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Œuvres Complètes
de
Marcel Schwob
Justification
Il a été tiré de cet ouvrage :
lo exemplaires sur Japon numérotés de I à lo
jo exemplaires sur Hollande numérotés de II à 60
200 exemplaires sur Arches numérotés de 61 à 260
12^0 exemplaires sur Vergé Navarre numérotés de 261 à i.^oo
Plus ^o exemplaires de Chapelle , sur vergé Mut 1er lettrés de A à Z de a à -l
N" du présent exemplaire : 3 (> §
LES ŒUVRES COMPLETES
de
Marcel Schwoh
(1867-1905)
Théâtre
:>
I
Macbeth
(traduâion médite)
542398
31- 5 52,.
Typographie FRANÇOIS BERNOUARD 73, Rue des Saints-Pères, 73
A PARIS
Macbeth
Personnages
roi d^ Ecosse ses fils
généraux de l'arnJe du roi nobles écossais
Duncan
Malcolm j
donalbain *
Macbeth ,
Banquo * Macduff
Lennox i
Ross (
Menteth I
Angus \
OiTHXESS I
Fléance
Si WARD
Si ward le jeune,
Seyton
Un Jeune Enfant le fils de Macduff
Un Médecin anglais
Un Médecin écossais
Un Soldat
Un Portier
Un Vieillard
Lady Macbeth
Lady Macduff
Dame Noble
Trois Sorcières
fils de Banquo
Comte de Northumberland, général de l'armée anglaise
son fils
un officier attaché à la suite de Macbeth
attachée à la suite de Macbeth
Apparitions (Spectre de Banquo ; Fantôme ; Fantôme de l'enfant couronné ; cortège de huit rois).
Seigneurs, Gentilshommes, Officiers, Soldats, Assassins, Serviteurs et Messagers.
Ha scène est en Ecosse et en Angleterre.
Ade Premier
SCENE PREMIERE
Une lande déserte. — Tonnerre et éclairs.
Entrent Trois Sorcières
Première Sorcière. — A quand, nous trois, vente, grêle ou foudroie ?
Seconde Sorcière. — Après l'issue du grand tohu-bohu, après la bataille gagnée ou perdue.
Troisième Sorcière. — Avant le soleil cou- chant descendu.
Première Sorcière. — Oii se trouver?
Seconde Sorcière. — Sur la lande.
Troisième Sorcière. — Là, qu'on attende Mac- beth.
Première Sorcière. — Je viens, Grisemine.
Seconde Sorcière. — Mon crapaud m'appelle.
Troisième Sorcière. — Nous voilà.
Toutes trois. — Beauté en hideur, hideur en beauté, flottons par la brume et par l'air souillé. ( Elles sortent. )
12 WILLIAM SHAKESPEARE.
SCENE II Un camp près de Forres. Fanfares au dehors. '
Entrent Duncan, Malcolm, Donalbain, Lennox et leur suite. A leur rencontre vient un Sergent D*ARMES blessé.
Duncan. — Quel e§t cet homme si sanglant ? Il doit pouvoir dire, si on en juge par son aspeâ:, où en t§t à cette heure la révolte.
Malcolm. — C'e^ le sergent d'armes qui, en bon et hardi soldat, s'e§t battu pour moi quand j'étais pris. Holà, mon brave, viens dire au Roi ce que tu sais de la bataille, quand tu la quittas !
Le Sergent d'armes. — Douteuse, en suspens, comme deux nageurs las dont l'étreinte mutuelle, étouffe l'effort. L'impitoyable Macdonald — qu'il e§t digne d'être rebelle tant les multiples vilenies de la nature l'aiguillorment de leur essaim, — s'ap- puie sur ses renforts des îles d'Occident, routiers et porteurs de vouges ; la Fortune, catin de félon, sourit à sa traîtresse querelle ; mais c'eS^t en vain ! Macbeth le hardi — ô nom bien mérité, — dédai- gneux de la Fortune, de sa lame d'acier brandie, fumante de sang et de carnage, semblant le mignon de Bellonne, se tailla passage jusqu'au rustre, face à face, et d'attaque, sans lâcher prise, le décousit des tripes aux mandibules et cloua sa tête à nos cré- neaux !
Duncan. — O le vaillant cousin, l'excellent seigneur !
Le Sergent d*armes. — Mais comme de la première rougeur du soleil éclate la naufrageuse tempête et l'orage sinistre, ainsi la source salutaire
MACBETH 15
s'enfle, dévastatrice ! Ecoute, ô roi d'Ecosse, écoute ! A peine la justice, la valeur à son côté, eut fait tourner talons aux routiers fugitifs, que le Sire de Norvège, aux aguets, toutes armes fourbies, lance de nouveaux renforts et recommence l'assaut.
Duncan. — Voilà pour décourager nos capi- taines, Macbeth et Banquo !
Le Sergent d'armes. — Oui, comme des moi- neaux effarent un aigle, ou le lièvre un lion. Ils semblaient, à dire vérité, deux canons bourrés à double charges, tant ils doublaient et redoublaient sur l'ennemi leurs coups ; voulaient-ils se plonger dans des bouillons de sang, ou consacrer par leur massacre un nouveau Golgotha, je ne sais ?... mais je succombe... mon sang crie " au secours ! "
Duncan. — Tes paroles te seyent autant que tes blessures ; toutes deux respirent l'honneur. Qu'on amène des médecins. ( Le sergent d'armes sort. ) Qui vient là ? ( Lntre ^oss. )
Malcolm. — Le noble captai de Ross.
Lennox. — Quelle hâte fait flamber ses yeux ? Comme un qui brûle de révéler une étrange nouvelle.
Ross. — Dieu garde le Roi !
Duncan. — D'oia venez-vous, noble captai ?
Ross. — De Fife, grand roi, où les bannières de Norvège claquent aux quatre vents du ciel et jettent sur le peuple un écran de glace. Norvège lui-même, nombreux et terrible, aidé de ce traître très déloyal, le captai de Cawdor, engagea le noir combat. Et le fiancé de Bellone, fort de son armure, le rencontra et l'affronta en égal, pointe à pointe rebelle, bras à bras, dompta ses sursauts, et, pour conclure, la victoire nous demeura.
Duncan. — O bonheur !
14 WILLIAM SHAKESPEARE
Ross. — Si bien que Sweno, roi de Norvège, implore capitulation ; et nous ne daignâmes lui accorder d'enterrer ses morts, jusqu'à ce qu'il eut déboursé, dans l'île Saint Colm, dix mille dollars à nos profits communs.
Duncan. — Il ne faut plus que ce captai de Cawdor trompe nos affections intimes. Prononcez sur le champ son jugement à mort, et du titre qu'il portait, allez saluer Macbeth.
Ross. — y y veillerai.
Duncan, — Ce qu'il a perdu, le noble Macbeth le gagne. ( Us sorter/ 1. )
SCENE III
Une lande. L'orage.
Rntrent les Trois Sorcières
Première Sorcière. — D'où viens-tu, ma sœur ?
Seconde Sorcière. — J'ai tué des porcs.
Troisième Sorcière. — Et toi, ma sœur, d'où ?
Première Sorcière. — A croppetons, la femme d'un matelot mangeait des châtaignes ; elle mâchon- nait, mâchonnait, mâchonnait. — " Donne-moi ", lui dis-je. — " Arde, sorcière ", crie la trogne gloutonne. Son mari, patron du Tigre, vogue vers Alep : mais dans un crible y volerai, et comme un rat à la queue coupée, travaillerai, travaillerai, travaillerai.
Seconde Sorcière, — Je te donnerai le vent du noroit.
Première Sorcière, — Merci à toi.
Troisième Sorcière. — A moi un autre.
MACBETH If
Première Sorcière. — J'ai, moi-même, tous les autres ; ils soufflent jusqu'au fond des havres, aux quatres coins du compas du marin, pour l'essorer sec comme foin; jamais, ni nuit ni jour dormir; jamais paupière en appentis ; il vivra comme un interdit-; longues semaines, neuf neuvaines, son corps labourerai de peines ; sa nef ne doit être perdue ; mais elle sera des flots battue. Regarde, là.
Seconde Sorcière. — Fais voir, fais voir !
Première Sorcière. — Le pouce d'un pilote noyé sur son retour.
■ Troisième Sorcière. — Ecoute, le tambour, écoute ! Macbeth c§t en route.
Permière Sorcière. — Sœurs de mal heur, main en main, chevauchant par la terre et l'onde, ainsi faisons la ronde, la ronde. Trois à toi, et trois à moi, et trois à tout, c'e^t neuf au bout. Paix, paix, le charme e§t fait. ( Entrent Macbeth et Banquo. )
Macbeth. — De ma vie, je n'ai vu si laide et si glorieuse journée.
Banquo. — Quelle distance compte-t-on jusqu'à Forres ? Qui sont ces créatures, si flétries, et de bardes si étranges ? elles ne semblent pas habitantes de la terre, et pourtant elles y marchent. Etes-vous vivantes ? Etes-vous chose qu'homme puisse inter- roger ? Vous paraissez me comprendre. Chacune, d'un accord, posa son doigt grivelé sur ses lèvres fanées ; vous êtes sans doute des femmes, et pour- tant ces mentons poilus me défendent de vous déclarer telles.
Macbeth. — Parlez donc, si vous le pouvez : qu'êtes-vous ?
Première Sorcière. — O gloire, Macbeth, gloire à toi, captai de Glamis.
1 6 WILLTAM SHAKESPEARE
Seconde Sorcière. — O gloire, Macbeth, gloire à toi, captai de Cawdor.
Troisième Sorcière. — O gloire, Macbeth, gloire à toi qui un jour seras roi !
Banquo. — Cher seigneur, pourquoi tressaillir et sembler en frayeur pour choses qui ont un si doux son ? Au nom de tout ce qui e^ vrai, vivez-vous dans l'imagination, ou si réellement vous êtes telles que vous vous montrez ? A mon noble compagnon vous prédites grâces présentes et grandes promesses de haut état et d'espérances royales, tant qu'il semble entré en ravissement ; à moi vous ne parlez point. Si vous savez regarder dans les germes de l'avenir, quel grain croîtra et quel demeurera Stérile ? parlez-moi donc, à moi qui n'implore ni ne crains vos faveurs ni votre haine.
Première Sorcière. — Gloire !
Seconde Sorcière. — • Gloire !
Troisième Sorcière. — Gloire !
Première Sorcière. — Moindre que Macbeth, et plus grand !
Seconde Sorcière. — Non tant heureux, mais beaucoup plus heureux !
Troisième Sorcière. — Tu seras père de rois, mais roi tu ne seras point. Par ainsi, gloire à vous, Macbeth, Banquo !
Première Sorcière. — Macbeth et Banquo, gloire !
Macbeth. — Restez, prophetesses réticentes, vite parlez plus clair ! Par la mort de Sinal, je le sais, je suis captai de Glamis — mais de Cawdor — comment ? Le captai de Cawdor e§t vivant, seigneur en puissance — et, pour être roi, ce n'eS pas plus dans les limites du possible que d'être captai de
MACBETH 17
Cawdor. Dites, d'où tenez- vous cette étrange infor- mation — et pourquoi, sur cette lande décriée, arrêtez- Tous notre marche pour clamer ces prédirions ? Parlez, je vous l'ordonne ! (Les sorcières disparaissent.)
Banquo. — La terre forme des bulles, comme l'eau : et celles-ci étaient telles . Où ont-elles disparu ?
Macbeth. — Dans l'air et ce qui semblait leur corps s'eSt fondu comme l'haleine au vent. Ah, que ne sont-elles restées !
Banquo. — Etaient-ils là, vraiment, ces êtres dont nous parlons ou avons-nous mangé l'herbe de folie qui captive la raison ?
Macbeth. — Vos enfants seront rois.
Banquo. — Vous serez roi.
Macbeth. — Et captai de Cawdor ; eft-ce bien cela ?
Banquo. — C'eSt cela ; même air, même chan- son. Qui va là ? ( Entrent Koss et Angus. )
Ross. — Le roi a reçu en grande joie, Macbeth, la nouvelle de ton succès ; et quand on lui apprend les prouesses de ta personne parmi les rangs rebelles, tant son propre étonnement balance son admiration pour toi qu'il demeure silencieux ; puis, dans sa revue de la même journée, il te trouve au milieu des durs bataillons de Norvège, impassible parmi les terreurs que tu as soulevées, étranges images de mort. Po^te sur poète, les bulletins pieu valent comme la grêle : chacun lui portait des éloges pour ta vaillante défense de son royaume et les répandait devant lui.
Angus. — Nous sommes délégués seulement pour te présenter les remercîments de notre royal maître, et t'introduire devant lui : nous n'avons pas charge de la récompense.
i8 WILLIAM SHAKESPEARE
Ross. — Mais à titre d'arrhes pour des honneurs plus grands, il m'a mandé de te saluer de par lui, captai de Cawdor ; salut en ce nom, très noble captai ; c'e^ désormais le tien.
Banquo, à part. — Quoi ? le diable peut dire vrai ?
Macbeth. — Le captai de Cawdor e§t vivant : pourquoi me revêtir du manteau d'un autre ?
Angus. — Celui qui fut le captai vit encore ; mais il traîne cette vie, qu'il mérite de perdre, sous un jugement fatal. Etait-il allié -aux gens de Norvège, a-t-il fourni les rebelles de renforts et de moyens secrets, a-t-il pratiqué des deux parts pour ruiner son pays, je ne sais ; mais ses trahisons capitales, confessées et prouvées, l'ont renversé.
Macbeth, à part. — Glamis, et captai de Cawdor ! la dernière grandeur e§t à venir. Merci de vos peines. {^A Manqua.) N'espérez-vous pas que vos enfants seront rois, puisque celles qui m'ont fait captai de Cawdor ne leur ont pas promis moins ?
Banquo. — Alors, si on y prêtait foi, vous ose- riez maintenant voir luire devant vous la couronne, après le nom de Cawdor. Mais c'e^ très étrange ; et souventes fois, pour nous gagner au mal, les suppôts des ténèbres prédisent juSte, nous séduisent par d'honnêtes vétilles jusqu'à nous engager dans la profondeur de suites ignorées. Mes cousins, un mot, je vous prie.
Macbeth, à part. — Deux vérités prononcées, deux annonciatrices radieuses d'une aâiion surgis- sante dont le centre e§t l'empire ! — Messieurs, je vous remercie. — (^A part. ) Cette sollicitation sur- naturelle, ce ne peut être le mal, ce ne peut être le bien. Si c'e§t le mal, pourquoi m' avoir donné un
MACBETH T9
avantage solide, fondé sur une vérité ? Je suis captai de Cawdor. Si c'eSt le bien, pourquoi cette toute puissante suggestion dont l'image effroyable horripile mes cheveux, déloge mon cœur, le choque contre mes côtes, et rompt sa course de nature. Comme la terreur présente e§t plus faible que l'ima- gination de l'horreur ! Ma pensée, où l'assassinat n'eSt encore qu'en fantaisie, ébranle à ce point l'unité de mon être que tous mes sens sont étouffés par le rêve, et rien n'e^ que ce qui n'eêt pas.
Banquo. — Voyez l'extase où e§t notre compa- gnon.
Macbeth. — Si le de^in veut me faire roi — quoi — le destin peut me couronner sans que je bouge !
Banquo. — Les nouveaux honneurs qui fendent sur lui ressemblent à ces vêtements peu familiers qui ne se modèlent sur nous que par l'usage.
Macbeth, à part. — Advienne que pourra, le temps vient à point, l'heure fût-elle mauvaise.
Banquo. — Noble Macbeth, nous attendons votre loisir.
Macbeth. — Daignez en grâce m'excuser : j'avais le cerveau lourd, et tout travaillé d'aflPaixes négligées. Messieurs mes amis, vos peines sont désormais inscrites sur une page que je relirai chaque jour. Allons trouver le roi. (^A part à Banquo. ) Songez à notre aventure et quand nous serons libres, après l'avoir mûrement pesée, je veux que nous en parlions ensemble à cœur ouvert.
Banquo. — Le plus volontiers du monde.
Macbeth. — Jusque-là, silence. Venez, mes amis. ( Ils sortent. )
WILLIAM SHAKESPEARE
SCENE IV
Forres. Le Palais.
Fanfare. Entrent Duncan, Malcolm, Donalbain, Lennox et leur suite.
Duncan. — La sentence de Cawdoi e§t-elle exécutée ? Ceux qui en ont commission ne sont-ils point encore revenus ?
Malcolm. — Mon lige, ils ne sont pas encore de retour. Mais j'ai vu un témoin de sa mort, et il m'a rapporté que bien librement il avait confessé ses trahisons, imploré le pardon de Votre Altesse et montré un profond repentir ; rien dans sa vie n'a été si digne que la façon dont il l'a quittée ; il est mort en homme qui se serait exercé à mourir, et à jeter son joyau le plus cher comme la plus vaine des babioles.
Duncan. — Il n'y a point d'art pour faire induftion de l'âme par le visage. C'était un gentilhomme en qui j'avais fondé une confiance abso- lue. ( Entrent Macbeth, Banquo, Ko s s et Angus. ) O très noble cousin ! Dans cet instant même le remords de mon ingratitude me pesait lourdement : tu es allé si haut que la récompense, de son aile la plus rapide, a peine à te rejoindre. Je voudrais que tes mérites fussent moindres : alors la proportion de ce qui t'eSt dû et de ce que je te donne serait plus ju§te. Et il me re^e seulement à dire ceci : je te dois trop, il faudrait plus que tout pour te payer.
Macbeth. — Le service et la loyauté dont je suis redevable se payent par leur accomplissement même.
MACBETH 21
C'est le rôle de Votre Altesse qu'elle reçoive nos devoirs ; et nos devoirs envers votre trône et l'Etat sont comme des fils et des serviteurs ; quand ils ont tout fait, ils n'ont fait que leur dû, sauf toujours et partout votre amour et honneur.
Duncan. — Sois ici le bienvenu ; tu seras comme un arbre que j'ai planté, et que je tâcherai de faire grandir et s'étendre. Noble Banquo, tes mérites ne sont pas moindres et il e§t jufte qu'ils soient reconnus tels ; viens ça, que je t'embrasse et que je te presse sur mon cœur.
Banquo. — Si sa chaleur féconde ma fortune, je vous en offre d'avance les fruits.
Duncan. — Mes joies trop pleines débordent et se muent en une douloureuse pluie de larmes. — Fils, cousins, capitaines, et vous tous, mes proches officiers, sachez que nous établissons l'Etat sur notre fils aîné, Malcolm, qui d'ores en avant sera nommé prince de Cumberland ; auquel honneur il n'accédera pas. Messieurs, sans compagnie ; autour de lui brilleront comme des étoiles sur tous ceux qui sauront les mériter, les marques de noblesse. — {à Macbeth. ) Nous voulons d'ici nous rendre à Inverness et resserrer les liens qui déjà nous attachent.
Macbeth. — Il n'y a de peme que hors le service de votre grâce. Moi-même, je veux être le héraut de votre venue, et donner à ma femme la joie de lui annoncer votre approche. Ainsi, très humble- ment, je prendrai congé.
Duncan. — Mon noble Cawdor !
J/Iacbeth, à part. — Prince de Cumberland ! voilà un degré qui va me faire trébucher ou qu'il faut que j'enjambe : il t€t en travers de ma route. Astres, cachez vos feux, que la lumière ne voie la
22 WILLIAM SHAKESPEARE
profonde noirceur de mes désirs ! Les yeux fermés, laissez aller la main ; laissez faire la chose qui, faite, emplira d'horreur les yeux.
Duncan. — Vous dites vrai, noble Banquo ; sa vaillance t§t extrême ; on m'abreuve de ses éloges, et je m'en déleâ;e. Allons, il faut le suivre puisqu'il a voulu nous devancer pour nous souhaiter la bien- venue ; excellent, incomparable cousin ! ( Fanfare, Ils sortent. )
SCENE V
Inverness. Une salle du château de Macbeth Entre Lady Macbeth, qui lit une lettre.
Lady Macbeth. — " Elles me rencontrèrent au jour du succès, et j'ai appris par information très certaine qu'elles ont en elles plus que science humaine. Dans l'instant que je brûlais du désir de les interroger plus avant, elles se muèrent en air, et s'y évanouirent. Tandis que l'étonnement me tenait ravi, arrivèrent des messages du roi qui me proclamaient " captai de Cawdor ", titre par lequel, tout justement avant, ces fatales sœurs m'avaient salué ; ensuite, me renvoyant au temps à venir, crièrent : " Gloire, tu seras roi ". Voilà ce que j'ai cru bon de te mander, chère partenaire de nos grands espoirs, afin que tu ne puisses perdre la joie qui te revient par l'ignorance où tu serais de la gran- deur qui t'eSt promise. Mets-la contre ton cœur, et adieu ".
Glamis, tu l'es ; et tu es Cawdor, et tu seras ce qui t'a été promis. Pourtant je crains ta nature. Elle eft trop pleine du lait de la douceur humaine pour happer
MACBETH 25
le chemin le plus court ; tu voudrais être grand, tu ne manques pas d'ambition, mais tu manques de la per- version qu'il y faudrait joindre ; ce que tu voudrais hautement, tu le voudrais saintement ; tu ne vou- drais pas piper au jeu et pourtant tu voudrais gagner à toute force ; tu voudrais tenir, grand Glamis, tout ce qui te crie : " Voilà comme il faut faire pour m'obtenir ", et tu as la peur de le faire, et la crainte que ce ne soit pas fait. Hâte-toi, viens ça, que j'instille mon vouloir dans ton oreille, que je lacère par la violence de mon langage tout ce qui s'écarte de ce cercle d'or dont le destin et les puissances transcen- dantales semblent vouloir te couronner. ( Entre un messager. ) Quelles nouvelles apportes-tu ? Le Messager. — Le roi arrive ici ce soir. Lady Macbeth. — Tu es fou ? Que dis-tu ? Ton maître n'e§t-il pas avec lui ? Si c'était vrai, il m'aurait avertie pour les préparatifs.
Le Messager. — Plaise à votre grâce, c'est vrai ; notre seigneur captai arrive ; un de mes camarades l'a devancé à toute vitesse ; il pâme presque, à perte d'haleine, c'e§t tout ce qu'il a pu dire.
Lady Macbeth. — Qu'on prenne soin de lui. Il apporte de grandes nouvelles. {Le messager sort.) Le corbeau même e§t rauque, qui croasse l'entrée fatale de Duncan sous l'ombre de mes créneaux. Accourez, pouvoirs qui gouvernez les pensers mor- tels ; ici, désexez-moi ! emplissez-moi, du chef aux pieds, rouge-bord, de cruauté hideuse ; engluez mon sang ; fermez les écluses qui donnent passage au remords, crainte que des accès de scrupules natu- rels ébranlent mon projet sinistre ; ni paix ni repos entre l'idée et l'ade ! Saisissez mes seins de femme, et tournez mon lait en fiel, suppôts de l'assassinat,
24 WILLIAM SHAKESPEARE
où que vous soyez, en votre invisible substance, vous qui servez le mal en ce monde ! Viens, nuit opaque, drape-toi des fumées fuligineuses d'enfer, que le tranchant de ma lame ne voie pas la blessure qu'elle inflige, ni que le ciel darde ses yeux sous la courtepointe des ténèbres pour crier : " Holà ! holà ! " ( Entre Macbeth ). Grand Glamis ! noble Cawdor ! plus grand encore par le glorieux salut de l'avenir ! Tes lettres m'ont transportée au-delà du présent qui ignore, et voici que j'éprouve le futur dans l'infant !
Macbeth. — Ma très chère âme, Duncan arrive ici cette nuit.
Lady Macbeth. — Et il repart ?
Macbeth. — Demain, à ce qu'il pense.
Lady Macbeth. — O jamais le soleil ne verra ce lendemain ! Votre figure, mon captai aimé, semble un livre où certaines gens liraient bien des choses étranges. Pour tromper le temps, soyez semblable au temps : ayez la bienvenue aux yeux, sur la main, à la bouche ; soyez semblable à la fleur innocente, mais soyez le serpent, qui dort dessous. Il faut qu'on prépare le service de celui qui arrive ; et vous allez livrer à ma tâche la grande œuvre de cette nuit par laquelle toutes nos nuits, tous nos jours du temps futur régneront en leur souveraineté suprême et seule maîtrise.
Macbeth. — Nous en reparlerons.
Lady Macbeth. — Seulement gardez le regard clair. Changer de visage, c'eé^t éternellement craindre, tout le reste, laissez-le moi.
MACBETH 25.
SCENE^VI
^Devant le château de Duncan
Ejttrent.joueurs de hautbois et porteurs de torches^ Dun- can, Malcolm, Donalbain, Banquo, Lennox, Macduff, Ross, Angus et leur suite.
Duncan. — Que le site de ce château possède de charme ! L'air vif et doux enveloppe et caresse les sens.
Banquo. — Voyez le passant de l'été, le martinet qui hante les maisons saintes, qui s'attache là où il aime ; il sait bien qu'ici l'haleine du ciel e^ suave et parfumée ; sous les corniches, les frises, les encor- bellements, pas de saillie en niche où cet oiseau n'aille faire le berceau de ses petits et pendre son lit frêle ; là où ils hantent et couvent, je l'ai remarqué, l'air e§t exquis. {Entre lady Macbeth.)
Duncan. — Voici venir notre gracieuse hôtesse. L'amour qui s'impose e^ parfois importun ; mais encore devons-nous remercier l'amour. Voici donc qu'il vous faut rendre grâce à Dieu, parce que nous vous imposons de la peine, et nous rem^ercier de vos fatigues .
Lady Macbeth. — Tous nos services, fussent-ils chacun double, puis redouble encore, seraient pauvres et faibles pour compenser les honneurs pro- fonds et immenses dont Votre MajeSlé charge notre maison ; pour ceux du passé, pour les dignités récentes qu'Elle daigna y ajouter, nous demeurons en son humble dévotion.
Duncan. — Où est le captai de Cawdor ? Nous l'avons serré de près, sur les talons et cuidions lui
26 WILLIAM SHAKESPEARE
servir de fourriers : mais il chevauche grand train, et son fort amour, acéré comme son éperon, l'a mené au gîte avant nous. Noble et belle hôtesse, nous nous remettons à votre hospitalité cette nuit.
Lady Macbeth. — Nous sommes vos serviteurs, à jamais ; nos gens, nos corps, nos biens, ne sont qu'un dépôt dont nous devons compte au gré de Votre Altesse pour les lui rendre comme siens.
Duncan. — Veuillez me donner votre main et me conduire vers mon hôte ; nous l'aimons au plus haut point et nous lui continuerons nos grâces. Par votre permission, notre hôtesse... ( Ils sortent. )
SCENE VIT
Le château de Macbeth
Joueurs de hautbois et porteurs de torches. Entrent un écuyer servant et autres officiers de table avec de la vaisselle plate et des pièces de service. Ils traversent la scene. Ensuite entre Macbeth.
Macbeth. — Si une fois fait, quand ce sera fait, c'était fait pour toujours... Ce serait fait vite ; si le meurtre entravait ses conséquences et son accomplis- sement agrippait le succès ; si ce coup seulement était commencement et fin de tout, rien qu'ici, rivage et fleuve du temps, je me précipiterais dans la vie à venir. Mais dans ces cas-là nous trouvons toujours ici-bas, sentence ; ainsi nous enseignons de sanglantes leçons qui retournent enseignées frap- per leur inventeur. Cette justice, à la main pondérée, présente à nos propres lèvres les mixtures de notre
MACBETH 27
calice empoisonné. Ici double sauvegarde ; d'abord je suis son proche et vassal, deux fortes choses contre l'aétion ; puis la qualité d'hôte. Ainsi je devrais verrouiller la porte contre le meurtrier, ne pas porter moi-même le couteau. En outre ce Dun- can a si doucement exercé son pouvoir, il fut si candide dans son haut miniftère, que ses vertus clameront comme des anges, sonneurs de trompettes, contre la profonde damnation de le faire disparaître ; et Pitié, semblable à l'enfant nouveau -né enfour- chant tout nu l'ouragan, au céleste chérubin qui chevauche les invisibles coursiers de l'air, souffle- ra l'horrible aftion dans tous les yeux et jusqu'à noyer de larmes le vent. Je n'ai pas d'éperons pour piquer les flancs de mon vouloir, mais seule- ment l'ambition qui bondit, se surpasse et retombe. ( Entre Ladj Macbeth. ) Eh bien, quelles nouvelles ?
