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IMPRIMERIE DE MADAME DE LACOMUE, rue d'Enghiea, 12.
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ŒUVRES
DE
BARNAVE
Publiées par Mme Saint-Germain, sa Sœur,
MISES EIV ORDRE
Et précédées d'une Notice historique sur Barnave
PAR
M. BÉRENGER DE LA DROME,
Pair de France , Membre de l'Institut.
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CHALLAMEL ET COMPAGNIE, ÉDITEURS,
4, RUE DE L'ABBAYE. 18^3.
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La publication des Œuvres de Barnave est l'ac- complissement d'un devoir pieux.
La vénérable sœur de cet homme célèbre en a fait la pensée de toute sa vie.
Dans son culte pour une mémoire si chère , elle a cru que le moment était venu , maintenant que tous les ressentimens de notre première révolu- tion sont éteints, de faire connaître, par les écrits qu'il a laissés, ce frère qu'elle a tant aimé, tant pleuré, et de montrer combien il était digne d'un sort meilleur.
Elle a désiré m'associer à cette tâche, et si c'é- tait pour elle un devoir de l'entreprendre , c'en était aussi un pour moi de répondre à sa con-
T. I.
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fiance, car j'étais le compatriote de Barnave; sa famille eut d'intimes liaisons avec la mienne ; mon père fut son collègue aux Etats du Dauphiné , et il participa avec lui aux nobles résolutions qui furent prises par les trois ordres de cette Pro- vince. Il fut aussi son collègue à l'Assemblée Cons- tituante , où , avec lui encore , il fut nommé par ces Etats; il lui avait voué une grande estime, et je l'ai entendu souvent déplorer sa fin préma- turée.
Je ne me suis pas dissimulé les difficultés que j'allais rencontrer.
Quoiqu'une grande partie des manuscrits de Barnave eussent été saisis ou dispersés lors des perquisitions faites chez lui, à l'époque où il fut arrêté, ou plus tard dans sa famille; ceux qui avaient échappé aux malheurs des temps étaient encore nombreux. Mais il n'y régnait aucun or- dre : c'étaient des réflexions, des pensées, jetées sur un nombre infini de pages détachées, et n'ayant pas seulement la politique pour objet ? mais en- core une foule de sujets littéraires et moraux. A tout cela il fallait donner un corps , en classant
— 3 —
avec soin les matières et en les plaçant sous des titres généraux et particuliers.
Ce travail terminé, le premier volume s'est trouvé composé d'une introduction à la révolu- tion française , et de notes étendues sur la part que prit Barnave aux travaux de l'Assemblée constituante ; — le 2e renferme une suite d'étu- des ou de réflexions sur les plus hautes questions politiques, et, pour clore ce sujet, un chapitre additionnel, sous le titre de Fin de Barnave, comprend tous les documens relatifs à sa mise en accusation, à sa détention, à sa translation à Pa- ris, à son jugement et à sa mort ; — le 3e embrasse d'autres études, aussi intéressantes que profon- des, sur l'homme moral et sur l'homme physi- que ; — le 4e enfin, sous le titre d'Etudes littérai- res , contient de rapides essais , aussi variés qu'ils sont instructifs , et est terminé par quelques lettres politiques et de famille, les seules qui aient été conservées.
Il a fallu renoncer à l'idée de joindre aux Œu- vres de Barnave l'entière collection de ses dis- cours parlementais ; elle eût trop agrandi le ca-
dre dans lequel tout commandait de se renfermer; et d'ailleurs ces discours, se trouvant dans de nombreux recueils, peuvent facilement être con- sultés; on s'est borné à en ajouter quatre au pre- mier volume, afin de donner une juste idée des talens oratoires de leur auteur.
Cette publication, je l'ai dit en commençant, étant un hommage religieux rendu à la mémoire de Barnave, c'était une obligation rigoureuse de ne pas y renfermer une ligne qui ne fût de lui, et de ne consigner dans la notice que des faits qui reposassent sur des documens et des témoi- gnages irrécusables.
BÉRENGER.
10 juillet 1845.
SUR
BARN
PAR
M. BÉREN&ER DE LA DROME,
Lue à l'Académie des Sciences morales et politiques, dans les séances des 17, 24 juin et 1« juillet 1843.
La tombe est maintenant fermée sur presque tous ceux qui ont pris part à notre grande révolution. îm- prudens ou coupables, les uns ont été emportés par la tempête qu'ils avaient eux-mêmes soulevée ; les autres, plus heureux, après y avoir échappé comme par miracle, ont été vus, au milieu de nous, achevant paisiblement une vie pleine de passions et d'évène- mens; entretenant les générations nouvelles de cette époque de folies sanglantes, de sublimes dévoue- mens, où le bien comme le mal se sont élevés à leur plus haute puissance , et où tant de crimes ont été rachetés par tant de gloire.
La postérité est venue pour ces hommes dont les actes sont séparés de nous par un demi-siècle.
T. I, A
ij NOTICE HISTORIQUE
A ceux d'entre eux qui, entrés avec l'ardente sincé- rité de la jeunesse dans la voie des réformes, n'ont su ni en calculer la portée, ni en arrêter les effets, il serait injuste de ne pas tenir compte de la nou- veauté d'une situation à laquelle rien ne ressem- blait dans les annales des peuples. Ces entraînemens qu'explique l'inexpérience seraient aujourd'hui sans excuse ; nous connaissons pour les avoir parcourus, les chemins qui mènent fatalement aux abîmes ; nous connaissons aussi quels sont les caractères de la vérita- ble grandeur , par quels moyens elle s' acquiert , à quel prix elle se conserve ; mais nos pères dont le mal- heur a fait notre sagesse, n'avaient pas, comme nous, appris d'un passé tout vivant encore, que ce n'est pas en flattant la multitude qu'on la sert ; qu'on ne peut légitimer l'exagération par le patriotisme, l'injustice par la nécessité, et sacrifier à des considérations qui n'ont qu'un temps, les principes éternels sur lesquels la société repose.
Cette lumière qui aujourd'hui s'est faite pour tous ne leur avait pas encore révélé que le vrai civisme est dans le devoir, le courage dans la modération, l'éloquence dans la vérité, et qu'il n'y a de célébrité durableque celle qui cherche son point d'appui dans la raison publique.
Et, toutefois, dans le passé même qui nous a légué de telles leçons, planent au-dessus des excès des par- tis quelques nobles figures d'hommes politiques dont
...
SUR BARNAVE. 11J
la calme austérité n'a été altérée ni par l'énergie de leurs convictions, ni par la contagion de l'efferves- cence générale. Barnave est de ce nombre. S'il de- vint victime, ce fut sans avoir été persécuteur. Que cette vie si courte et si bien remplie n'ait pas été complètement exempte d'erreurs , on ne saurait le nier ; mais ce fut le seul tribut qu'il paya à son époque, et la passion la plus aveugle ne saurait lui reprocher la plus légère souillure. Hormis un mot, un mot irréfléchi qui lui fut arraché par la contradiction, et qu'il a douloureusement expié, depuis lors, par un de ces amers repentirs connus seulement des belles âmes , il honora constamment la première de nos assemblées législatives, non moins par les qualités de l'homme de bien que par les fa- cultés brillantes de l'orateur. Aux regrets que sous ce double rapport fait naître sa fin prématurée, se joint celui de voir à trente-deux ans, s'arrêter sous la hache le progrès rapide de cette haute intel- ligence préparée par de sérieux travaux à un nou- veau genre de gloire. Si Barnave eût vécu, nous compterions sans nul doute (et le public en aura la preuve sous les yeux) un penseur profond, un grand écrivain de plus.
Sa mémoire appartient à la France. Mais c'est au Dauphiné surtout à s'en enorgueillir; auDauphiné, où il reçut le jour , et où il respira , dès son en- fance, ce pur amour de la liberté qui distingua de
IV NOTICE lîISTORIQUE
tout temps cette noble province entre toutes les au- tres.
La famille de Barnave est originaire de Verché- ny, petite commune du canton de Saillans, dans le département de la Drôme. Son grand-père avait suivi la carrière des armes, et y était parvenu au grade de capitaine; son père, né dans le môme lieu, le 20 mai 1709 , entra dans celle du barreau et alla se fixer à Grenoble. Après y avoir été procu- reur au parlement, il devint avocat consistorial, titre qui, à cette époque, faisait jouir de la noblesse per- sonnelle. C'était un homme d'un jugement droit et sûr> profondément instruit, sévère dans ses mœurs ; il obtint une grande estime dans sa profession.
La mère de Barnave appartenait à une famille no- ble et ancienne du nom de de Presle ; fille et sœur de militaires avancés dans les grades supérieurs de l'armée, elle se tint pour fière et honorée de la part d' estime et de considération que son mariage lui avait faite, et à laquelle elle ajouta tout l'éclat qui s'atta- che à la réunion des dons les plus aimables de l'es- prit, delà figure et du cœur.
Barnave naquit à Grenoble le 22 octobre 1761. Il eut un frère et deux sœurs; tous reçurent dans la maison paternelle le bienfait d'une éducation solide. La religion réformée, que professaient leurs parens, ne permit pas à ceux-ci de les faire élever dans les
SUR BARNAVE.
établissemens publics ; Barnave eut un précepteur. Il apprit de lui le latin , un peu de mathématiques , et plus tard, l'anglais et l'italien. Il cultiva avec suc- cès les arts d'agrément, la peinture surtout. Insen- siblement ses études devinrent plus fortes. La philo- sophie, le droit public, l'histoire, le captivèrent tout entier, une de ces sciences le délassant alternative- ment de l'autre, et les utiles enseignemens de l'édu- cation de famille lui en facilitant la culture, par la vive impulsion et le développement précoce donnés à son intelligence.
Son père, absorbé par les travaux de son état, ne pouvait consacrer beaucoup de temps à ses enfans; c'était leur mère qui s'occupait d'eux avec la sollici- tude la plus active et la plus éclairée. Aussi Barnave lui avait-il fait dans son cœur, tout en gardant à son père l'attachement et le respect le plus profonds, une partplusgrande de tendresse et de confiance. Barnave père, cependant, aimait à s'entretenir en famille des évènemens les plus remarquables de notre histoire; il se plaisait à raconter les actions des grands hom- mes; alors sa figure froide s'animait; il parlait, il peignait avec chaleur, et l'impression qu'il faisait sur l'esprit de ses jeûnes auditeurs était trop vive pour ne pas être durable. Barnave fils ne perdait aucun de ces entretiens.
A l'éducation du foyer se joignait, pour nourrir et fortifier cette jeune âme, une influence extérieure
Vj NOTICE HISTORIQUE
bien propre à agir efficacement sur elle : la popula- tion au milieu de laquelle était né et grandissait Barnave, amie de l'ordre, mais prompte à s'irriter contre toute apparence d'oppression; généreusedans ses sentimens, mais jalouse à l'excès de ses droits, ne laissait échapper aucune occasion de manifester sa haine contre le privilège.
Une circonstance qui en elle-même offrirait peu d'intérêt, si elle n'était un symptôme des dispo- sitions du pays, put frapper l'esprit de Barnave en- core enfant :
Sa mère l'avait conduit au spectacle ; toutes les loges étaient prises, une seule restait inoccupée, elle était réservée pour un complaisant décrié du duc de Tonnerre, gouverneur peu aimé de la pro- vince. Mme Barnave s'y plaça ; aussitôt le directeur du théâtre, puis l'officier de garde vinrent la prier poliment de se retirer; comme elle ne crut pas devoir déférer à cette invitation, quatre fusiliers lui furent envoyés pour l'intimider; elle résista. Un ami de M. Barnave, qui était dans la salle, courut le prévenir ; il vint, elle le rassura, mais un ordre du gouverneur arriva bientôt, qui enjoignit de faire vider la loge et d'employer la force s'il était nécessaire ; le parterre prenait parti, M. Barnave lui dit : « Je sors par ordre du gouverneur ; » aussitôt toute la bourgeoisie, qui ressentait l'injure faite à un de ses membres, sortit en même temps; la salle se vida, et quand M. et Mme
SUR BARNAVE. VJj
Barnave arrivèrent chez eux , ils trouvèrent leur maison remplie d'une société nombreuse qui les avait devancés et qui était venue leur témoigner de sa sympathie. Cette soirée se termina par un bal et une collation que M. et Mme Barnave improvisèrent et auxquels les personnes les plus notables de la ville prirent part.
Le duc de Tonnerre écrivit au gouvernement ; il présenta cet événement comme une sorte d'émeute, mais il fut blâmé par la cour, et dès ce moment la police du spectacle, qui jusque là avait appartenu à l'autorité militaire, lnifut ôtèe et attribuée à l'auto- rité civile.
Le spectacle demeura long-temps désert; la bour- geoisie faisant corps et animée du même esprit, ne voulut pas y retourner avant que Mme Barnave eût reçu satisfaction, et qu'elle y eût elle-même reparu, ce qu'elle fit l'année suivante^ la prière des autorités et pour sauver de sa ruine une entreprise à laquelle se liait l'existence de plusieurs familles.
Cet événement se passait en 1770 ; il annonçait déjà ce travail des esprits qui, plus tard, devait se porter sur des objets plus sérieux.
Barnave éprouvait lui-même, et de bien bonne heure, cette impatience de l'injustice, qui ne s'a- paise qu'au moyen des réparations qu'elle exige ; il n'avait que seize anslorsque obéissant àlafois au mou-
Viij NOTICE HISTORIQUE
veinent d'une affection protectrice et à un préjugé qui existait alors dans toute sa force, il se battit en duel à l'épée pour son frère, moins âgé que lui de deux ans , et qui avait été insulté par un homme dont la vie obscure n'avait pas respecté sa jeunesse. Il fut blessé près du cœur; sa blessure ne fut pas dange- reuse, mais une ligne de plus, elle devenait mor- telle.
Quelques années plus tard, ce frère qui venait d'être admis dans le génie militaire, et qui montrait des dispositions si remarquables pour les mathéma- tiques , qu'après son examen , l'abbé Bossu dit n'a- voir pas vu encore d'élève plus instruit, ce frère, dis-je , tomba gravement malade à Paris. Barnave n'écoutant que son cœur, emprunta de l'argent, partit à franc étrier , sans en prévenir sa famille , qu'il ne voulut point alarmer, arriva auprès de lui, l'entoura, pendant trois mois qu'il vécut encore, des soins les plus tendres et malheureusement les plus infructueux; il ne le quitta qu'après avoir reçu son dernier soupir.
Barnave revint auprès de ses parens pour leur offrir ses consolations. Quelques pages qu'il consacra à la mémoire de ce frère chéri , montrent combien son affection était vive, et combien aussi il la sanc- tifiait par l'élévation et la pureté de ses sentimens. « Quand une pensée douce vient m' émouvoir, disait- » il, je t'appelle, ô mon frère! je t'appelle à ma
SLR BARNAVE. IX
» jouissance; je t'appelle surtout lorsque mon cœur » médite un projet honnête , et c'est en voyant sou- » rire ta physionomie que j'en goûte plus dèlicieuse- » ment le prix. Souvent tu présides aux pensées qui » viennent animer ma tête avant le sommeil ; je ne » me cache point de toi ; mais il est bien vrai que » lorsque mon âme est occupée de ses faiblesses, je » ne cherche plus tant à t' appeler; alors, je ne te » vois plus sourire. . . Oh ! ta belle physionomie est » pour moi un guide plus certain que toute la morale » des hommes ! »
Une perte si douloureuse rendit le caractère de Barnave plus sérieux et réfléchi, quoiqu'il le fût déjà beaucoup, car de bonne heure il avait habitué son esprit à la méditation, en consignant par écrit ses jugemens sur les hommes et sur les choses. Nous avons de lui un recueil rédigé dans le cours de l'an- née 1781, qu'il avait intitulé : Dictionnaire de pen- sées, ou Recueil de morale , de philosophie , de poésie, de sublime, de frivole, d 'exact, d'inexact , de vrai, de faux, de conjectural, rangé par ordre alphabétique. BaFnave avait vingt ans. On est sur- pris de trouver dans ces pages autant de pensées fortes et vraies, autant d'aperçus fins, et qui annon- cent une maturité d'esprit si supérieure à celle qu'on a d'ordinaire à cet âge; et cependant, comme il ne mettait personne dans la confidence de ses études
X NOTICE HISTORIQUE
secrètes, comme il paraissait s'occuper beaucoup du monde où il allait pour observer; comme on le voyait se mêler à ses plaisirs, y paraître avec une mise élé- gante et soignée , monter à cheval ; on le croyait presqu' exclusivement livré à ces goûts frivoles, et on ne se doutait pas du rôle qu'il serait appelé à jouer un jour. Son père lui-même, qui lui voyait prendre peu de part et d'intérêt à l'administration de ses affaires domestiques, le croyait léger et mettait une certaine amertume dans le reproche qu'il lui en faisait; ce re- proche donna lieu, la même année, à une lettre admi- rable de sentiment et de sincérité, dans laquelle Bar- nave ouvrait à son père le fond de son âme, reconnais- sait ses torts, protestait de sa respectueuse reconnais- sance pour les sollicitudes dont son éducation avait été l'objet, et promettait de se rendre digne de tant de soins et de bontés ; cette lettre, qui a été conservée lorsqu'on a à déplorer la perte de tant d'autres, est un modèle de piété filiale ; en montrant tout ce qu'il y avait de noble et d'élevé dans ce jeune cœur, elle montrait aussi tout ce qu'on devait en attendre pour l'avenir.
Ces alarmes si excusables et pourtant si peu fon- dées de la tendresse paternelle, n'étaient pas parta- gées parla mère deBarnave, qui, l'ayant plus parti- culièrement étudié dès l'enfance, le jugeait mieux.
Son père ne tarda cependant pas à revenir de ses préventions et à lui donner toute sa confiance.
SUR BARNAVE. jj
Déjà Barnave avait contracté l'habitude de se ren- dre compte au commencement de chaque année, de ^emploi de son temps et des changemens qui avaient pu s'opérer en lui, dans le cours de l'année précé- dente. On sent combien cette habitude, dans laquelle il paraît qu'il persévéra jusqu'à ce que le soin des affaires publiques absorbât tous ses momens,ce regard rétrospectif, jeté périodiquement sur lui- môme, dut mûrir son esprit et fortifier son caractère. Sans ménagement pour le mal, comme sans fausse modestie pour le bien, c'est avec une naïve bonne foi, et pour ainsi dire avec l'impartialité d'un juge, qu'on le voit rechercher la cause de ses défauts ou de ses erreurs , et enregistrer soit les progrès de sa raison, soit les conquêtes de son intelligence.
C'est ainsi, par exemple, qu'en remontant le cours de l'année 1784, la 23e de son âge, il écrivait : « L'été de cette année et le printemps précèdent ont » été le temps où l'exaltation de la tête , la fierté des » idées , la grandeur du sentiment , ont été le plus » haut ; et ces choses ont été accompagnées d'une » active vivacité d'esprit, d'une finesse de tact, » d'une perfection d'exécution non encore connues; » j'ai eu plus de facilité à apercevoir, plus d'idées » nouvelles, mais aussi moins de suite, de constance » et d'attention. Cette année a amené en moi un » progrès de la pratique sur la théorie en tout gen- » re ; j'ai plus observé les faits , et mes réflexions ont
Xij NOTICE HISTORIQUE
porté plus immédiatement sur eux; mes manusciiits ont été modifiés comme mes pensées ; mon estime pour les hommes et les choses a un peu suivi la pente de mes idées ; ma sensibilité en a été plus émue , mais ma vie en est devenue plus dissipée, plus pratique, plus éloignée du cabinet.» Et ail- leurs il disait : « Un grand défaut en moi a été de chercher à corriger mes œuvres précédentes, point à en profiter... au lieu de modifier, de res- treindre, de compléter des richesses déjà acqui- ses, un certain mouvement me pousse à les ré- prouver. Le défaut d'encouragement, d'émula- tion, de but prochain , ont influé plus que toute autre chose sur la faiblesse , l'incertitude , la pa- resse de mon esprit et de mon caractère. Ma si- tuation, ajoutait-il, n'offrait-elle pas quelques ressources? Si, mais mon imagination m'en dé- tournait sans cesse pour me porter sur des objets où je manquais également de pratique , d'espé- rance prochaine, et de tout ce qui fixe, encourage et fortifie. »
Son père lui reprochait le défaut d'ordre, les dépenses inutiles; ce fut un motif pour Barnave de veiller attentivement sur ce point. On trouve encore dans ses manuscrits un plan de réforme dans lequel il examine avec une minutieuse sévérité , article par article, les retranchemens qui peuvent être effectués sur ses dépenses habituelles : «Ces choses, dit-il,
SUR BARNAVE. xiij
» sont ennuyeuses , pénibles à la paresse , minutieu- » ses à un esprit indépendant et élevé , fort bien ! » mais elles procurent seules la jouissance effective » non seulement pour l'apparence et les yeux des » autres, mais pour la réalité et pour soi; elles » multiplient l'usage, le service, les facultés de » chaque objet ; elles ne sont donc pas à dédai- » gner. » Et ce plan , il en fit depuis lors sa règle invariable.
Si Barnave aimait le monde , il aimait par dessus tout aussi la vie de famille ; à la respectueuse affec- tion qu'il portait aux auteurs de ses jours, il joignait le plus tendre attachement pour ses sœurs; il s'occupait d'elles avec une douce et constante vigilance, éclairait leur raison, ornait leur esprit, s'attachait à les rendre à la fois meilleures et plus aimables. Sa sollicitude pour tout ce qui pouvait appeler sur ces jeunes filles l'intérêt auquel dispose naturellement la simplicité unie à la grâce , s'éten- dait jusqu'à ces soins extérieurs où se complaisent, d'ordinaire, l'œil et le cœur d'une mère. Rien de ce qui les concernait ne lui était indifférent ; et quand r plus tard, il perdit son père, sa première pensée y comme sa première volonté, en qualité d'héritier, fut d'augmenter la part qui devait revenir à chacune d'elles.
Barnave acquit bientôt dans la société un renom qui lui donna accès dans les maisons les plus hono-
XIV NOTICE HISTORIQUE
rables. Sans cesser d'entretenir avec les hommes de son âge des relations cordialement polies, il leur préférait l'intimité de ceux dont les connaissances, fruit de l'étude et du temps , offraient un attrait plus sympathique et un plus solide aliment à son esprit méditatif et élevé.
Le vœu de son père était de le voir entrer dans la carrière du barreau. Il déféra à ce vœu moins par un goût bien prononcé peut-être que par raison. Mais comme chacun des actes de sa vie était profon- dément réfléchi, délibéré , envisagé sous toutes ses faces, il ne prit pas cette détermination sans se ren- dre compte de ses motifs et sans se tracer un plan de conduite. Voici ce qu'il écrivait pour lui-même : Quelque carrière publique que je veuille suivre, il me convient essentiellement d'adopter d'abord celle du barreau. Sera-ce dans le corps judiciaire? il en résultera pour moi certitude d'admission. Sera-ce dans l'administration ? l'habitude du tra- vail, le poids public résultant delà réputation d'un homme utile, tous les avantages de l'éloquence, serviront à m'y placer, à m'y faire réussir. En at- tendant, je recueillerai dans cet état de l'indépen- dance domestique, une grande consistance publi- que, en réunissant au talent la probité et la noblesse que j'y porterai , incroyablement relevées par la jeunesse, parles avantages de la fortune et par cette élégance de mœurs qui y sont si fort étrangères. »
SUR BARNAVE. XV
C'est ainsi que Barnave comprenait la profes- sion qu'il allait embrasser ; il comprenait aussi qu'elle s'altère , qu'elle se rabaisse lorsqu'on la réduit au seul rôle de praticien. « En faisant » bien mon état , ajoutait-il , en saisissant son » esprit pratique , j'aurai soin de ne pas laisser » ravaler mon goût, mes idées, non plus que mon » caractère et mes mœurs ; cet effet résultera 1° de » la manière de l'exercer, 2° des intervalles livrés à » d'autres occupations, particulièrement à acquérir » la capacité de la situation à venir , et aussi à en- » tretenir l'intelligence, la connaissance, le goût, le )> tact des autres choses agréables et utiles , qui » sans entrer dans le cercle de mes fonctions, en- » trent dans celui de mes occupations , 4e mes res- » sources, de mes jouissances à venir, et qu'il ne » faut pas désapprendre à posséder et à savourer. » Certes, l'homme qui joint à d'heureuses facultés dé- veloppées par une éducation forte, ce sentiment élevé de la profession à laquelle il aspire doit être assuré d'y marquer sa place au-dessus des autres.
Ses études de droit terminées, Barnave débuta au barreau.
Chaque plaidoirie devint pour lui l'objet de nou- velles observations : au retour de l'audience et ren- tré dans son cabinet, il portait sur lui-même un ju- gement sévère dont, suivant son usage, il consignait encore le résultat par écrit.
XVj NOTICE HISTORIQUE
Ainsi , après une de ces plaidoiries , il écrivait ce qui suit : « J'ai supprimé l'exorde à cause des per- » sonnes, comme trop long , et des circonstances , » comme trop pompeux et solennel, j'ai bien fait!.. » Mes observations sur les allégations de fait imprè- » vues , ont, dit-on, interrompu un peu ma narra- » tion, il eût mieux valu ne les placer qu'à la suite; » on a trouvé de la déclamation dans ma pèrorai- » son. »
Ailleurs, et à la suite d'une autre affaire où il dé- fendait des mineurs, on lit : « Trop de longueur, sur- » tout dans les moyens; il fallait les traiter avec pré- » cision, simplicité, et non les filer en périodes, cela » eût même produit plus d'effet.... Les mêmes cho- » ses, et surtout celles d'intérêt, ont été trop répétées; » j'ai tant parlé de mes pupilles, qu'à la fin, loin de » les plaindre, les juges les auraient peut-être battus, » tant ils en étaient ennuyés. »
Ailleurs encore, au retour d'une audience où il avait probablement été mécontent de lui, il se don- nait ce conseil : « travailler, mûrir davantage mes » causes, et puis les traiter d'abondance, ou avec » des extraits fort courts, en homme rompu... » Exercer ce genre dans ma chambre... M' attacher » essentiellement à la netteté, à la brièveté ; c'est la » passion des juges. »
Ces détails, qui nous ont paru propres à révéler dans les commencemens de Barnave l'homme qui fit
SUR BARNAVE.
