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University of Ottawa

http://www.archive.org/details/papineau1786187100deceuoft

L.-J. l'Al'INBAU.

ALFRED D. DE CELLES

Conservateur de la bibliothèque du parlement fédéral, membre de la Société

Royale, Docteur ès-lettres, Chevalier de la légion d'honneur,

Officier de l'instruction publique de France et

> lauréat de l'Académie des sciences

morales et politiques.

PAPINEAU

1786-1871

MONTREAL

LIBRAIRIE BEAUCHEMIN [^îts£] 256, rue St-Paul.

Cie CADIEUX & DEROME 1666, rue Notre-Dame.

F SÔJZ

P3Î)43

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. 3

Enregistré conformément à l'Acte du Parlement du Canada, en l'année 1905

par A. D. DE CELLES,

au bureau du ministre de l'Agriculture.

AVIS AU LECTEUR

En 1904, la maison Morang, de Toronto, publiait, dans la série anglaise de ses Makers of Canada, une bio- graphie de Papineau que l'auteur donne aujourd'hui en français. Il a développé, pour cette dernière édition, quelques parties de son travail isans rien changer à sa manière de juger la carrière du grand patriote.

L'auteur se propose de donner une suite au présent volume en publiant les biographies de La Fontaine et de Cartier. L'ensemble de ces trois études formera une histoire politique du Canada dans ses grandes lignes, car la cloison qui sépare de notre histoire la vie publique de ces hommes est tellement mince que l'une et l'autre se confondent. Pour compléter cet aperçu général, l'auteur a fait précéder la biographie de Papineau d'un précis des événements passés avant son entrée en scène.

Il y a dans cette histoire, trois périodes dont l'auteur s'est efforcé de préciser les tendances et de marquer l'effort avec ses résultats. Papineau, c'est la lutte du sujet britannique de nationalité française, obstiné à réclamer les droits que comporte cette qualité, com- battant l'Angleterre avec ses propres doctrines, lui opposant, pour revendiquer nos libertés, les arguments dont elle s'est servie pour combattre l'absolutisme des Stuart.

Avec La Fontaine la lutte change de caractère. La partie, en apparence perdue par Papineau, est reprise

II AVERTISSEMENT

avec une nouvelle tactique par La Fontaine, aidé de Baldwin. Le bureau colonial avait déposé sur notre sol la bonne semence de la responsabilité ministérielle dans le dessein de lui faire porter une double moisson : du bon grain pour les Anglais et du poison pour noue. Ce fut le grand mérite de La Fontaine de rendre aux choses leur cours naturel et d'en obtenir un produit fécond et bienfaisant pour tout le monde.

Lorsque parut Cartier, le pays en pleine possession de ses droits civils et politiques, aspirait à une politique nouvelle; trop longtemps ses intérêts matériels avaient été négligés et il devenait urgent de s'en occuper. Cartier, Hincks et Macdonald, commencèrent donc à ouvrir nos voies de transports, qui augmentèrent rapide- ment la fortune publique. Notre concitoyen, dans ce trio d'hommes pratiques, avait dit un jour: «Ma politique est une politique de chemin de fer. » Il tint paro'le, depuis l'heure il donnait l'existence légale au Grand- Tronc jusqu'à celle il présentait au parlement fé- déral la première charte du Pacifique-Canadien.

L'évolution politique et économique du Canada s'est effectuée avec le concours de trois des nôtres dont il nous a paru utile de faire connaître le rôle sans vouloir affaiblir la part de mérite qui revient à leurs collabo- rateurs dans ce grand œuvre.

Il nous fait plaisir de nous acquitter d'un devoir de reconnaissance en remerciant ici M. Bourassa et M. le colonel Neilson qui nous ont permis de consulter des lettres de Papineau, lesquelles nous ont été d'un grand secours dans notre travail.

INTBODUCTION

NOTRE PROVINCE AVANT PAPINEAU

Lorsque le drapeau anglais vint remplacer l'étendard aux fleurs de lys sur le sol canadien, il mit en présence deux races ennemies depuis des siècles. L'une se pré- sentait avec l'orgueil du vainqueur exaspéré par la lutte et avec des haines non refroidies; abandonnée meurtrie sur le champ de bataille, il ne restait à l'autre qu'à pren- dre l'attitude de la soumission conforme à son malheur, en attendant qu'il plût à ses nouveaux maîtres de lui faire connaître leurs desseins à son égard.

Chaque fois que le sort des armes fait passer une nation sous l'autorité d'une autre, l'ambition vient natu- rellement au vainqueur de s'assimiler sa conquête. C'est ce qu'atteste trop souvent l'histoire du monde. On a presque toujours vu les peuples, visant à la concen- tration du pouvoir en une seule main, s'efforcer de courber toutes les volontés pour les diriger vers un même objet et fondre les idées divergentes ou contra- dictoires en une masse commune. Bien que non

b INTRODUCTION

»

formulée en dehors de la France, partout en Europe la maxime française « un roi, une foi, une loi », s'é- rigeait en règle de conduite. Ce dessein se heurta souvent dans son exécution à des résistances invincibles: témoin l'Irlande encore presque aussi éloignée de la fusion recherchée par l'Angleterre qu'au premier jour, et la Pologne arc-<boutée à la compression à outrance exercée sur elle par la Russie et la Prusse pour lui en- lever sa langue et sa foi.

Il est patent que les ministres de George III for- mèrent le projet de nous dénationaliser; les premières mesures prises par le gouverneur Murray témoignent de leurs intentions: nomination de juges anglais pour juger les différends entre Canadiens, proscription des lois françaises, serment du test, mis en vigueur pour fermer aux nouveaux sujets la route à tous les emplois et à toutes les charges, c'étaient autant de mesures attenta- toires ~à leurs droits de citoyens. Le plus frappant exemple de cet ostracisme se présente en 1764. Au cours de cette année, Murray convoque les délégués des pa- roisses à une réunion à Québec. Ils répondent à l'appel du gouverneur qui leur pose comme condition absolue, à leur entrée dans l'assemblée, l'obligation de prêter 'le ser- ment du teM, c'est-à-dire l'abjuration de leur foi reli- gieuse. C'était les inviter à entrer dans une maison en leur en fermant la porte alors qu'ils mettaient le pied sur le seuil.

Murray, militaire de valeur, compagnon d'armes de Wolfe, semble avoir joué au Canada un rôle dont la fin

INTRODUCTION 7

contredit le commencement. Sa conduite tout d'abord concorde parfaitement avec les vues des ministres anglais et il, gouverne d'une main rigide. Avec le temps sa sévérité s'atténue et il s'efforce de tempérer par mille ménagements le draconisme des instructions de ses supérieurs. Son entourage et les quelques cents Anglais, accourus ici avec la faim et les serres d'oiseaux de proie, ne tardent pas à le taxer de modération: crime aux yeux de gens qui s'inspiraient du victis!

Papineau et M. de Gaspé assez rapprochés de Murray, pour avoir pu recueillir les plaintes des Canadiens ou plutôt de quelques Canadiens, l'accusent de cruauté '. Il est difficile de concilier cette accusation avec sa con- duite à notre égard, puisqu'il fut dénoncé à Londres à

i L. J. Papineau, au cours d'une conférence faite â Montréal, en 1867, rapporte le fait suivant, qui se serait passé après la capitulation de Québec en 1759:

"A douze lieues de Québec, un malheureux propriétaire d'un moulin a vent n'a pas été à l'armée. Il en était exempté par son état et par la né- cessité de ne pas laisser mourir de faim les femmes, les enfants et les vieil- lards du voisinage. Il fallait y laisser quelqu'un qui pût mouturer le peu de grain qui pourrait échapper au feu, au pillage, à la dévastation générale. Il avait quelques minots de blé de plus qu'il ne lui en fallait pour la con- sommation de sa famille: "Le roi de France, avait- il dit, n'abandonnera "pas le Canada. Nos gens reviendront au printemps, je leur donnerai mon "blé plutôt que de le vendre aujourd'hui."

Rapport de ce grave propos est fait au général Murray. Sa fureur est partagée (par son entourage et ne connaît plus de bornes. Il faut un ex- emple. Il faut frapper le pays de terreur! hurle d'un commun accord la bande forcenée.

De suite l'ordre: "Un sergent, un caporal et un parti de huit hommes se rendront à Saint-Thomas, demanderont au meunier s'il ne se nomme pas Nadeau, et sur sa réponse affirmative, le pendront à la vergue de son mou- lin, y resteront deux heures, et après s'être assurés qu'il est bien mort, re- viendront à Québec."

8 INTRODUCTION

raison de son esprit de justice, et obligé de se défendre du reproche de nous avoir témoigné trop d'humanité. C'est à ce moment qu'il fit la célèbre peinture si fidèle de l'administration coloniale et des abus criants dont les Canadiens étaient victimes. Les causes particu- lières de plaintes se perdent dans cet acte de courage et ne peuvent monter jusqu'à la hauteur de sa justice, même tardive.

I^e nom du successeur de Murray, Carleton, est resté gravé dans la mémoire des Canadiens, entouré d'une auréole de respect et de reconnaissance. Ses heureuses dispositions à notre égard se manifestèrent dès les premiers jours de son arrivée. Les lois françaises repa- rurent dans une certaine mesure et pour les faire con- naître aux Anglais, il donna instruction à Cugnet de publier un résumé de la Coutume de Paris. L'affection des nôtres qu'il s'était attirée lui rapporte au centuple; il les voit à ses côtés lorsque ses alliés naturels se montrent si distants et si froids aux jours de l'invasion américaine. Sa grandeur d'âme illumine d'un premier rayon d'espérance le ciel alors si sombre des Canadiens. Nul plus que Carleton n'a contribué à nous obtenir le commencement de justice si lente à venir de l'« Acte de Québec » de 1774 et de la Constitution de 1791.

Avec Haldimand, ce militaire suisse qui nous a laissé un journal écrit dans notre langue, reparaissent les mesures coercitives et les persécutions mesquines, qui ne cessent qu'au retour au pays de Carleton, devenu lord Dorchester. Ne mentionnons que pour mémoire les

INTRODUCTION

administrations du général Preseott et de Milnes qui n'ont laissé que peu de traces de leur passage au Canada.

Fait digne de remarque, les ministres anglais ont tiré de l'armée tous nos premiers gouverneurs. Ce choix de militaires appelés à jouer un rôle d'administrateur civil se liait-il dans l'esprit de ses auteurs avec l'idée de com- pression des nouveaux sujets du roi? Les jugeait-on plus aptes que d'autres à opérer la fusion avec toute la cruauté qu'elle comportait?

Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, le complot des ministres échoua honteusement. La politique ménage souvent d'étranges surprises à ceux qui la dirigent. Les plans les mieux combinés avortent parfois piteu- sement; tels les projets d'anglicisation du Bas-Canada et de l'Union de 1840. Il est évident que la marche des événements dépend d'une logique ou d'une volonté supé- rieure à la raison humaine de vue si courte. La révolte des colonies anglaises se jeta d'abord en travers des plans des ministres; ce n'était pas lorsque l'on devait compter sur le concours des Canadiens pour défendre le pays qu'il 'convenait de violenter leurs sentiments, mais le grand obstacle à la fusion se dressa chez les Canadiens eux-mêmes; cantonnés dans leurs paroisses en groupes unis, ils pouvaient, dans cet horizon rétréci, braver les vainqueurs et se rire de leurs entreprises. C'est en vain que l'autorité brandissait contre leur inertie une épée qui ne pouvait atteindre encore moins entamer ce bloc immuable.

Convenons que si les plaintes des Canadiens étaient fondées, le régime anglais leur donnait des avantages

10 INTRODUCTION

dont ils savaient mesurer l'importance en se reportant à la sévérité du gouvernement colonial français. Grâce au droit criminel anglais introduit dans la province, à la restauration de la Coutume de Paris, à l'absence d'impôts directe, de tailles, de corvées ces plaies du temps de Louis XV ils en étaient arrivés, vers la fin du dix-hui- tième siècle, à compter parmi les nations heureuses entre toutes. Telle se montrait la situation à la cam- pagne. C'est sur la population des villes que pesaient toutes les injustices, les humiliations dont se plaisaient à l'accabler la bureaucratie, l'armée, le haut commerce tout anglais, en constant contact avec elle. '

Il se présente ici un curieux phénomène psychologique. Comment les Canadiens, menacés dans leur existence nationale, conservèrent-ils malgré les attaques de leurs ennemis une fidélité inébranlable à la couronne britan- nique? Ce fut une tendance spéciale d'esprit tout

i " Quels ménagements n'a-t-il (le gouvernement anglais) pas pour les propriétés des sujets? quelle industrieuse habileté a leur faire supporter d'une manière insensible les frais du gouvernement civil! Entendez- vous parler, depuis près de quarante ans de conquête, de oes tailles, de ces im- pôts, de ces capitations multipliées, sous lesquelles gémissent tant de nations; de ces réquisitions arbitraires de sommes immenses, qu'un vainqueur injuste impose fièrement à de malheureux conquis? Avez-vous été réduits^ par un défaut de prévoyance de la part de l'Administration, a oes famines qui affligèrent autrefois la colonie, et dont on ne se rappelle encore les détails qu'avec horreur et frémissement ? N'a vez-vous pas vu, au contraire, dans les années de disette, le Gouvernement arrêter sagement l'exportation du grain, jusqu'à ce que votre subsistance fut assurée? Vous a-t-on, depuis la conquête, assujettis au service militaire, obligés de laisser dans l'indigence vos femmes et vos enfants pour aller au loin attaquer ou repousser lenraemi de l'Etat? " Ces paroles sont extraites d'un discours prononcé par Monsei- gneur Plessis à l'occasion de la victoire de Nelson à Aboukir, lo 2 août, 1798. M. Plessis était alors (10 janvier 1799) curé de Québec, coadjuteur- élu du diocèse.

INTRODUCTION 11

à ffiit atavique qui servit de bouclier à leur loyauté. L'homme ne s'avance pas dans la, vie isolé de ses ascen- dances; les idées ancestrales l'escortent jusqu'à la tombe, et s'il isuit une certaine pente dans sa conduite, c'est souvent parce que ses aïeux obéirent à la même inclination. C'est un fait d'observation courante que les fils de famille, issus de générations succes- sives de guerriers, se trouvent inaptes à autre chose qu'au service militaire. En bien des points, nous sentons en nous la survivance de nos devanciers, et leurs voix, sous des formes spéciales, nous arrivent pour ainsi dire des profondeurs du passé!

Durant l'existence de la monarchie française l'obéis- sance et le respect pour l'autorité, sous toutes ses formes, constituaient la ibase sur laquelle s'appuyaient et la famille et l'Etat. Au contact persistant de ce sentiment, il s'était formé dans le caractère français un de ces plis que des centaines d'années n'ont pu effacer. Notons par exemple que les Français de nos jours se soumettent, sous un régime de liberté, à autant d'abso- lutisme, à autant de dédain des droits des minorités, que sous Louis XIV. En France, l'idée du roi, de dévouement à sa personne se confondait avec l'idée de patrie. Cette conception singulière de deux choses si différentes avait traversé les mers et élu domicile au Canada, la noblesse n'eut pas de peine à transférer à George III l'attachement qu'elle avait eu pour le roi de France; le principe de fidélité s'identifiait pour les seigneurs avec la personne du souverain. « Pour les jeunes gens des collèges, dit Papineau, le roi était tout. »

12 INTRODUCTION

Du clergé et de la noblesse, la classe dirigeante, ces sentiments se répandaient an sein du peuple qui, en quelques endroits, se montrait influence du passé récalcitrant à la prédication loyaliste, mais non pas au point d'affecter l'ambiance générale des idées. Il n'est guère possible d'expliquer une foule d'actes de l'as- semblée, née de la constitution de 1791, que par l'exis- tence chez ses membres d'un profond sentiment de l'obéissance due au roi. Dans leur participation au gouvernement du pays à laquelle leur donnait droit le nouvel^ état de choses, n'était-il pas anormal de voir les députés canadiens voter d'année en année des lois dirigées contre leurs propres sentiments et leurs in- térêts?x

Leur loyalisme n'osait pas repousser les projets de lois dont l'objet était soit de fermer le pays aux étran- gers, soit de poursuivre des conspirations imaginaires, parce que le roi le voulait. Nos anciens députés s'en tenaient encore à la maxime française : « Si veut le roi, si veut la loi ». C'est encore sous l'empire de ce devoir d'obéissance interprété pair eux d'une façon abusive qu'ils consentaient à inscrire en 1802, dans nos statuts, la loi qui créait l'Institution royale destinée à donner

i " 11 est bon de remarquer que jusqu'en 1810, l'Assemblée du Bas- Canada avait été plutôt un être passif entre les mains de l'Exécutif qu'au- trement, et elle n'avait nullement pris cette attitude que la Constitution lui donne; de là, ces concessions exorbitantes de l'Asseiriblée, telles que des subsides perpétuels, des Actes pour l'exclusion de certains étrangers die la Colonie et des Actes pour autoriser l'Exécutif à emprisonner le monde a volonté. C'était de fait un gouvernement arbitraire ou en d'autres teunes de force." Appel au parlement impérial et aux habitants des colonies in^ glaises, par F. Blanchet, M.P.P.

INTRODUCTION 13

corps, au moyen de l'instruction publique, à ce rêve d'an- glicisation qui ne cessait de hanter, avec ses séduisantes perspectives d'un pays unifié, l'imagination des mi- nistres anglais. Heureusement que l'instinct de la conservation, éveillé, vint faire échec à cette conspi- ration légalisée. Avec le temps et une compréhension plus intelligente de la situation, et sous la provocation constante des gens en place et du Conseil exécutif, il se fit une certaine révolution dans l'esprit des Canadiens, et ces derniers dès lors virent la distinction qu'il y a à faire entre le roi et ses représentants. Ils prirent conscience de leurs droits et voulurent les exercer. Vers 1812, leur détermination de se gouverner dans les limites de la constitution s'affirme de plus en plus, et ils cherchent une direction politique. A ce moment Louis-Joseph Papineau paraît pour la leur donner et concilier les penchants héréditaires avec les idées nouvelles; c'est l'homme de la situation; un homme tel qu'il s'en présente dans les heures critiques de la vie des peuples.

CHAPITRE PREMIER

LES PAPINEAU

Il semblera peut-être curieux de voir réunies sous la même couverture la biographie de Papineau et celle de Cartier, deux hommes aux carrières si différentes et aux tempéraments si contradictoires, deux hommes unis un instant dans un effort commun, puis irrémédiablement divisés. l

Papineau, c'est le tribun qui de 1827 à 1837 incarne dans sa personne les revendications de tout un peuple docile à sa voix; c'est l'orateur à grand orchestre qui fascine, éblouit la foule avec ses périodes sonores, par son geste large, sa taille de dominateur; c'est lui le véritable souverain du peuple, car la voix de lord Dalhousie et de lord Aylmer ne dépasse point les limites de Québec et de Montréal, tandis que celle de Papineau pénètre jusqu'aux derniers hameaux de la province: c'est l'astre autour duquel gravite vingt années durant tout ce que la nationalité canadienne compte d'individualités marquantes, et qui s'éteint ensuite au milieu d'une tem- pête révolutionnaire.

Cartier, en vivant contraste, c'est 'l'action faite homme. Acharné au travail, il est privé de ces qualités sédui- santes qui captivent la foule comme l'aimant attire le

1 Les biographies de Papineau et de Cartier ont paru sous la même couverture dans l'édition anglaise. Lorsque l'auteur a décidé de les publier séparément, il était trop tard pour changer le commencement de ce chapitre.

16 LES PAPINEAU

fer. Il dédaigne presque l'éloquence et ne se sert de la parole que comme d'un instrument nécessaire à ses desseins et jamais pour éblouir.

Le premier est un personnage spéculatif, prisonnier de ses théories; l'autre ne croit que ce qui est tangible et pratique. L'homme d'action, une fois chargé des responsabilités du pouvoir, s'assagît promptement, car la responsabilité, que l'exercice du gouvernement comporte sans cesse, l'appelle à mesurer la portée et les consé- quences de ses actes. Les théories, au contraire, qui n'engagent à rien exaltent de plus en plus ceux qu'elles possèdent. L'œuvre de Cartier fut immense; elle se lit dans nos lois, s'est imprimée sur nos institutions tandis que celle de Papineau, de prime abord, semble nulle. Il se trouve devant l'histoire en la posture d'un agitateur aux talents négatifs, ardent critique, juge violent de ses adversaires, n'ayant lui-même donné prise à la censure faute d'avoir mis sur pied quoique ce soit de durable. N'est-il pas injuste de le placer ainsi en face du néant? S'il n'a attaché son nom à aucune ré- forme la responsabilité de cette inaction ne pèse-t-elle pas sur les circonstances plus que sur lui-même? C'est une façon cavalière d'exécuter une aussi grande indi- vidualité que de lui nier le sens pratique, lorsqu'on a toujours barré la route à son bon vouloir de faire œuvre utile. Papineau ministre aurait été peut-être tout autre, que Papineau tribun. L'occasion, qui lui a manqué d'exercer le pouvoir, l'a probablement empêché de mettre en évidence ce qu'il pouvait y avoir de positif dans son

LES PAPINEAU 17

intelligence. Mais s'il est vrai même que les commotions politiques de 1837 ont hâté, chez nous, Père des libertés civiles et politiques, peut-on légitimement refuser à Papineau une large part des bienfaits de cette conquête?

Quoiqu'il en soit, il n'en brille pas moins an sommet de notre pléiade d'illustrations canadiennes, comme un personnage de légende, enveloppé d'une sorte de mystère qui fait que le peuple l'admire sans le com- prendre, hypnotisé par ce renom d'orateur et de patriote qui plane au-dessus de sa mémoire depuis plus de cin- quante ans. Pour les hommes instruits comme pour la foule, il est resté le prototype de l'éloquence et le terme de comparaison accepté, lorsque l'on veut mesurer le talent de l,a parole d'un contemporain. «C'est un Pa- pineau » constitue encore le dernier mot d'éloge que l'on puisse adresser en ce pays à un maître de la parole.

Comme presque tous les Canadiens arrivés à la dis- tinction, Papineau sortait des rangs du peuple. Il fut avec son père l'artisan de sa noblesse. Ainsi que le dit Dumas : « lorsqu'on est fils de ses œuvres, on est encore d'assez bonne famille. » C'est toujours du sein de la foule qu'émergent ceux qui sont appelés à la dominer:

"Arbre ou peuple, toujours la force vient d'en bas."

Son père, Joseph Papineau, avait rompu avec la tra- dition de la famille, l'on s'était jusqu'à lui adonné aux métiers manuels, et était devenu notaire de profession. Ce fut un des premiers personnages de son temps et lorsque l'Angleterre nous donna la constitution de

18 LES PAPINEAU

1791, ses concitoyens de Montréal lui confièrent la mission de les représenter à l'Assemblée législative, nous le trouvons dès la première session du Par- lement, en 1792, bataillant avec énergie pour con- server le droit de cité à la langue française, dont la minorité anglaise voulait interdire l'usage en chambre. Bédard et Joseph Papineau figurent au premier rang •des députés de l'époque et l'historien Garneau nous a tracé de ce dernier un portrait avec lequel nous retrou- verons quelque ressemblance chez son fils:

« Les deux hommes, dit-il, qui vont fixer les premiers l'attention sur le théâtre parlementaire, seront M. Pierre Bédard et M. Joseph Papineau, que la tradition nous représente comme des patriotes doués de véritables talents oratoires. Ils furent dans la législature les plus fermes défenseurs de nos droits, et les partisans les plus désintéressés et les plus fidèles de l'Angleterre, au service de laquelle le dernier s'était distingué par son zèle durant la révolution américaine. Sortis tous les deux des rangs du peuple, ils avaient reçu une édu- cation classique au collège de Québec. M. Papineau fut bientôt le principal orateur des deux chambres. Une stature haute et imposante, une voix bien sonore, une éloquence véhémente et argumentative, lui donnaient une grande influence dans les assemblées publiques. Il consenva jusqu'à la fin de sa vie un patriotisme pur et la confiance de ses concitoyens, qui aimaient à entourer de leur respect ce vieillard dont la tête, droite et couverte d'une longue chevelure blanche, gardait encore le carac- tère de l'énergie et de la force. »

En 1804, M. Papineau devint acquéreur de la sei-

LES PAPINEAU 19

gneurie de la Petite-Nation, au nord de l'Ottawa; il y jeta les bases d'une colonie et s'établit lui-même sur l'île à Koussin, vis-à-vis de ce qui est aujourd'hui le village de Montebello. C'était un coin perdu de la florêt que l'on ne pouvait atteindre de Montréal que péni- blement, en se servant des moyens de transport des voyageurs du Nord-Ouest. Louis-Joseph Papineau, hé- ritier de la seigneurie, construisit sur la terre ferme, en 1854,1e superbe manoir de Montebello aujourd'hui habité par ses petits-fils.

Louis-Joseph, en 1786, suivit le cours d'études du collège de Québec, devint avocat et député à la cham- bre d'assemblée, en 1812, il fit ses débuts sous les yeux de son père, alors entouré d'un grand prestige et jouissant de l'estime de tous. Oe citoyen avait préparé à son fils un héritage difficile à recueillir; celui-ci ne faillit pas à la tâche et jeta même un nouveau lustre sur le nom qu'il lui avait laissé. Joseph Papineau vécut jusqu'en 1841, confondant sa gloire avec celle de son successeur. Il lui fut donné d'entendre les applaudissements que soulevait au parlement et sur la place publique la parole du puissant tribun, qu'il vit aussi, hélas! dans les infortunes de l'exil.

CHAPITRE DEUXIEME

QUELQUES PAGES D'HISTOIRE

Pour que nos lecteurs anglais ' puissent bien com- prendre Papineau, il est nécessaire de faire passer, sous leurs yeux, en traits rapides, quelques pages de l'histoire du Bas-Canada antérieure à l'entrée en scène du fameux tribun. Les premières années qui suivirent la fin de la domination française furent, pour les nouveaux sujets du roi d'Angleterre, une de ces crises terribles qui ressemblent à l'agonie d'une nation. Epuisés par une longue série de guerres, ruinés par l'ad- ministration de Bigot, les corvées et les exactions de toutes sortes, la perte de leurs moissons, les Canadiens se trouvent en face de maîtres mal disposés à leur égard. De la capitulation de Montréal (1760) à «l'Acte de Québec » (1774), mesure législative qui rît enfin luire pour eux des premiers rayons de justice, ils sont gou- vernés en peuple conquis, au mépris des traités et des capitulations.

La proclamation du roi de 17G4 les prive de leurs lois, et le serment d'abjuration (test oath) qu'on veut leur imposer fait de nos malheureux ancêtres des proscrits

i Comme nous l'avons dit plus haut, notre travail a d'abord été publié à Toronto.

