en |oo ■C£> ' CD 1 -r'~ 1 '"~*^— j? |B 1 I co I ~^^^= r- 1 = •v— 1 1 ^^ co LETTRES LA COUR DE LOUIS XIV OUVRAGES DE M. JEAN LEMOINE Format in-4" MADAME DE M 0 N T E S P A N ET LA LEGENDE DES POISONS 1 VOl Format in-s° chronique de richard lescot, religieux de Saint-Denis (1328-136i). (Ouvrage couronné par V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.) . . 1 vol , LA RÉVOLTE DITE DU PAPIER TIMBRÉ OU DES BONNETS ROUGES EN BRETAGNE EN 1675. . 1 MÉMOIRES DES ÉVÊQUES DE FRANCE SUR LA CONDUITE A TENIR A L' ÉGARD DES RÉFOR- MÉS (1098) 1 — SOUS LOUIS LE BIEN-AIMÉ 1 — PKI MI VISCONTI. — MÉMOIRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 1 — En collaboration avec M. André Lichtenberger : DE LA VALLIÈRE A MONTESPAN 1 VOl , TROIS FAMILIERS DU GRAND CONDÉ. [Ouvrage couronné par l'Académie française.) 1 — IMPRIMERIE DE LAGNY Otbi argiurutoto nol'ih. Mitai U>,de traiter avec le marquis de Saint-Maurice, « il ne sera point néces- saire, lui écrivait-on, que vous déclariez la cause ». Aussi cette cause resta-t-elle mystérieuse pour beau- coup. Madame Royale, de son côté, n'était point pressée de révéler cet excès de son humiliation. Madame de La Fayette, d'ordinaire si bien informée, se perdait en conjectures sur cet événement : « Vous savez l'intérêt que je prends à la maison de Saint- Maurice, écrit-elle à Lescheraine le 12 mai, et c'est par le public que je l'apprends, et par votre lettre que je reçus hier vous m'en parlez comme si vous m'en aviez instruite par tous les ordinaires précédents et que je susse le fil de l'histoire. Je ne sais quelle bonne maxime vous avez de n'instruire jamais les personnes bien intentionnées des changements qui arrivent, afin qu'ils en puissent rendre compte au public, et la donner par le côté qui convient qu'on les voie. Celui- ci avait besoin de cette préparation. Il paraît étrange de voir chassé un ministre aussi zélé pour Madame Royale que le marquis de Saint-Maurice et dans un temps où il est accablé d'ailleurs. » Et madame de La Fayette, égarée par la préoccupation des amours de Madame Royale, cherche à cette retraite des motifs personnels : « Je n'ai pas de peine à croire la mau- vaise conduite du comte de Saint-Maurice, une meil- leure tête que la sienne serait troublée ; sa grande INTRODUCTION XXXV faute est d'avoir présumé qu'il pût bien faire dans une occasion si difficile. Ilnelui arrive rien queje ne lui aie prédit la première fois que je l'ai vu. » IV La disgrâce du marquis de Saint-Maurice, effective quant à la direction des affaires, était d'ailleurs loin d'être complète. La duchesse de Savoie ne pouvait oublier ni son dévouement ni les services rendus. Si, l'année suivante, il «lut résigner ses principales charges de Cour, ce fut pour recevoir en échange le gouvernement de la Savoie. « Quoiqu'il ne soit pas vrai, comme vous le mandez, écrit madame de La Fayette à Lescheraine, que le marquis de Saint-Mau- rice soit content de quitter la Cour par une si belle porte, il est vrai pourtant qu'il sera le plus tôt con- solé et que je crois qu'il fera une vie douce et heu- reuse à Chambéry, mais pour la marquise, elle y mourra d'ennui par mille raisons. » Quant au comte, enfin marié avec une riche et noble héritière du Dau- phiné, il avait obtenu la permission de rentrer à Turin. Un moment on put même croire à un retour de faveur. L'abbé d'Estrades écrivait le 28 octobre 1678 en parlant de Madame Royale : « L'on croit que si elle écoulait les sentiments qu'elle a encore pour lui elle le verrait ici avant qu'il allât en Savoie où son mariage se doit achever, mais si elle se fait cette vio- lence, elle satisfait du moins son inclination par ses d XXXVI INTRODUCTION libéralités. Elle a commandé une tapisserie et un lit de velours cramoisi à fond d'or pour son meuble de noces, et elle cherche les moyens d'avoir 50.000 écus qu'elle vent lui donner. » Mais c'est en vain que la duchesse venl intervenir auprès de la Cour de Versailles en laveur », il exprimait le désir, s'il mourait en Savoie, d'être enterré dans l'église Saint-François de Chambéry au tombeau de sa famille, ou autrement au lieu de son décès, et si c'était à Turin, dans l'église des XXXVIII INTRODUCTION Pères de Saint-François. Il léguait à sa femme une pension annuelle de 2.000 ducatons de 7 florins pièce, faisait don de diverses sommes à ses quatre filles et à sept de ses fils, et instituait pour léga- taire universel son fils aîné Charles, comte de Saint- Maurice. Sa famille fut victime de l'excès même de la faveur dont elle avait joui un moment. Le duc Victor- Amédée II ignora les services rendus à ses Étals par le fidèle ministre de son père pour ne se souvenir que du scandale des relations de sa mère avec un membre de la famille de Saint-Maurice. Après la mort de son mari, la marquise de Saint-Maurice se retira à Paris, et là, de concert avec madame de La Fayette, continua à rendre ses devoirs à Madame Royale, victime à son tour, par la défiance de son lils, de sa trop grande faiblesse à l'égard de la poli- tique française. Le comte de Saint-Maurice, un moment le favori tout-puissant de Madame Royale, forcé de quitter la Cour de Turin, prit du service en France à la mort de, Louvois, et commanda pendant quelque temps dans Tannée du maréchal de Luxem- bourg le régiment royal de Savoie. Emmanuel-Phi- libert, chevalier de Saint-Maurice, fauteur de la tentative d'assassinat et d'incendie du Palais Royal de Turin en 1679, contraint lui aussi de s'exiler, se lixa à Liège et y devint généralissime des troupes électorales. Les autres enfants, pourvus de maigres patrimoines, vécurent dans l'obscurité en Savoie ou en France. Le dernier représentant mâle de la INTRODUCTION XXXIX famille mourut à Sacconex, près do Genève, en 1802, à l'âge de dix-sept ans. La politique dont le marquis do Saint-Maurice avait été le champion n'allait pas tarder à prendre sa revanche, en tombant dans los excès que les vio- lences et les exigences même, de la Cour de Ver- sailles avaient rendus inévitables. Le 21 décem- bre 1682, sur l'ordre du due Victor-Amédée II, le marquis de Pianesse, l'agent et le correspondant de Louvois, était arrêté et enfermé au château de Mont- mélian; l'année suivante, le jeune duc manifestait son intention de rompre avec les capitulations de sa mère à l'égard de la France, déclarant « qu'il ne pouvait croire que le Roi voulût empêcher un prince légitime de gouverner ses États ». Quelques années plus tard, malgré son mariage avec la tille du duc d'Orléans, il entrait dans la coalition contre Louis XIV. Dans l'histoire de la résistance à la politique brutale et envahissante de Louvois qui a fait de Victor- Amédée II le plus populaire des princes de la maison de Savoie, il est juste de faire au marquis de Saint- Maurice la place qui lui est due. V Après avoir exposé brièvement le caractère et les principaux traits de la vie du marquis de Saint- Maurice, il nous reste à indiquer en quelques mots l'objet de cette publication. XL INTRODUCTION De l'activité du marquis de Saint-Maurice comme ambassadeur de Savoie en France un abondant témoi- gnage nous est resté dans la correspondance qu'il adressa à son souverain pendant toute cette période et qui est aujourd'hui conservée aux Archives Royales de Turin. Cette correspondance particulièrement volu- mineuse et dont la publication intégrale ne com- porterait pas moins de quinze ou vingt volumes, com- prend, ainsi que nous l'avons exposé, à côté des rap- ports adressés par M. de Saint-Maurice sur les objets même de ses négociations, toute une série d'aperçus souvent curieux sur les hommes et les choses de la Cour de Louis XIV. S'il ne peut entrer dans notre pensée d'entreprendre une mise au jour intégrale de l'œuvre diplomatique de M. de Saint-Maurice, ni une publication aussi étendue que celle dont MM. Manno, Ferrero et Vayra ont donné pour le xvme siècle un si admirable exemple1, il nous a paru qu'il n'était pas sans intérêt de faire connaître tout ce qui dans ces lettres pouvait nous offrir le tableau de la Conr de France pendant cette période. Ce que nous avons dit du caractère de M. de Saint- Maurice, de ses qualités d'observation et de juge- ment, suffit pour indiquer l'intérêt de cette corres- pondance, soit qu'il ait été lui-même le témoin des faits qu'il rapporte, soit qu'il les tienne d'une source étrangère. Attentif à recueillir toutes les nouvelles, il sait faire le départ entre les simples bruits et les 1. Rclazioni diplomatiche délia Monarchia di Savoia (1713-1719). Turin, Bocca (1886-1891). INTRODUCTION XLI événements d'importance. Le plus souvent du reste, il nous révèle les noms de ses informateurs qui, en dehors du Roi et des ministres, sont tous les prin- cipaux personnages de la Cour : Condé, Turenne, Lauzun, le comte d'Armagnac, les maréchaux de Bellefonds, de Gramont et de Villeroy, tous les memhres de la famille d'Estrées, et plus qu'eux tous, le comte de Soissons, cousin du duc Charles-Emma- nuel IL C'est aussi, on s'en souvient, l'hôtel de Sois- sons qui l'un des premiers fît hon accueil à Primi, et où celui-ci puisa les plus curieuses et les plus vivantes de ses anecdotes. L'arrivée de M. de Saint-Maurice à Paris avait coïncidé avec le début de cette période de gloire où Louis XIV, dictant déjà des lois à l'Europe, commen- çait à attirer l'attention universelle. Plus que tout autre prince d'Italie, le duc de Savoie, par ses liens de parenté, d'intérêts et de voisinage, par la nature même de ses goûts et de ses inclinations, était curieux des nouvelles de France. Tout autant donc que d'entretenir de bonnes relations entre les deux pays, le marquis de Saint-Maurice avait pour mission d'observer et de décrire le nouveau milieu dans lequel il devait vivre. De là, dans sa correspondance une unité et une suite qui en font un véritable Journal de la Cour. Il ne faut pas oublier pourtant que ses lettres ne représentent qu'une partie «les nouvelles qui de Paris étaient destinées à satisfaire la curiosité inlassable du duc. Sans parler des divers agents qui, chargés de traiter les intérêts de Madame Royale XLII INTRODUCTION pour les biens qu'elle possédait en France, joi- gnaient souvent à leurs correspondances d'affaires des notes plus ou moins sèches sur les faits du jour, deux nouvellistes inondaient chaque semaine de leurs gazettes la Cour de Turin. Pendant que l'un. M. de Cyrano, ancien trésorier général des aumônes du Roi, « qui avait roulé toutes les Cours de l'Eu- rope », s'y livrait à de hautes spéculations sur la politique et les intérêts «les princes, le second, qui n'était autre que le fils aîné du marquis de Saint- Maurice, mandait les nouvelles estimées moins importantes. Entre ces divers correspondants un par- tage d'attributions avait été nécessaire. Do là. dans les lettres du marquis de Saint-Maurice, qui seules de toutes ces correspondances nous ont été con- sorvées, certaines lacunos qui surprennent d'abord. S'il ne mentionne qu'en passant une do ses rencontros avec La Rochefoucauld qu'il qualifie pourtant « un des plus grands génies du royaume », si dans cette période qui vit les premières représentations d'Am- phitryon, de V 'Avare, des Femm.es Savantes, des Plai- deurs, de Britannicus et de Bérénice, les noms de Molière et do Racine no se rencontrent pas une seule fois sous sa plume, s'il no parle dos comédies et des ballets auxquels il assista que pour y souligner le traitement qu'y reçurent les ambassadeurs, c'est que le comte do Saint-Maurice était, dans ses gazettes, spécialement chargé du chapitre des théâtres et des diverlissomonls. Parfois aussi le silence du marquis de Saint- INTRODUCTION XLIII Maurice tient à d'autres causes. Lorsqu'en 1665, mademoiselle de Nemours avait quitté la Cour de Louis XIV pour devenir duchesse de Savoie, elle avait laissé à Paris plusieurs amies, parmi lesquelles madame de Coëtquen, l'amie de Turenne; madame de Villequier, sœur de Louvois ; mademoiselle de Sévigné, la future comtesse de Grignan ; et surtout madame de La Fayette. Dès son arrivée, M. de Saint- Maurice s'était empressé de leur porter les compli- ments de sa maîtresse. Il écrivait à celle-ci le ~±1 mai 1667 : « J'ai visité mesdames de Villequier, de La Fayette et mademoiselle de Sévigné; elles honorent assurément Votre Altesse Royale avec par- tialité. » Mais ce commerce dura peu. Ces dames s'étaient vite désintéressées de l'exilée et M. de Saint- Maurice écrivait au duc deux ans plus tard : « A l'abord elles en demandèrent bien des nouvelles et firent quelques civilités, mais après elles ne connais- sent personne et veulent traiter les gens de haut en has. Une amhassadrice qui doit tenirrangne veut pas valeter ces dames qui le portent haut et qui mépri- sent tout le monde. Je ne visite pas ces jeunes dames parce que le nom d'amhassadeur leur fait autant d'horreur que celui d'un jésuite ou d'un chartreux.» De plus, le marquis était un peu sourd : « Je fuis les grands cercles et les assemblées à cause de l'incom- modité de mes oreilles qui n'est pas augmentée, mais ici on parle bas et île loin. Je pourrais ne pas entendre ce qu'on me dirait, je me rendrais la risée d'une compagnie et l'on me tournerait en ridicule; XLIV INTRODUCTION il est bien mieux que je ne m'y expose pas. » Mais il est une raison qui, plus que toutes les autres, explique le refroidissement dont se plaint Madame Royale : <( La reine de Portugal (sœur de la duchesse de Savoie) a bien ici des amies; elle se les maintient par des présents tantôt à l'une, tantôt à l'autre, par des parfums, des oranges, des eaux et des raretés de Lisbonne. Onne tientici personne que par l'intérêt1. » Madame Royale se le tint pour dit. Plus tard, elle enverra en abondance à madame de La Fayette du « damas, des petits pots et des petites boîtes des Indes », et madame de La Fayette deviendra la cor- respondante et l'ambassadrice la plus dévouée de Madame Royale. Mais si, de parti pris, le marquis de Saint-Maurice dédaigne ou laisse traiter par son fils les sujets qu'il estime au-dessous de sou caractère, il s'étend par contre avec complaisance sur toutes les matières qu'il juge de son domaine, et ce domaine fort étendu embrasse toutes les intrigues de la Cour, toute la politique du Roi et des ministres. De tous les grands épisodes qui marquent celle période du règne, la campagne de Flandre, les deux premières campagnes de la Guerre de Hollande, la disgrâce de La Vallière, le triomphe de madame de Montespan, les affaires du chevalier de Lorraine, les dernières années et la mort de Madame, le mariage de la Grande Mademoiselle, la disgrâce de Lauzun, il n'en est aucun sur lequel 1. Le marquis de Saint-Maurice au duc de Savoie, 8 fé- vrier 1069. INTRODUCTION XLV les lettres dé M. de Saint-Maurice ne nous apportent dès détails nouveaux e1 pittoresques. Mais plus encore que par le récit de ces faits son témoignage nous est précieux par les portraits qu'il nous a laissés des personnages au milieu desquels il a vécu. Parmi ces portraits, l'un domine Ions les autres. De même que Primi. M. de Saint-Maurice a été frappé par la grande figure de Louis XIV; il nous la montre au naturel, dans les positions les plus diverses et, contrairement au masque d'impassibilité sous lequel nous le dépeint Saint-Simon, ce nous est une très vive satis- faction «le nous trouver en présence d'un personnage vivant et humain, ne dédaignant pas à l'occasion les petits présents de son frère, le duc de Savoie, <( buvant du vin et mangeant du fromage » de Piémont, fran- chement joyeux des bonnes nouvelles, mécontent des mauvaises, lavant parfois la tète à ses ministres, les « traitant de liant en bas ». mais aussi infatigable en campagne, couchant sur la [taille, « ferme dans le péril et d'un esprit égal connue dans un bal », d'un « procédé fort doux et fort honnête » avec les ministres étrangers. « bon et généreux pour ses domestiques », et tel que « l'on ne vit jamais roi si honnête homme ». La pauvre reine Marie-Thérèse, que la marquise de Saint-Maurice fréquente si assi- dûment, nous apparaît ici, comme dans Primi. infini- ment triste dans sa solitude, ne voyant le Roi qu'au lit et à table, essayant de se distraire au jeu et au divertissement de la comédie espagnole « où l'on gèle de froid parce qu'il n'y a jamais personne », ce qui XLVI INTRODUCTION ne l'empêche pas à l'occasion de s'enquérir de la maî- tresse du duc de Savoie, d'adresser aux « dames de la faveur » des « petites railleries modérées et galantes », et « c'est un petit miracle que la façon dont elle prend ces sortes de choses ». Fort sévère d'abord à l'égard de mademoiselle de La Vallière, dont il note la maigreur, le peu d'esprit, les emporte- ments, les allures cavalières, M. de Saint-Maurice ne peut s'empêcher, quand il la voit do près, de s'atten- drir devant « ce je ne sais quoi qui sait charmer ». Do madame de Montespan il ne loue pas seulement l'agrément, la beauté éclatante, l'art de faire avancer ses parents et ses amis, mais aussi l'esprit, cet esprit mordant qui la pousse à faire « des contes pour rire » au Roi et qui n'épargne personne, pas même à l'occasion l'ambassadeur de Savoie. Il peint avec autant do vérité los caractères dos divers minis- tres qu'il a ou l'occasion de pratiquer : Colbert, (pic malgré « son air froid et son aspect sévère », il a toujours trouvé « fort obligeant, facile aux choses raisonnables, de parole et expéditif » ; -- Louvois, « furieusement surchargé d'affaires, infatigable, hardi et prompt, do grande présence d'esprit, grande mé- moire et fort intelligent », mais qui se rond « fort haïssable par sa conduite brusque et emportée » ; — de Lionne, « galant homme, qui s'attache à la raison, facile et obligeant »; -- Pomponne, dont tous los minislrcs étrangers louent la « civilité » ot « le bien dire », « jamais homme n'a mieux parlé et écrit », niais qui ne sait jamais se déterminer, ne sait pas INTRODUCTION XLVII trouver les expédients de son prédécesseur, a toujours « peur d'engager le Roi » et « ne le cache pas avec lanl d'habileté que M. de Lionne ». Ce n'est pas avec moins de perspicacité que M. de Saint-Maurice sail pénétrer la conduite et les mobiles de la politique de Louis XIV. Lorsqu'à la Pin de la campagne de 1667 le Roi et ses ministres paraissent accablés sous le poids des alliances qui se nouent contre eux, l'ambassadeur de Savoie déclare haute- ment que ce ne sont là que des feintes pour mieux tromper leurs ennemis sur leurs desseins ; dès ce moment, il démêle toute la politique de Lionne pour isoler là Hollande et l'Espagne; il devine au jour le jour les motifs du voyage de Madame à Douvres et l'objet de ses négociations ; il discerne les causes de la faiblesse des Hollandais et prédit leur prompt écrasement; mais, pas plus que Primi. son admira- tion pour le caractère du Roi et pour la puissance française ne lui ferme les yeux sur les causes d'une décadence prochaine. 11 s'effraie des sommes énormes que le Roi dépense « pour sa maison, pour ses plaisirs, pour ses bâtiments », il signale les dan- gers d'un protectionnisme excessif, il souligne l'atti- tude des paysans du Vivarais qui, dès 1670 et en pleine paix, ne craignent pas de se révolter contreles nouvelles impositions, il entrevoil le jour où la France succombera sous les efforts de l'Europe coalisée, et ne fait-il pasdeviner à l'avance les tristesses delà fin du règne lorsqu'après avoir rappelé la rudesse de Louvois et les mesures fiscales de Colbert, il s'écrie : XLVI11 INTRODUCTION (( Je vois en toutes choses beaucoup de crainte el point d'amour. » ? VI La correspondance [Mémoires de Saint-Simon, éd. de Bois- lisle, 11. 180.) 3. François de Clermont-Tonnerre, pair de France et com- mandeur des ordres du Roi, nommé évoque de Noyon le 2 octobre 1661, mort le 13 février 1701. 56 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Mazarin en est gouverneur ; il n'y a ici qu'un lieu- tenant de roi nommé La Brosse et cinquante hommes de garnison. La Reine joua à l'impériale avec le marquis de Gordes1 jusqu'au souper ; elle se mit à table à neuf heures et toutes les princesses et dames qui la suivent avec elle. J'y assistai ; elle mangea bien et fut de bonne humeur, elle parle bien français, elle vit avec mesdames de Bade et de Montespan. Avant son souper, la nouvelle arriva que la duchesse de La Vallière devait arriver pour suivre la Reine à Avesnes ; d'abord la Reine donna les ordres que l'on ne fermât point les portes ; néan- moins cette duchesse n'est pas encore venue. Sa Majesté va dîner à Villiers-le-Sec où elle trouvera deux cents chevaux qui l'escorteront jusqu'à Guise, quoiqu'il n'y ait aucun péril. L'on eut des nouvelles du camp de Gharleroi d'où l'on mande que le Roi s'applique continuel- lement et avec plaisir à ce qui est de la guerre, ce qui en fait croire la continuation ; l'on croit 1. François de Simiane de Pontevès, marquis de Gordes, grand sénéchal et lieutenant de Provence en 1656, chevalier d'honneur de la Reine en 1666. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 57 que ce fort sera bientôt en état ; il en a donné le gouvernement au sieur de Montai *, galant homme qui a toujours servi Monsieur le Prince et com- mandé dans Rocroy pour lui et tant que cette place a été dans ses intérêts. Depuis ma lettre écrite j'ai su que le Roi, venant à Saint-Cloud avec des relais, avait amené avec lui la duchesse de La Vallière dans son carrosse, nonobstant sa grossesse; qu'elle doit faire ses couches à Versailles et que le Roi prie mesdames d'Armagnac et de Bouillon de lui vouloir tenir compagnie; plusieurs raisonnent sur cela et cha- cun selon sa passion ; les uns disent qu'elle est tou- jours bien et les autres que le Roi ne s'en soucie plus, qu'il ne l'a pas voulu mener avec la Reine et s'en défaire, que ses couches ne sont pas si proches et que le voyage de la Reine ne sera que de trois semaines. 1. Charles de Monsaulnin, comte de Montai, né en 1G20, gouverneur de Charleroi en 1GG7, maréchal de camp en 1672, lieutenant général en 1676, mort le 28 septembre 1696. §8 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV XII D'Avesnes, le H juin 1667. Je me donnai l'honneur d'écrire à Votre Altesse Royale le six du courant, de Compiègne, et de La Fère le huit au matin, d'où la Reine partit à dix heures, dîna à Villiers-le-Sec où elle trouva le sieur de Bissy1, ce victorieux des Turcs, qui est mestre de camp et l'un des brigadiers de la cava- lerie ; il avait deux cents chevaux pour l'escorter jusqu'à Guise qui est une jolie ville de la Picardie sur la rivière d'Oise. Le château en est bon et bien fortifié; M de Turenne l'assiégea en l'année cinquante, lorsqu'il servait les Espagnols et, un peu devant la bataille de Rethel, il y lit jouer une mine qui ne servit qu'à fortifier la place et fut contraint après trois semaines de lever le siège 1. Claude de Thiard, marquis de Bissy, colonel en 1659, bri- gadier de cavalerie le 12 mars 1664, avait pris part cette même année au combat du Saint-Gothard, dans lequel un corps de troupes françaises de 6.000 hommes, sous les ordres de Coligny, avait fortement aidé à la victoire des Impériaux sur les Turcs. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 59 le lendemain, jour de la Fête-Dieu. Après avoir ouï la messe, la Reine en partit, escortée toujours par M. de Bissy avec sept cents chevaux, mais M. le marquis de Gœuvres commandait comme lieutenant général. Je m'offris ce jour-là à lui pour lui servir d'aide de camp et marchai toujours avec lui à la tête des troupes ; il y a du plaisir à lui voir donner ses ordres ; il détachait à tout mo- ment sur la droite et sur la gauche pour prendre ses sûretés, car il y a mille chevaux dans Cambrai ; le pays est mauvais dans des collines, des bois et de fâcheux défilés; nous marchâmes treize heures. Le Roi était arrivé proche d'ici à dix heures du matin avec deux mille chevaux en seize esca- drons, M. le marquis de Duras commande le tout; il n'a que deux volontaires avec lui, le sieur de Brancas1 et le marquis d'Arcy2; les autres 1. Charles, comte de Brancas, mestre de cani|>, lieutenant du régiment d'Orléans-Cavalerie en 1647, maréchal de camp en 1649, s'était démis de son régiment en 1650 et avait été nommé chevalier d'honneur de la Reine-mère en 1661. 2. René Martel, marquis d'Arcy, mestre de camp du régi- ment de Conti, lui envoyé à Turin en 107:; pour y porter les condoléances de Louis XIV à l'occasion de la mort du duc Charles-Emmanuel 11. Il fui ensuite nommé ambassadeur de France auprès du duc Victor-Amédée 11 en 1684. « Il était, 60 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV sont des officiers de sa personne ou des troupes. Il n'y a ici de ministre que M. de Louvois. Le Roi vint avec deux cents chevaux à la ren- contre de la Reine à une lieue d'ici, et dès lors qu'il l'eut jointe, il marcha toujours à cheval à côté du carrosse et entra dans la ville après la Reine, toutes ses gardes et chevau-légers l'épée à la main. A l'entrée toute la cavalerie était sur une ligne ; je n'ai jamais rien vu de si beau, chaque escadron était de cent cinquante maîtres, il y avait trois et quatre étendards par escadron. Gomme il n'y a ici ni M. de Lionne ni M. de Bonneuil, je priai, vendredi après le dîner, M. le marquis de Cœuvres de dire au Roi que j'avais une lettre à lui remettre; il me fit dire qu'il avait beaucoup à faire, qu'il me priait de ne pas le tenir longtemps, mais que j'eusse un peu de patience dans son antichambre ; il négocia avec M. de Louvois, puis avec M. de Duras, et après il me fit appeler dans sa chambre où il était seul avec son écritoire et du papier, prêt à écrire, écrira plus tard Saint-Simon, fort estimé et s'était fait une grande réputation dans ses ambassades. » (Mémoires de Saint- Simon, éd. de Boislisle. I, 91.) LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Gl mais debout. Je lui dis que j'étais au désespoir de lui présenter la lettre de Votre Altesse Royale si tard, mais que je ne l'avais pas pu joindre; il me répondit : « Je sais que vous êtes venu avec la Reine, elle me l'a dit ». Je lui dis encore que la lettre que je lui présen- tais était en réponse d'une qu'il avait fait l'honneur à Votre Altesse Royale de lui écrire et que Madame de Servien lui avait présentée de sa part. Il la prit et la lut, puis la replia et comme il ne me dit mot au sujet de ladite lettre, je le remerciai ensuite de celle qu'il avait écrite à ceux de Genève; je lui dis que, par le conseil des cantons protestants, ils avaient encore à Aarau refusé de nouveau sa mé- diation ; il me dit qu'il en avait ouï dire quelque chose ; je lui représentai que ces gens-là pous- saient à bout Votre Altesse Royale par le conseil des mêmes cantons et que je croyais qu'il ne souf- frirait pas que dans cette affaire il y demeurât de la réputation de Votre Altesse Royale, que vous vous mettiez en état de l'empêcher et comme il m'avait fait dire qu'il avait à faire, je finis ce dis- cours en lui disant que j'en entretiendrais à l'ar- mée M. de Lionne. Il m'assura qu'il ferait tout 62 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV ce qui serait en son pouvoir pour les satisfac- tions de Votre Altesse Royale. Je ne voulus pas l'importuner mais seulement lui donner à penser sur le mépris que ceux de Genève faisaient de sa médiation et de la méfiance qu'ils avaient de sa personne, et aussi je lui fis connaître que Votre Altesse Royale n'était plus d'humeur à souffrir d'eux. Au camp de Charleroi, j'entretiendrai plus au long M. de Lionne et ferai mon possible pour que Sa Majesté écrive de nouveau à ceux de Genève ; peut-être qu'entre-ci et ce temps-là ils auront fait réponse au Roi qui donnera lieu à cette seconde lettre. En me retirant je remerciai Sa Majesté de ce qu'elle m'avait fait l'honneur de me permettre de la suivre cette campagne. Elle me fit des réponses très avantageuses pour ma personne. Le Roi couche sur la paille, a une application continuelle, fait tout et de bonne grâce, sans em- pressement et en maître; il paraît lier mais il a les commandements très doux. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 63 XIII D'Avesncs, le 13 juin 1607. Demain Leurs Majestés se sépareront : la Reine s'en va par La Capelle, Vervins, Liesse et Soissons à Compiègne et le Roi droit au camp. Monsieur le Dauphin a eu la rougeole à Compiègne, il a été saigné, la Reine s'en alarmait fort et voulait partir pour l'aller faire servir. M. Vallot1, le médecin, a dit, après avoir lu les relations du mal, qu'il n'était pas nécessaire, que Monsieur le Dauphin présentement se portait bien. Le cour- rier, qui est venu dit, que ce petit prince, nonobs- tant son mal, chantait toujours les airs du ballet dans son lit. Le Roi a incessamment travaillé ici ; sur le soir, après la prière, il a joué avec la Reine, la duchesse de La Vallière, Sanguin2, le maître d'hôtel, et l'abbé de Clermont. 1. Antoine Vallot, né en 1594, premier médecin d'Anne d'Au- triche puis de Louis XIV, mort en 1671. 2. Jacques Sanguin, seigneur de Livry, maître d'hôtel ordi- naire du roi, nommé capitaine des chasses de Livry et de Bondy en L668. En 1676 il acheta du maréchal de Bellefonds la charge de premier maître d'hôtel du roi. 64 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Le sieur de Van Beuningen, envoyé de Hol- lande, me voyant hier matin au lever du Roi, m'aborda et me fit des compliments fort civils ; c'est assurément un galant homme et l'on le tient pour celui de tous les Etats le plus fort pour la négociation ; il est présentement hors des gonds dans cette Cour, il n'y est pas vu de bon œil et l'on n'y en fait plus cas comme les autres fois. Il vit hier M. de Louvois qui lui dit qu'il pou- vait aller avec la Reine, que le Roi allait faire de grandes marches et incommodes, que dans dix ou douze jours il serait dans un poste fixe, que l'on appellerait la Reine à ce voisinage-là, avec laquelle il pourrait aller joindre le Roi. Cela fait connaître que l'on n'agrée pas sa présence au camp. Il demande ici l'exécution d'une promesse qu'a faite en Hollande M. d'Estrades1, qui est que l'armée navale de Sa Majesté sortirait en mer et se joindrait à celle des Etats contre l'Angleterre, à quoi l'on a peine ici de se résoudre '-. 1. Godefroi, comte d'Estrades, lieutenant général et gou- verneur de Dunkerque en 1650, ambassadeur de France en Hollande. Il fut fait maréchal de France à la mort de Turenne, en 1675. 2. Cette promesse, dont parle M. de Saint-Maurice, avait été LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 65 Monsieur n'est pas venu ici parce que, au camp, le maréchal de Gramont ne voulait pas prendre l'ordre du maréchal de Turenne, il a fallu laisser ce prince pour le donner, néanmoins les maré- chaux de Gramont, du Plessis et de Villeroi qui sont au camp n'y font rien. M. de Turenne est le seul qui agit et de qui le Roi prend conseil; M. de Louvois est parfaitement bien et depuis un mois il a été seul avec Sa Majesté, les autres ministres n'y ayant été que quatre jours, et ledit M. de Louvois est bien avec M. de Turenne et tous deux mal avec M. de Golbert, et le traitent de haut en bas, particulièrement M. de Louvois, qui est un homme infatigable, hardi et prompt, et quelquefois un peu trop. Madame la duchesse de La Vallière a ici avec elle la marquise de La Vallière l, sa belle-sœur, consacrée par une convention signée à La Haye le 5 mai 1667. La démarche de Van Beuningen avait en outre un autre objet qui était de savoir à quelles conditions le roi arrêterait ses conquêtes. Louis XIV écrit ii ce sujet : « Van Beuningen étant venu à Amiens pour négocier ces affaires el me demandant de me suivre à l'armée pour en traiter, je ne le voulus pas per- mettre, pour ae pas lui donner l'occasion de ramasser en ce lieu tons les dis< rs que fonl souvent dans la chaleur les esprits mécontents. » Mémoires de Louis XIV, éd. Dreyss, 11, 177.) I. Gabrielle Glé, daim- de La Costardais, d'une famille ori- 5 66 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV et la comtesse du Roure * qui est enceinte ; elle s'appelait autrefois mademoiselle d'Artigny qui était à Madame et dès longtemps amie et confi- dente de madame la duchesse de La Vallière. J'ai fait ce que j'ai pu pour voir M. de Louvois ; il m'avait fait donner heure à dix et demie ce matin, mais à huit il m'a envoyé un gentilhomme me faire excuse s'il ne pouvait pas recevoir l'hon- neur que je lui voulais faire, mais que le Roi lui avait donné tant d'occupations qu'il n'avait pas un moment à lui; j'ai dit à ce gentilhomme que j'a- vais empressement d'expliquer à M. de Louvois la haute estime que Votre Altesse Royale a pour son mérite et la forte passion qu'elle a aussi d'avoir son amitié, que je savais les importants et pénibles emplois qu'il avait, que je ne le voulais pas incommoder et que je lui rendrais mes devoirs quand je pourrais et quand il me le permettrait. En effet je n'ai jamais vu un homme tant travailler, M. de Laon a été pour le voir et infructueusement. ginairc de Bretagne, avait épousé en 1663 Jean-François de La Baume Le Blanc, marquis de La Vallière, frère de la favorite. 1. Claude-Marie de Gast d'Artigny, ancienne fdle d'honneur de la duchesse d'Orléans, avait épousé en janvier 1666 Louis de Grimoard Beauvoir, comte du Roure. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 67 Le Roi me fait tous les honneurs imaginables; dès que j'aborde au Louvre, tout le monde s'ouvre pour me faire avancer; j'en use avec retenue; aujourd'hui, à la messe à la grande église, m'étant trouvé sur le passage du Roi et l'ayant salué très profondément et comme je dois, le Roi m'a fait un salut et comme en se baissant; tout le monde y a pris garde et ces messieurs de la Cour qui suivent l'encens m'ont abordé et m'ont dit qu'il n'en faisait pas tant aux princes du sang1, mais comme Votre Altesse Royale sait assez que cela ne donne pas à dîner, il était deux heures après midi, je suis venu boire à la santé de Vos Altesses Royales avec M. Matharel2 et je n'en ai pas moins mangé. Je suis, etc. P. -S. — L'on me fait sentir bon l'honneur que le Roi me fait de me laisser aller seul d'étranger 1. On sait avec quelle insistance Primi dans ses Mémoires revient sur le même fait : « La passion des courtisans pour se faire remarquer par le Roi esl incroyable; lorsque le Roi daigne tourner un regard vers quelqu'un d'entre eux, celui qui en est l'objet croit sa fortune faite ». (Primi Viscoxti, Mémoires, p. 175.) 2. Intendant général de la marine à Toulon en 1670, mort en 1G73. 68 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV avec lui, particulièrement sur ce qu'il ne mène pas le sieur de Beuningen. XIV Du camp de Charleroi, le 16 juin 1667. Le Roi partit d'Avesnes le quatorze à quatre heures du matin. Il prit la tête des troupes et n'avait devant lui que la garde du camp ; il était suivi de son capitaine des gardes, de tous les volon- taires l, et de soixante de ses gardes qui marchaient par les ailes, puis de la brigade de M. de Ville- quier qui est composée du régiment des cuiras- siers de Sa Majesté qu'il commande, du régiment de Nogent et de Piloy qui font sept cents chevaux, puis de celle de Bissy qui était de sept cents chevaux de soldats détachés de tous les corps, de 1. On désignait alors sous le nom de volontaires « des hommes de qualité qui, sans avoir un emploi fixe, ni grade, ni solde, ni habillement dans les troupes, s'associaient à des expéditions périlleuses où les appelaient tantôt la gloire tantôt le désir de s'instruire ». (Général Bardin, Dictionnaire tir l'armée de terre, IV, 5245.) LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 69 la brigade de Rochef'ort1 qui sont les gardes dm corps, des gendarmes et chevau-légers du Dau- phin. Les gardes faisaient l'arrière-garde parce qu'elles roulent avec le reste de la cavalerie et font les mêmes factions et obéissent à leur bri- gadier qui est lieutenant des gendarmes du Dau- phin; cette brigade est de onze cents chevaux. Le Roi ne marcha jamais que le pas et ce fut lui qui fit tous les détachements pour marcher sur les ailes, car il fait tout de bonne grâce et sans empressement. M. de Turenne lui ayant dit au commencement de sa marche avec l'armée en venant ici qu'il se peinait trop et qu'il pourrait en être malade, il lui dit : « Monsieur le maréchal, vous n'aimez pas ma gloire de me parler de la sorte. » Sur les dix heures, le Roi fit halte pour dîner et il dîna mal parce que la maison où l'on apprêtait son dîner brûla ; il l'a fait payer. Pour moi je fis très bonne chère avec M. de Villequier. Après deux heures de halte pour laisser repaître 1. Henri-Louis d'Aloigny, marquis de Rochefort, capitaine- lieutenant dos gendarmes du Dauphin en 1665, brigadier de cavalerie en 1607, maréchal de camp en 1668, lieutenant général en 1672, gouverneur de la Lorraine et maréchal de France en 1675, mort à Nancy le 23 mai 1676. 70 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV la cavalerie, le Roi se remit en marche. Nous trouvâmes d'abord un prince allemand de la maison de Saxe, auquel M. de Turenne avait donné une escorte de trentre maîtres. L'on dit que demi-heure après il fut rencontré par un parti des Espagnols ; l'on ne sait s'il a été tué ou pris, il n'est revenu encore qu'un soldat de cette escorte. Nous passâmes à Beaumont qui est au prince de Ghimai ; à une lieue au deçà nous trou- vâmes l'escorte qui était venue rencontrer le Roi ; il nous quitta et vint ici. Je demeurai là parce que j'y avais mon équipage; j'avais toujours été der- rière Sa Majesté qui ne me vit jamais comme tous les autres, le chapeau à la main, qu'il ne me levât le sien. En partant d'Avesnes, il me crut assurément un homme à mes commodités, il demanda à M. de Gharost si j'étais en carrosse; M. d'Etemare l lui dit que non, que j'étais à cheval à sa suite; en effet je n'étais pas à dix pas de sa personne. Je m'entretenais avec messieurs de vSoyecourt2 et de Villarceaux. A une lieue de là, 1. Capitaine des gardes de la marine, envoyé vers le Roi par le duc de Beaufort. 2. Maximilien-Antoine de Belleforière, marquis de Soyeeourt, grand-maître de la garde-robe, puis grand-veneur de France. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 71 le Roi passant auprès d'un château où est la du- chesse de Wurtemberg qui est séparée de son mari qui est en Allemagne, cette dame se trouva à son passage. Il mit pied à terre, la salua, lui dit quelques paroles obligeantes, puis remonta à cheval et continua sa marche; il parle peu mais ce qu'il dit est très juste et de sens. Les tentes du Roi sont les plus superbes et les plus spacieuses que l'on puisse voir et toutes dou- blées de damas ou satinade ; il y a dans chacune trois ou quatre chandeliers de bois doré qui pendent. Le Roi hier après dîner tint conseil, puis alla visiter Charleroi; je l'y suivis. Si je puis avoir du temps, j'en ferai un petit grifïonnement à Votre Altesse Royale. Monsieur est toujours à cheval et il est fort propre et fort leste en habit de guer- rier. Il fait bon voir tout ce monde et j'y reçois mille honneurs de ceux que j'y connais. Je pro- teste à tous que je ne suis pas ici pour faire guerre offensive, mais Votre Altesse Royale agréera bien que je voie le plus d'occasions que je pourrai pour me rendre capable de la servir dans un emploi où j'ai plus de génie que dans celui au- quel elle m'occupe maintenant. 