XVIJ
preuve plus tard d'une volonté supérieure à toute préoccupation personnelle, ne seront peut-être ni sans intérêt ni sans fruit pour ceux qui se destinent à la carrière du barreau.
En 1783 il fut désigné par les avocats de Gre- noble pour prononcer au nom de l'ordre , de- vant le parlement ? ce qu'on appelait alors le discours de clôture , usage malheureusement trop oublié, qui associait le barreau à la haute mis- sion de la magistrature, en appelant déjeunes talens à traiter dans ces jours solennels les matières qui touchaient le plus près aux intérêts les plus élevés de l'ordre social et de la justice. Barnave choisit un su- jet hardi, sur lequel les esprits s'étaient encore peu exercés; ce fut celui de la division des pouvoirs .11 pré- ludait ainsi aux grandes questions politiques qui s' agi- tèrent plus tard. Il avait vingt-deux ans: àla vigueur de son style, àla supériorité de sa raison , à ce coup d'œil exercé avec lequel il pénétrait dans les profon- deurs de la société pour y chercher l'origine de tout ce qui constitue la puissance, on reconnut l'élève de Montesquieu , nourri de ses doctrines, et chez lequel cependant de sérieuses études étaient parvenues à modifier ce qu'il pouvait y avoir de trop absolu dans le célèbre publierste. Ce discours, qui fut diver- sement jugé, selon qu'on tenait plus où moins au système de l'unité du pouvoir, eut néanmoins un immense succès; dès lors Barnave attira sur lui
T. I. B.
Xviij NOTICE HISTORIQUE
l'attention publique, et à mesure que dans les an- nées suivantes les esprits se portèrent avec plus d'activité vers les matières qui touchaient au gou- vernement de l'état, on s'habitua à le considérer dans sa province comme un des hommes sur lesquels la patrie pouvait compter le plus.
Le talent de Barnave, qui le rendait plus propre à généraliser ses idées , en envisageant les questions de haut, qu'à s'asservira la nécessité de ne les trai- ter que sous le point de vue étroit de l'intérêt privé, se fût senti plus à l'aise dans les fonctions du ministère public, où les considérations d'intérêt général domi- nant constamment toutes les autres, laissent à un es- prit élevé toute sa liberté d'action, et prêtent une plus grande dignité à la parole. Aussi Barnave èprouva-t-il un moment le désir d'entrer au par- quet du parlement de Grenoble en qualité d'avocat- général; mais il reconnut bientôt tout ce que la re- ligion réformée qu'il professait lui ferait rencontrer de résistance, et il n'y songea plus.
Mais le moment n'était pas loin où les affaires publiques allaient absorber toute autre préoccupa- tion.
Ce n'est pas ici le lieu de décrire les causes de la ré- volution de 89 ; il suffit de dire que les écrits publiés depuis un demi-siècle y avaient préparé les esprits , que le désordre dans les finances ayant conduit à re-
SUR BAR N AVE. XJX
chercher quelles étaient les véritables sources de la richesse et de l'impôt, de nombreux abus s'étaient révélés,et que de toutes parts le sentiment public en demandait la réforme.
Dans aucune province ce sentiment ne se mon- tra plus vif qu'en Dauphiné.
Les anciens états de cette province avaient cessé d'être convoqués depuis 1628; elle en sollicitait le rétablissement avec les améliorations que le temps avait fait juger nécessaires.
Le roi, par un édit du mois de juillet 1787 , crut répondre à ce vœu en créant une assemblée provin- ciale, et renvoya à un règlement le soin de l'orga- niser et de déterminer ses attributions.
Le parlement de Grenoble avait procédé à la vé- rification et à l'enregistrement de l'édit, mais il avait supplié le roi de lui- adresser aussi et de soumettre également à sa vérification et à son enregistrement, le règlement annoncé.
Contre l'attente du parlement , et bien que ce rè- glement dût faire partie de l'édit, il fut publié et affiché sans que ce préalable eût été rempli.
Le parlement voyant en cela une atteinte portée aux privilèges de la province, rendit deux arrêts, l'un en vacation, l'autre toutes chambres assem- blées (1) par lesquels il sursit de son autorité à l'exê-
(1) Les 6 octobre 1787 et 2k janvier 1788.
XX NOTICE HISTORIQUE
cution du règlement, jusqu'à ce qu'il plût au roi de le lui envoyer pour être enregistré aux formes ordi- n aires.
Le roi en son conseil (1), cassa ces arrêts, et des lettres de cachet pour se rendre à la suite de la cour furent adressées au président d'Or- nacieux et au conseiller de Meyrieu, qui étaient signalés comme ayant montré le plus d'ardeur à soutenir les privilèges de la province et les droits du parlement.
La lutte ainsi engagée, toute la province y prit part. On s'émeut du sort de ces deux magistrats , dont l'un vieillard de soixante-et-quinze ans, n'avait pas même concouru à l'arrêt de vacation, et l'autre, atteint depuis cinq mois d'une grave maladie, sem- blait ne pouvoir supporter jusqu'au bout les fatigues d'un tel voyage, que rendaient plus pénible pour tous deux les rigueurs de la saison.
Le parlement s'assembla de nouveau (2); il déli- béra d'adresser au roi de très humbles remontran- ces. Jamais, à aucune époque, les dépositaires de la puissance publique ne parlèrent un lan- gage plus ferme et plus élevé. La nature du gou- vernement monarchique, l'intérêt du souverain, la sûreté des sujets se réunissaient, disaient-ils, pour
(1) Le 5 janvier 1788.
(2) 23 février 1788. ' '
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faire proscrire les lettres de cachet; ils exposaient quel était le droit public de la France à cet égard, et comment le despotisme seul avait pu se mettre au-dessus des lois; mais ils disaient aussi comment le pouvoir absolu s'affaiblit et se détruit par ses pro- pres excès.
Cette résistance du parlement recevait une grande force de l'appui unanime de la province, qui, tout entière, clergé, noblesse, tiers-état, n'exprimait qu'une seule pensée , comme elle n'avait qu'un seul intérêt.
Mais bientôt une sourde rumeur agita plus vive- ment les esprits; il se répandit que le ministère préparait un coup d'état, et que les anciennes lois de la monarchie, déjà si souvent violées, allaient être renversées. Ce bruit acquit une plus grande consis- tance , lorsque vers les premiers jours de mai on apprit que des convocations individuelles adressées par la cour à tous les membres du parlement, leur en- joignaient de se trouver le dixième jour du mois au pa- lais, où le duc de Tonnerre porterait les ordres du roi , lesquels ne devaient être connus que par l'ou- verture qui en serait faite sur le bureau ; on fut en même temps instruit que de semblables ordres avaient été adressés à tous les parlemens , cours des aides et chambres des comptes du royaume.
Justement alarmé , le parlement se réunit le 9, et considérant que le mystère qui accompagnait les,
XXij NOTICE HISTORIQUE
projets du gouvernement , et les mesures prises au môme instant dans toute l'étendue du royaume, an- nonçaientquelecoup qui allait probablement frapper toutes les cours à la fois, ne pouvait être que fu- neste à la nation et destructeur de la magistrature , déclara : « tenir pour maximes constitutionnelles qu'il ne pouvait être levé d'impôts que de l'oc- troi et du consentement de la nation , représen- tée par ses députés librement élus et légalement convoqués; qu'aucun citoyen ne pouvait ni ne de- vait être jugé que par des juges compêtens, et sui- vant les formes prescrites par les ordonnances , sans qu'on pût provisoirement lui ravir, la liberté, si ce n'est à la charge de le remettre dans un bref délai entre les mains et au pouvoir de ces juges , et qu'au- cune loi ne pouvait être mise à exécution qu'après vérification , enregistrement et publication , en la manière accoutumée. Le parlement protesta en con- séquence contre tout ce qui adviendrait de contraire à ces maximes; déclara la transcription qui pourrait être faite sur les registres d'aucuns édits, ordonnan- ces, déclarations, lettres-patentes ou arrêts contre les formes reçues, nulles et illégales; fît défenses à toutes personnes de les exécuter , à peine d'être pour- suivies extraordinairement; déclara enfin qu'aucun officier du parlement ne pourrait, sans trahir son serment, remplir aucune place de magistrature dans tout tribunal qui serait substitué à ladite cour , et
SLR IMRNAVK.
XXII]
que tous ceux qui agiraient autrement seraient ré- putés traîtres à la patrie.»
Cette déclaration de principes , cette protestation anticipée, qui au même jour se répétaient sur pres- que tous les points de la France, devaient montrer à la Couronne dans quelle voie périlleuse elle s'en- gageait.
Le lendemain , un grand appareil de forces mili- taires fut déployé; les membres du parlement se rendirent dès neuf heures au palais , dont les portes extérieures et intérieures étaient gardées par des soldats. Le duc de Tonnerre, assisté de l'intendant delà province, M. Gaze delà Bove, fit lire par le greffier plusieurs édits et déclarations rendus le 1er du mois, qui sanctionnaient le coup d'état redouté, et remit au procureur-général un ordre du roi pour qu'il eût à en requérir l'enregistrement. La cour ayant demandé à en délibérer, le duc de Ton- nerre exhiba une lettre close adressée aux officiers de la cour qui le leur défendait. A cette lecture, tous les magistrats, fidèles à l'observation des ordon- nances qui ne leur permettaient pas d'obtempérer aux lettres closes, se levèrent et se retirèrent dans une des chambres du palais.
Le parlement demeura en séance toute la nuit; à 3 heures et demie du matin , le greffier en chef re- mit sur le bureau de nouvelles lettres adressées aux présidens et officiers cle la cour, qui leur faisaient
Xxiv NOTICE HISTORIQUE
expresses défenses de tenir aucune assemblée, môme hors du palais 7 et d'assister à aucune délibé- ration tendante à suspendre ou empocher l'exécu- tion des édits.
La cour n'en persista pas moins dans ses arrêtés du 9 précédent; elle enjoignit à tous ses officiers, présidens, conseillers, avocats, procureurs-géné- raux et substituts, de faire chacun les fonctions de leur charge, et comme l'accès du greffe leur était interdit, il fut déclaré que le présent arrêt serait déposé en lieu sûr.
Ainsi eut lieu militairement, à Grenoble , l'enre- gistrement de ces édits qui devaient jeter le trouble dans toute la France , et servir de prélude à une ré- volution qui apparaissait déjà comme inévitable.
Ces édits transmettaient à une cour plê^iière l'au- torité politique du parlement , réduisaient le nombre des membres de ceux-ci, réduisaient aussi leur au- torité judiciaire, en créant de grands bailliages chargés de prononcer souverainement et en dernier ressort jusqu'à la valeur énorme de 20,000 fr., et pour avoir le temps de procéder à l'organisation de ces nouveaux corps de judicature, interrompaient l'action de la justice en mettant les tribunaux en vacances jusqu'au moment où, les grands baillia- ges étant établis , il en serait autrement ordonné ; et puis, pour faire passer ces grandes et impopulaires innovations , abolissaient les tribunaux d'exception,
SUR BARNAVE. XXV
substituaient aux corvées les prestations en argent^ et réformant la procédure criminelle , supprimaient la question préalable (la question préparatoire l'ayant déjà été par la célèbre déclaration du 14 août 1780); interdisaient aux juges de prononcer en ma- tière criminellepour les cas résultant duprocès ; leur imposaient l'obligation d'énoncer et de qualifier le crime dont l'accusé aurait été convaincu; exigeaient une majorité de trois voix pour les condamnations à mort , et de deux pour les autres condamnations; voulaient enfin qu'aucune sentence capitale ne pût être exécutée qu'un mois après la prononciation, à moins qu'elle n'eût été rendue pour fait de sédition populaire , cas auquel elle devait recevoir son exé- cution le jour même de sa lecture aux condamnés.
Jugés de sang-froid ; ces édits, à la distance où nous sommes, renfermaient, il faut bien le recon- naître, quelques sages dispositions dont plusieurs ont été depuis introduites dans notre législation cri- minelle comme un progrès ; mais le sentiment na- tional était blessé par l'atteinte portée à ses institu- tions les plus chères; tout fut repoussé indistincte- ment, par l'opinion.
Le 20 mai suivant, les membres du parlement ayant voulu se réunir de nouveau, trouvèrent le pa- lais fermé en vertu d'un ordre du roi, et les portes gardées par un détachement de la garnison. Ils dressèrent procès-verbal de cette violence faite à la
XXV) NOTICE HISTORIQUE
justice et à ses ministres, et se retirèrent aussitôt chez le premier président : la matière y ayant été mise en délibération, la cour persista de plus fort, dans ses précédons arrêtés, dénonçales auteurs deséditsau roi, aux Etats-Généraux et à tous les tribunaux, comme perturbateurs du repos public, fauteurs du despo- tisme, coupables de la cessation de la justice, de la subversion des lois, du renversement de la constitu- tion de l'état, et déclara que tous ceux qui en favo- riseraient l'exécution seraient réputés traîtres au roi et à la nation, et, comme tels, poursuivis et notés d'in- famie.
On peut apprécier quel effet durent produire des arrêtés aussi vigoureux de la part d'hommes qu'on était habitué à respecter, et qui avaient la plus gran- de influence sur les esprits.
Un matin, apparut inopinément un petit écrit sans nom d'auteur ni d'imprimeur , ayant pour titre : Esprit des édits enregistrés militairement à Gre- noble le 20 mai 1888. On y soumettait à une discus- sion approfondie les dernières mesures prises par le gouvernement ; on les examinait sous leur point de vue général, et particulièrement dans leur rapport avec les intérêts et les privilèges de la province ; on en signalait les vices en quelques pages rapides ; on flétrissait leurs auteurs, en manifestant toutefois le plus grand respect pour le monarque, dont la justi- ce, disait-on, avait été trompée , et qui, malgré les
SUR BARNAVE. XXVÎj
maux dont le peuple était accablé sous son nom, n'a- vait pas cessé d'être l'objet de son amour.
Cet écrit, dans lequel chacun trouvait ses propres sentimens, où les membres des trois Ordres étaient conjurés, dans le langage le plus propre aies émou- voir, de travailler en commun au rétablissement de Tordre politique; cet écrit, disons-nous, eut un suc- cès prodigieux. De Grenoble il se répandit dans toute la France, il y propagea les mêmes idées d'in- dépendance et de liberté qui avait déjà fait tant de progrès en Dauphiné, et qui ne devait pas tarder à y produire de graves évènemens.
On recherchait de toutes parts quel en était l'au- teur ; bientôt on sut qu'il fallait l'attribuer à ce jeune avocat qui déjà s' était fait connaître par le talent plein de solidité et d'éclat avec lequel il avait traité dans un jour solennel une des plus hautes questions de droit public; c'était Barnave!
Si les remontrances et les énergiques résolutions du parlement encourageaient les esprits à la résis- tance, elles contribuèrent aussi à leur donner une sage et utile direction.
Une circonstance nouvelle ajouta à l'exaspération publique.
L'attitude prise par le parlement de Grenoble avait irrité la cour, des lettres de cachet notifiées à chacun de ses membres les exilaient dans leurs
XXViij NOTICE HISTORIQUE
terres. La nouvelle s'en répandit aussitôt; le peuple s'ameuta et manifesta l'intention de s'opposer à leur départ; les traits de la voiture du premier pré- sident furent coupés, la porte de son hôtel fut fermée et gardée ; le peuple agit de même à l'égard des autres membres du parlement ; la troupe prit leg armes, et une collision violente eut lieu, qui eût pu avoir les suites les plus funestes sans l'impassibilité des soldats, sur lesquels tombaient des toits une grêle de projectiles, et sans la modération des chefs qui les commandaient. On ne se doutait pas que par- mi ces soldats, se trouvait un jeune sergent, déjà distingué par son intelligence et sa bonne conduite, qui devait un jour porter une couronne, et pour qui le souvenir du spectacle auquel il assistait, ne fut peut- être pas sans influence sur l'usage modéré qu'il fît alors de son pouvoir (1). Dans cette émeute, qui eut lieu le 8 juin 1788, et qui prit le nom de journée des tuiles , fut versé le premier sang qui coula au nom de la liberté.
Les parlementaires profitèrent la nuit suivante d'un moment de calme, pour obéir ; ils sortirent d'une ville où bientôt après ils devaient rentrer triomphalement , aux acclamations de la multi- tude.
(1) Bernadotte servait dans Royal-Marine qui se trouvait alors à Grenoble.
SUR BARNAVE. XXÎX
Cependant, de toutes parts, dans la province, les tribunaux, les municipalités, les corporations imi- tant l'exemple donné par le parlement, se réunis- saient , protestaient , adressaient au roi leurs récla- mations.
Entre tous ces corps, le Conseil-général et les trois ordres de la ville de Grenoble se firent remarquer par la décision de leurs délibérations. Dans l'espoir de les intimider et pour que leur exemple ne devint pas contagieux, de nouvelles lettres de cachet man- dèrent à la suite de la cour le premier et le second consul de la Cité (1).
En même temps, et de son côté, le commandant de la province agissait contre d'autres magistrats municipaux ; le maire de Gap était mandé à Grenoble , et celui de Romans violemment enlevé de son domicile; ces mesures, comme celles prises à l'égard des membres du Parlement , ne firent qu'accroître l'irritation.
Une nouvelle réunion du Conseil et des trois ordres de la ville de Grenoble eut lieu le 14 juin. L'assemblée ne se borna pas à réclamer de la bonté du roi le retour de ses deux consuls ; cette fois, après avoir ênergiquement motivé sa résistance aux éditset adhéré aux arrêtés du Parlement, elle fit un pas de plus, elle convoqua de sa seule autorité, ce
(1) MM. deMayen et Révol.
XXX NOTICE HISTORIQUE
que le Parlement lui-môme n'eût peut-être pas osé faire, les trois ordres de la province, à s'assembler le 24 juillet suivant, dans l'antique château de Vizille, pour délibérer ultérieurement, comme dans les grandes calamités publiques, sur les droits et les intérêts de la province, et pour réunir leurs supplications auprès de sa majesté.
Cet acte décisif et hardi marqua le commencement de la révolution française.
é
Barnave y prit part : Moùnier, qui devait jeter tant d'éclat sur ces premiers évènemens, en fut le rédacteur ; plus jeune de trois ans, Barnave trouva en lui un digne émule qui, juge royal de la ville de Grenoble dès l'âge de 25 ans, se trouvait déjà en possession de la confiance publique.
Malgré les efforts des agens du ministère pour effrayer les municipalités, la presque totalité des villes et communautés répondit à Pappel fait par la municipalité de Grenoble, et nomma des députés; celles qui n'en nommèrent pas, envoyèrent leur adhésion.
Ce fut un grand jour pour le Dauphiné que celui de cette réunion, si impatiemment attendue, où 600 membres choisis dans les trois ordres allaient exprimer le vœu de la province. Barnave en fit encore partie, son père y fut également appelé, tous deux comme représentans du bourg de Saillans,
SUR BAKNAVE. XXXJ
dans le territoire duquel se trouvaient leurs proprié- tés de Verchèny.
L'assemblée commença par se constituer ; elle le fit avec sagesse , en décidant que le président serait pris dans l'un des deux premiers ordres, et le secrétaire dans le tiers-état. La première de ces dignités fut confiée au comte de Morges ; la seconde à Mounier.
La réunion, procédant au nom des trois ordres, posa avec netteté les principes du droit public de la province, qui étaient ceux de toute la France. Elle établit que l'un des privilèges les plus précieux des habitans était de s'assembler pour délibérer sur les affaires publiques , privilège frappé de mort parles nouveaux èdits ; — qu'une des règles fonda- mentales de l'ancienne monarchie était, que les états du Dauphiné accordaient les tributs et con- sentaient à l'éxecution des nouvelles lois, mais que les états -généraux, pouvant seuls proportionner les impôts aux besoins réels, il n'appartenait qu'à eux d'en régler la mesure ; — Que si les états de la province devaient subir des changemens , les trois ordres seuls avaient le droit de les indiquer; — Que nul ne pouvait être privé de sa liberté, hors le cas où il était accusé d'un délit prévu par les lois, et ne pouvait être jugé que dans les formes qu'elles pres- crivent; que les lettres de cachet et les ordres arbi- traires étaient des actes de violence, des attentats con-
XXXÎj NOTICE HISTORIQUE
tre la sûreté publique, et qu'on ne saurait les respecter sans mépriser les lois ; — Que c'était un devoir pour les trois ordres, de prendre la défense de ceux que leur zèle pour la patrie avait dévoué aux persé- cutions des ministres. — Ces principes proclamés, les trois ordres protestèrent contre les nouveaux édits, qui ne pouvaient lier leur obéissance, parce qu'ils renversaient la constitution du royaume, et que leur enregistrement était illégal ; — Ils arrêtèrent qu'il serait adressé de très humbles remontrances au roi, pour le supplier de les retirer, de rétablir le Parlement et les autres tribunaux dans toutes les fonctions qui leur étaient auparavant attribuées ; — Us le supplièrent aussi de convoquer au plus tôt les États-généraux, ainsi que les états de la province, déclarant qu'ils n'octroieraient les impôts par dons gratuits ou autrement, que lorsque leurs représen- tai en auraient délibéré dans les États-généraux du royaume. — L'Assemblée arrêta, que dans les états de la province, lès députés du tiers seraient en nom- bre égal à ceux des'deux premiers ordres réunis ; — Que les trois ordres du Dauphiné ne sépareraient jamais leur cause de celle des autres provinces ; et qu'en soutenant leurs droits particuliers, ils n'aban- donneraient jamais ceux de la nation ; — L'Assem- blée arrêta aussi de supplier sa majesté de renvoyer à leurs fonctions les premier et second consuls de la ville de Grenoble, ainsi que le maire de Romans,
SUR IÎARNAVE. XXXJlj
déclarant, que les trois ordres ne cesseraient jamais d'invoquer la protection de la loi, du roi et de la nation, en faveur de tous les citoyens dont on atta- querait la liberté par deslettres de cachet ou d'autres actes du pouvoir arbitraire. Enfin l'Assemblée s'a- journa au 1er septembre suivant pour délibérer ultérieurement, et les communautés qui n'avaient pas encore de députés, furent invitées à en nommer pour cette époque.
Telle fut cette mémorable assemblée de Vizille, où les suffrages furent comptés par tête et non par ordre. Ses actes eurent un grand retentissement, et servirent d'exemple et de modèle à toute la France; ils en servirent sur tout aux provinces qui avoisinaient le Dauphiné, et particulièrement au Languedoc, qui à la vérité avait déjà des états, mais des états mal organisés et dont les principes d'une représentation égale et juste étaient bien loin de former la base.
En présence de résolutions si énergiques, le mi- nistère hésitait : d'un côté, dans l'espoir de donner une direction aux délibérations de l'Assemblée défi- nitive des états, il avait, par arrêt du conseil du 2 août, convoqué lui-même celle-ci dans la ville de Romans, pour le 5 septembre suivant; il la com- posa de 180 membres des différens ordres, avec pou- voir de préparer un projet pour la formation dèfini-
T. I. c
XXXIV NOTICE HISTORIQUE
tive des états de la province, et d'avance il en nomma le président; ce fut M. dePompignan, archevêque de Vienne; de l'autre, persistant dans la voix de l'inti- midation, il faisait filer des troupes vers Grenoble, et envoyait l'ordre au commandant de la province de faire enlever avec éclat quelques gentilshommes des plus influens.
La chute de M. de Brienne, et le renvoi de M. de Lamoignon empêchèrent que cet ordre ne fût exé- cuté; la nouvelle d'un si important événement se répandit bientôt; la joie fut vive ; les parlementaires revenus à Grenoble, de leur exil, y furent reçus avec des démonstrations qui tenaient du délire, après avoir traversé la province au milieu des populations accourues sur leur passage ; et plus tard la rentrée du Parlement se fit avec un grand éclat.
Cependant, les trois ordres se disposaient à rem- plir les engagemens contractés à Vizille; ils se réunirent à Saint-Robert, le 1er septembre, jour qu'ils avaient fixé pour la prorogation, et là ils dé- clarèrent qu'ils se transporteraient à Romans le 5 septembre suivant; ils s'y rendirent en effet. La noblesse s'y trouva en corps ; le clergé fut repré- senté comme il avait désiré l'être, c'est-à-dire d'après les formes indiquées par l'arrêt du conseil ; les com- munautés qui avaient envoyé des députés aux assem- blées des trois ordres, furent représentées par eux.
SUU RAIINAVE. XXXV
La première réunion eut lieu le 10 septembre. On s'occupa de rédiger un projet pour une nouvelle formation des états ; on voulut d'abord délibérer par ordres séparés, mais on s'aperçut bientôt que cette séparation détruirait l'harmonie, et on convint de délibérer désormais en commun. Il fut arrêté que les états se composeraient de 144 membres, c'est-à-dire 72 des deux premiers ordres et 72 des communes ; que ceux-ci seraient choisis dans les chefs-lieux de six districts différens, par les repré- sentais de toutes les communautés du district , li- brement élus eux-mêmes par tous les habitans payant 6 livres d'imposition réelle; que les députés des villes seraient nommés par les propriétaires et par les syndics de toutes les corporations ; que ceux de la noblesse le seraient par tous les nobles de chaque district , assemblés devant un syndic, et que ceux du clergé seraient choisis par leurs pairs dans les diverses classes de cet ordre ; — Enfin, il fut arrêté que le clergé, la noblesse et les communes s'assembleraient pour nommer dans les formes et avec les qualités ci-devant prescrites, un nombre de représentans égal à celui des états et que tous réunis, éliraient, par la voie du scrutin, ceux qui seraient députés aux états-généraux, les- quels pourraient être choisis, au gré des électeurs, soit parmi les membres des états, soit parmi les au- tres citoyens, pourvu que tous fussent propriétaires
XXXVJ NOTICE HISTORIQUE
et domiciliés dans la province, sans distinction de lieux et de district.