22 QUELQUES PAGES D'HISTOIRE

dans leur propre patrie, sur les terres arrachées au prix de leur sang à la barbarie. Murray, qui gouverne d'abord avec une main de fer, laisse avec le temps fléchir sa rigueur et finit par reconnaître, surtout en entendant gronder la rébellion au sein des colonies voisines, les grandes qualités des Canadiens, et réclame pour eux la protection et la justice du roi, à rencontre de ses concitoyens accourus au Canada pour les exploiter.

L'intérêt de l'Angleterre aidant, il lui paraît que si celle-ci désire conserver sa nouvelle colonie, elle n'y réussira qu'en traitant les Canadiens avec loyauté et, joignant lui-même l'exemple au précepte, il permet l'ap- plication des lois françaises en matière de propriété.

A l'origine du régime anglais on avait donc posé en principe que les Canadiens n'avaient aucun droit ni à l'usage de leur langue, ni à celui de leurs lois. Tel fut le point de départ, et lorsque nous comparons cette situa- tion fâcheuse à celle dont nous jouissons aujourd'hui, nous inclinons à croire qu'il eou'lait dans les veines d Canadiens à qui nous devons la conquête de nos liberl du sang de ces Normands qui, dans la plaine de Runny- mead, arrachèrent la Grande Charte au roi Jean-sans- Terre.

De temps à autre, il s'élève au Canada des discussions sur l'origine de nos droits. D'un côté, l'on prétend qu'ils découlent des capitulations de (Québec et.de Montréal, de l'autre qu'ils nous sont venus à titre gracieux de la couronne britannique. Il importe d'étudier froidement cette question, en dehors de tout parti pris, à la seule

I

t

QUELQUES F-AGES D'HISTOIRE 23

lumière de la vérité historique. Et nos lecteurs arriveront comme nous, espérons-le, à la conclusion que nos droits dérivent: du traité de Paris ratifiant les capitulations de Québec et île .Montréal; du droit des gens et de notre qualité de sujets britanniques.

Examinons d'abord les opinions des conseillers du roi George III et aussi leurs rapports, qui ont fini par pren- dre corps dans le statut de Québec de 1774, l,equel donne droit de cité aux lois civiles françaises au Canada et ratifie l'article du traité de Paris (17G3) relatif au libre exercice de la religion catholique. Ce statut, c'est bien notre Grande Charte à nous, Canadiens. On verra avec quelle largeur de vue, avec quelle générosité, ces hommes d'élite du siècle dernier ont ^envisiagé notre position; et il convient à nous, qui profitons de leur poli- tique, de rendre hommage à l'esprit élevé qui les mit à l'abri des étroits préjugés de race et de religion.

Il importe d'autant plus de nous acquitter de ce devoir, que nous sommes loin de trouver partout, après un siècle qui s'intitulait prétentieusement siècle de lumières, l'impartialité et le sentiment de l'équité qui avaient cours en Europe, surtout en Angleterre, il y a plus de cent ans. Que disons-nous! Si nous remontons le cours des âges, nous trouvons chez les Romains des notions plus justes, plus conformes au droit des tgens que celles qui constituent le bagage politique d'une foule de nos contemporains. N'est-il pas navrant de constater avec quelle lenteur progresse l'esprit humain?

Comme nous venons de l'indiquer nos droits découlent de trois sources différentes. Le droit des gens nous

/

24 QUELQUES TAGES D'HISTOIRE

a valu nos lois civiles et nos coutumes. Les capitu- lations de Québec et de Montréal nous garantissent le libre exercice de notre religion, et enfin nous tenons de notre qualité de sujets anglais nos droits politiques.

Il y a des gens qui s'imaginent, avec une générosité conforme à leur passion, que conquérir un pays par les armes donne des droits absolus sur le vaincu. C'est une notion bien démodée qui aurait fait sourire de pitié les contemporains de Salluste et de Cicéron. « Nos pères, disait ce dernier, n'enlevaient à l'ennemi que le pouvoir de nuire. » Ncque victis quidquam, prœter injuriœ liceniiam, eripiebant. Grotius pose en principe que la conquête, ne confère sur le pays conquis que le droit de souveraineté. Avec le changement du pouvoir suprême se produit un changement d'allégeance pour le peuple, qui reste en possession de ses lois, de ses biens et de ses coutumes.

Les ministres de George III étaient fort versés en droit international, car il,s citent souvent Grotius au cours de leurs débats sur la question des réclamations des Canadiens. Les conseillers du roi qui, à la suite de la conquête, s'occupent les premiers du sort des Canadiens dans le but de l'améliorer sont MM.de G;rey,procureur gé- néral, et Yorke, solliciteur général. Leur rapport (1766) sur notre situation ne nous est pas parvenu, mais quel- ques années plus tard, les successeurs de ces hommes éminents dans le cabinet de lord North, MM. Thurlow et Wedderburne, le citent à l'appui de leur opinion, al- lant à dire qu'on devait rendre aux Canadiens les lois civiles françaises. Cette manière de voir prévalut au conseil des ministres de George III et, comme couse-

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quence, le statut de Québec fut présenté au parlement. C'est la chambre des lords qui l'étudié en premier lieu et il arrive à la Chambre des communes pour subir sa seconde épreuve, le 2G mai 1774. Après une discussion à laquelle prennent part lord North, MM. Thurlow, Townshend1, Charles Fox, Dunning, Glynn et Wedderburne, il est accepté à la majorité de 105 voix contre 26. Le procureur général avait fait les fraie de la discussion du côté du gouvernement. Nous donnons la partie la plus saillante de son discours.

« Il a été expressément stipulé dans les capitulations, que les Canadiens, et surtout les ordres religieux, auraient l'entière jouissance de leurs propriétés, et le libre exercice de la religion catholique. » Puis, abordant l'objection qu'on lui a faite que la proclamation du roi, de 17G4, établissant, après le traité de Paris, le gou- vernement civil au Canada, avait introduit le droit commun anglais, il s'élève contre cette prétention, tourne cette proclamation en ridicule, la déclare absurde, mal rédigée, incohérente, pleine d'ambiguités qu'il importe de faire cesser.

« Une proclamation conçue d'une façon si générale, dit-il, et s'appliquant à des pays très éloignés, sans homogénéité relativement à leur situation, à leur his- toire et à leurs lois, ne peut pas être regardée comme un document d'Etat bien conçu, mais seulement comme un acte nécessaire immédiatement après la conquête. Mais quelque convenable qu'il fût, cependant, pour les parties du pays qui n'étaient pas peuplées avant la

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conquête, si nous devons le juger d'après une interpré- tation si fausse, si nous devons le juger comme im- plantant une constitution anglaise et des lois anglaises dans un pays déjà colonisé et gouverné par d'autres lois que les nôtres, je le regarde comme un des actes de ht plus brutale, de la plus absurde et de la plus cruelle tyremnie Qu'une nation conquérante ait jamais commis à l'égard d'un peuple conquis. »

Ainsi les ministres furent d'avis que les Canadiens avaient droit à leurs lois civiles, parce que l'article du traité de Paris, qui leur garantissait la possession de leurs biens, entraînait, comme conséquence naturelle, l'application des lois régissant la propriété,et aussi parce qu'il est de l'essence du droit des gens, que ],e peuple conquis ne peut être obligé qu'à changer son allégeance. Près des quatre cinquièmes des députés de ce temps partagèrent cette libérale manière de voir. Et dire que de nos jours, il se rencontre ici des gens qui ne sont pas arrivés à ce degré de libéralité! Pour rendre la démons- tration ci-dessus plus complète, citons un extrait, sur la même question, d'un rapport du procureur général Wed- derburne, en date du G décembre 1772.

«Le Canada est un pays conquis, dit-il, dans un rapport au roi; les capitulations lui ont garanti la jouis- sance temporaire de certaines lois et le traité de Paris ne contenait aucune réserve en faveur des habitants, sauf une, très vague, relative à l'exercice de leur reli- gion. Est-on, pour cela, fondé à dire: «le vainqueur « peut,en vertu du droit de conquête,imposer les lois qu'il «Jui plaît? » Quelques avocats ont soutenu cette opinion,

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mais ils n'ont pas fait la distinction entre la force et le droit. Il est certainement au pouvoir du vainqueur de disposer à discrétion de ceux qu'il a vaincus, et, lorsque la captivité était la conséquence de la victoire, cette proposition aurait pu être vraie, mais dans des temps plus civilisés, depuis que le but de la guerre est la souve- raineté, depuis que la victoire a pour objet d'acquérir des sujets et non des esclaves, la conquête ne donne nul autre droit que celui d'organiser le gouvernement civil et politique du pays, laissant aux individus la jouissance de leurs propriétés et de tous les privilèges qui ne sont pas contraires à la conservation du pays conquis. »

Il nous est souvent arrivé d'entendre des personnes exprimer leur regret et leur surprise qu'il ne fût pas question, ni dans les capitulations ni dans le traité de Paris, de l'usage de la langue française. C'était, aux yeux de Vaudreuil et de Lévis, précaution inutile. La langue fait partie de la personnalité humaine, c'est une part de l'âme, inexpugnable dans le for intérieur, à l'abri, dans le sein de la famille, des atteintes du pouvoir.

Est-ce à dire que notre thèse, si elle est fondée, libère les Canadiens de toute reconnaissance à l'égard de l'Angleterre? Telle n'est pas notre pensée. Elle n'a fait, il est vrai, que son devoir, mais ne devons-nous pas lui en savoir un gré infini quand il se trouve tant de gens qui ne le comprennent ni ne le font? Il suffit qu'elle ait eu la force de nous opprimer et qu'elle s'y soit refusée pour que ses hommes d'Etat méritent notre reconnais- sance. Au regard des ministres anglais et des députés

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attachés à leur cause, il se trouvait alors nombre d'indi- vidus au Canada auxquels il n'aurait nullement répugné de faire de notre pays une autre Irlande, et des Cana- diens des gens taillables et corvéables à merci.

Les études des jurisconsultes du gouvernement de George III et de ses ministres, portant sur l'interpré- tation du traité de Paris et des règles du droit des gens applicables à notre situation, sont venues avec les débats du parlement se condenser dans le statut de Québec de 1774. Ne sommes-nous pas fondé à regarder cette loi, résultante des réclamations de nos pères et des délibé- rations des hommes les plus autorisés à parler en Angle- terre, comme la Grande Charte de nos libertés, aussi pré- cieuse pour nous, aussi inviolable que l'est la Charte de Jean-sans-Terre pour les Anglais? Ne consacre-t-elle pas les droits essentiels à notre existence nationale? Les libertés acquises depuis en dérivent : elles en sont comme le développement amené par une évolution natu- relle, ralentie parfois par des obstacles, mais jamais arrêtée. Lorsque le général Amherst répondait à cer- taines réclamations du marquis de Vaudreuil en faveur des Canadiens: « Ils seront sujets anglais, » n'avait-il pas Pair de proférer une menace? D'aucuns ont voulu y voir des paroles qui n'auguraient rien de bon pour les nouveaux sujets du roi. Du sens caché de ces paroles, les Canadiens ont tiré des effets insoupçonnés. C'est appuyés sur cette qualité même de sujets anglais qu'ils ont réclamé et obtenu les privilèges du « self-govern- ment. »

Le statut de Québec recevait la sanction royale en

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1774, et moins d'une année après, les Canadiens, qui formaient les dix-neuf vingtièmes de la population, ralliés à la couronne, équitable à leur endroit, faisaient échouer l'invasion américaine, sous les murs de Québec. La politique du gouvernement anglais n'avait pas été seulement généreuse, mais aussi, habile et clairvoyante. Il se trouva qu'il avait fait un excellent placement dont il recueillait le fruit, qui en valait bien la peine : la conservation du Canada à la couronne britannique.

Les Franco-Canadiens ont toujours payé largement la générosité de la mère-patrie à leur égard: témoin encore leur conduite en 1812, alors que les Américains, vainqueurs partout dans l'Ouest, voyaient leurs armes malheureuses dans la province du Bas-Canada. Il y a des souvenirs utiles à rappeler à certaines personnes intéressées à n'avoir pas de mémoire.

CHAPITRE TROISIEME

RÉGIME PARLEMENTAIRE

La nouvelle constitution ' accueillie avec enthou- siasme par les nouveaux sujets ne comportait, cepen- dant, pour eux aucune participation aux affaires pu- bliques. Qu'elle ait, en dépit de cette lacune, répondu aux aspirations de nos ancêtres, cela n'a rien qui doive nous étonner. On ne ressent pas la privation de droits ou d'avantages dont on n'a jamais joui. Or, en 1774, la séparation d'avec la France ne remontait qu'à quatorze ans, et le souvenir du régime français, si dur, si absolu,

i C'est sous l'administration du gouverneur Haïklimand que 'le Conseil législatif siégea ipour la première fois, en 1777 seulement. Ses séances se tenaient à huis-clos, et les conseillers pouvaient se servir soit de l'anglais, soit du français dans leurs délibérations.

Voici les noms des premiers conseillers législatifs:

Henry Hamilton, Président. Conrad Gugy.

Hugues Finlay. Picotté de Bellestrt

Thomas Dunn. Jean Fraser.

Jacques Cuthbert. Henri Caldwell.

François Levesque. ' Jean Drummond.

Edouard Harrisoii. Guillaume Grant.

Jean Collins. Paul-Roch de Saint-Ours.

Adam Mabane. François Raby.

George Pownall. Joseph de Longueuil.

George Allsopp. Samuel Holland.

Lia Corne Saint-Luc. William Jenkins, greffier.

J.-G.G. de Léry. François-Jos. Cugnet, traducteur.

32 , RÉGIME PARLEMENTAIRE

donnait, par comparaison, à l'administration nouvelle les couleurs d'un gouvernement bienfaisant. Les idées de self-government ne faisaient pas partie des notions des Canadiens d'alors, habitués par tradition monar- chique à tout attendre du Roi, à rechercher sets ordres comme un enfant ceux de son père. Aussi, lorsqu'il, fut question, pour la première fois, de créer une chambre d'assemblée composée de représentants du peuple, pour la placer à côté du conseil législatif et du gouverneur, accueillirent-ils fort mal, ce projet, qui s'offrait à leurs yeux avec toutes les terreurs de l'inconnu. Nous avons devant nous le texte de la protestation qu'ils firent par- venir à Londres à ce sujet. Au milieu de ce document se détache ce passage caractéristique :

« Ce à quoi nous tenons le plus c'est à notre religion, aux lois régissant nos propriétés et à notre liberté per- sonnelle, et le statut de Québec nous garantit tout cela. Nous redoutons l'établissement d'une assemblée, à cause des conséquences que pourrait avoir cette création. Pouvons-nous, comme catholiques, espérer conserver dans une assemblée les mêmes privilèges que les pro- testants? et ne viendra-t-il pas un temps l'influence de ceux-ci l'emportera sur celle de nos descendants? Advenant le changement projeté, aurions-nous, notre postérité aurait-elle les avantages que nous donne la la constitution actuelle? D'un autre côté, n'avons-nous pas raison de craindre de voir prélever sur nos propriétés ces taxes qu'on tire aujourd'hui du commerce, taxes payées, il est vrai, indirectement par l'habitant du pays, mais seulement en proportion de ce qu'il consomme?

RÉGIME PARLEMENTAIRE 33

N'avons-nous pas aussi à redouter de voir un jour l'as- semblée des représentants semer des germes de dis- sensions qui seront alimentées par les haines intestines que les intérêts contraires des anciens sujets et des nouveaux feront naître? »

( Vs objections à la création d'une chambre de députés attestent, chez ceux qui les ont formulées, une clair- voyance et une prescience qu'un historien anglais n'a pu s'empêcher de remarquer. Les Canadiens de 1778, té- moins du courant d'émigration que la révolution amé- ricaine poussait vers l'Ouest, pressentaient que les nouveau venus les loyalistes viendraient en conflit avec eux au premier contact. On tint à Londres un certain compte de cette protestation des Canadiens, et au lieu de ne créer qu'une assemblée selon le projet primitif, on résolut de diviser le pays en deux provinces, ayant chacune sa législature.

La constitution de 1791, avec le gouverneur et ses ministres, son conseil législatif nommé par la couronne et sa chambre de représentants, ne devait être en réalité dans ses effets que le prolongement du statut de Québec. A tout prendre, elle promettait beaucoup plus qu'elle n'a tenu. C'était un instrument de gouvernement sans élasticité. Sous son empire le pays se trouve encore en présence du pouvoir personnel du gouverneur comme au- paravant. Si la chambre possède certains pouvoirs, ils sont purement négatifs, le gouverneur, appuyé par le conseil législatif rempli de ses créatures, pouvant toujours lui faire échec. Privée des moyens de se rendre utile au peuple, la chambre s'aperçut un jour qu'on lui

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avait laissé sans le vouloir la faculté de se rendre désagréable, de contrecarrer 'l'autorité; il plut alors aux nôtres d'user et d'abuser de cette faculté.

Si la constitution de 1791 apparaît sous des couleurs menaçantes aux Canadiens soumis au régime paternel absolu du statut de Québec, leurs successeurs, avec cette acuité de vision qui semble être une qualité spéciale des Canadiens-Français en matière politique, eurent bientôt •compris tout le parti qu'il leur serait possible de tirer d'une chambre populaire ayant les attributions ordi- naires d'une institution de cette sorte. Grande fut leur déception quand l'arbitraire des gouverneurs leur fit comprendre qu'ils vivaient encore sous une espèce de régime du bon plaisir.

Les Canadiens eurent un moment l'espoir de mettre la main sur un moyen d'influence efficace. Jusqu'en 1818, c'est le gouvernement anglais qui a subvenu aux dépenses de la liste civile de Québec. Il leur parut que s'il leur était permis de payer tout le personnel adminis- tratif, il,s n'auraient qu'à refuser de voter des subsides à la couronne pour tout arrêter et forcer le gouverneur à respecter la volonté de la chambre. C'était une illusion; cédant à leur réclamation, le gouvernement anglais accorda à l'assemblée, en 1818, le privilège de voter des subsides à la couronne, ce qui entraînait le privilège connexe de les refuser. Le moyen ne réussit pas, lorsqu'on voulut l'employer; le gouverneur para le coup en puisant dans la caisse militaire les deniers nécessaires au service public. Ce qui manque le plus à la machine gouvernementale de l'époque, ce sont des

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points de contact entre ses différents rouages. Logi- quement les ministres auraient faire partie de la Chambre pour expliquer aux représentants du peuple la politique du gouverneur et au besoin la défendre, créer des rapports plus fréquente entre l'autorité suprême et le peuple, mais aucune loi ne les obligeait à se faire élire; ils n'étaient pas responsables au peuple et ne relevaient que du gouverneur.

Si encore le Conseil législatif avait pu s'interposer comme médiateur entre l'Assemblée et le gouverneur, mais loin de là, il se donnait le rôle d'exaspérer l'antago- nisme, sous l'influence du gouverneur qui le remplissait de ses créatures pour s'en faire un allié contre les députés et un instrument d'obstruction.

Mieux valait, à tout prendre, le statut de Québec: s'il n'appelait pas le peuple au gouvernement du pays, il le disait sans ambages, tandis que le régime de 1791 n'était que le règne du bon plaisir dissimulé sous les traits du gouvernement populaire. Le défaut capital de ce système consistait à donner au peuple un simulacre de droit, à pousser la représentation nationale dans une voie, pour lui donner un croc-en -jambe dès qu'elle y était entrée. A ce vice fatal se superposait cet abus du pouvoir personnel, qui concentrait autour du gouverneur une tourbe de courtisans pleins de loyauté par intérêt, et sur lesquels exclusivement tombait la pluie rafraîchissante des honneurs et des emplois bien rétribués. La même cause produisait partout les mêmes effets. Dans le Haut-Canada, ce sont les membres du " Family compact " qui accaparent tout

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le patronage. Chez nous, il n'y a de faveurs que pour les bureaucrates. ■Seulement, lorsqu'il s'agît d'expliquer l'échec du système, on dit dans l'Ouest: « C'est la faute de la constitution, » mais à Montréal et à Québec, ce sont Papineau et ses amis que l'on tient res- ponsables de tous les embarras. La Nouvelle-Ecosse, soumise à un régime identique à celui des deux Canadas, ne réussit pas à en tirer un meilleur parti. Faut-il rap- peler qu'en 1840, lord Sydenham dut quitter Montréal pour se rendre à Halifax, le gouverneur et la Chambre étaient à couteaux tirés? Lord Sydenham le faisait remarquer: « As in Upper Canada, the population in Nova Scotia had gradually outgrown the monopoly of power in the hands of a few large families, »

Le remède à la situation tendue, dangereuse, que la constitution de 1791 faisait naître, se trouvait sous la main du gouvernement. Pourquoi n'obéissait-il pas à la logique qui lui criait d'aller jusqu'aux conséquences de ses principes? La création d'une chambre de représen- tants réclamait la présence, dans ce corps, des conseillers de la couronne ayant à rendre compte de leur conduite au peuple. La responsabilité des ministres est un instru- ment de gouvernement merveilleux. Il amène au pouvoir le retour successif des hommes d'élite des partis au lieu de condamner l'un d'eux à l'opposition perpétuelle, comme cela se voyait ici avant 1837. Cette alternance d'administrations agit comme une soupape qui laisse échapper le trop-plein des ambitions produit une détente nécessaire au milieu de la tension excessive des luttes de la politique.

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Faute de ce rouage au Canada, les factions hostiles au gouvernement versèrent dans des agitations quasi-révo- lutionnaires, et de sombres orages vinrent s'abattre sur le pays. Ceux qui les avaient, pour ainsi dire, provoqués, s'en tirèrent avec le moins de malheurs, et les coups de foudre frappèrent les victimes d'un état de choses dont la responsabilité ne leur incombait à aucun degré. L'échafaud, la proscription firent leur œuvre après la levée de boucliers de 1837-38, et d'un trait de plume, on suspendit la constitution de 1791.

CHAPITRE QUATRIEME.

DÉBUTS DE PAPINEAU

Lorsque l'esprit de Papineau, jeune homme, s'éveille pour la première fois aux conceptions politiques, le Bas- Canada entre dans cette crise violente que nos historiens désignent, avec une certaine exagération, sous le nom de règne de la terreur. Sir James Craig gouverne alors, et ce soldat conduit les affaires manu militari. Les relations entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis étant très tendues à cette époque, on vivait dans la pro- vince sous la menace d'une guerre prochaine, dont le Canada serait le théâtre. Cette situation préparait certains individus à devenir alarmistes et le gouverneur paraît avoir été un des premiers à subir l'impression des événements. La peur rend visionnaire, et son imagi- nation hantée de chimères ne lui faisait voir partout que conspirations, noirs complots contre la sûreté de l'Etat. Le régime de la terreur existait surtout pour lui-même. Les ennemis des Canadiens abusèrent de son état d'âme pour exciter sa défiance contre les plus fidèles sujets du roi. C'est sous l'empire de cette défiance dégénérée en hallucination qu'un jour il supprime le Canadien, qu'il fait emprisonner six députés et qu'il dissout deux parlements peur les raisons les plus futiles du monde.

40 DÉBUTS DE PAPINEAU

C'est aussi sous le règne de ce personnage naturel- lement hargneux et qu'une maladie grave ne cessait d'irriter de plus en plus, que l'on voit poindre la question des subsides. Après la conquête, c'est le gouvernement anglais qui fait face aux dépenses de l'administration du Canada. En 1810, la Chambre prie le roi de lui per- mettre de subvenir à ces frais, attendu que la prospérité de la province lui permet de s'en charger. Il est assez rare que des hommes ou des assemblées courent au devant de pareils fardeaux. Aussi Craig trouve la pétition des Canadiens anormale, contraire aux usages et ne cache pas la mauvaise humeur qu'elle suscite chez lui, car il saisit bien la raison d'être de leur demande. Il lui est cependant impossible de l,a dissimuler et force lui est de la transmettre au roi qui fait savoir à la Chambre qu'il sera fait droit à sa pétition. r

Le droit au contrôle des subsides que réclamait alors la Chambre, droit inhérent aux institutions bri- tanniques? ne lui fut définitivement cédé qu'en 1818 et encore non dans sa plénitude. C'est sur cette demi-me- sure, sur cette demi-concession que va s'engager la lutte qui ne finira qu'en 1837, et c'est l'obstination du bureau colonial à laisser à l'Exécutif la disposition des deniers publics, qui fera naître tous les mécontentements dont les Canadiens subiront les fâcheuses conséquence», La

1 M. de Ctaspé raconte dans ses Mémoires que M. de Lanaudiôre, qui avait été l'ami de Craig durant les dernières années de son séjour à Qiu-W, lui avait confié que ce gouverneur avait reconnu qu'il s'était trompé dans sa manière de traiter les Canadiens. Il en vouOait à son entourage de l'avoir prévenu contre des personnes avec lesquelles il lui aurail été facile de s'entendre.

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DÉBUTS DE PAPIXEAU 41

Chambre d'assemblée ne voyait pas seulement, dans le contrôle des subsides, la revendication d'un droit, mais aussi un moyen de courber l'orgueil des fonctionnaires publics et de réprimer leur insolence envers les députés. Payés par l'Exécutif, ils abusaient de leur indépendance vis-à-vis de la Chambre pour s'affranchir de tous égards à son endroit.

Ce coup d'ceil,, jeté sur les événements de l'administra- tion de Craig-, nous fait pénétrer dans les secrets de la politique de cette époque, et nous donne la clef de la situation politique de 1800 à 1837. Au sommet de l'Etat se trouve un gouverneur, responsable de ses actes à ses seuls supérieurs d'Angleterre, s'appuyant sur un conseil exécutif à sa dévotion et un conseil légis- latif composé aussi de ses créatures; à côté de ces pou- voirs une chambre d'assemblée élue par le peuple. Dans tout pays, la condition essentielle du fonctionnement normal d'une organisation gouvernementale repose sur la bonne entente entre toutes ses parties constituantes. Or cette condition a presque toujours fait défaut dans le Bas-Canada, l'arbitraire du gouverneur, le mauvais vouloir du Conseil législatif, son désir de contrecarrer l'Assemblée, irritaient celle-ci jusqu'à l'exaspération pour la pousser, à son tour, à des fautes que le calme de l'esprit, résultat naturel d'une situation régulière, lui aurait fait éviter.

Qu'un homme comme Papineau, intelligent, fier et sentant sa force, tombe dans un pareil milieu l'omni- potence du pouvoir le force de livrer sans cesse un com-

42 DÉBUTS DE PAPINEAU

bat inégal, et l'on conçoit ce qui doit fatalement arriver. Malgré tous les efforts possibles, l'irritation remplace le sang-froid et s'accroît sans cesse avec la continuité des abus jusqu'au jour où, perdant toute mesure, il refuse d'accueillir, comme insuffisantes, les concessions qui lui auraient d'abord .semblé acceptables.

