MÉLANGES

Lanson. Mélanges.

MÉLANGES

OFFERTS PAR SES AMIS ET SES ÉLÈVES

M. GUSTAVE LANSON

Professeur à la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, Directeur de l'École Normale Supérieure.

LIBRAIRIE HACHETTE

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS 1923

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réserves pour tous pays. Copyright par Librairie Hachette, 1922.

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MÉLANGES

OFFERTS A

MONSIEUR G. LANSO.N

DIRECTEUR DE L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE

PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES

DE L'UNIVERSITÉ DE PARIS

PAR SES AMIS ET SES ÉLÈVES

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BIBLIOGRAPHIE DES ŒUVRES DE M. LANSON '

I. Littérature française : Ouvrages généraux, histoire des genres e1 mouvements d'idées, recueils d'articles, bibliographie ; Moyen Age ; xvie siècle ; xvne siècle ; xvme siècle ; xixe siècle et litté- rature contemporaine.

II. Éditions de textes littéraires français, (publication d'inédits, èdit. critiques; édit. à l'usage des classes ; pages choisies).

III. Littérature latine.

IV. Études morales et littéraires.

V. La méthode de l'histoire littéraire

VI. Questions d'éducation et d'enseignement.

VII. Ouvrages à l'usage des classes.

VIII. Discours de distribution de prix.

IX. Études et variétés historiques. Opuscules divers et préfaces.

X. La guerre de 1914.

I. LITTÉRATURE FRANÇAISE

Ouvrages généraux, histoire des genres et des mouvements d'idées, recueils d'articles, bibliographie.

1. Histoire de la littérature française, Paris, Hachette, 1894 1!" édit., revue, 1910. 16e édit., 192.1.)

2. L'art de la prose, librairie des Annales politiques et littéraires, 1908 ; 3e édit., 1920. (Paru en partie dans les Annales politiques et littéraires, du 25 mars 1905 au 3 novembre 1907).

3. Histoire littéraire. Littérature française (époque moderne). Revue générale, Revue de Synthèse historique, août 1900.

4. Programme d'études sur l'histoire provinciale et la vie littéraire en France, Revue d'Histoire moderne et contemporaine, t. IV, 1902-1903. Librairie Colin, 1904. Extrait dans la Revue Universitaire, 9 mars 1904.

1. Cette Bibliographie a été mise au point et ordonnée par M. E. Carcas- souue, agrégé des Lettres.

8 MÉLANGES LANSON.

5. Essai sur le développement de l'idéal français, dans La civili- sation française, guide pour l'explication des choses de France, publié chaque mois à Paris par un comité d'études, années 1919-1920.

G. Esquisse d'une histoire de la tragédie en France, New-York, 1920.

7. Essai sur Vhistoire du vers français, par Hugo P. Thieme, traduc- tion française d'A. Doysié, librairie E. Champion, 1916 (Préface.) Compte rendu du même livre : The Romanic review, octobre-décembre 1916.

8. L'érudition monastique aux xvne et xvme siècles, Revue Bleue, 2 juillet 1892. (cf. Hommes et Livres, 1895).

9. Origines et premières manifestations de l'esprit philosophique en France avant 1750. Revue des Cours et Conférences, 1908-9 et 1909-10.

10. Les grands maîtres et les grands courants de la littérature française moderne, (xvie et xvne siècles. Cours professé à la Sorbonne dans l'année scolaire 1912-1913. Analyses dans la Revue Universi- taire, 1913.)

11. Hommes et livres. Etudes morales et littéraires, 1895, librairie Lecèno et Oudin.

12. Deux lectures académiques à New- York : II, La fonction des influences étrangères dans le développement de la littéraiure fran çaise, Revue des Deux Mondes, 15 février 1917. (Cf. 143.)

13. Les études sur la littérature française moderne, librairie Larousse, (1915). (Extrait de : La science française.)

14. Manuel bibliographique de la littérature française moderne 1500- 1900, librairie Hachette. Paru en quatre fascicules : I. xvie siècle, 1909; 2e édit., revue et corrigée, 1911 ; II. xvne siècle, 1910: III. xvme siècle, 1911; IV. Révolution et xixe siècle, 1912. Supplé- ment et index, 1914. (Nouvelle édition, revue et augmentée, 1921.)

Moyen âge.

15. Les Romans bretons, Revue Universitaire, 15 mai 1894.

16. Un écrivain naturaliste du xme siècle : Jean de Meung, Revue Bleue, 14 juillet 1894.

17. Note sur un passage du Roman de la Rose (Jean de Meung et le Contr'un). Revue de philologie, 1913. (En collaboration avec Jean Bouvyer.)

18. Préréforme et humanisme, par Renaudet. (Compte rendu, The Romanic Review, juillet-septembre 1917.)

19.Les débuts de l'imprimerie à Paris, Revue Bleue,ll novembrel900.

XVIe SIÈCLE.

20. La religion de Marot, Revue Suisse et Bibliothèque Universelle, décembre 1882.

21. L'Institution chrétienne de Calvin. Examen de l'authenticité

BIBLIOGRAPHIE DES ŒUVRES DE M. LANSON. 9

de la traduction française, Revue Historique, janvier-avril 1894. 21. Marguerite de Navarre et ses dernières poésies, Revue Uni- versitaire, 15 avril 1896.

23. Comment Ronsard invente (Notes sur l'ode : De Vélection de son sépulcre). Revue Universitaire, 15 janvier 1900.

24. Etude sur les origines de la tragédie en France. Comment s'est opérée la substitution de la tragédie aux mystères et aux moralités,

(V Histoire littéraire, avril-juin et juillet-septembre 1903.

25. L'Idée de la tragédie en France avant Jodelle. Revue d'Histoire littéraire, octobre-décembre 1904.

26. Note sur un passage de Vitruve, Revue de la Renaissance, 1904.

27. Antoine de Monchrestien, Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1891. (Cf. Hommes et Livres, 1895.)

28. Les sources historiques de la « Reine d'Ecosse ». Revue Uni- versitaire, 1905, t. II.

29. Etudiants et mœurs universitaires d'autrefois. Le journal des frères Platter. Revue Bleue, 19 novembre 1892. (Cf. Hommes et Livres, 1895.)

XVIIe SIÈCLE

La formation du classicisme.

30. Chapelain, article de la Grande encyclopédie, t. X.

31. Boileau, librairie Hachette, 1892. 5e édit., 1920. (Collection des grands écrivains français.)

32. Chevreau (Article de la Grande encyclopédie, t. X).

33. Etudes sur les rapports de la littérature française et de la littérature espagnole au xvne siècle ; I, Antonio Perez et les origines de la préciosité; II, Diffusion de la langue et de la littérature espa- gnoles; III, Poètes espagnols et poètes français; Gongora, Revue d'Histoire littéraire, 1896; VI, Desportes et Bertaut; V, Voiture, Revue d'Histoire littéraire, 1897; VI, Sarrasin, Revue d'Histoire litté- raire, 1901.

33bis. Les Écrivains français en Hollande au xvine s. (Revue des Deux-Mondes, 1er oct. 1921).

Le théâtre.

34. La tragédie en France avant Corneille, Bulletin trimestriel de V Association des élèves de Sèvres, 1906. (Avril et juillet.)

35. Le théâtre français au temps d'Alexandre Hardy, Revue Bleue. 12 septembre 1891 (Cf. Hommes et Livres, 1895).

36. Chappuzeau (article de la Grande encyclopédie, t. X).

Corneille.

37. Le héros cornélien et le « généreux » selon Descartes. Etude sur les rapports de la psychologie de Corneille et de la psychologie de

10 MÉLANGES LANSON.

Descartes, Revue d'Histoire littéraire, 1894. (Cf. Hommes et Livres, 1895).

38. Corneille, 1896, librairie Hachette, 5e édit., 1920 (Collection des grands écrivains français).

39. Qu'y a-t-il de tragique et de dramatique dans la tragédie d'Horace ? Bulletin trimestriel de V Association des élèves de Sèvres, juillet 1906.

40. Sur les discours de Corneille, Revue des Cours et Conf., 1900- 1901.

Molière et Racine.

41. Les stances du mariage dans l'École des femmes, Revue Bleue, 1899.

42. Molière et la farce, Revue de Paris, :1er mai 1901.

43. La poétique de Racine, par P. Robert. (Compte rendu dans la Revue Bleue, 14 février 1891).

44. Racine, article de la Grande encyclopédie, t. XXVIII.

Philosophie et Religion.

45. Pascal, article de la Grande encyclopédie, t. XXVI.

46. Les Provinciales et le livre de la Théologie morale des Jésuites, Revue d'Histoire littéraire, 1900.

47. Après les Provinciales : examen de quelques écrits attribués à Pascal, Revue d'Histoire littéraire, 1901.

48. Le discours sur les passions de l'amour est-il de Pas< ;il? The French quarterly, janvier-mars 1920.

49. Les libertins au xvne siècle, Bulletin trimestriel de V Associa- tif) t des élèves de Sèvres, décembre 1901.

Bossuet et Bourdaloue.

50. Bcssuet, 1891. (3e édition, 1894.)

51. Bossuet historien du protestantisme, Revue Universitaire, 1892, t. II.

52. Sur une page de Bourdaloue, Contribution à l'étude critique des origines du texte de l'édition de Bretonneau. Revue Universi- taire, 1904.

XVIIIe SIÈCLE.

Théâtre et roman.

53. Nivelle de la Chaussée et la comédie larmoyante, Hachette 1887, 2e édit., 1903.

54. La comédie au xvme siècle, Revue des Deux Mondes, 15 sep- tembre 1889. (Et dans : Hommes et Livres, 1895).

55. Etude sur Gil Blas, Revue Bleue, 21 octobre 1891 (Et dans : Hommes et Livres, 1895).

56. Un manuscrit de Paul et Virginie : Etude sur l'invention de

BIBLIOGRAPHIE DESŒUVRES DE If, LANSON. 11

Bernardin de Saint-Pierre. Revue du mois, 10 avril 1908. (Et aux Editions de lu Revue du mois, 1908.)

Le mouvement philosophique.

57. Alberj Monoa. De Pascal à Chateaubriand. Etude sur les défen- seurs français du christianisme de 1670 à 1802. (Compte rendu dans : The Romanic Review, avril-juin 1918).

58. Le rôle de l'expérience dans la formation de la philosophie du xvme siècle en France : I. La naissance des morales rationnelles,

du mois, janvier 1910. II. L'éveil de la conscience sociale, Ûe du mois, avril 1910.

59. Questions diverses sur l'histoire de l'esprit philosophique en France avant 1750, Revue d'Histoire littéraire, 1912.

Montesquieu.

60. Mélanges inédits de Montesquieu, Revue Universitaire, 1893. (Cf. Hommes et Livres, 1895.) '

61. L'influence de Descartes sur la littérature française, Revue de métaphysique et de morale, 1896.

62. Le déterminisme historique et l'idéalisme social dans l'Esprit des lois, Revue de métaphysique et de morale, 1916.

Voltaire.

63. Voltaire, librairie Hachette, 1906 ; 2e édit., 1910. (Collection des grands écrivains français.)

64. Voltaire, article de la Grande encyclopédie, t. XXXI.

65. Voltaire et l'affaire des Lettres anglaises, Revue de Paris 15 juillet 1904.

66. Deux voyages en Angleterre : Voltaire et César de Saussure, Revue d'Histoire littéraire, octobre-décembre 1906.

67. Voltaire et les Lettres philosophiques : comment Voltaire faisait un livre, Revue de Paris, 1er août. 1908.

68. Voltaire et son banqueroutier juif, Revue Latine, 1908.

69. Voltaire, Répertoire des lectures populaires, Hachette, 1901. (Préface).

70. Contes choisis de Voltaire (Collection des classiques français). Dent, Londres, 1901 (Préface).

71. Sur la condamnation de Candide : cf. 73.

J.-J. Rousseau.

72. Rousseau, article de la Grande encyclopédie, t. XXVIII.

73. Quelques documents inédits sur la condamnation et la censure de ^l'Emile et sur la condamnation des Lettres écrites de la

12 MELANGES LANSON.

Montagne, Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, 1905.

74. L'unité de la pensée de Rousseau, Annales de la société Jean- Jacques Rousseau, 1912.

75. Jean-Jacques Rousseau, leçons faites à l'école des Hautes-Etudes sociales par MM. Baldensperger, Beaulavon, Bennibi, Bougie, Cahen, Delbos, Dwelshauvers, Gastinel, D. Mornet, Parodi, Vial. Préface de M. G. Lanson Paris, Alçan, 1912. Bibliothèque des sciences sociales, XLIII (Reproduite dans Athena, juillet 1912).

Philosophes divers.

76. Les idées littéraires de Condillac, Revue de synthèse historique, décembre 1910.

77. Diderot, Le Matin, 19 octobre 1913.

78. A. Ruplinger, Charles Bordes, membre de V Académie de Lyon, 1711-1781. (Préface). Lyon, A. Rey, 1915.

XIXe SIÈCLE ET LITTÉRATURE CONTEMPORAIN?.

Chateaubriand.

79. La « défection » de Chateaubriand, Revue de Paris, 1er août 1901 .

80. A propos de la « défection de Chateaubriand ». Documents et fragments, Revue d'Histoire littéraire, 1902.

Poésie et théâtre romantiques.

81. Le manuscrit de la mort de Socrate, de Lamartine. Esquisses et variantes. Mélanges Picot, librairie D. Morgand, 1913. (Imprimé séparément, E. Rahir, 1913.)

82. Le centenaire des Méditations, Revue des Deux Mondes, 1er mars 1920.

83. Victor Hugo et Angelica Kauiïmann (Etude sur les sources de Ruy Blas), Revue d'Histoire littéraire, juillet-décembre 1915.

84. Mariage de princesse. Vérité et fantaisie dans une comédie de Musset (Fan'.asio), Revue de Paris, 1er mars 1912.

85. Emile Deschamps et le Romancero. Etude sur l'invention de la couleur locale dans la poésie romantique, Revue d'Histoire littéraire, 1899.

L'histoire et le roman.

86. La formation de la méthode historique de Michelet, Revue d'Histoire moderne, t. VII, 1905-1906.

87. Le tableau de la France de Michelet. Notes sur le texte de 1833, Mélanges Wilmotte, librairie E. Champion 1909.

88. Balzac d'après sa correspondance, Revue Bleue, 4 mai 1895.

89. Balzac, Les Chouans ou la Bretagne en 1799. Préface de

BIBLIOGRAPHIE DES ŒUVRES DE M. LANSON. 13

M. Gustave I ;inson, Londres, George Bell and sons, 1908, in-8.

90. K. Bouvier, La bataille réaliste, 1844-1857, Paris, Fontemuing L913 (Préface).

La critique.

91. Sainte-Beuve, article de la Grande encyclopédie, t. XXIX.

92. Sainte-Beuve et le Second empire, Revue Bleue, 27 mai 1899.

93. Sainte-Beuve. Conférence faite à Liège, dans la grande salle académique, le 18 décembre 1904. Revue de Belgique, 15 janvier 1905 (Extrait dans la Revue Universitaire, 1905, t. I.)

94. Taine, article de la Grande encyclopédie, t. XXX.

95. Un nouveau genre de critique littéraire : la critique évolu- tionniste, Revue de renseignement secondaire, 15 août 1890.

96. Critiques d'aujourd'hui : M. Emile Faguet, Revue Bleue, 27 jan- vier 1894.

97. Leçon d'ouverture du cours d'éloquence française à la Sor- honne, le 9 janvier 1904. Librairie A. Colin, 1904, et Revue Uni- versitaire, 9 mars 1904. (Sur G. Larroumet.)

Poésie et théâtre contemporains.

98. La poésie contemporaine : M. Stéphane Mallarmé, Revue Uni- versitaire, 15 juillet 1893.

99. The New Poetrv in France, The International Monthly, octo- bre 1901.

100. Anthologie des poètes nouveaux, Paris, Eugène Figuière et Cle, 1913 : préface de M. Gustave Lan son.

101. Le problème du théâtre contemporain, Revue Universitaire, 1911. (Résumé d'un cours fait à la Sorbonne pendant le second semestre de l'année scolaire 1913-1914).

102. Interview sur Jean Moréas ; Minerve française, 1920.

Critique littéraire d'ouvrages nouveaux.

103. Comptes rendus dans la Revue d'Histoire littéraire : depuis la fondation (1894).

104. Bibliographie littéraire : Revue Universitaire : 1896-1908 '.

105. La vie théâtrale : Grande Revue, 1910-1913.

106. Le mouvement littéraire : Le Matin, 1912-13.

106 bis. Réflexions d'un vieux critique sur la jeune littérature, Revue des Deux Mondes, 1er décembre 1921.

106 ter. Compte rendu de Francia, histoire illustrée de la France par J. Reinach, dans Philological Quaterly. publié par l'Université d'Iowa (1er janvier 1922).

1. Un certain nombre de comptes rendus sont consacrés à la littérature espagnole, et à la littérature comparée.

14 MÉLANGES LANSON.

II. ÉDITIONS DE TEXTES LITTÉRAIRES FRANÇAIS Publication d'inédits, éditions critiques.

107. Sept lettres inédites de Servan à Voltaire, Revue d'Histoire littéraire, 1908.

108. Voltaire, Lettres philosophiques. Edition critique avec une intro- duction et un commentaire, 2 vol., librairie Cornély, 1909 (Société des textes français modernes); 2e édit., librairie Hachette, 1916. Additions et corrections à la lre édit., librairie Hachette, 1918.

109. Lamartine, Méditations poétiques, nouvelle édition, publiée d'après les manuscrits et les éditions originales avec des variantes, une introduction, des notices et des notes, 2 vol., librairie Hachette, 1915. (Les Grands Écrivains de la France.)

Éditions a l'usage des classes.

110. Bossue t. Extraite des œuvres diverses. Avec des notices et des notes. Texte revu sur les manuscrits et sur les éditions originales. Librairie Delagrave, 1899.

111. Choix de lettres du XVIIe siècle, publiées avec une introduc- tion, des notices et des notes. Librairie Hachette, 1890 ; 10e édition, revue, 1913.

112. Choix de lettres du XVIIIe siècle, publiées avec une intro- duction, des notices et des notes, librairie Hachette, 1891 ; 10e édi- tion, revue 1916.

113. Molière, Les précieuses ridicules, comédie publiée conformé- ment au texte de l'édition des Grands Écrivains de la France. Avec une vie de Molière, une notice, une analyse et des notes, librairie Hachette, 1900, 4e édit., 1912.

114. Les Femmes Savantes, comédie publiée conformément au texte de l'édition des Grands Écrivains de la France. Avec une vie de Molière, une notice, une analyse et des notes, librairie Hachette, 1900, 6e édit., 1913 et 1917.

115. L'Avare, comédie publiée conformément au texte de l'édition des Grands Ecrivains de la France. Avec une vie de Molière, une notice, une analyse et des notes, librairie Hachette, 1901, 7e édit., 1914.

116. Le Misanthrope, comédie publiée conformément au texte de l'édition des Grands Ecrivains de la France. Avec une vie de Molière, une notice, une analyse et des notes, librairie Hachette, 1905; 4e édit., 1917. (En collaboration avec M. Mornet.)

117. Le Tartuffe, comédie publiée conformément au texte de l'édi- tion des Grands Ecrivains de la France. Avec une vie de Molière, une

BIBLIOGRAPHIE DESŒUVRES DE M. LANSON. 15

notice, une analyse et des notes, librairie Hachette, 1905; 5e édit., L918. (En collaboration avec M. Mornet.)

118. Le Bourgeois gentilhomme, comédie-ballet, publiée conformé- inrnt au texte de l'édition des Grands Ecrivains de la France. Avec une vie de Molière, une notice, une analyse et des notes, librairie Hachette, 1912 et 1914. (En collaboration avec M. Morn'et.)

119. Racine, Esther. Tragédie, publiée conformément au texte de l'édition des Grands Ecrivains de la France, avec des notices, une analyse, des notes grammaticales, historiques et littéraires et un appendice, librairie Hachette, 1886 ; 12e édit., 1912.

120. Iphigénie. Tragédie, publiée conformément au texte de l'édi- tion des Grands Ecrivains de la France, avec des notices, une ana-

des notes grammaticales, historiques et littéraires, et un appen- dice, librairie Hachette, 1886 ; 12e édit., 1917.

121. Britannicus, tragédie publiée conformément au texte de l'édition des Grands Ecrivains de la France, avec des notices, une analyse, des notes grammaticales, historiques et littéraires, et un appendice, librairie Hachette, 1888 ; 10e édit., 1917.

122. Mithridate, tragédie publiée conformément au texte de l'édi- tion des Grands Ecrivains de la France, avec des notices, une analyse, des notes grammaticales, historiques et littéraires, et un appendice, librairie Hachette, 1888 ; 4e édit., 1902.

123. Andromaque, tragédie publiée conformément au texte de l'édition des Grands Ecrivains de la France, avec des notices, une analyse, des notes grammaticales, historiques et littéraires, et un appendice, librairie Hachette, 1896 ; 8e édit., 1910.

124. Athalie, tragédie publiée conformément au texte de l'édition des Grands Ecrivains de la France, avec des notices, une analyse, des notes grammaticales, historiques et littéraires, et un appendice, librairie Hachette, 1896 ; 8e édit., 1916.

125. Les Plaideurs, comédie publiée conformément au texte de l'édition des Grands Ecrivains de la France, avec des notices, une analyse, des notes grammaticales, historiques et littéraires, et un appendice, librairie Hachette, 1896 ; 7e édit., 1914.

126. Théâtre choisi de Bacine, édition publiée conformément au texte de l'édition de Grands Ecrivains de la France, avec une ana- lyse, des notices, des notes, des remarques grammaticales et un lexique, librairie Hachette, 1896 ; 8e édit., 1913.

127. Boitel, Les Auteurs français du brevet supérieur: Corneille, Racine, Molière, Bossuet, Voltaire, J.- J.Rousseau, Lamartine, Augustin Thierry, Victor Hugo, publiés avec des notices et des notes par MM. Petit de Julleville, Lanson, Thirion, Régnier, Madeline, Rébel- liau, Brunel, Mabilleau, Cornuel, groupés par J. Boitel. Hachette, 1912.

128. Mme de Se vigne, Huit lettres de Madame de Sévigné, publiées avec une notice et des notes, librairie Hachette, 1899; 3e édit. L900.

16 MÉLANGES LANSON.

Pages choisies.

129. Pages choisies de Balzac, librairie Calmann-Lévy, 1895. (Avec une introduction.)

130. Pages choisies de Flaubert, librairie A. Colin, 1895. (Avec une introduction).

131. Sainte-Beuve, Extraits des Causeries du lundi. Portraits litté- raires et portraits de femmes, avec une introduction, librairie Garnier frères, 1899; 2e édit., 1909.

132. Pages choisies d'Anatole France, avec une notice, librairie Calmann-Lévy, 1898.

III. LITTÉRATURE LATINE

133. De Mcmilio poeta ejusque ingenio, Librairie Hachette, 1887.

134. Edition de Cicéron, Seconde Philippique, avec introduction et notes, librairie Delagrave, 1881.

135. Edition de Cicéron, De Suppliciis, avec introduction et notes, librairie Delagrave, 1882.

IV. ÉTUDES MORALES ET LITTÉRAIRES

136. La littérature et la science, Revue Bleue, 24 septembre et 1er octobre 1892. (Cf. Hommes et Livres, 1895.)

137. L'Immortalité littéraire, Revue Bleue, 1er septembre 1894. (Cf. Hommes et Livres, 1895.)

138. A propos d'un nouveau dictionnaire, Revue Bleue, 28 sep- tembre 1895.

139. Le critique et la critique, Chronique des livres, 25 juin 1900.

140. A propos de la crise du libéralisme, Revue de métaphysique et de morale, novembre 1902.

141. La France d'aujourd'hui, North American Review, 1912.

142. Les traits caractéristiques de l'esprit français, North Ame- rican Review, 1917.

143. Deux lectures académiques à New- York. I. Le nationalisme dans la littérature et dans l'art, par M. Roosevelt. II. La fonction des influences étrangères dans le développement de la littérature française, par M. G. Lanson, Revue des Deux Mondes, 15 février 1917.

144. Une voix du Canada français, Revue des Deux Mondes, 1er jan- vier 1920.

144 bis. Les Démocraties modernes par MM. W. Steed, C. Bougie,... G. Lanson..., Paris, librairie Flammarion, 1921 (Bibliothèque de philosophie scientifique dirigée par le Dr G. Le Bon.)

BIBLIOGRAPHIE DESŒUVRES DE M. LANSON. 17

V. LA MÉTHODE DE L'HISTOIRE LITTÉRAIRE

1 i">. Allocution prononcée à l'ouverture des conférences de l'année scolaire 1901-1902. (Sur le caractère et l'esprit des études d'histoire de la littérature moderne à l'Université), Revue Internationale de l'ensei- gnement, 1901 .

14G. L'histoire littéraire et la sociologie, Revue de métaphysique et de morale, juillet 1904.

147. L'esprit scientifique et la méthode de l'histoire littéraire, Revue de V Université de Bruxelles, décembre 1909-janvier 1910.

148. La méthode de l'histoire littéraire, Revue du mois, 10 octobre 1910. (Et dans : La méthode dans les sciences, librairie Alcan, 1911, ~y série, Nouvelle collection scientifique dirigée par M. Emile Borel.)

149. La méthode en histoire littéraire, réponse à M. Ch. Salomon, Revue du mois, 10 avril 1911.

VI. QUESTIONS D'ÉDUCATION ET D'ENSEIGNEMENT

150. L'Université et la Société moderne, librairie Colin, 1902. (Recueil de huit articles, parus dans le Figaro du 22 décembre 1900 au 22 mars 1901, et dans la Revue Internationale de l'enseignement, i:. juin 1901.)

151. L'enseignement et la politique, une brochure, librairie E. Cornély, 1905. (Recueil de quatre articles, parus dans V Humanité, les 31 août, 6, 13, et 19 septembre 1904.)

152. Les études modernes dans l'enseignement secondaire, dans ['Education de la démocratie, leçons professées à l'École des Hautes- Etudes sociales par MM. Lavisse, A. Croiset, Seignobos, Malapert, Lanson, Hadamard. Librairie F. Alcan, 1903. Bibliothèque générale des sciences sociales.

153. L'Enseignement secondaire, dans Enseignement et démocratie, is professées à l'école des Hautes-Etudes sociales par

MM. A. Croiset, Devinât, Boitel, Millerand, Lanson, Appell, Sei- gnobos, Langlois. Librairie F. Alcan, 1905. Bibliothèque générale des sciences sociales.

154. L'éducation de l'esprit critique, dans : Pour les instituteurs. Conférences d'Auteuil, 1906, par MM. Gasquet, C.Wagner, G. Lanson, A. Croiset, Liard. Librairie Delagrave, 1907.

155. La crise d<'- les dans l'Enseignement du français, dans : l'Enseignement du français, conférences faites au Musée pédagogique, par MM. Lanson, Uudler, Cahen, Bezard. Imprimerie Nationale, 1909.

156. Le lycée et l'éducation militaire, dans : La nation armée, leçons professées à l'école des Hautes-Etudes sociales, par MM. le général

Lanson. Mélanges. 2

18 MÉLANGES LANSON.

Bazaine-Hayter, Bougie, Bourgeois, le capitaine Bourguet, Boutroux, A. Croiset, Demeny, Lanson, Pineau, le capitaine Potez, Rauh. Librairie

F. Alcan, 1909. Bibliothèque générale des sciences sociales.

157. La part respective des grands siècles littéraires : xvne ou xviii0 siècles? dans Y Enseignement français, leçons professées à l'école des Hautes-Etudes sociales par MM. Bourgin, A. Croiset, Crouzet, Lacabe, Plasteig, Lanson, Maquet, Prettre, Rudler, Armand Weil, librairie F. Alcan, 1911. Bibliothèque générale des sciences sociales.

158. La neutralité scolaire, dans Neutralité et monopole de V Enseigne- ment, suivi de l' Etat actuel de V enseignement du latin, leçons professées à l'école des Hautes-Etudes sociales, par MM.Basch, G. Blum, A. Croiset.

G. Lanson, Parodi, Reinach, et par MM. Lévy-Wogue et Pichon, librairie F. Alcan. L912, Bibliothèque générale des sciences sociales.

159. Rapport à M. le ministre de l'Instruction publique, sur la situa- tion des établissements d'enseignement supérieur, année scolaire 191 1- 1912, fait au nom du Conseil de l'Université de Paris. Imprimerie Chaix, 1913.