Barnave, membre, avec son père, de cette assem- blée, prit une part active à toutes les délibérations, et ses lumières, ses opinions, la facilité avec laquelle il les exprimait, furent appréciés; mais Y homme qui eut la plus grande influence sur les résolutions de l'Assemblée, celui qui les domina en quelque sorte et qui en rédigea tous les actes, ce fut encore Mounier.
Le roi, à quelques exceptions près, donna son approbation aux travaux des états.
L'assemblée s'était prorogée au 1er novembre, et dès le 2 janvier 1789, ses membres, sans attendre les ordres de la couronne, se réunirent aux repré- sentai du clergé, de la noblesse et des communau- tés, nommés pour concourir avec eux à l'élection des députés aux états-généraux, et procédèrent à cette élection .
Le nom de Barnave fut l'un des premiers qui sortit de l'urne ; celui de Mounier, l'âme de l'As- semblée, avait été avant tout autre nommé par acclamations.
Ainsi, en quelques mois le Dauphiné avait recon- quis ses états particuliers ; aidé puissamment à ob- tenir la convocation des états-généraux ; concouru par anticipation à leur formation ; provoqué, grâce àf une résistance mesurée, mais persévérante, à l'arbi-
SUR BARNAVE. XXXVij
traire, le grand mouvement des esprits qui appelait d'utiles réformes dans la constitution de la France; et rendu plus imposante à la fois, et plus efficace, l'autorité de son exemple, par cet accord unanime de trois classes si habituellement divisées, qui, réunies dans un même sentiment, confondant leurs divers intérêts dans un seul, s'étaient élevées par la sincérité de leur patriotisme, au-dessus de toute suggestion, comme de toute rivalité!
On les avait également vues se tenir en garde contre le désir de retenir, pour le Dauphinè, des privilèges anciens qui auraient été en opposition avec les droits communs à toute la nation. Consul- tées à cet égard par d'autres provinces, notamment par les états du Béarn, qui désiraient en conserver de semblables, il leur fut répondu :
« Jusqu'à ce jour, les provinces, les ordres, les » individus ne se sont que trop isolés. En s' attachant » uniquement à la conservation de leurs privilèges, » ils ont négligé la défense de la liberté personnelle » et celle des propriétés.
» Pour jouir de nos droits nationaux, était-il ajou- » té, nous ne devons retenir de nos privilèges par- » ticuliers que ceux qui ne peuvent nuire au bon- » heur de nos concitoyens, et nous devons voir no- » tre patrie dans la France entière. Ne formons » plus qu'une même famille. Béarnais, Bretons,
XXXViij NOTICE HISTORIQUE
» Dauphinois, faisons gloire d'être Français, rem- » plissons-en les devoirs, et volons au secours de » notre patrie. » Nobles et généreuses paroles, qui résumaient toute la politique des trois ordres.
Parmi les vingt-quatre députés que le Dauphiné envoyait aux états-généraux, il s'en trouvait beau- coup qui ayant pris une part active aux délibérations des trois ordres, s'étaient fait distinguer par leurs lumières et leurs talens; ils allaient illustrer la nou- velle assemblée ; mais ce qui devait en faire la gloire, c'était surtout les deux hommes qui avaient animé la province de leur esprit.
Barnave et Mounier allaient se rencontrer sur cet autre théâtre, où ils seraient loin de trouver le même accord de sentimens, la même unanimité de vues, avec le même attachement à la cause natio- nale. Nous les verrons chacun suivre la pente de son caractère. L'un, vivement ému des maux que la violation des lois a causés, se montrera ardent à ré- clamer, pour la liberté, des garanties qu'un long abus du pouvoir a rendues nécessaires.
L'autre, plus réservé, plus froid, plus maître de lui, s'efforcera de retarder le mouvement pour le rendre plus salutaire et plus sûr, et de diriger la révolution dans les voies de prudence qu'il lui avait, avec tant de succès, ouvertes en Dauphiné; mais aussi, plu- tôt découragé, il se retirera avant l'accomplisse-
SUR KAHNAVE. XXXJX
mmt de sa mission, et abandonnera un poste où ses talens et sa haute expérience auraient pu rendre en- core, au roi et à la France, de si utiles services.
Ces deux hommes, liés d'une sincère amitié, s' es- timant profondément l'un l'autre, pourront quel- que fois être divisés sur les moyens, ils ne le se- ront jamais sur le but.
Barnave nous apprend lui-même quelles étaient ses dispositions lorsqu'il arriva à l'assemblée (1). Il n'était point exalté au-delà de la raison ; mais passionné pour la liberté , il la voulait appuyée sur des institutions capables de la protéger d'une ma- nière durable ; il pensait avec une profonde convic- tion qu'elle ne pouvait exister que sous un gouver- nement monarchique, et il regardait le droit de sanction comme l'attribut caractéristique de cette forme de gouvernement ; mais il savait aussi que la ruine de la liberté est dans son excès, et qu'en tou- tes choses la force est dans la mesure.
Ces sentimens, exposés de sa part avec une par- faite bonne foi, indiquent quelle devait être sa ligne de conduite.
Les états-généraux s'ouvrirent. On connaît les premières discussions de cette mé- morable assemblée.
(1) Voir 1er vol., page 98.
\1 NOTICE HISTORIQUE
Une conférence lut proposée entre des com- missaires des trois ordres, pour s'entendre, sur leurs prétentions respectives. Barnave prit plu- sieurs t'ois la parole dans ces débats préliminaires. Il le fit avec autant de modestie que de talent, et marqua sur-le-champ sa place parmi les orateurs qui allaient attirer sur eux l'attention du public.
« Il est impossible (dit un journal du temps) (1), » de parler mieux, avec plus de raison et d'énergie » que ne le fit à cette occasion M. Barnave, jeune » député du Dauphiné. » Il fut nommé, par le tiers- état, commissaire à la conférence ; il le fut avec Mounier, et s'y prononça pour la vérification des pouvoirs en commun ; il fut le rédacteur de la pre- mière adresse au roi, pour lui porter l'hommage de la gratitude des députés des communes, lui ex- primer le regret de ce qu'ils avaient vainement ten- té tous les moyens de déterminer ceux du clergé et de la noblesse à se réunir, et pour lui annoncer qu'ils allaient se constituer et vérifier leurs pou- voirs.
Quelques jours après, lorsque le préalable de cette vérification fut rempli, sur la proposition de Sieyès, les communes eurent à délibérer sur le titre que prendrait l'assemblée ; Barnave défendit la propo-
(1) Le Point du Jour, séance du mardi 12 mai 1789, page 101.
SUR BARNAVE. xlj
sition do Mounier, qui demandait que l'assemblée se constituât en assemblée légitime des représen- tans de la majeure partie de la nation, agissant en f absence de lamineur e partie ; et il combattit Mi- rabeau, qui voulait que l'assemblée prît le titre de représentans du peuple. Ce grand orateur, en lui répondant, ne put s'empêcber de rendre hommage à son mérite éminent. « Je n'imagine pas, dit-il, » pouvoir être accusé de dégrader le peuple, si jerè- » fute l'opinion de M, Barnave, dont la jeunesse ne » fait qu'ajoutera mon estime pour ses talens... (1)»
On sait qu'à la suite de cette discussion, rassem- blée ayant pris le titre d'Assemblée nationale, pro- posé par M. Le Grand et adopté par Sieyès, se déclara constituée; une adresse dut être rédigée pour l'annoncer au roi, Barnave et Charpentier furent chargés de ce soin.
Bientôt la salle des états ayant été fermée sous le prétexte de la disposer pour la séance royale, et l'Assemblée s'étant transportée au Jeu de Paume, ce fut sur la motion de Mounier, vivement appuyée par Barnave, que les représentans prêtèrent le ser- ment solennel de ne jamais se séparer, et de se rassembler partout où les circonstances l'exige- raient, jusqu'à ce que la constitution du royaume fût établie et affermie sur des fondemens solides.
(1) Séance du mardi soir 16 juin,
ïlij \OTfCfc HISTORIQUE
Mais une circonstance malheureuse vint, presque dès le début de la carrière de Barnave , compro- mettre son caractère, faire douter de sa modération et de la bonté de son cœur. Lally-Tollendal avait fait une motion contre les désordres qui se propa- geaient de province en province, et proposé une proclamation pour rappeler au peuple les droits que l'assemblée et le roi avaient à sa confiance, et pour faire sentir la nécessité de réprimer ces attein- tes de plus en plus graves à la sûreté des citoyens et à la paix publique. Sur ces entrefaites, l'infortuné Foulon et son gendre Berthier de Savigny périrent victimes de la fureur populaire. Ce cruel événement avait contristé tout ce que Paris renfermait d'hon- nête. Barnave à l'assemblée, en fut instruit, un des premiers par Desmeunier. Vivement ému, il assura celui-ci qu'il sentait comme lui l'urgence de mettre un terme à de tels attentats ; mais Lally-Tollendal monta à la tribune. Le fils de Berthier était venu lui dire : « Vous avez passé votre vie à défendre votre » père, aidez-moi à prévenir le meurtre du mien. » Sous l'influence de cette invocation, Lally s'aban- donna au sentiment bien légitime qui l'animait ; car, c'était un beau et noble caractère; et au lieu de se ren- fermer dans des considérations spéciales sur la ques- tion et d'indiquer ce qui était à faire pour arrêter le débordement des passions ennemies de l'ordre ; il parla, trop peut-être, de son père et de lui, et fit de ce
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qui se passait une sorte d'acte d'accusation contre la révolution, commentant ainsi le projet de proclama- tion sur lequel il demandait qu'on allât aux voix. Barnave rend compte de ce qu'il éprouva alors, ses muscles étaient crispés ; il se leva, il dit qu'il convenait mieux à des législateurs de chercher des moyens réels d'arrêter ces maux, que de s'aban- donner aux gémissemens ; qu'il était douteux que la partie du peuple qui commettait des assassinats fût capable de sentir toutes les beautés d'une pro- clamation, et fût efficacement contenue par des pa- roles; que si l'on voulait prévenir les sanglantes ca- lamités dont le royaume entier était menacé, il fallait se hâter d'armer les propriétaires contre les brigands, et de donner momentanément une grande extension à la puissance des municipalités...; que plus que personne il gémissait de ces évènemens , mais qu'il ne pensait pas qu'il fallût pour cela re- noncer à la révolution ; que toutes les révolutions entraînaient des malheurs; qu'il y avait peut-être lieu de se féliciter que celle-ci n'eût à se reprocher qu'un petit nombre de victimes; puis emporté, comme à son insu et malgré lui par le mouvement qui le dominait , il laissa échapper ces mots : « Eh !
» le sang qui a coulé était-il donc si pur! »
Mots déplorables, qui auraient été cruels dans toute autre bouche, qui furent malheureux dans la sienne , qu'il désavoua par ses regrets, et qui ,
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comme le dit un historien, «firent le désespoir d'une » vie quidevaitôtre si courte.» Barnave y revient plu- sieurs fois dans ses notes ; il s'en accuse avec une douloureuse candeur ; on voit que c'est un poids de plomb qui pesait sur son âme.
Car Barnave avait un sincère amour de l'ordre; et il ne négligeait aucune occasion de provoquer ou d'appuyer les mesures qui pouvaient tendre à l'af- fermir. Ainsi, frappé des dangers qui devaient résul- ter de l'insubordination des soldats, il approuva bien- tôt la formule du serment pour les troupes, proposé par Target; il insista sur la nécessité de ce serment, qu'il considérait comme indispensable, « dans un moment, dit-il, où tous les liens de la subordination paraissent rompus , et où les troupes elles-mêmes pourraient être dangereuses. »
Une autre fois, une députation de la commune de Paris vint rendre compte qu'un boulanger qu'on accusait injustement d'avoir refusé du pain au peu- ple, avait été mis à mort dans une émeute. La députation exprimait le vœu que l'assemblée s'oc- cupât de pourvoir aux subsistances de la capitale ; et comme elle doutait de l'obéissance des soldats, elle demanda qu'il fût rendu une loi martiale. Bar- nave, certain que la crise actuelle ne provenait pas d'une disette effective, voulut qu'on recherchât sé- vèrement la cause extraordinaire qui l'avait pro- duite ; qu'on recherchât également, jusqu'à ce qu'on
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les eût découvertes, les manœuvres coupables qui occasionnaient ces mouvemens. Il appuya vivement l'établissement d'une loi martiale qui serait exécu- tée dans tout le royaume; et, sur sa proposition, les comités de rédaction et de constitution se retirè- rent pour la rédiger ; elle fut discutée et votée dans la même séance.
La journée du 14 juillet avait causé un grand ébranlement dans tout le royaume. Barnave avait été un des huit commissaires chargés de la rédaction des arrêtés pris dans cette fameuse journée. Pour tout œil exercé, la monarchie dès-lors était menacée.
Quelques-uns, et Mounier était de ce nombre, croyaient à la possibilité de raffermir le trône avec les matériaux qui venaient d'être brisés. Dans l'état des esprits, n'était-ce pas là une illusion? Ceux qui s'y livrèrent purent bientôt reconnaître leur im- puissance. D'autres voulaient régénérer le pouvoir monarchique, mais en changeant la dynastie et en renouvelant le monarque. Peu de personnes mani- festaient encore l'intention d'établir une républi- que. La plupart, dévoués au trône et au prince qui l'occupait, désiraient substituer un point d'appui nouveau à celui qu'offrait autrefois une aristocratie qui n'existait plus, et retremper , en quelque sorte, l'ancienne monarchie dans des institutions popu- laires.
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Barnave s' attacha à ce dernier parti, que la grande majorité adopta.
Nous l'avons vu, dans sa jeunesse, ne prendre aucune résolution sans la mûrir profondément et sans se rendre compte de ses motifs; pouvait-il agir avec moins de réflexion lorsqu'il s'agissait des intérêts de son pays? Il nous fait assister, à cet égard, au travail intérieur de sa pensée.
Ainsi, il s'avoue franchement à lui-même , qu'il n'a jamais eu l'opinion, qu'une république une et indivisible fût possible en France. Il avait trouvé des raisonnemens en faveur du gouvernement fédé- ratif, il n'en connut aucun en faveur d'un change- ment de rois. Bien qu'on essaya d'établir, qu'un prince qui régnait en vertu d'un droit héréditaire, ne consentirait jamais de bonne grâce, à se voir dé- pouillé d'une de ses prérogatives, tandis qu'un homme nouveau, recevant la couronne comme un bienfait, verrait son propre sort lié à celui de la révolution, et serait intéressé à défendre la liberté publique comme la sauve-garde de son trône, Barnave pensa qu'un tel changement, bon pour l'Angleterre en 1688, lorsqu'elle était opprimée par un tyran obstiné qui avait violé la constitution, ne pouvait s'opérer en France sous un roi qui, ayant lui-même présidé àla révolution, était le plus propre à la maintenir, par la force qu'il empruntait au sou- venir des grands services dont le pays lui était rede-
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vable, et, par la confiance qui s'attachait à ses vertus. Tels furent les motifs de sa détermination.
L'Assemblée nationale se livrait avec ardeur au travail important de la constitution.
Deux grandes questions, de la solution desquelles devait dépendre le sort de la monarchie, furent bientôt agitées : celle de l'organisation du corps lé- gislatif, et celle de la sanction royale.
Mounier, rapporteur du comité de constitution, avait proposé au nom de ce comité le veto absolu du roi, et la séparation du corps législatif en deux chambres (1). Son rapport est un des documens les plus mémorables de cette époque, il sera lu et con- sulté avec fruit aussi long-temps que les hommes, réunis en sociétés, voudront établir sur eux un gouvernement capable de protéger leurs li- bertés.
Les chefs des différentes opinions de l'Assemblée s'étaient partagés sur ces questions. Mounier convain- cu qu'il n'y avait pas de transaction possible, défen- dit le projet du comité avec toute l'autorité que de- vaient lui donner les puissantes raisons d'intérêt public sur lesquelles ce projet était fondé. Il fut soutenu, quant à la sanction royale ou veto absolu,
(1) Séance du 4 septembre 1781?. j
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par l'abbé Maury, par de Sèze, Custine, d'Antraigues.
D'autres, à la tête desquels se trouvait Sieyès, s'opposaient à toute espèce de veto. La discussion fut orageuse et fréquemment interrompue; l'agita- tion ne fut pas moins vive dans la capitale.
Un système mixte, comme il arrive presque tou- jours dans l'indécision des grandes assemblées, une sorte de transaction entre les deux opinions, préva- lut; ce fut celui que soutint Barnave, qu'appuya Mirabeau, et pour lequel se prononcèrent les hommes les plus éminens, Treillard, Thouret, Malouet, Mont- morency . . .Ce système, qui joignait à l'impopula- rité du veto aNbsolu, lesinconvêniens attachés à l'ab- sence de toute sanction royale, fut le veto sus- pensif.
Sur l'autre question, ia majorité de l'Assemblée repoussa la division du corps législatif en deux chambres; 89 voix seulement protestèrent contre l'établissement d'une chambre unique.
On pensa alors que beaucoup, membres de la noblesse avaient rejeté l'établissement d'une chambre haute par une sorte d'instinct qui leur faisait aper- cevoir l'abolition de leur ordre dans la concentration des pouvoirs politiques qui seraient attribués aux membres de cette chambre ; ce qui donne un grand poids à cette conjecture , c'est que la minorité qui , le lendemain, se prononça en faveur du veto absolu, fut bien plus nombreuse : elle réunit 325 voix.
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Bien que Barnave partageât à cet égard l'avis de la majorité, ce ne fut cependant pas d'une manière absolue. Il faisait del'établissement d'une 2e chambre une sorte de question de temps. Pour le moment, il trouvait que l'aristocratie féodale venant d'être détruite, ses débris ne paraissaient pas de nature à pouvoir entrer immédiatement comme élêmens dans une constitution libre ; que si on organisait une se- conde chambre, il serait impossible qu'ils n'en fissent pas partie , et que dès-lors , elle serait par le fait, quelque nom qu'on lui donnât, une chambre aristo- cratique. Il pensait, avec les partisans du système américain : « qu'avant d'en venir là , il était indis- » pensable de fondre et de réduire à un seul élément, » pour quelques années du moins, le pouvoir reprè- » sentatif ; d'autant plus que si l'on considérait le bi- » camèrisme, comme la seule forme solide et durable » d'organiser la représentation du peuple dans un » grand pays, on y arriverait beaucoup plus sûre- » ment en l'admettant comme le terme et le remède- » des secousses inévitables de la révolution , qu'en » l'exposant presque infailliblement à périr par ces » mêmes secousses, alors que les préjugés de la » nation et la situation des choses y étaient con- » traires; que si l'instinct de l'égalité le repoussait » aujourd'hui, l'expérience et l'amour de l'ordre » l'établiraient quand l'égalité n'aurait plus à en » concevoir les mêmes alarmes; que si, dès àprésent,
T. I. B.
1 NOTICE HISTORIQUE
» on faisait une fausse expérience de cette institu- » tion, on courrait le danger de la voir décrier pour » jamais et on exposait plus tard la nation à ne » trouver de remède à l'anarchie que dans le pou- » voir absolu (1).»
Car, du reste, Barnave estimait, «que la fonction » d'une seconde chambre était de donner du poids » et de la lenteur à la machine, de concilier les » deux pouvoirs et d'empêcher que l'un ne pût » subjuguer l'autre ; qu'elle maintenait la constitu-
» tion sans entraver le Gouvernement (2) » Il
disait encore : « que cette chambre rivalisant avec » l'autre, aurait nécessairement un esprit diffé- ra rent, car ne pouvant lutter avec elle de popula- r> rite, elle rechercherait l'approbation et l'appui » des propriétaires , des gens paisibles et sages, » et prendrait un soin particulier de l'ordre et du » respect de la propriété qu'elle représenterait, » comme l'autre chambre représenterait la liberté y> et la population (3). » Enfin, il ne pensait pas: « qu'il fût impossible d'introduire une aristocratie » dans le Gouvernement, sans créer une noblesse » dans la nation (4). »
(1) Voir lcrvol., page 113.
(2) Voir 2me vol., page 39.
(3) ld. page 40.
(4) Id. page 38.
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Telle était l'opinion sincère, consciencieuse, de Barnave sur cette grande question qui, ainsi que celle du veto, fut résolue dans les séances des 10 et 11 septembre 1789 d'une manière qui devait être si fatale à la monarchie !
Cependant les journées des 5 et 6 octobre avaient contristé tous les cœurs ; pendant ces cruels instans, Mounier, qui occupait le fauteuil du président, avait montré un sublime courage ; il avait, avec l'Assem- blée, accompagné le roi à Paris. Mais, dès ce mo- ment, il renonça à l'espoir d'atteindre le but qu'il s'était proposé, et il désespéra de la patrie. Dans la soirée du 7 il délivra six cents passeports à des dé- putés qui partageaient ses opinions, et bientôt il en- voya sa démission à l'Assemblée.
Mounier est une des plus grandes, des plus belles, des plus chastes figures de ces premiers temps; elle nous apparaît à travers le sang et les ruines, non seulement pure de tout excès, mais même de toute erreur. Ce qu'il proposa, ce qu'il voulut, la raison publique l'a voulu aussi, lorsque, délivrée des passions qui la comprimaient et après bien d'im- puissans essais , elle a pu choisir librement les ins- titutions qui seules devaient assurer le bonheur de la France.
Sa retraite, qui en détermina tant d'autres, fut une calamité. Est-ce un tort? Dans de telles cir-
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constances, après une si noble vie, qui oserait le reprocher à sa mémoire?
Barnave resta. Il commençait à avoir de l'ascen- <lant sur l'Assemblée ; il le devait à la franchise et à l'honnêteté de ses sentimens. Il nous apprend lui- même qu'il fut bientôt plus ou moins rapproché de tous les hommes qui paraissaient devoir marquer dans le parti populaire. Trop jeune pour qu'on pût avoir la pensée qu'il voudrait diriger l'Assemblée, nul ne voyait en lui un rival, et chacun pouvait y apercevoir un élève ou un sectateur utile. Accueilli avec bienveillance par la plupart des chefs, il vou- lut employer l'influence que ceux-ci paraissaient lui donner sur eux, pour tenter de les réunir. « Vain espoir! dit-il, entreprise bien digne d'un jeune homme, à l'égard de ces hommes impérieux, qui étaient arrivés pour faire prévaloir des systèmes opposés.»
Après quelque temps, ses liaisons se fixèrent et n'ont jamais varié depuis ; ce n'est pas qu'il se dis- simulât les défauts de ses amis politiques, mais il reconnaissait qu'ils avaient une grande probité, un grand caractère et un grand courage; ces amis étaient, surtout, Adrien Duport, Charles et Alexan- dre de Lameth. «Il est remarquable, dit-il, qu'ayant été placés au centre des plus grandes affaires, ayant vu se former et se dissoudre tant de coalitions , il n'y ait jamais eu entre eux un seul instant de mésin-
SUR DAENAVE. ljjj
telligencu; » et nous avons vu nous-mêmes , après de longues années écoulées depuis la mort de Bar- nave, ceux de ces mêmes amis qui avaient survécu à ces temps périlleux, ne parler de lui qu'avec at- tendrissement, honorer sa mémoire, et lui rendre presque un culte dans leur ànie.
Barnave continua donc de prendre une part très active aux travaux de l'Assemblée.
Thouret, organe du comité de constitution, ayant proposé un plan de division de la France en dépar- temens, il lui donna son assentiment, parce qu'il reconnaissait que cette division était nécessaire pour anéantir à jamais les privilèges des provinces, sans néanmoins se dissimuler, pas plus que Mirabeau, qui fit à ce sujet un admirable discours, tout ce qu'un tel fractionnement offrirait d'inconvéniens pour l'administration, dont il affaiblirait les ressorts, et pour la résistance à l'agression ennemie, si ja- mais le royaume était menacé (1).
Lorsqu'à la séance du 10 décembre 1789, Tar- get vint annoncer, au milieu des applaudissemens de l'Assemblée, que le grand œuvre de la consti- tution administrative était terminé, et que Mirabeau proposa de décréter que nul ne pût être élu membre de l'Assemblée nationale, s'il n'avait réuni, au moins deux fois, les suffrages du peuple, comme
(1) Séance du 3 novembre 1789.
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membre des assemblées administratives de départe- ment, de district ou de municipalité, ou s'il n'avait rempli trois ans une place de judicature, ou, enfin, s'il n'avait été membre de l'Assemblée nationale; qu'en outre, nul ne pût être membre de l'assemblée de département, s'il n'avait été élu membre d'une assemblée de district ou de municipalité ; Barnave combattit cette proposition, bien qu'elle fût accueillie avec une grande faveur. Il démontra qu'elle aurait pour résultat de concentrer dans un petit nombre de personnes tous les pouvoirs muni- cipaux, administratifs et législatifs. Cela suffit pour refroidir l'assemblée, et après une réplique de Mi- rabeau, faite avec une certaine aigreur, l'ajourne- ment fut prononcé (1).
Le fâcheux état de nos finances, dont se préoccu- paient vivement ceux qui dirigaient les affaires pu- bliques, n'avait pas découragé Barnave; les im- menses ressources que l'Assemblée nationale avait trouvées dans les biens du clergé, devaient, suivant lui, y faire face et au-delà ; cependant il y a lieu de croire qu'il avait compris qu'une bonne direction donnée au mouvement de 89 aurait dû avoir des résultats différensde ceux qui avaient été obtenus; car, à la séance du 26 février 1790, à l'occasion du
(1) Séance du 3 novembre 1789.
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décret portant réduction de 60 millions sur les dé- penses publiques, il s'exprimait ainsi : « Je ne sau- » rais voir dans la position où nous sommes que la » conséquence inévitable d'un choc violent; mais » lorsque je considère les opérations de l'Assem- » blèe nationale, l'immensité des valeurs qu'elle a » mises à la disposition de la nation, je trouve le » sentiment de l'espérance à la suite de l'inquiétude » que le premier regard avait donné. »
Le mois de mai 1790 fut particulièrement em- ployé par l'Assemblée nationale à s'occuper de l'organisation judiciaire du royaume. Introduirait- on le jury en matière criminelle et civile? la France, qui au temps de la conquête de Guillaume-le- Bâtard fit présent de cette belle institution à l'Angleterre, la lui reprendrait-elle ?
