinionem habent.

4. César, VI, 17 : Mercurii sunt plurima simulacra. Il est vrai que le mot simulacrum ne désigne pas toujours formellement une statue ; mais Lucien, dans son petit traité inti- tulé Hercule, dit que les Gaulois représentaient ce dieu sous la figure d'un vieillard.

5. Lucain, Pharsale, I, 445-446.

6. Hérodien, VIII, 3 ; Jules Capitolin, Maximin, 22.

7. Lucien, Préface ou Hercule.

8. Il n'est pas de notre sujet de décrire ce Panthéon gaulois. On trouvera de plus

Rev. Celt. IV a

5 o Comment le Druidisme a disparu.

La domination romaine a-t-elle détruit ce Panthéon gaulois ? On n'aperçoit pas quel motif les Romains auraient eu pour proscrire des dieux qui ressemblaient tant aux leurs. Aussi trouvons-nous une infinité d'autels et d'images qui , au temps de l'empire , nous montrent ces dieux toujours adorés. Rome a si peu proscrit les dieux gaulois, que nous ne les connaissons que par l'époque romaine. On peut dire que, sans la domination de Rome, nous ne saurions rien de ces dieux et que c'est grâce à elle qu'ils ont laissé quelque souvenir et quelque trace. Mais il est bon d'ajouter que, dans les textes de l'époque romaine, ces dieux gaulois sont toujours présentés comme fort semblables aux dieux romains. Ils sont souvent adorés sur les mêmes autels et reçoivent un culte ana- logue. Les hommes associent Hésus à Jupiter et à Vulcain ' ; leur Bélen est un Apollon 2, leur Bélisama est une Minerve. Les mêmes Gaulois qui continuaient d'adorer leurs anciens Dieux, adoraient également Jupiter, Diane, et même des divinités orientales comme Isis, Sérapis et Mithra. Ainsi, nous apercevons bien la persistance des dieux gaulois, mais nous n'apercevons pas la persistance d'une religion qui soit particulière à la Gaule et qui soit différente de celle du reste de l'empire.

III.

Il reste à nous demander si, en dehors des dieux et du culte, une doc- trine intime et secrète a subsisté. Mais il faudrait d'abord démontrer que les druides, au temps de l'indépendance, aient possédé une doctrine mystérieuse, profonde, supérieure aux opinions populaires, supérieure aussi aux pratiques abominables et au culte grossier. Or, c'est un point qui n'a jamais été démontré. L'opinion que les druides avaient une doc- trine secrète repose sur une phrase mal interprétée et inexactement citée de César. On la cite ainsi : neque in vulgum disciplinam efferri volunt Mais dans le texte il n'y a pas volunt, il y a velint, et ce subjonctif mérite bien qu'on y prenne garde?. C'est que César n'affirme pas un fait, il exprime une simple supposition de sa part. Après avoir rapporté que les druides s'interdisent de mettre en écrit leurs chants sacrés, quoiqu'ils

amples détails dans Roget de Belloguet, le Génie gaulois ; Gaidoz, Esquisse de la religior, gauloise ; de Valroger, Les Celtes. i. Orelli, n" 1995.

2. Dans Jules Capitolin, Maximin, 22, le même dieu est appelé dans deux phrase; consécutives Bélen et Apollo ; voyez d'ailleurs Hérodien, VIII, $, et deux inscription: dans Orelli, n0' 1967 et 1968. Il faut faire toutefois cette réserve que l'assimilation Bélen avec Apollon n'apparaît que dans des monuments d'Aquilée ; il y a un motiî de doute en ce qui concerne la Gaule.

3. César, VI, 14, éd. Fr. Kraner et Dittenberger, 1875, p. 249.

Comment le Druidisrne a disparu. 5 1

sachent écrire ', il se demande quelles sont les raisons de cette règle qu'ils s'imposent, et il lui semble qu'il y en a deux : id mihi duabus de causis instituisse videntur. « Il me parait vraisemblable, dit-il, qu'ils aient eu deux raisons : l'une, qu'ils ne veuillent pas [non velinf) que cette connaissance se répande dans la foule ; l'autre, qu'ils ne veuillent pas que leurs élèves se fient à l'écriture et négligent la mémoire. » Ce sont deux explications que César présente, et il les donne comme des conjectures personnelles. On n'a pas non plus regardé d'assez près au sens du mot disciplina qu'il emploie dans sa phrase. Il veut parler de la connais- sance des vers et des chants sacrés, et ne songe nullement à la connais- sance de dogmes particuliers2. Or, nous savons que, chez tous les peuples anciens, les sacerdoces avaient grand soin de cacher les for- mules, les chants sacrés, les rites, souvent même le nom des divinités, afin de se réserver la possession de ces paroles puissantes et de ces hymnes auxquels les dieux ne résistaient pas. Un esprit moderne, pour qui toute religion est un ensemble de dogmes, suppose d'abord que les druides cachaient une doctrine ; mais César, qui est accoutumé aux pen- sées des anciens, remarque simplement qu'ils cachaient des vers. C'est seulement dans les phrases suivantes qu'il arrive à parler des dogmes, et ici il n'est plus question de secret : « ils veulent persuader à tous que l'âme est immortelle, et ils veulent qu'on le croie pour que les hommes en aient plus de courage 5. » Que les druides se soient réservé la connais- sance de chants sacrés, de formules magiques, de règles augurales •*,

1. Id., ibid. : Neque fas esse existimant ea litteris mandare, cum in reliquis fere rébus publias privatisque rationibus graecis litteris utantur.

2. Cela ressort manifestement du contexte : Magnum numeram versuum ediscere dicun- tur. Itaque annos ncnnulli vicenos in disciplina permanent. Neque fas existimant ea lit- teris mandare, id que mihi duabus de causis instituisse videntur, quod neque in vulgus disciplinam efferri velint neque eos qui discunt litteris confisos memoriae minus studere. Il est question en tout cela de vers et non pas de dogmes.

3. Un texte de Pomponius Mêla, III, 2, signale aussi des écoles druidiques qui auraient été établies loin de la foule, clam, dans des cavernes ou des forêts ; mais on remarquera que le géographe ne fait ici que reproduire en le paraphrasant le passage de César. D'ail- leurs Pomponius Mêla se trompe gravement s'il se figure les druides comme des hommes vivant loin du monde ; César les présente au contraire comme très mêlés au monde et très avant dans la vie politique ; ils formaient une aristocratie ; ils jugeaient; ils figuraient dans les comices. Qu'ils eussent quelque chose de semblable à des couvents, cela est pos- sible, et il se peut aussi que dans ces retraites la religion druidique ait pris une teinte particulière; mais il y a loin de à un ensemble de doctrines secrètes. M. Ern. Des- jardins, dans sa Géographie de la Gaule romaine, page 520, a émis une conjecture ingé- nieuse : « Nous avons été amenés, dit-il, par nos études et nos réflexions personnelles, à considérer les druides plutôt comme des missionnaires étrangers que comme formant un sacerdoce séculaire sorti des entrailles du pays. » Nous craignons toutefois que cette manière de voir ne puisse pas se concilier avec les textes de César, avec le grand pou- voir judiciaire dont les druides étaient armés, avec l'influence politique que la constitu- tion, mos civitatis (VII, 33) leur accordait, avec leur richesse et leur exemption d'impôts (VI, 14), enfin avec le rôle d'aristocratie que l'écrivain latin leur attribue.

4. Cic. de divinat., I, 41.

I

52 Comment le Druidisme a disparu.

c'est ce qui se voit dans les documents ; qu'ils se soient réservé aussi la connaissance de quelques dogmes, c'est ce qui est possible, mais les textes ne l'attestent pas. On ne peut, sur ce point, ni affirmer ni nier.

Secrète ou non, quelle était leur doctrine ? Croyaient-ils à un dieu unique, ou tout au moins à un dieu suprême ? Sur ce point si grave, nous n'avons aucun renseignement. Rien qui ressemble à l'unité de Dieu n'est attribué aux druides par les anciens '. Il est avéré qu'ils croyaient à l'immortalité de l'être humain, ce qui n'est pas très étonnant, puisque tous les peuples anciens y ont cru 2. Mais, quelle était la nature de cette immortalité, c'est ce qui est loin d'être clair. D'une part, César dit que les druides enseignent que les âmes ne meurent pas et passent d'un corps d'homme dans un autre corps d'homme h Lucain va plus loin ; il parle d'une suite d'existences, toujours dans un corps, mais au milieu d'un autre monde 4. D'autre part, Pomponius Mêla représente la vie future des druides comme celle que se figuraient les Romains; ce n'est pas une suite d'existences, c'est seulement une seconde vie, et elle se passe sous la terre, dans la région des mânes, ad mânes, adinferosî. Or, ce qui donne quelque poids à cette assertion de Pomponius Mêla, c'est d'abord que nous savons que les Gaulois avaient un dieu infernal, un Pluton, un Dis Pater; c'est ensuite qu'ils avaient la coutume d'enterrer ou de brûler avec le mort les objets qui pouvaient lui être utiles dans cette autre vie6. Beaucoup de sépultures gauloises nous montrent qu'on entourait le mort des armes ou des ustensiles dont il pouvait avoir besoin dans son exis- tence sous la terre. Un ancien prétend même que les Gaulois avaient l'ha- bitude d'aller consulter et interroger les morts sur leurs tombeaux, tant on croyait qu'ils vivaient i . Il faut avouer que de tels usages s'accor-

i. On a pensé que Lucain, \, 4$ 2, faisait allusion à ce dogme par les mots : Solis nosse deos aut solis nescire datum (Belloguet, p. 131) ; cette interprétation nous paraît bien hardie.

2. César, VI, 13 ; Mêla, III, 2 : Valer. Maxime, II, 10 ; Ammien, XV, 9.

3. César, VI, 14 : Non inîerire animas, sed ab aliis transire ad alios. Les mots ab aliis ad alios ne peuvent s'entendre que de corps d'hommes.

