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NOUVEAU
CHRISTIANISME.
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IrMPRIMERIK DE L ACII E VARDIÈR E FILS,
HUE DU COLOMBIER, N" 3o.
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NOUVEAU
CHRISTIANISME,
DIALOGUES
E M R R
UN CONSERVATEUR ET UN NOVATEUR.
PREMIER DIALOGUE.
Celui qui aime les autres a accompli la loi... Tout est compris eo abrégé dans cette parole: Tu ai- meras ton prochain comme toi-même.
Saikt Paul, Efitre aux Romains.
PARIS,
BOSSANGE PÈRE, RUE DE RICHELIEU, N" 60; A. SAUTELET liT C" , BA FACIi LA BOURSii.
182Ô.
'•'if*
AVANT-PROPOS.
Le morceau que l'on va lire était des- tiné à faire partie du deuxième volume des Opinions littéraires, philosophiques et industrielles ; mais l'objet qui s'y trouve traité est tellement important en lui- même , et à cause des circonstances poli- tiques actuelles, qu'il a été jugé convena- ble de le publier séparément, et Tlès %. présent. ♦ *
Rappeler les peuples et les rois au véritable esprit du christianisme , alors même qu'on s'en écarte le plus , que des lois sur le sacrilège sont promul-
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giiécs , et que les eatholiqucs et lesi protestants en Angleterre cherchent les nio}^ens de terminer une lutte longue et pénible ; en même temps , essayer de pré- ciser l'action du sentiment religieux dans la société, quand tous l'éprouvent, ou du moins sentent le besoin de le respec- ter dans les autres ; quand les écrivains les plus distingués s'occupent d'en déter- miner l'origine , les formes et les pro- grès, et que, d'une autre part, la théo- logieâcherche à l'étouffer sous le poids de la superstition : tel est le but principal qu'on s'est proposé dans les dialogues sui- vants.
Les ministres des différentes sectes chrétiennes qui se regardent réciproque-
meut comme hérétiques, et qui, dans le sens vrai et moral du christianisme, le sont tous à différents degrés, ces minis- tres, disons-nous, ne manqueront pas de se récrier contre une semblable ac- cusation , et contre l'écrit où elle est dé- veloppée; mais ce n'est point principa- lement à eux que s'adresse cet écrit , il s'adresse à tous ceux qui, classés, soit comme catholiques, soit comme protes- tants luthériens , ou protestants réfor- més, ou anglicans, soit même comme israélites , regardent la religion comme ayant pour objet essentiel la morale; à tous les hommes qui , admettant la plus grande liberté de culte et de dogme, sont loin cependant de regarder
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la morale avec des yeux d'iiuliiïcrcnce , et qui sentent le besoin continuel de l'épurer, de la perfectionner , et d'éten- dre son empire sur toutes les classes de la société, en lui conservant un caractère religieux ; à tous les hommes enfin qui ont saisi ce qu'il y a de vraiment su- blime , de divin , dans le premier chris- tianisme , la supériorité de la morale sur tout le reste de la loi , c'est-à-dire sur le culte et le dogme, et qui comprennent en même temps que le culte et le dogme ont pour but de fixer l'attention de tous les fidèles sur la morale divine. De ce point de vue, les critiques du catholi- cisme, du protestantisme, et des autres sectes chrétiennes , deviennent indispen-
sables, puisqu'il est prouve qu'aucune de ces sectes n'a accompli les vues du fondateur du christianisme.
Ce désir d'épurer la morale, de sim- plifier le culte et le dogme , pousse beau- coup de personnes à proposer une secte particulière du protestantisme , par exem- ple la religion dite réformée , comme le passage inévitable à un nouvel ordre de choses religieux, ou même comme un choix définitif; elles fondent leur opinion sur ce que cette religion particulière se rapproche davantage de l'esprit du chris- tianisme que toutes les autres, et certes elles s'élèveront pour repousser tous les traits qu'elles croiront lancés contre le protestantisme.
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Il n'y a qu'un mot à répondre à cet argument : l'espèce humaine n'est point condamnée à l'imitation ; et il arrive bien souvent que, lorsque nous appré- cions complètement l'avantage qu'il y a eu, à une époque antérieure, d'adopter telle opinion , telle institution ; cette ap- probation pour ce qui a été fait doit marcher de front avec l'établissement d'une opinion, d'une institution encore supérieure, et toute erreur à cet égard est à la fois et nuisible et passagère.
Quant aux personnes qui n'envisagent les idées sur la Divinité et sur la révé- lation que comme des formules qui ont pu avoir quelque utilité à des époques d'ignorance et dç barbarie , et qui
vij trouveront anti - philosophique l'emploi de semblables formules au dix - neu- vième siècle ; ces personnes , qui , d^un rire voltairien^ croiront pouvoir réfuter l'auteur de cet écrite chercheront proba- blement dans leurs systèmes prétendus philosophiques une formule de morale plus générale, plus simple et plus po- pulaire que la formule chrétienne ; et si elles ne trouvaient à lui substituer que la raison pure et la loi naturelle, révélée au fond des cœurs , elles ne sou- tiendraient plus sans doute une discus- sion de mots; d'ailleurs, elles ne tar- deraient pas à s'apercevoir combien il y a de vague et d'incertitude dans leur langage. Si elles pouvaient enfm douter
vil)
de l'excellence sur-humaine du principe chrétien , au moins devraient-elles le res- pecter comme le principe le plus général que les hommes aient jamais employé, comme la théorie la plus élevée qui ait été produite depuis dix-huit siècles.
NOUVEAU
CHRISTIANISME,
DIALOGUES
UN CONSERVATEUR ET UN NOVATEUR.
PREMIER DIALOGUE.
Le Conservateur. Croyez-vous en Dieu ?
Le Novateur. Oui , je crois en Dieu.
Le C. Croyez-vous que la religion chrétienne ait une origine divine ?
Le in. Oui, je le crois.
Le C. Si la religion chrétienne est d'origine divine , elle n'est point susceptible de perfec- tionnement ; cependant vous excitez par vos écrits les artistes , les industriels et les savants
û pcriectionner cette velij^ion : vous entrez donc- en contradiction avec vous-même, puisque votre opinion et votre croyance se trouvent en opposition.
Le ]N. L'opposition que vous croyez remar- quer entre mon opinion et ma croyance n'est qu'apparente ; il faut distinguer ce que Dieu a dit personnellement 5 de ce que le clergé a dit en son nom.
Ce que Dieu a dit n'est certainement pas perfectible, mais ce que le clergé a dit au nom de Dieu compose une science susceptible de perfectionnement , de même que toutes les autres sciences humaines. La théorie de la théo- logie a besoin d'être renouvelée à certaines épo- ques , de même que celle de la physique, de la chimie et de la physiologie.
Le C. Quelle est la partie de la religion que vous croyez divine ? quelle est celle que vous considérez comme étant humaine ?
Le N. Dieu a dit : Les hommes doivent se conduire en frères à l'égard les uns des autres ; ce principe sublime renferme tout ce qu'il y a de divin dans la religion chrétienne.
Le C. Quoi ! vous réduisez à un seul prin- cipe ce qu'il y a de divin dans le christianisme?...
Le N. Dieu a nécessairement tout rapporté à un seul principe ; il a nécessairement tout dé- duit du même principe ; sans quoi sa volonté à l'égard des hommes n'aurait point été systé- matique. Ce serait un blasphème de prétendre que le Tout-Puissant ait fondé sa religion sur plusieurs principes.
Or , d'après ce principe que Dieu a donné aux hommes pour règle de leur conduite , ils doivent organiser leur société de la manière qui puisse être la plus avantageuse au plus grand nombre ; ils doivent se proposer pour but dans tous leurs travaux , dans toutes leurs actions , d'améliorer le plus promptement et le plus complètement possible l'existence morale et physique de la classe la plus nombreuse.
Je dis que c'est en cela et en cela seulement que consiste la partie divine de la religion chré- tienne.
Le C. J'admets que Dieu n'ait donné aux hom- mes qu'un seul principe ; j'admets qu'il leur ait
commandé d'organiser leur société de manière
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à garantir à la classe la plus pauvre l'amélio- ration la plus prompte et la plus complète de son existence morale et physique : mais je vous ferai observer que Dieu a laissé des guides à l'es- pècehuniaine. Avant de remonter au ciel , Jésus- Christ a chargé ses apôtres et leurs successeurs de diriger la conduite des hommes , en leur indiquant les applications qu'ils devaient faire du principe fondamental de la morale divine , et en leur facilitant les moyens d'en tirer les conséquences les plus justes.
Reconnaissez-vous l'église pour une institu- tion divine ?
Le N. Je crois que Dieu a fondé lui-même l'église chrétienne ; je suis pénétré du plus profond respect et de la plus grande admira- tion pour la conduite des pères de cette église.
Ces chefs de l'église primitive ont prêché franchement l'union à tous les peuples; ils les ont engagés à vivre entre eux d'une manière pacifique ; ils ont déclaré positivement et avec la plus grande énergie aux hommes puissants que leur premier devoir était d'employer tous leurs moyens à la plus prompte amélioration
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possible de l'existence morale et physique des pauvres.
Ces chefs de l'église primitive ont fait le meilleur de tous les livres qui ait jamais été publié , le Catéchisme -primitif, dans lequel ils ont partagé les actions des hommes en deux classes , les bonnes et les mauvaises , c'est-à- dire celles qui sont conformes au principe fondamental de la morale divine , et celles qui sont contraires à ce principe.
Le C. Précisez davantage votre idée, et dites- moi si vous regardez l'église chrétienne comme infaillible.
Le N. Dans le cas où l'église a pour chefs les hommes les plus capables de diriger les forces de la société vers le but divin , je crois que l'église peut sans inconvénient être réputée infaillible , et que la société agit sagement en se laissant conduire par elle.
Je considère les pères de l'église comme ayant été infaillibles pour l'époque où ils ont vécu , tandis que le clergé me paraît atijour- d'hui, de tous les corps constitués, celui qui commet les plus grandes erreurs , les erreurs
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les plus nuisibles à la société ; celui dont la conduite se trouve le plus directement en op- position avec le principe fondamental de la mo- rale divine.
Le C. La religion chrétienne se trouve donc, selon vous, dans une bien mauvaise situation ?
Le N. Bien au contraire , jamais il n'a existé un si grand nombre de bons chrétiens ; mais aujourd'hui ils appartiennent presque tous à la classe des laïques. La religion chré- tienne a perdu, depuis le quinzième siècle, son unité d'action. Depuis cette époque il n'existe plus de clergé chrétien ; tous les cler- gés qui cherchent aujourd'hui à enter leurs opinions , leurs morales , leurs cultes et leurs dogmes sur le principe de morale que les hommes ont reçu de Dieu sont hérétiques , puisque leurs opinions , leurs morales , leurs dogmes et leurs cultes se trouvent plus ou moins en opposition avec la morale divine ; le clergé qui est le plus puissant de tous est aussi celui de tous dont l'hérésie est la plus forte.
Le C. Que deviendra la religion chrétienne si , comme vous le pensez , les hommes chargés
du soin de l'enseigner sont devenus héréti- ques ?
Le N. Le christianisme deviendra la religion universelle et unique ; les Asiatiques et les Afri- cains se convertiront; les membres du clergé européen redeviendront bons chrétiens , ils aban- donneront les différentes hérésies qu'ils profes- sent aujourd'hui. La véritable doctrine du chris- tianisme , c'est-à-dire la doctrine la plus générale qui puisse être déduite du principe fondamental de la morale divine , sera produite , et ausitôt cesseront les différences qui existent dans les opinions religieuses.
La première doctrine chrétienne n'a donné à la société qu'une organisation partielle et très incom- plète. Les droits deCésar sont restés indépendants des droits attribués à l'église. Rendez à César ce qui appartient à César; telle est la fameuse maxime qui a séparé ces deux pouvoirs. Le pouvoir tem- porel a continué de fonder sa puissance sur la loi du plus fort , tandis que l'église a professé que la société ne devait reconnaître comme légitimes que les institutions ayant pour objet l'améliora- tion de l'existence de la classe la plus pauvre
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La nouvelle organisation chrétienne déduira les institutions temporelles , ainsi que les institu- tions spirituelles , du principe que tous les hommes doivent se conduire à l'égard les uns des autres comme des frères. Elle dirigera toutes les institu- tions , de quelque nature qu'elles soient , vers raccroissement du bien-être de la classe la plus pauvre.
Le C. Sur quels faits fondez-vous cette opi- nion? Qui vous autorise à croire qu'un même principe de morale deviendra le régulateur uni- que de toutes les sociétés humaines ?
