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XLIV

INTRODUCTION

il est bien mieux que je ne m'y expose pas. » Mais il est une raison qui, plus que toutes les autres, explique le refroidissement dont se plaint Madame Royale : « La reine de Portugal (sœur de la duchesse de Savoie) a bien ici des amies; elle se les maintient par des présents tantôt à l'une, tantôt à l'autre, par des parfums, des oranges, des eaux et des raretés de Lisbonne. On ne tient ici personne que par l'intérêt1. » Madame Royale se le tint pour dit. Plus tard, elle enverra en abondance à madame de La Fayette du « damas, des petits pois et des petites boîtes des Indes », et madame de La Fayette deviendra la cor- respondante et l'ambassadrice la plus dévouée de Madame Royale.

Mais si, de parti pris, le marquis de Saint-Maurice dédaigne ou laisse traiter par son fils les sujets qu'il estime au-dessous de son caractère, il s'étend par contre avec complaisance sur toutes les matières qu'il juge de son domaine, et ce domaine fort étendu embrasse toutes les intrigues de la Cour, toute la politique du Roi et des ministres. De tous les grands épisodes qui marquent celle période du règne, la campagne de Flandre, les deux premières campagnes de la Guerre de Hollande, la disgrâce de La Yallière, le triomphe de madame de Montespan, les affaires du chevalier de Lorraine, les dernières années et la mort de Madame, le mariage de la Grande Mademoiselle, la disgrâce de Lauzun, il non est aucun sur lequel

1. Le marquis de Saint-Maurice au duc de Savoie, 8 lé- vrier 1G69.

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INTRODUCTION

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les lettres de M. de Saint-Maurice ne nous apportenl dés détails nouveaux el pittoresques. Mais plus encore que par le récit <lc ces faits s<. n témoignage nous est précieux par les portraits qu'il nous a laissés des personnages an milieu desquels il a vécu. Parmi ces portraits, l'un domine Ions les antres. De même que Primi, M. de Saint-Maurice a été frappé par la grande figure 'le Louis XIV; il nous la montre an naturel, dans les positions les pins diverses et, contrairement an masque d'impassibilité sons lequel nous le dépeint Saint-Simon, ce nous est, une très vive satis- faction dt> nous trouver en présence d'un personnage vivant et humain, ne dédaignant pas à l'occasion les petits présents de son frère, le duc de Savoie, « buvant du vin et mangeant du fromage » de Piémont, fran- chement joyeux des bonnes nouvelles, mécontent >\o> mauvaises, lavant parfois la tète à ses ministres, les « traitant de liant en bas », mais aussi infatigable en campagne, couchant sur la paille. « ferme dans le péril et d'un esprit égal comme dans un bal ». d'un « procédé fort doux el, fort honnête » avec les ministres étrangers, « bon et généreux pour ses domestiques », et tel que. « l'on ne vil, jamais roi si honnête homme ». La pauvre reine Marie-Thérèse, que la marquise de Saint-Maurice fréquente si assi- dûment, mms apparaît ici. comme dans Primi. infini- ment triste dans sa solitude, ne voyant le Moi qu'au lit et à laide. eSSayanl de se distraire au jeu et au

divertissement de la comédie espagnole « l'on gèle de froid parce qu'il n'y a jamais personne », ce qui

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LETTRES

LA COUR DE LOUIS XIV

OUVRAGES DE M. JEAN LEMOINE

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MADAME DE M 0 N T E S P A N ET LA LEGENDE DES

POISONS 1 VOl

Format in-s°

chronique de richard lescot, religieux de Saint-Denis (1328-136i). (Ouvrage couronné par V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.) . . 1 vol ,

LA RÉVOLTE DITE DU PAPIER TIMBRÉ OU DES BONNETS ROUGES EN BRETAGNE EN 1675. . 1

MÉMOIRES DES ÉVÊQUES DE FRANCE SUR LA CONDUITE A TENIR A L' ÉGARD DES RÉFOR- MÉS (1098) 1

SOUS LOUIS LE BIEN-AIMÉ 1

PKI MI VISCONTI. MÉMOIRES SUR LA COUR

DE LOUIS XIV 1

En collaboration avec M. André Lichtenberger :

DE LA VALLIÈRE A MONTESPAN 1 VOl ,

TROIS FAMILIERS DU GRAND CONDÉ. [Ouvrage

couronné par l'Académie française.) 1

IMPRIMERIE DE LAGNY

Otbi argiurutoto nol'ih. Mitai U<ii . j{ C 'jl hujntiinuillii fpjrowj que puce venqù, quanta ,billutn ji , ferai, urmeumu.

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LETTRES

LA COUR DE LOUIS XIV

'1667-1670

PUBLIEES AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES

JEAN LEMOINE

PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AU15ER, 3

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays

Copyright, 1010, by Kevue de Paris.

________

INTRODUCTION

Le 15 avril 16G7. Charles-Emmanuel II- «lue de Savoie, écrivait à Louis XIV : « Le décès inopiné du feu comte de la Trinité, que j'avais destiné mon ambassadeur auprès de Votre Majesté, ne me donnant pas lieu d'en pouvoir sitôt substituer un autre en sa place comme requerrait l'état présent de mes affaires, j'ai pris l'expédient de dépêcher promptement à Votre Majesté le marquis de Saint-Maurice, gen- tilhomme de ma chambre, premier écuyer et lieute- nant de la compagnie des archers de mes gardes, en qui j'ai beaucoup de confiance, pour représenter de ma part à Votre Majesté les choses les plus pres- santes, qui regardent mes in^érêéea » Quelques jours plus tard. M. Servien. ambassadeur de France à Turin, confirmant à M. de Lionne le choix fait par le duc. ajoutait : « Je vous conjure de bien accueillir le marquis de Saint-Maurice. Feu monsieur son père était aimé de messieurs les cardinaux de Richelieu et

Il INTRODUCTION

Mazarin et de feu M. Servien, et je crois que vous l'aimiez aussi. Il est sujet du Roi pour quelques domaines que le feu Roi donna à mondit sieur son père et bon gentilhomme, qui a toujours bien vécu avec moi, ainsi que le marquis Palaviccini et le comte de Monesterol, ses beaux-frères, et leurs femmes avec la mienne '. »

Le nouvel envoyé de la Cour de Turin. Thomas- François Ghabod, marquis de Saint-Maurice, appar- tenait en effet à l'une des familles les plus considé- rables du pays : « Tout ce qui peut rendre une famille illustre, écrivait vers la même date l'histo- rien Guichenon, se rencontre en celle-ci : l'ancien- neté de cinq cents ans justiliée par titres irrépro- chables, les grandes terres et seigneuries, les alliances ou prises ou baillées aux principales maisons de Saveie et de Piémont, et les charges et les emplois les plus importants de l'État. » Vraisemblablement originaire de Chambéry on la rencontre dès le xme siècle, cette famille avait peu à peu. par des mariages avantageux ou des actions d'éclat, agrandi ses possessions et étendu son influence. Le grand- père de notre personnage, Guillaume-François Gha- bod, seigneur de Jacob, Chiron et la Dragonnière, comte de Saint-Maurice, avait été conseiller d'État, grand-maître de l'artillerie, gouverneur et comman- dant général en Savoie, chevalier de l'Annonciade, ambassadeur en Suisse et trois fois ambassadeur en

1. Arch. drs AH', étrang. Savoie, vol. 59, fol. 257, 259.

INTRODUCTION III

France. Entre autres privilèges, le duc Charles-Emma- nuel 1er lui avait inféodé les revenus de Tarentaise « en considération dos grands services rendus par ledit seigneur depuis vingt-sept ans, tant de sa per- sonne en diverses ambassades en France et en Suisse il resta six ans pour obtenir l'alliance des cantons catholiques, que de ses propres deniers revenant à de bien notables sommes » *. Son fils Claude-Jérôme, premier marquis de Saint-Maurice, en 1583, mort le 1er octobre 1653, avait été gentilhomme de la chambre du duc de Savoie, capitaine de ses gardes, ambassadeur en France et en Angleterre, plénipoten- tiaire au congrès de Westphalie, grand-maître de l'artillerie, chevalier de l'Annonciade et ministre d'État.

Quant à Thomas-François, second marquis de Saint-Maurice, dont il sera ici question, entré, en 1647, par son mariage avec Louise-Marie d'Aglié dans la toute-puissante maison d'Aglié qui, en la personne du comte Philippe, venait de donner un favori à la duchesse régente, il avait de bonne heure été investi d'une partie des charges de son père. En 1651, en considération des services de l'un et de l'autre, Louis XIV lui avait accordé de pouvoir posséder, quoique étranger, en Dauphiné et partout ailleurs en France, des fiefs en toute justice, avec les mêmes honneurs que les seigneurs français. En 1661, lors de la naissance du Dauphin, il était venu une

1. Comte A. de Foras, Armoriai et nobiliaire de l'ancien duché de Savoie, I, 327-333.

b

IV INTRODUCTION

première fois en France, à la suite du marquis Ville. chargé d'apporter en cette occasion au jeune Roi les compliments de la Cour de Turin. En 1666, au moment les tentatives de Golbert pour remédier aux anciennes aliénations du domaine royal menaçaient de troubler le marquis de Saint-Maurice dans lajouis- sance des privilèges qui lui avaient été récemment accordés, celui-ci ne craignait pas d'en appeler au ministre, heureux, écrivait-il. d'avoir une nouvelle occasion « de me dire Français, comme mes prédé- cesseurs l'ont toujours été, par reconnaissance et par inclination1 ». Aucun envoyé ne pouvait donc être mieux accueilli à la Cour de Louis XIV. Aucun aussi n'était capable de mieux y soutenir les intérêts de la maison de Savoie.

Possédant alors en deçà des Alpes la Savoie et le comté de Nice, en Italie le Piémont et une partie du Montferrat; en conflits sans cesse renaissants avec la République de Gênes qui entravait son expansion vers la mer ; toujours tourmentée du désir de ranger Genève sous sa domination; rêvant d'agrandissements aux dépens des possessions espagnoles du Milanais ; maintenant sur l'ancien royaume de Chypre d'an-

1. Le marquis de Saint-Maurice à Colbert, 11 avril 16G6. (Bibl. nat., Mélanges Colbert, vol. GXXXVII, fol. 183.)

INTRODUCTION V

ciennes prétentions en vertu desquelles elle revendi- quait les honneurs dûs aux maisons souveraines; prête à faire valoir à la succession d'Espagne des prétentions plus récentes, la maison de Savoie était victime de l'énorme disproportion existant entre la grandeur de ses aspirations et la faiblesse de ses moyens d'action. Entraînée par des alliances de famille et par l'influence de Richelieu et de Mazarin dans l'orbite de la politique française, elle avait vu pendant près d'un demi-siècle le Piémont servir de théâtre aux luttes de la France et de la maison d'Au- triche. Christine de France, dite Madame Royale, mariée en 1619 au duc Victor-Amédée Ier. était deve- nue duchesse régente à la mort de celui-ci, en 1637. Malgré sa qualité de sœur de Louis XIII, elle n'avait pu aux traités d'Aix-la-Chapelle et des Pyrénées, retirer aucune compensation sérieuse des maux soufferts et des sacrilices consentis. Un moment, lors du voyage du roi à Lyon en 1658, elle avait eu l'es- poir de voir sa fille, la princesse Marguerite, monter sur le trône de France mais elle avait s'incliner devant la raison d'Etat qui, l'année suivante, unissait le jeune Louis XIV à l'infante Marie-Thérèse.

C'est seulement en 1663, au lendemain de la mort de sa mère, que le duc Charles-Emmanuel II, alors âgé île trente ans, avait pris en main la direction des affaires. Au dire de la grande Mademoiselle, avec laquelle il fut un moment question de le marier, il était « de moyenne taille, mais la plus fine, déliée et agréable, la tète belle, le visage long, mais les yeux

VI INTRODUCTION

beaux, grands et fins, le nez fort grand, la bouche de même, le ris agréable, la mine fière, un air vif en toutes ses actions, brusque à parler1 ». Primi, qui fut un jour consulté à son sujet par la comtesse de Soissons, dit de son côté : « C'était un homme petit, remuant, de mœurs légères, âpre au gain, fuyant les méchantes affaires2. » A ces traits il faut joindre un goût éclairé, un réel souci du bien de son peuple, un vif sentiment de ses droits et une foi profonde dans les destinées de sa maison.

Malgré les déceptions causées par l'alliance fran- çaise, le nouveau duc n'avait rien changé à la poli- tique suivie par sa mère. Après les négociations infructueuses de son mariage avec mademoiselle de Montpensier, il avait épousé en 1663 sa cousine ger- maine, Françoise d'Orléans, fille de Gaston d'Orléans; après la mort de celle-ci, il épousait en 1665 une autre de ses parentes, Marie-Jeanne-Baptiste de Savoie- Nemours, l'amie de madame de La Fayette. Pendant que la nouvelle duchesse, élevée dans l'entourage d'Anne d'Autriche, apportait à la Cour de Turin les mœurs et les habitudes de la Cour de Saint-Ger- main, le duc, à l'imitation de Louis XIV, s'appliquait à refaire ses finances, à augmenter ses troupes, à élever de brillantes constructions, telle cette Vénerie royale qui, s'il faut en croire M. de Saint-Maurice, inspira plus d'un détail des travaux de Versailles. Il imitait son royal cousin même dans ses galanteries

1. Mémoires de madamoiselle de Montpensier, III, 313.

2. Primi Visconti, Mémoires, p. 61.

INTRODUCTION VII

et dans ses fêtes, les noms de la marquise do Gavour et de mademoiselle de Marolles n'étaient guère moins célèbres qu'en France ceux de La Yallière et de Montespan. D'autres questions d'un ordre plus élevé donnaient d'ailleurs en ce moment même aux relations de la France et de la Savoie une importance particulière. A la suite de la mort du roi d'Espagne Philippe IV, Louis XIV avait manifesté l'intention de revendiquer, au besoin les armes à la main, les droits qu'il prétondait tenir de son mariage avec l'infante Marie-Thérèse. 11 n'était pas indifférent pour la Cour de Turin de savoir quels étaient sur l'Italie même les vues et les projets d'un roi jeune, entreprenant, et dont les desseins ambitieux commençaient déjà à inquiéter l'Europe.

La mission toute spéciale d'abord confiée à M. de Saint-Maurice se limitait à deux objets : réclamer l'intervention de la France dans un conflit qui, à l'occasion d'une question de limites, venait de s'éle- ver entre la Savoie et la ville de Genève derrière laquelle menaçaient de se ranger tous les cantons protestants; présenter au Dauphin, au nom du prince de Piémont, alors âgé d'un an, un magnifique tambour orné de devises et enrichi de pierreries. M. de Saint-Maurice s'acquitta à merveille de sa mission. Le tambour, après avoir été reçu par le Dauphin avec des transports de joie, excita l'admira- tion du roi, des ministres et de toute la Cour. Quant aux affaires de Genève, elles se réglèrent aussi à la satisfaction du duc qui écrivait à son envoyé, le

VIII INTRODUCTION

2 août 1668 : « Enfin l'affaire de Genève est achevée avec ma réputation quoiqu'il m'ait coûté un million et quatre cents mille livres de Piémont, mais aux princes l'argent n'est rien pourvu que la réputation soit illèse ». Depuis longtemps déjà à cette date le marquis de Saint-Maurice avait vu ses services recon- nus et, dès le 7 octobre 1667, avait été nommé ambas- sadeur ordinaire de Savoie. C'est en cette qualité qu'il fit, suivant l'usage, son entrée solennelle à Paris le 5 janvier 1668. Le lendemain, dit la Gazette de France, il était mené à l'audience du Roi et de la Reine <c avec tous les honneurs que l'on rend ici aux ambassadeurs des têtes couronnées. Leurs Majestés lui ayant fait tout le bon accueil possible tant en con- sidération du duc son maître que de sa personne, non moins recommandalde par son mérite que par la qualité «le fils et de petit-fils du défunt marquis do Saint-Maurice et du sieur de Jacob, qui se sont acquis une haute réputation par leurs négociations en cette Cour ». Le 9 février, la marquise de Saint-Maurice était à son tour conduite à l'audience de la Reine. « Elle y parut, continue la Gazette, comme une per- sonne de qualité qui a été élevée auprès de défunte Madame R-oyale et qui est de l'illustre maison d'Aglié, fille du marquis de Saint-Germain, grand écuyer du duc de Savoie. »

Gomment se comporta en son ambassade le marquis de Saint-Maurice, ses lettres nous l'apprennent abon- damment. Quelques années plus tard, à l'occasion du choix de son successeur, il exposait en ces termes les

INTRODUCTION IX

conditions que devait alors présenter un ambassadeur pour réussir à la Cour de Louis XIV : « Pour cette Cour, écrivait-il. il tant des gens qui l'aient vue, qui parlent bien français, qui sachent l'histoire générale et un peu la guerre, puisque l'un et l'autre font la matière de toutes les conversations. » Il faut, dit-il encore, « avoir l'esprit libre et accueillant, savoir la carte, les intérêts des princes, l'histoire et les traités qui sont des sujels d'entretiens particulière- ment assurés ». Il serait difficile de définir plus heu- reusement les qualités dont M. de Saint-Maurice lui- même fil preuve pendant les sept années qu'il passa en France. Inflexible, autant que la marquise de Saint- Maurice, pour soutenir les honneurs et les préroga- tives dus à la royale maison de Savoie, il savait au besoin se plier aux circonstances. Dans les affaires le plus souvent peu importantes qu'il eut à traiter, ques- tions de limites entre la Savoie et le Dauphiné, menus incidents touchant à la garnison de Pignerol, levées de troupes faites pour le roi de France en Savoie et en Piémont, il mit à triompher des lenteurs calculées et de la mauvaise volonté des ministres du grand roi une persévérance et une activité d'autant plus méri- toires qu'il n'avait souvent pour soutenir ses préten- tions «l'autre argument que la justice de sa cause. A l'occasion, du reste, il savait se hausser à un rôle important. Lorsqu'en 167:2 les entreprises du duc de Savoie contre la république de Gènes, imparfaitement soutenues par des forces militaires insuffisantes, eurent abouti à un véritable désastre, l'intervention

X INTRODUCTION

de M. de Saint-Maurice fut décisive pour calmer la mauvaise humeur de Louis XIV, outré qu'un incident aussi malencontreux vînt le troubler au milieu de ses projets contre la Hollande.

S'enquérir de tout ce qui touche à la personne du Roi, l'écouter, se faire voir de lui est d'ailleurs une de ses principales préoccupations. En 1667, sa qualité de gentilhomme et d'officier de la maison du duc de Savoie lui vaut, seul de tous les ambassadeurs, le privilège d'accompagner Louis XIV dans la campagne de Flandre. Lors de la campagne de 1672, alors que, rompu aux fatigues des camps, il chevauche constam- ment aux côtés du Roi, alors que ses avis sont écoutés avec déférence par les ministres et les plus grands capitaines, il nous décrit, non sans malice, l'ambas- sadeur de Venise arrêté dans son carrosse embourbé et tel que quelques années plus tard madame de Sé- vigné nous montrera Boileau et Racine. Il ne néglige nulle occasion de se renseigner ou de se ménager des appuis. En même temps que la marquise de Saint- Maurice se montre assidue au cercle de la Reine, il évoque avec Gondé et avec Turenne le souvenir des dernières guerres et les consulte avec déférence sur les projets militaires de son souverain; il cultive l'amitié des favoris du roi, tels que le maréchal de Bellefonds et Lauzun, mais surtout il montre un soin particulier à se constituer le défenseur inces- sant des parents que la maison de Savoie compte en France. Il s'occupe de l'éducation si négligée des jeunes princes de Vendôme, il soutient en toute

INTRODUCTION XI

circonstance les intérêts du comte de Soissons et, à la mort de celui-ci, intervient avec instance auprès du Roi en faveur de ses enfants. Loin d'aviver les conflits sans cesse renaissants entre les diverses maisons princiôres de Savoie, de Lorraine et de Bouillon, et en présence de la préoccupation constante du pouvoir de les abaisser, il les porte à s'unir pour lutter contre les prétentions rivales des ducs et pairs et des maréchaux de France.

Si,contrairementaux prévisions de la Cour de Turin, la guerre pendant toute cette période ne fut point portée en Italie, il n'en est pas moins vrai que la santé chancelante du jeune roi d'Espagne et les bruits plu- sieurs fois répandus de sa mort prochaine firent envi- sager plus d'une fois la question de sa succession. Plus d'une fois aussi cette question fut l'objet de correspondances entre le duc de Savoie et son ambas- sadeur en France, et il est d'autant plus important de définir à cet égard l'attitude du marquis de Saint- Maurice que, quelques années plus tard, elle devait avoir la plus grande influence sur ses destinées et sur celles de sa maison. Alors que dès l'année 1668, en échange de ses droits prétendus sur la Flandre et la Franche-Comté, le duc élevait des prétentions un peu aventureuses sur la Bresse et une partie du comté de Bourgogne « qui serait ma bienséance », le marquis de Saint-Maurice, avec une rare prescience de l'avenir, traçait en Italie même l'avenir de la maison de Savoie et lui assignait dans le démembrement éventuel de la monarchie d'Espagne les principales possessions

XII INTRODUCTION

de celle-ci dans la péninsule. Le 30 mai 1670. enre- gistrant les mauvais bruits qui couraient sur la santé du roi d'Espagne et supposant que les Espagnols se refuseraient à reconnaître les droits du duc de Savoie à la succession qui pouvait s'ouvrir, il déclarait : « Votre Altesse Royale ne doit pas s'engager qu'elle n'ait bien sondé les Espagnols ; que s'ils ne lui veulent donner leur couronne, il faudra alors s'en- gager avec la France, à condition qu'il lui en reste le duché de Milan et le royaume de Sardaigne et peut- être encore les royaumes de Naples et de Sicile. » Mais en même temps il mettait en garde le duc de Savoie contre les ambitions et les projets du roi de France. Dès le 29 août 1670, rassurant le duc sur les craintes d'une prochaine intervention française en Italie, il ajoutait : « Ils n'y peuvent rien entreprendre sans l'aide de Votre Altesse Royale et sans lui faire part des conquêtes, et ils ne veulent rien faire que pour eux et la tenir dans la faiblesse. Mais, Monseigneur, il faut les forcer à changer de résolutions, il faut leur faire connaître qu'elle a de l'ambition pour la gloire et qu'elle sera prête à prendre le parti le plus avantageux à ses intérêts. Que si Votre Altesse Royale en agit ainsi, qu'elle ait des troupes, qu'elle fasse faire quelq nés négociations du côté d'Espagne; d'abord, dans l'occasion, les Français la rechercheront, lui don- neront ce qu'elle voudra, de crainte qu'elle ne se déclare contre eux, mais aussi, si elle demeure en l'état elle est, ils la mépriseront comme aussi toutes les autres nations. »

INTRODUCTION X 1 1 l

II

L'emploi d'ambassadeur était alors un coûteux honneur, véritable gouffre venaient sombrer les plus grosses fortunes. Lorsqu'à la fin de l'année 1673, à la suite d'instances réitérées et après sept années d'ambassade pendant lesquelles il avait vu à Paris « trois nonces, trois ambassadeurs de Venise, deux d'Espagne, deux d'Angleterre et deux de Hollande », le marquis de Saint-Maurice put enfin obtenir son rappel, il avait ce vendu des terres, emprunté <\c* sommes considérables, engagé ses revenus en France ». En attendant que les libéralités de son souverain lui permissent de refaire sa maison, il recueillait de toutes parts les témoignages les plus flatteurs. M. de Pom- ponne écrivait à Servien : « Il laissera beaucoup de regrets de lui dans cette Cour par l'estime générale qu'il s'est acquise. » Le grand roi lui faisait don d'un service de vermeil ; le duc Charles-Emmanuel II lui conférait la distinction suprême en lui envoyant le collier de l'ordre de l'Annonciade.

Une fois qu'il fut rentré à Turin, la faveur du mar- quis de Saint-Maurice ne se démentit pas. Au mois de mai 1674, lors de la seconde conquête de la Franche- Comté, c'est lui qui fut choisi pour aller présenter à ce sujet à Louis XIV les compliments du duc de Savoie. Quelques mois plus tard, en septembre 1674, la

XIV INTRODUCTION

charge de lieutenant général des armées lui était donnée et celle de cornette des archers à son fils aîné. On faisait le chevalier de Saint-Maurice, son second fils, capitaine dans l'escadron de Savoie, le chevalier de Chabod, leur frère, enseigne aux gardes, et l'on donnait l'abbaye de Saint-Maur à un autre frère ' .

En même temps qu'il était le conseiller écouté en toutes sortes d'affaires, le marquis de Saint-Maurice, en vertu de sa nouvelle charge, apportait dans la réorganisation des troupes, qui avait toujours été l'une des principales préoccupations de Charles- Emmanuel II, les lumières et l'expérience que lui avaient acquises son long séjour à la Cour de Louis XIV, sa pratique des armées et ses entretiens avec les plus grands capitaines du temps. Cette collaboration ne devait pas être de longue durée. Le 1:2 juin 1675, après une courte maladie présentant les apparences d'une fièvre double tierce, le duc de Savoie mourait, âgé de quarante et un ans. Le dernier geste du mourant avait été de serrer dans ses mains défaillantes la main de son fidèle ministre, le marquis de Saint-Maurice.