160. L'étude des auteurs français dans les classes de lettres, Revue Universitaire, 15 octobre 1893.

161. Sur une restauration de l'agrégation des lettres, Revue Univer- sitaire, 15 novembre 1895.

162. Encore l'agrégation des lettres, Revue Universitaire, 15 jan- vier 1896.

163. Autour de la loi Falloux, Revue Bleue, 6 mars 1899.

164. Les Jésuites et l'enseignement laïque, Revue Bleue, 3 fé- vrier 1900.

165. Les problèmes de l'éducation nationale, Revue Bleue, 29 dé- cembre 1900.

166. Sur la réforme de l'Ecole normale, Revue de Paris, 1er décembre 1903.

167. Questions d'éducation et d'enseignement. La situation pré- sente. Décomposition ou réorganisation, Revue Bleue, 25 février 1905.

168. La neutralité scolaire. Neutralité des professeurs, Revue Bleue, 13 mai 1905 (cf. 158).

169. Le patriotisme et l'école, Revue Bleue, 27 mai 1905.

170. La gratuité de l'enseignement secondaire, Revue Bleue, 1er juillet et 29 juillet 1905.

171. Le patriotisme et l'école, Revue Bleue, 16 septembre 1905.

172. Questions universitaires : xvne ou xvme siècles, Revue Bleue, 30 septembre 1905 (cf. 157).

173. Hygiène et administration, Revue Bleue, 29 octobre 1905.

174. Associations ou syndicats, Revue Bleue, 2 décembre 1905.

175. A travers le rapport sur le budget de l'Instruction publique, Revue Bleue, 30 décembre 1905.

176. Les répétiteurs, Revue Bleue, 24 février et 31 mars 1906.

BIBLIOGRAPHIE DES ŒUVRES DE M. LANSON. 19

177. Les femmes et l'enseignement supérieur, Revue Bleue, 2 juin 1906.

178. Les Universités françaises en Angleterre, Revue Bleue, 30 juin 1906.

179. Professeurs et surveillances, Revue Bleue, 28 juillet 1906.

180. Le baccalauréat et l'éducation, Revue Bleue, 2 no- vembre 1906.

181. L'Unité morale du pays et l'Université, Revue Bleue, 15 décembre 1906 et 5 janvier 1907.

182. Le respect de la loi, Revue Bleue, 9 et 16 mars 1907.

183. Le respect de la loi et les instituteurs, Revue Bleue, 20 avril 1907.

184. Discipline et liberté, Revue Bleue, 6 juillet 1907.

185. Une maxime d'éducation nationale, Revue Bleue, 28 dé- cembre 1907.

186. Une maxime d'éducation civique. Réponse à M. Ferdinand Buisson, Revue Bleue, 1er février 1908.

187. L'antirationalisme, l'antiintellectualisme et l'école, Revue Bleue, 25 avril 1908.

188. La crise des méthodes dans l'enseignement du français, Revue Bleue, 6 et 13 mars 1909 (cf. 155).

189. Le droit du père de famille et le droit de l'enfant. Conférence faite à l'école des Hautes-Etudes sociales, en février 1905. Extrait dans la Revue de métaphysique et de morale, juillet .1905.

190. Les rapports de l'enseignement primaire et de l'enseignement supérieur, conférence faite à l'école des Hautes-Etudes sociales, analyse par M. Bourgin, Revue Universitaire, 1909.

191. Le troisième congrès international d'hygiène scolaire, Grande Revue, 10 septembre 1910.

192. Les ingénieurs et la langue française, Revue Bleue, 24 dé- cembre 1910.

193. La neutralité scolaire, Athena, février 1911.

194. Trois mois d'enseignement aux Etats-Unis, Hachette, 1912.

195. Trois mois d'enseignement aux Etats-Unis, Revue du mois, 10 juillet 1912. (Extrait du précédent).

196. Trois mois d'enseignement aux Etats-Unis. Ce qu'un profes- seur d'une université française va faire aux Etats-Unis. Quelques mots sur l'étude de la langue française aux Etats-Unis, Revue Internatio- nale de l'Enseignement, 15 juillet 1912. (Extrait du 195.)

197. La langue française aux Etats-Unis, Revue Internationale de F Enseignement, janvier 1913. (Cf. 195.)

198. Un jugement américain sur l'enseignement français, Reçue Universitaire, mars 1916.

199. La fonction du professeur français à l'étranger. (Dans le Compte rendu du troisième congrès de langue et de littérature fran-

20 MÉLANGES LANSON.

çaises, tenu à Chicago le 25 et le 26 mai 1917. Secrétariat de la Fédération de l'Alliance Française, New- York.).

200. Quelques mots sur l'explication des textes, Bulletin de la Maison française de V Université Cçlumbia (janvier-février 1919).

VIL OUVRAGES A L'USAGE DES CLASSES

201. Principes de composition et de style. (Collection d'ouvrages de littérature à l'usage des jeunes filles, publiée sous la direction de M. Eugène Manuel.) Hachette, 1887. 2e édit., 1890 : Principes de composition et de style. Conseils sur Varl d'écrire.

202. Conseils sur l'art d'écrire. Principes de composition et de style à l'usage des élèves des lycées et collèges et de l'enseignement primaire supérieur, librairie Hachette, 1891; 10e édit., 1919.

203. Études pratiques de composition française. Sujets préparés et commentés, pour servir de complément aux Principes de composi- tion et de style, et Conseils sur Vart d'écrire, librairie Hachette, 1891.

204. Le cadre général d'une explication française, Manuel général de V Instruction j>rimaire, supplément, partie scolaire, 9 avril 1892. (Suivi de modèles d'explications françaises, du 23 avril 1802 au 17 juin 1893.)

205. Etude du programme des auteurs sur lesquels portera l'examen du brevet supérieur à partir de 1894. Manuel général de V Instruction primaire, supplément, partie scolaire, 1er juillet 1893. (Suivi de modèles d'explications françaises, du 15 juillet au 16 dé- cembre 1893.)

VIII. DISCOURS DE DISTRIBUTION DES PRIX

206. Discours prononcé à la distribution des prix du lycée de Bayonne, le 5 août 1880. Bayonne, Lespès sœurs.

207. Discours prononcé à la distribution des prix du lycée de Moulins, le 4 août 1881. Imprimerie Fudez frères.

208. Discours prononcé à la distribution des prix du Lycée de Tou- louse, le 1er août 1883. Imprimerie L. Roë, 1883.

209. Discours prononcé à la distribution des prix du Lycée Charlemagne, le 31 juillet 1888. Imprimerie Nationale, 1888.

210. Discours prononcé à la distribution des prix du Lycée Michelet, le 30 juillet 1898. Melun. Imprimerie administrative, 1898.

211. Discours prononcé à la distribution des prix du Lycée Montaigne, 26 juillet 1902.

BIBLIOGRAPHIE DES ŒUVRES DE If. LANSON. 21

212. Discours prononcé à la distribution des prix du Lycée Charlemagne, juillet 1903.

213. Discours prononcé à la distribution des prix du Lycée Louis-le-Grand, 12 juillet 1919.

IX. ÉTUDES ET VARIÉTÉS HISTORIQUES. OPUSCULES DIVERS ET PRÉFACES

214. Une victime de Saint-Simon. Le cardinal Alberoni, Revue Bleue, 25 février 1893. (Cf. Hommes et Livres, 1895.)

215. Histoire d'un Lycée, Revue Bleue, 22 décembre 1894.

216. La famille impériale de Russie en 1886. Revue Bleue, 9, 16, 23 et 30 mai 1896.

217. Mélanges d' Histoire littéraire, Bibliothèque de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, 21, 1906. (Edités par M. Lanson, avec un avant-propos). «,

218. André Fribourg. Discours de Danton. Paris, Hachette, 1910. (Préface.)

219. Mme Hubert Bourgin. Trois petites bêtes. (Lettre-préface de II. G. Lanson.) Nevers, Ropiteau; et Paris, Delesalle, 1912. (Les cahiers du Centre, 4e série, décembre 1911.)

220. André de Mages, Revue Universitaire, octobre 1915.

X. LA GUERRE DE 1914

221. L'épopée au Journal officiel, Revue de Paris, 1er décembre 1914.

222. Culture allemande, humanité russe, Revue de Paris, 1er dé- cembre 1914. (Et en brochure, librairie Payot, 1915.)

223. Un projet de rapprochement intellectuel entre Allemagne et France, Revue de Paris, 1er avril 1915.

224. Consultation sur l'union sacrée, VIII. L'union doit durer. Manuel général de V Instruction primaire, 24 juillet 1915.

225. Comment on fait un chasseur alpin. (D'après les lettres du sous-lieutenant Roger Allier.) Gazette of the Allies Exhibition, Bal- timore. 13 mars 1917.

226. Allocution prononcée à l'inauguration du monument aux anciens élèves et professeurs du Lycée Carnot (de Tunis) tombés dans la grande guerre, 17 avril 1921. La dépêche Tunisienne, 18 avril 1921.

COLLABORATEURS MORTS POUR LA FRANCE

(La publication des Mélanges avait été projetée en 1914. Les Mémoires qui suivent ont été rédigés, avant la guerre, en vue de cette publication.)

UN DISCOURS INÉDIT DU PÈRE GARASSE

L'Oraison funèbre de Jeanne Guichard, ancienne abbesse de la Trinité de Poitiers,

PAR Charles Flachaire1.

Le P. François Garasse mourut à Poitiers, à la fin de 1631, de la peste contractée par lui en soignant les malades. L'oraison funèbre que nous publions est donc probablement sa dernière œuvre, puisque la religieuse qui en est l'objet mourut elle-même, en cette ville, le 13 février 103 1 .

Il n'y a point lieu de craindre que le manuscrit des Archives dépar- tementales de la Vienne (série H, Trinité, liasse 8, ch. n, art. 25) nous trompe en attribuant ce discours au célèbre auteur de la Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps. Garasse prêcha toujours. Il avait fait déjà au moins une oraison funèbre, çn 1616, à Bordeaux, celle du président André de Nesmond, publiée à Poitiers en 1617. Sa manière du reste s'y reconnaît bien, sa verve chaude, encore qu'un peu attiédie par les années, sa familiarité discursive. Il n'eut pas le temps

1. Charles Flachaire fut tué le 10 septembre 1914, comme sous-lieutenant chef de la section de mitrailleuses du 255e d'infanterie, à Ifeippes, sur une des collines de la rive gauche de la Meuse, à l'extrême droite et au pivot d'appui de la ligne de bataille et du front de la Marne. Il sortait d'un combat long et âpre, où, après avoir refoulé plusieurs fois et décimé l'ennemi, assuré le repli de son bataillon vers Souilly, et sauvé son matériel, il revenait défendre une compagnie attardée. à Pierrelatle ( Drame) en 1887, fils d'un instituteur public de la Drame, brillant élève de son père d'abord, puis du collège de MorUiUmar, puis de Louis-le- Grand, sorti de l'Ecole normale supérieure et reçu à l'agrégation des lettres en 1911 avec le I, il avait fait, à la Sorbonne, pour le Diplôme d'Etudes supérieures un travail éritdit et élégant, sur un sujet neuf et intéressant pour l'histoire littéraire comme pour l'histoire religieuse de la France : la Dévotion à la Vierge dans la première moitié du xvne siècle. Ce travail, paru d'abord, en 1916, dans la Revue de l'Histoire des Religions, a été aussi publié à part (librairie Ern. Leroux).

Charles Flachaire marquait l'intention de continuer dans cette voie. Il avait amorcé déjà des études sur le XL Ve siècle. Il appartenait au groupe des Catho- liques démocrates qu'on nommait autrefois le Sillon ; il y fut un conférencier ardent et éloquent. Professeur de seconde à Nevers, puis de première et première supé- rieure à Poitiers (oct. \9\3-juillet 1914^, il y prépara, avec succès, et fit recevoir (i l Ile oie normale supérieure plusieurs élèves.

26 MÉLANGES LANSON.

de publier ce discours, et si, après lui, on l'oublia (la notice de Jacqueline Bouette de Blémur, dont nous dirons un mot plus loin n'en parle pas), c'est que les relliquiae du fécond jésuite étaient si nombreuses ! 24 volumes, dit Sottwell, « sur l'Ecriture sainte en diverses matières de piété ». Sans compter que les Jésuites que Garasse avait plus d'une fois compromis, et qui en 1624 supprimèrent tant qu'ils purent son apologie, ne devaient pas tenir beaucoup à entretenir sa mémoire. On sait que les Mémoires de Garasse n'ont été exhumés qu'au xixe siècle.

Le manuscrit est une copie du xvne siècle : grandes pages, soigneusement écrites, au recto et au verso ; peu de corrections, et des corrections du copiste lui-même; assez peu de fautes, sauf dan3 les citations latines, et aisées à rectifier.

Il résulte d'une indication du discours que la prononciation dut avoir lieu le 20 février, encore qu'il n'en soit pas fait mention dans les renseignements donnés sur les obsèques par les Eloges de plusieurs personnes illustres en piété de F ordre de Saint-Benoist (t. I).

La mère Jacqueline Bouette de Blémur consacre en effet en 1679, une longue et intéressante notice à l'héroïne que Garasse eut à célé- brer, et dont l'originalité pouvait plaire à ce fervent ] olémiste. Ce n'était pas seulement une personne d'assez haut parage que Jeanne de Guiscard ou de Guichard ou Guichard de Bourbon, fille du sieur Jean Guichard de Peray ou de Peré, et d'une demoiselle de la maison de Lavedan, nièce de Louise II de Bourbon de Lavedan, abbesse de Fontevrault et de Jeanne VI de Bourbon de Lavedan, abbesse de la Trinité de Poitiers. Ce fut une de ces religieuses mili- tantes qui se consacrèrent avec tant d'entrain, dans le commence- ment du xvne siècle, à promouvoir la Contre-réforme. D'une famille protestante, elle devint, de convertie, convertisseuse. Entrée en reli- gion en 1597 au couvent des Bénédictines de la Trinité sa tante était abbesse, elle lui succéda deux ans après, et fut la 42e supérieure de la maison huit fois séculaire. Elle y fit de bonne besogne, rétablit énergiquement la stricte observance, et n'en doubla pas moins le nombre des religieuses. Elle ne borna pas à Poitiers son activité. Nulle plus qu'elle ne fit essaimer l'Ordre. Elle fonda, dans l'Ouest, six maisons : Baugé en 1620, Laval en 1621, Vitré en 1625, Redon et Niort en 1629. Elle en fonda une en Auvergne : à Dorât, en 1624. Elle avait tenu à rendre son abbaye triennale, pour se conformer à la règle ; elle ne se démit pourtant que l'année même de sa mort. Elle avait du reste pris une coadjutrice. Elle eut une mort très belle, vigoureuse comme sa vie. Exhortant jusqu'à la fin ses filles, elle se fit asseoir pour mourir.

On verra, nous l'espérons, par le discours que nous ne croyons pas inutile de ressusciter, que son panégyriste, fait pour la com- prendre, la comprit. (D'après les notes de Charles Flachaire) ,

DISCOURS INÉDIT DU PÈRE GARASSE. 27

Je1 ne fais nul doubte que ce De BOÎt un sentiment de dévotion bien réglée qui vous a port.' à l'extinction d'un abus insupportable, lequel, soubs quelque prétexte de pieté, et à la faveur d'une longue condescendence c'estoit empare do l'esprit de nos ancestres en l'usage indifférent, et comme profane des oraisons funèbres que se faisoient sans discrétion a toutes sortes et conditions de personnes et qui par une nécessité malheureuse, estoienl bien souvent injurieuses à la mémoire du deffunct, honteuses à la chaire de vérité et mescroiables à un sage auditoire. Mais en retranchant les abus vostre dévotion n'a peu priver du droit de louange les personnes éminentes qui par leurs actions signalées ont acquis l'avantage non seulement sur les loix pliables de la coustume, mais encores sur les cendres et sur les loix impitoiables de la mort ; et c'est pour cette raison que nous sommes assem- blés pour rendre ce dernier devoir à la saincte mémoire de feu madame Jeanne Guischard, jadis abbesse de la maison de céans voire s'il vous plaist qles oraisons funèbres 2 soient interdites pour jamais, et entièrement anéanties sans exception des personnes et des mérites : je m'y advoueray volontiers et consentiré que cette action ne soit pas appellée du nom doraison funèbre, mais de paranymphe nuptial pour cette très excellente espouse de nostre Seigneur qui depuis sa première conversion na jamais eu rien de funèbre en sa vie ny après son deceds que ses draps mortuaires qui vont régnants autour de cette église et qui neantmoins ne seront non plus capables de mesbloùir les yeux et de m'affoiblir le courage par cette couleur melancho- lique, que de vomir la blancheur et innocence de cette ame angelique et de porter un funeste desadveu sur le front de ma harangue.

Pour entamer heureusement mon discours je veux commencer par une observation remarquable qui me semble estre de la conduite d'une très particulière providence en ce que Dimenche au soir je receu la :i lettre qui requeroit de moy ce devoir de justice et de charité au mesme instant que jestois sur l'estude. et méditation très particulière de cette parole de l'apo- calypse chapitre xvi. Et grando magna quasi talentum descendit de celo, quil tomba du ciel une gresle dont les baies estoient grosses et pesantes comme un talent hébreu, cest à dire six vingtz quatre livres d'or et tout a coup jettant mes yeux sur cette églize je me ressouviens que quatre jours devant il estoit tombe une gresle sur cette maison qui eust a la vérité fait beaucoup moins de dommage si elle eust emporté le tout2 et enlevé la cou- verture du logis que d'y faire un tel et si estrange et funeste ravage, mais il faut nous ressouvenir que cest une gresle pesante et pretïeuse comme un talent d'or qui est une gresle pour ces sainctes filles qui en ont esté frap- pées. C'est un talent d'or pour cette Dame bien heureuse qui reçoit le fruit de la multiplication des talents lesquelz elle avait emploies très sainctement au service de Dieu et * fait profiter dans le commerce d'une très saincte vie.

11 y a trois ans aujourd'hui jour pour jour que j'eu l'honneur de faire la harangue funèbre d'un très brave Prélat3, d'un très digne Cardinal et d'un grand serviteur de Dieu qui me fournit d'un très riche sujet en la montre des marques de la prédestination, et aujourd'huy Dieu a tellement disposé les afaires qu'il me faut prononcer le Paranymphe d'une très digne abbesse

1. [Nous indiquons par des chiffres arabes précédés d'un haut tiret le folio- tage du manuscrit].

2. On peut lire toict.

3. François d'Escoubleau de Sourdis (cardinal 1598, archevêque de Bordeaux 1599, mort 8 février 1628. Les auteurs de Gallia parlent d'un éloge funèbre publié en 1628 « autore G. Grimaud, auctore canotiico Iheologo». » [Serait-ce un pseudo- nyme de Garasse, à lui imposé par ses supérieurs, en raison des mauvaises affaires il les mettait parfois ?]

28 MÉLANGES LANSON.

et d'une très grande et très courageuse servante de Jésus Christ, qui me fournist dans le cours de sa vie non seulement des marques d'une prédes- tination ordinaire mais des exemples et des eiïectz d'une très haute et très héroïque saincteté. Il me souvient que discourant aveq elle il y peut avoir quatre ou cinq mois touchant l'esprit de saincteté et luy en aiant cotté une quinzaine ou environ de différentes espèces, elle me respondit en gémissant : Hélas mon Père suis je pas hien malheureuse car je nay pas une seule ombre de toutes ces espèces de saincteté que vous dites] 5 a quoy je luy eusse reparti, si sa modestie ne meust fermé la bouche et si je leusse connue comme je la connais maintenant, qu'elle avait la saincteté du grand sainct Anthnine remarquant et enviant par une saincte jalouzie toutes celles des autres Bainctz et se les rendant comme personnelles par cette négative car telles sont les merveilles de lhumilité qui nous enrichis! a mesure que nous nous faisons pauvres et jamais une bonne ame ne se reconnoist estre vuide et despour- veiie de saincteté que quand elle en est pleine. Or quelle saincteté devons nous attendre (l'une Dame qui l'avait comme héréditaire non seulement par la succession de plusieurs années mais aussy par la révolution de plusieurs siècles et qui ne nommoit jamais ses ancestres que pour avoir l'honneur de pouvoir dire Ils estoient saincts : Tobie estoit de grand extraction quoy que réduit a la pauvreté par le mauvais message de la fortune niais il ne nommoit ses malheurs que pour s'encourager à leur exemple 6 et pouvoir dire, filii sanctorum sumus, et madame de céans ne parloit de l'antiquité de sa race que pour adjouster aux autres tiltres de grandeur. Celuy de saincteté, et se consoler et animer a la poursuite de la vertu par la solidité de cette considération.

Kl le estoit du costé maternel issue de Pierre de Bourbon fdz aine de Sainct Louis alliée par la mesme branche de S1 Guillaume, duc daquitaine et comte de Poitou, elle estoit par la branche paternelle de très illustre sang de ces braves héros des Guischarts, roix de Dannemarc et duc de Calabre et par- ticulièrement de ce brave Roger l'honneur de sa maison duquel je me sou- viens avoir leu dans la vie de Sainct Bruno son bon ami : Eremuni quemdam ad Squillacum in Calabriae fini bus petiit', quo in loco qum ipsum\ 7 ora- tionetn Rogerium Guiscardus R. Calabria Dux, inter lalrantibus ad ejus speluncam canibus quadam die refrevisset sanctilate viri per motus, Illi, ac sociis ecclesiam Sancta Maria ac Su Stephani de Eremo donarcis- magni- ficentissimns a se roncessil nec liberalitas sine praemio fuit Cum enim Rogerius capuam obsiderat cumqf Sergius quidam excubiarum magisier prodere statuisset, Bruno adhuc inde eremo vivens in somtiiis illi o/itnia aperiens '■'.

Et estoit par une enclave d'alliance en la consanguinité de S1 Thomas D'Aquin par le moien de la très noble et ancienne famille de Cardaillac qui donna jadis de très excellents capitaines aux Croisades d'Orient de gtes Patriarches a l'eglize grecque et de très braves archevesques à la France, et me souvient qu'un jour me discourant de ses ancestres elle se glorifioit particulièrement de cette dernière alliance du docteur Angélique bien qu'elle ne soit que par accident mais)8 le fruit ne laisse pas d'appartenir a la racine bien qu'il soit a l'extrémité de la branche de tant de S1, et signalés person- nages, pouvait-il naistre dans un si bon esprit dans un si franc courage,

1. Diocèse de Squillace. Tout ce récit est bien connu (cf. Bollandistes, 6 octobre.

2. On peut lire dans les vies modernes de S' Bruno (Vie par nos religieux de la Grande Chartreuse, Montreuil, 1898), le récit de cet événement, 2e partie, chap. xi, 413.

3. [Comme on le voit le texte de cette citation donnée par notre manuscrit est à la fois incorrect et incomplet].

DISCOURS IM-DIT DU PÈRE GARASSE. 29

dans une si douce ame autre fruit que d'une saincteté très eminente mais oe i|ui sert de rehaussement et d'esclat à cette noblesse cest ce peu d'estat quelle faisoit «lu sang au ]>rix de la vertu ce quelle a fait paroistre d'effect par la pratique et de paloce instruisant efficacement ses filles au mesprii des avantages de leur naissance et ne leur en faisant trouver qu'en la seule vertu qui est celle qui nous distingue devant Dieu disoit elle. C'est pour- quox aussy comme elle a dit a quelques persones elle n'a jamais eu inclinaon et particulière affection pour aucune ou elle n'en ait reconu pour la per- fection aimant plus celles qui travailloient à s'y advancer. Mais comme elle conseilloit qu'en Boy on oubliast la grandeur et naissance elle vouloit qu'en autruy l'on la considerast et fist estât de ce que chascune de ses sœurs avait laissé pour Dieu quittant9 le monde. J'ay eu le bien de recepvoir plusieurs lettres en diverses occurrences mais jamais elle ne s'est signée dautre nom que celuy de Sr Jeanne de S1 Benoist par pratique le conseil angelique oublies ma fdle la maison de vostre Père et cest ainsy que S4 Louis avoil accoustume de signer Loys de Poyssi a cause du cresme et baptesme qu'il avoit receu dans Poissy, faisant plus destat du nom de chrestien qui luy estoit venu par le moien du baptesme que du tiltre glorieux et très chrestien de Roy et l'onction de son sacre. Et ce qui me semble digne d'une très particulière remarque cest que Dieu pour mieux faire gouster la dou- ceur de ce fruit permist par les loix de la Providence que ce germe fust corrompu par les chesnilles. Ses père et mère gens au reste de très grande qualité et d'honneur dans le monde furent hérétiques car ce qui est main- tenant la faction et la vermine estoit pour lors la religion des grands. Elle nasquit dans le fort de l'heresie l'an 1574 et aiant suece l'erreur aveq le laict elle neut pas si tost l'usage de la raison quelle dogmatisoit en ministre l* Elle nestoit pas huguenote ny par grimasse extérieure ny par estât mais en vérité par principe de religion naiant autre chose en bouche que leternel le tout puissant, le christ et levangile ; elle faisoit doubte a toute la noblesse qui ne marchoit aux afaires de la religion que par des considérations humaines. Ce zèle embrasoit si fort cette petite ame révoltée que madame de Peray sa mère, ses sœurs parentes et aliees qui nestoient pas sy avant dans la prétention de la reforme s'enfuioit et cachoit d'elle comme d'un petit espion des ministres, et en efîect elle deiïeroit au consistoire celles de la maison qui se fusoient ou faisoient quoy que ce fust contre la pureté pré- tendue du nouvel Evangile. Je diray bien davantage que n'aiant que treze ans elle estoit si bien versée a touts les deffaults et souplesses minister- riades si bien armée des passages de l'escriture que les prédicateurs emploient à la subversion des aines questant a Limoges au monastère de la règle aveq madame de Laveran sa tante elle esbranla et embrouilla lesprit de plu- sieurs fdles et en avoit desja perverti deux qui eussent jette le voile sy prompt ornent on n'eust affermi leur esprit par la solidité des bonnes raisons et si on ne se fust défait de bonne heure de cette petite ame persecutive. bien plus la nécessité du tempsj11 et le desordre des guerres aiant contraint madame de Peray et toute sa famille de chercher l'asseurance de leurs vies dans une forest auprès de Yendosme elle sestant aperceue après six ou sept jours d'icommodités souffertes que ses sœurs et sa mère chanceloient dans leur resolution et consentoient laschement a quelque simulation extérieure pour éviter les poursuites qui se faisoient contre les huguenots elle prescha si bien et fortement sa famille exhortant tout le monde au martyre quelle les fist résoudre de mourir plus tost que d'embras- soit la religion catholique quelle appelloit pour lors la Papante (?) et l'arçon de Genesve. Mais bon Dieu quel petit apostre de Lucifer voions nous main- tenant et quelle signalée servante de Jésus Christ verrons nous en peu de temps. Il y avoit dans ce petit esprit comme dans celuy de S1 Paul du zèle

30 MÉLANGES LANSON.

très ardent pour un erreur qui luy silloit les yeux et qui neantmoins au travers de ces ténèbres faisoit esclatter des bluettes d'un feu qui nestoit pas fait et allumé pour en demeurer la, toute enfant quelle estoit elle s'apper- ceut que la reformation de Calvin estoit une muraille seiche et quil ne falloit qu'un coup de|12 pied pour renverser tout cet ouvrage, quil manquoit dans cette Religion des cérémonies et des cloistres pour les filles qui auroient courage de vivre en lestât de célibat .qui le deroit elle se détermina de reformer la reformation mesme et adrousser au dessein de la Religion ce que les Ministres en avoient retranché comme persones terrestres composées de chair et de sang. Elle eut le courage de dresser le plan d'un monastère de fdles huguenotes, elle en avoit desja gaigné plusieurs de mesme résolution desquelles elle devoit estre la supérieure. Mais comme cestoit un avorton baveux et un potiron de pieté suravancee qui navoit autre racines que sur la resolution d'un eufaut Dieu qui la reservoit par des desseins bien diffé- rents perinist que ce fruict verreux tombast de soy mesme nostre Seigneur la toucha elle vint a maturité et sur sa vingtiesme de son âge elle commença d'elle mesme de s'appercevoif par la bonté de son esprit des horribles cre- vaces ' que faisoit l'heresie de Calvin et du peu de goust et satisfaction qu'un esprit bien fait peut trouver dans le choc et dans l'avidité de ces contestai ions éternelles. Et comme Dieu luy avoit donne une douceur mer- veilleuse avec une vivacité desprit incomparable, elle ne se VQulut rendre qua la raison, à laquelle toujours elle faisoit gloire de tendre les bras et de rendre les armes sans s'opiniastrer a comliatre la vérité conneiie, qui est " une très claire marque ou de reprouvement ou de solidité et de peu de sens naturel. El comme elle entendoit. les controverses de la religion par dessus la capacité de son âge et son sexe elle estoit capable de mettre sa confusion en l'esprit des docteurs s'ils n'estoient fort asseurés en leur contenance et présents a eux mesmes. Sy on pensoit la paier de probabilités vraiessem- blanees populaires elle montroit qu'elle n'avoit passion contre, si on tas- choit de l'embarasser dans des sophistes, cestoit un petit tigre. Si on prenoit le change des questions ou si on entamait des nouvelles matières pour se sauver par des évasions affectées si on effleuroit les matières si on voltigeoit légèrement par dessus, elle scavoit bien relancer son docteur dans les brisées et jamais ne demordoit d'une proposition ou d'une difficulté commencée quelle n'en vist la dernière resolution. Enfin nostre Seigneur qui aiant esleu cette aine pour lui rendre l'obiect de ses miséricordes et le très digne instru- ment dont il se vouloit servir pour opérer tant de merveilles en cette maison, il permist par une très spéciale providence que madame sa mère l'y aiant amenée pour estre a la bénédiction de madame de Lavedam sa tante eut une afaire qui l'obligea a un petit voiage pendant lequel)14 feu madame sa fille estant desja dans le doubte secret en son esprit la pria de luy permettre de demeurer aveq madame sa dite Tante ce qu'elle fist fort volontiers ne se deffiant de rien moins que de son dessein elle luy recommanda seulement de ne prescher point tant les Religieuses de céans et quelle les laissast en paix jusques à ce que le Seigneur leur eust donné la bonne lumière, ainsy appelloit elle lerreur de Calvin. Elle luy promist de luy obéir en cela car elle avoit pour lors un autre zèle qui estoit de penser et profiter a soy mesme elle déclare donq son dessein à madame sa tante qui luy donne la conférence de plusieurs docteurs entre autres du Père Boulenger2 qui est mort depuis sainctement dans nostre compagnie, elle oit toutes leurs raisons, produist les siennes, considère tout et enfin se rend a Jésus Christ.