Lady Macbeth. — Il a presque fini de souper... pourquoi avez-vous quitté la salle ?
Macbeth. — M'a-t-il demandé ?
Lady Macbeth. — Ne le savcz-vous pas ?
Macbeth. — Nous n'irons pas plus loin dans cette affaire. Récemment, il m'a fait honneur ; j'ai acquis les opinions dorées de toutes sortes de gens qu'il convient maintenant de porter dans leur jeune éclat et non de rejeter si vite.
Lady Macbeth. — Etait-elle ivre l'espérance dans laquelle vous vous drapiez ? A-t-elle dormi depuis pour s'éveiller maintenant verte et blafarde au regard de ce qu'elle a volontairement décidé ? maintenant je ferai tel cas de ton amour. Crains-tu dans tes aâ:es et résolutions d'être le même que dans ton désir ? Voudrais-tu posséder ce que tu estimas l'orne- ment de la vie, et vivre lâchement dans ta propre
28 WILLIAM SHAKESPEARE
eSlime, laissant \mje n'ose pas suivre un je voudrais^ tel le pauvre chat de l'adage :
Minet aime les poissons mais rfose se mouiller les pattes.
Macbeth. — Paix, je t'en prie. J'ose tout ce qui convient à un homme ; qui ose au-delà n'en t§t plus un.
Lady Macbeth. — Quelle était donc la bête qui vous força jadis à me confier cette entreprise ? Quand vous l'avez osé, alors vous étiez un homme ; maintenant pour être plus que vous n'étiez, vous seriez d'autant plus homme. Ce n'était ni le temps ni le lieu ; cependant vous vouliez les créer tous deux. Ils se sont faits d'eux-mêmes et leur concor- dance vous annihile. J'ai donné le sein et je sais combien c'e^ tendre d'aimer l'enfançonnet qui me tette ; j'aurais, tandis qu'il souriait à mon visage, arraché de ses gencives molles la pointe de mon sein, fait jaillir la cervelle, si j'avais ainsi juré comme vous avez juré en cela.
Macbeth. — Si nous allions échouer ?
Lady Macbeth. — Nous, échouer ! Vissez seu- lement votre courage à fond et nous n'échouerons pas. Lorsque Duncan sera endormi ( à quoi sa dure étape l'invitera vite et profondément ) je convaincrai bientôt ses deux suivants de chambre avec vin et hypocras en sorte que mémoire, gardienne de leur cervelle, ne sera que fumée et le récipient de leur raison un alambic. Quand dans le sommeil du porc leurs personnes tomberont submergées, comme dans la mort, que ne pourrons-nous, vous" et moi, para- chever sur Duncan sans gardes ? De quoi ne pas charger ses officiers spongieux ? Qui portera mieux le faix de notre grand meurtre ?
MACBETH 29
Macbeth. — Enfante seulement des enfants mâles ! car le coin de ta matrice intrépide ne doit frapper que des mâles... Sera-t-il pas patent, quand nous aurons marqué de sang les deux dormeurs de sa chambrée et usé de leurs propres dagues, que ce sont eux qui firent la chose ?
Lady Macbeth. — Qui l'admettrait autrement quand sur sa mort nous rugirons griefs et clameurs ?
Macbeth. — C'e§t décidé et je tendrai chaque ressort de mon corps vers ce terrible exploit. Allons et trompons notre monde par la plus nette appa- rence. Un faux visage doit cacher ce que sait un -faux cœur. ( Ils sortent. )
Rideau
Ade Deuxième
SCENE PREMIERE Inverness. Une cour du château de Macbeth
'Entre Banqvo, précédé de Fleance, qui porte me torche
Banquo. — Où en e§t la nuit, mon gars ?
Fleance. — La lune e^t couchée. Je n'ai pas entendu sonner l'heure.
Banquo. — Et elle se couche sur la minuit.
Fleance. — Pour moi, il eft plus tard, mon père.
Banquo. — Tiens, prends mon épée. — On rogne la dépense, au ciel : ils ont soufflé toutes leurs chan- delles. — Tiens, ceci encore ; prends. Une lourde contrainte pèse sur moi comme un plomb ; et pourtant je voudrais ne pas dormir. Pouvoirs céleftes, réfrénez en moi les infernales idées aux- quelles la nature se livre, pendant le repos ! {Entre Macbeth, et un serviteur, qui porte une torche^ Donne- moi mon épée ! Qui va là ?
Macbeth. — Ami.
Banquo. — Quoi, messire, debout encore ? Le
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roi e§t au lit ; il a montré un extraordinaire plaisir, et fait envoyer grandes largesses à tous vos officiers ; voici un diamant qu'il offre à votre femme, laquelle il déclare sa très douce hôtesse. Bref il s'e^ retiré en un contentement inimaginable.
Macbeth. — Surpris à l'improvi^te, nos soins- ont subi la loi de nécessité, sans quoi, plus libres,, ils eussent pu faire davantage.
Banquo. — Tout fut parfait. J'ai rêvé la nuit dernière des trois mornes sœurs. Pour vous, elles ont montré quelque vérité.
Macbeth. — Je ne songe pas à elles. Pourtant, quand vous pourrez perdre une heure à notre ser- vice, nous voudrions l'employer à parler plus à plein de cette affaire, si vous daignez en trouver le temps .
Banquo. — Au gré de votre loisir.
Macbeth. — Tenez-vous à notre entente, quand l'heure viendra, et vous n'y trouverez que bien honorable.
Banquo. — Pourvu que je n'en perde point, cher- chant à l'accroître, mais que je puisse garder ma franchise de cœur, ma pureté d'allégeance, je me laisserai conseiller.
Macbeth. — Bon repos, en attendant.
Banquo. — Merci, messire, à vous de même. {Banquo et Fleance sortent.)
Macbeth. — Va, prie ta maîtresse, quand mon vin sera prêt, qu'elle frappe sur la cloche. Va-t-en au lit. (Le serviteur sort.) Eft-ce une dague que je vois là, devant moi, la poignée vers ma main ? Ça, que je t'agrippe. Je ne te tiens pas, et je te vois toujours. N'es-tu pas, vision fatale, sensible aux mains ainsi qu'aux yeux ? Ou n'es-tu qu'une dague
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de la fantaisie, une création fausse, engendrée par l'échauffement de la cervelle ? Je te vois encore, en forme aussi palpable que celle-ci qu'à cette heure je tire. Tu es la maréchale de la route que j'allais prendre ; c'e^ d'un tel in^rument que j'allais user. Mes yeux sont les dupes de mes autres sens... ou bien ils les valent tous ! Je te vois toujours ; et sur ta lame et ta rouelle, des gouttes de sang — qui n'y étaient pas tout à l'heure. — Non, tout cela n'eft pas ; c'eSt l'œuvre sanglante qui veut prendre forme devant mes yeux. A cette heure, par la moitié de notre monde, la nature semble morte, et les mauvais rêves se glissent aux courtines du sommeil ; le Sortilège célèbre ses oiSfrandes à la pâle Hécate ; et le Crime maigre, au cri d'alarme du Loup, sa sentinelle, qui hurle aux veillées de la nuit, rampe ainsi cauteleux, comme Tarquin en son rapt, et vers son but glisse comme un speâire. O toi, terre fixe et certaine, n'écoute point mes pas, ni où ils vont, crainte que tes pierres mêmes ne crient : *' Il e§t là " et ne troublent l'horreur qui entoure cette heure. Pendant que je h able, il e^ vivant ! Les mots soufflent une haleine froide sur la chaleur d'agir. ( Coup de cloche. ) J'y vais — et c'en e§t fait — la cloche m'appelle. Ne l'écoute pas Duncan ; elle t'envoie au ciel ou à l'enfer : car c'e^ ton glas. ( Il sort. )
SCENE II
'Entre Lady Macbeth
Lady Macbeth. — Ce qui leur a donné l'ivresse, m'a donné la force ; ce qui leur a ôté la soif, m'a versé du feu. Ecoute ! Paix ! C'était le cri du
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hibou, le sonneur fatal, qui dit bonne nuit à jamais... Il e§t en train : les portes sont ouvertes, et les valets, gorgés, ronflent et narguent leur office ; j'ai drogué leur vin chaud tant que mort et nature sont en lutte à qui vivra mourra.
Macbeth, à T intérieur. — Qui e§t là ? Quoi, ho !
Lady Macbeth. — Hélas, j'ai peur... s'ils se sont éveillés... si rien n'eét fait — la tentative nous perd — non la chose. Ecoute ! J'ai placé leurs dagues, toutes prêtes ; il ne peut les avoir manquées. S'il n'avait pas ressemblé à mon père, là, endormi, je l'aurais fait, mon mari. ( 'Entre Macbeth. )
Macbeth. — Je l'ai fait. C'e§t fait. N'as-tu pas entendu un bruit ?
Lady Macbeth. — J'ai entendu la chouette qui chouait et les grillons qui criaient.
Macbeth. — N'as-tu pas parlé ?
Lady Macbeth. — Quand ? Là ?
Macbeth. — Comme je descendais...
Lady Macbeth. — Oui.
Macbeth. — Ecoute... Qui couche dans la seconde chambre ?
Lady Macbeth. — Donalbain.
Macbeth. — Voilà un triste speftacle. ( Il regarde ses mains. )
Lady Macbeth. — Sotte pensée que de dire " triste spectacle ".
Macbeth. — Il y en avait un qui riait en dor- mant et qui criait : " A l'assassin " tant qu'ils se réveillèrent l'un l'autre ; j'étais là, debout, et je les entendais . Et puis ils se mirent à faire leurs prières et se tournèrent pour se rendormir.
Lady Macbeth. — Ça en fait deux logés à la même enseigne.
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Macbeth. — Il y en avait un qui criait : "Dieu nous fasse grâce ", l'autre répondait : " Amen '% on eût dit qu'ils me voyaient là, avec ces mains de bourreau, l'oreille tendue à leur terreur. Je n'ai pas pu dire : " Amen " quand ils disaient : " Dieu nous fasse grâce ".
Lady Macbeth. — N'ayez donc pas des scru- pules si profonds.
Macbeth. — Mais pourquoi n'ai-je pas pu pro- noncer le mot " Amen " — moi qui avais tant besoin de grâce — et 1' *' Amen " t§t re^é là, collé au fond de ma gorge.
Lady Macbeth. — Ces choses-là, il ne faut pas y penser comme tu fais ; il y aurait de quoi nous rendre fous.
Macbeth. — Il me semblait entendre une voix qui criait : " Le sommeil e§t mort ", " Macbeth assassine le sommeil ", le sommeil innocent, qui va ravaudant la robe trouée de la Peine, qui fait mourir notre vie quotidienne, bain de repos du dur labeur, baume de l'âme blessée, rafraîchissement de la grande nature, sub^tantifique moelle du banquet de la vie...
Lady Macbeth. — Que veux-tu dire?
Macbeth. — Et la voix criait toujours : " Le sommeil eft mort ", à tous ceux de la maison : *' Glamis vient d'assassiner le sommeil : par ainsi le sommeil de Cawdor e§t mort ; le sommeil de Macbeth eft mort *'.
Lady Macbeth. — Qui criait tout cela ? Voyons, fier captai, vous ôtez le nerf à votre force altière si vous vous écœurez l'âme dans ces méditations ! Va chercher de l'eau ; lave tes mains souillées, qui t'accuseraient... Pourquoi as-tu emporté de là-bas
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les dagues ? Il faut qu'elles y restent. Va les reporter €t barbouille de sang les rustres qui ronflent.
Macbeth. — Je n'y retournerai pas ; j'ai peur, quand je pense à ce que j'ai fait, aller le revoir... je je n'ose pas.
Lady Macbeth. — Ah, volonté infirme ! Donne-moi les dagues ; les morts, les endormis, ce ne sont que des images ; il faut des yeux d'en- fant pour avoir peur du diable en peinture. S'il a du sang, j'en grime les figures des valets, et j'en fais leur crime. ( £//? sort. Coups frappés au dehors. )
Macbeth. — D'où viennent ces coups ? Où en suis-je, que tout bruit m'épouvante l! Quelles mains ce sont là... ah... elles me crèvent les yeux. Tout le vaSte Océan de Neptune pourra-t-il laver ce sang net de ma main ? Non, cette mienne main plutôt empourprera la multitude des mers, et fera la grande verte, rouge. ( L.adj Macbeth rentre. )
Lady Macbeth. — Mes mains sont couleur des vôtres, mais j'aurais honte de porter un cœur si blême. ( Coups frappés au dehors. ) J'entends frapper à la porte du Sud. Rentrons dans notre chambre. Un peu d'eau pour laver tout ceci et après, comme c'eft facile ! Votre couraçe vous avait déserté ! ( Coups frappés au dehors.) Chut, on frappe encore. Mettez votre robe de nuit, crainte que le hasard nous surprenne et révèle notre veillée. Ne vous perdez pas si misérablement dans vos pensées !
Macbeth. — ^ Connaître ce que j'ai fait... mieux vaudrait ne pas me connaître moi-même. ( Coups frappés au dehors. ) Réveille donc Duncan par tes coups, ah ! comme je le voudrais ! ( Us sortent. )
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SCENE III
Entre Le Portier. Coups frappés au dehors.
Voilà un beau tapage, ma foi ! Un qui serait por- tier d'enfer, il en aurait son soûl de tourner la clef. ( Nouveaux coups. ) Pan ! Pan ! Pan ! qui tel là, au nom de tous les diables ! C'est un fermier qui s'e^ pendu au grenier d'abondance. Allons, entrez à la bonne heure, et apportez force torchons ; on va vous faire suer. ( Nouveaux coups. ) Pan ! Pan ! qui va là, au nom de tous les autres diables ? Parbleu, c'e^t un tartufe, fort habile à jurer par tous les deux plateaux de la balance de ju^ice, selon l'occasion, qui a su truffer assez pour l'amour de Dieu, mais non s'entartufier jusqu'en Paradis. Allons, entre, tartufe. ( Nouveaux coups. ) Pan ! Pan ! Pan ! Qui va là ? Parbleu, c'eSt un tailleur anglais qu'on envoie ici pour avoir volé un pan de chausse à la française ; entre, compère tailleur, voici bon feu à rôtir ton oie. {Nouveaux coups.) Pan î Pan ! N'aurai-je pas la paix ? Qui êtes-vous ? Brrr ! Il fait trop froid ici pour une cour d'enfer. Je ne veux plus être démon-portier : j'ai pensé faire entrer certaines gens de tous métiers qui vont par les sentiers fleuris aux flammes éternelles. ( Nouveaux coups. ) On y va ! On y va ! Messieurs, n'oubliez pas le portier. {Il ouvre la porte. Entrent Macduff et Lennox. )
Macduff. — Il était donc bien tard, l'ami, quand vous vous êtes mis au lit, que vous êtes encore couché "à cette heure ?
Le Portier. — Ma foi, monsieur, nous trin- quions encore au second chant du coq, et le vin, monsieur, es't grand excitateur de trois choses.
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Macduff. — Et quelles trois choses le vin excite-t-il spécialement ?
Le Portier. — Pardi, monsieur, l'enluminure du nez, le sommeil, et l'urine. Pour la paillardise, monsieur, il l'excite et l'abat ; il excite le désir, mais il ôte l'exécution ; si bien que le vin en quan- tité, pour ainsi dire, e§t pipeur de paillardise ; il la fait, mais il la défait ; il lui donne le vol et la met en cage, lui donne courage et lui ôte le cœur, la redresse et puis la couche, et en somme, la pipe en un certain sommeil qui de mensonge fait songe.
Macduff. — Je crois que le vin t'a pris de mensonge cette nuit.
Le Portier. — Oui-dà, monsieur, jusque dans la gorge ; mais je le lui ai bien rendu ; et m'e^ avis que j'ai été le plus fort ; il a eu beau me tirer les pieds, j'ai fini par écorcher le renard.
Macduff. — Ton maître e^-il levé ? ( Macbeth entre. ) Nos coups l'ont éveillé ; le voici.
Lennox. — Bonjour, noble seigneur.
Macbeth. — Messieurs, bonjour.
Macduff. — Le roi e§t-il levé, sire captai ?
Macbeth. — Pas encore.
Macduff. — Il m'avait donné l'ordre de venir tôt à son lever ; j'ai failli laisser passer l'heure.
Macbeth. — Je vais vous mener vers lui.
Macduff. — Vous vous donnez une peine qui, je le sais, vous charme ; mais c'e^ une peine.
Macbeth. — L'ouvrage où nous nous plaisons enchante la douleur. Voici la porte.
Macduff. — Je prendrai donc sur moi d'en- trer : c'est ma charge et mon office. ( Il sort. )
Lennox. — Le roi part aujourd'hui ?
Macbeth. — Il part, ainsi avait-il décidé.
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Lennox. — Nous avons eu une nuit de tem- pête ; à notre logement les cheminées ont été empor- tées par le vent ; on a ouï, paraît-il, des plaintes aériennes, des cris étranges de mort, des voix ter- ribles qui annonçaient le bouleversement de toutes choses, révolutions écloses en des jours lugubres ; l'oiseau de malheur s'eft lamenté toute la longue nuit ; d'aucuns disent que la terre tremblait la fièvre -
Macbeth. — C'eft vrai : xme mauvaise nuit.
Lennox. — Dans mes jeunes souvenirs je ne trouve pas la pareille. ( Macduff rentre. )
Macduff. — O horreur ! horreur ! horreur ! Pas de langue ni de cœur qui ose te concevoir, qui ose te nommer !
Macbeth, Lennox. — Qu'y a-t-il ?
Macduff. — Le chaos t§t maître des choses. Un meurtre très sacrilège a forcé le san6hiaire du Seigneur et y a volé la lampe de la vie.
Macbeth. — Que dites-vous... de la vie?
Lennox. — Vous parlez de Sa Majesté ?
Macduff. — Approchez de la chambre et que votre vision s'anéantisse en cette nouvelle Gorgone ! Ne me faites pas parler ; allez voir, et parlez vous- mêmes. ( Sortent Macbeth et hennox. ) Alerte ! Alerte ! Sonnez la cloche d'alarme ! — Meurtre et trahison ! — Banquo et Donalbain ! Malcolm, alerte ! Secoue ce mol duvet de sommeil, cette mort peinte, et regarde la mort elle-même ! debout, debout et vois l'image du dernier jugement ! Malcolm ! Banquo I Surgissez, comme hors d'une tombe, paraissez en spedlres pour contempler l'Horreur ! Sonnez la cloche d'alarme ! ( Lm cloche sonne. )
Lady Macbeth. — Qu'y a-t-il, qu'une si hideuse
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fanfare sonne l'appel des dormeurs de la^maison ? Parlez ! Parlez !
ML\CDUFF. — O tendre dame, ce n'e^t pas à vous d'entendre mes paroles ; dans une oreille de femme, leur écho serait assassin. ( Entre Banquo. ) O Banquo ! Ban quo ! Notre royal maître eêt assassiné.
Lady Macbeth. — Pitié ! Hélas ! Quoi, dans notre maison ?
Banquo. — Trop affreux, même ailleurs ! DuflF, bon Duff, je t'en prie, démens-toi et dis que ce n'e^ pas vrai ! ( Macbeth et Eennox rentrent. )
Macbeth. — Ah, si j'avais pu mourir une heure avant ce coup fatal, j'aurais vécu un temps béni ; car désormais rien de grave n'e§t plus en nos choses périssables ; tout n'eSt que babioles, grâce et renom- mée sont mortes. Le vin de la vie eS tiré ; et sous cette voûte, il ne nous re^te pour tout bien que de la lie, de la lie ! ( Malcolm et Donalbain entrent. )
DoNALBAiN. — Quel malhcur e§t survenu ?
Macbeth. — Le vôtre, et vous ne le savez pas. L'origine, la fontaine jaillissante de votre sang e^ tarie, oui la source vive en e§t tarie.
Macduff. — Votre royal père vient d'être assas- siné.
Malcolm. — Oh, par qui ?
Lennox. — Par les gens de sa chambre, à ce qu'il semble ; leurs mains et leurs figures étaient toutes marquées de sang, aussi bien que leurs dagues que nous avons trouvées, non essuyées, sur leurs oreil- lers ; ils avaient l'œil fixe ; ils étaient hagards ; il n'aurait pas fallu leur confier une vie humaine.
Macbeth. — Ah, pourtant, je me repens de ma furie, de les avoir tués !
Macduff. — Pourquoi l'avez-vous fait ?
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Macbeth. — Et qui donc saurait être sage et fou, modéré et furieux, loyal et neutre, sur le coup du moment ? Pas un homme ! La hâte de ma vio- lente amour a passé la tardive raison ! Duncan gisait là : sur l'argent de sa peau, le sang avait jeté sa dentelle d'or ; l'entaille de ses plaies semblait la brèche faite a la nature par la ruine dévastatrice ; auprès, les assassins, tout enluminés des couleurs du crime, avec leurs dagues aux hideuses braies de sang... comment se retenir, quand on a le cœur qui aime, et dans ce cœur le courage de faire voir qu'on aime ?
Lady Macbeth. — Soutenez-moi ! Emmenez- moi ! Oh!
Macduff. — Prenez garde à la dame !
Malcolm, à part^ à Donalbain. — Pourquoi re^er bouche close ? Les gens pourront dire que ce discours, c'eSt nous qui l'avons fait.
Donalbain, à part à Malcolm. — Et que dire ici, où de la gueule d'une trappe notre soudaine perte peut se ruer ? Allons-nous en ; nous n'avons pas cuvé nos larmes 1
Malcolm, à part à Donalbain. — Et notre forte douleur ne sait où prendre pied
Banquo. — Prenez garde à la dame. (0« emporte Ladj Macbeth.) Messieurs, ne restons pas ainsi demi-nus, à souffrir du froid ; allons nous couvrir ; puis retrouvons-nous pour faire enquête de cette œuvre très sanglante et tout examiner à fond. Les craintes, les scrupules nous agitent ; moi, je me remets entre les mains toutes puissantes de Dieu, et fort de là, je défie toute imputation future de traîtrise -et de malice,
Macduff. — Et moi de même.
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Tous. — Nous tous, de même.
Macbeth. — Allons promptement nous équi- per ; soyons hommes et retrouvons-nous dans la grand'salle.
Tous. — Très volontiers. ( Tous sortent^ à P ex- ception de Malcolm et Donalbain. )
Malcolm. — Qu'allez-vous faire ? Ne nous joi- gnons pas à eux ! Montrer une douleur qu'on ne sent point, c'eSt l'office propre d'un cœur faux. Moi je pars pour l'Angleterre.
Donalbain. — Et moi, pour l'Irlande. Sépa- rons nos fortunes ; nous y trouverons plus de sûreté tous deux ; partout où nous sommes la dague reluit sous le sourire : celui qui e^t proche par le sang se fait sanglant, plus il eSt proche.
Malcolm. — Le coup assassin n'a pas encore pDrté au but ; le plus sûr eét de nous mettre hors d'atteinte. Donc, à cheval ; point de cérémonie pour prendre congé ; décampons. Où il n'e^ plus fait de quartier, on a le droit de fuir. ( Ils sortent. )
SCENE IV Devant le château
Entrent Ross et un Vieillard
Le Vieillard. — Voilà bien septante années dont j'ai bonne mémoire ; grande longueur de temps où j'ai vu des heures terribles et des choses étranges, mais cette nuit cruelle réduit à rien mon expérience passée.
Ross. — Ah, mon bon père, tu le vois, les cieux mêmes, troublés des œuvres de l'homme, menacent son drame sanglant ; à l'heure de l'horloge, il fait
MACBETH 45
jour et pourtant la nuit noire étouffe la grande lampe errante. Eft-ce la nuit qui règne ? e§t-ce le jour qui a honte ? mais les ténèbres ensépulcrent la face de la terre, et la vivante lumière lui refuse son baiser.
Le Vieillard. — Chose hors nature, comme celle qui a étc œuvrée. Alardi dernièrement passé, un faucon en plein essor fut lié et déchiré par une chouette ratière.
Ross. — Et les chevaux de Duncan, chose très étrange et certaine, ses coursiers favoris, admirables, rapides, soudain hors d'eux et furieux ont brisé leurs stalles à grandes ruades, sans rien vouloir entendre : il semblait qu'ils eussent juré la guerre à l'humanité .
Le Vieillard. — On m'a dit qu'ils s'étaient entredévorés .
Ross. — Oui, c'est vrai, à la Stupeur de mes propres yeux qui les contemplaient. Voici venir le bon Macduff. (Macduff entre.) Que se passe-t-il, monsieur, à cette heure ?
Macduff. — Quoi, vous ne le voyez pas ?
Ross. — E^-ce qu'on sait qui a commis ce crime si san.^uinaire ?
Macduff. — Ceux que Macbeth a tués.
Ross. — Hélas ! jour de Dieu ! quel bien pou- vaient-ils prétendre ?
Macduff. — Ils avaient été subornés. Mal- colm et Donalbain, les deux fils du roi, ont disparu ; ils sont en fuite, et ceci jette sur eux le soupçon du forfait.
Ross. — Hors nature, toujours ! Dilapideusc ambition qui tarit les sources de sa propre vie ! Alors il e^t probable que la souveraineté reviendra à Macbeth.
46 WILLIAM SHAKESPEARE
Macduff. — Il e§l nommé déjà, et parti pour Scone où a lieu le sacre.
Ross. — Où eit le corps de Duncan ?
Macduff. — Transféré à Colmeskill, sanânairc où ses prédécesseurs reposent et où l'on veille sur leurs ossements.
Ross. — Venez-vous à Scone?
Macduff. — Non, cousin, je pars pour Fifc^
Ross. — Eh bien, moi j*y vais.
Macduff. — Allons, et que tout s'y passe à votre gré. Dieu nous garde que nos vieilles robes ne nous soient plus légères que les nouvelles !
Ross. — Adieu, mon bon père.
Le Vieillard. — Que Dieu vous protège, et tous ceux qui tâchent à muer le mal en bien, la guerre en paix. ( I/s sortent, )
Rideau
Ade Troisième
SCENE PREMIERE Forres, Une salle du Palais
Entre Banquo
Banquo. — Tu tiens donc tout : roi, Cawdor, Glamis, tout ce qu'avaient promis les femmes mornes, et tu as gagné, j'en ai peur, à dés bien hideu- sement pipés, mais il a été dit que rien ne demeu- rerait en ta postérité, et que ce serait moi qui ferais souche, père d'une longue lignée de rois. S'il y a en elles quelque vérité — et en toi leurs discours s'illustrent, Macbeth, — pourquoi, puisque la parole s'accomplit pour toi, mes oracles, à moi, n'exalteraient-ils point mon espoir ? Mais chut, en voilà assez... ( Fanfare. Entrent Macbeth, en roi. Lady Macbeth, en reine, hennox, Koss, Seigneurs, Dames et Serviteurs^
Macbeth. — Voici notre hôte d'honneur.
Lady Macbeth. — Si nous avions pu le négli-
50 WILLIAM SHAKESPEARE
ger, quel vide se serait fait en notre grande fête, et que tout aurait manqué d'harmonie !