La discussion de cette question est une des plus savantes à laquelle l'Assemblée se soit livrée; ses plus grands jurisconsultes et ses publicistes les plus éclairés y prirent part. Le projet présenté par Du- port fut tour-à-tour défendu et combattu par Thouret, qui s'éleva à une grande hauteur détalent, parChappelier, Garât, Rœderer et par Sieyès, qui présentait un contre-projet dans lequel se trouvait fortement empreinte la nature métaphysique de son esprit.
Il y avait â peu près unanimité pour admettre le
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jury en matière criminelle ; on ne différait que sur son application aux matières civiles, encore la plu- part de ceux qui adoptaient cette dernière opinion voulaient-ils en ajourner l'établissement jusqu'après la rédaction d'un code civil.
Barnave se prononça pour le principe : une fois admis au criminel, il pensa que par une déduction logique on ne pouvait se dispenser de l'étendre aux matières civiles. L'établissement du jury était, selon lui, indispensable à la liberté, etlaliberté se trouvait intéressée au même degré à ce que l'appréciation de toutes les actions, de tousles faits de l'homme qui pou- vaientdonner lieu à répression ou à litige, échapassent à l'autorité d'un pouvoir permanent, qui, à ce titre, présentait à ses yeux, de moindres garanties d'im- partialité, qu'une juridiction accidentelle, mobile, image de la société; on avait reconnu, ajoutait-il, que les atteintes les plus fortes contre la liberté étaient portées par le pouvoir judiciaire, qui frappe chaque jour; il proposa donc que l'institution des jurés, pour juger les questions de fait, tant au civil qu'au criminel, fit partie de la constitution, et que l'As- semblée se réservât de statuer sur le mode de cette institution, et sur le moment où elle entrerait en exercice dans les différentes parties de l'administra- tion judiciaire.
Ce fut Tronchet qui eut la gloire de mettre un terme à cette discussion, en faisant comprendre à
SUR n&RNAVE. Ivij
l'Assemblée, dans un de ces discours qui font époque, tout ce qu'il y aurait d'aventureux à confier au jury le jugement de questions tellement mélangées de droit et de fait, que, comme en Angleterre, le pouvoir du juge ne tarderait pas, dans la plupartdes cas, à absorber celui du juré.
L'Assemblée n'admit donc le jury que pour les matières criminelles.
Lorsqu'elle eut organisé le pouvoir judiciaire, elle chercha à couronner son œuvre en instituant une cour suprême de révision, à laquelle elle donna le nom de tribunal de cassation.
Ici, les esprits se divisèrent encore. Ce tribunal était-il nécessaire? serait-il composé d'une ou de plusieurs sections? serait-il ambulant, afin de le rapprocher des justiciables/ou sédentaire ; ou bien, si une partie était sédentaire, l'autre partie ne devrait-elle pas aller dans les dèpartemens instruire les causes, qu'elle enverrait ensuite à la partie séden- taire pour être définitivement jugées par elle ?
Barnave vota pour l'institution, et ce qu'il dit à cet égard répond suffisamment à ceux qui ont mis en doute que son attachement au principe de la monarchie fûtaussi ferme et prononcé qu'iU'aétè de- puis, ail y a deux motifs, disait-il, pour l'établisse— » ment d'une cour de cassation. D'abord, conser- » ver l'unité monarchique, employer les moyens » les plus propres à lier entre elles toutes les parties
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» politiques de l'empire, et prévenir une division » qui conduirait au gouvernement féderatif. En- » suite, maintenir l'unité de législation et pré- » venir la diversité de jurisprudence. Quant au » premier motif, vous avez senti la nécessité de » donner à chaque département des ètablissemens » judiciaires et administratifs particuliers; de là » résulte, que pour la stabilité de la monarchie, il » faut former un établissement qui soit un, qui » s'étende sur toutes les parties, les lie et les réunisse. » Quant au second motif, si les juges d'appel n'a- » vaient pas un tribunal supérieur, il n'y aurait plus » d'obstacle à ce que la loi fût transgressée et à ce » que les juges fussent maîtres delà justice. »
Le principe de l'établissement admis, Barnave se prononça contre la permanence de la cour, qui , disait-il, « donnerait aux riches la faculté de se pour- » voir en cassation en refusant cette faculté aux » pauvres. L'ambulance pouvait seule, selon lui, » empêcher les dépenses considérables pour les » justiciables; avec elle, on n'aurait pas à craindre » la tyrannie d'une cour supérieure ; des magistrats » réunis dans le même lieu, institués pour un » temps considérable et remplis d'un même esprit, » seraient une puissance formidable; cette puissance » serait désarmée par l'ambulance. »
Mais le savant Merlin envisagea la question sous son véritable jour : «Il faut, disait-il, assurer l'u-
SUR BARNAVE. IJX
» nitè des tribunaux et écarter tout ce qui pourrait » l'altérer. . . .Ce but est manqué si le tribunal de » cassation n'est pas sédentaire ; il ne pourrait être » ambulant que par sections ; si vous divisez ce tri— » bunal, comment voulez-vous conserveries mêmes » principes ? Avoir un tribunal unique, c'est le » grand moyen d'empêcher dans l'état toute scission, » toute division. Les Anglais vous en ont donné » l'exemple, c'est à leur chambre haute qu'ils ont
» conservé les pouvoirs de la cassation Si les
» juges n'étaient pas résidans, la justice serait mal » rendue : des magistrats instruits et consommés » ne se résoudraient pas à des chevauchées perpè- » tuelles. Cet état ambulatoire ne conviendrait qu'à » des juges fort jeunes; et des juges jeunes sont » souvent de mauvais juges .... Mais si l' ambulance » est contraire aux intérêts de la justice, elle ne » l'est pas moins à l'intérêt des justiciables ; il im- » porte de mettre des entraves aux demandes en » cassation ; c'est un remède extraordinaire dont » l'emploi doit être très rare et dont on ne doit pas » faire une ressource journalière, sans cela il serait » un troisième degré de juridiction ordinaire. »
Ces raisons prévalurent, le principe de la perma- nence de la cour de cassation fut adopté.
Mais pendant que l' Assemblée s'occupait de don- ner des institutions àla France, l'orage se formait au
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dehors; le nord de l'Europe était en armes. La guerre entre la Russie et la Suède continuait en Finlande ;1' impératrice Catherine n'avait pas encore fait la paix avec la Turquie, et ses troupes insultaient les frontières de la Pologne. Plus près de nous, la Confédération germanique formait une armée, sous le prétexte apparent, de protéger ses droits dans les Pays-Bas , et l'Angleterre, voulant obtenir satis- faction pour quelques vaisseaux anglais saisis par une escadre espagnole, dans la baie de Nootka, équipait une flotte considérable.
Ces préparatifs donnaient une grande inquiétude au gouvernement, qui, allié de l'Espagne, ne pou- vait demeurer indifférent. Une lettre de M. de Mont- morin à l'Assemblée nationale lui fut communiquée dans la séance du 14 mai 1791. Le ministre lui fai- sait part de cet armement, en lui annonçant que le premier devoir du roi étant de veiller à la sûreté de l'État, il avait donné les ordres nécessaires pour que 14 vaisseaux de ligne fussent armés dans les ports de l'Océan et de la Méditerranée. Comme cet armement allait exiger que quelques secours extra- ordinaires fussent mis à la disposition du département de la marine, le roi ne doutait pas de l'empresse- ment de l'Assemblée à les accorder.
La discussion s'ouvrit le lendemain sur cette de- mande, et aussitôt la question s'agrandit. « Per- » sonne ne blâmera les mesures prises par le roi,
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» dit Alexandre de Lameth, mais cette question in- » cidente amène une question de principe. 11 faut » savoir si l'Assemblée est compétente, et si la na- » tion souveraine doit déléguer au roi le droit de » faire la paix ou la guerre ? voilà la question ! »
Le débat s'engagea sur le point de savoir si on la discuterait avant de répondre à la communication faite au nom du roi. Ce fut l'avis de Barnave; mais Mirabeau proposa d'approuver d'abord les mesures prises par le roi, et d'ordonner par le même décret que dès le lendemain on commencerait la discussion de la question constitutionnelle.
Cette proposition reçut l'assentiment de l'Assem- blée, et la question, ainsi formulée, fut mise à l'ordre du jour : « La nation doit-elle déléguer au roi » l'exercice du droit de faire la paix et la » guerre ? »
La délibération sur ce grave sujet commença le 16 mai et ne fut fermée que le 23. Un grand nombre d'orateurs furent entendus, mais ce fut surtout entre Barnave et Mirabeau que le débat prit un caractère de grandeur qui rendit toute la France attentive ; jamais l'éloquence ne s'éleva si haut de part et d'autre.
Ces deux athlètes cependant ne se hâtèrent pas de monter à la tribune et de se mesurer. Pendant cinq jours, la discussion erra d'opinion en opinion ; l'Assemblée était incertaine.
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Jusque là on n'avait vu d'autre alternative que de confère rl'exercice du droit de faire la guerre au roi, ou de l'attribuer exclusivement au corps législatif.
Mirabeau profita de cette hésitation, je dirais presque de cette lassitude de l'Assemblée, pour poser la question d'une autre manière. Il proposa de faire concourir au même but, sans les exclure l'une par l'autre, les deux autorités qui constituent la force nationale , et d'attribuer une part égale au pouvoir exécutif et aux reprêsentans du peuple, dans des actes qui participent tout à la fois de l'action et de la volonté, de l'exécution et de la délibération.
Tel fut le thème développé par Mirabeau, avec cette éloquence pleine de puissance et de mouve- ment, qui exerçait une si grande action sur l'Assem- blée ; il résuma ce mémorable discours en un pro- jet de décret, par lequel il réglait les attributions respectives, en cette matière, du roi et de la repré- sentation nationale ; laissant au premier le soin de veiller à la sûreté extérieure de l'état, la nomination des agens diplomatiques, la distribution des troupes sur les diverses parties du territoire , et , en cas de guerre , la direction exclusive des forces de terre et de mer ; enfin la négociation des traités de paix, d'alliance et de commence, sauf ratification , réser- vant au corps législatif le vote des subsides, le droit, en les refusant, d'arrêter des hostilités entreprises sans motifs légitimes, dont les auteurs pourraient
SUR BARNAVE. Ixiij
être poursuivis comme criminels de lèze-nation ; et celui, après les avoir accordés , de provoquer des ouvertures de paix ; Mirabeau proposait en outre , comme sûreté-contre les entreprises de la couronne, d'accorder au corps législatif la faculté de réunir , dans le cas où le roi ferait la guerre en personne, tel nombre de gardes nationales , sur tel point qui serait jugé convenable.
Barnave combattit aussitôt ce projet, il le saisit partout ce qu'ilavait de vulnérable, il rendit évidente à tous les yeux la lutte qu'il allait établir entre les deux pouvoirs ; l'affaiblissement qui en résulterait pour l'un comme pour l'autre , et , par suite, pour la France; puis, s' attaquant à celle de ces dispositions qui avait pour objet de contre-balancer, en mettant à la disposition du corps législatif une portion des gardes nationales , la puissance que donnerait au roi le commandement en personne de l'armée. « Ce moyen, dit-il, n'est autre chose que de » proposer la guerre civile pour s'opposer à la guerre » étrangère. Un des avantages dominans du gou- » vernement monarchique, un des plus grands mo- » tifs d'attachement à la monarchie pour ceux qui » cherchent la liberté, c'est que le monarque fait » le désespoir de tous les usurpateurs. Or, avec le » moyen proposé, je demande s'il ne se trouvera » jamais un législateur ambitieux, qui veuille de- » venir usurpateur ; un homme qui , par ses talens
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» et son éloquence, aura assez de crédit sur la lé- » gislature pour régarer, sur le peuple pour l'entraî- *> ner ? Si le roi est éloigné, ne pourra-t-il pas lui » reprocher ses succès et ses triomphes ? ne pourra-t- » il pas lui venir dans la tête d'empêcher le mo- » narque des Français de rentrer en France ? Il y a » plus, la législature ne commanderait pas elle- » même ; il lui faudrait un chef, .... Alors, quel » serait le vrai roi ? N'auriez-vous pas un change- » ment de race ou une guerre civ le ? Il faut que » M. de Mirabeau ait aperçu de biens grands incon- » vêniensdans le plan qu'il a présenté, puisqu'il a » cru nécessaire d'employer un remède si ter- » rible. »
Barnave proposa, en terminant, de décréter qu'au roi appartenait le droit de diriger les forces de terre et de mer, de commencer les négociations, de nom- mer les ambassadeurs, de signer les traités ; mais que le corps législatif pourrait seul, sur les propo- sitions du roi, déclarer la guerre, faire la paix, et conclure les traités, auxquels le roi apposerait sa signa- ture.
Ces deux projets, différaient peu ; ils étaient em- preints du même caractère de défiance envers le mo- narque ; celui de Barnave , plus démocratique , dé- coulait du principe de la souveraineté du peuple, qui dominait tout alors. Celui de Mirabeau , plus monarchique en apparence , puisqu'il laissait au roi
SUR BARNAVE lx\
une sorte d'initiative ? était plus anarchique en réalité.
Le côté droit de l'Assemblée (le comte de Seran, Custines, Mallouet, Cazalès ) , demandait que le roi seul eût le droit de faire la guerre et la paix ; il soutenait qu'en attribuant exclusivement ce droit à l'Assemblée nationale , les hostilités ne seraient pas moins fréquentes et seraient plus dangereuses ; qu'on se priverait de l'avantage du secret , si essentiel en pareil cas, et qu'enfin l'Assemblée aurait toujours la faculté d'arrêter la guerre, en refusant les subsides. Ce système si simple, qui dans les derniers temps a prévalu, comme le seul praticable, s'éloignait trop alors des idées que la révolution avait propagées , pour trouver beaucoup de partisans.
Mirabeau reparut à la tribune ; il tira un parti admirable de sa position personnelle. Animé par la contradiction, par le puissant effet qu'avait pro- duit sur les esprits le discours populaire de Barnave ; en butte à ses ennemis, qui depuis la veille criaient dans les rues : La grande trahison du comte de Mirabeau! il trouva dans son génie, dans sa passion, peut-être, même dans ses convictions, des forces surnaturelles, et il entraîna l'Assemblée, qui ne vou- lut pas accorder la réplique à Barnave, et qui vota immédiatemment les articles proposés.
Tel était le sort des débats politiques de ces temps d'inexpérience, que , quel que fût le vainqueur, son
T. I. E.
hvj NOTICE HISTORIQUE
triomphe laissait à désirer ; les hommes qui domi- naient l'Assemblée ne lui offrant souvent le choix qu'entre deux partis également dangereux.
Quoi qu'il en soit, jamais lutte n'eut lieu entre de plus nobles rivaux, entre des talens plus éprouvés; c'est une des plus brillantes qu'ait offertes l'Assem- blée constituante.
Mais ces combats de tribune ne se renfermaient pas toujours dans de justes bornes, et quelquefois l'irritation de la parole causait des blessures dont l'impitoyable préjugé du temps condamnait trop souvent à demander compte.
Si Barnave eut la faiblesse de céder à ce préjugé, ce fut comme provoqué , jamais comme provocateur. Après un premier duel sans résultat avec le vicomte de Noailles, qui partageait d'ailleurs ses opinions, qui estimait son caractère et ses talens, et qui se réconcilia franchement avec lui , il en eut un se- cond avec Cazalès.
Les circonstances de celui-ci sont trop hono- rables pour les deux adversaires, et peignent trop bien les mœurs de l'époque, pour qu'il soit possible de les passer sous silence; nous en devons les détails à la bienveillance d'un témoin oculaire et irrécu- sable (1).
Cazalès et Barnave étaient à l'Assemblée dans une
(1) M. le général Théodore de Lameth.
SUR BARNAlfi. IXVJj
complète opposition. A la séance du 10 août 1790, la noble véhémence du premier lui avait fait adres- ser au côté de l'Assemblée dans lequel siégeait Barnave, quelques mots très vifs, que celui-ci put prendre pour. lui et auxquels il répondit avec poli- tesse, mais avec fermeté. A la fin delà séance, Caza- lès vint à Barnave et lui dit : « Au fond, il n'y a » rien, tous deux nous avons fait nos preuves, si » vous le voulez, nous en resterons là. » La réponse fut : « Je suis bien aise de votre jugement, c'était » le mien. — Cependant tout était loin d'être ter- miné. Le lendemain, de grand matin, Cazalès, accom- pagné du duc de Saint-Simon, arriva chez MM. de Lameth, où demeurait Barnave (1), qu'il réveilla en lui disant : « Je suis exactement dans les mêmes » dispositions qu'hier, mais mon parti ne veut pas » que j'en reste là, et à regret je viens vousledire. » Je l'avais prévu, » répondit Barnave, « j'avais » pensé que ce serait comme Labourdonnaye avec » Ch. de Lameth (2). » Cazalès reprit : « J'en suis » désolé, mais enfin , quand ? où ? et quelle arme
(1) L'hôtel de MM. de Lameth était rue de Fleurus, n° H. lin marbreplacé au dessus de la porte d'entrée indique encore, selon l'usage du temps, le nom des anciens propriétaires.
(2) C'était pour une chose frivole : tout était arrangé; cepen- dant, Labourdonnaye vint trouver Charles de Lameth,etlui dit : « J'en suis aux regrets, mais ces dames le veulent absolument. » Il fut légèrement blessé.
Ixviij NOTICE HISTORIQUE
» choisissez-vous ? — Dans une heure, au bois de » Boulogne, le pistolet, » fut la réponse de Bar- nave.
On alla bientôt sur le terrain ; Charles de Lameth assistait Barnave ; son frère Théodore était allé chercher le célèbre chirurgien du Fouarre, et l'avait placé isolé, à peu de distance du théâtre du combat ; il se tenait lui-même dans Féloignement. — «C'est » à vous, qui avez été provoqué, à tirer le premier, » dit Cazalès. — « ïl n'y a pas eu offense d'intention, » répondit Barnave ; « je le crois de votre part, je » l'affirme de la mienne ; nous allons donc tirer au » sort. » Au môme instant, Alexandre de Lameth présenta sa main fermée à Cazalès en disant i « Pair » ou non? » Après quelque résistance, Cazalès pro- nonça : « Mpair, » et voyant qu'il s'était trompé, il ajouta : « Vous savez que je suis joueur, et vous » avez pensé que je dirais ainsi. »
A treize pas, Barnave tira, mais n'atteignit pas; Cazalès ajusta à son tour; son arme fit deux fois faux feu. « Mon Dieu ! » s'écria-t-il, «que je vous » fais d'excuses. — Je suis là pour attendre, » dit Barnave. Au troisième essai le coup partit, mais encore sans résultat. — On aurait dû en rester là; Alexandre de Lameth le désirait vivement ; mais soigneux à l'excès de la réputation de son ami, et voyant l'autre témoin, le duc de Saint-Simon, plus âgé que lui, garder le silence, il crut devoir l'imiter.
SUR BARNAVE. lXÎX
On rechargea les armes ; les balles, selon l'usage, alors, étaient entourées de rubans pour les fixer plus exactement; Cazalès le fit remarquer en disant, avec une innocente malignité : « Sommes-nous galans » pour vous , Messieurs! c'est du tricolore. »
Pendant cette triste opération, les deux adversai- res se promenant amicalement , Cazalès dit à Bar- nave: « Je serais inconsolable de vous tuer, mais » vous nous gênez beaucoup ; je voudrais seule- » ment vous mettre hors de la tribune pour quelque » temps. — La crainte qui vous occupe , » reprit Barnave, « me tourmente à votre égard depuis ce » matin, mais je suis plus généreux que vous en » désirant vous atteindre à peine, car vous êtes la » toute-puissance de votre côté , peu riche en ora- » teurs, tandis que , dans le mien , à peine s'aper- » ce vr ait-on de mon absence. »
Le duc de Saint-Simon fit signe qu'on pouvait s'avancer ; le sort fut de nouveau consulté ; cette fois il prononça ; Cazalès tomba, frappé au front. Son premier mot fut : « Eh bien ! je suis ici pour cela. » Un chapeau à la forme du temps avait heureuse- ment empêché la balle de pénétrer trop avant, mais le sinus frontal était brisé. Du Fouarre accourut, il examina la blessure et s'écria : « Ce ne sera rien! » Cazalès répéta l'exclamation, mais craignant d'avoir montré trop d'intérêt pour lui-même, il ajouta aussitôt : « C'est la bête qui parle» » Puis, aper-
llX NOTICE HISTORIQUE
cevant M. Théodore de Lameth qui s'était tenu à l'écart dans le bois, il dit à Alexandre : « Pourquoi » votre frère n' approche- t-il pas? — Parce que, ré- » pondit celui-ci , vous n'avez qu'un témoin, Bar- » nave ne peut en avoir deux. — Est-ce que, répli- » qua vivement Gazalès, des- gens comme nous ont » besoin de témoins, si ce n'est pour les ramasser? » Ne le sont-ils pas d'un côté comme de l'autre? »
La voiture d'Alexandre de Lameth, meilleure que la sienne, lui fut offerte, il la refusa d'abord , puis il reprit vivement : « Oui, je l'accepte, il faut que ce soit ainsi. » Sa bienveillante pensée fut à l'instant comprise et appréciée.
Depuis cette époque, en conservant leurs opinions, Barnave et Cazalès furent liés de la plus étroite amitié (1).
Barnave, revenu à l'Assemblée, y reçut les té- moignages de la plus vive sympathie; mais personne plus que lui ne gémissait de la tyrannie de l'opinion, qui l'avait forcé à un acte qu'il réprouvait ; personne aussi ne blâmait plus hautement l'emploi des pa- roles irritantes, qui amenaient souvent le désordre dans l'Assemblée ; et lorsque plus tard, le duel, qui eut lieu entre Charles de Lameth et le duc de Castries ,
(1) Président de l'Assemblée constituante, Charles de La- meth avaitrefusé de recevoir la 'démission de Cazalès. Sous le consulat, il fut heureux de parvenir à obtenir sa radiation.
SUR BARNAVE. hxj
qui l'avait provoqué, l'amena à la tribune, il n'hé- sita point à dire : « S'il est un véritable moyen de » prévenir les vengeances personnelles, et d'ôter » de la main des citoyens, les armes qu'ils dirigent » contre leurs concitoyens, c'est d'armer la loi » contre eux. Qu'on punisse les injures, et bientôt » on cessera d'en faire. Que ce soit vous, députés, » qui donniez l'exemple de lamodèration dans cette » Assemblée, et bientôt vous la verrez régner par- » tout (1). »
Ce que Barnave conseillait, il le pratiquait lui- même; ses paroles empruntaient la plus grande force de la haute raison dont elles étaient empreintes, jamais elles ne s'écartèrent envers ses collègues, des égards qui prenaient leur source dans son carac- tère honnête et bon, et aussi dans la bienveillance dont il était animé pour eux, quelles que fussent les nuances diverses de leurs opinions.
Si quelque chose pouvait égaler sa modération, c'étaient ses sentimens d'humanité et la pureté de ses principes; il en donna une grande preuve lors des troubles de Nancy ; l'Assemblée s'était émue au récit qui lui en avait été fait, et peut-être al- lait-elle prendre des mesures terribles ; il la calma par ce peu de mots, prononcés avec fermeté : « Sans doute il est instant de rétablir l'ordre
(1) Séance du 13 novembre 1790.
hxij NOTICE HISTORIQUE
» dans cette ville et de faire cesser les malheurs » qui nous affligent ; il faut y procéder d'une ma- » nière efficace, et qui rende le succès aussi pro- » bable que la sagesse humaine puisse le prévoir; » mais il faut y pourvoir sans s'écarter de lajus- » tice, et en répandant le moins possible le sang » des hommes. »
Il proposa de rédiger à l'instant une procla- mation, dans laquelle l'Assemblée nationale annon- cerait la ferme intention de punir les coupables, de rétablir l'ordre, en examinant tous les droits et tous les intérêts, déclarant que, jusqu'à sa déci- sion il ne serait fait de mal à personne, et que tous les soldats et les citoyens seraient sous la sauve-garde de la nation. Cette proposition fut adoptée, et Barnave chargé de la rédaction (1).
Dans la séance du 25 octobre suivant, il fut ap- pelé à la présidence de l'Assemblée; cette nomina- tion fut accueillie avec joie, elle le fut surtout par les journalistes , organes de l'opinion constitu- tionnelle , et Marat , se chargea de la rendre chère aux gens de bien, en l'attaquant avec son cynisme éhonté dans sa feuille de Y Ami du peuple.
Barnave eut bientôt occasion, dans ce poste émi- nent, de faire preuve de fermeté, et de montrer toute sa loyauté, en prévenant l'abbé Maury qu'il
(1) Séance du 31 août 1790.
SUR BARNAVE. lXXJij
le rappellerait à l'ordre s'il ne prouvait certaines allégations qu'il avait légèrement avancées (1).
Lorsque la constitution civile du clergé eut été décrétée, et que le président de l'Assemblée se fut rendu chez le roi, pour le* prier de faire connaître les motifs qui arrêtaient la sanction du décret, l'As- semblée eut à examiner si la réponse lue et remise au président par le roi et non signée de lui, devait être considérée comme légale et officielle : Barnave en prit occasion d'établir nettement le principe de la responsabilité, le seul propre à couvrir l'inviolabi- lité du monarque : « Le contre-seing est nécessaire, » dit-il, « même à l'égard des actes laissés au libre y> arbitre du roi , pour établir d'abord l'authenticité » de la réponse, ensuite pour assurer la responsa- » bilitê. Ce n'est jamais que vis-à-vis un être res- » pensable qu'il peut y avoir ouverture à contesta- « tion (2). »
S'il défendait avec conviction le principe de la responsabilité, Barnave ne mettait pas moins d'é- nergie à faire respecter les engagemens pris par l'état, lorsque dans la détresse où l'on se trouvait, des propositions avaient pour objet d'y porter at- teinte. Une motion fut faite dans l'objet d'imposer les rentes sur l'état. Barnave la combattit : « Il y
(1) Séance du 5 novembre.