4. Lucain, I, 445 : Régit idem spiritus artus orbe alio. Nous ne citons pas, et pour cause, un passage de Plutarque que l'on a quelquefois appliqué aux Gaulois {de facie lun<£, c. 26) ; il n'a aucun rapport avec la Gaule ; Plutarque rapporte un récit entendu à Cannage et relatif à des îles imaginaires qui auraient été situées à cinq journées de navi- gation de l'île d'Ogygie, qui est elle-même une île imaginaire. Il faut beaucoup de bonne volonté pour reconnaître la Bretagne. Ni le nom des druides, ni celui des Bretons ou des Gaulois n'est prononcé dans ce récit.

j. Pomponius Mêla, III, 2 : ./Eternas esse animas vitamque alteram ad mânes. Valere Maxime, II, 6, 10 : Deferebatur ad inferos.

6. César, VI, 19-20. Pomponius Mêla, ibid.: Itaque cum mortuis cremant ac defo- diunt apta viventibus.

7. Nicander, cité par Tertullien, de anima, 21, édit. Caillau, t. II, p. 615 : Et Nasa- monas propria oracula apud parentum sepulcra mansitando captarc.Et Celtas apud viro- rum fortium busta eadem de causa pernoctare Nicander affirmât.

Comment le Druïdisme a disparu. 5 ;

dent mal avec la doctrine de la métempsycose ou avec celle de la résur- rection dans un autre monde. Peut-être les idées des Gaulois étaient-elles très confuses, très mêlées ; nous pouvons douter au moins qu'ils eussent sur ces difficiles questions des dogmes bien arrêtés.

A en croire quelques auteurs grecs, les druides auraient eu les mêmes doctrines que Pythagore, et ce serait même ce philosophe ou un de ses disciples qui aurait instruit les prêtres gaulois. « Le système de Pytha- gore régnait chez eux », dit Diodore de Sicile. « Ils se conformaient, dit l'historien Timagène., aux dogmes et même aux règles de discipline que Pythagore avait instituées. » Cette opinion était fort répandue dans le monde grec ; Origène la répète ; il sait même le nom du disciple de Pythagore qui a enseigné sa doctrine aux druides 3. De telles assertions nous mettent naturellement en défiance, et l'on ne peut s'empêcher de se demander comment Diodore de Sicile et Timagène, à supposer qu'ils sussent bien ce que Pythagore avait enseigné, pouvaient savoir ce qu'en- seignaient les druides. Cette opinion courait parmi les Grecs sans que nous puissions savoir comment elle y était venue ; à peine est-il besoin de dire qu'elle n'a aucune valeur aux yeux de la critique historique.

Il est encore un trait du druidisme que les écrivains anciens se plaisent à signaler. Aristote parlait déjà de la philosophie des druides, comme de celle des gymnosophistes indiens et des prêtres de Chaldée*. Diodore appelle les druides « des philosophes et des théologiens <> ». Strabon dit qu'ils se livraient à l'étude de la nature et à celle de la morale6, et Pom- ponius Mêla les appelle des maîtres de sagesse". On a parlé aussi de la science des druides. César remarque « qu'ils disputent sur le cours des astres, sur la forme et la grandeur de la terre, sur le système de la nature 8. » Il est vrai que disputer sur le cours des astres n'est pas nécessairement connaître les lois de l'astronomie. S'ils enseignaient, comme le rapporte Strabon, que le monde n'aurait pas de fin, mais « qu'un jour le feu et l'eau l'emporteraient », il faut reconnaître qu'une

1. Diodore, V, 28.

2. Timagène, cité par Ammien Marcellin. XV, 9.

3. Origenis opéra, éd. de 1733, t. I, pages 335, 882, 906. Philosophoumena, édit. Cruice, I, 22, p. 48. Ce serait le Thrace Zamolxis, élève de Pythagore, qui aurait porté sa pensée dans la Gaule.

4. Aristote, cité par Diogène Laerte, proœmium.

5. Diodore, ibid.

6. Strabon, IV, 4, 4, édit. Didot, p. 164 : upoç fîj spyatoXoyia xài rr)v rfi'.v.ry àaxoùaiv.

7. Pomponius Mêla, III, 2 : Habent et facundiam suam magistrosque sapientias druidas.

8. César, VI, 14 : Multa de sideribus atque eorum motu, de mundi magnitudine, de rerum natura, disputant.

54 Comment le Druidisme a disparu.

pareille théorie n'avait rien de bien scientifique1. Pomponius Mêla dit « qu'ils prétendaient connaître la forme de l'univers et le cours des astres2 ». Enfin Ammien Marcellin écrit que « les druides vivaient en communautés étroites, l'esprit toujours tendu vers la recherche des pro- blèmes les plus élevés, et dédaignant les choses de la terre 3. » Voilà encore des affirmations en présence desquelles la critique historique est assez embarrassée. Ces « philosophes » étaient les mêmes qui « immo- laient des hommes pour découvrir la volonté des dieux dans leurs entrailles palpitantes 4. » Ces « solitaires qui tendaient leur esprit vers la recherche des grands problèmes » étaient très certainement des devins et des sorciers; toute l'antiquité l'atteste. Ces hommes qui, suivant Stra- bon, « étudiaient la physiologie », guérissaient aussi toutes les maladies sans exception avec quelques gouttes d'une eau bénite avait trempé le gui sacré s ; ils avaient une autre herbe qui était aussi fort efficace, à la condition qu'on l'eût cueillie de la main droite passée dans l'ouver- ture gauche de la tunique blanche 6 ; une troisième herbe guérissait tous les animaux de toutes les maladies, pourvu qu'elle eût été cueillie de la main gauche ; mais le grand et capital remède pour sauver la vie d'un homme était d'immoler aux dieux un autre homme 7.. Telle était leur médecine. Pour ce qui est de leur astronomie, Cicéron a connu intime- ment un druide, l'Eduen Divitiac, qui a été son hôte à Rome ; or, Cicé- ron dit bien que « ce druide prétendait connaître le système de la nature », mais il ajoute aussitôt « qu'il se servait de cette connaissance, et aussi des augures, pour faire des prédictions8. » Voilà un renseigne- ment qui rabaisse les connaissances des druides à un emploi qui n'est pas précisément celui de la science. Pomponius Mêla dit aussi que ces druides « prétendent savoir le mouvement des astres et la volonté des dieux 9. » Etait-ce astronomie ou astrologie ? S'agissait-il de science, de poésie, ou simplement de divination et d'augurat10? C'est ce qu'on ne

i. Strabon, ibid.: àçôàpxou? )iyo'j;t tàç ifu^àç V-'XI T°v xocth-ov, s7uxpotTri<Tstv ôl note xai Ttûp xai \jotop.

2. Pomponius Mêla, ibid. : Scire profitentur.

3. Ammien, XV, 9 : Druidse ingeniis celsiores, ut auctoritas Pythagorae decrevit, soda- iitiis adstricti consortiis, quaestionibus occultarum rerum altarumque erecti sunt, et des- pectantes humana pronuntiarunt animas immortales.

4. Tacite, Annales, XIV, 30 : Hominum fibris consulere deos. Cf. Strabon, IV, 4, 5 ; Didot, p. 164 et 165.

5. Pline, Hist. nat., XVI, 95, 251.

6. Pline, XXIV, 63-64.

7. César, VI, 16.

8. Cicéron, de divinatione, I, 41 : In Gallia druide sunt, e quibus ipse Divitiacum TEduum, hospitem tuum laudatoremque cognovi, qui et nalurae rationem notam esse sibi profitebatur et partim auguriis partim conjectura quae erant futura dicebat.

9. Pomponius Mêla, ibid. : Motus siderum et quid dii velint scire profitentur.

10. L'abréviateur de Trogue Pompée signale, comme Cicéron, la pratique de l'augurât

Comment le Druidisme a disparu. <; $

saurait dire. Il ne faut donc accepter qu'avec les plus grandes réserves les éloges, d'ailleurs très vagues, que les anciens font de la philo- sophie et de la physiologie des druides. Leur métempsycose pouvait être aussi naïvement matérielle que l'Erèbe des Grecs et des Romains. Leur science de la nature était peut-être aussi grossière et aussi fantai- siste que celle des Étrusques. Pour apprécier et admirer de telles doc- trines, il faudrait être bien sûr d'elles, il faudrait surtout en posséder l'expression exacte et le détail.

On observera encore que, si les druides avaient réellement possédé quelques connaissances positives en astronomie, en médecine, en philo- sophie, il est infiniment vraisemblable que ces connaissances n'auraient pas été aisément rejetées par les Gaulois, et qu'elles auraient même pénétré dans le monde romain. Les Romains n'avaient aucun intérêt à s'en priver. On sait qu'ils empruntaient volontiers aux vaincus tout ce qui pouvait être utile, et que, comme dit Pline, ils étaient ardents à s'ap- proprier tout ce que les autres peuples avaient de bon, omnium utilitatum et virtutum rapacissimi '. Ils n'ont rien pris aux druides.

Nous pouvons donc conserver de grands doutes, jusqu'à ce que sur- gissent de nouveaux documents, sur les doctrines secrètes du druidisme. Dès lors, il est bien difficile de dire si l'autorité romaine a volontairement combattu ces doctrines et d'établir la mesure de ce qu'elle a détruit. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que les documents ne mentionnent aucune lutte à l'égard des croyances ou des théories druidiques ; nul indice d'instructions données aux fonctionnaires romains à cet égard ; nul indice d'un effort de l'autorité publique ou d'une résistance des popu- lations. Une chose sans doute a disparu, ce sont les écoles druidiques. On ne peut pas constater que Rome les ait fermées par un acte d'auto- rité ; mais on ne peut pas constater non plus qu'elles subsistent. Il semble bien que les druides n'enseignent plus.