Macbeth. — Nous tenons cette nuit souper d'apparat, messire, et j'y désire votre présence.
Banquo. — Que Votre Altesse dispose de moi, ainsi que je me sens à jamais lié à Elle par les plus indissolubles nœuds .
Macbeth. — Vous faites route, cette après dînée ?
Banquo. — Oui, mon cher Seigneur.
Macbeth. — C'e§t fâcheux ; nous vous eus- sions demandé vos bons avis, si sages et si heureux d'ordinaire, au conseil de ce jour ; mais nous les prendrons demain. E§t-ce loin que vous allez ?
Banquo. — Assez, monseigneur, pour que j'y doive employer tout le temps qui passera d'ici à souper ; si mon cheval tarde, et que la nuit me gagne, il me faudra prendre une heure ou deux à la brune.
Macbeth. — Ne manquez pas à notre fe^in.
Banquo. — Monseigneur, je n'y manquerai pas.
Macbeth. — • Nous avons ouï que nos sanglants, cousins sont réfugiés en Angleterre et en Irlande, qu'ils ne confessent nullement leur cruel parricide, et qu'ils, content à tout venant les plus étranges inventions ; là-dessus plus à plein demain nous aurons à délibérer, aussi sur les affaires de l'Etat. Sus donc, à cheval, adieu : jusqu'à votre retour, cette nuit. E§t-ce que Fleance vous accompagne ?
Banquo. — Oui bien, monseigneur, et, le temps nous presse.
Macbeth. — Allons, vos chevaux soient rapides et de pied sûr ; je vous remets à leur bonne échine. Portez-vous bien. ( Banqm sort. ) Que chacun soit maître de son temps jusqu'à sept heures, ce soir ; nous mêmes, afin que votre compagnie nous apporte
MACBETH 51
plus de douceur, nous désirons demeurer en notre privé, jusqu'au temps du souper ; d'ici là. Dieu soit avec vous ! ( Tous sortent^ à l^ exception de Macbeth et d'un serviteur. ) Holà ; ici, un mot. Les hommes sont là, à notre plaisir ?
Le Serviteur. — Ils attendent. Monseigneur, devant la porte du palais.
Macbeth. — Fais-les venir devant nous. {Le sénateur sort. ) Etre où je suis n'e^ rien ; il faut y être avec sûreté ; nos craintes s'enracinent dans Banquo, profondes ; en sa loyale nature règne ce que je dois craindre ; elle va loin, son audace, et à cette effrontée hardiesse d'esprit il joint de la raison qui guide son courage et protège ses aâiions. C'eft le seul être au monde dont j'ai peur ; sous lui, mon génie e^t maté, ainsi que, dit-on, celui de Marc Antoine l'était par César. Il reprocha les trois sœurs, quand d'abord elles m'imposèrent le nom de roi ; il leur ordonna de lui parler, à lui ; c'eét alors, qu'en prophetesses, elles le glorifièrent père d'une lignée de rois. Sur ma tête, à moi, elles placèrent une cou- ronne inféconde; elles me mirent au poing un sceptre stérile, qu'une main usurpatrice devra m'arracher, si je n'ai point de fils pour me succéder. S'il en eft ainsi, c'eât pour la descendance de Banquo que je me suis souillé l'âme, pour eux que j'ai assassiné le gracieux Duncan ; le calice de ma paix, je l'ai rempli d'amertume, sensément pour eux ; mon joyau éternel, je l'ai livré à l'ennemi commun de l'homme, pour qu'ils soient rois, eux, la graine de Banquo, rois ! Ah non, plutôt. Destin, entre dans la lice, et sonne contre moi le défi au combat ! ( lientre le serviteur avec deux assassins.) C'eSt bien. Va à la porte et attends qu'on t'appelle. ( Le serviteur
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jort. ) E^-ce point hier que nous avons parlé en- semble ?
Premier Assassin. — Flier, plaise à Votre Altesse.
Macbeth. — Eh bien, à cette heure, avez-vous réfléchi à mes paroles ? Sachez que c'e§t lui, au temps passé, qui vous a maintenu si fort sous la fortune, quand vous croyiez que c'était nous, qui en étions bien innocents. Ceci, je vous l'ai montré, à notre dernière assemblée, je vous ai prouvé, comment vous aviez été joués, toutes les traverses, les ins- truments, celui qui s'en servait, tout ce qui suffirait en somme à faire dire à la pauvre âme de la cervelle la plus estropiée : " C'eft Banquo qui faisait tout ".
Premier Assassin. — Vous nous l'avez fait connaître.
Macbeth. — Oui, je l'ai fait ; et je suis allé plus loin, qui fait le point maintenant de notre seconde entrevue. Vous trouvez-vous une patience si prédominante en votre nature, que de pouvoir laisser passer ceci ? Etes-vous si dévotement evan- gelises, que de prier pour cet homme de bien, et sa lignée, lui dont la lourde main vous a courbés jusqu'à la tombe et fait de tous les vôtres des men- diants à jamais ?
Premier Assassin. — Nous sommes des hommes, mon lige.
Macbeth. — Oui, vous entrez dans la classe qu'on appelle " hommes " : ainsi lévriers, limiers, mâtins, épagneuls, dogues, braques, baudes et chien-loups, tous passent sous le nom de chiens ; mais c'e^ le rang qui diftingue le chien de course, le prudent, le subtil, le chien de garde ou de chasse, chacun selon le don que la générosité de la nature y
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a enclos ; voilà ce qui le dénote spécialement sur la liste où ils sont tous inscrits ; ainsi va-t-il des hommes. Eh bien voyons, si vous tenez une place dans ce rang, si vous ne venez pas en queue de l'hu- manité, dites-le : et je vous mets au cœur de quoi exécuter votre ennemi, et vous lier au for de notre intime amour, nous que sa vie tient en si pauvre santé, quand sa mort la ferait parfaite.
Second Assassin. — Moi, je suis un homme, mon lige, que les coups et les viles batures du m-onde ont enflammé si fort que je défierai ce monde en désespéré.
Premier Assassin. — Et moi un autre, si las de désaftres, si harcelé de fortune que je coucherais ma vie en mise, pour enfin gagner, ou la perdre !
Macbeth. — Vous savez tous les deux que Banquo était votre ennemi...
Les deux Assassins. — C'eSt bien vrai, monsei- gneur.
Macbeth. — Il e^ aussi le mien, et d'une si sanglante haine que chaque minute de son existence cSt un coup qui me frappe près du cœur. Sans doute je pourrais de mon seul et nu pouvoir le balayer de ma vue et ne m' avouer que de mon bon plaisir ; mais il ne le faut pas, à cause de certains de nos amis qui sont ensemble les siens, et dont je ne puis perdre l'aifedion ; tant e^ que je devrai pleurer sa chute, moi qui l'aurais abattu ! De là vient que j'ai recours à vos offices, et que pour certaines graves raisons, je masque la chose aux yeux de la foule.
Second Assassin. — Nous exécuterons. Mon- seigneur, ce que vous ordonnerez.
Premier Assassin. — Quand nous devrions y perdre...
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~ Macbeth. — Votre courage luit dans vos yeux. Dans une heure au plus je vous fais savoir où vous poster, je vous instruis du moment précis du guet, de l'instant : il faut que tout soit fait cette nuit, et loin du palais ; regardant toujours qu'il me faut laisser en toute pureté. Et avec lui — à seule hn que l'œuvre soit sans taches ni tares — Fleance, son fils, qui l'accompagne, dont la disparition ne m'im- porte pas moins que celle de son père, subira le sort de la même heure noire. Tirez-vous là, et décidez- vous, je vous rejoins dans l'inâtant.
Les Deux Assassins. — Nous sommes décidés. Monseigneur.
Macbeth. — Je viens vous retrouver ; demeurez là dehors. (Les assassins sortent.) C'e^ conclu. Banquo, si ton âme en son vol, trouve le ciel, qu'elle le trouve cette nuit. ( Il sort. )
SCENE II Forres. — Une autre salle du Palais
Entrent Lady Macbeth et un serviteur
Lady Macbeth. — Banquo a quitté la cour ?
Le Serviteur. — Oui, madame, mais il revient à la nuit.
Lady Macbeth. — Va dire au roi que s'il eft de loisir, je voudrais lui parler.
Le Serviteur. — Madame, j'y vais.
Lady Macbeth. — Nous ne tenons rien, tout nous échappe, tant que le désir se réalise sans conten- tement. Ah mieux vaudrait périr avec ce que nous détruisons que de vivre par ce que nous détruisons
MACBETH 55
en une joie douteuse ! ( Rntre Macbeth. ) Eh quoi. Monseigneur, vous demeurez tout seul ; vous tenez hantise aux plus triées fantaisies ; vous vivez tou- jours avec des méditations qui auraient dû mourir avec ceux sur qui elles méditent. Aux choses sans remède, il ne faut avoir regard. Ce qui eft fait, t§t fait.
Macbeth. — La vipère eft tronçonnée, elle n'eSl pas morte : elle va se réunir et se dresser ; et nous, avec notre pauvre ruse, nous restons au péril de ses crochets d'antan. Mais que l'orbe de l'univers craque, que les deux mondes croulent, plutôt que de manger notre pain dans la terreur, que de dormir sous le poids des rêves horribles qui nous font frémir la nuit ; j'aimerais mieux être couché avec les morts, ceux à qui nous donnâmes la paix pour gagner la paix, que me sentir étiré à la torture de l'âme dans l'angoisse qui jamais ne cesse. Duncan eft dans sa tombe ; après les sautes fiévreuses de la vie, paisible, il dort ; la trahison a parachevé son œuvre ; ni le fer, ni le poison, ni haine domeftique, ni coalition étran- gère, rien ne peut plus le toucher.
Lady Macbeth. — Allons, allons, mon cher seigneur, adoucissez cette rudesse d'humeur, soyez gai et jovial parmi vos invités, cette nuit.
Macbeth. — Oui, j'y tâcherai, mon amour ; €t, je t'en prie, toi, sois de même ; que toutes tes attentions aillent à Banquo, fais-lui honneur, des lèvres et des yeux... Quelle inquiétude, d'être contraints de noyer notre dignité en ces flots de flatteries, de nous déguiser ainsi, et de faire de nos visages les faux-visac^es de nos cœurs !
Lady Macbeth. — Il n'y faut plus songer.
Macbeth. — Oh j'ai l'âme pleine de scorpions,
56 WILLIAM SHAKESPEARE
m'amie ! Tu sais bien que Banquo et son Fleance sont toujours là !
Lady Macbeth. — Mais leur bail avec la vie n'est pas perpétuel !
Macbeth. — C'eSt juSte. Voilà le consolant. Ils sont attaquables. Allons, sois donc joyeuse ; avant que la chauve-souris tourne au cloître de son vol, avant qu'au cri de la noire Hécate le scarabée de son bourdon monotone appelle le bâillement no6hirne, il sera œuvré une œuvre solennelle.
Lady Macbeth. — Quelle œuvre ?
Macbeth. — Sois innocente, re^e ignorante, m'amie, ma colombe, jusqu'à ce que, par toi, cette œuvre soit applaudie. Viens, nuit, cilleuse de pau- pières, leurre les tendres yeux du jour piteux, et, de ta main sanglante et invisible, cancelle et déchire les toutes puissantes lettres qui me font pâle ! La lumière se trouble, et la corneille s'envole au creux du bois ; les bonnes choses de clarté se referment et s'ensommeillent et les noirs suppôts de la nuit vont à l'affût de leur proie. Tu t'émerveilles de mes paroles ; mais demeure en silence. Bien mal acquis se maintient par le mal ; ainsi donc, s'il te plait, laisse-moi faire. ( Ils sortent. )
SCENE III
Un parc près du Palais
Entrent Trois Assassins
Premier Assassin. — Mais qui t'a dit de venir avec nous ?
Troisième Assassin. — Macbeth.
Second Assassin. — On peut se fier en lui ;
MACBETH J 7
puisqu'il nous marque nos rôles, et ce que nous ayons à faire, juSte comme l'or.
Premier Assassin. — Alors mets-toi là, avec nous. Au couchant luisent encore des barres de lumière ; voici l'heure que le voyageur attardé donne de l'éperon pour gagner l'auberge ; voici que s'approche la cause de notre guet.
Troisième Assassin. — Chut ! j'entends des chevaux.
Banquo, au dehors. — Eclaire-nous par là, ho !
Second Assassin. — Alors, c'e§t lui; tous les autres, qu'on avait l'ordre d'attendre, sont rendus déjà à la cour.
Premier Assassin. — Ses chevaux font le grand tour.
Troisième Assassin. — Une lieue de chemin, presque ; mais d'ordinaire, comme tout le monde, il descend ici, et jusqu'à la porte du palais on va à pied. ( dirent Banquo et Fleance avec une torche. )
Second Assassin. — Une lumière lune lumière !
Troisième Assassin. — C'e§t lui.
Premier Assassin. — Tiens bon.
Banquo. — ■ Il y aura de la pluie, cette nuit.
Premier Assassin. — La voilà qui tombe. ( Il s'élance sur Banquo. )
Banquo. — Oh, trahison ! Fuis, cher Fleance, cours, cours, fuis ! Tu pourras venger... Oh, esclave ! ( Il meurt. Fleance s^ enfuit. )
Troisième Assassin . — Qui a éteint ?
Premier Assassin. — Ce n'était donc pas à faire ?
Troisième Assassin. — Il n'y en a qu'un par terre, le fils e5t parti.
WILLIAM SHAKESPEARE
Second Assassin. — Nous avons perdu le meil- leur de la besogne.
Premier Assassin. — Tant pis ; allons dire ce qui e§l fait ( Ils sortent. )
SCENE IV
Une salle du Palais . — Banquet préparé
E/îtrent Macbet H, Lady Macbeth, Ross, Lennox, Seigneurs et Serviteurs.
Macbeth. — Messieurs, vous connaissez vos préséances. Prenez place. Du premier au dernier, très chère bienvenue !
Les Seigneurs. — Grand merci à Votre Majesté.
Macbeth. — Nous entendons nous mêler à votre société sans nulle cérémonie, en bonne sim- plesse d'hôte. La dame de céans tiendra état ; en temps et lieu, nous lui demanderons de nous faire accueil.
Lady Macbeth. — Que votre bouche prononce pour moi sire, à tous nos amis : mon cœur les dit très bien venus. (Entre le premier assassin. A. la porte. )
Macbeth. — Et vois, ils viennent te rendre grâce aussi de tout leur cœur. Nombre égal des deux parts... Là... je me placerai au centre. Allons, que la joie soit ample. Un moment, nous viderons le hanap, et il fera le tour de la table. ( // s'approche de la porte. ) Tu as du sang sur la figure.
Premier Assassin. — Le sang de Banquo, alors.
Macbeth. — Mieux vaut sur toi qu'en lui. E5t-il dépêché ?
MACBETH 59
Premier Assassin. — Monseigneur, il a la gorge coupée ; j'ai fait cela pour lui.
Macbeth. — Tu es le prince des coupe-gorge ; fort aussi, celui qui en a fait autant à Fleance. Si c'est toi, tu es le non pareil.
, Premier Assassin. — Très royal sire, Fleance a échappé.
Macbeth, à part. — Alors je retremble : autre- ment j'étais parachevé, massif comme un marbre, solide comme un roc, ample et universel comme l'air qui nous enferme ; mais me voici muré, cham- bré, confiné, ligoté par les misères du doute et de la crainte. ( Haut. ) Mais Banquo, en suis-je sûr ?
Premier Assassin. — Oui, mon bon seigneur, sûr ; il e^ tranquille dans un fossé avec vingt boimcs «ntailles au crâne, la moindre mortelle à tout être.
Macbeth. — Merci sur ce point là {à part.) La grosse vipère e§t écrasée ; la petite qui s'eft faufilée garde en elle de quoi plus tard distiller son venin ; pour l'inStant, elle n'a pas de crochets. Allons va-t-en ; nous reparlerons demain. {Le pre- mier assassin sort. )
Lady Macbeth. — Mon royal seigneur, vous ne nous faites pas bonne chère ; c'e^t un festin de commande que celui où l'on ne s'empresse d'assurer ses convives qu'on les traite à cœur ouvert. Mieux leur vaudrait manger chez eux, si vous ne relevez leurs mets de vos bonnes grâces ; sans elles, cette fête semblera pauvre.
Macbeth. — Tendre admoneétatrice ! Allons messieurs, faites honneur à vos appétits et buvons à vos santés.
Lennox. — Plaise à Votre Majesté s'asseoir. ( Le jpectre de Manqua entre et s'assied à la place de Macbeth. )
6o WILLIAM SHAKESPEARE
Macbeth. — • Nous verrions mettre ici le comble à rhonneur de notre royaume si notre gracieux, aimé et féal Banquo fût présent ; j'aime mieux l'ac- cuser de négligence que le plaindre d'un contre- temps fâcheux.
Ross. — Son absence. Sire, fait tortàsa promesse. Plaise à Votre Majesté nous donner la grâce de sa royale compagnie.
Macbeth. — La table eit pleine.
Lennox. — Sire, voici une place réservée.
Macbeth. — Où donc ?
Lennox. — Ici, mon cher Seigneur. Qu'e§^t-ce qui trouble Votre Majesté ?
Macbeth. — Qui de vous a fait ceci ?
Les Seigneurs. — Quoi, très cher Sire ?
Macbeth. — Tu ne peux pas dire que c'eft moi: ne me menace pas de tes mèches sanglantes, pas moi !
Ross. — Messeigneurs, debout : Sa Majesté se trouve mal.
Lady Macbeth. — Restez assis. Messieurs nos amis ; Monseigneur e^ souvent saisi de la sorte, et l'a été depuis son enfance ; je vous en prie, demeurez à vos places. L'accès ne dure qu'un mo- ment ; le temps de se reprendre, il va être remis. Si vous y portez trop d'attention vous allez l'irriter, et augmenter son humeur. Mangez et ne prenez pas garde à lui. Etes-vous un homme ?
Macbeth. — Oui, et un rude, qui ose regarder en face une chose qui glacerait Satan.
Lady Macbeth. — Oh, la belle affaire ! Voilà encore la peinture même de votre peur; voilà encore cette dague sortie de l'air, que vous disiez qui vous menait vers Duncan ! Ah ces sursauts, ces surprises.
MACBETH 6i
ces fantasmagories de la peur vraie, feraient jolie matière pour des contes de femme, au feu de la veil- lée, authentiqués par la mère grand. C'e^ la honte même ! Pourquoi faites-vous toutes ces grimaces ? Quand vous aurez fini, vous ne regardez qu'un fau- teuil.
Macbeth. — Je t'en prie, vois, là ! Regarde ! Tiens ! Là ! Qu'est-ce que tu dis ? Ah, qu'est-ce que cela me fait ? Puisque tu croules la tête, parie donc ! Si nos charniers et nos tombes revomissent ceux que nous y enterrons, les sépulcres ne seront plus que des jabots de vautours ! ( Le spectre sort. )
Lady Macbeth. — Quoi, si peu homme, dans votre folie !
Macbeth. — Aussi vrai que je suis ici, je l'ai vu.
Lady Macbeth. — Fi, la honte !
Macbeth. — On a versé du sang, avant nos jours, dans le vieux temps, avant que les humaines lois aient poli la société ; certes, et depuis sans doute, des assassinats ont été commis, plus horribles qu'on ne saurait ouïr ; il y a eu un temps où quand on écrasait la cervelle, l'homme mourait, et c'était la fin. Mais maintenant, les voilà ressurgir, vingt entailles mortelles aux tempes, et qui nous poussent de nos chaises ; ah, c'eét plus étrange même que l'assassinat.
Lady Macbeth. — Mon honoré seigneur, vos nobles amis attendent.
Macbeth. — J'oubliais. Ne vous étonnez pas de moi, mes très dignes amis. J'ai une étrange infir- mité qui n'eft rien à ceux qui me connaissent. Allons, bonne amour, santé à vous tous. Après, je prendrai place. Donnez-moi du vin, rouge bord. Je bois à la générale joie de toute cette table, et à notre cher
6z WILLIAM SHAKESPEARE
ami Banquo qui nous fait défaut. Quel malheur qu'il ne soit ici ! A tous, à lui, nous buvons ; en tout, à tous.
Les Seigneurs. — Nos devoirs, nos souhaits en retour. (Le spectre rentre^
Macbeth. — Arrière ! Sors de ma vue ! Que la terre te couvre ! Tes os sont vides de moelle, ton sang est froid ; tu n'as pas de vision dans ces yeux à la vitre morne !
Lady Macbeth. — Croyez, messieurs les pairs, croyez que tout ceci e^ chose d'habitude ; point autre ; elle ne fait que gâter la joie du moment.
Macbeth. — Ce que l'homme ose, je l'ose : approche en ours féroce de Russie, monstrueux comme Behemoth, en tigre d'Hyrcanie, prends toute forme, sauf celle-là et mes fermes nerfs sau- ront ne pas trembler : ou bien revis, et défie-moi jusqu'au desert de ton épée et si je tremble alors, tu diras que je suis une poupée d'enfant. Arrière, ombre horrible ! Mascarade de l'irréel, arrière 1... Là, là... Il eSt parti ; je redeviens homme. Asseyez- vous, je vous en prie !
Lady Macbeth. — Vous avez troublé toute gaîté, rompu notre bonne compagnie par cet extravagant d es ordre .
Macbeth. — De telles choses sont, s'abattent sur nous comme un nuage noir, et nous ne serions pas frappés de Stupeur ? Vous me faites douter de moi-même, quand je songe, là, que vous pouvez contempler ces visions et garder du vermillon aux joues, quand les miennes sont blanches de peur !
Ross. — Quelles visions, monseigneur?
Lady Macbeth. — Ne parlez pas, je vous en supplie ; il va de mal en pire ; toute question l'en-
MACBETH 6y
rage ; vite, bonne nuit ; ne regardez pas à l'ordre de vos sorties, mais partez vite.
Lennox. — Bonne nuit, et meilleure santé k Sa Maje^é !
Lady Macbeth. — Repos et bonne nuit à tous !
Macbeth. — Le passé veut du sang ; c'eSt ce qu'on dit, le sang veut le sang. Cela s'e^ vu : des pierres qui marchent, des arbres qui parlent, des devins par certaines combinaisons, des pies, des grues, des corneilles qui découvrent le sang sur l'homme le plus secret. Où en e§t la nuit ?
Lady Macbeth. — Presque au point du jour, l'heure indécise.
Macbeth. — Qu'en dis-tu ? MacdufF refuse sa présence, sur notre ordre formel.
Lady Macbeth. — Vous l'avez fait mander. Seigneur ?
Macbeth. — On me l'a dit ; mais je l'envoie mander; pas un d'eux, que je n'aie chez lui un homme à gages. Je vais aller demain, et j'irai de bonne heure, trouver les sœurs mornes. Elles m'en diront plus long ; à cette heure, par les moyens les pires, il faut que je sache le pire. A mon intérêt, je veux que tout cède ; je baigne dans le sang si profond que j'ai perdu pied ; la peine de retourner serait aussi forte que de passer outre. Mon âme e§t tendue sur d'étranges pensées qui prennent forme et il faut agir avant que de scruter.
Lady Macbeth. — Vous avez besoin de ce qui nous ravive tous ; il faut dormir.
Macbeth. — Viens, allons dormir. Mon m.alaise, ma défiance de moi, c'e^ la peur du débutant, que n'a pas durci la coutume. Nous sommes encore jeunes dans le travail. ( I/s sortent. )
Rideau
Ade Quatrième
SCENE PREMIERE
Une caverne Au milieu un chaudron bouillonnant. — Tonnerre
Entrent les Trois Sorcières
Première Sorcière. — Trois fois le chat bringi a miaulé.
Deuxième Sorcière. — Trois fois. Le hérisson a grogné.
Troisième Sorcière. — Harpie crie : c'e^ l'heure ! c'eêt l'heure 1
Première Sorcière. — Autour du chaudron formons ronde. Dedans les entrailles immondes. Crapaud, qui sous pierre gelée, jour et nuit as mitonné, que ta venimeuse sueur bouille dans le chaudron charmé.
Toutes. — Double, double, travail et trouble ; flambe feu ; chaudron bous.
Deuxième Sorcière. — Tronçon de guivre de
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marais, dans le chaudron cuis et bous ; œil d'aspic, palme de grenouille, crochets de vipère, dents de couleuvre, main de lézard, aile de chouette, pour un charme au pouvoir troublé comme bouillon d'enfer bouillez.
Toutes. — Double, double, travail et trouble ; flambe feu ; chaudron bous.
Troisième Sorcière. — Ecaille de dragon, dents de loup, baume de momie, ventrée de requin •deftruâeur, mandragore enciUée de nuit, foie de juif blasphémateur, fiel de chèvre et brin d'if taillé sous éclipse de lune, nez de turc, lèvres tartarines, doigt d'enfant étranglé vivant, déposé par la gour- gandine, faites un grommelis gruant; du tigre prenez les couillons, ingrédients à notre chaudron.
Toutes. — Double, double, travail et trouble ; flambe feu , chaudron bous .
Deuxième Sorcière. — Rafraîchi du sang de babouin le charme sera ferme et plein... par les pouces qui me démangent quelque chose de méchant vient. Ouvrez-vous verroux à quiconque choque. ( Entre Macbeth. )
Macbeth. — Eh bien, mystérieuses et noires sorcières de minuit que faites-vous là ?
Toutes. — Œuvre sans nom.
Macbeth. — Je vous en conjure, par la science que vous professez ( peu importe d'où vous tiriez votre divination) répondez-moi ! Dussiez-vous déchaîner les vents et les lancer à l'assaut des églises ; quand bien même les vagues blanches d'écume devraient confondre et anéantir toute navigation ; quand bien même les blés verts seraient couchés à terre et les arbres rués bas ; quand bien même les châteaux s'écrouleraient sur la tête de qui les occupe ;
MACBETH 69
quand bien même palais et pyramides glisseraient de leur sommet jusqu'à leur base ; quand tout le trésor des germes de nature devrait s'abîmer ensemble jusqu'au complet épuisement de la deftruâiion elle-même, répondez à ma demande !
Première Sorcière. — Parle.
Deuxième Sorcière. — Que^ionne.
Troisième Sorcière. — Il te sera fait réponse.
Première Sorcière. — Dis, veux-tu l'entendre de notre bouche ou de celle de nos maîtres ?
Macbeth. — Appelez-les ; faites-moi les voir...
Première Sorcière. — Versez dedans sang de pourceau qui dévora neuf marcassins ; de la graisse qui suinta de la potence d'assassin, jetez dans la flamme.
Toutes. — Viens petit et grand ; ton office montre droitement. ( Tonnerre ^ première apparition. Une tête casquée. )
Macbeth. — Dis-moi, puissance inconnue...
Première Sorcière. — Il sait ta pensée ; entends son discours sans rien ajouter.
Première Apparition. — Macbeth, Macbeth, Macbeth, garde-toi de Macduff; garde-toi du captai de Fife. Renvoyez-moi. Assez. (La tête descend)
Macbeth. — Qui que tu sois pour ton salutaire avertissement, merci... Par toi mon être a vibré comme la corde d'une harpe sous les doigts de la terreur... Encore un mot...
Première Sorcière. — Il ne souffre pas d'être commandé ; vois, cet autre encore plus puissant que le premier. ( Tonnerre ^ deuxième apparition, un enfant ensanglanté. )
Deuxième Apparition. — Macbeth, Macbeth, Macbeth...
Macbeth. — Je t'écouterais de trois oreilles.