(2) Séance du 23 décembre 1790.
lxxiV NOTICE HISTORIQUE
» a dit-il, une distinction radicale entre les deux » impôts personnel et réel. L'impôt personnel, » et j'entends par là tout impôt indirect, est le » prix de la protection de la personne ; il est dû » et doit être payé parcelle, en proportion de sa » jouissance. — L'impôt réel est mis sur la chose, » et est le prix de la protection accordée à la pro- » priété. — Le propriétaire de rentes, ne doit donc » point payer la protection de la loi, parce quelle » lui est garantie par son contrat ; la nation ne » peut faire payer une sûreté qu'elle a promise ; » ce sont là les principes de tous les peuples qui » veulent traiter avec loyauté. »
Après ces paroles , Barnave proposa le projet suivant : « L'Assemblée nationale se référant à ces » précédens décrets, qui consacrent les principes » invariables de la foi publique, .... déclare qu'il » n'y a pas lieu à délibérer sur la motion qui lui » a été faite, tendant à établir une imposition par- » ticulière sur les rentes dues par l'état. »
Ce projet fut adopté (1).
Les affaires des colonies tiennent une grande place dans la vie politique de Barnave : elles lui causèrent de sérieux désagrêmens, affaiblirent sa popularité, et l'exposèrent aux attaques des passions les plus
(1) Séance du h décembre 1790.
SUR barnave, lxxv
ardentes. Ce sujet pour être compris, a besoin d'être traité avec quelque étendue.
Le contre-coup de la révolution française s'était fait sentir dans nos possessions d'outre-mer et par- ticulièrement à Saint-Domingue. Les esprits y étaient dans une grande agitation. L'Assemblée na- tionale cependant n'avait pas négligé de s'occuper de leurs intérêts ; le soin en avait été spécialement confié à un comité dont Barnave faisait partie, et qui, dès le 8 mars 1790, avait proposé par son organe un projet de décret qui avait pour objet d'autoriser les assemblées coloniales à faire connaître leur vœu sur la constitution, la législation et l'administration qui pouvaient convenir aux possessions françaises. Ce décret fut adopté le même jour, et suivi d'une instruction également rédigée par Barnave, et ap- prouvée par l'assemblée le 23 suivant.
Les principes de Barnave à l'égard des colonies étaient ceux-ci : qu'elles étaient pendant long-temps encore nécessaires à la France ; que pendant tout ce temps la France pourrait les conserver ; que le moment où elle les perdrait serait celui où elle pour- rait naturellement s'en passer; que l'affranchis- sement civil des nègres ne devait avoir lieu que pro- gressivement, sans ensanglanter les colonies, et qu'il était indispensable de le préparer par un régime politique très sévère (1).
(1) 2me toI. page 230.
IXXVJ NOTICE HISTORIQUE
Quoique Saint-Domingue eut trois assemblées provinciales , une assemblée générale s'était réunie à Saint-Marc, qui, avant même d'avoir eu connais- sance du décret du 8 mars, avait fait des actes nombreux d'autorité.
A la réception de ce décret, elle vota une adresse de remercîment à l'Assemblée nationale, mais elle ne changea pas sa marche, et agit comme assem- blée législative et souveraine ; elle cassa le conseil supérieur du Cap, elle s'occupa de la rédaction d'une constitution, rendit un décret sur la formation des municipalités, auxquelles elle donna la direction des affaires militaires, le régime des ports, et le travail re- latif aux transactions commerciales entre la métropole et les colons. Tous ces actes intitulés décrets ne furent soumis ni à la ratification de l'Assemblée nationale, ni à la sanction du roi, ni à l'approbation du gou- verneur de la colonie, auquel ils furent seulement notifiés, pour être exécutés sur-le-champ.
Ces mesures de l'assemblée de Saint-Marc furent désapprouvées par les assemblées provinciales, ce qui n'empêcha pas l'assemblée générale de rendre un nouveau décret le 28 mai suivant, par lequel elle s'attribua le pouvoir législatif avec la seule sanc- tion du roi; elle décréta aussi un serment parti- culier à la constitution de la colonie, et elle voulut le faire prêter aux troupes malgré la résistance du gouverneur; enfin, sur le refus des troupes,
SUR BARNAVE. ÎXXVÎJ
elle rendit un décret par lequel elle les licencia et les remplaça par une garde nationale soldée.
Les assemblées provinciales, et la grande majo- rité deshabitans, protestèrent contre ces résolutions, et déclarèrent qu'elles regardaient le décret du 8 mars rendu par l'Assemblée nationale, comme un bienfait pour la colonie.
Le gouverneur se vit obligé de dissoudre l'assem- blée générale, et d'annoncer qu'il aurait recours, s'il était nécessaire, à la force des armes. Après lui avoir accordé un délai d'abord de 18 heures, puis de 24 pour se séparer, il fut obéi ; l'assemblée ne se trou- vant pas soutenue par l'opinion, décida qu'elle se transporterait tout entière en France, pour porter à la nation française les assurances de son invio- lable attachement, et elle s'embarqua en effet.
De tels évènemens étaient trop graves pour ne pas devenir l'objet de toutes les sollicitudes de l'As- semblée nationale.
Un nouveau rapport de Barnave au nom du co- mité des colonies , exposa les faits avec autant de modération que d'impartialité. Sur sa proposition, l'assemblée déclara que les principes constitutionnels avaient été violés et l'exécution de ses décrets sus- pendue par l'assemblée de Saint-Marc; que les actes de cette assemblée étaient attentatoires à la souveraineté nationale et à la puissance légis- lative; qu'elle était déchue de tous ses pouvoirs ,
IxXViij NOTICE HISTORIQUE
comme tous ses membres dépouillés du caractère de députés, et que ceux-ci qui se trouvaient à la suite de l'assemblée, demeureraient dans le même état, jusqu'à ce qu'il eût été ultérieurement statué à leur égard. L'assemblée nationale déclara en ou- tre que le gouverneur (1) et les militaires de tous grades avaient glorieusement rempli leurs devoirs ; elle décréta, enfin, que jusqu'à ce qu'il leur en fût substitué de nouvelles, toutes les lois établies conti- nueraient à être observées à Saint-Domingue, et que le roi serait prié de donner des ordres pour que le décret du 8 mars et les instructions du 28 y re- çussent leur exécution (2).
Ce dernier décret de l'Assemblée nationale Tut reçu avec de grandes démonstrations de joie dans la colonie, où il rétablissait l'ordre et la paix. L'As- semblée provinciale du nord, se hâta d'en expri- mer sa reconnaissance à la mère-patrie : « Ce dé- » cret, disait-elle dans une lettre à l'Assemblée » nationale, a obtenu les applaudissemens les plus » vifs et les plus généreux ; nous avons voté de plus, » des remercîmens à M. Barnave, et arrêté qu'il se- » rait ouvert une souscription, dont le produit serait » destiné à nous procurer son buste qui sera placé
(1) M. Peynier.
(2) Séances des 11 et 12 octobre 1790.
SUR BARNAVE. hxix
» dans la salle de nos séances, avec cette inscrip- » tion :
» Barnave, défenseur de la colonie (1). »
L'assemblée nationale avait annoncé dans le pré- ambule du décret du 8 mars 1790 la ferme volonté d'établir comme article constitutionnel, qu'aucunes lois sur l'état des personnes ne seraient décrétées pour les colonies, que sur la demande précise et for- melle des assemblées coloniales.
Cette sorte d'engagement concernait-il les droits politiques des gens de couleur et nègres libres, ou avait-il pour objet l'état des esclaves?
Le doute à cet égard avait donné lieu à de graves dissentions dans les colonies , il divisait aussi l'As- semblée nationale; les uns voulaient tout à la fois que sans consulter les assemblées coloniales, des droits politiques fussent immédiatement accordés aux gens de couleur ainsi qu'aux nègres libres, et que l'on s'occupa de donner la liberté aux esclaves. Les au- tres demandaient que les assemblées coloniales eus- sent l'initiative sur ces questions.
Cette dernière opinion fut soutenue par les quatre comités réunis de la marine, de l'agriculture et du commerce, de constitution et des colonies, qui par
(1) Séance du 10 décembre 1789.
1XXX NOTICE HfSTOBIQUE
l'organe de Delâtre, leur rapporteur, proposèrent un projet de décret en conséquence.
Ce projet fut vivement appuyé par Barnave, qui voyait la perte des colonies dans toute résolution sur l'état politique des gens de couleur libres, et sur l'affranchissement des esclaves, dont l'initiative ne viendrait pas des Colons eux-mêmes. Mais l'opinion de Barnave commençait à perdre de son autorité, et après plusieurs jours d'une discussion très animée, l'assemblée décréta, le 15 mai 1791, qu'elle ne déli- bérerait jamais sur l'état des gens de couleur non libres sans le vœu préalable, libre et spontané des colonies ; mais que quant aux gens de couleur libres, ils seraient admis dans toutes les assemblées parois- siales et coloniales futures, s'ils avaient d'ailleurs les qualités requises.
Ce décret fut suivi à Saint-Domingue, immédia- tement après son arrivée, d'une violente fermenta- tion. La colonie était divisée en deux partis, l'un qui avait adopté et défendu les décrets de la mère-pa- trie, l'autre qui les avait transgressés; tous deux se réunirent dans un esprit commun d'opposition. D'un autre côté , les gens de couleur s'estimant à l'égal des blancs , puisqu'ils acquéraient les mêmes droits, s'animèrent contre eux, et dans plusieurs paroisses les noirs qui se crurent déjà libres, parce qu'on avait brusquement fait luire à leurs yeux l'espérance de la liberté, quittèrent leurs ateliers et se révoltèrent;
SUR BARNAVEv IXXXJ
six semaines après, les plus horribles désastres eu- rent lieu.
Lorsque ces évènemens furent connus en France, l'Assemblée constituante chargea les quatre comités de lui en faire un rapport. Ce fut Barnave qui de- vint leur organe ; il ne parla jamais avec plus de raison ; il exposa quel puissant préjugé régnait aux colonies, et fît sentir combien il était nécessaire de le respecter ; il démontra que si quelque chose pouvait maintenir la subordination dans nos posses- sions, c'était de lier les affranchis et les esclaves aux ingénus par la reconnaissance; tandis que si on voulait rompre violemment ce lien, sans la parti- cipation des colons, et sans que le bienfait leur en fût en partie attribué, il ne pourrait qu'en résulter les plus grands maux.
Barnave convaincu, avec les comités, de la néces- sité de revenir sur le décret du 15 mai, proposa de déclarer que les lois concernant l'état des personnes non libres et l'état politique des gens de couleur, seraient faites par les assemblées colonia- les, et soumises directement à la sanction du roi.
Ce rapport de Barnave , fait le 24 septembre 1791, et le projet de décret qui le terminait, reçu- rent l'approbation de l'assemblée ; mais s'il obtint cette haute sanction, il lui suscita de nombreux en- nemis, parmi lesquels figuraient au premier rang, les partisans de l'abolition de l'esclavage; il se vit
T. I. F
IXXXlj NOTICE HISTORIQUE
en butte aux accusations les plus insensées: la malveillance attribua à ce rapport les troubles de Saint-Domingue, tandis que les brigandages et la guerre civile y régnaient depuis près de trois mois, lorsqu'il y fut reçu, et qu'on savait bien qu'ils avaient été produits par le décret du 15 mai.
Cette affaire des colonies qui occupa beaucoup Barnave, fut dès le principe, comme nous l'avons dit, la cause d'un grand échec pour sa popularité.
Le travail des comités l'absorbait presque entiè- rement ; il paraissait plus rarement aux séances, et prenait ainsi moins de part aux discussions de la tribune. On profitait de son silence pour l'attaquer, et lorsqu'il put reprendre ses fonctions avec exacti- titude, il reconnut que ce système de détraction avait fait des progrès, et que la confiance dont il jouissait dans l'assemblée s'était affaiblie.
Ce genre de disgrâce, tout nouveau pour lui, ne lui permit pas dé réfléchir froidement sur la con- duite qu'il avait à suivre.
Cette époque de sa vie est la seule où, selon ses propres aveux, il n'ait pas été parfaitement lui-même. Une faute, et il le dit avec can- deur (1), l'entraînait dans une autre. Il s'opposa au départ de Mesdames, tantes du roi; il se li- vra à une dénonciation violente contre le club
(1) Vol.l<*pagçgfl25etl26.
SUR BARMVE, lmil'j
monarchique ; il prit une part très subordonnée, mais enfin il prit quelque part à cette malheureuse affaire, comme il l'appelait lui-même, du serment des prêtres. Par un fâcheux enchaînement, quelques- unes de ses motions véhémentes, furent immédiate- ment suivies de mouvemens populaires ; il y fut certainement étranger ; et lorsqu'il l'affirme, il avait trop de franchise pour ne pas être cru ; mais ces mouvemens servirent plus que toute autre chose à lui faire apercevoir la fausse route dans laquelle ii s'était engagé, et à lui démontrer que s'il avait vou- lu parer à l'effet de la calomnie, sa conduite donnait quelque prise à l'hostilité dont il était l'objet, « quand le triste succès de ces moyens, ne m'eût » pas averti d'en changer, dit-il, j'y aurais été con- » duit par le mal-être où il me retenait. » 11 rentra donc bientôt dans la ligne qu'il avait quittée, mais il fallait quelque temps pour détruire Timpite - sion que sa conduite avait causée et à laquelle :i attribuait l'inefficacité de sa résistance, au fatal dé~ cretdu 15 mai, surles colonies.
« Peut-être, ajoute-t-il, ceux qui ont vécu dans » les affaires publiques, et qui ont connu par ex- « pêrience, non seulement tout le charme de la po- » pularité, mais tous les moyens qu'elle donne de » faire le bien, m' excuser ont-il de lui avoir fait alors, » quelques sacrifices, en songeant surtout, avec » quelle énergie j'ai résisté depuis.
IXXXÎV NOTICE HISTORIQUE
Cependant, d'autres débats qui avaient égale- ment une grande importance, avaient permis à Barnave de rentrer dans cette voie de modération et de prudence dont il se reprochait d'avoir un mo- ment dévié.
Dans la séance du 22 mars 1791, Thouret au nom du comité de constitution , avait proposé un projet de loi sur la régence, qui la conférait pen- dant la minorité du roi, à son parent le plus proche par les mâles, et qui en excluait les femmes.
Ce projet rencontra de l'opposition; l'abbé Maury se prononça dans un long discours en faveur de la régence élective ; mais Barnave démontra par des argumenssans réplique, que les devoirs et les préro- gatives de la régence étant les mêmes que ceux de la royauté, établir pour l'une un mode différent de ct'lui adopté pour l'autre, c'était changer l'unité et ia nature de notre gouvernement. « Ce n'est pas >> seulement, dit-il, pour la stabilité de celui-ci, » c'est pour l'intérêt de la liberté que la royauté » a été constituée héréditaire; la régence doit donc » l'être aussi. Un seul, supérieur à tous, ne fait » ombrage à personne ; mais celui qui réunirait au » prestige de la royauté, à toute la puissance qu'elle » confère l'avantage d'avoir été appelé à la régence » par le choix du peuple, d'être pour ainsi dire, » l'enfant politique de la nation, aurait entre ses » mains tous les moyens d'anéantir la liberté
SUR BARNAVE. IXXXV
» publique. La régence élective a donc, sous ce » point de vue politique , des inconvéniens plus » grands encore que la royauté élective.... Un ré- » gent aurait plus de puissance parla confiance qui » l'aurait fait élire, qu'un roi qui ne tiendrait la » sienne que de la loi et de la naissance. La ré- » gence ne serait qu'un passage à l'usurpation et » à la royauté élective, car un héritier présomptif, » arrivé à dix-huit ans , n'aurait jamais assez » de moyens, pour obliger un régent, l'idole du » peuple, à lui rendre les rênes de l'état. »
Ces considérations frappèrent l'Assemblée, Mira- beau , lui-même, après avoir hésité dans les pre- mières séances, fut obligé de s'y rendre, et la ré- gence héréditaire fut adoptée à une immense ma- jorité.
Mais je viens de prononcer le nom de Mirabeau , et ce sera pour la dernière fois ; déjà dans la discus- sion sur la régence et le 25 mai, il se plaignait de l'altération que sa santé avait subie ; le 27 il pro- nonça un long discours sur la loi relative aux mines; cinq fois dans cette journée il prit la parole , mais le mal faisait de rapides progrès ; cinq jours après (1), le grand orateur, orgueil de la révolution, avait cessé de vivre.
Pastoret vint à la tête d'une députation demander
(1) Le 2 avril.
JXXXVJ NOTICE HISTORIQUE
au nom de Y administration du département de la Seine, dont il était procureur-général syndic, que des honneurs lui fussent décernés, et que ses cendres fussent déposées à Sainte-Geneviève.
Barnave se leva aussitôt et prononça avec dou- leur et recueillement ce peu de mots, qui exprimaient si bien la pensée de tous : « Les détails auxquels » nous obligeraient dans ce moment une discussion, » troubleraient et dégraderaient le sentiment pro- » fond dont nous sommes pénétrés. Ce sentiment » juge M. de Mirabeau, puisqu'il est le souvenir de » tous les services qu'il a rendus à la liberté de sa » patrie. Je propose de décréter qu'il a mérité les » honneurs qui seront décernés par la nation aux » grands hommes qui l'ont bien servie, et de ren- » voyer pour l'exécution au comité de consti- » tution. »
Toute l'Assemblée, moins trois de ses membres, vota cette proposition, et le lendemain sur le rapport de son comité, elle décréta que l'édifice de Sainte- Geneviève serait destiné à recevoir les cendres des citoyens qui auraient illustré la patrie, et que Mira- beau était digne de cet honneur.
L'Assemblée nationale assista en corps aux fu- nérailles de celui qui laissait dans son sein un vide irréparable.
S'il est vrai qu'à son lit de mort Mirabeau ait dit : « qu'il emportait dans son cœur le deuil de la mo-
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» ûarchie, dont les débris seraient bientôt la proie » des factieux, » cette prédiction, par l'effet du plus fatal des évènemens, ne devait pas tardera s'accom- plir.
Nous touchons à l'un de ces momens de crise où la lutte entre les ennemis de la monarchie et ceux qui s'étaient fait une loi de la défendre, allait prendre un caractère plus prononcé de violence dans l'attaque et d'énergie dans la résistance. Le roi et sa famille avaient quitté Paris. Ce départ qualifié de fuite pouvait livrer la France à l'anar- chie; le péril était grand, mais dans cette journée qui s'annonçait menaçante, et qui fut imposante et calme, l'Assemblée n'eut pas un instant d'hésita- tion ; elle pourvut à tout ; elle se maintint constam- ment à la hauteur de sa mission. A l'heure où tous les regards se tournaient vers les hommes de cœur, Barnave rentra en pleine possession de sa confiance, et il s'en montra digne.
Une voix parut vouloir répéter contre M. de La- fayette, certaines calomnies qui avaient pour objet de le faire considérer comme complice de l'évasion du roi, afin de désunir la garde nationale parisienne, et de la séparer de son chef; Barnave arrêta l'orateur avant qu'il se fût expliqué. « L'objet qui doit nous » occuper dit-il, est de sauver la chose publique, » et d'attacher la confiance populaire à qui elle » appartient, au lieu d'accréditer des méfiapces
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» contre ceux qui peuvent seuls maîtriser les êvè- » nemens. »
Puis, prenant avec chaleur la défense de M. de Lafayette, dont depuis quelque temps cependant, il croyait avoir à se plaindre, il démontra à l'As- semblée qu'elle lui devait toute son estime; in- sista vivement sur la nécessité de conserver à ce général la force morale dont il avait besoin pour maintenir la tranquillité dans Paris, et de- manda, que passant à l'ordre du jour sur les in- sinuations du préopinant, « il fût ordonné aux ci- » toyens de se tenir en armes, mais calmes, mais » immobiles, avec la ferme résolution d'obéir au » mouvement qui leur serait imprimé par l'Assem- » blée nationale (1). »
Cette proposition fut unanimement adoptée. Le côté droit lui-même y adhéra par son vote.
L'Assemblée ordonna qu'un serment serait pré lé par tous les militaires ; Barnave concourut dans les comités à la rédaction de ce serment ; il fit insérer dans la formule fidélité au roi constitutionnel, mais l'Assemblée retrancha ces mots.
Le lendemain on apprit l'arrestation du roi à Yarennes ; aussitôt il fut décrété, que les mesures les plus promptes et les plus actives seraient prises pour protéger sa personne, et assurer son retour à
(1) Séance du 21 juin.
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Paris; que Barnave, Pêtion et Latour-Maubourg se rendraient à Varennes avec le titre et le caractère de commissaires de l'Assemblée, avec pouvoir de requé- rir les troupes et les corps administratifs ; qu'enfin l' adjudant-général Mathieu-Dumas les accompagne- rait pour faire exécuter leurs ordres. — Ce fut en- core Barnave qui rédigea le décret destiné à régler les pouvoirs des commissaires, et qui y fit insérer la recommandation spéciale : « de veiller à ce que » le respect dû à la dignité royale fût maintenu. »
Les trois commissaires partirent aussitôt. Ils joignirent le roi sur la route de Dormans à Epernay; l'un d'eux fit lecture du décret qui établissait leur mission. Le roi témoigna sa sensibilité au sujet des précautions prises par l'Assemblée, pour que sa personne et sa dignité fussent à l'abri de toute at- teinte; puis il ajouta : «qu'il n'avait jamais eu l'in- » tention de sortir de France. » Barnave se retourna vers Dumas et lui dit : « Voilà un mot qui sauvera » le royaume. »
Les trois commissaires montèrent dans la voiture du roi, où étaient déjà, outre le monarque, le dau- phin, la reine, madame royale, madame Elisabeth et madame de ïourzel, gouvernante du dauphin; sur le siège se trouvaient trois gardes-du-corps dé- guisés en courriers. Le retour du roi et de sa fa- mille fut accompagné de grands et nombreux périls ; à plusieurs reprises, le dévouement ardent de Bar-
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nave, sa persuasive éloquence que les circonstances rendaient encore plus entraînante, protégèrent leur vie, et surtout celle des trois gardes-du-corps.
Pendant ces longues heures où l'accablement d'une chaleur excessive se mêlait aux préoccupa- tions les plus pénibles, le jeune dauphin trouva souvent sur les genoux de Barnave les distractions dont l'ennui de la route faisait sentir le besoin à l'heureuse insouciance de son âge.
Les égards qui environnèrent constamment les personnes royales touchèrent le cœur de la reine ; elle ne put se montrer insensible à l'attitude pleine de déférence et de respect que Barnave, en parti- culier, garda vis-à-vis d'elle ; mais si elle lui mani- festa ce sentiment par une bienveillance plus mar- quée, si elle causait plus habituellement avec lui, il ne put y avoir entre eux aucun échange de pen- sées secrètes, aucun entretien politique ; ni ouver- ture d'une part , ni engagemens de l'autre.
Barnave assure qu'on ne cessa pas d'être huit dans la même voiture, que, lorsqu'on s'arrêtait, les commissaires ne se quittaient pas , et que la pré- sence de Pétion parmi eux eût d'ailleurs suffi pour commander la circonspection.
Une seule fois, en vue de disculper M. de Lafayette, et pour obtenir à cet égard un témoignage irrécu- sable aux yeux de ses collègues, Barnave demanda à la reine, dans les termes de la plus discrète réserve,
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s'il était vrai, comme on en répandait le bruit, que M. de Lafayette eût été mis dans le secret du départ des Tuileries? La reine répondit vivement : « Non, » non, quand nous sortions du château, la nuit était » sombre ; le général passait par le Carrousel escor- » té de ses gardes munis de flambeaux ; lorsque » nous fûmes en voiture, et que je songeai à lui , » je me pris à rire ; car, quoique reine on est tou- » jours femme de quelque côté ; madame de Tourzel » surprise, me dit : Comment votre majesté peut- » elle rire dans la position où elle est? je lui répon- » dis, c'est que je pense à la mine que fera demain » M. de Lafayette (quelle qualifiait du sobriquet » qu'on lui donnait dans les petits cercles de la cour) » quand nous serons loin d'ici. »
Ce voyagedevint l'objet de relations mensongères, qui en dénaturèrent toutes les circonstances; et lorsque Barnavc fut invité plus tard à s'en expliquer devant la société des jacobins, Pètion, qui était à côté de lui, lui recommanda expressément de dire, que pendant toute la route, les trois commissaires ne s'étaient pas quittés : « parce que, » ajouta-t-il, » dans une mission aussi délicate, ce fait estimpor- » tant à constater. »
Mais il est vrai que Barnave s'était senti for- tement ému à l'aspect de cette grande adversité, que relevait une si noble et si courageuse résigna- tion : « Époque à jamais gravée dans ma mémoire,
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» dit-il, qui a fourni à l'infâme calomnie tant de pré- » textes, mais qui, en présentant sans cesse à mon » imagination ce mémorable exemple de l'infortune, » m'a servi sans doute à supporter facilement les » miennes ! »
Arrivés à Paris, les commissaires déposèrent le roi et sa famille aux Tuileries, et vinrent immé- diatement rendre compte de leur mission à l'Assem- blée ; Barnave fut chargé de ce soin ; il s'en acquitta avec simplicité, sans rien négliger de ce qui pouvait calmer les esprits, et les concilier à l'auguste famille.
Depuis ce jour, Barnave n'a plus approché du château; si quelquefois il a pu, comme nous le dirons plus tard, être consulté, avec ses amis, par des intermédiaires, il est positif qu'il n'a plus eu de relations personnelles et directes avec le roi ni avec la reine. Seulement après la dissolution de l'Assem- blée, il fut du nombre des députés, qui retournant dans leurs départemens, crurent qu'il était de leur devoir de prendre congé du chef de l'état.
Cependant, le voyage de Yarennes avait fourni aux ennemis du roi une arme puissante contre lui ; aux jacobins, des discours violens, notamment celui de Brissot, avaient porté l'exaspération au plus haut degré ; ils demandaient que l'inviolabilité du monarque ne fût pas respectée et que Louis XVI fût mis en jugement.
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L'Assemblée nationale avait chargé ses comités réunis de lui faire un rapport sur les circonstances de ce départ, et sur les mesures qu'il pouvait avoir ren- dues nécessaires.
