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DE BOURDALOUE,
DE LA COMPAGNIE DE JESUS.
PREMIÈRE PARTIE DE LA DOMINICALE,
TOME CINQUIEME.
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OEUVRES
COMPLÈTES
DE BOURDALOUE,
DE LA COMPAGNIE DE JESUS.
PREMIÈRE PARTIE DE LA DOMINICALE,
TOME CINQUIEME.
DE L'IMPRIMERIE DE J. B. KINDELEM.
OEUVRES
COMPLÈTES
DE BOURDALOUE,
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS;
NOUVELLE ÉDITION,
AUGMENTÉE D'UNE NOTICE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES, ET D'UNE TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES.
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TOME CINQUIÈME.
A LYON,
CHEZ F.0IS GUYOT, LIBRAIRE -ÉDITEUR,
RUE MERCIÈRE, N.° 5ç) , AUX TROIS VERTUS THEOLOGALES.
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AVERTISSEMENT.
Je ne prétends point, en finissant toute l'édition des Ser- mons du P. Bourdaloue , rendre un compte exaet des soins qu'elle a dû me coûter. J'en laisse le jugement aux per- sonnes intelligentes. Du reste , je n'ai pas cru pouvoir mieux employer mon temps, que de le consacrer ainsi à la gloire de Dieu, en le consacrant à l'utilité publique et à l'édification des âmes.
Comme la grande réputation du P. Bourdaloue lui attiroit de continuelles occupations au dehors, il n'avoit guère eu le loisir de retoucher lui-même ses sermons, et d'y mettre la dernière main. C'est à quoi j'ai tâché de suppléer ; et par une assiduité assez constante au travail, je suis enfin par- venu à faire paroître un cours de sermons pour toute l'année : avent , carême , mystères de Notre-Snigneur et de la Vierge, panégyriques des saints, vêtures et professions, dominicale. Dans cette dominicale on ne trouvera point les sermons des dimanches de l'Àvent , du Carême , de la Pentecôte et de la Trinité, parce qu'ils sont eu leur place dans les volumes qui précèdent.
Il ne falloit rien perdre d'un homme qui pensoit si soli- dement sur les matières de la religion, et qui les traitoit avec tant de force et tant de dignité. C'est un des plus excellens modèles , pour ne pas dire le plus excellent , que puissent se proposer ceux qui aspirent à l'éloquence de la chaire. Mais en voulant se former sur un si beau modèle , il y a d'ailleurs des écueils à craindre j et si le P. Bourdaloue a beaucoup perfectionné le goût de la prédication, il n'est pas moins vrai qu'il a gâté beaucoup de prédicateurs.
En quelque art que ce soit, ce n'est pas une petite science , de découvrir au juste , et de prendre dans ceux qui y ont excelle , ce qui nous convient , sans s'attacher à ce qui ne nous convient pas. Pour n'avoir pas su faire ce discernement,
VI AVERTISSEMENT.
des prédicateurs qui n'avoient ni la vivacité et l'imagination , ni le nom et l'autorité, ni les qualités extérieures et la voix du Père Bourdaloue, ont mal réussi à vouloir imiter, ou son style diffus et périodique, ou ses façons de parler dont plusieurs lui étoient particulières , ou cette rapidité dans la prononciation qui l'emportoit de temps en temps , et qui entraînoit avec lui ses auditeurs. Ce que nous admirons dans un orateur, et ce qui est le sujet de nos applaudisse- mens, n'est pas toujours, ou ne doit pas être le sujet de notre imitation. Il faut se connoître auparavant soi-même , et ses dispositions naturelles. Car tout doit être propor- tionné ; et c'est celte proportion, cette convenance , qui donne aux choses leur mérite et qui en fait le plus bel agrément.
Il n'y a point après tout de prédicateur, à qui la lecture des Sermons du P. Bourdaloue ne puisse être très-utile , pour peu qu'on en sache user avec connoissance et avec pré- caution. S'il y a diversité de taleus , et s'il est bon que chacun se renferme dans le sien propre , il y a aussi des règles com- munes et des préceptes qui s'étendent à tous les talens et a tous les genres de l'éloquence chrétienne. Par exemple: bien choisir la matière d'un discours , et la tirer naturellement de l'évangile ; l'envisager moins par ce qu'elle peut avoir de nouveau , de singulier , de brillant, que par ce qu'elle a de vrai , d'instructif, de touchant, et qui est plus à la portée de tout le monde j la diviser , et en faire tellement le par- tage , que les points, sans se confondre, aient toutefois entre eux assez de rapport, pour se réduire à une première vérité et à nue proposition générale j ne rien avancer dont on ne produise les preuves , et non de ces preuves abstraites et subtiles, plus académiques , pour ainsi dire, qu'évangé- liques , mais des preuves sensibles , prises du fond de la re- ligion et des maximes les plus certaines de la théologie ; entrer d'abord dans son sujet, et ne s'en écarter jamais, soit par de longs et d'inutiles préludes, soit par des réflexions hors d'oeuvre et d'ennuyeuses digressions ; éclaircir les doutes, prévenir les objections, les questions qui peuvent
AVERTISSEMENT. VII
Baître , se les faire h soi-même , et y répondre; de là passer aux mœurs, et dans un fidèle tableau les représenter telles qu'elles sont, évitant l'un et l'autre excès , d'un détail trop populaire et trop familier, et d'une peinture trop vague et trop superficielle j exposer tout avec métliode, avec ordre, et ne se pas contenter d'un amas informe de pensées , qu'où entasse selon qu'elles se présentent, et sans nulle liaison que le hasard qui les place indifféremment les unes auprès des autres; enfin, en venir à des conclusions pratiques, qui suivent des vérités qu'on a expliquées , et qui en comprennent tout le fruit : voilà à quoi tout prédicateur doit s'étudier , et ce qu'il apprendra du P. Bourdaloue.
Il n'est point précisément nécessaire de s'exprimer comme cet habile maître , d'avoir sou feu , son action , son éléva- tion. Ce sont des dons que le ciel départ à qui il lui plaît ; et sans ces dons, on peut avec d'autres qualités, annoncer utilement la parole de Dieu. Mais de quelque manière qu'où l'annonce, il est toujours nécessaire de faire un bon chois du sujet qu'on entreprend de traiter; de l'accommoder, comme le P. Bourdaloue , à l'évangile , et de ne vouloir pas que l'évangile, par des applications forcées, s'y accommode ; d'y chercher à instruire et à toucher , plutôt qu'à paroître et à briller ; d'en bien distribuer toutes les parties , d'en bien appuyer toutes les propositions , et de les établir sur les solides fondemens de la foi et de la raison. Il est toujours d'une égale nécessité de ne se point éloigner de son dessein, et de ne le pas perdre un moment de vue ; de satisfaire aux difficultés qu'on peut opposer, et de les résoudre; après avoir développé les principes et la doctrine, de descendre à la morale ; et par des inductions fortes, mais sages , de peindre les vices , sans noter les personnes , ni faire con- noître les vicieux ; de donner à chaque chose le rang , l'étendue , tout le jour qu'elle demande ; de n'affecter rien dans les expressions , et de ne rien outrer dans les décisions ; de her le discours, et de conduire par degrés l'auditeur à de salutaires conséquences , et aux saintes résolutions qu'il doit remporter pour la réformation de sa vie : tout cela
VIII AVERTISSEMENT.
encore une fois est de tous les caractères de prédicateurs j et ea vain , pour disculper un pre'dicateur qui voudroit s'affranchir de ces règles, et pour l'autoriser, diroit-on ce qu'en effet on dit en quelques rencontres , qu'il prêche de talent; dès que ces conditions essentielles lui manqueroient, ce talent pre'tendu neseroit qu'un faux talent. Des auditeurs peu péne'trans , et qui ne jugent que par les yeux. , en pour- voient être éhlouis j mais les esprits d'un certain goût ne s'y tromperoieut pas.
Quoi qu'il en soit, le P. Bourdaloue eut dans un point éminent toutes ces perfections de la vraie éloquence , et c'est ce qu'on doit surtout ohserver dans ses sermons. Mais l'erreur est de ne les lire que pour en extraire des passages, des divisions , des figures, des termes, que souvent on ap- plique mal , et à qui l'on ôte , en les déplaçant , toute leur grâce. Au lieu donc d'être disciple et imitateur du P. Bour- daloue , on n'en est que mauvais copiste et que plagiaire.
Cependant, s'il ne sert pas toujours à former de parfaits prédicateurs , il servira par ses enseignemens , pleins de vérité et de piété , à édifier les fidèles et à former de parfaits chrétiens. On peut s'égarer en le prenant pour modèle dans le ministère de la prédication ; mais on ne s'égarera jamais en le prenant pour guide dans le chemin du salut. C'est ce que tant de personnes ont éprouvé, et ce qu'elles éprouvent tous les jours. Il a plu à Dieu de donner aux sermons de ce célèbre prédicateur une bénédiction toute nomvelle après sa mort ; et je puis dire , en lui appliquant l'expression de l'Ecriture , que tout mort qu'il est , il ne cesse point de prêcher aussi efficacement et aussi utilement sur le papier, qu'il prêchent autrefois dans la chaire.
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SERMONS
CONTENUS DANS CE VOLUME.
DEPUIS L'EPIPHANIE JUSQU'AU CARÊME.
Pour le premier dimanche après l'Epiphanie : Sur le Devoir des pères par rapport à la vocation de leurs en fans. Pag. i
Pour le second dimanche après l'Epiphanie : Sur l'Etal du mariage. 4°
Pour le troisième dimanche après l'Epiphanie : Sur la Foi. 76
Pour le quatrième dimanche après l'Epiphanie : Sur les Afflictions des justes et la prospérité des pécheurs. 1 1 1
Pour le cinquième dimanche après l'Epiphanie : Sur la Société des justes avec les pécheurs. 1 5 1
Pour le sixième dimanche après l'Epiphanie : Sur la Sainteté et la Force de la loi chrétienne. 1 9 1
Pour le dimanche de la Sepluagésime : Sur V Oisi- veté. 23o
Pour le dimanche de la Sexagésime : Sur la Parole de Dieu. 2g3
Pour le dimanche de la Quinquage'sime : Sur le Scan- dale de la croix et des humiliations de Jésus- Christ. £QQ
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X JERMONS CONTENUS DANS CE VOLUME.
DEPUIS PAQUES JUSQU'A LA PENTECOTE.
Pour le second dimanche après Pâques : Sur le Soin des domestiques. Pag. 33 7
Pour le troisième dimanche après Pâques : Sur les Divertissemens du monde. 378
Pour le qnatrième dimanche après Pâques : Sur l'Amour et la Crainte de la vérité, 4l7,
SERMONS
POUR LES DIMANCHES
DEPUIS L'EPIPHANIE
JUSQU'AU CARÊME.
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Je ne prétends point, en finissant tonte l'édition des Ser- mons du P. Bourdaloue, rendre un compte exact des soins qu'elle a dû me coûter. J'en laisse le jugement aux per- sonnes intelligentes. Du reste , je n'ai pas cru pouvoir mieux employer mon temps, que de le consacrer ainsi à la gloire de Dieu, en le consacrant à l'utilité publique et à l'édification des âmes.
Comme la grande réputation du P. Bourdaloue lui attiroit de continuelles occupations au dehors, il n'avoit guère eu le loisir de retoucher lui-même ses sermons , et d'y mettre la dernière main. C'est à quoi j'ai tâché de suppléer ; et par une assiduité assez constante au travail, je suis enfin par- venu à faire paroître un cours de sermons pour toute l'année : avent , carême , mystères de Notre-Seigneur et de la Vierge, panégyriques des saints, vêtures et professions, dominicale. Dans cette dominicale on ne trouvera point les sermons des dimanches de l'Avent , du Carême , de la Pentecôte et de la Trinité , parce qu'ils sont en leur place dans les volumes qui précèdent.
Il ne falloit rien perdre d'un homme qui pensoit si soli- dement sur les matières de la religion, et qui les traitoit avec tant de force et tant de dignité. C'est un des plus excellens modèles, pour ne pas dire le plus excellent , que puissent se proposer ceux qui aspirent à l'éloquence de la chaire. Mais en voulant se former sur un si beau modèle , il y a d'ailleurs des écueils à craindre ; et si le P. Bourdaloue a beaucoup perfectionné le goût de la prédication, il n'est pas moins vrai qu'il a gâté beaucoup de prédicateurs.
En quelque art que ce soit , ce n'est pas une petite science , de découvrir au juste , et de prendre dans ceux qui y ont excellé , ce qui nous convient , sans s'attacher à ce qui ne nous convient pas. Pour n'avoir pas su faire ce discernement,
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AVERTISSEMENT.
des prédicateurs qui n'avoient ni la vivacité' et l'imagination , ni le nom et l'autorité', ni les qualite's extérieures et la voix du Père Bourdaloue , ont mal re'ussi à vouloir imiter, ou son style diffus et périodique, ou ses façons de parler dont plusieurs lui étoient particulières, ou cette rapidité' dans la prononciation qui l'emportoit de temps en temps , et qui eutraîuoit avec lui ses auditeurs. Ce que nous admirons dans un orateur, et ce qui est le sujet de nos applaudisse- inens, n'est pas toujours, ou ne doit pas être le sujet de notre imitation. Il faut se connoître auparavant soi-même, et ses dispositions naturelles. Car tout doit être propor- tionne'; et c'est celte proportion, cette convenance , qui donne aux choses leur mérite et qui en fait le plus bel agrément.
Il n'y a point après tout de prédicateur, à qui la lecture des Sermons du P. Bourdaloue ne puisse être très-utile , pour peu qu'on en sache user avec connoissance et avec pré- caution. S'il y a diversité de taleus , et s'il est bon que chacun se renferme dans le sien propre , il y a aussi des règles com- munes et des préceptes qui s'étendent à tous les talens et à tous les genres de l'éloquence chrétienne. Par exemple : bien choisir la matière d'un discours , et la tirer naturellement de l'évangile ; l'envisager moins par ce qu'elle peut avoir de nouveau , de singulier, de brillant, que par ce qu'elle a de vrai , d'instructif, de touchant, et qui est plus à la portée de tout le monde j la diviser , et en faire tellement le par- tage , que les points , sans se confondre , aient toutefois entre eux assez de rapport, pour se réduire à une première vérité et à une proposition générale ; ne rien avancer dont on ne produise les preuves , et non de ces preuves abstraites et subtiles, plus académiques , pour ainsi dire, qu'évangé- liques , mais des preuves sensibles , prises du fond de la re- ligion et das maximes les plus certaines de la théologie ; entrer d'abord dans son sujet, et ne s'en écarter jamais, soit par de longs et d'inutiles préludes , soit par des réflexions hors d'œuvre et d'ennuyeuses digressions j écluircir les doutes, prévenir les objections, les questions qui peuvent
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AVERTISSEMENT.
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naître , se les faire à soi-même , et y répondre; de là passer aux mœurs, et dans un fidèle tableau les représenter telles qu'elles sont , évitant l'un et l'autre excès , d'un détail trop populaire et trop familier , et d'une peinture trop vague et trop superficielle j exposer tout avec méthode, avec ordre, et ne se pas contenter d'un amas informe de pensées, qu'où entasse selon qu'elles se présentent, et sans nulle liaison que le hasard qui les place indifféremment les unes auprès des autres j enfin, en venir à des conclusions pratiques, qui suivent des vérités qu'on a expliquées , et qui en comprennent tout le fruit : voilà à quoi tout prédicateur doit s'étudier , et ce qu'il apprendra du P. Bourdaloue.
Il n'est point précisément nécessaire de s'exprimer comme cet habile maître , d'avoir sou feu , son action , son éléva- tion. Ce sont des dons que le ciel départ à qui il lui plaît ; et sans ces dons, on peut avec d'autres qualités, annoncer utilement la parole de Dieu. Mais de quelque manière qu'où l'annonce, il est toujours nécessaire de faire un bon choix du sujet qu'on entreprend de traiter ; de l'accommoder, comme le P. Bourdaloue , à l'évangile , et de ne vouloir pas que l'évangile, par des applications forcées, s'y accommode ; d'y chercher à instruire et à toucher , plutôt qu'à paroître et à. briller ; d'en bien distribuer toutes les parties , d'eu bien appuyer toutes les propositions , et de les établir sur les solides fondemens de la foi et de la raison. Il est toujours d'une égale nécessité de ne se point éloigner de son dessein , et de ne le pas perdre un moment de vue ; de satisfaire aux difficultés qu'on peut opposer, et de les résoudre ; après avoir développé les principes et la doctrine, de descendre à la morale ; et par des inductions fortes, mais sages, de peindre les vices , sans noter les personues , ni faire con- noître les vicieux j de donner à chaque chose le rang , l'étendue , tout le jour qu'elle demande ; de n'affecter rien dans les expressions , et de ne rien outrer dans les décisions ; de lier le discours, et de conduire par degrés l'auditeur à de salutaires conséquences , et aux saintes résolutions qu'il doit remporter pour la réformation de sa vie : tout cela
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Quoi qu'il en soit, le P. Bourdaloue eut dans un point éminent toutes ces perfections de la vraie éloquence , et c'est ce qu'on doit surtout ohserver dans ses sermons. Mais l'erreur est de ne les lire que pour en extraire des passages, des divisions , des figures, des termes, que souvent on ap- plique mal , et à qui l'on ôte , en les déplaçant , toute leur grâce. Au lieu donc d'être disciple et imitateur du P. Bour- daloue , on n'en est que mauvais copiste et que plagiaire.
Cependant , s'il ne sert pas toujours à former de parfaits prédicateurs , il servira par ses enseignemens , pleins de vérité et de piété , à édifier les fidèles et à former de parfaits chrétiens. On peut s'égarer en le prenant pour modèle dans le ministère de la prédication ; mais on ne s'égarera jamais en le prenant pour guide dans le chemin du salut. C'est ce que tant de personnes ont éprouvé, et ce qu'elles éprouvent tous les jours. Il a plu à Dieu de donner aux sermons de ce célèhre prédicateur une bénédiction toute nouvelle après sa mort; et je puis dire, en lui appliquant l'expression de l'Ecriture , que tout mort qu'il est , il ne cesse point de prêcher aussi efficacement et aussi utilement sur le papier, qu'il prêchait autrefois dans la chaire.
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IX
SERMONS
CONTENUS DANS CE VOLUME.
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DEPUIS L'EPIPHANIE JUSQU'AU CARÊME.
Pour le premier dimanche après l'Epiphanie : Sur le Devoir des pères par rapport à la vocation de leurs en fans, Pag. i
Pour le second dimanche après l'Epiphanie : Sur l'Etat du mariage. 4°
Pour le troisième dimanche après l'Epiphanie : Sur la Foi. 76
Pour le quatrième dimanche après l'Epiphanie : Sur les Afflictions des justes et la prospérité des pécheurs. 1 1 1
Pour le cinquième dimanche après l'Epiphanie : Sur la Société des justes avec les pécheurs. 1 5 1
Pour le sixième dimanche après l'Epiphanie : Sur la Sainteté et la Force de la loi chrétienne. 1 9 r
Pour le dimanche de la Septuagésime : Sur V Oisi- veté. o30
Pour le dimanche de la Sexagésime : Sur la Parole de Dieu. 2q$
Pour le dimanche de la Quirîquage'sime : Sur le Scan* dalc de la croix et des humiliations de Jésus- Christ. 20g TOME V, b
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5ERM0NS CONTENUS DANS CE VOLUME.
DEPUIS PAQUES JUSQU'A LA PENTECOTE.
Pour le second dimanche après Pâques : Sur le Soin des domestiques. Pag. 33 7
Pour le troisième dimanche après Pâques : Sur les Divertissemens du monde. 3] &
Pour le quatrième dimanche après Pâques : Sur l'Amour et la Crainte de la vérité* 4l7t
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SERMONS
POUR LES DIMANCHES
DEPUIS L'EPIPHANIE
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I
JUSQU'AU CARÊME.
SERMON
SERMON
POUR LE
I.ER DIMANCHE APRÈS L'EPIPHANIE.
SUR LE DEVOIR DES PÈRES, PAR RAPPORT A LA VOCATION DE LEURS ENFANS.
Et dixit mater ejus ad illum : Fili, quid fecisti nobis sic ? Ecce pater tuus et ego, dolentes quaerebamus te. Et ait ad ilJos : Quid est quod me quîerebatis ? nesciebatis quia in bis , quae Patris mei sunt, oportet me esse? Et ipsi non inleilexe- runt verbum quod locutus est ad eos.
La mère de Jésus-Christ lui dit : Mon fils , pourquoi en avez- vous usé de la sorte avec nous l f^otre père et moi , nous vous cherchions avec beaucoup d'inquiétude. Il leur répondit : Pourquoi me cherchiez-vous ! ne savez-vous pas qu'il faut que je m'emploie aux choses qui regardent mon Père ! et ils ne comprirent pas ce qu'il leur dit. Eu saint Luc , cbap. 2.
C^i'est la réponse que l'enfant Jésus fit à Marie, lorsqu'après l'avoir cherché pendant trois jours, elle le trouva dans le temple de Jérusalem. Réponse qui pourroit nous surprendre , et qui peut - être nous paruîlroit trop sévère et trop forte , si nous ne savions pas qu'elle fut toute mystérieuse ; car le Fils de Dieu, dit saint Ambroise , reprit sa mère en cette occasion , parce qu'elle sembloit vouloir disposer de sa per- sonne et s attribuer un soin qui n'étoit pas de son ressort. Ainsi l'a pensé ce saint docteur ; mais comme cette opinion, chrétiens, n'est pas tout à fait con- forme à la haute idée que nous avons tous de l'irré- préhensible sainteté de la mèie de Dieu , adoucissons TOME Y. 1
2 SUR LE DEVOIR DES PÉRÈS
la pensée de saint Ambroise, et contenions-nous de dire que dans l'exemple de Marie , le Sauveur du monde voulut donner aux pères et aux mères une excellente leçon de la conduite qu'ils doivent tenir à l'égard de leurs enfans , surtout en ce qui regarde le choix de l'état où Dieu les appelle. Ce sujet , mes chers auditeurs , est d'une conséquence infinie; et tout borné qu'il paroît, vous le trouverez néan- moins dans l'importante morale que je prétends en tirer , si général et si étendu , que de toute celte assemblée , il y en aura peu à qui il ne puisse con- venir , et qu'il ne puisse édifier. Il est bon de des- cendre quelquefois aux conditions particulières des hommes , pour y appliquer les règles universelles de la loi de Dieu. Or, c'est ce que je fais aujourd'hui; car en expliquant aux pères et aux mères ce qu'ils doivent à leurs enfans , et aux enfans ce qu'ils doivent à leurs pères et à leurs mères dans une des plus grandes alTaires de la vie, qui est celle de la vocation et de l'état, je ferai comprendre à tous ceux qui m' écoutent, ce que c'est que vocation , quelles maximes on doit suivre sur la vocation, ce qu'il faut craindre dans ce qui s'appelle vocation , ce qu'il y faut éviter, et ce qu'il y faut chercher. Nous avons besoin pour cela des lumières du Saint-Esprit : demandons-les par l'in- tercession de sa divine épouse. Ave , Maria»
N'est-il pas étrange , chrétiens , que Marie et Joseph , comme le remarque saint Luc dans les paroles mêmes de mon texte , ne comprissent pas le mystère , et n'entendissent pas le Fils de Dieu , quand pour leur
ENVERS LEURS ENFANS. 3
rendre raison de ce qu'il avoit fait dans le temple, il leur dit que son devoir l'obligeoit de vaquer aux choses dont son Père l'avoit chargé? Que Joseph n'ait pas tout à fait pénétré le sens de celte réponse, j'ensuis moins surpris ; car , tout éclairé qu'il pouvoil être par les fréquentes et intimes communications qu'il eut avec Jésus-Christ, il n'étoitpasnécessairequ'il connût tous les mystères de l'incarnation divine; mais ce qui doit nous étonner, c'est que Marie, après avoir reçu laplénitude de touteslesgrâcesetdetoutesleslumières célestes , après avoir conçu dans son sein le Verbe incarné , ait paru ignorer un des points les plus es- sentiels de la mission de cet homme-Dieu , et de son avènement sur la terre. Ne nous arrêtons point, mes chers auditeurs, àéclaircir cette difficulté , et laissons aux interprètes le soin de la résoudre. Voici ce qui doit encore plus nous toucher, et ce qui demande , s il vous plaît , une réflexion toute particulière. En effet, si Marie et Joseph ne comprirent pas ce que leur disoit le Sauveur des hommes touchant les emplois où il étoit appelé de son Père , n'est-il pas vrai que la plupart des pères et des mères, dans le christianisme, n'ont jamais bien compris leurs obliga- tions les plus indispensables par rapport à la disposi- tion de leurs enfans, et en matière déîat et de voca- tion? Il est donc d'une extrême importance qu'on les leur explique; et voilà ce que j'entreprends dans ce discours. Prenez garde, je vous prie : je ne veux point entrer dans l'intérieur de vos familles; je ne viens point vous donner des règles pour les gouverner en sages mondains ; vous me diriez , et avec raison , que
i.