Le N. La morale la plus générale, la mo- rale divine doit devenir la morale unique ; c'est la conséquence de sa nature et de son origine.
Le peuple de Dieu , celui qui avait reçu des révélations avant l'apparition de Jésus , celui qui est le plus généralement répandu sur toute la surface du globe , a toujours senti que la doctrine chrétienne, fondée par les pères de l'église , était incomplète; il a toujours proclamé qu'il arriverait une grande époque , à laquelle il a donné le nom de messiaque , époque où la doc-
9 trine religieuse serait présentée avec toute la gé- néralité dont elle est susceptible; qu'elle régle- rait également l'action du pouvoir temporel et celle du pouvoir spirituel, et qu'alors toute l'es- pèce humaine n'aurait plus qu'une seule reli- gion, qu'une même organisation.
Enfin je conçois clairement la nouvelle doc- trine chrétienne , et je vais la produire ; puis je passerai en revue toutes les institutions spiri- tuelles et temporelles qui existent en Angleterre, en France , dans l'Allemagne du nord et dans celle du sud ; en Italie , en Espagne et en Russie ; dans l'Amérique septentrionale et dans l'Amé- rique méridionale. Je comparerai les doctrines de ces différentes institutions avec celle qui se déduit directement du principe fondamental de la morale divine, et je ferai facilement compren- dre à tous les hommes ayant de la bonne foi et de bonnes intentions, que si toutes ces institu- tions étaient dirigées vers le but de l'améliora- tion du bien-être moral et physique de la classe la plus pauvre , elles feraient prospérer toutes les classes de la société, toutes les nations, avec la plus grande rapidité possible.
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Je suis novateur, pareeque je lire des consé- quences plus directes qu'on ne l'avait fait jus- qu'à ce jour du principe fondanaental de la mo- rale divine. Vous qui , zélé comme moi pour le bien public , êtes animé d'un esprit de conser- vation, vous bornez votre tâche à empêcher les hommes de perdre de vue le principe même que je veux développer. Eh bien , réunissons nos ef- forts ; je vais produire mes idées , combattez-les quand il vous paraîtra que je m'écarterai de la direction donnée aux hommes par le Tout- Puissant.
C'est avec une entière confiance que j'entre- prends cette grande œuvre. Le meilleur théolo- gien est celui qui fait les applications les plus générales du principe fondamental de la morale divine ; le meilleur théologien est le véritable pape , il est le vicaire de Dieu sur la terre. Si les conséquences que je vais présenter sont justes , si la doctrine que je vais exposer est bonne , c'est au nom de Dieu que j'aurai parlé.
J'entre en matière. Je commencerai par exa- miner les différentes religions qui existent au- jourd'hui ; je comparerai leurs doctrines avec
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celle qui se déduit directement du principe fon- damental de la morale divine.
DES RELIGIONS.
Le nouveau christianisme se composera de parties à peu près semblables à celles qui com- posent aujourd'hui les diverses associations hé- rétiques qui existent en Europe et en Amérique.
Le nouveau christianisme , de même que les associations hérétiques , aura sa morale , son culte et son dogme ; il aura son clergé , et son clergé aura ses chefs. Mais , malgré cette simili- tude d'organisation , le nouveau christianisme se trouvera purgé de toutes les hérésies actuelles ; la doctrine de la morale sera considérée, par les nouveaux chrétiens , comme la plus importante ; le culte et le dogme ne seront envisagés par eux que comme des accessoires ayant pour objet principal de fixer sur la morale l'attention des fidèles de toutes les classes.
Dans le nouveau christianisme , toute la mo- rale sera déduite directement de ce principe : les hommes doivent se conduire en frères à l'égard les
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uns des autres; et ce principe , qui appartient au christianisme primitif, éprouvera une transfigu- ration d'après laquelle il sera présenté comme devant être aujourd'hui le but de tous les travaux religieux.
Ce principe régénéré sera présenté de la manière suivante : La religion doit diriger la société vers le grand but de l'amélioration la •plus rapide possible du sort de la classe la plus pauvre.
Ceux qui doivent fonder le nouveau christia- nisme , et se constituer chefs de la nouvelle église, ce sont les hommes les plus capables de contribuer par leurs travaux à l'accroissement du bien-être de la classe la plus pauvre. Les fonctions du clergé se réduiront à enseigner la nouvelle doc- trine chrétienne , au perfectionnement de la- quelle les chefs de l'église travailleront sans re- lâche.
Yoilà en peu de mots le caractère que doit développer dans les circonstances présentes le véritable christianisme. Nous allons comparer cette conception d'institution religieuse avec les religions qui existent en Europe et en Amérique ;
de cette comparaison nous ferons facilement ressortir la preuve que toutes les religions pré- tendues chrétiennes qui se professent aujourd'hui ne sont que des hérésies, c'est-à-dire qu'elles ne tendent pas directement à l'amélioration la plus rapide possible du bien-être de la classe la plus pauvre, ce qui est le but unique du christia- nisme.
DE LA RELIGION CATHOLIQBE.
L'association Catholique, Apostolique et Ro- maine est la plus nombreuse de toutes les asso- ciations religieuses européennes et américaines ; elle possède encore plusieurs grands avantages sur toutes les autres sectes auxquelles sont atta- chés les habitants de ces deux continents.
Elle a succédé immédiatement à l'association chrétienne, ce qui lui donne un certain vernis d'orthodoxie.
Son clergé a hérité d'une grande partie des richesses que le clergé chrétien avait conquises dans les nombreuses victoires qu'il remporta pendant quinze siècles , en combattant pour
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l'aristocratie des talents contre l'aristocratie de- là naissance , et en faisant valoir la suprématie religieuse des hommes pacifiques sur les mili- taires.
Les chefs de l'église Catholique ont conserve la souveraineté de la ville qui depuis plus de vingt siècles a constamment dominé le monde , d'abord par la force des armes , ensuite par la toute -puissance de la morale divine; et c'est au Vatican que les jésuites combinent aujour- d'hui les moyens de dominer toute l'espèce humaine par un odieux système de mysticités et de ruses.
L'association Catholique , Apostolique et Ro- maine est incontestablement encore très puis- sante , quoiqu'elle soit considérablement déchue depuis le pontificat de Léon X , qui a été son fondateur ; mais la force que cette association possède n'est qu'une force matérielle, et ce n'est qu'au moyen de la ruse qu'elle parvient à se soutenir. La force spirituelle , la force de la morale , la force chrétienne , celle que don- nent la franchise et la loyauté, lui manque entiè- rement. En un mot la religion Catholique ,
Apostolique et Romaine n'est autre chose qu'une hérésie chrétienne ; elle n'est qu'une portion du christianisme dégénéré.
Je dis que les catholiques sont des hérétiques, et je le prouverai: je prouverai que la renais- sance du christianisme anéantira l'inquisition , et qu'elle débarrassera la société des jésuites, ainsi que de leurs doctrines machiavéliques.
Le véritable christianisme commande à tous les hommes de se conduire en frères à l'égard les uns des autres ; Jésus-Christ a promis la vie éternelle à ceux qui auraient le plus contribué à l'améUoration de l'existence de la classe la plus pauvre sous le rapport moral et sous le rapport physique.
Ainsi les chefs de l'église chrétienne doivent être choisis parmi les hommes les plus capables de diriger les travaux qui ont pour objet l'ac- croissement du -bien être de la classe la plus nombreuse ; ainsi le clergé doit s'occuper prin- cipalement d'enseigner aux fidèles la conduite qu'ils doivent tenir pour accélérer le bien-être de la majorité de la population.
Examinons maintenant comment le sacre
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collège a été composé depuis Léon X, fondateur de l'église Catholique, Apostolique et Romaine; examinons les connaissances que ce collège exige de la part de ceux à qui il accorde la prê- trise , voyons quelles sont les améliorations morales et physiques que la classe pauvre a éprouvées dans les états ecclésiastiques qui de- vraient servir de modèle à tous les autres gou- vernements ; examinons enfin en quoi consiste l'enseignement donné par le clergé catholique aux fidèles de sa communion.
Je fais sommation au pape , qui se dit chré- tien , qui prétend être infaillible , qui prend le titre de vicaire de Jésus-Christ , de répondre clairement et sans employer aucune locution mystique , aux quatre accusations d'hérésie que je vais porter contre l'église Catholique.
J'accuse le pape et son église d'hérésie sous ce premier chef :
U enseignement que le clergé Catholique donne aux laïques de sa communion est vicieux , il ne dirige point leur conduite dans la voie du Chris- tianisme.
La religion chrétienne propose pour but ter-
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restre aux fidèles , l'amélioration la plus rapide possible de l'existence morale et physique du pauvre. Jésus-Christ a promis la vie éternelle à ceux qui travailleraient avec le plus de zèle à l'accroissement du bien-être de la classe la plus nombreuse.
Le clergé catholique, de môme que tous les autres clergés , a donc pour mission d'exciter l'ardeur de tous les membres de la société vers ]es travaux d'une utilité générale.
Ainsi tous les clergés doivent user de tous leurs moyens intellectuels , et de tous leurs talents pour prouver, dans leurs sermons et dans leurs entretiens familiers, aux laïques de leur croyance, que l'amélioration de l'existence de la dernière classe entraîne nécessairement l'ac- croissement du bien - être réel et positif des classes supérieures , car Dieu regarde tous les hommes , même les riches , comme ses en- fants.
Ainsi les clergés doivent , dans l'enseigne- ment qu'ils donnent aux enfants, dans les pré- dications qu'ils font aux fidèles , dans les prières qu'ils adressent au ciel, de même que dans toutes
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les parties de leurs cultes et de leurs dogmes , fixer l'attention de leurs auditeurs sur ce fait important , que l'immense majorité de la popula- iion pourrait jouir d'une existence morale et phy- sique beaucoup plus satisfaisante que celle dont elle a joui jusqu'à ce jour; et que les riches , en accroissant le bonheur des pauvres , amélioreraient leur propre existence.
Voilà la conduite que le véritable christia- nisme dicte au clergé ; il nous sera maintenant facile de mettre en évidence les vices de l'in- structiort donnée par le clergé catholique à ceux qui suivent sa croyance.
Qu'on parcoure la totalité des ouvrages écrits sur le dogme catholique avec l'approbation du pape et de son sacré collège; qu'on examine la totalité des prières consacrées par les chefs de l'église, pour être récitées par les fidèles , tant laïques qu'ecclésiastiques , et nulle part on ne trouvera le but de la religion chrétienne claire- ment désigné : les idées de morale se trouvent en petit nombre dans ces écrits , et elles ne for- ment point corps de doctrine ; elles sont clair- semées dans cette immense quantité de volumes
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qui se composent essentiellement des répétitions fastidieuses de quelques conceptions mystiques, conceptions qui ne peuvent nullement servir de guides, et qui sont au contraire de nature à faire perdre de vue les principes de la sublime mo- rale du Christ.
Il serait injuste de porter l'accusation d'inco- hérence contre l'immense collection des prières catholiques consacrées par le pape ; on recon- naît que le choix de ces prières a été dirigé par une conception systématique ; on reconnaît que le sacré collège a dirigé tous les fidèles vers un même but; mais il est évident que ce but n'est point le but chrétien, c'est un but hérétique, c'est celui de persuader aux laïques qu'ils ne sont point en état de se conduire par leurs pro- pres lumières, et qu'ils doivent se laisser diriger par le clergé, sans que le clei'gé soit obligé de posséder une capacité supérieure à celle qu'ils possèdent.
Toutes les parties du culte, ainsi que tous les principes du dogme catholique, ont évidemment pour objet de faire passer les laïques sous la dé- pendance la plus absolue du clergé.
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La première accusation d'hérésie que je porte contre le pape et contre son église, sur la mau- vaise instruction qu'ils donnent aux catlioliques, est donc fondée.
J'accuse le pape et les cardinaux d'être héréli" ques sous ce second chef.
Je les accuse de ne point posséder les connais- sances qui les rendraient capables de diriger les fidèles dans la voie de leur salut.
Je les accuse de donner une mauvaise éducation aux séminaristes y et de ne point exiger de ceux auxquels ils accordent la prêtrise l'instruction qui leur serait nécessaire pour devenir de dignes pas- teurs , des pasteurs capables de bien diriger les troupeaux qui doivent leur être confiés.
La théologie est la seule science qu'on en- seigne dans les séminaires; la théologie est la seule science que le pape et les cardinaux se croient obligés de cultiver ; la théologie est la seule science que les chefs du clergé exigent de ceux qui, comme curés, évèques, archevê- ques, etc., sont destinés à diriger la conduite des fidèles.
Or je demande ce que c'est que la théologie ?
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et je trouve que c'est la science de l'argumenta- tion sur les questions relatives au dogme et au culte.