Les comités avaient déclaré sans hésitation, que cet acte n'était pas un délit constitutionnel, et que d'ailleurs l'inviolabilité dont le roi était couvert ne permettait pas de le mettre en cause (1).
Mais de perfides desseins se montraient à décou- vert. Barnave nous apprend que Pètion, Sieyés, Buzot paraissaient se proposer de substituer au pouvoir exécutif royal un conseil électif, et de com- mencer à établir un gouvernement républicain de fait, comme un acheminement à ce qu'il fût con- stitué de droit; que d'autres se prononçaient pour une régence; et qu'on pouvait croire que Robespierre, qui s'opposa avec énergie à l'application du prin-^ cipe de l'inviolabilité, avait dès lors des idées de dictature et de tribunat.
La discussion s'ouvrit immédiatement après le rapport des comités. Si d'un côté l'inviolabilité du monarque fut vivement attaquée, de l'autre, tout ce qui pouvait produire un effet utile avait été pré- senté en faveur du principe constitutionnel. Adrien Duport et Salles avaient été entendus; l'impression qu'ils avaient faite sur l'Assemblée paraissait si dé- fi) Séance du 13 juillet 1791,
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cisive, que ce fut au regret même de ses amis, qu'on vit Barnave monter à la tribune ; mais il ne tarda pas à montrer qu'on était loin d'avoir épuisé ce grave sujet ; les sentimens qui l'avaient^ si bien ins- piré, lorsque quatre mois auparavant il parlait sur la régence, l'animèrent de nouveau ; jamais sa pa- role ne fut plus éloquente, jamais cœur monarchique et français ne fit entendre un langage plus patrio- tique et plus élevé. L'affluence du public était ex- trême, et ses dispositions contraires à l'inviolabilité peu douteuses. En face de l'orateur, dans une tribune réservée, se trouvait une jeune femme, que son éclatante beauté et la vivacité passionnée de ses démonstrations en faveur de la cause républicaine désignaient à l'attention générale, comme exerçant une sorte d'empire autour d'elle.
Barnave, écouté d'abord avec froideur par les tri- bunes, s'imposa insensiblement à leur admiration par la puissance de sa logique et l'autorité de sa raison. Cette voix de la conscience, ce sympathique accent d'une conviction forte, remuèrent toutes les âmes, et lorsqu'il prononça ces mots : « Vous allez » jusqu'au délire du courroux, parce que l'homme » roi a fait une faute ; vous seriez donc comme » des esclaves prosternés à ses pieds , s'il avait » flatté vos goûts ! et voyez le danger d'une » telle disposition, car la nation française, vous le » savez, sait bien mieux aimer qu'elle ne sait haïr ! »
SUR BARNAVE. XCV
Alors, dis— je, l'effet futgénéral, lesapplaudissemens éclatèrent de toutes parts ; le signal en fut donné par la jeune enthousiaste, qui, avec l'impétueuse sincérité de son âge, reporta vers la vérité, dont l'éclat venait de frapper ses yeux, l'exaltation qu'avaient surprise en elle de fausses théories, et on assure que sa conversion devint si éclatante que désignée plus tard à la haine des factions, elle périt victime de l'expression imprudente et peu contenue de ses sentimens nouveaux.
Ce discours détermina l'Assemblée; elle vota le projet de décret qui lui avait été soumis par ses co- mités avec les additions que Salles avait propo- sées. Dans cette circonstance, comme au 21 juin, Barnave rendit un immense service à son pays, il fut en cela puissamment secondé par* Duport, les de Lameth et tous leurs amis.
Paris et le royaume applaudirent s u décret rendu par l'Assemblée : les jacobins s'en i ndignèrent ; ils proclamèrent l'insurrection, appelé ;ent à la révolte une multitude d'ouvriers, et rédiger ent cette trop fa- meuse pétition, qui occasionna bien tôt après la mal- heureuse et sanglante affaire du C ,hamp-de-Mars.
Cependant, l'Assemblée natio' ^ale touchait au terme de sa mission ; elle avait vdf i sans plan arrêté, sans ordre et à mesure que les cire onstances l'avaient exigé, une foule de décrets de ïstinès à former la constitution de la France ,- mais e 41e n'avait pas tar-
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dé à reconnaître le vice de ce défaut de méthode, et dès le mois d'août 1789 elle avait chargé un co- mité de réunir ces décrets, de les coordonner et d'en faire un tout, qui présentât avec clarté l'en- semble des droits et des devoirs des citoyens, la division et l'organisation des pouvoirs publics.
Le comité de révision employa deux années à ac- complir sa tâche, Barnave en était membre, et sans être un des principaux auteurs du travail, il avait assisté avec une grande assiduité à ses séances.
Ce fut le 8 août 1791, que Thouret, au nom des comités de constitution et de révision, vint présenter ce travail à l'Assemblée : deux vues y présidaient, l'une de simplifier l'acte constitutionnel, l'autre de donner au nouveau pacte social l'énergie et la force nécessa ires pour agir et pour se conserver ; c'est dire quel e comité ne s'était pas borné à classer, à coordonner 1( 3S précèdens décrets, mais qu'il les avait réellement révisés et améliorés.
L'Assemblée ) nationale avait abattu, elle avait créé ; il lui resta it à consolider et à maintenir ; ce fut la pensée du c -omité.
Les ennemis de la constitution nouvelle, royalistes purs et républicaii is, ne pouvaient voir sans de vi- ves alarmes, tout i ce qui tendait à lui faire prendre racine dans le sol ; ils se concertèrent, unirent leurs efforts et attaquera ut , avec une égale violence , le travail présenté.
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Dans les rangs opposés ? un grand changement s'était opéré : ceux qui , dès le principe , avaient été les plus ardens à réclamer pour la liberté des garan- ties illimitées , et , par suite , à affaiblir le pouvoir royal , éclairés par les évènemens , reconnaissaient que la liberté elle-même était intéressée à ce qu'on rendît à ce pouvoir toute l'autorité nécessaire à l'in- dépendance et à la vigueur de son action.
C'est alors qu'on put regretter le parti que Mou- nier et ses amis avaient pris de se retirer ; leur ap- pui eût été décisif et eût probablement empêché des résolutions qui devaient avoir pour l'avenir de la France des résultats si funestes.
Parmi ces résolutions, il en est quelques-unes qui sont de nature à fixer plus particulièrement notre attention, et sur lesquelles Barnave fut appelé à se prononcer.
Les unes relatives, soit aux conditions de l'électo- rat et de l'éligibilité , soit à l'établissement de con- ventions nationales , ayant pour mandat de réviser périodiquement la constitution ; les autres, concer- nant l'existence plus ou moins prolongée de l'Assem- blée constituante, et la non réégibilité de ses membres.
Dans ses prêcédens décrets, l'Assemblée nationale, en fondant l'élection à deux degrés , avait prescrit que, pour être revêtu du titre de représentant de la nation, on fût tenu de payer un marc d'argent de contribution.
T. I. G.
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Cette disposition , ayant soulevé de nombreuses ' controverses, on pensa qu'il était préférable d'af- franchir l'éligibilité de toute condition et de n'en imposer qu'à l'électorat.
Le comité de révision s'était rangé à cette opinion et avait proposé d'établir ) pour le deuxième degré, une contribution équivalente à 40 journées de tra- vail, trois journées étant déjà exigées de la part de l'électeur au premier degré.
Le parti républicain , au sein duquel se firent re- marquer Robespierre, Buzot, attaqua vivement cette proposition qui tendait à lui ôter ses moyens d'in- fluence dans les élections.
Barnave sentait trop la nécessité de constituer l'in- dépendance des électeurs pour ne pas appuyer le projet du comité. Il le fit avec cette force d'argumen- tation qui lui était ordinaire et qui ne souffrait pas de réplique. « Il ne suffit pas de vouloir être libre, dit— » il, il faut encore savoir l'être... Tous ceux qui ont » combattu le comité, se sont rencontrés dan s une er- » reur fondamentale. Ils ont confondu le gouverne- » ment démocratique avec le gouvernement repré- » sentatif... La fonction d'électeur n'est pas un droit, » c'est à la société à en déterminer les conditions... » Le gouvernement représentatif n'a qu'un seul » piège à redouter, c'est celui de la corruption. Pour » qu'il soit essentiellement bon, il faut donc lui ga- » rantir la pureté et l'incorruptibilité des corps élec-
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» toraux. Or, ces corps doivent réunir trois garan- » ties éminentes : les lumières, et on ne peut nier » qu'une certaine fortune ne soit le gage le plus » certain d'une éducation plus soignée ; ïintérêt à » la chose publique , et il est évident qu'il sera plus » grand dans celui qui aura un intérêt particulier » plus considérable à défendre ; enfin Vindépen- » dame de fortune qui mettra l'électeur au-dessus » de toute attaque et de toute corruption. »
Ces principes, exposés d'une manière si simple, jetèrent la lumière dans tous les esprits , firent taire les clameurs qui environnaient l'Assemblée, et il fut décrété que nul ne pourrait être électeur au second degré, s'il n'était propriétaire ou usufruitier d'un bien évalué sur les rôles des contributions à un revenu égal à la valeur, selon les localités, de 150 à 200 journées de travail.
Le 29 août, Chapelier fit son rapport sur l'exer- cice du droit appartenant au peuple de réfor- mer ou de changer la constitution ; il proposa d'in- stituer des assemblées de révision de 249 membres, dont la première se réunirait en 1800, afin d'exa- miner si les pouvoirs constitués étaient restés dans leurs limites, et de prononcer sur les demandes de réformes constitutionnelles, qui, dans cet intervalle, auraient pu être faites par les citoyens, dans le cas seulement où les pétitions dans lesquelles ces de- mandes auraient été formulées, auraient reçu l'ap-
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probation du corps législatif et la sanction du roi ; il proposa en outre : qu'à défaut de cette double con- dition, si, après un délai de dix-huit mois, les trois quarts des départemens exprimaient les mêmes vœux par leurs assemblées primaires, le concours du corps législatif et du roi ne serait plus nécessaire, et les réformes demandées seraient soumises de droit à P Assemblée de révision.
Un tel projet était trop destructif de toute stabi- lité, pour qu'il pût être accueilli avec faveur; aussi fût-il généralement improuvô, et Barnave eut peu de peine à démontrer, que mettre dans une constitution le germe de nouveaux corps cons'tituans pour la modifier, c'était d'avance la frapper de mort; que le mandat de l'Assemblée consistait pré- cisément à empêcher que la nécessité de ce mode de réformation ne vînt à se révéler plus tard, à pré- venir au moyen d'un système, dont l'application n'amènerait aucun trouble dans le pays, cette pro- vocation du vœu populaire, qui n'arrive jamais ainsi que par la souffrance ou par l'altération successive des pouvoirs. Il s'éleva, surtout, contre cette idée de convoquer les assemblées primaires pour prononcer s'il y avait lieu à révision. «Ce serait, dit-il, rem- )> placer le pouvoir représentatif, le plus parfait des » gouvernemens, par tout ce qu'il y a dans la nature » de plus odieux, de plus subversif, de plus nuisible » au peuple lui-même, à savoir : l'exercice immé-
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» diat de la souveraineté par la démocratie, ce que y> l'expérience a prouvé être le plus grand des » fléaux, même dans les plus petits états où le peuple » peut se réunir... »
Barnave suppose ensuite le cas, trop facile à pré- voir, où l'opinion des assemblées primaires se lais- serait égarer, et où une convention sage et éclairée voudrait la rectifier : « Comment le pourrait-elle, » dit-il, vous aurez dit au peuple qu'il est souve- » rain, vous lui aurez demandé son avis, et vous » voudrez, après, détruire l'opinion signée de plus » de deux millions d'hommes ! Oui , le peuple est » souverain, mais ses représentans peuvent seuls agir » pour lui, parce que son propre intérêt est presque » toujours attaché à des vérités politiques dont il » ne peut pas avoir la connaissance nette et pro- » fonde.... Appelez le par sa véritable manière » d'exprimer sa volonté, c'est-à-dire par les élec- » tions ; c'est en rîommant l'homme en qui il a con- » fiance qu'il exprime vraiment son vœu... Or, ce » vœu-là, vous l'aurez quand vous déclarerez que » l'opinion uniforme de trois ou quatre législatures » successives sera nécessaire pour corriger un arti- » cle de constitution. »
Cet avis fut suivi, et par un titre final , l'Assem- blée décréta que lorsque trois législatures consécu- tives auraient émis le même vœu pour le chan- gement de quelque article, la révision en aurait lieu
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par la quatrième législature , augmentée de 249 membres élus dans chaque département par double- ment du nombre ordinaire.
Mais l'œuvre de la révision, qui, comme nous l'avons dit, avait pour objet de donner quelque éner- gie aux pouvoirs publics, eut principalement pour adversaires tous les anarchistes.
L'admissibilité des membres de l'Assemblée na- tionale aux fonctions conférées par le gouvernement, et surtout leur rééligibilité àianouvelle législature, leur eussent donné le moyen de veiller à la conser- vation de leur ouvrage. Si, au moins l'Assemblée constituante eùt,siégé quelques mois encore après l'acceptation de la constitution, elle aurait pu, en l'exécutant elle-même, l'affermir, désarmer les fac- tieux en les décourageant, et préparer ainsi les voies à une législature nouvelle.
Bar n ave et ses amis firent de vains efforts pour que ces sages mesures fussent adoptées; il explique par quelles intrigues et dans quelles vues elles furent repoussées : « Le côté droit se flattait que la non » rééligibilité donnerait dans la législature lamajo- » rite aux partisans de son système, ou préparerait » la ruine de la constitution, en la remettant à des » mains inexpérimentées; tandis que cinq ou sixré- » publicains, mus par une impulsion dont les chefs ». étaient en dehors de l'Assemblée, opinaient pour », l'exclusion, afin de laisser la place libre à ceux de
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» leurs chefs qui devaient dominer la législature. » La majorité des membres de la gauche était mue » par de bien moindres motifs ; les uns ne s'atten- » daientpas à être réélus; d'autres, fatigués de leurs » longs travaux, étaient effrayés de l'idée de lescon- » tinuer; tous étaient convaincus que les membres » les plus connus et les plus éminens seraient re- » nommés; la non rééligibilité, en effaçant toutes ces » distinctions, rassurait l'amour- propre des uns, » favorisait la lassitude des autres, et faisait rentrer » dans la foule tous ceux qu'on était fatigué de » suivre et d'entendre nommer... » Les mêmes motifs firent prononcer l'exclusion des emplois à la nomination du roi.
Barnave ne cessait de déplorer cette disposition des esprits ; ce fut inutilement aussi que les comi- tés déclarèrent, par l'organe de Thouret, qu'ils ne voyaient aucune possibilité que le gouvernement pût marcher, et qu'ils affirmèrent qu'avec les résolu- tions adoptées, la chute de la constitution était iné- vitable.
Les journaux de tous les partis avaient, sur cette question, dépassé toutes les bornes d'une polémique passionnée, et contribué puissamment à égarer l'opinion publique; l'aveuglement était si gr$nd que les plus modérés, faisant appel au désintéres- sement des membres de l'Assemblée, leur mon- traient , comme un point d'honneur , l'obligation
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de se retirer. Serait-il vrai que la cour ne fût pas étrangère à leur action ? Un homme , bien digne d'être cru, nous a assuré avoir entendu ces paroles sortir de la bouche de M. de Montmorin : « Combien » la cour doit regretter les millions employés par » elle, pour éloigner les seuls hommes qui pouvaient » sauver la monarchie et le roi ! »
L'Assemblée brusqua donc le terme de cette pre- mière phase de la révolution , où elle avait été ap- pelée à jouer un si grand rôle ; croyant , comme le dit encore Barnave , « pouvoir finir la révolution » par un coup de baguette, elle fit en quelques jours » l'ouvrage de plusieurs mois, et fuyant, pour ainsi » dire , au moment où son expérience était le plus » nécessaire, elle laissa à ses ennemis leurs moyens » entiers, son ouvrage sans défense, sans protection » et, pour ainsi dire, sans racine. »
Cette discussion sur la révision de l'acte constitu- tionnel avait commencé le 8 août 1792, et le 3 sep- tembre suivant , l'Assemblée , après avoir entendu une dernière lecture de l'acte entier, déclarait que la constitution était achevée. Le 14, le roi se rendit dans son sein pour l'accepter et en jurer le maintien.
L'Assemblée termina sa mission par un dernier décret qui l'honore ; il portait amnistie pour tous les faits relatifs à la révolution, commepour tous les délits militaires, et il rapportait le précèdent décret relatif aux émigrés , en déclarant qu'il ne serait plus mis
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l'obstacle au droit de tout citoyen français de voya- ger librement dans le royaume et d'en sortir à vo- lonté.
Ainsi finit cette mémorable législature, qui, quel- que jugement qu'on en porte, aura occupé une im- mense place dans l'histoire de notre patrie.
Parmi les membres qui en ont fait partie , nous avons eu occasion de nommer ceux qui figurent au premier plan. Quelques-uns ont acquis une grande célébrité; mais il n'en est pas qui ait inspiré plus d'intérêt que Barnave , et dont le nom excite une plus réelle sympathie. Ses erreurs furent celles de son temps. Ses fautes (eh ! qui , sur ce point, a été plus rigourenx que lui-même ?) pèsent également sur la mémoire de cette illustre Assemblée, avec la- quelle il fut presque constamment solidaire d'opinion et de conduite; époque d'inexpérience et de patrio- tisme, d'entraînement irréfléchi, et d'abnégation fervente, où, à quelques exceptions près, chacun se dévouait avec l'abandon et le courage des convictions fortes, aux idées qu'il croyait utiles à l'intérêt du pays. Ces erreurs > pour lesquelles nous nous mon- trons aujourd'hui des juges sévères, ces fautes qu'ont dénoncé à l'avenir les calamités qui en ont été la suite, elles prenaient leur source dans un principe vrai , incontestable , qui a présidé à l'établissement de la plupart des gouvernemens, celui de la souve- raineté du peuple ; principe qui , rendu plus éner-
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gique par la longue compression du despotisme, se fait jour quand l'heure des révolutions a sonné, avec une violence égale à la résistance qu'on lui oppose; mais qui, s'il est poussé logiquement et sans ré- serve à ses dernières conséquences, s'il reçoit une application exagérée, comme le fit trop sou- vent l'Assemblée constituante, aboutit par la confu- sion à l'impuissance , et ne parvient , en établissant une autorité incapable de protéger les libertés pu- bliques, puisqu'elle ne saurait suffire à sa propre dé- fense, qu'à organiser l'anarchie.
Le talent de Barnave mûrit, grandit avec les évè- nemens ; lors de ses débuts à la tribune, on put ne remarquer en lui que la facilité , la clarté, le mérite de résumer les opinions ; mais ce talent ne tarda pas à se fortifier et à s'élever à la hauteur des questions et des circonstances auxquelles il fut appelé à prendre part , et lorsque la retraite d' un grand nombre de députés eut privé l'Assemblée de leur concours, lorsque la voix de Mirabeau s'éteignit, la sienne fut une de celles qui conservèrent le plus d'autorité, et qui agirent le plus puissamment sur l'Assemblée ; il justifia pleinement ce que ce grand orateur avait dit de lui à son lit de mort : « Barnave est un )> jeune arbre qui deviendra un mât de vaisseau. » Tous ses discours furent improvisés, ses rapports seuls étaient écrits.
La séduction de sa parole tenait aussi à la pureté
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de son caractère ; on le savait loyal , plein d'une noble franchise, irréprochable dans ses mœurs, d'un désintéressement devenu proverbial ; on le savait aussi doué d'un ferme courage ; il l'avait montré au 21 juin, il le montrera plus tard en affrontant l'écha- faud, et ces qualités si rares à toutes les époques , donnèrent un grand relief à son talent oratoire.
Sa figure ajoutait une grande valeur à l'effet qu'il produisait ; quoique les traits en fussent irrê- guliers , elle était belle d'expression et s'animait fa- cilement. Il avait les cheveux blonds, les yeux bleus et doux, la bouche grande, mais ornée de dents d'une éblouissante blancheur ; sa taille était moyenne et bien prise, et toutes ses manières respiraient la grâce la plus parfaite, unie à cette gravité recueillie, caractère particulier des hommes qui ont l'habitude de la réflexion.
Napoléon, qui savait apprécier, et qui honorait tous les genres de gloire, devenu consul, fit placer sa statue au sénat; elle en fut retirée en 1814, par ordre du nouveau gouvernement, et depuis elle a disparu .
L'esprit de parti a souvent mis à la charge de Barnave des maximes qui étaient loin d'être les siennes : c'est ainsi que plusieurs biographies lui ont attribué ces mots : « Périssent les colonies plu- » tôt qu'un principe. » Une telle inculpation mon-
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tre avec quelle légèreté les choses les plus invrai- semblables sont accueillies. Barnave repoussait au contraire l'application aux colonies des principes que les amis des noirs voulaient y faire dominer , ce qui, dans les derniers jours de l'Assemblée cons- tituante, lui valut l'honneur d'une dénonciation vio- lente de la part de Bobespierre.
On a supposé aussi que Barnave fut, avec Duport et Alexandre de Lameth, le fondateur de la société des Amis de la Constitution, qui s'était formée après la translation de l'Assemblée nationale à Paris, et qui reçut, du lieu où elle se réunissait, le nom de Jaco-
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bins, devenu depuis si affreusement célèbre ; rien ne justifie cette assertion, et on doit croire que si elle avait quelque réalité, les regrets qu'en aurait eu Barnave eussent percé quelque part dans ses écrits. Mais il est vrai qu'il fit partie de cette société avec environ trois cent soixante de ses collègues. Dans une lettre qu'on a cru devoir reproduire (1), parce que, outre qu'elle est d'un grand intérêt his- torique, elle montre combien ceux qui composèrent d'abord le club des Amis de la Constitution, quelle que fût l'énergie de leurs sentimens populaires, étaient loin de prévoir les excès auxquels ce club se livra depuis ; dans cette lettre, dis-je, Barnave expli- que l'origine, le but primitif d'une institution qui de-
(1) 4e vol., pag. 353.
SUR BARNAVE. CIX
vint si désastreuse, et les circonstances dans les- quelles elle fut fondée. Hélas! l'expérience n'avait pas encore appris que toute influence qui s'exerce en de- hors du gouvernement, lors-méme que dans le prin- cipe elle a eu pour objet de le soutenir, finit par de- venir un instrument de destruction dirigé contre lui.
Barnave explique aussi dans la môme lettre ce que fut le club de 1789, dont Sieyès fut le premier nommé président, après en avoir rédigé le règle- ment, et dont firent partie Lafayette, Bailly, Chape- lier, et quarante à cinquante membres de l'Assem- blée nationale. Malgré l'époque de ferveur où cette lettre fut écrite, on reconnut l'impartialité de Bar- nave, à la manière dont il caractérise les opinions et les sentimens de ceux qui composaient ces deux sociétés.
Mais après que le club des Jacobins se fut mis en insurrection contre les décrets de l'Assemblée , la presque totalité des députés, qui en étaient mem- bres, se réunirent pour prendre une détermination commune, et ils résolurent, à la presque unanimité, de se retirer, et de transférer à l'ancienne église des Feuillans le noyau primitif et demeuré sain de la société des amis de la constitution, dans l'intention, loyalement avouée , de combattre l'influence et de s'opposer aux excès des Jacobins. Ce mouvement fut spontané ; il honore ceux qui y prirent part. Bar- nave fut l'un d'eux, mais il affirme que personne m
CI NOTICE HISTORIQUE
put réclamer l'honneur de l'avoir provoqué (1); et, avec la même sincérité dont il a donné tant de preu- ves, il reconnaît : « que la nation n'était pas dans » une situation où des sociétés, instituées pour main- » tenir et pour défendre la constitution, pussent se » soutenir et lutter avec avantage contre celles qui » poussaient les esprits à de nouveaux change- » mens. » Aussi, après la séparation de l'Assemblée constituante, le club des Feuillans ne tarda-t-il pas à se dissoudre.
Rentré dans la vie privée, Barnave séjourna encore quelques mois à Paris ; pendant ce temps, le roi, qui avait complètement dépouillé les préventions dont il avait été long-temps animé contre lui et contre ses amis, Duport et les Lameth , leur fit plusieurs fois demander leurs avis sur la marche des affaires ; ces avis , donnés avec sincérité, dictés par le plus pur dévouement, devaient avoir le sort de tant d'autres qui furent si obstinément négligés !
Barnave ne revint à Grenoble que dans les pre- miers jours de janvier 1792 ; il reçut de ses conci- toyens l'accueil le plus flatteur , mais il trouva dans sa famille un vide qui laissa une grande amertume dans son cœur : son père était mort ; cette perte qui l'avait surpris pendant ses travaux parlementaires lui
(1) Voir 1er vol., pag. 437.
SUR BARNAVE. CXJ
avait causé une vive affliction. Néanmoins, le bon- heur de se retrouver auprès de sa mère et de ses sœurs adoucit ses regrets, et il put espérer de goûter encore ces douceurs de famille qui avaient toujours été pour lui d'un si grand prix.
Il se livra de nouveau aux études qui avaient fait le charme de ses premières années, mais ces études devaient prendre un caractère plus élevé. Un esprit observateur comme le sien n'avait pu assister et prendre une part active aux évènemens de l'im- mortelle époque qui venait de finir sans y puiser de grandes leçons. Il rechercha le principe de ces évè- nemens pour les expliquer, et il écrivit cette magni- fique introduction à la révolution française, qui, pla- cée en tête de ses œuvres, suffirait seule à la répu- tation d'un écrivain.
A l'appui de cette vérité de tous les temps, que les révolutions existent dans les esprits, avant de passer dans les faits, Barnave signale la pré- paration lente mais progressive, et les symptômes précurseurs de ce grand mouvement , dont nos dé- sordres financiers furent moins la cause que l'occa- sion. Il fit suivre cette introduction de simples récits auxquels ne saurait être donné le nom de mémoires, sur les travaux de l'Assemblée nationale et sur sa coopération à ces travaux. C'est là que, sans ména- gement , sans réserve , avec la courageuse franchise d'une noble conscience, il fait l'aveu de ses torts po-
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litiques et désarme ainsi toute critique par la rigueur des jugemens qu'il porte sur lui-même.