72 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Le Roi fait payer tous les dégâts que les troupes font sur le pays de Liège. Jamais je n'ai vu tant de discipline parmi des troupes1. Jamais soldat ne s'éloigne et ne sort de ses rangs pendant leur marche qui est admirable toujours en escadrons et bataillons fort droits et fort justes et l'on n'entend jamais un mot. Il n'est dû aux troupes que 25 jours de paye, l'on la leur donne chaque mois et l'on prend aujourd'hui du pain pour quatre jours ; tout est horriblement cher ici, le vin coûte quarante sols la pinte, la bière dix, le pain et l'avoine à proportion ; il n'en manque pas main- tenant. Il est certain qu'il y a plus de 60.000 che- vaux des équipages. J'ai su ici que le Roi n'a pas été satisfait de ce que la duchesse de La Vallière est venue à Avesnes2; 1. Louis XIV dit à ce sujet dans son Journal à la date du 18 juillet : « J'observai un tel ordre dans le commencement de la marche qu'il n'y eut aucun tort fait aux habitants des lieux que je voulais gagner par ce bon traitement, jusqu'à payer aux communautés les blés que j'avais été contraint de faire prendre pour le fourrage. » (Mémoires de Louis XIV, éd. Dreyss, II, 172.) 2. Lefèvre d'Ormesson dit de même, au sujet de ce voyage de mademoiselle de La Vallière à Avesnes : « L'on a prétendu qu'elle n'était pas mandée. » (Journal d'Olivier Lefèvre d'Or- messon, II, 507.) LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 73 il lui avait écrit qu'il y appelait la Reine pour vingt- quatre heures et pour des affaires importantes, sans l'y convier d'y venir ; mais comme elle reçut cette lettre à Saint-Cloud, Madame lui conseilla d'y venir et de faire la diligence qu'elle fit ; aussi elle n'a pas eu satisfaction ; il y a une personne de qualité et d'esprit qui a dit qu'elle s'attirerait des mauvaises affaires, puisqu'elle ne savait pas con- naître qu'il était temps qu'elle se retirât1. J'ai cru que Votre Altesse Royale serait bien aise de savoir cette particularité. En étant à Avesnes, je vis que l'on commençait à en parler librement et même des dames de la Cour lui firent des railleries ; l'on croit que la Montespan lui succédera ; néanmoins ces fondements ne sont que par conjectures ; le Roi met toute son application à la guerre et à la gloire et témoigne de ne se soucier plus des femmes; il mange ici avec nombre de gens de qualité à sa table. 1. Dans cette personne de qualité et d'esprit il est difficile de ne pas reconnaître madame de Mnntespan qui, s'il faut en croire mademoiselle de Montpensier, aurail dil en parlant de La Vallière : « J'admire sa hardiesse de s'oser présenter devant la Reine, de venir avec cette diligence sans savoir si elle le trouvera bon ; assurément leRoi ne lui a point mandé. » (Mémoires de mademoiselle de Montpensier, IV, 49.) 74 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV M. de Louvois a dit que, Van Beuningen le sol- licitant pour venir et lui apportant pour exemple que je suivais le Roi, qu'il lui répondit que Votre Altesse Royale avait toujours été des meilleurs amis de la France ; qu'outre cela que j'étais gentil- homme de qualité, que ma profession était les armes et que le Roi était bien aise de m'avoir auprès de lui. M. de Bonneuil me dit, lorsqu'il demanda au Roi la permission pour que je vinsse à sa suite, qu'il lui dit : « Non pas seulement je l'agrée, mais il me fera plaisir ». Il ne me parle jamais, mais il ne me voit jamais sans me lever son chapeau, ce que je ne vois pas qu'il fasse aux autres. XV Du camp de Tournay, le 23 juin 1667. J'avais écrit à Votre Altesse Royale de Char- leroi mais il n'est pas encore parti de courriers depuis ce temps-là, si bien que ces lettres-là s'en iront à même temps que celles-ci. Je n'ai pas de nouvelles à lui mander que de la guerre. Notre LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 75 marche a été très fatigante, pour moi je n'ai jamais vu mon lit et ai toujours dormi sous un arbre, enveloppé dans mon manteau, sauf un soir que par bonheur mon carrosse arriva à minuit, mais ce qu'il y a eu de pire, c'est que j'ai été la plupart du temps sans manger, mon cheval de bât où était la vivande s'égarant, et Votre Altesse Royale sait que pour moi c'est un grand malheur, outre que le vin coûte quarante-cinq sols la pinte et seize la bière dont je n'use pas, et ce qu'il y a eu encore de fort incommodant a été la poussière, mais s'il y a eu de l'embarras pour les bagages, il n'y en a pas eu pour les troupes; elles ont toujours marché et campé en bel ordre sur deux lignes, le Roi dans la marche toujours à la tète de l'armée et au campement entre les deux lignes ; il est infati- gable et Monsieur aussi; ils ne se quittent jamais. Je n'ai pas pu encore voir aucun des ministres et eux ont été des journées sans pouvoir voir le Roi, et ont bien pâti de la faim ; demain je tâcherai de les visiter, M. le marquis de Berny négociera bien en l'absence de M. de Lionne, mais il ne fera rien que par l'organe et les inten- tions de M. Le Tellier. 76 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV XVI Du camp devant Tournay, le 24 juin 16(57. Hier j'écrivis à Votre Altesse Royale l'état de ce siège; comme le Roi à neuf heures n'était pas sorti, je m'acheminai à pied à la tranchée ; je vis du côté des assiégés une défense très molle et des coups de mousquet de la courtine qui çà, qui là, sans suite. Gomme il n'y avait pas de géné- raux et que les Suisses ne se disposaient à aucune attaque, je me retirai et fus à ma tente à onze heures. Le Roi se trouva sorti et il était allé à la garde du camp, autrement au bivouac, pour voir s'ils se tenaient en bon état à cause qu'il n'y a pas de lignes. Il alla de là à la tranchée, où voyant la défense des ennemis peu vigoureuse, à minuit il voulut faire presser l'attaque, alors les bour- geois demandèrent trêve qui leur fut accordée; le gouverneur se retira dans le château avec sa garnison qui n'est pas nombreuse; maintenant l'on dresse la capitulation; le Roi s'est retiré à LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 77 trois heures de jour; cette place se rend sans que l'on ait tiré un coup de canon, nous n'avons pas de pain et les tranchées n'étaient que des petites rigoles. XVII Du camp de Tournay, 27 juin 1667. Sa Majesté est dans la ville avec les ministres fort occupée; l'armée marche demain, l'on adonné du pain pour quatre jours, ainsi je ne pourrai négocier qu'à la première halte que nous ferons et ce sera en formant un siège devant quelque place de la province de Flandre ou sur la Lys ou sur l'Escaut. Il ne s'est rien passé de considérable depuis le vingt-cinq que le Roi assista au Te Deum dans Tournay ; hier, à six heures, le gouverneur sortit du château avec cinq cent quarante hommes de pied et cent soixante de cheval ; l'on n'avait jamais pu savoir au vrai la garnison que quand elle est sortie. Gomme l'on se moquait de leur peu de résistance et que la cavalerie n'a jamais fait sortie, 78 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV ils disent que les bourgeois les en avaient empê- chés, qu'ils leur avaient déclaré que s'ils sortaient, qu'ils fermeraient les portes et qu'ils ne rentre- raient jamais. Plus l'on voit cette ville, plus elle paraît belle et grande. Le Roi loge à l'abbaye de Saint-Martin qui est un beau et magnifique palais, orné de belles tapisseries et de beaux tableaux. Il y a deux maisons de Jésuites, un collège et un noviciat qui ont des beaux jardins et spacieux, le commerce y est médiocre en cuir et bas de filet. L'on ne veut pas faire des grands sièges, mais s'élargir dans ce pays : l'on attaquera après Douai, pour y établir des quartiers d'hiver et faire tom- ber Saint-Omer et Aire d'elles-mêmes. L'on croit que la Reine viendra ici avec les clames. Nous ver- rons laquelle l'emportera. Il faut mander les avis en chiffre et particulièrement des desseins, comme aussi des bagatelles, car l'on ouvre les lettres et le Roi est fâché quand on pénètre ses pensées. Quoique nous marchions mardi, la Reine ne lais- sera pas de venir au moins à Arras. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 79 XVIII Du camp de Douai, le 3 juillet 1G67. De croire de parler au Roi il est impossible de quelques jours, il passe toute la nuit au bivouac et ne se couche qu'au jour, il dort fort tard, puis il tient conseil et pour ainsi dire son armée et ses conquêtes l'occupent entièrement. Il n'y a que M. de Turenne et les ministres qui sachent les résolutions, eux seuls assistent au conseil et point les maréchaux du Plessis l, de Gramont et de Villeroy2; ces messieurs sont fort fatigués et je ne reçois civilité que d'eux et de 1. César de Choiseul, comte du Plessis, enfant d'honneur de Louis XIII, mestre de camp d'un régiment d'infanterie en 1616, ambassadeur de France à Turin de 1632 à 1635, maré- chal de camp en 1635, lieutenant général en 1642 et maréchal de France le 20 juillet 1645, ministre d'État en 1652. 11 avait été créé dur et pair en 1665. 2. Nicolas de Neufville, marquis de Villeroy, né en 1598, enfant d'honneur de Louis Mil, gouverneur du Lyonnais en survivance de son père en 1615, maréchal de camp en 1624, lieutenant général en 1643, maréchal de France en 1646, nommé la même année gouverneur du jeune roi Louis XIV, avait été créé duc et pair en 1663. 80 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV messieurs de Charost et de Beringhen ' ; ces deux derniers sont obligeants sur tous les autres et M. de Beringhen, qui est un des plus sages hommes que je connaisse et que l'on destine pour gouverneur de monsieur le Dauphin, me dit, toutes les fois qu'il me voit, qu'il me plaint, que les Français sont fort incivils et que l'on a peu de déférence et de soin des étrangers en cette Cour. Il est vrai que jamais il n'y a eu de si grandes incommodités dans une armée; l'on ne peut, dans les marches, jamais avoir ni les carrosses ni les bagages ; je mange et dors comme je peux, je fais gloire de ne pas me plaindre, j'ai fait la sottise de ne pas amener des mulets qui sont les seuls secours dans une armée comme celle-ci mais j'ai aussi la consolation qu'il y a peu de monde qui en ait. 11 y a ici quantité de volontaires ; la plupart ont commandé, ce sont tous autant de gens qui cri- tiquent et décréditent tout ce qui s'y fait, cela vient de ce qu'ils n'ont pas d'emploi et de ce que l'on ne fait pas de cas de leurs personnes ; ils blâment le peu d'ordre qu'il y a dans l'armée et voudraient 1. Henry, comte de Beringhen, chevalier des ordres du roi, premier écuyer de la Petite Écurie. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 81 que le Roi, y étant, travaillât pour la gloire et à quelque entreprise d'importance et non pas d'at- taquer des places qui sont dépourvues et que les Espagnols négligent de défendre ; ils disent que cet hiver la paix se fera et que c'est pour cela que le Roi ne donne pas de nouvelles commissions ni qu'il ne veut pas ruiner ses troupes dans un grand siège. XIX De Compiègne, le 13 juillet 1667. J'arrivai ici dimanche au soir, je m'informai si M. de Lionne y était arrivé ; de ses domestiques qui étaient venus lui retenir un logis dirent qu'il arriverait le lundi assurément et le lundi au soir les domestiques se retirèrent à Paris où il est malade. Voyant donc que je ne pouvais pas lui parler le mardi matin, je priai M. de Berlize de demander audience à Sa Majesté pour moi; il me l'accorda pour le mercredi matin à onze heures si bien que ce matin je suis allé cà son lever à mon accoutumée, où il m'a vu quand il a été habillé et qu'il a eu fait sa prière. Il a com- 6 82 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV mandé que tout le monde sortît et que l'on m'ap- pelât et, m'ayant vu, il m'a fait signe de m'ap- p rocher de lui. Je l'ai entretenu près de demi- heure, je l'ai remercié de nouveau de la part de Votre Altesse Royale de la lettre qu'il avait écrite à ceux de Genève, je lui ai dit qu'ils l'avaient tournée à leur avantage, il m'a interrompu et m'a dit : « Et comment, monsieur? » Je lui ai expliqué de quoi, il est demeuré étonné, puis je lui ai représenté que, nonobstant qu'elle leur fût favorable, que maintenant ils se retirent tout à fait de dessous sa protection pour s'attacher à celle des cantons protestants, qu'ils étaient allés les consulter à Aarau où ils avaient résolu de lui députer, pour obtenir de lui de ne pas faire une députation à Votre Altesse Royale, qu'elle ne pou- vait néanmoins terminer les différends qu'elle a avec eux que par cette voie-là. Sa Majesté a été tout à fait attentive à mon discours et j'ai connu dans son visage qu'il tombait d'accord de tout ce que je lui ai représenté, il m'a dit qu'il n'avait aucune nouvelle que ceux de Genève lui envoyas- sent des députés, mais que quand ils viendraient, il les obligera bien à faire tout ce que je lui LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 83 prescrirai. Je l'en ai remercié et lui ai témoigné qu'il fallait bien croire que ceux de Genève lui envoyaient des députés puisqu'ils n'avaient pas encore fait réponse à sa lettre quoiqu'il y eût deux mois qu'il la leur a écrite. Je lui ai demandé, en cas qu'ils ne lui députassent pas, une seconde lettre et plus pressante que la première ; il m'a dit qu'il fallait attendre de leurs nouvelles puis qu'il la ferait, mais comme j'ai vu que tout ceci tirait en longueur et que souvent les princes sont bien aises qu'on les décharge d'affaires, je lui ai proposé que, comme elle retournait à l'armée, que pendant son séjour en Flandre les députés de Genève arriveraient à Paris, que là ils verraient M. de Lionne, lequel, ne sachant pas les bonnes intentions qu'elle avait pour la réputation et pour les intérêts de Votre Altesse Royale, peut-être leur donnerait créance, n'ayant pas été instruit; que si elle l'agréait, je m'en irais à Paris par la poste instruire M. de Lionne. Il m'a pris au mot avec empressement et m'a dit : « Oui, monsieur, allez-vous en instruire Lionne, je lui fais une dépêche pour d'autres affaires, je lui écrirai de faire ce que vous souhaitez » . 84 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Je lui ai dit que je serais bientôt de retour pour avoir l'honneur de le suivre à l'armée où j'admirais avec joie ses conquêtes et la manière héroïque avec laquelle il agissait, mais aussi que souvent je frémissais de crainte de voir comme il s'exposait aux périls, que j'en rendais compte tous les ordinaires à Votre Altesse Royale et que je le suppliais avec respect de pardonner à mon zèle, qu'il devait considérer le besoin que toute l'Eu- rope avait de la conservation de sa vie et que l'intérêt que Votre Altesse Royale y prenait me faisait prendre la liberté de le lui dire ; il s'est mis à sourire contre moi et m'a dit qu'il m'était bien obligé. Si les ministres correspondent à ces bons sen- timents, j'espère que Votre Altesse Royale aura les satisfactions qu'elle souhaite et qui lui sont dues. Je trouve que le Roi a assurément de l'es- time et de l'amitié pour elle; je me confirme tou- jours plus de ce que je lui ai écrit qu'il n'a pas de la fierté, mais une humeur et un procédé fort doux et fort traitable. Gomme je crois que Votre Altesse Royale est maintenant de retour de son voyage, je crois LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 85 qu'elle agréera que je lui dise ce qui se passe ici parmi les dames et ce que j'ai pu savoir de l'armée et des railleries que l'on en fait. La Reine n'a pas eu un mal si considérable que l'on a publié, elle est bien remise, il ne paraît pas qu'elleaitété indisposée '. Pendantson mal, madame la duchesse de La Vallière vint ici la visiter et fit venir tout son équipage pour séjourner à Mouchy2, belle maison du marquis d'Humières, mais comme la Reine ne lui fit pas une réception fort accueil- lante3, elle s'en retourna à Versailles. Néanmoins elle a eu de si bons avis qu'elle est arrivée ici le même jour que le Roi, où il y a quantité de dames de qualité et où l'on ne songe qu'aux plaisirs et à se divertir mais j'y trouve les divertissements médiocres ; ils consistent à quelques promenades et le soir à jouer dans la chambre de la Reine ; aux 1. On mandait de Compiègne à la Gazette de France le 30 juin : « La Reine se porte mieux d'une légère indisposition pour laquelle on l'a saignée deux fois. » 2. Aujourd'hui Mouchy-le-Châtel, commune de l'arrondisse- ment de Beauvais, dans l'Oise. 3. Au sujet de l'accueil fait à mademoiselle de La Vallière lors du premier voyage de Compiègne, mademoiselle de Mont- pensier donne de nombreux détails sur l'attitude de la Reine « qui pleurait, qui avait vomi, qui se trouvait mal » et qui avait commandé à M. de Villacerf « qu'on ne lui envoie pas à manger ». (Mémoires de mademoiselle de Montpensier, IV, 49.) 86 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV promenades le Roi va en carrosse avec la Reine, eux deux clans le fond ; dans le devant, mademoiselle de Montpensier et la princesse de Bade ; à une portière auprès du Roi, madame de Créquy1, qui, quoiqu'elle ait eu la petite vérole, il aurait été grand dommage que les soldats corses l'eussent tuée à Rome ; auprès d'elle est assise la duchesse de La Vallière ; à l'autre portière sont la comtesse d'Armagnac, la duchesse de Bouillon et madame de Béthune : dans le second carrosse mesdames d'Humières, de Montespan, de Guiche, du Roure, et la marquise de La Vallière ; puis les carrosses des filles et plusieurs autres. Quelquefois elles mettent pied à terre pour faire collation ; d'autres, l'on mange dans le carrosse ; au retour, la Reine et les dames jouent et le Roi travaille avec M. de Louvois ; il va quelquefois chez la duchesse de La Vallière avant le souper et d'autres fois après ; je crois qu'elle est toujours fort hien, quoique tout le monde dise que non et l'on en 1. Armande do Lusignan de Saint-Gelais do Lansac, mariée on 1653 à Charles III, duc do Créquy, lequel, étant ambassa- deur de France .:i Rome, avait failli on 1662 être assassiné par la garde corse du pape, injuro dont Louis XIV avait oxigé une réparation éclatante. LETTRES SLR LA COUR DE LOTIS XIV 87 parle ici librement ; elle est toujours fort maigre et veut néanmoins passer pour belle maisavectrop d'affectation et je la trouve un peu façonnière ; elle regarde les gens de haut en bas et n'est pas fâchée quand on la couche en visière. La comtesse de Soissons n'est pas ici où l'on dit qu'elle n'est pas bien ni son mari aussi mais il y est en grande estime pour sa bravoure ; M. le maréchal de La Ferté1 jure qu'il n'a pas tenu sa parole, qu'il lui avait promis de ne s'exposer pas, qu'il faut qu'il se conserve ; qu'ici, où il est mal, l'on ne lui sait aucun gré de ce qu'il fait ; qu'outre cela qu'il faut qu'il songe à sa femme et à ses enfants ; que s'il était tué, que toute sa maison serait réduite à la mendicité ; qu'il n'a point de bien, pas 30.000 livres de rente, et qu'il ne subsiste que de son gouvernement et de sa charge. L'on décrédite tout à fait les officiers de l'armée; l'on dit que M. de Turenne est vieux, qu'il n'aime pas les grandes affaires auxquelles il faut agir et travailler ; que c'est pour cela qu'il a empêché le 1. Henry de Senneterre, marquis de La Ferté, maréchal de camp en 1639, maréchal de France en 1651, gouverneur et lieu- tenant général des pays de .Metz et de Verdun en 1656, avait été créé dur et pair en 1665. 88 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Roi de former un grand siège ; des lieutenants généraux, l'on dit que d'Humières est un ignorant, que Bellefonds n'a pas de cœur, que Pradel est un bon homme et que Duras n'est bon que pour poser une garde ou mener un parti ; des maréchaux de camp l'on n'y considère que Le Bret et l'on dit que tous les autres sont des enfants. Messieurs le maréchal d'Estrées, M. de Laon et le marquis de Cœuvres font ici une figure merveil- leuse ; ils y sont considérés et aimés, ils ont cha- cun leur maison, et tiennent table où tout ce qu'il y a ici de gens de qualité mangent. Jamais il ne s'est fait si grande chère. Jamais tant de vermeil ni si grande quantité de vaisselle ; mais le pauvre maréchal s'affaiblit bien et M. le chancelier aussi. Monsieur a été à Saint-Cloud où Madame se porte mieux après avoir été bien mal ; Monsieur le Duc est allé à Chantilly où est Monsieur le Prince et sa femme; Monsieur le Prince n'est point encore venu voir ici le Roi quoiqu'il ne soit pas loin de Chantilly ici. M. de Lionne est à Paris, malade, et, à ce que l'on dit, d'une incommodité qui l'y tiendra longtemps : il a une fistule au fondement. J'en ai un sensible LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 89 regret pour les intérêts de Votre Altesse Royale car cela retardera bien son service à cause de la difficulté qu'il y a de voir les autres ministres et particulièrement son fils1. Au camp de Douai, le Roi, s'entretenant avec de ses familiers de cette guerre, il y en eut un qui dit qu'elle ne se fai- sait qu'en Flandre et non point en Italie ; le Roi répondit d'abord : « A l'année qui vient. » - A l'armée les heures auxquelles l'on voit avec plus de commodité Sa Majesté sont avant son dîner, pendant qu'il mange et après ; au commence- ment que j'y fus, je m'y rendis assidu, mais voyant que, quand il se mettait à table, que quinze à vingt personnes s'y mettaient et que l'on ne me disait mot, j'ai cru qu'il n'était pas de la réputa- tion de Votre Altesse Royale que je demeurasse là debout si bien que depuis ce temps je m'écarte quand ce temps-là vient; je vais chez lui souvent 1. Louis, marquis de Berny, reçu en survivance à la charge de son père le 14 février 1667. 2. M. de Lionne écrivait à ce sujet au président Servien, le 6 décembre 1667 : «Le Roi sera bien aise que vous lui mandiez au long vos sentiments sur les raisons qu'il y peut avoir pour ou contre pour porter ou non la guerre en Italie contre nos ennemis. Cet article vous fera juger qu'on n'est pas prêt à y envoyer un maréchal de France, i» (Arch. des Aff. étr. Savoie, vol. 59, fol. 386.) 90 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV quand il se lève ; je le suis dans les marches, au partir du campement ; je tâche de me trouver chez lui quand il monte à cheval ; cependant, ici, à son arrivée, il dit au maréchal de La Fertéetà M. de Laon qu'il y avait quelques jours qu'il ne m'avait pas vu et qu'il ne savait pas de mes nouvelles ; ce maréchal lui dit que je venais d'arriver. Néan- moins, le soir, avant que de partir du camp, je le suivis quand il alla voir sortir les troupes de Douai, il me vit bien car il me leva son cha- peau. M. de Gharostqui est l'homme du monde le plus officieux a dit à M. de Laon et à M. le mar- quis de Cœuvres qu'il m'avait cherché par deux ou trois fois pour me faire manger avec le Roi ; mais cela ne part que de son mouvement et je ne veux pas m'y présenter que l'on ne me le dise de la part du Roi. M. le marquis de Cœuvres qui est entré de quartier depuis le commence- ment de ce mois me fait aussi beaucoup d'hon- neur mais il ne va pas si vite en besogne que M. de Charost. Celui-ci et M. de Laon m'ont dit qu'ils feront connaître à Sa Majesté que si je ne me rends pas si assidu auprès de sa personne, que c'est par respect pour ne me rendre pas impor- LETTRES SIR LA COER DE LOTIS XIV 1)1 tun mais, il ne s'est pas passé un jour, depuis que je suis à sa suite, que je ne me sois fait voir à lui. J'oubliais de faire savoir à Votre Altesse Royale que, quoique le Roi soit beaucoup hâlé et amaigri et toujours à l'armée avec le buffle et les cheveux retroussés, qu'il est fort propre et qu'il met beaucoup de temps à s'habiller ; il a la moustache retroussée, il est quelquefois demi-heure devant un miroir à se l'arranger avec de la cire ; ici il porte des coins, la cravate, une chemisette de toile, un justaucorps de droguet ; il demeure nonobstant cela et à l'armée et ici plus d'une heure et demie à s'habiller, et assis ; il est vrai qu'il ne s'ennuie pas car chacun lui parle et on lui fait beaucoup de contes d'esprit et pour rire. Je n'ai pas voulu dire dans les autres lettres les incommodités de M. de Lionne, pour ne les rendre pas publiques : elles sont grandes ; il a une inflam- mation dans les bourses et une fistule dans le fondement; les railleurs delà Cour disent qu'elles sont vénériennes et des faveurs des dames, ce que je ne crois pas. 92 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV XX De Paris, le 19 juillet 1667. Le maréchal de Gramont se retire dans son gouvernement de Bayonne et mal satisfait, à ce que l'on dit. Le Roi, pour le consoler, a envoyé un courrier au comte de Guiche pour qu'il aille à Bayonne joindre son père; cet exil est pire et plus éloigné que celui de Hollande, car c'est aux fron- tières d'Espagne. L'on dit que ce galant a été à Saint-Gloud pen- dant que Monsieur était à l'armée, de quoi il a fait grand bruit à son arrivée. XXI D'Arras, le 23 juillet 1667. Je partis mercredi matin de Paris et vins en deux jours à Amiens ; j'y arrivai à cinq heures du soir ; le Roi en était parti le matin à neuf heures LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 93 et Monsieur à trois, qui était venu ce jour-là de Chantilly et avait passé à Breteuil à onze et demie, où je dînais, mais je ne le pus pas suivre parce qu'il avait des carrosses de relai : le Roi lui avait laissé cinquante maîtres pour l'escorter jusqu'à Mailly où il était allé coucher avec la Reine. Quand je fus à Amiens, je considérai que, si je ne joignais pas cette nuit-là Leurs Majestés, que je ne le pourrais faire qu'au retour de la Reine à cause de la difficulté qu'il y a de venir de là ici, les garnisons d'Aire, de Saint-Omer et de Cambrai croisant incessamment les chemins, Ces considérations me firent résoudre de partir à l'entrée de la nuit; que des miens que ceux qui se joignirent à moi nous étions quatorze chevaux et tous gens à se défendre. Je pris un guide qui ne se reconnut plus du chemin quand nous eûmes marché deux heures, mais comme la nuit était assez claire, je suivis la marche du Roi dont je trouvais des traces de temps en temps, si bien qu'en six heures je fis les sept lieues qu'il y a d'Amiens à Mailly et j'y arrivai au jour sans ren- contrer personne qu'une dame de qualité nommée la marquise de Lignières laquelle, ayant su que son 94 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV mari était prisonnier à Cambrai *, suivait le Roi pour le prier de l'échanger; elle avait eu le même malheur que moi de ne l'avoir pas trouvé à Amiens ; elle était dans un carrosse à six che- vaux avec deux femmes et trois hommes à cheval ; son guide l'avait quittée à moitié chemin dans un village ; elle s'y était arrêtée en attendant le jour et avait fait desseller ses chevaux pour les faire repaître, si bien que, passant là, nous vîmes un carrosse au milieu du chemin ; cela nous fit arrêter pour savoir ce que c'était; cette dame s'était endormie sur la terre au pied d'une croix ; un de mes laquais, la voyant, se coucha auprès et lui mettant la main sur le sein, lui dit si elle se trou- vait mal; elle se réveilla en sursaut, se leva, appe- lant ses femmes, se fâcha de ce qu'elles l'avaient quittée. Comme je connus que c'était une dame de qualité et qui me paraissait assez propre, je mis pied à terre, je lui fis excuse de l'incivilité de mon laquais ; elle ne me témoigna pas d'en être fâchée mais elle me pria de l'attendre ; elle fit atteler son carrosse puis nous continuâmes notre chemin. 1. François dis Essarts, marquis de Lignières, tué au siège de Candie le 2 S septembre 1669. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 95 A Mailly je la rapprochai et lui dis qu'il fallait qu'elle dormit dans son carrosse jusqu'au lever du Roi. Je me mis dans le mien et reposai deux heures; après quoi je mangeai et allai chez le Roi ; il monta d'ahord à cheval, puis nous marchâmes depuis neuf heures jusqu'à six que nous arrivâmes ici où Leurs Majestés ont été reçues avec le dais, les rues tapissées, haranguées, saluées, Te Deum et accla- mations de « Vive le Roi » ; la Reine et avec elle mademoiselle de Montpensier, la princesse de Bade, mesdames de Montausier et de Montespan dans son carrosse ; dans le second mesdames d'Armagnac, de Bouillon, de Créquy, d'Humières et une autre dont je ne sais pas le nom ; madame de Béthune y est aussi ; toutes fatiguées hor- riblement des longues marches, de la chaleur et de la poussière ; la Reine dit au Roi qu'elle vou- drait bien être à Vincennes et madame d'Arma- gnac me dit au Te Deum que si elle était homme, qu'elle n'irait jamais à la guerre, qu'elle en était bien lasse. 11 n'est pas vrai que le Roi les ait priées, elle et madame de Bouillon, de tenir com- pagnie à celle qui est à Versailles l. Je crois que 1. Ainsi que M. de Saint-Maurice l'a exposé dans sa lettre 96 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV l'on ne fera ce voyage que pour s'éloigner d'elle ; l'on parle ainsi en cette Cour et avec assez de liberté mais je crois aussi que c'est pour voir avec plus de liberté la belle qui était dans le car- rosse de la Reine, le Roi ayant quasi tout hier marché du côté de la portière où elle était démas- quée, nonobstant l'extrême poussière. XXII De Tournay, le 28 juillet 1667. Je profite du retour de la Reine sur la frontière pour continuer les assurances de mes respects à Votre Altesse Royale et lui dire que cette Majesté vint le lundi de Douai camper sous la tente proche d'Orchies où était l'armée ; toutes les princesses et les dames de la Cour en firent de même. Le mardi matin elles arrivèrent ici ; toutes les fatigues des longues marches, des grandes haltes, de la chaleur, de la poussière, puis de la pluie, ne les du 13 juillet, mademoiselle de La Vallière vécut retirée à Ver- sailles pendant la plus grande partie de la campagne. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 97 abat en aucune manière, mais sert à faire voir que leur beauté s'augmente dans les peines et clans les travaux; elles ont une fierté qui fait connaître qu'elles sont résolues à surmonter tous les périls et qu'elles ne cherchent que des ennemis à com- battre. L'on dit qu'elles s'en retournent demain et que la Reine fera séjour à Arras, cependant que nous marcherons dans le pays ennemi ; l'on fait des grands préparatifs pour une longue marche, l'on nous fait espérer de faire un siège d'impor- tance, néanmoins personne ne sait le secret; l'on a rassemblé et rejoint à l'armée tous les détache- ments qui en avaient été faits, et l'on dit même que l'on y fait venir les garnisons des places frontières, que l'on a appelé M. de Créquy avec son corps d'armée qui était du côté du Luxembourg et qu'il doit être le deux du mois prochain à Gharleroi. Le Roi fut hier près de huit heures au conseil ; l'on délivra quantité de commissions de cavalerie et d'infanterie, parce que cette armée s'affaiblit beaucoup par les déserteurs, par les maladies, par ceux qui sont tués à la piquorée et par les gar- nisons que l'on laisse dans les places conquises. L'on fait dix nouveaux régiments de cavalerie, 7 '98 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV je ne sais pas le nombre de ceux des gens de pied. Comme venant ici mon équipage arriva fort tard au camp, que mes valets s'y établirent, y dressè- rent mes tentes et mon lit, j'y vais coucher tous les soirs si bien que ce matin, avant que de venir ici, j'avais écrit ce qui est ci-dessus à Votre Altesse Royale ; je me suis trouvé au lever du Roi, où j'ai appris que les courriers que l'on avait dépêchés de Douai à Paris ont été pris par les ennemis, ce qui a fort chagriné Sa Majesté et tous les minis- tres, car comme elle n'avait joint que là MM. de Turenne et Le Tellier, ils avaient résolu tout ce qu'ils prétendent faire le reste de cette campagne, et comme ils ne croyaient pas que l'on pût prendre leurs dépèches ils ne les avaient pas mises en chiffre, cependant elles contenaient tous leurs desseins. Ainsi les ennemis les savent par la prise de ce courrier entre Arras et Amiens. Pour moi, Monseigneur, j'ai perdu aussi une dépêche que je faisais à Votre Altesse Royale; elle ne don- nera pas de grandes lumières aux Espagnols, elle ne contenait que quelques nouvelles de notre marche et de l'armée et ce qu'il y avait d'impor- tant était en chiffre. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 99 XXIII Du cain[( de Dendermonde, le ; aoûl 1667. Si Votre Altesse Royale jette les yeux sur la carte, elle verra que nous ne sommes qu'à six lieues de Bruxelles et trois de Gand ; que le Roi, gagnant ce poste, empêche le commerce d'Anvers et de Bruxelles avec Gand, Bruges, Ostende et Nieuport, qu'il n'est qu'à cinq lieues de Hulst qui est aux Hollandais, que Lille ne peut être secourue d'aucun endroit, Ypres de même et que Saint- Orne r et Aire sont réduits à n'avoir aucune espé- rance ni secours. Nous croyons que Dendermonde se défendra bien ; il nous fallait ce repos après les longues et très incommodes marches que nous avons faites sans lit, sans avoir de quoi manger, dans des cha- leurs horribles et une poussière qui est continuel- lement si épaisse que l'on ne se voit pas de trois pas ; il m'en coûte deux chevaux et tous les autres sur les dents et blessés. Nous sommes toujours en 100 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV marche depuis le jour jusqu'à la nuit, et les bagages marchent incessamment sans s'arrêter. Je ne sais pas comme les soldats peuvent subsister, le vin coûte cinquante sols la pinte et [quant] au pain, il ne s'en trouve pas pour de l'argent, celui de muni- tion n'a jamais rien valu, c'est pourquoi on a ôté la fourniture à M. de Golbert, intendant de l'armée1, et M. de Louvois l'a prise. Il y a à Lille plus de deux mille prisonniers fran- çais. Les ennemis n'en veulent plus recevoir dans leurs places et ceux que le Roi a à Oude- narde et à Alost sont pour échanger à ceux qui sont à Lille. Le gouverneur de Valenciennes 2 n'en a pas voulu et ceux qui sont allés à lui, il les a fait dépouiller et dire que s'il en venait plus, qu'il les ferait pendre, qu'ils étaient des coquins de fuir, étant bien habillés, payés et nourris, que les leurs qui n'avaient rien de tout cela ne déser- tent point. 1. Charles Colbert, marquis de Croissy, second frère puîné du ministre, conseiller au Parlement de Metz en 1656, puis président du Conseil souverain d'Alsace, était principal inten- dant de l'armée. 2. Lille et Valenciennes étaient alors aux mains des Espa- gnols. Lille allait être assiégé et pris par les Français quel- ques jours plus tard. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV J 01 XXIV Du camp de Lille, le H août 1667. Le cinquième du courant, comme je croyais d'envoyer la lettre ci-jointe à Votre Altesse Royale, l'on me vint dire dans ma tente que l'on ne voulait pas s'attacher à Dendermonde, que les bagages allaient marcher contre Oudenarde et que la nuit ou le lendemain au matin nous les sui- vrions. Je montai d'abord à cheval et allai chez le Roi, je trouvai que l'on détendait les tentes ; j'y sus qu'à cause des inondations qui environnaient la place que l'on ne pouvait pas l'attaquer, outre qu'il y avait une forte garnison, que tous les soirs, comme le flux montait, qu'il y entrait des nou- veaux secours dans des bateaux, qu'outre cela l'ingénieur Rarette, qui avait défendu Valence, était dedans, que de plus nous n'avions pas assez d'artillerie ni des choses nécessaires, que les con- vois y devaient venir de loin par un pays ennemi, que les bateaux nécessaires pour faire un pont au-dessous de la ville nous manquaient, où l'Es- 102 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV caut est fort large. Toutes ces choses considérées, et comme il importe à la guerre de prendre d'abord parti, firent résoudre le Roi de n'assiéger pas cette ville qui se préparait à une belle défense et qui nous inquiétait beaucoup avec son canon et dans laquelle il y avait un des plus braves hommes des Pays-Bas, nommé Louvigny, si bien que dès la même nuit, le canon, les munitions et les bagages marchèrent, l'on fit repasser au deçà de l'Escaut le quartier de Bellefonds et au point du jour, l'on commença à défaire le pont. Les picquoreurs de l'armée avaient couru jusqu'aux portes de Gand et d'Anvers, pillé tout ce pays-là jusqu'à celui des Hollandais et fait des riches butins. L'on croit qu'il y est demeuré plus de six cents chevaux et autant de fantassins. Le huit, en partant d'Oudenarde, un de nos partis prit le messager de Lille à Anvers; il avait quantité de lettres. Le Roi se mit sous des arbres avec dix ou douze avec lui qui virent et lurent toutes ces lettres ; les plus considérables étaient d'un Espagnol à don Estevande Gamarra l, il lui man- 1. Don Estfvan do Gamarra, ambassadeur d"Espagnc en Hol- lande. LETTRES SUR LA COUB DE LOUIS XIV 103 dait que le Roi avait marché du côté de Dender- monde, mais qu'il croyait que nous ne l'attaque- rions pas à cause des inondations et qu'assuré- ment au retour nous assiégerions Lille mais que tous les Français mourraient devant; que cette ville était bien fortiliéede vingt-sept bastions, qu'il y avait une garnison de deux mille hommes de pied et de mille chevaux, 45.000 habitants portant les armes, qu'ils avaient cent pièces de canon, des munitions et des vivres pour un an. Une autre lettre disait que leur cavalerie était sortie pour aller à la rencontre de deux mille hommes qui leur venaient et que, quand ils seraient là-dedans, qu'ils auraient 8.000 hommes de garnison. Le Roi garda trois ou quatre lettres, puis on rendit les autres toutes ouvertes au messager ; M. de Tu- renne était allé visiter Courtray et voir de Pertuis x qui en est gouverneur et capitaine de ses gardes, il en est revenu ce matin. Le dix, nous sommes arrivés à la vue de cette ville qui avait été investie dès le neuf au matin par 1. Gui, comte de Pertuis, ne fui nommé gouverneur de Courtray que le 3 juin 1668, maréchal de camp en 1676 et gou- verneur de Menin en 1679. 104 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Lillebonne et d'Humières. Le Roi a pris son quar- tier à l'abbaye de Loos. Hier au soir l'on travailla aux lignes de contrecirconvallation, car il y a dans la place cinq cents chevaux, il y a aussi neuf cents hommes de pied, autant de milices du pays sans la bourgeoisie que l'on dit être nombreuse de 45.000 hommes portant les armes; le gouverneur est flamand, homme de qualité, qui a servi long- temps ; l'on le nomme le comte de Bruay l. Ils tirent peu et se résolvent à une belle défense, on les attaquera aussi par les formes et avec vigueur; l'on a commencé par des lignes contre la ville, l'on va faire celles de circonvallation, l'on fera une puissante batterie avant que d'ouvrir la tranchée, l'on a envoyé prendre du canon dans toutes les garnisons voisines jusqu'au nombre de 50 grosses pièces et quantité de mortiers, les armées d'Aumont ni de Créquy ne sont point ici, celle du Hoi est beaucoup affaiblie mais elle ne laisse pas d'être encore assez forte pour faire ce siège ; je suis dans l'admiration de la sagesse des soldats, jamais il n'y en a eu de si har- 1. Oudart Spinola, comte de Bruay. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 105 dis, de mieux disciplinés ni de plus obéissants. L'on peste contre le voyage du Roi de France à Compiègne, que, pour aller voir les dames, il a failli toutes les conquêtes qu'il pouvait faire1; toute l'armée peste contre le maréchal de Turenne et M. de Louvois, le premier parce qu'il laisse faire de pareilles fautes au roi de France contre sa réputation et contre M. de Louvois parce qu'il laisse manquer de tout ce qui est nécessaire pour une armée ; l'on n'a pas d'artillerie pour faire un siège devant une bicoque, ni les outils pour la tranchée, ni pour faire galerie et mine, pas un bateau en Flandre où il y a de si grandes ri- vières, soldats pas le sou et l'armée perdue de la moitié. 1. Dans son Journal de l'année 10(37, Louis XIV a ainsi jus- tifié son voyage de Compiègne : « Durant cet intervalle de repos, je pris occasion de venir voir la Reine, me proposant en cela non seulement la satisfaction de me reposer devers la Reine et mes enfants, mais encore de faire voir au dedans du royaume que l'occupation que j'avais au dehors ne m'empè- chail pas de venir jusqu'à Paris quand je le croyais à propos, soil pour donner ordre aux affaires du dedans dont je me fai- sais rendre compte de plus près, soit pour maintenir en devoir ceux qui avaient quelque inquiétude dans l'esprit. » [Mémoires de Louis XIV, éd. Dreyss, II, 17:}. j 106 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV XXV Du camp do Lille, le 18 août 1667. Je croyais ce matin de voir M. Le Tellier et M. de Berny, mais il est arrivé un accident la nuit dernière qui a un peu troublé le camp et qui les embarrasse et occupe, c'est que le Roi, allant toutes les nuits au bivouac, hier au soir une heure après qu'il y fut allé, le feu se mit à son logis qu'il a tout embrasé ; il y a des meubles, des papiers, des chevaux, des carrosses, chariots, coffres, habits, tentes et plusieurs personnes de brûlées, la vaisselle d'argent en partie fondue et le reste sous les débris de l'incendie ou volé. Le Roi, ayant su cela, n'est pas encore de retour du bivouac, il se sera mis dans quelque tente là proche pour dormir. Je suis beaucoup obligé à Votre Altesse Royale des soins qu'elle prend de ma santé et des ordres qu'elle me donne pour la conserver ; je l'immole- rais volontiers pour son service si j'en rencon- LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 107 trais une occasion favorable et qui lui fût utile. Je me conserve le plus que je peux. Je ne fais ni le volontaire, ni le soldat, ni l'ingénieur, je vais chez le Roi quand il se lève, puis le soir sur les six heures qu'il monte à cheval pour aller voir travailler aux lignes ou visiter les quartiers. Je l'y suis, puis je me retire dans ma tente et ne vais point au bivouac quoique le Roi y aille régu- lièrement tous les soirs et d'où il ne se retire qu'au soleil levant. Nous souffrons horriblement de la chaleur, quelques précautions que nous puissions prendre à faire faire des huttes et des feuillées, outre que les eaux sont ici fort troubles et puantes. Depuis dix jours j'ai un peu d'incom- modité, mais elle servira à l'établissement de ma santé et m'évite assurément une maladie. Ici l'on peste continuellement contre MM. de Turenne et de Louvois : l'on ne nomme le pre- mier que le vicomte et l'autre le secrétaire1. Jamais il n'y a eu si peu d'ordre, il y a cent défauts aux 1. Quelques années plus lard, l'riini écrivait de même au sujet des rapports de Turenne et de Louvois pendant la cam- pagne de 1667 : «Turenne étail bien avec le Roi; lors dusiège de Lille, ii était l'idole cl Louvois restait dans son anti- chambre comme un commis. » (Primi Visconti, Mémoires, p. 27.) 108 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV lignes ; le parc de l'artillerie n'est point serré, chacun y va et manie ce qu'il veut ; il y a ici un nombre infini des habitants du pays et de prêtres ; l'on trouva l'autre jour une mèche allumée auprès des poudres, il n'y avait plus que de la longueur de quatre doigts à brûler. Il y en a qui ne croient pas que l'on prenne Lille ; ils disent que ceux qui ont la direction de la guerre veulent piquer le Roi au jeu en le faisant échouer ici devant et par là l'empê- cher de faire la paix, pendant laquelle ils ont peu à faire et sont peu considérés. Cela me fait ressouvenir de ce que j'ai lu dans l'histoire, que, du temps d'Henri IV, le jeune maréchal de Biron disait à ce roi qu'il lui donnât des troupes et qu'il exterminerait les troupes de la Ligue et des Espagnols; son père, le vieux maréchal, lui dit après, en particulier, qu'après cela il faudrait aller planter des choux à Biron, qu'il était peu poli- tique, qu'il fallait faire durer la guerre pour être occupé et en vivre *. 1. Armand do Gontaut, baron de Biron, né en 1524, grand- maître de l'artillerie en 1569, prit la plus grande part aux batailles d'Arqués et d'Ivry et fut tué au siège d'Épernay en LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 109 L'on dit par le camp une chanson qui a été autrefois faite pour M. de Turenne. 11 sauva par sa prudence L'Empire à Mariendal; A Rethel toute la France, A Cambrai l'Escurial. Et la même prévoyance Soutiendra le Portugal '. S'il a eu du malheur aux trois premières ils ont été des méchants prophètes dans la dernière ; c'est assurément un grand homme et dont la réputa- tion est bien établie et comblée de gloire : le Roi a grande vénération pour lui et, quand il l'aborde, il lève son chapeau que ce général est encore à trente pas de lui. XXVI Du camp de Lille, le 18 août 1667. Il serait à souhaiter que tous les maris dont 1592. Son fils Charles, né en 1562, fut nommé gouverneur de Bourgogne en 1595 et créé duc et pair en 1598. A la suite d'in- trigues coupables avec l'Espagne et le duc de Savoie, il fut arrêté, condamné à mort et exécuté en 1602. 1. Turenne avait été battu en 1645 par Mercy à Mariendal, en Allemagne; en 1649, il avait été obligé de lever le siège de Cambrai, et le 15 décembre 1650, alors qu'il suivait le parti de la Fronde et des Espagnols, il avait été battu à Rethel par le maréchal du Plessis. 110 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV j'aime les femmes me crussent peu vigoureux, comme vous le croyez ; j'en serais plus heureux. Si à Paris j'y suis sage c'est que je suis fidèle aux belles de Piémont et de Savoie; mais si l'on ne m'en retire pas bientôt, je leur ferai faux bond et plaisir aux dames de cette Cour. P. -S. — Je suis très humble serviteur de ma- dame la marquise de Sommerive, ne lui montrez pas cette lettre, elle pleurerait. XXVII Du camp de Lille, le 24 août 1067. Le Roi est toute la nuit et une partie du jour à cheval et tout à découvert du canon de la place, il ne manque pas un bivouac, va à la batterie mais non pas à la tranchée, les officiers d'armée ne veulent pas ; l'autre jour, sachant qu'ils s'exposent, il leur dit : « Puisque vous voulez que je me con- serve pour vous, je veux aussi que vous vous conserviez pour moi. » LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 111 Pour Monsieur, il va à la tranchée et à la batte- rie tous les jours et, quand il voit que les canon- niers font bien leur devoir, des fois il leur donne trente, d'autres fois vingt pistoles, il fait des grandes caresses à M. le comte de Soissons et va ce soir souper avec lui. Monsieur le Duc est tombé malade, on l'a porté à Arras avec la lièvre fort violente ; les maladies commencent dans cette armée et moi, de crainte de le devenir, voyant que mon dévoiement augmentait, que je ne dormais pas et que je n'avais pas de l'appétit mais beaucoup de langueur, j'ai envoyé prendre M. Vallot, le médecin du Roi, qui a trouvé à propos de me mettre dans les remèdes et je vais commencer dès ce soir avec beaucoup de répugnance. XXVIII Du camp de Lille, le 27 août 1667. Ce que j'écris à Votre Altesse Royale dans toutes mes autres lettres de la personne du Roi est très 112 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV véritable ; il est toute la nuit et une partie du jour à cheval mais l'on fait des petites railleries de son bivouac car il le fait toujours à la tête des chevau-légers du Dauphin, avec le sieur de La Vallière ' ; et l'on dit que, ne pouvant voir la sœur, il passe les nuits avec le frère. Il est néan- moins vrai, à ce que chacun croit, que cette pas- sion n'est qu'imaginaire et qu'il n'a plus de pen- sées que pour la Montespan ; aussitôt que cette ville sera prise, nous quitterons l'armée, appro- cherons de Paris, nous verrons laquelle l'empor- tera. La Reine et toutes les dames de sa Cour s'ennuient fort à Arras ; il n'y a pas un homme, que le pauvre M. de Montpezat2, il aie malheur de passer là et ici pour le plus ridicule de tous les hommes, il est bien vrai qu'il est un peu incivil. 1. Le marquis de La Vallière, nommé cornette de la compa- gnie des chevau-légers du Dauphin lors de la création de cette compagnie, le 28 juin 1GG3, en avait été fait capitaine- lieutenant le 27 novembre 1665. Quant aux mœurs du marquis de La Vallière, madame de Sévigné et l'rimi sont des plus explicites à cet égard. 2. Jean-François de Trémolet de Buceliy, marquis de Mont- pezat, maréchal de camp en 1646, lieutenant général en 1651, gouverneur de Gravelines en 1662, avait été nommé lieute- nant général du pays d'Artois et gouverneur d'Arras le 13 dé- cembre 1665. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 113 Quand Monsieur mangea chez M. le comte de Soissons, il y eut débauche ; messieurs le comte de Saint-Pol, comte d'Armagnac, chevalier de Lorraine, comte de Marsan et le marquis de Vil- leroy y étaient et quelques autres. Mon incommodité m'a empêché de me trouver chez le Roi au temps qu'il mange, pourvoir s'il me fera l'honneur de me faire mettre à sa table; Mon- sieur a dit au comte d'Estrées que Sa Majesté me ferait manger avec elle ; c'est pourquoi je m'y trouverai le plus tôt que je pourrai ; il est vrai que pendant ce siège, l'on ne sait pas le moment au- quel il mange et jamais devant 4 à 5 heures après- midi ; tous ceux qui se mettent à sa table y ont le chapeau sur la tète, la table est en ovale, sans que sa viande soit séparée de ceux qui sont avec lui. Le pauvre M. de Bellefonds a un malheur horrible ; quoiqu'il fasse aussi bien que qui que ce soit ici, néanmoins il ne saurait s'y accréditer ; à la sortie d'hier, l'on dit qu'il n'y fit rien qui vaille et l'on lui impute tout l'échec que reçurent les troupes du Roi ; l'on tient qu'il vend sa charge cinq cent mille livres à M. de S 114 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Villacerf, premier maître d'hôtel de la Reine l. J'envoie à Votre Altesse Royale les chansons de l'armée, elle n'y trouvera ni rime ni raison. Je ne les lui manderais pas si je n'avais vu dans des instructions écrites de la main de Madame Royale qu'elle les veut car ces sortes de choses sont trop peu sérieuses pour un ministre de mon importance. XXIX Du camp de Lille, le 28 août 1667. Monseigneur, comme il se fait dans ce siège des actions de vigueur et d'honneur et qui mé- ritent d'être sues par un grand prince qui aime autant la gloire que Votre Altesse Royale, je lui en envoie la continuation du journal dans le feuillet ci-joint 2. Le Roi assurément y agit continuelle- 1. Edouard Golbert, marquis de Villacerf, premier maître d'hôtel de la reine Marie-Thérèse, puis de la duchesse de Bourgogne, mort en 1699. 11 était cousin du ministre. 2. Les feuillets composant le journal dont parle ici M. de Saint-Maurice ne nous ont pas été conservés. LETTRES SIR LA COUR DE LOUIS XIV 115 ment et en grand capitaine sans prendre soin de sa personne ni de sa santé; il ne manque pas un soir au bivouac nonobstant les pluies et les mauvais temps qu'il a fait depuis trois ou quatre jours, quoiqu'il y en ait plus de quinze qu'il ait mal aux dents. Votre Altesse Royale considérera que de- puis deux jours et particulièrement depuis hier, on y est allé un peu plus brusquement et hors des formes puisque l'on n'a pas attaqué les demi-lunes par fourneau comme l'on l'avait prémédité, mais de vive force ; il a fallu faire ces actions de vigueur pour échauffer et relever le courage des troupes qui se rebutaient quasi, ayant vu comme le régiment des gardes avait été maltraité, outre qu'il semblait que les assiégés reprenaient cœur et relevaient leur espérance par la sortie qu'ils firent, qui leur fut avantageuse. Le Roi même est allé camper auprès des attaques pour y donner chaleur et pour être plus prompt et faire donner tous les secours et les assistances qui y seront nécessaires. 116 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV XXX De Lille, le 29 août 1667. Les ministres et beaucoup de monde étant demeurés ici pendant que Sa Majesté va chercher Marsin pour le combattre, que l'on assure être fort de 16.000 hommes, j'y suis pareillement demeuré; je ne suis pas encore bien remis, outre que l'on va faire une longue marche par un temps froid et pluvieux, qui ne servira à rien, car Marsin, ayant su la prise de cette place, se retire. Après-midi nous vîmes sortir le comte de Bruay avec deux pièces de canon, douze cents hommes de pied et mille chevaux ; il a perdu au siège quatre cents hommes de pied et, quand les mous- quetaires emportèrent la demi-lune, cinq capi- taines d'infanterie. Ce qui rend cette action plus éclatante c'est que les assiégés s'étaient préparés à défendre la demi-lune car le gouverneur était dedans et dès qu'il entendit le signal, il se retira, LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 117 avertissant ses troupes de se préparer à la défense et lui faillit à se noyer; sans un soldat il tombait dans le fossé car, comme il se retirait avec préci- pitation, il fallait descendre par un lieu glissant, il tomba sur le bord de l'eau et il y perdit son chapeau. Son infanterie était de différentes nations, Espagnols, Anglais, Italiens et Flamands, nou- velles troupes et point aguerries ; pour la cava- lerie, elle était très belle; tout le monde est dans l'étonnement de ce qu'elle n'a rien fait; mais il est certain que le comte de Marsin avait écrit au gouverneur de la conserver. Ce peuple est dans la dernière consternation et disent hautement que les Espagnols les ont abandonnés ; cette ville est belle, grande, riche, marchande, peuplée, du plus grand trafic de toute la Flandre ; il y a place pour tous les endroits du monde et la Bourse est plus belle que celle d'Anvers. Le Roi, après avoir vu passer la garnison et ses troupes qui entrèrent ici, y vint et au Te Deum, puis, après avoir reçu les harangues des magistrats et du corps de la ville, il alla camper à Marquette ; il a laissé ici M. le maréchal d'Au- mont, M. du Passage avec douze cents chevaux 118 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV et cinq mille hommes de pied ; l'on croit néanmoins que M. de Bellefonds en sera gouverneur. J'en aurais bien de la joie, parce que c'est un des plus beaux gouvernements qu'ait à donner le Roi ; il y a province et un poste d'importance. L'on assure que le Roi, au retour de sa course, se retirera ; au moins ses troupes auront besoin de se rafraîchir, particulièrement l'infanterie. XXXI De Lille, le 1er septembre 16G7. Sa Majesté, croyant de trouver et de pouvoir joindre Marsin pour le combattre, s'est avancée jusqu'au grand canal de Gand et comme l'autre l'a passé et est allé du côté d'Anvers, le Roi se retire ; il sera ici ce soir, demain il ira à Arras et après-demain à Péronne et de là en trois jours à Saint-Germain. Sa marche contre les Espagnols a bien surpris du monde et particulièrement les critiques, car le jour que cette ville demanda à capituler, comme il pressa le gouverneur et la LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 119 garnison de sortir le dimanche vingt-huit à bonne heure, et qu'à même temps il donna les ordres pour que toute l'armée se trouvât prête à marcher le même matin, ils dirent que c'était par empresse- ment de se retirer à Arras et d'y aller voir les dames, et adaptaient à l'amour la passion qu'il avait pour la gloire. Il ne pouvait pas finir ses conquêtes et sa campagne avec plus d'avantage et d'éclat ; il a assuré toutes les villes qu'il a prises sur l'Escaut et sur la Lys par celle de cette ville et ne s'est pas voulu retirer sans avoir voulu livrer bataille avec une armée délabrée et fati- guée contre une qui est fraîche et pour ainsi dire toute neuve. Comme je faisais préparer tout mon petit équipage pour partir demain au point du jour, M. de La Cardonnière * m'est venu visiter, qui m'a dit que le Roi, ayant su que les Espa- gnols marchaient au deçà du canal de Bruges, avait envoyé MM. de Créquy, de Lillebonne et de Bellefonds, chacun avec des troupes, pour en savoir des nouvelles; que M. de Créquy les 1. Balthazar de La Cardonnière, maréchal de camp en 1652, lieutenant général en 1676, commandait en 1667 la cavalerie de l'armée de Flandre sous le maréchal d'Aumont. 120 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV avait rencontrés le premier, qu'il avait renversé les premiers escadrons, et le Roi, en ayant eu avis, y était accouru avec un escadron de ses gardes et deux de cavalerie; M. de Lillebonne, ayant ouï le choc, y était accouru, avait chargé par le flanc, et M. de Bellefonds de même avait aussi chargé l'arrière-garde, que les Espagnols n'avaient pas tenu devant tout cela et avaient fui ; qu'il y avait beaucoup de morts, quatorze cents chevaux de pris, seize escadrons et le commissaire général de la cavalerie, don Francisco de Pardo. L'on n'a aucunes autres particularités; le Roi a envoyé cette nouvelle à M. Le Tellier, avec ordre de la faire passer à Arras a la Reine. Ledit M. de la Cardonnière a ouï la relation et a commandé l'escorte pour le courrier qui la porte à Arras1. Le Roi ne viendra que demain au matin ; il n'est pas assuré s'il entrera dans la ville et nous n'en partirons qu'à dix heures et n'irons coucher qu'à trois lieues d'ici et après-demain à Arras. 1. Çe combat, dont M. de Saint-Maurice parlera plus large- ment dans la lettre suivante, fut livré le 31 août 1667. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 121 XXXII De Paris, 9 septembre 1667. J'envoyai de Lille à Votre Altesse Royale la nouvelle du combat de quelques troupes du Roi contre une partie de celles du comte de Marsin au delà du grand canal de Gand à Bruges, comme M. de La Cardonnière me l'avait donnée ; mais comme les premiers avis de ces actions ne sont pas toujours les plus certains et que la coutume est que l'on fait toujours les victoires plus amples qu'elles sont, j'ai eu la curiosité de savoir les par- ticularités de celle-ci de ceux qui s'y sont trouvés et, après m'en être instruit de plusieurs, peu m'en ont fait le récit avec les mêmes circonstances, chacun augmentant ou diminuant cet avantage selon sa passion pour le service du Roi et selon qu'ils sont contents ou mal satisfaits de leur for- tune. J'en ai dressé une relation à Péronne que j'envoie ci-jointe à Votre Altesse Royale. Elle contient la vérité pour ce qui est du dessein que 122 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV le Roi en forma lui seul, se trouvant, lorsqu'il le prémédita, éloigné de M. de Turenne qui l'ap- prouva quand Sa Majesté le lui communiqua. L'exécution en a été comme je la lui mande et pour ce qui est du nombre de prisonniers, je m'en suis tenu à ce qu'un homme de probité m'en a dit. Le Roi est. glorieux de ce succès parce qu'il n'a été médité que de lui \ comme aussi de la prise ■de Douai à laquelle M. de Turenne trouvait des difficultés lorsqu'il la lui proposa, et comme ces pensées de Sa Majesté ont eu les suites heu- reuses qu'il en attendait, l'on ne doit pas douter que cela ne lui fasse prendre du plaisir à la guerre. Ainsi l'on ne doute nullement de sa durée. Il dit qu'il n'a pas encore le tiers vaillant de ce qu'il prétend et puisqu'il a le vent en poupe, il est à présumer qu'il en veut profiter et acquérir des Pays-Bas tout ce qui est à la bienséance de la France, s'emparer des portes par lesquelles les 1. LouisXIV s'attribua en effet tirs nettement l'idée de cette action et, après avoir parlé de la prise de Lille, il ajoute : « Voulant tirer un double profit de la valeur que nos gens avaient témoignée, je formai une nouvelle entreprise avant que celle-là fut achevée. » {Mémoires de Louis XIV, éd. Drcyss, II, 186.) LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 123 Espagnols y sont souvent entrés, ainsi mettre son royaume et Paris à couvert de leurs courses et les empêcher d'y venir fomenter et soutenir les rébellions et les guerres civiles comme ils ont fait les autres fois, particulièrement puisqu'il a pris ses précautions contre tout ce que ses ennemis pourraient entreprendre contre lui par les traités et les ligues qu'il a faites avec les princes du Rhin, avec les rois de Portugal et de Danemark et, comme l'on assure, avec celui d'Angleterre, qui sont des négociations projetées et conclues en plusieurs années et toutes à ce sujet1. 1. M. de Saint-Maurice résume ici, en l'appréciant fort exac- tement, toute l'œuvre diplomatique de Lionne en vue d'isoler l'Espagne et les Provinces-Unies. Un traité d'alliance offensive et défensive avec le Portugal avait été signé le 31 mars 1667. En 1666 et 1667 des conventions particulières avaient été «'ga- iement conclues avec le duc de Neubourg, l'électeur de Cologne, l'électeur de Mayence, l'évêque de Munster et l'élec- teur de Brandebourg, ayant toutes pour but d'assurer leur neu- tralité ou d'empêcher une intervention de l'Empereur. Au sujet du Danemark, Louis XIV dit dans son journal : « Je recevais du roi de Danemark des offres fort civib-s, mais ne le voyant pas en étal de me pouvoir rendre grand service, je me conten- tais de lui répondre par «les civilités réciproques. » Quant à l'Angleterre, si elle avait consenti à signer avec la Erance le traité de Bréda du 31 juillet 1667, les bonnes dispositions de Charles II ne purent l'empêcher, quelques mois plus tard, de former, de concert avec la Suède et les Provinces-Unies, la Triple Alliance destinée à arrêter les progrès de la Erance. 124 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Quoique je n'aie pas des nouvelles curieuses à mander à Votre Altesse Royale, je crois néan- moins qu'elle sera bien aise de savoir de la manière que le Roi arriva à Arras1. J'avais l'hon- neur d'être à sa suite lorsqu'il aborda la Reine; il lui fit assurément des grandes caresses et quelque civilité aux princesses et aux dames de sa suite, indifféremment dans l'abord, mais d'une manière très fière et pour ainsi dire d'un cœur enflé de ses victoires et tout le monde l'a observé aussi bien que moi ; toute la Cour et les officiers de guerre en enragent; ils souhaiteraient qu'ils eussent eu du désavantage; ils croient qu'ils en seraient mieux accueillis et qu'ils y trouveraient leurs intérêts. Le soir le Roi parla quelque temps à madame de Montespan et le lendemain, en montant en car- rosse, comme il était dans le fond avec la Reine, il fit mettre cette dame à la portière de son côté et parla tout le long du chemin avec elle et le bon 1. On écrivait d' Arras à la Gazette de France à la date du 3 septembre : « Le 3 de ce mois, le Roy, estant parti de Mont-Aventin avec une puissante escorte, à la tète de laquelle Sa Majesté estoit à cheval, arriva sur le soir en cette ville où elle fut accueillie avec des témoignages de respect et de joye extraordinaires. » LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 125 de l'affaire c'est que l'on dit que la Reine ne s'aperçoit encore point de cette intrigue et que le Roi la tient toujours en jalousie contre La Vallière *. Dans le carrosse de la Reine et du Roi il n'y avait que mademoiselle de Montpensier, la prin- cesse de Bade et madame de Montausier; madame de Montespan y était au préjudice de mesdames d'Armagnac, de Bouillon, de Créquy, d'Humières, de Béthune et de la comtesse de Gramont qui ont toutes le pas devant elle. Nous saurons comme toutes choses se passeront à Saint-Germain où assurément madame la duchesse de La Vallière se trouvera. Je n'ai pas eu l'honneur de manger avec le Roi. Je m'y suis trouvé lorsqu'il se mettait à table, il me vit tout contre lui ; il ne me dit mot ni per- sonne de sa part quoique Monsieur eût dit au comte d'Estrées que le Roi m'y ferait mettre. Je demeurai là tout au long du repas pour faire voir 1. Ces détails sur la faveur naissante de madame de Mon- tespan sont pleinement d'accord avec ceux que donne de son côté mademoisHlr de Montpensier, d'après laquelle le Roi, à Compiègne, se couchait fort tard et voyait souvent madame de Montespan dans sa chambre. (Mémoires de mademoiselle de Montpensier, IV, 52.) 120 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV que je n'y étais pas allé pour dîner; et, après que le Roi eut mangé, de mes amis me demandant pour aller manger avec eux, je leur dis assez haut que j'avais dîné et le Roi l'entendit fort bien car j'étais assez proche de lui. L'on a peu de charité dans cette Cour pour les étrangers, l'on n'en a aucun soin et l'on ne s'in- forme jamais d'eux ; je n'ai jamais pu avoir de logement, ce qui est cause que j'ai beaucoup été incommodé toute la campagne et assurément je m'en serais rebuté si Votre Altesse Royale ne m'avait commandé de la faire et si je n'avais pas eu occasion d'apprendre un métier dans lequel je veux mourir pour son service et y finir mes jours. Monsieur m'a fait beaucoup de civilités, il affec- tait de me parler partout où il me rencontrait; je n'ai pas osé lui faire ma cour sans ordre de Votre Altesse Royale; je crois que j'en aurais reçu beau- coup d'honneur. Les personnes âgées sont fort obligeantes mais les jeunes sont fous et incons- tants; un jour ils font mille embrassades et l'autre ils ne vous connaissent pas. Le Roi a su mon incommodité au camp de Lille et il ne m'a point fait visiter car un matin, en LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 127 se couchant au retour du bivouac, il s'informait de son médecin des malades de l'armée; celui-ci me nomma le premier; il est bien vrai que Sa Majesté s'informa de lui si j'avais bien du mal. XXXIII De Paris, le Ï6 septembre 16G7. A Saint-Germain le Roi était fort chagrin de ce qu'il semble que les princes du Rhin veulent rompre leur ligue et parce que les cercles de Westphalie veulent faire une assemblée à Cologne contre la France, que l'évêque de Munster se veut déclarer pour la maison d'Autriche et toutes ces choses fomentées par les Hollandais1. 1, L'avenir devait démontrer que ces craintes n'étaient pas fondées. L'évêque de Munster se maintint clans ses bonnes dispositions à l'égard de la France. Quant au congrès des princes allemands réunis à Cologne, s'il s'opposa au passage par l'Empire d'un corps de troupes que Louis XIV projetait d'envoyer en Pologne, il déclara aussi, ce qui intéressait davanlage le roi de France, ne pas pouvoir permettre l'envoi de troupes impériales aux Pays-Bas. 128 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Le sieur de Van Beuningen est à Saint-Ger- main sous prétexte de se congédier, mais il y parle haut et dit que, si le Roi ne fait pas la paix, que les Hollandais ne souffriront pas qu'il fasse de nouvelles conquêtes en Flandre. ' Il a habitude avec M. l'abbé Vibo2 et lui dit incessamment qu'il faudrait que le pape, Votre Altesse Royale et tous les princes d'Italie fissent une ligue contre le Roi, puisque l'on connaît bien qu'il ne vise qu'à la monarchie universelle. Le Roi est fâché de n'avoir pas suivi le conseil de M. Le Tellier qui voulait qu'avant le com- mencement de cette guerre il levât des troupes et qu'il entrât en Flandre avec 80.000 hommes, avec lesquels il aurait fait de grandes conquêtes et aurait continué la campagne jusqu'à la Tous- saint, car voici un beau temps que l'on perd et Sa Majesté a du déplaisir de s'en être revenu : il aurait cette année gagné beaucoup, ce que l'on ne croit pas de faire la campagne prochaine à cause des 1. Van Beuningen écrivait que la conquête de la Flandre par Louis XIV mettait la république des Provinces-Unies « dans le plus grand péril où elle se fût jamais trouvée ». (Vingt années de République parlementai?^, par A. Lefèvre-Pontalis, I, 425.) 2. Ancien recteur de la congrégation de Saint-Louis à Rome. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 129 préparatifs que font les Espagnols, ce qui fait croire que l'on fera la paix et que les partisans et amis de M. de Golbert l'emporteront, car il ne peut subsister que par là. Au contraire M. de Lou- vois presse M. de Turenne de revenir pour l'empê- cher. Ledit M. de Golbert est allé faire un voyage de dix ou douze jours à une maison qu'il a à vingt lieues d'ici, du côté du duché de Bourgogne. Le comte de Soissons me menace de me mener bientôt à la chasse sur ses chevaux et avec ses chiens; on les publie pour bons, je le connaîtrai bien; je n'ai pas occasion d'être rebuté de la chasse : il y a longtemps que je ne l'ai suivie que mollement; il y a des jours que je pourrais en être lassé mais je l'aimerai toujours, pourvu que l'on ne chasse un cerf par jour et que l'on n'appuie pas le change, ce qui est la véritable méthode des bons et grands chasseurs comme moi. Je ne me mets pas en peine de la fortune de mes enfants; s'ils sont honnêtes gens, Votre Altesse Royale ne les laissera dans la pauvreté où leur grand nombre1 et le peu de bien que j'ai 1. Ainsi qu'il nous l'apprendra par la lettre du 29 septembre suivant, M. de Saint-Maurice avait alors onze enfants. Lors- 9 130 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV les mettra , outre que je crois en sa royale parole comme en Dieu car il y a plus de sept ans qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire, et je dois avoir sa lettre à Chambéry, qu'elle leur ferait part des commanderies et des bénéfices qui vaqueront en Savoie. Le Roi partit mercredi de Saint-Germain pour Versailles et hier il chassa dans la plaine de Saint- Denis ; la Reine et les dames qui ont été à Arras avec elle y étaient; l'on dit que le Roi y est venu pour voir plus à loisir madame de Montespan parce que madame la duchesse de La Vallière était demeurée à Saint-Germain incommodée; néan- moins, quand le Roi y est, il va jusqu'à trois fois le jour chez elle. Celle-ci et Madame veulent perdre la princesse de Bade qui porte la Mon- tespan avec madame de Montausier; la princesse de Bade est venue ici voir sa mère et a eu tou- jours avec elle le marquis d'Arcy et qui mangeait à l'hôtel de Soissons avec elle ; comme j'y étais allé rendre mes devoirs à ces princesses, la fille jouait; je m'entretins avec madame la princesse qu'il quitta son ambassade en 1673, ce nombre se trouvait . porté à treize. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 131 de Carignan; après plusieurs discours, elle me dit à l'oreille qu'elle était au désespoir des intrigues de sa fille à la Cour et qu'elle amenât sous son nez ses galants dans l'hôtel de Soissons. Elles sont très mal ensemble et la comtesse de Soissons et la princesse de Carignan très bien ; la première ne bouge du lit, elle est incommodée et enceinte, elle se divertit avec ses filles et des petits oiseaux et le soir elle joue quelquefois l. C'est une chose étonnante de l'amour et des déférences qu'a M. le comte de Soissons pour elle. Madame la princesse de Bade est fort bien avec madame de Colbert, elles ont eu ici des grandes conférences ensemble et je crois que son entre- mise ne serait pas inutile pour obtenir quelque chose de ce ministre. L'on publie que le Roi a bien du chagrin, qu'il s'élève des puissantes factions contre lui qui ont pris courage avec ses ennemis de ce qu'il n'a rien fait de considérable ni les conquêtes illustres qu'il pouvait faire; ils ont connu qu'il n'est pas 1. Primi, de son côté, nous montre la comtesse de Soissons passionnée pour le jeu, et assise dans « un grand fauteuil à bras avec quantité de petits chiens autour d'elle ». (Primi VrecoNTi, Mémoires, p. 132.) 132 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV homme à de hautes entreprises ni que ses troupes ne sont pas si bonnes que l'on se figurait; en effet il pouvait prendre Cambrai, Namur ou Mons et Valenciennes, et comme dans ces places étaient les meilleures troupes des Espagnols, c'est là que l'on aurait connu la bravoure de ses chefs et de ses soldats ; son infanterie était rebutée à Lille dans un siège de neuf jours de tranchée, où les ennemis ne se sont pas défendus ni n'ont pu faire des tranchées ; que si cette ville avait tenu, il aurait fallu lever le siège. Il est à présumer que si l'on avait fait une attaque où des assiégés eussent fait des continuelles sorties et tâché à regagner les postes que les assiégeants gagnaient, où il y eut eu des combats chaque jour comme l'on a vu à Alexandrie, à Valence1 et dans des sièges de deux mois, que c'est là que ses troupes auraient mieux 1. Valence, place forte du Milanais, située sur le Pô et appar- tenant alors aux Espagnols, avait été assiégée en 1656 par une puissante armée composée des troupes du duc de Modène, sous les ordres du duc lui-même, des troupes françaises comman- dées par le duc de Mercœur et des troupes piémontaises com- mandées par le marquis Ville et ne s'était rendue qu'après quatre-vingt-deux jours de siège. L'année suivante, la ville d'Alexandrie avait été assiégée sans résultat par le duc de Modène et par les troupes françaises commandées par le prince de Gonti. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 133 fait paraître leur faiblesse, au lieu que cette cam- pagne, elles n'ont eu qu'à s'avancer pour gagner. Voilà, Monseigneur, les raisonnements de la plupart des hommes sensés et de tout Paris ; mais j'ai peine à croire que les affaires du Roi soient en si mauvais état ; les ministres ne déclarent pas leur pensée ni ce qu'ils savent et ils sont quel- quefois bien aises que l'on publie ces sortes de choses pendant qu'ils font leur négociation et avancent les affaires du Roi ; puis, quand il en est temps, les choses éclatent à son avantage et hau- tement. Il est néanmoins certain que le Roi a fait trois grands manquements cette campagne : le premier d'être entré avec si peu de troupes en Flandre; le second, son voyage à Compiègne pour y voir les clames et le troisième, d'avoir fini la campagne sitôt pour le même sujet, car il pou- vait encore demeurer six semaines en campagne et faire de plus grandes conquêtes; je trouve néanmoins que ce qu'il a pris est considérable car, sans un obstacle d'une armée plus forte que celle qu'il pourrait avoir, il peut aller de France chez les Hollandais et il sera toujours soutenu par des places qui sont à lui et de mer au Rhin, 134 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV ayant des passages sur les rivières de la Lys, l'Escaut, la Sambre et la Meuse, sans passer dans ses anciens Etats. Les chevaux se donnent à cette heure-ci à bon marché; je n'ai trouvé de ceux que j'ai été con- traint de vendre pour me décharger de la dépense que le quart de ce qu'ils me coûtaient et j'en ai encore d'où je ne trouve rien ou si peu que je n'ai pu m'en défaire. J'ai pris maison dans le fau- bourg de Saint-Germain dans le beau quartier, entre la Charité et la rivière de Seine1; il m'en coûte bon, à cause du louage des meubles; je suis très bien et j'attendrai les ordres de Votre Altesse Royale. J'oubliais de dire à Votre Altesse Royale que ce qui a rebuté tous les amis de la France et tant de têtes couronnées, c'est qu'il [le Roi] a traité tout le monde avec fierté et de haut en bas ; il croyait de se pouvoir passer de tous les autres et que personne ne se pourrait passer de lui. Le duc de Mazarin va tenir les Etats en Bre- 1. A l'hôtel de la Chapelle, rue du Colombier, aujourd'hui rue Jacob, ainsi que M. de Saint-Maurice l'écrivait le même jour au marquis de Saint-Thomas. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 135 tagne ; il a prié le Roi de faire commander à sa femme de l'y suivre ; cette duchesse est chez des religieuses auprès de cette ville où une tante de son mari est abbesse. Le Roi lui a l'ait dire d'aller avec son mari en Bretagne ou de se retirer aux Filles de Sainte-Marie, rue de Saint-Antoine; elle répondit qu'elle irait partout où Sa Majesté ordon- nerait sauf avec le duc de Mazarin, qu'elle n'en voulait plus et qu'elle le suppliait d'avoir pitié de ses enfants, de faire voir l'état des biens du duc de Mazarin et que l'on verrait qu'avec sa bigo- terie il en avait horriblement dissipé ; l'on croit que ce duc a pris le temps de l'éloignement de M. de Golbert pour faire faire ce commandement à sa femme qui est protégée de ce ministre. XXXIV De Paris, le 20 septembre 1667. Le Roi n'est pas content et témoigne d'être fort chagrin des prétentions de Monsieur pour le gou- vernement de Languedoc1, qui n'en désiste pas 1. Le gouvernement du Languedoc était vacant depuis l'année précédente, par suite de la mort du prince de Conti, 136 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV quoique la reine d'Angleterre ait été à Villers- Cotterets d'où il ne bouge pas, pour lui faire des offres avantageuses en biens. Il prétend, ayant ce gouvernement, de commander l'armée de Cata- logne ; il est porté à cela par madame la duchesse d'Orléans, sa femme, et par l'évêque d'Orléans, son premier aumônier, de la maison de Coislin, homme d'esprit, mais jeune1; et ce qui fait obstiner Mon- sieur dans cette demande c'est que tout le monde lui donne raison. Le Roi viendra en cette ville le lendemain de la Saint-Hubert pour y faire séjour et passer l'hiver ; l'on lui a fait connaître qu'il était nécessaire de donner cette satisfaction à ce peuple ; il logera aux Tuileries ; l'on continue à travailler à tous les bâtiments et l'on y a plus dépensé cette année que les précédentes et jusqu'à cinq millions2. frère du grand Condé : « Au moment de la mort du prince de Conti, écrit l'abbé de Cboisy (Mémoires, p. 324), Monsieur avait chargé l'évêque de Valence de demander au Roi le gouverne- ment du Languedoc; mais Louis XIV, jaloux de toute puis- sance qui pouvait gêner la sienne, lui avait répondu qu'il n'accorderait jamais à son frère un pareil commandement. » 1. Pierre du Cambout de Coislin, abbé de Jumièges en 1641, à l'âge de six ans, premier aumônier du roi en 1653 et évèque d'Orléans en 1666. 2. D'après les Comptes des Bâtiments du Roi publiés par LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 137 XXXV A Paris, le 23 septembre 1667. Le travail que fait à Saint-Germain M. de Louvois n'est pas concevable ; il a toujours à sa suite près de cent officiers qui le sollicitent pour avoir de l'emploi ; l'on donne incessamment des commissions nouvelles, il arrive chaque jour de ces compagnies récemment faites, belles et lestes, et l'on assure que le Roi fait état d'avoir sur pied pour la prochaine campagne quatre-vingt mille hommes de pied et vingt-huit à trente mille che- vaux. Votre Altesse Royale jugera par toutes ces choses de la durée de la guerre. J'ai toujours dit à de mes amis que le Roi n'aurait pas tiré l'épée pour rengainer si tôt; jamais il n'aura meilleur marché de ses ennemis : les peuples de France M. J. Guiflïeyd, 1303}, le total des dépenses pour les bâtiments pour l'année 1667 s'éleva à la somme de 3.504.482 livres 17 s. 5 d., dont 858.378 livres 4 s. 4 d. pour le Louvre et les Tuileries. 