Papineau parut en chambre en 1812, sous l'éclat du renom de son père et entouré déjà lui-même du prestige que ses succès précoces au collège lui avaient valu. M. de Gaspé, son condisciple, nous rapporte, dans ses inté- ressants souvenirs, que de mémoire de professeur et d'écolier, nulle voix plus éloquente n'avait retenti dans les salles d'études du collège de Québec. M. de Gaspé ajoute qu'il entendit surtout Papineau à la Chambre et que jamais la voix du tribun ne l'émut autant que l'avait fait celle de l'étudiant. Papineau n'arriva pas par degrés à la renommée. Son début au parlement fut un coup de maître; il conquit grâce à ce premier triomphe la pre- mière place et devint dès lors sans conteste, comme par dévolution naturelle, le chef des Canadiens.

Avec l'arrivée de sir George Prévost, le calme se rétablit momentanément dans la province que la guerre de 1812 allait appeler aux armes; Papineau et ses amis estiment que le temps n'est pas aux querelles intérieures lorsque l'ennemi se montre à la frontière. A l'exemple de son père qui, on 1775, avait rendu de grands services à la cause anglaise en Amérique, Papineau s'enrôle dans les rangs de la milice et fait la campagne en qualité de capitaine. On rapporte qu'il fut un soldat accompli, aussi

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brave au feu qu'humain et généreux après la bataille à l'égard de l'ennemi. Un jour qu'il escortait avec ses soldats, un certain nombre de prisonniers amé- ricains, il fit cesser le chant de Yankee doodle dont on assourdissait ces malheureux pour les railler dans leur misère. Les deux Papineau servant sous le drapeau britannique, n'est-ce pas une preuve que leur oppo- sition ne s'attaquait pas, tout d'abord, au principe d'allégeance, mais à l'arbitraire et à la tyrannie du gou- verneur et de ses créatures ligués contre les Canadiens, pour les écarter du pouvoir et restreindre leurs droits?

En 1815, Papineau, malgré sa jeunesse, est appelé à remplacer M. Panet à la présidence de la Chambre d'as- semblée. De cette date à 1820 celle de l'avènement de lord Dalhousie nous ne le voyons pas jouer un rôle bien actif au Parlement. 8e contentant de remplir ses fonc- tions de speaker, il se livre entre temps à des études d'his- toire, se pénètre de l'esprit du droit constitutionnel et amasse cette somme de connaissances dans laquelle il puisera plus tard sans l'épuiser, lorsque la direction de son parti l'éloignera de ses livres. La lecture de ce qui nous reste de ses discours, dans lesquels abondent mille réminiscences, mille traits et allusions aux choses du passé, témoigne de sa profonde culture intellectuelle.

Si en chambre il laisse le champ l^ibre à ses amis, il doit se prodiguer au dehors, car dès. que la cause des Canadiens le met en lutte avec lord Dalhousie, il devient évident pour tous que son éloquence lui avait déjà cqjl- quis la jpro_yin££_de Québec, du sommet de la société aux

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rangs les moins élevés du peuple. Des hommes de l'impor- tance de MM. de St-Ours, Debartzch, Cuthbert, de môme que tous sets amis et le clergé se montrent empressés à prendre le mot d'ordre de Papineau et à accepter sa direction.

Durant cette période, son esprit, en pleine maturité, lui fait encore espérer le redressement des griefs dont ses amis se plaignent. A ses yeux ce serait une affaire fa- cile, si les autorités se donnaient la peine de tirer de la constitution de 1791 le bien qu'elle est susceptible de donner. Chose qui surprendra bien des gens, Papineau la regardait alors comme un instrument de gouvernement presque parfait. Son opinion vaut la peine d'être enre- gistrée. C'est à Montréal, en 1820, qu'il la fit connaître. On venait d'apprendre la nouvelle de la mort du roi George III, nouvelle que Papineau transmit à ses électeurs dans le discours que l'on va lire.

« Peu de jours se sont écoulés depuis que nous nous sommes assemblés dans ce lieu pour le même motif qui nous réunit aujourd'hui: le choix de représentants. La nécessité de ce choix venant d'une grande calamité nationale, la mort du Souverain bien-aimé qui a régné sur les habitants de ce pays, depuis qu'ils sont devenus sujets britanniques, il est impossible de ne pas exprimer nos sentiments de gratitude pour les bienfaits que nous avons reçus de lui, et des sentiments de regret pour sa perte si profondément sentie ici et dans toutes les parties de l'empire. Et comment pourrait-il en être autrement, quand chaque année de son règne a été marquée par de nouvelles faveurs accordées à ce pays?

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« Les énumérer, et détailler l'histoire de la province depuis tant d'années, prendrait plus de temps que je ne puis en demander de ceux à qui j'ai l'honneur de parler. Qu'il suffise donc,à première vue, de comparer l'heureuse situation nous nous trouvons aujourd'hui, avec celle se trouvaient nos ancêtres lorsque George III devint leur monarque légitime.

« Qu'il me suffise donc de rappeler que sous le gouver- nement français (gouvernement arbitraire et oppressif à l'intérieur et à l'extérieur), les intérêts de cette colonie ont été plus fréquemment négligés et mal administrés que ceux d'aucune autre partie des dépen- dances françaises. Dans mon opinion, le Canada semble ne pas avoir été considéré comme un pays qui, par la fertilité du sol, la salubrité du climat et le territoire étendu, pouvait être la paisible résidence d'une population considérable et heureuse, mais comme un poste militaire, en guerre continuelle, souffrant fréquemment de la famine, sans commerce, ou avec un commerce de monopole par des compagnies, la propriété publique et privée souvent mise au pillage, et la liberté personnelle chaque jour violée. Chaque année, on voit nos gens arrachés de leur maison et de leur famille pour aller répandre leur sang, et porter le meurtre et la ruine des rives des grands lacs, du Missis- sipi et de l'Ohio, à celles de la Nouvelle-Ecosse, de Terre- Neuve et de la baie d'Hudson.

«Telle était la position de nos pères; voyez le chan- gement: George III, souverain respecté pour ses qualités

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morales et son attention à ses devoir®, son amour pour ses sujets, succède à Louis XV, prince justement mé- prisé pour ses débauches et son peu d'attention aux besoins du peuple, sa prodigalité insensée pour ses fa- voris et ses maîtresses. Depuis cette époque, le règne de la loi a succédé à celui de la violence, depuis ce jour, les trésors,, la marine et les armées de la Grande-Bre- tagne ont été employés pour nous procurer une pro- tection efficace contre tout danger extérieur; depuis ce jour ses meilleures lois sont devenues les nôtres, tandis que notre religion, notre propriété et les lois par les- quelles elles étaient régies nous ont été conservées; bientôt après, les privilèges de sa libre constitution nous ont été accordés, garants infaillibles de notre pros- périté intérieure, si elle est oibservée. Maintenant la tolérance religieuse, le procès par jury, la plus sage des garanties qui ait jamais été établie pour la protection de l'innocence, la protection contre l'emprisonnement arbitraire, grâce au privilège de Vhabeas corpus, la sécu- rité égale garantie par la loi à la personne, à l'honneur et aux biens des citoyens, le droit de n'obéir qu'aux lois faites par nous et adoptées par nos représentants, tous ces avantages sont devenus pour nous un droit de nais- sance, et seront, je l'espère, l'héritage durable de notre postérité. Pour les conserver, sachons agir comme des sujets anglais et des hommes indépendants. »

Comment expliquer cet éloge de nos institutions qui jure tant avec les critiques amères que Papineau en fit plus tard? Remarquons tout d'abord que la consti-

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tution de 1791, si elle eût été mise en œuvre par des hommes décidés à en respecter l'esprit plus que la lettre, aurait répondu aux aspirations légitimes du pays. Elle ne comportait point, comme nous le disions plus haut, la responsabilité ministérielle, mais même privée de ce rouage si coïnmode, il lui restait encore assez d'élasticité pour fournir un excellent instrument de gouvernement. Ce qui constitue l'essence du régime parlementaire, c'est le vote de l'impôt et le contrôle entier et en détail de la dépense publique laissés aux représentants du peuple, et c'est, en somme, ce que Papineau et ses amis reven- diquaient à bon droit. Eut-il l'espoir, après l'adminis- tration de Prévost, durant laquelle la gin 'ire contre l'é- tranger avait fait cesser les querelles à l'intérieur, < t après le règne de Sherbrooke et de Richmond comparati- vement calme et ressemblant à une trêve on aurait cherché les moyens de s'entendre; eut-il l'espoir de voir leur successeur, Jord Dalhousie, entrer dans la voie de la conciliation? Jugée au point de vue de cette hypothèse,la déclaration de Papineau détonne moins qu'on pourrait le croire, avec ses déclarations subséquentes. Elle est, en outre, tout à son honneur et à celui de ses amis, car elle tend à faire voir qu'il ne fut, durant plusieurs années, ni un intransigeant, ni un adversaire quand même du gouvernement. Si l'exaspération se saisit, un jour, de son esprit, ce fut après huit années d'hostilités dirigées par lord Dalhousie contre les nôtres, avec le dessein évident de nous écraser; ce fut surtout durant l'admi- nistration de lord Aylmer encore plus agressif que son

48 DÉBUTS DE PAPINEAU

prédécesseur, encore plus déterminé que lui, à faire échec à l'Assemblée, à multiplier les provocations avec toutes les circonstances aggravantes que pouvait lui suggérer la volonté d'être injuste et arbitraire.

La loi du talion, qui n'a pas sa raison d'être en poli- tique, parut une arme légitime à ces hommes qui, persécutés dans leurs aspirations et leur passion de con- quérir toutes les libertés du sujet britannique, prirent à ce moment le nom de « Patriotes ». Leur vue s'obnu- bile, sous le souffle de l'intolérance; ils perdent le sens exact de la situation, et persuadés qu'ils n'ont plus rien de juste à attendre du pouvoir si longtemps sourd à leurs plaintes, ils refusent un jour d'accepter de ses mains une ample mesure de réparation. 1

1 Les patriotes donnaient le sobriquet de Chouayens aux Canadiens qui refusaient de suivre Papineau. Ce qualificatif de Chouayens avait été fabriqué du temps de Montcalm pour désigner certains soldats qui pas- saient pour avoir manqué de bravoure à la prise d'Oswego que les Fran- çais appelaient Chouaguen : de Chouayens. Papineau désignait sous le nom d'oligarchie le parti du gouverneur au-dessous duquel se trouvaient les bureau- crates. Quant aux Conseillers législatifs, les patriotes ne voulaient voir en eux que des vieillards malfaisants.

CHAPITRE CINQUIEME

PREMIER PROJET D'UNION DES PROVINCES

Avec lord Dalhousie, nous entrons dans la crise aiguë de la politique canadienne. Homme distingué, de goût et de culture intellectuels plus qu'ordinaires, il fonde la « Société littéraire et historique de Québec. » C'est aussi lui qui fait élever, à la mémoire de Wolfe et Montcalm, ce monument, symbole apparent d'une pensée de conciliation, qui fut loin d'inspirer sa conduite à l'égard de la majorité de la province l.

Il manquait d'envergure d'esprit, ce qui lui fit subir l'influence de cette camarilla du château Saint-Louis qui, sous le couvert des gouverneurs, a dominé et exploité, notre province durant quarante années. Ryland, secré- taire de Craig, fut le prototype de ces hommes néfastes, fanatiques à froid, qui, sous prétexte de protéger les intérêts de l'Angleterre, s'ingénièrent à annihiler les droits des Canadiens. L'histoire ne saurait même recon- naître de sincérité dans leur attitude: leur mépris pour

l Ce monument porte l'inscription remarquable qui suit, due â la plume du Dr Fisher.

MORTEM, VIRTUS, COMMTTNEM,

FAMAM, HISTORIA,

MONUMENTUM, POSTERITAf»

DEDIT.

50 PREMIER PROJET D' UNION DES PROVINCES

les nôtres, si souvent victimes de leur outrecuidance, n'était peut-être pas aussi profond qu'il le paraissait. Ce que la coterie ambitionnait par-dessus tout, c'était la conservation du pouvoir dont les avantages Répandaient sur elle en cette pluie bienfaisante d'honneurs et de profits dont elle sut tirer partie jusqu'aux derniers abus.

Dès la première session du parlement, convoqué par le nouveau gouverneur (1820), le conflit entre le Conseil et l'Assemblée éclata avec plus de fureur que jamais. Papineau ayant fait voter le budget article par article, pour assurer le contrôle complet des deniers publics par les représentants du peuple, la Chambre haute le rejeta en affirmant son droit de participer au vote des subsides et sa résolution de repousser toute liste civile divisée par chapitres. C'était une espèce de leçon faite à sa voisine qui prit la chose très mal et répliqua que « le Conseil ne pouvait lui dicter l,a manière de voter les subsides, ce qui lui appartenait exclusivement ». Le malheur voulut que lord Dalhousie se rangeât à l'avis du Conseil, au lieu de proposer un compromis qui aurait mis fin au dead lock, à une situation sans issue apparenté,

Dalhousie voyait sans doute ce conflit avec une cer- taine satisfaction. Une dépêche de lord Bathurst, secrétaire des colonies, tendrait à le faire croire. Les instructions de ce ministre au nouveau gouverneur prennent, à une lecture réfléchie, la couleur d'une odieuse machination montée pour provoquer un boule- versement dans les deux chambres, lequel, serait repré- senté comme une preuve que tout gouvernement était

PREMIER PROJET D'UNION DES PROVINCES 51

impossible dans la province. Pour sortir de l'impasse, on imposerait l'union du Haut et du Bas-Canada comme moyen suprême de rétablir l'ordre. On ne pouvait pas être plus machiavélique.

La lutte entre le Conseil et l'Assemblée n'était pas la seule cause d'irritation. Tous les abus que l'arbitraire peut engendrer se multipliaient alors, de la façon la plus irritante. On vivait sous le règne du favoritisme le plus éhonté. Ici, c'était un ami du pouvoir, conseiller législatif et juge à la fois; là, on voyait un traducteur du parlement sur le siège des juges; un lieutenant-gou- verneur avec de forts appointements, vivant hors du pays sans remplir les fonctions de sa charge; ailleurs un juge payé par l'Etat se faisant remettre des honoraires par les plaideurs. Il y avait tels de ces abus si criants que Dalhousie, malgré sa partialité, promit de les faire disparaître. Pendant qu'il en demandait le redressement, Papineau et ses amis apnrirent avec stupeur et indignation qu'on se préparait à Londres à nous porter le coup fatal que les dépêches de lord Bathurst, dont il a été question plus haut, auraient pu faire pressentir.

La Chambre des communes venait d'être saisie d'un projet de loi à l'effet de réunir en une seule province le Haut et le Bas-Canada. Proscription de l'usage de la langue française à la législature; prépondérance énorme accordée à la représentation de l'élément anglais, tels étaient les autres dispositifs du projet de loi qui aurait franchi toutes ses étapes au palais de Westminster, sans l'intervention de MM. Mackintosh, Labouchère et Hume,

52 PREMIER PROJET D'UNION DES PROVINCES

amis de notre cause, qui protestèrent avec indignation contre la mesure soumise à la chambre à notre insu. Ils firent honte à ses auteurs, en montrant que rien ne pou- vait justifier un tel attentat à la liberté de sujets du roi qui, à deux reprises, auraient-ils pu ajouter, avaient con- servé le Canada à l'Angleterre. La majorité se rangea à l'opinion de nos avocats pour demander au gouverne- ment de surseoir à l'exécution de notre arrêt de mort, jusqu'à la session suivante et de prévenir les intéressés.

Il fallait agir d'urgence pour conjurer le danger imminent qui nous menaçait. Tout de suite, à Québec, à Montréal et aux Trois-Rivières, il se forme, sur l'ordre de Papineau, des comités chargés de faire signer une pétition priant le parlement de ne pas donner suite au projet d'union; en quelques semaines on recueille soixante mille signatures. Entre temps, la province se demande quel est l'homme le plus digne de les porter au pied du trône? Une réponse unanime jaillit de tous les cœurs: Papineau. Il résiste à la supplique générale pendant quelque temps, mais son grand esprit public lui fait sentir qu'il ne peut se dérober à ce devoir que lui impose sa situation de chef du parti libéral.

A cette date (1822) Papineau est arrivé au point, cul- minant de sa puissance; son autorité acceptée par toutes les classes de la société s'impose sans conteste. Non seulement le peuple l'acclame, mais le clergé, Mgr Plessis en tête, le proclame l'homme nécessaire. M. Charles de Saint-Ours, un des seigneurs les plus impor- tants, héritier d'un grand nom et dont les ancêtres

PREMIER PROJET D.' UNION DES PROVINCES 53

s'étaient distingués sur les champs de bataille, lui écrit: « Les Canadiens doivent faire tout en leur pouvoir pour parer le coup dont le pays est menacé, et il faut espérer qu'ils réussiront malgré les intrigues de nos enne- mis... J'ai vu avec la plus grande satisfaction que tout le monde avait jeté les yeux sur vous pour vous prier de porter nos pétitions en Angleterre; je ne connais personne plus capable ni plus digne que vous de se charger de cette honorable mission ». De sou côté, M. Joseph Deniers, prêtre du séminaire de Québec, un des ecclésiastiques les plus influents du temps, lui dit aussi pour le décider à se rendre en Angleterre: « Per- mettez-moi de vous presser et de vous conjurer de ne pas abandonner notre pauvre pays, avant que nous soyons sortis avec avantage de la lutte terrible nous nous trouvons engagés. Je sais que c'est un grand sacrifice de votre part, mais je sais en même temps que vous y êtes habitué depuis longtemps. » De pareilles supplications lui arrivaient en foule de tous les points du pays. Il y avait à ce moment-là à Saint-Charles (ri- vière Richelieu) un homme fort riche pour l'époque, d'une haute intelligence, d'une grande influence dans toute la région de Sorel à Montréal et à Saint-Hyacinthe: c'était M. Debartzch, beau-frère de M. de Saint-Ours et père de quatre jeunes filles accomplies, renommées par leur beauté et leur esprit, et qui devinrent plus tard Mes- dames Kierzkowska, de Eottermund, Drummond et Monk. Il écrivait à Papineau : " Je ne devrais pas vous solliciter de nouveau; quand je réfléchis à vos talents et à

54 PREMIER PROJET D'UNION DES PROVINCES

votre patriotisme,je suis entraîné à le faire malgré moi ». Papineau trouvait aussi des alliés parmi les Anglais dont plusieurs des plus marquants faisaient cause commune avec nous, tels que James Cuthbert, de Ber- thier, membre du Conseil et propriétaire d'une seigneurie importante, Leslie, et John Neilson, rédacteur de la Gazette de Québec. Ce dernier fut aussi choisi comme délégué à Londres. Depuis longtemps l'injustice fla- grante de l'oligarchie qui sévissait dans la province avait indigné Neilson et en toutes occasions, au parlement com- me dans les assemblées publiques, il prêtait main forte aux Canadiens. Son jugement sûr, son esprit pondéré le portait à donner de sages conseils aux patriotes et à modérer les emportements des plus violents. Le projet d'union de 1822 lui apparut comme un péril, et il s'employa autant que Papineau à le conjurer. « Le pays, écrivait-il (12 décembre 1822), ne veut pas se soumettre aux injustices qu'ont projetées contre nous une poignée d'intrigants qui visent à sacrifier, à leur ambition sans bornes, le bonheur des Canadiens. Ces hommes que le hasard a faits si grands dans ce pays, qui seraient demeurés si obscurs ailleurs, que ne jouis- sent-ils en paix des privilèges sans nombre dont ils sont en possession, sans entreprendre de dépouiller les habitants de notre province de leurs droits? Animés par les préjugés les plus injustes contre les institutions qui nous sont les plus chères, nourrissant un aussi grand mépris que celui qu'ils affichent contre tout ce qui est particulier aux mœurs et aux usages du Canada,

PREMIER PROJET D'UNION DES PROVINCES

55

ils abusent certainement du pouvoir au point de ha- sarder la tranquillité du pays. » On voit «de reste par ses paroles que les excès et l'insolence de la bureau- cratie avaient indigné Neilson autant que Papineau et ses amis. Mais quelle était cette poignée d'intrigants auxquels Neilson fait allusion? C'étaient les marchands •de Montréal et de Québec unis aux bureaucrates qui avaient suggéré à M. Ellice, propriétaire de la seigneurie de Beauharnois, et personnage fort écouté à Londres, de pousser les ministres à réunir les deux provinces cana- diennes en une seule dans le but avoué d'anéantir l'in- fluence française.

Papineau et Neilson s'embarquent à New-York pour Liverpool au mois de janvier 1822. Le 25 février, des- cendus au 28, Norfolk St, Strand, ils donnent avis de leur arrivée au ministre des colonies, lord Bathurst, en lui demandant une audience pour lui remettre la protes- tation des Canadiens contre l'Union et aussi une requête de six mille freeholders du Haut-Canada opposés, eux aussi, à ce projet.

Papineau produisit l'impression la plus favorable à Londres. Sa haute intelligence, ses manières aisées, sa belle prestance lui valurent le meilleur accueil dans le monde politique. « Est-ce bien la, semblait-on se dire, un de ces hommes qu'on nous représente comme si ignorants, tenant plus, par leurs usages, des Indiens que des Français? »

Une connaissance plus étendue du Canada aurait fait voir aux esprits dirigeants de la métropole qu'il y avait,à Québec et à Montréal, dans tout centre un peu consi-

56 PREMIER PROJET D'UNION DES PROVINCES

dérable de la province,des hommes d'élite,d'une politesse exquise, qui n'auraient pas été déplacés dans un salon distingué de Londres ou de Paris. Une grande dis- tinction et l'urbanité d'autrefois étaient la caractéris- tique des anciens Canadiens, et ces qualités n'étaient pas l'apanage seulement des seigneurs et des hommes instruits, mais aussi du clergé et même des habitants. C'était cette aménité de manières qui faisait dire à Andrew Stuart que « les Canadiens étaient un peuple de gentilshommes. »

A l'arrivée de Papineau et de Neilson, la conspiration montée contre les Canadiens se découvrit à leurs yeux dans toute sa malice; le péril n'avait pas été exagéré; au contraire, car il fut constaté qu'à la suggestion d'El- lice, le ministère s'était décidé à pousser le bill d'union sans bruit, à marche forcée, à travers toutes ses étapes. Un curieux incident avait fait éventer la mèche. IL se trouvait alors à Londres un ennemi personnel d'Ellice,un nommé Parker, brouillé avec lui sur une question d'af- faires. Parker, connaissant le plan d'Ellice et voulant par vengeance le contrecarrer, se hâta de prévenir du complot sir James Mackintosh, MM. Hume et Burdett, et ceux-ci s'empressèrent de faire sentir l'infamie qu'il y aurait à changer la constitution du Canada, pour punir les Canadiens de fautes qu'on leur imputait sans leur donner l'occasion de se défendre.

No» délégués avaient trouvé, à Londres, une pétition adressée au Parlement, par les partisans de l'union, des marchands de Montréal et de Québec, dans laquelle les Canadiens étaient peints sous les traits les plus odieux.

PREMIER PROJET D'UNION DES PROVINCES 57

Ce fut une tâche facile pour nos délégués de confondre nos calomniateurs, et les ministres s'engagèrent à en- terrer le projet de loi, destiné dans l'esprit et l'espé- rance de ses auteurs, à consolider et à perpétuer leur domination. Il n'est pas hors de propos de citer quelques extraits de cette triste composition. On ise demandera, après les avoir lus, quelle audace, quelle passion devait posséder les individus capables de fonder leur projet d'asservissement de tout un peuple sur des motifs aussi futiles ?

« La source du mal dont on se plaint se trouve dans la composition de la Chambre. De là, les difficultés sans cesse renaissantes entre les différentes branches de la Législature. De vient que les efforts faits par le gou- vernement pour améliorer la condition du pays sont pa- ralysés. La même cause prévient l'augmentation de la population anglaise, gêne les entreprises commerciales et le pays reste stagnant avec tout ce qui le caractérisait avant la conquête; il demeure français à tous égards. Doit-il rester à jamais ainsi sous un gouvernement britannique tolérant? L'adoption ou le rejet de l;Union en décidera. . .Les droits politiques excessifs concédés à cette population,. . . le sentiment qu'elle a de sa force croissante, ont fait naître dans les cerveaux l'idée d'une nation séparée: la nation canadienne. Qu'on mette fin à un système de gouvernement qui, en dernière analyse, expose la Grande-Bretagne à la mortification et à la honte d'avoir à grands frais préparé l'indépendance •d'une colonie anglaise, pour qu'elle devienne l'alliée d'une nation étrangère et la persécutrice des sujets anglais.

58 PREMIER PROJET D'UNION DES PROVINCES

« Si on ne change pas le régime actuel, les habitants du Haut-Canada se rapprocheront de leurs voisins améri- cains; ceux-ci chercheront à diminuer les inconvénients résultant de leur séparation artificielle d'avec le Bas- Canada par des relations plus intimes et conduisant inévitablement à l'union avec les Etats avoisinants. Sans l'union des provinces, le tort que causent au pays son caractère et ses principes français. . .s'aggravera en- core des conséquences d'un acte de libéralité de la part •de la mère-patrie. Le système colonial récemment adopté permet de nouer des relations directes entre le Bas-Ca- nada et la France. L'effet en sera de fortifier des sen- timents et des préjugés que soixante années de relations interdites n'ont pu entamer, et de rendre plus profonde la désunion qui sépare les sujets de Sa Majesté dans le Bas^anada.

« Une générosité sans limites a accordé aux vaincus leurs lois et leur religion, la participation au gouver- nement et aux droits de sujets britanniques... mais tout cela n'a pu les faire dévier des principes, du lan- gage, des mœurs et des coutumes qui font d'eux un peuple étranger... Pendant quelque temps après l'adoption de la constitution actuelle, la population canadienne-française, peu capable d'exercer les pouvoirs politiques qu'on lui avait conférés et ayant un reste de déférence pour ses co-sujets anglais, usa avec modé- ration de ses avantages. Mais ces dispositions firent bientôt place à des préjugés anti-britanniques invétérés, et les Anglais, à l'exception d'un petit nombre élus pour l'apparence plutôt que par égard pour leurs talents,

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furent exclus de la Chambre. Pendant bien des années, un quart des représentants fut anglais. Au- jourd'hui sur cinquante députés, dix seulement sont de cette nationalité. . . Preuve de l'esprit qui anime ce corps... aucun homme d'origine britannique n'en a jamais été élu président. »

Après avoir cité ces extraits de la pétition des unio- nistes, Papineau s'écrie: « N'est-ce pas l'accent de la rage? Sont-ce les sentiments de frères d'armes avec qui nous venons de repousser de communs dangers? (pendant la guerre de 1812-13). Et les membres de l'administration vont-ils refuser de signer la pétition contre l'union? Je les vois avec leur aveuglement ordi- naire au moment retentit, d'un bout à l'autre de la province, un cri d'indignation contre cette violence indigne, s'isoler et séparer leurs intérêts de ceux du pays qu'ils devraient gouverner et non outrager. »

Le hasard fit rencontrer Ellice et Papineau chez M. Burdett. Le seigneur de Beauharnois ayant demandé à son adversaire politique si les ministres lui avaient promis de renoncer à leur projet, Papineau répondit dans l'affirmative. Sur ce, Ellice entrant dans une violente colère, déclara que puisqu'ils manquaient à la parole qu'ils lui avaient donnée, il les dénoncerait. En dépit des protestations d'Ellice, le projet d'union fut bien et dûment enterré (en 1823) dans les cartons de Downing street, d'où on le sortira dix-huit ans plus tard. Ellice et les marchands anglais de Montréal et de Québec devaient finir par l'emporter, et trouver ainsi leur triomphe bien près de leur défaite.