70 WILLIAM SHAKESPEARE
Deuxième Apparition. — Sois rouge de sang ; montre toi hardi et ferme dans tes résolutions. Méprise et dédaigne toute puissance d'homme ; nul né de femme ne peut nuire à Macbeth. (B//? descend.)
Macbeth. — Tu vivras donc Macduff. Que craindre maintenant de toi ? Cependant je veux faire dDuble et sûre assurance, engager le destin par contrat mutuel. Tu ne vivras donc pas Macduff. Car je veux dire qu'elle a menti la peur au visage blême, et dormir en dépit de tout tonnerre. {Tonnerre ; un enf:int couronné portant un rameau d'arbre à la main, ) Mais quel e§t celui-là qui grandit et s'élève comme progéniture royale et porte sur son front d'enfant le cercle d'or de souveraine domination.
Toutes — Ecoute, mais ne lui parle pas.
Troisième Apparition. — Aie de l'audace ; aie le cœur d'un lion ; ne prends souci de qui s'agite et s'irrite ; ne crains pas les conspirateurs- Macbeth sera seulement vaincu quand la grande forêt de Birnim mirchera à sa rencontre vers la haute colline de Dunsinane.
Macbeth. — Cela n'arrivera jamais ! Qui pour- rait enrôler de force une forêt ? Qui commandera aux arbres de délier leurs terrestres racines ? Douces et bonnes prédirions ! La rebellion ne peut donc dresser la tête avant que Birnam ne se dresse ! Et notre Macbeth, en haute et suprême place, vivra tout le congé de nature, rendant paisiblement son souffla à l'heure coutumière marquée par la mort. Et cependant mon cœur sursaute de connaître encore une chose. Oh, dites-moi, si votre art e§t assez puis- sant pour le savoir, la postérité de Banquo régnera t-elle jamais sur ce royaume ?
Toutes. — Ne cherche pas plus avant.
MACBETH 71
Macbeth. — Je veux que Ton me satisfasse... accordez-moi de le comiaître ou qu'une éternelle malédiélion tombe sur vous ! Laissez-moi savoir encore... mais pourquoi le chaudron s'abaisse-t-il, et quel e§t ce bruit ? ( Hautbois. )
Première Sorcière. — Montrez.
Deuxième Sorcière. — Montrez.
Troisième Sorcière. — Montrez.
Toutes. — Montrez à ses yeux et grevez son cœur ; apparaissez comme ombres légères et, comme elles, évanouissez-vous. ( Une vision de huit rois dont le dernier porte un miroir dans sa main ; le spectre de Banquo les suit. ) Pas toi... tu es trop pareil au speftre de Banquo; à bas ! ta couronne brûle mes prunelles. Et tes cheveux, autre front cerclé d'or, ressemblent trop à ceux du premier. Le troisième e§t de semblable apparence... Horribles sorcières pourquoi me mon- trer cela? Un quatrième... désorbitez-vous mes yeux... Cette lignée s'étendra donc jusqu'au cra- quement final du jugement? Encore un autre... Un septième... je n'en veux plus voir... Et cependant un huitième apparaît ; il tient dans sa main un miroir, et j'y vois se dérouler un cortège sans fin où certains portent des globes géminés et des sceptres à trois fleurons... Horrible vision ! oh, maintenant je comprends... C'e^ donc vrai ; car voici venir Banquo tout éclaboussé de sang : il me sourit et me les désigne comme siens... Que cette heure mauvaise soit à jamais maudite dans la suite des heures... ( L,es sorcières ont disparu. ) Entrez, vous qui êtes là dehors. ( Rntre Lennox. )
Lennox. — Quel e§t le vouloir de votre grâce ?
Macbeth. — Avez-vous vu les sœurs mornes ?
Lennox. — Non, Monseigneur.
72 WILLIAM SHAKESPEARE
Macbeth. — Ne passèrent-elles point près devous ?
Lennox. — Non en vérité. Monseigneur.
Macbeth. — Empesé soit l'air par lequel elles chevauchent ; damnés tous ceux qui se fient en elles... J'ai entendu le galop d'un cheval : qui cheminait de ce côté ?
Lennox. — Deux ou trois, Monseigneur, vous por- tant des nouvelles : Macduff s'eS enfui en Angleterre.
Macbeth. — En Angleterre ?
Lennox. — Oui, mon bon Seigneur.
Macbeth. — Temps, tu préviens de terribles exploits. Le dessein n'e^ jamais atteint si tout de suite l'aâiion ne le rejoint dans son vol. Dorénavant que le premier mouvement né dans mon cœur soit le premier mouvement de ma main. Pour couronner ma pensée par des aâ:es, que raâ;e s'identifie main- tenant à la résolution. Je veux surprendre le château de Macduff, m'emparer de Fife, passer au fil de l'épée sa femme, ses petits enfants, et tous les êtres infor- tunés qui le suivent dans sa postérité. Pas de folle vantardise ! Cet aâe, je veux l'exécuter avant que mon dessein n'ait eu le temps de se refroidir. — Mais, assez de pensées spéculatives. — Où sont ces gentilshommes ; allons, conduisez-moi là où ils sont... {Ils sortent.)
SCENE II
Fife. Le château de MacduflF Entrent Lady Macduff, son Fils et Ross
Lady Macduff. — Qu'avait-il fait qui l'obli- ge ât à fuir le pays ?
MACBETH 73
Ross. — Il vous faut avoir patience. Madame.
Lady Macduff. — Il n'en eut aucune : sa fuite n'était que folie. Lorsque nos allions ne nous rendent tels, de pareilles terreurs font de nous des traîtres .
Ross. — Vous ne pouvez savoir si ce fut frayeur ou sagesse.
Lady Macduff. — Sagesse ! Abandonner sa femme, abandonner ses enfants, sa maison, tous les titres à la place que lui-même déserte ? Certes, il ne nous aime pas et manque de sentiments les plus humains ; le pauvre passereau, le moindre des oiseaux défendra ses jeunes dans leur nid contre le busard. Non, tout cela n'e^ que frayeur, et rien n'e^t amour. Comme elle e^ petite cette sagesse où se rue la fuite contre toute raison !
Ross. — Très chère cousine, je vous en prie, faites à vous-même la leçon. Pour ce qui e§t de votre mari, c'e§t une noble, sage et prudente personne ; il connaît parfaitement les sursauts et les variations de l'heure présente. Je n'ose vous en dire plus ; mais ces temps sont cruels où nous sommes tenus pour traîtres sans le savoir nous-mêmes, lorsque par commune renommée nous apprenons que nous sommes menacés, tout en ignorant précisément ce qui nous menace ; oui, nous flottons sur une mer sauvage et démontée qui nous balotte de ci de là et nous entraîne à la dérive. Je prends congé de vous, mais je ne tarderai guère avant de revenir ici ; les événements arrivés au pire doivent s'arrêter ou remonter leur cours. Mon gentil cousin. Dieu vous garde.
Lady Macduff. — Il a un père et cependant il eSt sans père.
74 WILLIAM SHAKESPEARE
Ross. — Je serais bien véritablement fou en demeurant plus longtemps ici ; ce séjour serait ma disgrâce et votre déconfort. Encore une fois, congé et adieu. ( // sort. )
Lady Macduff. — Petit malheureux, votre père e5t mort. Comment fere2-vous pour vivre main- tenant ?
L'Enfant. — Comme les oiseaux, maman.
Lady Macduff. — Comment cela, de vers et de mouches ?
L'Enfant. — De ce que je trouverai, je pense ; ainsi font-ils.
Lady Macduff. — Pauvre oiseau, tu ne crain- dras donc jamais filet, ni glu, piège ou trébuchet ?
L'Enfant. — Pourquoi, maman ? Pour les pau- vres oiseaux on ne les a pas mis. Mon papa n'e^ pas mort malgré ce que vous dites.
Lady Macduff. — Si, il eSt bien mort. Comment feras-tu pour avoir un autre papa ?
L'Enfant. — Mais, comment ferez-vous pour avoir un autre mari ?
Lady Macduff. — Je puis m'en acheter une ving- taine à n'importe quel marché.
L'Enfant. — Alors vous voulez en acheter pour revendre ?
Lady Macduff. — Tu parles avec tout ton esprit ; en vérité c'e^ assez d'esprit pour im enfant comme toi.
L'Enfant. — Maman, était-il traître mon papa ?
Lady Macduff. — Certes, il l'était.
L'Enfant. — Qu'est-ce un traître ?
Lady Macduff. — Mais celui qui a juré et menti.
L'Enfant. — Sont-ils tous des traîtres ceux qui l'ont fait ?
MACBETH 75
Lady Macduff. — Qui fait cela e§t traître et doit être pendu.
L'Enfant. — Doivent-ils tous être pendus ceux qui jurent et mentent ?
Lady Macduff. — Tous.
L'Enfant. — Qui doit les pendre ?
Lady Macduff. — Eh bien, les honnêtes gens.
L'Enfant. — Alors ceux qui jurent et mentent sont fous ; car menteurs et jureurs sont bien assez pour battre les honnêtes gens et les pendre.
Lady Macduff. — Dieu te garde, pauvre Marmot ! Mais comment feras-tu pour avoir un père ?
L'Enfant. — S'il était mort vous pleureriez sur lui et si vous ne le faisiez pas, ce serait bon signe que j'aurais un nouveau papa.
Lady Macduff. — Pauvre jaseur, comme tu babilles ! ( Enfre un messager. )
Le Messager. — Dieu vous bénisse, belle dame ! Je ne suis pas connu de vous, bien que je sois instruit de votre honorable état. Je crains que quelque danger n'approche de votre personne ; si vous vou- lez prendre l'avis d'un simple homme, faites en sorte de ne pas être trouvée ici. Eloignez-vous avec vos petits. De vous apeurer de la sorte je me sens tout sauvage, et faire plus serait féroce cruauté ; mais elle n'e^t que trop près de votre personne. Le ciel vous protège ! Je n'ose re^er plus longtemps. ( Il sort. )
Lady Macduff. — Où fuir ? Je n'ai pourtant fait tort à personne ; mais je dois me souvenir que je suis dans ce terre^re monde où faire mal c§t souvent récompensé, faire bien réputé parfois dangereuse folie. Pourquoi alors dresser ma défense
76 WILLIAM SHAKESPEARE
de femme et dire : je n'ai pourtant fait tort à per- sonne ? Mais quels sont' ces visages ? ( Des assassins entrent. )
L'Assassin. — Où e§t votre mari ?w^
Lady Macduff. — Je l'espère en aucun lieu assez profané où tels que toi puissent le trouver.
L'Assassin. — C'eSt un traître !
L'Enfant. — Tu mens, vilain poilu.
L'Assassin. — Comment? (L^ poignardant.) Prends ça, avorton, graisse de trahison !
L'Enfant. — Il m'a tué; maman, courez au loin ! ( Sort 'Lady Macduff, criant au meurtre ; les assassins la poursuivent . )
Rideau
Ade Cinquième
SCENE PREMIERE
Duns inane. Salle d'entrée du château
Entrent un Docteur en médecine et une dame du ser- vice de la reine.
Le Docteur. — Voici deux nuits que je veille avec vous, mais je ne puis du tout voir de vérité en vos rapports. Quand e^-ce, la dernière fois qu'elle a marché dans son sommeil ?
La Dame. — C'eft depuis que Sa Majeété e§t entrée en campagne, je l'ai vue se lever de son lit, jeter sa robe de nuit sur elle, tourner la clef de son secrétaire, y prendre du papier, le plier, y écrire, le lire, et après le sceller, et puis se remettre au lit, et tout cela étant plongée dans un très profond sommeil.
Le Docteur. — C'eSt une grande perturbation en la nature que de recevoir tout ensemble le béné- fice du sommeil et d'accomplir les effets de la veille. En cette somnolente agitation, parmi ce qu'elle
8o WILLIAM SHAKESPEARE
marchait, et autres aftions véritables, que lui avez- vQus, en aucun temps, ouï dire ?
La Dame. — Des paroles, monsieur, que je ne veux point rapporter sur elle.
Le Docteur. — Vous le pouvez, à ma personne, et il convient bien que vous le fassiez.
La Dame. — Ni à vous, ni à personne d'autre, n'y ayant point de témoin pour confirmer mon langage. ( Entre L,ady Macbeth, un flambeau à la main. ) Hélas ! la voici venir. Tenez, c'eét tout juSte ainsi, et, sur ma vie, elle e§t dans le plus profond sommeil. Notez-la ; tenez-vous près.
Le Docteur. — D'où a-t-elle cette lumière ?
La Dame. — Mais c'e§t celle qui était auprès d'elle ; elle a une lumière, auprès d'elle, toujours ; c'est son ordre.
Le Docteur. — Vous voyez bien qu'elle a les yeux ouverts.
La Dame. — Oui, mais leur sens e^ clos.
Le Docteur. — Qu'eft-ce donc qu'elle fait maintenant ? Voyez, conmie elle se frotte les mains.
La Dame. — C'eSt toute son aâion habituelle, d'ainsi sembler se laver les mains ; je l'ai vue conti- nuer de la sorte bien un quart d'heure.
Lady Macbeth. — Encore une tache... là.
Le Docteur. — Chut. La voilà qui parle. Je veux noter tout ce qui sort de sa bouche, afin d'assurer plus fortement ma mémoire
Lady Macbeth. — Va-t-en, infernale tache I Va-t-en ! Entends-tu? Une... Deux... Quoi... Eh bien, c'eSt l'heure... allons... L'enfer e§t obscur. Fi, Monseigneur, fi ! Pour un soldat... et avoir peur ? Pourquoi aurions-nous peur, qui le saura ? Quand personne ne peut demander compte à notre
MACBETH 8 I
autorité. Ah, qui aurait cru qu'un si vieil homme avait tant de sang dans les veines ?
Le Docteur. — Remarquez-vous ceci ?
Lady Macbeth. — Le captai de Fife avait une femme... où eft-elle maintenant? Quoi, jamais ces mains ne seront-elles blanches ? Jamais plus ! Monsei- gneur ! Jamais plus ! Vous perdez tout par ces sursauts .
Le Docteur. — Allez, allez. Vous, vous avez su ce que vous n'auriez point dû.
La Dame. — Elle a dit ce qu'elle n'aurait point dû, cela, j'en suis bien sûre. Le ciel sait ce qu'elle a su !
Lady Macbeth. — Voilà l'odeur du sang... toujours... A cette petite main tous les parfums de l'Arabie ne pourront donner leur senteur. Oh ! oh ! oh !
Le Docteur. — Quel grand soupir c'eSt là. Le cœur c§t grièvement chargé. %. f-i :•
La Dame. — Je ne voudrais pas avoir ce cœur-là dans mon sein pour l'honneur de tout mon corps.
Le Docteur. — C'eSt bien... c'eft bien... c'eSt bien.
La Dame. — Il faut en prier Dieu, Monsieur.
Le Docteur. — Cette souffrance-là passe mon expérience ; pourtant j'ai vu des personnes qui marchaient dans leur sommeil, et qui sont mortes dans leurs lits, bien saintement.
Lady Macbeth. — Lavez vos mains ; mettez votre robe de nuit ; ne prenez pas l'air si pâle. Puisque je vous le dis encore, Banquo e§t en terre ; il ne peut pas venir sur sa tombe.
Le Docteur. — C'eSt donc cela !
Lady Macbeth. — Au lit ! au lit ! On frappe à la porte : allons, allons, allons, allons, donnez-moi la main. Ce qui e§t fait, eSt fait. Au lit, au lit, au lit.
82 WILLIAM SHAKESPEARE
Le Docteur. — Et maintenant, elle va se mettre au lit ?
La Dame. — Dans l'instant.
Le Docteur. — Le monde e§t plein de bruits siniftres ; d'œuvres hors nature naissent des maux hors nature ; l'âme touchée de contagion veut confesser son secret à l'oreiller qui eSt sourd. Elle a plus besoin de prêtre que de médecin. Mon Dieu ! Mon Dieu, pardonne-nous, à tous ! Veillez sur elle. Otez-lui tous moyens de se nuire, gardez sur elle les yeux ouverts. Et donc bonne nuit. Elle a maté ma raison et Stupéfait mes yeux. J'ai ma pensée, mais je n'ose la dire.
La Dame. — Bonne nuit, bon dodeur. (Us sortent. )
SCENE II
Le pays près de Dunsinane
Entrent^ avec tambours et étendards, Menteth, Cath- ness, Angus, Lennox et des soldats.
Menteth. — Les forces anglaises sont proches, conduites par Malcolm, son oncle Siward et le brave Macduff. Vengeance brûle en eux. Pour leur chère cause, l'homme mort à toutes passions serait lui-même poussé à la sanglante et hideuse charge.
Angus. — Proche la forêt de Birnam nous les rencontrerons bien ; c'eSt par ce chemin qu'ils viennent.
Cathness. — Qui sait si Donalbain e^ avec son frère ?
Lennox. — C'e^ certain, Messire, il n'y e§t pas.
MACBETH 85
J'ai le rôle de tous les gentilshommes ; il y a le fils de Siward et beaucoup d'autres jeunes barbes qui, pour la première fois, prouveront leur virilité.
Menteth. — Que fait le tyran ?
Cathness. — Il empare fortement le grand Dun- sinane. Quelques-uns disent que c'est folie ; d'autres, qui le haïssent moins, appellent cela vaillante furie ; mais pour certain, il ne peut boucler sa cause désem- parée dans le ceinturon de règle,
Angus. — Maintenant il sent ses meurtres secrets coller à ses mains ; maintenant, à chaque minute, des révoltes réprouvent sa foi brisée. Ceux qu'il commande se meuvent seulement par commande- ment, nullement par amour. Il sent maintenant sa dignité relâchée pendre autour de lui com.me la robe d'un géant sur les épaules d'un voleur pygm.ée.
Menteth. — Qui donc blâmerait le recul et l'éveil de ses sens, quand tout son être se condamne de se retrouver en lui ?
Cathness. — Allons, marchons pour prêter obéissance là où e^ due féauté ; trouvons le médecin de notre siècle malade et avec lui, pour purger notre pays, versons toutes les gouttes de notre sang.
Lennox. — Du moins le nécessaire pour arroser la fleur souveraine et noyer l'herbe maligne. Mar- chons sur Birnam. ( Ils sortent en troupe. )
SCENE III
Dunsinane. — Une salle du château
Entrent Macbeth, le Médecin et serviteurs
Macbeth. — Qu'on ne m'apporte plus de nou- velles ; laissez aller. Tant que la forêt de Birnam
«4 WILLIAM SHAKESPEARE
ne marchera contre Dunsinane, nulle peur ne sau- rait me faire blêmir. Qu'e^-ce que l'enfant Malcolm ? N'e§t-il pas né d'une femme ? Les esprits qui connaissent toutes conséquences mortelles ont prononcé sur moi : " N'aie crainte, Macbeth; jamais homme né d'une femme n'aura puissance sur toi '*. Fuyez donc, faux capitaines et mêlez- vous aux syba- rites anglais ; jamais le doute ne ruera bas, jamais la peur n'ébranlera l'âme qui m'emplit et le cœur que je porte ! ( Entre un serviteur. ) I.e diable puisse noircir ta face de crème, brute ! Que veut cet air d'oie effarée ?
Le Serviteur. — Il y a dix mille...
Macbeth. — Oisons, coquin ?
Le Serviteur. — Soldats, sire.
Macbeth. — Allons, le couteau à la figure I Mets un pouce de rouge à ta peau, pauvret au foie blanc! Quels soldats, chiffe molle? Mort de ton âme ! Les joues de linge pâle que tu portes sont conseillères de peur. Quels soldats, visage de farine }
Le Serviteur. — Les forces anglaises, plaise à Votre Grâce...
Macbeth. — Ote ta figure d'ici. ( l^e serviteur sort. ) Seyton, je me sens percé au cœur, Seyton, ai-je dit, ce coup me remet à jamais, ou me défait. J'ai assez vécu ; la route de ma vie tourne vers l'automne et se jonche de feuilles mortes ; toutes choses de l'âge mûr, honneur, amour, obéissance, compagnie d'amis, ne seront plus pour moi ; mais, à la place, des malédiftions, non point à voix haute mais profondes, l'honneur rendu des lèvres et du souffle, en dépit du pauvre cœur qui n'ose le dénier. ( 'Rntre Seyton. )
Seyton. — Quel e^ votre gracieux plaisir ?
MACBETH 85
Macbeth. — Quoi d'autre?
Seyton. — Tout se confirme, monseigneur, sur les premiers rapports.
Macbeth. — Je me battrai jusqu'à ce qu'on me hache la chair des os. Donne-moi mon armure.
Seyton. — Il n'en e§t poiat besoin encore.
Macbeth. — Je veux la mettre. Qu'on envoie des chevaux, qu'on batte la contrée à la ronde ; qu'on pende tous ceux qui parlent de peur. Donne- moi mon armure. Comment va votre malade, dofteur ?
Le Docteur. — Ce n'eSt point tant la maladie, sire, que l'inquiétude des fantaisies qui l'oppressent, et empêchent son repos.
Macbeth. — Alors, guéris-la 1 Ne sais-tu pas traiter le mal de l'esprit, arracher de la mémoire les racines de la peine, effacer les soucis gravés au cerveau, et par un doux contre-poison d'oubli nettoyer la poitrine de ce bourrage dont le cœur étouffe ?
Le Docteur. — Il faut, là-dessus, que le malade s'aide lui-même.
Macbeth. — Les potions aux chiens ! Je n'en veux pas. Allons, mets-moi mon armure ! Mon bâton de commandement ! Seyton, les éclaireurs. Dofteur, les capitaines m'abandonnent. Allons, monsieur, hâtez-vous. Si tu pouvais, doâieur, mirer le purin de mon royaume, diagnostiquer son mal, le purger et lui rendre son antique santé, je clamerais ta gloire aux échos qui la clameraient encore. Allons, voyons, tire plus fort. Quelle rhubarbe, quel séné, ou quelle drogue purgative ferait bien place nette des Anglais ? On te l'a dit qu'ils sont là ?
86 WILLIAM SHAKESPEARE
Le Docteur. — Oui bien, mon bon seigneur ; vos royaux préparatifs nous en disent quelque chose.
M.\CBETH. — Tu l'apportes derrière moi. Je ne crains ni mort ni charma, jusqu'à ce que la forêt de Birnam marche vers Dansinane. {Il sort.)
Le Docteur. — Si je pouvais me tirer sauf de Dunsinane, ni or ni argent ne m'y feraient revenir jamais ! (// sort)
SCENE IV
La région proche Dunsinane Une forêt à l'horizon
Entrent, avec tambours et étendards, Malcolm, le vieux SiwARD et son fils, Macduff, Menteth, Cath- NESS, Angus, Lennox, Ross et soldats en marche.
Malcolm. — Cousin, j'espère proches ces jours où nos demeures seront sauves.
Manteth. — Nous n'en doutons nullement.
SiwARD. — Quelle forêt e§t devant nous ?
Manteth. — La forêt de Birnam.
Malcolm. — Que chaque soldat y taille une branche d'arbre et la porte devant lui ; ainsi nous ombragerons le nombre de notre ost et introdui- rons en erreur les épieurs ennemis.
Les Soldats. — Ainsi soit fait.
SiWARD. — Nous sommes instruits que le confiant tyran tient toujours Dunsinane et prêt à subir notre siège.
Malcolm. — C'eSt son suprême espoir ; là où l'occasion s'offrait avantageuse, petits et grands
MACBETH 87
lui ont fait défeftion. Et nul ne le sert que des êtres contraints dont les cœurs sont absents.
Macduff. — Nos ju^es censures attendront l'in- faillible événement ; usons d'abord de l'art indus- trieux de guerre.
SiwARD. — Le temps approche dont l'inéluc- table décision nous fera connaitre notre doit et avoir. Les pensées spéculatives reflètent d'incer- taines espérances ; l'issue certaine eét arbitrée par les coups. Et pour ce, précipitons la guerre. {Ils sortent^ en marche. )
SCENE V Dunsinane. — Dans Je château
Entrent^ avec tambours et étendards^ Macbeth, Seyton et des soldats.
Macbeth. — Déployez nos bannières sur les courtines extérieures ; le cri eft toujours : ils viennent ! Notre château fort se rit d'un siège. Qu'ils couchent ici jusqu'à ce que faim et fièvre les dévorent ! S'ils n'étaient grossis de ceux qui de- vraient être des nôtres, nous aurions pu les rencontrer hardiment, barbe à barbe, les pousser jusque chez eux... Quel eft ce bruit ?
Seyton. — Cri de femme, mon bon seigneur. ( Il sort. )
Macbeth. — J'ai presque oublié la saveur des craintes. Un temps fut où mes sens se seraient glacés ouïssant quelque cri nofturne, 011 mes che- veux se dressaient au moindre récit d'épouvante, comme si une vie intérieure les agitait. J'ai mon soûl
88 WILLIAM SHAKESPEARE
d'horreurs. Et terreur familière à mes pensées san- glantes, ne peut plus m'ébranler... Pourquoi ce cri ? ( Seyton rentre. )
Seyton. — La reine t§t morte. Monseigneur,
Macbeth. — Elle aurait dû mourir plus tard. Il y aurait toujours eu un temps pour un tel mot... Demain, puis demain, demain encore se glisse à petits pas, un jour après l'autre, jusqu'à l'ultimr syllabe du livre de vie ; et tous nos hiers ont seule- ment éclairé pour des fous le chemin de la poussié- reuse mort. Eteins-toi, éteins-toi, petite flamme. La vie, une ombre errante ; un pauvre comédien qui se gonfle et s'agite, un inétant, sur l'eétrade et qu'on n'écoute déjà plus ; un conte débité par un idiot plein de bruit et de furie, un conte dénué de sens. {Entre un messager.) Tu viens pour user ta salive ? ton histoire, vite !
Le Messager. — Mon gracieux seigneur, je devrais bien rapporter ce que j'affirme avoir vu, mais je ne sais comment le faire.
Macbeth. — Et bien parlez, monsieur.
Le Messager. — Comme je montais ma garde sur la colline, je regardais vers Birnam ; et tout à coup il me sembla que la forêt se prenait à remuer.
Macbeth. — Menteur et esclave ! {Il le bat.)
Le Messager. — Que je souffre votre colère si cela n'eSl pas ! A trois mille d'ici vous pouvez la voir venir : je le dis, une forêt qui marche...
Macbeth. — Si tu parles faussement, à l'arbre le plus proche tu seras attaché vivant jusqu'à ce que la faim te dessèche ; si ton rapport e§t véritable, je n'ai cure que tu me rendes la pareille. Ma résolu- tion se brise ; je commence à douter de l'équivoque
MACBETH 89-
du démon menteur lorsqu'il dit en vérité : " N'aie crainte jusqu'à ce que la forêt de Bimam vienne à Dunsinane ". Et maintenant une forêt marche vers Dunsinane... Aux armes ! aux armes ! Tout le monde dehors ! Si ce qu'il affirme e§t vérifié, il n'y a plus ici ni fuite ni séjour. Que je suis las de ce soleil ; et comme je voudrais le monde anéanti à cette heure. Sonnez la cloche d'alarme. Souffle tempête ! Accours deétrudion ! Mais s'il faut mourir, ♦T^ourons le harnois au dos !
SCENE VI
Une plaine devant le château
hntrent avec tambours et étendards^ Malcolm, Mac- duff, etc.. et leurs soldats portant des branches 1
Malcolm. — Maintenant, c'e§t assez près; à terre vos écrans feuillus, et montrez-vous ce que vous êtes... Vous, digne oncle, devez, avec votre très noble fils, mon cousin, conduire notre pre- mière bataille ; le digne Macduff et nous-mêmes prenons sur nous le re§te, ainsi sera fait selon notre ordonnance.
SiWARD. — Adieu ! Ce soir nous rencontre- rons les forces du tyran : soyons défaits si nous ne savons le combattre.