Il est une autre remarque qu'on peut faire. Tous les textes qui per- mettraient de concevoir quelque haute idée des doctrines druidiques, sont des premiers temps de la domination romaine ; ils sont de César, de Diodore, de Strabon, de Pomponius Mêla, et le dernier est de Lu- cain. A partir de là, tous les textes relatifs aux druides prennent un autre caractère. Pline ne voit en eux que des magiciens, magi2 ; Tacite ne connaît d'eux que les sacrifices humains qu'ils font encore dans la Bretagne, et, en Gaule, leurs prédictions mensongères; puis, on ne nous

chez les Gaulois : Augurandi studio Galli praeter casteros callent (Justin, XXIV, 4).

1. Pline, Hist. nat., XXV, 2.

2. Pline, Hist. nat., XVI, 95, 249; XXV, $9, 106.

$6 Comment le Druidisme a dispara.

signale plus les druidesses que comme des diseuses de bonne aventure. Ammien Marcellin fait encore un grand éloge des druides, mais il nous avertit qu'il prend ses renseignements chez le grec Timagène, qui vivait au temps d'Auguste ; il semble même qu'on ne connût plus les druides à l'époque Ammien écrivait ; il s'exprime sur eux au temps passé ; il parle du druidisme comme d'une chose qui n'existe plus ' .

Il est visible en effet, dans les documents et les faits de l'histoire, que, dès le me siècle, il n'y a plus de doctrine druidique. Les dieux de la Gaule, tels que les monuments et les inscriptions nous les montrent, sont semblables aux dieux du monde romain ; ils ont les mêmes attributs, les mêmes autels, les mêmes prêtres. L'intelligence gauloise, si nous en jugeons d'après toutes les manifestations qui nous viennent de cette époque, a exactement les mêmes conceptions que celle de l'italien ou de l'espagnol du même temps. S'il y a eu des différences, elles échappent à l'historien et, ne pouvant être prouvées, elles sont du domaine de l'hy- pothèse. Partout, dans cet empire, la vie privée et la vie publique pré- sentent les mêmes habitudes. Ecoles, langage, littérature, travaux et plaisirs, croyances et cérémonies, culte et superstitions, par tout cela la Gaule parait semblable au reste de l'empire. Il n'est pas jusqu'aux druides et aux druidesses de ce temps qui ne ressemblent trait pour trait à tous les devins et magiciens qui pullulaient alors dans toutes les provinces. Ainsi, il est possible qu'il existe encore des druides; mais quant à une doctrine druidique, quant à un ensemble d'opinions propres à la Gaule, il n'en est jamais question.

Ce qui est encore bien digne d'attention, c'est que l'on n'aperçoit pas que la religion chrétienne ait eu lieu de faire la guerre au druidisme. On a supposé, à la vérité, qu'elle avait pu au contraire se servir de lui, le réveiller en se l'associant pour renverser le polythéisme romain : pure hypothèse qu'aucun document, aucun mot, aucun indice n'autorise. La prétendue affinité entre le druidisme et le christianisme n'a été remarquée par aucun des écrivains ecclésiastiques 2. Quand il serait avéré que les

i. Ammien Marcellin, XV, 9.

2. On a allégué un passage de saint Augustin, Cité de Dieu, VIII, 9 ; mais il fallait le citer entièrement, et non pas un mot isolé. Saint Augustin dit qu'on a vu chez toutes les nations quelques hommes qui ont eu quelque notion d'un dieu unique, et il ajoute qu'il y a eu de ces hommes parmi les Gaulois, aussi bien que chez tous les autres peuples, Égyptiens, Perses, Indiens, Espagnols : Si aliarum quoque gentium qui sapantes vel philo- sophi habiti sunt, Atlantici I.ibyci, jEgyptii, ]ud<ei, Pers<£, Chaldœi, Scythœ, Galli, Hispani alii que reperiuntur qui hoc videtint ac docuerint, eos omnes c<zteris anteponimus eosque nobis propinquiores fatemur. Cela peut-il signifier que le druidisme eût des affinités plus particulières que la religion des Égyptiens, des Chaldéens ou des Scythes avec le chris- tianisme?

Comment le Druidisme a disparu. 57

deux religions eussent quelque analogie par certains côtés, ce n'était pas précisément une raison pour qu'elles fussent moins ennemies; car on sait bien qu'en matière de religion, moins on est éloigné, et plus on se déteste. Il n'y avait donc pas de motif pour que l'église chrétienne ména- geât le druidisme, si elle l'avait trouvé encore debout. D'ailleurs, en un pareil sujet les raisonnements ont peu de valeur ; il vaut mieux constater qu'aucun document chrétien ne mentionne le druidisme, ni pour l'ap- prouver ni pour le combattre. Je ne connais aucun acte des conciles de la Gaule qui nomme les druides. Je trouve encore leur nom dans Origène et dans Clément d'Alexandrie ; mais il est visible par le texte de ces deux écrivains qu'ils ne connaissent les druides que par des écrits antérieurs comme ceux de Diodore de Sicile et d'Alexandre Polyhistor ' . Lactance nomme encore deux dieux gaulois, mais il s'exprime au temps passé, et ne dit nullement qu'ils fussent encore adorés au moment il écrit2. Sulpice Sévère raconte la résistance que le paganisme opposa à saint Martin ; mais il ne cite ni les druides ni aucun dieu gaulois, et tous les détails de son récit conviennent au polythéisme romain ?. Dans les écrits des pères et des évêques de la Gaule, on voit quels sont les dieux qu'ils poursuivent de leurs prédications ou de leurs anathèmes : c'est Jupiter, c'est Vénus, c'est Minerve; ce n'est ni Hésus, ni Teutatès, ni Bélen. Parmi les opinions qu'ils s'efforcent de détruire, je ne vois pas la doc- trine de la métempsycose, ni rien qui semble spécialement gaulois. Parmi les superstitions qu'ils signalent, je ne trouve pas la vénération particulière pour le chêne ni pour le gui. Certains usages ont duré, tels que les feux de la Saint- Jean ; mais ils sont communs à presque tous les peuples et personne ne soutient qu'ils soient plutôt gaulois que romains. Les fées et les lutins 4 ont persisté, mais comme objets d'imagination populaire plutôt que comme objets de religion. On sait aussi que jus- qu'au vme siècle l'Église dans ses conciles et les rois par leurs capitu- lâmes continuent à poursuivre certaines pratiques, comme le culte des fontaines et l'évocation des morts ; mais nul ne peut dire que ces pra- tiques appartiennent plus au druidisme qu'au polythéisme romain ou germanique s ; ce sont des superstitions qui sont de tous les peuples , on

1. Origène ne fait que répéter les fables sur le pythagorisme des druides. Saint Clé- ment d'Alexandrie (Stromates, I) ne les mentionne que d'après Alexandre Polyhistor, qui vivait avant l'ère chrétienne.

2. Lactance, De falsa religione, 21 : Galli Hesum atque Teutatem humano cruore placabant.

3. Sulpice Sèvere, Vita Martini, 12-15, dans la Patrologie latine, t. XX, p. 167-169.

4. Les dusii dont parle saint Augustin (Cité de Dieu, XV, 23) sont assimilés par lui aux Saî|j.QVî; des Grecs, aux Genii des Romains.

j. Les Germains, qui n'avaient pas de druides, avaient le culte des fontaines et des

5 8 Comment le Druidisme a dispara.

les voit chez toutes les sociétés à l'état barbare, et, même dans les sociétés civilisées, on les retrouve chez les esprits incultes ; elles vivent toujours dans le fond de l'âme humaine, car elles sont l'infirmité natu- relle de l'humanité. Elles n'ont rien qui soit propre aux Gaulois, ni qui soit spécialement druidique '. Il n'y a pas, à notre connaissance, un seul document qui marque que l'Église chrétienne ait rencontré en Gaule une religion qui fût différente de celle du reste de l'empire romain.

IV.

De cette étude des textes, il nous paraît résulter deux choses : la pre- mière, que les Romains, en proscrivant les pratiques sanguinaires, en brisant la hiérarchie et l'unité d'organisation du sacerdoce, n'ont pour- tant jamais proscrit ni les dieux gaulois ni les druides ; la seconde, que le druidisme, sans être autrement persécuté, est pourtant tombé et que ses croyances n'existaient plus dans les derniers siècles de l'empire. La disparition de la religion gauloise n'a pas été le résultat d'une mesure politique ou d'un acte de violence; elle s'est faite insensiblement, spon- tanément, comme toute la transformation sociale et intellectuelle de la Gaule.

Il n'était pas nécessaire de déclarer une guerre ouverte au druidisme. Les religions peuvent mourir de mort naturelle, lorsque l'esprit et la conscience les quittent. Avant César, les druides avaient été un ordre puissant, riche, dominateur, et l'historien avait remarqué qu'ils tenaient la plèbe fort au-dessous d'eux ; après lui, ils ne paraissent plus comme caste supérieure, ils sont de la plèbe. Autrefois, ils avaient été les juges de la Gaule ; crimes et procès avaient été portés devant eux 2 ; en poli- tique, on les avait vus intervenir dans l'élection des magistrats 3 ; ils avaient eu des privilèges en matière d'impôts 4. Us avaient pratiqué seuls l'unique espèce de médecine que la Gaule connût. Ils avaient tenu de grandes écoles la jeunesse des plus nobles familles gauloises se pla çait sous leur discipline s. Tout cela disparut après César et sous h

forêts (Tacite, Germ., 9 ; Grégoire de Tours, II, 10).

1. On peut noter d'ailleurs que les documents qui les mentionnent, les actes du con- cile de Leptines, Vlndiculus superstitionum, et le capitulaire de 785, s'appliquent bie: moins à la Gaule qu'à la Germanie.

2. César, VI, 13 : fere de omnibus controverses publicis privatisque constituunt. Si d fmibus controversia est, decernunt. Prcemia paenasque constituunt. Considunt in loc| consecrato ; hue omnes qui controversias habent conveniunt judiciisque parent.

3. César, VII, 33 : Magistratum qui per sacerdotes, more civitatis, esset creatus.

4. César, VI, 14.

5. César, VI, 14: Sua sponte multi in disciplinam conveniunt et a parentibus mittuntui Pomponius Mêla, III, 2 : Docent multa nobilissimos gentis.