1. Creuaces. Plus loin on lit distinctement créance.

2. Voir Sommervogel et Rivière, Bibliothèque de la Compagnie de Jésus.

DISCOURS INÉDIT DU ÊÊRE GARASSE. 31

Voie) des changements estranges et des opérations très évidentes de lespnl de Dieu, elle ne fut pas catholique quelle ne bruslast aussy tost du désir de passer plus avant elle se souvient de ses chymères frénétiques quelle alloil resvanl doucement dans l'erreur de Calvin sur lestablissement d'un ordre qui ne fut et ne sera jamais hors de la vraie eglize, ses songes Commencent à sespurer, ses idées qui s'avortoient jadis dans son esprit onsolident maintenant de l'espesseur de la fumée, elle vient au clair de la vérité.

Elle demande d'estre receue soubz la conduite de madame de Lavedam sa tante, madame de Perav a son retour la croiant ramener trouve touts ees changements, elle s'afflige, elle se fasche, elle use de douceurs, de rigueurs et de tout ce que lamour d'une mère fournist en telles occurrences pour taire quitter la S,e Resolution a madame sa fille, mais elle est moins esbran- lahle quun Rocher aussy estoit elle fondée sur la vraie pierre de Jésus Christ. Après cette espreuve elle en eut une autre qui fut l'attente et retardement de ce quelle desiroit sy ardemment scavoir lhabit de la Religion, car Madame sa mère ne pouvant gaigner sur son esprit pour laisser sa nouvelle créance luy demanda quelle fust au moins un an sans prendre lhabit de Religieuse a quoy elle luy obéit et fut quinze mois entiers acte que je nestime pas peu vertueux.

Elle nest pas si tost novice que la voila changée tout d'un coup, et aiant leu la règle de S1 Benoist elle sy affectionna de telle sorte que jamais elle n'a cesse qu'elle ne soit veue en parfaite pratique en cette maison, dès lors elle avoit d'extrêmes peines de voir le peu d'estat que l'on en faisoit et disoit a Madame quelle lisoit en cette règle tout ce que l'on ne faisoit point en la maison et luy marquoit telle et telle observance ou Ion manquoit. Et disoit que ce nestoit pas estre Religieuse que de vivre dans un tel délaissement elle list beaucoup de pénitences et austérités a ce commencement et demeura six mois entiers " revestùe continuellement d'un rude cilice elle couchoit ordinairement toute vestùe sur les aix de sa cellule et comme elle estoit venue au monde a deux heures du matin Dieu luy avoit donné cette incli- nation naturelle que toute sa vie dans la maison de ses parents elle se levoit a la mesme heure pour faire ses prières mesme dès son enfance il la faloit lever et promener à la mesme heure autrement elle ne cessoit de crier de façon quelle n'a eu nulle peine aux veilles de la nuict qui ont coustume néant moins de faire une grande partie des austérités de la Religion, elle fut la première en cette maison qui commença de se lever a minuit pour l'office divin ce qu'elle a continue jusques à la mort aveq une si inviolable rranee qu'elle nen a pas une seule minute les dix dernières années de sa vie.

Mais toutes ces rigueurs et austérités ne sont que le noviciat, et appren- ge de son eglize primitive a mesure quelle s'avancoit en âge elle gaignoit aus>i paix bien avant dans la perfection Religieuse. Madame de Lavedam sa tante voiant le progrès de ses vertus jugeoit quelle ne pouvoit avoir une plus digne ny plus honorable dépositaire de sa charge que celle que la nature avoit fait naistre pour luy succéder et la grâce avoit ornée pour la devancer en mérites ; et sans luy en parler un seul mot '" elle luy procure ses provi- sions de Paris et de Rome pour cette abbaye. Il fallut user d'artifice pour luy faire accepter la charge laquelle neantmoins elle receut aveq prome.--*' a Dieu de s'en acquiter à la descharge de sa conscience et introduire la reformât ion le plus efficacement qui] seroit possible a la douceur de son esprit et bien que jamais elle ne fist aucune, action dabbesse durant la vie de madame sa tante luy renvoiant t.ousjours tout ce qui pouvoit donner de l'ombrage à un soleil couchant, neantmoins elle ne laissoit pas de faire la principale fonction d'abbesse cest a dire de commander par l'exemple de

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sa vie posant peu a peu des premières couleurs, et la première couche d'une très haute et très parfaite supériorité a laquelle Dieu la conduite l'espace de trente ans quelle a porté les eiïectz et le tiltre d'abbesse. Il est vray quelle essuia des merveilleuses amertumes et luicta contre des estranges flotz de contradiction que la licence du temps luy souslevoit a toutes heures et certes la violence du tourbillon eust été capable de luy arracher mille foys le gouvernail des mains, si Dieu ne leust prévenue et accompagnée d'une force desprit plus insurmontable que ces dilficultés. Combien de foya sur les commencements de sa charge se sont ils trouvés d'esprits farouschés dedans et dehors qui ne li goustpient pas ces changements et qui ne regar- daient les grisles quelle fist poser a toutes les avenues delà maison quaveq j eux de Panthère et de Tygre enfermes dans une geôle. Combien de foys comme personnes forcenées luy sont ils venus sauter en croupe luy tlire des paroles cuisantes et luy compter des mots nouveaux tout exprès pour luy faire lascher la prison et jetter les afaires dans un abysme de desespoir, combien de foys en semblables rencontres sest elle jetlée aux pieds de ses persécuteurs. Combien de foys a l'exemple du grand S1 Ignace a elle adore les griffes des lions et les pattes des ours que le désordre dis temps lançoit sur elle pour la dévorer. Combien de foys par l'humilité de ses actions et par la douceur de son esprit a elle tiré des larmes de contri- tion et pénitence des yeux mesme qui ne dardoient contre elle que des flammes de cholere et des esclairs de menaces. Elle se souvenoit que les douceurs picquantes du soleil du printemps l'avoient emporté pat- dessus les bouches enragées des aquilons et de la bise pour despouiller le voiageuT d'Œsope et se servant de l'instruction de cette Parabole elle n'emploia que la douceur efficace de ses humeurs pour retrancher et arracher les super- Huit es et despouiller insensiblement les propriétaires de leurs commodités particulières. Elle commença par elle mesme, elle se defîist de tout ce qui pouvoil ' ' ressentir la grandeur de maistresse. Elle quitta le logis qu'on appelluit le quartier de Madame. Elle choisit la plus incommode chambre de la maison dans laquelle elle a voulu rendre l'ame elle mistt outs ses meubles a la manse commune elle apauvrit l'abbesse pour enrichir l'abbaye, elle ne se servoit de son autorité que pour autoriser ses bons desseins et avoir le moien de pouvoir souffrir impunément en courant la première a l'observance de sa communauté, elle y attiroit toutes les autres plus effica- cement par son silence que par ses commandements, estant absolue dans la charge après la mort de madame, cette liberté qui eust peu faire prendre le large a quelque autre lui servit de bride plustost que de longes et consi- dérant quelle estoit maistresse et servante de ses filles et la loy vivante de la maison elle sestudia tout de bon a la conqueste des vertus et bonnes qualités d'une parfaite supérieure. Elle en tira le dessein de l'idée des règles de S* Benoist qui demande aux Supérieurs de son ordre ce bon exemple de vie, la charité, la dévotion, la prudence et le courage. Pour l'exemple on peut dire que tout parlait en madame son vivre ordinaire qui estoit un jeusne quasi continuel, sa boisson qui n'estoit que de l'eau teinte car pour le vin, quoique elle eust peu se servir du commandement ou de l'indulgence de S* Paul)20 a Timothée ou en user modérément pour fortifier la faiblesse de son estomach, elle sestoit taillée neantmoins une certaine mesure par jour qui estoit une petite fiole de celles qui servent au sacrifice de la Ste Messe, son vestement le plus pauvre de logis, son coucher sur un lodier ' de six a sept livres de laine, sa chemise de sargette laquelle elle ne quitta jamais quelque presse qu'on luy en peust faire et quelques incom-

1. Matelas.

DISCOURS INÉDIT DU PÈRE GARAS 33

modités d»' maladies de chaleurs de voiages <|ui se rencontrassent : outre cela très souvent le cilice sur le dos, des disciplines fréquentes des austé- rités excessifves, l«-s veilles continuelles ne ddrmant que trois heures pour le plus chaque nuit, elle estoit la première en touts les excercies de la commu- nauté elle nusoit daucune dispense que pour enchérir au dessus de la règle.

Sa prudence et sa charité deux bonnes sœurs et communes estoient de vray une sagesse et une affection de mère a l'endroit de ses fdles et je ne veux point d'autres tesmoins que ses larmes, ses cris ses vociférations, publiques qui ont fait retentir le logis durant tout le cours de la maladie et le huitiesme de son decedz les larmes des pauvres sont des bonnes ha- rangues funèbres a la louange des riches decedés ; mais les pleurs dune communauté Jt ne le sont pas moins a la mort d'un chef de famille. Elle gouvernoit ses filles non obstant la diversité de leurs humeurs comme si elles eussent esté jettées sur un mesme moule, elle avoit emporté par la montre de ses affections une telle confiance sur l'esprit de toutes les bonnes filles quelle tenoit en sa main et gouvernoit souverainement les pensées et les volontés de toute la maison et en pourroit dire véritablement quil ny avoit céans que la volonté de Madame et que neantmoins chacunne faisoit sa volonté, par la sage condescendance du chef a touts les membres : son soin maternel parroissoit bien partout mais principalement au vivre ordinaire de la communauté, elle prevenoit les plaintes et les estoufoit si puissamment dans un honorable traitement que sa nature quelque mal mortifiée quelle soit eust eu honte de former ses premiers ombrages de plainte, elle se mettoit devant les yeux. Comme elle me la dit souvent que les filles nes- toient pas des chambrières a gages mais bien des filles de très bonne maison qui sestoient rendues volontairement au service de Dieu auxquelles elle faisoit oublier le foyer de leurs parents par le tesmoignagne dune charité plus que maternelle mais principalement a l'endroit des malades lesquelles elle traictoit aveq un tel excedz d'amour que les maladies se rendoient aucunnement désirables et les -- infirmeries qui sont partout ailleurs comme les prisons du monastère estoient icy par la charité de son bon traictement des maisons de récréation et de plaisance ; pour danger quelconque de mal contagieux elle n'abandonnoit ses filles mais faisoit son refectoir, sa chambre et son parloir au chevet de la plus malade et comme touts les esprits ne sont pas jettes en sable ny faictz au moulinet, elle a souvent abysmé dans une mer damour par sa sage conduite et insurmontable charité les aspretés de nature et les contradictions qui se charroient bien souvent du siècle dans la religion. Les diamants ne naissent pas touts tailles et la brutalité de leur naturel donne souvent de l'exercice a l'industrie de l'orfeuvre ; c'est radoussissement d'esprit que la charité de Madame estoit merveilleuse, car les injures des faux amis de Job n'eussent pas esté capables d'altérer la douceur de son esprit ny les impossibilités de luy faire perdre le courage et de la rebuter et ce quon doibt estimer en ce fait cest quelle ne scavoit user ny de ses avantages ny de ses victoires, elle ne donnoit rien a son indus- trie mais tout au bon naturel de ses filles, comme1 a la cause de tout le bon règlement et des heureux succedz, que nous voions, a son dire ce ne fut jamais son industrie -: ny sa charité qui ont remis le bon ordre et la sainctete dans la maison de céans ce sont les bonnes et sainctes filles que Dieu luy avoit envoiées, et choisies à ces fins, la charité nest point glorieuse, et ne vis jamais moins d'affection de charité quen cette ame qui nen aspiroil «pie lo> effectz. Elle ma dit souvent quen vérité elle n'avoil rien fait en l'ouvrage

1. Entendez a de même que, à la cause... ce ne fut jamais elle. » Lis son. Mélange?. 3

34 MÉLANGES LANSON.

de cette reformation que de servir d'empeschement aux desseins de nostre maistre. Il y a fort peu de capitaines de cette humeur qui renvoient le gaing de la victoire sur la vaillance de leurs soldats et n'en donnent aucunne part a la sagesse de leur conduite.

Pour son courage qui faisoit une bonne partie de sa supériorité cestoit une vraie mousche a miel. Lugentes animos augusto in corpore servans sil est vray ce qu'on dit des mousches a miel. Je men remets quelles vont a la picorée des fleurs à plus de cent lieues de leurs cellules mais il est bien véritable au courage de feu Madame. Elle navoit pas seulement à cœur le bon estât de la maison de céans. Elle s'interessoit en touts les ouvrages qui touchoient tant soit peu le service de son espoux. Ilny avoit coing du royaume ou ellen'eust des sainctes intelligences pour remettre un bon règlement dans les maisons qui avoient ressenti les effeetz du libertinage 2t el la malignité del'he- resie. Elle a envoie de ses filles en Normandie, «-n Bretagne, en Anjou, en Limousin, en Tourainc comme autant de mousches a miel pour y travailler au restablissement de la religion, elle a reçeu dans ce monastère plusieurs abbesses que l'odeur de ses vertus y avoit attirées comme des petites reines de Saba qui confessoient a leur retour et par leurs deportements et par leurs paroles que la renommée faisoit tort a la maison de la Trinité, ne publiant que la moitié de ses vertus et du courage de feu Madame.

Il n'y a nul doute quen ses peuplades, en ses voiages, en ses colonies, en m s excursions religieuses elle n'ait esprouvé de très grandes contra- dictions des lieux, des personnes, des mauvaises langues qui s'intéressent en tout hormis en leurs allaites mais aveq une douceur d'esprit incompa- rable ,et aveq une merveilleuse égalité d'humeurs, elle est venue a bout de ses desseins et je ne doute point qu'elle ne soit maintenant regrettée et admirée après son decedz des personnes qui luy ont fait quelque résistance durant sa Aie. Je ne veux pas iey passer soubs silence une bénédiction très particulière en la bonne intelligence et mutuelle charité qui avoit lie très estroitement le cœur de feu madame de céans a celuy de madame de Ste Croix et de toute sa très saincte famille, aveq le bien et l'advan- cement mutuel de ces Stes maisons lesquelles aiants l'honneur destre les les plus anciennes de la chrestientép et des plus illustres de tout le monde ont eu ce bien que de voir deux Stes communautés sentreaimer connue des Anges terrestres aussy la croix ne se sépare jamais de la trinité et l'un ne marche point sans l'autre, nous commençons et finissons par nos œuvres et faut de nécessité que les autres comunautés de filles espandues par la chrestiente viennent comme des samaritaines a la fontaine de la Croix et de la Trinité puiser les sentiments de l'esprit religieux.

Mais je serois injurieux à la mémoire de madame sy je ne donnois une bonne place à la tendresse de sa dévotion. Je veux que cette vertu couronne mon discours comme elle couronne en paradis cette Ste ame. Il est vray que la vivacité, la promptitude, la bonté de l'esprit et la solidité du jugement ne font rien bien souvent au fait de cette tendresse que nous appelions spirituallité, que cest une grâce de nostre seigneur réservée pour les humbles et que souvent les meilleurs esprits en sont les moins capables. Vous l'aves ainsy voulu mon Père, disoit Jésus Christ nostre maistre, vous aves caché ce secret aux plus sages et laves communiqué aux plus simples, mais il est vray que quand la spiritualité rencontre un jugement de Ste Thérèse ou un esprit de Ste Catherine de Sienne, elle y fait bien d'autres merveilles que dans un esprit simple ou dans un jugement idiot et que la dévotion dans une personne scavante et judicieuse est bien d'autre espèce et d'autre saveur devant Dieu que la spiritualité des ignorants!-6 qui ne sont devotz que par des dispositions favorables en leurs bons naturels. Hz ont bien sapientiam mais ilz n'ont pas sapidam sapientiam sanctorum. Hz ne goustent

DISCOURS INÉDIT DU PÈRE GARASSE. * 35

pas les délices de la spiritualité comme ceux qui ont la clef du jugement et la bonté de Pespril ceux la dans leur dévotion ignorante adorent et croit-ut 1rs mystères de notre foy, qui est bien asses, mais ceux-cy tes savourent et les goustent en les adorant, qui est une espèce de félicite anticipée.

Or il ny a personne de nous qui ne conneust l'esprit très excellent et la solidité du jugement de feu madame. Il ny avoit que ceux qui ne le pou- voient suivre qui lestimoient trop viste et cest accuser les anges et blasmer la promptitude «l'un hou esprit. Jay souvent conféré très particulièrement KVeq elle, mais je confesse que mille foys je me suis estonné de la vivacité de son jugement, de ses reparties, des demandes ingénieuses des doubles spirituels qu'elle me proposoit, des resolutions qu'elle me demandoit, des ouvertures que le S' Esprit luy faisoit dans les plus hauts secrets de la théologie mystique. Je1 puis dire sans flatterie que la conférence de cette dame m'a fait connoitre que les bancs de la Sorbonne et la poussière des classes de la Théologie ne sont pas les meilleurs maîtres du monde, puis- qu'un oratoire et une cellule avoient esté capables d'enseigner à ce bon esprit ce que nous achaptons bien chèrement par la continuation des dis- pute- éternelles. Je me suis esbahy de luy entendre citer très à propos les meilleurs livres de dévotion qui ne sont que dans les cabinets des plus sublimes et raffinés docteurs. Je me suis veu l'esprit interdit à l'ouïr dis- courir sur des passages de l'Escriture qui contiennent les axiomes de la plus espineuse théologie mystique, et mesme elle est morte en tesmoignant la bonté de son esprit et les connaissances théologiques qui surpassent la capacité d'une femme. Car, comme son père confesseur l'eut communiée pour la dernière foys et qu'il luy eut dit en la consolant : Et bien, madame, vous avés logé nostre Seigneur dans vostre cœur par l'union sacramentale ; c'est un bon efTect d'une malheureuse cause, et un fruit de nos péchés que l'incarnation et le sacrement de l'Eucharistie. Elle luy répartit, quoique aveq beaucoup de difficulté : Mon père, ne vous persuadés pas cette opinion de théologie car il me semble très évident que le Filz de Dieu se fust incarné bien que nous n'eussions point offensé son Père, et c'est pour cela mesme que les anges sont entrés en jalousie contre la nature humaine, voiants l'honneur que le Verbe luy vouloit faire de s'unir à elle hypostatiquement; car je confesse qu'il faut avoir des lumières particulières pour advancer ces propositions, et que ce n'est point le fait d'une simple fille de sunder de telles questions qui sont capables d'embarrasser les plus solides esprits des hommes ; et néanmoins elle donna très sagement la commune résolu- tion de tous les théologiens modernes, quoy qu'elle soit contre l'opinion du docteur angélique S4 Thomas.

Mais ce que j'estime encore plus estoit la pratique de telles choses. Elle avoit des inventions et des industries inouiës pour entretenir le feu du sanctuaire, car outre que depuis l'Age de trente à quarante et cinq ans elle communiait trois foys la semaine et tous les jours depuis quarante et cinq jusques au cinquante et sixième de son «âge qu'elle est décédée, elle s'étoit aduisée d'une chose par l'onction de l'esprit intérieur que je n'ay jamais ouy ny veu pratiquer ailleurs.

Elle avait un très particulier sentiment à trois mystères de nostre foy, ;i la saincte Trinité, à la passion du filz de Dieu et au S4 Sacrement de l'autel. Ht pour cet effect, non seulement elle avait composé de très excellentes méditations, pour son contentement et pour l'instruction de sa très sainte

1. Jusqu'à cet endroit la copie «lu document avait été faite par Cli. Fia- chaire. A partir de cet endroit elk a été exécutée par les soins obligeants de M. l'Archiviste de la Vienne.

36 MELANGES LANSON.

famille, mais aussy elle destinait trois de ses filles la semaine pour honorer ces trois mystères en toutes leurs actions de la journée.

La première, le dimanche, qui estoit un continuel exercice d'honorer la saincte Trinité par des actes d'adoration, de communion, de prières men- tales et vocales et de toutes les actions de la journée, ne faisant rien tout le dimanche qu'à l'honneur de la très saincte Trinité. La seconde avait le jeudy pour son partage, auquel elle devait rapporter toutes ses intentions, affections, ouvrages, paroles et mouvements à l'honneur du très sainct sacrement.

La troisième avait le vendredi, auquel jour elle consacrait son cœur, sa main et sa langue à l'incarnation et passion de Jésus Christ. Et cela se pra- tiquait par rolle toutes les semaines et avait passé en règle qu'on le gar- derait pour jamais dans sa maison de céans. Elle s'étonnait comment il se peut faire que nous perdions Dieu de veue.

El souvent elle a confessé à ses sœurs qu'elle ne se trouvait jamais hors de Dieu et de sa présence, voire elle avait cette faveur sy habituelle qu'elle ne pouvait se persuader qu'une âme de religieuse fust hors de l'intério- rité de l'esprit. Elle n'estait jamais hargnieuse ny pesante que quand elle estait contrainte de prester l'oreille à des discours du monde, lesquels elle scavait bien sagement relever et ramener dans la spiritualité, sans affec- tation ny offense de ceux qui l'entretenaient. Et je puis déposer saincte- ment en faveur de cette vérité que d'un nombre infini de foys que j'ay eu l'honneur de conférer aveq elle, jamais elle ne m'a lancé sur des discours inutiles mais toujours entretenu dans la spiritualité, ce que j'ai dit souvent et en plusieurs endroits à sa louange.

Qu'attendes vous maintenant de touts ces discours autre chose qu'à cette conséquence naturellement nécessaire que feu madame Jeanne de Guichard estait une grande et signalée servante de Dieu, Que c'est une gresle bien pezante, quoi que prétieuse comme des talents d'or qui est tombée non seulement sur la maison de céans, mais sur toute la ville de Poitiers, voire sur toute l'églize au déeedz d'une sy saincte dame. Dieu nous punist en retirant de nous ceux qui arrestent le cours de sa cholère, et pour nioy, je ne fais nul doubte qu'elle ne soit bien haut en paradis et ce n'est pas d'aujour- d'huy que nous avons des arguments pour voire cette vérité, car il y a plusieurs années qu'une saincte fdle mourant dans la maison de céans, s'escria sur le point de son decedz en présence de toute la communauté : Mes sœurs, mes sœurs, merveilles, merveilles, je voy dans le ciel un cabinet richement orné, et on me dit que c'est la place de madame. Les diables mesme à sa mort ont esté contraincts de déposer en sa faveur, car incontinent après son déeedz, trois fdles sans ce communiquer les unes aux autres ouirent en divers endroits de la maison des hurlements de bestes comme des chevaux eschapés et des taureaux mugissants, ce qui me fait dire aveq le prophète Zoel : Mugierunt grèges armenti quia non sunt pascua eis,ceq>. 1. Soit qu'ils s'encourageassent et menassent une joie diabolique à la mort de celle qui leur faisait une cruelle guerre ; soit qu'ils muglassent de rage la voiant sur le point destre enrichie de- leurs dépouilles et de la perte de leur gloire. Mais quoy que ce puisse estre de ces bestes velues comme les appela le prophète Izaye, elle a fait une mort convenable au train de sa vie que nous avons descrite et certes si les anges mouraient, ils ne scau- raient souhaiter une plus heureuse mort dans la souffrance continuelle d'infinité de douleurs, dans la patience d'un âme décharnée du monde, dans la douceur l'esprit angélique, dans la lumière d'un jugement rassis, dans l'avant-goust d'une gloire bien heureuse, qui la contraignait souvent de tressaillir de joie, et de la soubsrire au milieu des larmes de ses filles.

En somme à l'exemple de Jésus Christ dans l'obéissance de suite aiant

DISCOURS INÉDIT DU PÈRE TARASSE. 37

reconneu madame la Buccesseresse pour sa supérieure et renouvelé ses vœux entre si-, mains, el puis aiant receu touts les sacrements de l'églize aveq une tranquilité de l'esprit, pou d'heures avant sa mort, estant enquise par son père confesseur si elle mourait contente : Hélas, mon père, dit elle, eussé-je le moien de vous dire les sentiments de mon cœur, pour moy je n'eusse jamais pense qu'il y eust tant de contentements à mourir et a mourir en Jésus Christ. Et elle redist souvent à ses fdles qu'elle s'en allait aveq ce seul regret de ne pouvoir faire desborder les alegresses qui luy serraient et emplissaient le cœur en mourant, ce qu'elle fist très dévotement en pen- chant la teste à l'exemple de Jésus Christ.

Elle avait le visage si serain qu'elle semblait un ange. Et il y a des per- sonnes dignes de foy qui ont veu sur son front des blancheurs et lumières extraordinaires qui n'estoient que des resjaillissements de la parole de son esprit angélique.

11 ne me reste plus ny voix ny parole, o belle âme innocente et bienheu- reuse, pour vous prier et conjurer qu'il vous plaise emploier vostre faveur maintenant envers vostre espoux nostre bon maistre en premier lieu pour l'accomplissement de vos ouvrages, qu'il luy plaise verser ses grâces sur cette maison et luy faire gouster l'effect des paroles du sage : Millier sapiens aedificabit domum, Prov. 14 ; qu'il espanche dans l'esprit d'union qne vous y avés mis, l'esprit de réformation que vous y avés introduit et entre- tenu. Et pviis je vous conjure pour toute cette ville qui vous honorait infi- niment, qui reconnaist la perte que nous faisons en votre absence, qui gardera vostre mémoire et vos cendres comme un précieus dépost, et en somme très particulièrement je vous supplie pour tout le sang roial auquel vous aviés l'honneur d'apartenir. Vous verres maintenant le grand S1 Louis et vous vous attacherés à luy par une très heureuse et éternelle alliance, qu'il regarde ses nepveux qu'il obtienne par ses prières pour tout ce florissant royaume la rosée du ciel et l'abondance de la terre et pour l'accomplissement de tout bonheur, la bénédiction du père, du filz et du Saint Esprit. Amen.

BIBLIOGRAPHIE DES ŒUVRES DE PIERRE MAURICE MASSON

La philosophie d'Alfred de Vigny, La Quinzaine, 1er juillet 1897.

Une conférence de M.Brunetière sur Bossuet, L'Univers et le Monde, jeudi 19 mai 1898.

« Eleusinia », par le comte Goblet d'Alviella, Le Muséon, 1904, 2.

La jeunesse de Lamartine, Revue des cours et conférences, 16 juin 1904.

La poésie de Lamartine et son principe d'évolution, Revue de Fri- bourg, octobre 1904.