Macduff. — Faites clamer toutes nos trom- pettes ; et qu'elles sonnent toutes, retentissants hérauts de sang et de mort. (7/f sortent ; alarmes prolongées. )
90 WILLIAM SHAKESPEARE
SCENE VII
Une autre partie de la plaine LES MÊMES — Entre Macbeth
Macbeth. — Ils m'ont fiché à un pieu ; impos- sible de fuir ; comme l'ours acculé dans la lice, je dois combattre... Quel eft celui qui n'eft pas né de femme : celui-là je dois le redouter en personne. ( Entre le jeune S'nvard. )
Le jeune Siward. — Quel eft ton nom ?
Macbeth. — Tu serais effrayé de l'entendre.
Le jeune Siward. — Non pas, quand tu t'ap- pellerais d'un nom plus brûlant que tous les noms de l'enfer.
Macbeth. — Mon nom eft Macbeth.
Le jeune Siward. — Le diable lui-même ne pourrait prononcer un titre plus odieux à mon oreille.
Macbeth. — Ni plus redoutable.
Le jeune Siward. — Tu mens, déteftable tyran I de mon épée je ferai la preuve du mensonge que tu profères . ( Us se battent et le jeune Siward eH tué. )
Macbeth. — Tu étais né de femme... je souris aux épées et me moque d'armes brandies par tout homme né de femme. ( Il sort ; alarmes ; entre Mac- duff. )
Macduff. — La noise eft de ce côté... Tyran montre ta face ! Si tu es tué d'une autre main que de la mienne, les spedres de ma femme et de mes enfants me hanteront toujours. Je ne puis frapper de misérables goujats dont les bras sont bons à porter seulement des vouges; que ce soit toi, Macbeth,
MACBETH 91
autrement je rengainerai mon épée inutile avec son tranchant vierge. Tu dois être par ici... ce grand cliquetis dénonce très notable personne. Que je le trouve. Fortune, je ne demande rien de plus. {Il sort^ alarmes. Entrent Malcolm et le vieux Siward, )
SiWARD, — Par ici. Monseigneur. Le château s'eSt rendu sans rési^ance ; les gens du tyran combattent des deux côtés ; les nobles capitaines se conduisent bravement ; déjà la journée s'annonce d'elle-même vôtre ; c'eSt peu de la parachever.
Malcolm. — Nous avons rencontré des enne- mis qui frappent à côté de nous.
SiwARD. — Entrons, Seigneur, dans le château. (7/f sortent ; alarmes. Kentre Macbeth.)
Macbeth. — Pourquoi jouer au fou Romain ? pourquoi mourir sur ma propre épée ? Tant que je verrai des hommes, j'estime les estafilades de plus certain effet sur eux. ( Rentre Macduff. )
Macduff. — Retourne-toi, chien d'enfer, re- tourne-toi.
Macbeth. — De tous les hommes, c'eft toi seul que j'ai voulu éviter. Hors de ma route ! mon âme e§t déjà trop lourde du sang des tiens.
Macduff. — Assez bavardé ; mon épée par- lera pour moi, scélérat plus sanglant, scélérat que les mots ne peuvent dire ! ( Ils se battent. )
Macbeth. — Temps perdu. Il serait plus facile pour toi de marquer l'air insaisissable de l'empreinte de ton épée que de verser mon sang. Ta lame peut s'abattre sur des cimiers vulnérables ; moi je porte une vie enchantée qui ne doit pas céder au pouvoir d'homme né de femme.
Macduff. — Désespère de ton charme. Que l'ange que tu as toujours servi te l'apprenne : Mac-
92 WILLIAM SHAKESPEARE
duff fût arraché avant terme du ventre de sa mère.
Macbeth. — Maudite la langue qui parle ainsi ! Elle a ruiné le meilleur de moi-même ; qu'ils de- meurent sans créance ces dupeurs de diables qui équivoquent à mots doubles et couverts, gardant pour notre oreille parole de promesse, et la violant pour notre espoir... Je ne me battrai pas avec toi.
Macduff. — Alors, rends-toi, lâche, et vis pour être le spedacle et l'étonnement du siècle. Nous verrons, comme de nos plus insignes montres, ton effigie peinte au sommet d'un poteau, et dessous l'inscription : Ici on peut voir le tyran.
Macbeth. — Me rendre, jamais ! Je ne baiserai pas la terre devant les pieds du jeune Malcolm, poursuivi des malédiftions harcelantes de la canaille. Bien que la forêt de Birnam soit venue à Dunsinane et que n'étant pas né de femme, tu te dresses mon adversaire, je risquerai mon dernier coup. J'étends mon écu de guerre devant moi : charge Macduff et damné qui le premier criera : " Arrête ! Assez ! " ( Ils sortent en se battant. Ketraite. Fanfares. Entrent avec tambours et étendards Malcolm, le vieux Siward, Roj-j-, hennox, Angus, Cathness, Menteth et soldats. )
Malcolm. — Si les amis qui nous manquent pouvaient être saufs !
SiwARD. — C'e^ nécessité d'en perdre. Cepen- dant, par ceux que je vois ici, j 'estime un si grand jour acheté à bon compte.
Malcolm. — Macduff manque et votre noble fils.
Ross, à Siward. — Votre fils. Milord, a payé la dette de soldat. Il a assez vécu pour être un homme ; aussitôt sa prouesse l'eut-elle confirmé dans cet intrépide état qu'en homme il mourut.
MACBETH 93
S I WARD. — Il e§t donc mort?
Ross. — Oui, et emporté du champ de bataille. Votre cause de douleur ne peut être mesurée à sa valeur, car elle serait alors sans limite.
SiwARD. — Ses blessures du moins les a-t-il leçues par devant ?
Ross. — Oui, de front.
SiWARD. — Qu'il soit alors soldat de Dieu I Eussé-je autant de fils que j'ai de cheveux, je ne leur souhaiterais pas plus belle mort. Et voilà son glas sonné.
Macduff. — Il mérite plus de regrets ; il les aura de moi.
SiwARD. — Il ne mérite pas plus. Comme on dit : il e^ bien parti et a payé son écot. Et ainsi Dieu soit avec lui... mais voilà venir un nouveau réconfort. ( Rendre Macduff avec la tête de Macbeth jur un pieu. )
Macduff. — Salut, roi, car tu l'es ! Voyez où se dresse la tête maudite de l'usurpateur. Notre ère e§t libre. Je te vois entouré des perles de ta cou- ronne ; et, tandis que tous répètent mon salut dans leurs cœurs, moi je les invite à crier bien haut : "*' Salut, roi d'Ecosse ".
Tous. — Roi d'Ecosse, salut ! {Fanfares.)
Malcolm. — Il ne convient pas de faire grand délai sans reconnaître dûment vos fidélités parti- culières et nous acquitter envers vous. Mes capi- taines et cousins, soyez comtes : les premiers que jamais l'Ecosse nomme à tel honneur. Que refte-il encore pour rétablir dans son principe notre état ? rappeler les bannis, fuyant au loin les pièges d'une soupçonneuse tyrannie ; procéder contre les mi- llilitres du défunt boucher et de sa démoniaque reine,
94 WILLIAM SHAKESPEARE
qui, suivant commune renommée, s'eSt de ses propres mains arraché violemment la vie. Ces choses et autres nécessaires nous sollicitant, nous les accompli- rons par la grâce de Dieu, avec mesure, en temps et lieu. Sur ce, merci à tous et à chacun. Nous vous invitons à notre couronnement à Scone. ( Fanfares ; ils sortent. )
RJdeau
La Tragique HiSloire d' Hamlet
LES ŒUVRES COMPLETES de
Marcel Schwob 1867-1905)
Théâtre
II
La Tragique Histoire d' Hamlet
traduEîion nouvelle par Eugène Morand et Marcel Schwob
Typographie FRANÇOIS BERNOUARD 73, Rue des Saints-Pères, 73
A PARIS
4
Poetae
William ErneSl Henley
d. d.
Introdudion
i
La plus ancienne allusion à la légende ^'Hamlet se trouve dans la seconde partie de /'Edda de Snorri Sturla- son {vers 1230), mais on rencontre le nom dans un frag- ment de texte irlandais des l'année 919^. A.u courant du XIII^ siècle le chroniqueur Saxo Grammaticus inséra rhifîoire d'Amlethus aux III^ et IV^ livres de son Hiftoire des Danois. L^ chronique de Saxo fut imprimée en 15 14; et^ en 1570, François de Belief ore st^ conti- nuateur de Pierre Boisîhuau, traduisit P épisode d^Hamlet dans le V^ livre des HiSoires tragiques. Si Shakespeare s'est servi de cette version, c'est dans le livre des Hi^oires tragiques qu'il l'a lue, et dans le texte français. En ejfet, l'adaptation anglaise, The hi^orie of Hamlet, ne fut publiée qu'en 1608 ; et le cri " un rat ! un rat ! " que pousse Hamlet en tuant l'espion caché dans la chambre de la reine, semble bien être un emprunt fait au drame. En tout cas, cet incident n'exige pas dans la rédaction de BelleforeB.
Dès 1589, r hi Hoir e d' Hamlet fut transportée sur
X WILLIAM SHAKESPEARE
la scène anglaise'^. MM. Fleay et Gregor Sarra':(în ont démontré que cette piece d^ Ham let, jouée en 1589 et reprise en 1594, était de Thomas Kyd^. M. Rdward Dowden considère comme établi qu'on j voyait paraître un spectre, et qu'on y représentait une pièce sur ta scène. C'était l'avis du commentateur Malone ; en ejfet, le drame popu- laire de Kyd, The Spanish tragedy, contient une pièce enclavée dans la pièce. Il y a aussi des allusions de hodgey de Dekker, etc., avant 1603, au spectre d' Hamlet qui criait " comme une vendeuse d'huîtres " ; Hamlet, revenge !
Une queBion plus délicate et sur laquelle on n'eH pas fixé, c'eB de savoir si le personnage d'Ophélie exiHait dans la pièce de Kyd. Dans la version de Saxo Grammaticus, l'usurpateur Feng essaye de surprendre le secret d' Ha m let en lui envoyant une jeune fille, sa belle-sœur ; dans The hi^orie of Hamlet, c'eft une complaisante dame de la Cour qui joue ce rôle de tentatrice. Mais aucune des deux formes de la légende ne laisse supposer qu'Hamlet ait été amoureux ; aucune ne contient le douloureux et amer : *' au couvent ! "
Ce H ici qu'intervient une source nouvelle qu'il e§t nécessaire d'examiner. M. Anatole France, au volume IV de La Vie littéraire, l'a indiquée en étudiant les Contes populaires de la Gascogne, recueillis et publiés par M. Bladé"^. Ce patient et érudit chercheur a écrit sous la dictée de Catherine Suftrac, de Sainte-Eulalie, canton de L.aroque-Timbaut (Lot-et-Garonne), un conte qu'il a intitulé La Reine châtiée. Catherine Sufirac avait quarante ans en 1886, et elle était illettrée. Quatre autres personnes, habitantes du Gers, nommées par M. Bladéy lui ont narré le même récit sous une forme moins précise. Or, La Reine châtiée c'eft une variante de la légende d'Hamlet.
HISTOIRE D'HAMLET XI
Un roi et une reine n'ont qu'un fils. Un soir le roi dit à son fils : *' Rcoute. . . demain^ tu auras vingt et un ans sonnés. Je suis vieux. Bientôt^ je te ferai roi à ma place... Dans six mois /entends que tu te maries. Choisis une brave fille à ton goût. Je ne serai content que lorsque je la verrai commander en maîtresse au château " .
Lm reine y " qui écoute sans rien dire ", craint d'être dépossédée ; elle conseille à son fils de " prendre des maîtresses : les jolies filles ne manquent pas ". Mais le roi s'impatiente, et invite le roi d'un pays voisin qui a une fille " belle comme le jour ". — " La princesse chan- tait comme une sirène toutes sortes de chansons. Alors le fils du roi oublia la chasse. Du matin au soir il refait assis auprès de sa belle ". Ses fiançailles vont se faire. La reine fait apprêter à boire au roi. " Cinq minutes après ^le roi devint vert comme l'herbe " .
— Qu' ave':(^-vous , père ?
" Le roi tomba sous la table. Il était mort " .
Le soir, le prince fait dresser son lit dans la chambre de son père. A. minuit, un spectre lui apparaît : '^^ Il prit son fils par la main et le mena dans la nuit à l'autre bout du château. Là il ouvrit une cachette, et montra du doigt une fiole à moitié pleine .
— Ta mère m'a empoisonné. Lu es roi. Lais-moi juHice " .
Le prince ne répond rien. Il va seller son meilleur cheval et part au galop dans la nuit noire.
" A la pointe de l'aube, il frappait en secret à la porte de son plus grand ami.
— Ecoute. Le malheur efi sur moi. Je m'en vais je ne sais où. Demain, va trouver ma belle dans le château de son père et dis -lui : " Le malheur efî sur votre ami. Il s'en eB allé je ne sais où. Sa femme, vous ne la serez jamais, jamais. Pourtant, il a fini de parler aux
XII WILLIAM SHAKESPEARE
filles, et il ne vous oubliera pas. Retirez-vous dans un couvent. Prenez le voile noir, et priez Dieu pour votre ami, jusqu'à ce qu'on vous porte au cimetière ".
Puis le prince repart^ se fait mendiant^ et va vivre comme un ermite dans une cabane^ au haut d^une montagne. Mais un soir^ à minuit^ le spectre reparaît er lui dit :
" Ta mère m'a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi juHice ".
L,e prince s^ enfuit de nouveau. Au bout d^un an^ il revient che^ son plus grand ami.
" Bonsoir, mon ami. Ne me reconnais-tu pas ?
— Vous êtes le roi.
— Oui, je suis le roi. Donne-moi des nouvelles de ma belle,
— Votre belle eH morte dans son couvent.
— Donne-moi des nouvelles de ma mere.
— Votre mere eH toujours dans son château, et elle s^eB faite maîtresse pour le malheur du pays.
— y en sais asse':(. Mène-moi dans une chambre. Je suis las et je veux dormir " .
Ta nuit, le spectre reparaît, et dit au prince :
" Ta mère m'a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi juHice.
— Père, vous sere:^ obéi "
Alors le prince repart dès Vaube, et arrive le soir au château.
Sa mère demande d''oà il vient.
— Ma mère, ma pauvre mère, vous voule^ savoir d'où je viens. Je viens de voir du pays. Je viens d'épouser ma
maîtresse. Demain, vous Vaure^ ici"".
*' Ta reine écoutait sans rien dire. File sortit et revint un moment après.
— Ta femme arrive demain. Tant mieux. Trinquons à sa santé ".
" Alors le roi tira son épée et la posa sur la table.
HISTOIRE D'HAMLET XIII
— 'Exoute^^ ma mère, ma pauvre mère. Vous voulei(^ m* empoisonner. Je vous pardonne. Mais mon père lui, ne vous pardonne pas. Par trois fois il efî revenu de r autre monde et m'' a dit : " Ta mère m* a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi Justice ". Hier, J'' ai répondu : " Père, vous sere^ obéi ". Ma mère, ma pauvre mère, prie^ Dieu qu'il ait pitié de votre âme. Regarde^ cette épée. Kegar- de^-la bien. Le temps de dire un Pater, et Je vous tranche la tête, si vous n^ave^:^ point bu le poison que vous m^ave\ versé. Buvet^, buveq^ Jusqu'au Jond, ma mère, ma pauvre mère ".
" l-M reine vida le verre Jusqu'au fond. Cinq minutes après elle était verte comme l'herbe.
— Pardonnez-moi, ma mère, ma pauvre mère.
— Non.
" La reine tomba sous la table. Llle était morte.
" Alors le roi s'agenouilla et pria Dieu. Puis il descen- dit doucement, doucement à l'écurie, sauta sur son cheval, et partit au grand galop dans la nuit noire.
" On ne l'a revu jamais. Jamais " .
Dans cette forme de la légende, on le voit, le mobile du crime de la reine n'est pas le même, et le personnage de Claudius r^ existe pas ; mais en revanche, il y a d'autres traits projondément tracés, qu'on chercherait vainement ailleurs, et qui lui sont communs avec le drame de Sha- kespeare . Le spectre y Joue un rôle semblable ; le prince hésite, comme- Hamlet, s'enjuit et recule devant la tâche qui lui eB imposée ; il comprend néanmoins qu'il lui faut rompre avec les usages ordinaires de la vie et abandonner tout ce qu'il a aimé : il se confie à son ^^ grand ami ", comme Hamlet à Horatio ; déclare qu'il ne connaîtra plus de femme, et envoie au couvent sa " belle " , qui, comme la pauvre Optjélie, chante à voix de sirène, et meurt de cba-
XIV WILLIAM SHAKESPEARE
grin^ tri He esseulée. Il faut remarquer ici que Shakespeare a hésité sur le crime de Gertrude. Dans la première forme d' Ham let {le quarto de 1603), la reine eB innocente de r empoisonnement^ elle r ignore ; et lorsque Hamlet le lui a révélé^ elle devient son alliée. OeB une des profondes différences de la piece de 1605 et de celle de 1604. Veut- être la premiere était-elle conforme sur ce point à r intrigue du drame de Kyd. On peut croire que Shakespeare^ dans la seconde, suivit une légende orale dont nous possédons encore cette version de Gascogne.
M. Edivard Doivden n^eH pas d^avis de placer La Reine châtiée dans la "'généalogie'''' ^'Hamlet. Une attentive considération amène à une opinion contraire. Nulle influence de la chronique danoise ou du drame shakespearien n'eB intelligible ici ; /'Hamlet du théâtre ou le récit de Saxo Grammaticus n'ont pu pénétrer parmi des paysannes du hot-et-Garonne ou du Gers, qui parlent le patois gascon. En axaminant la collection recueillie par M. Bladé, on s'aperçoit que r hi Hoir e d* Hamlet n^efî pas la seule légende shakespearienne qui se soit conservée dans cette région.
La gardeuse de dindons, dictée par Marianne Bense, du Passage-d'Agen (Lot-et-Garonne)^, représente une forme du Roi Lear. On y retrouve les personnages de Eear, Kegan, Goneril, Cordelia et Kent. La fin du conte diffère et se fond dans un type intermédiaire entre Peau-d'Ane et Cendrillon. Dès lors une seule explication devient possible. Lear et Hamlet apparte- naient au folk-lore anglo-saxon dès le XIII^ siècle, et ces récits ont été transportés en France par les Anglais. Ils sy sont implantés durant V occupation anglaise de la Guyenne qui n'a pas duré moins de trois siècles. On ne doit point s^ étonner si on n^en trouve pas trace dans le folk-lore anglais actuel. De très bonne heure, en Angle-
HISTOIRE D'HAMLET XV
terre ^ les légendes qui n'avaient pas m caractère hi Bo- rique précis de temps et de lieu se sont effacées. Il y a un grand nombre d'allusions à des contes ou à des fables popu- laires dans la littérature du temps d* 'Elisabeth : et ces contes ou ces fables, on ne les retrouve plus aujourd'hui. Le récit populaire en prose eH rare dans l' Angleterre pro- prement dite ; la plupart des traditions demi-hiHoriques n'ont même dû leur conservation qu'à la forme de ballades qui leur avait été donnée. C'est justement le cas du roi Lear. La ballade a été conservée en Angleterre, tandis que le conte disparaissait.
Nous n'avons pas le droit, en présence d'une version ^'Hamlet où l'épisode de la *' belle " est semblable à l'épisode d'Ophélie, de l'écarter sans examen, et l'examen nous montre qu'elle ne peut pas avoir pour origine le drame, tandis que sa présence en Gascogne dés avant le XVI^ siècle eft amplement expliquée par les événements de l'histoire. FJle fait donc, sans aucun doute, partie de la généalogie d' Hamlet^ .
Le 16 iuillet 1602 les " Stationer's Registers " portent l'indication d'un livre imprimé par James Roberts et intitulé : " La Revanche d'Hamlet, prince de Dane- mark, telle qu'elle vient d'être représentée par les serviteurs de Monseigneur le Chambellan ". C'était la compagnie d'acteurs à laquelle appartenait Shakespeare. U année suivante, en i(>oi, paraissait che^ N. L. et John Trun- dell " La Tragique Hiftoire d'Hamlet, prince de Dane- mark, par William Shakespeare, telle qu'elle a été diverses fois représentée par les Serviteurs de Son Altesse dans la cité de Londres, et aussi dans les deux universités de Cambridge et d'Oxford et ailleurs ". La compagnie d'acteurs de Monseigneur le Chambellan avait passé, à l'avènement de Jacques I^^, au service de Son Altesse. La publication de 1603 eft ce qu'on appelle le Premier Quarto. L'année suivante paraissait che^ N. L., à Londres, le
XVI WILLIAM SHAKESPEARE
Second Quarto : il représente^ avec le texte du folio de 1623, la piece <^'Hamlet, telle que nous la possédons .
De profondes dijférences séparent le Premier Quarto de 1603 du Second de 1604. l^e premier eH rempli d'' erreurs et de coupures^ surtout dans la seconde partie ; il contient environ dix-huit cents lignes de moins que le texte admis. Mais la pièce eB bien organisée pour la scène au point de vue exclusif du drame. Un grand nombre de différences et dans la nomenclature des noms propres {Corambis et Montano^ pour Volonius et Keynaldo ; première senti- nelle pour ¥ ranci SCO, etc.), des transpositions graves, enfin une autre conception du role de Gertrude, voilà ce qui difîingue sérieusement le premier Hamlet du second.
Il paraît bien certain que le texte de 1603 a été imprimé subrepticement . Les grossières erreurs qui le défigurent semblent provenir de ce qu'il a été recueilli, à Vaide de notes Fténographiques , durant les représentations . Mais les différences qui viennent d'hêtre indiquées ne peuvent s"* expliquer ni par un défaut d'' attention du sténographe, ni par une mauvaise interprétation de ses notes.
Il faut bien conclure que la pièce, telle qu'elle se jouait en 1602 et 1603 était différente de la pièce jouée en 1604. Les éditeurs d'' Oxford affirment que la pièce de 1603 contient encore une part considérable de r ancien travail de Kyd. M. Doivden, au contraire, n^j voit rien qui rappelle la versification de Fauteur de Jeronimo, sauf peut-être cinq vers, tandis que V ensemble ne lui paraît pas différer du Hyle général de Shakespeare .
IJ impression de AI. Doivden paraît juHe . V^oici, dans le quarto de 1603, les vers adressés par le Duc-Comédien à la Duchesse-Comédienne :
Full fortie yeares are pa§t, their date is gone Since happy time ioyn'd both our hearts as one :
HISTOIRE D'HAMLET XVII
Andjnow the blood that fill'd my youthfull veines Runnes weakely in their pipes, and all the étraines Of musicke, which whilome pleasde mine eare Is now a burthen that Age cannot beare : And therefore sweete Nature rmi§t pay his due, To heaven muft I, and leave the earth with you.
Ces vers musicaux et charmants ont été remplacés dans le quarto de 1604 par rapoHrophe du Koi-Comédien à la Keine-Comédienne .
Full thirty times hath Phœbus' cart gone round Neptune's salt wash and Tellus' orbed ground, And thirty dozen moons with borrow'd sheen About the world have times twelve thirties been, Since love our hearts ard Hymen did our hands Unite commutual in moîït sacred bands.
Si c'était la dernière période qui figurait dans le Pre- mier Quarto, on serait bien tenté de V attribuer à Thomas Kvd. Les vers sont, à la différence des premiers, pleins de gongorisme. Au contraire, la Hrophe de 1603 eB entiè- rement digne de Shakespeare.
U étrange té de cette subHitution appelle P examen. Pourquoi Shakespeare a-t-il remplacé de jolis vers par une Hrophe pompeuse et vide ? C*e§î ici que se manifefîe claire- ment le délicat travail d'art du poëte. Il avait à faire jouer une pièce dans une pièce, et il fallait que sur une scène des acteurs parussent être des acteurs. Si les vers qu'ils pro- nonçaient étaient du même fijile que le langage ordinaire de la pièce, il y avait, si on peut dire, une faute de perspective : le texte de la pièce enclavée devait être approprié à ses tré- teaux, représentés sur d'autres tréteaux. Shakespeare n'hésita donc pas à supprimer la période du Premier Quarto, pour la remplacer par des vers gongoriques à dessein. La même remarque s'applique au resîe des vers
XVIII WILLIAM SHAKESPEARE
du Meurtre de Gonzague, et sans doute aussi au mono- logue " The rugged Pyrrhus ", dont le fîyle eH d'un archaïsme marqué. Ce sont là des remaniements d^ auteur. Shakespeare n^ aurait pas pratiqué de si minutieuses transformations sur une œuvre de Kyd.
Nous ne comparerons pas le texte du Premier Quarto à celui du Folio de 1623. Sur certains points les leçons de 1604 sont plus complètes ; sur d^ autres, ce sont celles de 1623. Dans cette édition publiée sur les manuscrits du théâtre, quelques coupures ont été j ait es évidemment pour la représentation. La division de la pièce en actes efi arbitraire, et, en somme, asse^^ peu satisfaisante ; mais les modifications proposées ne sont pas avantageuses.
M. Doivden a exposé, d'après M. Hall Griffin, les nombreuses contradictions que présente l'action (^'Hamlet au point de vue du temps. Nous y renvoyons les lecteurs. Elles sont si nombreuses , et d'une nature telle qu'on ne saurait s'attacher, pour fixer l'âge d' Ham let, aux dates indiquées par le fossoyeur. Ce qui eH certain, c'est que, dans le Premier Quarto, le père d' Hamlet a vaincu Fortinbras depuis douze ans, non trente ; et c'eff aussi depuis douze ans que le crâne d'Yorick esî dans la terre. Beaucoup de traits des actes et du caractère d'Hamlet s'opposent à ce qu'il soit dans la trentaine. La manière dont Laërtes le peint à Ophélie, le désir qu'il a de retourner à l'université de Wittenberg ', la faiblesse physique dont il se plaint, surtout des idées de suicide qui le hantent sans motif précis, avant l'apparition du spectre, tout cela indique un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans. Le taedium vitae dont souffre Hamlet, cette mauvaise accommodation d'un esprit trop noble et trop délicat aux platitudes de l'exiHence, eH un mal moral de la jeunesse.
Pour ce qui eH de la fameuse légende suivant laquelle Hamlet serait gras et lymphatique, il y a longtemps que
HISTOIRE D'HAMLET XIX
juHice en eB faite. Il faut lire à la place de fat, soit faint, avec Wyeth, soit hot avec Plehwe. Cette dernière correction paraît être la bonne. En effet la reine conHate pendant le duel ce que le roi a prévu {Acte IV, Se. VII, 139) : Hamlet aura chaud et soif. Ai. W. J. Craig, qui possède mieux que personne le vocabulaire de Shakespeare, lit fat et explique par " mal entraîné ", expression technique. Enfin une tradition constante établit que c''eB Richard Burbage qui, le premier, joua le rôle d''Hamlet. Si Shake- speare a écrit fat ^Vi? qu''il aurait prévu l^ essoufflement de Burbage pendant la fatigante scène du duel. Burbage était gros, he s paroles de la reine seraient alors defîinées à prévenir les rires du public. En aucun cas on ne saurait voir en Hamlet, si indigné contre l^ habitude de boire, un étudiant alourdi par la bière. C'eff vraiment transformer FauB en Siebel.
Sur la portée générale du drame, une page admirable a été écrite par Stéphane Mallarmé dans Divagations. Ea pièce y apparaît sous sa vraie couleur poétique, île désolée dont les grèves s^ affaissent incessamment dans r océan de la mort. En quelques lignes Stéphane Mallarmé a évoqué ** ridée " qui doit surgir d^Hamlet. Ce nUH pas une ana- lyse, mais une vision.