On était alors au lendemain du procès de madame de Brinvilliers. L'émotion causée quelques années auparavant par les lins troublantes d'Henriette d'An- gleterre et du comte de Soissons n'était pas encore calmée. Rien donc d'étonnant qu'à cette nouvelle mort imprévue et quasi subite on n'ait voulu chercher

1. Servien à. Pomponne, 29 septembre 1674. (Arch. des Aff. étrang. Savoie, vol. 04, fol. 323.)

INTRODUCTION XV

des causes mystérieuses. Plusieurs personnages peu recommandables, porteurs de drogues suspectes ou auteurs de propos plus ou moins compromettants, furent arrêtés tant en France qu'à Turin, mais, malgré de nombreuses enquêtes et des interrogatoires répétés, aucune preuve sérieuse ne put être fournie1. De divers côtés, il est vrai, on put entendre murmurer que les principaux coupables n'avaient pas été inquiétés; les noms de la duchesse de Savoie et delà famille de Saint-Maurice furent même prononcés. De cette légende, qui s'est perpétuée jusque dans la littérature dramatique de notre temps et ne repose sur aucun fondement sérieux, nous n'aurions pas même fait mention si un premier écho ne s'en trou- vait dans les lettres que, quelques années plus tard, le marquis de Villars, frère du futur maréchal, adres- sait de Turin à la Cour de France.

Le jeune prince de Piémont devenait duc de Savoie sous le nom de Victor-Amédée II. Pour gouverner pendant la minorité du nouveau duc, alors âgé de neuf ans, le duc Charles-Emmanuel II avait par son testament institué régente la duchesse, sa femme, avec les pouvoirs les plus étendus. La nouvelle ré- gente avait alors trente et un ans. L'ambassadeur d'Espagne en France, le marquis de La Fuente, qui avait vu cette princesse avant son mariage à la Cour de Louis XIV, en faisait un jour au marquis de Saint- Maurice une description enthousiaste : « Il m'en

1. De nombreuses pièces relatives à ces procès ont été publiés par Ravaisson, Archives de la Bastille, vol. IV et V.

XVI INTRODUCTION

parla comme de la plus belle princesse qu'il ait jamais vue, il admire son esprit, sa majesté, sa taille, son bien danser, et me dit que les plus doux mo- ments qu'il avait passés en sa vie, c'était à une répétition de ballet de la Reine, il voyait Ma- dame Royale tous les soirs. » Il est vrai qu'au dire du même marquis de Saint-Maurice, le chevalier de Tilladet qui, quelques années plus tard, vit la du- chesse à Saluées, en traçait un portrait fort opposé, la trouvant « fort laide, le teint tout gâté, les joues avalées, un grand bout de noz marqueté1 ». Même contradiction au sujet de ses qualités morales entre les pamphlets du temps qui flétrissent ses amours et ses passions et les lettres de madame de Sévigné et «le madame de La Fayette qui célèbrent les charmes et la séduction toute-puissante de Madame Royale. En revanche, par les travaux déjà publiés 2 et par les nombreux documents qui nous en ont été conservés, on est mieux renseigné sur la conduite politique qu'elle suivit au cours de sa régence et nous avons eu l'occasion d'exposer récemment quel rôle délicat de confidente et d'ambassadrice madame de La Fayette ne cessa de jouer pendant de longues années auprès de son illustre amie3.

Les premières années de la régence de Madame

1. C. Rousset, Histoire de Louvois, III, 63.

2. Baron du Bolrget, Jeanne-Baptiste de Savoie-Nemours, duchesse de Savoie. Cbambéry, 1909.

3. Madame de La Fayette et Louvois dans la Revue de Paris du septembre 1907.

INTRODUCTION XVII

Royale marquèrent pour la famille de Saint-Maurice l'apogée de la faveur. Pendant que sa femme conti- nuait auprès de la régente ses fonctions de dame d'atours, pendant que l'un de ses beaux-frères, le comte de Monesterol, était chargé de l'éducation du jeune duc, le marquis de Saint-Maurice, maintenu dans ses fonctions de ministre d'État et de membre du Conseil secret, ayant la direction de toutes les questions intéressant l'armée, fut en fait le conseiller souvent seul consulté et généralement suivi. A ces causes officielles de faveur, une autre non moins puis- sante n'avait pas tardé à s'ajouter. Madame Royale avait toujours supporté avec peine le spectacle trop fréquemment public des galanteries du duc Charles- Emmanuel IL C'est en vain que celui-ci s'était flatté de l'espoir de la voir un jour s'y accoutumer. Il écri- vait le 5 novembre 1667 au marquis de Saint-Maurice, qui lui avait annoncé la grossesse de la reine Marie- Thérèse : « Je voudrais que Madame Royale fût grosse comme la reine, mais elle n'a pas la cervelle remise comme l'autre, ce qui empêche à lui faire de petites surprises. La reine s'y est accoutumée, j'es- père que Madame en fera de même. ! » Madame Royale n'en fit jamais de même. Il parait même cer- tain qu'elle n'attendit pas la mort du duc pour essayer le pouvoir de ses charmes, et le premier objet de ses faveurs n'avait été autre que le fils aîné du marquis de Saint-Maurice.

1. Claretta (G.), Storia del regno e dei tempi di Carlo Emma- nuele H, duca di Savoia, II, 071.

XVIII INTRODUCTION

Bien fait de sa personne, « assez plaisant », comme le reconnaissait lui-même son père, « petit, mais de belle mine », disait Primi, Charles-Christian Chabod, comte de Saint-Maurice, avait fait la meilleure figure à la Cour de Louis XIV. Elevé au faubourg Saint- Germain à l'académie de M. Bernardi qui avait pour objet d'enseigner l'art militaire à la jeune noblesse, il y avait remporté les succès les plus flatteurs1. Bien vu de Henriette d'Angleterre, compagnon inséparable de Lauzun et du duc de Monmouth, il partageait avec son père la tâche de transmettre à son souve- rain, qui s'en montrait insatiable, les nouvelles de Paris et de la Cour. Les rares lettres de lui qui nous ont été conservées aux Archives de Turin montrent que la gazette de l'académiste, comme l'appelait son père, n'était pas toujours sans intérêt. Il écrivait au duc de Savoie le 25 février 1672 : <( J'envoie à Votre Altesse Boyale la comédie de Bajazel qui a passé ici pour un chef-d'œuvre du théâtre. Elle n'est imprimée que depuis trois jours. Racine, qui en est l'auteur, m'a dit que, s'il avait osé, il aurait pris la liberté de l'envoyer à Votre Altesse Royale. Il m'a fort chargé de savoir si elle lui aura plu, puisqu'il attend une partie de sa réputation du jugement qu'elle en fera. »

Rentré à Turin en 1673, le comte de Saint-Maurice avait été nommé presque aussitôt cornette de la com- pagnie des gentilshommes des archers de la garde.

1. Baron James de Rothschild. Les Continuateurs de Loret, II, 'J89.

INTRODUCTION XIX

C'est à ce moment sans doute qu'il faut placer le début des relations de plus en plus intimes qui s'éta- blirent entre lui et Madame Royale. Ce que nous savons des qualités de courtisan du marquis de Saint-Maurice, ce qu'il nous confie lui-même un peu ingénument des complaisances que l'on doit avoir pour les faiblesses des princes ne nous permettent pas de douter qu'il n'ait accueilli avec plaisir ce nou- veau gage de prospérité pour sa maison. Quoiqu'il en soit, c'est au lendemain même de la mort de Cbarles-Emmanuel II que le triomphe du nouveau favori éclate aux yeux de tous, et il est choisi pour aller porter à Louis XIV et au roi d'Angleterre la nouvelle officielle de la mort du duc. C'est à son retour d'Angleterre que madame de Sévigné le vit chez madame de La Fayette1. C'est aussi à ce mo- ment qu'il s'en alla consulter Primi, lequel nous dit dans ses Mémoires à cette même date de 1675 : « Le comte de Saint-Maurice était curieux de prédictions ; je connus par ses questions qu'il était en intrigue avec la duchesse régente. » Mais Primi n'était pas seulement un diseur de bonne aventure avisé et un historien consciencieux, il était aussi à l'occasion un précieux conseiller: « Je craignais, continue-t-il, qu'il ne fût assez vigoureux. De plus je blâmais ses voyages et son absence de Turin. Cependant il se fiait en la marquise, sa mère, femme de caractère, confidente de Madame Royale et en son père qui était comme le

1. Lettres de madame de Sévigné, IV, 127.

XX INTRODUCTION

premier ministre, mais je lui disais que la fortune de sa maison reposait sur ses épaules1. »

Aux imprudences signalées par Primi le comte de Saint-Maurice n'allait pas tarder à en ajouter de beaucoup plus graves. Alors que les faveurs dont sa famille était comblée commençaient à soulever contre elle l'opinion publique, ses relations avec Madame Royale demandaient à être entourées du plus grand mystère et il les criait sur les toits. Tout fut bientôt connu à la Cour de Louis XIV, au grand désespoir de madame de La Fayette, toujours dési- reuse de ne présenter les affaires de la duchesse de Savoie que sous le jour le plus favorable. Des pam- phlets se répandaient sur les Amours du Palais Royal de Turin. Un matin de l'année 1678, on trouva aux portes du palais deux têtes de cire représentant l'une la duchesse régente, l'autre le comte de Saint- Maurice. Le scandale devint bientôt tel que celui-ci, sous prétexte de mission, d'abord à Rome, puis à la Cour do Bavière, dut quitter pour un temps la Cour de Turin. C'est à cette date que commence la partie qui nous a été conservée de la correspondance adres- sée par madame de La Fayette au secrétaire du ca- binet de la duchesse de Savoie, Lescheraine, et récemment publiée par M. Perrero2.

L'intérêt que portait madame de La Fayette à la famille de Saint-Maurice la rendait naturellement

1. Primi Visconti. Mémoires, p. 122.

2. Letlere inédite di madama di La Fayette. (Curiosita e richerche di Storia subalpina, XV, 1-123.)

INTRODl'CTHtN XXI

curieuse des nouvelles de l'exilé. « Mandez-moi, je vous prie, est ce pauvre chien de comte de Saint- Maurice ; il est fou, mais il l'ait pitié; on l'aime plus qu'il ne vaut, car il n'aime rien... Dites-moi tou- jours quelque chose de votre ami, écrit-elle un autre jour, j'ai peur qu'il ne fasse bien «les folies ; j'espère néanmoins qu'il n'en fera point d'éclat. » Le danger d'un éclat de la pari du comte de Saint-Maurice était d'autant pins à craindre qu'il ne pouvait ignorer les efforts faits à ce moment même pour lui substituer un rival dans la personne d'un jeune homme de vingt- trois ans. le comte Masin, « grand garçon, bien fait et d'un air languissant », et auquel la régente sem- blait prendre un intérêt chaque jour plus vif. Aussi. par l'intermédiaire de Lescheraine, Madame Royale faisait-elle demander à son amie un service signalé : qu'elle usât de son crédit auprès de l'exilé pour l'em- pêcher de se livrer à des indiscrétions irréparables. Madame de La Fayette ne se laisse pas effaroucher par la nature de la requête, elle promet son concours sans toutefois garantir le succès : « L'on donne des conseils, mon cher monsieur, répond-elle à Lesche- raine. mais l'on n'imprime point de conduite. C'est une maxime que j'ai prié M. de La Rochefoucauld de mettre dans les siennes. J'écris néanmoins, vous le verrez. » Et elle s'inquiète de ce qui va arriver, elle tremble en pensant au retour du comte à Turin : « Bon Dieu, que j'ai envie de savoir quelle contenance tient notre ami ; a-t-il pu trouver de l'impatience pour retournera Turin? Je n'aurais aspiré qu'à y retourner

XXII INTRODUCTION

jamais si j'avais été à sa place. » Le problème se com- plique encore lorsqu'on fait savoir à l'exilé qu'il ne pourra rentrer que marié : « Qui serait la malheureuse qui voudrait de lui? écrit madame de La Fayette; j'ai- merais mieux être aux galères que d'être sa femme. »

III

En même temps que la situation de la famille de Saint-Maurice se trouvait ainsi ébranlée, le crédit du marquis de Saint-Maurice lui-même était attaqué avec la dernière violence et du côté d'où il semblait qu'il dût le moins craindre. L'un des principes les plus constants de la Cour de Versailles fut toujours de chercher dans les Cours étrangères des appuis à sa politique. Aussi lorsqu'on 1675 le marquis d'Arsy avait été envoyé à Turin pour y porter les condo- léances du Roi à l'occasion de la mort du duc Charles- Emmanuel II, il s'était vu spécialement chargé d'assu- rer le marquis de Saint-Maurice « de la continuation de la bienveillance particulière de Sa Majesté », et cela « avec d'autant plus de satisfaction qu'elle a été plus satisfaite de sa conduite dans le temps qu'il a été ambassadeur de feu M. le duc de Savoie auprès d'elle, et qu'il a paru porté davantage pour tout ce qui pourrait contribuer aux intérêts de la France et à l'union de son maître avec Sa Majesté1 ». Mêmes

1. Recueil des Instructions aux ambassadeurs, Savoie, par M. le comte Horrig de Beaucaire, I, 73.

INTRODUCTION XXIII

recommandations étaient faites et dans des termes plus pressants encore au marquis de Villars qui, l'an- née suivante, remplaçait le président Servien comme ambassadeur de France à la Cour de Turin : <c Bien que Sa Majesté désire que le sieur marquis de Villars travaille également à s'insinuer dans l'esprit de tous les ministres, Sa Majesté juge toutefois qu'il y trou- vera plus de facilité auprès du marquis de Saint-Mau- rice qu'auprès d'aucun autre. Il a contracté un attache- ment particulier pour Sa Majesté, depuis le long temps qu'il a servi d'ambassadeur auprès d'elle. Il paraît même lié plus étroitement à la France par les biens qu'il y possède et qui ont été des bienfaits du feu roi dans sa maison. Toute sa conduite, depuis qu'il est de retour en Piémont, a marqué le respect particulier qu'il a pour Sa Majesté, et nul autre appa- remment n'entrerait davantage dans tout ce qu'il croirait qui lui pourrait plaire. Mais, outre son affec- tion particulière pour la France, comme il se pro- mettrait sans doute d'être employé dans la guerre, peut-être pourrait-il assez aisément en prendre la pensée.1 »

Tous ces graves intérêts qui liaient si étroitement la fortune de sa maison à la politique de Louis XIV, le marquis de Saint-Maurice n'avait pas craint de les rappeler lui-même en d'autres circonstances, mais avec un courage dont on trouve peu d'exemples on le vit les sacrifier le jour cette politique entra en

1. Recueil des Instructions aux ambassadeurs, Savoie, par M. le comte Hoimic de Beaucaire, I, 85.

XXIV INTRODUCTION

conflit avec les intérêts supérieurs qu'il avait mission de défendre.

Après s'être désintéressée pendant longtemps dos affaires d'Italie, la politique de Louis XIV, sous l'ac- tion de Louvois, commençait en effet à tourner ses regards vers la péninsule, non point, comme l'avait suggéré plus d'une fois le marquis de Saint-Maurice, dans un loyal esprit de collaboration avec la maison de Savoie, mais avec le dessein non déguisé de domi- ner celle-ci et de faire du Piémont la principale base de ses futures entreprises. Ces tentatives, commen- cées du vivant du duc Charles-Emmanuel II, avaient rencontré un obstacle momentané dans la résistance opposée par ce dernier aux prétentions de « ce M. de Louvois qui, disait-il, n'est pas accoutumé à traiter avec des personnes qui sont de ma naissance et qui appartiennent de si près au souverain l » . La régence de Madame Royale parut un moment propice pour reprendre l'exécution de ces projets. Bientôt M. Ser- vien, qui depuis l'année 1648 représentait la France à Turin, était rappelé et remplacé par le marquis de Villars, homme hautain, impérieux et vindicatif, qu'accompagnait la marquise de Villars, la plus orgueilleuse des femmes et la plus cérémonieuse des ambassadrices. Les deux premiers objets de la mission du nouvel ambassadeur n'étaient pas dénature à faci- liter sa tâche. En 1671 le feu duc avait consenti à donner à la France deux régiments piémontais, à la

I. Claretta (<;.;. Storia del regno..., II, 692.

INTRODUCTION XXV

condition que ceux-ci conserveraient leur entière individualité. Or, M. de Villars avait pour mandat d'exiger l'assimilation de ces régiments aux régi- ments français, en obtenant que la nomination des officiers en fût désormais laissée au roi de France. Le second point de son instruction se rapportait à la situation du marquis de Pianesse. En 167î, lors de la guerre avec les Génois, l'un des principaux chefs de l'expédition, le marquis de Livourne, devenu ensuite marquis de Pianesse à la mort de son père, avait été accusé d'avoir, par son incurie et son peu de cou- rage, fortement contribué à la défaite des troupes de Savoie. Pendant que le Sénat de Turin instruisait son procès et le condamnait à mort par contumace, le marquis, se dérobant par la fuite aux poursuites intentées contre lui, prenait du service dans les armées françaises, se distinguait à la bataille de Seneffe en qualité de volontaire et un moment, en 1675, négociait avec Turenne pour l'achat de son régiment de cavalerie. C'est alors que Louis XIV intervenait à la Cour de Turin pour exiger que le marquis de Pianesse fût réhabilité dans sa per- sonne et dans ses biens et autorisé à rentrer en F ii'- m ont.

Ces deux affaires étaient à peine terminées par des concessions de Madame Royale sur les points les plus essentiels qu'en 1677 un nouveau conflit s'éle- vait, créé par la prétention de la France de ne plus payer de droits de douane au poste de Suse qui était un des lieux de passage les plus fréquentés entre la

XXVI INTRODUCTION

France et le Piémont. Cette prétention, qui privait le gouvernement de Madame Royale de l'une de ses sources de revenus les plus importantes, coïncidant avec le rappel du comte Ferrero, le nouvel ambas- sadeur de Savoie à Paris, affectait à un tel point les intérêts de la Cour de Turin que le marquis de Saint- Maurice fut envoyé à la Cour du Grand Roi avec mis- sion spéciale de régler cette affaire; mais, dès son arrivée les ministres refusent de répondre à ses rai- sonnements les mieux fondés, malgré toutes ses précautions pour « ne pas donner atteinte à la puis- sance et à la grandeur du Roi, qu'ils poussent main- tenant si haut ». Un commis piémontais du poste d'Avanchy ayant été arrêté et un mémoire remis à ce sujet à M. de Villars par la Cour de Turin ayant suggéré le mot de « réparation », M. Colbert aurait fort (( glosé » sur ce mot, «lisant « qu'il n'apparte- nait pas à un petit prince d'en demander au roi et de s'ériger d'égalité avec lui », ce qui aurait provoqué cette réplique du prince de Condé que « la fierté était belle et nécessaire avec l'Empereur et les Espa- gnols, mais non pas avec le duc de Savoie qui était parent et ami du Roi ».

C'est en vain que M. de Saint-Maurice s'efforce d'intéresser à sa cause les amis les plus dévoués de la duchesse de Savoie. A Saint-Maur, il va voir madame de La Fayette, tout l'entretien ne roule que sur les qualités et les vertus do Madame Royale : « Je nu1 promenai longtemps en carrosse avec elle et M. le duc de La Rochefoucauld. Je n'ai jamais vu de con-

INTRODUCTION XXVII

versation si douce et de tant d'esprit. » Le duc d'En- ghien était absent : « M. de Gourville dit que son maître servira toujours avec empressement Votre Altesse Royale, mais il n'osait rien "dire en ce que fait la Cour. » Même déception auprès du grand Condé, que M. de Saint-Maurice alla voir à Chantilly : « Il me traita le plus honnêtement du monde, il quitta tout ce qu'il y avait de gens de qualité avec lui dès que j'entrai et me conduisit dans la ruelle de son lit nous nous assîmes. » Mais lorsque M. de Saint-Mau- rice l'eut entretenu de l'état de sa négociation, « il plia les épaules, comme font tous les autres ; per- sonne n'ose rien dire, mais ils font bien connaître que l'on nous fait injustice ». Et il concluait mélan- coliquement : « Je crois toujours que j'avais grande raison quand je représentais à feu Son Altesse Royale et depuis à Votre Altesse Royale qu'il fallait armer et avoir un bon corps de troupes. Si on l'avait en Pié- mont, on caresserait Votre Altesse Royale, elle ferait ce qu'elle voudrait en cette Cour et en toutes les autres... Chez les souverains la raison d'État doit être préférée à toutes les autres. »

Si, lors de ce nouveau voyage en France, le marquis de Saint-Maurice avait rencontré partout l'accueil empressé que commandaient sa qualité et ses anciennes relations, il n'en avait pas moins, par la fermeté même de son langage contrastant avec les tergiversations ordinaires de Madame Royale, donné l'impression qu'à la Cour de Turin il représentait l'élément de résistance à la politique envahissante de

XXVIII INTRODUCTION

la France. Aussi son retour en Piémont est-il mar- qué par une recrudescence d'insinuations perfides contre sa personne et sa politique. Le marquis de Yillars l'accuse de pactiser avec les Espagnols et les Hollandais ; on lui fait un grief d'avoir laissé s'accré- diter à Turin le duc de Giovinazzo, envoyé d'Es- pagne, dont la mission avait été d'abord limitée au seul objet d'apporter à Madame Royale les condo- léances de la Cour de Madrid à l'occasion de la mort du dernier duc. La marquise de Saint-Maurice est représentée comme recevant des sommes consi- dérables des autorités espagnoles du Milanais. Le marquis de Pianesse, devenu l'agent de Louvois, envoie chaque semaine à son protecteur des lettres il dénonce la rapacité des « messieurs de Saint- Maurice, haïs de tout le monde qui les regarde comme des gouffres inépuisables des grâces et des bienfaits de la Cour... »

Un nouveau malheur venait bientôt frapper le marquis de Saint-Maurice. En mars 1679, son secré- taire était assassiné par deux inconnus ; la nuit suivante, à deux heures du matin, le feu prenait à son appartement situé au Palais, à côté de l'apparte- ment de Madame Royale, laquelle était contrainte de se sauver en hâte. « Le marquis de Saint-Mau- rice, dont la surdité augmente avec l'âge, fût plutôt éveillé par la fumée que par le bruit ; on le tira avec peine de sa chambre embrasée, son cabinet et ses papiers ont été brûlés et une partie du service de vermeil doré que Sa Majeslé lui donna à la fin de

INTRODUCTION XXIX

son ambassade a été fondue l. » Les recherches laites pour retrouver les coupables aboutissaient après quelques jours à un résultat inattendu : on apprenait que l'un des fils du ministre, le chevalier de Saint-Maurice, débauché et dissipateur, « avait donné des ordres pour assassiner le secrétaire de son père, et s'était vanté «l'avoir mis le l'eu au Palais pour faire brûler le marquis de Saint-Maurice ». Le 24 mars, celui-ci donnait une confirmation offi- cielle à ces bruits en faisant arrêter son fils par le major de ses gardes et en donnant ordre de le con- duire au château de Nice.

Au moment où, prenant ses désirs pour des réali- tés, M. de Pianesse annonçait chaque semaine à Louvois la disgrâce imminente du marquis de Saint- Maurice, celui-ci venait de remporter un succès signalé en obtenant, d'accord avec madame de La Fayette, le rappel du marquis de Villars remplacé à Turin par l'abbé d'Estrades. Les instructions données au nouvel ambassadeur ne laissaient d'ailleurs aucun doute sur l'objet principal de sa mission : « Avant toute autre chose, il verra M. le marquis de Saint- Maurice, qui tient le premier rang dans la confiance de madame la duchesse de Savoie et qui a la princi- pale part dans les affaires... 11 lui fera connaître que Sa Majesté le voit avec plaisir dans la place qu'il occupe auprès de madame la duchesse de Savoie, qu'elle sait qu'il secondera par ses conseils l'affection

1. L'abbé d'Estrades à Pomponne, 12 mars 1G79. (Arch. des AIT. étr., Savoie, vol. 68, fol. 10.)

XXX INTRODUCTION

de cette princesse pour la France et qu'il contribuera de bonne heure avec elle à l'inspirer au prince, son fils. » Mais un nouvel événement beaucoup plus important démontrait aux yeux de tous le crédit dont M. de Saint-Maurice jouissait encore.

De toutes les questions qui inspiraient depuis quel- ques années la politique de la Cour de Versailles en Italie, aucune n'avait à ses yeux plus d'importance que celle de Casai. Casai, place forte du Montferrat, située sur le Pô, à quinze lieues de Turin, appartenant au ducdeMantoue, étaitconsidérée à bon droitcomme la clef du Piémont et des possessions espagnoles du Milanais. A la suite de longues négociations avec le duc de Mantoue, toujours poursuivi de besoins d'ar- gent, la cession de cette place à la France avait été conclue et au mois de décembre 1678 le secrétaire du duc, le comte Mattioli, était venu à Paris pour échanger avec Louis XIV et ses ministres les ratifi- cations nécessaires. Les précautions les plus minu- tieuses avaient été prises pour que l'occupation, qui était fixée au mois de février 1679, se fit le plus rapi- dement possible et dans le plus grand secret. Des munitions et des troupes avaient été rassemblées à Pignerol et Catinat, qui devait être chargé de l'expé- dition, avait été envoyé dans cette place et, en atten- dant le moment convenu, pour mieux dérouter les soupçons, avait été enfermé dans le donjon de la citadelle comme un prisonnier. Cependant Mattioli manquait au rendez-vous assigné et bientôt le bruit des projets de la France sur Casai se répandait dans

INTRODUCTION XXXI

toute l'Europe. Louis XIV et Louvois devaient renoncer à l'entreprise.