Le Développement de l'inspiration chez Lamartine, Revue des cours et conférences, 10 novembre 1904.

La composition d'une « Méditation » de Lamartine : « Le Passé », Étude critique d'après les manuscrits et la correspondance, Revue dliistoire littéraire de la France, janvier-mars 1905.

« Chateaubriand », étude littéraire par Victor Giraud, id., janvier- mars 1905.

La correspondance spirituelle de Fénelon avec Mme de Maintenon, id., janvier-mars 1906.

Fénelon et Mme Guyon : la correspondance secrète de Fénelon

1. Pierre-Maurice Masson.

à Metz le 4 octobre 1879; élève de l'institution Saint- Si gisbert, à Xancy; en rhétorique supérieure au lycée Louis-le- Grand [école Bossuet). Reçu au concours de l'Ecole normale supérieure en 1899; service militaire à Xancy, 1899-1900. Reçu à l'agrégation des lettres au concours de 1903, P.-M. Masson se prépare d'abord à l'Ecole d'Athènes; mais une vocation irrésistible l'appelle vers les lettres françaises ; il part, en qualité de professeur de langue et littérature françaises, pour l'Université de Fribourg (Suisse) au printemps de 1904. Il devient doyen de la Faculté des lettres de cette Université en 1913-1914.

Il est mobilisé, comme sergent, au 42e régiment d'infanterie territoriale; il est nommé sous-lieutenant en janvier 1915, vers le temps son régiment quitte les abords immédiats de Toul pour les tranchées de Woëvre, et prend part à une série d'offensives. Il passe, le 1er janvier 1916 au 261e régiment cl' infanterie. Il est tué dans les tranchées deFlirey,face au bois Mort-Mare,le dimanche matin 16 avril 1916.

M. Masson était l'un des deux secrétaires qui s'étaient chargés en 1914 de grouper et d'éditer les Mélanges Lanson. La mort l'a empêché de rédiger l'étude qu'il leur destinait. Nous publions en souvenir de bon dévouement, la bibliographie de son œuvre, déjà considérable.

ŒUVRES DE PIERRE MAURICE MASSON. 39

avec Mme Guyon, son histoire, son authenticité, son état actuel, Reçue d'histoire et de littérature religieuse, novembre-décembre 1906.

Fénelon et Mme Guyon : histoire d'une amitié mystique, id., janvier- février 1907.

Fénelon et Mme Guyon, documents nouveaux et inédits, 1 vol. in-16, xcv-377 p., Paris, Hachette, 1907.

L'œuvre de Ferdinand Brunetière, La Liberté (de Fribourg), mardi 11 décembre 1906.

Ferdinand Brunetière, Demain, vendredi 15 février 1907.

Les contradictions de Vigny, Reçue de Fribourg, mai et juin 1907.

« Lamennais avant l'Essai sur l'indifférence », par A. Feugère, Annales de philosophie chrétienne, décembre 1907.

Alfred de Vigny (académie française, prix d'éloquence 1906). Essai accompagné d'une note bibliographique et de lettres inédites. 1 vol. in-16, Paris, Bloud, 1908.

Une vie de femme au xvme siècle. Mme de Tencin, Reçue des Deux- Mondes, 1er février 1908.

Rousseau expliqué par Jean- Jacques, Reçue des cours et conférences, 28 mai 1908.

Le rapport de la vie au système chez J.-J. Rousseau, reçue de Fri- bourg, juin 1908.

L'œuvre littéraire de Mme de Tenein, Reçue des Deux-Mondes, 1er juillet 1908.

Ménage et l'esprit français, Congrès d'enseignement ménager, rap- ports avant le Congrès, t. I, Fribourg, 1908.

Un précurseur de Mme de Staël : Charles de Villers, Reçue de Fri- bourg, janvier 1909.

L'influence d'André Chénier sur Alfred de Vigny, Reçue d'histoire littéraire de la France, janvier-mars 1909.

UrôNvie de femme au xvme siècle, Mme de Tencin (1682-1749), 1 vol. de II, 315 p., Paris, Hachette, 1909.

La même, deuxième édition, revue et corrigée. Paris, Hachette, 1909.

La jeunesse de Benjamin Constant, Reçue de Fribourg, juillet 1909.

Chateaubriand et Joubert, Reçue d'histoire littéraire de la France, octobre-décembre 1909.

Rousseau à la grande Chartreuse (épître inédite) Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, t. V, 1909.

Contribution à l'étude de la prose métrique dans la « Nouvelle Héloïse », id., t. V, 1909.

L'œuvre d'Auguste Angellier, Reçue de Fribourg, janvier-mars 1910.

Une vie de femme au xvme siècle. Mme de Tencin, 3e édition augmentée et corrigée. Couronné par l'académie française (prix Mar- celin Guérin). Paris, 1920.

40 MÉLANGES LÀNSOX.

Lamartine (académie française, prix d'éloquence), Paris, Hachette, 1911, 1 vol. in-16.

Une apologie pour Fénelon, Revue de Fribourg, octobre 1910.

S'il y a un « art » lamartinien? id., décembre 1910.

Note sur les sources et la valeur de l'édition Du Peyrou des « Œuvres » de Rousseau, Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, 1910.

Rousseau contre Helvétius, Revue d'histoire littéraire de la France, janvier-mars 1911.

Jean- Jacques Rousseau genevois, Revue de Fribourg, février 1 ' M I .

Les maîtres de l'heure, id., novembre 1911.

Un manuscrit inédit de Rousseau. Le premier Brouillon de l'« Emile », comniunication faite à l'académie des sciences morales et politiques, le 8 février 1912,

Rousseau et Morelly, Revue d'histoire littéraire de la France, avril- juin 1912.

Comment connaître Jean- Jacques? l'occasion du bi-centenaire de sa naissance), Revue des Deux-Mondes, 15 juin 1912.

Une lettre inédite de Fénelon à son frère, Revue Fénelon, sep- tembre 1912.

Sur les sources de Rousseau : I. Rousseau et Saint- Aubin. IL Nou- velles recherches sur la polémique de Rousseau contre Helvétius, Revue d'histoire littéraire de la France, juillet-septembre 1912.

Les « Sciences de la nature au xvme siècle », id., octobre-décem- bre 1912.

La genèse du « Génie du Christianisme », id., janvier-mars 1913.

Lamartine et les deux « Éléonore », id., avril-juin-octobre 1913.

Mme d'Épinay, Jean- Jacques... et Diderot chez Mlle Quinault, Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, 1913.

Questions de chronologie rousseauiste, id., 1913.

J.-J. Rousseau au Spirito-Santo, Revue d'histoire littéraire de la France, janvier 1914.

Chateaubriand en Orient, Revue des Deux Mondes, octobre-novembre 1914.

I. La religion de Jean-Jacques Rousseau, 3 vol. : la formation religieuse de Rousseau, xn-286 p. ; La « profession de foi » de Jean- Jacques, 294 p. ; Rousseau et la restauration religieuse, 458 p., Paris, Hachette 1916.

IL La Profession de foi du Vicaire Savoyard, édition critique, avec une introduction et un commentaire historique, cxx-608 p. (Collec- tanea friburgensia). Paris, Hachette, et Fribourg, librairie de l'Uni- versité, 1914 (mis en vente en 1196).

UN EMPLOI PITTORESQUE DU PRÉSENT POUR L'IMPARFAIT

i'AR Eugène et LÉON RIGAL1.

On connaît la pittoresque construction latine par laquelle dum, signifiant tandis que, se fait suivre du présent de l'indicatif, alors que le verbe de la proposition principale est à un temps passé : dum ego in sicilia sum, nulla statua deiecta est. Quand Cicéron écrit cette phrase, il ne se préoccupe pas de localiser, d'une façon absolue dans le temps, son séjour en Sicile ; il n'envisage ce séjour que par rapport au fait qu'aucune statue n'a été renversée pendant une certaine période, et pour marquer la simultanéité des deux faits. Au lieu de l'imparfait, qu'on a appelé au « passé simultané », il emploie donc le présent, considéré comme un « simultané » pur.

Or, se doute-t-on que cette- construction a été employée en français, du moins par un poète ami du pittoresque, José-Maria de Hérédia :

Et leurs ombres, tandis que la nuit illumine L'archipel radieux et les golfes déserts, Ecoutaient.

(les Funérailles.)

1. Elève de première année à l'Ecole Normale supérieure, Léon Rigal avait tenu à s'associer, pour sa modeste part, à l'hommage que s'apprêtaient à rendre à M. Lanson le monde savant et le monde universitaire. De cet article fait en collaboration avec son père, Eugène Rigal.

Survint la guerre. Poussé par un ardent patriotisme, Léon Rigal fut au nombre des Normaliens qui, pour combattre plus lot, quittèrent le dépôt de Melun et partirent pour le front le 25 août 1914 comme simples soldats. Quelques jours après, le 7 sep- tembre, il tombait mortellement frappé à ' Gellenoncourt (Meurthe-et-Moselle), près de son camarade Méthion.

Quelques mois plus tard, un de ses maîtres, M. Slrowski, écrivait au Normalien Thauziès : « Sa jeunesse, sa beauté, son intelligence, m'avaient tellement frappé, que je n'ai pu m'empêcher d'en parler à la première leçon de mon cours public. »

42 MÉLANGES LANSON.

Si cet emploi en français est rare et peut-être unique1, en voici un analogue, qui est un peu plus fréquent :

Par l'air magique flotte un parfum de poison, Sa parole semait la puissance des charmes.

(Hérédia, Jason et Médée.)

Mon pied, qui s'imprimait sans bruit sur le gazon, Ne retentissait pas, dans l'herbe je V appuie. Plus que l'oiseau qui vole, ou la goutte de pluie.

(Lamartine, Jocelyn, lre époque.)

Et tous deux [les deux frères] eurent trop ou trop peu tour à tour ; Et descendant du champ la borne ainsi glisse, Ils disaient dans leur cœur : « donc est la justice ».

(Jocelyn, 9e époque.)

Que nous étions heureux tous trois, toujours ensemble, Autour de ce métier, la tâche rassemble !

(Ibidem.)

Mais une construction autrement répandue, la vraie construction pittoresque dont s'est enrichie la poésie française est celle qui com- porte une proposition relative avec le verbe au présent à côté d'une proposition principale avec le verbe à un temps passé.

Et tantôt le relatif est sujet :

C'est alors qu'apparut...

Superbe, maîtrisant son cheval qui s'effare,

Sur le ciel enflammé, l'Impérator sanglant.

(Hérédia, Soir de bataille.)

Tantôt le relatif est complément direct :

Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse...

Ployer et défaillir sur son cœur triomphant

Le corps voluptueux que son étreinte embrasse.

(Antoine et Cleo pâtre.)

Comment excuser de pareilles tournures, si le temps que les gram- mairiens appellent le présent de l'indicatif garde toujours, même quand il fait l'office de présent historique, la valeur que cette dénomi- nation lui assigne?

Pour répondre à cette question, il suffit de remarquer l'affinité du présent employé dans une proposition relative avec les participes que les grammairiens appellent présent et passé.

1. Nous lisons pourtant dans les Conquérants de l'Or : Alors que le soleil décline, ou pouvait voir Les fauves par troupeaux descendre à l'abreuvoir.

Mais sans doute Hérédia a-t-il entendu : « A l'heure tous les jours le soleil décline », et alors l'emploi du présent est tout à fait conforme à l'usage.

EMPLOI PITTORESQUE DU PRÉSEiNT POUR L'IMPARFAIT. 43

Le participe dit présent marque d'ordinaire la simultanéité, quel que soit le moment de la durée se place l'action principale. Il va

il ira il allait chantant. Le participe dit passé est très souvent un participe passif qui marque la simultanéité au même titre : Il sourit il sourira il a souri, charmé. Or, quand Lamartine écrit, à la 5e époque de Jocelyn :

J'aidais sa main tremblante et son pied qui chancelle A monter les degrés de la fatale, échelle,

il regarde la proposition qui chancelle comme un équivalent pur et simple du participe actif simultané chancelant.

Quand Hérédia écrit, dans le sonnet sur Stymphale :

Et dès lors, du nuage effarouché qu'il crible, Avec des cris stridents plut une pluie horrible,

il fait de la proposition relative quil crible l'équivalent du participe passif simultané criblé par lui. Lorsque le relatif est sujet, la construc- tion que nous étudions est donc justifiée pour le poète par l'analogie avec le participe dit présent; lorsque le relatif est complément, elle est justifiée par l'analogie avec le participe dit passé ; et ce qui ne la justifie pas seulement à ses yeux, ce qui la lui rend précieuse et chère, c'est la rapidité et c'est l'éclat nouveau qu'elle donne à la pensée.

Faisons vite ici quelques réserves.

Et d'abord, il faut bien remarquer que certaines phrases, tout à fait semblables en apparence aux phrases analysées plus haut, peuvent contenir un présent tout à fait régulier, pour exprimer un fait qui est encore vrai au moment parle le poète, ou un fait qui est vrai d'une vérité générale. S'agit-il du Nil tel que le voyaient Antoine et Cléo- pâtre, ou s'agit-il du Nil tel qu'il se comporte aujourd'hui encore, dans ces vers des Trophées :

Tous deux ils regardaient, de la haute terrasse, L'Egypte s'endormir sous un ciel étouffant Et le Fleuve, à travers le Delta noir quil fend, Vers Bubaste ou Sais roulait son onde grasse?

S'agit-il du centre de la bataille de Waterloo, ou Victor Hugo définit-il d'une façon générale le centre d'un combat quelconque, dans ces vers de VExpiation :

Sa lunette à la main, il observait parfois

Le centre du combat, point obscur oit tressaille

La mêlée, effroyable et vivante broussaille?

44 MÉLANGES LANSON.

Si le présent n'est pas un présent normal, il peut être une simple négligence, échappée à des poètes qui ne craignent pas de mettre ailleurs des présents pour des imparfaits du subjonctif :

Et moi, seul et rêveur, glissant sans quon me voie, Du regard et du cœur, je poursuivais leur joie,

(Jocelyn, lre époque.)

Nous qui marchions toujours et jamais n avancions ; Trop simples et trop gueux pour que l'espoir nous berne De ce fameux bâton qu'on a dans sa giberne.

(Rostand, V Aiglon, II, 9.)

Enfin le poète est encore induit en tentation par les commodités que fournit au vers l'emploi du présent pour le subjonctif. Si le verbe est à la rime (ce qui arrive le plus souvent) des sens variés, courts, expressifs remplacent l'insupportable terminaison en ait. Et même si le verbe n'est pas à la rime, le vers ne peut que gagner à la suppres- sion du plus grand nombre d'imparfaits possible.

Cela dit, il n'en existe pas moins un emploi pittoresque du présent, que les poètes ont recherché pour son pittoresque même.

Resterait à faire l'histoire de cet emploi ; mais il eût fallu pour cela des recherches étendues, qu'il ne m'a pas été loisible de faire. Je me suis contenté de pratiquer quelques « sondages », et en voici le résultat.

Très respectueux de la grammaire et médiocrement curieux de pittoresque verbal, les poètes classiques n'étaient guère qualifiés pour user de cette construction. Aussi ne l'ai-je trouvée ni dans la Syntaxe de Haase, ni dans le lexique de Molière par Liart, ni dans les lexiques de la collection des Grands écrivains. Et, relisant Britannicus je n'y ai remarqué que ces vers, dont l'intention est très discutable :

Non, non, le temps n'est plus que Néron, jeune encore, Me renvoyait les vœux d'une cour qui V adore, Lorsqu'il se reposait sur moi de tout l'Etat.

(I, 1, 92.)

Il est vrai qu'on attendait plutôt adorait qu adore ; mais Aggripine peut très bien remarquer avec dépit que son fils ingrat est encore adoré par la cour.

Lamartine n'avait ni les scrupules, ni la modération du goût clas- sique. Aussi a-t-il écrit des passages, le présent pittoresque se montre à deux ou trois reprises :

Elle était à genoux sur ses talons plies,

Ses membres fléchissants à la roche appuyés,

EMPLOI PITTORESQUE DU PRÉSENT POUR L'IMPARFAIT. 45

Son front pâle et pensif, que la douleur incline, Comme écrasé du poids, penché sur la poitrine ; liras tout défaillants passés autour du cou

De sa biche, qui dort les lianes sur son genou.

El pressant d'une étreinte inerte et convulsive,

L'animal qui dressait une oreille attentive.

(Jocelyn, 5e époque. Il s'agit de Laurence.)

Je la voyais pâlir et changer en statue.... Faire un pas, reculer, dans son sein qui se pâme Chercher un cri qui meurt et qui manque à son âme.

(Jocelyn, 8e époque.)

J'ai compté en tout 36 cas dans Jocelyn, et, si quelques-uns sont peut-être contestables, il a dû, en revanche, m'en échapper d'autres, séduit et aveuglé que j'ai être, dans mon aride enquête, par la poésie lamartinienne.

Plus timide qu'il ne l'a cru lui-même, et fidèle à sa maxime : Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe ! Victor Hugo paraît avoir peu vu les services que notre construction pouvait lui rendre. Dans tout le recueil : Les Rayons et les Ombres, ne s'offre à nous qu'un exemple, le présent de l'indicatif est tout naturellement amené par l'idée qu'une mère croit voir encore son enfant disparu :

L'œil fixe, elle voyait toujours devant ses pas S'ouvrir les bras charmants de l'enfant qui l'appelle. (XI, Fiat volontas, de 1837).

Un volume de Toute la Lyre ne m'a rien fourni, et, si V Expiation contient quatre exemples, ce qui ne laisse pas d'être remarquable, aucun des quatre n'est absolument décisif. Cependant c'est à la fin des admirables Promenades clans les rochers (les Quatre vents de V esprit, III, 43) que se trouve un des cas les plus notables que nous puissions citer :

Le vieillard regardait le soleil qui se couche ; Le soleil regardait le vieillard qui se meurt.

Car objectera- t-on que le vieillard continue à se mourir après sa confrontation avec le soleil? Il faudrait alors admettre cette platitude que, d'après le poète, le soleil garde aussi, depuis, l'habitude de se coucher tous les soirs.

C'est dans les sonnets des Trophées que se trouvet peut-être les emplois les plus curieux. *

Ils sont au nombre de dix, dont deux ou trois pourraient être dis- cutés, et, si la proportion paraît faible pour un recueil de 119 sonnets, il importe de remarquer que la plupart de ces petits poèmes sont, ou des récits, ou des tableaux, ou drs apostrophes, comportant -seule- ment le présent de l'indicatif, et par suite l'emploi étudié était impossible.

46 MÉLANGES LANSON.

C'est le patient, scrupuleux et ingénieux artiste des Trophées qui paraît avoir fait définitivement la fortune du présent pittoresque. Je le trouve trois fois dans Y Aiglon de M. Rostand, par exemple à l'acte II, scène 9, page 91 : « Vous sembliez », dit Flambeau du petit roi de Rome, amusé par le plumet rouge du bonnet à poil.

Vous sembliez chercher si ce qu'il vous fallait Admirer davantage en sa rougeur qui bouge, C'était qu'elle bougeât ou bien qu'elle fût rouge.

Et voici qu'ouvrant un journal du 22 février 1914, j'y trouve, dans une pièce inédite, ces vers qui dénoncent une tradition déjà établie :

Son visage pensif, que ma présence étonne, S'égayait, par moment, d'un sourire mutin.

(Jean Renoirard, Cendrillon, III, 3, dans les Annales pol. et litt.)

LA PROSE POÉTIQUE AU XVIe SIÈCLE1

Un jour après longue fatigation d'entendement obnubilé de la continuelle assuéfaction aux Muses, voulant icelluy par intermission solaeior, délibérant de commigrer en quelque beau, et illustre lieu rural, pour ains ennuys et vie contristée et melencolique donner prompt allefement, jestimay que ceste rurale commigration estoit à mes espritz utile et salutaire, prévoyant que la belle Flora de blancheur eminente sur la neige avoit devestus tous arbrisseauts de leur hyemal et automnal habit pour iceulx décorer et revestir de leur robbe lilialle, dont mise soubz les pieds m'a tristesse. L'âme de laquelle se trans- porta au fleuve de Léthé pour se munir d'obliance, je parviens après longue itinération en une florissante et nayve prairie circonvoysine d'ung odoriférant et souef verbocage, desja par prévention de son doulx amy Titan la belle Aurora sea elère et irradiante lumière avoit espandue... »

Il n'est pas nécessaire de prolonger cette citation de François Habert pour en dégager les caractères. Recherche des termes rares, savants et calqués en général sur le latin; abondance des épithètes, redouble- ment d'adjectifs et d'adverbes ; ordre de mots inhabituel, tendant à rejeter, à la manière latine, le déterminé après le déterminant, et, en particulier, le verbe, qu'il soit au participe passé, à l'infinitif ou même à un mode personnel, après son ou ses régimes ; tels sont, il me semble, les principaux procédés de ce morceau, qui évoque dès

1. René Slurel, est à Paris en L885. Agrégé des lettres en 1909. Professeur aux lycées île Saint-Etienne, Beawais, le Havre. Mobilisé, le .'! août 1914, comme sous- ueutenant île réserve au :i'ie régiment d'infanterie. Tué au Chàtelet, près de Char- leroi. le -2 août, en couvrant avec un petit groupe, dont un seul soldai survécut, la retraite du bataillon. Cité à l'ordre avec le motif suivant : Excédent officier, d'une attitude remarquable au jeu. Chargé de soutenir une section de mitrailleurs, a con- tinué à tenir tète à l'ennemi qui le débordait de tous côtés jusqu'à ce qu'il ait été mortellement frappé. »

A publié : Jacques Ajnyot, traducteur des vies parallèles de Plutarque (1908.) Essai sur les traductions du théâtre grec en France avant 1550 (Rev. d'histoire Htt. de la France [1913). Notes sur maître Jacques Mathieu le Bazochien [Mé- langes E. Picot, 1913). Poésies inédites de Marguerite de Navarre (Revue du iècle, 1914). Bandello en France au xvi* siècle (Bulletin italien /. XIII à XVIII, publié également à Paris, de Boccard, 1918. avec une notice détaillée sur l'auteur par M. //. Ilainetle.)

48 MÉLANGES LANSON.

les premières lignes, le souvenir d'Hélisenne de Crenne, et aussi de l'Ecolier Limousin. L'on est tenté de se demander en effet si l'auteur a voulu railler, ou si vraiment il a pensé par ce moyen atteindre à l'éloquence. Mais le doute n'est pas possible quand on connaît la gravité de François Habert, et d'ailleurs, ses propres déclarations achèvent de nous éclairer sur son intention. L'ouvrage est intitulé : « La contemplation poétique du Banny de Lyesse, natif d'Yssouldun en Berry, sont contenues les amours infortunées de deux amans et la conclusion de l'auteur sur la mort d'iceulx au sens moral, le tout en Prose poétique cueillie au jardin de rhétorique et de poésie » ; et dans l'épître dédicatoire à l'évoque de Nevers, Charles de Bourbon, Habert reprend cette dernière indication : « C'est ung petit livre poetiq en prose Francoyse pollie et ornée, soubz la fiction duquel,

oultre l'ornement du réthorique langage un sens moral est compris »

Aussi l'auteur espère-t-il qu'on accueillera favorablement sa tentative, « ayant esgard à la conclusion moralle de ces amours infortunées, et aux véhémences nuancées du champ fertile et copieulx de réthorique,

et aux fleurs prinses et recueillies au divin jardinet de dame Poésie »

C'est cette même confiance qu'il exprime dans deux pièces de vers liminaires en latin et en français :

Tum quod et ipsa satis lepida est intentio, tum quod

Sermonem décorât gallica lingua suum. S(iq)uis adest, cui non arridet fictio, saltern

\ Ciborum fuco sit memor ille mei.

Tout au moyen de son invention Que lornement et illustration De nostre langue, au plus polli langage Qu'il m'est possible appliquer en usage. Mais s'il y a qui n'aime ceste fable, A tout le moins luy soit le stile affable. En le lisant je croy qu'il adviendra Que de l'aucteur souvent propos tiendra.

Enfin l'ouvrage lui-même est précédé d'un nouveau titre : « Cy com- mence la contemplation* poétique en prose poétique par le Banny de Liesse, François Habert, natif d'Yssouldun en Berry1. »

1. Cette Contemplation poétique se trouve imprimée à la suite d'une œuvre de Habert inspirée du troisième conte en vers de Jean Lemaire de Belges, et dont le privilège est daté du 4 janvier 1541 (= 1542 n. st.). Il est intitulé : Le combat de Cupido et de la Mort nouvellement composé par le Banny de Liesse, Francoys Habert, natif d'Yssouldun en Berry (Musée Condé, IV, c. 12). Le volume tout entier est dédié à Charles de Bourbon auquel Habert, dans un dizain, placé en tête du livre s'adresse en ces termes :

(Tu en) pourras aymer l'invention

Plus pour le sens que pour l'art poétique.