4 SUR LE DEVOIR DES PÈRES
cela n'est pas de mon ministère : mais s'il y a quelque chose dans le gouvernement de vos familles, où la religion et la conscience soient intéressées, n'est-ce pas à moi de vous en instruire ? Or je prétends qu'il y a deux choses que vous ne savez point assez, et qu'il vous est néanmoins, non-seulement utile , mais d'une absolue nécessité de bien apprendre. Ecoutez les. Je dis qu'il \ie vous appartient pas de disposer de vos enfans , en ce qui regarde leur vocation , et le choix qu'ils ont à faire d'un état. Et j'ajoute toutefois que vous êtes responsables à Dieu du choix que font vos enfans, et de l'état qu'ils embrassent. Il semble d'abord que ces deux propositions se contredisent; mais la suite vous fera voir qu'elles s'accordent par- faitement entre elles. Dieu ne veut pas que de vous- mêmes , et de votre pleine autorité , vous déterminiez à vos enfans l'état où ils doivent s'engager; c'est la première partie. Et Dieu cependant vous demandera compte de l'état où vos enfans s'engagent, c'est la seconde. Toutes deux seronlle partage de cet entrelien, et le sujet de votre attention.
PREMIÈRE PARTIE.
Il n'appartient qu'à Dieu de disposer absolument de la vocation des hommes , et il n'appartient qu'aux liommesdedéterminerchacunavecDieucequiregarde le choix de leur état et de leur vocation. Ce principe est un des plus incontestables de la morale chrétienne ; d'où je conclus qu'un père dans le christianisme ne peut se rendre maître de la vocation de ses enfans, sans commettre deux injustices évidentes: lapremière,
ENVERS LEURS ENFANS. 5
contre le droit de Dieu; la seconde, au préjudice de ses enfans mêmes; l'une et l'autre sujettes aux consé- quences les plus funestes en matière de salut. Voilà le point que je dois maintenant développer , et en voici les preuves.
Je dis qu'il n'appartient qu'à Dieu de décider de la vocation des hommes : pourquoi? parce qu'il est le premier père de tous les hommes , et parce qu'il n'y a que sa providence qui puisse bien s'acquitter d'une fonction aussi importante que celle-là. Ce sont deux grandes raisons qu'en apporte le docteur angélique saint Thomas. Si je suis père, disoit Dieu par le pro- phète Malachie, où est l'honneur qui m'est du? Si pater ego sum 3 ubï est honor meus? (i) C'est-à-dire , pour appliquer à mon sujet ce reproche que faisoit le Seigneur à son peuple : Si je suis père , par pré- férence à tous les autres pères , où est le respect que l'on me rend en celte qualité? Ouest la marque de ma paternité souveraine, si les autres pères me la disputent, et si je ne dispose plus de ceux à qui j'ai donné l'être, pour les placer dans le rang et dans la condition de vie qu'il me plaira? Vous entreprenez, ô homme ! de le faire : qui vous en a donné le pou- voir? Dans une famille dont je ne vous ai confié que la simple administration , vous agissez en maître, et vous ordonnez de tout selon votre gré. Vous desti- nez l'un pour l'Eglise, et l'autre pour le monde ; celle-ci pour une telle alliance, et celle-là pour la religion; et il faut, dites-vous, que cela soit, parce que les mesures en sont prises. Mais avec quelle
(1) Malac. i.
6 SUR LE DEVOIR DES PÈRES
justice parlez-vous ainsi? Je n'ai donc plus que le nom de père, puisque vous vous en attribuez toute la puissance : c'est donc en vain que vous me témoignez quelquefois que ces enfans sont plus à moi qu'ils ne sont à vous; car s'ils sont à moi plus qu'à vous, ce n'est pas à vous , mais à moi d'avoir la principale et essentielle direction de leurs personnes.
Ajoutez à cela , chrétiens , la réflexion de saint Gré- goire , pape , que non-seulement Dieu est le premier père de tous les hommes , mais qu'il est le seul que les hommes reconnoissent selon l'esprit; et par consé- quent que c'est à lui , et non point à d'autres , d'exercer sur les esprits et sur les volontés des hommes cette supériorité de conduite, ou plutôt d'empire, qui fait l'engagement de la vocation. Quand la mère des Machabées vit ses eufans entre les mains des bour- reaux , souffrir avec tant de constance, elle leur dit une belle parole que nous lisons dans l'Ecriture. Ah ! mes chers enfans , s'écria-t-elle , ce n'est pas moi qui vous ai donné une ame si héroïque : cet esprit si géné- reux qui vous anime , n'a point été formé de ma subs- tance ; c'est du souverain Auteur du monde que vous l'avez reçu : Neque enim ego spiritum et animant donavi vohis (i). Je suis votre mère selon la chair; mais la plus noble partie de vous-mêmes qui est l'esprit, est immédiatement l'ouvrage de Dieu. Ainsi leur parla cette sainte femme. Or , de là , chrétienne compagnie, il s'ensuit que Dieu seul est en droit de déterminer aux hommes leurs vocations et leurs états : pourquoi ? parce que c'est proprement en
(i) a. I\ïacî)ab. 7»
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eela que consiste ce domaine qu'il a sur les esprits. Un père sur la terre peut disposer de l'éducation de ses enfans ; il peut disposer de leurs biens et de leurs partages : mais de leurs personnes , c'est-à-dire , de ce qui porte avec soi engagement d'état , il n'y a que vous ô mon Dieu ! disoit le plus sage des hommes , Salomon , il n'y a que vous qui en soyez l'arbitre ; c'est un droit qui vous est réservé : Tu autcm cum magna reverentiâ disponis nos (1). Expression admi- rable , et qui renferme un sentiment encore plus digne d'être remarqué : Cum magna revercntiâ. Car c'est comme s'il disoit :Yousn'avez pas voulu, Seigneur, que cette disposition de nos personnes fût entre les mains de nos pères temporels , ni qu'ils en fussent les maîtres. Vous avez bien prévu qu'ils n'en useroient jamais avec les égards ni avec le respect que nos personnes méritent. Et en effet , mon Dieu , nous voyonsqu'au- tant de fois qu'ils s'ingèrent dans cette fonction , c'est toujours avec des motifs indignes de la grandeur du sujet et de la chose dont il s'agit : car il s'agit de pourvoir des âmes chrétiennes, et de les établir dans la voie qui les doit conduire au salut; et eux n'y procèdent que par des vues basses et charnelles, que par de vils intérêts , que par je ne sais quelles maximes du monde corrompu et réprouvé : se sou- ciant peu que cet enfant soit dans la condition qui lui est propre , pourvu qu'il soit dans celle qui leur pîaît , dans celle qui se trouve plus conforme à leurs lins et à leur ambition; ayant égard à tout, hors à la personne dont ils disposent ; et par un désordre
(1) Sap. 12.
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très-criminel et très-commun , accommodant le choix de l'état, non pas aux qualités de celui qu'ilsy enga- gent, mais aux désirs de celui qui l'y engage. Or, n est-ce pas là blesser le respect dû à vos créatures, et surtout à des créatures raisonnables? Mais vous, Seigneur , qui êtes le Dieu des vertus : Tu autem Dominator virtutis (i), vous nous traitez bien plus honorablement; car disposant de nous, vous ne consi- dérez que nous-mêmes, et à voir comment en use votre providence, on diroit en quelque sorte qu'elle nous respecte : Cum magna reverentiâ disponis nos.
Concluons donc, chrétiens, que c'est de Dieu seu- lement que doit dépendre et que doit venir notre des- tinée par rapport aux différentes professions de la vie. Et pourquoi pensez-vous, demande saint Bernard, que tout ce qu'il y a d'états dans le monde , qui par- tagent la société des hommes , soient autant de voca- tions, et portent en effet le nom de vocations? Car nous disons qu'un tel a vocation pour le siècle, et un tel pour le cloître ; un tel pour la robe, et un tel pour l'épée. Que veut dire cela, sinon que chacun est appelé à un certain état que Dieu lui a marqué dans le conseil de sa sagesse? Pourquoi les Pères de l'Eglise , dans leur morale , ont-ils regardé comme une offense si griève, d'embrasser un état sans la voca- tion de Dieu , si ce n'est parce que tout autre que celui où Dieu veut nous placer n'est pas sortable pour nous , et que nous sommes hors du rang où nous devons être , quand ce n'eat pas Dieu qui nous y a conduits?
(i) Sap. 12.
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Sur quoi je reprends et je raisonne. Si tous les étals du monde sont des vocaiions du ciel; s'il y a une grâce attachée à tous ces états , pour nous y attirer selon l'ordre de Dieu; s'il est d'un danger extrême pour le salut de prendre un état sans cette grâce , ce n'est donc pas à un père d'y porter ses enfans , beau- coup moins de les y engager; et ce seroit le dernier abus de leur faire pour cela violence et de les for- cer. Car enfin , un père dans sa famille n'est pas le dis- tributeur des vocations ; cette grâce n'est point entre ses mains pour la donner à qui il veut , ni comme il veut. Il ne dépend point de lui que cette fille soit appelée à l'état religieux ou à celui du mariage; et la destination qu'il en fait est un attentat contre le souverain domaine de Dieu : pourquoi? parce que toute vocation étant une grâce , il n'y a que Dieu qui la puisse communiquer ; et de prétendre en disposer à l'égard d'un autre , c'est faire injure à la grâce même , et s'arroger un droit qui n'est propre que de la Divinité.
En effet, chrétiens, pour bien appliquer les hommes à un emploi , et pour leur assigner sûrement la condition qui leur est convenable, il ne faut pas moins qu'une sagesse et une providence infinie. Or cette sagesse, cette providence si étendue , Dieu ne l'a pas donnée aux pères pour leurs enfans. Il n'a donc pas dû conséquemment donner aux pères le pouvoir de décider du sort de leurs enfans : et comme il a seul pour cela toutes les connoissances nécessaires, j'ose dire qu'il eût manqué dans sa conduite, s'il eût confié ce soin à tout autre qu'à lui-même. Vous me
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demandez pourquoi un père ne peut se croire assez éclairé , ni assez sage pour ordonner de la vocation d'un enfant. Ecoutez une des plus grandes vérités de la morale chrétienne. C'est que rien n'a tant de rapport nu salut que la vocation à un état , et que souvent c'est à l'état qu'est attachée toute l'affaire du salut: comment cela ? parce que l'état est la voie par où Dieu veut nous conduire au salut ; parce que les moyens de salut que Dieu a résolu de nous donner ne nous ont été destinés que conformément à l'état; parce que, hors de l'état, la providence de Dieu n'est plus engagée à nous soutenir par ces grâces spéciales qui assurent le salut , et sans lesquelles il est d'une extrême diffi- culté de parvenir à cet heureux terme. Et ce qu'il faut bien remarquer , comme une conséquence de ces principes, c'est que ce qui contribue davantage à notre salut , ce n'est point précisément la sainteté de l'état , mais la convenance de l'état avec les desseins et les vues de Dieu , qui nous l'a marqué, et qui nous y a fait entrer. Mille se son t sauvés dans la religion , et celui-ci devoit s'y perdre; mille se sont perdus dans le monde , et celui-là devoit s'y sauver : 0 altitudo ! O abîme de la science de Dieu ! Mais revenons. Que faudroit-il donc à un père, afin qu'il eut droit de disposer de la voca- tion de ses enfans? Je n'exagérerai rien, mes chers auditeurs; vous savez la profession que je fais de dire la vérité telle que je la conçois, sans jamais aller au- delà. Que faudroil-il, dis-je, à un père pour pres- crire à un enfant la vocation qu'il doit suivre? il fau- droit qu'il connût les voies de son salut, qu'il entrât dans le secret da sa prédestination , qu'il sût l'ordre
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des grâces qui lui sout préparées , les tentations dont il sera attaqué , les occasions de ruine où il se trouvera engagé; qu'il pénétrât dans le futur pour voir les événemens qui pourront changer les choses pré- sentes; qu'il lût jusque dans le cœur de cet enfant pour y découvrir certaines dispositions cachées qui ne se produisent point encore au-dehors. Car c'est sur la connoisssance de tout cela qu'est fondé le droit d'as- signer aux hommes des vocations ; et quand Dieu ap- pelle quelqu'un, il y emploie la conuoissance de tout cela. Mais où est le père sur la terre qui ait la moin- dre de ces connoissances? et n'est-ce donc pas dans un père une témérité insoutenable, de vouloir se rendre maître des vocations et desétats danssa famille? n'est-ce pas , ou s'attribuer la sagesse même de Dieu, ce qui est un crime , ou entreprendre avec la sagesse de l'homme , ce qui demande une sagesse supérieure et divine ? entreprise qu'on ne peut autrement traiter que de folie.
Ceci est général ; mais venons au détail. Je soutiens que cette conduite est également injurieuse à Dieu, soit qu'un père dispose de ses enfans pour une vocation sainte d'elle-même, soit qu'il en dispose pour le monde. Appliquez-vous à ceci. Votre dessein , dites-vous, est d'établir un enfant dans l'Eglise , de le pourvoir de bé- néfices , et même de l'engager , s'il est besoin , dans les ordres sacrés. Je dis , s il est besoin ; car, hors du besoin , on n'auroit garde d'y penser ; et vous entendez bien quel est ce besoin. A peine est-il né , cet enfant , que l'Eglise est son partage; et l'on peut dire de lui , quoi- que dans un sens bien opposé , ce qui est écrit d'Isaïe ,
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que , dès le ventre de sa mère , il est destiné à l'autel , non par une vocation divine, comme le Prophète, mais par une vocation humaine : Ab utero vocavit me (i). En vérité, mes chers auditeurs, est-ce là agir en chrétiens, et est-ce traiter avec Dieu comme on doit traiter avec un maître et un souverain ? Quoi î il faudra que Dieu en passe par votre choix , et qu'il soit réduit, pour ainsi parler, à recevoir cet enfant aux plus saintes fonctions de l'Eglise , parce que cela vous accommode et que vous y trouvez votre compte? Que diriez-vous , c'est la pensée de saint Basile, que diriez-vous d'un homme qui voudroit vous obliger à prendre chez vous tels officiers et tels domestiques qu'il lui plairoit? IN'auroit-il pas bonne grâce de vous en faire la proposition? Et vous, par une présomp- tion encore plus hardie , vous remplirez la maison de Dieu de qui il voussemblerabon? vous en distribuerez les places et les dignités à votre gré?
Voilà néanmoins ce qui se passe tous les jours dans le christianisme. Ce n'est plus seulement la pratique de quelques pères , c'est une coutume dans toutes les familles, c'est une espèce de loi. Loi dictée par l'esprit du monde , c'est-à-dire , par un esprit ou ambitieux , ou intéressé. Loi reconnue universellement dans le monde , et contre laquelle il est à peine permis aux ministresde rEgliseetauxprédicateursdes'élever.Loi même communément tolérée par ceux qui devroient s'employer avec plus dezèlc à l'abolir , par les direc- teurs des âmes les plus réformés en apparence et les plus rigides , par les docteurs les plus sévères dans
(1) Isaï. 4g.
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leur morale , et qui affectent plus de l'être ou de le paroltre. Enfin , loi aveuglément suivie par les enfans, qui n'en connoissent pas encore les pernicieuses consé- quences , qui n'ont pas encore assez de résolution pour s'opposer aux volontés paternelles, qui se trou- vent dans une malheureuse nécessité d'entrer dans la voie qu'on leur ouvre , et d'y marcher. Ce cadet n'a pas l'avantage de l'aînesse : sans examiner si Dieu le demande , ni s'il l'accepte , on le lui donne. Cet aîné n'a pas été, en naissant, assez favorisé de la nature, et manque de certaines qualités pour soutenir la gloire de son nom : sans égard aux vues de Dieu sur lui, on pense, pour ainsi dire, à le dégrader, on le rabaisse au rang du cadet , on lui substitue celui-ci , et pour cela on extorque un consentement forcé ; on y fait servir l'artifice et la violence, les caresses et les menaces. L'établissement de cette fille coûteroit : sans autre motif, c'est assez pour la dévouer à la religion. Mais elle n'est pas appelée à ce genre de vie : il faut bien qu'elle le soit puisqu'il n'y a point d'autre parti pour elle. Mais Dieu ne la veut pas dans cet état : il fautsup- poser qu'il l'y veut , et faire comme s'il l'y vouloit. Mais elle n'a nulle marque de vocation : c'en est une assez grande que la conjoncture présente des affaires , et la nécessité. Mais elle avoue elle-même qu'elle n"a pas celte grâce d'attrait : cette grâce lui viendra avec le temps , et lorsqu'elle sera dans un lieu propre à la recevoir. Cependant on conduit cette victime dans le temple, les pieds et les mains liées, je veux dire, dansladisposilion d'une volonté contrainte, labouche muette par la crainte et le respect d'un père qu'elle
l4 SUK LE DEVOIR DES PERES
a toujours honoré. Au milieu d'une cérémonie bril- lante pour les spectateurs qui y assistent, mais funèbre pour la personne qui en est le sujet , on la présente au prêtre , et l'on en fait un sacrilice qui, bien loin de glorifier Dieu et de lui plaire , devient exécrable à ses yeux r et provoque sa vengeance.
Ah! chrétiens, quelle abomination! et faut-il s'éton- ner, après cela, si des familles entières sont frappées de la malédiction divine? Non , non , disoitSalvien , par une sainte ironie, nous ne sommes plus au temps d'Abraham , où les sacrifices des enfans par les pères étoient des actions rares. îlien maintenant de plus commun que les imitateurs de ce grand patriarche. On le surpasse même tous les jours. Car, au lieu d'attendre comme lui l'ordre du ciel , on le prévient. On immole un enfant à Dieu , et on l'immole sans peine, même avec joie; et on l'immole sans que Dieu le commande , ni même qu'il l'agrée ; et on 1 immole lors même que Dieu îe défend , et qu'il ne cesse point de dire : Non extendas manum super puerum (i). Ainsi parloit l'éloquent évêque de Marseille dans l'ar- deur de son zèle. Mais bientôt, corrigeant sa pensée: Je me trompe , mes frères , reprenoit-il : ces pères meurtriers ne sont rien moins que les imitateurs d'A- braham. Car ce saint homme voulut sacrifier son fils à Dieu; mais ils ne sacrifient leurs enfans qu'à leur propre fortune et qu'à leur avare cupidité. Voilà pourquoi Dieu combla Abraham d'éloges etde récom- penses, parce que son sacrifice étoil un preuve de son obéissance et de sa piété : et voilà pourquoi Dieu n'a
(1) Gènes. 22,
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pour les autres que des reproches et des chàtimens , parce qu'il se lient justement offensé de leurs entre- prises criminelles.
Et ne me dites point, mes chers auditeurs, que , sans cette voie si ordinaire d'obliger vos enfans à embrasser l'état de l'Eglise , ou celui de la religion , vous êtes dans l'impuissance de les établir : abus. Ce n'est point à moi d'entrer avec vous en discussion, -de vos affaires domestiques , ni d'examiner ce que vous pouvez et ce que vous ne pouvez pas : mais c'est à moi de vous dire ce que la loi de Dieu voirs ordonne et ce qu'elle vous défend. Or, que l'impuissance où vous prétendez être soit vraie , ou qu'elle soit fausse , jamais il ne sera permis à un père de disposer de ses enfans pour la vocation, jamais de leur chercher un patrimoine dans l'Eglise, jamais de regarder la reli- gion comme une décharge de sa famille ; et s'il le fait, il irrite Dieu. Qu'il les laisse dans un état moins opulent , ils en seront moins exposés à se perdre , et n'en deviendront que plus fidèles a leurs devoirs. Qu'il les abandonne à la Providence : Dieu est leur père, il en aura soin. C'est ce que je pourrois vous répondre : mais je ne vous dis rien de tout cela, et voici à quoi je m'en tiens. Car , quoi qu'il puisse arriver dans la suite , j'en reviens toujours à mon principe, qu'il faut être chrétien et obéir à Dieu; que Dieu ne veut pas que la vocation de vos enfans dé- pende de vous, et que vous ne devez point là-dessus vous ingérer dans une fonction qui ne fut ni ne sera jamais de votre ressort. Voilà ce que je vous déclare , çt c'est assez.
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Vous me direz : Maisnesera-t-il pas du moins per- mis à un père de disposer de ses enfans pour le monde? Et moi, je vous réponds: Pourquoi luiseroit- il plus permis d'en disposer pour le monde que pour l'Eglise? Est-ce que les états du monde relèvent moins du souverain domaine de Dieu et de sa providence , que ceux de l'Eglise? Est-ce qu'il ne faut pas une grâce de vocation pour l'état du mariage aussi bien que pour celui de la religion? Est-ce que les condi- tions du siècle n'ont pas autant de liaison que les autres avec le salut? Dès que ce sont des états de vie , c'est à Dieu de nous y appeler; et s'il y en avoit où la vocation parût plus nécessaire , je puis bien dire que ce seroient ceux qui engagent à vivre dans le monde , parce que ce sont, sans contredit, les plus exposés, parce que les dangers y sont beaucoup plus communs, les tentations beaucoup plus subtiles et plus violentes, et qu'on y a plus de besoin d'être conduit par la sagesse et la grâce du Seigneur. Mais arrêtons-nous précisément au droit de Dieu. Vous voulez, mon cher auditeur, pousser cet aîné dans le monde : il faut qu'il y paroisse, qu'il s'y avance, qu'il y soit le soutien de sa maison. Mais que savez- vous si Dieu ne se l'est pas réservé ? etsi vous le saviez , oseriez- vous lui disputer la préférence? Ne le sachant pas, pouvez-vous moins faire que de le consulter là-dessus , que de lui demander quel est son bon plaisir , que de le prier qu'il vous découvre sa divine volonté, que d'employer tous les moyens ordinaires pour la con- noître , et de vous y soumettre dès le moment qu'elle vous sera notifiée? Mais que failes-vous? Vous savez
que
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que Dieu veut cet enfant dans la profession religieuse , et vous vous obstinez à le vouloir dans le monde. Vous voilà donc , pour ainsi parler , aux prises avec Dieu. Il s'agit de savoir qui des deux en doit être le maître: car Dieu l'appelle à lui , et vous voulez l'avoir pour vous-même. Ou c'est Dieu qui entreprend sur vos droits, ou c'est vous qui entreprenez sur les droits de Dieu. Or, dites-moi, homme vil et foible, quels sont vos droits au préjudice de votre Dieu, et sur quoi ils sont fondés? Mais, en même temps, apprenez à rendre aux droitsinviolablesd'unDieucréateur le juste hommage qui lui est dû.