Comment le Druidisme a disparu. 59

domination romaine. L'autorité judiciaire leur fut enlevée; les magistrats municipaux furent élus sans eux ; les exemptions d'impôts cessèrent ; on ne crut plus à leur médecine ; il s'ouvrit partout des écoles latines et la jeunesse gauloise y courut ; aux vieux vers druidiques, qui étaient inin- telligibles et qu'il fallait vingt ans pour se mettre dans la mémoire, on préféra les vers de Virgile et d'Horace. Les druides n'eurent plus rien de ce qui fait la force ou de ce qui donne au moins le prestige. Leurs pratiques, qui avaient terrifié les générations précédentes, n'inspirèrent plus que le dégoût. Leurs sacrifices humains, réduits à un simple simu- lacre, firent sourire. Leurs sentences d'excommunication n'effrayèrent plus personne; elles furent une arme impuissante, qui, s'ils continuèrent à s'en servir, ne nuisit plus qu'à eux-mêmes. Les Romains n'eurent pas besoin de les persécuter ; les Gaulois les abandonnèrent. Les esprits incultes purent leur rester assez longtemps fidèles ; mais à la longue toutes les classes de la société, à mesure qu'elles s'éclairèrent, se sépa- rèrent d'eux, et quand vint le christianisme, il n'eut pas même à les combattre.

FUSTEL DE COULANGES.

DEVINETTES BRETONNES.

I . LOKORNAN.

Lavar d'in-me : Pera a ia war blad ar roue, Ha ne ve ket drebet ; Er mour, ha ne ve ket beuzet ; En tan, ha ne ve ket devet ? Eur skedenn heol.

1. LOCRONAN.

Dis-moi Ce qui va sur le plat du roi, Et n'est pas mangé ; Dans la mer, et n'est pas noyé ; Dans le feu, et n'est pas brûlé ? Un rayon de soleil.

2. LANRODEK.

a) *Duvun a dremen mesk ann drens hep kad droug ebet1 ?

'Hiaol.

2. LANRODEC.

a) " Devine ce qui passe au milieu des épines sans se faire aucun mal ?

Le soleil. (Cf. Eugène Rolland, Devinettes ou énigmes populaires de la France, 6.)

PERWENAN.

b) *Piv a dremen ann drens hep kad droug ebet?

Ann awel.

i . Les devinettes précédées d'un astérisque ont été recueillies, dans les pays de Tré- guier et de Goello, par M. E. Ernault. professeur à l'École Saint-Charles, à Saint-Brieuc'

Devinettes Bretonnes. 61

PENVENAN.

b) *Qui traverse un lieu rempli d'épines sans en ressentir aucun mal ?

Le vent.

3. POULLAN.

Divin, divin divinadenn :

Eur vantel glaz gat steret argant.

Ann oabl.

5. POULLAN.

Devine, devine devinette :

Un manteau bleu avec des étoiles d'argent.

Le firmament.

4. TERRUG. Savet eus ann dour e ia d'ann dour.

Ar goummoulenn.

4. TELGRUC.

[Une chose qui" s'élève de l'eau et retourne à l'eau.

Le nuage.

$. DOUARNENEZ.

a] Tapon war dapon, ha groui abet morse.

Ann oabl koummoulek.

$. DOUARNENEZ.

a) Rapetassage sur rapetassage, et de couture jamais aucune.

Le ciel nuageux. (Cf. Mélusine, 69, 70, col. 259. Cf. E. R. 1 1 .

BEUZEK.

b) Eur chupenn a vil damm hag a vil liou ne z-e na gouremennet na gruiet.

Ar c'hoabr.

BEUZEC-CAP-S1ZUN.

bt Un pourpoint de mille pièces et de mille couleurs qui n'est ni ourlé ni cousu.

Les nuages.

6. DOUARNENEZ.

Her santout a reer, her gwelet ne reer ket.

Ann avel.

6. DOUARNENEZ.

On le sent, on ne le voit pas.

Le vent. Cf. L. Léger ; Mélusine, col 200.)

62 Devinettes Bretonnes.

7. DOUARNENEZ.

Pera e ia buhen, buhennac'h, ar buhenna ?

Ann avel, ar sklerijenn, ar sonj.

7. DOUARNENEZ.

Qui va vite, plus vite, le plus vite ?

Le vent, la lumière, la pensée.

8. PLOARE.

Glebi e ra, maga e ra, laza e ra, kemar e ra, renta e ra, dont e ra, mont e ra.

Ar mour.

8. PLOARÉ.

[Qu'est-ce qui] mouille, fait vivre, fait mourir, prend, rend, vient et s'en va ?

La mer.

9. PLOUEG-AR-MOR.

*Duvunet in dra hag a zo ordinal e vont hag e tont, ha na bauz jamez, kouskoude n'han eus ket a dreit ?

Ar mor.

9. PLOUEZEC.

*Devinez une chose qui toujours va et vient, ne se repose jamais, et cependant n'a pas de pieds ?

La mer. (Cf. L. Léger ; Mélusine, col. 200. E. R., 24.)

10. DOUARNENEZ.

Pera e ra ichou d'ann hini ez a war he c'horre hag e gemer en eun tu ar pez e goll en eun tu ail ?

Ar mour hag al lestr.

10. DOUARNENEZ.

Quelle chose fait place à ce qui monte sur elle, et prend d'un côté ce qu'elle perd de l'autre ?

La mer et le navire.

11. PLONEVEZ.

a) Eun dra a zoutenn mil bern plouz ha ne hell ket soutenn eur spil— lenn.

Ar mour.

II. PLONEVEZ-PORZAY.

a) [Devinez] une chose qui soutient mille meules de paille et ne peut soutenir une épingle ?

La mer. (Cf. E. R., 23. En Haute-Bretagne on dit: Qui porte-

Devinettes Bretonnes. 63

rait plus de cent faix de paille, et qui ne porterait pas un fer d'âne ? L'eau.)

BEUZEK.

b) Eun dra a zoug kant karrad foenn, Ha na zoug ket penn eur spillenn. Ar mour.

BEUZEC-CAP-SIZUN.

b) Une chose qui porte cent charretées de foin et ne porte pas une tête d'épingle.

La mer.

12. POUHINEK.

Gwenn e giz lez, glaz e giz kôl, don e giz puns.

Ar mour.

12. PLOUHINEC.

Blanc comme lait, vert comme chou, profond comme puits.

La mer.

13. PLOARE.

Va mamm ez eo ar mor, hag hi pe he c'hoar 've ato va meuntrac'h.

Ann halon.

13. PLOARÉ.

Ma mère est la mer, et elle ou sa sœur est toujours mon bourreau.

Le sel. (Cf. E. R., Indov., XI.)

14. TERRUG.

Chouet hag e chouo, C'hoarzet hag e c'hoarzo, Lenvet hag e lenvo. Ann ekleo.

14. TELGRUC. Criez et il criera, Riez et il rira, Pleurez et il pleurera. L'écho.

1 5. TREVEREC.

*Duvun a dreuz ann dour hep skeut ?

Ar zonn.

15. TRÉVÉREC.

* Devine ce qui traverse l'eau sans [y faire d'] ombre ?

Le son. (Cf. Mél., 2, col. 254.— E. R., ai.)

64 Devinettes Bretonnes.

16. HUELGOAT.

Kamm-digamm, da belec'h e ies-te ? Reor douzet, ha fors d'id-de ?

Ar waz-dour hag ar prad.

l6. HUELGOAT.

Clopin-clopant, vas-tu ? Que t'importe, c. tondu ?

Dialogue du ruisseau et de la prairie. (Cf. Mél., 73, col. 259, et col. $$6.— E. R., 25.)

17. GOULIEN.

Kamm-chilgamm, da belec'h e ies-te ?

Da flastra traou da ober boed d'id-de.

Eul labourer douar hag eur waz-dour.

17. GOULIEN.

Clopin-clopant, vas-tu ?

Écraser choses pour te faire à manger.

Dialogue entre un laboureur et un ruisseau (en amont d'un moulin).

18. AR FAOU.

Eul liser wenn N'hen deuz na grina gouremenn. Ann erc'h.

18. LE FAOU.

Un drap de lit blanc, sans couture et sans ourlet.

La neige.

19. BEUZEK.

Eun dra a c'holofe Bro-C'hall, ha ne c'holo ket ar feunteun.

Ann erc'h.

19. BEUZEC-CAP-SIZUN.

Une chose qui couvrirait la France, et ne couvre pas la fontaine.

La neige. (Cf. E. R., 12.)

20. PLONEIS.

a) Divin pera a ia gwellac'h dre ar c'harz evid dre ann hent bras ?

Ann tan.

20. PLONÉIS. a) Devine ce qui va mieux à travers les broussailles qu'en suivant le grand chemin ?

Le feu.

Devinettes Bretonnes. 6 s

POULLAN.

b Pera e ia gwellac'h dre greis ar c'hoat eget dre he goste ?

Ann tan.

POULLAN.

b) Qu'est-ce qui va mieux par le milieu du bois que par le côté ?

Le feu.

2 1. LOKORNAN.

Mont e ra eun dra e lae gad ar mené Ne'n euz na korf nag ene. Ar mouged.

2 1. LOCRONAN.

Une chose gravit la montagne. Et n'a ni corps ni âme.

La fumée. (Cf. Haute-Bret. : Qui n'a ni pied ni jambe, mais qui monte bien dans sa chambre ? La fumée.

22. BRASPARS.

Pini a ve ar penn araoge vont d'ar voar, hag a ve ar penn warlerc'h e tont d'ar ger ?

Ann hent.

22. BRASPARTZ.

Qui va la tête en avant pour se rendre à la foire, et la tête en arrière pour revenir à la maison ?

Le chemin. (Cf. E. R., 14.)

23. PERWENAN.

*Hir, hir, evel landonn; plad, plad, 'vel golvaz.

Ar wenojenn.