Exemple digne d'être offert aux partis et à ces hommes d'état dont l'orgueil se fait une sorte de point d'honneur de défendre, avec une obstination de mauvaise foi, ceux mêmes de leurs actes aux- quels l'opinion publique et les évènemens ont atta- ché la plus éclatante réprobation.
Barnave traita aussi les plus hautes questions de droit public ; ses idées, à cet égard, sont pré- cieuses à recueillir , et soit que dans ses études po- litiques il se demande si l'établissement d'une ré- publique est possible en France, et s'il est favorable à l'égalité ; soit qu'il apprécie l'utilité de l'opposition dans un gouvernement constitutionnel; soit qu'il juge le rôle d'un parti mixte, ou tiers parti, dans les assemblées délibérantes ; soit qu'il examine ce que sont et ce que doivent être, dans une monarchie, les ministres, les magistrats, le clergé; soit, enfin, qu'il suive les progrès de l'ordre social dans ses divers périodes , il se montre toujours publiciste profond, écrivain éloquent. C'est surtout en homme de bien, qu'après avoir fait ressortir les avantages de la pro- bité en politique et ceux de la force unie à la rai- son dans les affaires, il expose tout ce qu'il y a de faux et de vain pour un homme public dans la popularité : ses aperçus sont de tous les temps, et la plupart ont tellement le mérite de l'à-pro-
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pos, qu'on les croirait écrits d'hier. La composi- tion et la marche des partis dans les révolutions, l'influence des capitales sur les empires, la ba- lance du commerce, les lois de l'impôt; un ra- pide abrégé du droit international de l'Europe depuis la paix de Westphalie, sorte de manuel que con- sulteront toujours avec fruit ceux qui voudront avoir une juste idée des rapports de la France avec les autres états : tels sont les graves sujets sur lesquels s'exerça tour-à-tour la supériorité de cette haute et lumineuse intelligence.
Si dans le cours de ses recherches politiques, Bar- nave est appelé à tracer quelques-uns des portraits qui appartiennent, soit à notre révolution, comme ceux de Mirabeau et de Robespierre, soit à l'histoire, comme ceux d'Elisabeth et de Charles II , la har- diesse du pinceau, la vérité de l'expression, la so- briété des couleurs, tout y révèle le grand peintre dont le coup-d'œil est aussi juste que sa main est sûre.
Mais dans cette sphère d'action où Barnave avait vu les hommes de près, il les avait aussi observé avec soin ; les appréciations auxquelles il s'est livré en font foi. Après avoir considéré les agrégations, leurs gouvernemens, leurs lois, il juge les individus, et recherche le mobile de leurs actions ; ainsi, pénétrant dans les profondeurs de l'âme, il examine quelles sont ses facultés, ses qualités, ses vices, ses faiblesses.
T. u H.
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Il soumet l'esprit au même examen ; il indique ce qui constitue sa grandeur ou son abaissement, ce qui le rend tantôt philosophique et spéculatif, tantôt exclusif et sceptique, tantôt méthodique et universel, grave ou frivole ; il se montre sans pitié pour ses caprices, ses ridicules, ses préjugés ; mais quand il parle de sa marche rapide, et que, suivant ses pro- grès, il s'élève jusqu'à la hauteur du génie, jusqu'à cette illumination de la pensée, qui enfante les choses dignes de mémoire, et donne la vie aux sublimer ouvrages, il se laisse voir à nu, et manifeste à quel point il est lui-même un grand esprit, une grande lumière ; puis, distinguant avec un discernement parfait l'homme pensant de l'homme sensible, il signale la différence de leurs aperçus, la diversité de leurs jugemens ; l'un, guidé par la raison, l'autre, conduit par le cœur, et tous deux se rencontrant ra- rement dans une route qui, dès l'abord, semblait cependant devoir leur être commune.
Les femmes n'échappent pas à ses observations ; en exposant les diverses nuances de leur caractère, leur susceptibilité, la finesse de leur tact, il les juge avec peu d'indulgence, ce qui ne s'explique que par l'impression qu'avait dû faire sur lui la corruption élégante, étalée dès ses plus jeunes années à ses re- gards, par cette partie (ie la société qui, dans la ville, qu'il habitait, avait fourni ses traits les plus saillans, ses tableaux de mœurs les plus scandaleux à l'au-
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teur d'un de ces romans dont la licence fit la prin- cipale célébrité ; corruption trop réelle, mais qui, se concentrant dans une sphère très limitée, ne pou- vait entrer dans une appréciation philosophique qu'à titre d'exception.
Toutefois, c'était peu d'avoir exposé le principe de nos passions et de nos erreurs, de nos qualités et de nos vices ; il fallait, pour que cette étude pré- sentât toute l'efficacité dont elle était susceptible, demander, en outre, à la nature de l'homme, à la constitution de la société, des maximes de conduite propres à servir de règle à nos actions, et à nous défendre des écueils contre lesquels se brise trop souvent la fragilité humaine.
Ainsi fitBarnave, et c'est surtout dans cette partie complémentaire de son œuvre que ressort tout ce qu'il y avait d'honnêteté et de candeur dans une âme assez généreuse, assez élevée, assez sûre d'elle- même, pourne pas craindre, en indiquant aux autres les moyens de s'affermir dans le bien, de dévoiler ses plus secrets mouvemens, et jusqu'à ses plus in- times faiblesses ; admirable et naïf enseignement qui persuade en même temps qu'il éclaire, et commu- nique irrésistiblement, avec le désird'être meilleur, la force et le pouvoir de le devenir !
Mais les observations de Barnave n'avaient pas seulement l'homme moral pour objet, il voulut les porter aussi sur l'homme physique. Ce fut après
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l'époque où nous sommes parvenus, et pendant sa détention, que s'accomplit principalement ce travail de sa pensée; F uniformité de la prison lui permettant comme il le dit lui même, de saisir plus facilement, et dans leurs plus légères nuances, les influences qu'il avait à étudier et à décrire.
Alors Haller avait bien, exposé ses savantes théo- ries , mais Cabanis, Bichat ne les avaient pas encore rendues populaires; Barnave était complètement étranger aux sciences physiologiques, il ne put donc en recevoir aucun secours ; mais il rendit compte de ce qu'il éprouvait, il constata ce qui résultait de ses impressions, et si quelques-uns de ses aperçus paraissent aujourd'hui aux hom- mes spéciaux , en opposition avec certaines règles de l'art, le philosophe y trouvera matière à médita- tion sur l'usage et le ménagement des forces, sur le relâchement et la tension des organes, sur les sens, sur les effets divers de la température, des alimens, de certaines boissons, de l'activité, du re- pos ; il y recueillera des notions que la science elle- même n'offre pas toujours. On lira surtout avec in- térêt et profit des remarques intitulées Hygiène de V esprit , applicables aux savans, aux gens de lettres, h tous ceux qui vivent de la vie intellec- tuelle.
Selon son habitude, Barnave n'écrivait jamais long-temps sur le même sujet; il variait ses travaux.
et souvc
SUR BARNAVE.
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>ouvent, dans lu même journée, ilpassait plusieurs fois d'une matière h l'autre; ainsi il se délassait de ses études toutes politiques ou toutes morales, en se livrant à d'autres études purement littéraires.
Ce qu'il a laissé dans ce dernier genre atteste la pu- reté de son goût : soit qu'il traite de la didactique, de la dialectique, ou de la littérature en général ; soit qu'il expose ses idées sur l'éloquence et Fart ora- toire, sur l'histoire et sur la manière de l'étudier avec fruit, soit qu'il se délasse à des compositions légères , comme il le fait dans la gracieuse allégorie intitulée : De la Poésie et de la Philosophie, on reconnaît toujours l'écrivain distingué qui s'est formé à l'école des grands maîtres.
Il a même eu le mérite, dans la plupart de ses ju- gemens littéraires, de devancer son époque.
Ainsi, protégés alors par le despotisme philoso- phique du siècle qui finissait , certains écrivains avaient obtenu sur l'opinion une puissance qu'ils n'ont pas conservée au même degré ; Barnave, dans son indépendance, les appréciait déjà au point de vue vrai, sous lequel ils nous apparaissent aujourd'hui. Rousseau, Voltaire, Raynal , Diderot, Mably, étaient à ses yeux , il y a un demi-siècle , ce qu'ils sont pour nous à cette heure ; il savait admirer le génie sans s'en laisser éblouir, preuve irrécusable de cette fermeté d'esprit indépendante de toute in- fluence extérieure !
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Et, cependant, Barnave n'écrivait que pour lui- même : quelque sujet qu'il traitât, rien n'annonce qu'il eût l'intention de publier un jour ses réflexions; il jetait ses pensées sans ordre, sans suite, avec l'a- bandon dans lequel elles venaient à lui, mêlées plus souvent sur la même feuille à d'autres pensées re- latives à des sujets tout difierens ; encore moins les classait-il, et ce n'a pas été un travail facile que de les séparer, puis de les réunir dans un ordre mé- thodique, de les placer sous des titres généraux, et de les subdiviser en titres secondaires , chaque fois que la matière l'exigeait. C'est ainsi qu'après un de- mi-siècle, Barnave va nous apparaître sous un jour nouveau, avec son intelligence tout entière, et dans toute la vérité de son âme et de ses idées.
Cette publication de ses œuvres ne renferme pas une ligne qui ne soit de lui ; au fond comme en la forme, aucune modification n'est venue alté- rer un texte pour lequel le respect a été porté si loin qu'on a laissé subsister jusqu'à des obscurités et des incorrections de langage, toutes les fois qu'on a pu craindre qu'un changement, si léger qu'il fût, n'at- teignît dans sa substance la pensée de l'auteur, ou ne lui ôtât son caractère d'originalité.
Mais pendant qu'il se livrait à ses douces occupa- tions, l'orage grossissait à Paris et répandait sur toute la France un reflet de tristesse et de douleur.
SUR BARNAVE, Cxix
.a nouvelle assemblée, toute composée d'hommes sans expérience, bien qu'animés d'intentions pures, était devenue l'instrument de ceux dont les desseins étaient depuis long-temps arrêtés, et qui cher- chaient à précipiter le mouvement révolutionnaire. La guerre étrangère était déclarée ; les massacres d'Avignon avaient eu lieu. Pour pouvoir plus facile- ment commettre un attentat sur la personne du roi, on l'avait privé de sa garde constitutionnelle, et cette fatale mesure n'avait pas tardé à être suivie de la journée du 20 juin, triste précurseur d'une journée plus fatale encore.
Rien ne peut peindre la consternation de Barnave en apprenant ces tristes èvènemens. Il sentit un mo- ment le découragement s'emparer de lui, et il lui fallut pour le surmonter toute la force de sa raison, toute l'énergie de sa confiance dans le triomphe de la vraie liberté et dans l'avenir de la France. Ces lignes , qu'il écrivit alors , peignent la situation de son âme : « Quel espace immense franchi dans ces » trois années, et sans que nous puissions nous flat- » ter d'être arrivés au terme! — Nous avons remué » la terre bien profond , nous avons trouvé un sol » fécond et nouveau, mais combien en est-il sorti » d'exhalaisons corrompues? Combien d'esprit dans » les individus, combien de courage dans la masse ; » mais combien peu de caractère réel, de force » calme et surtout de vertu! — Arrivé sur mes
CXX NOTICE HISTORIQUE
» foyers , je me demande s'il n'eût pas autant valu » ne jamais les quitter? Et j'ai besoin d'un peu de » réflexion pour répondre, tant la situation où nous » a placés cette nouvelle assemblée abat le courage » et l'énergie. » — Puis il ajoute : « Cependant, » pour peu qu'on réfléchisse , on se convainc que, » quoi qu'il arrive, nous ne pouvons pas cesser d'ê- » tre libres, et que les principaux abus que nous » avons détruits ne reparaîtront jamais. Combien » faudrait-il essuyer de malheurs pour faire oublier » de tels avantages ! »
Hélas ! ce qui avait été tenté le 20 juin réussit le 10 août, et l'assemblée législative, trop faible pour sauver la royauté, ne sut que léguer à la Convention la triste mission de prononcer sur le sort du mo- narque et de sa famille.
Des commissaires avaient été nommés dans le sein de l'assemblée, pour se transporter aux Tuile- ries et visiter les papiers qui pouvaient s'y trouver : le 15 août le député Larivière monta à la tribune et annonça en leur nom, qu'ils avaient trouvé dans un des secrétaires du cabinet du roi, une pièce écrite par le ministre de Lessart, ayant pour titre : Projet du comité des ministres, concerté avec Messieurs Alexandre Lameth et Barnave ;] il ajouta, que le titre de cette pièce était de la main de Louis XVI, assertion rectifiée plus tard par les commissaires, qui, tout en prétendant qu'ils avaient cru reconnaî-
SUR BARNAVE. CXXJ
tre l'écriture du roi et celle de M. de Lessart, con- vinrent qu'ils n'avaient à cet égard aucune cer- titude.
Cette pièce, sans authenticité, sans caractère ni signature, était une sorte de conseil donné au roi, en forme de note sommaire ; elle portait :
« 1° Refuser la sanction (au décret qui condamnait » les émigrés à la mort et les prêtres à la dépor- » tation) ;
» 2° Écrire une nouvelle lettre aux princes, d'un » ton fraternel et royal,
» 3° Nouvelle proclamation sur les émigrans, d' un » style ferme, en marquant bien l'intention de main- » tenir la constitution ;
» 4° Réquisition motivée aux puissances, de ne » souffrir sur le territoire aucun rassemblement, » armement, ni préparatifs hostiles ;
» 5° Établir trois cours martiales, et faire, s'il )> est nécessaire, de nouvelles dispositions, déser- » tions, remplacemens, etc.. »
La note était terminée par cette indication que tous les ministres devraient se rendre à l'assemblée, pour lui faire connaître ces mesures et rendre compte de leur exécution.
Certes, rien n'était plus constitutionnel que de tels projets; rien aussi n'était plus patriotique, puis- qu'ils avaient pour objet d'éloigner la guerre étran- gère.
CXXij NOTICE HISTORIQUE
Cependant, l'esprit de parti voulut y voir un plan de conjuration. Cambon y trouva une preuve de l'existence du cabinet autrichien : « La cour » croyait, dit-il , que le jour des vengeances était » arrivé pour elle ; ces jours doivent être ceux de la » justice du peuple ; » et il demanda que les deux ex-constituans fussent décrétés d'accusation.
Pas une voix ne s'éleva pour prendre leur défense, et l'assemblée, à l'unanimité, adopta la proposition.
Fauchet fit alors observer que l'assemblée ne se- rait pas conséquente avec elle-même, si elle ne pre- nait la même mesure à l'égard du comité des ex- ministres, et, aussitôt, Duportail, Duport-Dutertre, Bertrand, Montmorin et Tarbé, furent également décrétés.
L'acte d'accusation fut présenté à la séance du 26 août et adopté dans celle du 29. En conséquence, Barnave, Alexandre Lameth et les ex-ministres fu- rent renvoyés devant la haute cour nationale, comme inculpés « d'avoir conspiré contre la cons- » titution, la sûreté générale de l'État, la liberté et » la souveraineté de la nation française. »
Ce fut au milieu de sa famille que Barnave fut informé de cette accusation. Trois députés, en mis- sion à l'armée du Midi, et qui se trouvaient à Gre- J noble, s'étaient hâtés, dans l'excès de leur zèle , de faire publier et afficher dans tout le département de l'Isère, les pièces dénoncées à l'Assemblée.
SUR BARNAVE. CXXIÎJ
Barnave qui en ignorait complètement l'existence, ne savait à quoi les rattacher, ni comment son nom pouvait s'y trouver mêlé. Seulement, en consultant ses souvenirs, il se rappela les circonstances que voici : Lié depuis long-temps avec l'ancien ministre delà justice Duport-Dutertre, pour lequel il avait une profonde estime, il était allé plusieurs fois chez lui, pendant le temps qui s'était écoulé depuis la clôture de l'Assemblée constituante, jusqu'à son départ de Paris; s'y étant rendu un soir avec Alexandre de Lameth, il y trouva plusieurs de ses collègues. On y parla du décret que l'assemblée venait de rendre contre les émigrés ; le ministre laissa entrevoir que le roi refuserait sa sanction à l'article 4 de ce décret : Barnave objecta que la sanction était indivisible, et qu'on ne pouvait rejeter un article et adopter le reste. La conversation devint alors générale ; on parla de l'avantage qu'il y aurait à faire tourner au profit de la chose publique ce premier acte de la liberté du mo- narque , et il parut désirable à tous qu'au moment où le roi prouverait à l'Europe qu'il était libre, il annonçât avec force son intention de maintenir la constitution ; on pensa qu'il devait agir avec vigueur auprès des émigrés, pour les déterminer à rentrer dans le royaume, et auprès des puissances pour les engager à les repousser de leurs états et à dissoudre leurs rassemblemens. Cette conversation n'eut rien de mystérieux ni de concerté; il est possible que le
CXXIV NOTICE HISTORIQUE
ministre, d'accord avec ses collègues, eût remis au roi le résumé des principaux points qui y avaient été traités, et que, pour leur donner plus de poids, il les lui eût présentés comme ayant l'assentiment de Barnave et d'Alexandre de Lameth, dont il connais- sait le dévouement à sa personne et à la monarchie. Telle était l'unique part que l'un et l'autre pouvaient avoir eu dans un fait si insignifiant, d'ailleurs, par lui-même ; et c'était cependant sur cette frêle base que reposait l'imputation d'avoir trahi leur patrie, dirigée contre deux ex-constituans et un ancien ca- binet tout entier !
Barnave fut immédiatement arrêté ; il se trouvait alors dans sa maison de campagne à Saint-Robert. Ce fut pendant la nuit que la force armée se pré- senta chez lui ; il devait, le lendemain, passer la re- vue des gardes nationales environnantes, dont il était le commandant, et on avait craint leur opposi- tion.
Conduit dans les prisons de Grenoble, il fut mis au secret ; sa mère parvint cependant à le voir, sous le déguisement d'une servante chargée de lui porter ses repas. Lorsque le secret fut levé, elle put, avec ses filles, passer toutes les soirées auprès de lui. Un jeune homme de dix-huit ans, M. David, élevé dans sa famille, et de l'éducation duquel Barnave avait particulièrement pris soin, lui donna les plus gran- des marques de dévouement : il s'enferma avec lui,
SUR BARNAVE. CXXV
ne le quitta plus, et adoucit, autant qu'il fut en lui, les longues heures de sa captivité (1).
Le caractère de Barnave ne reçut aucune altéra- tion des rigueurs dont il était l'objet ; soumis et ré- signé, il s'occupait moins de lui que delà France, et des maux que la guerre pouvait attirer sur elle : « Vous me rendez, sûrement, assez de justice, écri- » vait-il à un de ses amis, pour croire que le pre- » mier vœu de mon cœur et le dernier de mes sou- » pirs sera pour l'indépendance de mon pays, et » que j'aimerais mieux voir nos affaires intérieures » encore plus embrouillées qu'elles ne paraissent » l'être, que raccommodées par les étrangers. »
Il lisait les papiers publics, et suivait avec une gran- de attention la marche des èvènemens; il les méditait ; puis, selon son usage ordinaire, il jetait sur le papier les réflexions que ces èvènemens lui suggéraient.
Le sort du roi le préoccupait beaucoup ; il eût ar- demment désiré pouvoir le défendre, et il fut au moment d'écrire pour en solliciter l'autorisation ; mais il réfléchit que la défaveur attachée à son nom rejaillirait inévitablement sur l'auguste accusé, et ce fut avec douleur qu'il renonça à ce projet, déplo- rant amèrement, dans cette circonstance, sa popu- larité perdue et la privation de sa liberté.
(1) M. David est maintenant receveur de l'enregistrement à Vienne (Isère).
CXXVJ NOTICE HISTORIQUE
Les notes imparfaites, laissées par lui, indiquent quel est le plan qu'il aurait adopté, s'il lui eût été donné d'accomplir cette noble mission.
Après dix mois de séjour dans les prisons de Grenoble, il fut transféré au fort Barraux; ce fut l'arrivée de Dubois de Grancé, commissaire de la Convention, qui détermina cette mesure. L'offi- cier chargé de l'exécuter refusa d'emmener le jeune David; celui-ci courut chez le proconsul, afin d'en obtenir la périlleuse faveur à laquelle il aspi- rait de toute la généreuse ardeur de sa belle âme. « Pourquoi, lui demanda Dubois de Crancé, voulez- » vous vous enfermer avec Barnave? Avez-vous » bien pensé à ce que vous faites? — Pour me dè- » vouer à son malheur, répondit David.» Dubois de Crancé, après avoir fixé sur lui un long regard, « Allez, dit-il, brave jeune homme, le commandant » du fort vous recevra. »
Pendant son séjour à Barraux, Barnave eût pu facilement s'évader ; le voisinage de la frontière lui en offrait les moyens; la surveillance n'était d'ail- leurs pas sévère, les fenêtres de son appartement étaient basses et n'avaient pas de barreaux. Un jour, la sentinelle qui le gardait, jeune recrue, s'étant en- dormie, Barnave la réveilla et lui dit : « Si je m'é- chappais, que deviendrais-tu? »
Ses amis, sa famille, le pressaient vivement de fuir. Il s'y refusa constamment; il leur opposait
SUR BARNAVE. CXXVÎj
l'engagement pris avec lui-même de ne jamais donner l'exemple de ce qu'il avait une fois blâmé. « Je pourrais émigrer, leur disait-il, si j'étais de- » meure étranger aux affaires de mon pays ; mais » lorsque j'y ai pris une part aussi active, c'est l'é- » vidence même des dangers que vous redoutez » pour moi, qui me défend de quitter ma patrie, si » malheureuse en ce moment î »
Les amis de Barnave, cependant, ne se repo- saient pas; l'un d'eux, dont la situation était aussi fort critique, conçut le projet de lui faire rendre la liberté. Il savait que Danton, quand le désordre des passions ne l'entraînait pas, était parfois accessible : il alla le trouver et obtint la promesse de son appui. « Mais, objecta Danton , plusieurs individus, puis- » sans aujourd'hui, croient avoir été personnellement » désignés par Barnave, lorsqu'il disait à la tribune : » Ces hommes qui grandissent et grossissent dans » les troubles, comme les insectes dans la corrup- » tionl ils ne lui ont pas pardonné ces mots, et c'est » eux que nous avons à craindre. »
Danton ne tarda pas à annoncer que tous les chefs étaient d'accord, que les portes de sa prison seraient ouvertes à Barnave , mais qu'il fallait qu'il écrivît à la Convention pour lui en faire la demande.
Cette réponse fut transmise au prisonnier du fort Barraux; on ne s'attendait pas à ce que l'obstacle le plus invincible vînt de lui-même ; de lui, qui, si
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indulgent pour les autres, ne pactisait jamais avec ce qu'il croyait être son devoir. Il se refusa à cette démarche, la seule cependant qui pût le sauver, et il écrivit à son ami : « Leur demander justice, ce » serait reconnaître la justice de leurs actes antè- » rieurs, et ils ont fait périr le roi ! Non, j'aime » mieux souffrir et mourir que de perdre une nuance » de mon caractère moral et politique. »
De son côté, Boissy-d'Anglas, cette gloire de la France, cet homme auquel son sublime courage non moins que ses talens, a valu l'insigne honneur d'être réélu, après la Convention, par plus du tiers des dèpartemens, n'avait pas cessé de porter à Bar- nave l'intérêt le plus actif; c'est lui qui avait réussi par des efforts persévérans à le retenir jusque là dans les prisons de l'Isère.
Après trois mois de séjour à Barraux, l'approche de l'armée sarde, qui menaçait cette partie de la frontière, fit transférer Barnave à Saint-Marcellin. Il fut retenu encore pendant deux mois dans les prisons de cette ville ; mais le commissaire de la Convention en mission à Grenoble, voulant donner des gages de son zèle, et fatigué de voir Barnave l'objet des plus vives sympathies de ses concitoyens, donna enfin Tordre de sa translation à Paris.
Cet ordre s'exécuta le 3 novembre 1793. Bar- nave, sans espoir, mais calme, monta dans une voi- ture avec l'officier de gendarmerie chargé de com-
,
SUR BARNAVF. CXXÎX
mander l'escorte. Il voyagea à petites journées, et de Bourgoin décrivit à Boissy-d'Anglas pour le pré- venir de son sort. « Homme vertueux, lui di- » sait— ii, qui, ne m' ayant point recherché quand » j'étais dans la prospérité, êtes devenu mon » ami quand j'ai été malheureux. Ma conscience » est pure, je défie qu'on prouve contre moi un » seul fait dont j'aie à rougir. — J'ai recom- » mandé à ma mère de vous voir. ( Elle le sui-
» vait ) Devenez son ami dans un temps plus
» tranquille, elle en est digne, et si les choses tour- » naient contre ses vœux, elle aurait un besoin » extrême de consolation.... Je ne me dissimule » pas la force des préventions que je vais avoir à » combattre, et quoique je regarde mon sort comme » à peu près fixé d'avance, je crois devoir à moi- » même de ne rien omettre pour les surmonter ; » et ne fût-ce que pour laisser après moi une mê- » moire honorable, je donnerai tous mes soins à » ma justification. »
Les dispositions des populations qu'on eût traver- sées, si on eût suivi la route directe, faisant craindre qu'on ne tentât d'enlever le prisonnier, on passa par la Bourgogne. 11 fut rejoint à Beaune par madame Barnave, accompagnée de l'une de ses filles, depuis madame Saint-Germain, et du jeune David. Le len- demain elle le rejoignit encore à Dijon, et chaque fois, grâce à l'humanité de l'officier de gendarmerie,
T. 1.
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elle put loger dans le même hôtel. C'est de cette dernière ville que Barnave écrivit à celle de ses sœurs qui était restée à Grenoble, cette lettre déjà plusieurs fois publiée, et qui respire toute la ten- dresse et toute l'énergie de son âme. Il n'y pense qu'à sa mère, à ses sœurs, il veut qu'elle soit lue en commun après qu'il ne sera plus ; il les con- sole, il les exhorte à la résignation, il leur donne des conseils pour l'avenir ; il les supplie de ne pas s'affliger sur son sort. « J'ai cru long-temps » aux chimères , leur dit-il, mais j'en suis bien » désabusé, et au moment où je suis prêt à quitter » la vie, le seul bien que je regrette c'est l'amitié.... » La mort n'est rien, ajoute-t-il.... Aujourd'hui » c'est mon idée habituelle, et j'existe avec elle » aussi calme et serein, que si je ne l'apercevais » comme les autres hommes que dans un vague » éloignement. — Séparez donc tout-à-fait de la » douleur que vous causerait mon sort, tout ce qui » se rapporterait au sentiment de mon propre mal- » heur; n'y voyez que le vôtre, car il sera réel, et » donnez lui tous les adoucissemens dont une perte, » si grande qu'elle puisse être, est toujours suscep- » tible, lorsqu'elle n'affecte que soi, et qu'on n'y » fait point entrer un sentiment de compassion » pour ce que l'on aime. »
A Dijon, l'escorte de Barnave fut renvoyée et le voyage s'acheva en poste avec deux gendarmes dans
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lavoiture.il fallut se séparer de sa mère et de sa sœur qui, dans l'espoir que leurs démarches auraient quelque succès, le devancèrent et arrivèrent à Paris deux jours avant lui.