Il y a dans saint Ambroise un trait bien remarqua- ble. C'est au premier livre des Vierges, où ce Père décrit le combat d'une jeune chrétienne , non pas contre les persécuteurs de la croix , mais contre la chair et le sang , contre ses proches. Elle se trouvoit sollicitée d'une part à s'engager dans une alliance qu'on lui proposoit, et de l'autre inspirée de prendre au pied des autels le voile sacré. Que faites-vous , disoit cette généreuse fille à toute une parenté qui la pressoit, et pourquoi perdre vos soins à me chercher un parti dans le monde? Je suis déjà pourvue : Quid in exquirendis nuptiis sollicitatis animum ? jam provisas hubeo. Vous m'offrez un époux , et j'en ai choisi un autre. Donnez-m'en un aussi riche , aussi puissant et aussi grand que le mien , alors je verrai quelle réponse j aurai à vous faire. Mais vous ne me présentez rien de semblable : car , celui dont vous me parlez est un homme, et celui dont j'ai fait choix est un Dieu. Vouloir me l'enlever , ou m'enlever à lui s tome v. 2.
j8 sur le devoir des pères
ce n'est pas établir ma fortune , c'est envier mon bon- heur : Non prtwidetis mihi , sed invidetis. Paroles , reprend saint Ambroise , qui touchèrent tous les assis- tans : chacun versoit des larmes , en voyant une vertu si ferme et si rare dans une jeune personne; et comme quelqu'un se fut avancé de lui dire , que si son père eût vécu , il n eût jamais consenti à la résolution qu'elle avoit formée : Ah ! répliqua-t-elle , c'est pour cela peut-être que le Seigneur l'a retiré; c'est afin qu'il ne servît pas d'obstacle aux ordres du ciel et aux des- seins de la Providence sur moi.
Non, non, chrétiens, quelque intérêt qu'ait un père de voir un enfant établi selon le monde , il ne peut , sansune espèce d'infidélité, se plaindre de Dieu, quand Dieu l'appelle à une vie plus sainte : et traverser cette vocation ou par artifice , ou par de longues et d'in- surmontables résistances , c'est ce que je puis appeler une rébellion contre Dieu et contre sa grâce. Pour- quoi tant de soupirs et tant de pleurs , écrivoit saint Jérôme à une dame romaine , lui reprochant son peu de constance et son peu de foi dans la perte qu'elle avoit faite d'une fille qui lui étoit chère, et que le ciel lui avoit ravie? Vous vous affligez, vous vous désolez; mais écoutez Jésus-Christ même qui vous parle , ou qui peut bien au moins vous parler de la sorte : Hé quoi ! Paule , vous vous laissez em- porter contre moi , parce que votre fille est présen- tement toute à moi ; et par des larmes criminelles que vous répandez sans mesure et sans soumission , vous offensez le divin époux qui possède le sujet de votre douleur et de vos regrets : Irasceris , Paula , quia
ENVERS LEURS ENFANS. 19
Jilia tua meafacta est, et rebellibus lacrymis facis injuriant possidenti. Beau reproche , mes chers audi- teurs , qui ne convient que trop à tant de pères chré- tiens. Et ne pensez pas que ce soit une bonne raison à y opposer, de me répondre que ce fils est le seul qui tous reste d'une ancienne et grande famille , et que sans lui, elle va s'éteindre : comme si Dieu étoitobligé de s'accommoder à vos idées mondaines ; comme si la conservation de votre famille étoit quelque chose de grand, lorsqu'il s'agit des volontés de Dieu; comme si tôt ou tard toutes les familles ne dévoient pas finir , et que la vôtre pût avoir une fin plus honorable, que par l'exécution des ordres du Seigneur votre Dieu. Voilà, chrétiens, ce qui regarde l'intérêt de Dieu. Que seroit-ce , si je m'étendois sur celui de vos enfans, et sur l'injustice que vous leur faites , quand vous dis- posez d'eux au préjudice de leur liberté, et com- munément au préjudice de leur salut? Car , hélas! le seul droit qu'ils aient, indépendamment de vous, c'est de disposer d'eux-mêmes avec Dieu, sur ce qui concerne leur ame et leur éternité ; et ce droit unique, vous le leur ôtez, ou vous les empêchez de s'en servir. Droit au reste le plus juste , puisqu'il est autorisé par toutes les lois , approuvé par toutes les coutumes, appuyé de toutes les raisons, tiré de tous les principes de la nature , fondé sur toutes les maxi- mes de la religion, et par conséquent inviolable. Prenez garde à ceci, s'il vous plaît. Oui, toutes les lois l'au- torisent ; les unes favorisant par toutes sortes de voies la liberté des enfans, je dis une liberté raisonnable; les autres réprimant par les plus grièves censures,
2.
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les fausses prétentions des pères el des mères qui vou- droient attenter à celte liberté et en troubler l'usage. Celles-ci permettant aux enfans de disposer d'eux- mêmes pour l'état religieux dans un âge où du reste ils ne peuvent disposer de rien : ce qu'on ne peut condamner , remarque le docte Tostat , sans préférer son jugement à celui de toute l'Eglise, qui l'a ordonné de la sorte. Celles-là ratifiant la profession solennelle du vœu de religion , faite à linsu même des parens, qui par nul moyen ne la peuvent invalider. Enfin , ce qui est essentiel , n'y ayant jamais eu de loi, ni ecclésiastique, ni civile, qui ait obligé un enfant d en passer par le choix et la volonté de son père en fait d'état; et s'en trouvant au contraire plusieurs qui déclarent de nulle valeur et de nulle force, toutes les paroles données, tous les engagemens contractés par des enfans, s'il paroît qu'il y ait eu de la contrainte, et qu'elle ait été au-delà des bornes d'une obéissance respectueuse. Pourquoi tout cela , chrétiens , au dé- triment, ce semble, de l'autorité paternelle, et au hasard des résolutions indiscrètes que peuvent pren- dre de jeunes personnes? Il étoit nécessaire que cela fût ainsi: des raisons substantielles et fondamentales le demandoient , et voici celle à quoi je m'arrête. C'est qu'il est du droit naturel et du droit divin , que celui- là choisisse lui-même son état, qui en doit porter les charges et accomplir les obligations. Ce principe est incontestable. Car, si dans la suite de ma vie il y a des peinesà supporter, je suis bien aise que le choix libre et exprès que j'en ai fait , en me les rendant volontaires, serve à me les adoucir ; et s'il s'élève dans
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mon cœur quelques répugnances et quelques mur- mures contre les devoirs de mon état, je veux avoir de quoi en quelque sorte les apaiser , par la pensée que c'est moi-même qui m'y suis soumis , moi-même qui m'y suis déterminé , moi-même qui ai consenti à tout ce que j'aurois de plus rigoureux et de plus pénible à éprouver. Or, tout le contraire arrive, quand des en fans se trouvent forcés de prendre un état pour lequel ils ne se sentent ni inclination , ni vocation ; et lorsque vous les engagez, par exemple , à la profession religieuse , vous ne vous obligez pas pour eux à en subir le joug et la dépendance , à en pratiquer les austérités , à en digérer les amer- tumes et les dégoûts : vous les conduisez jusque dans le sanctuaire ; et là vous leur imposez tout le fardeau , sans en rien retenir pour vous. Quand vous faites ac- cepter à cette fille une alliance dont elle a de l'éloigne- ment, vous ne lui garantissez pas les humeurs de ce mari bizarre et chagrin, qui la tiendra peut-être dans l'esclavage ; vous ne l'acquittez pas des soins infinis que demandera l'éducation d'une famille , et qui seront pour elle autant d'obligations indispensables. C'est donc une iniquité de vouloir ainsi disposer d'elle: car si elle doit être liée, n'est-il pas juste que vous lui laissiez au moins le pouvoir de choisir elle-même sa chaîne ?
Mais ce qu'il y a là-dessus de plus important, c'est ce que j'ai dit , et ce que je me trouve obligé de re- prendre pour vous le proposer dans un nouveau jour, et pour l'appliquer encore au point que je traite, savoir que là où il s'agit de vocation , il s'agit du salut éternel. Or, dès qu'il s'agit du salut, point d'autorité du père
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sur le fils , parce que tout y est personnel. Nous paroîtrons tous devant le tribunal de Dieu, dit saint Paul , pour y répondre de noire vie. Il faut donc que nous en ayons tous la disposition libre, conclut saint Jean-Chrysostôme : car nous devons disposer des choses dont nous sommes responsables. Vous ne serez pas jugé pour moi; et par conséquent , il ne vous appartient pas de disposer de moi : et si vous le voulez, si vous entreprenez de me faire entrer dans un état où mon salut soit moins en assurance , je puis vous dire alors ce que le saint empereur Valentinien dit à l'am- bassadeur de Rome, qui, de la part du sénat, lui parloit de rétablir les temples des faux dieux : Que Rome, qui est ma mère, me demande toutautrechose, je lui dois mes services; mais je les dois encore plus à l'auteur de mon salut: Sed magis dcbeo salutis auc- tori. C'est pour cela que les Pères de l'Eglise, après avoir employé toute la force de leurs raisonnemens et toute leur éloquence à persuader aux enfans une humble et fidèle soumission envers leurs parens, ont été néanmoins les premiers à les décharger de toute obéissance , dès qu'il étoit question d'un état auquel on voulût les attacher , ou dont on prétendît les détourner au péril de leur salut. Quelle réponse vous ferai-je , écrivoit saint Bernard à un homme du monde qui se sentoit appelé à la vie religieuse , et que sa mère tâchoit à retenir dans le monde : que vous dirai-je? Que vous abandonniez votre mère ?mais cela paroÎL contraire à la piété. Que vous demeuriez avec elle ? mais il n'est pas juste qu'une molle com- plaisance vous fasse perdre votre arae. Que vous
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soyez tout ensemble et à Jésus-Christ et au monde? mais, selon l'évangile, on ne peut être à deux maî- tres. Ce que veut votre mère est opposé à votre salut , et par une suite nécessaire, au sien même. Prenez donc maintenant votre parti , et choisissez , ou de sa- tisfaire seulement à sa volonté, ou de pourvoir au salut de tous les deux. Mais si vous l'aimez , quittez-la pour l'amour d'elle-même, de peur que vous retenant auprès d'elle , et vous faisant quitter Jésus-Christ , elle ne se perde avec vous et pour vous. Car com- ment ne se perdroit-elle pas , en vous faisant perdre la vie de l'ame après vous avoir donné la vie du corps ? Et tout ceci , ajoute le même Père , je vous le dis pour condescendre à votre foiblesse. Car l'oracle y est exprès , et ce devroit être assez de vous en rap- peler le souvenir , que , quoiqu'il y ait de l'impiété àmépriser sa mère, il y a de la piété à la mépriser pour Jésus-Christ.
Ah ! chrétiens , profitez de ces grandes instructions. Dans la conduite de vos familles, respectez toujours les droits de Dieu , et jamais ne donnez la moindre atteinte à ceux de vos enfans. Laissez-leur la même liberté que vous avez souhaitée, et dont peut-être vous avez été si jaloux. Faites pour eux ce que vous avez voulu qu'on fit pour vous; et si vous avez sur cela reçu quelque injustice , ne vous en vengez pas sur des âmes innocentes qui n'y ont eu nulle part, et qui d'ail- leurs vous doivent être si chères. Ayez égard à leur salut qui s'y trouve intéressé , et ne soyez pas assez cruels pour le sacrifier à vos vues humaines. Ne vous exposez pas vous-mêmes à être un jour l'objet de leur
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malédiction, après avoir été la source de leur mal- heur. Car leur malédiction seroit efficace , et attire- roitsur vous celle de Dieu. Si vous ne pouvez leur donner d'amples héritages, et s'ils n'ont pas de grands biens à posséder, ne leur ôlez pas au moins, si je l'ose dire, la possession d'eux-mêmes. Dieu ne vous oblige point à les faire riches , mais il vous ordonne de les laisser libres. Hé quoi ! me répondrez-vous, si des enfans inconsidérés, et emportés par le feu de 1 âge, font un mauvais choix , faudra-t-il que des pères et des mères les abandonnent à leur propre conduite , et qu'ils ferment les yeux à tout ? Je ne dis pas cela , mes chers auditeurs, et ce n'est point là ma pensée, comme je dois bientôt vous le faire voir. Si cet enfant choisit mal , vous pouvez le redresser par de sages avis; s'il ne les écoule pas, vous pouvez y ajouter le commande- ment; et s'il refuse d'obéir, vous y pouvez employer toute la force et l'autorité paternelle. Car tout cela n'est point disposer de sa personne ni de sa vocation ; mais au contraire , c'est le mettre en état d'en mieux disposer lui-même. J'appelle disposer de la vocation d'un enfant , lui marquer précisément 1 état que vous voulez qu'il embrasse, sans examiner s'il est, ou s'il n'est pas selon son gré. J appelle disposer de la vocation d'un enfant , le détourner d'un choix rai- sonnable qu'il a fait avec Dieu , et former d'insur- montables difficultés pour en arrêter l'exécution. J'appelle disposer de la vocation d'un enfant , abuser de sa crédulité pour le séduire par défausses promesses , pour lui faire voir de prétendus avan- tages qu'on imagine , et pour le mener insensible-
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ment au terme où l'on voudrôit le conduire. J'ap- pelle disposer de la vocation d'un enfant, laisser de longues années une fille sans l'établir , n'avoir pour elle que des manières dures et rebutantes, exercer par mille mauvais traitemens toute sa patience, jus- qu'à ce qu'elle se soit enfin dégoûtée du monde , et que d'elle-même elle ait pris le parti de la retraite. Voilà, dis-je , ce que j'appelle disposer de la voca- tion des en fans , et voilà ce que Dieu défend. Que lui répondrez-vous un jour, quand il vous reprochera de vous être opposé à ses desseins dans la conduite d'une maison qu'il vous avoit confiée? quand il vous demandera compte, non point du sang, mais de l'ame de cet enfant qu'il vouloit sauver, à qui il avoit préparé pour cela toutes les voies , et que vous en avez éloigné , que vous avez égaré , que vous avez perdu ? Que répondrez-vous à vos enfans mêmes ? Car ils s'élèveront contre vous, et ils deviendront vos accusateurs , comme vous aurez été leurs tenta- teurs et leurs corrupteurs. Non pas , encore une fois , que vous ne puissiez les diriger dans le choix qu'ils ont à faire , que vous ne puissiez les conseil- ler , les exhorter , user de tous les moyens que Dieu vous a mis en main , pour les préserver des écueils où une jeunesse volage et sans réflexion se laisse en- traîner. Je dis plus, et je prétends même que non- seulement vous le pouvez, mais que vous le devez; et c'est sur quoi j'établis l'autre proposition que j'ai avancée; savoir : que s'il ne vous est pas permis de déterminer vos enfans à un état , vous êtes néan- moins responsables à Dieu de l'état auquel ils se
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déterminent. Encore quelques momens de votre attention pour cette seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
C'est un principe reçu dans toute la morale, que nous devons , autant qu'il dépend de nous , garantir les choses où nous sommes obligés de nous intéres- ser et de prendre part; et qu'à proportion de la part que nous y avons , et de l'intérêt qui nous y en- gage, nous en devenons plus ou moins responsables. Celte maxime est évidente, et j'en tire la preuve de ma seconde proposition. Car, quoiqu'il ne soit pas au pouvoir des pères de déterminer à leurs enfans le choix d'une vocation et d'un état , ils ne laissent pas néanmoins d intervenir à ce choix , d'y parti- ciper , d'y avoir un droit de direction et de surveil- lance , non - seulement en qualité de pères , mais beaucoup plus en qualité de pères chrétiens. D'où il faut conclure qu'ils doivent donc répondre de ce choix , et que Dieu peut , sans injustice , leur en faire rendre compte. Quelques questions que je vais résoudre d'abord , serviront à éclaircir ce point.
On demande en général, si dans certains états, surtout dans ceux qui ne sont pas de la perfection évangélique , un enfant est maître de contracter un engagement, et de se lier sans l'aveu et la partici- pation de ses parens. Il ne le peut, chrétiens; mais il est de son devoir, et d'un devoir rigoureux, de les consulter, d'écouter leurs remontrances , d'y dé- férer autant que la raison le prescrit. Car , disent les théologiens , l'honneur dû aux pères et aux mères
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est un commandement exprès de Dieu. Or , de n'avoir nul égard à leurs sentimens , de ne se meure point en peine d'en être instruit, d'agir sur cela dans une pleine indépendance, et de n'en vouloir croire que soi-même , ce seroit un mépris formel de leur autorité; et ce mépris, dans une matière aussi importante que Test le choix de l'état , doit être regardé comme une' griève transgression de la loi divine. On demande en particulier , si dans un cer- tain âge, déjà avancé, un enfant peut, sans que le père en soit informé , et sans requérir son consente- ment, conclure un mariage où la passion le porte: s'il le peut, dis-je , en sûreté de conscience. Non, répondent les docteurs; et s'il le fait, le père est en droit de le punir selon les lois , et de le priver de son héritage: peine censée juste , et qui , par conséquent, suppose une offense. On demande si le père voyant son fils embrasser un parti qu'il juge , selon Dieu , lui être pernicieux , peut se taire sur cela, et par son silence , y coopérer en quelque sorte , et l'autoriser. Ce seroit , suivant la décision de tous les maîtres de la morale, un crime dans lui; et si là-dessus il dis- simule , s'il n'y fait pas toutes oppositions néces- saires , il se rend prévaricateur. De là il s'ensuit donc que les pères , sans disposer de leurs enfans , ont néanmoins part à leur choix en plusieurs ma- nières : par exhortation , par conseil , par tolérance , par consentement , par droit d'opposition et de pu- nition. Et voilà , chrétiens , le fondement de la vé- rité que je vous prêche. Car si Dieu ne vous avoit pas engagés à lui garantir le choix que font vos en-
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fans , pourquoi seriez-vous criminels lorsque vous manquez à employer, ou la voie de l'autorité, ou celle du conseil et de l'instruction , pour les aider à bien choisir? Pourquoi seroit-ce dans vous une to- lérance condamnable quand vous les abandonnez à eux-mêmes, et que vous les laissez choisir impuné- ment et inconsidérément ce que vous savez ne leur pas convenir, et leur devoir être nuisible? Pourquoi pourriez-vous vous opposer à leur choix , traverser leur choix, les punir de leur choix s'il est contre votre gré , et qu à votre égard ils ne se soient pas acquittés des soumissions ordinaires ? Dieu , sans doute, ne vous a donné ce pouvoir qu'à raison des charges qui y sont attachées; et de tous ces devoirs qu'il a imposé à vos enfans , résulte en vous une obligation naturelle de répondre d'eux et de leur état. Si donc il arrive qu'ils s'égarent, ou parce que vous n'avez pas pris soin de les éclairer , ou parce que vous n'avez pas eu la force de leur résister , ou parce qu'une lâche tolérance vous a fait même se- conder leurs désirs insensés, Dieu n'a-t-il pas droit de s'en prendre à vous , et de vous dire : Rendez- moi compte , non-seulement de vous-même , mais de ce fils, mais de cette fille, auprès de qui vous deviez être , en qualité de père , mon ministre, pour leur servir de guide et de conducteur. Et certes, chrétiens, qui ne sait pas qu'un père est respon- sable à Dieu de l'éducation de ses enfans? Or, dans l'éducation des enfans, qu'y a-t-il de plus essentiel que la condition où ils doivent entrer , et la forme de vie sur laquelle ils ont à délibérer ?
ENVERS LEURS ENFANS. 29
Développons encore ceci, et mettons-le dans 1111 nouveau jour pour le rendre plus instructif et plus pratique. Le choix d'un état, dit saint Bonaventure, peut être mauvais en trois manières : ou par lui- même , parce que l'état est contraire au salut , du moins très-dangereux ; ou parce que celui qui em- brasse l'état est incapable de le soutenir ; ou parce que tout honnête qu'est l'état que l'on choisit, tout propre qu'on est à en remplir les fonctions , on n'y entre pas néanmoins, si je puis ainsi m'exprimer, par la porte de l'honneur, ni par des voies droites. Prenez garde : je dis d'abord, choix d'un état mau- vais par lui-même, ou du moins très -dangereux. J'en donne un exemple , c'est celui de saint Mat- thieu. Qu'étoit-ce que cet apôtre avant qu'il eût été appelé et converti par Jésus-Christ? c'étoit un pu- blicain ; et il faut bien dire que cet emploi , qui consistoit à lever certains deniers publics , s'exer- çoit alors communément contre la conscience, puis- que Jésus - Christ , dans l'évangile , parlant du royaume des cicux , mettoit les pnblicains au même rang que les femmes perdues : Publicani et mère- triées (1) ; c'est la remarque de saint Jérôme , à quoi saint Grégoire en ajoute une autre. Car les apôtres, après leur conversion , reprirent leur première forme de vie, et retournèrent à leur pêche : il n'y eut que saint Matthieu qui , absolument et pour tou- jours, abandonna sa recette. D'où vient cette diffé- rence, demande saint Grégoire, sinon parce que l'emploi de saint Pierre et des autres apôtres étuit
(1) MattU. 21.
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innocent, et que celui de saint Matthieu l'engageoit au moins dans un péril certain et très-présent? Si donc il y avoit de semblables professions dans le monde ; je m'explique : s'il y avoit, ce que je n'exa- mine point, et ce que j'aurois peine à penser, si, dis-je, il y avoit de ces états où, selon l'estime com- mune, il fût moralement impossible de se conserver et d'être chrétien , un père qui craint Dieu pourroit-il permettre qu'un fils s'y jetât en aveugle , et qu'il y demeurât? Ah! mes chers auditeurs, bien loin de l'approuver, de l'autoriser, de le tolérer, il feroit tous ses efforts pour lui en inspirer de l'horreur et pour l'en éloigner. Il lui diroit comme le saint homme Tobie : Prenons confiance, mon fils, nous serons toujours assez riches si nous avons la crainte du Sei- gneur. Préférons-la à tous les trésors de la terre , et ne consentons jamais pour des biens temporels à perdre , ni même à risquer des biens éternels : Saris multa bona habebimus , fi timuerimus Deum (i). C'est ainsi qu'il lui parleroit , ou qu'il lui devroit parler. Mais s'il se laissoit dominer et conduire par l'intérêt; si dans la vue d'une fortune temporelle et d'un gain assuré , prompt , abondant , il agréoit le choix que fait son fils d'une profession au moins dangereuse selon Dieu; s'il étoit le premier à lui en procurer l'entrée, à le favoriser, à le seconder dans ses poursuites , à lui chercher pour cela des intercesseurs et des patrons , qui peut douter que par là il ne se chargeât de toutes les suites fu- nestes qu'il y auroit à craindre; que par là le père
(i) Tob. 4.
ENVERS LEURS ENFANS. 3ï
ne se rendît coupable de tous les désordres du fils; que la damnation de ce jeune homme ne lui dût être imputée , et que ce ne fût un des principaux articles sur quoi il auroit à se justifier devant le tri- bunal de Dieu ? N'en disons pas là- dessus davantage : c'est à vous , chrétiens , à faire l'application de cette morale, et à voir, dans l'usage du siècle présent, quelles conséquences vous en devez tirer. Avançons. Outre que le choix d'un état peut être mauvais dans la substance , il l'est encore plus souvent par rapport au sujet, c'est-à-dire, parce que celui qui fait ce choix est indigne de l'état qu'il choisit , n'a pas pour cet état toutes les qualités requises , et se trouve absolument incapable d'en accomplir les devoirs. De là cette corruption générale que nous voyons dans le monde. De là tant d'abus qui se sont intro- duits et qui régnent dans l'Eglise. De là ce dérè- glement presque universel dans l'administration des charges , et surtout dans la dispensation de la jus- lice. De là presque tous les maux dont la société des hommes est troublée; mais de là même aussi pour les pères un fond d'obligation qui doit les faire trembler , une matière infinie de péchés , une source inépuisable de scrupules , un des comp- tes les plus terribles qu'ils aient à rendre. Car si nous remontons au principe et que nous exami- nions bien ce qui cause un tel renversement dans tous les états de la vie , et d'où viennent tous ces désordres que nous déplorons assez , mais que nous ne corrigeons pas , nous reconnoîtrons qu'ils doivent être communément attribués aux pères, qui, sans
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égard à l'incapacité de leurs enfans, les ont eux- mêmes placés dans des rangs , et leur ont confié des ministères dont les fonctions étoient au - dessus de leurs forces et de leurs lalens. En effet , si ce père n'eût point traité de cette charge dont il a pourvu son fils, ce fils ne seroit rien aujourd'hui de ce qu'il est; et n'étant point ce qu'il est, il n'abuseroit pas d'une puissance qu'il a reçue sans la pouvoir exer- cer ; il ne feroit pas servir l'autorité dont il est re- vêtu , aux vexations , aux violences , aux injustices que le public ressent, et qui le font souffrir. Il a donc été possible au père de prévenir et d'arrêter de si fâcheuses conséquences. Instruit des dispositions de ce jeune homme , il pouvoit , au lieu de l'élever si haut , ou de l'aider à y parvenir, lui refuser pour cela ses soins et son secours. Non -seulement il le pouvoit, mais il le devoit; et qui s'étonnera que Dieu là-dessus entre en jugement avec lui, et qu'il lui en fasse porter la peine?