Cette science est incontestablement la plus importante de toutes pour les clergés hérétiques, attendu qu'elle leur fournit le moyen de fixer l'attention des fidèles sur des minuties , et de faire perdre de vue aux chrétiens le grand but terrestre qu'ils doivent se proposer pour obtenir la vie éternelle , c'est-à-dire l'amélioration la plus rapide possible de l'existence morale et phy- sique de la classe pauvre.
Mais la théologie ne saurait avoir une grande importance pour un clergé vraiment chrétien , qui doit ne considérer le culte et le dogme que comme des accessoires religieux , ne présenter que la morale comme véritable doctrine reli- gieuse, et n'employer le dogme et le culte que comme des moyens souvent utiles pour fixer sur elle l'attention de tous les clirétiens.
Le clergé romain a été orthodoxe jusqu'à l'avé- nement de Léon X au trône papal , parceque jusqu'à cette époque il a été supérieur aux laïques dans toutes les sciences dont les progrès ont
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contribué à l'accroissement du bien-être de la classe la plus pauvre; depuis il est devenu hé- rétique , parcequ'il n'a plus cultivé que la théo- logie, et qu'il s'est laissé surpasser par les laï- ques dans les beaux - arts , dans les sciences exactes , et sous le rapport de la capacité in- dustrielle.
L'accusation d'hérésie que je porte contre le pape et contre les cardinaux, à raison du mauvais usage'qu'ils font de leur intelligence et de la mau- vaise éducation qu'ils donnent aux séminaristes est donc fondée.
J'accuse le pape de se conduire en hérétique sous ce troisième chef ; je l'accuse de tenir une conduite gouvernementale, plus contraire aux intérêts mo- raux et physiques de la classe indigente de ses sujets temporels que celle d'aucun prince laïque envers ses sujets pauvres.
Qu'on parcoure toute l'Europe, et on recon- naîtra que la population des états ecclésiastiques est celle où l'administration des intérêts publics est la plus vicieuse et la plus anti-chrétienne.
Des terrains considérables , qui font partie du domaine de saint Pierre , et qui rapportaient au-
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tiefois des récoltes abondantes , se sont con- vertis en marais pestilentiels par la négligence du gouvernement papal.
Une grande partie du territoire , qui n'a pas été envahie par les eaux, reste sans culture , ce qui ne doit point être attribué à l'ingratitude du sol , mais bien au peu d'avantage que procure la profession de cultivateur dans les états ecclésias- tiques : cette profession n'offrant ni considéra- tion, ni profits suffisants, est peu recherchée; les hommes qui se sentent de la capacité, ou qui possèdent des capitaux , ne s'y livrent point. Le pape s'est réservé le monopole , non seulement de tous les produits importants de la culture, mais encore de tous les objets de première né- cessité , et il concède l'exercice de ce monopole à ceux des cardinaux qui parviennent à deve- nir ses favoris (i).
(i) Sous ce rapport fondamental de l'existence sociale, l'administration papale est encore plus vicieuse que celle du grand-turc. Je vais en citer un exemple récent : un bou- langer de Rome a été condamné à une forte amende pour avoir vendu du pain à un prix qui n'était pas légal. Le motif de la condanmation n'était point que le vendeur
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KnOn il n'existe dans les états ecclésiastiques aucune activité de fabrication, quoique le bon marché de la main d'œuvre pût y rendre réta- blissement de manufactures très avantageux. Cela tient uniquement aux vices de l'adminis- tration.
Toutes les branches d'industrie se trouvent paralysées. Les pauvres manquent de travail , et mourraient de faim si les établissements ecclé- siastiques, c'est-à-dire le gouvernement, ne les nourrissaient pas. Les pauvres, étant nourris par charité , sont mal nourris ; ainsi leur existence est malheureuse sous le rapport physique.
Ils sont encore plus malheureux sous le rap- port moral , puisqu'ils vivent dans l'oisiveté, qui
eût fait tort à l'acquéreur en lui livrant une quantité infé- rieure à celle qu'il devait recevoir ; la punition avait une cause absolunient opposée. La faute punie consistait à s'être rendu coupable de délit envers les vendeurs en traitant trop avantageusement les acheteurs.
L'explication de ce jugement inique est bien facile : la presque totalité des boulangeries de Rome appartient à des cardinaux, qui ont par conséquent intérêt à vendre le pain le plus cher possible , et qui regardent comme un crime tout ce qui diminue leurs bénéfices.
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est la mère de tous les vices et de tous les brigan- dages dont ce malheureux pays est infesté.
La troisième accusation d'hérésie que je porte contre le pape , à raison de la manière vicieuse et anti-chrétienne dont il gouverne ses sujets tem- porels , est donc fondée.
J'accuse le pape et tous les cardinaux actuels , j'accuse tous les papes et tous les cardinaux qui ont existé depuis le quinzième siècle y d'être et d'a- voir été hérétiques sous ce quatrième chef.
Je les accuse d'abord d'avoir consenti a la for- mation de deux institutions diamétralement oppo- sées à l'esprit du christianisme y celle de l'inquisi- tion et celle des jésuites; Je les accuse ensuite d'a- voir, depuis cette époque , accordé, presque sans interruption, leur protection à ces deux institu- tions.
L'esprit du christianisme est la douceur , la bonté, la charité, et, par dessus tout, la loyauté ; ses armes sont la persuasion et la démonstration.
L'esprit de l'inquisition est le despotisme et l'avidité, ses armes sont la violence et la cruauté; l'esprit de la corporation des jésuites est l'é- goïsme, et c'est au moyen de la ruse qu'ils s'ef-
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forcent d'atteindre leur but, celui d'exercer umi domination générale sur les ecclésiastiques aussi- bien que sur les laïques.
La conception de l'inquisition a été radicale- ment vicieuse et anti-chrétienne, quand même les inquisiteurs n'eussent fait périr dans leurs auto-da-le que des personnes coupables de s'être opposées à l'amélioration de l'existence morale et physique de la classe pauvre ; dans ce cas là même (qui aurait conduit tout le sacré collège sur les bûchers) , ils auraient agi en hérétiques : car Jésus n'a point admis d'exception quand il a défendu à son Eglise d'user de violence. Mais l'hérésie des inquisiteurs n'aurait été que vénielle en comparaison de celle qu'ils ont professée dans leurs atroces fonctions.
Les condamnations prononcées par l'inquisi- tion n'ont jamais eu pour motif que de préten dus délits contre le dogme ou contre le culte, qui n'eussent dû être considérés que comme des fautes légères, et non comme des crimes dignes de la peine capitale.
Ces condamnations ont eu toujours pour objet de rendre le clergé catholique tout-puissant, en
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sacrifiant la classe des pauvres aux laïques ri- ches et investis du pouvoir , à condition que ces derniers consentiraient eux-mêmes à se laisser dominer sous tous les rapports par les ecclé- sastiques.
Quant à la compagnie de Jésus , le célèbre Pascal en a si bien analysé l'esprit, la conduite et les intentions, que je dois me borner à ren- voyer les fidèles à la lecture des Lettres provin- ciales. J'ajouterai seulement que la nouvelle com- pagnie de Jésus est infiniment plus méprisable que l'ancienne, puisqu'elle tend à rétablir la prépondérance du cuite et du dogme sur la mo- rale, prépondérance qui avait été anéantie par la révolution , tandis que les premiers jésuites s'efforçaient seulement de prolonger l'existence des abus qui s'étaient introduits dans l'Église à cet égard.
Les anciens jésuites ont défendu un ordre de choses qui existait , les nouveaux entrent en in- surrection contre le nouvel ordre de choses , plus moral que l'ancien , qui tend à s'établir.
Les missionnaires actuels sont de véritables antechrists , puisqu'ils prêchent une morale abso-
lumen t opposée à celle de l'Évangile. Les apô- tres ont été les avocats des pauvres , les mission- naires sont les avocats des riches et des puis- sants contre les pauvres , qui ne trouvent plus de défenseurs que parmi les moralistes laïques.
DE LA RELIGION PROTESTANTE.
L'esprit européen avait pris un grand essor dans le quinzième siècle ; de grandes découver- tes, de rapides progrès, s'étaient effectués dans toutes les directions d'une utilité positive , et ces découvertes ainsi que ces progrès étaient pres- que entièrement dus aux travaux des laïques.
La découverte de l'Amérique était due au gé- nie persévérant de Christophe Colomb ; des laï- ques portugais avaient ouvert une nouvelle route pour l'Inde en doublant le cap de Bonne-Espé- rance; l'imprimerie avait été découverte et per- fectionnée par des laïques; le Dante, l'Arioste et le Tasse étaient laïques ; Raphaël , Michel-Ange et Léonard de Vinci étaient également laïques; et les trois grandes lois au moyen desquelles Newton a calculé depuis tous les phénomènes
29 célestes, avaient été inventées par Kepler, qui était laïque.
Les Médicis, qui avaient agrandi et activé le commerce européen , qui avaient perfectionné l'agriculture et la fabrication , étaient laïques; et ils avaient acquis une importance sociale telle que leur famille s'était élevée au rang des moi- sons souveraines, et qu'elle jouait un rôle, pour ainsi' dire, prépondérant dans le pouvoir tem- porel.
Les laïques avaient donc acquis une supério- rité positive sur les ecclésiastiques , en même temps que les sciences réputées profanes avaient dépassé les limites dans lesquelles se trouvaient renfermées les conséquences tirées par l'église des principes de morale divine , fon- dés par Jésus. Le pape et les cardinaux ne pos- sédaient plus la capacité suffisante pour diriger le clergé chrétien , et le clergé chrétien ne se trouvait plus en état de conduire la masse des fidèles.
Sous un autre rapport, la cour de Rome per- dit à cette époque une grande partie de l'appui qu'elle avait trouvé jusqu'alors dans la classe des
plébéiens contre celle des patriciens , et dans la classe des roturiers contre les nobles et contre la puissance féodale.
Le divin fondateur du christianisme avait re- commandé à ses apôtres de travailler sans re- lâche à élever les dernières classes de la société et à diminuer l'importance de celles qui se trou- vaient investies du droit de commander et de f.'iire la loi.
Jusqu'au quinzième siècle, l'Église avait suivi assez exactement cette direction chrétienne ; presque tous les cardinaux et tous les papes avaient été pris dans la classe des plébéiens , et souvent on les avait vus sortir des familles adon- nées aux professions les plus subalternes.
Par cette politique, le cleigé avait tendu avec persévérance à diminuer l'importance et la con- sidération de l'aristocratie de naissance , et à lui superposer l'aristocratie des talents.
A la fin du quinzième siècle , le sacré collège change entièrement d'allure ; il renonce à la direction chrétienne pour adopter une politique toute mondaine : le pouvoir spirituel cesse de lutter avec le pouvoir temporel ; il ne s'identifie
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plus avec les dernières classes de la société , il ne travaille plus à leur donner de l'importance, il ne s'efforce plus de superposer l'aristocratie des talents à celle de la naissance : il se fait un plan de conduite dont l'objet est de conserver l'importance et les richesses acquises par les travaux de l'église militante, et d'en jouir sans se donner de peine et sans remplir aucune fonc- tion vraiment utile à la société.
Pour atteindre ce but , le sacré collège se place sous la protection du pouvoir temporel , avec le- quel il avait lutté jusqu'alors ; il fait avec les rois ce pacte impie : Nous emploierons toute l'in- fuence que nous pourrons exercer sur les fidèles pour établir en votre faveur un pouvoir arbitraire; nous vous déclarerons rois par la grâce de Dieu : nous enseignerons le dogme de l' obéissance passive ; nous établirons l'inquisition, au moyen de laquelle vous aurez à votre disposition un tribunal qui ne sera soumis à aucune formalité ; nous instituerons un nouvel ordre religieux, auquel nous donnerons le titre de Société de Jésus. Cette société établira un dogme diamétralement opposé à celui du chris- tianisme ; elle se chargera de faire prévaloir aux
yeux de Dieu les intérêts des riches et des puissants- sur les intérêts des pauvres.
Nous vous demandons , en échange des services que nous vous rendrons , en échange de la dépen- dance dans laquelle nous consentons à nous mettre à l'égard de votre pouvoir temporel {dont l'origine est impie, puisque ses droits ont été primitivement fondés sur la loi du plus fort ) , et comme récom- pense de notre trahison envers la classe la plus pau- vre, dont notre divin fondateur nous avait chargés de défendre les intérêts et de faire valoir les droits; nous vous demandons de nous conserver les proprié- tés qui ont été le fruit des travaux apostoliques de l'église militante, nous vous demandons d'être maintenus dans la jouissance des privilèges honori- fiques et pécuniaires qui lai ont été accordés par vos prédécesseurs.