Quant au caractère d^Hamlet, il présente un grand nombre de problèmes, dont la solution emplirait une biblio- thèque. On ne saurait ici en indiquer plus de trois ou quatre, choisis parmi ceux qui intéressent surtout les rapports d^ Ham let avec les autres personnages et avec le drame.
Ea première difficulté, c'eB l^attitude singulière d^ Ham let vis-à-vis de r âme de son père, en présence de Marcellus, Horatio et Bernardo. On en trouvera la véri- table explication dans /'Histoire de la Littérature anglaise de Taine. Hamlet efî pâle comme sa chemise ; ses genoux s" entrechoquent de terreur ; et il essaie de
XX WILLIAM SHAKESPEARE
plaisanter, comme un enfant chante dans rohscuriié, pour ne pas avoir peur. La sueur coule de son jr ont quand il murmure true-penny et old mole ; et dans son angoisse, il s' efforce de se familiariser à l'idée horrible en parlant son langage d'étudiant : " Hic et ubique ". \ ■
Sur la folie d' Hamlet, il y a peu de doutes à avoir. Il efi certain que Shakespeare accepta la tradition de la démence simulée, introduite dans la légende par Saxo qui y mêla rhiBoire de Brutus ; que le poëte la fait déclarer par Hamlet lui-même à la fin du premier acte ; il n'eH pas moins certain qu'Hamlet, à aucun moment, n'eH atteint de la folie très caractérisée que Shakespeare représente ailleurs. Ophélie eH folle, réellement folle. Compare^ ce qu'elle dit avec ce que dit Hamlet. La folie d'Hamlet ne peut être rapprochée que de celle de Lear. Et jusqu'au dernier acte, Lear n' eh pas vraiment fou. Tous deux ont les nerfs surtendus ; l'un a son intelligence, l'autre sa sensibilité exaspérée au delà de ce qu'un homme peut supporter. Leurs paroles font des dissonances, des accords inharmoniques avec la musique de la pièce ; ils sont à plusieurs octaves intellectuelles ou sensibles au-dessus de leurs comparses dans le d?-ame. Ils ont des accès d'hjsîérie. Voye^ comme leur cœur gonfle et les oppresse. Hamlet, après sa parade avec Osric, se trouve mal et il ressent une violente douleur au cœur. Lear sent le cœur lui remonter Jusqu'à la gorge, et étouffe : " Hyste- rica passio ! " s'écrie-t-il.
Pour Edgar Poe, la folie efî partielle et réelle : mais elle efl exagérée par la simulation. " Shakespeare devait bien savoir, dit-il dans les Marginalia, qu'un des traits dominants de certaines espèces très intenses d'ivresse {quelle qu'en soit la cause) eH l'impulsion presque irrésiHible de simuler un plus grand degré d'excitation qu'il n'en exilîe réellement. L'analogie mènera tout esprit
HISTOIRE D'HAMLET XXI
réfléchi à soupçonner la même impulsion dans la jolie ^ quand ^ sans aucun doute ^ elle eft manijeHe. Ceci, Sha- kespeare Va senti — // ne Va pas pensé. Il fa senti grâce à son merveilleux pouvoir (^'identification avec Inhuma- nité en général — source ultime de son influence magique sur les hommes. Il a écrit Hamlet, comme s'il eût été Hamlet ; et ayant d'abord imaginé son héros surexcité jusqu'à une insanité partielle par les révélations du spectre ^ il {le poëte) a senti qu'il était naturel qu'Hamlet jût poussé à exagérer cette insanité " .
Pénétrante observation qui s'applique avec une juHesse absolue à la scène d' Ham let avec Ophélie au second acte. Cette entrevue — M. Doivden l'a bien dit — n'esî pas sincère. " ha seule vraie rencontre d' Ha m let et d' Ophélie, c'efî la scène muette où il Ut dans son âme, désespère, et lui dit un adieu silencieux et éternel". Quand il la revoit " son premier mot révèle déjà de l'éloignement : Nymphe". Il lui répond, comme à une étrangère ; puis, soudain entend une leçon apprise dans les paroles d' Ophé- lie : " car à l' âme noble les dons riches se jont pauvres, quand les donneurs se montrent cruels " . — Ophélie, elle aussi, eff donc chargée d'épier Hamlet, comme Rosen- crant:^ et Guildenffern ! Quelle amertume ! Elle a laissé jouer de sa " beauté" contre son " honnêteté". Uamer écœurement d'Hamlet tourne à la colère — // va s'en aller : " Nous sommes de fiejjés coquins tous ; ne crois pas un de nous. Va ton chemin dans un couvent". Comme il se retourne pour partir, il aperçoit Volonius et le roi dans leur cachette. Dernière épreuve : Ophélie le sait-elle ? Comme dans leur entrevue silencieuse, celle qu' Ophélie a dite à Volonius, il la regarde longtemps ; enfin il lui demande : ""Où efî votre père ? " — Le trouble de la réponse d' Ophélie lui en dit asseî^. Hélas ! elle savait que Volonius était là : elle aussi elle a menti et elle l'épie.
XXII WILLIAM SHAKESPEARE
Cette fois la colère éclate, sincère et forte. Mais en même temps Hamlet, qui se sent observé et qui doit jouer son rôle de jolie, simule une colère plus grande. Le roi ne s^y trompe pas : " Amour? ses ajjections ne tendent pas là. £/ ce qu^il a dit, bien que manquant un peu de forme ne semblait point à la jolie " . La comédie d^ Hamlet n'a pas réussi. Et, en effet, comme l'indique Poe, il a dépassé le but dans un accès de simulation — nerveuse, celle-ci, et non plus jeinte — que Shakespeare a critiquée lui-même : " manque de j or me ". Dans la colère d* Hamlet il y a donc quatre degrés : 1° colère à la vue d'Ophélie qui joue un rôle ; z^ fureur d'être épié ; 30 simulation de jolie pour le roi ; 4° le but dépassé par Pénervement de la simulation même, simulation à la jois jouée et impulsive ^ .
Une nouvelle difficulté se prése?ite au troisième acte, pendant la pantomime qui précède le Meurtre de Gonzague. Comment se j ait-il que le roi n'arrête pas la représentation, puisque la mimique des acteurs représente son crime ? Qiie fait Hamlet pendant cette scène muette qu'Ophélie regarde et qu'elle ne comprend pas ? Halliivell suppose que le roi parle bas à la reine et que le spectacle lui échappe.
C*eB un expédient pour couvrir une faute dramatique. Or, cette exposition figurée, on a voulu l'expliquer de deux manières. On a dit que c'était une tradition du théâtre anglais avant Shakespeare de représenter en mimique l'action qui allait suivre. Hunter a jait juHice de cette erreur : les pantomimes de Gorboduc et de JocaSta n'ont rien d'analogue à celle-ci. On a dit alors que c'était une tradition du théâtre danois ^ . Shakespeare qui ne se conjorme jamais aux habitudes antiques ou étrangères, aurait donc sacrifié la vraisemblance à une curiosité ? Hypothèse absurde. Uétonnement d'Ophélie, la queHion du roi : " Ave^-vous entendu l'argument ? " suffisent à
HISTOIRE D'HAMLET XXin
démontrer que Shakespeare a voulu que l'épreuve de la pièce fût double. £/ ceci s'accorde merveilleusement au caractèm.J'Hamlefr^'' ~
Cari Kohrbach ^^ avec une ironie outrée, a insiïîê sur la passion de '* comédie " qui possède Hamlet. Dès le début, Hamlet porte avec ostentation des vêtements de deuil, et songe qu'on peut l'accuser de jouer un rôle. Il aime à parler. Il fait des discours à ^^,sumrant\ et à Guildenstern , aux comédiens, à sa mère, à lui-même ; il " déballe son cœur avec des mots " ; il bavarde avec le fossoyeur, oppose aux hâbleries de Laërtes des hâbleries plus grandes, parade avec Osric, et meurt sur cette plainte : ^'^ Le reHe eft silence ". // connaît les comédiens, s'intéresse à leurs aventures ; il e0 amateur raffiné de théâtre et dans la préparation même du spectacle tragique qu'il a imaginé, il distribue des conseils de diction. Or, pendant ce spectacle, Hamlet s'efî donné un rôle ; il va observer son oncle : ''''Je le tâterai au vif. Si seulement il flanche, je sais ce qu'il me reHe à faire ". Que compte-t-il faire ? Il n'y a point de doute : il tuera Claudius à son premier signe d'ejfroi. C'eH un drame vrai que prépare le faux drame. Dès lors la nécessité de la pantomime apparaît : on ne joue pas une pièce sans l'avoir répétée. La pantomime, c'efî la répétition que se donne Hamlet, acteur du drame où il tuera son oncle.
Mais comme en toute action préparée par Hamlet, l'imagination émousse la volonté de l'acte : Hamlet n'agit jamais que soudain, à l' improviste, dans une conjoncture qu'il n'avait pas calculée. La pantomime se joue ; la pièce avance, arrive au point fatal ; le roi se trouble — et Hamlet, dans une surexcitation extrême, ne fait rien. Ici on a disposé la scène suivant une indication impliquée dans le texte. Lorsque le roi se lève, puisque les gens de sa suite crient : " Des lumières ! " — c'eH que la nuit a été faite.
XXIV WILLIAM SHAKESPEARE
Cela ressort des paroles mêmes du meurtrier I^ucianus :
Thoughts black, hands apt, drugs fit, and time agreeing Confederate season, else no creature seeing...
On a imaginé qu'Hamlet saisit alors une des torches qu^on rallume et la brandit comme dans un hallali aux flambeaux, lorsqu^il crie :
Laisse le daim pleurer sa blessure profonde !
Après le vers : Les uns s'en vont veiller, les autres vont dormir.
Hamlet souffle la torche et la jette, pour finir : Ainsi passe le monde.
Il efî certain qu^à ce moment il se faisait un jeu de scene particulier. Celui-ci eH juHifiê matériellement par le cri : " Des lumières ! " — moralement, parce que Shakespeare, et dans Macbeth ( Out, out brief candle ! ) et dans Othello (Put out the light and then put out the light ! ) s^eH servi de cette métaphore de la torche.
Il refte à expliquer pourquoi, au dernier acte, nous retrouvons Hamlet dans un cimetière. Ce n'eH pas un artifice grossier qui Vy a conduit, pour lui faire rencontrer le cercueil d^Ophélie. Hamlet vient j étudier la mort. Jus- qu'ici, Hamlet ne la connaît pas, au moins la mort méditée d"" avance. Il a tué Polomus, mais à r improviHe , dans un coup de surprise, à travers une courtine, sans voir la chose en face. Maintenant il se prépare à tuer de pro- pos délibéré, à faire œuvre de mort. Il sera ouvrier de mort ; donc il vient interroger l'' ouvrier de la mort. Comme il voudrait avoir f habitude de ce qu'il veut faire ! Il dit à Horatio :
HISTOIRE D'HAMLET XXV
Cet homme n'a-t-il donc pas le sentiment de son travail, qu'il chante en creusant des fosses ? Horatio La coutume en a fait pour lui un exercice machinal.
Hamlet C'eSl bien cela. La main qui ne travaille guère a le sens plus délicat.
Il faut qu* Ham let parvienne à cette insouciance. ** Je veux parler à cet homme!'" dit-il. Il lui fait des queHions oiseuses, il bavarde ; il ne se lasse pas ; il interroge longuement., comme un enfant qui redemande cent fois la même chose à une grande personne ; plutôt comme un amateur pose des queHions à un professionnel, à un technicien, à un ouvrier d^art ; plutôt encore comme le malade qu'on va opérer interroge son chirurgien, et essaie de retarder r inHant . Et comme avant, Hamlet, en théorie, était préoccupé de la conscience de Fame après la mort, mainte- nant qu'il va passer à la pratique, il e§î préoccupé de la conservation du corps.
Nous devons enfin expliquer notre part de travail.
QeH ici une traduction de bonne foi en dépit du pro- verbe italien ; ce n^eft pas un commentaire . Les mots sont représentés par des mots, et les phrases par des phrases. Nous avons fait ainsi beaucoup ae mécontents. On nom a accusés en France d^ avoir recherché F archaïsme ; et en Angleterre on nous a reproché des néologisme s.
Les critiques d'ici n'ont point songé que le Hyle du Xl^^ siècle n\H plus celui d'à présent. Mettre une période de Shakespeare à la mode d'aujourd'hui, ce serait à peu près vouloir traduire une page de Rabelais dans la langue que parlait Voltaire. Nous avons tâché de ne pas oublier que Shakespeare pensait et écrivait sous Henri IV et Louis XIIL
XXVI WILLIAM SHAKESPEARE
Les critiques d* outre-mer , en premier lieu n^accordent pas qu'on puisse traduire Shakespeare. La grâce de sa poésie disparaît^ disent-ils^ parmi la prose ^ et un vers français ne saurait représenter un vers anglais. Oeff vrai ; mais le graveur qui fait une eau-forte d'après un tableau n'y transporte pas les couleurs. Il les transpose en valeurs. Si on peut comparer la peinture et la poésie, il faut accorder qu'un poëme mis en prose efî comme un tableau mis en gravure. Le poëme perd le mjHère de son harmonie et le tableau la brume de ses teintes ; en échange la prose donne la gloire du verbe et Veau-forte le tranchant éclat de ses lignes. Tout art eH interprétation ; et si la nature peut être interprétée, l'œuvre du po'éte ou du peintre sont-elles plm rebelles ?
Venons aux griefs particuliers. Nom avons traduit " old mole " par " vieille taupe " et " wormwood " par " absinthe " . Ces mots évoquent à l'imagination anglaise le boulevard, ses cafés et ses passantes. Mais dans la littérature française. Dieu merci, une taupe resle une taupe, et l'absinthe une plante d'amertume. Quand Lucrèce dit:
Et velut pueris absintbia tetra medentes
nous ne songeons pas à la ''verte" de cinq heures. Ce sont là des fautes dont les mots sont innocents. Dans peu d'années, quand 'W apéritif" ne sera plus à la mode et que notre argot aura changé, même en Angleterre " taupe " et " absinthe " signifieront leur objet sub specie aetemitatis ^^ .
Marcel Schwob et Eugène Morand.
Notes
1 Gollancz. Hani let in Iceland ( 1898 ).
2 En 1589, Thomas Nash cite cette pièce dans une lettre jointe au Menaphon ou Arcadia de Robert Greene. — Henslowe note dans son journal des représentations ai Hamlet à Newing- ton Butts en juin 1 5 94 : 9 of June 1 5 94, Rd at hamlett. . . VHP et cette entrée d'une recette de 8 shillings pour Hamlet n'eSt pas précédée de l'indication ne que Henslowe inscrit devant les pièces nouvelles.
3 Fleay. Chronicle of the english Drama (1891). Sarrazin, Thomas Kyd und sein Kreis ( 1892 ).
4 Contes populaires de la Gascogne ( Paris, Maisonneuve, 1886).
5 Bladé. Contes populaires de la Gascogne, vol. i, p. 251.
6 On ne saurait en dire autant de la pièce allenande Der Bestrafte Brudermord, trouvée dans un ms. de 1710. ( Cf. Cohn, Shakespeare in Germany, 1865 ). M. Corbin y voit une trans- cription de VHamlet de Kyd. ( The Elizabethan Hamlet, 1895). M. Dowden écarte avec raison cette hypothèse tout à fait gratuite. Der Bestrafte Brudermord e§l une adaptation au goût allemand de VHamlet de 1603.
7 Le professeur Haies cite un texte de Nash d'où il paraît que l'éducation était tardive en Danemark, et qu'un homme de trente ans passait encore sous la férule. Mais Shakespeare n'a
XXVIII WILLIAM SHAKESPEARE
jamais tenu aucun compte du changement de mœurs suivant temps et lieu ; et lorsqu'il écrit l'Université de Wittenberg, il entend, sans aucun doute, une éducation et une université anglaises.
8 " Dans la scène avec Ophélie, au troisième a£te, Hamlet commence avec une grande et sincère tendresse ; mais il remarque sa réserve et son embarras, s'imagine qu'il e§t épié, et alors, pour jouer son rôle, éclate en toutes ces grossièretés ". (Coleridge, Tabletalk, 24 juin 1827).
9 Hunter cite le journal manuscrit d'Abraham de la Pryme. en 1688, où l'auteur rapporte que, cette année, des Danois jouèrent à Hatfield, et que les pièces étaient précédées d'un argument mimé.
10 Shakespeare^ s Hamlet erlautert ( Berlin, 1859).
1 1 Des notes placées à la fin de ce volume fixent le ledteur sur certaines leçons choisies, sur des points délicats de tra- duction et sur quelques indications de mise en scène.
Les mots imprimés en italique n'existent pas dans le texte anglais.
La Tragique Histoire d' Hamlet
Personnages
Création au théâtre Sarah Bernhardt
|
Claudius, roi de Danemark |
M. |
Brémont |
|
Hamlet, fils du feu roi et neveu du présent roi |
Mme |
Sarah Bernhardt |
|
Polonius, lord chambellan |
MM. |
Chameroy |
|
Horatio, ami d'Hamlet |
Deneubourg |
|
|
Laé'rtes, fils de Polonius |
Magnier |
|
|
Fortinbras, prince de Norvège |
Jahan |
|
|
Voltimand, courtisan |
Bary |
|
|
Cornélius, courtisan |
||
|
Kosencratît^, courtisan |
Jean Dara |
|
|
Guildensiern, courtisan |
Laurent |
|
|
Osric, courtisan |
Scheler |
|
|
Un Gentilhomme, courtisan |
Bertaut |
|
|
Un Prêtre |
Lahor |
|
|
Marcellus, officier |
Krauss |
|
|
Bernardo, officier |
Colas |
|
|
Francisco, soldat |
Cauroy |
|
|
Kejnaldo, serviteur de Polonius |
||
|
J-,es Comédiens \ |
Mme MM. |
Boulanger Teste, Caillère, Stebler |
|
Deux Vilains, fossoyeurs |
Schutz, Lacroix |
|
|
Un Capitaine |
Rabier |
|
|
U Ambassadeur Anglais |
Malard |
|
|
Gertrude, reine de Danemark et mère d'Hamlet |
Mme |
Marcya |
|
Ophélie, fille de Polonius |
Mlle |
Marthe Mellot |
|
L-e Spectre du père d^ Hamlet |
M. |
Ripert |
Lords, ladies, officiers, soldats, marins, messagers, etc.
Reprise par la Compagnie Pitoëff
au Théâtre des Mathurins
(Saison 1927-1928)
Claudius, roi de Danemark MM. Henry Vermeil Hamlet, fils du feu roi et neveu
du présent roi Fortinbras, prince de Norvège Horatio, ami d'Hamlet Polonius, lord chambellan
L.aërtes, fils de Polonius
Voltimand, courtisan Cornélius, courtisan BL.osencrant^, courtisan Guildenfîern, courtisan
Osric, courtisan
Un Gentilhomme, courtisan
Un Prêtre
Marcellus, officier
Bernardo, officier
Francisco, soldat
Kejnaldo, serviteur de Polonius
L,es Comédiens
Deux Vilains, fossoyeurs
Mme MM.
Un Capitaine U Ambassadeur Anglais Gertrude, reine de Danemark et mère d'Hamlet y^mes
Ophélie, fille de Polonius
L,e Spectre du père d'Hamlet M.
Georges Pitoëff Etienne Armand Alfred Penay Léon Larive ou Guy
Favières Marcel Herrand ou
Georges de Vos. Maurice Larrive Norbert Jean-Hort Léonce Detroyat ou
René Leys Henri Gaultier René Nicolas René Nicolas ou
Lucien Vincy Paul Courant Jean-Hort Adrien Troussel Adrien Troussel Alice Reichen Carpentier ou Camille
Corney, Paul Courant Carpentier Maurice Larrive Henrv de Lanty Paul Courant
Nora Sylvère ou Gréta
Prozor Ludmilla PitoëflF ^ Henry Gaultier
Lords, ladies, officiers, soldats, marins, messagers, etc.
Musique de scène de M. Henry BREITENSTEIN.
Ade Premier
Premier Tableau
Elseneur Une plate-forme devant le Château
SCENE PREMIERE Francisco, à son poHe ; entre Bernardo
Bernardo. — Qui vive ?
Francisco. — Non, toi, réponds-moi. Halte-là ! Fais-toi reconnaître.
Bernardo. — Longue vie au roi !
Francisco. — Bernardo ?
Bernardo. — Lui-même.
Francisco. — Vous venez très soigneusement à votre heure.
Bernardo. — 11 e^t minuit sormé ; au lit, Francisco.
Francisco. — Vous me relevez, mille fois merci. Le froid e^ âpre et j'ai le cœur saisi.
8 WILLIAM SHAKESPEARE
Bernardo. — La garde a été tranquille?
Francisco. — Pas une souris qui bouge.
Bernardo. — Eh bien, bonne nuit. Si tu ren- contres Horatio et Marcellus, mes partenaires de garde, prie-les de se hâter. ( Entrent Horatio et Marcellus. )
Francisco. — Je crois que je les entends. Halte-là ! Qui vive ?
Horatio. — Amis du royaume.
Marcellus. — Hommes-liges du Danois.
Francisco. — Dieu vous donne le bonsoir !
Marcellus. — Oh ! salut, honnête soldat ; qui vous a relevé ?
Francisco. — Bernardo a pris ma place. Dieu vous donne le bonsoir. ( Il sort. )
Marcellus. — Holà, Bernardo !
Bernardo. — Parle. E§t-ce Horatio qui e5t là?
Horatio. — C'en e§t un morceau.
Bernardo. — Bienvenue, Horatio ; bienvenue, bon Marcellus.
Marcellus. — Eh bien ! la chose a-t-elle encore apparu cette nuit ?
Bernardo. — Je n'ai rien vu.
Marcellus. — Horatio dit que ce n'e^t qu'une imagination^ un phantasme, et il ne veut pas se laisser pénétrer par la croyance à cette vision redoutée, deux fois vue par nous. Aussi, je l'ai prié de veiller avec nous les minutes de cette nuit, afin que, si l'apparition revient, il puisse être garant de nos yeux et lui parler.
Horatio. — Bah ! bah ! Elle n'apparaîtra pas.
Bernardo. — Assieds-toi un temps, et rebat- tons encore tes oreilles, si fortifiées contre notre histoire, de ce que nous avons vu deux nuits.
HISTOIRE D'HAMLET 9
Horatio. — Eh bien, asseyons-nous donc, et écoutons parler Bernardo.
Bernardo. — La dernière nuit de toutes, quand cette même étoile qui c§t là, à l'oued du pôle, fut arrivée dans son cours à illuminer la partie du ciel où maintenant elle flambe, Marcellus et moi... la cloche sonnait une heure... (Le spectre entre.')
Marcellus. — Paix ! arrête-toi. Regarde, la voici qui revient.
Bernardo. — Dans la m.ême figure du roi qui e^ mort.
Marcellus. — Tu es clerc, parle-lui, Horatio.
Bernardo. — Est-ce qu'elle n'a pas l'air du roi? Remarque bien, Horatio.
Horatio. — Tout à fait. J'en ai l'angoisse de peur et de surprise.
Bernardo. — Elle a envie qu'on lui parle.
Marcellus. — Que^tionne-là, Horatio.
Horatio. — Qui es-tu, toi qui usurpes cette heure de la nuit tout ensemble avec cette forme noble et guerrière en laquelle la majesté du Danemark, ensevelie naguère, marchait ? Par le ciel ! Je te somme, parle !
Marcellus. — Elle eSt offensée.
Bernardo. — Vois, elle s'en va fièrement.
Horatio. — Arrête I Parle !... parle !... je te somme ; parle, {l.e spectre sort.)
Marcellus. — Elle e^t partie et ne veut pas répondre.
Bernardo. — Eh quoi ! Horatio, tu trembles, tu es tout pâle. Iî,^t-ce que ce n'e§t pas plus que de l'imagination ? Qu'en penses-tu ?
10 WILLIAM SHAKESPEARE
Horatio. — Devant mon Dieu, je ne le croirais pas, sans le sensible et véridique témoignage de mes propres yeux.
Marcellus. — E^-ce qu'elle n'a pas Tair du roi ?
HoRATio. — Comme tu as l'air de toi-même. C'e^ l'armure même qu'il avait quand il combattit Norv^^'ège l'ambitieux. C'e^ le même sourcillemcnt que le jour où, dans un engagement furieux, il abattit sur la glace les Polonais meneurs de traî- neaux. C'e§t bien étrange.
Marcellus. — Ainsi donc deux fois déjà et, ju^e à cette heure morte, martial, il a passé près de notre po§te.
Horatio. — Quel sens spécial fixer ? Je n'en sais rien. Mais, somme toute, en mon opinion, ceci présage quelque étrange éruption dans le royaume.
Marcellus. — Bon, maintenant, asseyons-nous — et dites-moi — celui qui sait — pourquoi ces gardes si ^triâes, si rigoureuses, noârurnes, tour- mentent ainsi les sujets de cette contrée ? Pourquoi ces fonderies journalières de canons de bronze, et ces marchés étrangers d'équipements de guerre ? Pourquoi ces racolages de calfats dont la tâche amère ne distingue plus les dimanches de la semaine ? Qu'attend-on pour que cette hâte fiévreuse fasse de la nuit la sœur de travail du jour ? Qui eft-ce qui peut bien m' informer ?
Horatio. — Moi, je le puis. Du moins, voici le bruit qui court : notre feu roi — dont l'image à l'instant nous a apparu — fut, vous le savez, par Fortinbras, de Norwège, sous la piqûre d'un orgueil très jaloux, défié au combat. Auquel combat notre vaillant Hamlet ( car tel l'estimait cette partie de
HISTOIRE D'HAMLET ii
notre ancien monde) occit ce t'ortinbras. Or, Fortinbras, par pacte scellé, dûment ratifié par décret et cri de héraut, avait engagé au conquérant, avec sa vie, toutes les terres dont il se tenait saisi, en échange desquelles une portion équivalente fut engagée par notre roi, laquelle serait revenue au f>atrimoine de Fortinbras, s'il eût été vainqueur. Ainsi, par la même convention et teneur de l'article désigné, la sienne revint à Hamlet. Or, monsieur, le jeune Fortinbras, tout bouillant de lave, a remor- qué sur les marches de Norvège, de-ci, de-là, une bande de gens sans feu ni lieu, prêts, pour le pain et la solde, à toute entreprise qui aura de TeStomac. Or, la présente ( comme bien paraît à notre Etat), serait de nous reprendre, par main-forte et contrainte, ces susdites terres, ainsi perdues par son père. Et, voilà, je pense, le grand motif de nos préparations, la raison de nos présentes gardes et la cause capi- tale de ces portes ventre-à-terre et de ce branle-bas dans le pays.
Bernardo. — je crois qu'elle n'eSt point autre. Certes, il convient que cette fatidique figure tra- verse notre garde en armes, si semblable au roi qui fut et qui e^ l'objet de ces guerres.
HoRATio. — Poussière dans Toeil de la pensée. Aux temps les plus hauts, les plus laurés de Rome, un peu avant que le grand Julius tombât, on vit les tombes désertées, et les morts enlinceuillés ululèrent et marmonnèrent par les rues romaines, les étoiles traînèrent du feu, la rosée fut de sang, le soleil plein de désa^res, et la planète humide, dont l'influence régit l'empire de Neptune, parut frappée de l'cclipsc du jugement. Ces présages d'événements, hérauts des destinées, prologues de
iz WILLIAM SHAKESPEARE
la calamité, déjà ciel et terre tout ensemble les ont manifestés à nos climats et à nos peuples. ( Le spectre reparaît. ) Mais chut ! regarde ! voilà la chose qui revient. Je me mets en travers, dût-elle me fou- droyer. Arrête, illusion ! Si tu as une puissance sonore, l'usage de la parole, parle-moi ! Si on peut faire une bonne œuvre qui te donne la paix, qui me donne le salut, parle-moi ! Si tu as le secret du deftin de ta patrie, et si un avertissement peut détourner le sort, oh ! parle ! ou si tu as enterré, pendant ta vie, des trésors extorqués, ce qui, dit-on, vous autres esprits, vous fait marcher dans la mort, parle ! Attends et parle. ( Le coq chante. ) Arrête-le, Marcellus .