Voilà néanmoins , mes chers auditeurs , l'abus de notre siècle. Le zèle des pères pour leurs enfans ne va pas à les voir capables d'être employés; mais il leur surfit qu'ils soient employés. Il faut pour cet aîné tel office : cela se suppose comme un principe. Y a - t - il de quoi en faire les frais ? c'est ce qu'on examine avec toute l'attention nécessaire : cette avance une fois faite , restera - t - il assez de fonds pour toutes les autres dépenses ? c'est ce que l'on suppute très-exactement. Mais d'ailleurs cet enfant que Ion veut ainsi pousser, est-il propre à remplir la place qu'on lui destine ? la chose ne se met pas
en
ENVERS LEURS ENFANS. 33
en délibération : s'il a le mérite , à la bonne heure ; s'il ne l'a pas , sa charge lui en tiendra lieu. Mais on sait bien qu'il ne l'a pas en effet , et l'on ne peut espérer qu'il l'acquière jamais ; on le sait , et on agit toujours comme si on ne le savoit pas : car, où sont maintenant les pères qui ressemblent à cet empereur de Rome , lequel exclut authentiquement son fils de l'empire, parce qu'il ne lui trouvoil pas les dis- positions requises pour en soutenir le poids? Ce jeune homme est de telle famille, où telle dignité est héréditaire ; dès - là son sort est décidé : il faut que le fils succède au père ; et de cette maxime , que s'ensuit-il? vous en êtes tous les jours témoins; c'est qu'un enfant à qui l'on n'auroit pas voulu con- fier la moins importante affaire d'une maison parti- culière , a toutefois dans ses mains les affaires de toute une province et les intérêts publics; il peut prononcer comme il lui plaît, ordonner selon qu'il lui plaît, exécuter tout ce qu'il lui plaît; on en souffre , on en gémit , le bon droit est vendu , toute la justice renversée : c'est ce qui importe peu à un père, pourvu qu'il n'en ressente point le dommage, et que ce fils soit établi : car voilà comme raisonnent aujourd'hui la plupart des pères , ignorant leurs obli- gations ou négligeant d'y satisfaire ; se persuadant que tout est fait, dès qu'un enfant se trouve placé ; s'imaginant que c'est en cela que consiste la gran- deur du monde , et du reste , se flattant qu'il y a une Providence générale pour suppléer à tout ce qui pourroit manquer de leur part. Oui , chrétiens , il y en a une, n'en doutez point; mais c'est une
TOME V. 3
3 + SUR LE DEVOIR DES PÈRES
Providence rigoureuse, pour punir tous ces man- quemens dans vos personnes , avant que d'y sup- pléer dans l'ordre de l'univers; il y en a une, mais c'est une Providence de justice, et non de miséri- corde , pour vous demander raison de tous les maux que vous pouviez arrêter dans leur source, et que vous avez permis , que vous avez causés , que vous avez perpétués. Il est vrai , l'Ecriture nous dit , dans un sens, qu'au tribunal de Dieu chacun ré- pondra pour soi, et rien davantage; que le fardeau de l'un ne sera pas le fardeau de 1 autre , et que cha- cun portera le sien ; mais il n'est pas moins vrai que la même Ecriture, dans un autre sens , nous aver- tit que Dieu fera retomber sur le père l'iniquité du fils , que le jugement du père ne sera point séparé de celui du fils , que le fils sera condamné par le père, et le père par le fils : deux oracles partis l'un et l'autre de la vérité même , par conséquent l'un et l'autre infaillibles ; deux oracles opposés , ce semble , l'un à l'autre, et qui néanmoins ne se contredisent en aucune sorte; mais oracles que vous ne concilierez jamais qu'en reconnoissant à quoi vous engage la qualité de pères, et quel crime vous commettez quand un amour aveugle pour des enfans , ou quelque autre vue que ce puisse être , vous fait coopérer à leur choix , malgré leur insuffisance qui vous est connue, et la disproportion qui se rencontre entre leur foi- blesse et les ministères qu'ils prétendent exercer.
Mais si le choix enfin n'est mauvais , ni en lui- même , ni à l'égard du sujet , est-ce assez? non chré- tiens; car j'ajoute qu'il peut être mauvais par rap-
ENVERS LEURS ENFANS. 35
port aux moyens, et que c'est encore ce qui doit exciter toute votre vigilance. Je le veux : cet état , par lui-même , n'a rien qui blesse , ni les règles de l'honneur, ni les droits de la conscience; on y peut être chrétien et vivre en chrétien : je vais plus loin, el je conviens même avec vous de tout le mérite de cet enfant ; mais , fût -il doué de mille qualités, le mérite n'est pas toujours la porie par où l'on trouve accès et 1 on s'introduit , soit dans l'Eglise , soit dans le monde. Il y a de plus d'autres moyens, aux- quels on est souvent obligé d'avoir recours , et parmi ces moyens il y en a de légitimes, qui sont permis, et d'injustes, que la loi défend : or, dans le choix des uns el des autres, laisser les moyens permis , parce qu'ils ne suffisent pas , parce qu'ils ne sont pas assez prompts , parce qu'on ne les a pas ; et prendre des voies criminelles , qui , tout indirectes qu'elles sont, conduisent néanmoins au terme, et plus sûrement, et plus vite , voilà une des plus or- dinaires et des plus grandes iniquités du siècle. De vous en faire voir l'injustice, de déplorer avec vous la triste décadence où nous sommes là-dessus tom- bés en ces derniers temps, et de regretter l'ancienne probité des premiers âges, ce n'est pas précisément mon sujet ; mais ce qui me regarde et ce que je ne dois pas omettre , ce qui demande toute l'ardeur de mon zèle et toute la force de la parole évangélique , c'est que des pères ouvrent eux-mêmes à leurs en- fans de telles routes pour s'établir et pour s'avancer: car voilà de quoi nous avons sans cesse de tristes exemples. On veut que ce fils parvienne à certain
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degré dans le monde ; et pour cela , quelles intrigues nimagine-t-on pas? quelles cabales ne forme-t-on pas? à quels excès ne se porte-t-on pas contre les concurrens qui se présentent et qui font ombrage? On jette les yeux sur certain parti pour cette fille; et, afin de mieux engager celui-ci, le dirai -je? quelles libertés ne donne-t-on pas à celle-là ? quelles entrevues ne lui permet-on pas? à quel péril ne l'ex- pose-t-on pas? ce sont, dites-vous , les moyens de réussir, et tout demeure sans cela; mais sont-ce des moyens que Dieu approuve ? sont-ce des moyens que l'évangile autorise ? sont-ce des moyens que l'équité même naturelle inspire, et avec lesquels elle puisse concourir ? par conséquent , sont - ce des moyens qu'un père puisse suggérer à ses enfans, où un père puisse prêter les mains à ses enfans , dont un père puisse donner l'exemple à ses enfans? Si donc il se laisse aveugler par sa passion , jusqu'à les voir tranquillement , et sans nulle résistance de sa part , suivre de pareilles voies, jusqu'à les leur tracer lui-même et à les y conduire , en participant aux crimes de ses enfans , ne doit-il pas s'attendre à être compris dans l'arrêt que Dieu prononcera con- tre eux , et y a- t- il une excuse légitime qui l'en puisse préserver ?
Ah ! mes chers auditeurs , ne sera - ce pas assez d'être chargés de nous-mêmes , et d'avoir à répon- dre de nous-mêmes? ne sera-ce pas même encore trop pour notre foiblesse ? Mais , à l'égard des pères et des mères , il n'est pas possible que le jugement de Dieu se réduise là , et , par une triste nécessité
ENVERS LEURS ENFANS. 3j
et un engagement inévitable , il faut qu'il passe plus loin : car un père ne peut répondre de lui-même s sans répondre de ses enfans, puisqu'il n'aura été bon père , selon Dieu , ou père criminel , qu'autant qu'il aura rempli ses devoirs dans la conduite de sa famille , et en particulier dans celle de ses enfans , ou qu'il les aura négligés. Dieu donne l'autorité aux pères : c'est afin quils l'emploient , et pour les juger selon l'usage qu'ils en auront fait. Dieu leur donne des grâces particulières et propres de leur état : c'est afin qu'ils s'en servent , et non pas pour qu'elles de- meurent inutiles dans leurs mains. Tout ce que j'ai dit , au reste , du choix de vos enfans et du compte que vous en rendrez à Dieu , ne doit pas s'entendre de telle sorte, qu'il ne vous soit pas permis de les avancer dans des emplois convenables, ou de l'Eglise , ou du monde , quand Dieu les y appellera : car, bien loin de vous en faire un crime , je prétends au con- traire que c'est une de vos obligations; et jamais je n'approuverai 1 indifférence , pour ne pas dire la dureté de ces pères et de ces mères , qui , tout occupés d'eux-mêmes, et ne voulant se des- saisir de rien , laissent languir de jeunes personnes sans établissement , et leur font manquer les occa- sions les plus favorables. Mais mon dessein est d'ex- citer en vous un saint zèle de la perfection de vos enfans , dont Dieu vous a commis le soin , et qu'il soumet à votre discipline ; de vous faire tra- vailler, tandis qu'ils sont encore sous la main pater- nelle , à les instruire , à les former , à les rendre
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capables, intelligens , dignes des places où, selon leur naissance , ils peuvent aspirer. Or, il n'y a point pour cela de plus puissant motif, que de vous dire à vous-mêmes : Ou il faut que mes enfans soient ex- clus de tout, et qu'ils mènent une vie obscure et sans emploi; ou il faut que je m'applique à les dres- ser , afin qu'ils puissent devenir quelque chose , et faire quelque chose dans la vie ; ou , si je veux les pousser sans nulle disposition de leur part et mal- gré leur incapacité , il faut que je me damne avec eux. Qu'ils soient exclus de tout, ce seroit pour eux une honte , et un reproche pour moi ; que je me damne avec eux , ce seroit une extrême folie et le souverain malheur : la conséquence est donc que je "n'oublie rien , mais que j'use de toute mon adresse et de tout mon pouvoir de père , pour leur faire ac- quérir les qualités et de l'esprit et du cœur, dont ils pourront dans la suite avoir besoin , selon les états où la Providence les a destinés : car d'espérer que Dieu, en les appelant, fasse par lui-même tout le reste, et qu'il leur donne des connoissances infuses , c'est compter sur un miracle , et renverser l'ordre que sa sagesse a établi dans le gouvernement du monde ; et de prétendre que Dieu ne m'impute pas tout ce qui leur manquera et qu'ils pourroient rece- voir de moi, c'est ignorer un de mes premiers devoirs , et me tromper moi-même. Voilà , chrétiens, ce qu'il faut bien méditer : il n'y a rien là qui ne soit d'une conséquence infinie , et qui ne doive vous faire trembler, si vous le négligez ; mais j'ajoute aussi
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qu'il n'y a rien qui ne soit d'un mérite très-relevé, et qui ne doive vous consoler , si vous vous y ren- dez fidèles et si vous l'observez.
La qualité de pères vous impose de grandes obli- gations ; mais en même temps elle vous donne lieu d'amasser de grands trésors pour le ciel : car , qui ne sait pas ce que coûte la conduite et l'éducation des enfans, combien d'humeurs il faut supporter, combien d'écarts il faut pardonner , combien de foi- blesses il faut ménager , combien de précautions il faut prendre pour les instruire sans les fatiguer, pour les tenir sous la règle sans les rebuter , pour leur faire d'utiles répréhensions sans les révolter? Or, rien de tout cela n'est perdu devant Dieu , et c'est en cela même que doit consister devant Dieu votre princi- pale sainteté. Vos enfans profiteront de vos soins, ou ils n'en profiteront pas; s'ils n'en profitent pas, il est vrai, ce sera une peine pour vous, et une peine sensible; mais , du reste , vous en serez quittes auprès de Dieu et auprès deux; s'ils en profitent, et que Dieu, comme vous pouvez l'espérer, bénisse votre vigilance et votre zèle , quelle consolation pour vous en ce monde , de voir votre famille dans l'ordre , et surtout quel bonheur un jour de vous retrouver tous ensemble dans la gloire que je vous souhaite , etc.
SERMON
POUR LE
II.ME DIMANCHE APRÈS L'EPIPHANIE.
SUR L'ETAT DU MARIAGE.
Nuptiae factcc suât in Canâ Galileae ; et erat mater Jesu ibi : vocatus est autem et Jésus et discipuli ejus ad nuptias.
Il y eut des noces à Cana , en Galilée , et la mère de Jésus sy trouva. Jésus fut aussi invité aux noces avec ses disciples. En saint Jean, chap. 2.
INoN-SEULEMENT il y fut invité, chrétiens, mais il y assista; et en y assistant, il les approuva, il les honora, il les sanctifia, il en bannit les désordres, et déjà il prit des mesures pour les consacrer dans l'Eglise par l'institution d'un sacrement. Ce ne fut donc point en vain , ni sans dessein , qu'il y voulut être appelé : Vocatus est autem et Jésus ; car c'est de là , disent les Pères , que vient la sainteté du ma- riage ; et si l'on n'y appelle Jésus-Christ , il n'y a plus rien dans cet état que de profane , ni rien qui le relève. Mais je dis plus, et je prétends qu'il ne suffit pas que Jésus-Christ y soit appelé par les hommes , si l'on n'y est d'abord appelé par Jésus- Christ même. C'est-à-dire, mes chers auditeurs, que la grâce de la vocation par où Dieu vous sanc- tifie pour entier dans l'état du mariage, doit précé- der la prière et comme l'invitation , par où vous
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voulez engager Dieu à s'intéresser dans la sainte alliance que vous contractez et à la bénir. Prière inu- tile , sans cette vocation divine. Mais si c'est Dieu qui vous appelle, et qu'ensuite vous appeliez Dieu , voilà le modèle parfait et la véritable idée d'un ma- riage chrétien. C'est aussi l'importante matière dont j'entreprends aujourd'hui de vous entretenir ; et parce que je n'ignore pas à quels écueils mon sujet m'expose , j'ai recours à Dieu. Je m'adresse à lui comme le Prophète , et je lui demande qu'il mette une garde à ma bouche , et qu'il ne laisse pas pro- noncer à ma langue une parole dont la malignité du siècle puisse abuser. Implorons encore le secours et l'intercession de Marie , en lui disant : Ave,
Saint Augustin parlant du mariage dans un ex- cellent traité, et rapportant tous les avantages et tous les biens dont Dieu a pourvu cet état, les ré- duit à trois principaux : à l'éducation des enfans, qui en est la fin ; à la foi mutuelle et conjugale, qui en est le nœud ; et à la qualité du sacrement, qui en fait comme l'essence dans la loi de grâce : Bonum habcnt nuptiœ , et hoc tripartitum , proies s Jides , sacramentum. Ce sont les paroles répétées en divers endroits des ouvrages de ce Père. Et en effet , c'est un bien pour les hommes que Dieu , par l'institution d'un sacrement , ait établi des alliances entre eux , et qu'il ait élevé ces alliances à un ordre surnaturel par une grâce dont ils sont eux-mêmes les ministres. De plus , ce n'est pas un avantage peu estimable pour une personne engagée dans le ma-
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riage , de penser qu'une autre personne sur la terre lui est obligée de sa foi, et que ne lui étant rien dans l'ordre de la nature, ni selon la proximité du sang, elle ne laisse pas de lui devoir tout : amour, respect, complaisance, fidélité. Enfin je prétends que c'est un honneur aux pères et aux mères que Dieu les ait choisis pour lui élever dans le mariage des en- fans, c'est-à-dire, des serviteurs dont il soit glorifié, et des sujets qui amplifient son Eglise. Voilà donc trois grandes prérogatives du mariage : c'est un sacre- ment , c'est le lien d'une mutuelle société , c'est une propagation légitime des enfans de Dieu. Tout cela est vrai, chrétiens; mais ne pensez pas que ce soient des biens tellement gratuits , qu ils ne soient accom- pagnés d'aucunes charges : car voici l'idée que vous vous en devez former, et que je vous prie de com- prendre, parce que j'en vais faire le partage de ce discours. De ces trois sortes de biens résultent par nécessité des devoirs de conscience et des obliga- tions indispensables à remplir dans le mariage , ce sera la première partie ; des peines très-difficiles et très-fâcheuses à supporter dans le mariage , ce sera la seconde; et des dangers extrêmes par rapport au salut à éviter dans le mariage , ce sera la troisième. Or , je soutiens qu'on ne peut ni satisfaire à ces obli- gations, ni supporter ces peines , ni se préserver de ces dangers sans la grâce et la vocation de Dieu. D'où je conclus qu'il n'y a donc point d'état parmi les hommes où celte vocation divine soit plus néces- saire. C'est tout le sujet de l'attention favorable que je vous demande.
DU MARIAGE. 43
PREMIÈRE PARTIE.
On n'en peut douter, chrétiens, à considérer le mariage dans toute son étendue , et surtout selon les trois qualités que j'ai marquées , comme sacrement , comme lien d'une mutuelle société, et par rapport à l'éducation des enfans dont il est une propaga- tion légitime , cet état porte avec soi des obligations qu'il vous est d'une importance extrême de bien connoître, et que je vais, pour satisfaire au devoir de mon ministère , vous expliquer.
C'est , sans contredit , un bien pour le christia- nisme, et pour vous en particulier, qui êtes appelés par la Providence à vivre dans le monde , que le Fils de Dieu ait consacré le mariage par son institution ; que non-seulement le mariage ne soit point un état criminel comme l'ont voulu faire passer quelques hérétiques, ni une société purement civile comme il l'est parmi les païens, ni une simple cérémonie de religion comme il l'étoit dans l'ancienne loi , mais un sacrement qui confère la grâce de Jésus- Christ, établi pour sanctifier les âmes, pour repré- senter un de nos plus grands mystères , qui est l'incarnation du Verbe , et pour en appliquer les mérites à ceux qui le reçoivent dignement : Sacra- menlum hoc magnum (1). Oui, mes frères, disoit saint Paul, ce sacrement est grand; et je vous le dis , afin que vous sachiez l'avantage que possède en ceci notre religion par-dessus toutes les autres. Car il n'est grand que par le rapport qu'il a avec Jésus-
(i) Ephcs. 5.
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Christ , notre divin Sauveur. Il n'est grand que dans l'Eglise , qui est l'épouse de Jésus-Christ. Il n'est grand que pour les fidèles , qui sont les membres du corps mystique de Jésus-Christ: c'est-à-dire, qu'il n'est grand que pour vous : Ego autem dico vobis in Christo et in Ecclesiâ (i). Tout cela est de la foi. Mais de là que s'ensuit-il ? des obligations à quoi l'on fait bien peu de réflexion dans le monde , et que le mariage néanmoins nous impose. Car , puis- que c'est un sacrement de la loi de grâce, il n'est donc permis de s'y engager qu'avec une intention pure et sainte ; il n'est donc permis de le recevoir qu'avec une conscience nette et exempte de péché ; il n'est donc permis d'en user que dans la vue de Dieu , et pour une fin digne de Dieu : et quiconque manque à ces devoirs commet une offense qui tient de la nature du sacrilège , parce qu'il profane un sacrement. Présupposé le principe de la foi , il n'y a rien en toutes ces conséquences qui ne soit évident et incontestable.
Mais, encore une fois, on ne pense guère à ces conséquences dans le monde : et d'où vient qu'on n'y pense pas, qu'on oublie dans ce sacrement les règles de piété, que l'on garde et que l'on croit de- voir garder en recevant les autres? Vous êtes les pre- miers, et souvent même les plus zélés à condamner un homme qui entreroit dans l'Eglise et dans les or- dres sacrés, par des vues, ou d intérêt, ou d'ambi- tion. Vous ne voudriez pas approcher du sacrement de nos autels , sans vous être auparavant purifiés
(1) Ephes. 5.
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dans les eaux de la pénitence , et vous croiriez vous rendre coupables en vous présentant au tribunal de la pénitence pour une autre fin que d'honorer Dieu et de vous réconcilier avec Dieu. Quand on vous parle de ce Simon le magicien, qui demanda aux apôtres le sacrement de confirmation par un motif de vaine gloire , et quand on vous dit que Judas parut à la table de Jésus-Christ, et qu'il y commu- nia dans une disposition criminelle , vous réprouvez l'attentat de l'un et de l'autre. Or , le mariage est- il moins respectable et moins vénérable en qualité de sacrement ? Le Sauveur du monde l'a-t-il moins institué que les autres sacremens ? A-t-il moins de vertu pour donner la grâce que les autres sacre- mens ? Contient-il des mystères moins relevés que les autres sacremens ? Tout ce qui se dit des autres sacremens pour les exalter et nous les faire honorer, ne convient-il pas également à celui-ci? et, par conséquent , ne demande-t-il pas , par proportion , des dispositions aussi parfaites , un motif aussi chré- tien , une pureté de cœur aussi entière , un usage aussi honnête et aussi saint ?
Nous savons tout cela dans la spéculation ; mais dans la pratique , voici la différence qu'on met entre ce sacrement et les autres. Pour ceux-là on s'y pré- pare , on y cherche Dieu , on y prend des sentimens de religion, et en cela l'on agit chrétiennement; mais est-il question du sacrement dont je parle , vous di- riez que c'est dans la vie une chose indifférente et toute profane , à laquelle ni Dieu , ni la religion n'ont point de part. On fait un mariage par des
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considérations purement humaines, sans en avoir le moindre remords. On le célèbre au pied de l'au- tel dans un état actuel de péché ; et quoique ce soit incontestablement une profanation sacrilège , à peine en a-t-on quelque scrupule, parce que la plupart même ignorent ce point de conscience. Or sur cela, mes chers auditeurs, comment peut-on se justifier devant Dieu ? Car si vous voulez que je vous en dé- clare ma pensée , voilà un des désordres les plus essentiels qui régnent aujourd'hui dans le christia- nisme. On n'y regarde plus , ce semble , le mariage comme une chose sacrée , mais comme une affaire temporelle , et comme une pure négociation. Qui est-ce qui consulte Dieu pour embrasser cet état ? qui est-ce qui considère cet état comme un état de sainteté où Dieu l'appelle ? qui est-ce qui choisit cet état dans les vues de sa prédestination éternelle et de son salut ? le dirai-je ? Les païens mêmes étoient sur ce point plus religieux , du moins plus sages et plus sensés. Si le mariage , parmi eux , n'étoit pas un sacrement, ce n'étoit pas non plus, comme il l'est devenu parmi nous, un trafic mercenaire où l'on se donne l'un à l'autre , non par une inclination raisonnable , non par une estime honnête , ni selon le mérite de la personne, mais selon ses revenus et ses héritages , mais au prix de l'argent et de l'or. Car tel est le nœud de presque toutes les alliances ; c'est l'argent qui les forme : d'où vient ensuite ce dérèglement si commun, qu'après un mariage con- tracté sans attachement, on fait ailleurs de criminels attachemens, sans mariage. Quoi qu'il en soit, ce
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que nous ne pouvons assez déplorer , chrétiens, c'est que le mariage renfermant dans son essence deux qualités, celle de contrat et celle de sacrement, on n'a d'attention que sur la première , qui est d un or- dre inférieur , et qu'on néglige absolument l'autre , qui néanmoins est toute surnaturelle et toute divine. En qualité de contrat , on y observe toutes les règles de la prudence. Combien de traités , combien de conférences et d'assemblées, combien d'articles et de conditions, combien de précautions et de mesu- res ? Mais pour la qualité de sacrement, ni ré- flexions, ni préparatifs. On croit que tout se réduit à quelques cérémonies extérieures de l'Eglise , dont on s'acquitte sans recueillement et sans esprit de re- ligion. Or , est-il possible qu'un sacrement ainsi pro- fané vous attire, de la part de Dieu, les secours de grâce qu'il y a attachés ? et si vous manquez de ces secours , comment accomplirez-vous les obligations de votre état ?