En dépit des pièces de vers introduites dans le Combat de Cupido, ces derniers mots désignent évidemment la prose poétique employée dans tout le cours de

LA PROSE POÉTIQUE AI XVIe SIÈCLE. 49

Cette expression, peu commune, mais assez significative, de prose ou de style poétique, est employée également par llélisenne de Crenne à propos d'un morceau qui fait suite à ses Angoisses douloureuses. Celles-ci, comme on sait, sont divisées en trois parties, mais l'auteur y a ajouté une « Ample narration faicte par Quezinstra, en regrettant la mort de son compagnon Guénélic, et de sa dame Hélisenne, après leurs déplorables fins, ce qui se déclarera avec décoration du stille poé- tique ». On est surpris au premier abord de ne pas lire cette indication en tête du volume, car la recherche du vocabulaire rare et savant, qui s'y manifeste à chaque page ne justifierait que trop une sem- blable désignation. Et en effet il est probable qu'Hélisenne a cherché dans tous ses écrits à atteindre à la noblesse de ce style poétique. Les Epîtres familières et invectives, ou Le Songe, nous fourniraient, aussi bien que les trois parties des Angoisses douloureuses, bon nombre de passages caractéristiques à cet égard. Toutefois, nous pouvons essayer, en comparant le début d'une de ces œuvres à celui de Y Ample narration, de déterminer pourquoi cette désignation a été appliquée seulement à cette dernière œuvre. Voici par exemple la première phrase des Angoisses : « Au temps que la déesse Cibcle despouilla son glacial et gélide habit, et vestit sa verdoyante robbe tapissée de diverses coulleurs, je fuz procréée de noblesse, et fuz cause a ma naissance de reduyre en grande joye et lyesse mes plus prochains parens, qui sont père et mère, parce qu'ilz estoyent hors d'espérance

de jamais avoir génération »Le début de la deuxième partie témoigne

assurément d'une certaine recherche de vocabulaire, mais la construc- tion, quoique plus soutenue et périodique que celle du morceau pré- cédent demeure néanmoins conforme aux habitudes de l'époque : « Combien qu'il soit croyable et concessible que par enucler et déclarer les Angoisses et douleurs souffertes, elles se peuvent mitiguer et tem- pérer, toutefois je n'espère que par le relater de mes anxiétés doulou- reuses me soit imperty aucune diminution de travail : et aussi à ceste intention je n'ay donné principe à l'œuvre présent ; mais seu- lement pour exhorter tous jeunes jouvenceaux d'éviter linsupportable charge d'Amours (au moins s'ilz se veullent régir et gouverner soulz lempire et seigneurie de Cupido) en observant les coustumes, que le vray amoureux doibt avoir. »

Si l'on rapproche de ces deux passages le commencement de Y Ample

l'ouvrage, el qui ne diffère guère en effet de celle de la Contemplation. On pourra n rendre compte par cette simple phrase : « Pas moins n'en feit au royal berger, Paris Alexandre, qui lors en ces lieulx sestoit transporté pour au dieu Pan faire humble supplication de luy faire comprendre le jeu harmonieulx de la fluste pastoralle, car la belfc Pegasis si amohreulx le rend il que nonobstant la promesse par luy faicte au dieu Pan de mutuelle habitude, en perpétuelle conversation de luy promptement s'absenta, espérant par urgente poursuyta de la belle Pegasis l'amytie posséder et conquérir ou par la cupidinique faveur facillemente il aspira. »

Laksok. Mélanges. 4

50 MÉLANGES LANSON.

narration on constatera, je crois, une différence assez nette : « Incon- tinent qu'il eust ces dernières parolles dictes : je vey sa belle face que pour laspre douleur de diverses couleurs se revestoit ; et son mal avec si grande véhémence augmenta, que tout subit la séparation du corps et de l'âme se feit. Ceque voyant, je fuz si angustié et adoloré que ne povoie aucunes parolles proférer. Et si n'estoit en ma puis- sance de mes débiles membres soutenir. Parquoy étant assis auprès d'eulx avec une incrédible compassion les contemploye. »

La principale particularité de ce morceau par rapport aux deux précédents est évidemment le rejet voulu et systématique du verbe à la fin de la proposition. Or on se souvient que cette construction était fréquente aussi dans la prose poétique d'Habert. Il semble donc bien qu'elle constitue, avec la recherche du vocabulaire savant et rare, bien des éléments. essentiels de ce que les écrivains du xvie siècle désignent sous le nom de style poétique. Chez Ilélisenne d'ailleurs moins rompue peut-être au latin que François Habert, cet effort pénible de construction savante ne se soutient pas longtemps. Dès la dixième ligne de son Ample narration l'ordre de mots habituel reparaît, et ce n'est que par moments qu'elle introduit des rejets dans sa prose. En revanche nous rencontrons même dans ses autres ouvrages de courtes tentatives de ce genre, par exemple dans la XI IP épître : « Toutes fois je te certifie que jamais telle chose en ma pensée ne tint lieu d'occupation. Car au contraire je croy que ver- tueuse magnanimité en ta personne réside. Mais (selon mon jugement) l'occasion que à telle imagination te provocque est pour ce qu'il te semble que je suis aveugle d'affection.... «C'est pourquoi Claude Collet pouvait appliquer à son tour l'expression de style poétique à l'œuvre tout entière d'Hélisenne lorsqu'en 1550 il en publiait un remanie- ment plus simple et plus intelligible pour des lectrices françaises. « Vous me priastes, dit-il à deux demoiselles qui lui avaient commandé ce travail, de rendre en nostre propre et familier langage les motz

obscurs et trop approchais du latin A ce moyen je ine suis mis

à revoir toutes ses œuvres et vous ay changé et rendu en motz plus familiers (et maintenant usitez entre les François) grande partie des termes trop scabreux et obscurs que par cy devant y trouviez. Les- quels vous empeschoient l'intelligence d'icelles Vray est que fy ay

encores laissé beaucoup de motz et propos deduitz selon le stille poétique pour autant qu'ilz ne se pourroient bonnement traduire sans circon- locutions et superfluitez de parolles, joinct aussi que ce ne vous peult destourner de l'intelligence de son dire. »

Ces trois passages de François Habert, d'Hélisenne de Crenne, et de Claude Collet sont les seules mentions que j'aie rencontrées de prose poétique au xvie siècle. Mais si le terme est rare, ou n'a pas été relevé, la chose elle-même devait être assez connue, et nous pouvons croire que plus d'un écrivain s'est proposé alors cet idéal. Rien d'ail-

LA PROSE POÉTIQUE AU XVIe SIÈCLE. 51

leurs n'est plus naturel. Jusqu'à la fin du xve siècle et au début du siècle suivant, nos écrivains ne concevaient que deux moyens de composer une œuvre vraiment littéraire et capable d'immortaliser leur nom : la langue latine et le vers français. Seuls les mémorialistes, ou l»s écrivains populaires se servaient de la prose vulgaire ; encore Commines, par exemple, s'excuse-t-il d'avoir employé le français et demande-t-il qu'on traduise son histoire en latin. La poésie au con- traire semble avoir toujours gardé chez nous un certain prestige. Les Français s'enhardissaient moins que les Italiens à rivaliser avec Vir- gile dans sa propre langue, et ceux-là même qui traitaient le plus dédaigneusement les vers de leurs prédécesseurs se flattaient de les surpasser par leurs propres ouvrages. Ils avaient donc tout intérêt à ne pas déprécier l'instrument dont ils se servaient eux-mêmes. C'est peut-être à cette succession ininterrompue d'oeuvres et d'écoles poé- tiques depuis le moyen âge jusqu'à la Pléiade que notre poésie doit de n'avoir pas été englobée dans le dédain qu'on professait pour la prose vulgaire.

Entre les Cicéroniens et les Rhétoriqueurs en effet, celle-ci était comme sacrifiée, et réduite au rôle modeste de truchement de la vie pratique. Il était naturel que pour l'ennoblir et la rendre capable d'exprimer des idées élevées ou des sentiments touchants on recourût aux ressources de la poésie française autant qu'à celles de l'éloquence latine1. On sait quelle étroite parenté unit nos arts de première et de seconde rhétorique, et encore au milieu du xvie siècle la Rhéto- rique française d'Antoine Foclin emprunte presque tous ses exemples aux œuvres de nos poètes. Mais bien que ces deux influences se mêlent souvent, on peut, je crois, en examinant attentivement notre prose littéraire à cette époque, discerner ce qu'elle doit à l'éloquence latine et à la poésie française. Tandis que l'exemple de celle-ci la portait à rechercher à l'intérieur des phrases et des propositions d'heureux effets d'euphonie et de rythme, elle empruntait à celle-là les longues périodes, et les constructions organiquement développées. Et ce ne sont pas seulement, comme on pourrait le croire, les orateurs qui se font cicéroniens ou français. Style oratoire est pour beaucoup de nos écrivains synonyme de style soutenu ; la plupart de leurs préfaces et de leurs épîtres dédicatoires nous en fournissent la preuve, et il n'est pas jusqu'aux Comptes amoureux de Jeanne Flore dont le début ne nous offre dans sa période latine une imitation assez nette du Dialogue des orateurs : « Je avois totallement entreprins et délibéré chères compagnes, dès que madame Cebille commença son acerbe accusation a lencontre de la sacrosaincte divinité d'Amour et tout

1. De même en Grèce à une époque la plupart des œuvres littéraires étaient écrites en vers, Gorgias avait essayé d'ennoblir et d'assouplir la prose en la mettant à l'école de la poésie.

52 MÉLANGES LANSON.

Testât des amoureuses damoiselles, de prendre la defTense en main et de vertueusement confuter la faulse et non véritable opinion, qu'elle a mise en avant : ne fût que je me superceday de celle faire lorsque j'apperceuz madame Lucienne y entrer, tant pour ce qu'elle est de moy peu plus aaigée et en ce temps qui voluntiers par le long usage des choses en cet endroit d'amour lui apporte certaine et plus seure connaissance; que aussi jestimois que l'honneur par dessus toutes celles de nous qui icy somes soutenant le party amoureux, luy est deu ; et qu'elle en ces affaires, c'est au train d'amours, est plus exercitée, car que le vous saichés, chères compaignes, il n'y a encores demy an passé que je suis entrée en ce très sainct service. »

Ce passage nous présente les deux principaux caractères de la prose cicéronienne française : la période et le redoublement des termes. La plupart des morceaux oratoires de notre xvie siècle sont faits sur ce modèle.... Mais à côté de ce style, qui dérive directement de l'éloquence latine, les écrivains de cette époque ont connu encore un autre genre de prose littéraire clont les procédés, d'origine latine eux aussi, mais employés déjà par les poètes, concernaient moins l'ensemble de la période que le choix et le groupement des mots à l'intérieur des membres de phrase. Nous en avons, je crois, des exemples dans les morceaux désignés sous le nom de prose poétique. L'un des précur- seurs de cette prose recherchée est l'auteur des Illustrations de Gaule. Encore convient-il d'établir une distinction importante. Des deux pré- occupations que nous relevions chez Helisenne et chez Habert, le choix et l'ordre des mots, Jean Lemaire ne s'est attaché qu'à la pre- mière. Pour élever sa prose à la hauteur des vers, et, comme on disait alors, l'équiparer aux sujets mythologiques qu'il voulait traiter, il a employé des mots rares et savants, c'est-à-dire pour la plupart dérivés nouvellement du latin ou arbitrairement calqués sur lui. Quant à la construction, son idéal paraît avoir été uniquement d'obtenir, grâce à un heureux agencement des termes et à de nombreux redoublements, des membres de phrase euphoniques et harmonieux; mais il se soucie aussi peu d'introduire ces rejets si chers aux représentants de la prose poétique que de couler son développement dans le moule de la période cicéronienne. On s'en rendra compte par le passage suivant, d'ailleurs souvent cité, des Illustrations : « La délectation du val plaisant et solitaire, et lamentté du lieu coy, secret et taciturne, avec le doux bruit des elères undes argentines partant de roche, incitèrent le beau Paris à sommeiller et s'estendre sur l'herbe espesse et drue, et sur les flourettes bien flairans, faisant chevet du pied du rocher, et ayant son arc et son carquois souz son bras destre. Après ce qu'il eut prins le doux repos de nature, recréant les labeurs des hommes, il s'esveilla et à son réveil en estandant ses forts bras, et touchant ses beaux yeux clers comme deux estoiles, jetta son regard en circon- férence....» Plus loin Paris s'adresse en ces termes à Œnone : « Tu te

LA PROSE POÉTIQUE Al' XV I< SIÈCLE. 53

tiendras pour ma dame et ma maîtresse, ma nymphe et ma déesse, seule et unique, en usant sur moy de totalle prérogative et autorité. Si le prie en signe de ces convenances ratifiées, me donner un franc baiser de ta bouche rosalque, pour mitiguer un peu la grand ardeur du désir amoureux qui nie brusle les veines. Et en ce disant il luy meit le bras senestre au col et le dextre sur la clere poitrine, et savoura rce du doux fruit d'amours par plusieurs osculations et appro- chemens amatoires. »

On voit que Lemaire de Belges n'apporte aucune innovation savante à la construction et à l'ordre des mots habituels de son temps. Sans doute quelques lecteurs peu avertis pourraient voir un artifice de style dans certaines inversions de sa prose ; mais ce serait faute de dis- tinguer les inversions d'ordre syntaxique qui sont des restes de l'an- cienne langue, et les faits purement stylistiques que l'imitation du latin ou la recherche de l'originalité ont suggérés aux écrivains du xvie siècle. D'une façon générale et forcément approximative, on peut dire que les inversions grammaticales et traditionnelles les seules ou à peu près que l'on rencontre dans les Illustrations se ramènent au rejet du sujet après le verbe, lorsque celui-ci est précédé d'une proposition subordonnée, d'un régime, d'un adverbe ou même de la conjonction et1. Au contraire les inversions de style, savantes et voulues, consistent le plus souvent à renvoyer, selon l'usage litté- raire du latin, le verbe à la fin de la proposition, ou l'auxiliaire après le participe. De ces rejets littéraires et artificiels, l'œuvre de Jean Lemaire n'offre presque pas d'exemples. Nous en trouvons beaucoup en revanche dans certains écrits du ,xve siècle. L'un d'eux est un recueil de nouvelles qu'a publié M. Ernest Langlois. Dans ces contes, qu'on pouvait croire pourtant d'inspiration populaire, les inversions de l'ancienne langue sont relativement rares, tandis qu'on ren- contre pour ainsi dire à chaque ligne ce que j'ai appelé des rejets de style : je me bornerai à en relever quelques-uns : « Mais de dix huit ans passer povoit, vaillant chevalier seroit.... Une foiz entre aultres en oyseuse estoit, et ce souvent luy avenoit, car à vanité pensoit, de son âme compte ne tenoit ; seul parmy ung bois aloit, pensant que faire pourroit.... Messire Gaultier le voyant vers luy se tyra, que ainsy seul faisoit luy demanda.... Messire Gaultier une

fille avoit moult Dieu amant et bien le servant Le diable son

âme gouvernoit.... Car il creoit fermement qu'elle en luy son cuer et amour avoit.... » Il est assez difficile d'expliquer ces constructions étranges : peut-être le rédacteur de ces nouvelles travaillait-il sur un original latin ou italien.

L'influence latine, en effet, n'est sans doute pas la seule à avoir

1. On remarquera en passant que ce fait très ancien de la langue française a son correspondant en allemand dès l'origine.

54 MELANGES LANSON.

agi sur l'ordre des mots en français au xve et au xvie siècle. Depuis Boccace les Italiens s'étaient constitué eux aussi, à côté de leur prose familière, une prose littéraire qui s'en distinguait non seulement par le choix du vocabulaire mais surtout par l'ordre des mots. Pour celui- ci ils s'étaient, naturellement, inspirés du latin, mais en s'efîorçanl de l'adapter le plus possible aux exigences de leur propre idiome, dont la construction était, comme on sait, assez voisine de la construction française. Ainsi, grâce à cette première adaptation, nos écrivains désireux de tournures nouvelles pouvaient les trouver plus directe- ment utilisables dans la prose de Boccace que dans celle de Cicéron1. Cette analogie générale, jointe à la vogue qu'eurent chez nous à cette époque les œuvres de la Péninsule, peut faire supposer que l'influence de la langue littéraire italienne n'a pas été étrangère à la conception et à la formation de notre style poétique. Les faits paraissent d'ail- leurs confirmer cette hypothèse. Voici par exemple quelques lignes tirées du premier chapitre du Pérégrin de Caviceo traduit par François Dassy. Le traducteur n'a presque nulle part modifié l'ordre de l'ita- lien et l'on verra qu'il se rapproche singulièrement de la construction « poétique » française : « Combien, ma dame, que certain soye ton ayde et conseil ne pouvoir en quelque sorte du travail que je soustiens remédier ; toutesfois pour satisfaire à ton humain désir par moy ne te sera chose celée.... Puisqu'aux immuables cieulx ainsi plaist, d'eulx éternellement me contente. Contrainct et vaincu de tes affectueuses prières de mon infortune te rendroy certaine ; à ce que te soit mani- feste exemple pour de telz embrasemens te conserver, ou vrayement pour apprendre d'avoir compassion de celluy qui par trop grant amour et vif et mort peine endure et soustient.... Me confiant en la force du mien courage ne doubtay Venus, Cupido ne Apollo, estimant au ciel n'avoir puissance aucune qui en amour lyer me peust. Et voulant par petite solicitude expérimenter ce que encontre un cueur disposé a deflense povoit faire amour, me persuaday sa puissance non seullement superer, mais aussi confondre et dissiper ». Ainsi en calquant leur construction sur celle de l'original, les traducteurs fran- çais des œuvres littéraires italiennes se rapprochaient, parfois sans le vouloir, de la prose poétique. On sait du reste que ce procédé de repro- duction servile était le plus fréquent. Pour un écrivain de talent qui comme Le Maçon savait se libérer de la construction de son modèle

1. J'indiquerai à titre d'exemple une seule particularité : on sait qu'avec les temps composés les Latins avaient l'habitude de placer l'auxiliaire à la fin de la proposition, après le participe : cette construction est à peu près impos- sible en français ou ne se rencontre que dans des tours tout à fait artificiels. Dès la fin du xve siècle le participe fait corps chez nous avec l'auxiliaire et dans la langue courante il le suit régulièrement. L'italien littéraire présentait une construction intermédiaire quj nos écrivains pouvaient imiter plus facilement que la construction latine : c'est le participe en effet qui est rejeté à la fin de la proposition et l'auxiliaire garde le plus souvent sa place normale.

l.A PROSE ÇOÉTIQUÈ AI' XVI* SIÈCLK. 55

et donner a son œuvre une physionomie vraiment française, combien se contentaient de mettre des vocables français à la place des italiens sans rien changer à l'ordre des mots '.

Ce que-j'ai dit de l'italien peut s'appliquer aussi à l'espagnol. L'un omans du xvie siècle qui contiennent le plus de rejets de style est la traduction, attribuée à Maurica Sceve, de la Déplorable /in de Flamete. L'original est une adaptation espagnole par Jean de Florès de la nouvelle de Boccace. Or la plupart des constru- it ions qui dans la traduction française nous semblent des artifices littéraires ont leur équivalent dans l'œuvre espagnole. Quelques phrases, que j'emprunte au premier chapitre, suffiront pour en donner une idée :

« L'une de celles qui en aage et valleurs les autres excedoit = que < n beldad y voler a las ofras eçedya tant que de ce je me puis vanter que moy de plus constant et elle de plus cruelle nully ne se pourroit a nous equiparer = tanto que yo desto puedo alabar me. que yo de mas constante y ella de mas cruel ningono ygualer se nos pudo pour ce que selon ses désirs nulz repos ne pouvoit avoir == porque con sus desseos ningun reposo ténia. »

Il n'est pas étonnant que la pratique de ces textes italiens et espa- gnols ait familiarisé nos traducteurs et nos écrivains du xvi" siècle avec ces constructions et ces tours inhabituels en français au point de les leur faire employer alors même qu'ils rédigaient directement dans leur propre langue. Ainsi François Dassy dédiera en ces termes sa tra- duction « à l'excellence qui sa liberté en plus heureuse servitude a convertie » entendez la duchesse de Valentinois : « Ceulx (très magna- nime dame) qui des choses présentes ont parlé, sur toutes ilz ont l'obeyssance préférée et recommandée. Quoy considérant et voyant ma munition des choses fortunées estre trop débile et fraisle pour à vostre excellente haultesse faire quelque présent memoratif de vostre très humble et très obeyssant subject Francoys Dassy, sa voulenté, princi- pale partie de son âme, s'est à l'obeyssance retirée, laquelle pourtant en heure il désiroit par expérience vous faire congnoistre, et en ceste félicité se retrouver de veoir le povoir avec son vouloir (pour ce faire) ensemblement unyz et esgalez. . . » Il est difficile d'accumuler en quelques

1. Voici par exemple les premières lignes du Courtisan de Castiglione traduites 1 11 il-- part servilement par un anonyme, d'autre part avec liberté par Jacques Colin : (A propos de ces deux rédactions frarçaises consulter l'excellente étude de V. L. Bourrilly sur Jacques Colin).

A part moy longuement jay doubté (Mes- J'ai doubté longuement en moy raesme

tire Alphonee très aymé) laquelle de deux Meetire Alphooce très cher amy, quelle

plus dit Bcile me fust, ou VOUS nyer ce chose de deux me fust plus difficile ou

que avecque si grande instance m'avez requis, vous refuser ce que plusieurs fois m'.ivr/

ou le faire. rr.juis en si grande instance, ou le faire....

L'opposition il est vrai ne se poursuit pas, et d'ailleurs, dans la prose mémo de Castiglione les constructions de ce genre sont assez rares.

56 MÉLANGES LANSON.

lignes plus d'inversions et de rejets contraires à notre construc- tion naturelle. Ne croyons pas d'ailleurs que nos humanistes aient jamais parlé ainsi spontanément. L'un des plus instruits et, en dépit de son apparence populaire, l'un des plus familiers avec l'antiquité, Rabelais employait couramment un ordre de mots tout à fait simple, et les principales inversions ne sont que des survivances de l'ancien usage. Les véritables rejets de style, il est aisé de s'en rendre compte, se trouvant dans les morceaux les plus soutenus, dans des lettres ou des discours cicéroniens f, et M. Plattard a montré d'une façon très probante 2 que dans le Quart Livre bon nombre de renvois du verbe à la fin aussi bien que de redoublements de termes avaient été intro- duits après coup par Rabelais. Dans sa première rédaction il avait employé la construction courante, celle qu'il a laissé subsister dans la moins littéraire de ses œuvres, la Sciomachie. Je me contenterai de rappeler quelques-unes des corrections de ce genre relevées par M. Plat- tard pour le chapitre xvn :

Première rédaction. Deuxième rédaction.

Le grand géant avoit avallé toutes Le grant géant avoit toutes les

es paêles. paêles, paêlons... avallé.

Il estoit tombé en griefve Il estoit en griefve maladie maladie. tombé.

Ht estoit trèspassé.... Brin- Il estoit le noble Bringuena guenarille à cestuy matin. rille à cestuy matin trespassi'-.

Qu'il avoit faict en ce matin. Qu'il avoit à ce matin en deux

foys rendue.

S'estoit esloigné de la ville. S'estoit de la ville... esloigné.

Apte naturellement a digérer Aptes naturellement à moulins moulins à vent tous brandifs. à vent tous brandifs digérer.

Interrogés... quelle chose plus Interrogés... quelle chose plus craignoient en ce monde. en ce monde craignoient.

Rien ne montre mieux que ces retouches l'intention littéraire et l'origine artificielle des rejets de ce genre. Il reste à savoir si en recou- rant à ce procédé nos écrivains n'avaient d'autre but que de lati- niser, ou si cette imitation du latin était seulement pour eux un moyen de créer une prose raffinée et savante qui fût digne d'exprimer des idées et des sentiments réservés jusque-là au latin ou à la poésie. En dépit de l'opinion traditionnelle, cette seconde interprétation me paraît la plus exacte. Si la plupart de nos « stylistes » se sont inspirés de l'ordre des mots latin ou italien, c'est très probablement parce qu'ils

l.Une étude des prosateurs de la fin du xve et de la première moitié du xvie siècle montrerait je crois, avec évidence, que la construction qu'ils emploient cou- ramment est la construction moderne avec un nombre plus ou moins consi- dérable d'inversions traditionnelles, et que les rejets de style ne se trouvent que dans les passages plus soutenus de leurs œuvres.

2. Dans l'introduction de son édition du premier texte du Quart Livre publié pour la Société des Etudes Rabelaisiennes^ 1910, p. 13-23.

LA PROSE POÉTIQUE Al XVI' SIÈCLE. 57

n'en connaissaient pas d'autres. Nous avons d'ailleurs la preuve que certains firent à cet égard quelques tentatives divergentes. Ainsi, comme l'a montré M. Brunot1, Philibert Bugnyon, et Maurice Scève t rent par originalité de bouleverser dans leurs vers la construc- tion française, sans se conformer d'ailleurs à l'ordre du latin. De même dans le passage de François Habert que j'ai cité, la relative dont mise soiis les piedz m'a tristesse ressemble fort à un de ces tours de force et fait songer aux gens dont parlent Meigret et Ronsard, qui pour ne pas parler comme le vulgaire, aimaient à dire : « A Orléans de Paris le roi coucher alla. » Cent ans plus tard M. Jourdain ne procédera pas autrement pour adresser une déclaration à celle qu'il aime. Et personne ne saurait le soupçonner de vouloir latiniser. Il en était de même, croyons-le bien, d' Habert et de ses émules. Ce qui achève de le prouver, c'est qu'eux-mêmes sont les premiers à appeler les autres écorche latin. N'est-ce pas l'auteur de la Contemplation et du Combat de Cupido qui dans une Exhortation sur Vart poétique donne ce conseil à ses dis- ciples :

Bref aux autheurs qui plaisent a merveille Accommoder il convient les aureilles Sans le latin tondre comme ces veaux Cherchant le bruit de poètes nouveaux Qui pour monstrer qu'ils scavent le latin L'escorcheront comme un pauvre mastin '-.

(publié à la suite du Temple de Chasteté 1549.)

Qu'avait-il donc fait lui-même quelques années plus tôt en accumu- lant dans sa prose les constructions et le vocabulaire latins? Il nous l'a dit : il avait fait de la prose poétique. Pas plus dans le choix des termes que l'ordre des mots l'imitation du latin n'avait été pour lui le but, mais seulement un moyen d'ennoblir et d'illustrer la langue vulgaire. Peut-être d'ailleurs les poètes qu'il critique auraient-ils pu se disculper de la même façon du grief de latinisme. Mais ce grief était facile et on le rejetait à toute occasion. On se rappelle le passage connu de la Préface des Tragiques dans lequel d'Aubigné reproduit les conseils de Ronsard : « Je vous recommande par testament que vous ne laissiez point perdre ces vieux termes, que vous les employiez et déffendiez hardiment contre des maraux qui ne tiennent pas élé- gant ce qui n'est point escorché du latin, et de l'italien, et qui aiment mieux dire collauder, contemner, blasonner, que louer, mespriser, blasmer. Tout cela est pour l'escolier de Limosin. » Cette phrase suggère plu-

1. Thèse latine sur Philibert Bugnyon.

2. De ce que Habert qui latinisait en prose s'adresse ici aux poètes, faudrait- il conclure que le latinisme lui paraissait inutile ou même fâcheux en poésie, forme déjà assez noble et littéraire par elle-même, tandis qu'il était le seul moyen d'élever et de poétiser la prose? Cette explication est peut-être un peu subtile.

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sieurs remarque? : nous voyons tout d'abord que l'italien servait aussi bien que le latin à ce renouvellement du vocabulaire. Et en effet, si Geoffroy Tory distingue les latiniseurs qui transfretent la Sequane des plaisanteries qui réclament une lesche de jour, Rabelais en revanche prête avec raison ces deux expressions à son écolier. Aussi bien, encore une fois, ce que recherchaient ces « maraux » ce n'est pas de paraître savants, c'est comme dit d'Aubigné, d'être « élégants », de se distinguer du vulgaire, tout comme vers 1835 quel- ques-uns de nos romantiques affectionneront les termes d'origine ou de forme allemande et substitueront au participe démodé stupé- fait la forme plus originale stupéfié*. Mais ce qui est peut-être le plus curieux dans ce passage, c'est de voir blasonner tenu pour un mot latin et tout récent, alors qu'il est d'origine purement française et qu'il remonte au moins au xve siècle. Pas plus que ses contemporains et que beaucoup de critiques modernes, Ronsard n'hésitait à traiter de latiniseurs tous ceux qui par recherche d'élégance et pour se singu- lariser employaient des constructions ou des termes étrangers à la langue courante.

Si latinisme est bientôt dit, émule de l'écolier limousin n'est pas un reproche beaucoup plus clair. Il s'agirait d'abord de déterminer l'intention de Rabelais dans ce chapitre fameux. On en connaît les sources livresques ou orales. Geoffroy Tory a fourni textuellement plusieurs des phrases qu'il met dans la bouche de son écolier, et c'est en effet à propos des latiniseurs et escumeurs de latin que l'auteur du Champ fleuri/ avait fait ces citations. Mais il serait inexact de juger de l'intention de Rabelais uniquement d'après celle de son modèle, et c'est à lui-même qu'il convient de demander si dans ce passage il a voulu critiquer ceux qui prétendaient parler latin ou français. Sans doute l'écolier écorche le latin, et Rabelais ne manque pas cette occasion d'un facile calembour : « Tu escorches le latin, dit Panta- gruel ; par Sainct Jean, je te feray escorcher le renard, car je te escor- cheray tout vif. » Sans doute aussi le Limousin déclare lui-même qu'il desprime la verbocination latiale. Mais cette déclaration a-t-elle dans la pensée de Rabelais toute l'importance qu'on lui prête d'ordinaire. Est-elle bien la définition de l'écolier et de ses semblables? Je ne le crois pas. Non seulement en effet cette phrase est un souvenir littéral de Tory, mais elle se trouve liée à d'autres phrases qui ne font qu'ex- primer sous une forme recherchée et avec un vocabulaire latin préten- tieux les occupations habituelles de notre écolier : « Nous trans- fretons la Sequane au dilucule et crépuscule... comme versimiles amo- rabonds captons la benevolence de lomnijuge omniforme et omnigene sexe féminin. . . ; nous cauponizons es tabernes méritoire de la pomme de pin..,. » Pourquoi attribuer à l'une de ces indications une valeur excep-

1. Cf. Musset. Lettres de Dupuis et Cotonet.

LA PROSE POÉTIQUE AL' XVI« SIÈCLE, 59

tionnelle1. Assurément on ne saurait nier que l'écolier limousin lati- nise ; mais si nous voulons déterminer le degré et la nature de son latinisme, écoutons-le, non pas lorsqu'il reproduit des plaisanteries tra- ditionnelles et sans portée, mais lorsque Rabelais lui-même lui prête ces paroles : « Je ne suis point apte nate pour excorier la cuticule de nostre vernacule gallicque, mais vice versement je gnave opère et par vêle et rames je me évite de le locupleter de la redondance lati- nicome. » Ecoutons surtout Rabelais quand il nous le présente par un titre significatif : « Comment Pantagruel rencontra un Limousin qui contrefaisoit le langage François » (c'est-à-dire de l'Ile-de-France), ou lorsqu'il le fait juger aussi par un des serviteurs de Pantagruel : « Sei- gneur sans doubte ce gallant veult contrefaire la langue des Pari- siens, mais il ne failt que escorcher le latin et cuide ainsi Pindariser, et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en francoys parce qu'il dédaigne l'usance commune de parler. » Ainsi l'idéal de l'écolier limousin n'est pas de latiniser, mais de singulariser, de pindariser comme on disait alors, c'est-à-dire ici d'imiter le langage élégant de Paris, celui de la bonne société qui se pique de ne point s'exprimer comme le vulgaire. Malheureusement il n'est qu'un provincial sot et maladroit qui ne connaît même pas le français et qui n'a pour toute ressource que le latin qu'il vient d'apprendre et son dialecte maternel, le limousin. Il n'en faut pas plus pour le rendre aussi ridicule aux yeux des gens sensés que les deux pecques provinciales de Molière qui, sans connaître ni la cour ni la ville, prétendront rivaliser avec l'incomparable Arthénice.