Le mystère de cet échec n'avait pas tardé à être éclairci. On avait bientôt appris à Versailles, par les confidences même de Madame Royale, qu'en quittant la France le comte Mattioli s'était arrêté trois jours à Turin et avait mis sous les yeux de la régente toutes les pièces concernant la cession de Casai à Louis XIV l. On conçoit l'émotion de la Cour de de Turin : Casai, qu'elle convoitait pour elle-même depuis longtemps, constituait, aux mains de l'étran- ger, le danger le plus menaçant pour le Piémont. Placée entre le devoir de défendre ses États et le désir de ne pas se brouiller avec la France, la duchesse avait choisi le dernier parti et prévenu Louis XIV. Mais si la trahison du comte Mattioli apparaissait ainsi avec évidence, il n'était pas moins facile de voir qui avait répandu dans toute l'Europe le bruit de ces négociations, Madame Royale ayant déclaré qu'elle ne s'était ouverte des confidences de Mattioli qu'au seul marquis de Saint-Maurice. Tel était aussi l'avis du nouvel ambassadeur de France, l'abbé d'Estrades : « J'ai été bien informé que c'est par lui que l'affaire de Casai a été publiée dans cette Cour, qu'il a dit qu'il y avait un homme caché dans le donjon de Pignerol, qui était chargé delà conduite et de l'exécution de cette affaire... M. de Catinat m'assura, la dernière fois que je l'ai vu, qu'il avait

1. G. Rousset, Histoire de Louvois, III, 101.

XXXII INTRODUCTION

appris de son côté les mêmes choses que moi sur le sujet de ce ministre. »

La vengeance préparée par la Cour de Versailles fut à la hauteur de la déception qu'elle avait éprou- vée. A la suite de mesures prises de concert cette fois avec Madame Royale seule, Mattioli était attiré par l'abbé d'Estrades et Catinat dans un guet-apens aux environs de Turin et de conduit à la citadelle de Pignerol. C'est ce mystérieux prisonnier que l'his- toire devait connaître sous le nom de l'Homme au Masque de fer1.

Cette mesure à peine exécutée, la Cour de Ver- sailles en prenait une autre. Le 12 mai 1679, Pomponne écrivait à l'abbé d'Estrades : « Le Roi a vu l'extrême secret que vous a gardé madame la duchesse de Savoie sur le dessein que vous lui aviez confié d'arrêter le comte Mattioli. Sa Majesté croit qu'il n'en aurait pas été de même si elle l'avait confié au marquis de Saint- Maurice et elle a trop vu par les avis qu'elle en a déjà eus et par le compte que vous lui en avez rendu que le bruit du traité avec M. le duc de Mantoue ne s'est répandu que par le peu de fidélité de ce ministre et par son peu d'affection pour la France. Ainsi elle désire que vous témoigniez à Madame Royale com- bien elle est mécontente de la conduite de M. le mar-

1. Nous n'hésitons pas en effet à nous ranger à l'opinion en dernier lieu soutenue par M. Fr. Funck-Brentano et d'après laquelle l'Homme au Masque de Fer n'est autre que l'ancien ministre du duc de Mantoue. {Fr. Funck-Brentano, Légendes et archives de la Bastille.)

INTRODUCTION XXXIII

quis de Saint-Maurice, qu'elle est informée que lui seul a répandu le secret que Madame Royale aurait si bien gardé par elle-même et qu'en alarmant l'Espagne, la Cour de Vienne et toute l'Italie du dessein de Sa Majesté sur Casai, il lui avait fait perdre le fruit «lu traité qu'elle avait fait. La con- naissance qu'elle a des mauvaises intentions de ce ministre l'oblige de vous ordonner de ne plus traiter avec lui. »

.Jamais chute de ministre, tombé sur l'intervention d'une puissance étrangère pour avoir voulu défendre les intérêts de son pays, ne fut plus glorieuse. La conduite du marquis de Saint-Maurice en cette occa- sion fut d'autant plus digne d'éloges qu'ayant la plus grande partie de ses biens et de ses intérêts en France, il savait à l'avance et la colère implacable de Louis XIV et l'impuissance de la duchesse de Savoie à le pro- téger. Quelques mois plus tard, un nouvel incident venait donner à cette mesure toute sa signification. Au mois de septembre 1679, le duc de Giovanizzo ayant été nommé ambassadeur d'Espagne en France, l'abbé d'Estrades était chargé par le Roi de notifier à la Cour de Turin la défense de recevoir désormais un envoyé d'Espagne. Cette injonction qui provoqua le ressentiment de Madame Royale, s'écriant que « l'on ne traitait pas des souverains avec cette hauteur », attestait qu'aux yeux de la Cour de Versailles le Piémont ne comptait pins désormais que comme une province française. En 1681, Casai était définitive- ment occupé par les troupes françaises et le marquis

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XXXIV INTRODUCTION

de Pianesse, l'agent empressé de Louvois, devenait ministre tout puissant à Turin.

Si l'abbé d'Estrades avait pour instruction formelle de cesser, « à la vue de tout le monde >>,de traiter avec le marquis de Saint-Maurice, « il ne sera point néces- saire, lui écrivait-on, que vous déclariez la cause ». Aussi cette cause resta-t-elle mystérieuse pour beau- coup. Madame Royale, de son côté, n'était point pressée de révéler cet excès de son humiliation. Madame de La Fayette, d'ordinaire si bien informée, se perdait en conjectures sur cet événement : « Vous savez l'intérêt que je prends à la maison de Saint- Maurice, écrit-elle à Lescheraine le 12 mai, et c'est par le public que je l'apprends, et par votre lettre que je reçus hier vous m'en parlez comme si vous m'en aviez instruite par tous les ordinaires précédents et que je susse le fil de l'histoire. Je ne sais quelle bonne maxime vous avez de n'instruire jamais les personnes bien intentionnées des changements qui arrivent, afin qu'ils en puissent rendre compte au public, et la donner par le côté qui convient qu'on les voie. Celui- ci avait besoin de cette préparation. Il paraît étrange de voir chassé un ministre aussi zélé pour Madame Royale que le marquis de Saint-Maurice et dans un temps il est accablé d'ailleurs. » Et madame de La Fayette, égarée par la préoccupation des amours de Madame Royale, cherche à cette retraite des motifs personnels : « Je n'ai pas de peine à croire la mau- vaise conduite du comte de Saint-Maurice, une meil- leure tête que la sienne serait troublée ; sa grande

INTRODUCTION XXXV

faute est d'avoir présumé qu'il pût bien faire dans une occasion si difficile. Ilnelui arrive rien queje ne lui aie prédit la première fois que je l'ai vu. »

IV

La disgrâce du marquis de Saint-Maurice, effective quant à la direction des affaires, était d'ailleurs loin d'être complète. La duchesse de Savoie ne pouvait oublier ni son dévouement ni les services rendus. Si, l'année suivante, il «lut résigner ses principales charges de Cour, ce fut pour recevoir en échange le gouvernement de la Savoie. « Quoiqu'il ne soit pas vrai, comme vous le mandez, écrit madame de La Fayette à Lescheraine, que le marquis de Saint-Mau- rice soit content de quitter la Cour par une si belle porte, il est vrai pourtant qu'il sera le plus tôt con- solé et que je crois qu'il fera une vie douce et heu- reuse à Chambéry, mais pour la marquise, elle y mourra d'ennui par mille raisons. » Quant au comte, enfin marié avec une riche et noble héritière du Dau- phiné, il avait obtenu la permission de rentrer à Turin. Un moment on put même croire à un retour de faveur. L'abbé d'Estrades écrivait le 28 octobre 1678 en parlant de Madame Royale : « L'on croit que si elle écoulait les sentiments qu'elle a encore pour lui elle le verrait ici avant qu'il allât en Savoie son mariage se doit achever, mais si elle se fait cette vio- lence, elle satisfait du moins son inclination par ses

d

XXXVI INTRODUCTION

libéralités. Elle a commandé une tapisserie et un lit de velours cramoisi à fond d'or pour son meuble de noces, et elle cherche les moyens d'avoir 50.000 écus qu'elle vent lui donner. »

Mais c'est en vain que la duchesse venl intervenir auprès de la Cour de Versailles en laveur <lu marquis de Saint-Maurice; c'est en vain que l'abbé d'Estrades lui-même joint ses instances aux siennes. Louis XIV

se i Ltre inflexible. D'ailleurs, bien qu'en courtisan

impénitent le marquis de Saint-Maurice continuât d'adresser à l'occasion ses hommages émus aux ministres de Louis XIV. Lien que, par des expres- sions d'un style tout diplomatique, il s'associâl aux démarches de l'abbé d'Estrades, « protestant qu'il ne souhaitait que la permission de s'aller mettre à la, Bastille ou en tel lieu qu'il plairait à Sa Majesté jusqu'à ee qu'il lui eût pin de recevoir ses justifica- tions, ne pouvant plus vivre avec le malheur d'être dans la disgrâce de Sa Majesté ». il sulnssail avec calme une situation qu'il avait acceptée d'avance. Le marquis de Pianesse, aveuglé par sa haine, avait beau rapporter de prétendues conversations de Ma- dame Royale, disant, « en parlant du vieux Saint- Maurice ». que « les autres fois on donnait le bon- jour à Saint-Maurice et que maintenant il le donnait aux autres », la régente, dans la mesure elle croyait le pouvoir l'aire sans s'attirer les reproches

de Versailles, n'en conservait pas inoins à son ancien ministre et à sa famille une affection due à tant de titres. A l'occasion, le vieux Saint-Maurice savait

INTRODUCTION XXXVII

prendre sa revanche. Le 1^ mars 1680, se trouvant dans le cabinel de Madame Royale avec plusieurs courtisans, il tirait à pari le marquis de Pianesse dont il connaissait depuis longtemps les relations avec Louvois et, comme par hasard, lui mettait sous les yeux une feuille de nouvelles venues de Paris el qu'il prétendait avoir reçues «le l'abbé Siri. Dr. dans celle feuille il était question, entre autres choses, de la fameuse Affaire des Pinsons qui commençai! à faire grand bruit en France el, du rôle qu'y jouait le tout-puissant minisire. Dans celle noie, écrivait l'abbé d'Estrades à Louvois. il était dit que « la Chambre Royale établie contre les empoisonneurs ne se réglait que sur votre volonté, ou pour supprimer les procès t\t^ uns, ou pour pousser à l'extrémité ceux des autres. » Il est permis penser que ce jugement que devait ratifier l'histoire ne plul que médîocremenl à Louvois el ne lui pas sans influer sur les assurances qu'il donnait quelques mois plus tard au marquis de Pianesse « qu'on ne souffrira aucun établissement en France pour aucun de la famille de Saint-Maurice ».

Le marquis de Saint-Maurice ne survécut que peu d'années à sa disgrâce el mourut à Ghambéfy au mois de juin 1682. Par son testament daté à « Oliain- béry, dans la maison paternelle, le II» juillet I67!> », il exprimait le désir, s'il mourait en Savoie, d'être enterré dans l'église Saint-François de Chambéry au tombeau de sa famille, ou autrement au lieu de son décès, et si c'était à Turin, dans l'église des

XXXVIII INTRODUCTION

Pères de Saint-François. Il léguait à sa femme une pension annuelle de 2.000 ducatons de 7 florins pièce, faisait don de diverses sommes à ses quatre filles et à sept de ses fils, et instituait pour léga- taire universel son fils aîné Charles, comte de Saint- Maurice.

Sa famille fut victime de l'excès même de la faveur dont elle avait joui un moment. Le duc Victor- Amédée II ignora les services rendus à ses Étals par le fidèle ministre de son père pour ne se souvenir que du scandale des relations de sa mère avec un membre de la famille de Saint-Maurice. Après la mort de son mari, la marquise de Saint-Maurice se retira à Paris, et là, de concert avec madame de La Fayette, continua à rendre ses devoirs à Madame Royale, victime à son tour, par la défiance de son lils, de sa trop grande faiblesse à l'égard de la poli- tique française. Le comte de Saint-Maurice, un moment le favori tout-puissant de Madame Royale, forcé de quitter la Cour de Turin, prit du service en France à la mort de, Louvois, et commanda pendant quelque temps dans Tannée du maréchal de Luxem- bourg le régiment royal de Savoie. Emmanuel-Phi- libert, chevalier de Saint-Maurice, fauteur de la tentative d'assassinat et d'incendie du Palais Royal de Turin en 1679, contraint lui aussi de s'exiler, se lixa à Liège et y devint généralissime des troupes électorales. Les autres enfants, pourvus de maigres patrimoines, vécurent dans l'obscurité en Savoie ou en France. Le dernier représentant mâle de la

INTRODUCTION XXXIX

famille mourut à Sacconex, près do Genève, en 1802, à l'âge de dix-sept ans.

La politique dont le marquis do Saint-Maurice avait été le champion n'allait pas tarder à prendre sa revanche, en tombant dans los excès que les vio- lences et les exigences même, de la Cour de Ver- sailles avaient rendus inévitables. Le 21 décem- bre 1682, sur l'ordre du due Victor-Amédée II, le marquis de Pianesse, l'agent et le correspondant de Louvois, était arrêté et enfermé au château de Mont- mélian; l'année suivante, le jeune duc manifestait son intention de rompre avec les capitulations de sa mère à l'égard de la France, déclarant « qu'il ne pouvait croire que le Roi voulût empêcher un prince légitime de gouverner ses États ». Quelques années plus tard, malgré son mariage avec la tille du duc d'Orléans, il entrait dans la coalition contre Louis XIV. Dans l'histoire de la résistance à la politique brutale et envahissante de Louvois qui a fait de Victor- Amédée II le plus populaire des princes de la maison de Savoie, il est juste de faire au marquis de Saint- Maurice la place qui lui est due.

V

Après avoir exposé brièvement le caractère et les principaux traits de la vie du marquis de Saint- Maurice, il nous reste à indiquer en quelques mots l'objet de cette publication.

XL INTRODUCTION

De l'activité du marquis de Saint-Maurice comme

ambassadeur de Savoie en France un abondant témoi- gnage nous est resté dans la correspondance qu'il adressa à son souverain pendant toute cette période et qui est aujourd'hui conservée aux Archives Royales de Turin. Cette correspondance particulièrement volu- mineuse et dont la publication intégrale ne com- porterait pas moins de quinze ou vingt volumes, com- prend, ainsi que nous l'avons exposé, à côté des rap- ports adressés par M. de Saint-Maurice sur les objets même de ses négociations, toute une série d'aperçus souvent curieux sur les hommes et les choses de la Cour de Louis XIV. S'il ne peut entrer dans notre pensée d'entreprendre une mise au jour intégrale de l'œuvre diplomatique de M. de Saint-Maurice, ni une publication aussi étendue que celle dont MM. Manno, Ferrero et Vayra ont donné pour le xvme siècle un si admirable exemple1, il nous a paru qu'il n'était pas sans intérêt de faire connaître tout ce qui dans ces lettres pouvait nous offrir le tableau de la Conr de France pendant cette période.

Ce que nous avons dit du caractère de M. de Saint- Maurice, de ses qualités d'observation et de juge- ment, suffit pour indiquer l'intérêt de cette corres- pondance, soit qu'il ait été lui-même le témoin des faits qu'il rapporte, soit qu'il les tienne d'une source étrangère. Attentif à recueillir toutes les nouvelles, il sait faire le départ entre les simples bruits et les

1. Rclazioni diplomatiche délia Monarchia di Savoia (1713-1719). Turin, Bocca (1886-1891).

INTRODUCTION XLI

événements d'importance. Le plus souvent du reste, il nous révèle les noms de ses informateurs qui, en dehors du Roi et des ministres, sont tous les prin- cipaux personnages de la Cour : Condé, Turenne, Lauzun, le comte d'Armagnac, les maréchaux de Bellefonds, de Gramont et de Villeroy, tous les memhres de la famille d'Estrées, et plus qu'eux tous, le comte de Soissons, cousin du duc Charles-Emma- nuel IL C'est aussi, on s'en souvient, l'hôtel de Sois- sons qui l'un des premiers fît hon accueil à Primi, et celui-ci puisa les plus curieuses et les plus vivantes de ses anecdotes.

L'arrivée de M. de Saint-Maurice à Paris avait coïncidé avec le début de cette période de gloire Louis XIV, dictant déjà des lois à l'Europe, commen- çait à attirer l'attention universelle. Plus que tout autre prince d'Italie, le duc de Savoie, par ses liens de parenté, d'intérêts et de voisinage, par la nature même de ses goûts et de ses inclinations, était curieux des nouvelles de France. Tout autant donc que d'entretenir de bonnes relations entre les deux pays, le marquis de Saint-Maurice avait pour mission d'observer et de décrire le nouveau milieu dans lequel il devait vivre. De là, dans sa correspondance une unité et une suite qui en font un véritable Journal de la Cour. Il ne faut pas oublier pourtant que ses lettres ne représentent qu'une partie «les nouvelles qui de Paris étaient destinées à satisfaire la curiosité inlassable du duc. Sans parler des divers agents qui, chargés de traiter les intérêts de Madame Royale

XLII INTRODUCTION

pour les biens qu'elle possédait en France, joi- gnaient souvent à leurs correspondances d'affaires des notes plus ou moins sèches sur les faits du jour, deux nouvellistes inondaient chaque semaine de leurs gazettes la Cour de Turin. Pendant que l'un. M. de Cyrano, ancien trésorier général des aumônes du Roi, « qui avait roulé toutes les Cours de l'Eu- rope », s'y livrait à de hautes spéculations sur la politique et les intérêts «les princes, le second, qui n'était autre que le fils aîné du marquis de Saint- Maurice, mandait les nouvelles estimées moins importantes. Entre ces divers correspondants un par- tage d'attributions avait été nécessaire. Do là. dans les lettres du marquis de Saint-Maurice, qui seules de toutes ces correspondances nous ont été con- sorvées, certaines lacunos qui surprennent d'abord. S'il ne mentionne qu'en passant une do ses rencontros avec La Rochefoucauld qu'il qualifie pourtant « un des plus grands génies du royaume », si dans cette période qui vit les premières représentations d'Am- phitryon, de V 'Avare, des Femm.es Savantes, des Plai- deurs, de Britannicus et de Bérénice, les noms de Molière et do Racine no se rencontrent pas une seule fois sous sa plume, s'il no parle dos comédies et des ballets auxquels il assista que pour y souligner le traitement qu'y reçurent les ambassadeurs, c'est que le comte do Saint-Maurice était, dans ses gazettes, spécialement chargé du chapitre des théâtres et des diverlissomonls. Parfois aussi le silence du marquis de Saint-

INTRODUCTION XLIII

Maurice tient à d'autres causes. Lorsqu'en 1665, mademoiselle de Nemours avait quitté la Cour de Louis XIV pour devenir duchesse de Savoie, elle avait laissé à Paris plusieurs amies, parmi lesquelles madame de Coëtquen, l'amie de Turenne; madame de Villequier, sœur de Louvois ; mademoiselle de Sévigné, la future comtesse de Grignan ; et surtout madame de La Fayette. Dès son arrivée, M. de Saint- Maurice s'était empressé de leur porter les compli- ments de sa maîtresse. Il écrivait à celle-ci le ~±1 mai 1667 : « J'ai visité mesdames de Villequier, de La Fayette et mademoiselle de Sévigné; elles honorent assurément Votre Altesse Royale avec par- tialité. » Mais ce commerce dura peu. Ces dames s'étaient vite désintéressées de l'exilée et M. de Saint- Maurice écrivait au duc deux ans plus tard : « A l'abord elles en demandèrent bien des nouvelles et firent quelques civilités, mais après elles ne connais- sent personne et veulent traiter les gens de haut en has. Une amhassadrice qui doit tenirrangne veut pas valeter ces dames qui le portent haut et qui mépri- sent tout le monde. Je ne visite pas ces jeunes dames parce que le nom d'amhassadeur leur fait autant d'horreur que celui d'un jésuite ou d'un chartreux.» De plus, le marquis était un peu sourd : « Je fuis les grands cercles et les assemblées à cause de l'incom- modité de mes oreilles qui n'est pas augmentée, mais ici on parle bas et île loin. Je pourrais ne pas entendre ce qu'on me dirait, je me rendrais la risée d'une compagnie et l'on me tournerait en ridicule;

XLIV INTRODUCTION

il est bien mieux que je ne m'y expose pas. » Mais il est une raison qui, plus que toutes les autres, explique le refroidissement dont se plaint Madame Royale : <( La reine de Portugal (sœur de la duchesse de Savoie) a bien ici des amies; elle se les maintient par des présents tantôt à l'une, tantôt à l'autre, par des parfums, des oranges, des eaux et des raretés de Lisbonne. Onne tientici personne que par l'intérêt1. » Madame Royale se le tint pour dit. Plus tard, elle enverra en abondance à madame de La Fayette du « damas, des petits pots et des petites boîtes des Indes », et madame de La Fayette deviendra la cor- respondante et l'ambassadrice la plus dévouée de Madame Royale.

Mais si, de parti pris, le marquis de Saint-Maurice dédaigne ou laisse traiter par son fils les sujets qu'il estime au-dessous de sou caractère, il s'étend par contre avec complaisance sur toutes les matières qu'il juge de son domaine, et ce domaine fort étendu embrasse toutes les intrigues de la Cour, toute la politique du Roi et des ministres. De tous les grands épisodes qui marquent celle période du règne, la campagne de Flandre, les deux premières campagnes de la Guerre de Hollande, la disgrâce de La Vallière, le triomphe de madame de Montespan, les affaires du chevalier de Lorraine, les dernières années et la mort de Madame, le mariage de la Grande Mademoiselle, la disgrâce de Lauzun, il n'en est aucun sur lequel

1. Le marquis de Saint-Maurice au duc de Savoie, 8 fé- vrier 1069.

INTRODUCTION XLV

les lettres M. de Saint-Maurice ne nous apportent dès détails nouveaux e1 pittoresques. Mais plus encore que par le récit de ces faits son témoignage nous est précieux par les portraits qu'il nous a laissés des personnages au milieu desquels il a vécu. Parmi ces portraits, l'un domine Ions les autres. De même que Primi. M. de Saint-Maurice a été frappé par la grande figure de Louis XIV; il nous la montre au naturel, dans les positions les plus diverses et, contrairement au masque d'impassibilité sous lequel nous le dépeint Saint-Simon, ce nous est une très vive satis- faction «le nous trouver en présence d'un personnage vivant et humain, ne dédaignant pas à l'occasion les petits présents de son frère, le duc de Savoie, <( buvant du vin et mangeant du fromage » de Piémont, fran- chement joyeux des bonnes nouvelles, mécontent des mauvaises, lavant parfois la tète à ses ministres, les « traitant de liant en bas ». mais aussi infatigable en campagne, couchant sur la [taille, « ferme dans le péril et d'un esprit égal connue dans un bal », d'un « procédé fort doux et fort honnête » avec les ministres étrangers. « bon et généreux pour ses domestiques », et tel que « l'on ne vit jamais roi si honnête homme ». La pauvre reine Marie-Thérèse, que la marquise de Saint-Maurice fréquente si assi- dûment, nous apparaît ici, comme dans Primi. infini- ment triste dans sa solitude, ne voyant le Roi qu'au lit et à table, essayant de se distraire au jeu et au divertissement de la comédie espagnole « l'on gèle de froid parce qu'il n'y a jamais personne », ce qui

XLVI INTRODUCTION

ne l'empêche pas à l'occasion de s'enquérir de la maî- tresse du duc de Savoie, d'adresser aux « dames de la faveur » des « petites railleries modérées et galantes », et « c'est un petit miracle que la façon dont elle prend ces sortes de choses ». Fort sévère d'abord à l'égard de mademoiselle de La Vallière, dont il note la maigreur, le peu d'esprit, les emporte- ments, les allures cavalières, M. de Saint-Maurice ne peut s'empêcher, quand il la voit do près, de s'atten- drir devant « ce je ne sais quoi qui sait charmer ». Do madame de Montespan il ne loue pas seulement l'agrément, la beauté éclatante, l'art de faire avancer ses parents et ses amis, mais aussi l'esprit, cet esprit mordant qui la pousse à faire « des contes pour rire » au Roi et qui n'épargne personne, pas même à l'occasion l'ambassadeur de Savoie. Il peint avec autant do vérité los caractères dos divers minis- tres qu'il a ou l'occasion de pratiquer : Colbert, (pic malgré « son air froid et son aspect sévère », il a toujours trouvé « fort obligeant, facile aux choses raisonnables, de parole et expéditif » ; -- Louvois, « furieusement surchargé d'affaires, infatigable, hardi et prompt, do grande présence d'esprit, grande mé- moire et fort intelligent », mais qui se rond « fort haïssable par sa conduite brusque et emportée » ; de Lionne, « galant homme, qui s'attache à la raison, facile et obligeant »; -- Pomponne, dont tous los minislrcs étrangers louent la « civilité » ot « le bien dire », « jamais homme n'a mieux parlé et écrit », niais qui ne sait jamais se déterminer, ne sait pas

INTRODUCTION XLVII

trouver les expédients de son prédécesseur, a toujours « peur d'engager le Roi » et « ne le cache pas avec lanl d'habileté que M. de Lionne ».

Ce n'est pas avec moins de perspicacité que M. de Saint-Maurice sail pénétrer la conduite et les mobiles de la politique de Louis XIV. Lorsqu'à la Pin de la campagne de 1667 le Roi et ses ministres paraissent accablés sous le poids des alliances qui se nouent contre eux, l'ambassadeur de Savoie déclare haute- ment que ce ne sont que des feintes pour mieux tromper leurs ennemis sur leurs desseins ; dès ce moment, il démêle toute la politique de Lionne pour isoler Hollande et l'Espagne; il devine au jour le jour les motifs du voyage de Madame à Douvres et l'objet de ses négociations ; il discerne les causes de la faiblesse des Hollandais et prédit leur prompt écrasement; mais, pas plus que Primi. son admira- tion pour le caractère du Roi et pour la puissance française ne lui ferme les yeux sur les causes d'une décadence prochaine. 11 s'effraie des sommes énormes que le Roi dépense « pour sa maison, pour ses plaisirs, pour ses bâtiments », il signale les dan- gers d'un protectionnisme excessif, il souligne l'atti- tude des paysans du Vivarais qui, dès 1670 et en pleine paix, ne craignent pas de se révolter contreles nouvelles impositions, il entrevoil le jour la France succombera sous les efforts de l'Europe coalisée, et ne fait-il pasdeviner à l'avance les tristesses delà fin du règne lorsqu'après avoir rappelé la rudesse de Louvois et les mesures fiscales de Colbert, il s'écrie :

XLVI11 INTRODUCTION

(( Je vois en toutes choses beaucoup de crainte el point d'amour. » ?