138 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV sont bien dans leurs affaires, il y a beaucoup de monde qui ne cherche qu'à brouiller, il faut pur- ger le royaume de toutes ces mauvaises rumeurs. En m'entretenant l'autre jour avec le maréchal d'Albret des nouvelles du temps et sur ce que l'on exagérait que le Roi était mélancolique de ce que tous les autres souverains s'élevaient contre lui et qu'il serait contraint de faire la paix, je lui soutins le contraire, que ces feintes du Roi et de ses ministres n'étaient que pour endormir tous ceux qui les considéreraient, que cela me faisait croire qu'ils tramaient quelque négociation d'im- portance et qui réussirait à leur avantage, qu'ils étaient des trop habiles politiques pour faire con- naître leurs craintes s'ils en avaient. En effet, l'on n'a pas plutôt publié la guerre contre l'Espagne que le traité avec le Portugal a paru1 et sitôt que la paix des Anglais et Hollandais est publiée, qu'il semble que ces derniers sont libres de cette guerre 1. Le traité avec le Portugal avait été signé le 31 mars. « Je lis, dit le Roi dans son Journal du 19 juillet, un nouveau traité avec le Portugal, le précédent n'étant demeuré qu'en projet. Par celui-ci, je faisais ligue offensive et défensive, promettant de ne point faire la paix que l'on ne lui donnât le titre de roi. » (Mémoires de Louis XIV, éd. Dreyss, 11, 179.) LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 139 et qu'ils peuvent entreprendre quelque chose, l'on sait la ligue des Français et des Suédois1, la seule chose que les Etats appréhendaient. Tout cela me confirme dans la pensée que j'ai toujours eue que l'on n'a pas commencé cette tragédie sans avoir été assuré de tous les acteurs qui y peuvent jouer leur personnage. XXXVI De Paris, le 29 septembre 1667. Dans la dernière lettre que Votre Altesse Royale m'a fait l'honneur de m'écrire de sa main, j'y ai vu un article qui me regarde, qui me surpasse et auquel je ne m'attendais pas, puisqu'elle veut que jesoisici son ambassadeur extraordinaire2. Je suis si étourdi de ma bonne fortune que je ne sais quelles actions de grâces lui rendre pour une 1. « Après avoir affecté de la froideur avec les Suédois, j'avais fait parler inutilement d'accommodement, mais lorsque je n'en attendais plus rien, eux-mêmes sont revenus et l'on es1 rentré en traité. » (Mémoires de Louis XIV, éd. Dreyss, II, i'J7.) 2. Les lettres du duc de Savoie accréditant M. de Saint- Maurice comme ambassadeur sont du 7 octobre 1667. 140 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV dignité de cette importance. Je ne saurais qu'user de redites sur ce sujet et lui représenter que la bonne opinion qu'elle a de moi ne sera pas avan- tageuse à son service; néanmoins, comme je lui ai sacrifié ma personne, ma vie et mon bien, elle en peut disposer comme il lui plaira, mais dans quelque poste qu'elle m'élève, je m'y considérerai toujours avec humilité et indigne d'y monter que par ses seules bontés. J'espère aussi que comme elle m'expose à l'envie d'une infinité de galants hommes et de qualité qui sont dans sa Cour et dans ses États, qu'elle me protégera, qu'elle excu- sera mes manquements, desquels elle est seule responsable par le mauvais choix, en me conférant un emploi que je n'aurais pu espérer qu'avec pré- somption et qui ne me coûte pas un souhait; c'est ce qui fait les reconnaissances que j'en ai et plus grandes et plus sensibles. Il semble, Monseigneur, qu'il est de mauvaise grâce de parler de l'intérêt quand je ne dois que de très humbles remerciements à Votre Altesse Royale, mais comme cette dignité oblige à une grande dépense, je me vois contraint de lui témoigner le déplaisir que j'ai de n'être pas en LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 141 état de me faire de l'honneur en cette rencontre ; elle sait que je n'ai pas beaucoup de bien, que j'ai une mère, une femme, onze enfants et que je sors d'une campagne qui a été très chère pour moi. Je ne dis pas tout ceci à Votre Altesse Royale pour lui demander plus que ce qu'elle a accoutumé de donner aux autres ambassadeurs ordinaires qui m'ont précédé, mais bien pour lui faire par avance mes excuses si je ne fais pas tout ce que je souhaiterais en ce rencontre pour maintenir le lustre et la splendeur de ses ministres en cette Cour. Je lui demande une seule grâce de préférence sur les autres c'est que, si elle a parmi ses meu- bles quelque vieux dais dont elle ne se serve pas, qui soit de velours cramoisy avec des galons or et argent ou comme elle voudra, de me le faire prêter. J'en aurai grand soin ; cela m'évitera une dépense superflue et qui après ce rencontre ne me pourrait jamais servir à rien. La Cour est assez mélancolique à Saint-Germain ; le Roi y négocie, joue souvent à la paume et des cinq à six heures de suite il va à la chasse pour le vol et fait l'amour; l'on en parle si diversement que l'on a peine à croire ce que chacun en dit. 14-2 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV XXXVII De Paris, le 30 septembre 1667. J'avais commencé cette lettre avant que d'aller à Saint-Germain où je fus mercredi pour y faire un peu de cour, tâcher de voir M. de Lionne et me rendre certain de toutes les nouvelles ci- dessus écrites que l'on m'y a confirmées. Mais j'en appris d'abord une grande qui est que Mon- sieur le Prince, y ayant été appelé et y étant arrivé le mardi, le Roi le déclara d'abord général de l'armée qu'il veut mander en Allemagne, forte de 30.000 hommes. Ce Prince parut d'abord si transporté de joie que chacun connut qu'il rajeu- nit; son fils y commandera la cavalerie sous lui, il ira bientôt en Bourgogne, son gouvernement, et de là en Alsace. Cette nouvelle étonnera l'Em- pereur et l'Empire et à mon avis je crois que l'on s'est pressé de faire cette déclaration pour inti- mider les diètes de Ratisbonne et de Cologne afin qu'elles ne résolvent rien au préjudice du Roi; elle LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 143 pourra faciliter la ligue que l'on prétend faire avec les Suédois, fortifier celle du Rhin, empêcher le passage des troupes qui pourraient aller d'Alle- magne en Flandre. Il est certain que le Roi aura 80.000 hommes de pied et 30.000 chevaux la cam- pagne prochaine; l'armée de Catalogne sera de 20.000 et peut-être commandée par Monsieur, 30.000 en Allemagne et le reste en Flandre1. L'on a rendu quelques mauvais offices à M. de Tnrenne, faisant connaître au Roi qu'il faisait trop l'important et qu'il ne lui avait pas laissé acquérir la gloire et les places qu'il pouvait emporter avec facilité cette campagne. Monsieur arriva mardi à Saint-Germain un peu 1. Dans le journal du Roi à la date du 28 décembre 1667, on trouve ainsi exposés ses projets pour la campagne suivante : « L'un de mes premiers soins, étant arrivé à Saint-Germain, fut de résoudre de nouvelles levées tant d'infanterie que de cavalerie pmir me mettre en état de former, le printemps pro- chain, quatre puissants corps d'armée, dont je résolus d'en donner un à mon frère, pour aller en Catalogne attaquer les Espagnols dans leur propre pays ; un autre au prince de ("(indi- que je destinais pour servir en Allemagne où sa réputation était déjà grandement établie dans les guerres passées, afin qu'en côtoyant le Rhin il empêchât que les troupes de l'Empe- reur ne l'osassent passer ou les combattit au passage Les deux autres armées étaient pour servir . » (Claketta, Storia del regno..., il, p. oSO.) 224 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV personnes pestent contre eux comme on a tou- jours fait ici et partout ailleurs contre ceux qui ont été en crédit; ils ne font pas semblant de le savoir, le Roi témoigne de l'ignorer et l'on ne voit pas que personne en souffre ni en soit châtié. C'est une méthode qu'a ici établie le cardinal Mazarin, car celui de Richelieu se savait venger. Quoique tant d'exemples de gens illustres qu'il a fait monter pour cela sur l'échafaud eût fait les Fran- çais plus sages, sa vigueur ne lui servait qu'à le rendre plus haïssable et à faire entreprendre plus volontiers contre sa personne et contre son crédit. Le départ du Roi pour Chambord sera différé de jour à autre ; l'on croit qu'il attend M. de Chaulnes pour lui confier la personne de monsieur le Dau- phin ; cela ne peut pas être, car cet ambassadeur ne peut pas être ici de longtemps ; il pourrait bien attendre que quelques dames qui sont fort tra- vaillées de la dyssenterie fussent guéries. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 225 LXX Paris, le 21 septembre 1668. Le Roi nomma mardi au soir M. le duc de Montausier1 gouverneur de monsieur le Dauphin, ce qui a bien surpris la Cour, car il y a long- temps qu'on ne parlait plus de lui pour cet em- ploi; c'est un homme fort savant, mais grand stoïcien et qui critique généralement tout ce qui n'est pas dans la droiture et selon la raison, sans épargner qui que ce soit. Un sieur Millet a été aussi nommé sous-gouverneur du Dauphin, il l'avait été de Monsieur2. Le Roi en doit nommer encore un autre ; l'on ne croit pas que ce soit une personne de qualité parce que ce premier n'en est 1. Charles de Saint-Maure, marquis, puis duc de Montausier, marié à la célèbre Julio d'Angennes. Ainsi que l'indique plus loin M. de Saint-Maurice, la complaisance avec laquelle celle- ci avait favorisé 1rs relations de Louis XIV et de madame de Montespan ne fui pas étrangère au choix de M. de Montausier comme gouverneur du Dauphin. 2. Guillaume Millet, seigneur <\r Seurre, auparavant sous- gouverneur du duc d'Orléans. 15 22G LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV pas et ce pourrait bien être Ghamarande1, premier valet de chambre de Sa Majesté. L'on fait la maison de ce prince. Dimanche il sortira des mains des femmes et la Cour partira lundi pour Gham- bord où elle ne doit séjourner que quinze jours. Le bonheur du duc de Montausier que le Roi a mis auprès de monsieur le Dauphin pour gouver- neur est un grand effet de la faveur et du crédit de madame de Montespan, car dès que le Roi se détacha de La Vallière et se déclara pour cette autre, madame de Montausier en lit de même. Ces gens-là s'introduisent dans les Cours par le savoir et sous un faux prétexte de vertu, puis s'y main- tiennent par l'intrigue et la faiblesse et n'ont d'amitié et de liaison que celle qui peut servir à leurs intérêts et à leur fortune. La Vallière a tou- jours les apparences quoique son crédit diminue fort, ce dont elle est dans un cruel désespoir; elle n'a jamais fait pendant sa faveur une action d'éclat et de pouvoir, comme celui que vient de faire ma- dame de Montespan pour la maison de Montausier. 1. Clair-Gilbert d'Ornaison, comte de Ghamarande, premier valet de chambre du Roi, nommé premier maître d'hôtel de la Dauphine en 1079, mort en 1699: LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 227 Monsieur ne va pas avec le Roi à Chambord et conduit Madame à Villers-Gotterets, affectant d'aller aussi chasser et prendre ses plaisirs sépa- rément de la Cour et de se la faire faire. Lundi dernier l'on renouvela les fêtes de Versailles. Madame n'y fut pas quoiqu'elle eût été ici à la comédie et à Colombes chez la reine d'Angle- terre, à son grand regret, car elle voudrait être de tous les divertissements et des plaisirs du Roi. Monsieur y fut, le Roi le reçut mal, le traita fort froidement; l'on dit même qu'il lui reprocha son humeur bourrue et jalouse et a continué depuis à vivre dans cette retenue avec lui, ce qui afflige Monsieur. L'on s'en moque à la Cour où l'on dit qu'il n'a ni crédit, ni ami, ni argent. LXXI Paris, le 28 septembre 1C(J8. Je reçus dimanche à midi la lettre que Votre Altesse écrivait à M. de Bellefonds et comme il partait le lendemain à la suite du Roi pour Cham- 228 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV bord, que je ne la lui pouvais pas remettre moi- même, je la lui envoyai à Saint-Germain par un gentilhomme. L'on dit qu'il est toujours plus en cré- dit et l'on croit qu'il est ligué avec M. de Turenne, le maréchal de Créquy et le marquis de Péguilin contreles ministres, particulièrementcontreM. Col- bert et que c'est parce que lui et le maréchal de Créquy sont parents de M. Foucquet1, ce qui fait croire à plusieurs gens que ce ministre est mal dans ses affaires et l'on fonde ces pensées sur ce que le maréchal de Bellefonds a demandé permis- sion au Roi que M. Foucquet puisse recevoir et écrire des lettres pour ses intérêts et avoir ce com- merce avec ses parents, ce que le Roi a accordé de bonne grâce, ayant témoigné de l'étonnement de ce que l'on ne lui avait pas donné cette liberté jusques à présent. M. de Colbert avait souffert que l'on mît dans tous les endroits des Tuileries des couleuvres ou serpents qui sont dans ses armoiries ; maintenant 1. Foucquet, enfermé une première fois à Pignerol dans le. premiers jours de janvier 1665, transféré quelques mois plus tard au château de La Pérouse, avait été de m niveau enfermé ii Pignerol le 14 août 1666. La surveillance, longtemps très rigoureuse à son égard, ne se relâcha que beaucoup plus tard. (J. Lair, Nicolas Foucquet, II. ilo-i60.) LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 229 on les ôte de partout l. Toutes ces circonstances ont donné lieu à ce qui se dit de sa prochaine disgrâce, mais il n'y a nulle apparence ; il a toujours tout son crédit et chez lui les enfants de madame de La Yallière- que le Roi aime beaucoup. Ce ministre est ici et s'en va à la campagne, à sa terre de Seignelay, et les amis de M. de Bellefonds sont tous avec le Roi. M. de Beaufort y est très bien ; il partit hier pour aller joindre Sa Majesté à Orléans où elle devait coucher ; M. de Beaufort a des grandes con- férences avec elle pour des armements de mer ; l'on parle de quatre-vingts vaisseaux de guerre, quarante brûlots et vingt galères. M. le cardinal de Vendôme partira demain pour Provence3. Mercredi que j'étais à la messe aux Petits-Pères4, 1. « Le roy, écrit Lefèvre d'Ormesson, fait oster dans les ornemens dis Tuileries imites les couleuvres que l'on y a mises. » [Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, II, 567.) 2. L'ambassadeur de Venise, Giustiniani, écrivait a ce sujet: « Colbert a sous sa garde les gages de l'affection qu'a eue Sa Majesté pour certaine personne, ce qui lui garantit la bien- veillance royale. » (P. Clément, Lettres, Instructions et Mémoires de Colbert, VII, clxxii.) 3. Louis-Joseph, dm- de Mercœur, puis de Vendôme, frère du duc de Beaufort, marié à Laure Mancini, nièce du cardinal Mazarin, avait, après la mort de sa femme, embrassé l'état ecclésiastique el avait été nommé cardinal en 1667. I. Aujourd'hui l'église Notre-Dame-des-Victoires. 230 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV comme j'en sortais, le marquis de Fleury 1 qui était au bas de l'église avec le vicomte de Lar- boust2, m'aborda et me dit qu'il était sur son départ, qu'il voudrait bien pouvoir mériter mes ordres, qu'il allait du côté de Gênes ramasser ses vaisseaux qu'il vendait à M. de Vivonne, qu'il ver- rait sa mère et sa sœur sur la frontière et qu'il n'aborderait pas les Etats de Votre Altesse Royale pour se tenir dans les termes de son devoir et des obéissances qu'il doit à Votre Altesse Royale des- quelles il ne se départirait jamais ; qu'il était au désespoir de ce que l'on lui avait rendu des mau- vais offices auprès d'elle au sujet de la marquise de Gavour mais qu'il m'assurait qu'il ne lui avait jamais parlé et vue une seule fois que le chevalier de Reuvron :i la lui avait montrée dans une église. Je lui dis que je lui souhaitais un heureux voyage, que j'avais toujours beaucoup plaint sa mauvaise 1, François Villecardet, marquis de Fleury, gentilhomme de la maison du duc de Savoir, avait été chassé par celui-ci à la suite de la découverte de ses relations avec la marquisr de Cavour, maîtresse du dur. 2. François, vicomte dcLarboust, ancien mestre de camp du régiment de cavalerie du prince de Gonti. :\. Charles d'Harcourt, chevalier puis comte de Beuvron, mestre de camp du régiment de cavalerie de Monsieur de 1668 à HV70 et ensuite capitaine de ses gardes. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 231 conduite, qu'il ferait toujours son devoir de se tenir dans les respects qu'il doit à Votre Altesse Royale, que quant à ce qu'il me disait qu'on lui avait rendu des mauvais offices auprès d'elle à l'occasion de la marquise de Gavour, que je n'en ai jamais rien su, qu'il ne faisait pas mal de justi- fier sa conduite mais que je le pouvais assurer que Votre Altesse Royale ne songeait pas ni à l'un ni à l'autre et qu'ils lui étaient très indifférents. Il n'a pas encore fait sa partie avec M. de Vivonne, il est bien avec lui et avec M. de Montespan auquel il a vendu son carrosse et ses chevaux. Votre Altesse Royale saura d'ailleurs le sujet de la pri- son dudil M. de Montespan qui est au For- l'Evôque 1 ; tout ce que j'y puis ajouter est que les parents de sa femme et les siens l'ont porté à ce qu'il a fait, quoique toute la Cour et tout Paris blâment sa conduite et que personne ne le plaigne. Vivonne s'est accommodé avec le Roi, a touché de 1. Le marquis de Montespan, qui avait d'abord paru prendre, son parti de la conduite de sa femme, venait de se présenter au château de Saint-Germain à l'appartement de madame de Montausier et avait adressé à celle-ci les plus violentes injures. Enfermé au For-1'Evêque, il lui mis en liberté au bout de quelques jours el conduitdans les terres du marquis d'Antin, son père, en Guyenne, avec ordre de n'en pas sortir. 232 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV l'argent ; ainsi il ne persécute plus sa sœur. Le marquis de Montespan croyait aussi qu'on l'apai- serait par des bienfaits, mais il a éclaté de mau- vaise grâce et très mal à propos. LXXI1 A Paris, le 28 septembre' 1668 *. Je ne vous expliquai pas les occupations de cette Cour pour qu'elles vous puissent servir de modèle, car il n'y a pas si longtemps que je vous ai quitté que je ne sache que vous employez bien le temps, et l'application qu'a Son Altesse Royale à toutes sortes d'affaires. Il me souvient encore que quand j'étais là, que nous demeurions des sept à huit heures dans son antichambre sans la voir pendant qu'elle négociait et je crois, selon que j'en peux juger, qu'elle règle et résout plus d'affaires dans un jour que le Roi en trois. Il est bien vrai que ce vous serait un grand soulagement si les heures étaient là réglées comme ici et que l'on ne vous 1. Au marquis de Saint-Thomas. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 233 appelât pas pour affaires à la Cour, la nuit. Il est vrai que le Roi passerait pour le plus grand prince qui règne sans les scandales qu'il cause par ses amourettes et s'il était un peu moins rigide et épargnant. L'on demandait un jour à Scaramouche1 ce qu'il trouvait de plus curieux en cette Cour ; il répondit que ce qu'il y avait de plus singulier était que dans le palais on y trouvait toujours casa e botega. Vous saurez assez le sujet de l'emprisonnement de M. de Montespan sans que je vous l'explique. LXX1II Paris, le 5 octobre 1668. Il y a quelque temps que M. de Laon me demanda de l'essence forte de Nice pour madame de Montespan qui lui avait témoigné d'en désirer; je lui remis le peu que ma femme en avait et écri- vis à Champenois, qui est des gardes, de m'en 1. Tiberio Fiorelli, dit Scaramouche, célèbre acteur de la Comédie italienne, né à Naplefs en 1608, venu en France en 1640, mort à Paris en 1(i!ii. 234 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV envoyer le plus qu'il pourrait et de prier M. le comte Thomas de lui en faire avoir de la bonne. Depuis, m'entretenant avec M. de Laon sur ce que Madame Royale lui a écrit de faire des amitiés à madame de Montespan à son nom, il nous vint une pensée au sujet desdites essences qui est que Madame Royale feignit d'avoir su de M. le comte Thomas la prière que je lui ai faite et qu'elle lui eût défendu de m'envoyer ladite essence sous pré- texte qu'elle veut envoyer, elle, les curiosités qui se font dans les États de Madame Royale et qu'elle envoyât à M. de Laon une grande cave enjolivée et pleine de toutes sortes de bonnes essences pour les donner de sa part à ladite dame de Montespan sans l'écrire à elle. Gela ne pourrait produire qu'un bon effet, même quand cette dame n'écrirait pas à Madame Royale. Il ne faut pas espérer d'elle qu'elle se déclare avec des grandes partialités, mais un bon office rendu bien à temps ne peut produire qu'un bon effet, outre que je crois que le Roi dans son âme serait ravi de ce régal ; ces sortes de choses l'ont éclat et plaisent sans qu'elles soient de grand frais. Que si Votre Altesse Royale agrée cette proposition et qu'elle la veuille mettre en LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 235 effet, il faudrait que personne ne la pénétrai. L'on lit ici quelques railleries de ce que Madame Royale envoya des petits saints-suaires garnis de quelques petites pierreries. De ces sortes de pré- sents il n'en faut faire que de beaux, mais de ces autres que je propose, ils sont toujours agréés à cause de la rareté. Pour moi, je ne puis avoir aucune habitude avec cette dame ; elle fuit le inonde et personne ne l'aborde que ceux qui sont dans les plaisirs du Koi. Le marquis de Fleury est parti, il a perdu son carrosse et ses chevaux à croix ou pile ; il n'a pas bien fait ici ses affaires car, outre l'argent qu'il a joué et payé, l'on ne lui a pas donné celui qu'il a gagné. L'on m'a assuré que l'on lui a fait pénétrer que l'on le souffrirait bien ici de passage mais qu'il ne devait pas espérer de s'y pouvoir établir ; il est parti pour Gènes et l'on croit qu'il va joindre madame de Monaco. M. de Montespan n'a pas acheté son carrosse, faute d'argent, et cela les a brouillés. Il faisait ici le galant de madame de Sainl- Martin que Votre Altesse Royale a vue à Lyon, qui est toujours fort galante ; son mari est inten 236 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV dant de la maison de la Reine1, ainsi elle ne bouge de Saint-Germain; elle y est assurément la plus propre et qui y fait le plus de dépenses ; tous les jours elle a quelque chose de curieux et de beau à donner à la Reine mais elle voulait plaire au patron. L'on dit même que le bon sire en a tàté mais de ces sortes de femmes il s'en sert comme des chevaux de poste que l'on ne monte qu'une fois et que l'on ne voit jamais plus. Je n'étais en peine que votre billet fut vu que pour le service de Votre Altesse Royale, car, pour ma personne, je me moque de la haine et de l'amitié du Roi et de ses ministres puisque je n'ai point d'ambition que de lui plaire et de la bien servir. Le pauvre Montespan est toujours en pri- son où il fait cent contes ridicules de sa femme, et cela est étrange qu'il ne fait pitié à personne et que l'on se moque de lui. 1. Jean Renuel de Saint-Martin, trésorier général de la marine de 1651 à 1667 et ensuite intendant de la maison et général des finances de la Heine. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 237 LXXIV De Suresnes, le 20 octobre 1668. Je reçus dimanche la lettre que Votre Altesse Royale m'a fait l'honneur de m'écrire le douzième de ce mois, dans laquelle j'ai vu avec joie qu'elle goûtait les délices de la Vénerie royale1 en parfaite santé pendant ces beaux commencements d'au- tomne. Le Roi arriva le même jour à Saint-Ger- main de son voyage de Chambord, fort satisfait des beautés de ce lieu-là, des chasses qu'il y a faites et encore plus à son arrivée de voir le Dauphin qui a fait un notable changement pendant leur sépara- tion. Il fut à la rencontre de Leurs Majestés à la dinée la plus proche de Saint-Germain, il leur fit si bien sa cour et les entretint si galamment qu'elles en furent émerveillées et lui demeura aussi très content des caresses que lui firent et le Roi et la Reine ; en sortant de carrosse, il appela M. de Mon- 1. La Fenaria reale, maison de plaisance et rendez-vous de (liasse établis par le duc à six kilomètres de Turin. 238 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV tausier, lui dit avec sa gentillesse ordinaire qu'il était fort satisfait du Roi et qu'il l'avait traité fort honnêtement. Le Roi, le soir avant son arrivée, coucha à Linas1 où il fut surpris avec joie lorsque M. de Turenne lui déclara qu'il voulait faire abjuration de sa créance et se réduire dans le giron de l'Eglise romaine, ce qu'il exécuta mardi matin entre les mains de M. l'archevêque de Paris'2 dans la cha- pelle de l'archevêché, puis alla se confesser, entendre messe et se communier à Notre-Dame et de là à Saint-Germain, où le Roi l'embrassa et lui fit toutes les caresses possibles et où toute la Cour le complimenta. Chacun en raisonne selon son sens, sa passion et ses intérêts ; il y en a qui blâment cette action si éclatante et l'attribuent à faiblesse et à vanité parce qu'ils craignent qu'elle ne lui attire de plus fort l'estime et la bienveil- lance de Sa Majesté, mais tous les honnêtes gens et de bien la louent, parce qu'elle ne procède que 1. Linas, aujourd'hui commune du canton d'Arpajon, arron- dissement de Corbeil. 2. Hardouin de Beaumont de Péréfixe, ancien précepteur de Louis XIV, archevêque de Paris en 1662, membre de l'Aca- démie française, morl en 1671: LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 239 d'un pur mouvement de piété. C'a élé un coup de l'adresse, de la science et de la dévotion du sieur Arnauld ' ; il y a bien longtemps qu'il instruisait M. de Turenne du christianisme, mais si celui-ci ne s'est pas déclaré plus tôt, je crois que c'a été de crainte de passer pour janséniste -. Ledit sieur Arnauld vit le Koi mercredi qui le reçut obligeamment, il y fut introduit, par M. de Lionne ; c'est maintenant un homme illustre et révéré de tout le monde, l'on lui donne la gloire d'avoir rétabli les évoques dans leur autorité, de les avoir mis dans la piété où ils sont aussi bien que les 1. Antoine Arnauld, dit le Grand Arnauld, né en KJ12, le grand défenseur de Port-Royal, ami de Pascal et de Nicole, avec lesquels il avait soutenu les plus violentes polémiques contre les Jésuites 2. De nombreuses discussions se sont élevées au sujet des causes et des principaux auteurs de la conversion de Turenne. De bonne heure, le cardinal de Bouillon, son neveu, prétendit en revendiquer le mérite. S'il n'est pas douteux que Bossuety joua le principal rôle, la part d'Arnauld n'y semble pas davan- tage contestable et le témoignage du marquis de Saint-Maurice se trouve confirmé sur ce point par celui de Lefèvre d'Ormes- son, déclarant, au sujet du traité de la Perpétuité de la foi, que " M. de Turenne disait que ce livre avait achevé de le persuader ». Dès le 25 octobre, M. de Lionne rapportait au cardinal Rospigliosi cet autre propos du maréchal au sujet du même traité : » Ce qui m'a fait sauter le fossé et m'a mis au pied du mur, c'est le premier tome manuscrit de cet ouvrage ». (Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, II, 559; Floquet, Etudes sur la vie de Bossuet, III, 223-2.'j2.) 240 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV curés et tous les prêtres de France. Le jeudi, l'on publia aussi une amnistie générale pour tous ceux que l'on appelait Jansénistes l. Jamais accommode- ment n'a fait plus d'éclat ni les ravissements de tout le monde. Il n'y a que les Jésuites qui n'en sont pas satisfaits mais s'ils ne contiennent leurs ressentiments, il y en aura parmi eux qui seront mortifiés ; ce coup diminue beaucoup l'estime que l'on avait pour eux et les réduit entièrement sous l'autorité des évoques. Je fus mercredi à Saint-Germain pour y faire ma cour au Roi, à son lever; il y avait si grand monde que l'on ne pouvait pas se tourner dans sa chambre. J'eus grande peine à m'en approcher, tellement tout le monde s'empresse de se faire voir à lui. Ses courtisans en pareilles rencontres ont peu de déférence pour les étrangers. Le Roi reçut une lettre sans signature à Cham- bord qui décréditait la conduite de M. de 1. A la suite de longues négociations conduites par M. de Lionne, le nonce Bargellini, An lui m- Arnauld et M. de Gon- drin, archevêque de Sens, les quatre évêques dissidents dont Pavillon, évèque d'Alet, venaient de reconnaître le « formu- laire » établi en 1665 par le pape Alexandre VII pour mettre lin aux discussions touchant le Jansénisme. Cet accord lut dénommé « la paix de l'Église. » LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 24 1 Colbert et l'accusait lui et ses commis d'exces- sives voleries. Sa Majesté s'en moqua et la lui envoya. Ce ministre, craignant que ces pièces que lui font ses ennemis ne laissassent quelque impression dans l'esprit du Roi et jugeant qu'il fallait que quelqu'un des siens n'eût pas la fidélité nécessaire au maniement des finances, il s'en informa et sut que l'un d'eux, nommé Deschiens, faisait bien et s'enrichissait prodigieusement; il le fit arrêter et saisir ses papiers, l'on le conduisit dans la Bastille, où il fut d'abord interrogé '. Il a avoué mille friponneries insignes dont il s'est prévalu de plus de 1.800.000 livres; on l'a déjà transféré au Ghâtelet, on dit que l'on le fera bien- tôt mourir. Les ennemis de M. Colbert publient 1. Deschiens, d'abord enfermé à la Bastille, fut transféré au For-L'Evèque sur un ordre contresigné Le Tellier, du 23 oc- tobre 1668. « Il est accusé, dit Lefèvre d'Ormesson, d'avoir pris une pension de douze raille livres des fermiers des aydes et d'aviiir fait des compositions avec ceux qui avaient à recevoir des remboursements qui passoient par ses mains. L'on ne sçait pour quel motif M. Colbert a fait cette recherche. L'on •lit que c'est sur des plaintes faites au my que ses commis voloient plus hardiment que ceux de M. Fouquet ; d'autres qui1 c'est pour monstrer son exactitude. » Deschiens fut jugé aux Requêtes il'' l'Hôtel, condamné à restituer 42.000 livres et à se défaire dans six mois de ses charges. [Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, II, 557 et 560.) 16 242 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV que le coupable l'a beaucoup chargé et le sieur Picon, son premier commis ; que la femme de Deschiens a dit que l'on ne pouvait pas faire mourir son mari sans son maître, qu'il n'avait jamais rien fait que de son su et par ses ordres, ce qui a donné lieu à ce que l'on publie par Paris que M. Colbert est beaucoup alarmé, qu'il n'y fait séjour sous prétexte de la goutte que pour empêcher qu'il n'y ait rien contre lui dans les dépositions et dans le procès de son commis, mais Sa Majesté, pour fermer la bouche à la médi- sance et faire voir l'estime qu'elle a toujours pour un ministre si fidèle, alla hier à Paris et demeura plus de deux heures chez lui. L'ambassadeur de Venise, Giustiniani, qui est ici, a pris son audience de congé. Il lui est arrivé une méchante affaire : de ses domestiques, ayant pris pour des femmes querelle avec des artisans du Pont-Marie, y voulurent aller avec des mous- quetons et pistolets pour les maltraiter, ils y furent bien reçus, battus et contraints de fuir, sauf deux qui y furent pris dont l'un a été blessé ; ils sont en prison, l'on leur forme leur procès. Il en a parlé à M. de Lionne pour les faire mettre en LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 213 liberté, ce qu'il n'a pas encore pu obtenir ; Ton dit que son neveu, son écuyer et ses gentilshommes se trouvèrent à ce désordre et qu'il fallut fuir. Il y en a même qui assurent qu'il s'y trouva en personne parce que son logis en est très proche, mais il n'y a pas de l'apparence. Il est bien cer- tain que dans son quartier, qui est dans l'Ile de Notre-Dame, l'on y forme des grands plaintes contre les valets. Ce matin, à dix heures, comme j'avais fini cette lettre, M. l'ambassadeur de Venise est venu dans l'église de ce lieu et m'a envoyé un page me dire qu'il m'y attendait. Je m'y suis d'abord rendu. Je croyais qu'il avait quelque chose d'important à me dire, mais j'ai trouvé qu'il n'était venu que pour me dire adieu quoiqu'il ne soit pas encore congédié du Roi. Il m'a aussi remercié d'une civi- lité que je lui lis faire mercredi à Saint-Germain par mon secrétaire sur la prison de ses domes- tiques. Les ministres lui en ont voulu faire une affaire d'Etat, disant qu'il fallait donner satisfac- tions au peuple de Paris et par là les empêcher de se plaindre et leur ôter tout sujet de soulévation, que le Hoi ne devait pas souffrir que l'on les allât 244 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV assassiner dans leurs maisons. Néanmoins il m'a assuré que le Roi avait commandé que l'on les mît en liberté et que l'on les conduisît chez lui, à condition qu'il les chasserait. Il se console en ce que M. Belegno, qui est ambassadeur de la Répu- blique à Madrid, y a bien eu aussi des affaires de mauvaise grâce. Il attend M. Morosini pour se retirer. Jamais homme n'en a eu tant d'envie. Il a raison car on n'a pas ici estime pour lui et c'est un miracle que l'on lui ait rendu ses valets. LXXV A Suresnes, le 26 octobre 16C8 '. Je vous ai fait savoir que j'ai reçu le livre que Vous avez eu la générosité de m'envoyer2. Je ne l'ai pas encore vu pour voir s'il y aurait lieu d'y insérer les services de feu mon père dont vous 1. Au marquis de Saint-Thomas. 2. Il s'agit ici du premier volume de l'ouvrage du chevalier Luca Assarini publié à Turin en 1665 sous le titre : Belle Guerre e successi d'Italia, descrilli del cavalière Luea Assa- rini... dellanno 4643 sino al 4030... » Vn second volume devait comprendre les années 1630 à 1650. (G. Claretta. Sui prinaipali storiei piemonlesi, pp. 74-80. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 245 voulez rendre la mémoire illustre ; je vous en remercie de toutes les forces de mon àme et je me prévaudrai des bontés que vous avez pour lui et pour moi, car je voudrais bien pouvoir faire savoir au public et à ceux qui viendront après nous ce qu'il a valu, mais je crois que j'en aurai plus d'occasion dans le second tome que veut donner au public M. Lucas Assarini, car jusques en l'an 1630 il n'avait servi que dans la guerre, où il avait été honoré de la charge de maréchal de camp et du commandement de l'artillerie par commission depuis les affaires de Gènes jusques après le traité de Cherasco. Il est bien vrai qu'il avait fait les compliments de condoléances avec le caractère d'ambassadeur après la mort d'Henri le Grand; en 1625 il fut aussi ambassadeur extraor- dinaire en Angleterre ; il avait fait quelques négo- ciations avec le connétable deLesdiguièresà Lyon, avec le cardinal de Richelieu en l'an 1629 lors- qu'il allait au secours de Casai et durant le traité de Busolin, mais ce qu'il a fait de plus considé- rable a été sous Victor-Amédée et durant la régence de feu Madame Royale. De tout cela, Monsieur, vous en êtes mieux instruit que moi 246 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV puisqu'il n'agit que par vos instructions, mémoires et dépèches. Si M. Lucas Assarini voulait quelques mémoires, je les lui enverrais sur le sujet qu'il les demandera, quoique je n'aie pas ici les papiers nécessaires pour les justifier. Je vous aurai une obligation singulière s'il dit les choses selon qu'elles se sont passées. Il estcertain que Messieurs du Port-Royal écrivent très juste et mieux que les autres écrivains du royaume, mais ils n'ont donné au public que des livres de dévotion, peu de traductions que sur ce sujet-là, sauf Térence, qui est une pièce achevée, et les Œuvres de Josèphe1. Je vous les avais pro- posées en dessein de vous les envoyer mais j'ai vu que vous connaissiez mieux cet auteur en Piémont qu'ici dont tous les savants font grand cas; la traduction est de M. Arnauld d'Andilly, père de M. de Pomponne et oncle de l'illustre Arnauld 2. Il ne faut pas la mépriser pour cela car il ne sort pas d'ouvrage des mains de ces gens-là qui n'ait 1. L'Histoire des Ji/ifs, do Josèphe, avait été traduite par Arnauld d'Andilly et trois comédies de Térence, Andrienne, Les Adelphes el Phormion, par M. de Saci, qui avait en outre donné une édition des œuvres de ce poète. 2. Arnauld d'Andilly était non l'oncle mais le frère du grand Arnauld . LETTRES SUR LA COI' H DE LOTIS XIV 247 été examiné et où tous n'aient travaillé. Pour con- tenter votre curiosité, je vous envoie le catalogue de quelques livres où tous ceux qui sont sortis du Port-Royal sont marqués avec un mémoire du libraire qui l'explique. Arnauld, l'exilé et le persécuté, est maintenant ici sur le théâtre, bien vu du Roi, du nonce, de tous les prélats et rentrera en Sorbonne ; c'est assurément un grand homme. L'on dit que le Roi le regarde comme un homme capable d'unir les églises d'Orient et d'Occident ; il a donné une grande preuve de son savoir et de sa piété depuis peu de jours car il a si bien persuadé et instruit M. de Turenne qu'il lit mardi dernier abjura- tion de sa créance dans l'archevêché de Paris et après fut se confesser et à la messe. Vous ne douterez pas de la joie du Roi, de la Cour et de tous les catholiques. Ce changement a été un coup de foudre pour les religionnaires qui l'attribuent à faiblesse et à vanité, publiant qu'il n'a changé que pour être roi de Pologne, à quoi il n'y a nulle apparence. 248 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV LXXVI Do Paris, le 28 octobre 1668. Comme je ne doute pas que la disgrâce de madame la comtesse d'Armagnac ne cause de la douleur à Votre Altesse Royale, je vais lui en dire ce que j'en ai appris. Au voyage de Douai et de Tournay, toute la Cour croyait madame de Montespan en faveur auprès de la Reine et l'objet des amours du Roi ; elle allait dans le carrosse de Leurs Majestés préférablement aux autres princesses et dames qui les suivaient et qui ont toutes le pas avant cette dame; il y en eut qui eurent de la jalousie de tous les bonheurs de madame de Montespan et elle les porta si avant qu'elle les obligea de faire une lettre à la Reine pendant qu'elle était dans les ennuis à Arras, qui déchirait par aboutla réputation de cette dame, lui donnait connaissance des prétendues familia- rités que l'on croyait qu'elle avait avec le Roi, ne nommait pas la princesse de Bade ni la duchesse LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 249 de Montausier, mais les montrait au doigt pour être les médiatrices de l'intrigue de cette dame et du Roi1. Quand il revint du siège de Lille, il sut cette lettre, elle le fâcha, il en voulut savoir l'auteur et soupçonna déjà dès l'heure madame d'Arma- gnac ; elle en eut un éclaircissement avec lui et elle lui dit qu'elle savait qu'elle avait des ennemies qui lui faisaient pièce dans son esprit; qu'il ne leur donnât pas créance; qu'elle n'ambitionnait ni la faveur des unes ni la charge des autres, qu'elle n'aimait que son mari et qu'ainsi elle n'avait pas lieu de se mêler des intrigues de la Cour dans lesquelles elle n'avait jamais eu de part. Gela néanmoins ne désabusa pas tout à fait Sa Majesté et cette dame étant tombée malade et par consé- 1. Mademoiselle de Montpensier raconte qu'à Arras, un soir après souper, la reine lui aurait dit en présence de madame de Montausier et de madame de Montespan : « J'ai reçu hier une lettre qui m'apprend bien des choses, mais que je ne crois pas. On me donne avis que le roi est amoureux de madame de Montespan et qu'il n'aimait plus La Vallière et que c'est madame de Montausier qui mène cette affaire, qu'elle me trompe, que le roi ne bougeait de chez elle à Compiègne... Je ne crois point cela et j'ai envoyé la lettre au roi. » Et made- moiselle de Montpensier ajoute : « On parla tout le soir de cela et madame de Montespan et la reine en accusèrent d'abord madame d'Armagnac. » (Mémoires de mademoiselle île Montpensier, IV, 58.) 