CHAPITRE SIXIEME

LORD DALHOUSIE ET PAPINEAU

Papineau, rentré au pays au mois de novembre 1823, s'empresse d'écrire à Neilson, revenu avant lui pour affaire urgente. A son arrivée, Neilson s'est trouvé en butte à de mesquines persécutions de la part de lord Dalhousie qui lui a enlevé le patronage du gouvernement: « Avec quel chagrin, lui écrit son ami, j'apprends à mon retour que notre administration, toujours malhonnête, au lieu de voir combien un aussi honnête homme que vous serait capable de la servir, si elle avait des vues droites, vous persécute. Le premier aventurier venu qui voudra aujourd'hui flatter un homme aussi incapable que le gouverneur, aussi vain que le juge en chef (Sewell), aussi ennemi des bienséances que Rich\irdson (conseiller législatif qui avait insulté les Canadiens) et quelques autres de cette trempe, sera plutôt accueilli par eux comme l'a été Henry et vingt autres fripons, que ne le sera l'homme le plus intègre, du plus grand talent et de la plus grande influence, qui ne voudra pas applaudir à leurs odieuses usurpations. » C'est dans l'état d'âme que ces phrases rageuses nous révèlent que Papineau s'élance de nou- veau à l'assaut des abus déjà tant de fois attaqués, mais qui demeurent parce qu'ils profitent à tant d'individus.

62 LORD DALHOUSIE ET PAPINEAU

On aurait dit que l'administration allait au devant des. désirs de Papineau pour lui fournir de nouvelles raisons de l'attaquer et de justifier ses critiques passées. A maintes reprises ne s'était-il pas élevé contre le danger qu'offraient le manque de contrôle de la dépense et l'absence de responsabilité des fonctionnaires publics? C'est à la suite et sous le coup de ces avertissements que lord Dalhousie se voyait forcé d'avouer à la Chambre que le receveur général, Caldwell, personnage dont le faste était un grand scandale, avait employé £96,000 des deniers publics à son usage personnel. Prenant ce déficit énorme comme motif de son attaque, Papineau adresse, en pleine Chambre, au gouverneur une mercuriale qui, au dire de l'historien Bibaud, rappelait par sa violence, bien naturelle en l'espèce, les philip- piques de Démosthène et les catilinaires de Cieéron.

Les violences de langage ne sont pas des arguments, mais la conduite de l'Exécutif ne semblait-elle pas en cette circonstance un défi jeté à l'honnêteté et à l'opinion publiques, car il laissait en liberté ce fonctionnaire infi- dèle, coupable d'un détournement, passible de la prison. C'était une insulte au peuple audacieusement volé, et un outrage à la morale, une concussion rappelant celles de Bigot, qui lui au moins avait été cité en justice par le gouvernement pourtant peu scrupuleux de Louis XV. A maintes reprises l'Assemblée s'était élevée contre la négligence incroyable de l'Exécutif, qui avait refusé d'exiger de Caldwell les cautionnements ordinaires fournis par les fonctionnaires chargés de grandes res-

LORD DALHOUSIE ET PAPINEATJ 63

portabilités financières. Et croirait-on que son suc- cesseur fut nommé, lui aussi, sans avoir à donner des gages de sa bonne administration!

La dénonciation violente de Papineau exigeait une sanction conforme aux principes énoncés dans son discours, et celle-ci se trouva dans un^appel à la Chambre de refuser les subsides. Vallières,qui s'était vers ce temps rapproché du gouverneur, combattit cette proposition et réussit à l'emporter sur son émule en éloquence. Une ri- valité commence dès lors à poindre entre ces deux hommes que l'on trouvera désormais en antagonisme. Le bill des subsides envoyé au Conseil n'en fut pas moins repoussé par ce corps, parce qu'il réduisait la somme totale des salaires de vingt-cinq pour cent. C'était une nouvelle faute au compte de la Chambre haute.

L'éternelle question des finances se tient durant le règne de Dalhousie au premier plan des préoccupations des Canadiens. Appels sur appels se font entendre à Londres à ce sujet, mais toujours on donne tort à Pa- pineau, qui enrage de se faire dire par le secrétaire des colonies: «Les prétentions de la Chambre d'assemblée sont déraisonnables ; c'est ainsi qu'il faut les appeler, car elles sont contraires à la loi. L'Assemblée a manqué au principe du droit constitutionnel en refusant de voter une partie quelconque du revenu considérable dont elle a le contrôle, à moins que le revenu permanent de la couronne ne lui fût cédé. » Cette mercuriale dépassait son but et Downing street exagérait les fautes de la Chambre. Une constitution non écrite est un instrument

64 LORD DALHOUSIB ET PAPINEAU

de gouvernement fort élastique qu'un homme habile peut plier aux exigences de la situation. A l'époque dont il est question, la Nouvelle-Ecosse réglait ses dé- penses comme elle l'entendait en dehors de toute inter- vention de l'Exécutifl Papineau, écrivant à sir James Mackintosh, lui rapporte que dans une entrevue avec lord Dalhousie, il lui fit cette observation : « Lorsque vous étiez gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, pourquoi permettiez-vous à la Chambre de voter le budget item par item,ce que vous nous refusez ici? » et lord Dalhousie de répondre: « J'étais à la veille de changer ce système lorsque je fus appelé à Québec ». Pitoyable faux-fuyant que cette explication du gouverneur et qui montre bien qu'il ne s'agissait pas d'appliquer un principe, mais uniquement de conserver l'autorité entre les mains de la coterie qui en abusait depuis si longtemps.

Ce que l'Assemblée voulait atteindre par le contrôle des subsides, c'était les abus qui régnaient du haut en bas de l'échelle gouvernementale; le cumul des emplois et les sinécures comme celle du lieutenant-gouverneur de Gaspé, dont le titulaire était hors du pays.

C'est ainsi que l'on voyait au Conseil exécutif, composé de dix membres, sept conseillers législatifs, le procureur générai, trois greffiers du Conseil législatif. Le pré- sident de ee corps, Jonathan Sewell, portait aussi l'her- mine de juge et chef et de président de la Cour d'appel. Au sein de cette assemblée se prélassent aussi une foule de sinécuristes parmi lesquels figurent deux lieutenants- gouverneurs, dont les administrés n'avaient jamais vu la

LORD DALHOUSIE ET PAPINEAU 65

figure. Des conseillers exécutifs, un seul était dans le Bas-Canada, les autres appartenaient par leur origine aux provinces voisines.

Nulle responsabilité ne s'attache aux actes des con- seillers exécutifs dans la colonie, car leurs instructions viennent du roi. Ce corps permanent est de fait l'auto- rité, car il possède le contrôle déguisé mais absolu des finances. A l'arrivée de chaque nouveau gouverneur, celui-ci tomibe naturellement entre les mains de ces hommes néfastes, qui l'influencent, l'endoctrinent pour en faire leur instrument. Prévenus contre les Ca- nadiens, pleins de morgue, ils ne cessent d'accabler de leur dédain des gens qui leur sont supérieurs, par l'intel- ligence et souvent par la naissance.

Les conseillers législatifs emboîtent le pas au con- seillers exécutifs et se rendent complices de leur œuvre funeste. C'est ainsi que pour complaire à l'Exécutif, le Conseil en vint un jour à proclamer l'hérésie constitu- tionnelle que l'on va lire:

« Le Conseil déclare que l'énoncé de principe suivant de l'Assemblée législative, à savoir: Que cette Chambre entend tenir personnellement responsable le Receveur général de 8a Majesté et toutes autres personnes <1e cette province, pour tous tes deniers prélevés légalement et dépensés par eu.r, en vertu d'un ordre quelconque, à moins que ces dépenses n'aient été autorisées par un dispositif spécial de la loi, constitue, de la part de l'Assemblée, une tentative d'ériger sa volonté isolée au-dessus de la loi, en donnant des ordres à un fonctionnaire qui, d'après la constitu-

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tution, est tenu d'agir selon les instructions de l'Exécutif et non d'après celles de l'une ou l'autre branche de la Législature. »

On eut un instant l'espoir que l'on était arrivé à une entente sur ce brûlant sujet des finances.

En 1825, lord Dalhousie étant en Angleterre, sir Francis Burton, lieutenant-gouverneur, soumit à la Chambre un budget donnant la dépense non en bloc mais article par article, tel qu'elle le désirait; elle s'empressa de le voter, aux applaudissements de tout le pays. « Enfin, disait-on, voilà cette affaire, cause de tant de désagréments et de colères, disparue de la scène poli- tique! Il sera maintenant possible de s'occuper des

réformes et des mesures si nécessaires à l'avancement

*

de la province. »

Cette satisfaction fut de courte durée; on avait compté sans le mauvais vouloir du bureau colonial, et lord Dalhousie, à son retour de Londres, déclara, à la session de 1826, que sir Francis Burton avait excédé ses pouvoirs en se rendant au désir de l'Assemblée et qu'il fallait revenir au budget que la Chambre avait si sou- vent refusé d'accepter. Retirer une concession, même lorsqu'elle a été faite par erreur, est un acte de mauvaise politique, dangereux et plein de provocation. Dans l'espèce on aurait été bien empêché de signaler un seul abus comme conséquence du budget de 1825. Reve- nir à l'ancien système, c'était jeter un défi à la Chambre dont l'irritation se traduisit par un nouveau refus de se conformer au désir du gouverneur sur le mode de voter l'argent nécessaire aux fins de l'administration.

LORD DALHOUSIE ET PAPINEAU 67

A la session de 1827 (novembre), le parti national se présenta en Chambre plus fort que jamais; les élections générales du mois de juillet précédent avaient aug- menté le nombre des adhérents de Papineau. Celui-ci s'était posé devant le peuple en adversaire direct de lord Dalhousie,. et la lutte entre ces deux hommes prit les allures d'une guerre personnelle. Aussi, lorsque la Chambre eût élu Papineau à la présidence, le gouverneur refusa d'agréer ce choix. Les députés ne voulurent pas revenir sur l'élection et le gouverneur prit le parti de pro- roger le Parlement en faisant une harangue remplie de reproches amers à l'adresse de l'Assemblée : « Je suis venu, dit-il, mettre fin à cette session, convaincu que je suis par vos procédés, qu'il n'y a plus lieu d'en attendre rien d'avantageux pour les intérêts publics . . . Il m'est bien pénible, messieurs de la Chambre d'as- semblée, de ne pouvoir vous exprimer mes sentiments en termes d'approbation et de remerciement. . . J'ai vu sept années s'écouler sans un règlement définitif des comptes publics; j'ai vu mettre de côté les projets de lois du gouvernement nécessaires à la province. . . les formes parlementaires entièrement négligées, et dans cette session, un empiétement sur l'autorité executive, de la part de la Chambre, dont le domaine est la législation, le seul qui soit votre partage dans la constitution du pays. »

Papineau bondit sous ces reproches qui prennent à ses yeux les proportions d'outrages à l'adresse du pays, atteint dans la personne de ses représentants. A sa voix la province entre de nouveau en effervescence, et

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l'on s'indigne par ordre. De toutes parts, Von répond à ses appels par des résolutions qui condamnent le gou- verneur et l'on signe des pétitions au bureau colonial. Comme en 1822, c'est Papineau qui dirige le mouvement protestataire. Ces documents énumèrent les griefs que nous venons de faire connaître, mais ils insistent plus fortement sur certains abus. C'est ainsi qu'en se plaignant de l'usurpation du pouvoir dont est coutumier lord Dalhousie, qui dépense les recettes du pays sans l'autorisation de la Chambre, les pétitions faisaient remarquer au roi que plus de la moitié de ces recettes servait à payer les traitements des fonc- tionnaires; que les dépenses de ce chef allaient en augmentant en face de la diminution du produit des impôts. On insistait sur le fait que l'instruction publique en souffrance manquait de fonds pour sortir de son état de marasme. C'est en vain que depuis trente ans l'Assemblée réclamait les recettes provenant des biens des jésuites: «Les propriétés confisquées à cet ordre avaient, été données par les rois de France pour les fins de l'éducation, qu'on les rende à leur destination primitive, » disaient les requêtes. Cette réclamation n'était-elle pas des plus raisonnables? Il va sans dire que les requêtes au roi s'attaquent avec violence au Conseil législatif, « ce corps composé en majorité de per- sonnes dont l'existence et celle de leur famille dépendent des traitements qu'ils tirent de leurs fonctions, qu'ils occupent durant bon plaisir. »

Neilson est de nouveau appelé à porter les plaintes des Canadiens à Londres. On compte sur son expé- rience, sa modération et sur le fait que lui, Ecossais, partageant les opinions des Canadiens, ne peut être soup-

LORD DALHOUSIE ET PAPINEATJ 69

çonné de préjugés de race. M. Cuvillier et D.-B. Viger l'accompagnent dans cette mission qui fut souvent pour nos délégués un calvaire à gravir, tellement ils se heur- tèrent à de l'indifférence, à des mépris et à une hostilité qu'on ne pouvait pas toujours dissimuler. A force d'instances, ils réussirent à saisir de nos affaires un comité de la Chambre des communes, qui, après avoir écouté leurs doléances, arriva à la conclusion « que les Canadiens d'extraction française ne devaient être aucu- nement troublés dans l,a jouissance de leur religion, de leurs lois et de leurs privilèges. Le comité posait en principe que le droit de disposer des recettes provenant de l'acte de 1774 appartenait à la couronne, mais il n'hésitait pas à dire que les vrais intérêts de la province seraient mieux sauvegardés, si les recettes et les dépenses étaient placées sous le contrôle de la Chambre d'assemblée. Le comité émettait le vœu que la majorité des membres du Conseil législatif ne fût pas composée de personnes en place sous le bon plasir du gouver- nement; quant aux juges, à V exception du juge en chef seul, il aurait mieux valu pour eux qu'ils ne se fussent pas immiscés dans les affaires de la Chambre. »

Les ministres ne pressèrent pas la Chambre des com- munes d'agréer ce rapport qui ne fut, en définitive, pour nos délégués qu'un mince succès d'estime: il ne réglait rien, laissait toutes choses dans le statu quo. Il est vrai que le gouvernement mettait fin à l'administration de lord Dalhousie, mais qu'importait ce changement de titulaire dès qu'on laissait les abus debout! Ce n'était pas les gouverneurs qu'il était urgent de changer, mais l'esprit qui les animait et qui leur était soufflé de Londres pour être soigneusement entretenu à Québec.

CHAPITRE SEPTIEME

LES ENNUIS DE PAPINEAU

A mesure que Papineau s'engage plus à fond dans la lutte entreprise contre le gouverneur, le Conseil exécutif et le Conseil législatif, les difficultés se multiplient sous ses pas au point de lui arracher des cris de désespoir et de rage. Si ses ennemis groupés en phalange serrée présentent un front uni à ses attaques, par contre, bon nombre de ses amis faiblissent dans le rang la division et les jalousies font leur œuvre.

Québec et Montréal ont de la peine à s'entendre; déjà en 1822, lors de l'affaire du projet d'union, cette ten- dance à l'éparpillement des forces s'était manifestée. A Québec, on avait vu d'un mauvais œil, pour des raisons d'opportunité, le choix de Papineau et de Neilson comme délégués auprès du gouvernement anglais. A ce sujet, M. "Jérôme Deniers, prêtre du séminaire de cette ville, lui avait écrit: « J'apprends avec le plus, grand déplaisir que vous avez été nommé pour porter l'adresse en Angle- terre. Tous vos amis de Québec tremblent pour vous. Tous conviennent que les intérêts de la Province ne pourraient tomber en meilleures mains. . . Ils n'auraient jamais pensé à d'autres si vous n'étiez pas orateur de la Chambre. Ils ne peuvent pas concevoir que vous puissiez

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ainsi déserter votre poste sans l'agrément de l'As- semblée. Ils s'imaginent que vous trouverez en Angle- terre des lettres du Canada dans lesquelles on ne man- quera pas de vous reprocher votre prétendue désertion. »

Voilà pour les amis; mas il y avait aussi les envieux et c'est ceux-là que M. Deniers redoutait surtout. Continuons à citer sa lettre: «Il va falloir choisir un autre orateur. Cette élection va être la pomme de discorde jetée dans l'Assemblée. Il y a parmi nous des ambitieux que nous ne connaissons pas assez. Un mau- vais choix pourrait nous devenir bien funeste. Suppo- sons que le choix soit bon et que les petites passions canadiennes n'entrent pour rien dans l'élection, l'Exé- cutif l'approuverait-il? Nous n'avons déjà que trop de tracasseries sans nous en créer de nouvelles. Ce que j'appréhende surtout, c'est la division dans nos rangs ; elle peut nous perdre. Je vous souhaiterais un instant au milieu de vos amis de Québec, je suis persuadé que vous resteriez en arrière en entendant leurs raisons. »

Il est évident, d'après ces confidences, que la poU-tiqfce hardie, agressive de Papineau, n'allait pas dès 1822 à tout son parti. Soit lassitude, soit crainte, la situation, en 1828, s'était encore aggravée. Il y avait, ça et là, âes mouvements insurrectionnels contre ce que l'on appelait yPabsolutisme de Papineau.

Il faut, pour bien mener une campagne comme celle qu'il dirigeait, une somme énorme d'énergie, savoir employer, à tour de rôle, le vert et le sec, ménager les uns, stimuler les autres, écraser sans pitié les indécisions et

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les mécontentements qui découragent. Papineau s'enten- dait bien à cette œuvre, qui impose tant d'efforts d'intel- gence. C'est merveille de le voir combler d'éloges ses plus utiles lieutenants, comme Neilson, de Québec, sur le- quel il paraît faire fond plus que sur tout autre. Aussi lui écrit-il sans cesse et il en fait son confident. Il apprécie ses succès, et souhaite d'avoir beaucoup d'amis comme lui. C'est aussi à Neilson qu'il fait part de ses mauvaises humeurs, c'est à cet ami qu'il fait connaî- tre ces heures sombres que traverse tout homme qui a le maniement d'autres hommes. « L'injustice, écrit-il à Neilson, en 1828, le 9 janvier, l'injustice faite à mon pays me tue, m'agite au point de n'être pas toujours en état de ne prendre conseil que d'un patriotisme éclairé, mais plutôt de la colère et de la hjaine contre ses oppresseurs. »

Il n'est pas tendre pour ses partisans dont il croit avoir à se plaindre ou qui lui paraissent contrecarrer s<'|||)]ans. Sa tactique le porte à ménager ceux-ci le pluslitfcugtemps possible et à les accabler le jour tout

poir de les ramener dans le rang lui échappe. On le verra, aux élections de 1831, renverser sur le carreau d'anciens adhérents au zèle refroidi à la vue de ses procédés révolutionnaires. Les respouisabilités de sa situation lui défendent la pitié. Napoléon, avec ce que l'on a appelé son mépris de la vie des autres, disait que dans une bataille les minutes sont tout et les hommes rien. Papineau semble croire que dans la bataille poli- tique, au Parlement,les individualités comptent pour peu

74 LES ENNUIS DE PAPINEAU

de chose et les votes pour tout. C'est à raison de cette tactique que, cruellement en apparence, il sacrifie les amis dont il ne peut compter les suffrages comme acquis aveuglément à sa cause.

L'allure indécise des patriotes de Québec, qui s'étaient chargés de préparer la requête de cette ville dirigée contre lord Dalhousie, l'exaspère. Notons que la protes- tation du comité de Montréal avait paru trop raide aux Québecquois et qu'ils avaient décidé d'en préparer une pour leur propre compte. Il l'attend et comme il reste plusieurs jours sans nouvelles, perd patience, s'emporte et exhale sa colère dans cette lettre à Neilson:

Montréal, 8 octobre 1827. Mon cher monsieur,

Je prends part au déplaisir que vous devez éprouver des lenteurs et des hésitations de votre comité à faire rapport des résolutions et d'un projet d'adresse au Roi, ou au Parlement, pour se plaindre des griefs sans nombre qu'occasionne l'administration actuelle. Vous prendrez pairt au déplaisir que nous éprouvons ici, en apprenant que tous nos soins, jusqu'à présent, se sont bornés à retenir l'empressement de nos amis, qui exigent impatiemment qu'ils soient convoqués pour faire en- tendre leurs accusations contre le Comte (Dalhousie). Ce faux pas c'est la lenteur de votre Comité qui nous y a jetés. Si les deux villes agissaient de concert, les comités de comté adopteraient la même pétition et cette

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expression unanime des vœux du pays serait de plus de poids que des adresses diverses et surtout offrirait l'avantage de plus de célérité. Nous avons eu peine à nous faire écouter, pour calmer l'impatience des gens de Montréal, et voilà qu'en effet j'apprends aujourd'hui que vous êtes rendus à parler et à pérorer sans rien conclure. L'on m'écrit que notre ami M. Berthelot doute qu'il faille faire rien de plus que d'envoyer sans requête un agent, pour demander qu'il soit suivi par un autre agent, et que M. Vallières enfile des phrases des plus sonores et des plus élégantes pour établir que l'on peut dire beaucoup en faveur ou contre le projet d'envoyer une requête au Roi. Bon Dieu quel verbiage! Il ne peut pas découler d'insuffisance d'esprit, mais seulement d'absence de caractère. Est-ce qu'il pense que sa robe de soie lui soit collée à la peau de telle manière qu'il ne puisse la perdre qu'avec des lambeaux de chair et des déchire- ments trop douloureux ? Est-ce qu'il espère «la conserver; et peut-il le faire avec honneur devant l'indignité que lui fait éprouver milord en le destituant de son emploi dans la milice, pour son vote en Parlement? Il n'y a pas un autre homme que vous à qui je voulusse m'ouvrir avec autant de liberté sur ce que je pense de M. Vallières, mais c'est le cri de la douleur et du chagrin qui m'ar- rache ces réflexions, quand je lui vois prostituer tous les talents dont la nature a été si prodigue pour lui, aux pieds d'un homme pour qui il ne peut avoir que du mépris.»

Comme on le voit, il n'est guère tendre pour ce pauvre

76 LES ENNUIS DE PAPINEAU

Vallières, dont le seul crime est de ne plus penser comme lui. Au milieu de tous ces tiraillements et de ces hésitations, il dut éprouver un moment de satis- faction lorsque les porteurs de la requête en Angleterre obtinrent la tête de lord Dalhousie. C'était un succès personnel pour Papineau que le rappel de ce gouverneur, une victoire sentimentale, il est vrai, pour son amour- propre, mais enfin une victoire. Il n'en tira nulle vanité. Nous le trouvons bientôt tout aussi irascible qu'avant, et ne comptant plus obtenir justice de l'An- gleterre.

Après le départ de lord Dalhousie, sir James Kempt prit les rênes du pouvoir et l'on vit une accalmie dans les affaires, semblable à celle qui avait marqué la courte administration de sir Francis Burton, gouverneur inté- rimaire en 1825, durant l'absence de Dalhousie. On augurait bien de l'administration de cet homme modéré, conciliant en apparence. Mais la publication d'un rapport, que Kempt fit en 1829 sur l'état de la province, vdnt encore une fois tout gâter. Au ministre des colonies qui l'interrogeait sur la question de savoir s'il ne serait pas à propos de modifier la composition du Conseil exécutif et du Conseil législatif de façon à contenter la majorité des habitants de la province, il avait fait une réponse qui restait en deçà des réclamations de la Chambre. De là, son impopularité suivit bientôt aussi de sa démission. Cependant sa réponse à Downing Street contenait l'aveu dépouillé de tout artifice qu'il y avait lieu de faire des réformes dans le sens indiqué par le

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ministre. Un changement, disait-il, s'imposait dans le personnel du Conseil législatif sur vingt-trois mem- bres on comptait douze fonctionnaires et seulement sept catlioliques,et aussi au Conseil exécutif, l'on ne voyait qu'un seul ministre indépendant de La couronne et un seul catholique. Après cette constatation, Kempt eut le tort de ne recommander que peu de changement. Il faut cependant lui tenir compte de la proposition qu'il fit au ministre de faire entrer au Conseil exécutif des députés de l'Assemblée législative. Ce changement aurait eu pour effet de faire pénétrer plus directement à la direction des affaires les vues du peuple, et aussi de mettre le gouvernement plus en contact avec la Chambre, la discussion aurait pu s'engager contra- dictoirement d'une certaine façon pratique entre les pouvoirs rivaux. D'aucuns inclinent à croire que la présence d'un ou deux ministres en Chambre, c'était la responsabilité ministérielle en embryon et qu'elle serait sortie de là, à courte échéance. Telle sera plus tard aussi l'avis de Cartier exprimé au Parlement, lorsqu'il blâmait Papineau et ses amis d'avoir expulsé de l'As- semblée, Dominique Mondelet, appelé à faire partie du Conseil du gouverneur.

On sait que Papineau fut invité, en 1822, à faire partie de l'Exécutif et qu'il refusa de s'y rendre. Sa nomination cachait-elle, à son sens, le projet de ruiner son ascendant en Chambre, tout en le laissant sans influence, lui seul, au milieu de ses adversaires politiques? Il est évident que de sa présence au Conseil aurait pu découler d'ex-

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cell entée conséquences, s'il s'y fut trouvé dans un milieu bien disposé. Il ne faut pas oublier non plus que Papineau était chef d'un parti qui se serait trouvé décapité le jour de son entrée au Conseil. N'y avait-il pas une incompatibilité patente entre les deux situations? Placé dans la même alternative, en 1841, La Fontaine refusa d'accepter l'offre que lui fit lord Sydenliam de faire partie du ministère Draper, parce que la cause des Canadiens n'y aurait pas été suf- fisamment représentée par un seul homme.

On ne pouvait invoquer les mêmes raisons contre la présence de Dominique Mondelet, qui n'était pas un homme de premier plan ; sa présence en Chambre et au Conseil aurait pu être utilisée avec avantage, mais l'esprit de parti, fortement monté,donna à sa nomination la couleur d'une trahison. Ce fut une singulière con- tradiction de l'époque: les patriotes se plaignaient sans cesse que toutes les fonctions rémunérées allaient aux Anglais, et cependant si une bonne aubaine venait à échoir à un des leurs, on criait à la trahison.