Cette interprétation me paraît confirmée par un curieux passage de la RJu'torinie de Fabri, auquel M. Plattard renvoie très justement dans une note de l'édition monumentale de Rabelais : « 11 est une autre manière de barbare appellée vice de innovatio commis par ignorans voullans apparoistre escumans termes latins en les bar- barisans sans prendre leur commun significat, comme « se ludez à la pille vous amitterez » et ludere signifie « jouer » et pilla « esteuf », amitlere « perdre », qui sont termes beaux et communs ; parquoy, comme il est ja dict en plusieurs endroietz l'on doilt tousjours prendre les termes et motz plus communs que l'on peult trouver et les mettre à leur significat a tous intelligible. Nota qu'il est aulcuns termes latins que l'on profère en francoys selon la dépendance du latin, comme : « L'excellence et magnificence des princes nous induiseut à contempler leur magnanimité », lesquelz ne sont point escumez du latin, pour ce que le francoys ne leur a point baillé aultre usage; mais il est à entendre de ceuîx à qui usage a desja baillé significat comme a ignis « feu », sinapium, « moustarde », etc. »

1. On remarquera même que cette phrase qui est la première chez Tory, dont 'intention est évidemment d'attaquer les latiniseurs, est fondue dans le dévelop- pement de Rabelais, et comme étranglée au milieu de phrases sans importance,

60 MÉLANGES LANSON.

De ce développement obscur et pénible nous pouvons retenir une distinction fondamentale. Parmi les termes français il en est un certain nombre qui sont d'origine latine et de formation savante, mais que l'usage a adoptés et auxquels il a affecté un sens précis, connu de tout le monde. Ils font aujourd'hui partie de notre langue courante, et ne se distinguent que par une certaine noblesse. Contre ces mots Fabri ne songe nullement à protester. Mais il condamne ceux que certains de ses contemporains tiraient sans nécessité du latin pour rendre des idées que notre langue vulgaire était capable d'exprimer et exprimait chaque jour avec ses propres ressources. Cette recherche du mot savant et surtout du mot rare est précisément, je crois, comme l'emploi des constructions inhabituelles, un des principaux procédés du style poétique. Et le but de ceux qui s'en servent n'est pas de latiniser, puisque les mots qu'ils rejettent sont souvent eux aussi d'origine latine, mais de se singulariser en innovant comme dit Fabri, ou comme dit Rabelais en pindarisant.

René Sturel.

MOYEN AGE

LE LIVRE DE SCENE DU « MYSTERE DE LA PASSION JOUÉ A MONS EN 1501

Dans sa magistrale étude sur Les Origines de la Tragédie classique en France*, M. Gustave Lanson a montré, par des faits, des dates et des chiffres, selon cette méthode précise, qui est devenue, sous son impulsion, celle de l'histoire littéraire moderne, que le théâtre du moyen âge avait, au xvie siècle, survécu à l'avènement de Jodelle et de Garnier dont l'art, savant et aristocratique, eût de la peine à vaincre le genre, essentiellement décoratif et populaire, qui occupait à la fois la place publique et l'Hôtel des Confrères de la Passion. Ainsi, tout ce qui concerne nos mystères intéresse, dans une certaine mesure, l'histoire de la tragédie française. Le fait que les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne sont les locataires des Confrères de la Passion et qu'Alexandre Hardy utilise leurs décors, explique la survivance, jusque dans le Cid, Cinna et Polyeucte, des principes de la mise en scène simultanée .

C'est une contribution à l'étude de celle-ci que je voudrais offrir ici à mon cher et vénéré maître, en lui faisant part d'une petite décou- verte.

Chacun sait combien sont indigentes les rubriques de La Passion de Marcadé, publiée par Richard, et celles de La Passion de Greban, publiée par G. Paris et G. Raynaud3 et qu'il en va de même de celles que présentent les incunables de La Passion de Jean Michel, parce que leurs manuscrits ou leurs éditions sont bien plus destinés à la lecture qu'à la représentation ; mais voici qui vient combler cette lacune.

1. Dans la Revue d'Histoire littéraire de la France, 1903, p. 177 à 231, 413 à 436.

2. Cf. G. Cohen, Histoire de la Mise en Scène dans le théâtre religieux français du moyen âge, Paris, Champion, 1906, in-8, p. 72-74 et L' Evolution de la Mise en Scène dans le Théâtre français (Bulletin de la Société de l'Histoire du Théâtre, 1910). Voir aussi Le Mémoire de Mahelot, Laurent et d'autres décorateurs de l'Hôtel de Bourgogne et de la Comédie Française au XVIIe siècle, publ. par H. Carrington Lancastcr, Paris, Champion, 1921, in-8.

3. Le Mystère de la Passion, éd. par J.-M. Richard, Arras, 1893, in-4 et Le Mys- tère de la Passion d'Arnoul Greban, éd. par G. Paris et G. Raynavd, Paris. Vieweg, 1878, in-4.

64 MÉLANGES LANSON.

J'ai eu le bonheur de trouver à la Bibliothèque de la ville de Mons, en Belgique, 14 cahiers copiés à la main, intitulés Abregiet, qui ne méritent ce nom qu'en ce qui touche le texte, représenté par le pre- mier et le dernier vers de chaque réplique, mais qui, pour les indica- tions scéniques, sont aussi développés et aussi explicites que possible. Nous avons le manuscrit même du Meneur de jeu, le « rolet » du régisseur, en un mot le plus ancien livre de scène connu, que va publier bientôt, in-extenso, la Bibliothèque de la Faculté des Lettres de cette Université de Strasbourg, M. Gustave Lanson a fondé lui-même* en 1919, l'enseignement de la littérature française.

D'autre part, les Archives communales de Mons contiennent encore le compte complet de la représentation1, les Despenses de la Passion dont, faute de place, nous nous bornerons à nous occuper ici. Du fait qu'on retrouve dans le mémoire et dans V Abregiet, les mêmes noms d'acteurs et d'organisateurs, il est facile de déduire que l'un et l'autre se rapportent au même spectacle solennel de juillet 1501, qui tint suspendue pendant huit jours la vie de la cité de Mons.

Le cahier de l'exact massard ou receveur de la ville débute ainsi :

C'est le compte et Renseignement que Nicolas Semvin et Jehan Barbet, comme eschevins de la ville de Mons, Plu-lippe Deleval. Hoste Kngherant et Jehan Catel, du Conseil, Phelippe Dervillers et Michiel De le Motte, maisl rc des ouvrages, et Jehan Bricquenaix, massart d'icelle ville, font et rendent à honnourablcs et saiges les autres Eschevins et Conseil d'icelle ville, de tout ce enthierement que des deniers ad cause du mistere de la Création du Monde, du Déluge et de la Nativité, Passion et Resurrexion de Nostre Seigneur Dieu, fait en ladicte ville ou mois de juillet anno mil chine cens et ung.

Il s'agit donc d'un mystère cyclique, plus complet que celui de Greban, qui a cependant servi de base à cette « refaçon », comme en témoigne la comparaison des textes ; le manuscrit, c'est en dehors des frontières des Pays-Bas, en France, à Amiens, qu'on a été le chercher :

(F0 3 r°) A Gille de Bievenne, elereque et ses compaignons jusques au nombre de 4, le premier jour de février anno xvc [1501 n. s.], tant moins2 de leur sallaire de recoppier les pièces, coppies et originaulx dudit mistere, obtenues de ceulx de la ville d'Amiens, payét a l'ordonnance de Messrs Eschevins... : 12 £.

Le même de Bievenne a fait, avec Anthonne Vinchant, au début de l'année 1501, un voyage « en la ville d'Amyens, pour avoir et recovrer les originaulx et coppies dudit mistere » (f°3 r°) 3 et « Jehan

1. Qui m'a été signalé par le regretté érudit montois Gonzalès Descamps.

2. A valoir sur.

3. (F0 14 v°) : « A Anthonne Vinchant pour ses despens de son voiage à Amyens pour aller quérir les quayers et autres escrips servans audit Mistere, appert par un briefvet de commandement de Messrs eschevins, signé de Wibert, payez... îx £ ».

LE LIVRE DE SCÈNE DU MYSTÈRE DE LA PASSION. 65

Escarpeau, sergent à la ville de Mons » (f° 45 vn) se chargea « à l'or- donnance de Messrs esclicvins » de « reporter et rendre », « en la ville d'Amiens, par devers ceulx de la Loy1 d'icelle ville », « les quayers en papier dudit Mislere de la Passion que prestes ilz avoient à ceste ville de Mons avecque les secrès à ceste cause ».

Les « secrès », ce sont les « trucs » ou « machines » qu'exigent ces pièces à grand spectacle, qui tiennent de nos féeries modernes. Le peuple aime les miracles, fussent-ils en carton-pâte, chausse-trapes et toiles peintes, mais, pour les réaliser sur la scène, ce n'est pas seule- ment à Amiens qu'on emprunta, on alla implorer l'aide de ceux de Chauny en Picardie, de nouveau en dehors des domaines de la dynastie bourguignonne. Il y avait un vrai nid de jongleurs, et les habitants de cette malheureuse ville se distinguent, de notre temps encore, comme gymnastes. Charles d'Orléans y passant, le 12 septembre 1414, avec Mgr le Dauphin, fait donner 45 s. t. à Mathieu Lestureur, bate- leur, et à ses trois enfants pour leurs jeux et ébattements 2. Rabelais, trente-six ans après le texte de Mons que nous allons citer, conduit Gargantua « veoir les basteleurs, trejectaires [escamoteurs] et theria- cleurs [charlatans] et consideroit leurs gestes, leurs ruses, leurs sobres- saulx et beau parler, singulièrement de ceulx de Chaunys en Picardie, car ilz sont de nature grands jaseurs et beaulx bailleurs de bailli- vernes en matière de cinges verds [chimères] » \

Les paragraphes suivants du compte s'intercalent entre les deux textes précédents pour attester la continuité d'une tradition :

(F0 4 v°) : A Collard Gagois, messagier pour son voiage à Cliauny, atout ung cheval, par devers maistre Guillaume de Chiere et son frère, auquel avoit esté marchandét faire pluiseurs secrès et autres instrumens servans audit mistere, affin de raporter aucuns instrumens y servans et qui fait à rabattre sur 48 £. qu'ilz doivent avoir par leurdictmarchiét,ycy payez :60 s.

Il s'agit donc d'un forfait, se montant à 48 livres, conclu par ceux de Mons avec Guillaume Delechiere et son frère (Jehan), engagés comme « conducteurs de secretz » ou « fainctiers » pour faire les « feintes » du mystère et fournir quelques accessoires spéciaux dont ils auront besoin :

1. Les écho vins.

2. Cf. Pierre Champion, Vie de Charles d'Orléans, Paris, IL Champion, 1911, in-8, p. 130, d'après Dclaborde, Les Ducs de Bourgogne, t. III, 6236 ; voir aussi Champion, p. 126, note.

3. Gargantua, chap. xxiv, édit. Abcl Lcfranc (Paris, Champion, 1913, in-4), p. 240-241 et notes, est cité Etienne Pasquier, Recherches, VII, 5 : « Nous avons veu en nostre jeunesse les Jovingleurs se trouver à certain jour tous les ans en la ville de Chauny en Picardie, pour faire monstre de leur mestiei devant le monde. » Cf. aussi Ed. Fleury, Trompettes, jongleurs, et singes de Chauny, 1874, in-8, et G. Cohen, Rabelais et /<• Théâtre, extrait de la Revue des Etudes rabelaisiennes, t. IX, 1911, Paris, IL Champion, 1911, in-8, p. 46 et notes.

Lansox. Mélanges. 5

66 MÉLANGES LANSON.

(F0 32 v°) : A Maistre Guillaume de le Chiere et son frère pour le parfait des 48 £, dont il avoit marchandét à ladicte ville pour faire les secrès dudit mistere, comme aussi pour le recreue de 42 1. 1. à eulx ordonnées depuis par Messre Eschevins, a par moy esté payez, outre 52 £ 10 s. t. à eulx déli- vrées sur lesdictes parties, ycy mis la somme de 37 £ 8 s.

Audit maistre Guillaume, pour le secret du Pinacle, le fau-corps sainct Jehan, le couteau Herodias faint, le couteau faint dont llerode se tua, les polions [poulies], dont Judas se pendi, le lance, le fer et le custode | prison , deux coulons [pigeons] faint, dont [un] estoit rouge, troix escories [cour- roies] de secret, troix molles [moules] à fuzées, deux faulx visaigèfi de mors, le molle de deux bastons dont Dieu fu batut, a esté payez pour l'achat desdictes parties fait par Messrs eschevins audit maistre Guillaume : 60 s.

Ce sont des parties mobiles de la décoration. La partie fixe, sur laquelle elles reposent, est constituée par des praticables, « plantés » sur le « hourt » ou scène, vaste échafaud, dont le « massart » eût bien fait de nous donner la situation, la forme et les dimensions exactes au lieu d'en métrer les lambourdes de « 14 pié cha- cune, payez au pris de 2 sous pour chacune lambourde » (f° 5 r°), les soles et les chênes débités pour les y tailler. On peut cependant localiser le hourt par les mentions suivantes, la première, toute générale :

(F0 5 r°) : A Jehan Horion dit Ninchon, pour 43 voitures de bois atout [avec] son chariot et cheval, amenées audit hourt sur le Marchiet...

qui indique assez nettement que la scène était, comme il fallait s'y attendre, sur la Grand'Place ou grand Markiet, lequel atteignit ses limites actuelles dès le milieu du xive siècle1.

La deuxième mention va nous permettre de préciser davantage :

(F0 3G v°) : Item pour 2 oeilles 2, servant à Vengien estant en la maison d" Allemaigne pour avaler [faire descendre] la nuée du déluge.

Le secret ou truc du déluge étant, comme nous le verrons, au Paradis, il est certain que celui-ci est adossé à la maison d'Allemaigne. Or, d'après ce que m'apprend l'érudit archiviste de Mons, M. Poncelet : « Aucun immeuble de la Grand'place (Grand Marché) n'était enseigné « à l'Allemagne », mais une maison était occupée en 1501 par une famille Du Rieu, dont les membres, en l'occurrence Jean, puis le fils, Jacques, et ensuite le petit-fils, Olivier, étaient appelés Du Rieu dit d'Alle- magne (je ne sais pour quelle raison). Je crois donc que, dans ce cas,

1. Son agrandissement fut décidé en 1348, cf. Devillers, Carlulaire dea comtes de Hainaut, t. I, p. 316.

2. Cf. Dictionnaire général de la Langue française de Darmcsteter, Hatzfeld et Thomas, Œillet : « bague pratiquée au bout d'une manœuvre pour y passer un cordage. »

LE LIVRE DE SCÈNE DU MYSTIQUE DE LA PASSIOX. 67

le nom de l'occupant a été attribué à l'immeuble, immeuble qui d'ailleurs n'eut point d'enseigne avant la fin du xvne siècle. Cet immeuble, qui est actuellement occupé par un débit de boissons enseigné Café de la Paix, fut acquis, le 24 août 1494, par Jean Du Rieu dit d'Allemagne, qui y habita certainement jusqu'en 1504, année durant laquelle il acquit, le 9 mars, une autre maison, située proche de la première et qui est actuellement la maison Franeau ».

Un troisième article enfin nous indique était l'entrée de la scène :

(F° 21 recto) : Item pour 1 aisselle [aisseau] sur Ventrée du hour envers le Seuwe :2 s.

Voici encore, sur ce point, l'explication de M. Poncelet : « J'ai trouvé nombre de mentions d'une maison dite de le Seuwe, située assez près de la maison d'Allemagne, dont elle n'était séparée que par un seul immeuble. Cette maison avait appartenu à une famille de le Seuwe, dont un représentant, Jacques, la vendit à la fin du xve siècle ; cette maison contenait un coulant d'eau longeant une ruelle et dans l'im- meuble qui y correspond aujourd'hui (Bazar de l'Hôtel-de-ville), on constate encore l'existence de cette particularité. Je vous fais tout de suite remarquer que ce bazar représente en superficie plusieurs immeu- bles du Mons de l'an 1501, et que la maison dite de le Seuwe occupait la partie de ce bazar attenant au Café de Jemappes l.

D'après ces précisions il est probable que la scène ou hourt, s'ap- puyait à la ligne de maisons du côté sud-est de la Grand'place, face à l'hôtel-de-ville, depuis la maison dite de le Seuwe jusqu'à l'angle de l'actuelle maison Franeau en passant par l'ancienne maison d'Alle- maigne, aujourd'hui Café de la Paix. Si, d'après ces données, on veut évaluer la longueur de la scène en la reportant sur un plan moderne, on obtient une quarantaine de mètres ce qui est, pour l'époque, une bonne moyenne. A Romans, en 1509, la scène a 33 m. 50 de long sur une largeur moindre de moitié, et, à Rouen, en 1474, 60 mètres de long ".

Il s'agit maintenant, ce hourt étant localisé, d'interpréter différentes expressions du compte des Despenses de la Passion, qui s'y rapportent. On en peut déduire qu'il y a un hourt et qu'il y a un pareque, d'où dérive notre « parquet ». Le hourt est 1' « échafaud » plus spécialement destiné aux acteurs et sur lequel sont plantés les décors.

Hourt et pareque sont clos de toute part. On accède à ce dernier par deux grosses portes sur gonds et fermant à clé. L'une d'elles est barrée

1. Il ne s'agit donc évidemment pas, comme nous l'avions cm d'abord, du lieu-dit Le Seuwe, c'est-à-dire le coulant d'eau, la rigole, au bas de la me des Clercs, lieu-dit dont il est souvent question dans le Registre aux cens seigneu- riaux du chapitre de Saintc-Waudru, de l'an 1349. Les maisons sises en le Sewve furent abattu* s wrs 1350, pour l'agrandissement de la place.

2. Cf. Histoire de la Mise en Scène, p. 87.

68 MÉLANGES LANSON.

par une chaîne. Hourt et parcque sont aussi garnis de bancs, empruntés un peu partout ou construits pour la circonstance. Il est à présumer que ceux du parc servent aux spectateurs et ceux du hourt aux acteurs, qui se reposent en attendant de répondre à l'appel du meneur de jeu. Le hourt est couvert de terre et de gazon, ce qui explique qu'on nomme, ailleurs, l'espace libre devant le décor, équivalant au prosce- nium des Anciens, le champ ' ou la terre ", et ceci a favorisé l'ancienne hypothèse erronée d'une scène divisée en trois étages superposés, Paradis en haut, Terre au milieu, Enfer en dessous3 :

A Jehan d'Ath dit le Cuppre pour 3 corbilles à porter terre sur le hourt, à 2 s. pièce : 6 s.

(F0 27 r°) : A Jehan Du Quesne, pour 18 voyes de wazon [gazonl atout son cheval et benneau, à 18 d. pour chacune voye : 27 s.

Le gazon, outre qu'il évite de désagréables bruits de piétinement, qui nuiraient à l'audition, sert à dissimuler les trappes ou huideet de secrès sur le hourt, dont il est question au 21 v°, ainsi que les fos- series audit hourt pour les secrès (f° 10 v°).

Il serait plus difficile à imaginer, si l'on ne s'aidait cette fois de la miniature de Fouquet représentant le Mystère de sainte Appolline '*, que le hourt était dominé par des galeries. On nous parle en effet des bos (bois) dele ghallerie du parcque (f° 35 v°), ce qui ne nous étonne point, mais, plus souvent encore, des galleries du hourt (f° 1 r°) ou d'un hourt nouveau par dessus la première clôture dudit hourt (f° 28 r°) ou encore des « 26 aisselles de quesne de 14 pies de long chacune » livrées « pour les ghalleries du hault hourt ». Il est impos- sible d'interpréter ces articles autrement que par la construction de galeries (nous dirions aujourd'hui loges ou balcon), dominant la scène et destinées à des invités de qualité ou à des bourgeois payant une entrée plus élevée. On songe involontairement à ces marquis qui encombraient les planches au xvne siècle. Or, pour que les privilégiés aient pu jouir de leur privilège et voir tous les beaux secrets de l'Enfer et du Paradis, il est nécessaire que leurs galeries n'aient pas été dans l'alignement des décors mais qu'au contraire les barres d'appui des galeries aient fait avec ceux-ci un angle droit ou obtus, nous rame- nant à la forme d'amphithéâtre polygonal que présente la minia- ture de Fouquet déjà invoquée. Rien n'empêche d'ailleurs que ces galeries aient occupé à peu près la place de nos avant-scènes actuelles.

1. M. Logeman, le professeur de philologie germanique de l'Université de Gand, veut bien me rappeler à ce propos le mot anglais greenroom au sens de coulisse.

2. Cf. Histoire de la Mise en Scène, p. 88-89.

3. Ibid., p. 80-81.

4. Ibid., -pi. III et surtout, pour une description plus exacte, voir monarticle du Bulletin de la Société d'histoire du Théâtre, 1911, p. 90-92.

LE LIVRE DE SCÈNE DU MYSTÈRE DE LA PASSION. 69

En tout cas, il est vraisemblable que c'est sur elles qu'est ménagée la chambre haute se tenait Madame la Baillive et qui fermait à clé. Je ne sais si « le comble dudit hourt » et les tentes, dont il est question quelque part dans le compte, couvrent les galeries ou les décors.

Quoiqu'il en soit, ces diverses constructions devaient empêcher les habitants des maisons riveraines du Grand Marché d'offrir leurs fenêtres à leurs amis ou de les louer à des curieux, et de diminuer, par là, la recette des organisateurs.

Examinons ces décors qu'il s'agissait de cacher aux non-payants. Les deux principaux assurément, ceux sur lesquels ont porté le plus grand effort, c'est l'Enfer et le Paradis :

L'ung me fait paour, l'autre joye et liesse,

avait écrit, quelque quarante ans auparavant, François Villon, parlant de ceux qu'on voyait au moustier :

Paradis paint sont harpes et lus

Et ung Enfer ou damnés sont boullus l.

Les sentiments que le poète vagabond prête à sa mère étaient ceux de tout le public, mais il est probable que lôs réalisations grossières de la scène n'éveillaient pas dans l'âme des spectateurs des sentiments aussi purs et aussi pieux que les nobles et chatoyantes verrières. Nous sommes d'ailleurs plus près de la Renaissance, et le Wallon, comme le Français, est assez goguenard. On songeait un peu à son salut et beau- coup à son plaisir. Il s'agissait de réjouir la vue et d'émerveiller la curiosité par un prodigieux déploiement de trucs, autant et plus que de travailler à s'assurer l'éternité.

Je ne sais si le Paradis de la Passion jouée à Mons en 1501, eût justifié la boutade de ce peintre décorateur dont parle Guillaume Bou- chet dans sa vingt-huitième Serée et qui, «se vantant de son ouvrage », disait à ses admirateurs : « Voilà bien le plus beau Paradis que vous vistes jamais. . . ne que vous verrez ' ! » Toujours est-il qu'on n'y épargne ni les « f oelles d'or », ni les « foelles d'argent », ni le « bleu d'azur », ni le « vermillon », ni les « estoilles dorées », les « ciels peinturés » et les « nuées ».

Pas plus que les bonnes gens d'aujourd'hui, les hommes d'alors ne pouvaient imaginer le Paradis qu'au-dessus de leur tête, et la machi- nerie matérialisait la conception métaphysique, ce qui a contribué aussi à propager la fausse hypothèse dont nous parlions tout à l'heure

1. Ballade pour prier Xostre-Dame, dans Œuvres de Fr. Villon, édit. Longnon [Les Classiques français du Moyen Age), Paris, II. Champion, 1911, in-12, p. 40-41.

2. Cf. Rabelais et le Théâtre, Paris, Champion, 1911, p. 18-19 du tirage à part.

70 MÉLANGES LANSON.

d'une scène à trois ou même cinq étages superposés, souvent déduits d'une mauvaise traduction des mots estai1 ou estage2.

On lit dans le compte des Despenses de la Passion les articles sui- vants se rapportant au Paradis :

(F0 13 verso) : Item pour 3 aisselles de 14 pies de long chacune dont l'on a couvert les deux secrès et montant(s) servant au Paradis, à 3 s. pièce : 12 s.

(F° 12 recto) : Item 2 autres pièces de fer de piet et demi de long chacune et ung oeillet 3 pour bouter cordes par le deseure, servant au secret du paradis [et] pesant 16 £, à 2 s. le livre : 32 s.

(F0 15 recto) : Item pour 2 cordes de cavenne [chanvre], pesant 16 livres, à 3 s. le livre : 6 £ 3 s., l'une d'icelle servant au Pinacle et l'autre à Paradis.

Cette grosse corde de 16 livres est vraisemblablement destinée à tirer « le giste [poutre ou plateforme] de 8 pies servant au Paradis [et] qui monte et avalle [descend] », sur laquelle se placeront Jésus et les âmes des Limbes, dans leur Ascension, Ascension qui implique que le Paradis est une mansion dont le plancher domine la scène et qui est aussi fermé par une porte :

(Cf. 16 r°) : « Item pour une paire de pentures à marteau, 1 locquet et 1 kaisnette et 2 crampons servant à l'huys du paradis : 10 s ».

Cette porte doit être située sur le côté, parce que, au milieu de ce noble lieu, Dieu le Père, coiffé d'un diadème, en robe de pourpre, bordée de martre, tel qu'il apparaît dans le fameux retable de L'Agneau mystique'', et ganté, les pieds appuyés sur un « passet »5 ou petit tabouret, est protégé par un rideau, qui s'ouvre et se ferme au besoin. La scène médiévale, et il en est de même jusqu'au xvne siècle, ne connaît pas

1. Ce mot pour lequel Godefroy dans son Dictionnaire donne les divers sens de : pieu, poteau, tréteau, plate-forme, siège, gradin, lieu, sens qui, à part les deux premiers, sont aussi ceux de estage, se présente dans lo compte des Despenses de la Passion, sous la forme esleau que ne signale pas Godefroy, et probablement avec la valeur de « poteau », quoiqu'on puisse hésiter pour le premier des deux passages que voici :

« A Maistre Collart Ghossuin, pour un quesne contenant 3 quevirons 3 quars, à 12 s. le keviron : 16 sous, ledict quesne employét à faire deux esteaux à deux dosses au Paradis dudit hourt. »

Le cheviron a 10 pieds carrés douaisiens, sur 10 de long. La « dosse », selon Littré, «est une grosse planche non équarrie d'un côté; se dit des planches très épaisses qu'on place d'étage en étage sur un échafaud, pour tenir lieu de plan- cher ». Citons encore :

« (F0 9 r°) : A Jehan Ghossuin, pour 1 esteau à 3 errestes [arête] de 30 pies de long employés au Paradis ».

2.Cf.la note précédente et Godefroy, qui donne le sens de : habitation, séjour,etc.

3. Cf. p. 66, n. 2.

4. Aujourd'hui complètement reconstitué à l'église de Saint-Bavon à Gand.

5. Le mot est encore usité en Belgique. Cf. G. Cohen, Le Parler belge, dans les Annales du Congrès pour V Extension et la Culture de la langue française^ tenu à Liège en 1905, Paris, Champion, 1 vol., in-8.

LE LIVRE DE SCÈNE DU MYSTÈRE DE LA PASSION. 71

un rideau mais des rideaux pouvant se tirer devant chaque mansion. Voici les textes sur lesquels je m'appuie pour Mons :

(F0 18 r°) : Item pour le bois d'une kayere [chaire, siège], servant à Dieu le Père eu Paradis : Ie pièce de 6 pies de long, de 2 polz d'espés et 6 pois de lar<_T ; Le aisselle de 7 pies, une fente de 6 pies servant à ladicte kayere : 10 s. 6 il. f" 25 v°) : Item, pour avoir fait tailler ung deadesme pour Dieu : 8 s.

(F0 37 r°) : Item pour Ie verge de fer portant 2 bendes et ung sercle servant à pendre 1e sourdine [rideau] à enclore Dieu le Père en sa cheere en Paradis : 24 s. ; Item pour Ie pièce de fer servant au passet de Dieu.

(F0 33 v°) : Item pour une bordure de martre à la robe Dieu de pourpre : 4 s.; item pour Ie pièce de dos de cuir : 8 s. ; item pour 3 paires de gans : 10 s. ; l'un pour l'Esprit, l'autre pour Dieu et l'autre pour le fau corps de Sathan.