250 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV quent ayant été longtemps à Paris et éloignée de la Cour, pendant ce temps-là ses ennemis ont eu le temps de lui rendre tous les mauvais offices qu'ils ont pu forger, si bien qu'étant guérie et allée mardi à Saint-Germain, le Jloi lui fit d'abord dire par M. Le Tellier de sortir de la Cour et de se retirer à Auxerre. Elle revint le même jour en cette ville et se prépara pour aller à son exil ; l'on n'a rien dit à M. le Grand, qui demeura le soir à Saint-Germain et dansa le ballet. Madame la princesse de Carignan qui ne dit jamais du bien de personne la fait passer pour une méchante femme qui parle et fait pièce à cha- cun, mais cette princesse dit de plus qu'elle s'at- tend à voir faire bientôt un pareil commandement à madame la princesse de Bade, qu'elle se mêle de toutes les intrigues et ne se fait aimer de per- sonne. LXXVII A Paris, le 2 novembre 1008. Quoique l'on ait jugé le commis de M. Col- bert, on l'a bien épargné ; l'on publie qu'il a LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 251 été interrogé mollement, l'on a supprimé la moi- tié et le plus important de ses accusations et dépo- sitions, les commissaires étaient fâchés de ce qu'il se défendait si mal, il leur en disait plus qu'ils n'en voulaient savoir et il est certain qu'avant que l'on l'ait arrêté, il a fait un voyage en diligence en Champagne où il avait fait les plus grandes voleries et du su de son maître qui avait assuré- ment quelque part à ses friponneries, mais on l'a voulu sauver. Le train de la Cour est toujours de même, l'on s'y divertit à miracle. Elle sera mercredi à Paris, j'y suis venu aujourd'hui faire cette dépèche, je retourne encore pour demain à Suresnes pour chasser autour du parc de Boulogne le lièvre avec la meute du conseiller de La Malmaison 1 et faire ainsi la Saint-Hubert, car de l'aller faire avec la Cour il faudrait trop d'équipage et de dorure ; j'ai couru deux fois le daim dans le parc de Boulogne 1. « Le jcudy 7 février 1GG9, M. de La Malmaison le fils, con- seiller de la Cour, allant à la chasse avec son père, entrant dans la rivière près d'Auteuil pour faire boire son cheval, se noya presque à la vue de son père, sans qu'il pût être secouru. » (Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, II, .%3.) — D'après le tableau du Parlement, c'était un « esprit emporté, prompt, impétueux, de peu d'application, chasseur ». 252 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV avec la meute du marquis de Villarceaux qui est au Roi; les piqueurs et les chiens en sont merveil- leux et c'est un miracle comme ces chiens y gardent le change car il y a plus de trois cents daims et cent cerfs ou biches ; il en bondit chaque pas devant la meute qui garde le change et crève un daim dans une heure et un quart. Ma mère, par le zèle qu'elle a que toute la fa- mille rende ses respects avec empressement à Votre Altesse Royale, a fait partir mon fils aîné de Chambéry pour aller lui faire la révérence à mon insu ; j'en ai bien eu du déplaisir parce qu'il ne lui aura pas présenté une de mes lettres et qu'il est très mal équipé ; je prie le bon Dieu qu'il puisse un jour mériter sa protection et le bien ser- vir comme je le désire ; toute mon application est de le rendre honnête homme pour cela aussi bien que tous ses autres frères afin que je puisse parla, ne le pouvant pas bien faire de mon chef, satis- faire aux bontés qu'a Votre Altesse Royale pour moi, lui en témoigner mes respectueuses recon- naissances. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 253 LXXVIII A Paris, le 9 novembre 16G8. Les gens d'esprit qui ont su ici que Votre Altesse Royale m'honorait tous les ordinaires de longues lettres de sa main et d'affaires, l'ad- mirent et ont conçu une estime singulière pour son génie ; ils ne croyaient pas qu'elle s'appliquât si fortement à ses intérêts et se persuadaient que, comme feue Madame Royale avait tout fait pen- dant sa vie, que Votre Altesse Royale, s'étant éle- vée dans les plaisirs et dans les divertissements, en faisait toute son occupation et se déchargeait sur ses ministres des affaires. La Cour n'est arrivée que d'avant-hier ; je n'y ai pas été car dans ces premiers jours il y a une foule qui n'est pas concevable. Je ne veux pas m'y exposer, ne le jugeant pas de la dignité de mon caractère, auquel les Français défèrent peu; néan- moins j'y irai demain matin. L'on dit qu'elle sera ici jusques au mois de mars, que puis elle ira à Lyon, 254 LETTRES SIR LA COUR DE LOUIS XIV Provence et Languedoc ; les plus éclairés ne croient pas que l'on commence sitôt ce voyage parce que les Etats de Languedoc ne se tiendront qu'en été, ce qui le fera renvoyer à l'automne. L'on croit fermement que la Reine y ira si elle ne devient pas enceinte ; que si cela arrivait, je me persuade que le Roi demeurera aussi parce qu'il ne voudrait pas mener des dames sans la Reine, cela serait de trop de scandale et il aura de la peine à s'en séparer pour longtemps. Outre le plaisir qu'il trouve auprès d'elles, leur conversa- tion lui sert d'un grand amusement et, s'il n'en avait pas, comme l'on ne peut pas toujours s'ap- pliquer aux affaires, il faudrait s'en délasser et se rendre communicable à ses courtisans et c'est ce qu'il ne veut pas. Ils se rendraient trop familiers, lui pourraient perdre le respect et se feraient libres et hardis à demander, outre que les mi- nistres ne voudraient pas cette familiarité, car leurs ennemis qui sont en grand nombre auraient l'occasion de leur rendre des mauvais offices. Je trouvai hier l'abbé Siri chez M. de Laon qui y avait dîné avec le maréchal d'Albret. Après plusieurs raisonnements sur les affaires du LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 255 temps et l'avoir mis parfois en colère, il me dit qu'il avait bien de la joie de voir que Votre Altesse allait donner la paix et le repos à l'Italie par l'accommodement des affaires du Monferrat. Je me mis à rire et lui dis queje lui donnerais une belle paire de gants et bien parfumés s'il me don- nait des assurances de cette nouvelle. LXXIX A Paris, le 16 novembre 16G8. J'ai bien de la joie que le justaucorps et la perruque aient agréé à Votre Altesse Royale. Je me figure que la fête de la Saint-Hubert de la Vénerie aura été aussi galante pour le moins que celle de Saint-Germain et que, s'il n'y a pas paru tant de cornes, l'on n'aura pas laissé d'y en semer et de réaies et en herbe. Dieu veuille que mon fils puisse un jour être ce que Votre Altesse Royale dit maintenant de sa personne ; bien souvent l'apparence trompe, ce n'est pas que je ne m'étudie de tout mon pouvoir 256 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV à le rendre capable aussi bien que ses autres frères de la bien servir un jour; la comtesse de Saint-Maurice et Pirotola1 lui font très humbles révérences et sont bien glorieuses qu'elle leur fasse l'honneur de songer à elles. La mère qui a rétabli sa santé fait sa cour à la Reine, visite Madame, madame la duchesse d'Orléans, la douai- rière, et madame de Guise et reçoit partout des grands honneurs; j'ai été aussi au lever et à la messe du Roi; il m'a vu, m'a rendu le salut fort civilement, à quoi le tout a abouti. Le Roi regarde de bon œil madame de Sou- bise2; tout l'empressement est assuré pour elle, ce qui cause bien des jalousies à la Cour. Elle était allée à Seignelay voir madame de Golbert. M. Col- bert la disposa à aller à Ghambord et mit des relais de carrosse pour qu'elle y puisse aller en 1. Des quatre filles du marquis de Saint-Maurice, Thérèse, Françoise, Angélique et Madeleine, c'est sans doute la pre- mière, plus tard dame d'honneur de Madame Royale, qui se trouve désignée ici. 2. Anne de Rohan-Chabot, née en 1648, mariée en 10G3 à François de Rohan, prince de Soubise, nommée dame d'hon- neur de la Reine en 1673. De son temps même et de nos jours les opinions les plus contradictoires ont été émises sur la prétendue passion du Roi pour elle, et surtout sur la mesure dans laquelle elle y répondit. (Mémoires de Saint-Simon, éd. de Boislisle, V, o39-566). LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV /âo7 diligence; ce coup a été de partie pour lui; sans elle ses affaires étaient en mauvais état, il aura de la peine à subsister; tout le monde lui en veut, il n'a d'amis que ses parents qui ne sont pas de qualité ni qui n'ont pas du crédit; tout le monde lui en veut et le charge de la main parce qu'il veut tout pour lui, pour ses parents et son lils et il n'a fait disgracier du Plessis-Guénégaud que pour lui procurer sa charge de secrétaire d'État1. LXXX A Paris, le 23 novembre 1608. La conversion de M. de Turenne a d'abord pro- duit un effet fort avantageux pour la famille puisque le Roi a nommé le duc d'Albret, son neveu, frère I. Henri de Guénégaud, seigneur du Plessis, secrétaire d'État en 1643, garde des sceaux en 1656, mort en 167G. Col- berl voulant la charge de secrétaire d'État de M. de Guéné- gaud, lequel refusait de s'en défaire, fit entamer contre lui un procès en restitution de sommes indûment reçues par lui pen- dant la surintendance de Foucquet. Guénégaud, effrayé, envoya sa démission au mi le n février 1669 e1 sa charge fui donnée à Colberl moyennant six cent mille livres. {.I<,urn:/iilnlK LOUIS XIV 261 aux Tuileries ; il ne les voit qu'une fois la semaine ; il ne fait rien de km! ce qu'il souhaite et ne mange pas à table de ce qu'il demande ; on le menace du fouet et on le met en prison ; mais on n'en vient plus à ces châtiments,, il est très soumis et a perdu son humeur opiniâtre que lui souffraient la Heine et les femmes, crainte de le fâcher. Les troupes qui ont été commandées pour la Catalogne s'y acheminent. M. de Louvois avait proposé à M. de Gadagne1 de la part du Roi de les y aller commander. Il l'a refusé, disant que quand il y avait quelque chose à faire pour l'obliger à dépenser son bien, que l'on se souvenait de lui, mais que quand on distribuait des bâtons de maré- chal de France, que l'on ne jugeait pas qu'il fût au monde, mais bien quelques enfants et de nou- veaux officiers. M. de Louvois lui répondit qu'il ne dirait pas cela au Roi, qu'il l'aimait trop pour le perdre ; il lui répliqua qu'il ferait ce qu'il lui plai- ]. Charles-Félix de Galéan, comte de Gadagne, maréchal de camp en 1651, lieutcnanl général en 1655, après avoir joué un rôle des plus actifs pendant la guerre de Trente Ans el pen- dant la Fronde, avail commandé l'expédition dirigée contre 1rs Maures en 1664 el pris pari en 1668 à la conquête de la Franche-Comté, à la suite de laquelle il avait été nommé gou- verneur de Dole. 262 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV rait, qu'il avait bien servi Sa Majesté, qu'il était fidèlement attaché à ses intérêts mais qu'il n'était pas son sujet. LXXXII A Paris, le 4 décembre 1668 ». J'ai fait partir aujourd'hui les deux tomes de l'Histoire de Jùsèphe et le petit livre de la Perpé- tuité de la foi du sieur Arnauld, où vous verrez le bien dire de messieurs de Port-Royal. J'y ai joint les deux petits tomes d'un livre intitulé : Divers Mémoires concernant les dernières guerres d'Italie. Comme je ne l'ai eu que depuis hier, je ne l'ai pas pu lire. Je ne crois pas néanmoins que ce soit grand'chose ; j'y ai remarqué qu'il n'y a pas inséré le traité de Pignerol en son entier ni celui du 6 avril 1631 pour la guerre de Genève. Vous y trouverez de plus un autre petit livre intitulé : Mémoires et Instructions pour servir dans les négociations et affaires concernant les droits 1. Au marquis de Saint-Thomas. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 263 du Roi de France1. L'on dit qu'il est de M. le chan- celier Séguier ; vous verrez dans la table par les marques que j'y ai faites les endroits où il parle de nous ; il nous traite assez bien pour les droits prétendus par la France sur partie des Etats de Son Altesse Royale, mais ce qu'il allègue pour prouver que le traité de Pignerol est bon, encore que la France ne nous a pas satisfait pour la guerre de Gênes, ne me plaît pas. C'est une marque qu'ils se sont préparés à ne nous donner aucune satisfac- tion sur ce sujet quoique ce qu'il en dise soit de très peu de force et que l'on le peut combattre avec avantage ; vous en jugerez mieux que moi. LXXXIII A Paris, le 14 décembre 1668. Ma femme fait fort bien sa cour à la Reine, mais comme elle ne s'intrigue de rien et qu'elle témoigne de ne pas savoir les amours du Roi, elle 1. La première édition de cel ouvrage attribuée à Denis Godefroy avait été publiée en 1665. 204 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV est aussi très bien reçue. Elle a assurément l'hon- neur d'être bien vue et madame de Montausier lui a dit qu'elle n'allait pas assez souvent au Louvre. Madame lui fait caresse, la convie aussi aux comédies qui se font chez elle ; elle y fut il y a peu de jours à une où elle fit hautement tenir le bas du pavé à la duchesse d'Elbeuf1, ce que Monsieur, Madame et toute l'assemblée observa. Elle sait maintenir son rang, quoique les princesses et les duchesses veulent le lui disputer ; chez la Heine il n'y a pas de difficultés parce que l'on s'y assoit, à mesure que l'on y arrive ; mais, allant de la chambre de Madame à une autre où se jouait la comédie et qu'il fallait prendre les places à même temps, elle se tint collée à madame de Guise, quoique la duchesse d'Elbeuf se voulût mettre entre deux et qu'il semblait que Madame le sou- haitât parce que c'est sa grande amie. Il n'y a rien d'assuré au voyage de Lyon, Pro- vence et Languedoc ; l'on publie toujours qu'il se fera au mois de mars, mais ceux qui jugent saine- ment des choses ne le croient pas à cause des 1. Elisabeth de La Tour d'Auvergne, nièce de Turenne, mariée en lë56 à Charles 111 de Lorraine, duc d'Elbeuf. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 2i')l) grossesses des maîtresses, car l'on tient qu'elles en tiennent toutes deux et il y paraît déjà beau- coup à la dernière venue. LXXXIV [Décembre, 1668.1 Je n'ai pas encore pu voir M. de Lionne pour lui parler en faveur du sieur Stokalper1 et le per- suader de porter le Roi à lui rétablir sa compa- gnie. Je le ferai demain ou le plus tôt que je pourrai quoique j'en espère peu, car ils regardent tous ces gens-là avec tant d'indifférence que l'on a peine de les mettre en discours sur ce sujet. Le Roi a été cette semaine à Versailles ; il en doit revenir aujourd'hui, il mena peu de monde avec lui, personne n'y a pu aller sans congé; les dames ne sont pas néanmoins demeurées ici. L'on fait toujours cent contes de M. Colbert, bien qu'il l. Il s, " ; i lt i t sans doute de Gaspard Stokalper, du Valais, baron de La Tour cl d<> Ouin, qui dès L649 commandait une compagnie franche au service de la France. B. Rott, Inven- taire sommaire des documents relatifs à l'histoire de Suisse, III, 296.) 266 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV soit toujours parfaitement bien ; M. de Louvois est très mal avec lui et tâche de lui faire pièce ; il en arrivera assurément quelque désordre ou à l'un ou à l'autre ; ce dernier se rend fort haïssable par sa conduite brusque et emportée, il maltraite tous ceux qui lui parlent. LXXXV [3 janvier 1669.] Sur la disgrâce de la princesse de Bade. Pour voir en particulier. Le voyage qu'a fait la Reine à Versailles sans y mener madame la princesse de Bade, qui l'avait toujours suivie jusques alors, a produit l'effet que l'on avait appréhendé. La Cour revint lundi de ce beau lieu de campagne ; madame la princesse de Bade se trouva aux Tuileries quand la Reine y arriva, elle la vit avec assez de bonté mais non pas avec la familiarité ordinaire. Mardi, premier jour de l'an, cette princesse se rendit à la Cour; après le dîner, comme elle montait le degré, on LETTRES SUR LA COUR D E LOUIS XIV 267 donna avis à madame de Saint-Martin qui la suivait que le sieur de Brisacier, secrétaire de la Reine1, avait ordre de lui dire de n'aller plus au Louvre. Elle ne laissa pas d'aller chez la Reine et fut aux Jésuites dans son Carrosse où était le Roi ; au retour, ledit de Brisacier, se trouvant chez sa maîtresse, elle l'appella et lui dit d'aller parler au Roi. Madame la princesse de Bade connut que l'avis que l'on avait donné à madame de Saint-Mar- tin était véritable et, voyant que tout le monde la regardait quand la Reine entra dans son cabinet où elle avait accoutumé de la suivre, elle se retira à l'hôtel de Soissons. Mardi matin M. le comte étant allé voir madame la princesse de Carignan, M. de Brisacier y entra et s'adressant à ladite princesse, lui dit que le Roi la priait de persuader à sa fille de n'aller plus si fréquemment au Louvre l'après-diner et le jour, que néanmoins de temps en temps elle pourrait faire ses visites à la Reine, que Sa Majesté avait jugé plus à propos de s'adresser à elle pour que l'affaire n'éclatât pas2. 1. Guillaume Brisacier, surintendant des finances et secré- taire des commandements de la Heine. 2. « La princesse de Bade, dit mademoiselle de Montpensier, négligeait fort la Reine, elle ne la suivait point, elle se faisait 268 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV .Madame la princesse de Garignan lui répondit qu'il n'y avait plus de mesure à garder pour tenir l'affaire secrète puisque tout Paris savait la dis- grâce de sa iille il y avait plus de quatre jours et puisqu'elle avait le malheur d'avoir déplu à Leurs Majestés, qu'elle n'irait jamais à la Cour durant sa vie. M. le comte de Soissons en l'ut outré de dou- leur et on le vit sortir de chez sa mère et sa sœur la larme à l'œil. Ces princesses font tout ce qu'elles peuvent pour se contenir; il leur échappe quelque- fois des plaintes contre la Heine et celles qu'elles ne croient pas leurs amies, particulièrement contre mesdames de Béthune et de Colhert ; elles tirent fermer la porte de leur hôtel et n'ont voulu voir personne, de crainte que bien des gens ne les allassent voir pour les faire parler et avoir sujet d'empirer leur malheur. Le mercredi, après le dîner, madame de Saint- Martin écrivit toute l'affaire à ma femme, lui lit attendre pour jouer. » Déjà, lors de la campagne de Flandre, la reine aurait parlé un jour « des manières de madame de Bade qui lui déplaisaient, qu'elle faisait la favorite, qu'elle déplaisait a tout le inonde, qu'elle voyait bien qu'elle empê- chait les gens de lui faire la cour, parce qu'elle craignait son esprit, que si elle continuait, elle la ferait chasser » . [Mémoires de mademoiselle de Montpensier, IV, 3S.) LETTRI-.S SUR LA COUR DE LOUIS XIV 2()9 savoir que les princesses ne voulaient voir per- sonne qu'elle el moi ; je fis aller à l'abord la com- tesse de Saint-Maurice et sur le soir je m'y ache- minai seul dans un petit carrosse avec deux laquais seulement et entrai à l'hôtel de Soissons par les écuries ; je trouvai la mère affligée et la fille assez ferme. Elles me contèrent les choses ; je plaignis leur malheur. Je leur fis considérer que le Roi avait observé une mesure civile envers elles, qu'elles devaient par leurs soumis- sions et déférences tâcher à mériter ses bonnes grâces et éviter d'empirer leurs affaires par leurs discours. Ce qui les afflige le plus est qu'il semble que tout Paris et toute la Cour ont de la joie de leurs disgrâces, particulièrement chez la Reine où cette princesse n'était pas aimée ; le Roi en a parlé avec mépris et comme d'un esprit de vanité et malin ; madame de Montespan lui a témoigné bien de l'ingratitude. Je ne crois pas qu'il y ait jamais aucun retour en sa faveur, parce que personne ne s'intéresse pour elle ; il y a bien eu néanmoins des gens de qualité qui ont été chez elle pour la visiter. Rien des gens m'ont voulu parler de cette affaire; 270 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV je leur ai répondu succinctement que Votre Altesse Royale aurait toujours beaucoup de douleur quand les princes et princesses de son sang qui sont en France ne s'y conduiraient pas clans les respects qu'ils doivent à Leurs Majestés. Gomme cette princesse avait fort obligé ma femme chez la Reine, j'ai fait qu'elle y a été afin que l'on connût qu'elle ne prenait aucune part à sa disgrâce. Sa Majesté l'a vue avec ses bontés ordinaires ; des dames lui en ont fort parlé et lui ont demandé si elle l'avait vue, elle a dit que oui, que comme la porte de derrière de l'hôtel de Soissons était la plus proche de notre logis, elle y était entrée et avait été surprise de l'avoir trouvée affligée et sa mère aussi ; que, pour elle, elle n'y prenait part que parce que Votre Altesse Royale serait fâchée que ses parents et parentes fâchassent Leurs Majestés et qu'elle n'était en France que pour faire sa cour à la Reine ; elle y sut que, le jour avant le voyage de Versailles, le Roi de- manda à la Reine si elle avait fait dire à la prin- cesse de Bade de n'y pas aller ; elle répondit que non, à quoi le Roi répliqua qu'elle avait peur du fouet, mais qu'il y mettrait ordre. La Reine char- LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 271 gea la Molinc1 de le lui faire savoir; celle-ci dit à madame de Saint-Martin de l'aller attendre à sa chambre ; puis, l'y ayant jointe, elle lui déclara que, étant servante de la princesse de Bade, elle lui conseillait de ne venir pas le lendemain au Louvre ni d'aller à Versailles ; l'autre lui répliqua que si la Reine ne le voulait pas, que le Roi le souhaitait ; la Moline lui dit qu'elle ne lui disait pas ces choses de son cru. Madame de Saint-Mar- tin lui représenta qu'assurément le Roi voulait qu'elle fit le voyage ; l'autre, voyant qu'on ne voulait pas l'entendre, elle répliqua que ce qu'elle lui disait, était par ordre du Roi et de la Reine. Si, au retour de Versailles, la princesse de Bade n'avait pas toujours voulu être au côté de la Reine et lui parler à l'oreille, elle n'aurait pas eu un second ordre. Pendant qu'elle a été bien, la bonne n'osait parler à personne ; elle dit que cette princesse ne lui a jamais dit du bien de qui que ce soit ; elle a voulu aussi perdre madame de Colbert et l'on publie une plaisante cause de la haine qu'elle a 1. Dona Maria Molina, première femme de chambre de la Reine, 272 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV conçue contre madame de Béthune. Le marquis de Béthune1, son fils, est homme d'esprit, grand, bien fait ; quelques femmes avec qui il était bien le portèrent pour en rire et pour savoir toutes nou- velles à en faire le galant ; il y réussit assez bien ; il était à toutes heures chez elle ; mais, s'en étant aperçue, elle eut une grande prise avec lui et conçut dès l'heure de le perdre et sa mère. L'on dit de plus qu'elle a vu le nonce et l'a prié de la part de la Reine de faire que le pape ne donnât pas la dis- pense pour le mariage de ce marquis avec made- moiselle d'Arquien. Depuis avoir écrit cette relation, madame la prin- cesse de Bade a vu ma femme aux Capucins ; elle lui a dit qu'elle n'était pas en état de me venir voir ni de pouvoir écrire à Votre Altesse Royale, qu'elle me priait de lui faire ses excuses et de lui marquer que sa disgrâce était un effet de son malheur et non pas de sa mauvaise conduite. Votre Altesse Royale en jugera par ce que j'ai écrit ci-dessus. 1. François-Gaston, marquis de Béthune, marié le 20 jan- vier 1669 à Marie-Louise de La Grange d'Arquien, fille d'hon- neur de la Reine. LETTRES SUR LA COUR DE LOTIS XIV 273 LXXXV1 Paris, le 4 janvier 1669. Le véritable sujet de la disgrâce de la princesse de Bade vient de ce que le Roi et la Reine se (dai- gnent également d'elle. La Reine, ayant su qu'elle s'était aidée à pousser à la faveur madame de Montespan, en conçut du dépit ; elle, s'en aperce- vant, voulut, pour se remettre et se maintenir, lui donner des conseils contre la favorite; la Reine en avant témoigné ses ressentiments au Roi, il con- nut que cette princesse les trompait tous deux et, comme le chevet accommode un mari et une femme, le Roi et la Reine se réconciliant, ils réso- lurent sa perte. Ce qui l'a avancée est que, madame de Montausier se trouvant mal et madame la prin- cesse de Bade souhaitant la charge de dame d'hon- neur, elle se confiait à une femme de chambre de la lleine qui est espagnole, qu'elle entreprit de pousser à la place de la Molina pour venir à bout de ses desseins ; puis, pour empêcher que madame 18 274 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV de Montausier n'obtînt sa charge pour la comtesse de Crussol, sa fille, et que madame de Béthune n'y puisse pas prétendre, elle rendit des mauvais offices à l'une et à l'autre, ce qui l'a rendue la haine de toute la Cour. Il n'y a que quatre mois qu'elle était amie intime de madame de Colbert et elles se sont brouillées parce que cette dernière veut procurer la place de madame de Montausier, après sa mort, à la duchesse de Chaulnes1, le duc de Chaulnes voulant donner son bien au duc de Chevreuse, son neveu, gendre de M. Colbert. Samedi Madame fit convier ma femme à un bal chez elle et M. le maréchal du Plessis me fit dire que Monsieur serait bien aise que je le visse ; la fête fut belle, des mieux réglées, le Palais Royal bien meublé et éclairé ; il y eut comédie puis le bal ; après que l'on eut dansé quelque temps, une partie des dames alla souper en deux tables, une où était madame, où ma femme mangea, une autre où était madame de Guise2. Les autres dansèrent pendant le repas ; quand il fut fini et que les pre- 1. Elisabeth Le Féron, mariée à Charles d'Albert d'Aillv, duc de Chaulnes, ambassadeur de France à Rome. 2. Elisabeth d'Orléans, fille de Gaston, duc d'Orléans, mariée en 1667 a Louis-Joseph de Lorraine, duc de Guise* LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 275 mières furent revenues pour danser, les autres allèrent aussi manger en deux autres tables: une où était Monsieur et en l'autre mademoiselle de Montpensier, toutes de quinze couverts et magni- fiquement servies. M. le maréchal du Plessis donna aussi à souper à M. de Guise, MM. de Vendôme, à don Francisco de Mello1, M. de Schomberg2, au marquis de Cœuvres et à moi, très bien servi par les officiers de Monsieur. La chose se passa sans confusion et tout civilement et obligeamment du côté de Monsieur et de Madame ; elle ne dansa pas parce qu'elle croit d'être enceinte, ce qui leur donne bien de la joie3. • LXXXV11 A Paris, le il janvier 1669. Le dernier ordinaire m'a apporté la lettre que Votre Altesse Royale m'a fait l'honneur de m'écrire de sa main ; je vais répondre aux articles 1. Don Francisco de Mello de Torres, marquis de Sande, ambassadeur do Portugal à Paris en 1641, en 1666 et 1667. 2. Frédéric-Armand, comte de Schomberg, maréchal de camp en 1651, lieutenanl général en 1655, maréchal de France en 1675. :î. Madame accoucha d'un.' Bile, Marie-Anne, le :'.ii août 1669, 27G LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV que je croirai nécessaires. Il est vrai que les belles et les ministres n'aiment pas la guerre ; les pre- mières parce qu'elles seraient souvent éloignées du Roi et, comme l'éloignement est nuisible à l'amour, elles craindraient avec raison que l'on ne les oubliât ; quant aux ministres, ils sont incom- modés, ils craignent la fatigue, outre que les généraux d'armées, en pratiquant beaucoup Sa Majesté, pourraient s'insinuer dans son esprit et y perdre les autres. Néanmoins, comme ce trium- virat aime la gloire de leur maître et ses avan- tages, ils ne balanceront pas quand il s'agira d'accroître l'un et l'autre. Il y eut dimanche bal et comédie au Louvre ; ma femme y fut conviée ; j'y fus parce que le Roi prend plaisir que l'on voie ces divertissements ; si on n'y allait pas, il croirait que l'on les méprise; outre que, comme je n'ai que peu d'occasions de le voir pour affaires, je lui fais ma cour de temps en temps de cette manière. Il me salua le premier et même avant que je m'en aperçusse ; j'y menai le marquis de Rivarolles, fils de M. le marquis de Saint-Damien \ qui est hors de l'Académie; il est 1. (lharles-Louis de Saint-Martin d'Aglié, marquis de Saint- LETTRES SFR LA COl'R DE LOTIS XIV 277 grand, brun, bien fait, et a la plus belle tète de la Cour ; le Roi et tout le monde le regarda fort ; plusieurs voulaient gager qu'il portait la perruque et le Roi me lit demander si c'étaient effectivement ses cheveux. Le Roi a été tout le jour chagrin et inquiet, il est en colère tout de bon depuis l'arri- vée de M. de Lillebonne ; il faut qu'il appréhende quelque chose. LXXXVIII A Paris, le 18 janvier 1669'. M. le marquis de La Pierre2 mérite bien les gra- tifications de Son Altesse Royale, il est agréable dans les divertissements, il a de l'esprit et de l'en- Germain et de Saint-Damien, gouverneur de Villefranche puis de Nice, et grand chambellan en 1678. Son flls, Joseph-Philippe, marquis de Rivarolles, capitaine au régiment de son père en 1654, fut ensuite colonel du régiment de Piémonl en France et créé maréchal de camp en 1688. Au mois d'août 1669 dis lettres de naturalité lurent accordées par Louis XIV au mar- quis de Saint-Damien et au marquis de Rivarolles en consi- dération des services qu'ils avaient rendus à la France. 1. Au marquis de Saint-Thomas. 2. Le marquis de La Pierre fut quelques mois plus lard envoyé en France par le duc de Savoie en mission extraordi- naire a l'occasion de la maladie du Dauphin. (Baron James de PoTiiseiin.ii. Les Continuateurs de Loret, III, '•'*-, 989.) 278 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV jouement; si on le marie à Turin, la femme que ses parents lui destinaient pourrait bien être pour M. de Marolles1. Il faut bien faire quelque chose à la considération des dames; elles peuvent tout ici ; le gouvernement de Paris ayant vaqué par la mort subite du maréchal d:Aumont2, le Roi l'a donné au duc de Mortemart3, père de madame de Montespan et parce que le jeune comte du Roure a épousé une amie de madame de La Vallière\ le Roi lui a donné la survivance de son père pour le gouvernement du Pont de Saint-Esprit et une des lieutenances de roi de Languedoc et en porta lui-même la nouvelle à la femme. ?.. Joseph de Mesmes, seigneur de Marolles, comte de Chia- vas, capitaine des gardes du duc de Savoie. 2. Antoine, duc d'Aumont, né en 1001, lieutenant général en 1644, maréchal de France en 1051, gouverneur de Paris en 1662, mort le 10 janvier 1669. 3. Gabriel de Rochechouart, duc de Mortemart, pair de France, premier gentilhomme de la chambre, gouverneur de Paris en 1669, mort le 26 décembre 1675. La Gazelle de France, en annonçant sa nomination à la charge de gouverneur de Paris, déclarait qu'elle avait été faite « tant en reconnaissance • 1rs services qu'il a rendus à Sa Majesté en plusieurs occa- sions importantes... qu'en considération de son illustre nais- sance et capacité pour les affaires les plus importantes ». 4. Claude-Marie du Gast d'Artigny, ancienne demoiselle d'honneur de la duchesse d'Orléans, mariée à Louis-Pierre- Sci'pion de Grimoard Beauvoir de Montlaur, comte du Roure. LETTRES SIR LA COUR DE LOUIS XIV 279 J'ai bien de la joie que les livres de Port-Royal vous donnent du plaisir; il n'y a rien de mieux écrit que leur préface; il est vrai qu'ils n'écrivent qu'en matière de dévotion, mais on m'a promis de m'en trouver un qui travaillera à l'abrégé de l'his- toire de Savoie. LXXXIX A Paris, le 25 janvier 1669. Voilà la guerre de Lorraine finie ' ; on en a bien de la joie ici, il fâchait fort aux guerriers de quitter les dames ; jamais il n'y a eu un pareil attache- ment, tout le plaisir aussi consiste en cela car il n'y a ni cadeau, ni bal, ni mascarade ; la pauvre Reine est toujours toute seule dans son apparte- ment, peu de monde lui fait la cour ; elle joue le soir, d'autres fois elle a le divertissement de la comédie espagnole, où l'on gèle de froid parce qu'il n'y a presque personne. 1. Le maréchal de Créquy et M. d'Aubeville, envoyé de la Cour de France auprès du duc de Lorraine, venaient d'imposer à celui-ci le licenciement des troupes qu'il avait levées en 1607 pour accompagner Louis XIV dans la campagne de Flandre. 280 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Tout Paris a visité madame de Montespan pour la féliciter de ce que le Roi a donné le gouverne- ment de cette ville à son père; j'ai fait que ma femme y a été, mais soit qu'elle fût à la ville ou empêchée, son suisse dit qu'elle n'y était pas et la comtesse de Saint-Maurice y serait retournée si ce n'est qu'il lui est survenu une ligure de rhuma- tisme. Elle fait sa cour à la Reine qui la voit tou- jours de bon œil ; elle a voulu qu'elle lui ait mené Pirotola ; elle lui fit bien des caresses et la con- duisit chez ses enfants, la lit mettre à genoux devant la petite Madame pour la faire jouer et s'entretint longtemps avec elle. Je verrai M. de Golbert pour les affaires des 400.000 francs, puis j'en parlerai au Roi. Ce ministre a été un peu mortifié de n'avoir pas pu procurer à M. de Chaulnes le gouvernement de Paris non plus que celui du Dauphin, mais il ne veut pas compromettre son crédit avec celui d'une maîtresse. On dit que ce duc aura le gouvernement de Guyenne1 et que sa femme sera dame d'hon- 1. C'esl le maréchal d'Albret qui fut nommé gouverneur de Guyenne en décembre 1670, le duc de Chaulnes fut lui-même nommé l'année suivante gouverneur de Hretaerne. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 281 rieur de la Heine après madame de Montausier qui ne peut pas vivre. Mais quant à cette dernière charge, elle sera pour qui voudra, madame de Montespan, si elle est encore en faveur quand elle vaquera ; * » 1 1 dit aussi que les duchesses de Cré- quy et de Richelieu la pourraient bien avoir ou Tune ou l'autre. XC A Paris, le 1er février 1669. L'ambassadeur de Venise ne parle partout que des hautes qualités de Votre Altesse Royale, que de la splendeur de sa Cour, que de la force de ses ministres et de la politesse et civilité de ses cour- tisans1. Après avoir achevé la visite des princesses du sang, il a vu ma femme en cérémonie après avoir envoyé demander l'heure ; il ne voulut jamais passer aux portes ni siéger avant elle; il est vrai 1. Le nouvel ambassadeur deVenise à Paris, Morosini, avait été auparavant ambassadeur '!<■ Venise à la Cour de Turin. Le président Servien écrivail à M. de Lionne le 30 mai l * '» t ". ,s : " C'est un fort hou homme, fort ami de M. le nonce de Paris H ]<■ mien aussi, qui paraît avoir beaucoup de candeur, o (Arch. drs Ail', étr. Savoie, vol. LX, fol. 94.) » 282 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV qu'il ne lui donna jamais de l'Excellence ni il n'en reçut pas aussi. Il la pria de le souffrir sou- vent chez elle et que je me trouvasse dans son appartement quand il me plairait. Lorsqu'il vint céans, M. le marquis de Rivarolles ayant voulu donner les violons à ma lille, mes- dames les princesses de Carignan et de Bade nous tirent l'honneur d'y venir, plusieurs duchesses, maréchales de France, les femmes et filles des ministres sauf mesdames Le Tellier et de Louvois quoiqu'elles eussent été conviées, les filles de la Reine et de Madame et bien d'autres de qualité. Nous eûmes pour princes le fils aîné de M. le comte de Soissons, messieurs de Vendôme, M. de Guise et le comte de Marsan1, et toute la jeunesse très parée; il y eut un peu de confusion par les masques, mais on ne put pas leur refuser la porte. M. le Duc y fut avec une belle brigade de dames, les princesses de la maison de Lorraine avec une autre, madame la comtesse de Soissons, parce qu'elle n'a pas encore été chez la Reine de- puis ses couches. L'on dit que le grand sire y fut 1. Charles de Lorraine, comte de Marsan, frère du comte d'Armagnac et du chevalier de Lorraine. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 283 avec les dames et qu'il laissa ses gardes devant l'hôtel Mazarin; mais, comme il ne voulut pas être connu, je n'en assurerai rien. Il y eut bien d'autres ducs et gens de qualité mais tous très civilement, ayant grande patience aux portes, se démasquant et se nommant. L'on dit que le bal a été assez beau, on en parle fort à Paris. Je m'étais étudié à parer et éclairer le logis, les eaux furent trouvées bonnes et la collation belle. Je supplie Votre Altesse Royale de m'excuser si je l'entretiens de ces fadaises, mais je crois qu'il est juste que je l'instruise de tout ce qui se passe chez moi et qu'elle sache que je fais de mon mieux pour sou- tenir l'emploi qu'elle m'a fait l'honneur de me donner. Votre Altesse Royale se doit reposer sur moi au sujet du voyage du Roi en Provence; on n'en parle plus et il n'y a aucune apparence ; il ne veut pas quitter les dames, il ne voit plus qui que ce soit, amusé de leur ventre, et cela trouble tous les divertissements de la Cour. Il n'y a plus au Louvre ni bal ni mascarade et le Roi n'a masqué que pour le bal qu'il y a eu céans ; il n'y avait avec lui que les dames de Montespan, de La Vallière et d'IIeu- 284 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV dicourt1. J'ai été ravi que le Roi ait vu cette assem- blée car, en pure vérité, elle était belle pour la parure de la chambre et tout le reste; jamais il ne s'est vu tant de chandeliers, plaques, bras et giran- doles d'argent; on trouve tout ici de louage pour de l'argent et je puis dire que, hors chez le Roi et Monsieur, il n'y a pas eu de plus beau bal à Paris de longtemps ; on ne portait à boire à M. le Duc, princes et princesses que sur des soucoupes de ver- meil où étaient mes armes et toute la collation fut aussi servie dans des corbeilles de vermeil ciselé. Il ne faut pas faire les choses ou que ce soit avec éclat ; on ne parle d'autre au Louvre ; la Reine et Madame en entretinrent hier ma femme et la Reine lui dit que si elle eût pu masquer, qu'elle y aurait été. Ma femme lui ayant demandé si elle ne prendrait point ce divertissement ce car- naval, elle lui répliqua que non, quoique ce fût son plus grand plaisir, mais que ne le pouvant faire avec le Roi, qu'elle n'y voulait pas aller sans lui. C'est un exemple de piété et de vertu; la pau- vre Reine est plainte généralement de tout le 1. Bonne de Pons, mariée en 1666 à Michel Sublet, marquis d'Heudicourt, grand louvetier de France. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 285 monde et elle se réduit à sa façon de vivre avec une fermeté qui n'est pas concevable; elle ne voit jamais le Roi qu'au lit et à table ; elle s'occupe à prier Dieu, chez ses enfants, à jouer et à la comé- die espagnole et jamais il n'y a personne chez elle. Elle témoigne toujours bien des bontés à ma femme et l'envoie avertir toutes les fois qu'il y a comédie chez elle. XCI A Paris, le .s lévrier 1GG9. L'on fait toujours ici la même vie, il n'y a ni bal, ni cadeau, ni mascarade; le jour le Roi négo- cie, va à la chasse et la nuit se passe au jeu avec les dames. Il a fait baptiser les enfants qu'il a de madame de La Vallière1 ; des pauvres les ont tenus sur les fonts ; on a nommé le fils Louis, il le mena puis chez M. le Dauphin et lui dit de le 1. Dos cinq enfants que Louis XIV avait eus de mademoi- selle de La Vallière, trois étaient morts en bas âge. Des deux survivants, une fille, Marie-Anne de Bourbon, appelée plus tard Mademoiselle de Blois, avait été légitimée en mai 1667; le fils, dont il est ici question, né le 2 octobre 1667, venait d'être légitimé à son tour sous le nom de Louis de Bourbon, comte de Vermandois. 