Mais, hélas ! qu'espérer des hommes de sang qui gouvernaient la France? Le zèle, T amitié si ardente de Boissy d'Anglas avaient tout tenté inutilement. La circonstance que nous allons rapporter montrera si alors un appel à l'humanité était possible !
Le député Bazire, après avoir participé à tous les crimes qui avaient souillé cette déplorable époque, en avait maintenant horreur ; il portait quelque intérêt à Barnave, et c'était par son moyen, et en employant auprès de lui une tierce personne, que Boissy d'An- glas était parvenu à faire retarder cette translation à Paris, fatal acheminement vers l'échafaud; l'in- termédiaire était absent et le moment pressait.
Boissy d'Anglas prit le parti de se rendre chez Bazire, auquel il n'avait jamais parlé. Il lui exposa en peu de mots le motif de sa visite. Bazire lui répon- dit avec douleur : « Je suis affligé de ce que vous » me dites, mais je ne puis rien faire pour votre » ami; j'ai moins d'influence que vous et vous ne » tarderez pas à le voir... Je suis touché de Tinté- » rôt que vous prenez à un jeune homme que j'aime » et delà confiance que vous m'accordez ; je veux » vous prouver combien j'y suis sensible en vous » donnant un conseil utile : Ne faites auprès d'aucun
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» autre, pour Barnave, la démarche que vous venez » de faire auprès de moi : vous vous perdriez in- » failliblement et vous ne le sauveriez pas. »
Un mois après cet entretien, Bazire périssait lui— même sous les coups de ses anciens complices.
Barnave fut déposé à la Conciergerie, parmi les nombreuses victimes dévouées comme lui à la mort. Il y trouva Duport-Dutertre, le seul de ses co-ac- cusés qui eût été arrêté, et qui devait être jugé avec lui. Ce jugement eut lieu dix jours après.
Dans cet intervalle, Barnave ne put voir sa mère que deux fois et sa sœur seulement une ; c'était la com- mune de Paris qui délivrait aux parens les permis- sions de communiquer, et elle s'en montrait toujours avare. Ces momens de douloureux épanchemens furent donc bien courts ; encore avait-on ordre de les abréger !
Mais le jour du jugement approchant, on vou- lut exercer sur Barnave la plus cruelle des tor- tures ; on connaissait la trempe de son âme ; on re- doutait l'influence de cette parole puissante lorsqu'il serait en présence du tribunal révolutionnaire, et on espéra se rendre maître de son courage en affai- blissant ses forces physiques.
Si c'est un devoir pour nous de ne pas dissimuler ce qui dégrade l'humanité, nous sommes heureux de proclamer également ce qui l'honore. Un homme,
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qu'une protection céleste a seule pu sauver, lors- que chaque jour il exposait sa vie pour le salut ou la consolation des proscrits , Baillot , qui avait été député de Tonnerre à l'Assemblée constituante, et qui depuis fut membre du tribunal de cassation , sans se laisser arrêter par le danger auquel il s'ex- posait, parvint à pénétrer dans la prison de Bar- nave. Il savait quelle était la force morale de son infortuné collègue. Il recula d'étonnement en re- marquant dans son accent et dans ses traits des si- gnes non équivoques d'abattement. Barnave le de- vina et lui dit : « Non, mon généreux ami, l'épreuve » n'est pas plus forte que mon âme; mais ce n'est » pas assez de m'ôter la vie, ils veulent encore » m' enlever l'honneur de ma mort ; on me prive de » nourriture et je succombe au besoin. » Baillot courut chercher quelques alimens , qu'il eut grand- peine à dérober à l'œil vigilant des gardiens ; Bar- nave lui en témoigna sa reconnaissance ; et, lorsque ses forces furent réparées, il lui dit : « Quel service » vous m'avez rendu! à présent, je puis mourir » comme je le dois. »
Ce fut le 7 frimaire an II, ou 28 novembre 1793, que Barnave comparut devant le sanglant tribunal , devenu l'instrument le plus terrible de la révolution. Hermann le présidait; Foucauld, Verteuil, Lame, l'assistaient comme juges; Fouquier-Thinville rem- plissait les fonctions d'accusateur public : noms jus-
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tement exécrés , puisse l'infamie qui y demeure attachée préserver à jamais l'humanité de leur voir des imitateurs ! Douze individus, qui usurpaient le nom de jurés, prêtèrent serment de n'écouter ni la haine, ni la méchanceté , et de juger avec impar- tialité et selon leur conscience. Amère dérision, profanation de ce qu'il y a de plus saint dans l'ad- ministration de la justice!
A côté de Barnave , fut placé Duport-Dutertre , âgé de trente-neuf ans, que ses vertus, sa capacité et la voix de tous les citoyens de Paris avaient porté au ministère de la justice, et qui sut toujours allier ce qu'il devait à son pays et à l'infortuné monarque qui eut toutes ses affections.
Chaque accusé fut autorisé à se faire assister d'un conseil; celui qui eut le courage de prêter son appui à Barnave fut Lépidor, jeune homme qui n'avait pas encore de position au barreau, mais qui plus tard s'en fit une très honorable, et qui était digne, par ses sentimens, de remplir la périlleuse mission qu'il avait lui-même sollicitée (1).
La première séance, commencée à neuf heures, fut remplie par la lecture de l'acte d'accusation el par l'audition de quelques témoins à charge, au
(1) La vie et les plaidoyers de Lépidor ont une place dis- tinguée dans les Annales du Barreau français, tome IX. Ces! par erreur que, dans le procès- verbal du jugement de Barnave, il est nommé Lépidarale.
SUR BARNAVE. CXXX?
nombre desquels on peut être surpris de trouver le nom de Merlin de Thion ville. La séance, suspendue à deux heures, fut reprise à cinq et continuée jusqu'à dix. De nouveaux témoins furent entendus ; ils le furent encore dans la journée du lendemain ; et , par un raffinement de cruauté, comme pour ne lais- ser aux accusés aucun doute sur le sort qui leur était réservé, les débats furent un moment interrompus pour donner lecture d'un décret de la Convention, qui accordait un supplément de traitement aux exé- cuteurs des jugemens criminels.
Ce ne fut que dans la soirée de ce second jour que Fouquier-Thinvilleprit la parole. Il s'arrêta peu aux motifs qui avaient fait mettre Barnave en accu- sation ; ils étaient si frivoles qu'il était impossible d'en faire la base d'une condamnation capitale; car s'il était vrai qu'il eût conseillé au roi de refuser sa sanction aux décrets portés contre les prêtres et contre les émigrés, quel reproche avait-il en- couru, puisque ce refus était au nombre des droits garantis au monarque par la constitution? Mais Fouquier-Thinville , comme le président l'a- vait fait dans le cours des débats, rechercha scru- puleusement les opinions de Barnave à l'Assemblée constituante ; il lui fit surtout un crime de ses rap- ports sur les colonies ; et, ce qu'il y eut d'étrange, c'est qu'après avoir fait déposer contre lui des co- lons réfugiés en France , sur l'effet des mouvemens
CXXXVJ NOTICE HISTORIQUE
que Barnave avait proposé de réprimer à Saint-Do- mingue, Fouquier argumenta des mêmes témoignages qui avaient servi , peu de jours auparavant , pour faire condamner Brissot par le même tribunal, quoi- que les opinions de cet ex-conventionnel , accusé également d'avoir causé la perte de Saint-Domin- gue, eussent toujours été diamétralement contraires à celles de Barnave. Entre autres griefs, Fouquier fut jusqu'à lui reprocher d'avoir parlé au jeune prince royal, pendant le retour de Varennes, et de lui avoir adressé des complimens.
Rien ne peut se comparer à la violence de ce ré- quisitoire ; elle fut telle qu'elle indisposa même un public aguerri à ces sortes de spectacles , et qui , pour la plupart, était composé des séides de l'accu- sateur.
Barnave se défendit lui-même ; il exposa toute sa vie, il en expliqua toutes les circonstances ; et, avec la fierté d'un homme dont la conscience est irrépro- chable, il l'opposa en défi aux ardentes agressions de son accusateur. Plusieurs fois, il fut interrompu, soit par Fouquier , soit par le président ; mais son énergie, la puissance de sa parole, les réduisaient au silence, et il put terminer cette êloquçnte improvi- sation , dont le succès , devant tout autre tribunal , n'eût pas été un moment douteux.
Sa jeunesse, son courage sans ostentation, l'évi- dence de son innocence, le souvenir de services si
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récens encore, ce langage si digne et si ferme, firent une profonde impression sur cette foule, plus nom- breuse que d'ordinaire, accourue au nom de la vic- time et que l'attendrissement commençait à gagner ; les jurés eux-mêmes, pour la première fois, sans doute, paraissaient émus ou incertains, et un instant les amis de Barnave, qui suivaient ces débats avec une tendre et inquiète sollicitude, Boissy-d'Anglas, Baillot, osèrent espérer qu'il leur serait rendu.
Mais le président se hâta de comprimer ce mou- vement; dans un résumé aussi violent que l'accusa- tion, où le juge s'effaçait devant l'homme de sang, Hermann s'abandonna à toutes ses haines : il fit honte au jury de son émotion, et parvint bientôt à lui rendre ces sentimens implacables qui n'admet- taient ni justice ni pitié.
Les jurés s'étant retirés immédiatement après dans la salle de leurs délibérations, ils reparurent presque aussitôt et rapportèrent contre les deux ac- cusés la déclaration qui leur était demandée. Ce fut fort avant dans la nuit que l'arrêt de mort fut pro- noncé.
Barnave et Duport l'entendirent sans ètonnement : forts l'un et l'autre de la vertu des belles âmes, ils conservèrent leur tranquillité, et rentrèrent dans leur prison, s'entretenant avec calme, non d'eux- mêmes, ils avaient trop prévu leur sort, mais des malheurs de leur pays.
X. I*
CXXXViij NOTICE HISTORIQUE
Ils n'avaient plus que quelques heures à vivre, pendant lesquelles le généreux Baillot put encore serrer la main de son ami, et à peine purent-ils prendre un peu de repos que le fatal convoi fut prêt. Barnave et Duport furent conduits sur la place de la Révolution, avec trois autres victimes, parmi les- quelles étaient un vénérable curé et sa sœur.
Bien que le public de Paris eût pu s'accoutumer à un spectacle si souvent répété, cependant le nom de Barnave réveilla ses sentimens d'humanité ; par- tout sur son passage, il put entendre des regrets; partout il put voir la tristesse et le deuil.
Monté sur l'èchafaud, son inébranlable fermeté ne l'abandonna pas; encore une fois il voulut s'a- dresser à ce peuple, qui avait eu jadis pour lui, comme il le disait, presque de l'idolâtrie : pour parler à cette foule assemblée il retrouva la chaleur, l'entraînement de ses meilleurs jours; maison en craignit les effets, il fallut précipiter le moment fa- tal. Barnave, pressé de terminer, le fit en adressant au ciel des vœux pour la liberté de sa patrie, et quelques secondes après, cette éloquente voix fut éteinte pour toujours, ce noble cœur cessa de bat- tre, cette haute intelligence n'exista plus.
Barnave mourut sans avoir eu la consolation de dire un dernier adieu à sa mère et à sa sœur. Ces femmes infortunées étaient allées deux jours avant, à la commune de Pans, solliciter un nouveau per-
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mis pour se rendre auprès de lui ; on s'attendait à cette démarche; des ordres les avaient prévenues, et au lieu de leur accorder l'autorisation qu'elles sollicitaient, on les y retint prisonnières. Pendant quarante-huit heures d'une douloureuse anxiété on leur laissa tout ignorer. La liberté leur fut enfin rendue, grâce encore aux démarches actives de Baillot, et ce fut en sortant qu'elles apprirent de la bouche d'une sentinelle, le jugement et la fin d'un être si cher.
Cette vie que nous venons de retracer, est pour le moraliste un grand sujet d'étude.
Jeté au milieu d'une révolution à l'âge où la plus généreuse des passions, l'amour du bien, a, comme toutes les autres, ses illusions et ses dangers; à cet âge où un cœur ardent, une imagination facile à décevoir, la confiance qui naît de l'enthousiasme, l'enivrement de la popularité, tout conspire pour nous faire dépasser le but que nous voulions attein- dre , Barnave eut à lutter à la fois contre les évène- mens et contre lui-même. Les évènemens ! Il n'était pas en son pouvoir d'en triompher ; mais il sut se vaincre, et c'est là son plus beau titre de gloire. A peine eut-il reconnu qu'il était sorti des voies dans lesquelles un patriotisme éclairé autant que sincère, lui prescrivait de se renfermer, qu'on le vit y ren- trer avec un courage prêt à tout braver, résigné à
dl NOTICE HISTORIQUE SUR BARNAVE.
tout souffrir. Modèle à présenter à ceux qui, se dé- vouant à la carrière publique, ne savent point assez avec quelle énergique résolution il faut affronter ses ècueils, et quelle abnégation d'eux-mêmes leur impose la nécessité, souvent inévitable, de ré- sister à ses propres entraînemens, de s'élever au- dessus des partis, au-dessus de son époque.
Barnave, en mourant, n'espéra pas des hommes une prompte justice , il y avait alors trop de pas- sions; mais il l'espéra du temps. Il eut la confiance que sa mémoire serait un jour réintégrée dans tous ses droits à l'estime publique, et nous, qui sommes la postérité pour lui, rendons-lui le témoignage que cette confiance qui l'aida à bien mourir, n'aura pas été trompée.
BÉRENGER.
INTRODUCTION
A LV
iS
REVOLUTION FRANÇAISE
PREMIERE PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
Point de Vue Général*
On voudrait vainement se faire une juste idée de la grande révolution qui vient d'agiter la France, en la considérant d'une manière isolée, en la détachant de l'histoire des empires qui nous environnent et des siècles qui nous ont précédés. Pour en juger la nature, et pour en assigner les véritables causes, il est nécessaire de porter ses regards plus loin, il faut apercevoir la place que nous occupons dans un système plus étendu : c'est
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2 INTRODUCTION
en contemplant le mouvement général qui depuis la féodalité jusqu'à nos jours, conduit les gouver- nemens européens à changer successivement de forme, qu'on apercevra clairement le point où nous sommes arrivés, et les causes générales qui nous y ont conduits.
Sans doute que les révolutions des gouverne- mens comme tous ceux des phénomènes de la nature qui dépendent des passions et de la volonté de l'homme ne sauraient être soumises à ces lois fixes et calculées qui s'appliquent aux mouvemens de la matière inanimée; cependant parmi cette multitude de causes dont l'influence combinée pro- duit les évènemens politiques, il en est qui sont tellement liées à la nature des choses, dont l'ac- tion constante et régulière domine avec tant de supériorité sur l'influence des causes accidentelles, que, dans un certain espace de temps, elles par- viennent presque nécessairement à produire leur effet. Ce sont elles presque toujours qui changent la face des nations, tous les petits évènemens sont enveloppés dans leurs résultats généraux; elles préparent les grandes époques de l'histoire, tandis que les causes secondaires auxquelles on les at- tribue presque toujours, ne font que les déter- miner.
A LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, 5
CHAPITRE II.
Ce qui produit la forme des Gouvernement •
La volonté de l'homme ne fait pas les lois : elle ne peut rien, ou presque rien sur la forme des gouvernemens. C'est la nature des choses, le pé- riode social où le peuple est arrivé, la terre qu'il habite, ses richesses , ses besoins, ses habitudes , ses mœurs, qui distribuent le pouvoir ; elles le donnent, suivant les temps et les lieux, à un, à plusieurs, a tous, et le leur partagent en diverses proportions. Ceux qui sont en possession du pou- voir par la nature des choses, font les lois pour l'exercer et pour le fixer dans leurs mains ; ainsi les empires s'organisent et se constituent peu à peu, les progrès de l'état social créent de nouvelles sources de puissance, altèrent les anciennes, et changent la proportion des forces. Les anciennes lois ne peuvent alors subsister long-temps; comme il existe par le fait des autorités nouvelles, il faut qu'il s'établisse de nouvelles lois pour les faire agir, et les réduire en système. Ainsi les gou- vernemens changent de forme quelquefois par une progression douce et insensible, et quelquefois par de violentes commotions.
A introu i e/nox
Parmi les différentes bases sur lesquelles le pouvoir peut être établi , il en est trois principales dont l'influence domine toutes les autres, et qu'il importe surtout d'étudier , savoir : 1° la force ar- mée, ou le commandement militaire ; 2° la pro- priété; 3° l'empire de l'opinion. Ce sont ces puissances naturelles qui, quelquefois réunies, quelquefois opposées, servent à constituer les gouvernemens.
CHAPITRE III.
Application générale de ces idées depuis le Gouvernement féodal*
Je vais appliquer ces idées à l'histoire des insti- tutions politiques de l'Europe depuis le gouverne- ment féodal. Mes observations ne seront point fondées sur des subtilités historiques, mais sur des faits universellement reconnus ; elles peuvent être susceptibles de beaucoup d'objections de dé- tail , mais je crois le système général une solide vérité , et quelque vagues que soient nécessai- rement les notions qu'on peut donner en quelques pages sur un sujet aussi étendu , elles peuvent ce-
A LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 5
pendant jeter un plus grand jour sur ce que j'ai à dire de la marche des pouvoirs politiques en Eu- rope.
Dans le premier période de la société , l' homme vivant de la chasse connaît à peine la propriété : son arc, ses flècles, le gibier qu'il a tué, les peaux qui servent a le couvrir, sont à peu près tout son bien. La terre entière est commune à tous. Alors, les institutions politiques, s'il en existe quelque commencement , ne peuvent avoir la propriété pour hase ; la démocratie n'y est au- tre chose que l'indépendance et l'égalité naturelle; la nécessité d'un chef dans les combats y donne les premiers élémens de la monarchie; le crédit du savoir, toujours d'autant plus grand que la masse des hommes est plus ignorante , y donne naissance à la première aristocratie, celle des vieillards, des prêtres , des devins , des médecins, origine des brames, des druides , des augures ; en un mot, de toute aristocratie fondée sur la science, qui partout a précédé celle des armes et celle de la richesse , et qui , dès l'origine de la société , ac- quiert toujours un grand pouvoir par quelques services réels soutenus d'un grand accessoire de tromperie.
Lorsque l'accroissement de la population fait sentir à l'homme le besoin d'une subsistance moins précaire et plus abondante , il sacrifie pour
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exister une portion de son indépendance, il se plie à des soins plus assidus : il apprivoise des animaux, élève des troupeaux et devient peuple pasteur. Alors la propriété commence à influer sur les institutions ; l'homme attaché au soin des troupeaux n'a plus toute l'indépendance du chas- seur; le pauvre et le riche cessent d'être égaux, et la démocratie naturelle n'existe déjà plus. La nécessité de protéger et de défendre les proprié- tés oblige de donner plus d'énergie à toute auto- rité militaire et civile; ceux qui en disposent atti- rent les richesses par le pouvoir, comme par les richesses ils agrandissent le pouvoir et le fixent dans leurs mains ; enfin, dans cet âge des socié- tés , il peut exister des combinaisons où le pou- voir aristocratique ou monarchique acquiert une extension illimitée. Des exemples pris dans plu- sieurs régions asiatiques le prouvent, mais il n'en- tre pas dans mon sujet de les développer.
Enfin, les besoins de la population s'accroissant toujours , l'homme est obligé de chercher sa nour- riture dans le sein de la terre ; il cesse d'être er- rant , il devient cultivateur. Sacrifiant le reste de son indépendance, il se lie pour ainsi dire à la terre et contracte la nécessité d'un travail habi- tuel. Alors la terre se divise entre les individus, la propriété n'enveloppe plus seulement les trou- peaux qui couvrent le sol , mais le sol lui-même ;
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rien n'est commun : bientôt les champs , les fo- rêts , les fleuves même deviennent propriété ; et ce droit, acquérant chaque jour plus d'étendue, influe toujours plus puissamment sur la distribu- lion du pouvoir.
Il semblerait que l'extrême simplicité d'un peu- ple purement agricole devrait s'accorder avec la démocratie ; cependant un raisonnement plus ap- profondi, et surtout l'expérience prouve que le moment où un peuple est parvenu à la culture des terres et où il ne possède pas encore cette in- dustrie manufacturière et commerciale qui lui succède , est de tous les périodes du régime so- cial celui où le pouvoir aristocratique acquiert le plus d'intensité. C'est à cette époque qu'il domine et qu'il subjugue presque toujours les influences démocratique et monarchique.
Rarement , et jamais peut-être , il n'est arrivé que la première distribution des terres se soit faite avec une certaine égalité. Si le partage a lieu sur une terre vierge et possédée par le simple droit d'occupation , le peuple ayant toujours quelques institutions politiques, quelques pou- voirs établis au moment où arrive ce troisième
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période de la société, lit distribution des terres se fera en raison des rangs, du pouvoir et de la quantité de troupeaux dont chacun jouit ; que fe- rait le pauvre et le faible d un vaste champ qu'il ne pourrait défricher? il se réduira de lui-même au nécessaire , tandis qu'un chef occupera toute l'étendue qu'il peut couvrir par ses troupeaux et cultiver par ses serviteurs et ses esclaves; car c'est une circonstance humiliante de l'histoire des sociétés, que la propriété des hommes a presque toujours précédé celle des terres , comme l'usage de la guerre, qui fait les esclaves, a précédé le degré de population qui fait un besoin de la cul- ture et du travail.
Si la possession de la terre est le fruit de la conquête, l'inégalité de la distribution sera plus grande encore , suivant les usages qui régnent a cette époque. La conquête presque toujours dé- pouille les vaincus de la plus grande partie de leurs biens et souvent les réduit à l'esclavage; parmi les vainqueurs, elle n'enrichit guère que les chefs, à peine le soldat trouve-t-il dans son lot à nourrir, pendant quelque temps, son orgueilleuse oisiveté.
Ainsi, dès le premier moment où un peuple cultive la terre, il la possède ordinairement par portions très inégales. Maisquand il existerait d'abord quel- que égalité, pour peu que parla marche nécessaire
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des choses elle s'altérât, l'inégalité des portions de- viendrait bientôt excessive. C'est un principe cer- tain, que là où il n'existe d'autre revenu que celui des terres, les grandes propriétés doivent peu à peu engloutir les petites ; comme là où il existe un revenu de commerce et d'industrie, le travail des pauvres parvient peu à peu à attirer à lui une por- tion des terres des riches.
S'il n'existe d'autre produit que celui des terres, celui qui n'en possède qu'une petite portion sera souvent réduit, ou par sa négligence, ou par l'in- certitude des saisons, à manquer du nécessaire; alors il emprunte du riche, qui lui prêtant chaque année une faible portion de son épargne, parvient bientôt à s'approprier son champ. Plus il l'a ap- pauvri, plus il le tient dans sa dépendance ; il lui présente alors, comme une faveur, la proposition de le nourrir en lui faisant cultiver ses propres terres et de l'admettre parmi ses serviteurs ; si même la loi l'y autorise, il achètera jusqu'à sa li- berté.
Le cultivateur sacrifie ainsi toute l'indépen- dance que la nature lui a donnée; le sol l'enchaîne parce qu'il le fait vivre.
Pauvre, disséminé dans les campagnes, assujetti par ses besoins, il l'est encore par la nature de ses travaux qui le sépare de ses semblables et l'isole. C'est le rassemblement des hommes dans les villes
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qui donne au faible le moyen de résister par le nombre à l'influence du puissant, et c'est le progrès des arts qui rend ces rassemblerons nombreux et constans.
Enfin, dans cet âge de la société, le pauvre n'est pas moins asservi par son ignorance, il a perdu cette sagacité naturelle, cette hardiesse d'imagination qui caractérisent l'homme errant dans les bois, ces usages et ces maximes de sa- gesse qui sont le fruit de la vie contemplative des peuples pasteurs, Il n'a point encore acquis les lu- mières et la hardiesse de penser, que la richesse et le progrès des arts font pénétrer dans toutes les classes de la société; habituellement seul, ab- sorbé par un travail continuel et uniforme, il of- fre l'exemple du dernier degré d'abaissement au- quel la nature humaine puisse tomber : toutes les superstitions ont alors le droit de l'asservir. C'est ainsi que quelques citoyens acquièrent faci- lement sur la multitude le triple empire de la ri- chesse, de la force et de l'instruction, et qu'ils fixent dans leurs mains le gouvernement de l'état, la juridiction, le commandement militaire, le sacerdoce.
Ordinairement, à cette époque, le pouvoir mo-
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narchique décroît dans la même proportion que le pouvoir aristocratique s'agrandit.
Tant que les peuplades ont vécu par la chasse ou par les troupeaux, errantes sur la terre > fai- sant sans cesse des émigrations, disputant le ter- ritoire à d'autres peuplades, joignant souvent la ressource du brigandage à leurs occupations ha- bituelles, et faisant la guerre par nécessité ou par oisiveté , elles ont presque toujours eu besoin d'un général, ou d'un chef; mais, en se pliant à la culture des terres , elles se fixent ; leur exis- tence, dans les commencemens encore,