Ce pacte sacrilège, qui a été conçu par le sa- cré collège à la fin du quinzième siècle , se trou- vait déjà exécuté , quant à ses clauses princi- pales , au commencement du seizième.
Ce fut à cette époque que Léon X monta sur le trône papal, événement très remarquable dans les fastes de la religion , et qui jusqu'à ce jour n'a
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point suffisamment fixé l'attention des philoso- phes chrétiens.
Les premiers chefs de l'église avaient été nom- més par tous les fidèles; et l'unique motif qui dé- termina leur nomination, fut qu'ils étaient regar- dés comme les plus zélés pour le bien des pau- vres, et les plus capables de découvrir les moyens d'améliorer l'existence morale et physique de la classe la plus nombreuse.
Quand les chefs du clergé eurent obtenu la souveraineté de Rome , et qu'ils en eurent fait la capitale du monde chrétien , quand ils eurent centralisé la puissance sacerdotale dans les mains d'un pape , le motif qui détermina les élections des pontifes fut principalement que le candidat auquel le sacré collège accordait la préférence , était celui qui possédait au plus haut degré la ca- pacité nécessaire pour écraser l'aristocratie de la naissance sous le poids de l'aristocratie des talents.
Mais les motifs qui déterminèrent l'élection de Léon X furent différents, et même opposés à ceux qui avaient guidé les électeurs précédents , dont les intentions avaient été plus ou moins chrétiennes : les cardinaux , dans cette occasion ,
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agirent conformément au plan de conduite qu'ils avaient adopté , et que j'ai exposé ci-dessus; ils se proposèrent uniquement pour but de conser- ver au clergé ses richesses et d'accroître ses jouis- sances mondaines.
Léon X était de la pâte dont les rois sont faits <, et par conséquent il n'était point propre à faire un pape : en effet toute sa conduite dé- montra qu'il prisait beaucoup plus ses droits de naissance que ceux qu'il tenait de la papauté; il organisa le service d'honneur auprès de sa per- sonne sur le pied d'une cour ayant un chef laïque. Sa sœur eut à Rome une maison et un entourage de princesse , non pas à raison de sa proche pa- renté avec le pape , mais en sa qualité de fille du prince laïque le plus important de l'Italie.
Léon X protégea les poètes , les peintres , les architectes , les sculpteurs et les savants ; il pro- tégea tous les Grecs érudits qui se réfugièrent à cette époque en Italie; mais ce fut en prince temporel qu'il les protégea , et uniquement pour se procurer des jouissances, et pour donner un lustre mondain à son règne. Un véritable pape aurait profité de l'essor que l'esprit européen
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prenait à cette époque dans toutes les directions importantes, pour combiner les efforts des sa- vants , des artistes et des chefs des grandes en- treprises industrielles 5 avec les intérêts du clergé et avec ceux des pauvres , contre les prétentions héréditaires du pouvoir temporel , dont l'origine est im.pie , ainsi que je l'ai dit plus haut, puisque ses droits primitifs ont été fondés sur le droit de conquête, c'est-à-dire sur la loi du plus fort.
Les premières indulgences avaient été accor- dées en récompense de travaux utiles à la société, tels que les constructions de ponts, de grands chemins , etc. ; les indulgences accordées posté- rieurement avaient été octroyées aux fidèles à une époque où le pouvoir papal , ayant acquis de grandes richesses et une autorité temporelle , avait déjà commencé à se démoraliser : les papes avaient détourné de leur destination primitive les sommes provenant de la vente des indulgen- ces , et ils les avaient employées à satisfaire leurs propres fantaisies ou à seconder l'ambition sa- cerdotale; mais ils avaient toujours eu soin d(; donner à leurs actions un but apparent de bien public.
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iléon X changea enlièrement de conduite; il leva le masque , et il déclara publiquement que le produit des indulgences plénières , qu'il char- geait les dominicains de vendre pour le compte du Saint-Siège, serait employé aux frais de la toi- lette de sa sœur.
Léon X entreprit d'exploiter la papauté comme si elle avait été une puissance essentiellement temporelle ; il voulait imposer tous les fidèles de la même manière qu'il aurait pu le faire s'il eût exercé à leur égard les droits d'un prince laïque.
Dans ses rapports diplomatiques avec Charles- Quint, Léon X traita beaucoup plus en prince de la maison de Médicis, qu'en pape. Il en résulta que la papauté n'inspira plus d'inquiétude à l'em- pereur, et que Charles-Quint, ne se sentant plus contenu parla force ecclésiastique, qui pouvait seule opposer une barrière à l'ambition des prin- ces laïques , conçut le projet d'établir à son pro- fit une monarchie universelle , projet qui a été renouvelé par Louis XIV et par Bonaparte, tan- dis qu'aucun des princes européens laïques, de- puis Charlemagne jusqu'au seizième siècle, n'en avait tenté l'exécution.
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Telle était la situation dans laquelle se trou- vait la seule religion qui existât alors en Europe , lorsque Luther commença son insurrection con- tre la cour de Rome.
Les travaux .de ce réformateur se divisèrent naturellement en deux parties : l'une critique, à l'égard de la religion papale; l'autre, ayant pour objet l'établissement d'une religion dis- tincte de celle que dirigeait la cour de Rome.
La première partie des travaux de Luther a pu être et a été complète. Par sa critique de la cour de Rome, Luther a rendu un service capital à la civilisation; sans lui, le papisme eût complètement asservi l'esprit humain aux idées superstitieuses , en faisant totalement perdre de vue la morale. C'est à Luther qu'on doit la dissolution d'un pouvoir spirituel qui n'était plus en rapport avec l'état de la société. Mais Luther ne pouvait combattre les doctrines ultramontaines sans essayer de réorganiser lui- même la religion chrétienne. C'est dans cette seconde partie de sa réforme, c'est dans la partie organique de ses travaux que Luther a laissé beaucoup à faire à ses successeurs : la religion
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protestante, telle que Luther l'a conçue, n'est encore qu'une hérésie chrétienne. Certainement Luther avait raison de dire que la cour de Rome avait quitté la direction donnée par Jésus à ses apôtres ; certainement il avait raison de procla- mer que le culte et le dogme établis par les papes n'étaient point propres à fixer l'attention des fidèles sur la morale chrétienne , et qu'au contraire ils étaient de nature à ne les faire con- sidérer que comme un accessoire de la religion; mais, de ces deux vérités incontestables, Luther n'avait pas le droit de conclure que la morale devait être enseignée aux fidèles de son temps de la même manière qu'elle l'avait été par les pères de Téglise à leurs contemporains ; il n'a- vait pas non plus le droit d'en tirer la consé- quence que le culte devait être dépouillé de tous les charmes dont les beaux-arts peuvent l'enrichir.
La partie dogmatique de la réforme de Luther a été manquée ; cette réforme a été incomplète , elle a besoin de subir elle-même une réformation.
J'accuse les luthériens d'être hérétiques sous ce premier chef. Je les accuse d'avoir adopté une
^9 morale qui est ires inférieure à celle gui peut con- venir aux chrétiens dans l'état actuel de leur civi- lisation.
L'opinion publique des Européens étant favo- rable au protestantisme , tandis qu'elle est con- traire au catholicisme, je dois établir la démons- tration de l'hérésie protestante avec une grande sévérité, ce qui m'oblige à traiter cette question d'une manière très générale.
Jésus avait donné à ses apôtres et à leurs suc- cesseurs la mission d'organiser l'espèce humaine de la manière la plus favorable à l'amélioration du sort des pauvres; il avait reconjmandé en même temps à son église de n'employer que les voies de la douceur, que la persuasion et la dé- monstration pour atteindre ce grand but.
Beaucoup de temps et beaucoup de travaux différents étaient nécessaires pour que cette lâche fût remplie; ainsi on ne doit pas être surpris de voir qu'elle ne soit pas encore accoàiplie.
Quelle est la partie de cette tâche qui était échue à Luther? Comment Luther s'en est-il acquitté? Voilà les deux points que je dois éclaircir.
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Pour y parvenir, je vais examiner successive^ ment quatre grands faits ;
1° Quel était l'état de l'organisation sociale lorsque Jésus donna à ses apôtres la mission de réorganiser l'espèce humaine?
2° Quel était l'état de l'organisation sociale à l'époque où Luther opéra sa réforme?
3° Quelle était la réforme complète dont la religion papale avait besoin pour rentrer dans la direction donnée par Jésus à ses apôtres , lors- que Luther effectua son insurrection contre la cour de Rome?
4° En quoi consi&te la réforme de Luther?
Ce sera de l'analyse de ces quatre grandes questions que se déduira naturellement la con- clusion que les luthériens sont hérétiques.
1° A l'époque où Jésus confia à ses apôtres la sublime mission d'organiser l'espèce humaine dans l'intérêt de la classe la pjus pauvre, la civi- lisation était encore dans son enfance.
La société était partagée entre deux grandes classes : celle des maîtres et celle des esclaves; la classe des maîtres était divisée en deux castes, celle des patriciens qui faisaient la loi et qui oc-?
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cupaient tous les emplois importants , et celle des plébéiens qui devaient obéir à la loi , quoi- qu'ils ne l'eussent pas faite , et qui ne remplis- saient eu général que des emplois subalternes; les plus grands philosophes ne concevaient pas que l'organisation sociale pût avoir d'autres bases.
Il n'existait point encore de système de mo- rale, puisque personne n'avait encore trouvé les moyens de rapporter tous les principes de cette science à un seul principe.
Il n'existait pas encore de système religieux, puisque toutes les croyances publiques admet- taient une multitude de dieux , qui inspiraient aux hommes des sentiments différents , et même opposés les uns aux autres.
Le cœur humain ne s'était point encore élevé à des sentiments philanthropiques. Le sentiment patriotique était le plus général qui fût éprouvé par les âmes les plus généreuses , et le sentiment patriotique était extrêmement circonscrit , vu le peu d'étendue des territoires , et le peu d'im- portance des populations chez les nations de l'antiquité.
Une seule nation, la nation romaine, domi-
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liait tonlcs les autres, et les gouvernait arbitrai- rement.
Les dimensions de la planète n'étaient point eonnues , de manière qu'il ne pouvait être conçu aucun plan général d'amélioration pour la pro- priété territoriale de l'espèce humaine.
En un mot, le christianisme, sa morale, son culte et son dogme, ses partisans et ses ministres, ont commencé par se trouver complètement en dehors de l'organisation sociale, ainsi que des usages et des mœurs de la société.
2° A l'époque où Luther opéra sa réforme, la civilisation avait fait.de grands progrès; depuis l'établissement du christianisme , la société avait entièrement changé de face ; l'organisation so- ciale se trouvait fondée sur de nouvelles bases.
L'esclavage était presque entièrement aboli ; les patriciens ne possédaient plus exclusivement le droit de faire les lois; ils n'exerçaient plus tous les emplois importants; le pouvoir temporel, impie dans son essence, ne dominait plus le pouvoir spirituel, et le pouvoir spirituel n'était plus dirigé par les patriciens. La cour de Rome était devenue la première cour de l'Europe ; de-
puis rétablissement de la papauté, tous les papes et presque tous les cardinaux étaient sortis de la classe des plébéiens ; l'aristocratie des talents primait l'aristocratie des richesses , ainsi que l'aristocratie fondée sur les droits de la naissance. La société possédait un système religieux et un système de morale combinés ensemble, puis- que l'amour de Dieu et du prochain donnait le caTactère unitaire aux sentiments les plus géné- raux des fidèles.
C'était le christianisme qui était devenu la base de l'organisation sociale ; il avait remplacé la loi du plus fort ; le droit de conquête n'était plus considéré comme le plus légitime de tous les droits.
L'Amérique avait été découverte ; et l'espèce humaine , connaissant toute l'étendue de ses possessions territoriales, se trouvait en mesure de faire un plan général des travaux à exécuter pour tirer le plus grand parti possible de sa planète.
Les capacités pacifiques s'étaient développées ; elles avaient acquis en même temps de la pré- cision ; les beaux-arts venaient de renaître ; les
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sciences d'observations, ainsi que rindustrîe, ve- naient de prendre leur essor.
JL,e sentiment philanthropique, qui est la véri- table base du christianisme , avait remplace le patriotisme dans tous les cœurs généreux ; si tous les hommes n'agissaient pas à l'égard de leurs semblables comme des frères , du moins ils admettaient tous qu'ils devaient se regarder comme les enfants d'un même père.