VI

La correspondance <lu marquis de Saint-Maurice pour les années 1667 à 1673 est classée aux Archives royales de Turin dans la série des Lettere ministri, Francia. mazzi 80, 81, 84. 86. 90, l.)i, et 95. Cette correspondance comprend d'ordinaire trois catégories de documents : les lettres officielles adressées au duc de Savoie pour être communiquées au marquis de Sainl-Thomas. ministre des Affaires étrangères ; des lettres particulières, de format plus petit et presque toujours autographes, adressées au duepour être lues par lui seul ; des billets analogues adressés dans certaines circonstances au marquis de Saint- Thomas. C'est dansla secondecatégorie de ces lettres que nous avons, en raison même de leur caractère, fait nos relevés les plus importants. Le plus souvent d'ailleurs, leslettresde cette catégorie portent sur les mêmes sujets que celles de la première et ne diffè- rent de celles-ci que par des détails de style. Enraisoo de cette particularité nous avons cru pouvoir grouper ensemble les extraits pris à la même date dans les deux séries. Quant aux lettres adressées au marquis de Saint-Thomas, toutes les lois que nous les avons utilisées, nous l'avons indiqué en note.

Le titre môme donné à ces extraits fait connaître

INTRODUCTION XLIX

leur objet ei Le principe qui a préside à leur choix. Des négociations de M. de Saint-Maurice nous n'avons conservé que ce qui était strictement indispensable pour la suite du récil ou pour faire connaître le carac- tère de notre personnage et celui de ses principaux interlocuteurs. De même, tout en faisant la plus grande place aux événements d'ordre militaire ou diplomatique, toutes les fois qu'on y trouve en scène en des postures originales des personnages contem- porains, nous avons cru ne pas devoir conserver dans le récit des campagnes de nombreux dévelop- pements n'apportant aucun fait nouveau, non pins que (U'^ dissertations souvent très étendues sur diverses questions de négociations ou d'alliances, alors que ces dissertations, sans lien immédiat avec les faits, n'ont d'autre objet que de nous faire con- naître les opinions de notre auteur.

En ramenant ces lettres à l'orthographe moderne, nous avons aussi cru devoir donner la forme moderne aux noms propres qui s'y rencontrent et pour lesquels les différences tout extérieures qu'on y relève, comme Le Teiller pour Le Tellier, Louvoy pour Louvois. ne peuvent laisser aucun doute sur la véri- table identité des personnages.

Nous tenons à exprimer nos plus vifs remercie- ments à MM. le baron Antonio Manno, sénateur, membre de l'Académie royale des sciences, conser- vateur de la Bibliothèque royale de Turin ; à M. le comte Giovanni Sforza, membre de l'Académie royale des sciences, directeur de ÏArchivio di Staio de

L INTRODUCTION

Turin ; à M. Giacomo Sella et à M. le comte G. Bu- raggi, archivistes au même dépôt ; à M. G. Blan- chard, greffier en chef de la Cour d'appel de Gham- béry, et à M. G. Pérouse, archiviste de la Savoie, pour leurs conseils éclairés et pour l'extrême obli- geance avec laquelle ils ont bien voulu nous faciliter notre tâche.

LETTRES

LA COUR DE LOUIS XIV

De Paris, ce 29 avril 1667.

Monseigneur, j'arrivai ici mardi à six heures après-midi; dès le lendemain, je me mis en état de servir Votre Altesse Royale, et je vis pour cela M. Giraud ! pour concerter avec lui la manière de faire savoir au Roi mon arrivée et de me pré- parer à avoir audience de lui. Nous résolûmes que j'écrirais et enverrais un gentilhomme à M. de Lionne pour savoir de lui quand je le pour-

I. L'État delà France de l'année 1667 et des années suivantes mentionne M. Giraud comme adjoint à MM. de lîonneuil et de Berlize, introducteurs des ambassadeurs, et recevant en cette qualité 1.200 livres de gages.

1

2 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

rais voir; hier je mandai le sieur Chappuys, mon secrétaire, à Saint-Germain ; il présenta ma lettre à ce ministre et lui exposa sa commission 1. M. de Lionne lui dit qu'il avait beaucoup de joie de mon arrivée, qu'il ne voulait pas que j'allasse à Saint- Germain, que le Roi lui permettra devenir samedi ici et qu'il m'attendrait tout le jour chez lui, si bien que demain je tiendrai un laquais à sa porte, et soudain que je saurai son arrivée, j'irai le visiter de la part de Votre Altesse Royale, lui pré- senter sa lettre et l'entretenir du sujet pour lequel Votre Altesse Royale m'a envoyé en ce pays. Cependant je me mets et mon équipage en état de pouvoir aller et paraître à Saint-Germain tout ce qui veut faire sa cour fait une résidence actuelle et d'où les ministres ne sortent pas. J'ai vu mesdames les princesses de Garignan 2

1. M. de Saint-Maurice écrivait à M. de Lionne le 27 avril : a Monsieur, Son Altesse Royale m'a dépêché à Sa Majesté avec la qualité de gentilhomme envoyépour l'assurerde ses respects et lui expliquer les raisons qu'elle a d'être mal satisfaite delà conduite de Messieurs de Genève en son endroit. Je n'oserais demander l'honneur de lui faire la révérence que préalable- ment je n'aie eu celui derendremesdevoirs à Votre Excellence... » (Arch. des Ail", étr., Savoie, vol. 59, fol. 2G6.)

2. Marie de Bourbon, fille de Charles, comte de Soissons, mariée à Thomas-François de Savoie, prince de Garignan, mort enl65G.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 3

et comtesse de Soissons qui ont reçu avec des marques de respect les lettres que je leur ai pré- sentées de la part de Votre Altesse Royale ; je n'ai pas vu madame la princesse de Bade, elle est à Saint-Germain. M. le comte de Soissons a eu aussi les mêmes soumissions et reconnais- sances pour la lettre de Votre Altesse Royale que je lui ai aussi présentée; il m'a offert ici ses solli- citations pour le service de Votre Altesse Royale et je crois qu'elles ne seraient pas inutiles, car il a du crédit auprès de M. de Lionne.

J'ai fait la révérence à madame la duchesse de Vendôme l et je lui ai présenté la lettre de Votre

Leur fils puîné, Eugène-Maurice de Savoie, comte de Soissons, en 1635, avait épousé en 1657 Olympe Mancini, nièce du cardinal Mazarin; leur fille. Louise-Christine de Savoie, avait été marié à Ferdinand-Maximilien, prince de Bade. En raison de leurs attaches avec la maison de Savoie et de leur rôle à la Cour de France, la princesse de Carignan, la princesse de Bade, le comte et la comtesse de Soissons tiendront une place importante dans la correspondance de M. de Saint-Mau- rice.

1. De son mariage avec César, duc de Vendôme, fils naturel de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, Françoise de Lorraine, fille du duc de Mercœur, avait eu trois enfants : Louis, duc de Mercœur, puis duc de Vendôme, qui avait épousé une nièce de Mazarin , Laure Mancini ; François, duc de Beaufort; Elisabeth, mariée à Charles-Amédée de Savoie, duc de Nemours. A la mort de sa belle-fille, Laure Mancini, duchesse de Mercœur, décédée en 1657, la duchesse de Vendôme s'était trouvée

4 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

Altesse Royale. Elle a eu une joie qui n'est expri- mable, elle m'a fait des honneurs très grands et, par un qui me surpasse, elle m'a fait visiter par Messeigneurs ses petits-fils, qui sont les princes du monde les mieux élevés et qui ont le plus d'esprit.

L'on ne parle ici que de guerre1. Tous les offi- ciers et volontaires se ruinent pour faire leurs équipages, l'on doit marcher avant le vingtième du mois prochain, l'affaire ne passe plus en raillerie. Le Roi commandera en personne; il aura auprès de lui le maréchal de Turenne, et pour lieute- nants généraux les sieurs de Duras, d'Humières, de Bellefonds et Pradel ; pour maréchaux de camp de Lorge, Vivonne, Podewilts et Dépense.

chargée de l'éducation de ses petits-fils, Louis-Joseph, duc de Vendôme, le futur rival du prince Eugène, en 1654, et Phi- lippe, dit le chevalier de Vendôme, en 1655.

1. Le roi d'Espagne Philippe IV était mort le 15 sep- tembre 1665, laissant de son premier mariage avec Elisabeth de France l'infante Marie-Thérèse, mariée à Louis XIV, et de son second mariage avec Marie-Anne d'Autriche le jeune roi Charles II. Se fondant sur une coutume de Brabant, dite droit de dévolution, le roi de France réclamait pour la reine Marie- Thérèse la possession immédiate de la plus grande partie des Pays-Bas espagnols et, devant le refus de la Cour d'Espagne d'admettre ses prétentions, se préparait à les soutenir par les armes, d'où le nom de Guerre de Dévolution donné à cette guerre.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 5

Gadagne a ordre de suivre. La Feuillade aura aussi de l'emploi l'on ne sait pas où. Le maré- chal d'Aumont commandera un corps d'armée en Flandre. L'on parle d'envoyer une armée en Italie, commandée par M. de Navailles.

Les Espagnols et ceux qui croient de raisonner bien juste ne croient point la guerre : ils disent que le Roi n'a que soixante mille hommes de pied et quinze mille chevaux1, sur quoi il faut prendre quarante mille hommes pour les garnisons, qu'en ce qui lui reste de troupes, il n'en a pas pour former des armées en Flandre, en Italie, en Cata- logne et du côté de la Navarre. Il est bien vrai que le Roi achète deux mille cinq cents chevaux du duc de Lorraine 2 et mille cinq cents du mar-

1. Ces chiffres concordent avec ceux que donnait Louvois l'année précédente dans une lettre au marquis de Pradel, du 15 mars 1666, et dans laquelle il évaluait à soixante-douze mille hommes environ l'effectif total des troupes françaises. (Histoire de Louvois, par Camille Rousset, I, 97.)

2. Charles IV, duc de Lorraine, « ami de tous les partis, dit Saint-Simon, fidèle à aucun, souvent chassé de ses Etats et tantôt les abdiquant, puis les reprenant», avait en outre promis un corps de troupes. «Le duc de Lorraine, lit-on dans le feuillet du 9 juillet 1667 du Journal de Louis XIV, avait fait difficulté de me livrer ses troupes, quoique promises; mais lorsqu'on lui dit précisément que mon intention était qu'elles partissent le lendemain, il les laissa partir. » (Mémoires de Louis XIV, éd. Dreyss, II, 177.)

6 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

quis de Brandebourg l, mais tout cela ne suffit pas pour former cinq armées. Cependant l'on ne donne aucunes commissions pour des levées et l'on ne fait courir ces bruits que pour amuser toute la jeunesse de la Cour et les flatter par la dépense parce qu'ils se ruinent et n'avancent point. Pour ce qui est de ceux qui sont dans l'em- ploi, ils se ruinent à maintenir leurs compagnies lestes, propres en justaucorps, buffles, housses de croupes et plumets et le Roi les voit tous les jours dans les revues et dans les campements et, si les compagnies ne sont pas lestes, les officiers sont cassés.

En Flandre il y a vingt mille hommes de pied et huit mille chevaux ; les troupes mendient leur vie mais elles sont bonnes et, pour peu que l'on leur donne de l'argent, elles seront bientôt en état.

Comme je n'ai pas encore été à la Cour, je sais peu des nouvelles du cabinet ni des intrigues qu'il y a. L'on assure que la Reine est enceinte,

1. Frédéric-Guillaume Ier, électeur de Brandebourg, dit le Grand Électeur. En 1664, un traité d'alliance défensive, renou- velant sur les principaux points le traité de Kœnigsberg de 1656, avait été conclu entre la France et le Brandebourg. Un nouveau traité fut siçné le 15 décembre 1667.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 7

ce qui l'empêchera de suivre le Roi, car assuré- ment il marchera à la moitié du mois prochain; que si la Reine n'est pas enceinte, elle ira à Com- piègne et en ce cas-là les dames, et notamment mademoiselle de La Vallière, sinon elle [La Val- lière] se retirera aux champs avec quelque dame de qualité pendant l'absence du Roi. L'on dit qu'elle déchoit beaucoup de sa beauté et qu'elle est fort maigre1. Il ne va quasi plus personne chez elle; elle devient d'une humeur fort altière et au camp de Houilles elle a été fort souvent à la suite de la Cour et elle a été fort leste, elle a toujours été fâchée contre le Roi de ce qu'il ne l'y a jamais abordée, car Sa Majesté n'y quitta jamais la Reine, et l'on croit que si cette demoiselle continue à être de cette humeur, qu'elle se perdra.

1. Louise-Françoise de La Baume Le Blanc de La Vallière * née à Tours le 6 août 1644, avait été nommée en 1661 demoiselle d'honneur de Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, et était devenue la même année maîtresse du Boi. Sur sa beauté l'opi- nion de M. de Saint-Maurice est confirmée par Lefèvre d'Or- messon qui dit dans son Journal, à la date du 27 janvier 1666 : « date demoiselle ne me parut point belle; elle a les yeux fort beaux el le leint, mais elle est descharnée, les joues cousues, la bouche et les dents laides, le bout du nez gros et le visage fort long. » (Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, II, 442.)

8 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

Madame la princesse d'Harcourt, qui était mademoiselle de Brancas1, a prétendu dépasser devant mesdames les princesses de Bade et com- tesse de Soissons, fît mille discours impertinents, dit que la maison de Savoie sortait de celle de Lorraine et que celle-ci était venue en France la première. Madame de Montausier lui dit que les princes de la maison de Savoie n'y étaient venus que pour servir les rois et ceux de Lorraine pour les détrôner.

11 est arrivé à cette princesse d'Harcourt un petit incident qui lui a causé du chagrin ; elle est fort aimée par le comte de Sault 2 et elle a de l'inclination pour Marsillac 3. Ce dernier, ayant laissé choir de sa poche une lettre de cette dame,

1. Françoise de Brancas avait épousé, le 2 février 1667, Alphonse-Henri-Charles de Lorraine, prince d'Harcourt. Elle fut faite dame du palais de la Reine à la fin de l'année 1673.

2. François-Emmanuel de Bonne de Créquy, comte de Sault, puis duc de Lesdiguières. D'après Primi, le comte de Sault, quelques années plus tard, aurait été également amoureux de madame de Ludres. (Primi Visconti, Mémoires sur la Cour de Louis XIV, 90.)

3. François, prince de Marsillac, puis duc de La Rochefou- cauld, fils aîné de l'auteur des Maximes. Suivant Primi, Mar- sillac, qui ressemblait à Racine, aurait aussi été fort recherché par madame de Thianges, sœur de madame de Montespan. (Primi Viscoxti, Mémoires, 246.)

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 9

elle tomba entre les mains du comte de Sault qui la montra à toute la Cour, et lui en fit des rail- leries d'auteur et piquantes devant tout le monde.

Madame de La Ferté ' a eu un pareil sort; Vil- larceaux -, le chasseur, en était amoureux (deux passions inséparables) ; ayant eu quelques lettres et quelques faveurs de cette dame et étant tombé en mésintelligence avec elle, il les a publiées par tout Paris.

Le prince deMonaco 3 était prêt à partir pour s'en aller chez lui avec sa femme, elle l'a persuadé d'aller à la guerre et cependant elle demeure avec Ma- dame i qui doit faire un voyage àVillers-Cotterets.

1. Madeleine cTAngennes de la Loupe, maréchale de La Ferté, non moins célèbre par sa conduite scandaleuse que sa sœur, la comtesse d'Olonne.

2. Louis de Mornay, marquis de Villarceaux, capitaine-lieu- tenant de la compagnie des chevau- légers de Gaston, duc d'Orléans, capitaine-lieutenant des chevau-légers du Dauphin en 1674, mort en 1691. C'était, dit Saint-Simon, « un débauché fort riche qui entretint longtemps madame Scarron et la tenait presque tout l'été à Villarceaux ». (Mémoires de Saint- Simon, éd. de Boislisle, I, 107.)

3. Louis Grimaldi, duc de Valentinois, prince de Monaco, marié a Catherine-Charlotte de Gramont, fille du maréchal de Gramont et sœur du comte de Guiche.

4. Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans.

10 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

II

De Paris, le 2 mai 1667.

L'on croit que M. de Colbert n'est plus si bien ; il a des puissants ennemis et des personnes ont donné au Roi des mémoires contre lui, par lesquels ils font voir qu'il prenait plus de dix millions chaque année; le Roi leur répondit que la prune n'était pas encore mûre. Comme ce ministre n'est pas aimé, peut-être que l'on invente toutes ces impostures contre lui et qu'il n'y aura rien de vraisemblable.

Mademoiselle de La Vallière demeurera à Ver- sailles, et comme elle ne va pas à Compiègne beaucoup d'autres dames vont, l'on présume de qu'elle pourrait bien déchoir de sa faveur, d'autant plus que l'on assure que le Roi a dit qu'il ne voulait plus songer qu'à la gloire. Il est très satisfait de la Reine, notamment parce qu'il l'a trouvée tout à fait dans ses intérêts contre

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV II

l'Espagne. Elle continue dans sa grossesse ; on la porte en chaise et en quatre jours de Saint-Ger- main à Compiègne.

Je vis hier madame la duchesse de Chevreuse * ; elle fut tout à fait glorieuse du compliment que je lui fis de la part de Vos Altesses Royales ; elle me dit qu'elle espérait d'opérer quelque chose à l'avantage de vos intérêts auprès de M. de Gol- hert mais qu'elle allait pour quatre jours à la campagne et qu'à son retour je la verrais; elle m'a pas parlé du présent que Vos Altesses Royales lui avaient fait faire mais ses domestiques ont dit qu'elle en avait bien eu du plaisir.

Les affaires de la marquise de Cavour2 ne sont

I. Marie de Rohan-Monlbaznn, née en 1G00, mariée en pre- mières noces en 1617 au connétable de Luynes et en secondes noces en 1G21 à Claude de Lorraine, duc de Chevreuse. Son petit-fils, Charles-Honoré d'Albert, duc de Luynes et de Che- vreuse, venait d'épouser le 3 février 1667 la fille aînée de Colbert.

. 2. Jeanne-Marie de Trécesson, demoiselled'honneur deChris- tine de France, duchesse de Savoie, avait épousé en 1659 Jean Maurice Pompilio Benso, marquis de Cavour. De ses relations avec le dur Charles-Emmanuel II elle avait eu deux filles : Christine, née en 1655, élevée à l'abbaye de Sainte-Claire de Moutiors, mariée ensuite au prince de Masseran et morte en 1730, et Louise-Adélaïde, née en 1660, plus tard religieuse au monastère de la Visitation d'Aoste elle mourut en 1701. Après que le dm: de Savoie eut découvert les relations de la

12 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

pas en bon état pour la beauté et pour l'intérêt, elle passe pour laide et pour pauvre, elle ne loge pas au quartier du beau monde; elle aime néan- moins d'avoir des galants.

Il est certain, Monseigneur, que le Roi entrera en Flandre en corps d'armée ; je ne forme encore aucunes résolutions pour le suivre que je n'aie des ordres nouveaux de Votre Altesse Royale et des secours; depuis que je suis ici, j'ai déjà dépensé huit cents pistoles pour me mettre en équipage de ville ; il m'en faudra davantage s'il faut que j'en fasse un pour la campagne ; il me faudra sept ou huit chevaux, un chariot avec six autres chevaux, des harnais et des habits de dorure, des tentes, lits de camp, vaisselle et autres choses nécessaires; étant envoyé de Votre Altesse Royale, je ne puis pas avoir un moindre équipage si bien que je ne bougerai pas que je ne sache ses volontés.

marquise de Cavour avec un de ses gentilshommes, le mar- quis de Fleury, la marquise s'était réfugiée d'abord à la Visi- tation d'Annecy et ensuite à Paris.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 13

III

Paris, le 3 mai 1667.

Le gazetier de chez M. de Bernardi, c'est-à-dire mon fils *, ne pourra pas continuer ses gazettes ainsi que Votre Altesse Royale lui avait fait l'hon- neur de me le commander; aussi bien dans cette académie2 ils savent peu de nouvelles, outre qu'il y a peine à voir madame de Villequier 3 pour en

1. Charles-Christian Chabod, comte de Saint-Maurice. Nous avons déjà parlé des relations qu'il eut quelques années plus tard avec Madame Royale et du rôle qu'y joua madame de La Fayette. Les Archives royales de Turin ne possèdent que quel- ques-unes des lettres que dès ce moment et conjointement avec son père il adressait au duc de Savoie sur la Cour de France.

2. On désignait alors sous le nom d'académies des établis- sements qui avaient pour objet de donner l'instruction mili- taire aux enfants des familles nobles. L'académie de M. Ber- nardi était située au faubourg Saint-Germain. Dans sa gazette du 1er octobre 1667, Robinet expose longuement les exercices auxquels on s'y livrait, et la part glorieuse qu'y prenait le comte de Saint-Maurice (Baron James de Rothschild. Les Con- linuateurs de Loret, II, 1033, 1110.)

3. Madeleine-Fare Le Tellier, sœur de Louvois, avait épousé li' 21 novembre 1660 Louis-Marie-Victor d'Aumont, marquis de Villequier, puis duc d'Aumont. Madame de Villequier était une des anciennes amies de Madame Royale.

14 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

apprendre, car j'ai été cinq ou six fois chez elle sans la pouvoir voir et chez madame Le Tellier elle s'est retirée depuis le départ de son mari et par politique, afin que l'on ne lui impute pas de se divertir. Beaucoup de jeunes dames et qui ont l'air de la galanterie en ont usé comme cela afin d'empêcher que l'on ne parle d'elles. Madame de Mazarin * n'a jamais voulu aller à Brisach 2, quoique son mari ait su faire ; elle s'est retirée à l'abbaye de Chelles, une tante de M. de Mazarin est abbesse 3. Madame d'Armagnac n'y fait pas tant de grimaces; elle reçoit le monde chez elle; sa taille ni sa propreté n'y attireront pas les galants, ni même son humeur coquette, mais son visage peut bien encore faire des soupirants ; il n'y en a pas de plus beau à Paris et il est encore frais et enfantin \ Elle m'a parlé avec des assurances de

1. Hortense Mancini, Tune des nièces du cardinal Mazarin, mariée en 1661 à Armand-Charles de La Porte, marquis de La Meilleraye, qui. en vertu de ce mariage, avait été autorisé à porter le nom el les armes de Mazarin.

2. Place dont le duc Mazarin était gouverneur.

3. Madeleine de La Porte de La Meilleraye, sœur du maré- chal de La Meilleraye.

4. Catherine de Neufville, mariée à Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer de France. En 1663, lors du mariage de Charles-Emmanuel II avec sa première femme, Françoise

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 15

reconnaissance pour Votre Altesse Royale, m'a chargé de l'assurer de ses très humbles services et Madame Royale aussi ; je lui ai mille obligations. Dès que je fus arrivé, elle m'envoya faire compli- ment par un gentilhomme; son mari m'a fait mille amitiés et m'a dit plusieurs fois et en plusieurs rencontres qu'il avait mis bon ordre chez lui et que l'on m'y observerait quand j'y irais. Elle va souvent voir Madame à Saint-Gloud, Madame se divertit assez mal avec ses amies et va souvent à Colombes chez la reine d'Angleterre l.

J'envoie à Votre Altesse Royale la copie de la patente de l'érection du duché de La Vallière2. Il

d'Orléans, la comtesse d'Armagnac, en qualité d'ambassadrice extraordinaire, avait été chargée par Louis XIV de conduire à Turin la nouvelle duchesse de Savoie : « C'était, dit Saint- Simon, avec une vilaine taille grosse et courte, la plus belle femme de France. » {Mémoires de Saint-Simon, éd. de Bois- lisle, XV, 329.)

1. Henriette-Marie de France, sœur de Louis XIII, veuve de Charles Ier roi d'Angleterre, mère du roi d'Angleterre Charles II et de Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, vivait retirée en France depuis l'année 1644. Elle mourut à Colombes le 10 sep- tembre 1G69.

2. C'esl le 13 mai 1667 que furent enregistrées au Parlement les lettres patentes portant érection du duché de Vaujours en faveur de Louise de Lu Vallière : « Nous avons cru, y disait le Roi, ne pouvoir mieux exprimer dans le public l'estime toute particulière que nous faisons de la personne de nôstre très chère et bien aimée et très féalle Louise de La Vallière,

16 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

y a quelques termes assez jolis ; elle a été couchée sur celle du duché de Beaufort. L'on dit que quand le Roi envoya prendre ici M. le Premier Président pour qu'il allât à Saint-Germain rece- voir ses ordres pour l'érection de ce duché, que le Roi, tenant la patente à la main, lui dit : « Mon- sieur le Premier Président, n'avez-vous jamais fait de folie dans votre jeunesse? » L'autre lui fit un joli discours pour lui prouver qu'à cet âge-là il y avait peu de monde qui n'eût fait quelque légèreté. Le Roi, en lui remettant la patente, lui répliqua qu'il en avait fait une bien grande et lui dit : « La voilà, il la faut vérifier, mais je n'y retournerai plus. » Tout le monde croit qu'il n'aura plus affaire avec cette duchesse, mais Votre Altesse Royale sait combien la fragilité humaine est grande et que souvent nous ne sommes pas les maîtres de nous-mêmes ni de nos passions.