Marcellus. — Faut-il taper dedans avec ma pertuisane ?
Horatio. — Fais, s'il ne s'arrête pas !
Bernardo. — Il eSt ici !
HoRATio. — Il eSt ici ! ( Le spectre disparaît.^
Marcellus. — Il e§t parti... Nous avons tort, à une chose si majestueuse, de faire montre de vio- lence ; car elle e§t, comme l'air, invulnérable, et nos vaines estocades sont une dérisoire moquerie.
Bernardo. — Elle allait parler quand le coq a chanté.
HoRATio. — Et puis elle a tressailli comme une chose coupable à un ordre fatal. J'ai ouï dire que le coq — la trompette du matin — de son gosier aigu au son Strident éveille le dieu du jour et, qu'à son signal, soit dans l'onde ou le feu, soit dans la terre ou l'air, les esprits errants qui extra vaguent, re- tournent dans leur sphère. C'eSt la vérité, l'objet présent l'atteste.
Marcellus. — SJ apparence s'eSt dissoute au chant
HISTOIRE D'H AMLET 13
<lu coq. Il y en a qui disent que toujours, quand vient la saison où on fête la naissance de notre Sauveur, l'oiseau de l'aurore chante pendant toute la nuit, et alors, disent-ils, les esprits n'osent marcher, les nuits sont saines ; alors, les planètes ne font pas geler, les fées ne jettent pas de sorts, les sorcières n'ont pas pouvoir de charmes, tant l'heure e§t gra- cieuse et consacrée.
Horatio. — C'eSt ce qu'on m'a dit aussi, et, en partie, je le crois. Mais vois, l'Aube, roulée dans son manteau roux, passe sur la rosée de cette haute colline orientale. Brisons là notre garde et, si vous m'en croyez, faisons part de ce que nous avons vu cette nuit au jeune Hatnlet, car, sur ma vie ! cet esprit, muet pour nous, lui parlera à lui. Consen- tez-vous à ce que nous le lui fassions connaître, ainsi que notre amour l'exige, ainsi qu'il convient à notre devoir ?
Marcellus. — Faisons-le, je vous en prie. Et moi, ce matin, je sais où nous le trouverons avec le plus de chance. (Ils sortent, )
Deuxième Tableau
Une salle d'Etat dans le Château
SCENE II
Fanfare. Entrent le Roi, la Reine, Hamlet, PoLONius, Laertes, Voltimand, Cornélius,
Seigneurs et serviteurs
Le Roi. — Quoique le souvenir de la mort de notre cher frère Hamlet soit toujours vert, et qu'il nous convienne d'ensevelir nos cœurs dans le cha- grin, tandis que tout notre royaume se contrafte en un froncement douloureux, cependant la raison balance la nature et veut que, si nous songeons à lui avec une douleur discrète, nous ne perdions pas la mémoire de notre personne. Voilà pourquoi, avec une joie voilée, souriant d'un œil et pleurant de l'autre, — le carillon aux funérailles, le glas aux
HISTOIRE D'HAMLET ly
noces, — pesant également délices et deuil, nous avons pris notre sœur de naguère, maintenant notre reine, partenaire impériale de cet Etat guerrier, pour notre femme. Et n'avons point en cela enfreint vos bons conseils que vous nous avez donnés large- ment en cette affaire. A tous, merci. Maintenant, vous le savez, le jeune Fortinbras, eStimant peu notre valeur, ou tenant que par la mort de notre cher frère notre royaume e^ bouleversé, joignant là- dedans quelque rêve de vié^oire, ne cesse de nous harceler d'ambassades où il exige la délivrance des terres perdues par son père en bonne forme légale et gagnées par notre très vaillant frère. Voilà pour lui ; maintenant à nous et à cette assemblée. Voici l'état de nos affaires : nous venons d'écrire ici à Norwège, oncle du jeune Fortinbras, qui, impotent et alité, vient d'apprendre à peine le dessein d'icelui son neveu, de faire cesser ses menées, en tant que les levées, listes et montres sont toutes faites parmi ses sujets ; et nous vous dépêchons ici, vous, bon Cornélius, et vous, Voltimand, comme porteurs de ce salut au vieux Norwège, sans vous donner d'autres pouvoirs personnels pour traiter avec le roi que la teneur grossoyée de ces articles ne vous y autorise. Adieu ; que votre hâte s'accorde avec votre devoir.
Cornélius et Voltimand. — En cela comme en toutes choses nous montrerons notre obéissance.
Le Roi. — Nous n'en doutons pas ; adieu, adieu. ( Sortent Voltimand et Cornélius. ) Et mainte- nant, Laërtes, que se passe-t-il donc pour vous ? Vous nous avez touche mot d'une requête, qu'e^-cc donc, Laërtes ? Vous ne sauriez parler raison au roi de Danemark et perdre vos paroles. Que saurais-tu
i6 WILLIAM SHAKESPEARE
demander, Laertes, qui ne fût mon offre, non ta requête ? La tête n'e§t pas plus parente du cœur, la main n'eSt pas plus ouvrière pour la bouche que le trône de Danemark n'eêt acquis à ton père. Que désires-tu, Laërtes ?
Laertes. — Mon redouté seigneur, votre congé et faveur pour retourner en France. J'en suis revenu, il eêt vrai, de plein gré en Danemark pour tenir ma place à votre couronnement, mais maintenant, je dois l'avouer, ce devoir rempli, mes pensées et mes vœux penchent de nouveau vers la France et je les soumets à votre bon plaisir et gracieux congé.
Le Roi. — Avez-vou? celui de votre père ? Que dit Polonius ?
PoLONius. — Il me l'a, monseigneur, arraché à contre-cœur, par d'importunes insistances, jusque enfin, sur sa requête, j'ai apposé à regret le sceau de mon consentement. Je vous supplie, permettez-lui de partir.
Le Roi. — Choisis ton heure, Laërtes. Que le temps soit à toi, et tes meilleures grâces, dépense-les à ton gré... Mais toi, maintenant, Hamlet, mon cousin et mon fils...
Hamlet. — Un peu plus que germain, moins que du même germe.
Le Roi. — Comment ? êtes-vous encore plongé dans les brumes ?
Hamlet. — Non pas, monseigneur, je suis trop près du soleil.
La Reine. — Mon bon Hamlet, dévêts-toi de tes couleurs noéturnes, et que ton œil regarde Dane- mark en ami. Ne t'attache pas, les yeux voilés, à chercher ton noble père dans la poussière. Tu le
HISTOIRE D'HAMLET 17
sais, c'est commun à tous : tout ce qui vit doit mourir, allant à travers la nature à Téternité.
Hamlet. — Oui, madame, commun à tous.
La Reine. — Alors pourquoi cela te semble-t-U si particulier à toi ?
Hamlet. — Semble, madame ? Non, cela e§t. Je ne connais pas '* semble ". Ce n'eét pas seulement mon manteau d'encre, bonne mère, ni mes coutu- miers vêtements de noir solennel, ni l'exhalement contraint de soupirs gonflés, ni la féconde rivière des yeux, ni l'aspeâ: défait du visage, ni tout ensemble les formes, modes, montres de chagrin qui peuvent me définir exa6t:ement. Cela, tenez, semble ; car ce sont des actions qu'un homme pourrait jouer. Mais j'ai ceci là-dedans qui dépasse le rôle ; cela n'eSt que l'attirail et le parement de la douleur.
Le Roi, — Il c§t doux et louable en votre nature, Hamlet, de rendre ces devoirs de deuil à votre père. Mais, vous le savez, votre père avait perdu un père, ce père perdu avait perdu le sien. Le survivant e§t lié par obligation filiale de rendre un temps des hommages funéraires ; mais persévérer en des doléances obstinées e^t un entêtement impie ; c'eSt une douleur efféminée ; cela marque une volonté bien irrévérencieuse envers le ciel, un cœur peu for- tifié, un esprit impatient, un entendement simple et sans éducation. Car les choses que nous savons inévitables et aussi communes que l'objet le plus vulgaire pour les sens, pourquoi dans notre vaine humeur les prendre ainsi à cœur ? Fi ! c'eét un péché contre le ciel, un péché envers la mort, un péché contre la nature, très absurde à la raison dont le thème commun c§t la mort des pères, et qui n'a cessé de crier depuis le premier cadavre jusqu'à celui qui
18 WILLIAM SHAKESPEARE
e§t mort aujourd'hui : " Ceci doit être ainsi ". Nous vous en prions, jetez à terre cette inutile douleur et pensez à nous comme à un père. Car, le monde en prenne note, vous êtes le plus immédia- tement proche de notre trône, et, toute la noblesse d'amour qu'un père très tendre porte à son fils, je vous la manifeste à vous. Pour votre intention de retourner aux écoles de Wittemberg, elle est extrêmement contraire à notre désir. Nous vous implorons, nous vous mandons de rester ici sous le salut et réconfort de nos yeux, vous, le premier de notre cour, notre cousin et notre fils.
La Reine. — Ne laisse pas ta mère perdre ses prières, Hamlet ; je t'en prie, reSte avec nous ; ne va pas à Wittemberg.
Hamlet. — Je ferai en tout de mon mieux pour vous obéir, madame.
Le Roi. — Allons, voilà une réponse affectueuse et nette. Soyez comme nous-mêmes en Danemark... Madame, venez. Ce gracieux et spontané consente- ment d'Hamlet me met le sourire au cœur ; en grâce de quoi toute joviale santé que Danemark boira aujourd'hui, le grand canon aux nuages la redira ; et, à l'invite du roi, les cieux répondront à leur bruit, faisant écho au tonnerre terrene. Venez, sortons. ( Fanfare. Tous sortent, sauf Hamlet. )
Hamlet. — Oh ! si cette trop, trop soUde chair voulait se fondre, se liquéfier et se résoudre en rosée ; si l'Etemel n'avait pas dressé les tables de sa loi contre le suicide ! O Dieu ! O Dieu ! quelle lour- deur, quel goût de rance, quelle platitude, quel vide me semble avoir tout l'ordinaire de cette vie. Fi du monde ! Oh ! fi ! jardin d'ivraie poussée en graine, et que des choses informes ^ fétide^_jet__gro5--_
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_sièr_es uniquement possèdent. En être venu là. Mort à peine depuis deux mois ! oh, non ! pas tant même ! pas deux ! Un si excellent roi qui était à celui-ci ce qu'Hypérion e§t à un satyre, si aimant pour ma mère qu*il avait déplaisir quand les vents du ciel fouet- taient trop rudement son visage ! Ciel et terre î faut-il que je me souvienne ! oh ! elle se pendait à lui comme si son désir eût forci par sa pâture même I Et pourtant, en un mois ! Ah ! n'y plus penser !... Fragilité, ton nom e§t femme. Un petit mois ! les souliers de bal n'étaient pas défraîchis avec lesquels elle avait suivi le corps de mon pauvre père ! — comme Niobé, tout en larmes. — Oui, elle ! elle- même. O Dieu ! une bête qui n'a pas le discours de la raison aurait gardé son deuil plus longtemps î Mariée avec mon oncle ! le frère de mon père ! mais ne ressemblant pas plus à mon père que moi à Hercule !... En un mois !... Avant même que le sel de ses larmes iniques ait cessé de rougir ses yeuK gonflés, elle s'e^ mariée ! Oh! hideuse hâte de voler avec tant de légèreté vers des draps incestueux !,.. Ce n'e§t pas bon ! il eét impossible que cela vienne à rien de bon. Mais éclate, mon cœur, car il faut rester bouche close. ( E^ntrent Horatio, Bernardo, Marcellus. )
Horatio. — Salut à votre seigneurie !
Hamlet. — Je suis heureux de vous trouver bien. Horatio ? ou je ne me reconnais plus.
HoRATio. — I-ui-même, monseigneur. Et votre humble serviteur toujours.
Hamlet. — Monsieur, mon bon ami : j'échan- gerai ce titre avec vous... Et que faites-vous, loin de Wittemberg, Horatio? (^Apercevant Marcellus,) Marcellus ?
Marcellus. — Mon bon seigneur.
20 WILLIAM SHAKESPEARE
Hamlet. — Je suis bien heureux de vous voir. {A Bernardo.) Bonsoir monsieur... Mais voyons, que faites-vous loin de Wittemberg ?
HoRATit). — Caprice d'écolier errant, mon bon seigneur.
Hamlet. — Je ne laisserais pas votre ennemi le dire, et vous ne ferez pas à mon oreille la violence de lui confier votre propre rapport contre vous- même. Non, non, je vous connais, vous n'êtes pas écolier errant. Mais quelle affaire avez-vous à Else- neur ? Nous vous apprendrons à boire rouge bord avant votre départ !
HoRATio. — Monseigneur, j'étais venu voir les funérailles de votre père.
Hamlet. — Je te prie, ne te moque pas de moi, mon camarade d'école. Je pense que c'était pour voir les noces de ma mère.
Horatio. — C'eSt vrai, monseigneur ; elles ont suivi de bien près.
Hamlet. — Economie ! Economie, Horatio ! Le rôti des funérailles a été servi froid aux tables des noces. Ah ! avoir retrouvé mon plus vif ennemi au ciel plutôt que d'avoir jamais vu ce jour, Horatio. Mon père !... Il me semble que je vois mon père.
HoRATio. — Oh! où cela, monseigneur?
Hamlet. — Dans l'œil de ma pensée, Horatio.
Horatio. — Je l'ai vu autrefois ; il avait bel air de roi.
Hamlet. — - C'était un homme, à tout prendre • je ne reverrai jamais le pareil.
HoRATio. — Monseigneur, je crois que je l'ai vu hier soir.
Hamlet. — Vu ? Qui ?
HoRATio. — Monseigneur, le roi votre père.
HISTOIRE D'HAMLET zr
Hamlet. — Le roi mon père !
Horatio. — Tempérez votre surprise un temps, roreilJe attentive jusqu'à ce que je puisse, sur le témoignage de ces messieurs, vous conter ce pro- dige.
Hamlet. — Pour l'amour du ciel, que je l'en- tende !
HoRATio. — Deux nuits de suite, ces messieurs, Marcellus et Bernardo, étant de garde, dans le désert mort de la minuit, ont eu cette rencontre : une figure semblable à votre père, armée de tout point, exaftement, de pied en cap, apparaît devant eux et solennement passe en une lente dignité. Il a marché trois fois sous leurs yeux obscurcis et surpris d'épou- vante, à la dislance de son bâton de commandement. Et eux, presque gelés de peur, restent muets et ne lui parlent pas. Voilà ce dont ils me firent part dans un horrible secret ; et moi, avec eux, la troisième nuit, j'ai monté la garde. Là, comme ils l'avaient dit, à la fois l'heure, la forme de la chose, chaque mot exa6t, vrai, l'apparition arrive. J'ai reconnu votre père. Ses mains ne sont pas plus pareilles.
Hamlet. — Mais où était-ce ?
Marcellus. — Monseigneur, sur la plate-forme où nous étions de garde.
Hamlet. — Et vous n'avez pas parié à cette chose ?
HoRATio. — Monseigneur, moi ; mais elle n'a pas fait de réponse. Une fois pourtant il m'a semblé qu'elle levait la tête et allait se mettre en mouve- ment, comme si elle voulait parler, mais alors ^ juSte alors, le coq du matin a chanté clair, et, au son, elle a frissonné, et, hâtive, s'c^t évanouie.
Hamlet. — C'eSt très étrange.
22 WILLIAM SHAKESPEARE
Horatio. — Aussi sûr que je vis, mon honoré seigneur, c'eSî vrai ; et nous avons pensé qu'il était écrit dans notre devoir de vous prévenir.
Hamlet. — En vérité, en vérité, messieurs... mais ceci me trouble... Etes-vous de garde, cette nuit?
Tous. — Oui, monseigneur.
Hamlet. — Armé, dites-vous ?
Marcellus et Bernardo. — Armé, monsei- gneur.
Hamlet. — De pied en cap ?
Marcellus et Bernardo. — Monseigneur, du chef aux pieds .
Hamlet. — Alors, vous n'avez pas vu sa figure !
Horatio. — Oh ! si, monseigneur ; il portait la visière levée.
Hamlet. — Quoi ? Le regard froncé ?
HoRATio. — Un visage plus douloureux que colère.
Hamlet. — Pâle ou rouge ?
Horatio. — Non, très pâle.
Hamlet. — Et il fixait ses yeux sur vous ?
Horatio. — Constamment.
Hamlet. — J'aurais voulu être là.
HoRATio. — Cela vous aurait bien étonné.
Hamlet. — Sans doute, sans doute... Et, e§t-elle restée longtemps ?
Ho RATIO. — ju.§te ce qu'il faudrait, sans se presser, pour compter cent.
Bernardo et Marcellus. — Plus longtemps 1 plus longtemps !
Horatio. — Pas quand je l'ai vue.
Hamlet. — La barbe était grisonnante ? Non ?
HISTOIRE D'HAMLET 25
Horatio. — Elle était comme je l'ai vue pen- dant sa vie, argent sur sable.
Hamlet. — Je veillerai ce soir ; peut-être qu'elle reviendra.
Horatio. — Je le jurerais.
Hamlet. — Si elle assume la personne de mon noble père, je lui parlerai, quand l'enfer béant me commanderait la paix ! Je vous prie tous, si vous avez jusqu'ici gardé pour vous cette vision, triplez encore votre silence, et, quoi qu'il arrive cette nuit, prêtez-y l'esprit, mais pas la langue. Je récompenserai votre fidélité. Là, adieu. Sur la plate-forme, entre onze et douze, je vous rendrai visite.
Tous. — Notre devoir à Votre Honneur.
HUmlet. — Votre amour ! comme le mien à vous ! Adieu. (I/s sortent.^ L'esprit de mon père ! en armes ! Tout n'eét pas dans l'ordre ! Je crains quelque hideuse trame. Ah ! je voudrais que la nuit fût venue ! Jusque-là reâte tranquille, mon âme : les noires aélions se dressent, quand toute la terre les étouflFerait, aux yeux des hommes.
Troisième Tableau
Une chambre dans la maison de Polonius
SCENE III Entrent Laertes et Ophélie
Laertes. — Mes affaires sont embarquées ; adieu . Et, ma sœur, quand le vent sera bon et le convoi en partance, ne vous endormez pas et donnez-moi de vos nouvelles.
Ophélie. — En doutez-vous ?
Laertes. — Pour Hamlet et le fleuretage de ses faveurs, tenez que c'eft un caprice, un jeu du sang, une violette dans sa prime jeunesse, hâtive, mais éphémère, suave, mais tôt fanée, le parfum et inter- mède de la minute, pas plus.
Ophélie. — Pas plus ?
Laertes. — Dites-vous-le, pas plus. Car la nature
HISTOIRE D'HAMLET 25
croissante ne grandit pas seulement en muscles et en chair, mais dès que ce temple se magnifie, l'office intérieur de la pensée et de l'âme se fait ample à sa mesure. Peut-être qu'il vous aime maintenant, que maintenant nulle boue ni cautèle ne souille la droi- ture de son désir, mais il faut craindre. Pesez sa grandeur: sa volonté n'e^ pas à lui, car lui-même eêt assujetti à sa naissance. Il ne peut, comme les personnes sans valeur, trancher à son gré, car de son choix dépendent la santé et le salut de tout l'Etat ; et par ainsi son choix doit être circonscrit par la voix et consentement du corps dont il e^ la tête. Donc, s'il vous dit qu'il vous aime, votre sagesse ne devra le croire que selon qu'il pourra en temps et lieu faire de ses paroles des aftes : en quoi il ne peut outrepasser l'assentiment de la générale voix du Danemark. Songez donc à la perte que peut subir votre honneur si d'une oreille trop cré- dule vous écoutez ses chansons, si vous perdez votre cœur, ou si vous ouvrez votre chaélc trésor à son importunité déréglée. Craignez-le, Ophélie ; craignez-le, ma chère sœur, et tenez-vous dans les réserves de votre amour, hors de la dangereuse portée du désir. La plus charte vierge e^t prodigue qui démasque sa beauté à la lune. La vertu même n'échappe pas à la flétrissure de calomnie ; le ver ronge les nouveaux-nés du printemps maintes fois avant que leurs boutons soient déclos, et dans la matinale et liquide rosée de jeunesse, le gel conta- gieux menace de bien près. Soyez donc prudente ; le meilleur salut e^t dans la crainte ; car la jeunesse, fût-elle isolée, se révolte contre sa propre raison.
Ophklie. — Je conserverai l'effet de cette bonne leçon; ce sera la gardienne de mon cœur. Mais, mon
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bon frère, ne faites pas comme le malgracieux paSteur qui montre, pour aller au ciel, l'âpre sentier de ronces tandis que lui-même, toute honte bue, en libertin, passe sur l'indulgente route de roses, indocile à sa dodrine.
Laertes. — Oh ! n'aie point crainte. Mais je tarde, voici venir mon père. Une double bénédidlion e§t une double grâce ; l'occasion sourit à un second adieu. ( Polonitts entre. )
PoLONius. — Encore ici, Laërtes ! A bord ! à bord ! Quelle honte !JLe vent épaule vo±re-vôile_et l'on vous attend. Là, ma bénédiâion sur toi et ces quelques préceptes dans ta mémoire. Veille à les y graver. Ne donne point de langue à tes pensées, ni d'afte à quelque idée mal mesurée. Sois familier, mais ne sois point vulgaire. Les amis que tu as et dont tu as éprouvé l'adoption, fixe-les, à ton âme par des cercles de fer, mais _n'use jpas ta main à recevoir en camarade tout béjaune frais éclos. Garde d'entrer en querelle, mais, y étant, fais que l'adver- saire puisse se garder de toi. Donne à beaucoup ton oreille, à peu ta voix. Prends l'avis de chacun, mais réserve ton jugement. Que tes habits soient coûteux selon ta bourse, mais non marqués de fantaisie ; riches, point voyants, car l'équipage souvent pro- clame l'homme, et, en France, gens de meilleure qualité y portent la plus généreuse di§tinâ:ion. Ne sois point emprunteur et ne sois point prêteur, car l'argent souvent se perd avec l'ami et l'empnmt émousse le fil de l'économie. Par-dessus tout, sois fidèle à toi-même ; et il s'ensuivra nécessairement, comme la nuit suit le jour, qu'alors tu ne saurais être déloyal à personne. Adieu, que ma bénédiétion fasse mûrir ceci en toi.
HISTOIRE D'HAMLET 27
Laertes. — Très humblement je prends congé de vous, monseigneur.
PoLONius. — L'heure vous appelle ; allez, vos serviteurs vous attendent.
Laertes. — Adieu, Ophélie ; et souvenez-vous bien de ce que je vous ai dit.
Ophélie. — Tout e^ serré dans ma mémoire et vous-même en garderez la clef.
Laertes. — Adieu. ( Il sort, )
PoLONius. — Qu'e^-ce que c'eS^t, Ophéhe, qu'il vous a dit ?
Ophélie. — Plaise à vous, quelque chose tou- chant lord Hamlet.
PoLONius. — ■ Voire, bonne idée. On m'a dit que, bien souvent ces derniers jours, il vous a parlé en privé, et que vous-même lui avez donné libre et abondante audience. Si c'eét vrai, comme on me l'a fait entendre, et cela par manière d'avis — il faut que je vous dise que vous ne comprenez pas bien clairement les devoirs qui conviennent à ma fille et à votre honneur. Qu'y a-t-il entre vous ? Délivrez- m'en la vérité.
Ophélie. — Il m'a, monseigneur, ces derniers temps, donné bien des manife^ations de son amitié.
Polonius. — Amitié, peuh ! Vous parlez comme fillette nice, inexpérimentée en de telles périlleuses circonstances. £/ vous croyez à ces manife^ations , comme vous dites ?
Ophélie. — Je ne sais, monseigneur, ce que j'en dois penser.
Polonius. — Par ma foi, je vous l'apprendrai. Pensez que vous êtes un bébé, que vous avez pris ces manifeS^tations pour argent comptant, qui ne sont point courantes. Manifc§^tez-vous donc plus
28 WILLIAM SHAKESPEARE
rarement, ou bien, pour ne pas rompre le fil de votre pauvre phrase, vous me manifesterez pour un sot.
Ophélie. — Monseigneur, il m'a importunée d'amour en façon honorable.
PoLONius. — Oui-dà, façon ! vous pouvez bien le dire ; allez ! allez !
Ophi^.lie. — Et il a confirmé son langage, mon- seigneur, par presque tous les serments sacrés du ciel.
PoLONius. — Oui-dà, pièges à alouettes ! Je sais, ie sais, quand le sang brûle, combien l'âme e^ pro- digue à prêter à la langue des serments. Ces flammes, ma fille, qui donnent plus de lumière que de chaleur, tôt éteintes sous l'amas de leurs promesses mêmes, il ne faut pas les prendre pour du feu. Dorénavant soyez plus économe de votre virginale présence. Placez vos entretiens à plus haut prix qu'une invite à causer. Pour lord Hamlet, croyez en lui ceci : qu'il e§t jeune et qu'on peut lui laisser plus longue lisière qu'à vous. En somme, Ophélie, ne croyez pas à ses promesses : ce sont des entremetteuses, non de la couleur que montre leur vêtissure, mais pures solli- citeuses de causes profanes, qui respirent la sainteté, en pieuses maquerelles, pour mieux enjôler. Une fois pour toutes je désire, à parler clair, que désormais vous n'alliez point disgracier un seul moment de loisir en l'employant à paroles ou causeries avec lord Hamlet. Voyez-y, je vous prie. Allez maintenant votre chemin.
Ophélie. — J'obéirai, monseigneur.
Quatrième Tableau
La plate-forme
SCENE IV Ejîtrent Hamlet, Horatio et Marcellus
Hamlet. — L'air mord dru. Il fait donc bien froid ?
Horatio. — L'air c§t pinçant et aigre.
Hamlet. — Quelle heure, maintenant ?
Horatio. — Je crois sur le coup de minuit.
Marcellus. — Non, minuit sonné.
Horatio. — Vraiment? Je ne l'ai pas entendu. Le temps s'approche alors où l'esprit d'ordinaire vient errer. ( Fanfares de trompettes et salves derrière la scène. ) Que signifie ceci, monseigneur ?
Hamlet. — Le roi soupe, ce soir, et mène ripailles, avec noces et caroles fanfaronnes. Et comme il vide
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des verres de vin du Rhin, il fait braire à trompettes et timbales son triomphe chaque fois qu'il trinque.
Horatio. — Est-ce une coutume ?
Hamlet. — Oui, par ma foi. Mais, à mon sens, quoique né ici et élevé dans ces mœurs, c'e§t une coutume oij il y a plus d'honneur à l'enfreindre qu'à Tobserver. Ces ripailles de tête lourde, à l'ESt, à rOueSt, nous font noter et blâmer des autres nations. On nous traite d'ivrognes et d'épithètes porcines, on souille nos titres. Voire, tout cela épuise la substance et moelle de nos exploits, si hauts qu'ils soient. Ainsi parfois il arrive, en drvers hommes, que, par quelque vicieuse tare de nature, comme en leur naissance ( en quoi ils ne sont point coupables puisque nature n'élit point son origine), par la pléthore de quelque humeur qui déborde les enceintes de la raison ou par quelque accoutumance qui contra- rie toutes formes d'honnêteté, il arrive, dis-je, que ces hommes, frappés de la flétrissure d'un seul défaut ( livrée de nature ou planète de fortune ) — leurs vertus fussent-elles pures comme la grâce, infinies autant qu'il eSt en l'homme — ils seront attaqués du blâme général pour cette spéciale faute. Une once de vice met toute la noblesse d'un être en péril par son scandale. ( Parait le spectre. )
HoRATio. — Regardez, monseigneur, la chose vient.