23. PENVENAN.

* Long, long comme une courroie ; plat, plat comme un battoir.

Le sentier.

24. LOKORNAN.

Harz ! Dira-z-onn-me a bleg ann holl. N'em euz bro ebet, hag a beb lec'h ez onn. Harz !

Ann Ankou.

24. LOCRONAN.

Gare ! Devant moi tout plie. Je ne suis d'aucun pays, et je suis de tout lieu. Gare !

La Mort.

Rev. Celt. IV 5

66 Devinettes Bretonnes.

2$. PERWENAN.

*Eur plac'h 'kerzet 'tre daou douar.

Eur plac'h a doug eur poudad laez war hi venn.

25. PENVENAN.

*Une fille marchant entre deux terres.

Une fille qui porte un pot de lait sur la tête. 'Parce que son pot est en terre. 1

26. GOAÏENN. Blevennik deuz blevennik Eur martinik ' en he doullik.

Al lagad.

26. AUDIERNE.

Poil contre poil, Un martinet dans son petit trou.

L'œil.

27. HUELGOAT.

Eun hibil kik 'n eun toull kik Ha pa 'teu kuit e ra « flip ! »

Eul leue e tena d'he vamm.

27. HUELGOAT.

Une cheville de chair dans un trou de chair,

Quand elle en sort, elle fait « flip ! ».

Un veau qui tette sa mère. (Cf. E. R.. 290.!

28. PLOUH1NEK. Me'm euz pidir bik en er Ha pidir en traon a gass profit d'ar ger. Ar veuc'h.

28. PLOUHINEC. J'ai quatre pointes en l'air Et quatre en bas qui envoient profit à la maison.

La vache (ses cornes, ses oreilles et ses trayons). (Cf. Mél., 88, col. 260. E. R. 44, 400.)

29. BRASPARS.

a) Pedir dimezel 0 c'hont gad ann hent, Goude ma rafe glo kement ha mein,

1. J'ignore le sens du mot martinik que je traduis par martinet.

Devinettes Bretonnes. 67

Ne rafe bered war ho c'hein. Pedir bronn ar veuc'h.

29. BRASPARTZ.

a) Quatre demoiselles s'avancent sur le chemin,

Et quand il ferait de la pluie grosse comme des pierres,

Sur leur dos goutte ne tomberait.

Les quatre pis de la vache. Cf. une devinette française de Trémé- loir : Quatre petites demoiselles dans le milieu d'une cour, quand il tombe de la pluie, jamais i' n' se mouillent. Les quatre triyons crayons d'une chèvre.;

LANRODEK.

b> "Duvun peder dimezel

E font war-drao gan ar ru,

Hag ober glà ken a zû,

Ha ne goue takenn ebet war-n-he ?

Bronnao ar vioc'h.

LANRODEC.

b) *Devine quatre demoiselles

Qui descendent la rue ;

Il fait de la pluie à verse,

Et il ne tombe pas une goutte sur elles ?

Les pis d'une vache. (Cf. E. R., 45.)

30. BEUZEK. Saladenn. dizaladenn, Heb na kik na kroc'henn, Ha gouskoude mamm saladenn E deuz kik ha kroc'henn.

Ann amann hag ar veoc'h.

30. BEUZEC-CAP-SIZUN.

Salé, non salé,

Qui n'a ni chair ni peau,

Et pourtant la mère du salé

A chair et peau.

Le beurre et la vache.

}!. BRASPARS.

a) Divin d'id divinadenn : Petra a dreuzo ar ster hep bea glebet ?

Al leue e kof he vamm.

68 Devinettes Bretonnes.

JI. BRASPARTZ.

a) Devine pour toi devinette :

Qu'est-ce qui traversera la rivière sans être mouillé ?

Le veau dans le ventre de sa mère. (Cf. E. R., 46.)

HUELGOAT.

b) Petra e ia d'ar marc'hat hep touch he dreit en douar ?

Al leue, etc..

HUELGOAT.

b) Qu'est-ce qui va au marché sans que ses pieds touchent terre ?

Le veau, etc.

DOUARNENEZ.

Divin pini a ia d'ar c'hoad Hep touch ann deillenn deuz he droad. Al leue, etc..

DOUARNENEZ.

c) Devine ce qui va au bois Sans toucher feuille du pied ?

Le veau, etc.

32. DOUARNENEZ.

Pidir flikez-flakez 'Hag eun takon besk.

Al lapin.

32. DOUARNENEZ.

Quatre flic-flac

Et un petit lambeau de queue.

Le lapin.

33. PLOARE. a) Daou 0 toulla, Daou 0 talc'hen da doulla, Daou 0 sellet toulla, Unan 0 fess' toulla, Daou 0 chilou toulla. Eur c'hi.

33. PLOARÉ.

Deux qui creusent,

Deux qui continuent à creuser,

Deux qui regardent creuser,

Devinettes Bretonnes. 69

Un qui sent creuser, Deux qui écoutent creuser.

Un chien. (Ses pattes de devant, ses pattes de derrière, ses yeux, son nez et ses oreilles.)

PLANNIEL.

b) *Unan 'teurgnal

Ha daoy sellet teurgnal.

Ha daou 0 chilao teurgnal,

Ha daou 0 skrabat,

Hag unan 0 skei war ann toull.

Eur c'hochon.

PLEUDANIEL.

b) *Un à fouiller

Et deux à regarder fouiller.

Et deux à entendre fouiller,

Et deux à gratter,

Et un à frapper sur le trou.

Un pourceau. (Son groin, ses yeux, ses oreilles, ses pieds de devant et sa queue.)

34. BEUZEK.

Daou zo 0 vont gad ann hent ; Unan a lavar gwir, eun ail a lavar gaou, Hag ar memeuz tra a lavaront ho daou. Eur vez hag eun hoe'h.

34. BEUZEC-CAP-SIZUN.

Deux se promènent ;

L'un dit vrai, l'autre dit faux,

Et tous les deux disent la même chose.

Une truie et un verrat. (Parce que tous les deux grognent « hoc' h, hoe'h », ce qui, en breton, signifie verrat.)

35. POULDERGAT.

Da chasseal ez eo et : ar pez e bako, war he lerc'h a jomo ; ar pez ne bako ket, d'he di e gasso.

Ann dilaouad.

35. POULDERGAT.

Il est allé à la chasse : ce qu'il attrapera, il le laissera ; ce qu'il n'at- trapera pas, il le rapportera à la maison.

La chasse aux poux. (Cf. E. R., 80. Luzel, Mél., col. 465.)

70 Devinettes Bretonnes.

36. BEUZEK. Va zad hen deuz lazetar pez ne wele ket. Ha drebet ar pez ne oa ket ganet, Ha poazet gant geriou.

Eur vamm lapin, re vihan gant-hi, hag a oa poazet gant kaierou koz leun a c'heriou.

36. BEUZEC-CAP-SIZUN.

Mon père a tué ce qu'il ne voyait pas. Et mangé ce qui n'était pas né, Après l'avoir fait cuire avec des mots.

Une lapine pleine que l'on a fait cuire au moyen de vieux cahiers couverts de mots.

37. DOUARNENEZ.

Ann hini uhella zo beo ; ann hini izella zo beo ; ann hini zo être ho daou zo maro, lenva 'ra hag e ra bleud.

Ann heskenourienn, ann heskenn hag ar brenn-heskenn.

37. DOUARNENEZ.

Le plus haut est vivant ; le plus bas est vivant ; ce qui est entre eux est mort, pleure et fait de la farine.

Les scieurs de long, la scie et le bran de scie.

38. PLOARE. Pevar emaint 0 redek ann eil warlerc'h egile : ann eil a zreb ar c'henta. ann dride a zreb ann eil, hag ar pevare a zreb anezho holl.

Eur gad, eul louarn, eur c'hi hag eur blei.

38. PLOARÉ.

Quatre sont à courir les uns après les autres : le second dévore le premier, le troisième dévore le second, et le quatrième les dévore tous.

Un lièvre, un renard, un chien et un loup.

39. PRIMELIN.

Prestet d'in-me ho tra douzet

Da lakat va zra blenvek ;

Me roio d'hoc'h tri devez reorek.

Eur foennek, eur marc'h ha tri vi.

39. PRIMELIN.

Prêtez-moi votre tondu Pour y mettre mon poilu ; Je vous baillerai trois journées de c...

Un pré, un cheval et trois œufs. (Cf. E. R., 37.)

Devinettes Bretonnes. ji

40. POULLAN. à\ Ann tad a zo rouzard, Touzard ha melinouzard ; Ar vamm a zo rouzerez, Touzerez ha melinourez ; Ar vugale a zo rouzerienn, Touzerienn ha melinerienn.

Ar raeden, ar vamm hag ar re vihan.

40. POULLAN.

a) Le père est roussâtre.

Tondu, meunier ;

La mère est roussâtre.

Tondue, meunière ;

Les enfants sont roussâtres,

Tondus, meuniers.

Le rat, sa femelle et ses petits qui ont le poil roux et ras, et rédui- sent le bois menu comme farine avec leurs dents).

PERWENAN.

b) *Eur vroegik vihan rouz mouzerez, He bugale rouz mouzerienn, Hag holl int milinerien. Eul logodenn.

PENVENAN.

b) *Une petite femme rousse, cachottière, Et ses enfants roux, cachottiers, C'est une famille de meuniers. Une souris.

41. BRASPARS.

Pe sort loen a zebr ha ne gac'h ket ?

Ann teurek.

41. BRASPARTZ.

Quelle espèce de bête mange et ne ch.. pas ?

La tique.

42. HUELGOAT.

Petra han euz ankounaet ann aotrou Doue d'ober, pa oa oc'h ober tro ar bed t

Eun toul reor d'ann teurek.

72 Devinettes Bretonnes.

42. HUELGOAT.

Qu'est-ce que le seigneur Dieu a oublié de faire quand il voyageait sur la terre ?

Un pertuis au c. de la tique.