Votre Altesse Royale a déjà vu que les trois trésoriers de l'Epargne sont dehors de la Bastille

qu'en lui confiant les plus hauts tiltres d'honneur qu'une affection 1res singulière, excitée dans notre cœur par une infi- nité de rares perfections, nous a inspirés depuis quelques années en sa faveur. »

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 17

et que l'on les a envoyés à Limoges avec leurs femmes, ils sont pires que s'ils étaient ici en prison parce qu'à la Bastille ils avaient leurs femmes, ils voyaient leurs amis et mettaient ordre à leurs affaires, mais à Limoges l'on dit que c'est le plus vilain endroit du monde1. Néanmoins M. le maréchal de Turenne a demandé au Roi le retour de M. de Guénégaud. Sa Majesté lui répliqua qu'il le priait de ne lui en pas parler. M. de Turenne lui dit : « Sire, il est mon ami et mon voisin ». Le Roi lui dit : « Eh bien ! je vous l'accorde parce que je ne saurais rien vous refuser ». L'on infère de que ce maréchal est le tout-puissant, qu'il n'est pas ami de M. de Golbert et qu'il faut que ce ministre n'ait plus le crédit des autres fois, parce qu'il en voulait autant à Guénégaud qu'à M. Foucquet et qu'il a fait son possible pour le porter sur un échafaud. J'appréhende que le crédit de M. le maréchal de Turenne ne soit nuisible à

1. Jeannin de Castille, Claude de Guénégaud et Macé Ber- trand de La Bazinière, trésoriers de l'Épargne, impliqués dans le procès de Foucquet, avaienl été arrêtés et enfermés à la Bastille le premier le 21 mai 1662 el les deux autres le 8 avril 1663. L'ordre de leur mise en liberté est du 14 mai 1667. (Bavaissox, Archives de la Bastille, III, 47.)

2

18 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

Votre Altesse Royale pour le regard de Genève, car il porte fort les religionnaires et ceux de cette ville-là.

IV

De Paris, le 6 mai 1667.

Hier M. Giraud me vint avertir qu'il me vien- drait prendre aujourd'hui dans les carrosses du Roi et de la Reine pour me mener à Saint Ger- main. Nous sommes partis ce matin à six heures; tout ce qu'il y avait ici de personnes de qua- lité de Piémont et de Savoie ont pris la peine d'y venir et tous en habits neufs et très lestes.

Nous sommes arrivés à Saint-Germain à neuf heures ; nous avons trouvé à la descente du car- rosse M. de Ronneuil, introducteur, qui nous a conduits à la chambre l'on attend l'heure du Roi; à dix heures et demie, j'ai été conduit à l'au- dience et j'ai su par M. de Bonneuil que je pou- vais parler d'affaires au Roi parce qu'il se veut décharger d'embarras, croyant de partir bientôt.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 19

J'ai été conduit dans la chambre du Roi dans la manière accoutumée, je l'ai trouvé assis dans sa ruelle, le chapeau sur la tête, vêtu d'un justau- corps de velours noir, une demi-veste de dorure, et une canne à la main ; il y avait dans le balustre le duc de Bouillon ' et le comte du Lude -, et dehors, à l'entrée, M. de Lionne et M. de Cha- rost 3, capitaine des gardes, et la chambre était si pleine que j'ai eu peine à passer. J'ai fait une profonde révérence au Roi, il a levé son chapeau, puis l'a remis ; je lui ai fait les compliments de Votre Altesse Royale et lui ai remis sa lettre. Il me semble qu'il n'avait point sa fierté accoutumée, mais un visage fort doux ; il m'a dit : « Il y a long- temps que je suis persuadé de l'amitié de M. le duc de Savoie, je voudrais bien pouvoir lui témoigner celle que j'ai pour lui et la passion que j'ai pour son service », puis qu'il avait bien été fâché de la

1. Godefroi-Maurice de La Tour, duc de Bouillon, grand- chambellan de France, gouverneur d'Auvergne. Il avait épousé en 1662 Marie-Anne Mancini, nièce du cardinal Mazarin.

2. Henri de Daillon, comte puis duc du Lude, un des quatre premiers gentilshommes de la chambre. En juillet 1069 il fut nommé grand-maître de l'artillerie à la place du duc Mazarin.

3. Louis, comte de Charost, puis duc de Béthune, lieutenant général en 1650, capitaine de la seconde compagnie des gardes du corps.

20 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

mort de feu M. le comte de La Trinité1, mais qu'il avait bien de la joie de me voir. Je lui ai après fait les compliments de Madame Royale ; il y a répondu avec des grandes marques d'estime, il m'a demandé l'état de la santé de Votre Altesse Royale et de Monseigneur le Prince. Après lui avoir répondu qu'elles étaient parfaites, je lui ai expliqué fort au long le sujet pour lequel Votre Altesse Royale m'a envoyé à lui et lui ai fait une grande déduction des affaires de Genève; je n'y ai pas oublié une circonstance et je lui ai dit à peu près les mêmes choses que je dis à M. de Lionne quand je le vis2. Le Roi ne m'a

1. Le comte de La Trinité, que le marquis de Saint-Maurice venait remplacer et qui avait été lui-même nommé ambassa- deur de Savoie en France lors du départ du comte Carrocio, était mort subitement à peine arrivé a Paris. Le président Servien écrivait à son sujet a M. de Lionne le 2 avril 1607 : « Le comte de la Trinité, quoique fort mal propre pour l'esprit et pour le corps à être ambassadeur en France, et pour l'inclination, car il est vieux pensionnaire d'Espagne depuis le temps de son aïeul de mil écus l'année, y a été mis à cause qu'ayant épousé la sœur de la comtesse Broglie, on a cru ici qu'il pourrait y mieux servir qu'un autre. C'est un esprit cbagrin et pointilleux, plus capable de brouiller que d'unir.-» (Arcb. des Ail', étr., Savoie, vol. 59, fol 251.)

2. Dans une lettre a M. de Lionne du 11 mai 1667, le marquis de Saint-Maurice rappelait en ces termes les attentats de Messieurs de Genève : « Une de leurs frégates, montée de quantité de soldats, a côtoyé toutes nos côtes de Chablais et

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 21

jamais interrompu et m'a écouté attentivement plus d'un quart d'heure, puis m'a dit qu'il ferait sur ce sujet tout ce que vous désireriez de lui, mais qu'il lui semblait que vous souhaitiez un amiable. Je lui ai dit que Votre Altesse Royale ferait tout ce qu'il vous conseillerait pourvu que votre réputation fût à couvert; il m'a expliqué qu'il songerait aux moyens pour vous faire donner les satisfactions qui sont dues à Votre Altesse Royale et que pour tout ce que j'aurais à lu expliquer de la part de Votre Altesse Royale, que je n'avais qu'à parler à M. de Bonneuil pour l'avertir et qu'il m'écouterait toujours volontiers. Je me suis congédié de lui et, en quittant, il m'a chargé de bien assurer Madame Royale de son amitié et de son estime. Je lui ai présenté les gentilshommes qui étaient avec moi, puis je me suis retiré à la chambre j'avais mis pied à terre, M. le marquis de Cœuvres ' m'y est

leurs mariniers ont jeté le plomb pour savoir la profondeur. L'on sait qu'à Morges l'on fabrique huit autres frégates... » (Arch. des Atl'. étr., Savoie, voi. 59, fol. 277.)

1. François-Annibal III, d'abord marquis de Cœuvres, puis duc d'Estrées, mari'' en premières noces ;i Madeleine de Lionne, fille du ministre, et en secondes noces a Madeleine-Diane de Bautru de Vaubrun, fille du marquis de Vaubrun.

22 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

venu entretenir, et après lui M. le marquis de Bellefonds. Ce sont deux des hommes les plus accrédités à la Cour pour la sagesse et pour la guerre et tous deux bons et véritables serviteurs de Votre Altesse Royale.

Nous avons dîné à la table de M. de Belle- fonds, puis j'ai été conduit à l'audience chez la Reine, je lui ai fait les compliments de Votre Altesse Royale, remis sa lettre et celle de Madame Royale. Elle les a reçus avec joie, elle m'a témoi- gné grande estime pour Vos Altesses Royales et passion de les servir et, si je ne me trompe, elle a amitié pour vous deux ; c'est une princesse accueillante et qui est belle.

A cause du prompt voyage de la Cour, M. Gi- raud m'a conseillé de présenter aujourd'hui le tambour, si bien qu'allant à l'audience chez Monsieur le Dauphin ! j'y ai trouvé les gardes sous les armes et l'officier des gardes qui les commande à la porte, et lui assis et couvert, il a levé son chapeau. Je lui ai fait la révérence et compliment de la part de Votre Altesse Royale ; il s'est puis levé, le chapeau à la main, et madame

1. Louis, dit le Grand Dauphin, le 1er novembre 1661.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 23

la maréchale de La Mothe ' a répondu comme en l'instruisant de ce qu'il devait dire. Je lui ai après présenté le tambour, il en a été ravi, il a fallu le lui pendre au col, lui expliquer tout ; il en est empressé tout à fait et le présent a été trouvé le plus beau, le plus galant, le mieux inventé et le plus riche qui se puisse voir ; chacun court chez Monsieur le Dauphin pour le voir; l'on admire aussi les vers2. Monsieur le Dauphin est un beau prince,

1. Louise de Prie, maréchale de La Mothe-Houdancourt, gouvernante du Dauphin ci des enfants de France.

2. Le présent apporté de Savoie par M. de Saint-Maurice fut un des événements de la saison. L'un des continuateurs de Loret, Robinet, le célébra en ces termes dans sa gazette du 15 mai :

C'est un tambour incomparable Et de prix autant qu'admirable, Par plusieurs Dauphins entassez Qu'on y voit joliment tracez, Par divers belliqueux trophées Dignes du chant de Mille Urphees, Par des Diadèmes fermez Dont les yeux demeurent charmez, Le tout étant de Pierreries Sur de superbes Broderies Si qu'on peut dire sans méprise Que jamais jusques en ce jour On ne vit un pareil tambour.

D'après le même Robinet l'idée première de ce cadeau aurait été suggérée à la Cour de Turin par une réponse du Dauphin au précédent ambassadeur de Savoie, le comte Carrocio, qui, avant de prendre congé, lui ayant demandé ce qu'il devait mander pour lui au jeune prince de Piémont : « Rien, lui dit-il, pour aujourd'hui, sinon qu'un tambour il m'envoye. »

Déjà, en ltiiii, alors que le Dauphin n'avait encore que trois

24 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

un esprit vif, parle bien, mais il est opiniâtre et ne craint que le Roi ; il porte les chausses et la perruque.

De j'ai été conduit chez la petite Madame1; elle est tout à fait belle et bien nourrie ; j'ai adressé ma parole à madame la maréchale de La Mothe et, après les compliments, parlant de sa santé et de sa beauté, je lui ai dit que nous serions bienheureux en Savoie et en Piémont si la petite Madame prenait l'inclination pour ces pays-là qu'avaient Mesdames Marguerite2 et Chrétienne3, toutes deux filles de France. Elle m'a répondu

ans, un personnage de la suite du cardinal Chigi notait déjà les goûts militaires du jeune prince : « On le voit toute la journée se promener à Fontainebleau tantôt avec une petite épée, tantôt avec un pistolet. Un jour le roi, en présence de son confesseur, le jésuite Annat, a dit en posant la main sur la tête de son fils : « Celui-là sera un fameux gentilhomme. » (E. Rodocanachi, Relation et observations sur la Cour de France, 16G4, dans la Revue d'histoire diplomatique, 1894, p. 276).

1. On appelait ainsi la dernière fille du roi, Marie-Thérèse, née le 2 janvier 1667, morte le 1er mars 1672. Deux autres filles du roi étaient déjà mortes, après n'avoir vécu que quelques semaines : Anne-Élisabeth, née le 18 novembre 1662, morte le 30 décembre suivant, et Marie-Anne née le 16 novembre et morte le 26 décembre 1664.

2. Marguerite de France, fille de François I,r, mariée en 1559 à Philibert-Emmanuel, duc de Savoie, morte en 1574.

3. Christine de France, sœur de Louis XIII, mariée en 1619 à Victor-Amédée Ier, duc de Savoie, mère du duc Charles-Emma- nuel II, morte en 1603.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 25

qu'elle souhaiterait fort des choses pareilles comme avantageuses à Madame.

Au sortir de nous sommes montés en car- rosse et arrivés ici à sept heures. Je solliciterai à avoir mes audiences de Monsieur ' et de Madame d'Orléans, puis de Madame, la douairière2.

Pour ce qui est des nouvelles, je ne puis écrire que ce que j'apprends de mes amis et je vois qu'en beaucoup de choses ils jouent à deviner et même les plus éclairés de la Cour 3.

Il est certain qu'à la fin du mois le Roi entrera

en Flandre ; outre les troupes du duc de Lor- raine que commandera M. de Lillebonne '*, il y en

aura aussi du duc de Wurtemberg3. Ledit M. de

Lillebonne servira et roulera avec M. de Créquy B,

1. Philippe, duc d'Orléans, frère du roi, en 1640, avait épousé en 1601 Henriette d'Angleterre.

2. Marguerite de Lorraine, veuve de Gaston, duc d'Orléans, frère de Louis XIII.

3. « Le secret du Roi pour les affaires d'État est incom- parable, écrit Primi, et on parvient plus vite à savoir ce qui a été fait que ce qui se doit faire. » (Primi Visconti, Mémoires, 175.)

4. François-Marie de Lorraine, comte de Lillebonne, en 1624, lieutenant général en 1651. 11 commanda un régiment de cavalerie du duc de Lorraine pendant la campagne de 1667.

5. Eberhard III, duc de Wurtemberg, mort en 1074.

6. François de Blanchefort, marquis de Créquy, lieutenant général en 1655, commanda l'armée du Rhin pendant la cam- pagne de 1667 el fut fait maréchal de France l'année suivante.

26 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

leurs troupes serviront du côté de Luxem- bourg, puis en Alsace ; l'on donne cette espé- rance à M. de Mazarin et qu'il les commandera, pour l'empêcher d'aller exercer la charge de grand-maître de l'artillerie dans la grande armée 5 Saint-Hilaire * commandera ladite artillerie. Tout le monde veut suivre le roi et des lieutenants- généraux demandent à servir de maréchaux de camp, comme a fait M. de Villars2 qui a été élevé en Piémont avec M. le prince de Gonti 3. Tout le monde s'endette, engage vaisselle d'argent et pierreries, font obliger leurs fermiers pour avoir de l'argent ; il n'y a plus de chevaux, tout est cher horriblement et même l'on ne trouve plus la grosse toile à faire des tentes.

Le Roi a donné à Monsieur 200.000 livres pour son équipage, 20.000 à M. de Turenne et 6.000 à chacun des lieutenants-généraux.

1. Pierre de Mormès de Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie en Guyenne en 1659, commanda l'artillerie en second aux sièges de Tournay, de, Douai et de Lille en 1667.

2. Pierre, marquis de Villars, lieutenant général en 1656, fut ensuite ambassadeur de France en Savoie et en Espagne.

3. Armand de Bourbon, prince de Gonti, frère du grand Condé, avait commandé l'armée d'Italie en 1657, conjointe- ment avec le duc de Modène.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 27

La reine, n'étant plus grosse, va à Amiens et peut-être à Arras, puis elle reviendra trouver Monsieur le Dauphin à Gompiègne. Le Roi l'a laissée régente, cela est à une Reine ayant un Dauphin, mais l'on m'a assuré que le Roi, pour le faire, a apporté l'exemple de Votre Altesse Royale qui avait laissé Madame Royale régente quand elle alla à Nice ; elle aura M. le maréchal d'Estrées1, M. le chancelier2 et le conseil auprès d'elle; elle a bien de la joie de sa régence et Madame d'Orléans, qui lui veut mal, en enrage ; néanmoins, comme elle est à Saint-Gloud, elle en a envoyé féliciter la Reine et, pour qu'elle soit en sûreté à Gompiègne, l'on croit que M. le marquis de Cœuvres commandera un petit corps d'armée du côté de Laon et de Soissons.

La Reine fut hier aux Carmélites de la rue du Bouloi. Le marquis de La Fuente3 l'y vit, ils ne

1. François-Annibal, marquis de Cœuvres, maréchal de France en 1626, créé duc d'Estrées et pair de France en 1648.

2. Pierre Séguier, comte de Villemor, chancelier de France, mort en 1672

3. Gaspard Tello de Gusman, marquis de Fa Fuente, ambas- sadeur d'Espagne en France depuis 1662. Rappelé de son ambas- sade an commencement de l'année 1667, il avait pris son audience de congé le 18 mars mais resta en France jusqu'à la

28 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

parlèrent point d'affaires. L'on veut toujours qu'il négocie avec M. de Lionne, l'on m'a néanmoins assuré du contraire et Ton dit qu'il partira bientôt.

Monsieur le Prince fait le malade à Chantilly et l'on dit que le Roi ne s'en veut pas servir parce qu'il tirait encore pension d'Espagne, qui est de celle que l'Espagne lui promit au traité pour sept ans ; le temps est expiré, mais les pensions sont arréragées et dues1. Monsieur le Duc, son fils, sui- vra le Roi.

Je viens de savoir d'un de mes amis qui vient de Saint-Germain qu'après mon départ Monsieur le Dauphin, conduit par madame la maréchale de La Mothe, a porté le tambour dans le conseil, que le roi et les ministres ont été plus de demi-heure à le considérer et qu'ils l'ont admiré. Chacun demeure d'accord que l'on ne peut rien faire de plus mignon à Paris.

rupture complète des négociations au mois d'août 1667, date à laquelle il fut échangé avec l'archevêque d'Embrun, ambas- sadeur de France en Espagne.

1. Gourville a longuement raconté dans ses Mémoires ses négociations en Espagne en 1669 et 1670 pour obtenir le paie- ment des sommes qui restaient encore dues au prince de Condé. On peut voir en outre sur cette question l'étude publiée par M. L. Lecestre sous le titre : La Mission de Gourville en Espagne, dans la Revue des questions historiques, juillet 1892.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 29

Le Roi tient ordinairement conseil tous les jours deux fois, n'interviennent que les trois ministres et quelquefois M. le maréchal de Turenne.

Tout le monde me questionne sur le parti que Votre Altesse Royale prendra en cette rencontre et croit que la succession d'Espagne elle est appe- lée la fera pencher du côté des Espagnols. ' Je réponds que Votre Altesse Royale préférera tou- jours la gloire à l'intérêt, qu'elle ne sera pas en nécessité de se déclarer parce que l'on ne fera pas la guerre en Italie.

Le Parlement d'ici est mal satisfait; l'on a exilé deux présidents et un conseiller sur le sujet des édits ; il a fallu les vérifier sans les voir ; l'on n'a fait que de les leur montrer2. M. le Premier Pré- sident a ordre de ne point laisser assembler les chambres; les guerres civiles de quarante-huit commencèrent pour des pareils sujets, mais à cette

1. Les prétentions du duc de Savoie à la succession d'Es- pagne lui venaient de sa grand-mère Catherine, femme du duc Charles-Emmanuel Ier et fille de Philippe II, roi d'Espagne.

2. Ces mesures furent prises à l'occasion de l'enregistrement de l'ordonnance civile de 1667, au cours duquel le président Miron s'était livré à des observations jugées peu respectueuses. Louis XIV a exposé dans ses Mémoires le procédé qu'il avait

30 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

heure personne n'ose dire mot et tout le monde est réduit à la pauvreté.

M. l'évêque de Laon1, Messieurs ses frères et le maréchal, leur père, sont tous des personnes les mieux faites de la Cour qui y passent pour des grands génies ; ils ont des respects pour votre royale personne qui ne sont pas concevables et ne souhaitent que de la servir. M. de Laon est même venu ici exprès pour me voir de son évêché, M. le marquis de Gœuvres me quitte peu et m'instruit de tout son possible de tout ce qui se fait à la Cour. J'irai voir demain le maréchal d'Es- trées qui m'a mandé. J'ai vu madame de Ville- quier, elle m'a témoigné mille respects pour Ma- dame Royale et empressements pour la servir; comme elle était malade, je ne l'entretins pas longtemps. J'y retournerai quand elle sera guérie.

Mademoiselle de La Vallière demeurera à Ver- sailles avec peu de monde ; elle n'est pas bien, à

suivi pour obtenir l'enregistrement du Parlement en pleine connaissance de cause tout en évitant la formalité des remon- trances. (Mémoires de Louis XIV, éd. Dreyss, II, 225.)

1. César d'Estrées, fils du maréchal d'Estrées, évêque-duc de Laon en 1655, avait été envoyé en 1666 comme ambassadeur à Lisbonne pour y conduire la reine de Portugal. Il fut fait car- dinal en mai 1672.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 31

ce que l'on dit, et l'on croit que le Roi ne cherche qu'un moyen de se défaire entièrement d'elle et de toute l'intrigue des femmes, car l'on dit qu'il en est entièrement saoul. L'on dit d'autre côté que le Roi aime madame de Montespan ' ou qu'il ne fait que dissimuler ; il n'y a que deux jours qu'il se promena avec elle, seuls en carrosse.

De Paris, le 13 mai 1667.

J'ai fait retirer de chez M. le comte de La Tri- nité seize caisses de vin, quatre de rossolis 2, deux de verres, deux il y a des fromages et du

1. Françoise de Rochechouart, fille de Gabriel de Roche- chouart, duc de Mortemart, et de Diane de Grandsaigne, née à Lussac-les-Châteaux le 5 octobre 1640, mariée le 28 janvier 1663 à Louis-Henry de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan, était dame d'honneur de la Reine depuis 1664. D'après le duc d'Enghicn, c'est en 1666 qu'il convient de placer les premiers symptômes de sa faveur. (Jean Lejioine et André Lichtenberger, De La Vallière à Montespan, pp. 165-167.)

2. « Sorte de liqueur composée d'eau-de-vie, de sucre et de quelques parfums. » [Dictionnaire de l'Académie, éd. de 1694.) Le rossolis de Turin était renommé.

32 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

salé ; j'en envoyai hier la moitié chez M. de Lionne ; je ne sais pas comme il les aura agréés, l'on les remit ici à son logis à son maître d'hôtel, et lui est à Saint-Germain ; le maître d'hôtel, en la présence du mien, l'écrivit d'abord à M. de Lionne1. Gomme je n'ai pas vu encore les autres ministres et que leurs parts auraient été petites, j'ai partagé le reste à messieurs de Bellefonds, de Péguilin2et Giraud qui témoignent tous grand zèle pour le service de Votre Altesse Royale. J'ai envoyé aussi du rossolis à M. d'Armagnac. J'ai vu M. de Péguilin, je lui ai remis la lettre de Votre Altesse Royale, il l'a reçue avec beaucoup de respect et témoigna grande passion pour le service de Votre Altesse Royale; j'ai examiné avec

1. M. de Lionne écrivait à ce sujet au président Servien le 15 mai 1C67 : « M. le marquis de Saint-Maurice m'a envoyé un présent fort galant de vin de Piedmont miraculeux, de verres de Venise en très grande quantité et de fromages et de saucis- sons de Bologne. 11 n'a pas été en mon pouvoir de le refuser parce qu'il l'a envoyé chez moi à Paris lorsque j'étais à Saint- Germain et que mes gens en avaient ouvert les caisses avant que j'en eusse aucune connaissance. » (Arch. des Afï. étrang., Savoie, vol. 59, fol. 282.;

2. Antoine Nompar de Caumont, marquis de Puyguilhcm, comte puis duc de Lauzun, en 1632, colonel-lieutenant des dragons du Roi en 1657, venait d'être nommé maréchal de camp le 12 mai 1667.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 33

lui les mémoires qu'il vous avait envoyés concer- nant les dragons.

Le Roi s'est fait faire des armes et veut être à la tête de son armée.

J'ai vu madame de Ghevreuse ; elle ne m'a point parlé, non plus que la première fois que je fus chez elle, des cristaux que Madame Royale lui a envoyés, ni même de vouloir recommander à M. de Colbert les intérêts de Votre Altesse Royale ; je ne l'ai pas voulue presser pour le présent, parce que l'on n'aurait rien pu faire à cause du départ de ce ministre mais, à son retour, je la prierai de solliciter afin que Votre Altesse Royale puisse être payée de ce que l'on lui doit des arré- rages des pensions de feu Madame Royale '.

J'envoie à Votre Altesse Royale la Suite de l'histoire du Palais Royal. A moins que d'en avoir ordre, je ne l'aurais pas fait, car ce ne sont que fadaises et menteries à ce que disent ceux qui savent la véritable histoire ; ceci est fait par des gens pour gagner de l'argent, qui ne fréquentent pas la Cour et n'écrivent que ce qu'ils entendent

1. Christine de France, duchesse de Savoie, mère du duc Charles-Emmanuel II, morte en 1663.

34 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

dire. Votre Altesse Royale remarquera que l'inti- tulation est de la Suite et il se trouve que c'est le commencement des amours du R[oi] et de Ma- dame de L[a] V[allière] ; il est certain, et je le sais de bon lieu, que le Roi, quand il commença à être assidu au Palais Royal, était amoureux de Madame, mais que, l'ayant trouvée préoccupée de passion pour Guiche ', il s'attacha ailleurs.

Cette Madame est bien défaite, l'on connaît qu'elle a quelque chagrin ; elle fait continuelle- ment des caresses aux parents du comte de Guiche et sera à Colombes près de la reine, sa mère, tout autant que Monsieur sera à la suite du Roi et elle y reviendra de Villers-Cotterets elle va accompagner son mari.

L'on dit par Paris que la guerre sera bonne puisque Monsieur ira ; l'on ne voit pas qu'il s'ex- pose fort aux coups ; pendant que le Roi se pré-

1. Armand de Gramont, comte de Guiche, fds du maréchal de Gramont. Le comte de Guiche avait été exilé une première fois en Lorraine, en 1662, lorsque ses assiduités auprès de Madame eurent été surprises par Monsieur et une seconde fois en Hollande, en 1665, après que sa complicité eut été établie dans une affaire de lettre anonyme adressée à la Reine contre La Vallière. (Jean Lemoi.ne et André Lichtenberger, De La Vallière ù Montespan, pp. 333-3i7.)

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 35

pare à ses conquêtes et qu'il est incessamment

dans des conseils ou d'affaires d'Etat ou de guerre.

Monsieur se promène au Cours avec des dames en

mangeant des confitures l.