CHAPITRE HUITIEME

LORD AYLMER

Nous voici en 1830. Il y a dix-huit ans que Papineau est au Parlement; depuis le jour de «on entrée retentis- sante à l'Assemblée législative, il n'a cessé de reven- diquer pour les siens les libertés et les privilèges auxquels ils ont droit à titre de sujets britanniques. A la fin de ces dix-huit années de réclamations, il ne se trouve en face que de promesses jamais remplies, avec le souvenir de tracasseries sans nombre et d'insultes per- sonnelles. Y a-t-il lieu de s'étonner que, sous l'effet sans cesse renouvelé des unes et des autres, son carac- tère se soit aigri et que Papineau ait perdu confiance dans l'esprit de justice de ceux à qui il a si souvent fiait appel ! C'est cette défiance toute naturelle qui le porte à douter de la sincérité des offres de réforme que lui pro- pose un ministre à l'esprit large, à la compréhension rationnelle de la situation : lord Goderich ; c'est aussi pour la même cause qu'il se refuse à croire à la bien- veillance apparente à notre égard dont lord Aylmer, sucesseur de lord Dalhousie, s'empresse de faire montre à son arrivée à Québec. A la session de 1830, ce gouver- neur, ayant pris connaissance des griefs des Canadiens, se montra tout étonné de leur nombre et de leur impor-

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tance, puis, avec une candeur que l'on n'excuserait pas chez un diplomate, mais qui s'explique chez un soldat, il demande à l'Assemblée si c'est bien tout, si la liste de ses doléances est complète en pressant la Chambre de chercher s'il n'en reste pas d'autres, car il faut en finir une bonne fois et ne laisser debout aucun sujet de plainte.

A côté du gouverneur le vent ne soufflait pas à la bonne entente entre le Conseil et la Chambre. Plus que jamais ces deux assemblées faisaient preuve de disposi- tions hostiles l'une vis-à-vis de l'autre, cherchant trop souvent l'occasion de se contrecarrer. Leur intransi- geance réciproque acheminait le pays vers une crise. A cette session de 1830, la Chambre ayant présenté au Con- seil un projet de loi à l'effet d'interdire aux juges l'entrée des deux conseils, l'exécutif et le législatif la Chambre haute le rejeta comme elle avait rejeté l'année précédente le bill des finances.

C'est au milieu de ces dissensions que fut reçue à Québec l'importante dépêche de lord Goderich qui proposait à Papineau et à ses amis un compromis tout à fait acceptable au sujet des finances. Le ministre des Colonies déclarait que le gouvernement anglais était disposé à donner à la Chambre le contrôle absolu de la dépense, sauf celui du revenu casuel et domanial, moyennant une liste civile de £19,000 votée pour la vie du roi. A la seconde session de 1831, Papineau, appuyé par Bourdages, partisan lui aussi des mesures extrêmes,

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fit repousser la proposition de lord Goderich, ce qui fut une erreur regrettable. Garneau l'historien, mêlé aux événements de l'époque, et dont les jugements peuvent plutôt être taxés de partialité à l'égard de l'Assemblée, Garneau condamne la conduite de Papineau et de ses amis. « Jamais la Chambre n'avait fait une faute aussi grave. Mais déjà une influence funeste l'emportait au delà des bornes de la prudence. »

L'irritation qui sévissait au Parlement et au Conseil exécutif avait fini par gagner lord Aylmer qui, circon- venu comme ses prédécesseurs, entre en lutte ouverte avec l'Assemblée dès 1832, et ne dissimule plus son antipathie, aiguisée par son entourage. Celui-ci ne manque pas de triompher en lui faisant remarquer qu'à son arrivée on lui avait bien dit à quel point les Ca- nadiens étaient intraitables. Dès lors, à droite comme à gauche, les fautes succèdent aux fautes; on ne discute plus; au lieu de chercher les moyens de s'entendre, on s'ingénie à trouver des occasions de se rendre récipro- quement désagréables.

En refusant d'accepter les concessions de lord Go- derich, Papineau et ses amis, s'étaient éloignés des façons d'agir du système anglais, ennemi de l'absolu et qui ne procède que par voie de compromis et de tran- sactions. Il faut, sous l'empire de nos institutions, plutôt que rompre, accepter toute concession si minime soit- elle, pour s'appuyer sur elle et en faire la base de nou- velles réclamations. Mais il semblait que les longs retards eussent usé la patience des nôtres, quand l'on voyait emportés à la suite de Papineau, des hommes

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comme La Fontaine, Marin et Cartier, qui, plus tard, se sont montrés en toutes circonstances si modérés, si ennemis des procédés violents.

Le tort du gouvernement anglais fut de n'avoir offert qu'en 1834 ce que les Canadiens réclamaient en vain de- puis 1810. Il est de bonne politique de faire des con- cessions au peuple, mais encore faut-il les présenter à propos et ne pas paraître se laisser arracher ce que l'on donne de bon cœur. Si Louis XVI /et ses con- seillers avaient rencontré à mi-chemin les hommes de 1789, qui demandaient des changements à la constitution devenus nécessaires, peut-être auraient- ils évité les horreurs de 1791 et 1793 ? La générosité de Goderich se produisit au moment Papineau, au fort de la lutte de l'Assemblée avec le Conseil, s'acharnait à obtenir une autre réforme la vraie celle-là, la seule indispensable à son point de vue, de nature à attirer à sa suite toutes les autres, la réforme du Conseil législatif. « Le Conseil électif. » Voilà le cri de guerre de 1834; c'est celui qui domine sur les hustings, aux élections du temps. Et les horions et les invectives de pleuvoir sur les vieillards malfaisants, comme on dénomme dans la lutte les créatures du gou- vernement à la Chambre haute.

Parlant aux électeurs de Montréal, le 3 novembre 1834, Papineau, dans un discours de trois heures, s'attaque au Conseil législatif et résume ses griefs contre son ennemi irréconciliable: « Je le déclare, s'écrie-t-il, aucune harmonie ne peut exister dans le pays entre les diffé- rentes branches de la législature, tant que le principe électif ne sera pas reconnu dans toutes les parties de

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l'administration; il faut surtout l'appliquer au Conseil législatif une bande de vieilles têtes rendent inutiles, par leur opposition constante,tous l^es travaux des repré- sentants; cette opinion ne m'est pas personnelle: elle est partagée par les principaux hommes politiques de l'An- gleterre. Le peuple va donc appuyer ceux qui deman- dent la réforme du Conseil et ils sont certains de réussir. O'Connell, ce grand ami de la race humaine, nous a pro- mis que nous obtiendrons cette réforme si nous persis- tions dans nos réclamations. »

« Permettez-moi, maintenant, ajoutait-il, de réfuter quelques calomnies dirigées contre nous par le Conseil et de montrer ensuite le manque de logique et d'indépen- dance de sa conduite. C'est ainsi qu'il a fait courir le bruit que l'Assemblée se montrait hostile à toute immi- gration étrangère dans ce pays. Rien de plus contraire à la -vérité; nous avons fait notre possible pour la favo- riser, d'abord en donnant aux étrangers des moyens plus faciles de se faire naturaliser et ensuite en prenant des mesures pour protéger les immigres contre les capitaines de navires qui les maltraitaient, et en prenant des mesures pour leur assurer des secours à leur arrivée dans le pays en cas de dénûment et de misère. Qu'est-il arrivé? Chose à peine croyable, le Conseil a repoussé cette loi et c'est sa conduite subséquente, qui a bien fait voir l'esprit qui l'anime. Le lendemain du jour cette loi avait été repoussée arriva d'Angleterre une dépêche ministérielle demandant de lever une taxe dans le but de venir en aide aux immigrés. On eut alors l'étrange spectacle de voir le même Conseil reprendre le bill qu'il avait condamné deux jours auparavant, pour lui

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donner isa sanction comme s'il eut voulu démontrer à toute la terre combien il était l'esclave des volontés du ministère anglais. »

« On l'a vu refuser d'accorder, aux personnes accusées de crime, le privilège britannique, d'être défendues par un avocat, refuser de laisser poursuivre pour félonie le receveur général, qui s'était approprié £100,000 des deniers de la province, sous le motif puéril qu'il était conseiller législatif. »

« Parlons maintenant d'un autre abus qui sembla ne pas en être un aux yeux de ce corps; on sait que les shé- rifs de Montréal et de Québec touchent une taxe de 2-|% sur le produit des ventes qu'ils font par autorité de jus- tice; on peut avoir une idée des profits énormes que cette taxe leur rapporte, lorsqu'on se rappelle que la seigneu- rie de Terrebonne a été vendue £20,000 et que la taxe de deux et demi pour cent a été payée sur cette somme. L'Assemblée a voulu mettre un terme à cet abus mais le shérif de Québec fait aussi partie du Conseil. »

« Un bill avait été passé à la Chambre d'assemblée pour réimprimer les lois, il fut envoyé au Conseil pour obtenir son approbation. Ce corps amenda le bill et, comme c'en était un de finances, la Chambre basse ne pouvait permettre que le Conseil y fit des changements; car une semblable mesure était contre tous les principes de la constitution. Cependant, plutôt que de s'exposer à voir le bill se perdre, la Chambre passa un autre bill, dans lequel elle introduisit les amendements du Conseil, et l'envoya à ce dernier corps. Que pensera-t-on du Conseil législatif, quand on saura qu'il rejeta alors le bill contenant ses propres changements? Une telle con-

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duite ne peut seulement trouver un parallèle que dans celle du tyran Néron qui avait ses lois écrites en si petits caractères, et placées si haut, que personne ne pouvait les lire, et qui alors punissait, par les tortures et la mort, celui qui ignorait la loi ou désobéissait à ses comman- dements. »

Noms pourrions relever encore bien d'autres plaintes à l'adresse du Conseil dont la conduite fut condamnée un jour par M. Stanley; mais, il n'était pas alors ministre des colonies, poste il se montra l'ennemi impitoyable et cruel des Canadiens.

La demande de Papineau de rendre le Conseil électif n'était-elle pas une erreur de tactique? Le gouver- nement anglais pouvait-il y faire droit? Le Conseil électif, c'était la création, à côté de l'Assemblée, d'un autre corps aurait encore dominé l'élément fran- çais, ce qui lui aurait donné l'ascendant et la supré- matie dans le système administratif; il, y aurait eu encore une fois rupture de l'équilibre des forces. En théorie, la demande de Papineau nous semble inatta- quable, car les Canadiens étant sujets du roi au même titre que les autres, il était d'une suprême injustice de regarder leur origine comme une tare. Qu'ils eussent exercé le pouvoir concentré entre leurs mains de façon à répondre aux aspirations de toutes les classes de la population, il n'y a pas lieu d'en douter; l'expérience faite depuis a été probante au delà. de toute conteste. Mais comment Papineau pouvait-il s'imaginer que le bureau colonial, prisonnier, comme la plupart des hommes, de préjugés de race et de religion, consentirait

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à placer ses nationaux sous la coupe d'une majorité française regardée comme hostile à l'élément anglais?

Il est arrivé à un grand nombre des nôtres, qui ont étudié cette période de notre histoire, d'en" juger les événements comme si nos intérêts eussent été les seuls en jeu. Pouvait-on raisonnablement compter que la minorité anglaise se laisserait dépouiller de toute voix au chapitre, car le principe électif appliqué au Conseil y aurait virtuellement annihilé l'nfluence anglaise? Papineau aurait sentir qu'il était impossible d'agréer sa demande, il le savait proba- blement. Alors pourquoi la pressait-il avec tant de violentes instances? Son exaspération 'bien naturelle avait fini par le rendre intraitable et il ne pouvait plus se tenir lorqu'il voyait ses adversaires comploter sans cesse, comme il l'écrit à Neilson : « pour que la minorité puisse gouverner la majorité sans être impor- tunée par les doléances des victimes. Il est odieux, ajoutait-il, de voir tous les emplois fermés aux Ca- nadiens, lorsque les lois ne les en, excluent point; de les voir contribuer les neuf-dixièmes du revenu et n'en recevoir qu'un dixième ; de voir que l'influence dans ce pays est un titre à la persécution. » Parce que les Canadiens revendiquaient alors leur part du patronage, d'aucuns se sont permis d'exprimer ce jugement qu'après tout, la cause principale ,de l'agitation n'était qu'une course aux places dans la- quelle les Canadiens étaient désappointés. Envisager la question de cette façon, c'est la regarder par le gros bout de la lunette; c'est la rabaisser au niveau de vul- gaires intérêts alors que le dévouement de Papineau et de ses amis devait les mettre à L'abni d'aussi mesquines

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insinuations. S'il eût voulu accepter les propositions de lord Dalhousie, sa fortune, cela est de toute évi- dence, aurait été assurée.

Il ne faut pas s'arrêter à cette insinuation; sans doute, l'affaire du patronage comptait et devait compter dans les revendications des patriotes puisqu'ils con- tribuaient pour les neuf-dixièmes de la recette. Que les emplois fussent regardés par les Canadiens comme chose désirable» il n'appartenait pas aux adversaires de Pa- pineau de trouver leur ambition étrange, puisqu'ils faisaient tant d'efforts pour les accaparer. Ce qui valait pour eux la peine d'être défendu avec bec et ongle, valait bien la peine, pour les autres, de chercher à en obtenir une part.

mandat dt) comté lik richelieu, présenté au dr jacques dorion

en 1835.

CHAPITRE NEUVIEME

LES 92 RÉSOLUTIONS I

A la veille des grandes tourmentes révolution- naires, les peuples éprouvent comme un besoin de s'arrêter pour se recueillir avant de se risquer dans les incertitudes de la lutte. En 1774, les représentants des colonies anglaises, iréunis en congrès à Philadelphie, proclament leur indépendance. Ce défi lancé à l'Angle- terre s'appuyait sur un ensemble de phrases empha- tiques où se trouvent formulés les principes d'où découlent, au point de vue des mécontents, les libertés

1 \?A venir du 23 juin 1832 publiait la gravure ci-contre qui symbolisait le man- dat que les électeurs du comté de Richelieu remirent à leur député, le Dr Jacques Dorion en 1835. L'original de ce document que nous avons vu entre les mains de M. Eugène Dorion, fils du Dr Jacques Dorion, a été perdu.

A côté de la gravure se lisait ce qui suit :

Cette gravure est une copie exacte d'un document politique qui fut accepté comme l'expression de l'opinion publique du comté de Richelieu en 1S35, et dont l'original, peint en couleurs sur parchemin, fut publiquement présenté au représentant du comté à cette époque, lors de son départ pour aller assister à la session du Parlement de Québec.

Nous aimons à l'enregistrer ici afin que, si jamais l'original se perd, l'on puisse trouver quelque part des copies d'un document qui peint si bien la politi- que de ces jours l'opinion publique avait du nerf, de la vigueur, de la vie.

Qui, en jetant un regard sur ce tableau et en se reportant à 1835, ne reconnaîtrait pas le Bas-Canada sous la forme du chêne chargé de 92 glanda, dont la fierté et l'indépendance lui font dire : Je casse, mais je ne ploie point ?

Qui, en se rappelant les luttes de la Chambre d'assemblée avec le Conseil légis- latif, composé des vieillards malfaisants, s'opposant à tout progrès, n'en retrou- verait pas une fidèle peinture dans le serpent qui cherche à déraciner le chêne ?

Qui, en relisant les 92 résolutions de 1834, n'apercevrait pas dans ce noble

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inhérentes, à l'humanité, et sur rémunération des griefs dont la Virginie et ses voisines avaient à «se plaindre. Elles en avaient trouvé vingt-sept. Les hommes de 1789, en France, ne voulant pas manquer à la tradition, lancèrent sur le monde leur fameuse Déclaration des droits de l'homme qui a depuis servi de thème à tant de déclamations. Papineau et ses amis récapitulent,en 1834, leurs doléances sous forme de 92 résolutions dont on attribue la rédaction à Morin, la meilleure plume poli- tique du temps; mais l'inspiration envient bien du chef et on trouve, çà et là, au travers de ce long réquisitoire des traits violents peu conformes» à la nature molle du doux Morin, et qui sont sans doute des retouches de Papineau; on y sent la griffe du lion.

Le tempérament d'un homme politique exige une patience et une bonne humeur qui font défaut à Pa- pineau à cette période de sa carrière. «Il faut tout prendre au sérieux et rien au tragique, » disait M. Thiers à Jules Favre qui se lamentait durant les négociations du traité de 1871 avec Bismarck. L'exaspération de

document politique cette grande roue qui était destinée à écraser la tête du monstre qui causait tant de mal au pays ?

Qui, en apercevant l'aigle majestueuse, ne reconnaîtrait pas en elle le symbole de la force populaire, surtout lorsqu'elle est porteuse de l'inscription suisante : Système électif ?

En marge de la gravure, on lisait les titres qui suivent :

MANDAT DU COMTÉ DE RICHELIEU. Opposition constante à la COMPAGNIE DES TERRES ; Liste civile annuelle ; L'ÉDUCATION DE LA JEUNESSE ; A la Chambre seule le contrôle des deniers publics. ENFIN, la mise à exécution des " 92 ".

Vraie copie du Mandat du Comté de Richelieu,

S. MARCHESSAULT,

Secrétaire. Saint-Charles, 18 février 1835

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Papineau, vers 1834, Lui faisait tout prendre au tragique: les faits et gestes du gouverneur et l'intransigeance du Conseil législatif. Lord Aylmer adresse-t-il un blâme à la Chambre récalcitrante, obstinée à refuser les «subsides, ce blâme prend les proportions d'une insulte nationale. Les jeunes amis de Papineau et ses lieu- tenants d'origine étrangère comme Tracey, O'Callaghan du VindioatOTj élu dans le comté très français de Ya- maska, de par la volonté du chef, le poussaient aux violences de .paroles, tandis que les esprits modérés tels que Neilson, Cuvillier, Quesnel, Debartzch s'éloignent alors de son camp. La presse dévouée à la cause des patriotes tirait à boulet rouge contre l'ennemi commun. Ce n'est plus seulement les autorités provinciales que l'on attaque, mais aussi le gouvernement anglais. L'in- tempérance de langage, la violence des menaces frise la sédition. Telle est l'exaspération des patriotes que leur vue obnubilée par la passion croit apercevoir des conspirateurs partout; réunis dans leurs salles de comités, ils entendent marcher dans le mur, et la pensée de la trahison les hante sans cesse.

Il s'était produit, en 1832, de fâcheux événements qui avaient achevé de brouiller les partis aux prises. On conçoit, étant donné l'exaspération des esprits, avec quelle acrimonie devait se livrer les batailles électorales dans les villes les Anglais et les Canadiens se regardaient comme des ennemis mortels. Elles se faisaient au milieu de rixes les pierres et ^es bâtons jouaient un plus grand rôle que la discussion. Durant l'élection qui eut lieu à Montréal, au mois de mai 1832, la violence alla si loin, qu'on dût appeler les soldats de

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la garnison pour rétablir l'ordre. Ite firent feu sur la foule et trois citoyens, tous amis de Papineau, tombèrent sous les balles. Le colonel Mackintosh, commandant des troupes, fut traité de meurtrier par les journaux et Papineau somma lord Ayliner de venir à Montréal pour s'occuper de cette fâcheuse affaire. Il s'en garda bien et ses adversaires essayèrent de rejeter sur lui la res- ponsabilité des pertes de vie.

Comme si cette triste affaire n'eut pas suffi à exas- pérer les animosités nationales, une calamité vint fournir une nouvelle cause de plaintes. En 1832.1e «choléra asiatique, importé dans la province par des immigrés, répandit de tous côtés la mort et le deuil; les ennemis du gouverneur et de son entourage, qui faisaient flèche de tout bois, ne se gênèrent pas de les signaler à la vin- dicte publique comme la cause première des ravages du fléau. C'était leur négligence coupable, ou leur com- plaisance criminelle envers les marchands de Montréal qui s'opposaient aux mesures préventives de la quaran- taine, qui avait laissé la porte du pays ouverte à la con- tagion.

En 1834, nouvelle invasion du fléau. Comme pour l'épi- démie de 1832, les chefs du mouvement veulent de nou- veau rendre lord Aylmer responsable des ravages du cho- léra. C'est lui qui a refusé de barrer le passage au fléau dans le Saint-Laurent; c'est lui qui a attiré les immigrés malades pour qu'ils répandent la contagion qui décimera les Canadiens. Les plus modérés l'accusent tout si mple- ment, comme nous l'avons dit plus haut, d'avoir refuse, dans le but de plaire aux marchands que les règlements

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de la quarantaine auraient gênés, d'arrêter les navires infectés en bas de Québec.

A une réunion du comité de correspondance de Mont- réal, 1 le 3 novembre 1834, et à laquelle assistaient Papi- neau, D. B. Viger, Jos, Cardinal, A. N. Morin, C. «S. Cher- rier et La Fontaine, il fut décidé de former un sous-comité à qui on donna mission de s'enquérir sur les ravages exercés dans le cours de l'été dernier par la cruelle maladie appelée le choléra asiatique; sur les causes de son introduction et la participation que peuvent y avoir eue, soit par leurs actes ou par ljeurs omissions coupables et volontaires, le gouverneur en chef actuel et l'Exé- cutif provincial. »

On a peine à croire que des hommes sérieux se soient livrés à une pareille exagération, mais en temps de crise l'esprit s'embrume et perd le sens des proportions. Telle chose qui, en temps ordinaire, serait passée ina- perçue se montre alors en traits exagérés. C'est sous l'empire de ces sentiments que furent conçues les 92 réso- lutions qui étaient de nature à produire un effet con- traire à celui qu'on devait en attendre.

Couchées dans le style pompeux, grandiloquent de l'époque, elles présentent, dans des phrases à effet, une foule de choses qui n'y sont pas à leur place, si les patriotes désirent obtenir la réforme des abus dont ils se plaignent. A quoi bon, dans un document de ce genre attaquer la constitution anglaise, faire l'éloge des insti- tions américaines, s'occuper du choléra asiatique au lieu

1 En 1834 il fut fondé à Montréal, à Québec, et aux Trois-Rivières des comités dits de correspondance, composés de députés. Ces comités s'occupaient des affaires des patriotes. ,

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d'aller droit au but et de signaler au roi les abus de pouvoir auxquels se livrent ses agents?

De pareilles critiques étaient-elles propres à bien disposer l'esprit de gens dont on attendait des réformes ? Il eut fallu s'en prendre plus aux hommes qu'aux insti- tutions si les choses allaient mal. On dirait vraiment que l'Assemblée tenait plus à être désagréable aux ministres qu'à obtenir justice lorsqu'on lit la trente- septième résolution, qui contient l'éloge boursoufflé des principes démocratiques que l'on va lire:

« Votre Majesté ne peut avoir manqué d'observer que le monde politique est agité, dans ce moment, par deux grands partis en Europe, qui se montrent sous différents noms dans les différents pays: sous les noms de Ser- villes, Royalistes, Torys, Conservateurs, et autres d'une part, sous ceux de Libéraux, Constitutionnels, Répu- blicains, Whigs, Réformateurs, Radicaux et d'autres, d'autre part; que ce premier parti est, sur le continent américain, sans autre poids ni influence que ce que peuvent lui donner ses suppôts européens, avec un très petit nombre de personnes, qui se mettent sous leur dépendance en vue des profits personnels, et d'autres qui «tiennent par l'âge ou l'habitude, à des idées qui ne sont partagées par aucune classe nombreuse; tandis que le second parti couvre l'Amérique toute entière. Nous avons donc l'assurance d'être compris au sujet de l'i n dépendance que nous désirerions voir donner au Conseil législatif, en disant que le secrétaire d'Etat de Votre Majesté se méprend, s'il pense que l'exclusion de quelques fonctionnaires salaries suffirait pour mettre ce corps en harmonie avec les vœux, les opinions et les besoins du peuple, tant que les gouverneurs coloniaux

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conserveront la faculté de le recruter en majorité de membres serviles par leurs antipathies contre les idées libérales. »

On se demande ce que cette profession de floi démo- cratique pouvait ajouter de force aux justes récla- mations des Canadiens? Pour nous, elle détonne d'une façon étrange et constitue un hors-d'œuvre plus nuisible qu'utile à la cause. Mais n'oublions pas que les grands mouvements populaires portent à la déclamation. Tout ce qui se rattache à la conquête de la liberté, aux aspi- rations des peuples vers un idéal de justice rarement atteint, possède et domine entièrement Papineau et ses adhérents qui, sans cesse, cherchent l'occasion de donner cours à leurs sentiments. Notons aussi qu'à l'époque en question, le grand courant de l'école roman- tique, avec toute son exubérance de verbe et isa grandilo- quence, se répandait sur le monde en périodes sonores. * Mais comme cette tirade sur la démocratie américaine au regard du monarchisme européen devait sonner faux à Londres! On y dut être non moins étonné de ces autres phrases déclamatoires qui ne promettent, au début, aucune menace, mais qui vont néanmoins sur le ton le plus comminatoire possible:

« Cette Chambre croirait manquer à Votre Majesté si elle hésitait à lui faire remarquer que, sous moins de vingt ans, la population des Etats-Unis d'Amérique sera autant ou plus grande que celle de la Grande-Bre-

1 Le style pompeux, boursoufflé, était alors à la mode dans notre pro- vince et ce goût déteint sur les écrits politiques du jour. On y appréciait beaucoup les Paroles d'un croyant de Lamennais qui y montre les rois "bu- vant du sang humain dans les crânes humains." Oet ouvrage "peu consi- dérable par son volume mais immense par sa perversité," disait Grégoire XVI en le condamnant, n'eut pas moins de huit éditions chez nous.

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tagne; que celle de l'Amérique anglaise sera autant ou plue grande que ne le fut celle des ci-devant colonies anglaises, lorsqu'elles jugèrent que le temps était venu de décider que l'avantage inappréciable de se gouverner au lieu d'être gouvernées devait les engager à répudier un régime colonial qui fut, généralement parlant, beaucoup meilleur que ne l'est aujourd'hui celui de l'Amérique anglaise. Votre Majesté sera assez juste envers ses fidèles sujets pour ne pas voir une menace dans cette prévision, fondée sur le passé d'un fait qui n'est pas de nature à être prévenu. Nous avons, au con- traire, l'assurance que sa juste appréciation par Votre Majesté préviendra des malheurs que personne ne déplo- rerait plus que nous, et qui seraient également funestes au Gouvernement de Votre Majesté et aux habitants de ces provinces. »

Quelle singulière idée que celle de mêler, à la partie sérieuse des 92 résolutions, des menaces, l'évocation de souvenirs désagréables pour le gouvernement anglais et des constatations sur les progrès des Américains qui laissaient entendre en définitive qu'on songeait à suivre leur exemple. C'était bien mal disposer l'au- torité à qui on faisait appel, à étudier d'une façon impartiale, la cause des Canadiens. N'était-ce pas donner raison aux unionistes qui ne cessaient de taxer Papineau et ses amis de déloyauté? Avant leur levée de boucliers de 1774, les Américains, comme nous le disions plus haut, avaient aussi récapitulé leurs griefs pour les mettre sous les yeux de lord North et de ses collègues. Cette énumération de leurs sujets de plainte porte sur vingt-six points et suit une décla- ration de principes pompeuse que l'on serait tenté de

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trouver prolixe. Maie qu'elle paraît concise au regard des quatre-vingt-douze résolutions.! Il est vrai que Papineau et ses amis y réclament tye contrôle absolu des deniers publics, la responsabilité des fonctionnaires, un conseil législatif électif ; mais cette réclamation s'enlise et se perd au milieu d'un flot de phrases à effet, et de déclarations empanachées. Nulle part, on ne sent l'esprit pratique de l'homme d'affaires. C'est plutôt un ultimatum, un défi lancé à l'Angleterre qu'un plaidoyer rédigé avec l'espoir d'obtenir justice. On dirait, au ton provocateur de cette tirade, aux souvenirs désagréables de la révolution américaine qu'elle évoque comme à plaisir, que l'Assemblée veut exaspérer les autorités anglaises. Il ne s'agit plus d'implorer le redres- sement des griefs; mais pl,utôt d'insinuer que si la justice boiteuse et tardive ne se met pas enfin en marche, on se tournera du côté de Washington.