43. DOUARNENEZ.

Bevi e ra e lec'h ma varvfe ar ier ; n'hen euz na pao nag askell hag ez a buhen.

Ar pesk.

43. DOUARNENEZ.

[Qu'est-ce qui] vit mourraient les poules, n'a ni pattes ni ailes et va vite ?

Le poisson.

44. HUELGOAT.

a) M'em euz eur ganpik (yar. arbelik) venn N'e deuz na dor na prenn. Eur vi.

44. HUELGOAT.

a) J'ai une chambrette [var. une petite armoire) blanche Qui n'a ni porte ni barre (pour la fermer).

Un œuf. (Cf. E. R., 64. Haute-Bretagne : Qui n'a ni porte ni fenêtre, et qui est plein jusqu'au faîte ?)

TREVEREK.

b) * Duvun eur voestik vihan venn N'e deuz na toull na prenn.

Eun û.

TRÉVÉREC.

b) * Devine un petit coffret blanc Qui n'a ni trou ni serrure.

Un œuf.

45. TREMEVEN.

* M'em euz eur ganbik vihan venn Hag a zo alc'houeed en daou benn.

Eur vi.

4$. TRÉMÉVEN.

*J'ai une petite chambrette blanche Qui est fermée à clef des deux bouts.

Un œuf.

Devinettes Bretonnes. 7$

46. POULLAN.

a) A-dreist va zi unan e dolon, Da glask pa iaon, tri e gaon. Eur vi.

46. POULLAN. a) Par-dessus ma maison je jette un ; Quand je vais chercher, je trouve trois.

Un œuf. (Cf. E. R., 63.)

TREVEREK.

b) *Duvun a doler a-dreist ann ti Ha pe glasker, 'gaertri.

Eun û, pen é gwir eman ar bluskenn, ar gwenn hag ar melen-û.

TRÉVÉREC.

b) *Devine ce qu'on jette par-dessus la maison, et quand on cherche, on en trouve trois ?

Un œuf, puisqu'il y a la coque, le blanc et le jaune.

47. PLOARE. Divin pera ez a buhen heb mannea he ziviskarr war eun hent n'e ket meinet ?

Al labous.

47. PLOARÉ.

Devine ce qui va vite, sans remuer les jambes, sur un chemin l'on n'a pas mis de pierres ?

L'oiseau.

48. DOUARNENEZ.

a) Eun ti uhel, uhel saet. A zo priatet mes n'e ket raet. Eun neiz pik.

48. DOUARNENEZ.

a) Une maison haute, haut perchée ;

On y a mis du mortier, mais pas de chaux.

Un nid de pie.

BEUZEK.

b) Eur maner uhel n'euz bet kristen ganet ebet 0 sevel anezha.

Eun neiz pik.

BEUZEC-CAP-SIZUN.

V) Un manoir élevé qu'aucun chrétien n'a bâti.

Un nid de pie.

74 Devinettes Bretonnes.

49. HUELGOAT.

Daou gostez koat hag ho c'hreiz kig.

Eur marc'h e limon.

49. HUELGOAT.

Les deux côtés de bois et le milieu de chair.

Un cheval au brancard d'une voiture.

50. PLONEVE. Koad ar c'hreiz ha kig ann daou du.

Ann ejennet ouz ar c'harr.

50. PLONEVEZ-PORZAY.

Bois le milieu et chair les deux côtés.

Les bœufs à la charrette.

51. POULLAN.

Blenchou bevin, griou houarn, eur c'horf koat hag eul lost kristen.

Ar c'holeou deuz ann alar hag al labourer douar.

51. POULLAN.

Extrémités de viande de bœuf, coutures de fer, un corps de bois et une queue chrétienne.

Les bœufs à la charrue et le laboureur (qui conduit l'attelage . Cf. Mél., 97, col. 261.)

52. AR FAOU.

Me am beuz eur wezenn e-dreon va zi. Ez eo gwelloc'h he c'hroc'henn evit-hi. Ar c'hanab.

52. LE FAOU.

J'ai un arbre derrière ma maison ;

Mieux vaut son écorce que lui.

Le chanvre. * Cf. E. R., 92. Barzaz Breiz, Troad ann eginane.)

53. GUITALMEZE.

Glas en douar, glandour en dour. Kaer dirag pep aotrou, Kenderv-gompez d'ann Ankou. Ar c'hanab.

53. PLOUDALMEZEAU.

Vert sur terre, mousse dans l'eau. Beau devant tout monsieur, Cousin-germain de la Mort. Le chanvre.

Devinettes Bretonnes. 75

54. TREGARANTEK.

Petra a ia d'ar marc'had hag a lez he eskern er ger ?

Ar c'hanab pe al lin, pa vez kribet.

54. TRÉGARANTEC.

Qu'est-ce qui va au marché et laisse ses os à la maison ?

Le chanvre ou le lin quand il est teille.

55. BEUZEK. Ru pa ia, glas pa deu,

Mad he gorf, gwelloc'h he groc'henn, Mad he benn ha gwelloc'h he empenn.

Al lin.

5$. BEUZEC-CAP-SIZUN.

Rouge quand il entre, vert quand il sort,

Le corps bon. la peau meilleure,

La tête bonne, et meilleur ce qu'il y a dedans.

Le lin.

56. BEUZEK.

a) Eur bragou glaz. eur chupenn wenn. Hag eur glipenn wenn war he benn.

Ar bourenn.

56. BEUZEC-CAP-SIZUN.

a Des braies vertes, un pourpoint blanc. Et une houppe blanche sur la tête.

Le poireau. (Cf. E. R., 115.)

DOUARNENEZ.

b) Eur chupenn gwer plancheet ! Hag eur bonnet truillennek. Ar bourenn.

DOUARNENEZ.

b) Un pourpoint vert Et un bonnet en loques.

Le poireau.

57. PLOARE. a) Pemp breurik

En eur rochedik.

Ar vesperenn.

1. Je ne traduis pas le mot plancheet. mot altéré sans aucun doute, et dont je ne pui? etrouver la filiation.

76 Devinettes Bretonnes.

57. PLOARÉ. a) Cinq petits frères Dans une petite chemise. La nèfle.

BEUZEK.

b) Pemp kornik ha pemp kalonik, Hag eun ail war he vidonik.

Eur vesperenn.

BEUZEC-CAP-SIZUN.

b) Cinq petites cornes et cinq petits cœurs, Et un autre sur son petit bedon. Une nèfle. (Cf. E. R., 404.)

58. TREVEREK.

* Duvun duvunétes :

Diwar goad, na koad na n-e ;

Rond 'vel boul, na boulna n-e.

Un aval.

58. TRÉVÉREC.

*Devine devinaille :

[Qui vient] du bois et n'est pas du bois,

[Qui est] rond comme une boule, et n'est pas une boule ?

Une pomme.

$9. POULLAN.

Pera a ia d'ar marc'hed he bao en he ziadreon ?

Ann aval.

59. POULLAN.

Qui est-ce qui va au marché, la patte dans le derrière ?

La pomme.

60. LANDÉDA.

Divin petra a ia d'ar marc'had War eun troad ? Ann aval.

60. LANDÉDA.

Devine ce qui va au marché sur un pied ?

La pomme.

6l . POULLAN.

Ann tad uhel, ar vamm ingrat hag ar bugale rous.

Ar wenn gisten, ar gloerenn hag ar c'histin.

Devinettes Bretonnes. 77

61. POULLAN.

Le père est haut, la mère est revêche et les enfants sont roux.

Le châtaignier, la coque et les châtaignes. (Cf. Mél., 18, col. 2$$. E. R., 112.)

62. BRASPARS.

M'em euz gwel't anehon beo,

Ha gwel't anehon maro,

Ha gwel't anehon 0 redek goude ma oa maro.

Eur bod radenn.

62. BRASPARTZ.

Je l'ai vu vivant,

Je l'ai vu mort,

Et je l'ai vu courir après sa mort.

Un pied de fougère. Cf. Mél., 76, col. 260. E. R.,88. Fanch- Zos, ... ha Michel Pipi (Montroulez, 1857', P- 22-)

63. DOUARNENEZ.

Pa 'n em zastum ar re ail en ho zillet evit tremen ar goan, me a dol ra re holl. Lavarit d'in piou ez onn ?

Ar wenn.

63. DOUARNENEZ.

Quand les autres se ramassent dans leurs vêtements pour passer l'hiver, noi, je jette tous les miens. Dites-moi qui je suis ?

L'arbre.

64. PLOMODIERN.

Gwenn ha sec'h da genta, griz ha gwag goude-ze, e teu du, gwenn ia kalet d'ar fin.

Ar bleud, ann toaz, ar bara.

64. PLOMODIERN.

Blanc et sec d'abord, gris et mou ensuite, il devient noir, blanc et dur la fin.

La farine, la pâte, le pain. (Cf. E. R., 229.)

65. PERWENAN. Divin hir gant ann oc'h. Rond gand hi wrek,

Ha chouk bop toi ? Kouchan forniat.

65. PENVENAN.

Devine ce que le mari a long,

78 Devinettes Bretonnes.

Sa femme rond, Et qui se donnent à chaque coup l'accolade ? Mettre du pain à cuire dans le four.

66. BRASPARS.

a) Uhel krouget

A lak ann dud da redek.

Ar c'hloc'h.

66. BRASPARTZ.

a) Haut pendu Fait courir les gens.

La cloche. (Cf. E. R., 274.)

PLONEVE.

b) Uhel pignet Pa vez hejet,

E lak ann holl da redek.

Ar c'hloc'h.

PLONEVEZ-PORZAY.

b) Haut monté, Quand il est secoué, Fait toutes gens trotter.

La cloche.

PERWENAN.

c) * Uhel montet, Fall wisket,

'Lak ar goz grac'hed da redek.

Ar c'hloc'h.

PENVENAN.

c) "Haut monté, Court habillé,

Qui fait les petites bonnes femmes trotter. La cloche. (Se dit ainsi à Saint-Brieuc.)