3° Si la réforme de Luther avait pu être complète , Luther aurait produit , aurait pro- clamé la doctrine suivante ; il aurait dit au pape et aux cardinaux :
«Vos devanciers ont suffisamment perfec- «tionné la théorie du christianisme ; ils ontsuf- nfisamment propagé cette théorie; les Européens i>en sont suffisamment imbus : c'est maintenant »de l'application générale de cette doctrine qu'il » faut vous occuper. Le véritable christianisme »doit rendre les hommes heureux , non seule- » ment dans le ciel , mais sur la terre.
» Ce n'est plus sur des idées abstraites que vous » devez fixer l'attention des fidèles ; c'est en «employantconvenablementles idées sensuelles,
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» c'est en les combinant de manière à procurer à » l'espèce humaine le plus haut degré de félicité » qu'elle puisse atteindre pendant sa vie terrestre, »que vous parviendrez à constituer le christia- »nisme, religion générale, universelle et unique.
»I1 ne faut plus vous borner à prêcher aux «fidèles de toutes les classes que les pauvres sont .) les enfants chéris de Dieu ; il faut que vous usiez » franchementet énergiquement de tous les pou- »voirs et de tous les moyens acquis par l'église » militante, pour améliorer promptement l'exis- «tence morale et physique de la classe la plus !) nombreuse. Les travaux préliminaires et pré- » paratoires du christianisme sont terminés ; vous » avez à remplir une tâche bien plus satisfai- » santé que celle qu'ont accomplie vos prédéces- »seurs. Cette tâche consiste à établir le chris- » tianisme général et définitif ; elle consiste à » organiser toute l'espèce humaine d'après le "principe fondamental de la morale divine.
«Pour remplir cette tâche, vous devez don- » ner ce principe pour base et pour but à toutes »les institutions sociales.
"Les apôtres ont dû reconnaître le pouvoir de
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«César; ils ont dû dire « Berniez à César ce qui •n appartient à César, » parceque, ne pouvant point » disposer d'une force suffisante pour lutter avec « lui , ils ont dû éviter de s'en faire un ennemi.
«Mais aujourd'hui la position respective du «pouvoir spirituel et du pouvoir temporel étant «totalement changée, grâces aux travaux de «l'église militante, vous devez déclarer aux suc- ncesseurs de César que le christianisme ne re- » connaît plus le droit de commander aux «hommes , droit fondé sur la conquête, c'est-à- » dire sur la loi du plus fort.
«Vous devez déclarer à tous les rois que le «seul moyen de rendre la royauté légitime «consiste à la considérer comme une institution «dont l'objet est d'empêcher les riches et les «puissants d'opprimer les pauvres; vous devez «leur déclarer qu'ils ont pour devoir unique «d'améliorer l'existence morale et physique de «la classe la plus nombreuse, et que toute dé- » pense ordonnée par eux dans l'administration » de la fortune publique , si elle n'est pas stric- «tement nécessaire, est de leur part un crime » qui les constitue les ennemis de Dieu.
47 «Vous possédez toutes les forces nécessaires «pour contraindre le pouvoir temporel à admel- »tre cette application du christianisme; car votre «suprématie est reconnue par toutes les puis- » sauces, et vous pouvez disposer du clergé ré- «pandu sur toute la surface de l'Europe. Or, »le clergé exercera toujours une influence pré- » pondérante sur les institutions temporelles de » tous les peuples , quand il travaillera d'une » manière positive à améliorer l'existence de la » classe pauvre, qui estpartout la plus nombreuse. » Je passe à l'examen d'une autre question, »et je vous blâme, très saint Père, sous ce se- «cond rapport :
«Toutes les fois que deux nations chrétiennes » sont en guerre , elles ont tort toutes les deux , «puisque le divin fc^ dateur du christianisme a «prescrit à tous les hommes de se conduire à » l'égard les uns dt autres comme des frères, »et qu'il leur a défendu d'employer d'autres «moyens pour terminer leurs différents, que «ceux de la persuasion et de la démonstration. «Vous devriez employer tout votre pouvoir ff papal, toute l'influence des clergés nationaux,
48 ))à empêcher les guerres; et, loin de vous «conduire de cette manière, vous permettez, »que les clergés des nations belligérantes invo- " quent chacun de leur côté le dieu des armées , » qui ne peut être qu'une divinité du paganisme ; » vous permettez qu'à la suite des combats on «chante des Te Demn des deux côtés : votre «conduite à cet égard , comme celle du clergé, » est tout-à-fait impie.
«C'est l'union qui fait la force; une société adont les membres entrent en opposition les «uns contre les autres, tend à sa dissolution; «hâtez-vous de rappeler le clergé à l'unité d'ac- «tion.
))11 est une autre unité bien plus importante »à établir; je veux parler de l'unité de but pour «les travaux des chrétiens, pour ceux de toute «l'espèce humaine. C'est un but bien clair, bien «général , bien positif, bien physique, que vous «devez présenter aux hommes pour rendre le «christianisme prépondérant sur le mahomé- «tisme, sur la religion de Foë , sur celle de «Brama, sur toutes les religions enfin, ainsi que » sur toutes les institutions temporelles.
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»Le but général que vous devez présenter aux » hommes dans leurs travaux, c'est l'améliora- ntion de l'existence morale et physique de la «classe la plus nombreuse, et vous devez pro- «duire une combinaison d'organisation sociale «propre à favoriser davantage cet ordre de tra- » vaux , et à assurer sa prépondérance sur tous «les autres, de quelque importance qu'ils puis- nsent paraître. -
«Pour améliorer le plus rapidement possible «l'existence de la classe la plus pauvre, la cir- » constance la plus favorable serait celle où il se «trouverait une grande quantité de travaux à » exécuter , et où ces travaux exigeraient le plus «grand développement de l'intelligence humaine. «Vous pouvez créer cette circonstance ; mainte- » nant que la dimension de notre planète est con- n nue , faites faire par les savants , par les artistes «et les industriels un plan général de travaux à «exécuter pour rendre la possession territoriale «de l'espèce humaine la plus productive pos- «sible et la plus agréable à habiter* sous tous les » rapports.
» La masse immense de travaux que vous dé-
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«terminerez sur-le-champ , contribuera plus eJ- ;)ficacement à l'amélioration du sort de la classe «pauvre que ne pourraient le faire les aumônes » les plus abondantes ; et par ce moyen les ri- wches, loin de s'appauvrir par des sacrifices pé- » cuniaires , s'enrichiront en même temps que les » pauvres.
» Jusqu'à présent le clergé n'a donné aux fidèles, «pour l'emploi de leur vie, qu'un but métaphy- «sique, le paradis céleste; il en est résulté que » les ecclésiastiques se sont trouvés investis de «pouvoirs tout-à-fait arbitraires, et dont ils ont «abusé de la manière la plus extravagante et la » plus absurde : ainsi les uns ont persuadé à leurs » clients que pour obtenir ie paradis ils devaient ))se déchirer le corps à coups de discipline; les «autres, que c'était en portant un cilice qu'ils » devaient se martyriser ; d'autres, qu'il fallait se «priver de nourriture; d'autres, que c'était du pois- ))Son qu'il fallait manger, et qu'on devait s'abste- » nir de viandes ; et d'autres, qu'il fallait lire tous « les jours une effroyable quantité de prières, pres- » que toutes insignifiantes, et écrites dans une lan- «guc ignorée de la très grande majorité des fi-
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«dèles; d'autres, qu'il fallait passer une grande ^) partie de la journée à genoux dans les églises , «toutes choses qui ne pouvaient nullement » contribuer à l'amélioration du sort de la classe «pauvre.
» Cette conduite du clergé a pu et à dû avoir .) lieu à l'époque de l'enfance de la religion : mais » aujourd'hui que nos idées à cet égard se sont » éclaircies et précisées , la prolongation de pa- » reilles mystifications serait déshonorante pour » la cour de Rome. (Certainement tous les cliré- » tiens aspirent à la vie éternelle , mais le seul » moyen de l'obtenir consiste à travailler dans «cette vie à l'accroissement du bien-être de «l'espèce humaine.
«Très saint-père, l'espèce humaine éprouve «dans ce moment une grande crise intellec- «tuelle; trois nouvelles capacités se montrent , «les beaux-arts reparaissent , les sciences vien- » nent se superposer à toutes les autres branches » de nos connaissances , et les grandes combi- » naisons industrielles tendent plus directement «à l'amélioration du sort de la .classe pauvre 0 qu'aucune des mesures prises jusqu'à ce jour
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«parle pouvoir temporel ainsi que par le pou- rvoir spirituel.
» Ces trois capacités sont de l'ordre pacifique ; ))il est par conséquent de votre intérêt , de l'in- ))térêt du clergé, de se combiner avec elles. Au «moyen de cette combinaison, vous pouvez en ))peu de temps, et sans éprouver de grands ob- » stades, organiser l'espèce humaine delà ma- » nière la plus favorable à l'amélioration de l'exis- otence morale et physique de la classe la plus ') nombreuse. Par ce moyen le pouvoir de César, «qui est impie dans son origine et dans ses pré- » tentions, se trouvera complètement anéanti.
«Si, au contraire, vous classez comme im- wpies, ou au moins peu agréables à Dieu, les «beaux-arts, les sciences et les grandes combi- » naisons industrielles ; si vous cherchez à pro- i longer votre domination sur l'espèce par des «moyens qni ont servi à vos prédécesseurs pour «l'acquérir dans le moyen âge ; si vous conîi- «nuez à présenter les idées mystiques comme «les plus importantes de toutes pour le bonheur «de l'espèce humaine, les artistes, les savants » et les chefs de l'industrie se ligueront avec César
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» contre vous ; ils ouvriront les yeux du vulgaire )) sur l'absurdité de vos doctrines , sur les mons- ))trueux abus de votre pouvoir, et vous n'aurez ) alors d'autres ressources , pour conserver une » 'existence sociale , que de vous constituer instru- » ments du pouvoir temporel ; César vous em- ') ploiera à vous opposer aux progrès de la civilisa- )) tion , en continuant à fixer l'attention du ') peuple sur des idées mystiques et supersti- fltieuses , et en les détournant le plus qu'il vous )• sera possible de toute instruction dans les beaux- ') arts , dans les sciences d'observation et dans les > combinaisons industrielles. Faire respecter le «pouvoir temporel, avec lequel vous avez été en
• lutte jusqu'à présent, deviendra votre grande «affaire; prêcher l'obéissance passive à l'égard » des rois , établir qu'ils ne doivent compte de «leurs actions qu'à Dieu seul, et que, dans au- » cun cas , leurs sujets ne peuvent sans crime
• leur refuser obéissance, voilà les travaux au » moyen desquels vous conserverez vos honneurs » et vos richesses.
') Il me reste , Très saint-père , à vous parler ))d'un objet très important.
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«L'unité papale, qui n'a pas été autre chose » que l'unité de commandement , a été suffisante «pour lier entre elles jusqu'à ce jour les diffé- » rentes classes du clergé , parceque le clergé lui- » même, et à plus forte raison les laïques , étaient » encore dans l'ignorance ; aujourd'hui cette unité » ne peut plus former un lien suffisant , il faut que «vous établissiez clairement l'unité du but ma- «tériel dans tous les travaux du clergé; il faut »que la papauté rende publiquement compte de » chacun de ces actes ; il faut qu'elle établisse clai- » rement en quoi ces actes peuvent contribuer à » l'amélioration de l'existence morale et physique » de la classe la plus nombreuse.
» Les papes doivent cesser de faire entrer en «ligne de compte les motifs qu'ils gardent in y> petto. »
4° Luther était un homme très énergique et très capable , sous le rapport de la critique ; mais c'est sous ce rapport seulement qu'il a montré une très grande capacité : ainsi il a prouvé d'une manière très nerveuse et très complète que la cour de Rorne avait quitté la direction du chris- tianisme; que, d'une part, elle cherchait à se
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constituer pouvoir arbitraire ; que, d'une autre, elle travaillait à se combiner aVec les puissants contre les pauvres, et que les fidèles dévoient l'obliger à se réformer.
Mais la partie de ses travaux relative à la réor- ganisation du christianisme a été bien inférieure à ce qu'elle aurait dû être : au lieu de prendre les mesures nécessaires pour accroître l'impor- tance sociale delà religion Chrétienne , il a fait rétrograder cette religion jusqu'à son point de départ ; il l'a replacée en dehors de l'organisa- tion sociale; il a par conséquent reconnu que le pouvoir de César était celui dont tous les autres émanaient ; il n'a réservé à son clergé que le droit d'humble supplique à l'égard du pouvoir temporel ; et , par ces dispositions , il a voué les capacités pacifiques à rester éternellement dans la dépendance des hommes à passions violentes et à capacité militaire.
Il a resserré de cette manière la morale chré- tienne dans les étroites limites que l'état de la ci- vilisation avait imposées aux premiers chrétiens.