Je dis les obligations que vous impose le mariage , non-seulement pris comme sacrement , mais déplus, considéré comme lien d'une société mutuelle. Car voici où je prétends que sont nécessaires les grâces de Dieu les plus puissantes et les plus abondantes : vous l'allez comprendre. Il ne s'agit point seulement ici d'une société apparente, mais d'une société de cœur ; en sorte que vous pratiquiez à la lettre ce pré- cepte de l'Apôtre : Viri 9 diligite uxores vestras , si eut et Chris tu s dilexit Ecclesiam (i); Vous, maris , aimez celles que Dieu vous a données pour
(i) Ephes. 5.
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épouses; et vous, femmes, ceux que la Providence vous a destinés pour époux. La règle que vous de- vez en cela garder , est de vous aimer l'un l'autre , comme Jésus-Christ a aimé son Eglise : Sicut et Christus dilexit Ecclesiam ; voilà, dis-je votre mo- dèle. Aimez-vous d'un amour respectueux, d'un amour fidèle , d'un amour officieux et condescendant, d'un amour constant et durable , d'un amour chré- tien. Tout cela, ce sont autant de devoirs renfermés dans cette foi conjugale que vous vous êtes promise de part et d'autre, et qui vous a unis. Prenez garde, je dis d'un amour respectueux, parce qu'une fami- liarité sans respect porte insensiblement et presque infailliblement au mépris. Je dis d'un amour fidèle , jusqu'à quitter pour un époux ou pour une épouse, père et mère , puisque c'est en termes formels la loi de Dieu ; mais à plus forte raison , jusqu'à rompra tout autre noeud qui pourroit attacher le coeur , et à se déprendre de tout autre objet qui le pourroit par- tager. Je dis d'un amour officieux et condescendant, qui prévienne les besoins ou qui les soulage , qui compatisse aux infirmités , qui lie les esprits et qui maintienne entre les volontés un parfait accord. Je dis d'un amour constant et durable, pour résister aux fâcheuses humeurs qui le pourroient troubler, aux soupçons et aux jalousies , aux animosités et aux aigreurs. Enfin , je dis d'un amour chrétien : car c'est ici que je puis appliquer, et que se doit vérifier la parole de saint Paul , que la femme chrétienne et vertueuse est la sanctification de son mari. C'est ce qu'ont été ces illustres princesses qui ont sanctifié
les
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les empires , en convertissant et en sanctifiant les princes dont elles étoient tout ensemble et les épouses et les apôtres. C'est ce que vous devez être, mes- dames , faisant dans vos familles ce que celles-là ont fait si glorieusement et avec tant de mérite dans les royaumes; estimant que le plus solide témoignage que vous puissiez donner à un époux , d'un vérita- ble amour , est de le retirer du vice et de le porter à Dieu; employant à cela toute votre élude , y rap- portant tous vos voeux , tous vos conseils , tous vos soins , et vous animant à persévérer dans ce saint exercice par le beau mot de saint Jérôme à Lseta. Elle étoit fille dïin père idolâtre , mais que son épouse avoit enfin réduit, par sa vigilance et par sa patience , à embrasser la foi. Or , il falloit bien , dit saint Jérôme , que cela fût ainsi ; un aussi grand zèle que celui de votre mère pour le salut de son mari , ne devoit point avoir d'autre effet. Et pour moi , ajoute ce saint docteur dans son style élevé et figuré , je pense que ce Jupiter même qu'adoroient les païens, eût cru en Jésus-Christ , s'il eût vécu dans une si sainte alliance: Ego puto , etiam ipsum Jovemt si habuisset talem cognationem , potuisse in Christum credere.
Mais par un renversement que nous ne déplo- rerons jamais assez, mes chers auditeurs, et dont peut-être vous éprouvez vous-mêmes les suites fu- nestes , qu'arrive-t-il ? vous ne pouvez l'ignorer, puisque vous le voyez tous les jours. Cette société qui devoit faire l'union et le bonheur des familles , et en être le plus ferme appui ; cette société que tome v. 4
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dévoient conserver mutuellement entre eux le mari et la femme , comme un des biens de leur état les plus estimables , à quoi se trouve-t-elle sans cesse exposée? aux ruptures , aux aversions, aux divisions , aux éclats quelquefois les plus scandaleux ; et cela pourquoi ? parce que ni l'un ni l'autre ne veut con- tribuer à l'entretenir. Une femme est entêtée , est capricieuse , est idolâtre de sa personne , aime le jeu , la dépense , les vains ajustemens, les compagnies et les diverlissemens du monde. Un mari est impérieux , est jaloux , est chagrin, est emporté et colère, aime son plaisir et la débauche. Et parce qu'ils ne vou- droient pas se faire la moindre violence , l'une , pour revenir de ses entêlemens , pour régler ses caprices, pour mettre des bornes à son jeu, à ses dissipations , à ses vanités , à son attachement au monde ; l'autre , pour abaisser ses hauteurs, pour adoucir ses cha- grins, pour se défaire de ses soupçons injustes et de ses inquiétudes outrées et mal fondées , pour modérer ses emportemens, et pour se retirer de ses débauches : de là viennent les contrariétés , les plaintes réci- proques et les murmures , les reproches aigres et amers. On conçoit du dégoût l'un pour l'autre ; et souvent enfin, pour prévenir de plus grands dé- sordres , on se trouve réduit à se séparer l'un de l'autre. Divorces et séparations que la loi des hommes autorise , mais qui ne sont pas pour cela toujours justifiés devant Dieu et selon la loi de Dieu. Divorces et séparations si ordinaires aujourd'hui dans le monde, et que nous pouvons regarder comme la honte de notre siècle , surtout parmi les chrétiens. Divorces
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et séparations d'où suit presque immanquablement la ruine des maisons les mieux établies , et où nous voyons s'accomplir à la lettre cette parole de Jésus- Christ , que tout royaume divisé sera désolé. Divorces et séparations où vivent quelquefois sans scrupule les personnes d ailleurs les plus adonnées aux exer- cices de la piété , ne se souvenant pas que le pre- mier devoir d'une piété solide est, à leur égard , et autant qu'il peut dépendre de leurs soins, de de- meurer dans une société que Dieu lui-même a formée ou a dû former.
Et pourquoi l'a-t-il formée ? Je l'ai dit , après saint Augustin : pour une propagation légitime , et pour l'éducation des enfans. Troisième et dernier fonds des plus importantes et des plus essentielles obliga- tions du mariage. Car, ce n'est point assez de leur
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avoir donné la naissance, à ces enfans, et de les avoir mis au monde : il faut les nourrir. Ce n'est point assez de les nourrir, il faut les pourvoir. Ce n'est point en- core assez de les pourvoir selon le monde , il faut les instruire et les élever selon le christianisme. De four- nir à leur subsistance et à l'entretien d'une vie qu'ils ont reçue de vous , c'est ce que vous dicte la nature et à quoi il est j>eu nécessaire de vous porter. De penser à leur établissement temporel , c'est, outre la nature , ce que vous inspire souvent votre ambition , et sur quoi vous n'êtes que trop ardens et que trop zélés. De travailler même à les perfectionner , à cul- tiver certains talens qui peuvent les distinguer et les avancer dans le monde , c'est un soin que vous ne négligez pas absolument , et de quoi plusieurs
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s'acquittent avec toute la vigilance convenable. Non pas qu'il n'y ait de ces pères et de ces mères insen- sibles et durs , qui , tout occupés d'eux-mêmes , semblent méconnoître leurs enfans, et les laissent manquer des secours les plus nécessaires , tandis qu'ils ne refusent rien à leurs propres personnes de tout ce qui peut contenter leur mondanité ou leur sen- sualité. Non pas qu'il n'y en ait à qui la vue de leurs enfans devient tellement insupportable , qu'ils les tiennent de longues années hors de la maison pater- nelle , les bannissant en quelque manière de leur pré* sence , parce qu'ils leur blessent les yeux , et les abandonnant à des mains étrangères pour les con- duire. Non pas qu'il n'y en ait , ainsi que je le disois dans le discours précédent , qui ne voulant jamais se dessaisir de rien pour leurs enfans , et pour leur procurer des établissemens sortables à leur condition, les voient tranquillement et impitoyablement languir auprès d'eux jusque dans un âge avancé s et les ré- duisent à la nécessité de passer leurs jours sans rang , sans nom , sans état. Non pas qu'il n'y en ait qui , dans un oubli entier de leurs enfans , ou par une molle et aveugle condescendance , ne leur donnent même nulle éducation pour le monde , leur permettant de vivre à leur gré , et les livrant , pour ainsi dire , à eux-mêmes et à tous leurs défauts naturels. Quel champ, si je voulois m'étendre là -dessus, et sur bien d'autres désordres que je passe , parce qu'après tout ils sont moins importans et moins fréquens ! Mais le plus essentiel et le plus commun , c'est d'élever des enfans en mondains, sans les élever en
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chrétiens ; c'est de veiller à tout ce qui regarde leur fortune , et de n'avoir nulle vigilance sur ce qui concerne leur salut; c'est de leur inspirer des sen- timens conformes aux maximes et aux principes du siècle , et d'être peu en peine qu'ils en aient de con- formes aux principes et aux maximes de l'évangile ; c'est de ne leur pardonner rien , dès qu'il s'agit du bon air du inonde , des bonnes manières du monde , de la science du monde , et de leur pardonner tout , dès qu'il ne s'agit que de l'innocence des mœurs et de la piété. De quoi néanmoins un père et une mère auront-ils plus particulièrement à répondre devant Dieu , si ce n'est de la sanctification de leurs enfans ? Comme c'est là sans contredit la première de toutes les affaires , ou plutôt comme c'est l'unique affaire , c'est à celle-là qu'ils doivent être spécialement at- tentifs dans l'instruction des enfans dont ils sont chargés. Et par conséquent c'est à eux de porter leurs enfans à Dieu, et de les entretenir dans la crainte de Dieu; à eux de corriger les inclinations vicieuses de leurs enfans , et de les tourner de bonne heure à la vertu; à eux d'éloigner leurs enfans, et de les préserver de tout ce qui peut corrompre leur cœur : domestiques déréglés , sociétés dangereuses , discours libertins, spectacles profanes, livres em- pestés et contagieux ; à eux de procurer à leurs enfans de saintes instructions , de leur donner eux-mêmes d'utiles conseils, surtout de leur donner de salutaires exemples, s'étudiant à ne rien dire et à ne rien faire en leur présence , qui puisse être un sujet de scan- dale pour ces âmes foibles et susceptibles de toutes
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les impressions. Ceci me meneroit trop loin , et pour ménager le temps qui m'est prescrit , je laisse un plus long détail.
Revenons donc : telles sont , mes chers audileurs , les obligations propres de l'état du mariage. Elles ont leurs difficultés, et de grandes difficultés, j'en conviens; mais de là même qu'ai-je voulu conclure? que l'on ne doit point entrer dans cet état sans la vocation divine. Car , pour remplir toutes ces obliga- tions , il faut une assistance spéciale du ciel ; et ce secours , Dieu ne le donne qu'à ceux qu'il appelle. Secours nécessaire , non-seulement pour accomplir les obligations du mariage , mais pour en supporter les peines dont j'ai à vous parler dans la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Il y a des peines dans l'état du mariage , et la preuve en est d'autant plus sensible , chrétiens, que vous en avez une expérience plus ordinaire. Pour vous les représenter, je n'ai qu'à suivre toujours les mêmes idées , en considérant le mariage sous les mêmes rapports. Ceci demande , s'il vous plaît , une atten- tion toute nouvelle.
Je l'ai dit, et je le répète ; que le mariage soit un sacrement, c'est ce qui fait son excellence et sa plus belle prérogative dans la loi de grâce ; mais c'est cela même aussi qui en fait la servitude: pourquoi? parce que c'est cette qualité de sacrement qui le rend indissoluble , et par conséquent qui en fait un joug, une sujétion , comme un esclavage où l'homme
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renonce à sa liberté. Si le Fils de Dieu avoit laissé le mariage dans l'ordre purement naturel , ce ne seroit qu'une simple convention f plus rigoureuse , à la vérité , que toutes les autres dans son engagement , mais après tout , qui pourroit se rompre dans les nécessités extrêmes. Et en effet , nous voyons que parmi les païens , où les lois et la jurisprudence ont paru les plus conformes à la raison humaine , la dissolution des mariages étoil autorisée. Ils les cas- soient, lorsque des sujets importans le demandoient ainsi ; et ils renonçoient aux alliances qu'ils avoient contractées , dès qu'elles leur devenoient préjudi- ciables. Dieu même , dans l'ancienne loi , permet- toit aux Juifs de répudier leurs femmes ; et quoi- qu'il ne leur donnât ce pouvoir que pour condes- cendre à la dureté de leurs cœurs, c'étoit néanmoins un pouvoir légitime , dont il leur étoit libre d'user. Mais dans l'Eglise chrétienne, c'est-à-dire, depuis que Jésus-Christ a fait du mariage un sacrement et qu'il lui en a donné la vertu , ce sacrement porte avec soi un caractère d'immutabilité. Est- il une fois reconnu valide ? c'est pour toujours. Quand il s'agiroil de la conservation de la vie , quand des royaumes entiers devroient périr , quand l'Eglise universelle seroit menacée de sa ruine , et que toutes les puissances s'armeroient contre elle, ce mariage subsistera, ce mariage durera jusqu'à la mort , qui seule en peut être le terme. Voilà ce que la foi même nous enseigne. Or c'est , chrétiens, ce que j'appelle une servitude et ce qui l'est en effet. Car je vous demande : un état qui vous assujettit , sans savoir presque à qui
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vous vous donnez , et qui vous ôte toute liberté de changer , n'est-ce pas en quelque sorte l'état d'un esclave ? Or , le mariage fait tout cela. Il vous en- gage à un autre que vous , et c'est ce qu'il y a de plus essentiel : à un autre , dis-je , qui n'avoit nul pouvoir sur vous , mais de qui vous dépendez main- tenant et qui s'est acquis un droit inaliénable sur votre personne. Par le sacerdoce , je ne me suis engagé qu'à Dieu et à moi-même : à Dieu mon sou- verain maître, à qui j'appartenoisdéjà; à moi-même, qui dois naturellement me régir et me conduire. Mais par le mariage, vous transférez ce domaine que vous avez sur vous-même , à un sujet étranger ; et ce qu'il y a de plus difficile et de plus héroïque dans la profession religieuse , devient la première obliga- tion de votre état. Encore, dans la religion, je ne me trouve pas engagé à telle personne en particulier ; ce n'est précisément et pour toujours, ni à celui-ci, ni à celui-là , mais tantôt à l'un , et tantôt à l'autre : ce qui doit inûniment adoucir le joug. Au lieu que dans le mariage , votre engagement est perpétuel pour celui-là , et pour celle-ci. Si la personne vous agrée et qu'elle soit selon votre cœur , c'est un bien pour vous : mais si ce mari ne plaît pas à cette femme , si cette femme ne revient pas à ce mari , ils n'en sont pas moins liés ensemble , et quel sup- plice qu'une semblable union !
A quoi j'ajoute , mes frères , une nouvelle diffé- rence , mais bien remarquable entre nos deux con- ditions. C'est que pour l'état religieux il y a un noviciat et un temps d'épreuve , et qu'il n'y en a
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point pour le mariage. De tous les états de la vie , dit saint Jérôme , le mariage est celui qui devroit plus être de notre choix , et c'est celui qui l'est le moins. Vous vous engagez , et vous ne savez à qui : car , vous ne connoissez jamais l'esprit , le naturel , les qualités du sujet avec qui vous faites une alliance si étroite , qu'après votre parole donnée , et lors- qu'il n'est plus temps de la reprendre. Maintenant que ce jeune homme vous recherche , il n'a que des complaisances pour vous , il n'a que des apparences de douceur , de modération , de vertu : mais dès que le nœud sera formé , vous apprendrez bientôt ce qu'il est , vous verrez succéder à cette douceur feinte , des emportemens et des colères , à cette modération affectée , des brusqueries et des vio- lences , à cette vertu hypocrite, des débauches et des excès. Maintenant que cette jeune personne est sans établissement , et que vous lui paroissez un parti convenable , elle sait se composer et se contrefaire : mais quand une fois elle n'aura plus tant de ména- gemens à prendre , ni tant d'intérêt à vous plaire , vous en éprouverez bientôt les caprices , les bizarre- ries , les entêtemens , les hauteurs. Quoi que vous fassiez , et de quelque diligence que vous usiez , il en faut courir le hasard. Ce qui faisoit dire à Salo- mon , que pour les biens et les richesses , c'est de nos parens que nous les recevons; mais qu'une femme sage et vertueuse , il n'y a que Dieu qui la donne : Divitiœ daîitur à parentibus ., à Domino autem uxor prudens ( i ) .
(1) Prov. 19.
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Concevez donc bien , mes cliers auditeurs, ce que c'est qu'un tel engagement ou quune telle servitude pour toute la vie et sans retour. Il n'y a point de vœu si solennel dont l'Eglise ne puisse dispenser; mais à l'égard du mariage elle a, pour ainsi dire, les mains liées, et son pouvoir ne s'étend point jusque-là. Engagement qui paru taux apôtres mêmes d'une telle conséquence, que pour cela seul ils conclurent qu'il étoit donc bien plus à propos de demeurer dans le célibat: Si ita est causa hominis cum uxore , non expedit nubcre ( i ). Et que leur répondit là-dessus le Fils de Dicu?Condam- na-t-il ce sentiment si peu favorable au mariage? Il l'approuva , il le confirma , il les félicita d'avoir com- pris ce que tant d'autres ne comprenoient pas: Non omnes capiunt verbum istud{pL), Pourquoi cela?parce qu'il savoit combien en effet ce sacrement seroit un rude fardeau pour la plupart de ceux qui le dévoient recevoir. Ce que je vous dis, au reste, chrétiens, n'est point tant pour vous en donner de l'horreur, que pour vous faire sentir à quel point l'assistance divine vous est nécessaire dans le mariage, et de quelle importance il est de ne s'y pas engager sans le gré de Dieu. Ah! combien en a-t-on vu, et combien en voit-on de nos jours succomber sous ce joug pesant, ou ne le traîner qu'avec peine, et en déplorant mille fois leur infortune? Combien de malheureux dans le inonde et dans toutes les conditions du monde, parois- seut contens au dehors , mais gémissent en secret de l'esclavage où ils se trouvent réduits? D'autant plus à plaindre , si j'ose parler de la sorte , qu'ils ont moins
(1) Mattli. 19. — (2) Ibid.
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de droit eux-mêmes de se plaindre. Car, qui les a chargés de ces fers dont la pesanteur les accable? est- ce Dieu , qu'ils n'ont pas consulté ? n'est-ce pas eux- mêmes? Et comment iroient-ils au pied de l'autel pour se consoler avec le Seigneur, lui dire : Soutenez-moi, mon Dieu; ou brisez ma chaîne, ou du moins aidez- moi àla porter. Qu'auroit-il de sa part à leur faire en- tendre ? ce n'est point moi qui l'ai formé ce lien ; je n'ai point été votre conseil; rien ne m'engage à de- venir votre appui, ni à soulager votre douleur.
Ce qui la redouble et ce qui la doit rendre encore plus vive , c'est cette société dont le mariage est le noeud. Car quoique la société , prise en elle-même , ait toujours été regardée comme un bien , toutefois, par l'extrême difficulté de trouver des esprits qui s'ac- cordent ensemble, et qui se conviennent mutuelle- ment l'un à l'autre, on peut dire que la solitude lui est communément préférable. Nous avons de la peine à nous souffrir nous-mêmes : un autre nous sera-t-il plus aisé à supporter? Je ne parle point de mille affaires chagrinantes qu'attire la société et la communauté des mariages. Ce ne sont que les accidens de votre état , mais des accidens, après tout, si ordinaires, que les mariages mêmes des princes et des rois n'en sont pas exempts. Je m'arrête à la seule diversité d'humeurs qui se rencontre souvent entre une femme et un mari. Quelle croix et quelle épreuve ! Quel sujet de mortifica- tion et de patience! Un mari sage et modeste avec une
femme volage et dissipée; une femme régulière et ver- tueuse avec un mari libertin et impie. De tant de ma- riages qui se contractent tous les jours , combien en
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voit-on où se trouve la sympathie des cœurs ? et s'il y a de l'antipathie , est-il un plus cruel martyre ? Du moins si l'on savoit par là se sanctifier ; si l'on portoit sa croix en chrétien, et que d'une triste nécessité on se fît une vertu et un mérite; mais ce qu'il y a de bien déplorable , c'est que ces peines domestiques ne ser- vent encore qu'à vous éloigner davantage de Dieu , et qu'à vous rendre plus criminels devant Dieu. On cherche à se dédommager au dehors; on tourne ailleurs ses inclinations , et à quels désordres ne se laisse-t-on pas entraîner? Du reste, quelles animosités et quelles aversions ne nourrit-on pas dans l'aine? En quelles plaintes et en quels murmures , en quelles désolations et en quels désespoirs les années s'écoulent-elles? On demeure dans ces dispositions jusqu'à la mort ; et , comme disoit saint Bernard , on ne fait que pas- ser d'un enfer à un autre enfer, d'un enfer de péché et de crime à un enfer de peine et de châtiment, de l'enfer du mariage au véritable enfer des démons. Ce sont là, dites-vous, des extrémités; il est vrai : mais extrémités tant qu'il vous plaira, rien n'est plus commun dans l'état du mariage ; et n'est-ce pas cela même qui nous en doit mieux faire connoître la pe- santeur, qu'on y soit si souvent réduit à de pareilles extrémités ? Si cet état étoit pour vous de l'ordre de Dieu ; si vous ne l'aviez pas choisi vous-même , ou que vous ne l'eussiez pris que par la vocation de Dieu , que dans les vues de Dieu , que sous la conduite de Dieu , sa grâce vous l'adouciroit, et sa providence ne vous manqueroit pas au besoin. Il vous auroit adressée , comme Rebecca , à l'époux qui vous étoit destiné et
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qui vous convenoit. Il donneroit à vos paroles une efficace , et à vos soins une bénédiction toute parti- culière pour rendre ce mari plus traitable , pour fixer ses légèretés , pour arrêter ses emportemens , pour le retirer de ses débauches, pour calmer ses inquiétudes et dissiper ses jalousies. Du moins, dans les ennuis et les dégoûts, dans les rebuts et les mépris, dans les contradictions et les chagrins où vous vous trouvez exposée, il vous revêtiroit d'une force divine pour les supporter ; et par son onction intérieure , il sauroit bien, lors même que toutseroit en trouble au dehors, vous faire goûter dans le fond de l'ame les douceurs d'une sainte paix. Mais parce que de vous-même et en aveugle, vous vous êtes, pour ainsi parler, jetée dans les fers , il vous en laisse porter tout le poids. C'est-à-dire , et vous ne le savez que trop , qu'il vous laisse porter tous les caprices d'un mari bizarre, toutes les hauteurs d'un mari impérieux , toutes les brusqueries d'un mari violent, toutes les épar- gnes d'un mari avare, toutes les dissipations d'un mari prodigue, tous les dédains d'un mari peu affec- tionné et indifférent, toutes les folles et chimé- riques imaginations d'un mari jaloux. Il permet que vous-même, au lieu de chercher dans votre patience et en de sages ménagemens, le remède aux maux qui vous affligent, vous les augmentiez; que vous-même vous deveniez une femme vaine, une femme indiscrète , une femme mondaine et dissipée , une femme obstinée et opiniâtre; que vous-même vous ayez vos variations et vos inconstances , vos aigreurs et vos fiertés , vos vivacités et vos colères ; que l'un
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et l'autre vous ne serviez qu'à exciter le feu de îa discorde , et qu'à rendre votre condition plus mal- heureuse.