67. BRASPARS.

a) Furik, furik dre ann ti N'hen deuz na daoulaget na fri. Ar valaenn.

67. BRASPARTZ.

a) Furet furetant dans la maison,

Devinettes Bretonnes. -j^

Sans yeux et sans nez.

Le balai. (Cf. Barzaz Breiz, Troad ann eginane.)

GOAÏENN.

b) Pera e ra tro ann ti, Heb lagat na fri ?

Ar valaenn.

AUDIERNE.

b) Qu'est-ce qui fait le tour de la maison Sans œil et sans nez ?

Le balai. (Cf. E. R., 177.)

68. GOAÏENN.

a) Diouskouarn heb a benn, Kouv heb a vouellou, Piviar heb' ivinou.

Ar poud houarn.

68. AUDIERNE.

•a) Oreilles sans tête, Ventre sans boyaux, Pieds sans ongles.

La marmite.

PERWENAN.

b) *Korv hep boello, Treid heb evino, Diouskouarn hep penn.

Eur pout houarn.

PENVENAN.

b) * Corps sans boyaux, Pieds sans ongles, Oreilles sans tête.

Une marmite.

69. PERWENAN.

*Seiz troad, peder skouarn hag eul lost.

Eur c'hochon bihan fpe eul loen ail bennaketi 0 tibin bouet e- barz eur pout houarn.

69. PENVENAN.

* Sept pieds, quatre oreilles et une queue.

Un petit cochon (ou quelque autre animal mangeant dans une marmite. (Cf. Mél., 92, col. 261. E. R., 42.)

80 Devinettes Bretonnes.

70. PLOZEVET. Duik war ruik a lak ar gwennik da lammet.

Ar goter, ann tan hag al lez.

70. PLOZEVET. Noiraud sur rougeaud fait sauter blanchet.

Un chaudron dans lequel on fait bouillir du lait.

71. PLOUEG-AR-MOR.

*Duvunet in dra hag han euz korf heb treid, gouk hep penn ?

Eur voutaill.

71 . PLOUÉZEC.

* Devinez une chose qui a un corps sans pieds, un cou sans tête ?

Une bouteille. (Cf. Mél., 47, col. 258.)

72. PLOUEG-AR-MOR.

'Duvunet in draïk vihan hag han eus korf heb treid na hep penn, ha deouarn heb divrec'h ?

Eur poud dour.

72. PLOUÉZEC.

* Devinez une petite chose qui a un corps sans pieds et sans tête, et des mains sans bras ?

Un pot à eau parce que son anse s'appelle dorn, main).

73. BRASPARS.

Du 'vel ann diaoul,

Rond 'vel bragou va iontr,

Plad 'vel bragou va zad.

Ar bilik.

73. BRASPARTZ.

Noir comme le diable,

Rond comme la culotte de tonton,

Plat comme la culotte de papa.

La galetière.

74. GOAÏENN.

a Tri doull, eur beg hir, eur skouarn 1er.

Eur vegin.

74. AUDIERNE.

a) Trois trous, un long bec et une oreille de cuir.

Un soufflet.

Devinettes Bretonnes. 81

BRASPARS.

b) Petra han euz daou gein ha n'hen deuz nemet eur c'hov ?

Eur soufflet.

BRASPARTZ.

b) Qu'est-ce qui a deux dos et n'a qu'un ventre ?

Un soufflet. (Cf. E. R., 157.)

75. BRASPARS.

Petra a zeskeuz he zent da gement den a teu en ti ?

Ann drezenn.

75. BRASPARTZ.

Qu'est-ce qui montre les dents à quiconque entre à la maison ?

La crémaillère. (Cf. E. R., 1 50.)

76. AR FAOU.

a) Unan a ia d'he labour en eur c'hoarzin hag a zeu d'ar ger en eul en va.

Ar saill.

76. LE FAOU.

a) Qui se rend au travail en riant et revient à la maison en pleurant ?

Le seau.

PLOARE.

b) Pera ez a e lae en eur vouela hag a ziskenn en eur c'hoarzin ?

Ar saill.

PLOARÉ.

b) Qu'est-ce qui monte en pleurant et descend en riant ?

Le seau.

77. BRASPARS.

a) Petra a ia war he giz d'al labour ?

Eur saill.

77. BRASPARTZ.

a) Qui va à reculons à son travail ?

Un seau.

PERWENAN.

b) * Divin a zous da gemer hi garg ?

Eur c'helorn.

PENVENAN.

b) * Devine ce qui va à reculons prendre sa charge ?

Un seau.

Rev. Celt. IV A

82 Devinettes Bretonnes.

78. TREGARANTEK.

Petra a ia war he benn d'he labour ?

Eun tach.

78. TRÉGARANTEC.

Qui va sur la tête au travail ?

Un clou. (Cf. E. R., 139.)

79. BEUZEK.

Pini a bur er prad, a zideon er c'hoad,

Hag a ia d'ar ger da zispartia ann drouk deuz ar vad.

Eun tamoez.

79. BEUZEC-CAP-SIZUN.

Qu'est-ce qui pait dans le pré, lève dans le bois, Et va à la maison séparer le mauvais du bon ? Un tamis.

80. DOUARNENEZ.

Divin divinadenn :

Eur prison a vil grambrik.

Eur roed.

80. DOUARNENEZ.

Devine devinette :

Une prison aux mille chambrettes.

Un filet.

8l . HUELGOAT.

a) Petra e ia d'ar marc'hat en eul lenva ?

Ann amann.

81. HUELGOAT.

a) Qui va au marché en pleurant ?

Le beurre.

TREGARANTEK.

b) Divin d'in-me petra a ia d'ar marc'had Ann dour en he zaoulagad ?

Ann amann.

TRÉGARANTEC.

b) Devine ce qui se rend au marché, De l'eau dans les yeux ?

Le beurre. (Cf. Barzaz Breiz, Troad ann eginane.)

82. PLOUHINEK. M'em euz eur chibi dreut

Devinettes Bretonnes. 83

Gret he galon gad ann neut. Eur c'houlaouenn roussik.

82. PLOUHINEC.

Je possède un maigrelet,

De fil son cœur est fait.

Une chandelle de résine.

83. KEMPER-GOEZENNEK.

'Petra ann ti a ve komanset dre lein da gentan ?

Eur ruskenn-wenann.

83. QUIMPER-GUÉZENNEC.

* Qu'est-ce que la maison que l'on commence par le faîte ?

Une ruche.

84. DOUARNENEZ.

Va mouez skiltr a spount anezhan, petra-bennag onn deud euz kro- :'henn he vreur maro. Va c'har zo breac'h unan maro, ha gant unan 3eo ez onn gourc'hemennet.

Eur skourjez.

84. DOUARNENEZ.

Ma voix éclatante l'effraie, quoique je sois sorti de la peau de son xère mort. Ma jambe est le bras d'un mort, et c'est par un vivant que e suis commandé.

Un fouet.

85. POULLAN.

a) Strinkerezik en dour, pignerez er gwe, Rouanez en nous hag intanvez en de. Al liser.

8$. POULLAN.

a) Qui fait jaillir l'eau, monte aux arbres,

Est reine la nuit et veuve le jour ?

Le drap de lit. (Cf. E. R., 172.)

DOUARNENEZ.

b) Rouanez en nous, intanvez en de, Fouetterez en dour, strillerez er gwe. Al liser.

DOUARNENEZ.

b) Reine la nuit, veuve le jour, Qui bat l'eau et dégoutte le long des arbres ? Le drap de lit.

84 Devinettes Bretonnes.

86. LANRODEK.

a) * Duvun a doler dreist ann ti, Hag e ver krog 'barz c'hoaz. Eur bêlenn neud.

86. LANRODEC.

a) "Devine ce qu'on jette par-dessus la maison, sans cesser de le tenir encore ?

Une pelote de fil. (Cf. E. R., 184.)

TREGARANTEK.

b) Me a dolo eun dra dreist va zi, hag a zalc'ho ar penn gan-in em dorn.

Eur belenn neud.

TRÉGARANTEC.

b) Je jetterai une chose par-dessus ma maison, et la tête en restera dans ma main.

Une pelote de fil.

87. LOKORNAN.

Divin d'in pera a veach kerkouls goude he varo hag epad he vuez ?

Boutou 1er.

87. LOCRONAN.

Devine ce qui voyage autant après sa mort que pendant sa vie ?

Des souliers.

88. TREVEREK.

* Duvun eun tiik bihan koat

Leun a eskern (yar. a gik) hag a wad.

Eur votez-koat.

88. TRÉVÉREC.

* Devine une petite maisonnette de bois Pleine d'os (yar. de chair) et de sang. Un sabot.

89. TREGARANTEK.

Divin d'in-me'n divinadenn :

Eun dra a zo bet beo a zo maro,

A zoug ar re veo hag a vale war ar re varo ?

Boutou.

89. TRÉGARANTEC.

Devine-moi une devinaille :

Une chose qui a vécu et qui est morte,

Devinettes Bretonnes. 8$

Qui porte les vivants et marche sur les morts.

La chaussure. (Cf. Mél., $, col. 254.)

90. GOAÏENN.

a) Pemp e poulsa, deg e iala, Evit krapa ru ker-bramma.

Pa ve eun den e lakat he lerou.

90. AUDIERNE.

a) Cinq qui poussent, dix qui tirent, Pour monter la rue de Ville-aux-Pets.

Quand une personne met ses bas. (Cf. Mél., col. 511.)

BRASPARS.

b) Pemp e vunta, deg e chanchet, e sevel en trec'h gad ar roz ar brammou.

Lakat he lerou.

BRASPARTZ.

b) Cinq qui poussent, dix qui tirent, pour gravir le tertre des pets.

Mettre ses bas.

91. PLOUHINEK.

Pemp e talc'hen, pemp e troei unan.

Eur vaouez 0 neza.

91. PLOUHINEC.

Cinq qui tiennent et cinq qui tournent un.

Une femme qui file.