La Chambre d'assemblée se montrait bien mieux inspi- rée lorsqu'elle abordait, dans les 92 Résolutions, la ques- tion des finances. C'était sur ce point qu'elle aurait porter tous ses efforts, car de ce côté il y avait chance d'obtenir une réforme, tandis que c'était se bercer d'une illusion que de croire que l'Angleterre consentirait à rendre le Conseil législatif électif. Cependant c'était sur ce point qu'elle appuyait le plus; il eut été de meilleure politique de dénoncer le système qui permettait à l'Exé- cutif de dépenser à sa guise l'iargent de la province. Ce système qui, déplaçant la responsabilité, faisait rendre les comptes publics, non à Québec, mais à Londres.

Il existait à la charge du bureau colonial et de l'Exé- cutif canadien un autre abus presque aussi grave que son

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usurpation en matière de finances. Une loi du Parle- ment anglais permettait au ministre des colonies et au gouverneur du Canada de disposer à vil prix des terres vacantes de la province, en faveur de leurs favoris. Par- fois le gouvernement se servait aussi de son pouvoir sur les terres publiques pour battre monnaie, grossir ses re- cettes. Il va sans dire qu'il se sentait encore moins tenu de rendre compte de l'emploi de cet argent, que de celui des deniers provenant des sources ordinaires du revenu. Cette mainmise sur le domaine public de la province constituait, à notre sens, un abus de pouvoir criant entre tous et contre lequel la Chambre n'aurait cesser de réclamer. Les colonies américaines s'étaient levées en armes contre la métropole pour un empiétement moins grave sur leurs droits. Qu'était-ce que la prétention de lord North, de taxer les colons de la Nouvelle- Angleterre sans leur consentement, auprès de cette spoliation cons- tante du domaine public contre la volonté des repré- sentants? Une taxe ne pouvait avoir o;u'un effet pas- sager, tandis que cet empiétement sur le sol canadien avait une portée fatale, non seulement pour le présent, mais engageait aussi l'avenir. Elle a, pour ainsi dire, mis sous séquestre de vastes espaces, les fermant, par même, à la colonisation, en attendant que leurs proprié- taires voulussent bien les vendre le jour ou leur valeur aurait fait prime. Ce que nous disons est tellement vrai, qu'il reste encore de ces terres entre les mains des descendants de ces concessionnaires du temps passé. l

i Le droit que s'était arrogé le parlement anglais de disposer du do- maine public n'était pas le seul empiétement qu'il s'était permis de ce côté. En 1826, il avait voté, â Pinsu du Canada, une loi touchant la réforme de la tenure des terres, sous prétexte de faire disparaître les abus du rfgime féodal. La loi avait été édictée dans la plus profonde indifférence des deux

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On se serait attendu à voir les Canadiens, au lieu de réclamer la réforme du Conseil en rendant ses membres éligibles, invoquer un moyen d'obtenir justice encore plus sûr. Pourquoi Papineau ne demandait-il pas la responsabilité ministérielle? Il n'en est question nulle part au cours de la requête qui reproduit les 92 réso- lutions? Cependant dès 1808,Pierre Bédard, à la connais- sance de Papineau, avait proposé à la Chambre d'as- semblée de déclarer qu'elle verrait avec plaisir, dans son sein, des ministres dont l'autorité dépendrait de la Chambre. Il devançait son temps et ne fut pas compris par ses collègues.

Comme le manifeste de Papineau, les 92 résolutions, la presse du temps ne cesse de faire des comparaisons entre le système anglais de gouvernement et le système américain ; soit tactique, soit conviction, on veut per- suader Downing Street que la politique des patriotes s'oriente du côté des Etats-Unis. Au reste, depuis cette époque, chaque fois-qrre les choses vont mal au Canada, n'est-il pas de mode de poser l'annexion comme la panacée à tous les maux dont on croit avoir à se plaindre?

~~Én 1848, les hommes politiques importants n'invo- quèrent-ils pas l'annexion comme moyen de faire naître la prospérité .au Canada? Et depuis la confédération,

Chambres, sans discussion. Il est évident qu'elle cachait les desseins fu- nestes de quelques spéculateurs qui avaient suggéré cette législation au Parlement. L'Acte des tenures comportait le bouleversement de notre droit de propriété, substituait les lois anglaises en cette matière aux lois du pays, ou les mettait les unes et les autres en conflit. Combien il aurait été plus équitable de la part 'du bureau colonial, comme le disait une des 92 résolutions, de charger le Parlement de Québec d'opérer la réforme s'il y avait lieu d'en faire une.

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n'avons-nous pas été témoins de manifestations an- nexionistes dans plusieurs provinces plus ou moins mécontentes du régime nouveau?

L'étude du manifeste de Papineau, l'observation générale du courant des idées d'alors, ont fait naître chez nous la conviction que la faillite antérieure des pro- messes de réformes par les autorités à Londres lui avait enlevé dès ce moment tout espoir d'obtenir justice. La méfiance a pris pied dans son esprit d'une façon indé- racinable. Une influence nouvelle s'était au .reste v^ glissée auprès du ,tribun pour l'engager plus résolument dans la voie nouvelle. La scission entre Papineau et Neilson, son mentor si longtemps écouté, l'avait rappro- ché des jeunes gens ardents et d'O'Callaghan, qui n'a cessé de voir Le salut du Canada que dans une union de république. Les atermoiements du

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avec la grande

bureau colonial, la tyrannie du gouverneur, l'attitude méprisante de son entourage envers les Canadiens et l'hostilité du Conseil avaient fait de Papineau un\ ï

annexioniste.

CHAPITRE DIXIEME

LA CONVENTION

Les 92 résolutions avaient été expédiées à Londres après la clôture de la session de 1834. Elles étaient res- tées sans réponse et l'on conçoit quelles proportions ce manque d'égards des ministres anglais prit aux yeux des députés. Cette protestation véhémente, qui exhalait les plaintes et l'indignation d'un demi-million d'individus, n'aurait donc été qu'un coup d'épée dans l'eau ! Lord iStanley, le ministre des colonies, allait-il impunément se moquer des Canadiens? Papineau ne fut pas lent à lui faire comprendre qu'il n'était pas homme à laisser un silence dédaigneux tenir lieu d'une réponse sérieuse. A peine la session est-elle ouverte que l'orage qui gronde dans son âme éclate avec fracas. Ce furent des séances mémorables que celles du 23 et 24 février, Papineau et ses lieutenants firent entendre leurs récriminations. On aurait dit un reflet des scènes de la Convention: la grandeur des intérêts en jeu, les violences de langage, l'attitude théâtrale des orateurs, nous rappellent, dans des proportions moindres, ces discussions de la fameuse assemblée française au cours desquelles les participants jouaient leur tête; ce côté tragique manque à l'As- semblée, bien éloignée alors de prévoir qu'elle préparait les sanglantes journées de 1837.

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Au premier plan apparaît Papineau dans le double rôle contradictoire de président de l'Assemblée et de chef de parti. Ses fonctions officielles l'appellent à mo- dérer les paissions qu'il excite comme généralissime des patriotes, ce qu'il se garde bien de faire. Avec sa parole violente, ses colères vraies ou simulées, son prestige de grand orateur, avec sa forte taille, ne dirait-on pas Danton, mais un Danton sans cruauté? On ne se fait pas idée de ses emportements, sous lesquels la Chambre devait tressaillir, lorsque s'adressant personnellement à lord Aylmer, il le rendait responsable de la mort des trois * Canadiens tombés sous les balles des soldats durant l'élection de Montréal, en 1832 : « Craig, disait-il, ne faisait qu'emprisonner les citoyens, Aylmer les tue. »

Un trait entre bien d'autres, qui nous frappe dans cette scène reconstituée de P Assemblée de 1834, c'est cette attaque dirigée contre le gouverneur. De nos jours, ce fonctionnaire impérial règne et ne gouverne pas, couvert dans tous ses actes par ses ministres. Il est entendu que sa personne reste en dehors des discussions. En vivant contraste avec l'usage moderne, c'est sur le gouverneur que pleuvent le plus dru les coups, au temps de Papineau, qui se jette avec rage sur « Matthieu lord Aylmer, » comme il le désigne, pour demander enfin au gouvernement anglais sa mise en accusation.

Morin ouvre le feu. Ce brave homme, qui, à partir de 1840, a semblé personnifier la modération, le calme et la modestie, nous a toujours paru hors de son élément dans le rôle d'un agitateur. Le futur ministre du ministère McXab-.Morin, le futur juge de la Cour d'appel ne ré-

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pugnait cependant pas aux violences de langage, s'il est l'auteur de certains articles de la Minerve du temps, articles absolument séditieux. Il ne faut pas juger les lieutenants de Papineau d'après leurs allures et leur con- duite subséquente ; évidemment, avant 1837-8, ils ne pensaient et n'agissaient que dominés par leur chef qui avait jeté vivante, dans leur âme, comme une partie de la sienne, et dont les paroles passionnées leur portaient à la tête comme un vin trop capiteux.

Sans être à la hauteur des harangues de Papineau pour la violence des sentiments, le discours dans lequel Morin demande de prendre en considération l'état de la province, a des vivacités qui étonnent chez lui :

« Je me lève maintenant, dit M. Morin, pour proposer que la Chambre se forme en comité général pour consi- dérer l'état de la Province, mesure que je considère comme nécessaire, afin de nous assurer si nous serons gouvernés conformément aux lois et aux droits de sujets anglais, et si nous jouirons véritablement des avan- tages d'une liberté constitutionnelle, ou si nous gémirons sous le poids de la tyrannie qui pèse sur nous, et se répand parmi nous sous les plus hideuses formes. »

C'est Conrad-Augustus Gugy, personnage curieux de l'époque, qui se charge de défendre le gouvernement. Avocat retors, rompu aux combats de la parole, seul il est maintenant de taille à faire face à Papineau, depuis que Neilson, les Stuart, Cuvillier et Quesnel ont payé, aux élections récentes, de la perte de leur mandat, leur condamnation des 92 résolutions. Ce n'est pas un homme de haute éloquence, mais comme il manie habilement

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l'ironie, le sarcasme ! Sa manière de combattre est bien celle qni devait le plus exaspérer Papineau et le mettre hors de lui-même.

Pour bien mettre les choses au point, faisons remar- quer que cette proposition de Morin se produisit au premier jour de la session, avant la prise en considé- ration du discours du trône qui, en matière d'usage constitutionnel, fait l'objet des premières occupations du Parlement. C'est cette dérogation à la coutume qui fait dire à Gugy:

« Voici qui me paraît aller bien vite. Nous venons de recevoir la harangue de Son Excellence, et déjà nous demandons un comité sur l'état de la province. Le gou- verneur vient de nous annoncer qu'il a reçu des dé- pêches, et nous ne savons pas encore s'il n'a pas reçu ordre de faire disparaître les griefs dont la majorité s'est plainte l'année dernière, et déjà l'on demande un comité? C'est marcher plus vite encore que je ne m'y attendais. Je ne me suis point opposé à la formation du comité, parce que je n'avais point le moindre1 espoir de réussir. Mais, suivant moi, il eût été naturel d'es- pérer une réparation des griefs et de l'attendre. »

Gugy entre ensuite dans le vif du sujet, discute les griefs des Canadiens, persifle, et en face du tribun pénétré de la grandeur de sa mission, qui se plaint que les abus signalés dans les 92 résolutions fleurissent toujours, Gugy affecte de rabaisser la cause popu- laire: «C'est, dit-il, après tout, une affaire de places qu'on demande, sans s'inquiéter s'il existe des Canadiens instruits en nombre suffisant pour les remplir.» Pa- pineau et ses amis, avec leurs menaces a l'adresse de

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l'Angleterre et des gouverneurs, ne sont pour Gugy que des fauteurs de révolution, les imitateurs des hommes de 1793 et il assimile la Chambre à la Convention en lui reprochant de pousser le pays à la guerre civile; pré- diction qui devait, hélas, se réaliser, mais qui, & ce mo- ment-là, fait rire la Chambre aux dépens de l'adversaire de Papineau. Celui-ci dans sa réplique va plaisanter le militaire député. Gugy était major de la milice et nous le trouverons, en 1837, en service de guerre à côté des soldats anglais, notamment à côté de Colborne, à St-Eustache, il fut un des premiers à pénétrer dans l'église après l'écrasement des amis de Chénier.

« Monsieur Gugy, s'écrie Papineau, nous a parlé de rupture et de guerre civile, ridicule appréhension cons- tamment répétée chaque fois que la Chambre s'est récriée contre les abus, et sous Craig et sous Dalhousie, et bien davantage sous le gouverneur actuel,.

« Sans doute qu'ayant étudié la tactique militaire -en sa qualité de lieutenant de milice, je ne dis pas, comme major, car il n'était major que pour la parade et les bals, l'honorable monsieur peut bien juger des résultats d'une •guerre civile et des forces du pays; mais qu'il ne croie pas nous intimider, parce qu'il nous donne lieu de croire qu'il combattra dans les rangs ennemis. Au reste, toutes ses menaces ne sont que risibies, et ses craintes imaginaires. Notre constitution nous a été donnée par un défenseur des privilèges aristocratiques, un ennemi des institutions libérales, par M. Pitt, dont le système de politique a soulevé l'Europe et a retardé la réforme en Angleterre, et qui ne s'est pas montré plus favorable pour les libertés canadiennes que pour les

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libertés anglaises; et lorsque nous demandons la révision de cet acte imparfait, vicieux, à l'autorité même qui l'a passé, au Parlement anglais, nous ne devons pas nous attendre que nos prétentions seront traitées de révolutionnaires, ni craindre qu'elles excitent une révo- lution. Et les hommes qui tiennent un tel langage se disent des réformistes ! C'est ce qui faisait dire derniè- rement à M. Hume dans son adresse à ses constituants : « le nom de réformistes est devenu un reproche depuis que les tories, les plus amis des abus, l'ont usurpé. » Eh bien! dans ce pays, nos prétendus réformistes crient à la révolution lorsque nous demandons des réformes. »

Papàneau, après s'être amusé au dépens de Gugy, aborde ses objections à la prise en considération de l'état de la province:

« Les objections que fait l'honorable membre, M. Gugy, à la proposition actuelle, dit-il, ne sont pas ap- puyées sur d'autres arguments que ceux-ci : c'est aller trop promptement; la chose est nouvelle, inusitée. Il se trouve donc bien, il est donc tranquille et impassible au milieu des plaintes et des souffrances de tout un peuple. Dans des temps de malheur, sous le règne d'une adminis- tration marquée chaque jour par de nouvelles erreurs et de nouveaux écarts, il, ne faut pas prétexter des formes et des convenances pour nous empêcher de prendre en considération l'état de la province.

« Mais il est nécessaire que la proposition de M. Morin soit soumise en Chambre, afin qu'elle y soit votée. C'est ce que doivent désirer ceux qui veulent que, le pouvoir anglais règne, aussi régnent les libertés anuiaiscs. Sous le règne d'un soldat, Aylmer, qui nous gouverne

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avec ignorance, avec passion, avec partialité pour les soldats, jusqu'au point de les protéger quand ils égor- gent les citoyens, il importe de nous faire encore en- tendre auprès du Parlement impérial. Cette proposition (de Morin) déroule tous les nouveaux griefs qui se sont succédés depuis l'année dernière, sous ce gouverneur militaire.

« L'honorable membre pour Sherbrooke, Gugy, nous dit que le gouverneur a reçu des dépêches, et que proba- blement ces dépêches vont noms faire passer au comble du bonheur. Mais le bonheur ne peut pas nous être annoncé par ceux qui nous ont causé tant de maux.'LQ plus grand de tous serait qu'on retirât d'ici des hommes qui ont causé le malheur de cette colonie. Les institutions dont nous nous sommes plaints; les injures, les injus- tices, les abus criants sont encore les mêmes : bien plus, ils se sont accrus à un degré effrayant. Devons- nous hésiter à dire que nous sommes gouvernés par une faction corrompue? On ignore, nous dit-on, si les abus ne sont pas réparés; mais quand tout leur sourit, nous les sentons, nous gémissons sous leur poids. »

Au cours des séances de la session de 1835, qui fut très courte, les discussions furent toutes aussi montées de ton que celles dont nous donnons ici une idée. L'année précédente, lord Aylmer, sous le coup de la lecture des 92 résolutions, s'était permis de dire quelles s'écartaient tellement de la modération ,et de l'urbanité canadiennes, que ceux qui ignoraient le « véritable état des choses, auraient de la peine à se persuader qu'elles n'étaient pas le fruit d'une fermentation extraordinaire, bien que la

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plus grande tranquillité régnât au dehors. » C'est cette appréciation des 92 résolutions que Papineau fit biffer •des journaux de la Chambre après l'avoir qualifiée d'in- convenante et d'inconstitutionnelle, malgré les protes- tations de quelques députés, provoquées par la façon d'agir de Papineau qui, il était le plus fort, aimait à faire acte * d'autorité, au risque de mécontenter les timides de son propre camp.

Voyons comment Papineau va riposter à la semonce ■de lord Aylmer; c'est bien la plus virulente de ses harangues de la session :

« M. Morin nous a dit qu'il n'introduirait pas d'autres mesures devant le comité que cette pétition; grand nombre d'autres questions pourraient y être amenées; mais j'en signalerai une de grande importance, qui devrait venir aussi devant ce comité: « c'est la harangue inconvenante et insultante prononcée par Matthew, lord Aylmer, à la clôture de la dernière session. Rien de plus avilissant et de plus indiscret que cette harangue : un homme, qui a une certaine dignité à maintenir, ne devrait pas s'avilir et se dégrader jusqu'à se com- plaire dans l'insulte. Cette adresse, faite aux membres, était faite au peuple: l'injure est pour lui comme pour nous qui le représentons. Aussi en vain dirait- on que cette harangue s'adressait à l'ancienne Chambre; nous avons à venger une offense commise contre tout le peuple.

« Quant aux griefs énumérés dans cette requête, il n'est pas nécessaire de s'étendre bien au long: ce sont des faits notoires. Si l'administration trouve des défenseurs de ses écarts, alors il faudra entrer dans de plus longues discussions.

LA CONVENTION 109

« Je me bornerai seulement à dire que le pays souffre de maux extrêmes et que la douleur et l'affliction sont descendues jusque dans les chaumières. Les plaintes et le mécontentement sont généraux. On se demande ce que signifie donc un gouvernement représentatif, si ses employés croient que leur commission leur donne le droit de tout faire et de tout oser. Persuadé de cet état de choses, témoin de ces sentiments de tous, je m'élèverai de toute ma force contre une administration qu'il serait immoral de ne pas dénoncer, qui est soutenue d'une branche de la législature, qui a l'audace et l'effronterie de se dire la protectrice de la minorité. Les Anglais de la minorité sont de mauvais sujets, lorsqu'ils se dis- tinguent de leurs co^sujets, pour revendiquer des privi- lèges pour eux seuls; et dès lors ils n'ont plus de droit à la protection des lois, à moins que le peuple de ce pays ne soit assez démoralisé pour se soumettre de bon cœur la domination du petit nombre; ce que je ne crois pas. Mais on nous dit : « soyons frères. » Soyons-le, mais vous voulez avoir le pouvoir, les places et les salaires, et encore vous vous plaignez plus que nous. C'est cette injustice que nous ne pouvons souffrir. Nous de- mandons des institutions politiques qui conviennent à l'état de société nous vivons, et qui rendirent les ci- devant colonies anglaises beaucoup plus heureuses que nous ne le sommes; ces réformes changeraient et dispo- seraient au bien ces hommes, qui dans le Conseil se croient préposés pour faire le mal; ils sont entrés par la flatterie, et ils se soutiennent par l'oppression. Voilà pourquoi il n'y a pas un moment à perdre pour s'assurer d'aussi heureux résultats, s'il est possible.

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110 LA CONVENTION

« Je recommande donc l'examen du discours de clô- ture de la dernière session, l'on se permet contre la Chambre une censure dont le discours du général Craig, en 1810, fournit un exemple: lui qui ne faisait qu'em- prisonner les citoyens tandis que Aylmer les tue. Pareils discours ont toujours été sujet de remarques, et celui de la dernière session ne devra pas être passé sous silence. »

Tout fut mené au pas de charge dans ces séances mémorables de 1835. Si certains députés patriotes, effrayés des allures de Papineau, réclamaient le temps d'étudier la question soumise à leur délibération, ils étaient rabroués haut la main, soit par le tribun auto- ritaire, soit par Morin et Lafontaine qui se chargeaient parfois d'exécuter les récalcitrants. Oelui-ci prit, plusieurs fois, part aux discussions, y apportant une véhémence, probablement factice, qu'on ne lui vit plus après la grande crise de cette époque. S'il se montre plus tard vigoureux et énergique, jusqu'à produire le même effet que l'éloquence la plus emportée, comme le jour il plaidait le droit à l'existence de la langue française au parlement, en 1842, il se montrait, en généra], froid et d'une grande sécheresse de paroles; jamais chez lui le moindre effort d'imagination, mais toujours la logique dépouillée . de tout ornement. Il n'avait rien de l'allure ni des manières d'un conven- tionnel, et si la violence a soufflé dans quelques-uns de ses discours, en 1835, c'est qu'alors, magnétisé par Papineau, il était l'écho de son chef si dominateur.

C'est à cette session de/1835 /que le grand agitateur brisa, pour toujours, avec~~ie gouvernement anglais^

LA CONVENTION 111

avec ce parlement les whigis ne lui inspiraient pas plus de confiance que les tories: « Quand des ministres réformistes, disait-il à la Chambre, le 24 février 1835, qui se prétendaient nos amis, ont été inattentifs à nos plaintes, devons-nous espérer qu'un ministre tory, (R. Peel) ennemi des réformes, y fera plus attention ? Nous ne pouvons rien attendre qu'en lui inspirant de la crainte ou en le harassant d'importunités. »

L'intransigeance de Papineau qui s'atteste dans ces paroles devait fatalement le pousser à un conflit avec le nouveau gouverneur, lord Gosford qui, chargé d'une mission de conciliation par le gouvernement anglais, et rempli lui-même d'intentions pacifiques, s'avançait inuti- lement la branche d'olivier à la main.

CHAPITRE ONZIEME

GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL

Comme la querelle entre lord Aylmer et la Chambre s'envenimait de plus en plus, le bureau colonial mit fin à son administration à l'automne de 1835, et envoya à sa place lord Gosford, en la double qualité de gou- verneur et de commissaire royal, chargé avec deux collègues, MM. Grey et Gipps, d'étudier la situation de la province de Québec, dans le but de chercher une solution au problème inquiétant dont on ne pouvait se détacher les yeux «depuis trente ans. *

Le caractère et le tempérament de lord Gosford le portaient vers la modération. Aussi, à peine arrivé à Québec, s'efforce-t-il de capter la confiance des Cana- diens. On le voit se prodiguer à toutes leurs fêtes, assister aux distributions de prix au Séminaire de

1 Les trois commissaires, ayant M. Elliott pour secrétaire, se mirent à l'œuvre peu après leur arrivée au Canada. MM. Grey et Gipps s'entendi- rent sur la politique à suivre a l'égard de notre province. Lord Gosford refusa son adhésion, sur plusieurs points, a leur rapport, lequel donnait raison â l'Exécutif sur tout ce qu'il avait fait dans la province. Dans leurs conclusions, Grey et Gipps allaient jusqu'à suggérer de donner plus d'avantages à l'électeur anglais qu'à l'électeur' français, recommandaient une liste civile de £19,C00 votés, non annuellement, mais pour toute la vie du roi. Ils condamnaient l'application du principe électif appliqué au Con- seil; approuvaient le maintien de l'acte des terres, et repoussaient le pro- jet d'union des deux Canadas. Ce rapport fut présenté à la Chambre des Communes le 2 mare 1837. Il n'eut aucun effet.

114 GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL

Québec, et donner un grand bal le jour de la Ste-Cathe- rine. Son amabilité se manifeste de cent façons, au point de froisser les bureaucrates et le parti du Conseil législatif. Un certain docteur Henry, chirurgien attaché à un régiment anglais alors en garnison à Québec, résumait l'opinion des siens sur les façons d'agir de lord Gosf ord, dans une lettre qu'il lui adressait par la voie des journaux.

« J'ai observé, Milord, la bonté de votre nature qui s'est traduite de maintes façons. J'ai aussi été étonné de votre affabilité et de votre politesse envers tous ceux qui vous approchent, et vous me pardonnerez si j'ajoute que vos actes multipliés de charité particulière me sont connus. Vous avez entrepris la tâche de réconcilier des gens aux intérêts, aux passions, et aux préjugés con- traires et vous avez apporté à votre entreprise toute la cordialité d'un généreux Irlandais. Plaise au Ciel que vos nobles efforts pour calmer les tempêtes politiques n'aient pas été tentés en vain! Je suis profondément chagrin croyant, comme je le fais, que votre honnêteté et votre bonté de cœur vous induisent en erreur. Je crois, Milord, que vous dépensez en vain votre politesse et que vous vous efforcez inutilement d'être aimable. Il y a sur votre route un obstacle fatal, insurmontable. H y a en face de vous un homme: Papineau, que vous ne pouvez convertir, parce qu'il est absolument réfrac- taire à toute conversion, à raison de son esprit croche et de ses dispositions malveillantes. Il va transformer tou- tes concessions publiques en une demande pour de nou- velles faveurs, tandis que son palais moral dévié, en iépit de ses plus larges sourires et de son langage le

choisi, fera tourner votre bourgogne en vinaigre. »

GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL 115

Il est vrai que Papineau se rendit quelquefois aux invitations de lord Grosford qui déclarait plus tard, en 1845, que s'il eût mieux connu le tribun, il aurait pu s'entendre avec lui. * Mais un malheureux incident vint briser l'apparente harmonie naissante; nous disons apparente, car il se peut que Papineau ne se soit rendu

1 En 1845, lord Gosford écrivait à Dominick Daly une lettre qui est à lire. Il y justifie jusqu'à un certain point la conduite de Papineau anté- rieure aux événements de 1837, et ne cache pas l'estime qu'il avait pour notre compatriote. Voici cette intéressante lettre :

"J'ai suivi avec anxiété les événements qui se sont passés au Canada.