Le Saint-Esprit, également ganté, semble donc avoir siégé à côté de Dieu le Père et ne pas avoir été simplement figuré par un pigeon.

Le triomphe du Paradis était un ciel tournant, c'est-à-dire une roue, chargée d'anges de bois, laquelle virait autour de Dieu le Père. La miniature de Cailleau, reproduite par Petit de Julleville dans son Histoire de la Littérature française (PI. XI du tome II), peut aider à l'interprétation des articles que voici :

(F0 36 v°) : Item pour Ie keville portant 3 bendes servant à tourner le chiel en Paradis, pesant 7 livres demie, à 2 s. le livre : 15 s.

(F0 33 r°) : Item, 1 tilloel et 1 sercle de moulineau : 3 s. ; item pour 2 moul- lettes [roues] à tourner les angeles : 2 s.

(F0 15 v°) : 1 tilloel pour tailler angeles : 3 s.

Au Paradis, sont cachés le secret du trebuchement des angeles (f° 36 v°) et celui, plus divertissant encore, du déluge :

(F0 23 v°) : A Hubert le Cuvelier pour 1 widenge de keuwe [cuve vide] de vin de Beaune à lui achetées pour icelle mise au Paradis servant aux buzes de pion du déluge1, parmi, icelle avoir apointié comme il appartenoit etc. : 14 s.

A Jaquemart Cambrelent, pour 3 widenges de keuwe de vin de France servant en Paradis à mectre Veauwe pour le déluge, à 6 s. pièce : 18 s.

Ces quatre cuves ne suffisent pas à répandre l'eau qui dut arroser acteurs et spectateurs, comme dans la représentation qu'organisa un jour le peintre Cari van Mander 2, car on y ajoute : « 1 petit thonnelet servant au secret de le nuée du déluge » (f° 17 v°), par « thorignon », « sercle de fer », « oeilles à doubles bende » (f° 18 v°) et qui était, on le sait déjà, en la maison d,Allemaigne(l0 36 v°) *. Il avait fallu aussi « le

1. Cf. aassi 26 :

« A lui [Aubert de Guyse], pour six journées par lui employées audit hourt, à 8 s. par jour, en avoir mis à point les petites buze du déluge, etc. : 48 s.»

2. Cf. Histoire de la Mise en scène, p. 155-156.

3. Voir plus haut p. 66.

72 MÉLANGES LANSON.

corde de cavenne, servant à thirer les eauwes en Paradis, pesant 11 livres » (f° 27 v°).

Du Paradis certainement se manœuvraient les « chiel de toille poin- ture où estoient aucunes estoilles dorées » (f° 2), revendu 15 sous 7 deniers, après la représentation ; une « autre pièce de toille ayant déduit [représenté] le soleille et la lune », revendue 22 sous, 2 deniers; « une autre pièce de toille noire et blance ». destinée à montrer la sépa- ration des ténèbres d'avec le jour ; « autre pièce de toille ainsi que nuées », et c'est de ce lien, en tout cas, que s'échappent les oiseaux de la Création du monde, lesquels n'étaient pas des volatiles empaillés, puisqu'on paye :

A Jehan Foucquart dit Docque Docque, pour la nouriture de certains oyseaux de toutte sorte à lui bailliét en cherge pour servir à la Création du Monde : 6 s.

En face du Paradis, à l'autre extrémité de la ligne des décors, se dresse l'Enfer, plein de bruit, de flammes, de grimaces et de menaces :

(F0 8 v°): Audit maistre Collart Ghossuin,pour 1 kesne contenant 6keviron 3 quars, employés à faire les 2 esleaux [tréteaux 1 le soelle [la sole]1 et les vernes2 d'Enffer, à 12 sols le keviron : 4 £ 12 d.

(F0 18 r°) : Item pour 1 esteau servant aie montée emprès Enffer : 10 s. 6 d.

Il s'agit sans doute d'un praticable donnant accès à une grande machine, à laquelle les décorateurs ont prodigué tous leurs soins, Lucifer enchaîné, et qui semble avoir été protégée par une tente :

(F0 13 v°) : 4 pièces de comble de frasne [frêne], à 5 s. pièce, pour tendre le tret [tente] sur YEnffer : 20 s.

( F0 16 r°) : Item pour 3 kaisnes [chaînes] de fer pesant ensemble 120 livres, servant pour le deable Lucifer en hault, à 3 "s. la livre : 18 £. Item pour le ron sercle3 servant à acoler ledict Lucifer : 12 s.

Ici la miniature de Hubert Cailleau, avec sa forteresse d'Enfer s'impose de nouveau à l'imagination. La pièce a assez d'importance pour avoir besoin d'être soutenue par des « estriers »4 ou barres de fer à deux coudes :

(F0 17 et 21 rP) : Item pour paire d'estrier de fer servant pour Lucifer :4 s.

1. Pièce horizontale de charpente, disposée pour soutenir le bâti d'une machine {Petit Larousse illustré).

2. Nom vulgaire de l'aune (?) [Ibid.].

3. Remarquer la position du qualificatif ; on en trouvera encore d'analogues dans le patois picard d'aujourd'hui (du rouge vin, du blanc linge), et dans le parler belge.

4. Barre de fer coudée en deux endroits et servant à soutenir une poutre.

LE LIVRE DE SCÈNE DU MYSTÈRE DE LA PASSION. 73

Lucifer, qui est l'ange déchu, doit être distinct du « fau-corps de Sathan » (f° 33 v°), pour lequel le massart achète des gants, mais on semble appeler ailleurs ce Lucifer le « grant deable » :

(F0 36 v°) : Item pour double fourcque servant au chevalet dele grande kaisne [chaîne] d'enfer : 3 s. ; item, pour avoir remis à point le ferure de l'un des bras du grand deable : 3 s.

Autour de Lucifer et de Satan, il y a encore bien des dragons, des démons et des serpents à carcasse d'osier :

(F0 8 r°) : A Jehan Des Quesnes, patinier ', pour Ie tronche [tronc] de bois de sauch [saule] à faire les molles [moules] de 2 testes, l'une de deable et l'autre de draghon : 14 s.

(F0 12 v°) : A Godeffroy du Pont, coroyer, pour 5 journées et demies de son mestier, par lui employées à ga[r]nir les serpens de buses de fer pour jecter feu, à 8 s. par jour : 44 s.

(F0 15 v°) : A Andrieu Ghislain, mandreleur [vannier] - pour avoir les corps de 7 serpens d'osiere, par apointement, payez : 4 £.

L'un de ces serpents est celui qui, « allant sur son pis », c'est-à-dire se traînant sur sa poitrine, va séduire Eve :

(F0 24 r°) : A Jehan Cantineau, vieswarier [fripier] pour 1 vies linchoel [vieux drap] à lui achetés le premier juillet dudit an, pour couvrir ung serpent d'oziere allant sur son pis, etc. : 18 s.

J'ignore la destination des racines mentionnées au 16 : -

A Maistre Jehan Machon, serviteur de justice, pour 2 journées, lui 2m% par lui employées à desrachiner pluiseurs grosses rachines de bois servant à l1 lin J 'fer, parmi, voiture : 24 s.

Peut-être était-ce sur ces racines, que se dressait le crapault d'Enfer, expression dont je ne connais pas d'autre exemple et que nous trou- vons dans les Despenses de la Passion. Elle y désigne ce qu'on appelle ailleurs la « gueule d'Enfer » ou « chape d'IIellequin », dont notre « manteau d'Arlequin » de la scène moderne est encore la survivance ". Voici l'article qui s'y rapporte :

(F0 16 r°) : Item pour 2 pentures à marteaux servant au pendre la gheule du crapault d"ênffer : 6 s.

Non moins importante que cette « gueule », était la chaudière « damnés sont boullus », qui est mentionnée au 26 :

1. Fabricant de patins ou galoches de bois.

2. On dit encore aujourd'hui en Belgique mande pour panier.

3. Cf. Histoire de la mise en scène, p. 95 à 97.

74 MÉLANGES LANSON.

A Anthonne de Vricourt, dit Fagho, pour 2 grandes peau de vellin ser- vant à 1 thonneau de sapin, et une peau de parchemin servant à couvrir une caudiere, le tout pour VEnjfer : 36 s.

Ce lieu a deux portes, témoin ces lignes du 18 :

A Maistre Jehan du Fayt pour 2 paires de pentures à marteau servant à 2 huisses à V Enfer : 8 s.

Il se pourrait que les « 12 plancques de 8 pies de long de blan bois servant à le roelx » (f° 21 r°) aient servi à rouer les damnés, cette roue constituant ainsi, comme dans la miniature du Mystère de Valen- ciennes, une réplique terrible et grotesque des sphères qui tournent autour de Dieu dans le Paradis.

Si celui-ci est tout harmonie, douceur et clarté, l'Enfer est tout discordance, rudesse et flammes. Aussi un des accessoires principaux de celui-ci est-il le tonnerre, dont le devis des entrepreneurs va nous révéler le secret :

(F0 18 v°) : item, pour 3 toiïgnon de fer, portant chacun 4 bendes et 3 oeilles pour tourner sus et deux manevelles, 16 crampons pour les atacquier [attacher] sur deux grandes keuwes [cuves], pour faire les tonnoiresen Enffer, pesant 24 livres, à 2 s. le livre : 48 s.

Il est probable que ces cuves étaient remplies de pierres qui, remuées par ces manivelles, faisaient un « bruit de tous les diables » l. De plus, comme, pour imiter aujourd'hui les grondements de l'orage, on agite dans les coulisses une plaque de tôle, on frappait alors sur des « bassins d'airain » :

A Pierart Viscave, caudrelier [chaudronnier], pour l'amenrissement de deux grans plas bachins d'airain, par lui livret audit mistere et qui furent mis à V enffer pour faire tonnoires a esté payez... : 32 s.

Avec le bruit, le feu, comme déjà dans le Jeu d'Adam2. C'est pour le produire que, dans cette capitale du « pays noir », on donne « pour 2 [muids] de carbon fauldre [charbon de fosse], achetét sur le marchiét, pour servir à V Enfer, à 15 s. le muy... : 30 s. » (f° 24 r°), mais on emploie aussi la poudre, qui n'avait pas tardé à passer du champ de bataille de Crécy sur le « champ » des mystères :

(F0 27 v°) : A maistre Jehan du Fayt, pour 6 journées par lui employées tant audit hourt, comme à faire pouldre pour V Enffer etc., à 8 s. parjour : 48 s.

(F0 25 v°) : item pour dix instrumens à jecter feu en Enfer et deux grosses buzes 3 de fer : 24 s.

1. L'expression moderne pourrait bien venir des Mystères ainsi que : « faire le diable à quatre ».

2. Cf. Le Mystère d'Adam, an anglo-norman Drama of the twelfth century, édité par P. Studer, Manchester University Press, 1918 in-18.

3. Le mot buse, qui en France ne s'emploie guère que dans le langage technique, est usuel en Belgique. Cf. Le Parler belge, déjà cité, p. 13.

LE LIVRE DE SCÈNE DU MYSTÈRE DE LA PASSION. 75

C'est, sans doute, aux démons aussi que sont destinées « une buze de fer et une fourquette à jecter feu, de 9 polz [pouces] de long et 9 polz et demi en croix » (f° 7 v°), ainsi que « une grosse buse de fer, servant à getter feu, ayant ung fon par le deriere » (f° 12 r°).

Les unes et les autres étaient vraisemblablement disposées dans les barbacanes de la forteresse d'Enfer :

(F0 36 v°) : Item pour 4 havès [crochets] de 1 piet de long chacun servant à pendre les quatre barbacannes en Enffer : 8 s.

Pour manier ces beaux « secrès » d'Enfer, il ne fallait pas moins de jdixj&gpjt personnes, témoin les deux mentions du 31 v°.

Lucifer enchaîné, mannequin de Satan, roue, barbacanes, chaudière, tonnerre, « crapaud d'Enfer », eussent constitué un ensemble assez confus, si le tout n'avait été, en quelque sorte, maçonné ensemble par argile et mortier :•

(F0 12 v°) : A Jehan Helle dit Vacquenot, pour 3 journées et demie par lui employées à placquier Y Enffer, à 12 s. par jour, lui et son valet : 42 s.; et pour poil mis en son mortier affin de poindre [peindre] dessus : 2 s. ; ensemble : 44 s1.

(F0 15 v°) : A Jaquemart du Bos pour 10 benneaux d'arsille [argile] employés audit Enfer, à 2 s. 6 d. du benneau : 25 s.

En dehors de ces deux décors capitaux : Paradis et Enfer, l'effort des machinistes paraît avoir porté -sur le Pinacle, le Mont de Tabor, d'autres tours et casteaux et la mer dudit hourt, bacquel semblable à celui de la miniature de Cailleau.

Quand les décors ne semblaient pas assez parlants, on y épinglait des pancartes ou « brevets », pour les désigner plus clairement aux ignorants ou changer au besoin l'affectation d'une mansion2 :

(F0 27 v°) : A Se Jehan Portier, prebstre, pour au command de Messrs Esche- vins et commis, avoir fait 98 briefvès [brevets] de grosse lettre des lieux sur le hourt, cy mis par apointement : 48 s.

(F° 38 r°) : Pour esplinges [épingles] cedit jour sur le hourt pour atachier pluiseurs briefvets.

Si la place ne m'était si étroitement mesurée dans ce recueil, je pourrais parler de la distribution et des acteurs, que l'on connaît tous par leur nom, du mouvement des entrées, auquel on peut mesurer le succès de chaque journée, du lundi 5 au lundi 12 juillet 1501, mais

1. Cf. aussi 17 verso :

« Jehan Heellc dit Vacquenot, pour 4 jours et demi à placquier l'Enfer, k 12 s. par jour, compris son manouvricr : 54 s.

2. L'existence de pancartes sur la scène des mystères français étant ainsi assurée, on a probablement eu tort de la contester parfois pour la scène shakes- pearienne.

76 MÉLANGES LANSON.

je veux me borner à insister, en terminant, sur les invitations adressées par ceux de Mons aux Chambres de Rhétorique de villes aussi loin- taines que : Douai, Arras, Amiens, Cambrai et à d'autres plus proches comme : Valenciennes, Condé, Saint-Ghislain, Bouchain, Le Quesnoy, Bavay, Landrecies, Avesnes, Maubeuge, Beaumont, Lille, Tournai, Chimay,Binche,Roeulx, Ath, Soignies, Braine-le-Comte, liai, Enghien, Lessines, Leuze, Nivelles.

On constatera que la plupart sont hennuyères, mais que Lille et Douai appartiennent au quatrième Membre de Flandre, Arras à l'Artois, Cambrai au Cambrésis, Amiens et Tournai à la France. Si l'on ajoute qu'aucune ville de la Flandre flamande n'est conviée ni aucune autre de l'Evêché de Liège, du Comté de Namur ou du Duché de Brabant, à l'exception pour celui-ci, de Nivelles, on constatera que le Hainaut est, littérairement du moins, nettement orienté vers le sud. Le substrat dialectal picard1 semble l'emporter sur toute considération d'ordre politique ou dynastique et délimiter l'aire d'influence littéraire.

Ajoutons une mention importante du compte qui atteste la pré- sence à la représentation de notre grand rhétoriqueur Jean Molinet, dont les Montois devaient, trois ans après sa mort, survenue en 1507, jouer Le Mystère de Saint-Quentin3 :

(F0 38 v°) : Au Roy Herode, Pastoureaux et autres, en nombre de 22 per- sonnes et plus, et estoit Moulinet de Vallenchiennes, cedit jour, au soupper « Au Cherf », à l'ordonnance de Mess" Eschevins, donnét : 70 s.

Ainsi, présence d'un de nos grands Rhétoriqueurs, manuscrits empruntés à Amiens, ils avaient servi à la représentation de l'année précédente, en 1500 3, machinistes mandés à gros frais de Chauny, tout atteste, entre le Hainaut bourguignon et notre Picardie royale une vie littéraire commune, que notre temps a vu se continuer, en dépit de la frontière, par l'existence d'une môme troupe théâ- trale jouant successivement à Valenciennes, Maubeuge et Mons4. Observation importante pour la constitution de cet « Atlas littéraire de la France » qu'il faudra bien donner un jour en parallèle à Y Atlas linguistique.

Gustave Cohen.

Professeur à la Faculté des Lettres de Strasbourg.

1. Je dis picard, car c'est bien ce dialecte que parle le Hainaut, et non le wallon comme dans les actuelles provinces de Namur et de Liège.

2. Molinet était en 1435 à Desvres, près Boulogne-sur-Mer (cf. Ph.-Aug. Becker dans Zeilschrift fur romanische Philologie, t. XXVI, 1902, p. 650) et mourut en 1507. Le 6 avril 1510, les Confrères de Saint-Quentin furent autorisés à jouer, durant huit jours, sur le marché de Mons, la Passion de Saint-Quentin (G. Cohen, Notes sur le Mystère de Saint-Quentin, dans Romania, 1910, p. 92-93).

3. Cf. Petit de Jullcville : Les Mystères, Paris, Hachette, 1880, in-8, t. II, p. 77.

4. « La troupe du théâtre de Mons, m'écrivait l'archiviste Poncelet, le 30 mai 1913, va donner chaque semaine une représentation à Maubeuge, depuis environ vingt-cinq ans ; de 1880 à 1890 environ, il y a eu aussi des rela- tions entre le théâtre de Mons et celui de Valenciennes ».

UNE SOURCE LATINE DE LA CHANSON DE ROLAND

Les travaux de MM. Camille Jullian, Bédier, Marignan, Tavernier, etc., ont contribué à nous donner du chef-d'œuvre de notre épopée une notion sensiblement différente de celle qui était familière à nos aînés, et qui est encore acceptée par les auteurs de manuels. Loin de voir dans ces 4 000 vers le produit fruste et instinctif du génie féodal, on est maintenant enclin à y reconnaître les caractères génériques d'une composition savante, lentement élaborée. Ce n'est pas, assu- rément, le hasard qui y a inscrit les noms sacrés d'Homère et de Virgile (vers 2 616). Ces noms étaient connus des contemporains de Turold ; ils jouissaient d'une célébrité qui, en ce qui concerne le second, était même nuancée de respect dévotieux. D'autre part, non content de s'être préparé par des lectures classiques à la tâche diffi- cile, mais glorieuse, de chanter la « Douce France » et ses fils, vaillants et pieux, l'auteur, on l'a démontré, avait puisé largement aux sources historiques. Écrivant, selon les meilleures vraisemblances l, après la première croisade, il avait trouvé des renseignements précieux dans les historiens de cette grande expédition, s'étaient affrontées, comme dans son récit, deux civilisations en même temps que deux fois religieuses. Maints détails, choisis d'ailleurs par lui avec un rare discernement, se retrouvent dans les descriptions de Tudebeuf, d'Albert d'Aix, etc. Ils se rapportent aux mœurs, aux institutions, à la manière de combattre des Orientaux. D'autres détails semblent, à n'en pas douter, provenir des vies de saints, et on a pu soutenir que le martyre de Roland, en dépit de la desmesure du héros chrétien, était conçu et traité dans des formes peu dissemblables de celles qui sont familières à nos hagiographes.

Il restait, pour achever de tracer une vue panoramique de l'érudi- tion du poète, à se demander s'il n'avait pas été chercher dans la latinité profane des siècles antérieurs (héritière, moins indigne qu'on ne le pense, de celle de Rome) des modèles littéraires, d'autant plus vraisemblables qu'il s'agissait d'œuvres écrites pour une classe

1. Je me rango ici à l'opinion do Ilermann Suchicr et aussi de MM. Marignan et Tavernier.

78 MÉLANGES LANSON.

de lecteurs, dont lui-même sollicitait la bienveillante curiosité.

Dans cet ordre de recherches s'est particulièrement distingué M. W. Tavernier. S'il avait fait preuve d'un sens critique aussi aiguisé et d'une prudence aussi soutenue que son zèle et sa patience ont été inlassables, il aurait rendu superflue la tache à laquelle je m'applique ici. Je n'en veux qu'une seule attestation ; mais elle me paraît déci- sive. Ayant à s'occuper du rapport très certain du Waltharius, ce curieux poème latin dont la date est encore incertaine ', avec nos chansons, et particulièrement avec le Roland du manuscrit d'Oxford, M. Tavernier ' n'y va pas par quatre chemins. Il affirme : que le Carmen de Proditione Guenonis 3 est à la source du texte français ; que le Carmen « en gros et en détail dépend du Waltharius » (p. 58). Pas un instant il ne lui vient à l'esprit de se demander si d'autres versions n'ont pas circulé avant la date, relativement tardive, à laquelle remonte l'œuvre de Turold et si elles n'ont pas pesé sur la composition de celle-ci. En vain cherche-t-on, d'autre part, n'importe quel essai démonstratif, nous convainquant de l'antériorité du Carmen par rapport au texte français. Dans ces conditions, on ne peut s'at- tendre à un exposé qui nous rassure et nous persuade. En fait, celui de M. T. ne consiste qu'en une série d'affirmations, très péremptoires, et en un certain nombre de rapprochements, dont il me coûte d'au- tant moins de déclarer que quelques-uns m'ont paru significatifs, que je les avais faits aisément de mon côté, à une date où, étudiant d'assez près le Waltharius 4, j'ignorais l'existence du travail de M. Taver- nier.

Ce qui frappe tout d'abord, dans ce travail, c'est l'indifférence de son auteur pour les constatations d'ordre philologique. Comparant minutieusement, comme il s'y applique, le Waltharius et le Carmen, il aurait se demander si le soi-disant imitateur (pour ne pas dire copiste) n'avait pas emprunter quelques images, quelques tours, quelques mots de son modèle ". Or le résultat d'une enquête poursuivie de ce côté l'aurait assurément engagé à plus de circonspection dans

1. Voyez mon article de la Revue Historique, t. 127, p. 2; Le Français a la tête épique, p. 143 et suiv.

2. Zeitschrift fur franzôsische Sprache und Litteratur, t. XLII (Abhandlungen), p. 41 et suiv.

3. Edité par G. Paris, Romania, t. XI, p. 465.

4. Mes premières recherches sur le Waltharius datent de 1915. En 1917 j'ai publié mon article de la Revue Historique, fruit d'un enseignement fait à la Sorbonne en 1916-17. Et ce n'est que rentré en Belgique, longtemps après l'ar- mistice, que j'ai eu sous les yeux l'article de la Zeitschrift, publié en 1914 et qui n'était pas encore en ma possession à Liège au début de 1920 (la Biblio- thèque Royale a bien voulu le mettre à ma disposition). Au surplus on verra bientôt à quel point nos méthodes et nos vues diffèrent.

5. Les rares ressemblances de forme qu'indique M. T. lui sont suggérées par une comparaison littéraire des situations, des motifs épiques, des héros, etc. Elles se réduisent à quasi rien. C'est le iram convertit in ipsum du v. 1050 du W. qui aurait dicté à l'auteur du Carmen son vers 135 : Irarum causas in eum con-

SOURCE LATINE DE LA CHANSON DE ROLAND. 79

fcefl déductions littéraires. Rien qui ressemble moins à la sobriété élégante et à la facilité imagée de l'auteur du WaUharius que les 482 vers « encombrés de baroques développements de rhétorique et de calem- bours » (Bédier) en quoi consiste le Carmen ', Il y a même comme un parti pris de dénommer différemment les hommes et les choses dans ce long morceau amphigorique, duces = guerriers, patricios = les chefs (les pairs), dominari est construit avec le datif, on lit fuit cura redire (20), mais l'original français se trahit surtout par des mots comme tractans (26), judicare, judice, judicium avec le sens de l'anc. fr. jugier (39, 203, 204); probus = proz (143-4; 176; 422) ; par des tours comme vult brève detur (62), luce carere metus (426), des transpositions de sens : l'egionem (225) = roïon, État ; in cer- tarnine = à l'envi ; peut-être spaciari = se reposer (89), etc.

En ce qui concerne les analogies littéraires entre le WaUharius et le Carmen, il y a tout au plus à retenir deux ou trois faits parmi ceux que M. Tavernier a laborieusement groupés. On éprouve une véritable gêne d'engager une discussion sur plusieurs des points de sa démonstration. Voit-il figurer des deux parts douze guerriers (ceux qu'assemble Gunther et les pairs de Charlemagne), aussitôt d'affirmer « que le nombre de douze a été donné par le premier texte au second » p. 50). Comme si M. Kurth n'avait pas retrouvé ce chiffre fatidique de guerriers, dans un emploi identique, dès l'époque mérovingienne ! " Ailleurs il se fonde sur le vers 267 du Carmen pour risquer les rappro- chements les plus bizarres :

Samson Turpinus Oliverus Gero Gerinus.

Samson rappellerait le Randolf de l'autre poème. N'y a-t-il pas un a et un o des deux parts? J'ai honte d'insister.... Gero, mais c'est le Gerwitus du plus ancien ouvrage, dont Gunther et Hagen sont, avec Gautier l'Aquitain, les héros ! Roland joue du cor ; mais Gautier en possède un également ! De part et d'autre il y a deux personnages féminins3. A Ospirin la païenne correspond Bramimonde, à la

vertil. C'est lo saeva cupido du long monologue de Hagen, essayant de détourner son neveu du combat mortel, qui serait à la source de ce vers (165) : O scelus l o livor ! o fraus ! o ceca cupido l Le gémit du v. 450 du Carmen proviendrait de l'endroit, Gautier, vain- queur des onze combattants, s'afflige de les avoir voués à Orcus:

...Ad truncos sese convertit amaro... Cum gemitu....

On voit, par ces exemples, en quoi consiste l'argumentation philologique de M. T.

1. G. Paris n'est guère plus favorable, lorsqu'il parle du texte (Romania, XI, 465), « avec son langage contourné et ses puérils tours de force ».

2. Histoire poétiquo des Mérovingiens. Cf. G. Paris, dans Romania XI, 408. 'S. En fait, l'observation ne s'applique qu'au poème français, d'ailleurs

Aide joue un rôle infiniment plus effacé ; le Carmen, qui en serait la source, l'ignore.

80 MÉLANGES LANSON.

fiancée de Gautier, la fiancée de Roland. Il est vrai qu'Aide est chrétienne comme tout le poème français, tandis que l'atmosphère de paganisme du poème latin enveloppe aussi la belle et fière Hilde- gonde ; que la complice du rapt dont s'accompagne la fuite de son liancé ne ressemble guère à la douce sœur d'Olivier. Mais qu'importe tout ceci, puisque le compte y est et que le diptyque féminin se retrouve dans le poème carolingien ! Et je ne veux pas m'arrcter à discuter des lieux communs de l'épopée, comme les retours de guerre, les descriptions de combats, la livraison d'otages, etc. Ce que M. Taver- nier a écrit, à cet égard, pourrait s'appliquer tout aussi bien à la Chanson de Guillaume qu'au Roland ; l'imagination épique ne prend pas la peine de varier beaucoup ni ses thèmes généraux, ni ses motifs particuliers, ni, hélas, son vocabulaire.

J'exclus enfin des rapprochements forcés comme celui qui est fait entre Charlemagne et Attila (p. 58), ou encore (p. 51) entre Hagen et Olivier, dont le « compagnonnage » avec Gautier, d'une part, et Roland de l'autre, conduit à des effets si dissemblables. A plus forte raison ai-je été surpris de voir exhumer ce Galter de Vllum, qui, sous la plume complaisante de M. Tavernier, va devenir Galter le Hun, sans doute parce qu'il est... aquitain. Il est à peine utile de remarquer que, dans l'état actuel de nos connaissances, ce per- sonnage énigmatique ne nous apporte aucune sorte d'éclaircissement.