Encore si l'on en étoit quitte à ce prix; mais une troisième source de peines dans le mariage , et j'ose dire une source presque inépuisable , c'est l'éducation des enfans. Un enfant sage , dit Salomon , fait la joie de son père; et celui , au contraire , qui a l'esprit mal tourné, est un sujet de douleur et de tristesse pour sa mère : Filius sapiens lœlificat patrem ;JHius verb stultus mœstilia est matris suœ (i ). Mais sans altérer en aucune sorte la parole du Si-Esprit , je puis ajouter dans un autre sens, que des enfans à élever, soit qu'ils soient réglés, ou qu'ils ne le soient pas, sont communément pour des pères et pour des mères un lourd fardeau et une croix bien pesante. Je ne parle point des soins que demande une première enfance, sujette à mille foiblesses auxquelles il faut condes- cendre, à mille besoins auxquels il faut fournir, à mille accidens sur lesquels il faut veiller. Supposons-les dans un âge plus avancé , et dans ce temps où ils com- mencent proprement à se faire connoîlre ou par leurs bonnes , ou par leurs mauvaises qualités. Que ce soient , si vous le voulez , des enfans bien nés , et qui donnent pour l'avenir les plus heureuses espérances; que ce soient de bons sujets , sur qui , dans la suite , on puisse compter, j'y consens; mais est-on pour cela en état de les pourvoir et de les avancer? est-on pour cela certain de ne les pas perdre , et de les con- server? Quel amer déboire, par exemple, et quelle
(i) Prov. 10.
s
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désolation de se voir chargé d'une nombreuse famille , et de manquer des moyens nécessaires pour l'établir ; d'avoir des enfans capables de tout , et de ne pouvoir les pousser à rien; d'être obligé de les laisser dans une oisiveté forcée , où ils passent tristement leurs jours, et dans une obscurité où leur naissance , leur nom , leur mérite personnel demeurent ensevelis ! Quel regret, quel accablement, lorsqu'un accident im- prévu , qu'une mort inopinée vient tout à coup à en- lever des enfans qu'on aimoit , et sur qui l'on faisoit fond , à qui l'on avoit d'amples héritages , de grand titres à transmettre, et qui dévoient être le soutien d'une maison , laquelle tombe avec eux, ou va bientôt après eux tomber ! Or vous le savez , si ce sont là dans le monde des événemens rares , dont on ne puisse tirer nulle conséquence; et vous n'ignorez pas ce qu'une expérience si commune vous a là-dessus ap- pris , et vous apprend tous les jours.
Mais ce que vous savez encore mieux , parce qu'il est encore plus commun , c'est ce qu'il en coûte à des pères et à des mères pour élever des enfans indociles , pour redresser des enfans mal nés, pour soutenir des enfans sans génie et sans talent,pour gagner des enfans ingrats et sans naturel , pour ramener à leur devoir des enfans égarés et abandonnés à leurs passions , des enfans déréglés et débauchés , prodigues et dis- sipateurs. N'est-ce pas là de quoi les familles sont remplies , et qu'y a-t-il de plus ordinaire? Je dis des enfans indociles, des enfans toujours prêts à se ré- volter contre les sages remontrances qu'on leur fait et les salutaires enseignemens qu'on leur donne ; des
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enfans mal nés que tomes leurs inclinations tournent au vice, et à qui l'on ne peut inspirer nul senti- ment de christianisme, ni même d'honneur; des enfans sans génie , qu'on voudroit former afin de les avancer , mais auprès de qui tous les soins qu'on prend deviennent inutiles par le peu de disposition qu'on y trouve; des enfans ingrats qui ne sentent rien de ce qu'on fait pour eux , et dont on ne reçoit point d'autre reconnoissance que mille déplaisirs , d'autant plus piquans , qu'on avoil moins lieu de les attendre ; des enfans volages et inconsidérés, qu'une aveugle précipitation engage en de continuelles et fâcheuses affaires; déréglés et débauchés, que la passion porte à des désordres qui les décrient dans le monde , et dont l'infamie rejaillit sur ceux à qui ils appartiennent; prodigues et dissipateurs, qui, pour fournir à des dépenses excessives , empruntent de toutes parts et à toutes conditions sans être en peine de l'avenir, et sans en prévoir les funestes suites. Qu'est-il besoin que je m'étende sur cela davantage, et que vous dirai- je dont vous ne soyez mieux instruits que moi ! N'est- ce pas là , pères et mères , ce qui vous fait tant gémir ? N'est-ce pas ce qui vous plonge en de si profondes mélancolies, ou ce qui vous jette en de si violens transports? N'est-ce pas ce qui vous déchire le cœur et ce qui vous fait dire en tant d'occasions ce que disoit cette mère de Jacob et d'Esaù :Si sic mihifuturum crat, quid necesse fuit concipere? (i) Si ce sont là les fruits du mariage , ne vaudroit-il pas mieux pour moi de n'y avoir jamais pensé? Heureux l'état où,
(0 Geaes. 25.
libre
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jtbre et dégagé de tout autre soin, l'on n'est chargé que de soi-même! Vous le dites, mon cher audi- teur, et ce n'est pas sans sujet; mais voici ce qui est encore plus vrai, et ce qu'il faudroit encore plutôt vous dire et vous reprocher devant Dieu ; que vous ne deviez donc pas vous déterminer si vite à un choix dont les conséquences étoient tant à crain- dre; que vous deviez prendre avec Dieu de justes mesures, le consulter immédiatement lui-même par la prière, et consulter ses ministres qu'il a établis pour être les interprètes de ses volontés; que vous deviez peser mûrement les choses, non selon les fausses maximes du monde , mais dans la balance de l'évan- glie et au poids du sanctuaire ; que vous ne deviez rien omettre enfin, avant que d'embrasser l'état du ma- riage , pour bien connoître, et ses obligations, et ses peines, et en dernier lieu, ses dangers, dont j'ai à, vous entretenir dans la troisième partie.
TROISIÈME PARTIE.
Toutes les conditions de la vie ont leurs dangers; je dis leurs dangers, par rapport au salut. Non-seu- lement dangers communs, mais dangers particuliers et propres de chaque état. La solitude même n'en est pas exempte , et les anachorètes ont eu à combattre pour mettre à couvert leur innocence et pour se défen- dre des attaques où ils ont été exposés. Encore n'y ont-ils pas toujours réussi; et combien de fois 1 Eglise a-t-elle vu ses plus brillantes lumières s'éteindre , et pleuré la chute de ceux qu'elle se proposoit de met- tre un jour au rang de ses saints ? Mais du reste , selon TOME V. S
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le sentiment universel des pères et des maîtres de ls morale , s'il y a partout des dangers , on peut dire qu'un des étals les plus dangereux , c'est le mariage. En voici la preuve : parce que , dans le mariage il faut concilier des choses dont l'accord est très-difficile; qui ne se trouvent presque jamais ensemble, qui, dans l'estime commune des hommes, paroissent in- compatibles, et sans lesquelles néanmoins il n'est pas possible d'être sauvé. Car il s'agit d'accorder la licence conjugale, avec la continence et la chasteté; une véri- table et intime amitié pour la créature , avec une fidé- lité inviolable pour le Créateur; un soin exact et vigilant des affaires temporelles, avec un détachement d'esprit et un dégagement intérieur des biens de la terre. Tout cela sur quoi fondé ? toujours sur les mêmes qualités du mariage, qui servent de fond à tout ce discours.
Prenez garde en effet, chrétiens : s'il y a quelque chose qui rende l'incontinence des mariages plus cri- minelle devant Dieu, c'est la dignité du sacrement ; et cependant rien de plus sujet que le mariage , aux excès d'une passion sans règle et sans retenue. Qu'est- ce qui porte plus fortement une femme, et qui l'oblige même à prendre avec plus de zèle tous les intérêts d'un mari , et à chercher les moyens de lui plaire ? n'est-ce pas cette étroite société qu'il doit y avoir entre l'un et l'autre ? mais n'est-ce pas aussi d'ailleurs ce même zèle pour un époux , cette même attache , qui la met dans un péril évident d'abandonner en mille rencontres les intérêts de Dieu , et de déplaire à Dieu? Enfin , il faut qu'un père et une mère aient
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âe la vigilance et du soin pour établir leur maison , et sans cela ils ne satisfont pas au devoir de leur cons- cience , puisqu'ils sont les tuteurs de leurs enfans , et qu'après leur avoir donné la vie, ils leur doivent en- core l'entretien et l'éducation. Or, dites-moi si cette vigilance , si ce soin d'établir une famille, de placer des enfans , de leur laisser un héritage qui leur con- vienne et qui puisse les maintenir dans la condition où ils sont nés , n'est pas la plus dangereuse de toutes les tentations;si ce n'est pas le prétexte le plus spécieux et le plus subtil pour autoriser en apparence toutes les injustices que suggère une avare cupidité; et par conséquent , si ce n'est pas une occasion continuelle et toujours présente de se perdre? Reprenons : et vous , mes chers auditeurs , que votre état expose à tant de périls , ouvrez au moins les yeux pour les apercevoir et pour apprendre à vous en préserver. Le premier , c'est l'incontinence des mariages : je m'en tiens à cette parole , et ce n'est même qu'avec peine que je l'ai laissé échapper. Saint Jérôme , écrivant à une vierge et l'instruisant des devoirs du célibat où elle faisoit profession de vivre, ne craignoit point de s'exprimer en certains termes dont elle pou- voit être blessée : Pourquoi? c'est, lui disoitce saint docteur, que j'aime mieux me mettre au hasard de vous parler avec un peu moins de réserve , que de vous cacher des vérités qui concernent votre salut : Malo verecundlâ periclitari , quant veritatc. Peut- être avoit-il raison de s'expliquer de la sorte dans une lettre: mais ici, chrétiens, dans cette chaire évan- gélique , je dois , sans altérer la vérité , user de la
5.
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sage précaution que demande la dignité de mon mi- nistère. Vous savez ce que la loi chrétienne vous or- donne et ce qu'elle vous défend ; ou , si vous ne le savez pas , tout ce que je puis vous dire , c'est qu'il vous est d'une extrême importance de vous en ins- truire , puisqu'il y va de votre salut ; c'est que le le mariage est un état de chasteté et de continence aussi bien que le célibat, quelque différence qu'il y ait d'ailleurs entre l'un et l'autre ; c'est qu'il y a dans le mariage des lois établies de Dieu , et qu'il n'est pas permis de transgresser ; c'est que tous les désordres qui s'y commettent , bien loin d'être excusés, et en quelque manière justifiés par le sacrement , tirent de là même une malice et une difformité toute parti- culière ; c'est que vous avez sur cela une conscience qu'il faut écouter et qui vous jugera devant Dieu ; enfin , selon la pensée de saint Jérôme , c'est que des trois espèces de chasteté , savoir, celle de la virgi- nité , celle de la viduité et celle du mariage , la chasteté conjugale , quoique la plus imparfaite , est néanmoins la plus difficile : pourquoi ? parce qu'il est bien plus aisé , dit ce saint docteur, de s'abstenir entièrement, que de se modérer, et de renoncer absolument à la chair , qui est votre ennemi domes- tique , que de lui prescrire des bornes et de la ré- primer. La virginité , ajoute le même Père, en se conservant , triomphe presque sans combat. A peine connoît-elle le danger , parce qu'elle le fuit et qu'elle s'en tient éloignée. On peut dire par proportion le même de l'état de viduité ; mais il en va tout au- trement à l'égard de la chasteté conjugale. Entre elle
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et l'impureté , il n'y a qu'un pas à faire ; mais ce pas conduit au crime et jusqu'à la damnation.
A ce premier danger un autre encore se trouve joint: c'est celui de la société mutuelle. Comprenez-le. Car l'effet de cette société doit être une union des cœurs si parfaite , que pour un époux l'on soit dis- posé à se détacher de tout , à sacrifier tout , mais avec celte exception si délicate et si rare, que l'amour conjugal ne l'emporte pas sur l'amour de Dieu; que l'époux et l'épouse soient tellement attachés l'un à l'autre, qu'en même temps ils soient l'un et l'autre encore plus étroitement attachés à Dieu ; qu'une femme disposée à suivre toutes les inclinations rai- sonnables d'un mari, ait d'ailleurs la force de lui ré- sister quand il s'agit de suivre ses passions , de parti- ciper à ses désordres , de prêter l'oreille à ses discours médisans ou impies, d'entrer dans ses ressentimens , de seconder ses vengeances. Ainsi , que cet époux ait reçu une injure, qu'il ait été offensé et outragé, il vous est permis d'en être touchée , de partager avec lui sa peine , de lui procurer toute la satisfaction con- venable : vous le pouvez , et même vous le devez. Mais d'aller au-delà, de prendre ses aniinosités et ses haines, de l'autoriser dans ses emportemens et ses violences , de condescendre à tout ce que lui inspire un cœur aigri et animé , ce n'est point agir en femme chrétienne , ce n'est point là une vraie fidélité; et Jésus-Christ, en instituant le mariage dans son Eglise, n'a point prétendu qu'il servît à se faire un crime propre du crime d'autrui. De même , que ce mari , ou ambitieux, ou intéressé, forme d'injustes desseins*
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et qu'il veuille , contre le droit et la bonne foi, vous engager dans ses entreprises , c'est là qu'avec une sainte assurance , il faut tenir ferme et s'opposer à l'iniquité. Mais je lui dois obéir : point d'obéissance qui lui soit due au préjudice de la loi de Dieu. Mais il s'éloignera de moi : sa disgrâce alors vaudra mieux pour vous que son estime. Mais la paix en sera trou- blée : vous aurez la paix de la conscience, et elle vous suffira. Mais il cherchera toutes les occasions de me chagriner : vous profiterez de vos chagrins pour pratiquer la patience , et Dieu du reste vous conso- lera. Mais le moyen enfin de se soutenir toujours dans cette fermeté inébranlable , et de ne se démentir jamais ? Cela n'est pas aisé , j'en conviens ; mais c'est pour cela même que je vous l'ai proposé comme un des plus grands dangers de votre état.
Et voilà ce que vouloit dire saint Paul , écrivant aux Corinthiens, lorsqu'il faisoit consister le bonheur des vierges à n'être point partagées entre Dieu et le monde ; à n'être point chargées de l'obligation et du soin de plaire aux hommes , mais seulement à Jésus- Christ , l'époux de leurs âmes : Et mulier innupta et t'irgo cogitât quœ Domini sunt (i). Au lieu, ajoutoit-il, qu'une femme est toujours en peine comment elle se maintiendra tout à la fois et dans la grâce de son mari et dans celle de son Dieu : se trouvant obligée, autant qu'il lui est possible, à contenter l'un et l'autre , et ne sachant néanmoins en mille rencontres comment y réussir , ni par où les accorder. Tellement qu'il faut, par une triste né-
(1) i. Cor. 7.
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cessité , qu'elle renonce l'un pour l'autre , qu'elle abandonne l'un pour s'attacher inviolablement à l'autre ; et c'est ce qui la trouble, ce qui divise son cœur , ce qui lui remplit l'esprit de pensées , de vues , d'affections toutes contraires , ce qui la tient en de continuelles perplexités, et quelquefois dans les plus cruelles incertitudes : Quœ autem nupta est , cogitât cjuœ sunt mundi , quomodb placeat viro (1). D'autant plus dangereusement exposée , que la présence d'un mari avec qui elle vit, et l'intérêt de le ménager, font plus d'impression sur elle. Si peut-être, à cer- tains momens où la résolution est plus forte et la grâce plus abondante , elle écoute la conscience et se maintient dans le devoir, qu'il est à craindre que cette conscience , toujours combattue par l'occasion , ne vienne enfin à se relâcher avec le temps et à céder! ^ 'est-ce pas ainsi qu'une molle complaisance a perdu tant de femmes, et tous les jours en perd tant d'autres? Elles étoient de leur fond et par leur penchant , douces, patientes, équitables, droites, régulières: mais un homme insatiable et avare , colère et vin- dicatif, sensuel et voluptueux, les a rendues com- plices de ses fraudes et de ses aversions, de ses excès et de ses plus honteuses cupidités.
Que dirai-je , ou que ne me reste-t-il point à dire d'un dernier danger , que porte avec soi le soin d'une famille et l'éducation des enfans ? Il est certain , et je vous l'ai déjà assez fait entendre , que l'éducation de vos enfans vous engage par devoir et par état :i vaquer aux affaires temporelles. Mais il n'est pas.
(ji) 1. Cer. 7.
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moins vrai que cet engagement est un écueil cm il est rare de ne pas échouer; et qui ne voit pas l'ex- trême difficulté qu'il y a de concilier ensemble le soin des biens de la terre et le détachement de ces mêmes biens? Selon l'évangile , si vous négligez de pourvoir vos enfans d'une manière conforme à leur condition, vous vous rendez coupables devant Dieu ; et si d'ailleurs , afin de pourvoir vos enfans , vous vous laissez emporter au désir et à l'amour des ri- chesses , il n'y a point de salut pour vous. Dans le mariage , il ne vous est pas permis , comme aux autres, d'abandonner toutes choses pour suivre Jésus- Christ : ce n est point là votre perfection. Il faut que vous possédiez, que vous conserviez, et même que vous travailliez raisonnablement à acquérir. Mais en possédant , en conservant , en acquérant , il faut pré- server votre cœur de toute affection terrestre. Ainsi vous le dit saint Paul ; écoutez-le : Hoc itaque dico , fratres : veliquum est ut et qui liaient uxores , tan- vuam non habentes sint ; et qui emunt , tanquam non possidenies ; et qui utuntur hoc mundo , tan- quam non utantur (t); voilà , mes frères, disoit ce grand Apôtre , ce que j'ai à vous intimer de la part de Dieu : savoir, que , parmi vous , ceux qui sont engagés dans le mariage aient l'esprit et le cœur aussi libres que s'ils étoient pleinement maîtres d'eux- mêmes ; que ceux qui vendent et qui achètent le fassent comme s'ils ne possédoient rien ; et que ceux qui ont la disposition des biens de ce monde en usent comme s'ils ne leur appartenoient pas : pourquoi
(l) i. Cor. 7.
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cela ? parce que la figure de ce monde passe , pour- suivent le docteur des Gentils : Prœterit enim Jigura hujus mundi{y). Et moi j'ose ajouter , en vous appli- quant cette morale : parce que le soin que vous pou- vez et que vous devez avoir des biens de ce monde , ne vous dispense en aucune sorte de l'obligation d'y renoncer de cœur et de volonté. Jésus-Christ en a fait une loi générale pour tous les hommes; et cette loi , dit saint Chrysostome , ne pouvant s'entendre d'un renoncement réel et effectif, il faut , par néces- sité, l'interpréter du renoncement de l'esprit: Qui non renunciat omnibus (2). C'est-à-dire , chrétiens , que, quand le Sauveur des hommes prononçoit cet oracle , il parloit pour vous aussi bien que pour moi : avec celle différence néanmoins, qu'en vous faisant ce commandement, il vous obligeoit à quelque chose de plus difficile que moi. Car il vouloit que ce déta- chement intérieur ne vous ôtât rien de toute la vigi- lance nécessaire pour la conservation de vos biens et pour l'entretien de vos familles. Or, de joindre l'un et l'autre ensemble , c'est ce que j'appelle la vertu héroïque de votre état. Et comment, en effet, me direz- vous, atteindre à ce point de pauvreté évan- gélique ? A cela , je vous réponds ce que répondoit Jésus-Christ lui-même sur un sujet à peu près sem- blable : La chose est impossible aux hommes, mais elle ne l'est pas à Dieu. Elle est impossible à ceux qui s'ingèrent d'eux-mêmes et sans la grâce de la vocation dans le mariage , ou qui l'ayant , cette grâce, n'en font pas l'usage qu'ils doivent ; mais à ceux qui
(1)1. Cor. 7. — (2) Luc. i/t.
74 SUR l'état
y sont fidèles , tout devient possible. Abraham vécut dans le même état que vous ; il eut une maison à soutenir comme vous ; il posséda de plus grands biens que vous, et jamais ces biens périssables n'ex- citèrent le moindre désir dans son cœur, et n'y allu- mèrent le feu de la convoitise.
Quoi qu'il en soit, vous connoissez, mes chers auditeurs , les obligations du mariage , vous en savez les peines, vous n'en ignorez pas les dangers, et par conséquent vous voyez combien il vous importe d'y être éclairés, conduits , secourus de Dieu ; c'est- à-dire combien il vous importe de n'y entrer que par le choix de Dieu , et d'y attirer sur vous la grâce de Dieu. Mais si ce n'est pas par cette vocation di- vine que je l'ai embrassé , n'y a-t-il plus de ressource pour moi , et que ferai-je ? vous ferez ce que fait le pécheur pénitent. En se convertissant à Dieu , il répare , par la grâce de la pénitence , ce qu'il a perdu en se dépouillant de la grâce d innocence: de même vous réparerez après le mariage, le mal que vous avez commis en vous engageant dans le mariage; et puisque vous n'avez pas eu les premières grâces de cet état , vous aurez recours à Dieu pour obtenir les secondes: car Dieu a de secondes grâces pour suppléer au défaut des premières , et c'est dans ces secondes grâces que vous devez mettre votre confiance. Cè- pe ndant, parce qu'elles sont plus rares et moins abondantes , quand elles n'ont pas été précédées des autres , ce qui vous reste , c'est de veiller avec plus d'attention sur vous-mêmes, devons appli- quer avec plus de zèle à tous les devoirs d'un état
DU MARIAGE. 7D
où Dieu veut maintenant que vous persévériez , de concevoir un repentir plus vif et plus amer de 1 égarement où vous êtes tombé par votre faute , de redoubler sur cela vos vœux et de crier plus for- tement vers le Seigneur. Ah ! mon Dieu , lui direz- vous , comme dit le frère de Jacob à Isaac après avoir perdu son droit d'aînesse, n'avez -vous pas plus d'une bénédiction, et le trésor de vos grâces n'est-il pas infini? Num unam taniùm benediciio- nem habes , paler{i).p II est vrai. Seigneur, je me suis écarté de ma route, en m" écartant de celle que vous m'aviez marquée : car c'étoit là proprement ma route , c'éloit mon chemin; mais m'avez-vous pour cela rejeté , et votre providence manque-t-elle de moyens pour réparer la perte que j'ai faite"? Jetez , mon Dieu , jetez encore un regard favorable sur moi , et ne m'abandonnez pas à moi-même , lorsque je veux désormais m'abandonner pleinement à votre conduite : Mihi quoque obsccro ut bcncdi- cas (2). Il vous écoutera , mon cher auditeur ; et par un retour de sa miséricorde , il prendra pour vous de nouvelles vues de prédestination , et vous fera arriver au salut éternel, que je vous souhaite , etc.
(1) Gènes. 27 (2) Ibid.
SERMON
POUR LE
III* DIMANCHE APRÈS L'EPIPHANIE.
SUR LA FOI.
Et dixit Jésus Centurioui : Vade , et sicat creclldistî , fiât tibi.
Jésus ait au Centurion : Allez , et qu'il vous soit fait selon que vous avez cru. Eu saint Mattli., chap. 8.
jNl'EST-lL pas surprenant que le Sauveur du monde y au lieu d'attribuer les miracles de sa toute-puissance à sa toute puissance même et à la vertu souveraine de Dieu , les ait communément attribués dans l'évan- gile à la foi des hommes? Puissant en œuvres et en paroles , il délivroit les possédés , il guérissoit les malades, il ressuscitoit les morts ; mais quoiqu'il pût bien au moins s'en réserver la gloire , tandis qu'il en laissoit aux autres l'avantage , il la donne encore toute entière à la foi , comme si la foi seule eût opéré par lui ce que lui seul il opéroit pour la foi. Allez, dit-il dans notre évangile , et qu'il vous soit fait selon votre foi: Vade et sicut credidisti ,Jiat tibi. C'est la réponse qu'il fait à ce centenier qui lui vient de- mander la guérison de son serviteur frappé d'une mortelle paralysie , et c'est la réponse qu'il a faite en tant d'autres occasions et sur tant d autres sujets: partout admirant la foi , lui qui ne devoit rien , ce
SUR LA FOI. 77
semble , admirer ; partout exaltant la foi , partout publiant la force et l'efficace de la foi , partout fai- sant entendre qu il ne pouvoit rien refuser à la foi : Vade , et sicut credidisti ,Jiat tibi. C'est de là même que les hérétiques des derniers siècles ont prétendu tirer cette fausse conséquence , que tout l'ouvrage et toute l'affaire du salut de l'homme roule uniquement sur la foi : erreur que l'Eglise a frappée d'anathême, et qui va directement à détruire dans le christianisme la pratique et la nécessité des bonnes œuvres. Mais moi , mes chers auditeurs , sans donner dans une telle extrémité , je tire de mon évangile un sujet beaucoup plus solide , et qui sert de fondement à toute la morale chrétienne ; et , m'attachant à ces paroles du Fils de Dieu : Qu'il vous soit fait comme vous avez cru : Sicut credidisti , Jiat tibi , je veux vous parler des vrais effets de la foi par rapport au salut. G est dans Marie que cette vertu a fait éclater tout son pouvoir , puisque c'est par la foi que Marie conçut le Verbe divin; adressons -nous â elle, et disons-lui : Ave.