Vendredi dernier, il y a huit jours, j'écrivis

avec assez de précipitation à Votre Altesse

Royale le récit de mon voyage à Saint-Germain

parce que j'en revins fort tard. Comme je lui

marquai, toute la Cour et Paris sont dans un très

grand empressement du tambour, l'on ne parle

d'autre et tous ceux qui l'ont vu l'admirent. On

l'a fermé, Monsieur le Dauphin ne le voit plus de

crainte qu'il ne le gâte; l'on croit que Sa Majesté

le fera mettre dans son cabinet il a fait amas

de choses curieuses ; il est estimé cent mille

livres. M. le comte de Soissons qui a encore

la fièvre tierce me disait dernièrement que, quoi

1. Tous lis mémoires du temps sont d'accord pour constater les profondes différences existant entre le caractère de Louis XIV et celui de son frère. « Il avait, écrit la seconde Madame en parlant de ce dernier, les manières d'une femme plutôt que d'un homme, il n'aimait ni les chevaux, ni la chasse, il ne se plaisait qu'à jouer, tenir un cercle, bien manger, danser et faire sa toilette. » (Correspondance de Madame, éd. Brunet, I, 204; Métnoires de Saint-Sitnon, éd. de Boislisle, VIII, 343-349, 022-630 ; Relation de la Cour de France, par Ezéchiel Spanheim, éd. Bourgeois, 139-142; Pimu Visconti, Mémoires, 190.)

36 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

que je lui dise, qu'il ne croyait pas qu'il y eût à Turin des joailliers capables de faire ce tambour. Tout le monde dit qu'il est venu dans une bonne conjoncture et que c'est une assurance que Votre Altesse Royale fera battre le tambour pour le service du Roi.

Depuis ce jour-là je me suis employé à conti- nuer à avoir mes audiences, mais l'embarras du voyage du Roi occupe toute la Cour ; quelquefois les princes sont icietd'autres fois à Saint-Germain, cela est cause que je n'ai pu aller au Palais Royal que mardi dernier. Je fus levé de céans par le maître de cérémonie et les carrosses de Monsieur; j'eus audience de lui, de madame la duchesse d'Orléans et de la petite Mademoiselle *. Madame de Saint-Chaumont2, sa gouvernante, me dit que cette princesse demandait souvent des nouvelles de Monseigneur le Prince de Piémont et qu'elle s'intéressait fort pour sa santé. Je lui répondis que Monseigneur le Prince de Piémont avait l'air et fai-

1. Marie-Louise, première fille du dur d'Orléans et de sa première femme, Henriette d'Angleterre, ('tait née en l(i62; elle épousa en 1 079 Charles II, roi d'Espagne.

2. Suzanne-Charlotte de Gramont, mariée à Henri de Miolans, marquis de Saint-Chaumont, gouvernante des enfants du duc d'Orléans.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 37

sait espérer d'être un jour fort galant et qu'il héri- terait de cette qualité de ses pères comme de toutes leurs autres royales vertus; je crus qu'il fallait répondre à cette dame par une galanterie. Je pris garde que toutes les fois que madame la duchesse d'Orléans parlait de Madame Royale, elle la nommait toujours Madame Royale; ils me firent tous des grands honneurs et parlèrent avec estime de Votre Altesse Royale.

L'on a fait dire aux ministres des princes étrangers de se rendre à Compiègne lorsque la Reine y sera ; l'on ne m'a rien dit. Quoique je n'aie point eu de nouvelles de Votre Altesse Royale sur le sujet de ce voyage, j'ai néanmoins prié M. de Bonneuil de savoir du Roi s'il aurait pour agréable que je le suive, j'ai cru que Votre Altesse Royale ne désapprouverait pas que j'allasse le servir et je serais ravi d'apprendre mon métier d'un si grand maître que lui ; j'attends de savoir ce que je deviendrai.

Il n'y a plus ici pour ambassadeurs que le mar- quis de La Fuente, celui de Venise ! et un de

1. Marc-Antoine Giustiniani, ambassadeur de Venise en France de 1665 à 1668.

38 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

Hollande *. Le premier part bientôt, il va boire les eaux à Bourbon et de en Espagne, je ne l'ai pas pu encore voir, quoique hier j'envoyasse chez lui pour cela ; il était allé à Versailles prendre congé de la Reine qui y était.

Le second est un mélancolique, retiré, et qui sort très peu.

Celui de Hollande est toujours incommodé, c'est pourquoi il y a ici pour négocier en sa place et sans caractère un nommé Van Beuningen2, homme d'esprit et chaud, qui n'a que trente-six ans, qui a déjà fait ici une ambassade extraordinaire ; il ne bouge de Saint-Germain, il négocie souvent avec le Roi et avec M. de Lionne ; il ne sait néan- moins que dire du sujet du voyage de Sa Majesté en Flandre, le Roi lui ayant protesté qu'il ne prétendait rien à ce que les Etats possèdent en Brabant.

1. Guillaume Boreel, ambassadeur de Hollande en France. Les contemporains le représentent comme « un peu misan- thrope cl même hargneux ». (Vingt (innées de République par- lementaire au XVIIe siècle. Jean de Witt, par A. Lefèyre- Pontalis, I, 284.)

2. Copiai] Van Beuningen, conseiller de la ville d'Amsterdam, avait été ambassadeur extraordinaire de Hollande en France de 1662 à 1665. J! lut le principal instigateur de la ligue contre la France en 1668.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 39

VI

De Paris, le 17 mai 1067.

Le Roi a avoué la fille qu'il a eue de mademoi- selle de La Vallière, l'a nommée Marie-Anne de Bourbon1, a acheté en Poitou une terre auprès de celle de La Vallière du nom de Vaujours, l'a érigée en duché et pairie sous le nom de duché de La Vallière; il l'a donnée à la mère et à la fille et après elles le duché sera éteint. Vaujours coûte huit cent mille livres. Cette nouvelle duchesse prit séance et siégea au cercle samedi dernier, ce qui inquiéta un peu la Reine, laquelle n'en témoigna néanmoins rien au Roi. L'on dit que cette maîtresse du Roi est sur le déclin de sa faveur, elle suit la Cour jusques à Arras d'où elle reviendra à la suite de la Reine. Le Roi a été tous ces jours de mauvaise humeur, soit à cause de La

1. Marie-Anne de Bourbon, connue sous le nom de Made- moiselle de Blois, mariée en janvier 1680 à Louis-Armand de Bourbon, prince de Gonli.

40 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

Vallière, soit à cause de la guerre; il voudrait bien ne s'être pas tant avancé ; l'on attend le courrier d'Espagne, croyant que les Espagnols auront peur et qu'ils offriront quelque chose, mais l'on dit que la régente a résolu de ne rien donner.

Le maréchal de Gramont se prosterna der- nièrement aux genoux du Roi, lui dit qu'il le suppliait d'agréer le retour du comte de Guiche et qu'il purgeât toutes ses fautes et sa mauvaise conduite par ses services dans ses troupes en por- tant le mousquet. Le Roi lui répondit que bientôt il lui ferait faire réponse et, ayant trouvé M. Le Tellier, il le chargea d'aller dire au maréchal de Gramont qu'il était inutile qu'il lui parlât plus de son fils, que, tant qu'il serait Roi, qu'il ne reviendrait jamais en France, ce qui porta ce maréchal dans le désespoir1. Cela a fort affligé

1. Louis XI V revint promptement sur cette première réso- lution. Le comte de Gramont écrivait à Bussy-Rabutin le 20 juillet 1667 : « Le roi a permis au comte de Guiche d'aller avec le maréchal de Gramont, son père, dans son gouver- nement, au premier mot que le comte de Gramont en a dit au roi. La comtesse de Guiche a été laite dame du palais de la J'.eine sans nulle sollicitation. » Quelques années plus tard, le comte de Guiche prit part à la guerre de Hollande et su brillante conduite lors du passage du Rhin en 1672 l'avait presque complètement rétabli dans sa première faveur lorsqu'il

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 41

Madame; cette princesse est fort déchue, il lui manque des dents et ce qui lui en reste sont fort gâtées; sa taille se rend aussi difforme et elle commence de ressembler à sa mère.

J'ai été aujourd'hui chez M. le prince de Condé ; il m'a dit qu'il était bien serviteur de Votre Altesse Royale, qu'il avait eu toute sa vie intention et passion de la servir; puis il s'est enquis à quoi Votre Altesse Royale s'occupait ; je lui ai dit que c'était à régler vos Etats, à fortifier vos places ; nous avons parlé longtemps de Verrue, il est ins- truit de la situation et de tout ce qui se passa à ce fameux siège1. Il a après parlé de Verceil, s'est fort voulu instruire de la manière que Votre Altesse Royale la faisait fortifier ; il a trouvé que c'était une grande entreprise et lorsque je l'ai assuré qu'il en coûterait 200.000 écus à Votre Altesse Royale et que les fortifications seraient bientôt en état, il a été émerveillé. Gomme il est chasseur, il a voulu savoir de la manière que Votre

mourut l'année suivante dans la campagne du Palatinat. {Correspondance de Roger de Rabutin, comte de Bussy, I, 51; Primi Visconti, Mémoires, 3G-37.)

1. La place forte de Verrue avait été assiégée et prise par les Français en 1532, elle le fut de nouveau par Vendôme en 1705.

42 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

Altesse Royale chassait en Piémont et si le pays était fort. J'ai vu aussi Monsieur le Duc ' et j'ai reçu un accès favorable de tous deux ; Monsieur le Prince se va retirer à Chantilly et Monsieur le Duc servir à son régiment.

Le Roi, en déclarant sa fille légitimée Marie- Anne et en faisant La Vallière duchesse, a été déclarer à la Reine qu'il ne la toucherait de sa vie et l'on assure qu'il est ferme dans ses résolutions et fidèle dans ses paroles ~.

VII

Paris, le 20 mai 16G7.

Mercredi je visitai M. le marquis de La Fuente, je lui expliquai la passion que Votre

1. Henri-Jules de Bourbon, duc d'Enghien, fils du grand Condé, prince de Condé à la mort de son père, en 1643, mort le 1er avril 1709. On l'appelait d'ordinaire Monsieur le Duc, de même que le chef de la Maison de Condé portait le titre de Monsieur le Prince.

2. Celte parole s'accorde avec la tradition d'après laquelle Louis XIV aurait déclaré à la Reine qu'a trente ans il se rangerait. (Louise de La Vallière et la jeunesse de Louis XIV, par J. Laiu, 172.)

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV ï'-\

Altesse Royale a pour le service de Sa Majesté Catholique et l'estime qu'elle fait de sa personne. Il m'assura que la Reine avait des grands attache- ments d'amitié et de consanguinité pour Votre Altesse Royale et ses intérêts et pour son regard de très grands respects, qu'il voudrait bien lui pouvoir rendre ses très humbles services et qu'il me priait d'assurer Votre Altesse Royale qu'en quelque lieu qu'il aille, qu'elle aura en sa personne un serviteur assuré; qu'il a été le plus malheureux de tous les hommes d'avoir été par toute l'Eu- rope sauf dans la cour de Votre Altesse Royale ; qu'il lui avait des grandes obligations des honneurs qu'elle avait faits à son fils passant à Turin pour son ambassade à Venise l, comme aussi de la protection dont elle honorait M. le marquis de Florence, son gendre. Ce furent ses propres paroles qu'il proféra avec un visage de soumission et de Son Altesse Royale à chaque

1. V. Gaspar de Teves, Cordova, Tello y Guzman. second marquis de La Fuente, d'abord capitaine des gardes du gouver- neur du Milanais, puis ambassadeur d'Espagne à Venise, fut plus tard ambassadeur d'Fspagne en Angleterre, puis en France. (Recueil des Instructions aux ambassadeurs. Espagne, par A. Morel-Fatio, I, 314.)

44 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

parole. Son discours fut en italien ; c'est un homme agréable, fort délié, et qui joint à la qualité de grand politique celle d'un habile cour- tisan ; mais, Monseigneur, ne désapprouvez pas, s'il vous plaît, si je fais confidence à Votre Altesse Royale de la passion qu'il a pour Madame Royale; il m'en parla comme de la plus belle princesse qu'il ait jamais vue : il admire son esprit, sa majesté, sa taille, son bien danser et me dit que les plus doux moments qu'il avait passés en sa vie, c'était à une répétition de ballet de la Reine, il voyait Madame Royale tous les soirs. Il m'a chargé de l'assurer qu'elle n'a pas au monde un serviteur plus assuré ni plus fidèle que lui et je suis certain que si Madame Royale voulait exiger quelques services de lui, qu'il s'y employerait de toutes ses forces.

Notre entretien ne fut que de choses indifférentes et de sa santé qui est en mauvais état : il est si gout- teux qu'il ne peut marcher. Il croit néanmoins de partir bientôt et n'ira plus aux eaux, mais à droi- ture en Espagne la régente l'appelle pour être du conseil et de son parti ; il se plaint de ce que le Roi et ses ministres lui ont toujours caché cette

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 45

guerre et qu'en Espagne on ne lui a pas donné créance, leur ayant plusieurs fois donné avis de se tenir prêts. Néanmoins l'on assure le contraire : que lui n'a jamais cru la guerre et qu'il a toujours écrit en Espagne de n'avoir aucune appréhension et que c'est maintenant ce qui fait ses chagrins1. Le Roi n'a pas donné des nouvelles commissions pour faire des troupes, cela persuade qu'il y a encore quelque espérance pour traiter à l'amiable avec les Espagnols des intérêts de la Reine. L'on dit hautement que Votre Altesse Royale n'attend que de voir commencer et bien établir la guerre pour se déclarer et sur ce sujet beaucoup de per- sonnes m'envoient offrir de faire des troupes pour le service de Votre Altesse Royale ; je les remer- cie et leur dis que Votre Altesse Royale n'a pas

1. Le marquis de La Fuente ne paraît point avoir gardé ran- cune de ses mésaventures diplomatiques. Il écrivait plus tard à Lionne : « Je me porte bien et n'ai point usé d'autre remède que de renoncer à être ambassadeur, car bien que je le fusse en un lieu l'on me comblait d'bonneurs et j'avais l'avantage de vous faire enrager, je me félicite de ne plus exercer ce vilain métier. » Lionne écrivait de son côté, en parlant de lui, a l'archevêque d'Embrun : « Vous trou- verez ce ministre un forl galanl homme, fin et adroit, par- lant beaucoup, mais agréablement et avec grande vivacité. » (Marquis de Villars, Mémoires de la Cour d'Espagne, publiés et annotés par M. A. Morel-Fatio, 334-335.)

46 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

besoin de troupes, que je voudrais bien pouvoir savoir leurs noms pour instruire Votre Altesse Royale des bontés qu'ils ont pour elle, qu'ils ne doivent pas appréhender que leur secret soit révélé, mais ils ne veulent pas pour tout cela se déclarer.

VIII

Paris, le 27 mai 1667.

Dimanche matin messieurs les ministres par- tirent et ce qui fit l'admiration de tout Paris et des esprits les plus éclairés c'est qu'ils partirent ensemble, dans le même carrosse, et de chez M. de Golbert l ; les politiques croient qu'ils ont observé toute cette conduite parce que l'on publiait la disgrâce de ce dernier ministre qui n'est haï que parce qu'il a la direction des finances. L'on n'ap-

1. Le roi était parti de Saint-Germain pour la campagne de Flandre le 10 mai et arrive le 21 à Amiens. L'armée prin- cipale, que Turenne commandait sous le roi, comptait 35.000 hommes. Deux corps d'armée commandés, l'un par le duc d'Aumont et l'autre par le marquis de Créquy, devaient pro- téger ses mouvements, le premier du côté de la mer, le second du côté de l'est.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 47

préhende pas de ce triumvirat les malheurs dans le royaume que celui d'Octave, d'Antoine et du jeune Pompée causèrent dans la république de Rome, mais l'on attend toutes sortes de félicités par leur belle union, par leur clairvoyance, par leur zèle et par leur savoir. Messieurs de Golbert et de Louvois avaient eu quelque démêlé à Saint- Germain peu de jours avant le départ de Leurs Majestés et le Roi, l'ayant su, n'approuva pas la conduite de M. de Golbert.

Dimanche dernier, M. le duc de Laon me fit l'honneur de me donner à dîner en compagnie de messieurs de La Rochefoucauld ! et maré- chal d'Albret 2, deux des plus grands génies du royaume, et après avoir été bien régalés pour le corps, nous allâmes nous rassasier l'esprit dans la bibliothèque de M. de Golbert qui est mer- veilleuse et grande comme la moitié de la galerie de Votre Altesse Royale à Turin. Entre autres choses curieuses, nous vîmes toutes les négocia- tions et le ministère de feu M. le cardinal

1. François, duc de La Rochefoucauld, l'auteur des Maximes.

2. César - Phébus d'Albret, maréchal de France en 1653, nommé gouverneur de Guyenne en 1670.

48 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

Mazarin en deux cents volumes in-folio, et tous manuscrits, lettres, instructions, mémoires et traités. Je voudrais bien y pouvoir aller quelque- fois, j'apprendrais bien des choses concernant les intérêts de Votre Altesse Royale. Il faut avouer que M. de Colbert a bien travaillé pour la mémoire de feu M. le cardinal Mazarin, il a bien su mettre en évidence tout ce qui lui est avantageux et cacher ce qui lui pouvait apporter de la disrépu- tation, particulièrement du côté de l'intérêt.

IX

Paris, le 3 juin 1667.

Je partirai demain et m'en irai incessamment sera le Roi et d'abord je lui remettrai la lettre de Votre Altesse Royale. Qu'elle n'appréhende pas que je l'engage en rien; je n'ai d'ambition que de la bien servir et la meilleure qualité qui soit en moi est de savoir obéir ponctuellement et sans raisonner sur les ordres que l'on me donne. Il me sera facile de joindre Sa Majesté puisque les

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 49

ministres sont encore à La Fère outre que M. le maréchal de la Ferté s'achemine à l'armée et plu- sieurs autres personnes de qualité.

Je visitai l'ambassadeur de Hollande qui est un bonhomme, âgé et fort incommodé; il est ici il y a dix-huit ans et je crois qu'il y laissera ses os. Jamais ambassadeur n'a parlé de Votre Altesse Royale ni au nom de Messieurs les Etats ni de son chef avec tant de marques de respect et de vénération que lui. Notre entretien fut de la beauté du pays de Piémont il a été il y a cinquante ans, et en- suite de celui de Hollande qui nous porta au sujet de l'assemblée de Bréda1. Il croit qu'elle tirera en longueur et par l'adresse des Français, afin de les tenir toujours en échec avec les Anglais et par- la les empêcher de prendre d'autres résolutions.

Il me parla ensuite de l'affaire de Genève et me dit qu'il me demandait cette paix. Je lui dis qu'il n'y avait rien de si facile, que si ces gens-là ren-

1. C'est dans cette ville que venaient de commencer les négociations entre l'Angleterre d'une part, la France et 1rs Provinces-Unies d'autre part, négociations qui aboutirent au traité du 31 juillet 1667. Les Hollandais reprochaient alors vivement à Louis XIV d'avoir manqué de les secourir dans leur lutte contre l'Angleterre.

4

50 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

daient à Votre Altesse Royale les déférences qu'ils lui doivent par une députation, que la chose serait bientôt terminée. Je lui fis en après une petite déduction de leur extraordinaire procédé et de leurs attentats; il n'approuva pas leur conduite. Je lui répliquai que c'étaient eux qui voulaient faire la guerre à Votre Altesse Royale, qu'ils avaient armé les premiers et levé des troupes, qu'ils imploraient de tous côtés le secours de leurs amis et de leurs alliés et que même l'on publiait que Messieurs les Etats leuravaient donné 150.000 écus. Il me dit que cela était faux et qu'ils ne faisaient pas de si grands présents à la fois.

Il y a ici un galant homme nommé M. de Cyrano 1 ; il est fort intelligent et fort zélé pour le service de Votre Altesse Royale, il lui enverra les nouvelles d'ici pendant mon absence ; il méri- terait bien quelque gratification.

L'on dit que le Roi est fort en colère contre le

1. M. de Saint-Maurice reviendra à plusieurs reprises sur ce personnage, « ancien trésorier général des aumônes du roi », sur l'étendue de ses connaissances et la valeur do ses infor- mations. Les Archives de Turin ne possèdent de lui que quel- ques lettres insignifiantes, toutes relatives au règlement de ^ratifications qui lui étaient payées assez irrégulièrement.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 51

marquis de Castel Rodrigo1 de ce qu'il fait courir des libelles diffamatoires contre lui afin de retenir les Flamands dans l'obéissance par la crainte de tomber sous la domination d'un Roi qu'il fait passer pour un tyran, par un dénombrement qu'il fait des exactions qu'il tire de ses peuples ; pour un cruel, parce qu'il veut dépouiller un pupille; et pour un homme mol et efféminé qui mène toujours une maîtresse avec lui et dans le carrosse même de la Reine et semblables autres paroles inju- rieuses qui sont des marques de la plus grande faiblesse du monde.

X

De Gompiègne, le 6 juin 1667.

L'on dit secrètement ici que le Roi a des intelligences dans Valenciennes, qu'il fait aller la

1. Don Francisco de Moura, marquis de Castel-Rodrigo, gou- verneur général des Pays-Bas. Lefèvre d'Ormesson, qui rap- porte le même fait, note ainsi l'impression de Louis XIV : « Les ennemis firent publier ù Amiens des placards fort hor- ribles contre le Roi. Le Roi les lut et dit à M. de Villeroy que c'étaient des vers à sa louange. » {Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, II, o06.)

52 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

Reine exprès à Avesnes pour la conduire à Valen- ciennes et que les habitants ont promis d'ouvrir les portes dès qu'ils la verront, mais M. le maré- chal d'Estrées m'a dit qu'il n'en sait rien. Quoi- que la Reine soit régente et qu'elle ait ici des conseillers, l'on n'y résoud rien, l'on mande toutes les propositions au camp d'où viennent toutes les résolutions.

J'ai été chez la Reine : elle m'a fait un accueil très favorable, m'a demandé comme se portait Madame de Savoie, si elle était grosse, si le Prince de Piémont était beau et puis a dit qu'elle aimait bien Madame de Savoie. Elle s'est promenée sur la terrasse du château, puis s'est retirée parce qu'il y faisait du vent ; elle est entrée chez Monsieur le Dauphin qui soupait, la Reine lui a toujours donné à manger et, Monsieur le Dauphin me regardant, madame la maréchale de La Mothe lui a demandé s'il me connaissait ; il a répondu : « C'est lui qui m'a donné un tambour », et la Reine s'est tournée à moi et m'a dit qu'il était trop beau, que tout le monde a encore admiré. Votre Altesse Royale pourra bien juger que, ne voyant pas des per- sonnes de grande force, j'y ai parlé avec hardiesse.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV o3

Il y avait mademoiselle de Montpensier, madame la princesse de Bade, les autres dames de la Cour, M. de Luxembourg 1 et M. le marquis de Cœuvres. Monsieur le Dauphin est le plus beau et le plus vif enfant que j'aie vu ; je l'admire, il perd tout à fait ses opiniâtretés.

D'abord que la Reine a été sur la terrasse, mademoiselle de Montpensier y est venue. Je l'ai saluée profondément, elle m'a d'abord reconnu et m'a fait la révérence en me riant contre ; elle avait avec elle le vieux LeBret2 que Votre Altesse connaît, qui m'a abordé. Quand nous avons été dans la chambre de Monsieur le Dauphin, elle m'a d'abord abordé. Je lui ai dit que je ne voulais lui faire la révérence que dans son appartement; elle m'a de- mandé avec empressement des nouvelles de Votre

1. François-Henry de Montmorency, comte de Bouteville, en 1628, avait suivi le parti des Princes pendant la Fronde. Rentre' en France après la paix des Pyrénées, il avait épousé en 1661 l'héritière du duché-pairie de Piney-Luxembourg et avait été reçu duc et pair l'année suivante. Il fut fait maré- chal de France en 1073.

2. Alexandre Le Bret, d'abord capitaine au régiment de Piémont, ensuite lieutenant-colonel au régiment Royal-Vais- seaux en 1654, colonel du même régiment en 1655, avait été créé maréchal de camp en 1665. Il fut fait lieutenant général le 13 février 1074 et mourut le 23 mars 167(J.

54 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

Altesse Royale, de Madame Royale et de Monsieur le Prince. J'ai été après pour la voir à son appar- tement, je ne l'ai pas trouvée, il était nuit, je me suis retiré pour écrire, car demain matin il me faut partir au jour pour gagner La Fère. Il y a douze lieues et comme j'ai besoin de mon équi- page pour la campagne, si je le ruine les pre- mières journées, il faudrait me retirer pour en former un autre. Cependant il faut que je suive la Reine car je ne saurais passer de Guise à Avesnes qu'avec son convoi.

XI

De La Fère, le 8 juin 1667.

La Reine partit hier à huit heures du matin de Gompiègne ; elle avait dans son carrosse made- moiselle de Montpensier, madame la princesse de Bade, les dames de Béthune1 et de Montespan ;

1. Anne-Marie de Beauvillier de Saint-Aignan, mariée en 1629 à Hippolyte de Béthune, comte de Selles, dame d'atours de la Reine.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 55

mesdames de Montausier1 et d'Humières2 allaient dans le second carrosse pour leur commodité. Elle avait cent vingt chevaux d'escorte. Sa Majesté arriva à Noyon à onze heures. L'évêque qui est pair et de la maison de Clermont ! voulut la haranguer à la tête de son chapitre ; elle n'en voulut point non plus que du Présidial et des échevins ; elle dina dans son carrosse, puis elle continua son chemin par Chauny et arriva ici à six heures. Cette place est sur la rivière d'Oise dans des marais, poste con- sidérable que feu le cardinal Mazarin a pris plaisir de faire fortifier et revêtir de briques ; les fonda- tions et les ornements en sont de pierre ; en cas de siège, il y a des écluses que l'on lâche et l'on peut inonder le pays d'alentour. M. le duc de

1. Julie d'Angennes, née en 1607, mariée en 1645 à Charles de Sainte-Maure, duc de Montausier, nommée gouvernante des enfants de France en 1661 et dame d'honneur de la Reine en 161

2. Louise-Antoinette-Thérèse de La Chastre, mariée en 1653 à Louis de Crevant, marquis, puis duc d'Humières, dame d'honneur de la Reine depuis 1666. o Elle avait été', dira plus tard d'elle Saint-Simon, Tort belle el riche. C'étail une pré- cieuse qui importunai quelquefois le maréchal et toute sa bonne compagnie, s> [Mémoires de Saint-Simon, éd. de Bois- lisle, 11. 180.)