L'accusation d'hérésie que je porte contre les protestants, à raison de la morale qu'ils ont adop-
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tce, morale qui se trouve très en arrière de l'état présent de notre civilisation , est donc fondée.
J'accuse les prolestants d'hérésie sous ce second chef : je les accuse d'avoir adopté un mauvais culte.
Plus la société se perfectionne au moral et au physique, plus les travaux intellectuels et ma- nuels se subdivisent; ainsi, dans l'habitude de la vie , l'attention des hommes se ùxt sur des objets d'un intérêt de plus en plus spécial , à mesure que les beaux-arts , que les sciences et que l'industrie font des progrès.
De là il résulte que, plus la société fait de progrès , et plus elle a besoin que le culte soit perfectionné; car le culte a pour objet d'appeler l'attention des hommes , régulièrement assem- blés au jour de repos, sur les intérêts qui sont communs à tous les membres de la société, sur les intérêts généraux de l'espèce humaine.
Le réformateur Luther, et^, depuis sa mort, les ministres des églises réformées auraient donc dû rechercher les moyens de rendre le culte le plus propre possible à fixer l'attention des fidè- les sur les intérêts qui leur sont communs.
Ils auraient dû rechercher les moyens et les
5? circonstances les plus favorables pour dévelop- per complètement aux fidèles le principe fonda- mental de la religion chrétienne , tous les hom- mes doivent se conduire en frères à l'égard les uns des autres,, pour familiariser leur esprit avec ce principe , et les. habituer à en faire des appli- cations à toutes les relations sociales , afin de les empêcher de le perdre totalement de vue dans le courant de la vie, quelque spéciaux que soient les objets de leurs travaux journaliers.
Or, pour stimuler l'attention des hommes dans quelque genre d'idées que ce soit , pour les pousser fortement dans une direction , il y a deux grands moyens : il faut exciter en eux la terreur par la vue des maux terribles qui résul- teraient pour eux d'une conduite différente de celle qu'on leur prescrit, ou leur présenter l'ap- pât des jouissances résultant nécessairement des efforts faits par eux dans la direction qu'on leur indique.
Pour produire , dans ces deux circonstances , l'action la plus forte et la plus utile , il faut com- biner tous les moyens , toutes les ressources que les beaux-arts peuvent offrir.
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Le prédicateur appelé, par la nature des cho- ses , à employer l'éloquence, qui est le premier des beaux-arts , doit faire trembler son auditoire par le tableau de la position affreuse dans laquelle se trouve, dans cette vie, l'homme qui a mérité la mésestime publique ; il doit même montrer le bras de Dieu levé sur l'homme dont tous les sentiments ne sont pas dominés par celui de la philanthropie.
Ou bien il doit développer dans l'âme de ses auditeurs les sentiments les plus généreux et les plus énergiques , en leur faisant sentir la supé- riorité des jouissances que fait éprouver l'estime publique sur toutes les autres jouissances.
Les poètes doivent seconder les efforts des pré- dicateurs; ils doivent fournir au culte des mor- ceaux de poésie propres à être récités en chœur, de manière à rendre tous les fidèles prédicateurs à l'égard les uns des autres.
Les musiciens doivent enrichir de leurs ac- cords les poésies religieuses, et leur imprimer un caractère musical profondément pénétrant dans l'âme des fidèles.
Les peintres et les sculpteurs doivent iixer
59 dans les temples l'attention des chrétiens sur les actions les plus éminemment chrétiennes.
Les architectes doivent construire des temples de manière que les prédicateurs , que les poètes et les musiciens , que les peintres et les sculp- teurs puissent à volonté faire naître dans l'âme des fidèles les sentiments de la terreur ou ceux de la joie et de l'espérance.
Voilà évidemment les bases qui doivent être données au culte , et les moyens qui doivent être employés pour le rendre utile à la société.
Qu'a fait Luther à cet égard? Il a réduit le culte de l'église réformée à la simple prédica- tion; il a prosaïque le plus qu'il a pu tous les sentiments chrétiens; il a banni de ses temples tous les orneaients de peinture et de sculpture ; il a supprimé la musique , et il a donné la pré- férence aux édifices religieux dont les formes sont les plus insignifiantes , et par conséquent les moins propres à disposer favorablement le cœur des fidèles à se passionner pour le bien public.
Les protestants ne manqueront pas de m 'ob- jecter que si les catholiques chantent beaucoup .
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si leurs temples sont décorés des productions des plus grands maîtres dans la peinture ainsi que dans la sculpture, cependant les prédica- tions des ministres réformés produisent sur leurs auditeurs un effet beaucoup plus fructueux pour le bien public que tous les sermons des prêtres catholiques, dont l'objet principal consiste tou- jours à faire donner aux fidèles de la commu- nion papale le plus d'argent possible pour les frais du culte et pour l'entretien du clergé , et qu'en conséquence de ces faits, il est impossible de nier que leur culte ne soit préférable à celui des catholiques.
A cela je réponds : L'objet de mon travail n'est point de rechercher laquelle des religions Protes- tante ou Catholique est la moins hérétique ; j'ai entrepris de prouver qu'elles l'étaient toutes les deux , quoiqu'à des degrés différents ; c'est-à-dire que ni l'une ni l'autre n'était la religion chré- tienne ; j'ai entrepris de démontrer que depuis le quinzième siècle le christianisme avait été aban- donné; j'ai entrepris de rétablir le christianisme en le rajeunissant ; je me propose pour but de' foire subir à cette religion (éminemment philan-
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thropique) une épuration qui la débarrasse de toutes les croyances et de toutes les pratiques superstitieuses ou inutiles.
Le nouveau christianisme est appelé à faire triompherles principes de la morale générale dans la lutte qui existe entre ces principes et les com- binaisons qui ont pour objet d'obtenir un bien particulier aux dépens du bien public ; cette religion rajeunie est appelée à constituer tous les peuples dans un état de paix permanente, en les liguant tous contre la nation qui voudrait faire son bien particulier aux dépens du bien général de l'espèce humaine , et en les coalisant contre tout gouvernement assez anti-chrétien pour sa- crifier les intérêts nationaux aux intérêts pri- vés des gouvernants ; elle est appelée à lier entre eux les savants , les artistes et les indus- triels , et à les constituer les directeurs généraux de l'espèce humaine, ainsi que des intérêts spé- ciaux de chacun des peuples qui la composent ; elle est appelée à placer les beaux-arts , les sciences d'observation et l'industrie à la tête des connais- sances sacrées , tandis que les catholiques les ont rangés dans la classe des connaissances profa-
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ncs ; elle est appelée enfin à prononcer ana- thème sur la théologie , et à classer comme impie toute doctrine ayant pour objet d'enseigner aux hommes d'autres moyens pour obtenir la vie éternelle que celui de travailler de tout leur pou- voir à l'amélioration de l'existence de leurs sem- blables.
J 'ai dit clairement ce que devait être le culte pour remplir le mieux possible la condition d'ap- peler l'attention des fidèles aux jours de repos sur la morale chrétienne.
J'ai prouvé clairement que le culte des pro- testants était dépourvu des moyens secondaires les plus efficaces pour développer dans l'âme des fidèles la passion du bien public; ainsi j'ai prouvé que cette seconde accusation d'hérésie contre le protestantisme était fondée.
Je porte contre les protestants une troisième accusation d'hérésie : je les accuse d'avoir adopté un mauvais dogme.
Dans l'enfance de la religion , à l'époque où les peuples étaient encore plongés dans l'igno- rance, leur curiosité ne les excitait que faible- ment à l'étude des phénomènes de la nature,
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l'ambition de l'homme ne s'était pas élevée au point de vouloir maîtriser sa planètej et de la mo- difier de la manière la plus avantageuse pour lui ; les hommes avaient alors peu de besoins dont ils eussent clairement conscience ; mais ils étaient agités par les passions les plus violentes, fondées sur des désirs et sur des volontés vagues , fon- dées principalement sur le pressentiment de l'action puissante qu'ils étaient appelés à exer- cer sur la nature; le commerce, qui depuis a civilisé le monde , n'existait encore qu'en rudi- ments ; chaque petite peuplade se constituait en état d'hostilité à l'égard de tout le surplus de l'espèce humaine, et les citoyens n'étaient liés avec tous les hommes qui n'étaient pas membres de leur cités par aucun lien de morale. Ainsi la philanthropie ne pouvait exister encore à cette époque que comme un sentiment spéculatif.
A cette même é^3oque, toutes les nations étaient divisées en deux grandes classes, celle des maîtres et celle des esclaves ; la religion ne pouvait exercer une action puissante que sur les maîtres , puisqu'ils étaient les seuls qui fus- sent libres d'agir à leur gré ; à cette époque , la
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morale ne pouvait être que la partie la moins dé- veloppée de la religion , puisqu'il n'y avait point de réciprocité de devoirs communs entre les deux grandes classes qui divisaient la société; le culte et le dogme devaient se présenter avec beaucoup plus d'importance que la morale; les pratiques religieuses, ainsi que les raisonne- ments sur l'utilité de ces pratiques et des croyan- ces sur lesquelles elles étaient fondées , étaient les parties de la religion qui devaient occuper le plus habituellement les ministres des autels , ainsi que la masse des fidèles.
En un mot , la partie matérielle de la religion a joué un rôle d'autant plus considérable que cette institution a été plus près de sa fondation, et la partie spirituelle a toujours acquis de la prépon- dérance à mesure que l'intelligence de l'homme s'est développée.
Aujourd'hui le culte ne doit plus être envi- sagé que comme un moyen d'appeler, dans les jours de repos, l'attention des hommes sur les considérations et sur les sentiments philanthropi- ques , et le dogme ne doit plus être conçu que comme une collection de commentaires ayant
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pour objet, des applications générales de ces considérations et de ces sentiments aux grands événements politiques qui peuvent survenir, ou pour objet de faciliter aux fidèles les applications de la morale dans les relations journalières qui existent entre eux.
Je vais examiner maintenant ce que Luther a pensé du dogme, ce qu'il en a dit, ce qu'il a prescrit à cet égard aux protestants.
Luther a considéré le christianisme comme ayant été parfait à son origine , et comme s'étant toujours détérioré depuis l'époque de sa fonda- tion ; ce réformateur a fixé toute son attention sur les fautes commises par le clergé pendant le moyen âge , et il n'a aucunement remarqué les progrès immenses que les ministres des autels avaient fait faire à la civilisation , ni la grande importance sociale qu'ils avaient fait acquérir aux hommes occupés de travaux pacifiques, en diminuant )a puissance et la considération du pouvoir temporel , de ce pouvoir impie qui tend par sa nature à soumettre les hommes à l'empire de la force physique, et à gouverner les nations à son profit. Luther a prescrit aux protestants d'é-
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tudier le christianisme dans les livres qui avaient été écrits à l'époque de sa fondation, et particu- lièrement dans la Bible. 11 a déclaré qu'il ne reconnaissait point d'autres dogmes que ceux exposés dans les saintes écritures.
Cette déclaration de sa part a été aussi ab- surde que le serait celle de mathématiciens, de physiciens, de chimistes, et de tous autres sa- vants qui prétendraient que les sciences qu'ils cultivent doivent être étudiées dans les premier» ouvrages qui en ont traité.
Ce que je viens de dire n'est aucunement en opposition avec la croyance à la divinité du fon- dateur du christianisme; Jésus n'a pu tenir aux hommes que le langage qu'ils pouvaient com- prendre îi l'époque .où il leur a parlé ; il a déposé dans les mains de ses apôtres le germe du chris- tianisme, et il a chargé son église du développe- ment de ce germe précieux; il l'a chargée du soin d'anéantir tous les droits politiques dérivés delà loi du plus fort, et toutes les institutions qui for- maient des obstacles à l'amélioration de l'exis- tence morale et physique de la classe la plus pauvre.
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C'est en étudiant les effets et en les analysant avec le plus grand soin l^u'on acquiert les don- nées suffisantes pour porter sur les causes un jugement ferme et précis. Je vais suivre cette marche, je vais examiner séparément les prin- cipaux inconvénients qui sont résultés de l'er- reur que Luther a commise en fixant sur la Bible l'attention des protestants d'une manièrL trop spéciale ; ce sera de cet examen que se déduira naturellement la conclusion que ir/i troisième accusation d'hérésie contre la religion protestante est fondée.
Quatre inconvénients majeurs sont résultés de l'étude trop approfondie que les protestants ont faite de la Bible.
1° Cette étude leur a fait perdre de vue les idées positives et d'un intérêt présent; elle leur a donné le goût des recherches sans but et un grand attrait pour la métaphysique. En effet , dans le nord de l'Allemagne , qui est le foyer du protestantisme , le vague dans les idées et dans les sentiments domine dans tous les écrits des philosophes les plus renommés , et dans ceux des romanciers les plus populaires.