De quelque manière que je prétende ici m'expli- quer, chrétiens, mon dessein n'est pas de chercher des tempéramens pour concilier l'opinion des héré- tiques de notre siècle avec la doctrine de l'Eglise touchant l'efficace et la vertu de la foi , puisque saint Augustin m'apprend qu'entre Terreur et la vérité , il n'y a point d'autre parti que la confession de lune et 1 abjuration de l'autre. L'opinion , disons mieux, l'erreur des hérétiques de notre siècle , est que la foi
78 SUR LA FOI.
seule nous justifie devant Dieu ; que nos bonnes oeu- vres , quelque parfaites qu'elles soient , ne contri- buent en rien au salut ; que la vie éternelle ne nous est point donnée par titre de récompense, mais par forme de simple héritage : héritage que nous ne pou- vons mériter , et dont nous prenons possession sans y avoir acquis aucun droit. Tel est le langage de l'hérésie ; mais voici celui de la foi même : car il est delà foi que la foi seule ne suffit pas pour nous sau- ver ; il est de la foi que nos bonnes œuvres doivent faire une partie de notre justification ; il est de la foi qu'en vertu de nos bonnes œuvres , nous acquérons un droit légitime à la gloire que Dieu nous prépare; et que cette gloire , par un effet merveilleux de la grâce de Jésus-Christ , est tout à la fois , comme s'exprime saint Augustin , et le don de Dieu , et le mérite de l'homme.
Cependant , chrétiens , sans m'engager dans une controverse qui ne convient ni au temps , ni à l'as- semblée où je parle , j'avance deux propositions non- seulement orthodoxes , mais incontestables , et qui. ■vont partager ce discours , savoir : que c'est la foi qui nous sauve , première proposition ; et que sou- vent aussi c'est la foi qui nous condamne , seconde proposition : elles semblent l'une et l'autre contra- dictoires ; mais la contradiction apparente qu'elles renferment me donnera lieu de vous développer les plus beaux principes et les plus grandes maximes de la théologie sur celte importante matière : le juste sauvé par la foi , et le pécheur condamné par la foi ; le juste sauvé par la foi , parce que c'est surtout de
SUR LA FOI. 79
îa foi que vient notre justification ; vous le verrez dans la première partie : le pécheur condamné par la foi , parce que la foi , sans les œuvres , devient contre lui un titre de réprobation : je vous le ferai voir dans la seconde partie. Commençons.
PREMIÈRE PARTIE.
C'est la foi qui nous sauve : cette vérité nous est trop expressément marquée dans 1 Ecriture pour en pouvoir douter ; mais le point est de savoir comment et en quel sens il est vrai que la foi nous sauve. Sur quoi je dis que la foi nous sauve en deux manières , et comme perfection de nos bonnes œuvres , et comme principe de nos bonnes œuvres. Comme perfection de nos bonnes œuvres , parce que c'est surtout de la foi que vient aux bonnes œuvres , que nous pra- tiquons , leur efficace et leur prix : comme principe de nos bonnes œuvres ; parce que c'est de la foi que nous vient à nous-mêmes cette sainte ardeur qui nous porte à les pratiquer. La suite vous fera mieux en- tendre ces deux pensées : appliquez-vous à l'une et à l'autre.
De quelque sorte que les théologiens expliquent le mystère de la justification des hommes , il est toujours vrai , comme l'Ecriture nous l'enseigne , que c est de la foi que nos actions tirent leur prix et leur efficace devant Dieu , et par conséquent, que la foi est comme la perfection de nos vertus et de toutes nos bonnes œuvres. Je ne puis être sauvé , m prétendre aux récompenses de Dieu , que par le mérite des bonnes œuvres : vérité constante ; mais
So SUR LA FOI.
je dois aussi reconnoître que mes bonnes œuvres ne peuvent avoir de mérite devant Dieu que par la foi ; c'est la foi qui leur doit imprimer ce sceau de la vie éternelle que saint Paul appelle excellemment : Signaculum justitiœ Jidei ( i ) Et de même , dit saint Chrysostôme, qu'une pièce de monnoie qui n'auroit pas la marque du prince , quelque précieuse qu'elle fût d'ailleurs , ne seroit censée de nulle valeur et de nul usage dans le commerce ; ainsi , quoi que je fasse d'honnête , de louable , et même de grand et d'héroïque , si je ne le fais dans l'esprit de la foi , et si tout cela ne porte le caractère de la foi , je ne m'en dois rien promettre pour le salut. Voilà, chré- tiens , ce qui , de tout temps , a passé pour incon- testable dans notre religion , et ce que nous devons établir pour règle de toute notre conduite ; voilà ce que l'Apôtre prêchoit aux Juifs avec tant de zèle ; voilà ce que saint Augustin prouvoit aux pélagiens , avec tant de force et tant de solidité ; voilà ce que les Pères de l'Eglise remontroient sans cesse aux hérétiques de leur siècle ; et voilà ce que les prédi- cateurs de l'évangile doivent encore aujourd'hui , et plus que jamais , faire comprendre à leurs audi- teurs : que , sans la foi , je dis sans une foi pure , sincère , humble , obéissante , tout ce que nous fai- sons nous est inutile par rapport à l'éternité bien- heureuse.
Prenez garde , chrétiens , et suivez-moi. Les Juifs se confioient dans les œuvres de la loi de Moïse _, c'est-à-dire , dans les sacrifices qui leur étoient
(i) Rom. 4-
ordonnés \
SUR LA FOI. 8*
ordonnés; et pourvu qu'ils l'observassent fidèlement et invïolablement , celte loi , ils s'assuroient que tou- tes les promesses faites à Abraham dévoient s'ac- complir dans eux. Vous vous trompez , mes frères, leur disoit saint Paul ; ce n'est point la pratique de votre loi qui vous sauvera , c'est la foi de Jésus-Christ. Vous avez beau immoler des victimes , vous avez beau vous purifier , vous avez beau faire profession d'un culte exact et religieux; si toutes ces observan- ces et toutes ces cérémonies ne sont sanctifiées par îa foi , vous ne faites rien. C'est par la foi que vous avez été justifiés , et c'est la foi qui doit vous don- ner accès auprès de Dieu : Justijicati ex Jide ( i ) : ainsi leur parloit cet homme apostolique. Les péla- giens faisoient fond sur leurs bonnes œuvres natu- relles , et se persuadoient que Dieu y avoit égard dans la distribution de ses grâces , et que la raison pourquoi il appeloit les uns et n'appeloit pas les" autres , pourquoi il choisissoit les uns préférable- ment aux autres > étoit que les uns se dîsposoient avec plus de soin que les autres , par les bonnes œuvres de la nature , à recevoir cette grâce de vo- cation et de choix ; et il faut avouer avec saint î*ros- per , que cette erreur avoit quelque chose dé spé- cieux ; mais c'étoit une erreur } et saint Augustin fut suscité de Dieu pour la combattre et la détruire* Non , mes frères , reprenoit ce docteur incompara- ble , il n'en va pas de la sorte ; ces bonnes œuvres naturelles , sur quoi vous vous appuyez , n'ont aucin; effet pour le salut; ce n'est point là ce qui cng;>^*:
(*) Rom. 5.
TO?JE V, G
82 SUR LA FOI.
Dieu à nous accorder sa grâce , et jamais il ne nous en tiendra compte dans l'éternité: c'est à la foi qu'il a attaché tout le mérite de notre vie , et sans la foi, rien ne nous peut conduire à lui. Enfin les héréti- ques presque de tous les siècles , ont tiré avantage de leurs bonnes œuvres , et , par une aveugle présomp- tion , se sont flattés de vivre dans leur secte , plus saintement que les catholiques , d'êlre plus réformés qu'eux , plus austères qu'eux , plus adonnés aux exer- cices de la charité et de la pénitence qu'eux , et , à n'en juger que par l'extérieur , peut-être ont-ils eu quelquefois sujet de le prétendre. Mais parce que leur foi n'étoit pas saine , les Pères leur répondoient toujours que c'étoit en vain qu'ils se glorifioient ; que toutes ces œuvres de piété , quoiqu'éclalantes , n'étoient que des œuvres mortes, leurs vertus que des fantômes ; et que , de fécondes qu'elles eussent été avec la foi , elles devenoient sans la foi des arbres stériles ; qu'il n'y avoit que le champ de l'Eglise où. l'on pût espérer de cueillir de bons fruits ; que qui- conque semoit ailleurs que dans ce champ , perdoit et dissipoit ( car je ne me sers ici que de leurs expres- sions); que c'étoit dans cette Eglise universelle , et par conséquent dépositaire unique de la vraie foi , que Dieu, selon le témoignage de David , vouloit être loué: Apud te laus mea in Ecclesiâ magna ( i ) ; que , hors de là , il n'y avoit ni louanges , ni prières qu'il écoutât ; et que , quand un homme dont la foi se trouvoit corrompue , osoit paroître devant les autels pour s'acquitter d'un devoir de religion , c'étoit à
(i) Psalm. ai.
SUR LA FOI. 83
lui particulièrement qu'il adressoit ces terribles pa- roles : Quare tu enarras justitias meas , et assumis testamentum meum per os tuum ( i ) ? Pourquoi t'ingères-tu à sanctifier mon nom , et pourquoi , n'ayant pas la foi de mes serviteurs , entreprends tu de me rendre des services que je ne puis agréer ? que les bonnes œuvres séparées de la foi , bien loin d'être aux sectateurs de l'hérésie un fonds de mérite , seroient plutôt devant Dieu un sujet de confusion , puisque Dieu , non-seulement ne leur sauroit nul gré d'avoir fait le bien qu'ils faisoient en ne croyant pas ce qu'ils dévoient croire , mais qu'il les jugeroit même avec plus de rigueur , pour n'avoir pas cru ce qu'ils dévoient croire en faisant le bien qu ils fai- soient : Ac per hoc solo Dei meoque judicio , ces pa- roles sont remarquables , non solùm minus laudandi sunt , quia se continent , cùm non credant ; sed etiam multà magis , vituperandi quia non credunt , cum se contineant ; en un mot , que , dans le chris- tianisme , ce n'étoit point absolument par la subs- tance des oeuvres , mais par la qualité de la foi, que Dieu faisoit le discernement des justes : Deus quippe noster et sapiens judex , justos ah injustis , non operum , sed ipsius Jidei lege , discernit ; tout cela est de saint Augustin. D'où il conclut , qu'un chrétien qui , dans sa condition , praliqueroit tout ce qu'il y a de plus saint et de plus parfait, mais qui n'auroit pas l'intégrité de la foi , avec toute sa perfection et sa prétendue sainteté , seroit éternel- lement l'objet de la réprobation divine : Per quam
(i) Psalm. 49-
6.
48 SUR LA FOL
discrctioncm fit , ut homo injuriarum patientîssi- mus , eleemosynarum largissimus , si non rectam Jidem in Dcum habet , cum suis istis laudabilibus moribus , ex hâc vitâ damnandus abscedat.
Tel étoit , mes chers auditeurs , le langage de ces grands hommes que Dieu nous a donnés pour maî- tres ; et voilà la source de l'affreux désordre où sont tombés tant d'esprits superbes et séduits par le démon de l'infidélité. Ah ! chrétiens , qui le pourroit com- prendre et s'en former une juste idée? Qui pourroit dire combien, parexemple, l'hérésie seule de Calvin a détruit de mérites, a ruiné de bonnes œuvres, a corrompu de vertus , a fait périr devant Dieu de fruits admirables que la grâce devoit produire , et que la vraie foi auroit vivifiés? Car enfin , reconnois-* sons-le ici , quand ce ne seroit que pour adorer la profondeur impénétrable des jugemens de Dieu ; avouons-le de bonne foi ; et par le témoignage que nous rendrons à une vérité qui ne nous intéresse en rien , convainquons-nous sensiblement et efficace- ment d'une autre, où il s'agit de tout pour nous. Dans ces sectes malheureuses que l'hérésie et le schisme suscitoient , il y a eu du bien au moins apparent. Au milieu de cette ivraie , l'ennemi même qui l'avoit semée , affectoit de faire paroître de bon grain. On y voyoit des hommes modestes et charitables, abs- tinens ; mais notre religion nous oblige à croire que, parce qu'ils ne portoient pas sur le front ce signe du Dieu vivant , c'est-à-dire , le signe de la foi , quel- ques merveilles qu'ils lissent, Dieu leur disoit tou- jours : Je ne vous connois point. Ils prioient, mais.
SUR LA FOI. 8S
leurs prières étoient réprouvées; ils jeûnoient, mais Dieu méprisoit leurs jeûnes : et s'ils eussent pensé à s'en plaindre , et à lui en demander raison ; s'ils lui eussent dit , comme les Juifs : Quare jejunavimus, et non aspexisti ; humiliavimus animas nostras , et nescisti ? (i) Hé ! Seigneur, pourquoi avons-nous jeûné sans que vous ayez jeté les yeux sur nous ; et pourquoi nous sommes-nous humiliés en votre présence , sans que vous 1 ayez su ou que vous ayez paru le savoir ? Dieu , toujours juste et toujours sûr de la justice de son procédé , leur eût fait cette réponse pleine de raison et d'indignation tout en- semble : Ecce in die jejunii vestri invenitur çolun- tas vestra ( 2 ) ; C'est que malgré vos abstinences et vos jeûnes , j'ai découvert votre orgueil > votre opiniâtreté , votre rébellion : une volonté et une dis- position de coeur tout opposée à cette obéissance de l'esprit qu'exigeoit la foi de mon Eglise ; Ecce in die jejunii vestri invenitur voluntas vestra. Réponse qui les auroit confondus.
Et en effet, quand au moment de la mort où ils dévoient être jugés de Dieu, ils venoientàlui produire leurs bonnes œuvres, mais leurs bonnes œuvres faites dans l'hérésie, Dieu, tout porté qu'il esta récompen- ser , se voyoit comme forcé de les rejeter , et de leur prononcer par la bouche d'un autre prophète, ce triste et redoutable arrêt : Seminastis multùm , et intuïistis pan/ m (3) ; Il est vrai , vous avez beaucoup semé , mais le comble de votre misère , est que vous n'avez rien à recueillir : Rcxpexisiis ad amplius , et ecce
(0 Isaï. 58. _ (3) Ihid. — (3) Agg. 7.
86 SUR LA FOI.
Jactum est minus ( i ) ; vous avez cru gagner bien plus que vos frères qui suivoient avec simplicité la route commune de la foi ; mais en poursuivant un gain chimérique , vous avez perdu le gain réel et solide que vous pouviez faire: Intulistis in domum , et exsvfflavi illud (2) /vous avez fait un amas et un trésor , mais c'étoit un amas de poussière que le vent a emporté et dissipé. Et pourquoi tout cela , ajoute le Seigneur : Quam ob causam , dicit Do- minus exercituum (3) ? Ecoutez-en , chrétiens , la raison : Quia domus rnea déserta est , et vos festi- nastis unusquisque in domum suam (4) ; C'est que vous avez abandonné ma maison qui est l'Eglise , et que vous vous êtes retirés chacun dans vos mai- sons particulières ; c'est que vous vous êtes fait des églises à votre mode ; que vous vous êtes laissé aller à des nouveautés ; que vous avez écouté des maîtres et des docteurs que je n'autorisois pas ; et que par une infidélité bizarre et capricieuse , vous avez préféré leurs sentimens et leur conduite à la règle universelle que j'avois établie. Voilà , disoit Dieu par son prophète , voilà le ver qui a gâté toutes vos oeuvres.
Or , chrétiens , ce que Dieu disoit alors , nous pouvons bien encore le dire maintenant , et nous l'appliquer à nous mêmes. Car quoiqu'il n'y ait point d'hérétiques déclarés parmi les catholiques mêmes , ou plutôt parmi ceux qui en portent le nom , vous savez combien il y en a dont la foi nous doit être au moins très-suspecte , parce que ce n'est pas une
(1) Agg. 7. — (2) Ibîd. — (3) lbid: — (4) Ibid.
SUR LA FOI. 87
foi pure et entière. Ils n'ont pas, ce semble , quitté l'Eglise ; mais on peut être extérieurement dans l'Eglise , et n'avoir pas la foi de l'Eglise. On peut être dans la communion du corps de l'Eglise , et n'être pas dans la communion de son esprit. Ce sont des gens qui vivent bien ; vous le dites , et la charité m'engage à \e croire , malgré bien des exemples qui pourroient me rendre celte bonne vie équivoque et assez douteuse. Mais enfin , qu'ils soient des anges , si vous le voulez , par leurs mœurs , qu'ils soient des martyrs : si cependant ils n'ont pas la pureté de la foi, l'humilité de la foi, la sincérité de la foi, la plé- nitude de la foi , je vous répondrai avec saint Paul , que dans leur vie prétendue angélique , il leur est imp ossible de plaire à Dieu : Sinejide impossibile est pîacereDeo (1); et j'ajouterai , avec saint Cyprien , que ce n'est point leur sang que Dieu demande , mais leur foi : Non quœrit in vobis sanguinem 3 sed Jidem. Si nous sommes bien persuadés, mes chers audi- teurs , de cette importante vérité , quelle estime fe- rons-nous du don précieux de la foi , avec quel soin la conserverons-nous ? Nous ne craindrons pas seu- lement de la perdre , mais de lui donner la moindre atteinte , et , pour user de l'expression de saint Am- broise , d'en altérer en quelque sorte que ce soit la virginité ; car ce Père considéroit la foi comme une vierge que la plus légère tache flétrit; et c'étoit ainsi qu'il s'exprimoit en parlant de saint Paul, et des premiers chrétiens dont ce grand apôtre avoit la con- duite : Timebat ne virginitatem fidci amitterent ;
(1) Hebr. 11.
88 SUR LÀ FOÎ.
il craîgnoit que les fidèles ne perdissent la virginité de leur foi. Dans toutes les contestations qui peuvent naître, au lieu de tant raisonner et de tant exami- ner; au lieu de suivre ou nos préjugés, ou nos in- térêts, nous ne prendrons point d'autre parti que celui d'une obéissance filiale et d'un attachement parfait à l'Eglise ; c'est-à-dire , celui qui arrête toutes les disputes et toutes les divisions ; celui que les Pères nous ont toujours , et par-dessus tout , recom- mandé; celui qui nous préservera de toutes les illu- sions et de tous les égaremens; celui que Dieu bénit, ©ù il s'est obligé lui-même de nous conduire, et où il fer oit plutôt des miracles que de nous laisser dans l'erreur. Nous ferons souvent à Dieu la même prière que faisoient les apôtres à Jésus-Christ : Adaugc no- 1ns fiden} (1); Seigneur, augmentez ma foi, puri- fiez, ma foi, affermissez, ma foi. Car je sais, mon Dieu , que c'est la foi qui nous sauve, non - seule- ment parce que c'est elle qui donne le prix à toutes les bonnes oeuvres que nous pratiquons , et qu'elle en est comme «la perfection ; mais encore parce que c'est elle qui nous engage à les pratiquer , et qu'elle en est le principe. Voici, chrétiens, ma pensée; tâ- chez à la comprendre.
En effet , ce sont deux choses différentes que d'agir et de bien agir. Ainsi, que la foi soit une condition nécessaire pour perfectionner nos œuvres toutes les fois que nous agissons , il ne s'ensuit pas précisément de là qu'elle ait une vertu spéciale pour nous por- ter à agir. J[e ne puis faire des oeuvres de salut sans
(1) Luc» I7«
SUR LA FOI. 89
îa foi ; c'est la première proposition que je viens d'établir; mais cette proposition n'est pas la même que celle-ci : dès que j'ai la foi , je me sens animé , excité à faire toutes les oeuvres du salut ; et rien n'est plus propre à nous inspirer là-dessus cette activité et ce zèle que nous admirons dans les saints , et en quoi consiste la ferveur chrétienne. Or c'est encore de cette autre manière que la foi nous sauve.
Car imaginez-vous, mes frères (c'est la compa- raison de saint Bernard , et cette comparaison est très-naturelle ) , imaginez- vous la foi dans un juste , comme le premier mobile dans l'univers. Ce ciel que nous appelons premier mobile , est tellement au- dessus de tous les autres cieux , qu'il ne laisse pas de leur imprimer son mouvement et son action , et qu'au même temps qu'il roule sur nos têtes, tous les autres cieux roulent comme lui et avec lui. Si ce premier mobile s'arrêloit, tout ce qu'il y a de glo- bes célestes s'arrêteroient; mais parce que son mou- vement est continuel , celui des globes inférieurs n'est jamais interrompu. 11 en est de même de la foi : la foi dans une ame chrétienne et dans toutes les opérations de la grâce , est le premier mobile ; c'est une vertu supérieure à. toutes les autres; en sorte que toutes les autres lui sont subordonnées , et n'agissent par rapport au salut qu'autant quelles sont mues par celle-ci. Tout ce que je fais pour Dieu , je ne le fais qu'en conséquence de ce que j'ai la foi, et qu'à pro- portion de ce que j'ai de foi. Si j'ai beaucoup de foi , je suis dès -lors déterminé à faire beaucoup pour Dieu ; si j'ai peu de foi , je demeure dans la lan-
90 SUR LA FOI.
gueur, et je fais peu pour Dieu; si je n'ai point du tout de foi , il est infaillible que je ne ferai rien pour Dieu.
Notre seule expérience nous rend cette théologie sensible ; mais saint Paul enchérit encore , et va plus avant ; car non - seulement il veut que la foi soit la cause mouvante qui fasse agir en nous toutes les vertus , mais il veut que ce soit elle - même qui produise en nous les actes de toutes les vertus , et que toutes les vertus surnaturelles et divines ne soient proprement que les instrumens de la foi. Vé- rité que le grand apôtre faisoit entendre aux Galates en des termes si décisifs , quand il leur disoit que la foi opère par la charité : Fides quœ pcr charita- tcm operatur (i). Pesez bien ces paroles, chrétiens; il ne dit pas que c'est la charité qui opère par la foi, mais il dit que c'est la foi qui opère par la charité, qui aime par la charité , qui pardonne par la cha- rité , qui assiste par la charité ; comme si la charité n'avoit point de fonction qui lui fût propre, et que tout ce qu'elle fait ou qu'elle entreprend fût l'ou- vrage de la foi. Or , si c'est la foi qui opère quand nous aimons Dieu et le prochain (deux devoirs es- sentiels où toute la loi est renfermée) , qui doute que ce ne soit la foi qui nous sauve et qui nous justifie? De là vient que le même saint Paul , par une suite de raisonnement qui mérite toutes vos réflexions, ne faisoit point difficulté d'attribuer uniquement à la foi les effets les plus merveilleux et les plus héroïques de toutes les autres vertus ; ne reconnoissant même ,
(i) Galat. 5.