3. François de Clermont-Tonnerre, pair de France et com- mandeur des ordres du Roi, nommé évoque de Noyon le 2 octobre 1661, mort le 13 février 1701.

56 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

Mazarin en est gouverneur ; il n'y a ici qu'un lieu- tenant de roi nommé La Brosse et cinquante hommes de garnison.

La Reine joua à l'impériale avec le marquis de Gordes1 jusqu'au souper ; elle se mit à table à neuf heures et toutes les princesses et dames qui la suivent avec elle. J'y assistai ; elle mangea bien et fut de bonne humeur, elle parle bien français, elle vit avec mesdames de Bade et de Montespan. Avant son souper, la nouvelle arriva que la duchesse de La Vallière devait arriver pour suivre la Reine à Avesnes ; d'abord la Reine donna les ordres que l'on ne fermât point les portes ; néan- moins cette duchesse n'est pas encore venue. Sa Majesté va dîner à Villiers-le-Sec elle trouvera deux cents chevaux qui l'escorteront jusqu'à Guise, quoiqu'il n'y ait aucun péril.

L'on eut des nouvelles du camp de Gharleroi d'où l'on mande que le Roi s'applique continuel- lement et avec plaisir à ce qui est de la guerre, ce qui en fait croire la continuation ; l'on croit

1. François de Simiane de Pontevès, marquis de Gordes, grand sénéchal et lieutenant de Provence en 1656, chevalier d'honneur de la Reine en 1666.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 57

que ce fort sera bientôt en état ; il en a donné le gouvernement au sieur de Montai *, galant homme qui a toujours servi Monsieur le Prince et com- mandé dans Rocroy pour lui et tant que cette place a été dans ses intérêts.

Depuis ma lettre écrite j'ai su que le Roi, venant à Saint-Cloud avec des relais, avait amené avec lui la duchesse de La Vallière dans son carrosse, nonobstant sa grossesse; qu'elle doit faire ses couches à Versailles et que le Roi prie mesdames d'Armagnac et de Bouillon de lui vouloir tenir compagnie; plusieurs raisonnent sur cela et cha- cun selon sa passion ; les uns disent qu'elle est tou- jours bien et les autres que le Roi ne s'en soucie plus, qu'il ne l'a pas voulu mener avec la Reine et s'en défaire, que ses couches ne sont pas si proches et que le voyage de la Reine ne sera que de trois semaines.

1. Charles de Monsaulnin, comte de Montai, en 1G20, gouverneur de Charleroi en 1GG7, maréchal de camp en 1672, lieutenant général en 1676, mort le 28 septembre 1696.

§8 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

XII

D'Avesnes, le H juin 1667.

Je me donnai l'honneur d'écrire à Votre Altesse Royale le six du courant, de Compiègne, et de La Fère le huit au matin, d'où la Reine partit à dix heures, dîna à Villiers-le-Sec elle trouva le sieur de Bissy1, ce victorieux des Turcs, qui est mestre de camp et l'un des brigadiers de la cava- lerie ; il avait deux cents chevaux pour l'escorter jusqu'à Guise qui est une jolie ville de la Picardie sur la rivière d'Oise. Le château en est bon et bien fortifié; M de Turenne l'assiégea en l'année cinquante, lorsqu'il servait les Espagnols et, un peu devant la bataille de Rethel, il y lit jouer une mine qui ne servit qu'à fortifier la place et fut contraint après trois semaines de lever le siège

1. Claude de Thiard, marquis de Bissy, colonel en 1659, bri- gadier de cavalerie le 12 mars 1664, avait pris part cette même année au combat du Saint-Gothard, dans lequel un corps de troupes françaises de 6.000 hommes, sous les ordres de Coligny, avait fortement aidé à la victoire des Impériaux sur les Turcs.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 59

le lendemain, jour de la Fête-Dieu. Après avoir ouï la messe, la Reine en partit, escortée toujours par M. de Bissy avec sept cents chevaux, mais M. le marquis de Gœuvres commandait comme lieutenant général. Je m'offris ce jour-là à lui pour lui servir d'aide de camp et marchai toujours avec lui à la tête des troupes ; il y a du plaisir à lui voir donner ses ordres ; il détachait à tout mo- ment sur la droite et sur la gauche pour prendre ses sûretés, car il y a mille chevaux dans Cambrai ; le pays est mauvais dans des collines, des bois et de fâcheux défilés; nous marchâmes treize heures.

Le Roi était arrivé proche d'ici à dix heures du matin avec deux mille chevaux en seize esca- drons, M. le marquis de Duras commande le tout; il n'a que deux volontaires avec lui, le sieur de Brancas1 et le marquis d'Arcy2; les autres

1. Charles, comte de Brancas, mestre de cani|>, lieutenant du régiment d'Orléans-Cavalerie en 1647, maréchal de camp en 1649, s'était démis de son régiment en 1650 et avait été nommé chevalier d'honneur de la Reine-mère en 1661.

2. René Martel, marquis d'Arcy, mestre de camp du régi- ment de Conti, lui envoyé à Turin en 107:; pour y porter les condoléances de Louis XIV à l'occasion de la mort du duc Charles-Emmanuel 11. Il fui ensuite nommé ambassadeur de France auprès du duc Victor-Amédée 11 en 1684. « Il était,

60 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

sont des officiers de sa personne ou des troupes. Il n'y a ici de ministre que M. de Louvois. Le Roi vint avec deux cents chevaux à la ren- contre de la Reine à une lieue d'ici, et dès lors qu'il l'eut jointe, il marcha toujours à cheval à côté du carrosse et entra dans la ville après la Reine, toutes ses gardes et chevau-légers l'épée à la main. A l'entrée toute la cavalerie était sur une ligne ; je n'ai jamais rien vu de si beau, chaque escadron était de cent cinquante maîtres, il y avait trois et quatre étendards par escadron.

Gomme il n'y a ici ni M. de Lionne ni M. de Bonneuil, je priai, vendredi après le dîner, M. le marquis de Cœuvres de dire au Roi que j'avais une lettre à lui remettre; il me fit dire qu'il avait beaucoup à faire, qu'il me priait de ne pas le tenir longtemps, mais que j'eusse un peu de patience dans son antichambre ; il négocia avec M. de Louvois, puis avec M. de Duras, et après il me fit appeler dans sa chambre il était seul avec son écritoire et du papier, prêt à écrire,

écrira plus tard Saint-Simon, fort estimé et s'était fait une grande réputation dans ses ambassades. » (Mémoires de Saint- Simon, éd. de Boislisle. I, 91.)

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Gl

mais debout. Je lui dis que j'étais au désespoir de lui présenter la lettre de Votre Altesse Royale si tard, mais que je ne l'avais pas pu joindre; il me répondit : « Je sais que vous êtes venu avec la Reine, elle me l'a dit ».

Je lui dis encore que la lettre que je lui présen- tais était en réponse d'une qu'il avait fait l'honneur à Votre Altesse Royale de lui écrire et que Madame de Servien lui avait présentée de sa part. Il la prit et la lut, puis la replia et comme il ne me dit mot au sujet de ladite lettre, je le remerciai ensuite de celle qu'il avait écrite à ceux de Genève; je lui dis que, par le conseil des cantons protestants, ils avaient encore à Aarau refusé de nouveau sa mé- diation ; il me dit qu'il en avait ouï dire quelque chose ; je lui représentai que ces gens-là pous- saient à bout Votre Altesse Royale par le conseil des mêmes cantons et que je croyais qu'il ne souf- frirait pas que dans cette affaire il y demeurât de la réputation de Votre Altesse Royale, que vous vous mettiez en état de l'empêcher et comme il m'avait fait dire qu'il avait à faire, je finis ce dis- cours en lui disant que j'en entretiendrais à l'ar- mée M. de Lionne. Il m'assura qu'il ferait tout

62 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

ce qui serait en son pouvoir pour les satisfac- tions de Votre Altesse Royale. Je ne voulus pas l'importuner mais seulement lui donner à penser sur le mépris que ceux de Genève faisaient de sa médiation et de la méfiance qu'ils avaient de sa personne, et aussi je lui fis connaître que Votre Altesse Royale n'était plus d'humeur à souffrir d'eux. Au camp de Charleroi, j'entretiendrai plus au long M. de Lionne et ferai mon possible pour que Sa Majesté écrive de nouveau à ceux de Genève ; peut-être qu'entre-ci et ce temps-là ils auront fait réponse au Roi qui donnera lieu à cette seconde lettre. En me retirant je remerciai Sa Majesté de ce qu'elle m'avait fait l'honneur de me permettre de la suivre cette campagne. Elle me fit des réponses très avantageuses pour ma personne. Le Roi couche sur la paille, a une application continuelle, fait tout et de bonne grâce, sans em- pressement et en maître; il paraît lier mais il a les commandements très doux.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 63

XIII

D'Avesncs, le 13 juin 1607.

Demain Leurs Majestés se sépareront : la Reine s'en va par La Capelle, Vervins, Liesse et Soissons à Compiègne et le Roi droit au camp. Monsieur le Dauphin a eu la rougeole à Compiègne, il a été saigné, la Reine s'en alarmait fort et voulait partir pour l'aller faire servir. M. Vallot1, le médecin, a dit, après avoir lu les relations du mal, qu'il n'était pas nécessaire, que Monsieur le Dauphin présentement se portait bien. Le cour- rier, qui est venu dit, que ce petit prince, nonobs- tant son mal, chantait toujours les airs du ballet dans son lit. Le Roi a incessamment travaillé ici ; sur le soir, après la prière, il a joué avec la Reine, la duchesse de La Vallière, Sanguin2, le maître d'hôtel, et l'abbé de Clermont.

1. Antoine Vallot, en 1594, premier médecin d'Anne d'Au- triche puis de Louis XIV, mort en 1671.

2. Jacques Sanguin, seigneur de Livry, maître d'hôtel ordi- naire du roi, nommé capitaine des chasses de Livry et de Bondy en L668. En 1676 il acheta du maréchal de Bellefonds la charge de premier maître d'hôtel du roi.

64 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

Le sieur de Van Beuningen, envoyé de Hol- lande, me voyant hier matin au lever du Roi, m'aborda et me fit des compliments fort civils ; c'est assurément un galant homme et l'on le tient pour celui de tous les Etats le plus fort pour la négociation ; il est présentement hors des gonds dans cette Cour, il n'y est pas vu de bon œil et l'on n'y en fait plus cas comme les autres fois. Il vit hier M. de Louvois qui lui dit qu'il pou- vait aller avec la Reine, que le Roi allait faire de grandes marches et incommodes, que dans dix ou douze jours il serait dans un poste fixe, que l'on appellerait la Reine à ce voisinage-là, avec laquelle il pourrait aller joindre le Roi. Cela fait connaître que l'on n'agrée pas sa présence au camp. Il demande ici l'exécution d'une promesse qu'a faite en Hollande M. d'Estrades1, qui est que l'armée navale de Sa Majesté sortirait en mer et se joindrait à celle des Etats contre l'Angleterre, à quoi l'on a peine ici de se résoudre '-.

1. Godefroi, comte d'Estrades, lieutenant général et gou- verneur de Dunkerque en 1650, ambassadeur de France en Hollande. Il fut fait maréchal de France à la mort de Turenne, en 1675.

2. Cette promesse, dont parle M. de Saint-Maurice, avait été

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 65

Monsieur n'est pas venu ici parce que, au camp, le maréchal de Gramont ne voulait pas prendre l'ordre du maréchal de Turenne, il a fallu laisser ce prince pour le donner, néanmoins les maré- chaux de Gramont, du Plessis et de Villeroi qui sont au camp n'y font rien. M. de Turenne est le seul qui agit et de qui le Roi prend conseil; M. de Louvois est parfaitement bien et depuis un mois il a été seul avec Sa Majesté, les autres ministres n'y ayant été que quatre jours, et ledit M. de Louvois est bien avec M. de Turenne et tous deux mal avec M. de Golbert, et le traitent de haut en bas, particulièrement M. de Louvois, qui est un homme infatigable, hardi et prompt, et quelquefois un peu trop.

Madame la duchesse de La Vallière a ici avec elle la marquise de La Vallière l, sa belle-sœur,

consacrée par une convention signée à La Haye le 5 mai 1667. La démarche de Van Beuningen avait en outre un autre objet qui était de savoir à quelles conditions le roi arrêterait ses conquêtes. Louis XIV écrit ii ce sujet : « Van Beuningen étant venu à Amiens pour négocier ces affaires el me demandant de me suivre à l'armée pour en traiter, je ne le voulus pas per- mettre, pour ae pas lui donner l'occasion de ramasser en ce

lieu tons les dis< rs que fonl souvent dans la chaleur les esprits

mécontents. » Mémoires de Louis XIV, éd. Dreyss, 11, 177.) I. Gabrielle Glé, daim- de La Costardais, d'une famille ori-

5

66 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

et la comtesse du Roure * qui est enceinte ; elle s'appelait autrefois mademoiselle d'Artigny qui était à Madame et dès longtemps amie et confi- dente de madame la duchesse de La Vallière.

J'ai fait ce que j'ai pu pour voir M. de Louvois ; il m'avait fait donner heure à dix et demie ce matin, mais à huit il m'a envoyé un gentilhomme me faire excuse s'il ne pouvait pas recevoir l'hon- neur que je lui voulais faire, mais que le Roi lui avait donné tant d'occupations qu'il n'avait pas un moment à lui; j'ai dit à ce gentilhomme que j'a- vais empressement d'expliquer à M. de Louvois la haute estime que Votre Altesse Royale a pour son mérite et la forte passion qu'elle a aussi d'avoir son amitié, que je savais les importants et pénibles emplois qu'il avait, que je ne le voulais pas incommoder et que je lui rendrais mes devoirs quand je pourrais et quand il me le permettrait. En effet je n'ai jamais vu un homme tant travailler, M. de Laon a été pour le voir et infructueusement.

ginairc de Bretagne, avait épousé en 1663 Jean-François de La Baume Le Blanc, marquis de La Vallière, frère de la favorite. 1. Claude-Marie de Gast d'Artigny, ancienne fdle d'honneur de la duchesse d'Orléans, avait épousé en janvier 1666 Louis de Grimoard Beauvoir, comte du Roure.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 67

Le Roi me fait tous les honneurs imaginables; dès que j'aborde au Louvre, tout le monde s'ouvre pour me faire avancer; j'en use avec retenue; aujourd'hui, à la messe à la grande église, m'étant trouvé sur le passage du Roi et l'ayant salué très profondément et comme je dois, le Roi m'a fait un salut et comme en se baissant; tout le monde y a pris garde et ces messieurs de la Cour qui suivent l'encens m'ont abordé et m'ont dit qu'il n'en faisait pas tant aux princes du sang1, mais comme Votre Altesse Royale sait assez que cela ne donne pas à dîner, il était deux heures après midi, je suis venu boire à la santé de Vos Altesses Royales avec M. Matharel2 et je n'en ai pas moins mangé.

Je suis, etc.

P. -S. L'on me fait sentir bon l'honneur que le Roi me fait de me laisser aller seul d'étranger

1. On sait avec quelle insistance Primi dans ses Mémoires revient sur le même fait : « La passion des courtisans pour se faire remarquer par le Roi esl incroyable; lorsque le Roi daigne tourner un regard vers quelqu'un d'entre eux, celui qui en est l'objet croit sa fortune faite ». (Primi Viscoxti, Mémoires, p. 175.)

2. Intendant général de la marine à Toulon en 1670, mort en 1G73.

68 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

avec lui, particulièrement sur ce qu'il ne mène pas le sieur de Beuningen.

XIV

Du camp de Charleroi, le 16 juin 1667.

Le Roi partit d'Avesnes le quatorze à quatre heures du matin. Il prit la tête des troupes et n'avait devant lui que la garde du camp ; il était suivi de son capitaine des gardes, de tous les volon- taires l, et de soixante de ses gardes qui marchaient par les ailes, puis de la brigade de M. de Ville- quier qui est composée du régiment des cuiras- siers de Sa Majesté qu'il commande, du régiment de Nogent et de Piloy qui font sept cents chevaux, puis de celle de Bissy qui était de sept cents chevaux de soldats détachés de tous les corps, de

1. On désignait alors sous le nom de volontaires « des hommes de qualité qui, sans avoir un emploi fixe, ni grade, ni solde, ni habillement dans les troupes, s'associaient à des expéditions périlleuses les appelaient tantôt la gloire tantôt le désir de s'instruire ». (Général Bardin, Dictionnaire tir l'armée de terre, IV, 5245.)

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 69

la brigade de Rochef'ort1 qui sont les gardes dm corps, des gendarmes et chevau-légers du Dau- phin. Les gardes faisaient l'arrière-garde parce qu'elles roulent avec le reste de la cavalerie et font les mêmes factions et obéissent à leur bri- gadier qui est lieutenant des gendarmes du Dau- phin; cette brigade est de onze cents chevaux. Le Roi ne marcha jamais que le pas et ce fut lui qui fit tous les détachements pour marcher sur les ailes, car il fait tout de bonne grâce et sans empressement. M. de Turenne lui ayant dit au commencement de sa marche avec l'armée en venant ici qu'il se peinait trop et qu'il pourrait en être malade, il lui dit : « Monsieur le maréchal, vous n'aimez pas ma gloire de me parler de la sorte. » Sur les dix heures, le Roi fit halte pour dîner et il dîna mal parce que la maison l'on apprêtait son dîner brûla ; il l'a fait payer. Pour moi je fis très bonne chère avec M. de Villequier. Après deux heures de halte pour laisser repaître

1. Henri-Louis d'Aloigny, marquis de Rochefort, capitaine- lieutenant dos gendarmes du Dauphin en 1665, brigadier de cavalerie en 1607, maréchal de camp en 1668, lieutenant général en 1672, gouverneur de la Lorraine et maréchal de France en 1675, mort à Nancy le 23 mai 1676.

70 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

la cavalerie, le Roi se remit en marche. Nous trouvâmes d'abord un prince allemand de la maison de Saxe, auquel M. de Turenne avait donné une escorte de trentre maîtres. L'on dit que demi-heure après il fut rencontré par un parti des Espagnols ; l'on ne sait s'il a été tué ou pris, il n'est revenu encore qu'un soldat de cette escorte. Nous passâmes à Beaumont qui est au prince de Ghimai ; à une lieue au deçà nous trou- vâmes l'escorte qui était venue rencontrer le Roi ; il nous quitta et vint ici. Je demeurai parce que j'y avais mon équipage; j'avais toujours été der- rière Sa Majesté qui ne me vit jamais comme tous les autres, le chapeau à la main, qu'il ne me levât le sien. En partant d'Avesnes, il me crut assurément un homme à mes commodités, il demanda à M. de Gharost si j'étais en carrosse; M. d'Etemare l lui dit que non, que j'étais à cheval à sa suite; en effet je n'étais pas à dix pas de sa personne. Je m'entretenais avec messieurs de vSoyecourt2 et de Villarceaux. A une lieue de là,

1. Capitaine des gardes de la marine, envoyé vers le Roi par le duc de Beaufort.

2. Maximilien-Antoine de Belleforière, marquis de Soyeeourt, grand-maître de la garde-robe, puis grand-veneur de France.

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 71

le Roi passant auprès d'un château est la du- chesse de Wurtemberg qui est séparée de son mari qui est en Allemagne, cette dame se trouva à son passage. Il mit pied à terre, la salua, lui dit quelques paroles obligeantes, puis remonta à cheval et continua sa marche; il parle peu mais ce qu'il dit est très juste et de sens.

Les tentes du Roi sont les plus superbes et les plus spacieuses que l'on puisse voir et toutes dou- blées de damas ou satinade ; il y a dans chacune trois ou quatre chandeliers de bois doré qui pendent.

Le Roi hier après dîner tint conseil, puis alla visiter Charleroi; je l'y suivis. Si je puis avoir du temps, j'en ferai un petit grifïonnement à Votre Altesse Royale. Monsieur est toujours à cheval et il est fort propre et fort leste en habit de guer- rier. Il fait bon voir tout ce monde et j'y reçois mille honneurs de ceux que j'y connais. Je pro- teste à tous que je ne suis pas ici pour faire guerre offensive, mais Votre Altesse Royale agréera bien que je voie le plus d'occasions que je pourrai pour me rendre capable de la servir dans un emploi j'ai plus de génie que dans celui au- quel elle m'occupe maintenant.

72 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

Le Roi fait payer tous les dégâts que les troupes font sur le pays de Liège. Jamais je n'ai vu tant de discipline parmi des troupes1. Jamais soldat ne s'éloigne et ne sort de ses rangs pendant leur marche qui est admirable toujours en escadrons et bataillons fort droits et fort justes et l'on n'entend jamais un mot. Il n'est aux troupes que 25 jours de paye, l'on la leur donne chaque mois et l'on prend aujourd'hui du pain pour quatre jours ; tout est horriblement cher ici, le vin coûte quarante sols la pinte, la bière dix, le pain et l'avoine à proportion ; il n'en manque pas main- tenant. Il est certain qu'il y a plus de 60.000 che- vaux des équipages.

J'ai su ici que le Roi n'a pas été satisfait de ce que la duchesse de La Vallière est venue à Avesnes2;

1. Louis XIV dit à ce sujet dans son Journal à la date du 18 juillet : « J'observai un tel ordre dans le commencement de la marche qu'il n'y eut aucun tort fait aux habitants des lieux que je voulais gagner par ce bon traitement, jusqu'à payer aux communautés les blés que j'avais été contraint de faire prendre pour le fourrage. » (Mémoires de Louis XIV, éd. Dreyss, II, 172.)

2. Lefèvre d'Ormesson dit de même, au sujet de ce voyage de mademoiselle de La Vallière à Avesnes : « L'on a prétendu qu'elle n'était pas mandée. » (Journal d'Olivier Lefèvre d'Or- messon, II, 507.)

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 73

il lui avait écrit qu'il y appelait la Reine pour vingt- quatre heures et pour des affaires importantes, sans l'y convier d'y venir ; mais comme elle reçut cette lettre à Saint-Cloud, Madame lui conseilla d'y venir et de faire la diligence qu'elle fit ; aussi elle n'a pas eu satisfaction ; il y a une personne de qualité et d'esprit qui a dit qu'elle s'attirerait des mauvaises affaires, puisqu'elle ne savait pas con- naître qu'il était temps qu'elle se retirât1. J'ai cru que Votre Altesse Royale serait bien aise de savoir cette particularité. En étant à Avesnes, je vis que l'on commençait à en parler librement et même des dames de la Cour lui firent des railleries ; l'on croit que la Montespan lui succédera ; néanmoins ces fondements ne sont que par conjectures ; le Roi met toute son application à la guerre et à la gloire et témoigne de ne se soucier plus des femmes; il mange ici avec nombre de gens de qualité à sa table.

1. Dans cette personne de qualité et d'esprit il est difficile de ne pas reconnaître madame de Mnntespan qui, s'il faut en croire mademoiselle de Montpensier, aurail dil en parlant de La Vallière : « J'admire sa hardiesse de s'oser présenter devant la Reine, de venir avec cette diligence sans savoir si elle le trouvera bon ; assurément leRoi ne lui a point mandé. » (Mémoires de mademoiselle de Montpensier, IV, 49.)

74 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

M. de Louvois a dit que, Van Beuningen le sol- licitant pour venir et lui apportant pour exemple que je suivais le Roi, qu'il lui répondit que Votre Altesse Royale avait toujours été des meilleurs amis de la France ; qu'outre cela que j'étais gentil- homme de qualité, que ma profession était les armes et que le Roi était bien aise de m'avoir auprès de lui. M. de Bonneuil me dit, lorsqu'il demanda au Roi la permission pour que je vinsse à sa suite, qu'il lui dit : « Non pas seulement je l'agrée, mais il me fera plaisir ». Il ne me parle jamais, mais il ne me voit jamais sans me lever son chapeau, ce que je ne vois pas qu'il fasse aux autres.

XV

Du camp de Tournay, le 23 juin 1667.

J'avais écrit à Votre Altesse Royale de Char- leroi mais il n'est pas encore parti de courriers depuis ce temps-là, si bien que ces lettres-là s'en iront à même temps que celles-ci. Je n'ai pas de nouvelles à lui mander que de la guerre. Notre

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 75

marche a été très fatigante, pour moi je n'ai jamais vu mon lit et ai toujours dormi sous un arbre, enveloppé dans mon manteau, sauf un soir que par bonheur mon carrosse arriva à minuit, mais ce qu'il y a eu de pire, c'est que j'ai été la plupart du temps sans manger, mon cheval de bât était la vivande s'égarant, et Votre Altesse Royale sait que pour moi c'est un grand malheur, outre que le vin coûte quarante-cinq sols la pinte et seize la bière dont je n'use pas, et ce qu'il y a eu encore de fort incommodant a été la poussière, mais s'il y a eu de l'embarras pour les bagages, il n'y en a pas eu pour les troupes; elles ont toujours marché et campé en bel ordre sur deux lignes, le Roi dans la marche toujours à la tète de l'armée et au campement entre les deux lignes ; il est infati- gable et Monsieur aussi; ils ne se quittent jamais. Je n'ai pas pu encore voir aucun des ministres et eux ont été des journées sans pouvoir voir le Roi, et ont bien pâti de la faim ; demain je tâcherai de les visiter, M. le marquis de Berny négociera bien en l'absence de M. de Lionne, mais il ne fera rien que par l'organe et les inten- tions de M. Le Tellier.