Hamlet. — Anges et ministres de grâce, défen- dez-nous !... Que tu sois esprit béni ou gobelin damné, que tu apportes brises du ciel ou souffles d'enfer, que tes desseins soient mauvais ou chari- tables, tu viens sous une forme si solliciteuse que je veux te parler. Je t'appellerai Hamlet, roi, père ! Royal Danemark, oh ! réponds-moi ! Ne me laisse
Hi STOIRE D'HAxMLET 5 r
pas dans l'ignorance où j'étouffe, mais dis-moi pourquoi tes os canonisés, enlinceuillés dans la mort, ont brisé leurs sceaux de cire ! pourquoi le sépulcre, où nous t'avons vu enclore dans la paix, a ouvert ses pesantes mâchoires de marbre pour te laisser ressurgir ? Quel est le sens de ceci ? Pourquoi 1toi, corps mort, reviens-tu, bardé d'acier, hanter ainsi les furtives lueurs de lune, rendant la nuit hideuse, et nous, pauvres jouets de la nature, si horriblement secouer tout notre être par des pensées que ne peuvent atteindre nos âmes ? Dis, d'où vient ceci ? Pourquoi ? Que devons-nous faire ? ( Le spectre fait signe à Hamlet. )
Horatio. — Elle vous montre d'aller avec elle ; comme si elle voulait vvous parler à part, à vous seul.
Marcellus. — Regardez de quel ge^e courtois elle vous incline vers un lieu plus écarté. Mais n'allez pas avec elle.
Horatio. — Non, pour rien au monde.
Hamlet. — Elle ne veut pas parler : donc je la suivrai .
H0RAT10. — Non, non, monseigneur.
Hamlet. — Pourquoi ? Qu'y a-t-il à craindre ? Je ne mets pas ma vie au prix d'une épingle, et pour mon âme, que peut-elle lui faire, puisque c'est chose immortelle comme elle-même... Le ge^tc encore. Je vais la suivre.
Horatio. — Eh quoi ! Si elle vous tente vers le flot, monseigneur, ou jusqu'à l'affreux sommet de la falaise qui surplombe au-dessus de sa base dans la mer, et là, si elle assume quelque autre horrible forme pour anéantir la souveraineté de votre raison et vous entraîner dans la folie ? Pensez-y. Le site seul.
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sans plus de motif, dresse des images de désespoir en tout cerveau qui plonge à tant de brasses au-dessus de la mer, et l'entend mugir sous lui.
Hamlet. — Le geSte toujours. (Au spectre.) Va, je te suivrai.
Marcellus. — Vous n'irez pas, monseigneur.
Hamlet. — A bas les mains !
HoRATio. — De la raison, vous n'irez pas !
Hamlet. — Mon destin crie et tend chaque petite artère de ce corps aussi dur que les nerfs du lion de Némée. ( he spectre lui fait un signe. ) Encore, on m'appelle ! Lâchez les mains, messieurs ! Par le ciel, je fais un speâire de celui qui m'arrête ! Otez- vous, dis-je... Va, je te suivrai. ( lis sortent.)
HoRATio. — L'imagination le rend furieux.
Marcellus. — Suivons ; nous ne pouvons pas lui obéir.
Horatio. — A la pi§te !... Quelle issue à tout ceci ?
Marcellus. — Quelque chose e^ pourri dans le royaume de Danemark.
HoRATio. — Le ciel l'amendera.
Marcellus. — Non, non ; suivons.
Cinquième Tableau
Une autre partie de la plate-forme
SCENE V
'Entrent le Spectre et ïIamlet
Hamlet. — Oà veux-tu me mener ? Parle, je n'irai pas plus loin.
Le Spectre. — Ecoute.
Hamlet. — Oui.
Le Spectre. — Mon heure e5t presque venue où il faut qu'aux flammes de soufre et de tourments je me livre.
Hamlet. — Hélas ! pauvre âme I
Le Spectre. — N'aie pas pitié, mais prête sérieuse attention à ce que je vais dévoiler.
Hamlet. — Parle ; je suis tenu d'écouter.
Le Spectre. — Et aussi de venger quand tu auras écouté.
34 WILLIAM SHAKESPEARE
Hamlet. — Quoi ?
Le Spectre. — Je suis l'esprit de ton père, banni pour un terme à errer la nuit, et, le jour, confiné au jeûne parmi des feux, jusqu'à ce que la souillure des crimes commis dans mes jours naturels soit brûlée et purifiée. Si je n'avais pas défense de dire les secrets de ma maison de géhenne, je pourrais dévoi- ler des choses dont la plus légère angoisserait ton âme, gèlerait ton jeune sang, ferait jaillir tes yeux géminés comme des autres de leur sphère, diviserait les nœuds intriqués de tes boucles et ferait dresser les cheveux sur ta tête comme des dards sur l'irri- table porc-épic. Mais ce symbole infernal n'eSt pas fait pour des oreilles de chair et de sang. Ecoute, écoute, oh ! écoute... Si jamais tu as aimé ton bon père...
Hamlet. — Ah ! Dieu !
Le Spectre. — Venge son horrible et monstrueux assassinat.
Hamlet. — Assassinat ?
Le Spectre. — Assassinat horrible ! Ils le sont tous. Mais celui-ci très horrible, étrange et mon^rueux.
Hamlet. — Hâte-toi de me le faire connaître afin que moi d'un coup d'aile, comme ravi en extase ou en rêves d'amour, je cingle vers ma vengeance.
Le Spectre. — Je te trouve apte. Ht il te faudrait être plus morne que l'algue grasse qui croît noncha- Jamment aux berges du Léthé, si tu ne te remuais en ceci. Eh bien, Hamlet, écoute. On a dit que, pendant que je dormais dans mon verger, un serpent m'avait piqué ; ainsi toute l'ouïe du Danemark, par ce récit forgé de ma mort, a été grossièrement abu- sée. Mais sachc-lc, noble enfant, le serpent veni-
HISTOIRE D'HAMLET 35
meux à la vie de ton père porte aujourd'hui sa cou- ronne.
Hamlet. — O mon âme prophétique, mon oncle !
Le Spectre. — Oui, cette bête incestueuse, cette bête adultère, par l'enchantement de son esprit, par ses dons de traître — oh ! maudits soient l'esprit et les dons qui ont le pouvoir de séduire ainsi — gagna à sa honteuse luxure le désir de ma reine aux ^ ^semblants si vertueux... O Hamlet ! Quelle chute il y eut là ! de moi dont l'amour était de dignité telle qu'il allait la main dans la main avec le vœu même que je lui avais fait en mariage, décliner à un misé- ;:âble..dont les dons naturels étaient pauvres auprès des miens. Mais ainsi que la Vertu ne se laissera point émouvoir même si la Volupté la courtisait sous une forme divine, ainsi la Luxure, bien qu'enchaînée à un ange radieux, ira se repaître sur une couche céleste et s'emplira de ripaille. Mais, paix ! je crois sentir l'air du matin ; il faut que je sois bref. Je dormais dans mon verger, ainsi que de coutume l'après-midi. Dans cette heure d'abandon, ton oncle s'y glissa, portant dans une fiole du suc de l'infernale jusquiame, et dans les porches de mes oreilles il versa cette eau de lèpre dont, l'effet e§t si ennemi du ^ng de l'homme que, prompte comme le vif-argent, elle court par les portes et allées naturelles du corps et d'un soudain pouvoir coagule et caille, comme des gouttes aigres dans du lait, le sang clair et lim- pide. Ainsi fit-elle du mien ; et une immédiate dartre tissa son écorce, comme à Lazare, croûte vile et immonde, sur tout mon corps lisse. Ainsi, dans mon sommeil, la main d'un frère me priva en un coup de la vie, de ma couronne et de ma reine. Fauché dans la fleur même de mon péché, sans
3.6 WILLIAM SHAKESPEARE
communion, sans confession, sans onâiion, sans avoir fait la somme de mes fautes, il m'envoya en rendre compte, ployant la tête sojas toutes mes imper- feftions .
Hamlet. — Oh ! horrible ! horrible ! très horrible !
Le Spectre. — Si tu as de la nature en toi, ne le souffre pas ! Ne laisse pas le lit royal de Danemark servir de couche à la luxure et à l'inceste damné. Mais, de quelque manière que tu poursuives cet aâ:e, ne souille pas ton esprit, et que ton âme ne trame rien contre ta mère. Laisse-la au ciel et aux épines qu'elle renferme dans son sein pour la piquer et la blesser. Dieu est avec toi ! vite 1 Le ver luisant fait voir que le matin approche; il commence à pâlir son feu impuissant. Adieu ! Adieu ! Adieu ! Souviens-toi !
Hamlet. — O vous, toute l'armée du ciel ! ô terre ! Eh quoi, faut-il ajouter l'enfer?... Oh ! sois ferme ! ferme ! mon cœur ! Et vous, mes muscles, ne vieillissez pas soudain, mais raidissez-moi !... Me souvenir ! Ah ! oui, pauvre âme en peine, tant que ma mémoire siégera dans ce globe détraqué ! me souvenir ! oui ; de la table de ma mémoire j'effacerai, tous mes sots souvenirs puérils, les lieux communs, les livres, les formes, les impressions passées qu'y copièrent la jeunesse et l'expérience, et ton comman- dement tout seul vivra dans le livre et volume de mon cerveau, pur de toute matière plus vile. Oui, par le ciel ! O très pernicieuse femme ! O misérable, misérable, souriant, infernal misérable ! Mes tablettes ! Il convient d'y noter qu'on peut sourire, oui, sourire, et être un misérable. Du moins je suis sûr qu'on peut cela en Danemark. (7/ écrit.) Voilà, mon oncle, vous êtes là 1 Maintenant, mon
HISTOIRE D'HAMLET 37
mot d'ordre, c'e§t : " Adieu ! adieu I souviens-toi ! " Je l'ai juré.
Marcellus et Horatio, au dehors. — Monsei- gneur ! monseigneur !
Marcellus. — Lord Hamlet !
Horatio. — Le ciel le garde !
Hamlet. — Ainsi-soit-il.
Horatio. — Hillo ! ho ! ho ! monseigneur.
Hamlet. — Hillo ! ho î ho ! garçon. Viens, mon oiseau, viens ! ( Marcellus et Horatio entrent. )
Marcellus. — Qu'y a-t-il, mon noble seigneur ?
Horatio. — Quelles nouvelles, monseigneur?
Hamlet. — Oh ! admirables !
Horatio. — Mon bon seigneur, dites.
Hamlet. — Non, vous les révéleriez.
Horatio. — Pas moi, monseigneur, par le ciel.
Marcellus. — Ni moi, monseigneur.
Hamlet. — Qu'en dites-vous donc ? Cœur d'homme jamais le penserait-il ? Mais vous garderez le secret ?
Horatio et Marcellus. — Oui, par le ciel, monseigneur !
Hamlet. — Il n'y a pas dans tout le Danemark un misérable... qui ne soit un fieffé coquin.
Horatio. — Il n'y a pas besoin de fantôme, monseigneur, sorti du tombeau, pour nous annoncer cela.
Hamlet. — Oui, c'eêt vrai, vous dites bien vrai. Et donc, sans plus de façons, je crois qu'il vaut mieux nous serrer la main et briser là. Vous, vous irez à vos affaires, à vos plaisirs, — chacun, n'eét-ce pas, a ses affaires, a ses plaisirs, ceci, cela, — et moi, pour ma pauvre part, voyez-vous, moi j'irai prier.
,38 WILLIAM SHAKESPEARE
Horatio. — Ce n'eSl là qu'un tourbillon de paroles égarées, monseigneur.
Ha-MLET. — Je suis fâché qu'elles vous offensent, sincèrement ; oui, là, sincèrement.
HoRATio. — Il n'y a point d'offense, monseigneur.
Hamlet. — Si, par saint Patrick, mais c'e^t qu'il y en a une, Horatio ! et grande !... Quant à cette vision ici, c'e§t un honnête fantôme, voilà ce que je peux vous dire. Pour votre désir de savoir ce qu'il y a entre nous, maîtrisez-le comme vous pourrez. Et maintenant, mes bons amis, comme amis, camarades, et soldats, une pauvre requête.
HoRATio. — Qu'e§t-ce, monseigneur ? Oui.
Hamlet. — Ne faites jamais connaître ce que vous avez vu cette nuit.
Horatio et Marcellus. — Monseigneur, jamais.
Hamlet. — Non, mais jurez-le.
HoRATio. — Par ma foi, monseigneur, moi, jamais.
Marcellus. — Ni moi, monseigneur, par ma foi.
Hamlet. — Sur mon épée.
Marcellus. — Nous avons juré, monseigneur déjà.
Hamlet. — Si, sur mon épée ; si.
Le Spectre, de dessous terre. — Jurez !
Hamlet. — Ah ! ah ! mon gaillard, tu l'as dit 1 Tu es donc là, boime pièce ? Allons, vous entendez le compagnon dans la cave ; consentez à jurer.
HoRATio. — Proposez le serment, monseigneur.
Hamlet. — Ne jamais parler de ceci que vous avez vu, jurez par mon épée.
Le Spectre, de dessous terre. — Jurez !
Hamlet. — Hk et ubique. Alors changeons de terrain. Venez ici, messieurs, et placez vos mains
HISTOIRE D'HAMLET 39
encore sur mon épée. Ne jamais parler de ceci que vous avez vu. Jurez par mon épée.
Le Spectre, de dessous terre. — Jurez !
Hamlet. — Bien dit, vieille taupe ! avances-tu sous terre si vite ? Digne pionnier ! Encore une fois, €cartons-nous, mes bons amis.
Horatio. — O jour et nuit ! voilà qui e^ mer- veilleusement étrange !
Hamlet. — Accorde donc l'hospitalité à l'in- connu. Il y a plus de choses au ciel et sur terre, Horatio, que n'en rêve ta philosophie. Mais allons. Ici, comme tout à l'heure, ne jamais, ainsi la grâce vous aide, quelque étranges ou bizarres que soient mes aétes, — et peut-être désormais jugerai-je convenable de déguiser mes dispositions, — ne jamais, quand vous me verrez dans ces moments, croiser les bras ainsi, ou hocher la tête, ou prononcer quelque phrase à sous-entendu comme : " Oui, oui, nous savons ", ou " Nous pourrions bien, si nous voulions ", ou " Ah ! s'il nous plaisait de parler ! " ou " Il y a bien des gens, s'ils pouvaient ", ou marquer par de telles paroles ambiguës que vous savez rien sur moi ; ne point faire ceci. Ainsi grâce et merci à votre plus haut besoin vous aident ! Jurez !
Le Spectre, de dessous terre. — Jurez !
Hamlet. — Paix ! paix ! âme troublée !... {Ils jurent. ) Là, messieurs ! De tout mon amour je me recommande à vous. Et ce que peut faire un homme, aussi pauvre que l'e^ Hamiet, pour vous exprimer son amour et son amitié, si Dieu veut, ne vous faudra pas... Rentrons ensemble. Et toujours le doigt sur les lèvres, je vous prie... Le siècle e^t disloqué. O maudit ennui d'être né, moi, pour le remettre en ■ordre !... Mais allons, partons ensemble ! {Ils sortent.)
Ade Deuxième
Premier Tableau
Une chambre dans la maison de Polonius
SCENE PREMIERE Entrent Polonius et Reynaldo
Polonius. — Donnez-lui cet argent et ces minutes^ Reynaldo.
Reynaldo. — Je le ferai, monseigneur.
Polonius. — Ce sera merveille de votre sagesse, bon Reynaldo, devant que lui rendre visite, de faire enquête sur sa conduite.
Reynaldo. — Monseigneur, je me le proposais.
Polonius. — Voire, bonne parole, très bonne parole. Voyez-vous, monsieur, faites-moi enquête d*abord de nos Danois qui sont à Paris, et comment ? et qui ? et de quoi ? et où ils vivent ? en quelle société ? à quels dépens ? Puis, découvrant par
44 WILLIAM SHAKESPEARE
investigation et filière de quêtions qu'ils connaissent mon fils, touchez-moi la chose plus près que par demandes particulières ; faites-moi comme, si je puis dire, vous le connaissiez vaguement ; ainsi, par exemple : " Je connais son père et ses amis, et lui en partie " ; marquez- vous bien, Reynaldo ?
Reynaldo. — Oui, fort bien, monseigneur.
PoLONius. — *' Et lui en partie " ; mais vous pourrez dire " pas bien ; mais, si c'e§t lui que je veux dire, il fait bien des folies, livré à ceci, à cela " ; et ici vous lui prêterez toutes choses feintes qui vous plairont — voire point de si ordurières qu'elles puissent le déshonorer, gardez-vous bien de cela — mais, monsieur, telles galantes, folles et ordinaires passades qui sont compagnes notoires, par commune fame, à jeunesse et liberté.
Reynaldo. — Comme le jeu, monseigneur.
PoLONius. — Oui bien, ou le vin, les duels, les vilains serments, les querelles — les filles : vous pouvez aller jusque-là.
Reynaldo. — Monseigneur, ce serait le désho- norer.
PoLONius. — Non, par ma foi, comme vous pour- rez dorer la peccadille. Il ne faudrait point lui prêter d'autres scandales, ni dire qu'il penche au liberti- nage — ce n'e§t pas là ma pensée ; mais soufflez ses fautes si curieusement qu'elles puissent ne paraître que tares de licence, flammes et éruptions d'une nature ardente, fureur de sang fougueux, tous communs excès.
Reynaldo. — Mais, mon bon seigneur...
PoLONius . — Pourquoi faire ceci ?
Reynaldo. — Oui, monseigneur, c'eSt ce que je voudrais savoir.
HISTOIRE D'HAMLET 45
PoLONius. — Voire, monsieur, voici ma visée, et je crois que c'e§t ruse de bonne guerre. Vous prêtez ces péchés mignons à mon fils comme choses enta- chées d'habitude, vous m'entendez bien : si votre partenaire d'entretien — celui que vous voulez sonder — a jamais vu des dessusdits crimes le jeune homme dont vous parlez être convaincu, soyez assuré qu'il tombe avec vous en cette conséquence " Mon bon monsieur " ou telle autre ou " Mon ami " ou " Messire " suivant l'us ou la forme des gens et du pays.
Reynaldo. — Fort bien, monseigneur.
PoLONius. — Et alors, monsieur, il... il... qu'eSt- ce que je voulais dire ? Par la messe je voulais dite quelque chose ! Où en étais-je ?
Reynaldo. — A " tombe en la conséquence " à " Mon ami " ou " telle autre " et " Messire ".
PoLONius. — A " tombe en la conséquence " oui, voire. Il tombe en ceci : " Je connais le gentilhomme, je l'ai vu hier, ou l'autre jour, ou lors, ou lors, avec tel ou tel, et, comme vous dites, là il était à jouer, là pris de vin, là en querelle à la paume ", ou à l'aventure, " je l'ai vu entrer en telle maison de passe ", à savoir un bordel, ou ainsi de suite. Voyez-vous maintenant : votre boëte de men- songe prend cette carpe de vérité ; et ainsi nous, gens de sagesse et d'entente, par circuits et coups de bande, par voies indireâes trouvons les direâes ; ainsi, par mes susdits conseils et avis ferez-vous de mon fils. Vous m'entendez, n'eSt-ce pas ?
Reynaldo. — Monseigneur, je vous entends.
PoLONius. — Dieu vous garde, allez en paix.
Reynaldo. — Mon bon seigneur.
46 WILLIAM SHAKESPEARE
PoLONius. — Observez ses inclinations envers vous-même.
Reynaldo. — C'e§t ce que je ferai, monseigneur.
PoLONius. — Et laissez-le jouer son jeu.
Reynaldo. — Bien, monseigneur.
PoLONius. — Adieu. {Sort Keynaldo. — Entre Ophélie.)
SCENE II PoLONius et Ophélie
PoLONius. — Eh quoi ? Ophélie, qu'y a-t-il ?
Ophélie. — Oh ! monseigneur, monseigneur !... J'ai été si effrayée !
PoLONius. — Et de quoi, au nom de Dieu ?
Ophélie. — Monseigneur, comme j'étais à coudre dans ma chambre, le seigneur Hamlet, son pour- point tout débrassé, point de chapeau sur la tête, les bas frippés, sans jarretières et pendant en manicles à ses chevilles, pâle comme sa chemise, ses genoux s'entrechoquant et le regard implorant la pitié, comme s'il eût été délivré de l'enfer pour parler de ses horreurs. . . le voilà qui vient à moi.
PoLONius. — Fou par amour pour toi ?
Ophélie. — Monseigneur, je ne sais ; mais vrai- ment je le crains.
PoLONius. — Qu'a-t-il dit ?
Ophélie. — Il m'a prise par le poignet et me l'a serré. Puis il me tient à toute la longueur de son bras, et l'autre main, comme ceci, sur le front, il tombe en un tel examen de mon visage qu'il sem- blait qu'il voulût le dessiner. Longtemps il demeura
HISTOIRE D'HAMLET 47
ainsi. Enfin, secouant un peu mon bras, et hochant trois fois la tête, comme ceci, il poussa un soupir si piteux et profond qu'il parut ébranler tout son corps et mettre fin à son être. Puis ensuite il me lâche, et la tête tournée sur l'épaule, il parut trouver son che- min sans ses yeux, car il franchit la porte sans leur aide, et, jusqu'à la fin, fixa leur lumière sur moi.
PoLONius. — Allons, viens. Je vais aller trouver le roi. C'est là la propre extase d'amour, dont la vertu violente s'anéantit elle-même et mène la volonté à de désespérées entreprises, aussi bien que toute passion qui, sous le ciel,afHige nos natures. Je suis fâché... Quoi ? Lui as-tu parlé durement ces jours derniers ?
Ophélie. — Non, mon bon seigneur. Mais ainsi que vous me l'aviez ordonné, je repoussai ses lettres et lui refusai l'accès jusqu'à moi.
PoLONius. — C'est ce qui l'a rendu fou. Je suis fâché de ne l'avoir pas eStimé avec plus de prudence et de jugement. Je craignais qu'il ne fît que fleurter et qu'il voulût te perdre. Mais peéte soit de ma jalou- sie ! Par le ciel ! il eSl aussi propre à notre âge de dépasser le but dans nos opinions, qu'il eét commun à la jeunesse de manquer de discrétion. Viens. Allons trouver le roi. Il faut que ceci soit connu. Ce secret d'amour, dissimulé, pourrait causer plus de douleur que la déclaration n'en provoquera de haine. Viens. {I/s sortent.)
Deuxième Tableau
Une salle dans le Château
SCENE III Fanfare. Le Roi, la Reine, Rosencrantz,
GUILDENSTERN et kur StÙtB.
Le Roi. — Soyez les bienvenus, chets Rosen- crantz et Guildenêtern. Outre notre grand désir de vous voir, le besoin que nous avions de vos ser- vices, a causé votre rappel hâtif. Vous avez ouï parler de la transformation d' Hamlet. C'e^t bien ainsi que je puis dire puisque ni l'homme extérieur, ni l'intime, ne ressemblent à ce qu'ils étaient. Que peut- il y avoir d'autre que la mort de son père qui ait ainsi troublé sa connaissance de lui-même, je ne puis le rêver. Je vous supplie tous deux, vous qui depuis Tenfance avez été élevés avec lui, et êtes donc si
HISTOIRE D'HAMLET 49
proches de sa jeunesse et de son humeur, de consentir à séjourner ici, à notre cour, quelque peu de temps. Par votre compagnie vous l'entraînerez à des plai- sirs et vous recueillerez, en glanant à l'occasion, ce qu'il peut 7 avoir d'inconnu à nous qui l'afflige ainsi, pour, qu'une fois découvert, nous puissions y porter remède.
I.A Reine. — Chers messieurs, il a beaucoup parlé de vous, et je suis sûre qu'il n'y a pas au monde deux hommes à qui il soit plus attaché. S'il vous plaît d'avoir la grâce et le bon vouloir de passer votre temps avec nous un peu, pour nous engager à l'espérance, votre visite recevra les remercîments qui conviennent à la reconnaissance d'un roi.
RosENCRANTZ. — Vos dcux Majestés pourraient, par le souverain pouvoir que vous avez sur nous, user de leur bon plaisir, plutôt pour commander que pour supplier.
GuiLDENSTERN. — Maîs nous obéissons tous deux et ici nous nous inclinons à terre où nous déposons nos services à vos pieds, et nous nous abandonnons à vos ordres.
I.E Roi. — Merci, Rosencrantz et mon bon Guil- den^ern.
La Reine. — Merci, Guilden^tern et mon bon Rosencrantz, et je vous prie d'aller voir sur-le-champ mon fils, hélas ! trop changé. {A la suite. ) Allez, là, quelques-uns de vous, et menez ces messieurs auprès d'Hamlet.
GuiLDENSTERN. — Lcs cicux lui rendent notre présence et nos attentions agréables et utiles !
La Reine. — Oh ! oui. Amen ! ( Ils sortent. — Entre Polonius. )
PoLONius. — Les ambassadeurs de Norwège,
JO WILLIAM SHAKESPEARE
mon bon seigneur, sont heureusement de retour.
Le Roi. — Tu es toujours l'annonciateur de la boime nouvelle.
PoLONius. — Oui, vraiment, monseigneur. Je vous assure, mon bon lige, que je garde mon devoir comme je garde mon âme, tout ensemble à mon Dieu et à mon gracieux roi ; et je crois, ou bien ce mien cerveau a perdu son vieux flair des traces d*intrigues, que j'ai découvert la cause même qui rend Hamlet lunatique.
Le Roi. — Oh ! out^ parle-moi de cela ; cela, je désire l'apprendre.
PoLONius. — Donnez d'abord audience aux ambassadeurs. Mes nouvelles seront le dessert de ce grand fe^in.
Le Roi. — Fais-leur honneur toi-même et intro- duis-les. ( Polonius sort. — A la reine. ) Il me dit, ma chère Gertrude, qu'il a découvert l'origine et la source de tout le désordre de votre fils.
La Reine. — Je crains bien que ce ne soit autre chose que le grand point : la mort de son père et notre trop hâtif mariage.
Le Roi. — Enfin, nous le sonderons. (Rentre Polonius avec Voltimand et Cornélius. ) Soyez les bien- venus, mes bons amis. Dites, Voltimand, que nous mande Norwège, notre frère ?
Voltimand. — Beau retour de saluts et de sou- haits. Et tout d'abord il a fait supprimer les levées de son neveu qui lui paraissaient être des préparatifs contre les Polonais ; mais, à mieux regarder, il trouva qu'en vérité c'était contre Votre Altesse ; sur quoi, affligé qu'on abusât ainsi de sa maladie, son âge et son impotence, il donne lettres d'arrêt contre Fortinbras auxquelles celui-ci en somme obéit, ,
HISTOIRE D'HAMLET 51
accepte son blâme, et enfin jure devant son oncle de ne jamais plus porter les armes contre Votre Maje^é. Sur quoi, le vieux Norwège, rempli de joie, lui donne trois mille couronnes de revenu et sa commis- sion pour employer les soldats assemblés contre la Pologne. De plus, il vous implore, ainsi qu'il e§t dit ici, ( // lui rejnet un papier.