SUR LA FOI. 91
pour ainsi dire , dans le christianisme qu'une seule vertu, qui est la foi , et confondant avec la foi toutes les vertus chrétiennes, comme il paroît que saint Augustin les comprenoit toutes dans la charité. Mais la théologie de saint Paul est ici bien plus expresse que celle de saint Augustin ; car écoutez comment il parle dans son excellente épître aux Hébreux. Pour exciter notre zèle , il nous propose l'exemple des patriarches de l'ancien Testament; et rapportant à un seul point leur éloge , il nous dit que tout ce qu'ils ont fait de grand , il l'ont fait par la foi ; que c'est par la foi qu'Abel présenta à Dieu plus d'hos- ties que Caïn : Fide plurimam hostiam Abel, qrtàni Ca'm, obtulit Deo (i). Que c'est par la foi qu'A- braham se résolut à immoler lui-même son fils : Fide obtulit Abraham Isaac , cùm tentaretur ( 2 ). Que c'est par la foi que Moïse quitta l'Egypte , et re- nonça au trône de Pharaon : Fide Moyses reliquit JEgyptum (3). Ainsi des autres. Mais quoi, reprend saint Chrysostôme, ne fut-ce pas l'ardente charité de Moïse pour le peuple Juif, qui lui fit abandon- ner l'Egypte ? Ne fut - ce pas la piété d'Abel et sa religion, qui le rendit si libéral envers Dieu, et qui lui fit offrir tant de victimes? Ne fut-ce pas 1 obéissance d'Abraham qui le soumit à Dieu, et qui lui fit former la généreuse résolution de sacrifier son unique et son bien aimé? Ah! répond ce saint docteur, tout cela se faisoit par la foi. Il est vrai qu'Abraham obéit à Dieu , et que ce fut une obéis- sance plus qu'humaine ; mais c'éloit la foi qui obéis-
(1) Hebr. 11. — h.) Ibid. — (3) Ibid.
92 SUR LA FOI.
soit en lui, c'étoit la foi qui éioufïbit dans son cœur tous les senlimens de la nalure , c'étoit la foi qui le rendoit saintement cruel contre son propre sang: comment cela ? parce qu'il est certain qu'Abraham ne consentit à la mort d'Isaac , et ne se disposa à exé- cuter l'ordre du ciel , qu'en vertu de ce qu'il crut , selon le langage de l'Ecriture, contre toute créance, et qu'il espéra contre l'espérance même : Contra spem in spem credidit (i). G est pourquoi l'Ecri- ture ajoute : Credidit 9 et reputatum est illi ad fus- titiam (2); Abraham crut, et il fut justifié devant Dieu : elle ne dit pas : Il crut , et de là il obéit , il sortit de sa maison, il alla sur la montagne, dé- pouilla Isaac , il leva le bras, et il fut ensuite justi- fié; mais elle dit simplement : Il crut et il fut justi- fié : imitant en quelque manière les philosophes qui, sans s'arrêter à de longs raisonnemens , joignent la dernière conséquence avec le premier principe : Credidit , et repu fatum est illi ad justitiam;\\ crut et il fut justifié, parce qu'en eîTet tout le reste qui contribua à la justification d'Abraham , se trouve contenu dans ce seul mot : credidit , comme dans sa source et dans sa cause.
C'est pour cela même aussi que le concile de Trente voulant nous donner une idée exacte de la foi, s'est servi de trois paroles bien remarquables, lorsqu'il nous déclare que la foi est le commence- ment , le fondement et la racine de notre justifica- tion : Fides est initium , fundamenium , et radix iotiusjustijicationisnostrœ. Prenez garde à ces trois
(1) Piom. 4. — (2) Tbid.
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différentes expressions , qui sont tellement liées en- semble et ont un tel rapport, que l'une néanmoins signifie toujours plus que l'autre , puisque le fonde- ment dit plus que le commencement , et la racine plus encore que le fondement. Car le commence- ment est ce qui tient le premier rang dans l'ordre des choses ; mais outre que le fondement est la pre- mière partie par où commence l'édifice , c'est ce qui soutient et qui porte toute la masse de l'édifice ; or , porter, soutenir, est plus que commencer. De même, outre que la racine est la première partie de l'arbre , outre qu'elle soutient tout le poids de l'arbre , c'est elle qui produit toutes les branches, toutes les fleurs, tous les fruits de l'arbre : or, produire est plus que soutenir; et voilà les trois caractères de la foi. Elle est la première de toutes nos vertus : ce n'est pas assez, elle sert d'appui et de base à toutes nos ver- tus : cela ne suffit point encore , elle produit dans nous-mêmes toutes nos vertus. C'est-à-dire, chré- tiens, que si je suis juste , non -seulement je com- mence par la foi , non-seulement je me soutiens par la foi , mais je n'agis , et je ne vis que par la foi , sui- vant cet oracle de l'Ecriture : Justus autem meus ex Jide vivit (1). Mon juste vit de la foi. Ah! la belle qualité , mes chers auditeurs , que d'être le juste de Dieu! combien en voit-on aujourd'hui qu'on peut appeler les justes des hommes, tandis qu'ils sont devant Dieu des criminels et des pécheurs ? Mais mon juste, dit le Seigneur, n'a point d'autre vie en qualité de juste , que la vie dé la foi : c'est
(1) Hebr. îe.
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à cela que je le reconnois : Jus lus autem meus ex ftde vivit.
Et en effet, quand je vis en juste, toute ma vie est nécessairement une vie de foi; je ne délibère, je n'agis , je ne crains , je n'espère , je ne recherche et je ne fuis que par le mouvement de la foi. G est la foi qui me fait aimer mes ennemis, car sans la foi je les haïrois ; c'est la foi qui me fait haïr les plaisirs du monde , car sans la foi je les aimerois ; c'est la foi qui me fait oublier une injure , car sans la foi je me vengerois; c'est la foi qui me fait bénir Dieu dans les souffrances, qui me fait estimer la pauvreté, qui me fait choisir une vie austère; car sans la foi j'en aurois horreur. La foi donc est le principe de tout bien , et c'est elle qui me vivifie, elle qui me sauve : Justus autem meus ex fide vivit.
Mais si cela est, pourquoi dans le christianisme même et dans le centre de la foi, de cette. foi si répandue sur la terre , y a-t-il néanmoins aujour- d'hui tant de chrétiens qui se damnent , et si peu qui parviennent au salut ? Voilà , mes frères , et il en faut convenir , voilà une des grandes difficultés qui ont fait l'étonnement des Pères de l'Eglise, et sur quoi il semble que saint Augustin lui-même ait hésité avec toutes les lumières de son esprit. Diffi- culté que je pourrois éluder d'abord, en contestant le principe , savoir , que la foi soit aussi répandue dans le monde qu il nous plaît de le supposer. Non , non , dirois-je , cela ne m'est point évident , et pour l'honneur de la foi même, j'aime mieux douter qu'elle soit maintenant si commune , que de reconnoître
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qu'étant si commune, elle produise si peu de fruits. Détrompons-nous, ajouterois-je : la prédication de l'évangile est répandue dans tout le monde ; mais plût au ciel qu'il en fût de même de la foi! car il y a bien de la différence entre la prédication de l'évan- gile et la foi : l'une est une grâce extérieure et in- dépendante de nous ; mais l'autre est une vertu in- fuse que nous devons conserver et eultiver dans nous. Cette prédication de l'évangile , cette grâce exté- rieure , par une disposition favorable de la Provi- dence , est très - commune , mais je n'ai que trop lieu de craindre que la foi ne soit très-rare. Jésus- Christ demandoit à ses disciples , si lorsqu'il vien- droit il trouveroit encore de la foi sur la terre ; ne croyant pas, dit saint Chrysostôme, qu'il y en dût avoir alors , ou prévoyant qu'il y en auroit peu : Verumtamen Filius hominis veniens 3 putas , inve- niet fidem in terra (i)POi, n'est-ce pas dans notre siècle que cette parole du Sauveur du monde com- mence plus que jamais à se vérifier? Quand même le Fils de Dieu n'auroit point parlé de la sorte, la vie des chrétiens ne seroit-elle pas plus que suffisante pour me faire douter de leur foi ; et du peu de con- noissance que j'ai du monde, n'aurois-je pas droit de conclure , au moins de soupçonner , qu'un levain d'infidélité secrète et déguisée y cause une corrup- tion si générale? Car enfin, poursuivrois-je avec saint Bernard , il est difficile que la plupart des hommes agissent tout autrement qu'ils ne croient ; et qu'il y ait dans leur conduite , une contradiction aussi mons-
(1) Luc. 18.
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trueuse que celle de vivre comme ils vivent et d'avoii la foi. A peine cela se comprend-il ; et dans ce pré- tendu système, il y a je ne sais quoi de si violent, qu'il est comme impossible qu'on le puisse long- temps soutenir. Quand donc je vois un chrétien aussi emporté , aussi sensuel , aussi ambitieux qu'un païen, et même au-delà d'un païen ; au lieu de dire, comme on dit communément : cet homme dément sa foi, je dirois presque, cet homme n'a plus absolument de foi, parce que s'il en avoit , je ne conçois pas qu'il pût la démentir si universellement et si constamment; et que, croyant d'une façon, il agît toujours de l'autre. Quand je vois une femme du monde tranquille dans ses désordres, libertine dans ses conversations , scan- daleuse dans ses commerces et dans ses intrigues; au lieu de dire, selon le langage ordinaire : cette femme a une foi foible et languissante, une foi stérile et in- fructueuse , je demanderois et je dirois : cette femme a-t-elle encore une étincelle de foi ? parce que je suis persuadé qu'il n'en faudroit pas davantage pour lui donner horreur de son état et pour l'en faire sortir.
Ainsi raisonnerois-je , et ce seroit pour l'intérêt même et pour l'honneur de la foi. Car il lui seroit en quelque sorte plus honorable, que le commun des hommes fût réputé pour impie et pour être sans foi , que de passer pour en avoir une qui ne résiste à rien, qui ne surmonte rien , qui n'opère rien ; que dis-je ? qui laisse tomber dans les plus honteux déréglemens et dans les dernières abominations. Et il ne faudroit point me répondre que ces pécheurs mêmes , qui, d'une part, se livrent à leurs passions
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les plus déréglées , prolestent hautement d'ailleurs qu'ils ont la foi : je sais , répliquerois-je , qu'ils le protestent; mais la question est de savoir si l'on doit s'en tenir à leurs protestations, et s'il n'est pas plus juste de les réduire à la preuve que demandoit l'a- pôtre saint Jacques : Ostende mihi Jidem tuam sine operibus(i); Chrétiens, qui peut-être vous glorifiez de ce que vous n'êtes pas , voulez-vous me faire con- noître votre foi ? justifiez-la; par où? par vos œu- vres : car tandis que vous détruirez dans la pratique ce que vous professez de bouche , tandis que je ne verrai point d'oeuvres, je me défierai toujours de vos paroles. Et n'est-ce pas là , mes chers auditeurs, que nous réduit l'iniquité du siècle ? à ne pouvoir plus s'assurer de la foi des chrétiens; à ne pouvoir plus dire s'ils en ont ou s'ils n'en ont pas, et à ne savoir plus ce qu'ils sont? N'est-ce pas là l'état dé- plorable de ce qui s'appelle parmi nous le monde ? Entrez dans les cours des princes, descendez dans les cabanes des pauvres , assistez, s'il se peut, aux conseils secrets des politiques de la terre, parcourez les cercles et les assemblées, arrêtez-vous dans les temples et dans les lieux saints : partout vous deman- derez s'il y a de la foi, parce que partout vous ne trouverez que scandale et que débordement de mœurs. Putas 3 inveniet Jidem in terra ?
Mais n'insistons pas sur ce point davantage. Peut- être le libertinage pourroit-il s'en prévaloir, et y trouveroit-il un prétexte pour s'autoriser. Car un des prétextes du libertinage, est de prétendre que l'on
(1) Jacob. 2.
TOME V. 7
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ne croit point, et que l'on n'a point de foi; et cela, pour avoir droit d'imputer les désordres de sa vie au défaut de persuasion qui paroît une excuse honnête, au lieu de les imputer à la corruption du cœur. Ke- connoissons donc que de ce grand nombre de chré- tiens qui se perdent dans le monde , il y en a en effet plusieurs qui ont encore la foi. Accordons-leur tout ce que nous pouvons leur accorder, savoir, que leur foi subsiste. Donnons-leur celte consolation , qu'ils la puissent conserver parmi les excès d'une vie criminelle. L'Eglise ne leur dispute pas cet avantage : elle a même voulu leur en maintenir la possession par une décision expresse , en déclarant dans le concile de Trente qu'une vie impure et corrompue ne va pas toujours jusqu'à la destruction de la foi. Avouons -le avec elle : on peut être chrétien et mauvais chrétien ; on peut avoir la foi , et agir contre la foi. Mais alors la foi nous sauve-t-elle ? Bien loin de nous sauver, je dis que, par un effet contraire, elle nous condamne, et c'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Il ne faut pas s'étonner, chrétiens , que ce soit la même foi qui nous sauve et qui nous condamne de- vant Dieu. Elle ne fait en cela que ce que fait Jésus- Christ même, lequel étant l'auteur de notre salut, devient tous les jours , par l'abus que nous faisons de ses mérites et de sa grâce , l'auteur de notre perte éternelle et de notre réprobation. Ainsi la foi, qui ne nous a été donnée que pour nous justifier , ne
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laisse pas de servir à nous condamner selon les diffé- rentes manières dont nous nous comportons à son égard, et les divers traitemens qu'elle reçoit de nous. Mais encore , pourquoi nous condamne-t-elle ? et comment nous condamne-t-elle ? Deux choses qui me restent à éclaircir , et qui demandent une atten- tion toute nouvelle.
Je dis que la foi nous condamne lorsque nous ne vivons pas selon ses maximes , parce que , vivant alors dans le désordre , nous la retenous captive dans 1 injustice, suivant l'expression de saint Paul; que nous lui enlevons le plus beau fruit de sa fécondité, qui sont les bonnes œuvres , comme parlent saint Hilaire et saint Ambroise; et que, dans le sentiment de l'apôtre saint Jacques , nous la faisons enfin mou- rir elle-même au milieu de nous. Or, ne sont-ce pas là autant d'outrages que nous lui faisons , et qu'elle doit venger , pour ainsi dire , en nous condamnant ? Prenez garde ; nous la retenons cap- tive dans l'injustice : ce sont les propres paroles du Maître des nations , Qui veritatem Dei in injusti- fié detincnt (i) ; ils tiennent, dit-il , comme dans les fers la vérité de Dieu. Or, la vérité de Dieu n'est en nous que par la foi ; et tandis que nous menons une vie corrompue , il est évident que nous faisons violence à cette foi , que nous la tenons dans la su- jétion et dans l'esclavage; comment cela? parce que nous ne lui donnons pas la liberté d'agir en nous comme elle voudroit et comme elle devroit. Dana la
(i) Roia. i.
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naissance du christianisme , remarque saint Bernard, lorsqu'il y avoit des persécutions, la foi étoit libre pendant que les fidèles éloient captifs. Maintenant que les persécutions ont cessé, les fidèles jouissent d'une liberté dont ils abusent, et la foi est comme enchaînée. Quel sujet pour nous de confusion et de condamnation ! Jusque dans les prisons et dans les cachots , les martyrs publioient la foi qu'ils avoient dans le cœur , et malgré les tyrans, ils confessoient hautement Jésus-Christ. 11 est bien étrange , lorsque l'Eglise est dans une profonde paix , que la foi des chrétiens n'ait plus la même liberté , et que celte liberté lui soit olée par les chrétiens mêmes, qui de- viennent ses propres persécuteurs, et qui lui sont plus cruels que les infidèles, puisqu'ils la mettent dans une captivité où les infidèles n'ont pu la ré- duire : Qui veritatem Dei in injustitiâ detinent. Piemarquez cette parole : in injustitiâ ; car saint Paul ne dit pas seulement que nous tenons notre foi cap- tive, mais que nous la tenons captive dans l'injus- tice, qui est pour elle la plus honteuse et la plus odieuse servitude. En effet, cette foi est toute sainte, et nous la faisons demeurer dans des âmes toutes criminelles ; elle est toute pure et toute chaste , et nous la faisons habiter dans des âmes voluptueuses et toutes sensuelles : Qui veritalem Dei in injusti- tiâ detinent. Que fait donc la foi ? ah ! mes chers auditeurs , permettez-moi d'user de cette figure , notre foi ainsi traitée par nous-mêmes, ainsi désho- norée et profanée, s'élève contre nous; elle demande
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à Dieu juslice , elle crie à son tribunal; et ne dou- tons point que Dieu ne l'écoute , et qu'à notre ruine il ne prenne ses intérêts.
D'autant plus coupables envers elle et plus con- damnables , que par les déréglemens de notre vie , nous lui faisons perdre ses plus beaux fruits et sa plus heureuse fécondité. Car , comme nous l'avons déjà vu, la foi est la source de toutes les vertus, et une source féconde, qui produit sans cesse de nouveaux fruits de grâce, ou qui les peut produire. En voulez- vous la preuve sensible ? sans parler de ces saints patriarches de l'ancienne loi , et de leurs œuvres merveilleuses, que l'Apôtre nous a si bien marquées dans son épître aux Hébreux , rappelez en votre es- prit tout ce qu'ont fait dans la loi nouvelle tant de martyrs de l'un et de l'autre sexe , tant de solitaires et de pénitens ; tout ce que font encore tant de reli- gieux dans le cloître, et tant d'ames vertueuses jus- ques au milieu du monde. Remettez-vous le souve- nir de tout ce que vous avez entendu dire de leurs longues oraisons, de leurs sanglantes macérations, de leurs veilles et de leurs travaux , de leurs absti- nences et de leurs jeûnes, de la ferveur de leur zèle, et de la constance infatigable avec laquelle ils ont pratiqué jusques au deruier soupir de leur vie toute la perfection de l'évangile. Voilà les fruits de la foi : voilà ce que la foi peut opérer en nous-mêmes et par nous-mêmes. Car si l'ardeur des fidèles s'est ra- lentie , la vertu de la foi ne s'est point altérée; elle a toujours les mêmes vérités à nous proposer, et
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dans ces mêmes -vérités, les mêmes motifs pour nous exciter: mais nous, chrétiens, vivant selon l'esprit du siècle et selon la chair , nous étouffons ces fruits dès leur naissance. Nous avons la foi; mais tout agis- sante qu'elle est , elle ne nous rend pas plus vigi- lans , pas plus exacts dans l'observance de nos de- voirs , pas plus adonnés aux œuvres de la piété : c'est une foi oisive et stérile , parce que nous en arrê- tons toute l'action.
Nous allons même plus loin : nous la faisons mou- rir, selon la pensée et l'expression de l'apôtre saint Jacques. Car ce qui vivifie la foi , ce qui en est comme l'esprit, ce sont les bonnes oeuvres. De même donc que le corps est mort, dès-là qu'il est séparé de l'ame qui lui donnoit la vie, ainsi la foi doit être censée morte, dès-là qu'elle n'est plus accompagnée des œuvres qui l'animoient : Sicut enim corpus sine spiritu mortuum est , ita et Jides sine operibus mor- tua est (i) Et à prendre la chose dans un sens plus réel encore et sans figure , on peut dire que rien ne conduit plus directement ni plus promptement à l'infidélité et au libertinage de créance, que le li- bertinage des mœurs. Or, après avoir été homicide de votre foi , que devez-vous attendre autre chose qu'un jugement sévère et rigoureux ? Oui , mon cher auditeur , pensez bien à ces deux paroles : homicide de votre foi. Voilà le grand crime dont on vous de- mandera compte un jour , et dont il faudra porter la peine. C'est alors que celle foi morte dans votre
(0 Jacob. 5.
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cœur, ou par l'inutilité, ou même par le désordre de votre vie, commencera tout à coup à revivre, qu'elle ressuscitera , qu'elle se produira devant Dieu pour votre conviction et pour votre condamnation. Je dis pour votre conviction : car , voulez- vous sa- voir, non plus précisément pourquoi , mais com- ment elle vous condamnera ? Il est aisé de vous le faire comprendre. Ce sera en vous convaincant de trois choses , savoir : que vous pouviez vivre en chré- tien, que vous deviez vivre en chrétien , et que vous n'avez vécu rien moins qu'en chrétien. Trois convic- tions qui vous fermeront la bouche , et qui , malgré vous, vous feront souscrire vous-même à l'arrêt de votre éternelle réprobation. Elle vous convaincra que vous pouviez vivre en chrétien ; parce que rien ne vous manquoit pour cela , ni lumières , ni se- cours. Ni lumières , puisqu'elle vous servoit elle- même de maître, puisqu'elle vous avoit révélé toutes ses vérités pour vous éclairer , puisqu'elle vous les faisoit entendre sans cesse au fond de votre cœur, tantôt pour vous exciter par l'espérance, tantôt pour vous retenir par la crainte, tantôt pour vous engager par un saint amour, tantôt pour vous attirer par un solide intérêt, toujours pour vous instruire et pour vous toucher. Ni secours , puisque dans le christia- nisme vous aviez toutes les sources de la grâce : tant de sacremens pour vous purifier, pour vous fortifier, pour vous réconcilier, pour vous nourrir et vous faire croître ; tant de ministres du Seigneur , dépo- sitaires de la loi de Dieu pour vous l'enseigner, dis- pensateurs des trésors de Dieu pour vous les distri-
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buer , remplis de l'esprit de Dieu pour vous le communiquer, revêtus de toute la puissance de Dieu pour vous sanctifier; tant de bons conseils, d'exhor- tations pathétiques et véhémentes, de salutaires exem- ples ; enfin , tant de moyens dont le détail seroit in- fini, et dont l'usage vous auroit immanquablement sauvé. Or , d'avoir connu , et d'avoir pu , voilà pour- quoi le mauvais serviteur sera jugé avec plus de sé- vérité, sera plus rigoureusement condamné, sera plus grièvement puni.
Encore plus digne des châlimens de Dieu, parce que la foi vous convaincra , non-seulement que vous pouviez vivre en chrétien, mais que vous le deviez. Car votre parole y étoit engagée. Vous l'aviez ainsi promis à la face des autels et sur les sacrés fonts du baptême. Vous aviez solennellement renoncé au dé- mon et à toutes ses œuvres , renoncé au monde et à toutes ses pompes , renoncé à la chair et à tous ses désirs sensuels. On l'avoit dit pour vous, et dès que vous vous trouvâtes en état de le ratifier, vous l'a- viez dit vous-même. Or , ce n'est point en vain qu'on promet à Dieu ; et de tous les engagement , il n'en est point de plus inviolables que ceux que l'on contracte avec un tel maître. Dès-là donc que vous vous étiez soumis à la foi , vous vous étiez sou- mis à la loi. C'est-à-dire, dès-là que vous aviez été honoré du caractère de chrétien , et que vous aviez commencé à porter le nom de chrétien , vous étiez conséquemment et indispensablement obligé à tous les devoirs du chrétien , vous en étiez responsable à votre foi et à Dieu même. El en effet, pour déve-
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lopper encore mieux la chose et la considérer plus à fond, de toutes les contradictions, n'est-ce pas une des plus grossières, de ne pas agir comme l'on croit, ou de ne pas croire comme l'on agit ? Et de tomes les infidélités, n'est-ce pas une des plus criminelles et des plus monstrueuses, d'avoir renoncé en pré- sence de Dieu à lenfer et à toutes les œuvres de té- nèbres , qui sont tant de péchés proscrits par la loi, et de les commettre impunément, volontairement, habituellement ? d'avoir renoncé aux vaines pompes du monde , et d'en être adorateur , de les désirer uniquement, d'y aspirer incessamment, de les re- chercher sans relâche , et de ne travailler que pour cela et qu'en vue de cela ? d'avoir renoncé à la chair, et de ne vivre que selon la chair, de n'écouter que ses passions et de suivre aveuglément toutes ses cupidités ?
Voilà néanmoins de quoi la foi vous convaincra, et c'est le dernier témoignage qu'elle rendra contre vous : je veux dire, que pouvant vivre en chrétien , que devant vivre en chrétien, vous n'avez vécu rien moins qu'en chrétien. Car c'est alors que , dévelop- pant tous ses principes et toutes ses maximes, elle les comparera avec votre vie; ou que développant toute votre vie > elle la comparera avec ses maximes et ses principes. Or , quelle opposition entre l'un et l'autre ! Une foi qui n'enseigne à l'homme que le mépris des biens terrestres et périssables; et une vie toute employée à les acquérir , à les conserver , à les accumuler par tous les moyens, justes ou injustes,