76 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

XVI

Du camp devant Tournay, le 24 juin 16(57.

Hier j'écrivis à Votre Altesse Royale l'état de ce siège; comme le Roi à neuf heures n'était pas sorti, je m'acheminai à pied à la tranchée ; je vis du côté des assiégés une défense très molle et des coups de mousquet de la courtine qui çà, qui là, sans suite. Gomme il n'y avait pas de géné- raux et que les Suisses ne se disposaient à aucune attaque, je me retirai et fus à ma tente à onze heures. Le Roi se trouva sorti et il était allé à la garde du camp, autrement au bivouac, pour voir s'ils se tenaient en bon état à cause qu'il n'y a pas de lignes. Il alla de à la tranchée, voyant la défense des ennemis peu vigoureuse, à minuit il voulut faire presser l'attaque, alors les bour- geois demandèrent trêve qui leur fut accordée; le gouverneur se retira dans le château avec sa garnison qui n'est pas nombreuse; maintenant l'on dresse la capitulation; le Roi s'est retiré à

LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 77

trois heures de jour; cette place se rend sans que l'on ait tiré un coup de canon, nous n'avons pas de pain et les tranchées n'étaient que des petites rigoles.

XVII

Du camp de Tournay, 27 juin 1667.

Sa Majesté est dans la ville avec les ministres fort occupée; l'armée marche demain, l'on adonné du pain pour quatre jours, ainsi je ne pourrai négocier qu'à la première halte que nous ferons et ce sera en formant un siège devant quelque place de la province de Flandre ou sur la Lys ou sur l'Escaut.

Il ne s'est rien passé de considérable depuis le vingt-cinq que le Roi assista au Te Deum dans Tournay ; hier, à six heures, le gouverneur sortit du château avec cinq cent quarante hommes de pied et cent soixante de cheval ; l'on n'avait jamais pu savoir au vrai la garnison que quand elle est sortie. Gomme l'on se moquait de leur peu de résistance et que la cavalerie n'a jamais fait sortie,

78 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV

ils disent que les bourgeois les en avaient empê- chés, qu'ils leur avaient déclaré que s'ils sortaient, qu'ils fermeraient les portes et qu'ils ne rentre- raient jamais. Plus l'on voit cette ville, plus elle paraît belle et grande. Le Roi loge à l'abbaye de Saint-Martin qui est un beau et magnifique palais, orné de belles tapisseries et de beaux tableaux. Il y a deux maisons de Jésuites, un collège et un noviciat qui ont des beaux jardins et spacieux, le commerce y est médiocre en cuir et bas de filet.

L'on ne veut pas faire des grands sièges, mais s'élargir dans ce pays : l'on attaquera après Douai, pour y établir des quartiers d'hiver et faire tom- ber Saint-Omer et Aire d'elles-mêmes. L'on croit que la Reine viendra ici avec les clames. Nous ver- rons laquelle l'emportera. Il faut mander les avis en chiffre et particulièrement des desseins, comme aussi des bagatelles, car l'on ouvre les lettres et le Roi est fâché quand on pénètre ses pensées. Quoique nous marchions mardi, la Reine ne lais- sera pas de venir au moins à Arras.

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XVIII

Du camp de Douai, le 3 juillet 1G67.

De croire de parler au Roi il est impossible de quelques jours, il passe toute la nuit au bivouac et ne se couche qu'au jour, il dort fort tard, puis il tient conseil et pour ainsi dire son armée et ses conquêtes l'occupent entièrement.

Il n'y a que M. de Turenne et les ministres qui sachent les résolutions, eux seuls assistent au conseil et point les maréchaux du Plessis l, de Gramont et de Villeroy2; ces messieurs sont fort fatigués et je ne reçois civilité que d'eux et de

1. César de Choiseul, comte du Plessis, enfant d'honneur de Louis XIII, mestre de camp d'un régiment d'infanterie en 1616, ambassadeur de France à Turin de 1632 à 1635, maré- chal de camp en 1635, lieutenant général en 1642 et maréchal de France le 20 juillet 1645, ministre d'État en 1652. 11 avait été créé dur et pair en 1665.

2. Nicolas de Neufville, marquis de Villeroy, en 1598, enfant d'honneur de Louis Mil, gouverneur du Lyonnais en survivance de son père en 1615, maréchal de camp en 1624, lieutenant général en 1643, maréchal de France en 1646, nommé la même année gouverneur du jeune roi Louis XIV, avait été créé duc et pair en 1663.

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messieurs de Charost et de Beringhen ' ; ces deux derniers sont obligeants sur tous les autres et M. de Beringhen, qui est un des plus sages hommes que je connaisse et que l'on destine pour gouverneur de monsieur le Dauphin, me dit, toutes les fois qu'il me voit, qu'il me plaint, que les Français sont fort incivils et que l'on a peu de déférence et de soin des étrangers en cette Cour. Il est vrai que jamais il n'y a eu de si grandes incommodités dans une armée; l'on ne peut, dans les marches, jamais avoir ni les carrosses ni les bagages ; je mange et dors comme je peux, je fais gloire de ne pas me plaindre, j'ai fait la sottise de ne pas amener des mulets qui sont les seuls secours dans une armée comme celle-ci mais j'ai aussi la consolation qu'il y a peu de monde qui en ait.

11 y a ici quantité de volontaires ; la plupart ont commandé, ce sont tous autant de gens qui cri- tiquent et décréditent tout ce qui s'y fait, cela vient de ce qu'ils n'ont pas d'emploi et de ce que l'on ne fait pas de cas de leurs personnes ; ils blâment le peu d'ordre qu'il y a dans l'armée et voudraient

1. Henry, comte de Beringhen, chevalier des ordres du roi, premier écuyer de la Petite Écurie.

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que le Roi, y étant, travaillât pour la gloire et à quelque entreprise d'importance et non pas d'at- taquer des places qui sont dépourvues et que les Espagnols négligent de défendre ; ils disent que cet hiver la paix se fera et que c'est pour cela que le Roi ne donne pas de nouvelles commissions ni qu'il ne veut pas ruiner ses troupes dans un grand siège.

XIX

De Compiègne, le 13 juillet 1667.

J'arrivai ici dimanche au soir, je m'informai si M. de Lionne y était arrivé ; de ses domestiques qui étaient venus lui retenir un logis dirent qu'il arriverait le lundi assurément et le lundi au soir les domestiques se retirèrent à Paris il est malade. Voyant donc que je ne pouvais pas lui parler le mardi matin, je priai M. de Berlize de demander audience à Sa Majesté pour moi; il me l'accorda pour le mercredi matin à onze heures si bien que ce matin je suis allé son lever à mon accoutumée, il m'a vu quand il a été habillé et qu'il a eu fait sa prière. Il a com-

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mandé que tout le monde sortît et que l'on m'ap- pelât et, m'ayant vu, il m'a fait signe de m'ap- p rocher de lui. Je l'ai entretenu près de demi- heure, je l'ai remercié de nouveau de la part de Votre Altesse Royale de la lettre qu'il avait écrite à ceux de Genève, je lui ai dit qu'ils l'avaient tournée à leur avantage, il m'a interrompu et m'a dit : « Et comment, monsieur? » Je lui ai expliqué de quoi, il est demeuré étonné, puis je lui ai représenté que, nonobstant qu'elle leur fût favorable, que maintenant ils se retirent tout à fait de dessous sa protection pour s'attacher à celle des cantons protestants, qu'ils étaient allés les consulter à Aarau ils avaient résolu de lui députer, pour obtenir de lui de ne pas faire une députation à Votre Altesse Royale, qu'elle ne pou- vait néanmoins terminer les différends qu'elle a avec eux que par cette voie-là. Sa Majesté a été tout à fait attentive à mon discours et j'ai connu dans son visage qu'il tombait d'accord de tout ce que je lui ai représenté, il m'a dit qu'il n'avait aucune nouvelle que ceux de Genève lui envoyas- sent des députés, mais que quand ils viendraient, il les obligera bien à faire tout ce que je lui

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prescrirai. Je l'en ai remercié et lui ai témoigné qu'il fallait bien croire que ceux de Genève lui envoyaient des députés puisqu'ils n'avaient pas encore fait réponse à sa lettre quoiqu'il y eût deux mois qu'il la leur a écrite. Je lui ai demandé, en cas qu'ils ne lui députassent pas, une seconde lettre et plus pressante que la première ; il m'a dit qu'il fallait attendre de leurs nouvelles puis qu'il la ferait, mais comme j'ai vu que tout ceci tirait en longueur et que souvent les princes sont bien aises qu'on les décharge d'affaires, je lui ai proposé que, comme elle retournait à l'armée, que pendant son séjour en Flandre les députés de Genève arriveraient à Paris, que ils verraient M. de Lionne, lequel, ne sachant pas les bonnes intentions qu'elle avait pour la réputation et pour les intérêts de Votre Altesse Royale, peut-être leur donnerait créance, n'ayant pas été instruit; que si elle l'agréait, je m'en irais à Paris par la poste instruire M. de Lionne. Il m'a pris au mot avec empressement et m'a dit : « Oui, monsieur, allez-vous en instruire Lionne, je lui fais une dépêche pour d'autres affaires, je lui écrirai de faire ce que vous souhaitez » .

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Je lui ai dit que je serais bientôt de retour pour avoir l'honneur de le suivre à l'armée j'admirais avec joie ses conquêtes et la manière héroïque avec laquelle il agissait, mais aussi que souvent je frémissais de crainte de voir comme il s'exposait aux périls, que j'en rendais compte tous les ordinaires à Votre Altesse Royale et que je le suppliais avec respect de pardonner à mon zèle, qu'il devait considérer le besoin que toute l'Eu- rope avait de la conservation de sa vie et que l'intérêt que Votre Altesse Royale y prenait me faisait prendre la liberté de le lui dire ; il s'est mis à sourire contre moi et m'a dit qu'il m'était bien obligé.

Si les ministres correspondent à ces bons sen- timents, j'espère que Votre Altesse Royale aura les satisfactions qu'elle souhaite et qui lui sont dues. Je trouve que le Roi a assurément de l'es- time et de l'amitié pour elle; je me confirme tou- jours plus de ce que je lui ai écrit qu'il n'a pas de la fierté, mais une humeur et un procédé fort doux et fort traitable.

Gomme je crois que Votre Altesse Royale est maintenant de retour de son voyage, je crois

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qu'elle agréera que je lui dise ce qui se passe ici parmi les dames et ce que j'ai pu savoir de l'armée et des railleries que l'on en fait.

La Reine n'a pas eu un mal si considérable que l'on a publié, elle est bien remise, il ne paraît pas qu'elleaitété indisposée '. Pendantson mal, madame la duchesse de La Vallière vint ici la visiter et fit venir tout son équipage pour séjourner à Mouchy2, belle maison du marquis d'Humières, mais comme la Reine ne lui fit pas une réception fort accueil- lante3, elle s'en retourna à Versailles. Néanmoins elle a eu de si bons avis qu'elle est arrivée ici le même jour que le Roi, il y a quantité de dames de qualité et l'on ne songe qu'aux plaisirs et à se divertir mais j'y trouve les divertissements médiocres ; ils consistent à quelques promenades et le soir à jouer dans la chambre de la Reine ; aux

1. On mandait de Compiègne à la Gazette de France le 30 juin : « La Reine se porte mieux d'une légère indisposition pour laquelle on l'a saignée deux fois. »

2. Aujourd'hui Mouchy-le-Châtel, commune de l'arrondisse- ment de Beauvais, dans l'Oise.

3. Au sujet de l'accueil fait à mademoiselle de La Vallière lors du premier voyage de Compiègne, mademoiselle de Mont- pensier donne de nombreux détails sur l'attitude de la Reine « qui pleurait, qui avait vomi, qui se trouvait mal » et qui avait commandé à M. de Villacerf « qu'on ne lui envoie pas à manger ». (Mémoires de mademoiselle de Montpensier, IV, 49.)

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promenades le Roi va en carrosse avec la Reine, eux deux clans le fond ; dans le devant, mademoiselle de Montpensier et la princesse de Bade ; à une portière auprès du Roi, madame de Créquy1, qui, quoiqu'elle ait eu la petite vérole, il aurait été grand dommage que les soldats corses l'eussent tuée à Rome ; auprès d'elle est assise la duchesse de La Vallière ; à l'autre portière sont la comtesse d'Armagnac, la duchesse de Bouillon et madame de Béthune : dans le second carrosse mesdames d'Humières, de Montespan, de Guiche, du Roure, et la marquise de La Vallière ; puis les carrosses des filles et plusieurs autres. Quelquefois elles mettent pied à terre pour faire collation ; d'autres, l'on mange dans le carrosse ; au retour, la Reine et les dames jouent et le Roi travaille avec M. de Louvois ; il va quelquefois chez la duchesse de La Vallière avant le souper et d'autres fois après ; je crois qu'elle est toujours fort hien, quoique tout le monde dise que non et l'on en

1. Armande do Lusignan de Saint-Gelais do Lansac, mariée on 1653 à Charles III, duc do Créquy, lequel, étant ambassa- deur de France .:i Rome, avait failli on 1662 être assassiné par la garde corse du pape, injuro dont Louis XIV avait oxigé une réparation éclatante.

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parle ici librement ; elle est toujours fort maigre et veut néanmoins passer pour belle maisavectrop d'affectation et je la trouve un peu façonnière ; elle regarde les gens de haut en bas et n'est pas fâchée quand on la couche en visière.

La comtesse de Soissons n'est pas ici l'on dit qu'elle n'est pas bien ni son mari aussi mais il y est en grande estime pour sa bravoure ; M. le maréchal de La Ferté1 jure qu'il n'a pas tenu sa parole, qu'il lui avait promis de ne s'exposer pas, qu'il faut qu'il se conserve ; qu'ici, il est mal, l'on ne lui sait aucun gré de ce qu'il fait ; qu'outre cela qu'il faut qu'il songe à sa femme et à ses enfants ; que s'il était tué, que toute sa maison serait réduite à la mendicité ; qu'il n'a point de bien, pas 30.000 livres de rente, et qu'il ne subsiste que de son gouvernement et de sa charge.

L'on décrédite tout à fait les officiers de l'armée; l'on dit que M. de Turenne est vieux, qu'il n'aime pas les grandes affaires auxquelles il faut agir et travailler ; que c'est pour cela qu'il a empêché le

1. Henry de Senneterre, marquis de La Ferté, maréchal de camp en 1639, maréchal de France en 1651, gouverneur et lieu- tenant général des pays de .Metz et de Verdun en 1656, avait été créé dur et pair en 1665.

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Roi de former un grand siège ; des lieutenants généraux, l'on dit que d'Humières est un ignorant, que Bellefonds n'a pas de cœur, que Pradel est un bon homme et que Duras n'est bon que pour poser une garde ou mener un parti ; des maréchaux de camp l'on n'y considère que Le Bret et l'on dit que tous les autres sont des enfants.

Messieurs le maréchal d'Estrées, M. de Laon et le marquis de Cœuvres font ici une figure merveil- leuse ; ils y sont considérés et aimés, ils ont cha- cun leur maison, et tiennent table tout ce qu'il y a ici de gens de qualité mangent. Jamais il ne s'est fait si grande chère. Jamais tant de vermeil ni si grande quantité de vaisselle ; mais le pauvre maréchal s'affaiblit bien et M. le chancelier aussi. Monsieur a été à Saint-Cloud Madame se porte mieux après avoir été bien mal ; Monsieur le Duc est allé à Chantilly est Monsieur le Prince et sa femme; Monsieur le Prince n'est point encore venu voir ici le Roi quoiqu'il ne soit pas loin de Chantilly ici.

M. de Lionne est à Paris, malade, et, à ce que l'on dit, d'une incommodité qui l'y tiendra longtemps : il a une fistule au fondement. J'en ai un sensible

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regret pour les intérêts de Votre Altesse Royale car cela retardera bien son service à cause de la difficulté qu'il y a de voir les autres ministres et particulièrement son fils1. Au camp de Douai, le Roi, s'entretenant avec de ses familiers de cette guerre, il y en eut un qui dit qu'elle ne se fai- sait qu'en Flandre et non point en Italie ; le Roi répondit d'abord : « A l'année qui vient. » -

A l'armée les heures auxquelles l'on voit avec plus de commodité Sa Majesté sont avant son dîner, pendant qu'il mange et après ; au commence- ment que j'y fus, je m'y rendis assidu, mais voyant que, quand il se mettait à table, que quinze à vingt personnes s'y mettaient et que l'on ne me disait mot, j'ai cru qu'il n'était pas de la réputa- tion de Votre Altesse Royale que je demeurasse debout si bien que depuis ce temps je m'écarte quand ce temps-là vient; je vais chez lui souvent

1. Louis, marquis de Berny, reçu en survivance à la charge de son père le 14 février 1667.

2. M. de Lionne écrivait à ce sujet au président Servien, le 6 décembre 1667 : «Le Roi sera bien aise que vous lui mandiez au long vos sentiments sur les raisons qu'il y peut avoir pour ou contre pour porter ou non la guerre en Italie contre nos ennemis. Cet article vous fera juger qu'on n'est pas prêt à y envoyer un maréchal de France, (Arch. des Aff. étr. Savoie, vol. 59, fol. 386.)

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quand il se lève ; je le suis dans les marches, au partir du campement ; je tâche de me trouver chez lui quand il monte à cheval ; cependant, ici, à son arrivée, il dit au maréchal de La Fertéetà M. de Laon qu'il y avait quelques jours qu'il ne m'avait pas vu et qu'il ne savait pas de mes nouvelles ; ce maréchal lui dit que je venais d'arriver. Néan- moins, le soir, avant que de partir du camp, je le suivis quand il alla voir sortir les troupes de Douai, il me vit bien car il me leva son cha- peau. M. de Gharostqui est l'homme du monde le plus officieux a dit à M. de Laon et à M. le mar- quis de Cœuvres qu'il m'avait cherché par deux ou trois fois pour me faire manger avec le Roi ; mais cela ne part que de son mouvement et je ne veux pas m'y présenter que l'on ne me le dise de la part du Roi. M. le marquis de Cœuvres qui est entré de quartier depuis le commence- ment de ce mois me fait aussi beaucoup d'hon- neur mais il ne va pas si vite en besogne que M. de Charost. Celui-ci et M. de Laon m'ont dit qu'ils feront connaître à Sa Majesté que si je ne me rends pas si assidu auprès de sa personne, que c'est par respect pour ne me rendre pas impor-

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tun mais, il ne s'est pas passé un jour, depuis que je suis à sa suite, que je ne me sois fait voir à lui.

J'oubliais de faire savoir à Votre Altesse Royale que, quoique le Roi soit beaucoup hâlé et amaigri et toujours à l'armée avec le buffle et les cheveux retroussés, qu'il est fort propre et qu'il met beaucoup de temps à s'habiller ; il a la moustache retroussée, il est quelquefois demi-heure devant un miroir à se l'arranger avec de la cire ; ici il porte des coins, la cravate, une chemisette de toile, un justaucorps de droguet ; il demeure nonobstant cela et à l'armée et ici plus d'une heure et demie à s'habiller, et assis ; il est vrai qu'il ne s'ennuie pas car chacun lui parle et on lui fait beaucoup de contes d'esprit et pour rire.

Je n'ai pas voulu dire dans les autres lettres les incommodités de M. de Lionne, pour ne les rendre pas publiques : elles sont grandes ; il a une inflam- mation dans les bourses et une fistule dans le fondement; les railleurs delà Cour disent qu'elles sont vénériennes et des faveurs des dames, ce que je ne crois pas.

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XX

De Paris, le 19 juillet 1667.

Le maréchal de Gramont se retire dans son gouvernement de Bayonne et mal satisfait, à ce que l'on dit. Le Roi, pour le consoler, a envoyé un courrier au comte de Guiche pour qu'il aille à Bayonne joindre son père; cet exil est pire et plus éloigné que celui de Hollande, car c'est aux fron- tières d'Espagne.

L'on dit que ce galant a été à Saint-Gloud pen- dant que Monsieur était à l'armée, de quoi il a fait grand bruit à son arrivée.

XXI

D'Arras, le 23 juillet 1667.

Je partis mercredi matin de Paris et vins en deux jours à Amiens ; j'y arrivai à cinq heures du soir ; le Roi en était parti le matin à neuf heures

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et Monsieur à trois, qui était venu ce jour-là de Chantilly et avait passé à Breteuil à onze et demie, je dînais, mais je ne le pus pas suivre parce qu'il avait des carrosses de relai : le Roi lui avait laissé cinquante maîtres pour l'escorter jusqu'à Mailly il était allé coucher avec la Reine. Quand je fus à Amiens, je considérai que, si je ne joignais pas cette nuit-là Leurs Majestés, que je ne le pourrais faire qu'au retour de la Reine à cause de la difficulté qu'il y a de venir de ici, les garnisons d'Aire, de Saint-Omer et de Cambrai croisant incessamment les chemins,

Ces considérations me firent résoudre de partir à l'entrée de la nuit; que des miens que ceux qui se joignirent à moi nous étions quatorze chevaux et tous gens à se défendre. Je pris un guide qui ne se reconnut plus du chemin quand nous eûmes marché deux heures, mais comme la nuit était assez claire, je suivis la marche du Roi dont je trouvais des traces de temps en temps, si bien qu'en six heures je fis les sept lieues qu'il y a d'Amiens à Mailly et j'y arrivai au jour sans ren- contrer personne qu'une dame de qualité nommée la marquise de Lignières laquelle, ayant su que son

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mari était prisonnier à Cambrai *, suivait le Roi pour le prier de l'échanger; elle avait eu le même malheur que moi de ne l'avoir pas trouvé à Amiens ; elle était dans un carrosse à six che- vaux avec deux femmes et trois hommes à cheval ; son guide l'avait quittée à moitié chemin dans un village ; elle s'y était arrêtée en attendant le jour et avait fait desseller ses chevaux pour les faire repaître, si bien que, passant là, nous vîmes un carrosse au milieu du chemin ; cela nous fit arrêter pour savoir ce que c'était; cette dame s'était endormie sur la terre au pied d'une croix ; un de mes laquais, la voyant, se coucha auprès et lui mettant la main sur le sein, lui dit si elle se trou- vait mal; elle se réveilla en sursaut, se leva, appe- lant ses femmes, se fâcha de ce qu'elles l'avaient quittée. Comme je connus que c'était une dame de qualité et qui me paraissait assez propre, je mis pied à terre, je lui fis excuse de l'incivilité de mon laquais ; elle ne me témoigna pas d'en être fâchée mais elle me pria de l'attendre ; elle fit atteler son carrosse puis nous continuâmes notre chemin.

1. François dis Essarts, marquis de Lignières, tué au siège de Candie le 2 S septembre 1669.

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A Mailly je la rapprochai et lui dis qu'il fallait qu'elle dormit dans son carrosse jusqu'au lever du Roi. Je me mis dans le mien et reposai deux heures; après quoi je mangeai et allai chez le Roi ; il monta d'ahord à cheval, puis nous marchâmes depuis neuf heures jusqu'à six que nous arrivâmes ici Leurs Majestés ont été reçues avec le dais, les rues tapissées, haranguées, saluées, Te Deum et accla- mations de « Vive le Roi » ; la Reine et avec elle mademoiselle de Montpensier, la princesse de Bade, mesdames de Montausier et de Montespan dans son carrosse ; dans le second mesdames d'Armagnac, de Bouillon, de Créquy, d'Humières et une autre dont je ne sais pas le nom ; madame de Béthune y est aussi ; toutes fatiguées hor- riblement des longues marches, de la chaleur et de la poussière ; la Reine dit au Roi qu'elle vou- drait bien être à Vincennes et madame d'Arma- gnac me dit au Te Deum que si elle était homme, qu'elle n'irait jamais à la guerre, qu'elle en était bien lasse. 11 n'est pas vrai que le Roi les ait priées, elle et madame de Bouillon, de tenir com- pagnie à celle qui est à Versailles l. Je crois que

1. Ainsi que M. de Saint-Maurice l'a exposé dans sa lettre

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l'on ne fera ce voyage que pour s'éloigner d'elle ; l'on parle ainsi en cette Cour et avec assez de liberté mais je crois aussi que c'est pour voir avec plus de liberté la belle qui était dans le car- rosse de la Reine, le Roi ayant quasi tout hier marché du côté de la portière elle était démas- quée, nonobstant l'extrême poussière.

XXII

De Tournay, le 28 juillet 1667.

Je profite du retour de la Reine sur la frontière pour continuer les assurances de mes respects à Votre Altesse Royale et lui dire que cette Majesté vint le lundi de Douai camper sous la tente proche d'Orchies était l'armée ; toutes les princesses et les dames de la Cour en firent de même. Le mardi matin elles arrivèrent ici ; toutes les fatigues des longues marches, des grandes haltes, de la chaleur, de la poussière, puis de la pluie, ne les

du 13 juillet, mademoiselle de La Vallière vécut retirée à Ver- sailles pendant la plus grande partie de la campagne.

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abat en aucune manière, mais sert à faire voir que leur beauté s'augmente dans les peines et clans les travaux; elles ont une fierté qui fait connaître qu'elles sont résolues à surmonter tous les périls et qu'elles ne cherchent que des ennemis à com- battre. L'on dit qu'elles s'en retournent demain et que la Reine fera séjour à Arras, cependant que nous marcherons dans le pays ennemi ; l'on fait des grands préparatifs pour une longue marche, l'on nous fait espérer de faire un siège d'impor- tance, néanmoins personne ne sait le secret; l'on a rassemblé et rejoint à l'armée tous les détache- ments qui en avaient été faits, et l'on dit même que l'on y fait