Par ces exemples triés à l'avantage de la thèse parmi un plus grand nombre, on voit combien est fragile l'appui dont se contente la judiciaire de l'érudit allemand. J'ajoute que le texte français du Roland en offre de plus solides. Encore fallait-il ne pas s'attacher presque exclusivement à la description des combats, le style épique laisse peu de jeu à l'imagination et contraint l'écrivain à des répéti- tions fatigantes, quels que soit son désir d'invention et son instinct de renouvellement. Le poète de Roland n'échappe point à la mono- tonie qu'engendre, à la longue, ces récits peu variés de corps à corps, presque toujours le guerrier vainqueur « trenchet le piz » ou « tren- chet la teste » au vaincu, ou « el cors li met » la lame avec le gon fanon l,

Je voudrais donc m'abstraire de cette partie de l'œuvre ~, pour envisager celles qui ont été précisément négligées par M. Tavernier

1. Voyez trenchez le piz (1200), trenchet le cœr (1278), fiert el piz (1294) : trenchet le cors (1327, 1372, 1543, 1604) ; el cors li met (1228, 1248, 1285, 1306, 1578, etc.) ; enz el cors li enbat (1266). Les exemples de l'escut li freinst, sont encore plus fréquents : 1199, 1227, 1247, 1270, 1276, 1283, 1292, 1305, 1314, 1354, soit 10 en cent cinquante-six vers du Roland

2. Evidemment, les rapprochements que fournissent les vers 1018-19 (= Ro- land, 3 616-18) et 979-81 (= Roland, 1960-2 ; comp. 1956), ne sont pas négli- geables. Toutefois il serait imprudent de s'y attarder. C'est ainsi que la mention du poumon aux v. 776-7 de W. et aux vers 1 276-8 de R., dont argumente M. T., n'est pas aussi exceptionnelle qu'il le croit dans l'épopée. On la retrouve notée

SOURCE LATINE DE LA CHANSON DE ROLAND. 81

Mlles touchent, il es1 vrai, à un domaine moins accessible à l'obser- vation courante, et c'est peut-être la raison pour laquelle on s'en est moins occupé jusqu'ici. Dans le vers 1223 de la chanson semblent se repe cuter de lointains échos :

Enquoi perdrat France dulce s'onor *.

dit un Sarrazin imprudent, frère de Marsille, et ce mot lui coûte la vie. Mais tout un développement dans le Waltharius, se rapportait déjà à une pensée identique ; Gunther, ayant en vain sacrifié les plus vaillants de ses, hommes, s'adresse à Hagen et essaie de l'entraîner au combat ; il lui représente la honte qui résultera pour tout le peuple de l'échec pitoyable d'une expédition où, à douze contre un, ils n'ont pu vaincre ; on leur demandera compte, dans les familles, de ces morts inutiles, et l'affront se perpétuera jusqu'aux temps futurs, puisqu'il aura suffi d'un seul homme pour déshonorer le caput orbis. C'est bien la critique allemande en est d'accord de l'empire de Charlemagne, présent à sa pensée et se dessinant déjà pour le héros à travers les brumes d'une époque barbare, que le poète a, ici, fait entrevoir la grandeur. Si Gunther, doué d'une sorte de divi- nation, l'évoque, c'est, dit-il, parce que pour un cœur de Franc (j'allais dire de Français)

...magis, ut mihi quippe videtur, Yerha valent animum quant facta nefanda movere (1080-1).

Et d'ajouter avec l'accent du désespoir :

Dedecus at tantum superabit Francia nunquam! (1085)

On n'a pas attaché à ces vers l'importance que leur conférait l'épi- sode tragique ils figurent, pas plus d'ailleurs qu'à cet autre passage je crois avoir démontré2 que résidait une allusion directe à notre langue. Un compatriote de race et de langue sly trahit, sans trop se soucier, au surplus, de la couleur locale ni du ton véritable d'un

dans Aliscana 377-8, avec une quasi-identité dos termes employés dans W. :

L ux'c.i taurino contextum tergoro litrnum Et trespercha son vermel auketon Dif fidit oc lumeom tondent pulmontm resedit. (Et) li enbati el cors dusqu'el polmon

1. Déjà le vers 1 194 exprime la même prétention, et le châtiment est tout aussi prompt.

2. Le Français a la têle épique, p. 147. Mais il est bien d'autres rapproche- nu -nts plus suggestifs que ceux do M. T., et qu'il eût valu la peine do faire entre W. el 1rs chansons do la première époque. L' inclita Francia du vers 582, certains propos échangés, dans leur verdeur, entre les combattants, la description des armes et des coups portés, celle des chevaux montés par les guerriers (par ex. 759 le « balzan », qui rappelle littéralement une monture analogue dans Ermold te Noir, I. 405, si tous deux ne dérivent do Virgile, Aen. V, 565), tout nous invite à des parallèles, que ce n'est pas le lieu d'instituer.

I.anson. Mélanges. "

82 MÉLANGES LANSON.

poème à demi-barbare. Mais que l'on se reporte à notre plus belle chanson de geste, et on y trouvera, pour la première fois en français, l'écho fidèle des mêmes préoccupations, infiniment plus nobles que celles qui consistent à abattre un guerrier de son cheval ou encore à faire un joyeux butin. C'est à l'honneur français que pensera Roland, lorsqu'il refusera de sonner du cor :

En dulce France en perdreie mun los ... ne placet Damnedeu Que mi parent pur mei seient blasmet, Ne France dulce ja cheet en uiltet !

(1054; 1062-64.)

De même, lorsqu'il a découvert le corps mutilé de Roland, Charle- magne s'écrie :

Cum decarrat ma force e ma baldur ! Nen aurai ja ki sustienget monur !

(2902-3.)

Et il voit en imagination, comme Gunther, ce qui adviendra après son retour à Aix :

Vendrunt li hume, demanderont noueles

Si grant doel ai...

De ma maisnee, ki por mei est ocise...

(2918 ; 2936-7.)

Or, c'est déjà ce qu'exprime, en des termes à peu près identiques, le poète latin :

... domum si venero tecum

Nonne pudet sociis tôt cognatisque peremptis

' (1077'; 1079.)

Et la différence des situations ne constitue qu'une faible entrave à l'expression d'un même sentiment collectif.

Déjà dans les passages signalés, un élément moral se mêle aux préoccupations présentes des héros. Leurs actes s'interprètent en fonction d'une notion de la vie sociale, vis-à-vis de laquelle ils sont solidaires. Le même intérêt gît dans l'un des rares passages relevés par mon devancier, et la littéralité des mots vient encore renforcer la similitude de la pensée. C'est, à propos de ces otages, deux fois proposés à Charlemagne dans la chanson, à trois reprises offerts dans le poème, l'étrange réflexion, si barbare de sens, mais si con- forme au génie primitif, qui est mise de part et d'autre dans la

SOURCE LATINE DE LA CHANSON DE ROLAND. 83

bouche de celui qui livre (ou qui conseille de livrer) ces otages, appartenant aux plus nobles familles :

Obsidibusque datis censum per- S'en volt ostages et vos l°n enveiez

[solvere iussum

Hoc melius fore quam vitamsimul Enueiu(n)s i les fdz de noz muil-

[ac regionem lers. Perdiderint natosque suos pariter- Asez est melz qu'il i perdent le

que maritas (24-26). cbeiï1

Que nus perduns l'onur ne la deintet,

Ne nus seiuns conduiz à mendeier (40, sv.J.

Mais jusqu'ici c'est le point de"*vue collectif2 qui a prédominé.

Un sentiment individuel, au contraire, se fait jour dans un autre épisode. Sans doute il se mêle favorablement à des vitupérations, devenues banales dans la bouche des héros anciens. Ceux-ci exhalent leur rage dans le combat ; mais que l'on puisse noter tel propos violent, même injurieux, dans Waltharius et Roland, cela n'a pas grand prix, puisque les héros d'Homère et de Virgile sont déjà prodigues de ces menaces et de ces défis réciproques. En revanche, lorsque Charlemagne dit un dernier adieu à son neveu, lorsque celui-ci parle à son épée, nous avons chance de trouver des exemples d'une filia- tion, qui n'est pas négligeable. Je me borne à noter qu'à cet égard le Waltharius est singulièrement pauvre. Le thème prêtait-il moins que d'autres à une « déploration »? Le fait certain, c'est qu'à part les vers 372 et suivants, Ospirin ne sait cacher son dépit de la fuite du héros etde sa compagne, et les vers 857 et suivants, où, en termes d'une emphase sentant l'école, Hagen déplore à l'avance le sort réservé à son neveu Patavrid, on ne trouve rien dans Waltharius qui puisse se comparer aux cris jaillis du cœur de Roland ou de l'âme profondément trou- blée de son impérial maître.

Mais puis-je rester indifférent à une analogie plus saisissante ? C'est celle des vers 1957 et suivants, d'un côté, et de l'autre, 978-80. Ici le héros, aux prises avec l'un de ses plus rudes adversaires, reprend des forces nouvelles dans la volonté bien arrêtée de ne pas fournir à l'épouse de celui qu'il combat la vanité d'un triomphe dont elle se parerait. Or, dans la vieille chanson française, Olivier, l'aller

1. L'exagération même do sa formule est très significative ;on sent quo nous sommes ici assujettis à une tradition que j'étudierai ailleurs :

En ho<Iie imperii veslri cecidisse columne .\oscilur

2. Collectif aussi est le sentiment d'affliction, do regret ou d'espérance, qui s'empare des Français éloignés par la guerre de la « dulec France i. On l'a déjà à deux reprises dans W (60, 600) et, détail essentiel, c'ost à un Franc qu'un Aqui- tain dira :

Concupiens patriam dulcenique revisere gentem

84 MÉLANGES LANSON.

ego de Roland, agit exactement de même, par la même préoc- cupation, dont on confessera qu'elle est peu banale :

Et super assistens pectus conculcat Brandist sun colp, si l'ad mort

et inquit : abatut.

En pro r.alvitio capitis te vertice Et dist après : païen, mal aies tu.

fraudo,

Ne fiât ista tuae de me jactantia Ne a mulisr, n(e)adame qu'aies

sponsae veùd

v iV'en uanteras el règne dunt tu fus.

Ailleurs encore, le poète français semble avoir été influencé par l'auteur du Waltharius. Et c'est lorsqu'un avertissement nocturne met son héros en garde contre un danger qui menace le roi dans le poème latin, l'Empereur dans Roland. Certes le motif est vieux et usuel; mais les rapports de mots s'ajoutent à celui qu'évoque l'idée :

Ut mihi praeterita portendit visio ... altre avisiun suniat.

[nocte, El destre braz li morst uns urs si

Visum quippe mihi te colluctarier

[urso.

Qui post conflictus longos tibi mor-

[dicus unum

Crus cum poplite ad usque fémur

decerpserat omne (621; 623-25).

mais (725, 727).

On peut, enfin, se demander si, dans le vocabulaire même, les points de ressemblance manquent totalement entre les deux écrits. Mais qui ne devine à quelles objections, en tout cas à quels doutes loyaux se heurte une comparaison, toujours vétilleuse et qui le restera tant qu'on n'aura pas écrit cette histoire de la langue latine au moyen âge, dont une nouvelle édition du Glossarium de Du Cange est le pré- lude nécessaire. J'ai déjà mentionné la répétition du dulcem gentem (patriam) dans Waltharius ; mais l'argument n'est pas d'un grand poids philologique, puisqu'il y a Virgile au bout (dulces Argos), que Guibert de Nogent dira" dulce solium, etc. L'emploi de regiunem (25) a été également signé ; mais la chanson de Roland ne prête à aucun parallèle. Il est donc plus sage de s'en tenir aux constatations pré- cédentes ; elles mettent, ce semble, hors de doute la parenté du Wal- tharius avec notre plus ancien document épique.

M. Wilmotte.

Professeur à l'Université de Liège.

XVIe SIÈCLE

SONNETS CHRÉTIENS INEDITS DE LANCELOT DE CARLE, ÉVÊQUE DE RIEZ

On ne sait pas assez qu'il existe au xvie siècle tout un vaste courant de poésie religieuse. Ce n'est pas seulement, comme on pourrait le croire, une poésie protestante, qui va des Psaumes de Marot à la Semaine de Du Bartas et aux Tragiques de d'Aubigné. C'est encore une poésie catholique, moins riche assurément et moins originale, mais qui compte parmi ses représentants les plus fameux champions de la Renaissance païenne : Ronsard, Du Bellay, Baïf, Belleau, Des- portes.

C'est à ce dernier groupe qu'appartient Lancelot de Carie, aumônier du roi, évêque de Riez1. Ce « docte prélat »2, qui sut le grec, qui tra- duisit avant Peletier une partie de YOdyssée, avant Amyot une partie d'Héliodore, et qui cultiva parallèlement la poésie latine, italienne et française, se fit dès l'origine auprès de Henri II le dévoué protec- teur des poètes de la Pléiade. Plus tard, lorsque la mort du roi l'eut fait renoncer à la cour, dans la retraite de son diocèse il s'occupa de poésie sacrée.

Il publia d'abord, en le dédiant « au Roy » [Charles IX], VEccle- siaste de Salomon, paraphrasé en vers françois, avec quelques sonnets chrestiens (Paris, Nicolas Edoard, M.D.LXI). Cette version de VEcclé- siaste est en quatrains (décasyllabes à rimes plates). Trois séries de sonnets la suivent : les Heurs chrestiens, dix sonnets 3, commençant par le mot Heureux... et qui célèbrent les béatitudes des vrais croyants ; six sonnets réunis sous ce titre : Oraisons à Dieu, pour chasser la discorde ; enfin, deux sonnets intitulés Exhortations.

En 15G2, l'évcque de Riez fit paraître, en l'adressant « à Monsei- gneur le duc d'Orléans », le Cantique des Cantiques de Salomon, para-

1. Sur Lancelot de Carie, cf. la notice de G. Colletet, publiée avec notes et appendices par Tamizey de Larroque dans la Collection méridionale (1873), t. IV, p. 5-50, et la savante étude de M. Emile Picot dans ses Français italia- nisants au XVIe siècle (1906), t. I, p. 235-249.

2. Ainsi le qualifie Joachim du Bellay, dans un sonnet qu'il lui dédie (Œuvres poétiques, cdit. Chamard, t. II, p. 229).

3. Et non quatorze, comme le dit par erreur Tamizey de Larroque.

88 MELANGES LANSOX.

phrasé en vers françois (Paris, Michel de Vascosan, M.D.LXII), et quelque temps après, dédiés « à Madame » [Marguerite, sœur de Charles IX], les Cantiques lie la Bible, mis en vers françois, plus deux Hymnes, que Ion chante en l'Eglise (Paris, Michel de Vascosan, M.D. LXII). Le Cantique des Cantiques est, comme YEcclésiaste, tout entier en quatrains ; les Cantiques de la Bible sont en rythmes variés. Quant aux deux Hymnes, en quatrains également, ce sont le Veni creator et le Te Deum\

Est-ce tout ce qu'a produit Lancelot de Carie en fait de poésie sacrée? Une lettre de lui, datée de Riez (17 sept. 1560), lettre qu'a publiée Tamizey de Larroque, fait allusion à des sonnets qu'il avait communiqués au cardinal de Lorraine : « Ce m'est un grand heur, lui dit-il, que mes vingt sonnetz vous ayent esté agréables, et me le sera encores plus si les aultres vingt que je vous ay envoyez trouvent pareille faveur envers vous2. » De ces sonnets, une vingtaine exac- tement dix-neuf ont vu le jour l'année suivante à la suite de YEcclé- siaste (1561). Mais que sont devenus les autres?

J'en ai retrouvé précisément vingt dans un manuscrit du xvie siècle, que conserve la Bibliothèque de Valence3. Ce manuscrit, d'une belle écriture, contient diverses poésies de Marot, Sagon, Marguerite, Des Périers, Du Bellay, Magny, Ronsard, etc. Il s'ouvre justement par les sonnets de Carie : Sonnetz chrestiens de levesque de Biez a la Boyne mère du Boy*. Ces sonnets occupent les feuillets 1 r°-10 v°, à raison d'un sonnet par page. Dix-sept d'entre eux sont inédits ; les trois autres ont paru dans le volume de 1561 : à savoir, le premier, Oraison à Nostre Seigneur, à la suite de l'épître « au Roy » ; le second et le vingtième, à la fin du recueil, sous le titre Exhortations.

Comme tous les sonnets publiés en 1561, les sonnets inédits pré- sentent cette particularité que les tercets en sont invariablement construits sur deux rimes, d'après le type ÇDC-DCD. Quelle que soit leur valeur intrinsèque, il y a, si je ne me trompe, intérêt à les reproduire. Je transcris donc ces vingt sonnets conformément au manuscrit, mais en ajoutant les apostrophes et la ponctuation. Pour les trois sonnets parus dès 1561, j'indique en note les variantes. Aux endroits le texte est fautif, je présente aussi quelques correc- tions.

Henri Chamard.

Professeur à la Faculté des Lettres

de l'Université de Paris.

1. Les trois opuscules de Lancelot de Carie, qui manquent à la Bibliothèque Nationale, sont réunis dans un volume que possède la Bibliothèque de la Sor- bonne, sous la cote R. ra. 253.

2. Tamizey de Larroque, op. cit., p. 44.

3. Ms. 9 (anc. C. 4). Cf. Catalogue des manuscrits des départements, XIII, p. 147.

4. A la suite du titre, d'une encre plus récente, se lit la date 15G0.

SONNETS DE LANCELÔT DE CARLE. 89

I

Oraison à Nostre Seigneur x.

Roy tout puissant, qui basty la grandeur As du mondain et céleste edifïice, Aux poyssons l'eau, l'air aux oezeaux propice, Pour nous la terre en son ample rondeur,

Donné au jour la lumyere et splendeur,

A nous la vie et garison du vice,

Offrant ton Filz, le haultain sacrifice,

D'où source print nostre gloire et grand heur :

Mon foyble esprit, aggravé de la chair, De ton sainct feu vivifie et inspire : Si que ta voye et toy puisse chercher,

Mon cueur penser, et ma bouche te dire, Ma foy s'esprendre et de toy s'aprocher, Ma voix chanter, et ma pleume t'escripre.

II

Exhortation aux fidelles*.

Au joug bénin de ta loy éternelle

Nous soubmettons, rompons tous les effortz

Contrarians au catholique corps,

D'où qui se part, il est à Dieu rebelle.

En l'unyon antique universelle, Comme dans l'harche exempte de discordz, Est le salut, et qui n'en sort dehors, Croyre il se doybt orthodoxe et fidelle.

L'esprit divin viviffie et maintient

Ce corps mistique, et ses membres tempère,

Ainsi qu'une ame, et en vie le tient.

Qui doncques laysse unyon si prospère, Il est sans l'ame, et plus il ne retient Pour père Crist, ny l'Esglise pour mère.

III

A la Feste de Noël.

Le clair soleil de perfaicte justice Dans le cristal virginal pénétré, Ainsi qu'il est sans l'ofîencer entré, Yssu en est sans offence ne vice.

1. Var. de 1561, v. 1-2 : qui as fait la grandeur Et l'ornement du céleste édifice.

2. Var. de 1561, v. 1-2 : Au joug benin de la loy éternelle Nous soumettans. - v. 4 : il est de Dieu rebelle. v. 11 : et en vie les tient.

90 MÉLANGES LANSON.

L'Aigneau divin franc de toute malice, D'humayne chair vestu et accoustré, Vers l'honme vient de misères oultré, Pour l'exempter de l'infernal service.

Lyesse en ont les anges glorieux,

Voyans le monde ung si grand heur acquerre,

Et de leurs chantz font resonner les cieulx.

Or donc son cueur chascun de dueil desserre : de la Vi[er]ge est l'Espoux gratieux, Allyé s'est le ciel avecq la terre.

IV

A la Feste des Roys.

Le fier tyrant de la race Ydumée Le sceptre antiq de Juda gouvernait, Et l'enfant en la crèche prenoit . Nouveau pouvoir sur sa gent estimée,

Quand d'Orient une estoylle allumée Troys saigcs roys en Judée mennoit A l'humble roy, qui nud se contenoit Au pouvre giste avec la Vi[er]ge aymee :

l'adorant chascun en grand honneur Présent luy faict, le hault loue et le presche Pour roy puissant, du monde gouverneur.

Or fuyons donc Sathan qui nous allesche, Suyvons l'estoylle, et baissant nostre cueur, Trouvons conme eulx Jésus Christ à la cresche.

A la Circoncision.

Christ se monstrant fîlz du père des pères

De l'ancienne et judaïque loy,

Seullement umbre et figure de soy,

La marque en print plaine de haultz misteres,

Pour la changer en biens plus salutaires, Rempliz de grâce et libéral octroy, Muant le signe en vraye et saincte foy Par les efîectz des divins ministères.

A observer la loy s'est abaissé, Mais de la loy autheur et de la grâce, Prennant le signe, aux siens ne l'a laissé.

SONNETS DE LANCELOT DE CARLE. 91

Par le présent la promesse il dechasse,

Le corps son umbre [emble] et a surpassé ',

Le don nouveau la loy antique efface.

VI

A la Transfiguration.

Christ consolant? des siens l'infirmité, Troys en esleut de plus fidelle office, Et leur donnant des haultz secretz notice, Vers son amour a leur cueur incité,

Affin qu'au temps qu'en la saincte cité Il offrirait de soy le sacriffice, Leur foyble esprit fût rendu plus propice A souffrir trouble et dure adversité.

Comme ung soleil sa face estoit luysante : Helye y est et le législateur, Monstrant la foy en gloyre triumphante.

La voix du ciel le dict Filz du Facteur.

O foy heureuse, o voix resjoyssante

Qui à l'esprit faict veoir son rédempteur !

VII

Aux Rameaulx.

Le pur Aigneau, l'innocente victime, Le sainct de Dieu divinement predict Humble et vailhant au combat se rendit, Ny pour la mort sa force il ne reprime,

Et comme estant des combattans le prime Qui le vainqueur du monde confondit, Pour triumpher, le vaincre n'attendit Dessus Sathan et l'infernal abisme.

Bien se pouvoit du triumphe asseurer Qui assuré estoit de la victoire, Dont ja se veoid de palmes honnorer,

Pour en tout temps à tous rendre notoire

Que Dieu vainqueur est venu endurer

Non point pour luy, mais pour nostre heur et gloire.

1. Le ms. porte : Le corps son umbre et a surpasse. Je rétablis omble par

conjecture.

92 MELANGES LANSON.

VIII

A la Feste du corps de Nostre Seigneur.

L'éternel Verbe, unique geniture Du Père hault, en la Vierge ayant pris Mortelle forme, et en elle compris Les accidentz de l'humaine nature,

Voulant saulver sa semblance et facture Avec son sang, il a aux siens appris Par vive foy confirmer leurs espritz, Prennant son corps en sa substance pure,

Afiin qu'estant séparé de noz yeulx,

Par sacrement il nous monstre et convye

De nous unir à son corps glorieux,

Et qu'eslevant nostre ame à luy ravye, Vivans en terre, habitons dans les cieulx : Qui prent son corps, il prent pasture et vie.

IX

A la Passion.

Tous les croyans et fidelles esprits *, Fichez en l'arbre l'autheur de nature Pend pour d'enfer affranchir sa facture, Sont de pitié profundement espris,

Voyans le juste et le souverain pris Seul suffizant de nostre forfaicture, Transy de mort infâme, estrange et dure, Parmy larrons pour coulpable repris.

Son chefz, son corps de tous maulx empesché, Ses piedz, ses mains, son cousté nous convye D'avoir le cueur à sa croix attaché.

Or soit nostre ame en aise et deuil ravye, En deuil voyant le malheur du péché, En ayse ayant par ceste mort la vie

X

A la Feste de Pasques.

Le divin pris de nostre saulvement

Ayant en croix nostre debte effacée,

Et la ruyne en l'arbre dechassée

De l'arbre à l'homme acquise antiquement,

1. Le ms. porte : et fidelles l'esprit.

SONNETS DE LANCE LOT DE CARLE. 93

Par le pouvoir de son conmandement Rompit tea fera de mainte ame enlassée Au bas manoir, et la porte a froissée, Troublant l'enfer d'horrible estonnement.

Et qui de serf avoit receu la forme Pour nous remectre en franche liberté, Resuscitant en seigneur se transforme,

Pour maintenir avecques seuretté Contre Sathan et sa trouppe difforme L'heureux pouvoir qu'il nous a conquesté.

XI

A l'Ascension.

Le triumphant vainqueur des ennemys Qui detenoint noz âmes asservies, Ha délivré du joug mortel noz vies, Saulvant de mort par sa mort ses amys,

La servitude nous estions soubmys Et du malin les chaines a ravyes, Rompant l'effort de ses tristes envyes, Et prez du Père à la dextre s'est mis.

Suyvons heureux nostre chefz en sa gloire,

Et honnorans sa haidte majesté,

Du grand bien faict célébrons la mémoire,

Et supplyons sa clémence et bonté Que conservans le fruict de sa victoire, Montions au ciel ainsi qu'il est monté.

XII

A la Pentecouste.

Du hault trezor de la céleste grâce,

Dont tout le bon du monde est descendu,

S'est dessus nous largement respandu

Le don des dons qui tous les heurs efface.

C'est un sainct feu qui rompt la dure glace

De faulx erreur, qui le vray a rendu

Clair et de tous Adelles entendu,

Qui de noz cueurs peyne et troubles deschasse.

Il nous console, et par divins accordz Nous rend uniz à nostre chefz et père, En nous faisant estre membre d'un corps.

0 unyon favorable et prospère !

Heureux trouppeau vainqueur de tous discordz,

Vivifié par l'esprit salutaire !

94 MÉLANGES LANSON.

\

XIII

A la Trinité.

Par saincte amour d'ardent zelle enbrasée Le hault Ternaire en perfaicte unyté Veneré soit avecques purité De foy de cueur et profonde pensée.

L'affection humblement advancée Veoit en l'esprit chasque proprietté Des troys unyz en une Deité Tousjours estant sans fin non conmancée :

Dont le pouvoir est par tout estendu, Mais son divin ineffable mistere Veult estre creu et non point entendu.

Ne l'entendant, l'ange au ciel le révère : Pour bien perfaict qu'un vase soit rendu, Il ne comprent l'ouvrier qui l'a sceu fere.

XIV A la Nativité de Nostre Dame.

De la familhe au sceptre destinée, Du sainct syon fut le germe produict, Qui sur le ciel et sur la terre luict D'une splendeur avant tout ordonnée.

Par sa naissance est joye au monde née, Naistre en debvant1 plus cligne et heureux fruict Que de Rachel, par qui l'homme reduict Seroit en vie, et la grâce donnée.

Ses géniteurs s'en veirent confortez Du tort qu'acquiert stérilité honteuze, Les cieulx contens, les enfers tourmentez.

Les maulx venuz par la femme envyeuse Du monde sont par la femme empourtez, Femme plus saincte et mère plus heureuse.

XV

A la Conception.

Le sainct jardin portant l'unique fleur Qui embauma de son odeur le monde, Estoit de terre inmaculée et munde, Passant de loing des aultres le bon heur :

1. Peut-être faut-il lire debvoit ; mais le participe présent absolu, fréquent alors, peut s'expliquer = vu qu'il en devait naître...

SONNETS DE LANCELOT DE CARLE. 95

Plaine de haulte et céleste faveur, Sans la culture humaine estoit féconde, Par la vertu qui du ciel luy abonde, g Monstrant tous fruictz de céleste saveur.

Si le terrain de la première plante

Fut vi[e]rge et pur, de nul mal entaché

D'où vint la faulte aux humains si nuysante,

Sera de mal petit ou grand touché Le sainct jardin de la fleur guérissante Le mal premier, la mort et le péché.

XVI

A V Annunciation.

Plene d'esprit et de grâce à foyson, Lisant du Christ l'oracle prophétique, La Vierge estoit au secrect domestique Ravye en saincte et profunde oraison,

Quand envoyé de la haulte maison, En terre vint l'ambassade angelique L'annuncer mère, et de son Filz unique, Verbe divin, s'aprocher la saison.

D'une si rare et si haulte merveille Ne se deffie, et n'esleve son cueur, Mais d'obéir humblement, s'appareille,

Et seure attend la promise faveur, Pour estre en foy et grâce non pareille Du Père ancelle et mère du Saulveur.

XVII

A la Visitation.

Quand charité les haultz biens produisant Guida la Vierge à veoir l'antique mère Du Précurseur, qui sentit le mistere Du Filz de Dieu au ventre encor gisant,

Joye elle en eust pour son labeur duisant, Comme elle avoit pour sa foy salutaire Receu le fruict qui l'unyvers tempère, Fruict au salut tous humains conduisant.

Prophette heureux, qui couvert dans le centre D'un corps terrestre, as cogneu la clairté Close et seellée au sainct virginal ventre !

Ta mère heureuse, annunceant vérité !

Troys foys heureuze est celle pour nous entre

Le Filz mortel, Père d'éternité !

96 MÉLANGES LANSON.

XVIII

A la Purification.

Venu le temps que la Vierge purgée, Selon la loy, au temple présenta Le Filz au Père, et que le viel chanta L'heur et l'honneur de la gent affligée,

Et en clairté l'oscurité changée, Tant ce prophette en Dieu se contenta, Qu'en son esprit plus il ne souhaitta Que de ses ans veoir la course abbregee.

Si donc pour veoir du futur saulvement

Présent l'autheur, son ame départie

Du corps veult estre et d'emprisonnement,

Du bien receu la nostre or advertie Combien plus doybt de tout son