92. PLOUGERNE.

Petra a ra kant tro d'ar c'hoad, Hep touch deillenn ouz he droad. Eun hinkinad neud.

92. PLOUGUERNEAU.

Qu'est-ce qui fait le tour du bois cent fois Sans toucher feuille du pied ?

Le fil enroulé sur le fuseau.

93. BEUZEK. Divin d'id pera a zo maro hag a zo bet beo, A zo badeet goude he varo evit dougen ar re veo. Eul lestr.

93. BEUZEC-CAP-S1ZUN.

Devine une chose morte et qui a vécu,

86 Devinettes Bretonnes.

Qui a été baptisée après sa mort pour porter les vivants. Un navire.

94. aber-wrac'h.

Me am beuz eun inkane wenn, hag a verra he lost bep pas a ra.

Eun nadoz.

94. aber-vrac'h. J'ai une haquenée blanche dont la queue se raccourcit à chaque pas qu'elle fait.

Une aiguille. (Cf. Mél., 61, col. 259.— E. R. , 189. Cf. l'énigme lithuanienne publiée par Schleicher, Indogermanische Chresto- mathie, p. 299 : Jument de fer, queue de chanvre. Qu'est-ce ? Une aiguille et du fil.)

95. GURNUHEL.

'Divunet pini ha d'ar marc'had ha lezen hi voellou 'gaer ?

Eun noade.

9$. GURUNHUEL.

* Devinez ce qui va au marché et laisse ses boyaux à la maison ?

Une aiguille. (Ses boyaux sont le fil.) (Cf. une devinette des envi- rons de Lamballe : Qu'est-ce qui traîne ses boyaux derrière soi? Une aiguille.)

96. HUELGOAT.

Petra a ia d'ar ster

Hag a lesk he boellou er ger ?

Eur c'holc'hed.

96. HUELGOAT.

Qui va à la rivière

Et laisse ses tripes à la maison ?

Une couette. (Cf. Mél. $2, Col. 258. E. R., 173. En Haute-Bretagne on dit : Qu'est-ce qui quitte son corps pour aller boire ? Une tête d'oreiller.)

97. PERWENAN.

* Divin a delc'h da labourât pad ar bla hep kad peamant abet ?

Ann horlach.

97. PENVENAN.

'Devine ce qui continue à travailler toute l'année sans aucun salaire ?

L'horloge.

98. PERWENAN.

"Pera 'zo 'vont hag 0 tont ordinal barz en ti ?

Ann horolach.

Devinettes Bretonnes. 87

98. PENVENAN.

* Qu'est-ce qui est toujours à aller et venir dans la maison ?

L'horloge. (Cf. E. R., Mél. col. 54.)

99. ESKEVIENN.

Divin d'in pera a harp hag evit he boan zo douget ?

Eur vaz.

99. ESQU1BIEN.

Devine-moi ce qui supporte et qui pour sa peine est porté ?

Un bâton.

100. HUELGOAT.

Kant toull war eun toull hag eun hibil kik d'ho stanka tout.

Eur veskenn.

100. HUELGOAT.

Cent trous sur un trou, et une cheville de chair pour boucher le tout.

Un à coudre. (Cf. E. R., 183.;

I O I . HUELGOAT.

a) Kovik euz kovik

O c'hoari gand eun hibilik.

Ar vaouez e tigori he armel.

101. HUELGOAT.

a) Petit ventre contre petit ventre A jouer avec une chevillette.

La femme qui ouvre son armoire. (Cf. E. R.; 144.)

AR FAOU.

b) Kovik deuz kovik, Hag ar bistoulik

E vont en he doullik.

Ann nor a zigorer gant ann alc'houe.

LE FAOU.

b) Petit ventre contre petit ventre, Et la petite affaire

D'entrer dans sa petite fente.

La porte qu'on ouvre avec la clef.

PERWENAN.

c) Da droad ouz ma zroad, Da gof ouz ma c'hof,

Hag eur vekillenn

88 Devinettes Bretonnes.

Da voutan 'n ez kreizenn.

Lakat eun alc'houe barz toull 'près.

PENVENAN.

c) Ton pied contre mon pied, Ton ventre contre mon ventre Et une béquillette Pour fourrer dans ton milieu.

Mettre une clef dans la serrure d'une armoire. \Ci. l'énigme dina- naise : Pied à pied, ventre à ventre, je prends une petite affaire et je la lui fourre dans le ventre.)

102. AR FAOU.

Petra a ia d'ar foar hag a lesk he doull er ger ?

Ann alc'houe.

102. LE FAOU.

Qu'est-ce qui va à la foire et laisse son trou au logis ?

La clef. (Cf. E. R., 143.)

103. TREVEREK.

*Eun tiik bihan pri, leun a voged hag a dan.

Eur c'horn-butun.

10^. TRÉVÉREC.

"Une petite maisonnette d'argile, pleine de fumée et de feu.

Une pipe.

104. PERWENAN.

"Kaeran hano tra zo barz en ti, ha c'hoaz e bihan ?

Eskop ar c'harr-nea.

IO4. PENVENAN.

*Quelle est la chose qui a le plus beau nom dans la maison, quoiqu'elle soit petite ?

L'évêque du rouet. (On nomme eskop l'instrument qui sert à tenir le fuseau.)

IO5. DOUARNENEZ.

Pidir 0 redek ann eil war-lerc'h eben hep 'n em baka.

Rojou eur c'harr.

IOJ. DOUARNENEZ.

Quatre qui courent l'une après l'autre sans s'attraper.

Les roues d'une voiture. (Cf. E. R., 218.)

106. POULLAN.

Pidir dimezel wenn e vont gad ànn hent.

Devinettes Bretonnes. 89

Ma 'n em drapfent hen em zreillfent. Eur veill-aël.

106. POULLAN. Quatre demoiselles blanches font du chemin ; Si elles s'attrapaient, elles se mettraient en pièces. Un moulin à vent. (Cf. E. R., 235.)

IO7. PLANN1EL.

"Divin divinétes :

Diou oc'h ober ha diou 0 paoues,

Diou en plek ha diou en ret,

Ha diou oc'h ober bopret.

Eur vilin-awel.

IO7. PLEUDANIEL.

* Devine devinaille : Deux qui se reposent, deux qui travaillent, Deux qui plient et deux qui courent, Et deux qui travaillent toujours. Un moulin à vent.

108. PLOGON. Pera e ra bonjour da gement-hini a teu en ti ?

Al liked.

I08. PLOGOFF.

Qu'est-ce qui fait la révérence à quiconque entre à la maison ?

Le loquet. (Cf. E. R., 148.)

IO9. TREGARANTEK.

Petra ar c'heriussa en ti ?

Treujou ann nor.

109 TRÉGARANTEC.

Qu'est-ce qui est le plus curieux de la maison ?

Le seuil de la porte.

I 10. PERWENAN.

*Pesort a wel tout pez a hantre barz en ti ?

Treujou ann nor.

110. PENVENAN.

* Qu'est-ce qui voit tout ce qui entre dans la maison ?

Le seuil de la porte.

III. AR FAOU.

Seul vuigna a vo,

90 Devinettes Bretonnes.

Seul neubeuta 'boezo. Toullou er c'hrer.

111. LE FAOU.

Tant plus il y aura, Tant moins ça pèsera.

De trous dans un crible. (Cf. Mél. 54, col. 2 $8. E. R., 194.)

112. PLOARE. Pera a gresk pa ve tennet out-han ?

Ann toull a ra ann taler.

112. PLOARÉ. Qu'est-ce qui augmente quand on en retire ?

Le trou que fait la tarière. Cf. E. R., 26.)

113. KEMPER-GOEZENNEK.

*Divunet para a diminu pa ve laket war-n-han, hag a chom 'vel ma ve, pa ve lemmet digant-han ?

Eur c'houlaouenn, a diminu pa ve tan en-hi.

II3. QUIMPER-GUÉZENNEC.

'Devinez quelle chose diminue quand on y ajoute, et demeure telle qu'elle est quand on en retire ?

Une chandelle, qui diminue quand elle est allumée,

114. KONK-LÉON. Petra a ziwan er c'hoad, hag a deu en kear da ober trouz ?

Ar vombard.

II4. LE CONQUET.

Qu'est-ce qui germe au bois et vient à la ville pour y faire tapage ?

Le hautbois. (Cf. E. R., 200.)

II5. BRASPARS.

Pehini e ar gwella hag ar valla tra 'zo war ar bed ?

Ann teod.

II5. BRASPARTZ.

Quelle est la meilleure et la pire chose au monde ?

La langue. ^Cf. E. R., 124.)

I 16. ESKEVIENN.

a) Eur zall vras, diou renket kezek gwenn, e kreiz eur marc'h ru

Ar ginou, ann dent hag ann teod.

Devinettes Bretonnes. 91

1 16. ESQUIBIEN.

à) Une grande salle, deux rangées de chevaux blancs, un cheval rouge au milieu.

La bouche, les dents et la langue. (Cf. E. R., 123.)

PLOUHINEK.

b) M'em euz eun toullet ronsed gwenn. Hag unanik ru d'ho c'hempenn.

Ar ginou, ann dent hag ann teod.

PLOUHINEC.

b) J'ai des chevaux blancs plein un trou,

Et un petit bonhomme rouge pour les tenir propres.

La bouche, les dents et la langue.

POULLAN.

c) M'em euz eur vandenn demezelet gwenn Hag eur foëtik ru d'ho c'hempenn.

Ar ginou, etc.

POULLAN.

c) J'ai une bande de demoiselles blanches Et un petit fouet rouge pour les épousseter. La bouche, etc.

117. PLOZÉVET.

Petra 'zo du e giz bran, ha bran n'e ket, Guenn evel erc'h, hag erc'h n'e ket. Ar belek.

117. PLOZÉVET. Qu'est-ce qui est noir comme corbeau, et corbeau n'est pas ; blanc comme neige, et neige n'est pas ?

Le prêtre. (Cf. E. R., 270.)

118. PLOARE. a) Ar beg karn a </