J'avoue que je n'ai jamais considéré les mesures prises comme devant as- surer le bonheur d'une partie des états de Sa Majesté, et j'ai toujours re- gardé l'union des deux provinces comme une dangereuse expérience. En supposant même qu'elle fut désirable, peut-on imaginer quelque chose de plus injuste, de plus arbitraire, de plus mal a propos que les moyens aux- quels on a eu recours pour l'opérer; mieux calculée, dans mon humble opi- nion, pour perpétuer les divisions et les animosités plutôt que pour les faire disparaître et les faire oublier afin de rendre le peuple uni et heureux.

Une faction, prise de l'ambition de dominer, ne voulait rien moins que le pouvoir absolu, et on aurait résister à ses desseins en s'occupant sans cesse des intérêts de la grande majorité du peuple. Telle est l'opinion que j'ai toujours eue, et je n'ai jamais été tenté d'en changer. J'ai été heureux d'apprendre le retour de M. Papineau au Canada, et de savoir qu'il jouit d'une bonne santé. Je ne crois pas qu'il y ait eu entre nous deux de sé- rieuses divergences d'opinion sur l'ensemble des affaires du Canada. Il insistait sur certains points en matière de réformes que je n'avais pas le droit d'accorder, bien que j'eusse été heureux plusieurs fois de pouvoir le faire.

J'ai toujours regretté qu'il ne fut pas resté a Québec en 1837. J'ai toujours regardé comme une malheureuse affaire son départ pour Montréal, les factions faisaient rage. S'il fut resté à Québec, que de chagrins et de rancunes auraient été évités Je me rappelle avec beaucoup de plaisir les conversations que j'ai eues avec M. Papineau, conversations dans les- quelles il m'a exprimé des sentiments et des opinions qui font le plus grand honneur à son cœur et a son intelligence. Si vous le rencontrez, veuillez lui présenter mes compliments et mes meilleurs souhaits si vous croyez qu'ils puissent lui être agréables."

116 GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL

au château St-Louis que pour découvrir, en causant avec lord Gosford, quelles étaient les véritables intentions du bureau colonial? Le dessein de chercher, dans l'annexion, la liberté que Downing Street s'obstinait à nous refuser le tenait alors fortement. Cependant n'est-il pas présuma-blé qu'il ait senti, en présence de l'immense responsabilité qu'il assumait, quelque hési- tation à marcher de l'avant et que celle-ci l'ait porté à tendre l'oreille aux propositions du gouverneur? D'un autre côté, son attitude ne se fortifierait-elle pas de cette tentative de reconciliation, car il pourrait dire plus tard, qu'il n'avait passé le Rubicon que le jour toute voie pour retourner en arrière, lui était fermée.

Lord Gosford convoque les Chambres au mois d'oc- tobre 1835, et dans un discours d'une grande modération fait un touchant appel à l'esprit de conciliation des deux partis, Canadiens et Anglais « sortis des deux premières nations du monde. » Un bon nombre de députés étaient portés à écouter les paroles bienveil- lantes du gouverneur, lorsque la publication, à Toronto, des instructions secrètes données à lord Gosford vint tout bouleverser. Ces instructions parurent aux plus ardents comme un démenti complet aux avances de lord Gosford, qui laissait espérer le redressement des griefs. Or, Downing street écrivait secrètement à lord Gosford qu'il ne fallait faire aucune concession aux Canadiens sauf sur un point: on abrogerait, peut-être, la loi des terres, cette mesure inique du parlement anglais, qui avait permis à des spéculateurs de s'em- parer d'un million d'acres du meilleur de notre sol.

Après cet incident tout espoir d'un rapprochement,

GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL 117

que la conduite modérée de G-osford avait fait naître chez le petit nombre, s'évanouit et il semble qu'un mauvais génie se plaît à jeter dans l'atmosphère em- brasée, de nouveaux aliments de conflit et d'agitation. Qu'avait répondu la mère-patrie aux 92 résolutions? Il n'était venu de Londres que des promesses évasives et des menaces qui avaient fait dire un jour à O'Connell en pleine Chambre des communes: « Si c'est ainsi que vous entendez la justice (If this is what you mean by justice) le Canada n'aura bientôt plus rien à envier à l'Irlande. L'aveu même de l'honorable ministre des colonies est une preuve des abus commis par ceux qui gouvernent le Canada, puisque sur une population formée de plus de trois quarts de Canadiens-Français, on ne lui accorde seulement qu'un quart des emplois publics. La compo- sition du Conseil législatif aussi est vicieuse, puisque parmi ses membres, les uns sont ou ministres, ou juges ou fonctionnaires publics, ce qui donne un double avan- tage au gouvernement. »

C'est au milieu des passions des uns et de la terreur des autres que le gouverneur convoque de nouveau le Parlement session de l'automne de 1836. Le discours du trône trahit son inquiétude et ses alarmes. Gosford s'efforce de dissiper la fâ&heuse impression produite par les extraits des instructions secrètes, qui dans leur texte complet, dit-il, ne comportent pas le sens que l'on a voulu leur donner, puis il annonce qu'il n'a convoqué les chambres que pour obtenir des subsides! La voici encore revenue cette éternelle affaire qui, depuis 1820, se présente entre le Conseil et la Chambre comme une pomme de discorde! A la dernière session, Papineau

118 GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL

n'a consenti à voter les deniers nécessaires anx services publies, que pour six mois, mais comme le malentendu subsiste encore avec des circonstances aggravantes, il fait signifier à l'Exécutif que cette fois la Chambre se refusera à toute initiative et qu'elle s'enfermera dans une inaction absolue tant qu'il n'aura pas été fait droit à ses réclamations. Comme on dirait aujourd'hui: la Chambre était en grève. Dans sa réponse au discours du trône, elle disait : « Nous avons décidé qu'il ne con- venait pas de discuter les différentes questions soumises à la Chambre par votre Excellence, tant qu'elle n'aurait pas donné plus en détail, les raisons qui lui ont fait con- voquer le Parlement. » Ceci se passait le 24 septembre, et comme le 4 octobre suivant, Papineau et ses amis persistaient dans leur entêtement, le gouverneur les congédiait. « Vu qu'il n'y a aucun bon résultat à attendre de vos délibérations, je me hâte de mettre fin à cette session ».

On marche dès lors à grands pas vers un cataclysme. L'agitation dans le pays augmente de jour en jour; c'est en vain que le clergé, qui depuis 1834, s'est détaché de Ta pineau, à la vue de ses allures révolutionnaires et de ses exagérations manifestées dans les 92 résolutions, ^'efforce de faire échec à l'entraînement populaire.

Des amis du tribun, outrepassant ses instructions, prêchent ouvertement la rébellion, la résistance à l'An- gleterre et l'annexion aux Etats-Unis, qui délivrera les habitants du pays de la tenure seigneuriale et de l'obli- gation de payer la dîme aux cures. Ces appels aux pas- sions populaires et l'attitude pleine de provocation de Papineau jettent l'alarme parmi un grand nombre

GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL 119

d'hommes sérieux, qui se rangent du côté du gouverneur. C'était un signe de révolte dans les rangs des patriotes qui, l'année précédente, appuyaient unani- mement leur chef. La défection s'était du reste étendue à presque toute la députation de Québec. Elzéar Bédard avait été un des premiers à fléchir, effrayé par l'oppo- sition outraneière de Papineau. Cependant c'était lui qui avait présenté les 92 résolutions à la session de 1834. On insinua, dans le temps, que l'agitateur lui avait confié cette mission importante, pour le retenir dans son camp et que, dès 1834, des soupçons planaient sur la vigueur de ses principes. Allait-il suivre Neilson, Cu- villier, Debartzch et Quesnel ? On se perdait en conjec- tures, lorsque Gosford lui donna la succession du juge Kerr. L'invective de Papineau, exaspéré par cette désertion, le poursuivit jusque sous l'hermine du ma- gistrat.

Etienne Parent, qui fut le plus puissant journaliste de l'époque et un des esprits les mieux équilibrés dont les Canadiens puissent s'honorer, s'éloignait aussi des violents pour prêcher la modération tout en continuant à réclamer le redressements des griefs. Cette dernière défection, justifiable à notre sens, laissait arriver sans contradiction auprès de Papineau les conseils des hommes avancés comme Nelson, O'Callaghan portés aux résolutions extrêmes.

L'année 1837 s'ouvrit sous de sombres auspices, et au milieu de l'effervescence des passions politiques que les agitateurs entretenaient, l'on apprit la stupéfiante nouvelle que lord John Russell, loin de se rendre aux demandes des Canadiens, venait de proposer aux Com-

120 GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL

munes, de donner au gouverneur le droit de dépenser les revenus publics de la province, sans l'autorisation de la Chambre. Ce coup porté à la constitution, cette réponse inattendue aux 92 résolutions et aux nom- breuses pétitions qui demandaient une plus large appli- cation du régime parlementaire, eut un retentissement extraordinaire dans le pays. Pour justifier ces mesures, John Russell faisait remarquer que, depuis 1832, la Chambre avait toujours refusé de voter les subsides né- cessaires. Sans doute, il devenait urgent de mettre fin à cette situation anormale, mais était-il raisonnable de re- jeter sur l'Assemblée législative seule la responsabilité d'un ordre de choses produit par Papineau et ses amis d'une part, et de l'autre par le Conseil législatif et le Bureau colonial. Dans l'état des esprits, ce coup d'auto- rité ne constituait-il pas une grande maladresse, ne ten- dait-il point à justifier les prétentions de Papineau allant à dire que l'on ne pouvait rien attendre d'équitable du parlement anglais qui au lieu de confier la Chambre les privilèges qu'elle avait le droit de réclamer, osait les restreindre. 1

Il ne se fit pas faute de profiter de l'erreur de ses adversaires et de l'exploiter au profit de sa cause, qui n'en restait pas moins désespérée. En effet l'appui des autres colonies anglaises qui avaient, elles aussi, à se plaindre du Bureau colonial et sur lesquelles il avait fondé de grandes espérances, lui manquait sur toute la ligne. Pendant plusieurs années, Papineau s'était em- ployé avec une grande habileté à réunir les mécontents du Haut-Canada, du Nouveau-Brunswick et de la Nou-

1 Les résolutions Russell furent mises de côté le 23 octobre 1837.

GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL 121

velle-Ecosse sous sa direction, pour qu'ils fissent cause commune avec nous. A ,un moment donné l'opposition dans ces provinces était devenue considérable, mais le gouvernement avait fini par reprendre l'ascendant par- tout, ce qui laissait le parti libéral de Québec isolé dans la lutte.

Plus la situation semble sans espoir, plus Papineau et ses lieutenants puisent d'audace dans leur exaltation. Aussi les voit-on entrer en campagne pour dénoncer les résolutions Russell. Papineau s'est toujours défendu d'avoir voulu recourir aux armes, mais le langage qu'il emploie alors dans les différentes assemblées il pa- raît ne respire que la sédition. On n'y relève que des appels à la violence, de nature à motiver son arrestation pour haute trahison. C'est ainsi qu'il prêche la contre- bande, recommande à ses amis de s'adresser au Congrès des Etats-Unis pour obtenir le redressement des griefs dont ils se plaignent, et ne tarit pas d'éloges à l'adresse des révolutionnaires américains de 1774. A Saint- Ours, le 7 mai 1837, il fait déclarer que, « nous ne pouvons regarder autrement le gouvernement qui a recours à rinjustice, à la force et à une violation du contrat social, que comme un gouvernement oppresseur, un gouvernement de force, pour lequel la mesure de notre soumission ne devrait être désormais que la mesure numérique jointe aux sympathies que nous trouverons ailleurs. » Papineau ne lève-t-il pas aussi le drapeau de la révolte à St-Laurent, le 15 mai 1837, lorsqu'il dit que « les résolutions de Russell sont une tache indélibile que le peuple ne doit ni ne veut s'y soumettre; que le peuple doit transmettre ses droits à sa postérité fut-ce au prix de ses biens et de son sang. »

122 GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL

Puis il continue sur le même ton:

« Nous sommes en lutte avec les anciens, ennemis du pays: le gouverneur, les deux conseils, les juges, la majorité des fonctionnaires publics que vos repré- sentants ont dénoncés depuis longtemps, comme formant une faction corrompue, hostile aux droits du peuple et mue par l'intérêt seul à soutenir un système de gouvernement vicieux. . . Cette faction a toujours la même volonté de nuire, mais elle n'a plus le même pouvoir de le faire: c'est toujours une bête malfaisante, qui aime à mordre et à déchirer, mais qui ne peut plus que rugir parce que vous lui avez rogné et limé les dents. Pour eux, les temps sont changés . . . En 1810, un mauvais gouverneur jetait les représentants en prison: depuis ce temps, les représentants ont chassé les mauvais gou- verneurs. Autrefois, pour gouverner et mettre à l'abri des plaintes de l'Assemblée les bas courtisans, ses com- plices, le tyran Craig était obligé de se montrer, pour se faire croire bien plus méchant qu'il n'était. Il n'a pas réussi à faire peur; le peuple s'est moqué de lui et des proclamations royales, des mandements et des sermons déplacés, arrachés par surprise, et fulminés pour le frapper de terreur. Aujourd'hui, pour gouverner et mettre les bas courtisans, ses complices, à l'abri de la punition que leur a justement infligée l'Assemblée, le gouverneur (Gosford) est obligé de se montrer larmoyant pour faire pitié, et de se donner pour bien meilleur qu'il n'est en réalité. Il s'est fait humble et caressant pour tromper . . . Néanmoins, le mal n'est pas consommé, et ses artifices sont usés... Il ne peut plus acheter les traîtres, il ne peut plus tromper des patriotes; et comme dans un pays honnête, le nombre des lâches qui

GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL 123

sont en vente et à l'encan ne peut pas être considérable, ils ne sont pas à craindre ».

Les souvenirs de l'histoire des Etats-Unis ne cessent de hanter l'esprit de Papineau et des patriotes. Us trouvent, dans l'exemple des révoltés de 1774, des motifs de poursuivre la lutte et des raisons d'espérer d'en sortir vainqueur. Aussi toute leur conduite est calquée j sur celle des compagnons de Washington. Les réso- lutions de l'assemblée de St-Charles ne rappellent-elles pas la déclaration de l'indépendance? Les Américains avaient un jour décidé de ne plus acheter de marchan- dises anglaises. Les patriotes de 1837 se promettent, à l'instar de leurs prototypes, de remplacer les coton- nades et les draps de Manchester par les produits de l'industrie domestique et la courte session de* 1837, (du 18 août au 26) vit le curieux spectacle de tous nos dépu- tés habillés d'étoffe du pays. 1 Les patriotes finirent par

1 Le Mercury, de Québec, raillait en ces termes les députés à leur arrivée dans cette ville, le jour de l'ouverture du Parlement, le 18 août 1835 :

A number of Her Majesty's lièges of this city ourselves among the number are still suffering from " pains in the sides " occasioned by their cachinatory powers having been cruelly overrated and worked upon yesterday about noon, by a number of individuals who arrived from Montréal in the steamer Canada. Thèse were no others than Members of the House of Assembly attired in étoffe du pays, conformably to gênerai orders lately issued from smuggling head- quarters.

" Mr Rodier's dress excited greatest attention, being unique, with the ex- ception of a pair of Berlin glove3, viz : frock coat of granité colored étoffe du pays ; inexpressibles and vest of the same material, striped blue aud white ; straw hat and beef shoes, with a pair of home-made socks, completed the outré attire, Mr Rodier, it was remarked, had no shirt on, having doubtless been unable to smuggle or manufacture one."

" Dr O'Callaghan'8 " rig out" was second only to that of Mr Rodier, being complète with the exception of hat, boots, gloves, shirt (he had a shirt) and spectacles.

" Mr Perrault (Ovide, qui fut tué à la bataille de Saînt-Denis) : Smalls and

124 GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL

dépasser leurs modèles, car ils recommandaient à leurs amis de se livrer à la contrebande comme à une œuvre pie. Les rebelles de 1774 avaient eu leurs «Sons of liberty » et Montréal verra, au mois de novembre, ses « Fils de la liberté » échanger des horions et quelques coups de fuisil avec la société rivale du Doric Club, com- posée des ennemis (les plus acharnés de Papineau. La Minerve, le V'mdicator, les deux seuls journaux attachés à la cause des patriotes, redoublaient de violence; le premier allait un jour jusqu'à dire: «Notre unique espoir est d'élire nous-mêmes notre gouverneur, en d'autres termes, de cesser d'appartenir à l'Empire bri- tannique. » Il y eut aussi dans le Bas-Canada des assemblées à Québec, à Yamaska etc, qui condamnèrent Papineau et ses lieutenants. Il faut voir avec quelle rage la Minerve s'emporte contre les chouayens et les bureaucrates opposés à Papineau et contre M. Etienne Parent, décrété un jour de trahison, parce qu'il con- seillait le calme, et contre l'autorité ecclésiastique cou-

waistcoat of the prevailing material ; remainder of attire composed of real British duty paying articles.

** Mr Viger (Beau Viger). Vest only as far as we could ascertain, of étoffe.

" Mr Meilleur : Same as Mr Perrault.

" Mr DeWitt : do

" Mr Cherrier : . do

" Mr Duvernay (propriétaire de la Minerve et fondateur de la St-Jean-Bap- tiste), same as Mr Perrault.

" Mr Jobin : Complète with the exception of boots, shirt and spectacles.

Dr Cote : A full suit of linsey-woolsey, viz : grey frock-coat, trimmed with black ; unmentionables and vest of the same material, striped blue and whitc ; " a shocking bad hat " so worn that it was impossible to distinguish any traces by which the country in which it wa3 manufactured could be ascertained. Dr Cote stumbled upon the block avoided by Mr Rodier, and sported hose, shirt, spectacles, shoes, etc.. of vile British manufacture and materials.

" Mr Lafontaine : Same as " Beau Viger." Québec Mercury.

GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL 125

pable de prêcher la modération et de prémunir le peuple contre les entraînements révolutionnaires !

Certes, le gouverneur et les autorités pouvaient bien s'alarmer lorsque leur arrivait aux oreilles l'écho de cette autre partie du discours de Papineau, à St- Laurent:

« Un membre du parlement anglais, de la plus grande fortune, des plus beaux talents, des meilleurs principes, du dévouement le plus honorable à la cause du peuple, à l'amour de la justice et à la liberté du Canada, s'est écrié en présence des ministres : « Si vous prétendez « consommer votre œuvre d'iniquité, c'est pour les «Canadiens une obligation morale de vous résister; « oui, si le même sang coulait dans leurs veines que «celui qui a produit les Washington, les Franklin, les « Jefferson, ils vous chasseraient de leur pays, comme « vous avez été justement chassés de vos anciennes « colonies. » Il y a eu, à Londres, des assemblées dans lesquelles le peuple a fait écho à ces énergiques invec- tives contre de coupables ministres, à cette bienveillante sympathie pour vos souffrances, à ces encourageants avertissements, qu'il est de notre devoir et de notre intérêt de repousser la violence par la violence: Je dois le dire, ce n'est ni la peur, ni le scrupule, qui nie portent à dire que l'heure n'est pas sonnée nous devons répondre à cet appel. Ce n'est pas la peur; si la néces- sité y était, la force du pays, dans son éloignement de l'Angleterre et sa proximité des Etats-Unis, pourrait effectuer cet objet. Ce n'est pas le scrupule... Ce serait, pour ainsi dire, s'associer aux réputations les plus grandes et les plus pures, que de marcher avec succès dans la voie qu'ont tracée les patriotes de 74. La

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126 GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL

situation des deux paye est différente, et nos amis d'Angleterre ne la comprennent pas, quand ils nous croient dignes de blâme, ou une race inférieure, si nous ne résistons pas tout de suite. . . Faut-il l'abattre, ou n'est-il pas mieux d'user un mauvais gouvernement? »

Le district de Québec se refroidissait de plus en plus et s'éloignait de Papineau; ses lieutenants: Morin, le Dr Taché, Bouchette, ne trouvaient guère d'écho à leurs violents discours. A Deschambault, M. Morin dénonça les projets de Russell.

« C'était, selon l'orateur, la mainmise sur nos finances contre la volonté de nos représentants, une violation de nos droite, une spoliation de nos deniers qu'il fallait empêcher à tout prix. Le peuple anglais n'a aucune sympathie pour les Canadiens, ajoutait-il, et nous devons en chercher ailleurs. On nous méprise, on veut nous opprimer, nous anéantir. Il n'y a plus de liberté pour nous. L'esclavage va devenir notre partage. Cet état de choses ne doit durer que tant que nous ne pourrons pas le repousser. » Lorsque l'on considère ces paroles de M. Morin, le plus modéré et le plus doux des hommes, on peut se faire une idée de l'état d'esprit des meneurs violents qui l'entouraient.

Mgr Lartigue, alors évêque de Montréal, n'avait pu rester indifférent au mouvement dangereux qui prenait de jour en jour plus de force dans son diocèse.Un premier avertissement donné à son clergé, au mois de juillet, pour l'engager à maintenir le peuple dans les voies du devoir, fut suivi, au mois d'octobre, d'un mandement dans lequel l'évêque exhortait ses ouailles à se défier des exaltés qui le poussaient à la révolte.

C'est la Téunion de St-Charles, dite l'assemblée des

GOSFORD, LES PROPOSITIONS RUSSELL 127

six comtés, la dernière de la série et la plus importante de toutes, qui avait déterminé l'intervention de l'auto- rité religieuse. A raison des déclarations qui y furent faites, des personnages qui y figurèrent, elle compte comme la plus sérieuse des démonstrations de l'été et de l'automne de 1837; ce fut comme l'avant-coureur de l'ex- plosion du mois suivant. Papineau y figure encore au premier plan, ayant à ses côtés Nelson, L. M. Viger, Lacoste, Côte, Storrow Brown et Girod; autant d'é- trangers que de Canadiens.

On avait fait, pour la circonstance, des frais de mise en scène plus qu'ordinaires. On planta, sur la place publique, l'arbre de la liberté au milieu des accla- mations des patriotes venus des six comtés voisins; par- tout des devises significatives bien en situation: Vive Papineau et le système électif, L 'indépendance, Nos amis du Haut-Canada. Les hommes d'action, comme Nelson et Brown, prirent ici plus qu'ailleurs le pas sur ceux qui voulaient s'en tenir aux moyens constitutionnels pour obtenir le redressement des griefs, à tel point que Pa- pineau en fut effrayé. Aussi son discours se ressentit de son état d'âme et fut trouvé trop modéré. Pendant qu'il déconseillait tout recours aux armes, recom- mandait seulement à ses auditeurs de n'acheter aucune marchandise anglaise afin d'affamer le fisc, Nelson s'écriait : « Pas de petits moyens, l'heure a sonné de fondre des balles ». Un mois plus tard, on trouvera Nelson et Brown, à St-Charles et à St-Denis, au milieu du crépitement de la fusillade et du sifflement des balles que ces généraux appelaient alors de leurs vœux pour leur malheur et celui de tant de pauvres patriotes aveuglés.

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La Kravun- et-dowwM repréaente les huit Canadien» exilés aux Bermndes par ordre de lord Dnrham. Au centra

so voit l'humble maison oue les autorités de Hamllton, capitale des îles, leur avait aligné) me domicile.

Cette gravure très rare a été donnée à l'auteur par l'abbé Casgrain, qui l'avait reçue d'un ami de passage aux Bermudas.

CHAPITRE DOUZIEME

AUX ARMES

Maladresses sur maladresses d'un côté, et de l'autre violences de langage, que les premières provoquent si elles ne les justifient point; tel est le bilan des actes et des paroles qui suivent les résolutions Russell et en- traînent dans une mêlée sanglante les forces rivales rendues inconscientes, sous la pression de passions sans cesse surexcitées. Au mois de novembre 1837, c'est un emballement général à Montréal, centre de l'agitation: rixes dans les rues, le 7 de ce mois, entre les consti- tutionnels du Doric Club et les Fils de la liberté] sac des bureaux du Vindicator, démonstrations hostiles au domi- cile de M. Papineau. Cédant aux instances d'un prêtre, son ami personnel, qui lui conseille de quitter la ville, parce que sa présence à Montréal est une cause de dé- sordre, il part pour St-Hyacinthe, et l'autorité, longtemps endormie et indifférente, s'éveillant enfin avec cette vi- ision effarée, qui, dans les temps de crise, grossit démesu- rément les objets et les déforme, s'imagine que le tribun s'en va organiser une prise d'armes. .Sans réfléchir, elle décrète de haute trahison, Papineau, O'Callaghan, Wol- fred Nelson et Morin, et lance coutre eux des mandats d'amener. C'était aller trop vite et trop loin. Si Gosford eût, dès les premières assemblées au mois

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de mai, pris des mesures d'ordre, personne n'aurait bougé. A l'heure nous sommes, au milieu de no- vembre, tout marche au pas de course, ce ne sont plus les hommes qui dirigent les événements, ce sont les évé- nements qui emportent les hommes, et les fusils vont partir tout seuls comme sous une poussée mystérieuse. Entre-temps, ordre est donné d'arrêter, à St-Jean, De- maray et Davignon, comme fauteurs de troubles. Une compagnie de la Montréal Volunteer Cavalry, qui les a faits prisonniers, est attaquée sur le chemin de Chambly, à Longueuil, et fiorcée de les abandonner aux mains de Bo- naventure Viger, qui a monté ce coup de main avec quelques patriotes. Bataille des Fils de la liberté et du Dorie Club, à Montréal, délivrance de Demaray et Davignon; voilà les escarmouches avant-courrières des affaires plus sérieuses de la rivière Richelieu.

Les généraux improvisés, Wolfred Nelson et Storrow Brown, avaient réuni, à St-Denis et à St-Charles, quelques centaines de patriotes déterminés à empêcher l'arrestation de Papineau et d'O'Calilaghan. Le co- lonel Gore, vieil officier qui avait pris part à la bataille de Waterloo, fut chargé de disperser ces « rebelles » et d'arrêter leurs chefs. Gore devait se rendre à Sorel, et de là, remonter le Richelieu jusqu'à St-Denis, pendant que le colonel Wetherall s'avancerait à sa rencontre, en partant de Chambly.