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•2° Cette étude salit l'imagination pai? les sou- venirs qu'elle présente de plusieurs vices honteux que la civilisation a fait disparaître, tels que la bestialité et l'inceste à tous les degrés qu'on puisse les concevoir.
3° Cette étude fixe l'attention sur des désirs politiques contraires au bien public ; elle pousse les gouvernés à établir dans la société une éga- lité qui est absolument impraticable; elle em- pêche les protestants de travaillera la formation du système de politique dans lequel les intérêts généraux seraient dirigés par les hommes les plus capables , dans les sciences d'observation , dans les beaux-arts et dans les combinaisons in- dustrielles : système social le meilleur auquel l'espèce humaine puisse atteindre , puisque c'est celui qui contribuerait le plus directement et le plus efficacement à l'amélioration morale et phy- sique de l'existence des pauvres.
4° Cette étude porte ceux qui s'y livrent à la considérer comme la plus importante de toutes; de là est résultée la formation des socié- tés bibliques, qui répandent tous les ans dans le public des millions d'exemplaires de la Bible.
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Au lieu d'employer leurs forces à favoriser la production et la propagation d'une doctrine proportionnée à l'état de la civilisation, ces so- ciétés prétendues chrétiennes donnent aux sen- timents philanthropiques une direction fausse, contraire au bien public ; et croyant servir les progrès de l'esprit humain , le feraient au con- traire rétrograder, si la chose était jamais pos- sible.
De ces quatre grands faits , je conclus que ma troisième accusation d'hérésie contre les protes- tants , à raison du dogme qu'ils ont adopté, est solidement fondée.
J'ai dû critiquer le protestantisme avec la plus grande sévérité , afin de faire sentir aux protes- tants combien la réforme de Luther a été in- complète , et combien elle est inférieure au nou- veau christianisme; mais, comme je l'ai énoncé en commençant l'examen des travaux de Lu- ther , je n'en sens pas moins profondément combien , malgré ses nombreuses erreurs , il a rendu de grands services à la société dans la partie critique de sa réforme. D'ailleurs, ma critique porte sur le protestantisme, regardé
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par les protestants comme la reforme définitive du christianisme ; elle est bien loin d'attaquer le génie opiniâtre de Luther. Quand on se reporte au temps où il a vécu , aux circonstances qu'il a eues à combattre, on sent qu'il a fait tout ce qu'il était possible de faire alors pour enfanter la ré- forme et pour la faire adopter. En présentant la morale comme devant fixer l'attention des fidèles bien plus que le culte et le dogme, et quoique la morale protestante n'ait point été proportion- née aux lumières de la civilisation moderne , Luther a préparé la nouvelle réforme de la re- ligion chrétienne. Ce n'est pourtant point comme un perfectionnement du protestantisme qu'on doit considérer le nouveau christianisme. La nou- velle formule sous laquelle je présente le principe primitif du christianisme est complètement en dehors des améliorations de toute espèce que la religion chrétienne a éprouvées jusqu'à ce jour. Je m'arrête ici. Je pense , monsieur le Con- servateur , avoir assez développé mes idées sur la nouvelle doctrine chrétienne pour que vous puis- siez, dès à présent, porter sur elles un premier jugement. Dites si vous me croyez bien pénétré
de l'esprit du christianisme . et si mes efforts pour rajeunir cette religion sublime ne sont point de nature à en altérer la pureté primi- tive.
Le C. J'ai suivi attentivement votre discours; pendant que vous parliez , mes propres idées s'éclaircissaient , mes doutes disparaissaient, et je sentais croître mon amour et mon admiration pour la religion chrétienne; mon attachement au système religieux qui a civilisé l'Europe ne m'a point empêché de comprendre qu'il était possible de le perfectionner, et, sur ce point, vous m'avez entièrement converti.
Il est évident que le principe de morale , Tous les hommes doivent se conduire en frères à l'égard les uns des autres , donné par Dieu à son église , renferme toutes les idées que vous comprenez dans ce précepte : Toute la société doit travailler à l'amélioration de L'existence morale et physique de la classe la plus pauvre; la société doit s'orga- niser de la manière la plus convenable pour lui faire atteindre ce grand but.
Il est également certain qu'à l'origine du chris- tianisme ce principe a dû être exprimé sous lu
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première formule, et qu'aujourd'hui la seconde formule doit être employée.
Lors de la fondation du christianisme , avez- vous dit , la société se trouvait partagée en deux classes d'une nature politique absolument diffé- rente : celle des maîtres et celle des esclaves ; ce qui constituait en quelque façon deux espèces humaines distinctes, et cependant entremêlées l'une dans l'autre. Il était absolument impos- sible alors d'établir une réciprocité complète dans les relations morales entre les deux espè- ces : aussi le divin fondateur de la religion chrétienne s'est borné à énoncer son principe de morale de manière à le rendre obligatoire pour tous les individus de chaque espèce hu- maine, sans pouvoir l'établir comme lien pour unir ensemble les maîtres et les esclaves.
Nous vivons à une époque ou l'esclavage se trouve complètement anéanti; il n'existe plus que des hommes de la même espèce politique , les classes ne sont plus séparées que par des nuan- ces : vous concluez de cet état de choses que le principe fondamental du christianisme doit être présenté sous la formule la plus propre à le rendre
obligatoire pour les masses à l'égard les unes des autres , sans que pour cela il cesse de l'être pour les individus dans leurs relations individuelles. Je trouve votre conclusion légitime et de la plus haute importance ; et dès ce moment , nouveau chrétien, j'unis mes efforts aux vôtres pour la propagation du nouveau christianisme.
Mais, à cet égard, j'ai quelques observations à vous faire sur la marche générale de vos tra- vaux. La nouvelle formule sous laquelle vous re- présentez le principe du christianisme embrasse tout votre système sur l'organisation sociale ; système qui se trouve appuyé maintenant à la fois sur des considérations philosophiques de l'ordre des sciences , des beaux-arts et de l'in- dustrie , et sur le sentiment religieux le plus uni- versellement répandu dans le monde civilisé, sur le sentiment chrétien.
Hé bien ! ce système , objet de toutes vos pen- sées , pourquoi ne l'avoir pas présenté d'abord du point de vue religieux, du point de vue le plus élevé et le plus populaire? pourquoi vous être adressé aux industriels, aux savants , aux artistes , au lieu d'aller droit au peuple par la
74 religion? et, dans ce moment même, pourquoi perdre un temps précieux à critiquer les catho- liques et les protestants , au lieu d'établir de suite votre doctrine religieuse? Voulez-vous qu'on dise de vous ce que vous dites de Luther : // a bien critiqué et mal doctrine?
Les forces intellectuelles de l'homme sont très petites; c'est en les faisant converger vers un but unique , c'est en les dirigeant vers le même point qu'on parvient à produire un grand effet et à ob- tenir un résultat important. Pourquoi commen- cez-vous à employer vos forces à critiquer , au lieu de débuter par doctriner? pourquoi n'atta- quez-vous pas franchement et de prime abord la question du nouveau christianisme?
Vous avez trouvé le moyen de faire cesser l'in- différence religieuse chez la classe la plus nom- breuse ; car les pauvres ne peuvent pas être indif- férents pour une religion dont le but proclamé est celui d'améliorer le plus rapidement pos- sible leur existence physique et morale.
Puisque vous êtes parvenu à reproduire le prin- cipe fondamental du christianisme avec un ca- ractère tout-à-fait neuf, votre premier soin ne
75 devait-il pas être de répandre la connaissance de ce principe régénéré dans la classe la plus intéressée à le faire admettre? et cette classe étant à elle seule infiniment plus nombreuse que toutes les autres réunies , le succès de votre entreprise était infaillible.
Il fallait commencer par vous faire de nom- breux partisans pour vous assurer un appui dans votre attaque contre les catholiques et contre les protestants.
Enfin , dès que vous aviez conscience claire de la force, de la fécondité, de l'irrésistibilité de votre conception , vous deviez sur-le-champ l'ériger en doctrine, sans aucune précaution préa- lable et sans aucune inquiétude d'en voir la pro- pagation entravée par quelque obstacle politique ou par quelque réfutation importante.
Vous dites : « La société doit être organisée «d'après le principe de la morale chrétienne; «toutes les classes doivent concourir de tout leur «pouvoir à l'amélioration morale et physique de «l'existence des individus composant la classe la «plus nombreuse ; toutes les institutions sociales s doivent concourir leplusénergiquemeutetleplus
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«directement possible ù ce p:rand but religieux.
a Dans l'état présent des lumières et de la civi- nlisation, aucun droit politique ne doit plus se «présenter comme dérivé de la loi du plus fort » pour les individus, du droit de conquête pour les «masses ; la royauté n'est plus légitime que lors- »que les rois emploient leur pouvoir à faire con- » courir les riches à l'amélioration de l'existence «morale et physique des pauvres. »
Quels obstacles une pareille doctrine peut-elle rencontrer ? Ceux qui sont intéressés à la sou- tenir ne sont-ils pas infiniment plus nombreux que ceux qui ont intérêt à empêcher son admis- sion? Les partisans de cette doctrine s'appuient sur le principe de la morale divine , tandis que ses adversaires n'ont d'autres armes à lui oppo- ser que des habitudes contractées à une époque d'ignorance et de barbarie, soutenues par les principes de l'égoïsme jésuitique.
En résumé , je pense que vous devriez propa- ger immédiatement votre doctrine , et préparer des missions chez toutes les nations civilisées pour la faire adopter.
LeN. Les nouveaux chrétiens doivent dévelop-
77 per le même caractère et suivre la même marche que les chrétiens de l'église primitive ; ils ne doi- vent employer que les forces de leur intelligence pour faire adopter leur doctrine. C'est seulement avec la persuasion et avec la démonstration qu'ils doivent travailler à la conversion des catholiques et des protestants ; c'est au moyeu de la dé- monstration et de la persuasion qu'ils parvien- dront à déterminer ces chrétiens égarés à renon- cer aux hérésies dont les religions papale et luthérienne sont infectées , pour adopter fran- chement le nouveau christianisme.
Le nouveau christianisme , de même que le christianisme primitif, sera appuyé , poussé , protégé par la* force de la morale et par la toute- puissance de l'opinion publique ; et si malheu- reusement sou admission occasionait des actes de violence, des condamnations injustes , ce se- raient les nouveaux chrétiens qui subiraient les actes de violence, les condamnations injustes; mais , dans aucun cas, on ne les verra employer la force physique contre leurs adversaires ; dans aucun cas ils ne figureront ni comme juges ni comme bourreaux.
Après avoir trouvé le moyen de rajeunir le ehristianisme en faisant subir une transfigura- tion à son principe fondamcntnl , mon premier soin a été, il a dû être de prendre toutes les pré- cautions nécessaires pour que l'émission de la nouvelle doctrine ne portât point la classe pauvre à des actes de violence contre les riches et contre les gouvernements.
J'ai dû m'adresser d'abord aux riches et aux puissants pour les disposer favorablement à l'é- gard de la nouvelle doctrine, en leur faisant sentir qu'elle n'était point contraire à leurs inté- rêts, puisqu'il était évidemment impossible d'a- méliorer l'existence morale et physique de la classe pauvre par d'autres moyens que ceux qui tendent à donner de l'accroissement aux jouis- sances de la classe riche.
J'ai dû faire sentir aux artistes, aux savants et aux chefs des travaux industriels que leurs in- térêts étaient essentiellement les mêmes que ceux de la masse du peuple ; qu'ils appartenaient à la classe des travailleurs, en même temps qu'ils en étaient les chefs naturels ; que l'approbation de la masse du peuple pour les services qu'ils lui
79 rendaient était la seule récompense digne de leurs glorieux travaux. J'ai dû insister beaucoup sur ce point , attendu qu'il est de la plus grande importance , puisque c'est le seul moyen de don- ner aux nations des guides qui méritent vérita- blement leur confiance , des guides qui soient capables de diriger leurs opinions et de les mettre en état de juger sainement les mesures politi- ques qui sont favorables ou contraires aux in- térêts du plus grand nombre. Enfin j'ai dû faire voir aux catholiques et aux protestants l'é- poque précise à laquelle ils avaient fait fausse route , afin de leur faciliter les moyens de rentrer dans la bonne. Je dois insister sur ce point, parce- que la conversion des clergés catholique et pro- testant donnerait de puissants appuis au nou- veau christianisme.
Après cette explication je reprends le cours de mes idées: je ne m'arrêterai point à examiner toutes les sectes religieuses nées du protestan- tisme ; la plus importante de toutes, la religion anglicane, est tellement liée aux institutions na- tionales de l'Angleterre , qu'elle ne peut être en- visagée convenablement qu'avec l'ensemble de
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SCS institutions , et cet examen aura lieu lorsque je passerai en revue, ainsi que je l'ai annoncé , toutes les institutions spirituelles et temporelles de l'Europe et de l'Amérique. Le schisme grec s'est trouvé jusqu'à présent en dehors du sys^ tème européen; je n'aurai point à en parler, et d'ailleurs tous les éléments de la critique de ces différentes hérésies sont renfermés dans celle du protestantisme.
Mais je n'ai pas seulement pour but de prou- ver l'hérésie des catholiques et des protestants ; il ne me suffit pas, pour rajeunir entièrement le christianisme, de le faire triompher de toutes les anciennes philosophies religieuses; je dois en- core établir sa supériorité scientifique sur toutes les doctrines des philosophes qui se sont placés en dehors de la religion ; je dois réserver le dé- veloppement de cette idée pour un second en- tretien ; mais , en attendant, je vais vous donner un aperçu de l'ensemble de mon travail.
L'espèce humaine n'a jamais cessé de faire des progrès, mais elle n'a pas toujours procédé de la même manière et employé les mêmes moyens pour accroître la masse de ses connais-
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sances et pour perfectionner sa civilisation ; l'ob- servation prouve au contraire que, ^depuis le quinzième siècle jusqu'à ce jour , elle a procédé d'une manière opposée à celle qu'elle avait sui- vie depuis l'établissement du christianisme jus- qu'au quinzième siècle.
Depuis l'établissement du christianisme jus- qu'au quinzième siècle , l'espèce humaine s'est principalement occupée de la coordination de ses sentiments généraux , de l'établissement d'un principe universel et unique , et de la fondation d'une institution générale ayant pour but de su- perposer l'aristocratie des talents à l'aristocratie de la naissance , et de soumettre ainsi tous les intérêts particuliers à l'intérêt général. Pen- dant toute cette période , les observations di- rectes sur les intérêts privés , sur les faits parti- culiers et sur les principes secondaires ont été négligées , elles ont été décriées dans la masse des esprits , et il s'est formé une opinion prépon- dérante sur ce point, que les principes secon- daires devaient être déduits des faits généraux et d'un principe universel ; opinion d'une vérité purement spéculative , attendu que l'intelligence
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humaine n'a point les moyens d'établir des gé- néralités assez précises pour qu'il soit possible d'en tirer, comme conséquences directes , toutes les spécialités.
C'est à ce fait important que se rattachent les observations que j'ai présentées dans ce dialogue, dans l'examen du catholicisme et du protestan- tisme.
Depuis la dissolution du pouvoir spirituel eu- ropéen , résultat de l'insurrection de Luther, depuis le quinzième siècle, l'esprit humain s'est détaché des vues les plus générales , il s'est livré aux spécialités , il s'est occupé de l'analyse des faits particuliers , des intérêts privés des diffé- rentes classes de la société ; il a travaillé à poser les principes secondaires qui pouvaient servir de bases aux différentes branches de ses connaissan- ces ; et , pendant cette seconde période, l'opinion s'est établie que les considérations sur les faits gé- néraux, sur les principes généraux et sur les inté- rêts généraux de l'espèce humaine n'étaient que des considérations vagues et métaphysiques , ne pouvant contribuer efficacement aux progrès des lumières etaii perfectionnement delà civilisation.
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Ainsi l'esprit humain a suivi, depuis le quin- zième siècle, une marche opposée à celle qu'il avait suivie jusqu'à cette époque ; et certes les progrès importants et positifs qui en sont résul- tés dans toutes les directions de nos connais- sances prouvent irrévocablement combien nos aïeux du moyen âge s'étaient trompés en esti- mant d''une utilité médiocre l'étude des faits par- ticuliers , des principes secondaires , et l'analyse des intérêts privés.
Mais il est également vrai qu'un très grand mal est résulté pour la société de l'état d'abandon dans lequel on a laissé, depuis le quinzième siè- cle , les travaux relatifs à l'étude des faits géné- raux, des principes généraux et des intérêts gé- raux. Cet abandon a donné naissance au senti- ment d'égoïsme, qui est devenu dominant chez toutes les classes et dans tous les individus. Ce sentiment , devenu dominant d«ns toutes les classes et dans tous les individus , a facilité à César les moyens de recouvrer une grande partie de la force politique qu'il avait perdue avant le quinzième siècle. C'est à cet égoïsme qu'il faut attribuer la maladie politique de notre époque ,
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maladie qui met en souffrance tous les travail- leurs utiles à la société; maladie qui fait absor- ber par les rois une très grande partie du salaire des pauvres, pour leur dépense personnelle, pour celle de leurs courtisans et de leurs soldats ; ma- ladie qui occasione un prélèvement énorme de la part de la royauté et de l'aristocratie de la nais- sance sur la considération qui est due aux sa- vants , aux artistes et aux chefs des travaux in- dustriels, pour les services d'une utilité directe et positive qu'ils rendent au corps social.
Il est donc bien désirable que les travaux qui ont pour objet le perfectionnement de nos con- naissances relatives aux faits généraux , aux prin- cipes généraux et aux intérêts généraux , soient promptement remis en activité, et soient désor- mais protégés par la société , à l'égal de ceux qui ont pour objet l'étude des faits particuliers, des principes secondaires et des intérêts privés.
Tel est l'aperçu des idées qui seront dévelop- pées dans notre second entretien , dont l'objet sera d'exposer le christianisme sous le point de vue théorique et scientifique , et d'établir la su- périorité de la théorie chrétienne sur toutes les
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philosopliies spéciales, tant religieuses que scien- tifiques.
Enfin , dans un troisième dialogue, je traiterai directement du nouveau christianisme ou du christianisme définitif. J'exposerai sa morale, son culte et son dogme ; je proposerai une pro- fession de foi pour les nouveaux chrétiens.
Je ferai voir que cette doctrine est la seule doctrine sociate qui puisse convenir aux Euro- péens dans l'état présent de leurs lumières et de leur civilisation. Je prouverai que l'adoption de cette doctrine offre le moyen le meilleur et le plus pacifique pour remédier aux inconvénients énormes qui sont résultés de l'envahissement du pouvoir spirituel par la force physique , arrivé au quinzième siècle, et pour faire cesser cet enva- hissement en réorganisant le pouvoir spirituel sur de nouvelles bases, et en lui donnant la force suffisante pour mettre un frein aux prétentions illimitées du pouvoir temporel.
Je prouverai encore que l'adoption du nouveau christianisme accélérera les progrès de la nivili sation infiniment plus qu'ils ne pourraient l'être p;ir toute autre mesure générale, en faisant rn;u-
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cher de front les travaux relatifs aux généralités des connaissances humaines , et ceux qui ont pour objet le perfectionnement des spécialités.
Je termine ce premier dialogue en vous décla- rant franchement ce que je pense de la révéla- tion du christianisme.
Wous sommes certainement très supérieurs à nos devanciers dans les sciences d'une utilité positive et spéciale; c'est seulement depuis le quinzième siècle , et principalement depuis le commencement du siècle dernier , que nous avons fait de grands progrès dans les mathéma- thiques, dans la physique, dans la chimie et dans la physiologie. Mais il est une science bien plus importante pour la société que les connais- sances physiques et mathématiques ; c'est la science qui constitue la société , c'est celle qui lui sert de base ; c'est la morale : or la morale a suivi une marche absolument opposée à celle des sciences physiques et mathématiques. Il y a plus de dix-huit cents ans que son principe fondamental a été produit , et , depuis cette époque , toutes les recherches des hommes du plus grand génie n'ont point fait découvrir un
87 principe supérieur par sa généralité ou par sa précision à celui donné à cette époque par le fondateur du christianisme ; je dirai plus, quand la société a perdu de vue ce principe , quand elle a cessé de le prendre pour guide général de sa conduite , elle est promptement retombée sous le joug de César ; c'est-à-dire sous l'empire de la force physique , que ce principe a subordonné à la force intellectuelle.
Je demande maintenant si l'intelligence qui a produit , il y a dix-huit cents ans , le principe régulateur de l'espèce humaine , et qui par con- séquent a produit ce principe quinze siècles avant que nous ayons fait des progrès importants dans les sciences physiques et mathématiques , je de- mande si cette intelligence n'a pas évidemment un caractère sur-humain , et s'il existe une plus grande preuve de la révélation du christianisme?
Oui , je crois que le christianisme est une in- stitution divine , et je suis persuadé que Dieu ac- corde une protection spéciale à ceux qui font leurs efforts pour soumettre toutes les institutions humaines au principe fondamental de cette doc- trine sublime ; je suis convaincu que moi-même
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j'accomplis une mission divine en rappelant les peuples et les rois au véritable esprit du christia- nisme. Et , plein de confiance dans la protection divine accordée à mes travaux d'une manière spéciale, je me sens la hardiesse de faire des représentations sur leur conduite aux rois de l'Europe qui se sont coalisés en donnant à leur union le non sacré de Sainte-Alliance ; je leur adresse directement la parole , j'ose leur dire :
Princes,
Quelle est la nature , quel est le caractère, aux yeux de Dieu et des chrétiens , du pouvoir que vous exercez?
Quelles sont les bases du système d'organisa- tion sociale que vous travaillez à établir? Quelles mesures avez-vous prises pour améliorer l'exis- tence morale et physique de la classe pauvre ?
Vous vous dites chrétiens , et vous fondez en- core votre pouvoir sur la force physique , et vous n'êtes encore que les successeurs de César , et vous oubliez que les vrais chrétiens se proposent pour but final tle leurs travaux d'anéantir com-
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plètement le pouvoir du glaive , le pouvoir dv César, qui, par sa nature, est essentiellement provisoire.
Et c'est ce pouvoir que vous avez entrepris de donner pour base à l'organisation sociale? A lui seul appartient, selon vous, l'initiative dans toutes les améliorations générales réclamées par le progrès des lumières. Pour soutenir ce sys- tème monstrueux , vous tenez deux millions d'hommes sous les armes , vous avez fait adop- ter votre principe à tous les tribunaux, et vous avez obtenu des clergés catholique , protestant et grec qu'ils professassent hautement l'hérésie que le pouvoir de César est le pouvoir régulateur de la société chrétienne.
En rappelant les peuples à la religion chré- tienne par le symbole de votre union, en les faisant jouir d'une paix qui est pour eux le pre- mier des biens, vous ne vous êtes néanmoins attiré aucune reconnaissance de leur part; votre intérêt personnel domine trop dans les combi- naisons que vous présentez comme étant d'un intérêt général. Le pouvoir suprême européen qui réside dans vos mains est loin d'être un pou-
9« voir chrétien comme il eût dCi le devenir. Dès que vous agissez , vous déployez le caractère et les insignes de la force physique, de la force anti-chrétienne.
Toutes les mesures de quelque importance que vous avez prises depuis que vous êtes unis en sainte-alliance , toutes ces mesures tendent par elles-mêmes à empirer le sort de la classe pauvre , non seulement pour la génération ac- tuelle, mais même pour les générations qui doi- vent lui succéder. Vous avez augmenté les im- pôts , vous les augmentez tous les ans, afin de couvrir l'accroissement des dépenses occasio- nées par vos armées soldées et le luxe de vos courtisans. La classe de vos sujets à laquelle vous accordez une protection spéciale est celle de la noblesse , classe qui , de même que vous , fonde tous ses droits sur l'épée.
Cependant votre blâmable conduite paraît ex- cusable sous plusieurs rapports : une chose a dû vous induire en erreur ; c'est l'approbation qu'ont reçue les efforts communs que vous avez faits pour terrasser le pouvoir du César moderne. En combattant contre lui, vous avez agi très chré-
9^ tiennement ; mais c'est uniquement parceque 7 dans ses mains , Tautorité de César , que Napo- léon avait conquise, avait beaucoup plus de force que dans les vôtres , où elle n'est parvenue que par héritage. Votre conduite a encore une autre excuse ; c'est que c'était aux clergés à vous ar- rêter au bord du précipice, tandis qu'ils s'y sont précipités avec vous.
Princes,
Écoutez la voix de Dieu , qui vous parle par ma bouche, redevenez bons chrétiens , cessez de considérer les armées soldées , les nobles , les clergés hérétiques et les juges pervers comme vos soutiens principaux ; unis au nom du chris- tianisme , sachez accomplir tous les devoirs qu'il impose aux puissants; rappelez-vous qu'il leur commande d'employer toutes leurs forces à ac- croître le plus rapidement possible le bonheur social du pauvre.
FIN.
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