Gore acrrive à Sorel, avec ses soldats, le 22 novembre, et se met le soir même en marche pour St-Denis, il arrive abonne heure le matin du 23. Nelson s'était préparé à faire une résistance sérieuse, bien que ses soldats improvisés fussent mal armés, les uns de

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vieux fusils de chasse et les autres de fourches et de faux. Plusieurs attaques des soldats anglais furent repoussées. Après un combat de trois heures, Hughes qui commandait sous Gore, fit sonner la retraite. Un officier anglais, le lieutenant Lysons, présent à l'affaire de St-Denis, nous en a laissé une description assez fidèle que nous reproduisons ici :

« A dix heures du soir, dit cet officier, le 22 novembre, les troupes du colonel Hughes se formèrent en colonnes en face des casernes de Sorel. Il pleuvait à torrents, il faisait une nuit noire comme de l'encre. Nous avions instruction de faire route par un chemin détourné, appelé le Pot-au-Beurre, dans le but d'éviter Saint-Ours, en possession des rebelles, disait-on. J'attachai une lanterne au bout d'un bâton et je la fis porter en tête de la colonne. Mais quelle horrible marche! hommes et chevaux pataugeaient dans la boue épaisse avec de l'eau parfois jusqu'aux genoux; je n'étonnerai personne en disant que notre petite armée fut bientôt désorganisée. L'arrière-garde perdit de vue la lumière de la lanterne; de là, des délais et des ennuis sans fin. Le matin, la neige remplace la pluie et il fait très froid; le jour trouve la malheureuse colonne à moitié gelée, à quatre milles de Saint-Denis.

« Il nous parait évident que les rebelles sont sur le qui-vive. Les cloches de l'église sonnent le tocsin, et déjà paraissent, sur notre flanc gauche, un certain nombre de tirailleurs. Nous trouvons les ponts con- duisant à St-Denis tous rompus; aussi rapidement que possible je les fais reconstruire, assez rapidement pour

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y faire passer notre pièce de campagne. La colonne s'avance, le capitaine Markham en tête. En arrivant au village, nous essuyons une fusillade bien nourrie. Markham marche toujours du côté <*es rebelles, s'em- parant des maisons, l'une après l'autre. Il s'arrête juste au point une barricade jetée au milieu de la rente, et une grande maison de brique fortement fortifiée lui fent obstacle. A ce moment le capitaine Crompton, avec une compagnie du 60e, et le capitaine Maitland, avec une compagnie du 24e, prennent part à l'action ainsi que la pièce de campagne. On se bat jusqu'à une heure avancée de l'après-midi. L'ennemi est solidement établi et il paraît recevoir du renfort. Markham réussit à prendre une autre maison, mais il est sérieu- sement blessé de deux balles, une au cou et une au genou. Plusieurs de ses hommes ne sont pas mieux traités que lui; enfin comme les soldats n'avaient rien eu à manger depuis la veille, et que les munitions manquaient, le colonel Gore fait sonner la retraite.

« Nous n'avons pas d'ambulance et nous sommes obligés d'abandonner les blessés, au nombre de 17, après avoir fait panser leurs blessures. Le nombre de soldats tués s'élevait à 6. Le colonel Markham se retire le premier sous le feu des maisons voisines ; cet officier, adoré de se® hommes, est porté par ses soldats. Il joue de malheur, car il reçoit une nouvelle blessure à la jambe, et ceux qui le portent sont aussi blessés. Us avaient à traverser un champ nouvellement labouré et durci par la gelée. Nous allons à leur rencontre pour les aider à traverser la clôture et nous installons le pauvre blessé sur la seule charrette qui nous reste, et

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nous le mettons, à l'abri. Nous battons en retraite par la route que noue avions suivie le matin, et de là, nous inclinons à gauche, pour suivre la route le long de la rivière.

« Le lieutenant-colonel Hughes, qui conduit l'ar- rière-garde avec beaucoup de sang-froid et d'énergie, arrête les rebelles acharnés à notre poursuite. La nuit vient et avec elle un froid intense; les chevaux attelés au canon sont complètement rendus. Nous faisons tout en notre possible pour sauver le canon; j'y attèle mon cheval ainsi que celui de Crompton, nous le traînons à une petite distance, il enfonce dans le sol, il est impos- sible de le tirer de là. Nous l'abandonnons après l'avoir encloué et jeté les munitions qui nous restent dans la rivière. Un grand nombre de soldats sont nu-pieds. Les mocassins canadiens (le vulgaire soulier de bœuf) qu'on leur a donnés, ont été coupés par la glace et la terre durcie. Le matin, les colonnes traversent St-Ours, moi, sur mon cheval boiteux, (il avait été légèrement blessé à la jambe). H y a de la lumière dans chaque maison et nous nous attendons à être attaqués, mais heureusement, il n'en est rien, et nous passons sans encombre au delà du village. Le colonel Gore nous fait faire halte près d'une grande maison de ferme, et les hommes, à moitié morts de faim et de fatigue, sont heureux de se reposer dans les granges et les étables. Je réussis à trouver la provision de pommes de terre de l'habitant, et j'en fais bouillir assez pour en donner trois ou quatre à chaque soldat. Nous partons. A peine étions-nous en route que nous rencontrons un renfort envoyé à notre secours; deux canons et un détachement

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d'infanterie. Après nous être consultés si nous devions retourner à St-Deniis ou continuer notre retraite, nous décidons., vu que les hommes sont sans chaussures et sans nourriture, d'aller à Sorel nous réorganiser. »

Ici se place un pénible ' incident. A la veille de la jbataille, Papineau quitta St-Denis, à la demande du Dr Nelson, qui lui aurait dit : « Ne vous exposez pas inuti- lement; vous nous serez plus utile après le combat qu'ici. » Papineau obéit, mais plus tard les événements politiques ayant séparé ces deux hommes, Nelson accusa Papineau de lâcheté, niant l'avoir jamais prié de quitter le champ de bataille. Il convient de faire bénéficier le tribun du doute qui s'est élevé sur cette question et de croire que Nelson lui a bien donné l'ordre de s'en aller. Ajoutons toutefois que si Papineau avait refusé d'obéir, j la postérité ne lui en aurait pas conservé rancune.

Wetherall, que le mauvais temps avait empêché de marcher sur St-Charles, le 22, comme il avait été con- venu, se porte en avant, le 25, et arrive à St-Charles le jour même. Avec des troupes bien armées et appuyées de quelques pièces d'artillerie, il devait avoir vite raison des bandes indiciplinées de Brown, ayant comme moyens de défense des canons de bois, et des fusils démodés. Dans un rapport qu'il fit sur l'affaire de St-Charles, Brown déclare qu'il avait 109 fusils à la disposition de ses hommes. Wetherall se poste à une petite distance du village, et ouvre le feu sur le point qui lui semble le plus fortifié, une partie du village entourée d'une palissn de, et comme les assiégés qu'il espère déloger à coup de canons ne bougent pas, il donne le signal de l'assaut. Il en fait alors un carnage terrible. Un témoin oculaire

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prétend avoir compté 150 morts. Toutes les maisons de l'endroit, sauf celle de M. Debartzch, furent incendiées.

Il fut dit dans le temps que Brown s'était enfui avant l'action. A cette accusation il répondit dans une lettre écrite à Nelson, en 1841, qu'après être allé au-devant de l'ennemi, il avait battre en retraite avec ses soldats qu'il essaya en vain de contenir mais que « finding after a long trial my strength and authority insufficient, I considered my command gone, turned my horse and rode to meet you at St. Denis where I arrived at midnight. »

Il était à espérer qu'après l'affaire de St-Charles, les patriotes, voyant l'Inutilité de toute résistance, n'iraient plus s'offrir inutilement en holocauste aux soldats de Colborne investi, dès le début de l'insurrection, du com- mandement général de toutes les troupes. On avait compté sans l'exaltation et la témérité du Dr Chénier, de Saint-Eustache, qui avait réuni à ce village un bon nombre de paysans aveuglés. C'est en vain que le curé de la paroisse, M. Paquin, et quelques amis essayèrent de le détourner de son projet, d'en venir aux mains avec les soldats de l'armée régulière en lui rappelant le désastre de St-Charles. Chénier et le suisse Amury Girod, qui commandait les troupes, ne voulurent rien entendre. Ils allèrent jusqu'à dire, pour encourager leurs adhérents, étaient-ils sincères? que des nouvelles plus récentes reçues de Saint-Charles, annonçaient que les patriotes étaient sortis vainqueurs de la bataille. Colborne marcha sur St-Eustache, le 14 décembre, avec une petite armée que Chénier vit arriver

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sans broncher,pendant que Girod,saisi de terreur,prenait la fuite et mettait fin à ses jours. L'action à St-Eustache fut aussi un désastre pour les patriotes dont le chef, le malheureux Chénier, périt les armes à la main. Il avait fait preuve de plus de courage que de prudence et l'his- toire doit le blâmer de son excessive témérité. On rapporte qu'à certains de ses soldats qui lui deman- daient des armes, il fit cette réponse caractéristique: « Il y aura des nôtres de tués, vous prendrez leurs fusils. »

Pour avoir une description de cet engagement long- temps connu dans les campagnes de Montréal sous le nom de « feu de Saint-Eustache, » citons, encore le lieu- tenant Lysons qui y fut présent.

Mais avant de lui laisser décrire cette affaire, il nous faut dire un mot du meurtre de l'officier Jack Wedr, à Saint-Denis, meurtre qui devait avoir une si triste répercussion à Saint-Eustachie. Cet officier avait été chargé de porter une dépêche au colonel Gore, à Sorel, il arriva après le départ des troupes pour Saint-Denis. Il résolut de les rattraper. Ignorant qu'elles s'étaient mises en marche par la route dé- tournée, il partit pour Saint-Denis, en suivant la rivière et arriva à cet endroit durant la nuit avant ses camara- des. A peine descendu de voiture, il demande à quelques villageois sont les troupes? On lui répond que l'on n'en sait rien. Il est amené devant Nelson, qui le fait prisonnier. Le généralissime le confie à quelques-uns des siens qui, peu d'heures après, contre les coutumes de la guerre, le tuent à coups de sabre; exécution inutile, cruelle, et qui valut de tristes représailles aussi

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injustes qu'elle. Si les hommes voulaient donc avant d'agir songer aux conséquences de leurs actes! L'assas- sinat de Weir, sans circonstances atténuantes, est à rapprocher de celui de Scott, au fort Garry, ordonné par Eiel après un simulacre de procès et gui fut aussi suivi de représailles. Hélas! le sang, appelle le sang. A St- Eustache, les soldats anglais exaspérés se livrèrent, de l'aveu de Lysons, à des actes de cruauté inutile: Au cri de « Remember Jack Weir » ils massacraient les pa- triotes prêts à se rendre. L'engagement de Saint- Eustache se fit dans des conditions qui ne laissaient aux Anglais aucun doute sur son issue. Ils avaient à leur disposition un corps de troupes formidable (1,700 hommes), étant donnée la faiblesse numérique des patriotes, mal armés, mal commandés. Les soldats à la disposition de sir John Colborne se divisaient comme suit, d'après l'officier anglais :

« Une batterie de campagne, une compagnie de fusil- liers, un détachement de l'artillerie royaile avec quatre canons et deux obusiers, un escadron de la cavalerie volontaire de Montréal; le premier ou Royal régiment; le 32e d'infanterie légère, le 83e régiment, trois compagnies de volontaires de Montréal.

« Le mercredi, 13 décembre, dit Lysons, nous arrivons à Saint-Martin, je fus chargé de loger les troupes. Le lendemain matin, nous nous mîmes en route pour Saint-Eustache. Mais au lieu de nous faire suivre la voie ordinaire, on nous dirigea vers la rivière Ottawa, sur une distance d'environ 6 milles. Il nous fut très dif- ficile de la traverser car la glace qui la couvrait était très mince. Il fallut donner ordre aux soldats de

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tse disperser et de rompre le pas. Les chevaux pas- -sèrent l'un après l'autre : on attacha de longs câbles aux canons pour les traîner sans risque d'accident pour les hommes. A notre arrivée au village, quelques tirail- leurs nous reçurent à coups de fusil, mais se retirèrent bientôt. La batterie de campagne ouvrit alors le feu sur l'église et les maisons voisines qui ne répliquèrent point. Sir John Colborne, voyant que les maisons étaient vides., crut que les rebelles s'étaient retirés abandonnant la partie. Il envoya Ile major Dixon dans la rue principale, faisant face à la grande église de pierre, avec ordre aux troupes d'entrer dans le village. Oelles-ci, à leur arrivée non loin de l'égiise, essuyèrent une vive fusillade et furent en péril de leur vie. Il devint dès lors évident qu'il y aurait de la bataille. On fit avancer un des obusiers dans la rue principale et l'on tenta, mais en vain, d'enfoncer avec son aide les fortes portes de l'église. Ned Wetherall, des Royal, réussit à pénétrer dans une des grandes maisons de pierre, qui se trouvaient à angle droit avec la façade de l'église. Voyant un poêle rempli de feu, il en renverse le contenu sur le plancher. Dans un instant toute la place est en feu et des nuages de fumée enveloppent la façade de l'église. Profitant de cela, le colonel Wetherall fit avancer son régiment dans la rue sous le couvert de la fumée.

« Je quitte mon cheval pour suivre mon ami, nous cou- rons en arrière de l'église dans laquelle nous pénétrons par une petite porte donnant accès à la sacristie. Ormsby et moi, nous nous élançons suivis de quelques-uns de nos hommes. Nous entrons dans le corps principal de

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l'église il faisait très noir, car toutes Les fenêtres en avaient été barricadées. Les rebelles commencèrent à tirer sur nous d'en haut, (des jubés probablement), nous ne pouvions les atteindre, car les escaliers avaient été brisés. Ormsby mit le feu derrière l'autel et fit sortir ses hommes.

« La fusillade qui partait des fenêtres de l'église cesse à ce moment, les rebelles s'échappent de l'édifice à travers des fenêtres basses qui ouvraient apparemment sur une crypte ou une cave. Une partie de nos hommes sont rangés d'un côté de l'église, tandis que sur l'autre se trouvaient le 32e et le 83e. Quelques rebelles tirent en courant sur nos troupes puis, mettant bas les armes, demandent quartier. Nos officiers s'efforcent de sauver les Canadiens, mais nos soldats criaient : « Souvenez-vous de Jack Weir! » et plusieurs de ces pauvres gens trompés sont fusillés sur place. »

Après l'écrasement de St-Eustache, au cri de Remember Jack Weir, les soldats de Colborne fusillèrent les mal- heureux compagnons de Chénier sans merci. Puis le pays rentra dans le calme morne, le calme du désespoir, car il se trouvait en face d'une situation plus accablante que celle qui avait suivi la capitulation de Québec et de Montréal. Privés de leur constitution, avec leurs chefs en exil, qu'allaient devenir les Canadiens, main- tenant à la merci de l'autorité raffermie, fortifiée? Per- sonne n'osait risquer une réponse à cette question lourde de menaces!

Le 5 décembre, lord Gosford avait fait proclamer la loi martiale dans le district de Montréal et mettre à prix la tête de Papineau, de Nelson et des plus marquants de

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leurs amis. Nelson était tombé aux mains de l'ennemi, mais Papineau avait réussi à s'échapper. Après la bataille de St-Charles, il s'était rendu à St-Hyacinthe, d'où il passa aux Etats-Unis. Sa course vers l'exil se fit au milieu des plus grandes misères, dans la saison la plus pénible de l'année; manquant souvent de nourri- ture, à moitié gelé, ne pouvant poursuivre son pénible exode que la nuit, il pensa périr. A ses souffrances physiques, vinrent s'ajouter les angoisses morales qui durent le suivre longtemps. Sa pensée pouvait-elle se porter ailleurs que sur ce théâtre, durant vingt ans, il avait, avec tant d'éclat et au milieu de si grandes agitations, tenu la première place; sur cette province qu'il avait rêvée si heureuse, et qui sombrait dans le désespoir de ses espérances déçues?

Au mois de février 1838, Gosford retournait en Angle- terre pour faire place, d'abord à Colborne puis à lord Durham, haut-commissaire, revêtu de pouvoirs étendus. Celui-ci trouva les prisons regorgeant de patriotes pris les armes à la main. Au lieu d'instruire un procès qui les aurait envoyés à l'échafaud, il se contente d'en exiler un certain nombre aux Bermudes, entre autres, Wolfred Nelson et R. S. M. Bouchette. Sa clémence le servit mal auprès du Parlement anglais et l'ordonnance qui frappait les prisonniers politiques fut annulée par le gouvernement Melbourne. L'orgueil de Durham ne put plier sous ce coup et il se démit de ses fonctions.

L'histoire n'a pas tenu compte à Durham des senti- ments élevés qui ont inspiré sa conduite à l'égard des in- surgés. La sanction de la loi dans les crimes de haute trahison, c'est la peine capitale; par humanité, le haut-

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commissaire voulut soustraire à Péchafaud Nelson, Bouchette et tant d'autres pris les armes à la main.

Colborne revint au pouvoir et ce fut encore à lui, que revint la tâche d'écraser la seconde levée de boucliers, celle de novembre 1838. Imaginer quelque chose de plus cruellement insensé que cette expédition dirigée par Robert Nelson et le Dr Cote, de Napierville, serait impossible. Elle n'offrait aucune perspective de réus- site et ne pouvait avoir d'autre résultat que de pousser aux pires calamités les insurgés victimes d'une hallucination inexplicable. Ecrasé à Lacolle et à Odeltown, Nelson retourna au Vermont, il avait comploté sa malheureuse invasion, couvert du ridicule que lui avait valu sa proclamation, créant la république du Bas-Canada. Pris du vertige des grandeurs, il s'était donné la présidence du nouvel Etat, et il se chargeait, hélas ! de la terrible responsabilité d'avoir acheminé vers la potence et l'exil une foule de pauvres diables aveuglés par ses fallacieux discours.

Les sentiments d'humanité, Phorreur du sang ne trouvaient aucune place dans la poitrine de ce soldat qu'était Colborne, le vieux brûlot, comme on l'appelait, qui fit incendier tant de villages, que la nuit certains points du ciel ressemblaient à une mer de feu sous leurs sinistres lueurs. Tous les patriotes qui rem- plissaient les prisons de Montréal furent traduits devant une cour martiale, et 89 des plus compromis, condamnés à mort; douze montèrent à Péchafaud et les autres partirent pour l'Australie, lointaine terre d'exil qui n'offrait à un grand nombre que la seule pers- pective d'une mort plus lente que celle de la potence.

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142 AUX ARMES

Le châtiment dépassait la grandeur de la faute; il aurait suffi de frapper les plus coupables, bien que la seconde révolte se fut présentée avec le caractère aggravant d'une récidive. La révolte est malvenue à se plaindre de la rigueur de la répression, mais l'humanité ne perd jamais ses droits. Colborne qui fut trouvé sévère, implacable jusqu'à la cruauté, par les Canadiens, parut aux yeux des bureaucrates comme un prodige de clé- mence. Leur soif de sang ne se sentit pas satisfaite; la mort de douze patriotes sur l'échafaud, qu'était-ce pour ces fanatiques, qui, à l'exemple du Herald, demandaient, à l'automne de 1838, une boucherie en masse des pri- sonniers, par économie? « Pourquoi, disait ce journal, les hiverner en les engraissant pour la potence » ! Voilà à quel diapason les passions nationales avaient monté cer- tains esprits. Dans les révolutions et les guerres civiles, l'instinct du barbare qui sommeille dans le cœur de tant d'hommes s'éveille. Que Leibnitz avait raison de dire : « Homo homini lupus » !

CHAPITRE TREIZIEME

APRÈS LA BATAILLE

Au lendemain des révolutions, des grands désastres et des défaites qui affligent toute une nation, on s'in- terroge pour en connaître les causes et établir les respon- sabilités. Pendant de longues années, les historiens se sont demandé si c'était bien la désobéissance de Grouchy aux ordres de Napoléon, ou une défaillance du grand empereur qui avait donné la victoire à Wellington, sur le champ de Waterloo. Est-ce la précipitation de Montcalm ou l'inaction de Vaudreuil, se demande-t-on, qui a rendu si facile le succès de Wolfe sous les murs de Québec? Pareillement l'on a soulevé la question de savoir qui devait encourir, devant la postérité, le re- proche d'avoir provoqué les événements de 1837? Pa- pineau a-t-il recommandé le recours aux armes, ou bien O'Callaghan et Nelson ont-ils été les fauteurs du fatal soulèvement des Canadiens? Avant comme après la crise, Papineau s'est toujours défendu d'avoir voulu arracher, par la violence, les réformes que le gouver- nement anglais refusait à ses revendications constitu- tionnelles. « O'Connell, disait-il, est mon modèle et, comme lui, je veux me servir, pour arriver à mon but, des moyens pacifiques, que les institutions anglaises mettent à ma disposition. » Si telles étaient ses intentions, ses paroles, il faut l'avouer, les démentaient, car les discours

144 APRÈS LA BATAILLE

du tribun, montés à un diapason guerrier, sonnaient furieusement la charge. Ce n'est pas sur la place pu- blique qu'il faut chercher à pénétrer ses véritables intentions. Nous ne trouvons dans les lettrée de Papineau adressées à ses amis, avant 1837, que des indices de son indécision sur l'attitude à prendre au milieu de la crise. Ce sont les procès-verbaux du comité de correspondance de Montréal, dont les réunions étaient secrètes, qui lèvent un coin du voile sur les idées de Papineau. Au mois ' de novembre 1834, le tribun fait écrire à ses amis de Québec, à la suite de cette élection de Montréal, qui avait fait perdre la vie à trois Ca- nadiens tombés sous les balles des soldats, « que les patriotes de cette ville auraient bien voulu venger ce massacre, mais qu'ils étaient si pauvres, si mal organisés en face des soldats de l'armée régulière qu'ils n'avaient pu y songer »; puis il demandait aux Québecquois si, à leur avis, on devait se préparer à une lutte à main armée. Ecrivant en 1854, à M. Christie, Papineau disait: « Les fautes, en 1837, ont été soudaines, imprévues et ont mis en danger la domi- nation anglaise plus qu'on ne le croit communément. Le plus léger succès, à Toronto ou à Montréal, aurait entraîné malgré eux, le président des Etats-Unis et son gouvernement à l'appuyer. » Cette déclaration tendrait à faire croire que Papineau avait eu, à cette époque, des négociations avec des amis aux Etats-Unis. On ne s'ex- plique guère autrement ce passage de sa lettre.

Nelson, qui commandait à St-Denis, a repoussé la responsabilité première du malheureux conflit; toute l'initiative, a-t-il dit, venait de Papineau: «J'étais son aide, son subalterne et non son supérieur, j'obéissais

APRÈS LA BATAILLE 145

I

complètement à ses ordres et à «es suggestions. » Il convient de faire remarquer qu'an moment Nelson faisait cette déclaration, il était en inimitié avec son ancien ami.

Le Dr O'Callaghan qui avait quitté Montréal en même temps que Papineau, pour le suivre à St-Hyacinthe et à St-Marc, affirme dans une lettre qu'il écrivait à Garneau, en 1852, qu'il n'y eut rien de prémédité dans le soulè- vement de 1837, que ce fut une explosion spontanée pro- voquée parj'ordre d'arrêter Papiu^sm pt x^lann.

O'Callaghan, cet Irlandais qui avait lié partie avec Papineau en haine des ministres anglais, et que l'in- fluence du grand tribun avait fait élire à Yamaska, était conspirateur et voyait par conséquent des conspi- rations partout chez ses ennemis. Pour lui, les évé- nements de 1837 n'étaient que l'application au Canada des méthodes employées en Irlande, les ministres anglais provoquaient des soulèvements, qu'ils se pré- paraient d'avance à écraser, pour justifier ensuite les mesures extrêmes infligées à ce malheureux pays. Gosford, d'après O'Callaghan, avait poussé les Ca- nadiens à une crise pour rendre inévitable la suspension de la constitution de 1791. Sa lettre est un document à citer:

« Je n'accepte pas votre logique au sujet du mou- vement de 37. » Vous dites : Je le blâme puisqu'il n'a pas réussi et qu'il a eu de si tristes conséquences pour nous. Voilà un post hoc, ergo propter hoc, que n'auto- rise pas l'école. Mon cher Monsieur, si vous parcourez avec soin les dépêches de lord Gosford, de 1836, et celles du secrétaire des colonies, de cette même année, vous

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constaterez que Gosford recommandait la suspension de votre constitution, plus d'un an avant qu'il y eût l'ombre de désordre.

« Le fait est que le gouvernement, tant à Québec qu'à Downing street, décidé d'abolir l'assemblée du Bas- Canada, ne cherchait qu'un prétexte pour justifier son attentat. Debartzch, l'âme damnée de Gosford, voulut en 1836, à force de promesses et de menaces, m'induire à voter les subsides; me trouvant inébranlable, il me dit très franchement ce qu'il en résulterait, que Papineau et moi serions pendus ! Vers ce temps, Gosford avait recommandé l'abolition de l'Assemblée du Bas-Canada. Debartzch connaissait sans doute le programme sur lequel il basait son dire prophétique, sa menace ou son avertissement.

« On voulait, comme Castlereagh en Irlande, pousser le peuple à la violence, puis abolir ses droits constitu- tionnels. Dans l'histoire de l'union de l'Irlande avec l'Angleterre, vous retracerez, comme dans un miroir, le complot de 1836-37 contre la liberté canadienne.

« Le mouvement de « 37 », si je sais bien le juger, fut une attaque du gouvernement contre de paisibles citoyens, afin de les pousser, par surprise, à la résistance et à la violence. Lorsqu'au commencement de 1837, il jetait dans les prisons de Montréal, en les accusant de trahison, de pauvres paysans du lac des Deux-Mon- tagnes, où y avait-il révolte? Lorsque le gouvernement faisait saccager le bureau du Vindicator, était la révolte? Lorsqu'il traînait de Saint- Jean à Montréal, Davignon et son ami liés avec des cordes, pour irriter les habitants alors tranquilles et paisibles, était la révolte?

APRÈS LA BATAILLE 147

« La vérité c'est qu'il y avait complot entre Gosford, Ogden et Debartzch pour pousser les citoyens à la résis- tance contre une agression violente, afin de fournir au ministre un prétexte pour abolir la constitution de 1791. Et de peur que cela ne suffît pas, Colborne affirma dam8 ses dépêches que Papineau exerçait des troupes près des Trois-Rivières. Je parle de mémoire, car je n'ai pas la dépêche devant moi. Elle est de 1837, et vous la trou- verez probablement. Je me souviens d'avoir signalé cette dépêche à M. Papineau et de lui avoir fait observer qu'il conviendrait de la contredire, car c'était, à ma connaissance personnelle, le mensonge le plus atroce qui eût jamais été imprimé. Mais comme c'était trop souvent sa coutume, il traita la chose avec mépris.

« Je voyais aussi clairement alors qu'aujourd'hui que le pays n'était pas préparé. Mais autant eut valu tenter d'arrêter la marche d'un cyclone que de mater la cons- piration profonde et diabolique ourdie contre les droits et les libertés populaires.

« Le fons et origo de toute l'affaire fut le refus des subsides, en 1836. Dès lors les autorités voulurent agir à la