286 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV caresser et de l'aimer, que c'était son frère ; à quoi ce prince se prêta de bonne grâce. Je ne manquerai pas de faire savoir à M. le comte de Soissons ce que Votre Altesse Royale m'ordonne; il est à Creil à la chasse; madame la princesse de Bade empirera toujours ses affaires par sa mauvaise conduite et par ses discours. Votre Altesse Royale la nomme bien sa cousine Malice; mais ce que j'y trouve de pire c'est qu'elle et sa mère font un peu trop voir la lettre que Votre Altesse Royale a écrite à la dernière et exagèrent avec trop d'empressement sur les offres généreuses qu'elle leur fait. La première fois que je verrai M. de Lionne, je lui en dirai quelque chose afin que leurs discours ne fassent aucune impression dans l'esprit du Roi, sans néanmoins altérer l'in- dépendance et la liberté que Votre Altesse Royale doit avoir en toutes choses. Les Carmélites de la rue du Bouloi qui gouvernent la Reine et dont le Roi se sert pour cela disaient l'autre jour à ma femme qu'elle savait que le Roi s'était porté avec répugnance aux résolutions qu'il a prises contre la princesse de Bade, qu'il avait différé plus de six mois à cause de sa naissance, de Votre Altesse LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 287 Royale et de M. le comte de Soissons, mais qu'il y avait été forcé pour rétablir la paix et la tran- quillité dans la Cour. Le convoi n'est pas encore arrivé1; dès qu'il sera venu je ne manquerai pas d'en faire part à madame de Coëtquen2; elle est malade, nous n'avons pas grand commerce avec elle ni avec bien d'autres amies de Madame Royale ; à l'abord elles en deman- dèrent bien des nouvelles et firent quelques civi- lités, mais après elles ne connaissent personne et veulent traiter les gens de haut en bas; une ambas- sadrice qui doit tenir rang ne veut pas valeter ces dames qui le portent haut et qui méprisent tout le monde. Madame de Coëtquen disait l'autre jour qu'il ne fallait pas que l'on prétendit que l'on voulût céder le pas à tous les enfants de M. le comte de Soissons, que ce serait assez que l'on eût cette dé- férence pour l'aîné. Je ne visite pas ces jeunes dames parce que le nom d'ambassadeur leur fait autant d'horreur que celui d'un jésuite ou d'un chartreux, outre que je fuis les grands cercles et 1. Allusion à un envoi important de vins et de fromages du Piémont, dont il sera question dans les lettres suivantes. 2. Marguerite de Rohan-Chabot, mariée à Malo, marquis de Coëtquen, gouverneur de Saint-Malo, ! 288 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV les assemblées à cause de l'incommodité de mes oreilles qui n'est pas empirée, mais ici on parle bas etde loin. Je pourrais ne pas entendre ce qu'on me dirait, je me rendrais la risée d'une compagnie et on me tournerait en ridicule ; il est bien mieux que je ne m'y expose pas. La reine de Portugal1 a bien ici des amies ; elle se les maintient par des présents qu'elle envoie tantôt à l'une, tantôt à l'autre, par des parfums, des oranges, des eaux et des raretés de Lisbonne; on ne tient personne ici que par l'intérêt. XCII A Paris, le 15 février 1669. Le régal de vin que Votre Altesse Royale envoie ici n'y est pas encore arrivé ; j'en ai bien de la douleur parce que le carnaval se passe où ceux à 1. Marie-Élisabeth-Françoise de Savoie-Nemours, reine de Portugal et sœur de la duchesse de Savoie. Nous savons par les lettres de madame de Sévigné et par les lettres de madame de La Fayette à Lescheraine, récemment publiées par M. Perrero, que cette dernière comptait parmi les meilleures amies de la reine de Portugal et en recevait fréquemment des cadeaux analogues a ceux dont parle ici M. de Saint-Maurice. LETTRES SLR LA COUR DE LOUIS XIV 289 qui j'ai destiné d'en donner s'en feraient honneur dans les repas de réjouissance que l'on fait en ce temps-ci, outre que plusieurs particuliers en ont fait venir qui ont fait largesse, et en ces sortes de choses les premiers présents sont les plus consi- dérés. Je n'ai jamais eu dessein d'en donner au Roi, mais bien à M. de Bellefonds qui lui en fera boire et à ces dames. Assurément Mademoiselle témoigne en tout des grandes partialités pour Votre Altesse Royale, pour Madame l'Eleetrice'et pour toute sa maison ; toutes les fois qu'elle nous voit, ou ma femme ou moi, elle nous demande des nouvelles de la santé de Votre Altesse Royale, de Madame Royale et de celle de Monseigneur le Prince et nous fait tous les honneurs et caresses que nous pourrions sou- haiter. Il est bien vrai qu'il lui tient toujours au cœur de n'avoir pas été duchesse de Savoie ; l'autre jour on parlait aux Carmélites de la Cour de Votre Altesse Royale; elle dit qu'elle avait été bien heureuse de n'y pas aller. La sœur Thérèse, qui parle avec liberté, lui dit qu'elle n'en parlait 1. Henriette- Adélaïde de Savoie, électrice de Bavière, sœur du duc Charles-Emmanuel II. 19 290 LETTRES SUR LA. COUR DE LOUIS XIV que de rage de n'y avoir pas été appelée ; que l'on savait qu'elle l'avait souhaité et que c'aurait été son plus grand bonheur. Elle répondit que Votre Altesse Royale avait toujours eu du mépris pour sa personne et que, de l'humeur dont vous êtes, vous l'auriez fait enrager. Nanteuil1, le graveur, avait achevé la planche de Votre Altesse Royale 2. M. Gortesia l'avait fait emballer pour l'envoyer en Hollande et m'en envoya deux tailles-douces qu'il avait fait lever avec celles qu'il voulait envoyer à Votre Altesse Royale. J'y trouvai quelques défauts auxquels on n'a pas pu remédier, mais j'ai fait réparer les deux ordres; dans celui qui est autour des armoiries il n'y avait pas mis les lettres qui y vont et à celui du col, il l'avait fait pendant à un ruban sans lacs d'amour et sans les chaînettes qui soutiennent 1. Robert Nanteuil, né h Reims en 1623, nommé graveur et dessinateur du cabinet du Roi en 1650, mort à Paris en 1678. 2. Ce portrait, gravé par Nanteuil en 1668, représente le duc Charles-Emmanuel II « couvert de son armure sur laquelle passe une écharpe, dans une bordure ovale à feuilles de chêne, ornée au bas d'un chérubin et au haut des armes de Savoie ». (R. Dumesnil. Le Peintre graveur français, IV, 81.) — Deux très beaux exemplaires en sont conservés au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale, dans le recueil de l'œuvre de NanteuiU LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 291 la médaille ; j'y ai fait mettre ordre comme elle le verra, qui n'est pas trop bien ; mais c'est tout ce qui s'y est pu faire. J'ai cru qu'une chose qui se devait voir dans toute l'Europe et qui devait durer éternellement, qu'il était nécessaire qu'elle fût en état ; j'en ai fait relever aussi une quarantaine de planches, que j'ai fermées, n'en voulant pas don- ner sans son ordre, bien que plusieurs personnes de qualité m'en demandent. La planche s'en va en Hollande, elle ne reviendra jamais plus ; peu de monde achètera des livres où on l'emploiera, ou seront enfermés dans des bibliothèques ; ainsi j'ai cru qu'il serait bien de donner de ces tailles- douces afin que Votre Altesse Royale fût vue de plusieurs. Le Roi, Monsieur, Monsieur le Prince, M. de Turenne se sont fait graver comme cela, il y a peu de cabinets de curieux où ils ne soient. Nanteuil a bien été fâché de n'avoir pas pu travailler sur l'original, il fait des miracles en gravure et pastel. Mais il coûterait trop de le faire aller à Turin, car il gagne tant ici qu'il n'en- treprendrait pas le voyage à moins de mille écus. Je viens de chez le Roi où je lui ai dit que Votre Altesse Royale, considérant qu'il n'était pas 292 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV engagé dans des grandes dépenses, m'avait com- mandé de le faire ressouvenir des 4-00.000 livres qui lui sont dues des arrérages des pensions de feu Madame Royale1 pour les années 1658, 59, 62 et 63 ; que bien qu'elle eût ladite pension en sup- plément de dot et pour l'égaler à celui qu'a eue la reine d'Angleterre, que néanmoins Votre Altesse Royale n'en attendait rien que de sa générosité ; que feu Madame Royale en avait fait capital en mourant et dans son testament et qu'à cette con- sidération elle avait chargé Votre Altesse Royale de grands legs, fondations, récompenses à ses domestiques ; que tout cela, avec ses dettes, lui avait coûté plus d'un million qu'elle avait payé par about; que cette somme l'avait incommodée et l'empêchait de pouvoir faire finir les fortifications de Verceil, de Verrue et des autres places qu'elle a du côté du Milanais ; que s'il faisait payer à Votre Altesse Royale les 400.000 livres qui lui sont dues, elle les emploierait à se mettre en état de lui rendre ses très humbles services quand il 1. Christine de France, duchesse de Savoie, mère du duc Charles-Emmanuel II et sœur de Henriette de France, reine d'Angleterre, morte à Turin en Kit>3. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 293 l'en rechercherait. Sa Majesté m'a répondu qu'elle y aviserait et que j'eusse à m'adresser à M. de Colbert. Je lui ai répliqué que je la suppliais de lui donner des bons ordres pour que je ne fusse plus nécessité de la solliciter sur ce sujet; elle ne m'a rien répondu que par un sourire. XGIII A Paris, le 22 février JCC9. Le Roi, par la nouvelle charge qu'il a donnée à M. Colbert1, l'ait bien voir combien il l'aime. Il est aussi une marque du crédit des ministres qui gou- vernent paisiblement et à leur gré. Tout Paris et toute la Cour en exclament, bien que tout le monde, et grands et petits, aient été chez ledit Colbert pour le féliciter de son nouvel emploi. 11 se trouve que depuis la mort de feu M. le Cardinal, Sa Majesté lui a donné pour trois millions quatre cent mille livres de charges et pour 60.000 francs de rente de biens d'Eglise. 1. La charge de secrétaire d'État rendue vacante par la démission de du IMessis-Giiént'i.'aud. 294 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Je lui ai envoyé six barils de vin de Piémont, une caisse de fromage et une caisse de rossolis ; il fit quelque difficulté de l'accepter, puis il voulut parler à mon maître d'hôtel, lui dit qu'il ne prenait jamais de présents de qui que ce soit, comme il est vrai, mais qu'il ne voulait pas refuser celui-là, puisqu'il venait de moi ; j'en ai fait un pareil à messieurs de Lionne, Le Tellier et Bellefonds ; à mesdames de Chevreuse, de Goëtquen, à MM. les maréchaux d'Estrées et du Plessis et à M. de Laon et marquis de Cœuvres tout ensemble. J'ai fait aussi remettre les essences à M. de Laon. Quand les barils ont été remplis, il ne s'en est trouvé que cinquante et un ; j'en ai déjà fait distribuer trente-huit, j'en ai encore treize que je donnerai, dans des bouteilles, au nonce, ambassadeur de Venise, au Grand Prieur, au maréchal de Grancey, au marquis de Piennes1, au duc de Navailles2, aux sieurs de Bonneuil, Berlize, Giraud, parce que j'ai tous les jours besoin d'eux. J'ai donné des caisses de fromage entières à huit; le reste sera en détail; 1. Antoine de Brouilly, marquis de Piennes, gouverneur de Pignerol. 2. Philippe de Montault, comte puis duc de Navailles, gou- verneur de La Rochelle et du pays d'Aunis depuis 1G05. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 295 j'ai fait partager les quantines de rossolis parce qu'il n'y en avait que quatre ; il y en avait aussi quelques bouteilles de cassées, mais je les ai remplacées du mien. XGIV A Paris, le l6' mars 1669. J'ai vu dans la lettre de la main de Votre Altesse Royale du quinze du mois passé qu'elle a approuvé le bal que nous avons donné céans I ; j'en ai bien de la joie parce que toutes mes actions n'ont d'autre but que de lui plaire ; il fut assurément des plus beaux, il n'y en aura pas de pareil cet hiver à Paris ni au Louvre ni autre part et on n'en parle qu'avec admiration. La Reine fait bien convier ma femme à tous les divertissements du Louvre mais elle se met peu en peine de la place où elle se mettra et, si elle i. Le duc de Savoie lui écrivait dans cette lettre : « Je com- mencerai par les applaudissements que je donne à la belle fête que vous avez faite et que le Roi vous aie honoré de y aller avec sa chère compagnie...» (G. Claretta. Storia del regno... II, 681.) 29G LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV n'usait de prévoyance, elle serait souvent mal à son aise, mais, pour l'ordinaire, elle se met der- rière la chaise de la Reine avec mesdames de Montausier et de Béthune. J'ai quasi fait tous les présents; on ne parle d'autre à Paris ; le Roi a bu du vin et mangé du fromage, il a trouvé excellent l'un et l'autre ; la Reine avait fait cuire des saucissons mais ils se sont tous trouvés gâtés et rances ; il faudrait bien avoir ici de ce vin; tout le monde en demande effrontément; le chevalier de Lorraine en a envoyé prendre ; monsieur le Duc, au nom de sa mai- tresse, la belle veuve du comte de Marei1, et jus- qu'aux filles de la Reine ; il a fallu aussi leur donner du fromage. xcv A Paris, le 13 mars 1G69. L'on croit ici que le patron et ses ministres seraient fâchés de la mort du roi d'Espagne parce 1. Marie-Louise Rouxel de Grancey, mariée en 16G5 à son cousin Joseph Rouxel, comte de Marei, tué au siège de Candie en 1668. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 297 qu'ils ne veulent pas de guerre, particulièrement les derniers ; ils gouvernent absolument le Roi, l'entretiennent dans ses amours, lui persuadent qu'il faut amasser de l'argent, faire fortifier ses places; on travaille dans toutes les places des Pays-Bas, mais lentement ; ils feront durer ces choses plus de dix ans et, ainsi vieillissant et avan- çant en âge, jouiront du repos et laisseront à ceux qui viendront après eux le soin de la guerre; ils font peur au Roi de la ligue, ne l'empêchent pas et lui laissent perdre tous ses amis pour le mettre hors d'état de rien entreprendre. Le vin que Votre Altesse Royale a envoyé était battu et diminué, mais il ne laisse pas d'être le meilleur qui ait jamais été ici ; on ne parle d'autre à Paris, tout le monde en veut. Outre ceux à qui j'en ai donné en barils, j'en ai déjà donné plus de cinq cents bouteilles et encore hier quatre dou- zaines au chevalier de Lorraine qui l'aime plus que sa maîtresse et en fait boire à Monsieur. J'en ai encore cinq barils que je vais conservant et les distribuerai de temps en temps ; nous en bûmes céans lundi à la santé de Vos Altesses Royales et de la reine de Portugal, avec M. Ver- 298 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV jus1, MM. le duc de Laon et marquis de Cœuvres et l'abbé Benedetti2, résident du Roi à Rome, qui passera bientôt à Turin où il fera la révérence à Votre Altesse Royale. XGVI A Paris, le 29 mars 1669. M. le comte de Soissons me fit l'honneur di- manche de venir dîner céans avec bien du monde; on y but hautement la santé de Votre Altesse Royale et on y fît un peu de débauche. Mardi je courus encore le cerf avec lui, que l'on prit, après quoi, nous allâmes souper à une maison des champs du marquis de Genlis 3 ; il y avait grand 1. Louis Verjus, comte de Créey, secrétaire de la chambre et du cabinet du Rni, conseiller d'État, plus tard membre de l'Académie française, plénipotentiaire de France à Ratisbonne en 1686, envoyé auprès de l'archevêque-électeur de Cologne de 1685 à 1694, mort en 1709. 2. L'abbé Elpidio Benedetti, abbé d'Aumale, autrefois chargé à Rome des affaires du cardinal Mazarin. 3. Florimond Brûlart, marquis de Genlis, capitaine de la compagnie des gendarmes d'Orléans et gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi en 1645, maréchal de camp en 1646, mort en 1685 à l'âge de 83 ans. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 299 monde et entre autres M. le Grand ; il parla durant demi-heure des honneurs et amitiés que Votre Altesse Royale lui fît et à madame d'Arma- gnac, sa femme, lorsqu'ils ont été en Piémont et en témoigna des reconnaissances respectueuses et me pria de l'en assurer avec grande instance et empressement. Je l'assurai de l'estime qu'a Votre Altesse Royale pour lui et qu'il pouvait compter sur son affection et son amitié ; il vit très bien avec M. le comte et me témoigna être fort satisfait de lui. Je lui représentai qu'il fallait que les princes qui sont en France se tinssent unis et se sou- tinssent les uns les autres à la Cour ; qu'ainsi ils se feraient considérer et tiendraient bas les ducs et pairs et maréchaux de France qui veulent s'éga- ler à eux ; l'on n'observe pas de rang avec eux en ces sortes de lieux ; des simples gentilshommes passent aux portes et siègent avant eux à table mais je n'y laisse rien du mien et dans le carrosse, sans affectation, je tins la première place et à la droite de M. d'Armagnac. Il est aussi débauché que les autres et veut venir boire avec moi ; le chevalier de Lorraine y sera et encore M. le comte ; il me fâche un peu de le faire en carême 300 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV car ils mangent tous de la viande et cela fait ici du scandale ; madame la comtesse de Soissons veut aussi venir manger avec ma femme des ragoûts à la piémontaise. Madame de Golbert gouverne présentement la Reine, quoique toutes les princesses de la maison de Lorraine lui fassent la cour avec assiduité et madame de Guise en tète. La Cour n'ira pas si tôt à Saint-Germain ; on attend l'accouchement de quelques dames. Cependant on y a fait bâtir et fait faire des degrés dérobés pour que les communi- cations soient plus faciles et moins gênées1. XCVII A Paris, le 5 avril 16C9. Le Roi a rétabli le droit annuel que l'on appelle la paillette- pour trois ans mais seulement dans 1. A l'aide des Comptes des bâtiments du Roi et de la Prome- nade de Saint-Germain, de Louis Le Laboureur, M. Lair a déterminé avec beaucoup de précision l'appartement occupé a cette date au château de Saint-Germain par mademoiselle de La Vallière et madame de Montespan. (J. Lair, Louise de La Vallière, pp. 3S7-414.) 2. Le droit de paulette, établi pour la première fois en 1604, et plusieurs l'ois supprimé el rétabli depuis, consistait dans LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 301 les parlements anciens dont est exclu celui de Metz, tous les présidiaux et tous les offices subal- ternes de magistrature. Cela avait donné quelque joie auxdits parlements, elle n'a pas été de durée, Sa Majesté, par des nouvelles et récentes ordon- nances leur ayant ôté la noblesse qu'ils s'étaient fait donner et quasi par force pendant les guerres civiles et ordonné de plus que les conseillers ne pourront pas marier leurs enfants et filles en- semble, que quand ils voudront se défaire de leurs offices, ils n'en pourront traiter avec qui que ce soit, mais en porter leur démission au Trésor royal où ils y recevront leur remboursement selon la nouvelle fixation du prix que Sa Majesté a mis à leurs offices. Ce dernier chapitre est parce que, quand ils vendaient lesdits offices, dans le contrat on ne faisait mention que dudit prix que le Hoi y a mis et prenaient autant pour les épingles que l'on appelle ici pot-de-vin par des conventions secrètes ; de cette manière ils ne le pourront plus faire et le choix des magistrats ne dépendra plus un impôt prélevé annuellement sur les charges do judicature, impôt montant au soixantième du prix de l'office et moyen- nant lequel les titulaires transmettaient leurs droits à leurs héritiers. 302 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV que de Sa Majesté. Il faudra avoir vingt-sept ans et six de services dans quelque charge subalterne pour être reçu conseiller, trente-sept et quinze de service pour être président. Ce coup a mis dans un abattement qui n'est pas concevable tous les parle- ments, ils en murmurent étrangement en secret et en sont outrés de désespoir et s'ils avaient l'auto- rité et crédit des autres fois, ils feraient éclater leur dépit, mais ils n'ont plus ni force ni crédit et sont réduits à une soumise obéissance l. XCVIII A Paris, le 12 avril 1669. Ma femme est la plus glorieuse de toutes* les femmes de se voir dans le souvenir de Votre Altesse Royale. Je vais différant son voyage afin que Pirotola puisse profiter encore un peu des maîtres de Paris; néanmoins elles ne passeront 1. Au sujet de ces règlements nouveaux que Lefèvre d'Or- messon qualifie de « fort extraordinaires », des remontrances furent faites au Roi par le Parlement à Saint-Germain, le 24 mai 16(39. {Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, II, 565.) LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 303 pas l'été en ce pays. La reine fait toujours plus d'honneur et de caresses à la comtesse de Saint- Maurice; dimanche elle l'ut au Louvre, la Reine allait sortir ; elle lui demanda si elle voulait aller avec elle et la mena dans son carrosse chez la reine d'Angleterre et aux Carmélites, honneur que peu d'ambassadrices ont reçu. A son retour au Louvre, il y avait grande quantité de prin- cesses et duchesses et particulièrement la prin- cesse de Garignan ; elle les fit appeler, elles deux seules, dans son cabinet et, leur ayant fait donner des tabourets, s'entretint tête à tête avec elles plus d'une heure, de quoi les autres pestaient aussi bien que madame de Béthune ; ma femme m'a dit qu'elle fit des grandes amitiés et confiances à madame la princesse de Garignan, lui parla fort de la maladie de la princesse de Bade, lui fit des grandes plaintes des princesses de la maison de Lorraine, surtout de madame de Guise l, et lui dit qu'elle l'ennuyait si fort qu'elle ne la pouvait plus 1. « C'était, dit Saint-Simon, une princesse très pieuse et tout occupée de la prière et de bonnes œuvres. Elle était fort sur son rang, mais du reste savait fort ce qu'elle devait, le rendait et était extrêmement bonne. » (Mémoires de Saint- Simon, éd. de Boislisle, III, 61-62.) 304 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV souffrir et la pria de l'aller voir souvent à Sainl- Germain. Elle fit une jolie question à ma femme, lui demandant le nom de la maîtresse de Votre Altesse Royale. La comtesse de Saint-Maurice lui répondit en souriant que Votre Altesse Royale est un des mieux faits et des plus galants princes du monde et qu'il contait fleurette en bien des lieux et était si adroit en ses intrigues que l'on avait peine à pénétrer qui étaient ses véritables incli- nations ; la Reine lui répondit : « Vous ne me le voulez pas dire, mais je sais bien que c'est made- moiselle de Marolles1. » Madame la princesse de Carignan lui dit que ces sortes de choses ne se disaient jamais mais qu'elle lui pouvait assurer que dans les galanteries de Votre Altesse Royale il n'y avait point de scandale. XCIX Paris, le 24 avril 16G9*. La Cour ira lundi à Saint-Germain et pour long- temps; les dames sont prêtes à voyager après avoir 1. Gabrielle de Mcsmes de Marolles, demoiselle d'honneur de la duchesse de Savoie. 2. Au marquis de Saint-Thomas. LETTRES SIR LA COUR DE LOUIS XIV 305 demeuré cinq mois à aller chez la Reine ; elles l'ont vue aux Carmélites et à sa toilette ; ce n'a pas été sans quelques railleries de son côté, mais très modérées et galantes. C'est un petit miracle de voir de l'air qu'elle prend ces sortes de choses. A Paris, le 20 avril 1669. Sa Sainteté avait envoyé présentement ses ordres pour offrir à M. deBellefonds les deux mille hommes qu'il avait demandés pour conduire en Candie, dont elle en aurait payé mille et la République autant, avec les vaisseaux pour les conduire à ce siège et les ramener quand il sera lini. Il s'est excusé d'y aller pour cette année parce qu'il a congédié tous les officiers qu'il avait, qu'il lui faudrait du temps pour en chercher d'autres et faire ses levées, qu'avant que cela fût en état, la campagne serait bien avancée et le secours qu'envoie là le Roi, qui doit se mettre à la voile le sixième du mois pro- chain, aurait fait son effet ; que si, par malheur, il 20 306 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV ne pouvait pas obliger les Turcs à abandonner leur entreprise, que l'hiver prochain il ferait avec joie ces troupes et ce voyage. On croit que M. Le Tellier qui ne l'aime pas a fait avorter ce beau dessein ; lui en est vivement piqué et s'en plaint hautement; l'autre jour, dans la chambre du Roi, Sa Majesté s'étant aperçue qu'il parlait avec chaleur à M. le marquis de Louvois, elle s'approcha d'eux et leur demanda le sujet de leur entretien. Il lui a dit fort hardiment qu'il témoi- gnait à M. de Louvois qu'il lui avait obligation et était son serviteur, mais qu'il ne l'était pas de son père ; Sa Majesté lui ayant fait paraître qu'elle était étonnée de ce discours et qu'elle souhaitait qu'ils fussent bons amis lui et ce ministre, il lui répliqua qu'il ne pouvait pas l'être pour des raisons qu'elle savait bien. Il affecte d'être fort attaché à M. deColbert et lui fait de fréquentes visites. CI A Paris, le 4 mai 1669. Samedi matin, je fus au lever du Roi. Comme M. de Lionne m'avait conseillé de lui parler de LETTRES SUR LA COUR- DE LOUIS XIV 307 l'affaire du sieur Faure sans cérémonie, j'en pris le temps après qu'il fut habillé. Je le suivis dans son cabinet et lui lis dire que je désirais de lui dire quelque chose ; nous nous tirâmes auprès de la fenêtre car tout le Conseil pour les linances était assemblé, il n'avait pas de chapeau et m'en fit des excuses. Je l'instruisis de l'affaire, je lui remis le placet dudit sieur Faure, il m'en fit espérer bonne justice. Le sieur de Bonneuil lui étant allé dire que le nonce était dans la salle en attendant d'avoir audience, il lui demanda s'il ne serait point fâché de ce qu'il m'avait vu avant lui et si je ne trouverais point mauvais qu'il ne m'eût pas fait couvrir ; ledit de Bonneuil lui ayant répondu que j'étais un homme sans façon, il dit tout haut qu'il voudrait bien que tous les ambassadeurs en agis- sent avec lui comme celui de Savoie. M. le duc de Saint-Aignan1, premier gentilhomme de la chambre de quartier, le redit le soir à mon fils le chevalier qui était allé au coucher de Sa Majesté. 1. François de Deauvillicrs, duc de Saint-Aignan, aé on 1607, premier gentilhomme de la chambre du Roi, gouverneur de Touraine en 1661 et du Havre en 16G3, mort en 1687. 308 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Le bon M. le nonce commence à se rendre ennuyant au Roi et aux ministres par les fré- quentes audiences qu'il demande pour des choses de peu de considération ; il se charge de toutes sortes de matières et de toutes les propositions que lui font les moines et les réguliers, sans s'informer si elles sont justes ou véritables. Varin1, le maître de la Monnaie, a fait une médaille par ordre de M. de Colbert, où d'un côté il y a l'effigie du Roi et dans le revers un autel et un livre ouvert des- sus, comme Votre Altesse Royale la verra ci- jointe. Il l'apporta au Roi, disant que c'était le livre de Jansénius, parce que les Jésuites l'en avaient persuadé. Sa Majesté se mit à rire, lui répondant que c'était l'Évangile. Ledit nonce persista dans sa pensée et en forma des plaintes, ce qui chagrina Sa Majesté et, pour s'en défaire, lui dit qu'il en parlerait à son conseil. 1. Jean Varin, graveur de médailles, contrôleur général et graveur général des monnaies de France, né à Liège en 1604, mort à Paris en 1072. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 309 Cil A Paris, le 10 mai 1669. On tient pour certain que le Roi est las de madame de Montespan et qu'il regarde de bon oeil mademoiselle de Grancey ! que Monsieur et madame de Goëtquen poussent à la faveur. Le maréchal de Grancey qui m'en fait confidence en a grande alarme. Je lui persuade que ce sera sa fortune et celle de sa maison; il témoigne y répu- gner, mais je crois qu'il le souhaite ; il ques- tionne fort sa fille sur les grandes conférences que Monsieur et madame de Goëtquen ont avec elle ; elle ne leur dit que des bagatelles et rien de 1. Elisabeth Rouxcl de Grancey, fille de Jacques Rouxel, comte de Grancey et de Médavy, maréchal de France, et de Charlotte de Mornay-Villarceaux. Mademoiselle de Grancey fut effectivement distinguée dès ce moment non par le Roi, mais par le duc d'Orléans et resta attachée à la fortune de ce prince : « Elle gouverna le Palais Royal, dit Saint-Simon, avec le stérile personnage de maîtresse de Monsieur qui avait d'autres goûts ». D'après madame de Sévigné, Villarceaux, oncle de mademoiselle de Grancey, aurait proposé à Louis XIV de favoriser auprès de sa nièce les desseins que lui prêtait l'opinion. {Lettres de madame de Sévigné, II, 439.) 310 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV positif. La maréchale ne la quitte pas d'un pas et ne voulut pas aller mercredi à Saint-Cloud, bien que Monsieur l'en eût priée, où le Roi vint souper seul et n'amena point à son ordinaire ces dames pour voir avec plus de liberté mademoi- selle de Grancey. Ce qui persuade qu'il en est amoureux et que Monsieur est son confident, c'est qu'ils ont de grandes conférences en particu- lier. cm A Paris, le 31 mai 1669. La Reine continue à voir de bon œil ma femme, mais, depuis qu'elle est à Saint-Germain, la mar- quise de Saint-Maurice ne la peut pas voir si fré- quemment. J'ai résolu de la tenir ici jusques à l'automne ; mes affaires de Savoie ne pressent pas, on y a réglé de bonne grâce tout ce que j'avais à faire avec mon frère ' ; mais ce qui me 1. Maurice Ghabod de Saint-Maurice, comte ou baron de Saint-Jeoire, gentilhomme de la chambre du duc de Savoie, fut nommé en 1676 colonel du régiment de Royal-Piémont et servit en cette qualité pendant les dernières campagnes contre la Hollande. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 311 fait résoudre à envoyer ma femme en Savoie c'est la dépense ; il en faut faire ici de si extra- vagantes et superflues que cela me ruine. Si la reine la remet en discours de Votre Altesse Royale, elle lui expliquera galamment ce que Votre Altesse Royale m'a fait l'honneur de m'écrire1 ; je l'ai bien instruite sur ce sujet. Votre Altesse Royale passe en cette Cour pour fort galant et très adroit, qu'elle fait les choses sans scandale et d'une manière que l'on ne saurait les pénétrer et, quoiqu'elle sache dire, elle fait plus de cocus que de jaloux ; tel qui se moque de son voisin n'a pas sujet de rire, si ce n'est qu'il prenne comme l'on fait ici les caresses que Votre Altesse Royale pourrait faire à sa femme pour un honneur. La Reine a l'esprit fort en repos au sujet de la jalousie et assurément elle 1. Le duc avait écrit à M. de Saint-Maurice, en réponse à sa lettre du 12 avril : « Je fais grande quantité de jaloux et me divertis à donner à croire à droite et à gauche et faire enra- ger Madame quelque moment, mais à cette heure elle devient fort trailalde. Je voudrais que la Reine, pour vivre heureuse, en fît de même, car à cette bonne princesse, je lui souhaite- rais tout ce qui la pourrait rendre heureuse et, si l'occasion se présente, tournez cela en raillerie et par divertissement. » (.Clauetta : Sloria del regno..., 11, ;J82.) 312 LETTRES SUR LA COUR DR LOUIS XIV prend le meilleur parti ; il serait à souhaiter que toutes les femmes fussent de son humeur, il n'y en aurait pas de jalouses mais aussi il y en aurait peu de galantes. Connaissant comme je fais la constance de Votre Altesse Royale, j'ai bien toujours cru que les empressements qu'elle a pour mademoiselle de Marolles ne s'étendaient qu'à beaucoup d'estime et d'amitié, qu'elle s'est acquise pour son esprit et son adresse. Votre Altesse Royale en doit assurément agir avec générosité en son endroit, parce qu'elle ne saurait employer ses libéralités en une personne qui les mérite plus outre que cela servirait de grand exemple pour l'avenir. La marquise de Saint-Maurice y prend beaucoup de part parce qu'elle est sa proche parente qu'elle honore infiniment. CIV A Paris, le 28 juin 1669. En réponse à la lettre que Votre Altesse Royale m'a fait l'honneur de m'écrire de sa main, LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 31.3 le quinze de ce mois, je L'assurerai que j'ai ressenti avec douleur que l'on fouette déjà Monseigneur le Prince, seulement pour le mal qu'on lui fait. Ce n'est pas que je ne loue fort les châtiments qu'on lui fait pour lui faire perdre son opiniâ- treté, mais j'ai peine à croire qu'on lui puisse inspirer le bien et le mal avant qu'il soit en âge de les connaître ; il est bien de lui inspirer la vertu le plus que l'on pourra, mais les grands coups se devront donner quand il sera en âge de sortir la nuit à l'insu de son gouverneur, comme Votre Altesse Royale faisait pour aller voir les lillettes, car, s'il ressemble à Votre Altesse Royale et s'il est de sa vigueur, il fera bien du fracas en matière d'amour. Je veux croire pieu- sement tout ce qu'elle me fait l'honneur de m'écrire sur sa conduite présente en semblable matière et veux être trompé puisqu'elle amuse sur ce sujet ceux qui y ont plus d'intérêt que moi ; elle doit être digne de louange en ce qu'elle fait les choses sans scandale et sans éclat et même avec plus de plaisir puisqu'en ces sortes de choses on n'en trouve jamais quand elles sont publiques et faciles. 314 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV L'autre jour, mon second fils, le chevalier, se trouva à une revue où l'on donna au marquis de Nesle1, qui était enseigne colonel du régiment du Roi, une compagnie; M. Dangeau2, qui en est mestre de camp, lui offrit très obligeamment la- dite enseigne colonelle, l'assurant que le Roi serait bien aise d'y voir un homme de sa qualité ; j'ai fait qu'il l'en a remercié ; je ne veux pas l'employer dans d'autre service que celui de Votre Altesse Royale au moins jusqu'à ce qu'elle ait vu s'il en est digne et pendant que je serai ici où je ne veux avoir aucun attachement ; mes amis me persuadent à mettre un de mes autres fils page dans la grande écurie, où il y a des fils de ducs et pairs et où ils apprennent mieux leurs exercices que dans une académie, sans que cela les engage à servir le Roi, car, au sortir de là, ils se retirent où ils veulent. Je n'ai pas néanmoins 1. Louis de Mailly, marquis de Nesle, enseigne delà compa- gnie colonelle du régiment d'infanterie du Roi en 1668, colonel- lieutenant du régiment d'infanterie de Cond>î en 1673, maré- chal de camp en 1688, mort la même année des suites de bles- sures reçues au siège de Philippsbourg. 2. Philippe de Gourcillon, marquis de Dangeau, colonel du régiment du Roi en 1665, gouverneur de Touraine en 1672, l'auteur du Journal, mort en 1720. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 315 voulu prendre cette résolution, car je ne veux rien faire que ce que Votre Altesse Royale agréera. Le bon M. le nonce qui est ici est toujours dans le compliment et a des grandes complai- sances ; ainsi, encore que l'on ne l'y estime pas, il y est agréé, car ils veulent des gens comme cela et qui fassent à leurs modes. Il se discrédite à Rome parmi les gens d'esprit qui n'ont pas part au ministère et parmi les étrangers; il a grande liaison avec M. Morosini qui est ici fort estimé pour sa manière libre et sa conduite, mais selon mon sens il atteste trop de faire le Français. J'ai oublié deux ordinaires de suite de faire savoir à Votre Altesse Royale que j'ai visité de sa part madame la duchesse de Longueville ' ; elle reçut avec grande déférence le discours que je lui fis et me témoigna du déplaisir que l'incom- modité qu'avait au genou M. le comte de Saint- Pol 2, passant en Piémont, l'eût privé de faire la 1. Anne-Geneviève de Bourbon, fille de Henri II de Bourbon, prince de Condé, et de Charlotte de Montmorency, née en 161!), mariée en 1642 à Henri II d'Orléans, duc de Longueville, morte en 1679. 2. Charles-l'aris d'Orléans, comte de Saint-Pol, second fils du duc de Longueville, devenu duc de Longueville lors de la 316 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV révérence à Votre Altesse Royale et de lui rendre ses respects ; ce fut les propres termes dont elle usa; elle me fit mille civilités et je demeurai quelque temps avec elle, voyant qu'elle l'agréait; elle n'a plus les charmes des autres fois mais l'œil encore beau, quoiqu'elle soit fort dans l'humilité et la dévotion. Je n'ai pas vu le comte de Saint-Pol; le marquis de Saint-Damien l'a vu à Saint-Germain et aux Tuileries et n'a pas été satisfait de l'accueil qu'il lui a fait ; ce prince le porte ici d'un bel air et y est fort estimé ; il vou- drait bien que M. le comte de Soissons lui vendit la charge de colonel des Suisses, il lui en donne- rait quatre cent mille écus ; mais M. le comte ne s'en veut pas défaire jusqu'à ce qu'il ait le com- mandement d'une armée, car il veut garder cette charge pour y monter et pour avoir occasion d'aller toujours à la guerre auprès de la personne du Roi quand elle se fera, où il n'y a pas appa- rence. Le canton de Berne n'a pas fait de plaintes que démission de son frère aîné en 1671 et tué l'année suivante au passage du Rhin, revenait alors du siège de Candie auquel il avait pris une part des plus glorieuses. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 317 j'aie pu pénétrer de l'enlèvement que l'on a fait dans le pays de Vaud du nommé Roux de Mar- silly1. Ce misérable, ayant été remis au lieutenant criminel pour lui former son procès, voyant qu'il avait été convaincu de son crime par témoins, bien qu'il ne l'ait pas voulu avouer, et qu'on le pressait pour savoir ses complices, il se coupa avec un verre les marques d'homme qu'il avait sur lui, et déclara que puisqu'il avait souffert ce tourment, il souffrirait les plus rigoureux sans jamais rien dire, ce qui obligea ses juges à le con- damner à être roué tout vif et après à être traîné par les rues de Paris à la queue d'un cheval, ce qui fut exécuté samedi dernier. Il déclama sur l'échafaud contre Sa Majesté et ses ministres et dit que l'on avait déjà attenté deux fois à la per- sonne du Roi, mais que s'il ne prenait pas garde à lui, on le tuerait. Il dit même que dans une revue on avait tiré sur lui, qu'on l'avait manqué et blessé une femme qui était proche de lui. Il est 1. Houx de JMarsilIy, entré ù la Bastille le 12 mai 1069 pour conspiration contre le Roi et trahison au profit des Anglais, transfert'' au Châtelet le 21 juin, fut condamné le 22 juin à être rompu et exécuté. {Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormeason, II, 566.) 318 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV vrai qu'il y a deux ans que cela arriva, mais ceux qui étaient pour lors auprès de Sa Majesté m'ont dit que ladite femme, quand elle fut blessée d'une balle de mousquet dont elle ne mourut pas, était éloignée du Roi de plus de cinq cents pas. On dit que c'est le roi de la Grande-Bretagne qui a fait avertir celui-ci de l'intention de cet assas- sin ; cependant des gens de l'ambassadeur d'An- gleterre assurent que cette Majesté n'a jamais vu ni connu ledit de Marsilly. On a arrêté un nommé La Salle1 qui a été exempt des gardes du corps et que l'on avait forcé à vendre sa charge à vil prix ; on dit qu'il a su le dessein de Marsilly et ne l'a pas déclaré. Il est vrai qu'il a été longtemps à Bruxelles avec l'écharpe rouge où il a fait des contes ridicules du Roi. GV A Paris, le 5 juillet 1669. Mercredi j'allai au lever du Roi. Messieurs de Turenne, le maréchal du PlessisetleGrand Prieur 1. Entré à la Bastille le 16 juin 1669, sorti le 7 mars 1675. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 319 me dirent que le lendemain il y avait revue générale des troupes de la Maison du Roi, que je ferais plaisir à Sa Majesté d'y aller et d'y mener avec moi M. le marquis de Saint-Damien. Comme nous nous préparions hier matin pour y aller, je reçus un billet du maréchal de Bellefonds qui m'écrivait la même chose, que le Roi dînerait au fort et que si nous nous y trouvions à bonne heure, que nous mangerions avec Sa Majesté. Nous passâmes à Saint-Germain, fûmes au lever du Roi et puis nous nous acheminâmes au camp1. Le Roi, qui va avec sa diligence ordinaire, nous passa en chemin, il était seul dans sa calèche et, nous rencontrant, nous salua fort civilement. Met- tant pied à terre devant ses tentes, nous y trou- vâmes le maréchal de Bellefonds. Je lui témoignai que Votre Altesse Royale aurait reconnaissance de l'honneur qu'il procurait au marquis de Saint- Damien. Il me fit connaître que c'était lui qui l'avait proposé à Sa Majesté sur ce qu'elle avait 1. Le camp de Saint-Sébastien était établi entre la forêt de Saint-Germain et la Seine, et occupait l'intérieur d'un vaste ouvrage en terre au tracé bastionné, d'où le nom de fort qui lui était aussi donné. 320 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV souhaité que l'ambassadeur d'Angleterre l et moi dînassions là avec elle; quand j'entrai dans la tente où était le Roi, il m'aborda et me dit que nous y aurions chaud, je lui répondis que l'on le considérait peu quand on avait l'honneur d'être auprès de lui, que je savais combien ses tentes étaient commodes et pompeuses depuis l'avantage que j'avais eu de le suivre en Flandre où, par ses fatigues et ses travaux, il nous avait fait voir qu'il ne fallait pas avoir égard au temps et à ses incommodités quand il s'agissait de la gloire. Il se mit à rire et me dit tout haut que, comme j'étais de ses amis, je le faisais plus brave qu'il n'était. Il me fit l'honneur de m'entretenir le long de tout son appartement de choses indifférentes du fort et que je savais comme il était fait, que j'y avais déjà été dîner avec M. de Ghaulnes. Monsieur arriva et avec lui l'ambassadeur d'Angleterre. Il demanda d'abord sa viande. Quand on eut servi, je considérai que M. le duc de Guise 1. 'William-Ralph Montaigu, né en 1638, ambassadeur d'An- gleterre en France de 166(J à 1671 et de 1676 à 1678, mort en 1709. Dans ses Mémoires de la vie du comte de Gramont, Hamilton le représente comme « peu dangereux pour sa figure, mais fort à craindre par son assiduité, par l'adresse de son esprit, et par d'autres talents. » LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 321 se tenait fort proche de la personne du Roi. Je voulus observer le parti que prendrait l'ambassa- deur d'Angleterre pour se placer, afin que j'en pusse faire de même. Le bon ambassadeur qui veut disputer le pas à monsieur le Prince laissa prendre la seconde place audit duc de Guise qui était à la gauche du Roi, et Monsieur à la droite, auprès duquel ledit ambassadeur se mit. Je jugeai qu'il ne me fallait pas mettre auprès de lui. Je me plaçai entre les ducs de Bouillon et de Luxembourg. Ils se retirèrent pour me faire place et M. de Bellefonds me dit de me mettre auprès de M. de Montaigu. Je n'y voulus pas aller et dis tout haut qu'il n'y avait pas de rang à la table de Sa Majesté et que l'on dînerait bien dans tous les endroits. Nous avions tous le chapeau sur la tête sauf le Roi et Monsieur. Il but la santé du roi de la Grande Bretagne qu'il porta à M. de Montaigu, puis celle de Votre Altesse Royale, qu'il me porta ; nous étions vingt à table ; tous la burent chapeau bas. Il monta à cheval une heure après-midi et nous allâmes voir ses troupes qui étaient en bataille sur une ligne. Il y avait plus de deux mille cinq 21 322 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV cents chevaux et près de neuf mille hommes de pied en seize escadrons et quatorze bataillons, l'artillerie était en tête de l'infanterie ; nous vîmes et revîmes les troupes par une chaleur et poussière des plus incommodes; le Roi parla souvent à M. le marquis de Saint-Damien, comme aussi Monsieur, messieurs de Turenne et de Louvois et tous les grands de la Cour. Comme nous étions dans une halte en attendant la Reine, nous vîmes venir à nous un carrosse en diligence qui s'arrêta à trois cents pas, d'où sortit M. le marquis de Berny. Le Roi ne le recon- naissant pas et demandant qui c'était, je le lui dis. Il alla à lui tout seul au galop. Je m'entretenais pour lors avec l'ambassadeur d'Angleterre. Je lui dis à l'oreille : « Voilà des nouvelles de l'élection d'un roi en Pologne». Monsieur m'ayant demandé ce que je disais, je lui en fis la répétition ; Sa Majesté revint à nous avec un visage assez froid et qui marquait peu de satisfaction et nous dit que les Polonais avaient élu un de leur pays pour roi nommé Wisniowiecki ' et qu'ils l'avaient 1. Michel Korybuth Wisniowiecki, élu roi de Pologne le 19 juin 1669, mort en 1673. Parmi les principaux candidats au LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 323 déjà couronné. Chacun en raisonne à sa fantaisie avec assez de liberté ; on m'en demanda mon sen- timent, je dis que j'aurais fort souhaité que les Polonais eussent choisi monsieur Le Prince et que Sa Majesté l'eût nommé en tète de ses troupes ; que ces peuples-là, quoiqu'ils eussent agi en cette rencontre contre leurs constitutions, que néan- moins ils avaient considéré de ne désobliger pas les prétendants étrangers et leurs partisans et qu'en cela ils avaient témoigné d'avoir de l'es- prit aussi bien qu'à retarder l'élection puisqu'ils avaient eu le temps de recevoir tout l'argent qu'on leur avait porté de tant d'endroits. Madame de Soubise cause de nouveau des jalou- sies à la Cour; néanmoins je crois que ce ne sont que feintes; les deux belles sont toujours bien dans leurs affaires. trône vacant par l'abdication du roi Jean-Casimir à la fin de l'année 1668 figuraient le prince Charles de Lorraine, le prince de Condé et le duc de Neubourg. La politique française soute- nait publiquement ce dernier tout en favorisant secrètement la candidature du prince de Condé. 324 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV GVI A Paris, le 26 juillet 1669. Monsieur le Dauphin a été bien mal et a mis Leurs Majestés en des cruelles peines; il se porte mieux quoiqu'il ait encore un peu de fièvre. J'y ai été et envoyé très souvent. Ma femme y fut avant- hier, elle entra dans la chambre de ce prince que la Reine y était ; dès qu'elle la vit, elle l'aborda et lui demanda si Votre Altesse Royale savait la maladie de son fils ; elle lui répondit que je la lui avais écrite et qu'assurément Vos Altesses Royales en auraient bien du déplaisir; Sa Majesté l'assura qu'elle n'en doutait pas, qu'elle savait que vous l'aimiez et qu'elle vous était bien obligée. Toute la Cour a été dans un deuil déplorable pendant que ce prince a été en péril parce qu'il ne s'en est jamais vu de plus spirituel ni de mieux fait et gentil; l'on croit que son mal lui est venu de trop étudier et de ce que l'on le fait appliquer à trop LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 32T) de choses ; enfin il n'a que sept ans et demi et il en sait autant qu'un docteur ; il ne faut jamais presser les jeunes enfants comme celui-là ni on ne doit rien attendre d'eux avant l'âge. Madame s'est retirée à Saint-Cloud pour y faire ses couches ; avant-hier le maréchal de Grancey m'envoya dire qu'elle avait accouché d'un fils, que le chevalier de Beuvron ! le lui avait dit, qui s'en allait en diligence à Saint-Cloud avec l'am- bassadeur d'Angleterre pour en féliciter Monsieur ; je le crus et envoyai un gentilhomme au maréchal du Plessis pour le prier de dire à Monsieur la joie que j'en avais et savoir des nouvelles de la santé de Madame et de son prétendu fils. Il le trouva dans la cour où il y avait grand monde qui témoignait être dans la joie; il lui exposa sa com- mission ; M. le maréchal se prit à rire et dit que Madame se promenait dans le jardin, mais qu'il voulait faire savoir à Monsieur combien j'étais obligeant, il lui mena mon gentilhomme. Mon- sieur dit que j'étais un bon présage et qu'il m'était 1. Charles d'Harcourt, chevalier puis comte de Beuvron, niestre de camp du régiment de cavalerie de Monsieur de 16G8 a 1070, puis capitaine de ses gardes, mort en 1688. 326 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV fort obligé et témoigna à tout le monde qu'il avait de la joie de mon compliment1. GV1I A Paris, le 2 août 1669. Le comte de Saint-Pol avait eu pensée d'ache- ter la charge de grand maître de l'artillerie ; le Roi ne lui a pas voulu donner l'agrément et l'a bien donné au comte du Lude2; mais l'on dit qu'il lui souffre d'acheter du duc de Bouillon la charge de grand chambellan et que M. de Turenne vendra à ce dernier, qui est son neveu, celle de colonel général de la cavalerie. On dit que le Roi a eu trois motifs pour ne pas agréer que M. le comte de Saint-Pol ait traité de l'artillerie ; la première qu'il ne veut pas mettre ces commandements entre les mains d'un prince 1. C'est le 27 août 1669 que Madame accoucha d'une fille, Anne-Marie, mariée en 1684 à Victor-Amédéell, duc de Savoie. 2. Henri de Daillon, comte puis duc du Lude, premier gen- tilhomme de la chambre, maréchal de camp en 1668, venait d'être nommé grand-maître de l'artillerie le 28 juillet 1669 à la suite de la démission du duc Mazarin. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 327 à cause qu'ils sont sujets à brouille ; la seconde parce qu'il y a huit cents charges qui en dépendent et il aurait eu des démêlés avec M. de Louvois pour la nomination ; la troisième qu'il veut faire du bien à ses domestiques. On avait fait tous les cama- rades du comte du Lude dans la charge de premier gentilhomme de la chambre ducs et pairs, quoi- qu'il soit de qualité, galant homme et bien fait ; ainsi il l'a voulu récompenser de la dernière charges de la Couronne, qui lui donne les mêmes rang et honneurs du Louvre comme aux maréchaux de France. On a forcé M. le duc Mazarin à donner cette charge à bon marché, mais le Roi a considéré qu'il tirait à même temps de l'artillerie, des gouverne- ments de Bretagne et de Vincennes douze cent mille livres et qu'il lui restait encore la lieutenance générale d'Alsace et les gouvernements de Brisach, Philippsbourg et de La Fère, dont il aura un mil- lion quand il voudra. Tous ces remuements font que tout le monde s'attache à la Cour et à la personne de Sa Majesté puisqu'on a vu cette année et la dernière ce qu'elle a fait en faveur de messieurs de Bellefonds, 328 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Créquy, d'Humières, Vivonne, Villequier, Roche- fort, du Lude, Gesvres, Péguilin et Chamilly l. Sans flatterie l'on peut dire que ce sont tous de très honnêtes hommes et que la vertu et le mérite aussi bien que la valeur ont autant agi en leur faveur que la fortune. GVIII A Paris, le 23 août 1669. Le Roi est un peu penaud du mauvais succès de ses troupes en Candie; cette affaire et celle de Pologne lui tiennent au cœur, il croit que son bonheur l'abandonne. Il a raison d'être fâché de ce dernier malheur, car la perte de M. le duc de 1. M. de Saint-Maurice a déjà parlé de la charge de grand- maître de l'artillerie donnée au comte du Lude, de MM. de Uellefonds, Créquy et d'Humières nommés maréchaux de France; quant aux autres charges dont il est ici question, René Potier, duc de Gesvres, venait d'être nommé premier gentilhomme de la chambre ; Lauznn, capitaine de la première compagnie française des gardes du corps ; le marquis de Hochefort, maréchal de camp ; le marquis de Villequier, devenu duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre, et Vivonne, général des galères. Quant au marquis de Cha- milly, le roi venait de lui donner le régiment de Bourgogne. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 329 Beaufort1 est irréparable pour le royaume et pour les armées de mer; on ne s'en consolera jamais ici. Votre Altesse Royale y a fait une grande perte ; elle avait en sa personne un bon parent et ami ; il parlait toujours avec grand empressement d'elle et partout la nommait Son Altesse Royale. Je pleure encore ce grand prince et j'aurai une éternelle vénération pour sa mémoire; il me faisait l'honneur de m'aimer; il me visitait très souvent quand il était ici et, partout où il me ren- contrait, il témoignait grand empressement de m'entretenir. Dès que le Roi l'eut destiné pour ce malheureux voyage, il eut la bonté trois ou quatre fois de me venir entretenir de tous ses desseins et de me demander mes faibles sentiments. Il y avait de la générosité en lui de demander de mettre pied à terre, mais le Roi le lui devait refu- ser. Jamais les amiraux n'ont eu ce congé, quand ils n'ont pas eu le commandement des troupes qui devaient débarquer; le duc de Buckingham ne 1. Les troupes envoyées par Louis XIV au secours de Candie sous la conduite du duc de Navailles, débarquées le 19 juin, avaient le 25 livré aux Turcs un engagement général au cours duquel le duc de Beaufort, qui commandait l'escadre, étant descendu à terre pour combattre, avait élé entouré et tué par les ennemis. 330 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV mit pas pied à terre à File de Ré. Enfin c'est un pur malheur, mais si nous étions dans une forte guerre et que l'on eût en tête des bonnes armées, il en arriverait bien d'autres. M. de Louvois portera un grand préjudice aux armes du Roi; il ne veut employer que des jeunes gens; le Roi ne veut que ce qu'il veut et c'est assez pour être mal à la Cour que d'être vieux et expérimenté officier; tout est mal satisfait, tout veut quitter et ceux qui sont maintenus sont les timides et qui se soumettent à souffrir les rudeurs de M. de Louvois. On n'entend que plaintes de tous côtés ; on ne donne rien, mais avec cela on est très soumis. GIX A Paris, le 28 août 1669. Il y eut dimanche dernier une comédie et ballet à Saint-Germain. Quoiqu'on n'y conviât personne, la Reine dit qu'elle voulait que l'ambassadrice et sa fille y allassent. Ma femme, étant au lit, croyant de s'être blessée, y envoya sa fille et croyant qu'il LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 331 y eût bal, elle l'avait parée et mis ses pierreries. Gomme la foule y fut très grande, cette enfant a perdu une boîte de diamants et un poinçon de la valeur d'onze ou douze cents pistoles. La Reine lui voulut parler elle-même et donna des ordres aussi bien que le Roi pour que l'on les cherchât, envoya des officiers des gardes dans la salle parler au con- cierge et tapissier qu'ils menacèrent de peines très rigoureuses. Le lendemain la boite se trouva dans la retrousse de la robe d'une des demoiselles de mademoiselle de Montpensier; on la remit à M. le marquis de Saint-Damien qui était là ; pour le poinçon, qui ne vaut pas deux cents pistoles, il est perdu. Le Roi, l'ayant su, a envoyé aujourd'hui visi- ter la marquise de Saint-Maurice par M. de Bonneuil sur son infirmité. Après avoir fait son compliment, il a demandé l'Angélique1, lui a dit que Sa Majesté ayant appris que son poinçon était égaré, que comme il s'en était trouvé un, qu'il le lui envoyait et lui en a remis un très beau et de 1. Angélique-Christine Chabod de Saint-Maurice, mariée 1< 28 novembre 1675 à Charles-Maurice Solaro, comte de Mo- retta. 332 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV grande valeur. On me l'est venu dire dans ma chambre; je suis passé dans celle de ma femme, j ai fait mon possible pour le faire reprendre à M. de Bonneuil, lui représentant que je ne mépri- sais pas les bienfaits du Roi mais que j'étais dans un emploi à ne pouvoir pas les accepter; il n'a jamais voulu le reprendre, quoique je l'aie prié de le faire et de le garder jusqu'à ce que j'eusse écrit à Votre Altesse Royale pour avoir ses ordres sur ce que j'aurais à faire. Il a dit que le Roi ne pré- tendait pas de me rien donner, mais qu'il ne vou- lait pas que ma fille perdit rien chez lui et que l'on ne devait rien trouver de suspect en cette action; qu'il était vrai que l'Angélique était belle mais que son âge pouvait bien faire juger que ce n'était que par un motif d'une simple amitié. Je lui ai répondu que je souhaiterais qu'elle fût belle et en âge de pouvoir servir au plaisir du Roi, que je la lui donnerais avec grande joie. Jamais homme n'a été embarrassé comme je le suis; tout le monde me dit que, nonobstant mon caractère, je ne puis pas empêcher le Roi de faire des présents à ma fille. Cependant, Monseigneur, je sais que je fais faute et que Votre Altesse LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 333 Royale doit blâmer ma conduite en acceptant ce poinçon. Je la supplie de m'en envoyer son sen- timent avec sa bonté ordinaire car si je ne peux pas rendre ce poinçon, je ferai un présent de sa valeur à madame de Bonneuil. Il est d'un seul diamant très grand ; il a bien quelques petits défauts mais, comme je ne m'y connais pas, je ne sais pas l'estimer et j'ai cru qu'il n'était pas hon- nête d'avoir empressement d'en savoir le prix. GX Paris, le 30 août 1669. J'ai commencé cette lettre ce matin à Saint- Germain où j'allai coucher hier au soir pour y voir la comédie l. Le Roi m'adonne audience après son dîner. Je lui ai expliqué les ordres que Votre Altesse Royale m'a donnés sur la mort de mes- sieurs de Vendôme 2 et en faveur de leurs suc- 1. La Princesse d'Elide, jouée pour la première fois au Louvre le 8 mai 1604. (Gazette de France, 1669, p. 859.) 2. Le duc de Beaufort tué à Candie et son frère, le cardinal de Vendôme, mort à Aix-en-Provence le 6 août 1069. 334 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV cesseurs1, puis je lui ai présenté M. d'Arvey qui lui a fait son compliment et offert les lettres de Vos Altesses Royales parce que M. de Laon a jugé qu'il ferait mieux. Sa Majesté nous a répondu les mêmes mots : « J'ai de la joie d'avoir des marques du souvenir de monsieur et de madame la duchesse de Savoie; je leur sais bon gré de la part qu'ils ont prise en la perte que j'ai faite de mes cousins de Vendôme; outre l'inclination que j'ai pour l'avantage de leurs successeurs, l'amitié que j'ai pour mon frère m'obligera à m'y appli- quer plus fortement. » En effet, Monseigneur, il parle toujours de ces deux princes avec tendresse, il les avancera assurément et il a dit que, dans trois ans que M. le chevalier sera en âge d'agir, il veut qu'il retourne en mer où il prétend qu'il ne fera pas moins que son oncle. Monsieur le Dauphin a encore eu quelques attaques de fièvre que l'on dit considérables, mais on le cache à cause de la Reine. Néanmoins j'ai envoyé ce matin mon fils aîné à M. de Montau- sier pour en savoir des nouvelles ; il l'a introduit i. Louis-Joseph, duc de Vendôme et son frère Philippe, dit le chevalier de Vendôme, plus tard grand prieur de France. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 335 dans sa chambre, il a voulu qu'il lui ait fait son compliment, il l'a trouvé assis dans son lit qu'il se jouait et il lui a répondu qu'il m'était bien obligé du soin que je prenais de sa personne et qu'il était mon serviteur. La petite Madame a été malade, elle se porte mieux, on l'a ainsi dit à un gentilhomme que j'ai envoyé chez elle pour savoir l'état de sa santé. J'ai été honoré par le dernier ordinaire de la lettre de la main de Votre Altesse Royale du dix- sept de ce mois. J'ai témoigné à M. de Péguilin combien elle et Madame Royale preniez de part à son avancement; il m'a témoigné qu'il en avait grande reconnaissance et m'a assuré qu'elles n'avaient pas ici de plus fidèle serviteur que lui. Dimanche qu'il y eut à Saint-Germain comédie, je le fis prier d'y faire avoir place à messieurs d'Arvey et chevalier d'Aglié ; on lui parla un peu tard; il leur fît donner néanmoins un exempt des gardes pour les faire placer, mais le grand monde et la confusion fut cause qu'ils ne purent pas l'être et ils furent un peu poussés, ce qui les obligea à sortir de la salle et ils ne virent rien. Mon fils aîné même fut poussé assez rudement par un lieu- 336 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV tenant des gardes qui le voulait faire reculer, mais le marquis de Rochefort, qui le vit et qui est capitaine des gardes du corps, lava bien la tète à cet officier, prit mon fils par la main et le fit asseoir sur un banc le plus approché du Roi et à côté du comte de Sault. Le Roi, ayant su tout ce désordre, s'en est fâché forte- ment, le sieur de Bonneuil m'en a parlé de sa part et, pour lui témoigner la reconnaissance que j'en ai, je fus hier à cette comédie; je fus reçu par ledit sieur de Bonneuil et le chevalier de Forbin ', major des gardes; on me rendit plus d'honneurs qu'à l'ordinaire et à tous mes gentilshommes qui furent placés dans les premières places ; le che- valier d'Aglié n'y vint pas avec moi; le Roi veut qu'il y aille ; ce sera demain avec ma fille, car la Reine, sachant qu'elle n'y fut pas bien dimanche, elle veut qu'elle y retourne et prendre elle-même soin de la placer. J'ai cru devoir faire ce petit détail à Votre 1. Louis, chevalier, puis bailli de Forbin, major général des quatre compagnies des gardes du corps en 1G65, capitaine de la première compagnie des mousquetaires à la mort de d'Arta- gnan en 1673, maréchal de camp en 1677, lieutenant-général en 1688. LETTRES SIR LA COUR DE LOUIS XIV 337 Altesse Royale sur ce qu'elle pourrait savoir cette affaire différemment. La comédie est galante, il y a des belles entrées de ballet et bonne musique et concert. M. le prince de Toscane * y a assisté toutes les trois fois que l'on l'a jouée; il n'était pas avantageusement placé car il était sur un banc que, bien qu'il fût proche du Roi, il y avait auprès de lui des gentilshommes qui ne font pas ici la première figure. Après l'audience que j'ai eue aujourd'hui du Roi, je l'ai voulu remercier du magnifique présent qu'il a fait à ma fille, il ne m'a pas voulu écouter, néanmoins je lui ai témoigné mes reconnaissances et que j'avais rendu compte à Votre Altesse Royale des générosités qu'il faisait à ceux qui sont à elle. Toute la Cour a témoigné grande joie de ce bienfait qu'il a fait à l'Angélique et font connaître d'être satisfaits de mes civilités et de celles de ma famille. Je fais passer ce poinçon pour valoir mille louis quoiqu'il ne vaille que deux mille écus au plus; on m'a assuré que le Roi avait com- mandé à M. de Colbert de l'acheter mille et cinq I.CosmelIJ de Médicis, né en l»Ji2, marié en 1661 àMarguerite d'Orléans, grand-duc de Toscane en 1670, mort on 172:!. 22 338 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV cents pistoles. Quand M. de Bonneuil lui a dit que j'avais fait mon possible pour le lui faire reprendre, il en a été étonné et lui a dit que Votre Altesse Royale faisait de si beaux présents à son ambassadeur et à tous ceux qu'il envoyait à sa Cour. J'ai fait que ma fille a envoyé un étui de ver- meil à la fille de madame de Bonneuil, de trois cents écus ; ils firent quelque difficulté de l'accepter mais mon écuyer le laissa sur leur table; ils m'en ont remercié et l'ont dit à la Cour. J'ai prôné partout les générosités du Roi, mais je ne laisse pas d'être en peine que Votre Altesse Royale ne trouve mauvais que j'en aie reçu des effets. Je voudrais avoir perdu trois fois autant que vaut le poinçon et que le Roi n'eût pas songé à me l'envoyer. CXI A Paris, le 17 septembre 1669. La Cour partit hier pour Chambord et n'en doit revenir qu'au vingt d'octobre. Les ministres se LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 339 sont retirés dans leurs maisons de campagne, il semble que tout le monde ne songe qu'à se pro- mener et à se divertir, sauf M. de Colbert qui doit aller visiter le Havre de Grâce et M. de Louvois les nouvelles fortilications qui se font en Flandre. Ces messieurs ici ne donnent jamais que la moitié des choses que l'on leur demande afin que Ton ait occasion de les voir souvent el pour n'être pas crus faciles. J'avais prié M. Le Tellier de me donner une nouvelle déclaration pour le Dau- phiné, qui permît aux Savoyards d'y posséder des bénéfices et qui les relevât de l'obligation d'y donner caution de payer les juges quand ils y plaident ; il m'a envoyé des lettres patentes pour la première demande avec toutes les dépêches nécessaires. Il m'a écrit que, quant à la seconde; le Roi n'a pas jugé de devoir parler delà décharge de la caution parce que, outre que cela est con- traire à ses ordonnances, les magistrats de Savoie peuvent en user de même si bon leur semble. J'oubliais de faire savoir à Votre Altesse Royale que le prince de Toscane, ayant voulu voir M. le prince de Condé, avait employé M. l'abbé Siri pour cela, auquel monsieur le Prince a répondu 340 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV qu'il ne le pouvait pas voir en lieu tiers parce qu'il y aurait trop de parité, que s'il le voulait venir voir chez lui, il lui donnerait de l'Altesse, mais non pas la main, que sur cela il pouvait prendre ses mesures, ce que le prince de Tos- cane, n'ayant pas voulu accepter, il ne l'a pas visité. CXII A Paris, le 20 septembre 1669. Dès que je sus que le Roi avait donné l'ami- rauté au fils de madame la duchesse de La Val- lière ', je résolus de l'en féliciter; je sondai Le Guay pour savoir si le Roi l'aurait pour agréable ; on me lit connaître que non et mainte- nant que l'on croit que M. de Beaufort est pri- sonnier, il semble que ce compliment ne serait plus à propos ; néanmoins après que le sieur de Bonneuil sera revenu de la campagne, je lui ferai 1. L'édit portant suppression de la charge de grand-maître, chef et surintendant de la navigation, et rétablissant la charge d'amiral do France, ne fut promulgué que quelques semaines plus tard, le 12 novembre 166Î LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 341 voir ce que Votre Altesse Royale m'en a écrit et s'il juge à propos que je visite cette dame, je le ferai dès qu'elle sera de retour de Chambord. En tout cas, le Roi saura que Votre Altesse Royale m'en a donné l'ordre et j'aurai bien réponse de cette lettre avant que la Cour soit à Saint-Germain. La Cour a fait des petites journées dans son voyage et ne doit arriver qu'aujourd'hui à Cham- bord ; on fait cent contes sur ce que l'on dit que madame de Soubise y est allée sans sa mère ; on veut que M. de Colbert travaille pour la mettre en faveur, n'étant pas satisfait de madame de Montes- pan; néanmoins il n'y a aucune apparence à tout cela. CXIII Paris, le 4 octobre 1669. Je suis sensiblement affligé de la continuation des iniirmités de monseigneur le Prince. Mardi que je fus à Saint-Germain pour voir monsieur le Dau- phin, on en parla longtemps dans la chambre de ce prince; quand j'en sortis, un chirurgien, qui est 342 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV au Roi et qui demeure dans l'hôtel de Vendôme, me suivit et me dit qu'il avait l'honneur d'être connu de Madame Royale, qu'il était sa créature et qu'il était sensiblement touché des mauvaises nouvelles qu'il avait entendues de Piémont, que pour Monseigneur le Prince de Piémont il ne le fallait pas purger trop souvent ni le chagriner, mais si l'on pouvait le réduire au lait de vache et au pain nonobstant sa fièvre, que Madame Royale savait bien qu'il n'avait élevé ses enfants que de la sorte, sans quoi ils seraient tous morts. Je ne trouvai personne par là pour savoir le nom dudit chirurgien : le Roi a grande créance en lui et c'est pour cela qu'il l'a laissé auprès de monsieur le Dauphin. La Cour ne reviendra de Ghambord qu'au 20 de ce mois ; elle y est dans des continuels plaisirs et dans la joie. Madame de Montespan les a un peu troublés : elle a eu mal et il l'a fallu saigner deux fois d'un jour, on écrit qu'elle est guérie. Tout Paris veut que madame de Soubise ait le dessus de la faveur et qu'elle ait déjà fait le saut; ceux qui mandent ces nouvelles en marquent l'heure et le lieu. Pour moi je n'en crois rien; on a déjà fait LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 343 plusieurs l'ois des contes de cette nature et ma- dame de Montespan a trop de charmes et d'esprit pour se laisser supplanter. CXIV A Paris, le H octobre 1669. On ne parle plus tant de la faveur de madame de Soubise ; on dit qu'elle et toute sa famille la sou- haitent fort mais que l'humeur de la dame qui n'a pas d'esprit ni d'enjouement ne plaît pas au Roi ; on croit que, s'il s'attache à elle, ce ne sera qu'en passant. Tous les chevaux de carrosse de la Cour sont péris dans le voyage à cause de la sécheresse et de la poussière, on est venu demander les atte- lages des princes et grands de Paris pour mettre en relai quand Leurs Majestés reviendront : la Reine a envoyé prier la princesse de Garignan de lui prêter ses chevaux comme aussi la princesse de Bade ; bien qu'elle n'en ait pas et encore que l'on l'eût dit par avance à celui qui les demandait, il ne voulut pas laisser de faire ce compliment à 344 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV ladite princesse de la part de la Reine et fit en- tendre que c'était pour cause, ce qui lui donne quelques espérances. On commence à perdre toutes les espérances que l'on avait que M. de Beaufort fût prisonnier; assurément il n'y a jamais eu tant de deuil parmi le peuple de Paris que celui qu'ils ont de sa perte; s'il avait été esclave on aurait trouvé des millions pour le racheter et il s'est trouvé des simples cro- cheteurs qui avaient déjà consigné dix pistoles pour leur part. Dès que la Cour sera à Saint-Germain, je ferai mon possible pour que l'on agrée que je fasse les compliments de Votre Altesse Royale à madame la duchesse de La Vallière; ces dames se vont bien divertir l'hiver prochain parce que le Roi ne le passera à la campagne qu'à leur seule considéra- tion. GXV A Paris, le 25 octobre 1609. Nous fûmes hier, M. le marquis de La Pierre et moi, conduits par les introducteurs dans les LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV û45 carrosses Je Leurs Majestés à Saint- Germain, nous eûmes audience du Roi ; tous les ambassa- deurs lui firent le compliment de condoléance sur la mort de la reine-mère d'Angleterre1. Je lui témoignai aussi la sensible douleur que Votre Majesté Royale en a eue. Je lui présentai ensuite M. le marquis de La Pierre qui s'acquitta digne- ment de son compliment avec esprit et bonne grâce ; le Roi lui témoigna par un discours fort obligeant combien il sait bon gré à Votre Altesse Royale de la part qu'elle prend en la con- servation de monsieur le Daupbin et fit connaître qu'il avait fort agréé le discours dudit marquis que toute la Cour trouva très bien fait. Je remer- ciai aussi Sa Majesté des sentiments qu'elle a eus du mal de Votre Altesse Royale et de la bonté qu'elle avait eue de la faire visiter par un gentil- homme. Il m'assura qu'il avait été en des grandes peines de sa maladie puis qu'il lui souhaitait une santé aussi parfaite qu'à soi-même ; il me chargea de la prier de vouloir se conserver pour l'amour de lui. Nous vîmes monsieur le Dauphin qui nous 1. Henriette de France, reine d'Angleterre, était morte à Colombes le 10 septembre 1669, âgée de 60 ans. 346 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV demanda des nouvelles de la santé de Votre Altesse Royale et, avec la gentillesse qui accom- pagne toutes ses actions, il chargea M. le marquis de La Pierre d'assurer bien de ses services Vos Altesses Royales et Monseigneur le Prince de Piémont. La Reine s'était habillée de son mante de deuil pour nous recevoir, mais à midi il lui survint un dévoiement qui nous priva de l'honneur de lui faire la révérence, on nous a remis à dimanche pour cela. Nous ne vîmes pas M. le duc d'An- jou x ni Madame 2 parce qu'ils dormaient. Mon- sieur et madame la duchesse d'Orléans n'ont pas voulu recevoir nos compliments à Saint-Germain parce qu'ils n'y ont pas des appartements tendus de deuil, ils seront ici pour cela un jour de la semaine prochaine. On nous donna à dîner à Saint- Germain à l'ordinaire quand on y conduit des envoyés. Madame de Soubise ne s'est pas emparée de la faveur comme l'on disait ; les deux favorites sont 1. Philippe, duc d'Anjou, fils de Louis XIV et de Marie-Thé- rèse, né le 8 août 1668, mort le 10 juillet 1671. 2. Marie-Thérèse, dite la petite Madame, née le 2 janvier 1667, morte le l»r mars 1672. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 347 toujours très bien et madame d'Heudicourt très mal; on ne l'a pas chassée de la Cour, mais le Roi l'a traitée avec tant d'indifférence et de froi- deur, ne lui parlant plus, que l'on croit qu'elle se retirera d'elle-même. On dit qu'elle avait habitude avec le marquis de Béthune ; que le Roi, lui en ayant demandé la vérité, ne la condamnant pas, elle le lui nia1 ; que Sa Majesté, en ayant du soup- çon, commanda à Péguilin de les observer, qui, avec son adresse, ayant su qu'ils étaient ensemble dans un endroit fort retiré, en donna avis à Sa Majesté qui les y attrapa. On croit que la Reine, voulant savoir où était le fils de madame de Mon- tespan 2, l'avait communiqué à madame de Béthune, qui donna la commission au marquis, son fils, de tâcher de le pénétrer de madame d'Heudicourt et 1. LaversiondeM. de Saint-Maurice sur ladisgràce de madame d'Heudicourt est confirmée par madame de Caylus, suivant la- quelle « madame d'Heudicourt rendait compte de tout ce qui se passait déplus particulier à la Cour», et par madame du Bouchet qui, dans une lettre à Bussy-Rabutin du 20 septembre 1669, accu- sait cette dame de « partager le secret de madame de Montespan avec le marquis de Béthune ». (Lettres de madame de Sévignê, II, 54.) 2. D'après Saint-Simon, madame Scarron, chargée des enfants de madame de Montespan, avait pris avec eux la petite fille de madame d'Heudicourt et « l'éleva avec eux dans les ténèbres et le secret qui les couvrait alors. » (Mémoires de Saint-Simort, éd. de Boislisle, 111, 220.) 348 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV que la Reine l'ayant su, le Roi soupçonna que c'avait été par le moyen de cette dame et le refus qu'elle lui fit de lui avouer l'intrigue qu'elle avait avec le marquis de Réthune le confirma dans son soupçon. Gomme la Cour arriva dimanche à Saint-Ger- main et que M. de Ronneuil se préparait d'y aller je lui ai fait voir la lettre que Votre Altesse Royale m'a commandé de lui montrer ; il me pro- mit de dire au Roi tout ce qu'elle contenait et de savoir adroitement s'il trouverait bon que je visi- tasse madame de La Vallière. Hier, à Saint-Ger- main, il m'assura qu'il avait fait le récit au Roi de tout ce qu'il avait lu dans la lettre de Votre Altesse Royale, qu'il en avait témoigné de la joie et de l'étonnement que Votre Altesse Royale m'écrivît de si longues lettres de sa main et d'affaires; il lui montra aussi la bague que Votre Altesse Royale lui a envoyée qu'il avait effective- ment au doigt et quant à la visite de madame de La Vallière, le Roi lui dit de savoir d'elle si elle l'agréerait ; il me donna parole de m'en rendre réponse aujourd'hui ou demain. Je lui représentai qu'il ne fallait pas qu'il la vît que le Roi ne fût LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 349 allé au préalable chez elle, afin qu'elle sût ses sentiments puisque assurément il ne manquerait pas de l'en entretenir dès qu'elle l'approcherait. Je viens de savoir que le Roi est fort en colère de ce que M. le duc de Navailles a abandonné Candie. Il lui a fait écrire de lui renvoyer ses ordres, les motifs de sa retraite et de ne pas paraître devant lui qu'il ne s'en soit justifié ; on le croit un homme perdu et Sa Majesté veut faire voir à toute l'Europe qu'il avait résolu que ce duc demeurât là jusques à l'arrivée de M. de Bellefonds et il a dit qu'il voudrait que toutes les troupes qu'il a ramenées fussent à la chaîne à Constanti- nople et que Candie eût pu attendre les secours qu'il y voulait envoyer l'année prochaine. Enfin il est outré de ce que les Français ont si mal fait et de ce qu'ils ont abandonné cette place qui était aux abois, qui aurait subsisté encore longtemps s'ils y étaient demeurés et qui peut être aurait obligé le vizir, qui manquait de tout, à lever le siège. M. de Navailles a ramené o.OOO hommes entre lesquels il n'y ;i que 1.200 blessés ou malades. 350 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV CXVI A Paris, le l"r novembre 1669. Madame d'Heudicourt est toujours de toutes les parties que le Roi fait avec les dames mais elle n'en reçoit pas de meilleurs traitements pour cela ; elle-même dit qu'elle ne sait pas ce qu'elle deviendra; pour moi, je crois qu'elle subsistera; M. le marquis de La Pierre l'a vue et elle lui a fait espérer de lui faire parler à madame de Mon- tespan. Je n'ai pas eu de nouvelles du sieur de Bonneuil pour savoir si je pourrai voir madame de La Vallière ; on m'a dit que le Roi ne se soucie pas que personne fréquente ces dames, même les étrangers; en effet, elles ne reçoivent jamais des visites ; il craint qu'elles ne se chargent de com- missions pour lui, que l'on ne dise qu'elles le gouvernent; les ministres même lui inspirent ces sentiments pour se conserver la direction de toutes choses et la distribution des charges. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 351 CX VII A Paris, le 6 novembre 1669. J'ai reçu le dessin que Votre Altesse Royale a changé pour l'Orangerie de la Vénerie; je le joindrai à un autre qu'elle m'avait envoyé. Je tâcherai de les faire voir au Roi et tâcherai de surmonter les difficultés qui s'y rencontrent car j'ai déjà fait savoir à Votre Altesse Royale que je ne lui parle jamais qu'aux audiences quoique j'aille quelquefois à son lever et que je le vois chez la Reine, mais il ne dit jamais mot aux étrangers, ce qui étonne fort les ambassadeurs et particulièrement celui d'Angleterre, qui est accou- tumé de voirie Roi, son maître, s'entretenir tous les jours à son lever et au cercle chez la Reine et parler avec les ministres et tous les étrangers. Néanmoins je ferai par la voie du maréchal de Bellefonds que Sa Majesté verra ledit dessin. Monsieur l'a vu et Madame, le maréchal du Plessis le leur a montré. Je l'ai fait voir à bien 352 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV des gens et particulièrement au maréchal de Villeroy, au Grand-Prieur, aux introducteurs et tout cela afin qu'ils missent le Roi en curiosité de me le faire demander à voir, mais personne ne m'a encore parlé de sa part. CXVIII A Paris, le 8 novembre 1CG9. Mon écuyer m'a mis ici dans un grand embar- ras ; il a engrossé une marchande lingère sous des promesses verbales de l'épouser; comme il ne lui a pas voulu tenir parole, elle l'a fait arrêter dans les prisons de l'Ofiicialité ', il a avoué de lui avoir promis mariage, sur quoi l'Oflicial l'a condamné à le faire sous peine des censures ecclésiastiques. Je ne l'ai su en prison que trois jours après qu'il y a été; je l'ai fait demander au Roi, on me fait espérer de me le faire rendre. Cependant le Roi, devant justice à ses sujets, il faudra que mon écuyer épouse la fille ou qu'il la dote et prenne 1. Juridiction ecclésiastique de l'archevêché de Paris. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 353 l'enfant qu'elle porte; je tâcherai de m'en sortir le mieux qu'il me sera possible ; ce sont des malheurs inévitables à Paris, où il y a tant de monde et il est si grand que l'on ne peut pas savoir ce qui s'y passe. GX1X A Paris, le 12 novembre ÎGG'.I. Je viens de Saint-Germain ou j'étais allé exprès pour voir madame la duchesse de La Vallière, M. de Bonneuil m'ayant dit samedi dernier qu'elle recevrait à grand honneur la visite que je lui vou- lais faire. M. de Bonneuil m'y a introduit d'abord après dîner et, en montant à son appartement, il m'a dit que je n'y demeurasse pas longtemps parce que le Roi l'attendait pour aller au promenoir. Elle m'a reçu avec sa bonne grâce et civilité ordi- naires ; je lui ai fait mot pour mot le compliment que Votre Altesse Royale m'avait commandé ; elle m'a répondu qu'elle était bien obligée à Votre Altesse Royale de l'honneur qu'elle lui faisait; 23 354 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV qu'elle le recevait avec respect et qu'elle la remer- ciait des bontés qu'elle avait pour M. le duc de Vermandois, en attendant qu'il fût en âge de l'en aller remercier lui-même. Nous avons fait encore quelques compliments réciproques et très obli- geants, puis je me suis retiré. Il y avait dans sa chambre mesdames les marquises de La Vallière et d'Heudicourt; madame de Montespan n'a pas tardé de les joindre, car, comme j'étais au bas de leurs degrés, elles sont descendues, montées en carrosse et allées attendre le Roi à Versailles, qui les a suivies de bien près. J'ai été fâché de ce voyage qui est cause que j'ai pu si peu demeurer auprès de cette dame où je m'aimerais fort. Je l'ai trouvée toujours mieux faite que l'autre; elle a ce je ne sais quoi qui sait charmer et, si elle avait de l'embonpoint, elle passerait pour très belle. Son appartement est merveilleux autant pour la propreté que pour la richesse. Dimanche dernier, M. de Lionne vint en cette ville et alla chez M. l'archevêque de Paris lui dire de la part de Sa Majesté qu'elle voulait que mon éeuyer me fût rendu. Ce prélat lui répondit qu'il LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 355 était prêt de le remettre à qui elle ordonnerait, si bien que l'après-dîner M. l'Official et M. Pachot, premier commis de M. de Lionne, ramenèrent, céans dans un de ses carrosses et me iirent des compliments fort obligeants auxquels je répondis avec civilité. M. de Laon a agi avec beaucoup de soin et d'amitié en cette affaire. Je voulus, lundi que M. de Lionne était encore ici, l'aller remer- cier ; il fit des grandes excuses à mon secrétaire s'il ne pouvait me recevoir parce qu'il avait à faire et devait aller à Saint-Germain; mondit se- crétaire lui demanda conseil de ma part comme je devais agir pour tirer mon écuyer tout à fait d'af- faire. Il lui dit que, puisqu'on avait réparé l'olfense que l'on avait faite à mon caractère, le Roi ne pouvait pas empêcher le cours de la justice, qu'il fallait que mon écuyer appelât comme d'abus au Parlement de la sentence de l'Official, puis accom- moder l'affaire avec un peu d'argent ; c'est ce que je vais faire faire au sieur Brondel à son nom sans que je sois plus mêlé en cette affaire. Samedi dernier, M. de Ronneuil me vint dire de la part du Roi qu'il avait résolu pour la com- niudité de tous les ministres étrangers de leur 356 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV faire dire que désormais ils ne s'adressassent plus qu'à M. de Lionne pour tout ce qu'ils avaient à négocier en cette Cour, sans voir les autres mi- nistres pour affaires, si ce n'est que lui les y ren- voyât; qu'il avait déjà fait le même compliment à messieurs le nonce et ambassadeur de Venise qui lui avaient témoigné de la joie que Dieu eût inspiré cette pensée à Sa Majesté. Je lui dis que je lui obéirai mais que je n'étais pas du même sentiment de ces autres Messieurs, que je ne croyais pas d'avoir coopéré à la délibération que le Roi venait de faire, que j'avais du regret de ne pou- voir plus voir messieurs Le Tellier et Colbert, puisque j'avais toujours eu beaucoup de satisfac- tion dans les visites que je leur avais rendues et que même j'avais été renvoyé à eux pour des affaires qui n'étaient pas encore terminées par le Roi même et par M. de Lionne. Je n'ai pas encore pu pénétrer le motif de cette résolution ; les uns disent que M. Colbert s'est voulu exempter de recevoir visite des ambassadeurs, des autres que c'est pour quelque démêlé qu'il y a eu entre le nonce et M. le Tellier, où est mêlé le coadjuteur de Reims. Cela rendra la charge de M. de Lionne LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 357 bien plus considérable, mais comme il aura beau- coup plus d'affaires et qu'il est extrêmement occupé, ses résolutions pour les affaires tarde- ront et tireront en longueur. cxx A Paris, le 15 novembre 1669. J'ai vu dans la lettre que Votre Altesse Royale m'a fait l'honneur de m'écrire le deux de ce mois qu'elle a eu le même avis que m'avait donné M. de La Berchère ' du dernier ordre que lui et M. de Boissieu9 ont reçu du Roi pour ne tenir que la main droite dans les séances et signatures avec les commissaires de Votre Altesse Royale lorsqu'ils s'assembleront pour régler les limites d'entre la Savoie et le Dauphiné, en leur lais- sant la gauche libre. Il est bien certain que la i. Pierre Le Goux. seigneur de Lu Berchère, premier prési- dent au Parlement de Dauphiné. 2. Denis de Salvaing de Boissieu, ancien lieutenant général au bailliage de Grésivaudan et depuis 1639 premier président de la Chambre des Comptes de Grenoble. 358 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV première fois que M. de Louvois envoya les précédents ordres qui étaient si contraires à la dignité de Votre Altesse Royale et à ce qui s'est pratiqué par le passé, il les avait faits à l'insu des ministres qui y ont remédié quand ils en ont pris connaissance ; il a le malheur qu'il fait souvent des choses qui ne sont pas approuvées comme Votre Altesse Royale verra après. Ce changement est avantageux à Votre Altesse Royale puisque le Roi l'a fait sans en être recherché. Revenant aux choses que fait M. de Louvois de son chef et qui quelquefois sont condam- nées et abolies, il avait fait une ordonnance pour que les courriers qui partiraient d'ici fussent obli- gés de prendre un passeport de lui et, après l'avoir fait publier et afficher, il en envoya des exem- plaires chez tous les ambassadeurs. J'en ai même fait tenir un à M. le marquis de Saint-Thomas. M. le comte Maffei ' arriva ici peu après; pour 1. Le comte Carlo Maffei délia Mirandola, nommé gouver- îii nr de Verceil en 1660, avait été envoyé par le duc de Savoie en Angleterre comme ambassadeur extraordinaire pour porter auroi Charles II les condoléances de son maître à l'occasion de la mort de Henriette de France, reine d'Angleterre, et aussi pour traiter de l'ouverture au commerce du port de Villefranche LETTRES SUH LA COUR DE LOUIS XIV qu'il ne se hasardât pas à être arrêté en quelque lieu comme on a fait à des gens Je qualité à Péronne qui allaient en Flandre, j'envoyai mon secrétaire à Saint-Germain demander à M. de Louvois un —port : il l'ordonna à l'abord et, quoique je tinsse là un laquais pour l'apporter, je ne l'ai pu avoir de quatre jours et même après le départ de M. le comte Maffei, car il voulait partir et, per- dant patience de ce retardement, j'envoyai ordre au maître de poste d'amener des chevaux céans ; il le lit et M. le comte Maffei s'en alla le même jour. M. de Bonneuil vint céans pour me dire la résolu- tion du Roi concernant les ministres. Après ce dis- cours fini, je me plaignis à lui de ce qu'on avait fait tant attendre ce passeport, que M. le comte Maffei avait retardé ici un jour pour l'avoir, qu'il était bien fâcheux d'être obligé d'aller à la Cour pour en avoir et qu'il fallait établir ici un homme qui fût obligé de les donner des que l'on les lui enver- rait demander. Il me dit que les autres ambassa- deurs murmuraient aussi de cette ordonnance et qu'il en parlerait au Roi et, mardi que je fus à pour lequel la franchise avait été accordée aux anglais. 360 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Saint-Germain, il me dit que Sa Majesté avait cassé cette ordonnance et qu'à la poste l'on don- nerait des chevaux sans lesdits passeports. Quant à la résolution du Roi pour que les mi- nistres étrangers ne négocient plus qu'avec M. de Lionne, on Fa prétextée sur ce que c'est une chose affectée à sa charge, que les autres ministres de Sa Majesté n'y ont aucune part, mais il y a quelque chose de caché et qui s'est passé entre le nonce et M. Le Tellier et que le coadjuteur de Reims, fils de ce dernier, a divulgué. Je ne l'ai pas encore pu pénétrer; l'on dit aussi que M. Col- bert s'est voulu débarrasser des visites que lui faisaient les ambassadeurs, alléguant qu'il ne se mêlait pas des affaires d'Etat mais seulement des fonctions de ses charges. Il n'y a pas de nouvelles à la Cour, les choses y vont de leur train ordinaire, les dames y sont belles, propres et de bonne humeur parce qu'elles se divertissent bien et sont riches ; elles sont aussi les seules, tout le reste rampe et, hors de leur appartement, il n'y a ni joie ni contente- ment à Saint-Germain, où Leurs Majestés passe- ront l'hiver, de quoi il me fâche fort car pour LETTRES SIR LA COUR DE LOI IS XIV 361 être là à temps pour voir le Roi ou les ministres, il faut en ce temps-ci partir une heure avant le jour outre qu'il en coûte beaucoup dans ces hôtelleries, niais il faut s'y résoudre et n'en pas parler puisque le Roi s'y aime. GXXI A Paris, le 22 novembre 1669. Le Roi a fait réprimande à Monsieur de ce qu'il est allé voir le Turc avec Madame l ; cet envoyé du Grand Seigneur l'a porté haut, il a de l'esprit, on dit qu'il entend le français mais qu'il feint de l'ignorer; ainsi il sait tout ce que l'on dit devant lui ; son interprète est Albanais, bien fait, qui parle ce langage-ci comme s'il était de Paris. Ils prennent tout à leur avantage et diront en leur 1. Suleiman-Aga, envoyé du Grand-Seigneur, débarqué à Toulon le 4 août 16GU, avait partout sur son passage revendi- qué lis plus grands honneurs. Reçu deux fois en audience par M. de Lionne et une fois par le Roi, il ne se plia qu'avec peine un cérémonial qu'on voulut lui imposer et ne parut point impressionné par la majesté de la Gourde Louis XIV. (A. Van- dal, L'Odyssée d'un ambassadeur ; Les Voyages du marquis de Nointel [1670-1680), pp. 23-31.) 362 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIY pays que le frère du Roi leur a fait visite, ils n'au- ront pas eu lieu de conserver grande estime pour Monsieur et Madame, ils ne vécurent pas avec grande réserve devant ces étrangers, de même que le chevalier de Lorraine et toute leur suite aussi bien que les filles de Madame. Je n'ai pas pu aller cette semaine à Saint-Ger- main à cause des affaires de Madame; mais j'y irai dimanche ou mardi et porterai le dessin de la Vénerie Royale pour le faire voir au Roi. Ven- dredi dernier quej'y fus, je vis madame la duchesse de La Vallière à la messe, elle était dans les tri- bunes d'en haut; dès que j'y jetai les yeux, j'en reçus un grand salut auquel je répondis par des révérences très soumises. J'ai su que le Roi et elle ont été très satisfaits de ma visite. Je ne saurais les lui continuer parce que personne ne va chez elle, mais chez la Reine et partout où je la trou- verai je la visiterai et tâcherai de la bien persua- der de l'estime qu'a pour elle Votre Altesse Royale et des ordres qu'elle m'a donnés delui faire ma cour et de lui rendre dans toutes sortes de rencontres mes fidèles et respectueux services. Le Roi, sans que personne le sache, a fait pré- LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 363 parer de beaux appartements à ces dames dans les Tuileries et s'est enfin résolu de venir faire quel- que séjour en cette ville car les fermiers des entrées demandent des grands rabais à cause qu'il demeure si longtemps à Saint-Germain. Le livre du chevalier Lucas Assarini s'accré- dite beaucoup ici ; bien des gens savants m'en ont parlé. M. de Colbert l'a fait examiner par des historiens qui ont trouvé qu'il a vu des bons mémoires et on m'en a demandé, même M. le maréchal de Villeroy. On dit que l'abbé Siri qui dit peu de bien de qui que ce soit n'a pas pu s'em- pêcher de dire qu'il avait bien mieux écrit cette histoire que nul autre écrivain, que néanmoins il sait des circonstances dont Lucas Assarini n'a pas eu connaissance. On vient de me dire que le Roi a supprimé la charge d'amiral et qu'il ne l'avait donnée au duc de Vermandois, son lîls, que pour s'ôter de l'im- portunité de ceux qui y prétendaient, etpourlacon- server à M. le duc de Beaufort en cas qu'il se fût trouvé prisonnier, comme l'on disait. C'est un coup de M. Colbert pour se rendre maître de la marine. On en fit de même après la mort du feu duc de 364 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Montmorency, mais le cardinal de Richelieu la fit revivre en sa personne sous le nom de chef et surintendant général de la navigation et com- merce de France. La charge de vice-amiral que va avoir M. le comte d'Estrées i va être une des plus belles du royaume car il n'y a jamais eu tant de vaisseaux ni si puissants en mer qu'il l'est présentement. Je suis bien aise d'avoir fait le compliment de Votre Altesse Royale à madame de La Vallière avant la suppression de cette charge, car maintenant je n'aurais plus de prétexte de la visiter -. Votre Altesse Royale verra dans les feuillets du gazetier de l'Académie les disgrâces de la gou- vernante de Mademoiselle et de quelque autre3. Le 1. Jean, comte d'Estrées, né en 1628, maréchal de camp en 1649, lieutenant général en 1655, était entré dans la ma- rine en 1668 en qualité de lieutenant général des armées navales. 11 fut créé vice-amiral le 12 novembre 1669. 2. Gomme nous l'avons indiqué plus haut, il s'agit ici non de la suppression de la charge d'amiral de France mais de celle de grand-maître, chef et surintendant de la navigation, prescrite par l'édit du 12 novemln'o 1669. 3. Ainsi que M. de Saint-Maurice l'explique plus longuement dans la lettre suivante, madame de Saint-Chaumont, gouver- nante de la petite Mademoiselle, fille du duc d'Orléans, se trouva impliquée dans les intrigues de Daniel de Cosnac, évêque de Valence, et comprise dans sa disgrâce. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 365 comte de Guiche a encore quelque part en cette affaire et assurément son éloignement sera encore de durée. Je ne saurais encore donner satisfaction à Votre Altesse Royale par cet ordinaire pour les pen- dants, ce sera assurément la semaine prochaine ; les diamants sont si chers ici que le prix en fait peur, il a fallu en envoyer prendre en Hollande ; mais assurément dans quatre ou cinq jours nous les aurons et on les commencera. Le Roi en achète d'un marchand français, qu'il a apportés des Indes, pour 400.000 écus. Madame la princesse de Bade commence à déchoir, la Reine ne l'a pas menée à Versailles, cela a fait éclat ; elle est encore un peu soutenue par madame de Montespan, par réputation seule- ment parce qu'elle a un peu aidé en ses affaires; que si elle l'abandonne, c'est une femme perdue. Les dames sont à Versailles, il y a très peu de monde. 366 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV CXXII A Paris, le 29 novembre 1009. Bien que le gazetier de l'Académie écrive ce qui s'est passé au Palais Royal, j'ai cru être obligé d'en faire un fidèle récit à Votre Altesse Royale car peut-être il y aura de plus fâcheuses suites. L'évêque de Valence1, outré de la disgrâce qu'il s'attira il y a deux ans, a voulu entreprendre la perte du chevalier de Lorraine et de la maison du Plessis et intriguer pour cela avec madame la marquise de Saint-Chaumontet peut-être du su de madame la duchesse d'Orléans. Il était venu déguisé à Paris contre la défense qu'il en avait, pour agir de plus près; le Roi, l'ayant su, le lit 1. Daniel de Cosnac, évèque de Valence et premier aumônier de Monsieur, avait été exilé dans son diocèse au mois de février 1008, à la suite de ses tentatives infructueuses pour faire donner à Monsieur le gouvernement de Languedoc. S'il faut l'en croire, il ne serait revenu à Paris que sur les instances de Madame. Arrêté dans les circonstances rapportées par M. de Saint-Maurice, il fut exilé à l'Ile-Jourdain et y resta près de trois ans. LETTRES SIR LA COUR DE LOUIS XIV 367 arrêter prisonnier comme un faux monnayeur ; il était dans un logis misérable, avec un habit de couleur, une perruque et l'épée au côté, lorsque l'on le saisit ; il voulut bien dire qu'il était évèque mais on se moqua de lui, témoignant que c'était une défaite et, sur son habillement, quand il fut dans le For-L'Evèque, on le voulut interroger sur le crime qu'on lui imputait. Il ne voulut pas répondre à cause de son caractère, il écrivit à M. de Louvois ce qu'il était, alors le Roi l'en- voya retirer de prison par le sieur Lafon, ordi- naire dans sa maison, qui Fa conduit en Guyenne en exil à l'Ile-Jourdain sans lui laisser parler à personne à cause qu'il était venu à Paris contre l'ordre qu'il en avait. On lui trouva des lettres de madame de Saint- Chaumont et des autres en chiffre, ce qui obligea Sa Majesté à résoudre sa disgrâce ; le maréchal de Gramont, son frère, le sut et lui en donna avis, sur quoi elle demanda congé à Monsieur qui le lui accorda, lui disant qu'elle l'avait prévenu ; elle se retira à l'hôtel de Gramont d'où elle a fait demander congé de demeurer à Paris dans un couvent. Mais on le lui a refusé, il faut qu'elle sorte de Paris. Madame 368 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV en est affligée, a pesté contre le Roi et Monsieur. Ce dernier dit qu'il n'y a aucune part, qu'il n'a jamais rien su de cette résolution. Sa Majesté, au contraire, dit que Monsieur lui a demandé à genoux à Chambord l'éloignement de madame de Saint-Chaumont. Cependant il est offensé des dis- cours de Madame ; elle ne va pas à Saint-Germain et veut demeurer à Paris pour y faire la reine et se faire faire la cour. Il a dit qu'il l'en fera bien sor- tir et, comme Sa Majesté fut avant-hier à Ver- sailles, on y fit aller Madame pour faire sa cour et on l'a disposée à retourner à Saint-Germain. Dès que l'évêque de Valence fût arrêté, on dépê- cha un courrier à Valence pour y faire saisir ses papiers et la cassette où il tenait ses lettres ; on croit qu'il avait grand commerce avec Madame et en Angleterre et qu'il y donnait des avis pour détacher l'Angleterre d'avec la France ; il portait Madame à être tout à fait dans les intérêts du roi de la Grande Bretagne, son frère, comme l'unique moyen d'a- voir ici du crédit et de s'y faire considérer. Voilà ce que j'en ai pu pénétrer et on attend avec curio- sité le succès de cette intrigue. On espère toujours que la Cour reviendra ici le LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 369 mois prochain, on y a fait préparer un apparte- ment pour les dames ; la plus aimée souhaite d'y venir et d'y faire ses couches, on la croit grosse de cinq mois. On dit qu'elle sollicite incessam- ment le Roi pour qu'il déclare son fils qui n'a pas encore dix mois. On ne sait comme s'y prendre à cause du mari1. Je viens de savoir que, mercredi que le Roi fit appeler par Monsieur à Versailles madame la duchesse d'Orléans, il l'entretint longtemps dans son cabinet, qu'il lui dit qu'il ne fallait pas qu'elle fût fâchée s'il avait ôté madame de Saint-Chaumont d'auprès de Mademoiselle, puisqu'il voulait prendre soin de l'éducation de cette princesse, la destinant pour femme de monsieur le Dauphin; qu'il voulait l'élever à sa mode et lui donner une gouvernante de sa main. Il faut qu'il lui fit ensuite des dis- cours plus désobligeants car l'on remarqua que quand madame la duchesse d'Orléans sortit de ce cabinet, qu'elle avait le visage couvert de lar- mes, mais on n'en a pas pu pénétrer la cause. On 1. La séparation de corps el de biens entre monsieur et madame de Montespan ne fut prononcée que beaucoup plus tard, en 1G74. 24 370 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV croit que la marquise de Villars * sera la gouver- nante, ou la maréchale de Clérembault2 et madame de Rare3 qui y prétendaient. On dit que mesdames de Piennes 4, d'Albon5, de La Fayette 6 et d'Isles y prétendaient. CXXIII Paris, le 6 décembre 1669. Je crois que les dames de la faveur gagneront leur cause et qu'elles empêcheront la Cour de venir cet hiver à Paris; tout le monde en enrage, on en fait cent contes ; l'autre jour M. le Grand, voyant sur un balcon mesdames de La Vallière, de Montespan et de Soubise, dit tout haut : « Voilà 1. Marie Gigault de Bellefonds, marquise de Villars. 2. Louise-Françoise Bouthillier, maréchale de Clérembault, fut effectivement nommée quelques semaines plus tard gou- vernante des enfants de Monsieur. 3. Catherine d'Angennes, mariée à Henry de Lancy, marquis de Rare, capitaine des gendarmes de Monsieur. 4. Françoise Godet des Marais, mariée en 1661 à Antoine de Brouilly, marquis de Piennes, gouverneur de Pignerol. 5. Claude Bouthillier de Rancé, mariée à Gilbert-Antoine comte d'Albon, chevalier d'honneur de Madame. 6. Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette, la confidente de Madame et l'auteur de l'Histoire de madame Henriette et de la Princesse de Clèves. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 371 le temps passé, le présent et le futur ». Chacun en dit librement sa pensée et pas un en bien ; le Roi le sait, il s'en rit, il ne laisse pas de s'en divertir et j'admire en cela sa modération et sa conduite car s'il en faisait quelque démonstration, elle le rendrait haïssable et tout le monde en murmure- rait. GXXIV De Paris, le 12 décembre 16C9. Le Roi donna lui-même mardi dernier M. de Caregret à messieurs de Vendôme pour leur gou- verneur et leur témoigna à son ordinaire beau- coup de bonté et d'amour. C'est une personne de qualité, de mérite, parent du maréchal de Bellefonds et, fort estimé à la Cour. Les tuteurs ne sont pas encore établis bien que Sa Majesté les ait nommés, la négociation en a été faite sans la participation des parents maternels de ces princes, qui sont madame la princesse de Conti, messieurs le comte de Soissons et les ducs de Bouillon et de Mazarin. Ils s'en sont piqués, refusent de donner leurs procurations pour établir lesdits tuteurs, 372 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV sous prétexte qu'elles ne sont pas nécessaires, Sa Majesté les ayant choisis ; elle a promis de leur en parler. M. Golbert témoigne grande passion de servir ces Messieurs et de travailler à régler leurs intérêts ; on prémédite qu'ils ne dépense- ront jusqu'à ce qu'ils paraissent à la Cour que 40.000 écus qu'ils tireront du gouvernement de Provence et des abbayes de M. le chevalier. Ainsi ils payeront tous les ans de leurs revenus cent mille écus de dettes et, s'ils vendent leur hôtel que l'on estime près de deux millions, ils accommoderont bien leurs affaires. Ils ont cinq duchés qui sont ceux de Vendôme, Mercœur, Beaufort, Penthièvreet Etampes, les principautés de Martigues et d'Anet et plusieurs autres terres. GXXV A Paris, le 20 décembre 1669. J'ai fait remettre à Versailles où est la Cour à madame d'Heudicourt les livres des sapâtes, je sais qu'elle les fera voir à mesdames de La Val- LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 373 lière et de Montespan. 11 n'y a jamais rien eu de si galant et de si spirituel, mais je voudrais bien que le petit livre de celui que Madame Royale a envoyé à la reine de Portugal ne fût pas venu ici. Madame de Thianges1 le voulut faire voir à la Reine comme une chose fort galante; en le lisant, elle se fâcha extrêmement de ce que dans le pre- mier feuillet on dit les avantages que le Portugal a emportés sur l'Espagne et se plaignit que Madame de Savoie eût tant de mépris pour sa maison, qu'elle la trouvait bien plaisante ; madame la duchesse d'Orléans se trouvant présente qui excusa l'affaire tant qu'elle put, il sembla que la Reine se paya de ces raisons. Ceux qui m'en ont donné l'avis étaient présents, ils m'ont conseillé de n'en pas parler, de n'en pas faire une affaire puisqu'on n'en parlait plus. Je serai aux écoutes de ce qui s'en dira. On m'a dit que Votre Altesse Royale ne devrait pas avoir empressement d'en- voyer ici ces sortes de choses, que les Français se moquent de tout ce qu'ils ne font pas par leur humeur naturelle ou parce qu'ils n'en font ]. Gabrielle de Rochechouart, sœur de madame de Montespan, mariée u Claudc-Léonor de Damas, marquis de Thianges. 374 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV pas de si bien. Quoiqu'il en soit on en a fait des railleries, les gens d'esprit néanmoins les admi- rent. La Cour a passé cette semaine à Versailles où l'on n'a songé qu'aux plaisirs et à la chasse; les dames y ont monté tous les jours à cheval, la belle aussi, qui ne s'est pas trouvée enceinte, ce qui sera la cause que la Cour ne viendra pas à Paris. Lundi au soir, comme la Reine jouait, madame la comtesse de Soissons, étant assise auprès d'elle, sortit de la chambre; la comtesse de Gramont1, qui était croupière, s'assit sur le tabouret où elle était. Quand madame la comtesse revint, elle dit à l'autre que c'était sa place ; elle lui dit fièrement, sans se lever, que l'on verrait. Madame la comtesse n'y répondit qu'avec des ris de mépris. Le comte de Gramont prit la parole et dit : <*. Madame, on ne cloue pas ici les chaises, ma femme demeurera là; nous sommes d'aussi bonne maison que vous ». Quoique la Reine entendit tout cela, elle n'osa jamais dire mot, bien que mademoiselle d'Elbeuf fît tout son possible pour qu'elle y remédiât. Le Roi, 1. Elisabeth Hamilton, mariée à Philibert, chevalier, puis comte de Gramont. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 375 l'ayant su, blâma la conduite du comte et de la comtesse de Gramont, les traita d'extravagants et ordonna qu'ils demandassent pardon à madame la comtesse ; le maréchal de Gramont s'y oppo- sait et demanda que les maréchaux de France en prissent connaissance; ils condamnèrent son frère et sa belle-sœur à ce que le Roi avait ordonné et à dire à madame la comtesse qu'il avait bien du regret de lui avoir perdu le respect, qu'il ne croyait pas de lui avoir dit qu'ils fussent d'aussi bonne maison qu'elle mais que, puisqu'elle assu- rait de l'avoir entendu, qu'il lui en demandait pardon. La comtesse de Gramont est anglaise, elle le porte haut parce qu'elle est parente du roi mais on s'en moque ici ; cela lui fait faire bien des pas de mauvaise grâce; l'autre jour la Reine sortant en carrosse, cette comtesse montait dedans; la Reine lui dit de passer dans le second; elle, témérairement, ne laissa pas de s'y placer, disant qu'elle n'était pas de condition à aller dans un carrosse de suite et la bonne Reine le souffrit sans plus mot dire. On parle encore de quelques remuements de charges à la Cour, de donner le gouvernement de Guyenne au duc de Gréquy, sa charge de gen- 370 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV tilhomme de la chambre au marquis de Charost, celle de capitaine des gardes du corps de ce der- nier à M. Colbert, frère du ministre, qui a été en Candie *, et les mousquetaires noirs qu'il com- mande au comte de Marsan 2, fils du feu comte d'Iïarcourt. Le Roi a aussi donné le gouverne- ment de Bretagne en chef à M. de Chaulnes3, quand il est parti pour Rome, avec permission de vendre la lieutenance générale de Roi qu'il avait achetée 4-00.000 livres du duc de Mazarin. Depuis que je suis ici, les charges de chez le Roi ont toutes changé sauf celles de grand veneur ; il avance tous ceux qui servent auprès de sa per- sonne, ce qui fait qu'il est bien servi et que tous les grands seigneurs s'empressent d'acheter des charges dans sa Cour, ce qui la rend considérable et la remplit de gens de qualité. 1. Edouard-François Colbert de Vandières, comte de Maule- vrier, capitaine de la seconde compagnie des mousquetaires en 1665, brigadier de cavalerie en 1668, maréchal de camp le 24 février 1669, avait servi en cette qualité au siège de Candie sous les ordres du duc de Navailles. 2. Charles de Lorraine, comte de Marsan, frère du comte d'Armagnac et du chevalier de Lorraine. 3. Le duc de Chaulnes, déjà ambassadeur à Rome une pre- mière fois en 1GGG, y fut envoyé une seconde fois en 1669 à l'occasion du conclave qui allait procéder à l'élection du suc- cesseur de Clément IX, mort le 9 décembre 1669. LETTRES SIR LA COUR DE LOUIS XIV 377 CXXVI De Paris, le 27 décembre 1609. La Cour est à Versailles depuis le jour de Noël; le Roi veut y faire une ville fermée à l'imitation de celle que Votre Altesse Royale a fait faire à la Vénerie ; je sais qu'il n'a pas voulu voir le plan que j'envoie de crainte que l'on ne dise qu'il lui en avait fait venir la pensée mais il est certain qu'elle la forma sur ce que M. de Bellefonds lui en dit après que je le lui en eus montré le plan. Je l'ai fait voir aux ingénieurs du Roi qui l'ont trouvé superbe, la maison belle mais mal tour- née, le jardin petit parce qu'ici ils sont spacieux et les allées extrêmement larges et presque autant que ledit jardin. Ils trouvent aussi que Votre Altesse Royale en a trop borné la vue par les architectures qu'elle a fait élever au fond ; ils censurent aussi le degré qui conduira dans l'allée d'en bas et surtout le rocher et le dôme qu'elle veut faire élever au bout. En ces sortes de choses chacun a son sens, j'ai combattu d'auteur celui 378 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV de ces gens-ci, je leur ai fait voir que chaque pays avait ses modes et que celle d'Italie en matière de maisons et de jardins donnait la loi à tout le reste du monde. Ici ils ont force eaux et de beaux bois, ce qui est charmant et de grand délice durant l'été et le temps que l'on demeure à la campagne mais leurs fontaines sont spacieuses et peu pro- fondes. Si le premier voyage que je ferai à Saint- Germain on ne m'y parle pas des dessins de la Vénerie, je les enverrai en Hollande. GXXVII A Paris, le 17 janvier 1670. Le Roi a résolu de partir au commencement du mois d'avril pour aller visiter les fortifications des villes des nouvelles conquêtes ; la Reine, M. le Dauphin et les dames doivent être de la partie ; je ne sais néanmoins qu'en croire parce que madame de Montespan est grosse de quatre mois à ce que l'on assure, elle ne paraît plus ' . Le voyage \. Madame de Montespan accoucha du duc du Maine au mois de mars suivant. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 379 ne se fera que pour donner de la jalousie aux Hollandais et les faire consumer en dépense comme aussi pour obliger les Espagnols à des échanges et à régler les limites car il n'y a aucune apparence de guerre. Je crois que je ne me saurais dispenser de suivre le Roi puisque toute la Cour marche; néanmoins je ne formerai aucunes résolutions ni ne mettrai pas ordre à mon équipage que je n'aie reçu ses ordres. CXXVIII A Paris, le 22 janvier 1670. J'ai cru d'être obligé de faire savoir à Votre Altesse Royale par le courrier de Venise qu'avant- hier le Roi eut un rude accident de vapeurs qui est ici un nouveau mal et que l'on appelle en Pié- mont perruquin ; il ne laissa pas d'aller à la messe et hier on le purgea. Je vis M. de Lionne ici qui est pour le mariage de sa fille et je fus chez lui pour l'en féliciter, l'assurant que Vos Altesses 380 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Royales en auraient bien de la joie à sa considéra- tion et encore à celle de la maison d'Estrées, où il s'allie, puisque ces messieurs sont des meilleurs amis et parents qu'ait ici Madame Royale1. Nous parlâmes de l'incommodité du Roi, il m'assura que ce n'était rien ; on la veut faire passer pour une bagatelle mais je sais que ce n'est pas le sen- timent de M. Vallot, son premier médecin, quoi- qu'il le dissimule, car, d'abord que l'accident fut passé, il écrivit ici qu'il avait été considérable, qu'il en appréhendait la continuation et des suites fâcheuses. J'ai envoyé aujourd'hui un gentil- homme pour en savoir des nouvelles de M. le duc d'Aumont, qui est premier gentilhomme de la chambre d'année. Je mettrai à la fin de cette lettre celle qu'il m'apportera et tiendrai ponctuel- lement Votre Altesse Royale avertie de la suite que pourrait avoir cette incommodité. Le Roi se porte bien aujourd'hui ; il a été levé le jour, il a entendu messe en public et dîné en particulier ; je le verrai demain puisque j'ai eu avis des introducteurs quej'aurai audience de mon- 1. Madeleine de Lionne, fille du ministre, venait d'épouser Franrois-Annibal 111, marquis de Cœuvres, puis duc d'Estrées. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 381 sieur le Dauphin pour le remercier du présent qu'il a envoyé à Monseigneur le Prince de Piémont1. CXXIX A Paris, le 24 janvier 1G70. Il y a quelques jours que j'avais fait compli- ment au Roi sur le présent qu'il a envoyé de la part de monsieur le Dauphin à Monseigneur le Prince de Piémont mais, comme je ne pus pas voir alors le dernier, je m'en acquittai seulement hier. 11 me dit avec sa bonne grâce ordinaire qu'il était fâché que l'épée qu'il avait envoyée à Monseigneur le Prince de Piémont n'était pas assez belle et que ce n'était qu'une marque de l'amitié qu'il avait pour lui. Je l'assurai qu'il avait des grandes impatiences d'être en âge de l'employer pour son service et de l'en venir remercier lui-même. Il s'informa de l'état de sa santé et me témoigna qu'il était bien fâché 1. C'est le 26 décembre 1CG9 que l'épée offerte de la part du Dauphin au Prince de Piémont avait été remise à ce dernier par l'abbé de Servien, fils de l'ambassadeur de France a Turin, envoyé auprès du duc de Savoie, en qualité- d'ambas- sadeur extraordinaire, pour lui porter les compliments du roi au sujet de sa convalescence. 382 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV de ses incommodités. On parla fort du tambour, M. de Montausier dit qu'il n'avait jamais rien vu de si mignon ni de mieux inventé. Quand M. de Bonneuil demanda audience et qu'il dit à mon- sieur le Dauphin que c'était pour le remercier de l'épée, il lui dit qu'il ne savait pas que l'on en eût envoyé une et qu'il ne l'avait pas vue, en témoi- gnant du déplaisir ; M. de Montausier ajouta qu'il n'avait appris que dans la Gazette que l'on en eût envoyé une. Je voulais faire un peu de cour au Roi mais il se trouva qu'il avait pris médecine; celle qu'on lui avait donnée le mardi n'ayant pas fait grande opération. Depuis lundi il n'a plus eu d'accidents de vapeurs. Le sieur Vallot, son premier médecin, espère l'en guérir, en ayant affranchi bien des gens de la Cour. GXXX A Paris, le 31 janvier 1670'. Comme Son Altesse Royale est galante, il pri- sera les tailles-douces de mesdames de La Val- 1. Au marquis de Saint-Thomas. LETTRES SIR LA COUR DE LOUIS XIV 383 lière et de Montespan. Ce sont deux femmes belles et bien faites que le Roi honore de son estime ; les peintres et les graveurs les habillent à leur mode et les mettent pour l'ordinaire à gorge découverte quoiqu'ici on en couvre maintenant une bonne partie; ces deux-là sont des plus lestes et des plus richement habillées de la Cour. CXXXI A Paris, le 31 janvier 1670. Bien que j'aie su dès le point du jour et même avant que de commencer cette lettre que M. le chevalier de Lorraine avait été hier soir arrêté prisonnier à Saint-Germain et que Monsieur en était parti à l'heure, très mal satisfait, néanmoins je n'ai pas cru le devoir faire savoir à Votre Altesse Royale que je n'en susse au vrai toutes les circonstances et les causes, ce que j'ai eu de la peine à débrouiller parce qu'on en parle bien différemment à Paris, mais à la fin j'ai su ce 1. Philippe, chevalier de Lorraine, favori de Monsieur, né en 1643, maréchal de camp en 1668, chevalier du Saint-Esprit en 1688, mort en 1702. 384 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV qu'elle verra dans le mémoire ci-joint de ma main que je n'ai pas le temps de faire copier parce qu'il est fort tard. Relation de ce qui s'est passé à Saint-Germain la nuit du 30 janvier 1670. Le Roi fît donner une petite revue à ses gardes du corps pour avoir prétexte de les assembler et donna ordre à M. le comte d'Ayen, fils de M. le duc de Noailles, capitaine de quartier et à M. le comte de Lauzun, marquis de Péguilin, d'en prendre quatre cents à l'entrée de la nuit et de se rendre maîtres de toutes les avenues du Château Neuf, ce qui ne se put faire sans que Monsieur, qui y avait son logement, n'en fût averti, dont il fut fort surpris et en peine. M. Le Tellier entra d'abord dans sa chambre et lui dit que le Roi était fâché d'être forcé pour le bien de ses affaires de s'assurer de M. le chevalier de Lor- raine, qu'il croyait qu'il y donnerait les mains de bonne grâce puisque Sa Majesté lui avait donné ordre de l'assurer de la continuation de son ami- tié et de son estime. Monsieur lui répartit que quels traitements que le Roi fit à ce chevalier, LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 385 qu'il l'aimerait toujours parfaitement et qu'il lui donnerait toute sa confiance mais que, puisque le Roi le traitait de la sorte, qu'il allait partir à l'heure même pour se retirer à Yillers-Cotterets ; M. Le Tellier lui voulut représenter qu'il ne fal- lait pas aller si loin, que ce serait assez de se reti- rer à Saint-Cloud. Monsieur lui répliqua qu'il voudrait avoir une maison à trois cents lieues de la Cour pour s'y aller consoler. M. Le Tellier, voyant entrer le comte d'Ayen dans la chambre, passa en l'appartement de madame la duchesse d'Orléans ; ce comte dit à Monsieur qu'il avait un extrême regret d'être obligé d'exécuter les ordres qu'il avait, en sa présence ; il lui répliqua qu'il entendait assez ce qu'il lui voulait dire, il se tourna au chevalier de Lorraine, l'embrassa et se retira dans son cabinet, la larme aux yeux. Le comte d'Ayen fit prisonnier le cheva- lier de Lorraine avec toute la civilité possible, sans lui ôter son épée, le conduisit dehors de l'appar- tement de Monsieur, le remit au comte de Lauzun qui l'amena sur l'heure à la Bastille dont il est parti aujourd'hui pour être enfermé dans le châ- teau de Pierre-Encise à Lyon. 25 386 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV M. Le Tellier qui était passé chez Madame lui fit le récit de toute la chose et lui demanda ce qu'elle ferait; elle lui repartit hardiment ce que Monsieur lui ordonnerait ; ils partirent sur-le- champ et arrivèrent à Paris environ minuit. Monsieur fit appeler l'ambassadeur d'Angleterre et l'abbé Montaigu l, il demeura enfermé avec eux jusques à quatre heures; on dit qu'il pressa fort ledit ambassadeur d'aller à Saint-Germain, qui s'en excusa, et à son refus l'abbé de Montaigu a fait ce voyage-là ce matin. On parle diversement par Paris du sujet de cette détention. On dit que l'évêque de Langres étant mort, qui était cet abbé de La Rivière2 qui avait tant eu de crédit auprès de feu M. le duc d'Or- léans, a laissé vacantes deux abbayes valant de revenu 40.000 livres, qu'elles sont dans l'apanage de Monsieur et par conséquent de sa nomination; que, les ayant données au chevalier de Lorraine et en ayant demandé l'agrément au Roi, il lui répon- 1. Walter de Montaigu, abbé de Saint-Martin de Pontoise, premier aumônier de Madame. 2. Louis Barbier, dit l'abbé de La Rivière, ancien précep- teur et favori de Gaston, duc d'Orléans, consacré évèque de. Langres en 1635, mort le 30 janvier 1670. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 387 dit que, n'étant pas prêtre, il en avait du scru- pule et qu'alors il se passa entre eux quelques paroles d'aigreur. Mais ceux qui savent l'état des choses et qui en jugent sainement croient que le roi d'Angleterre a voulu la prison de ce cheva- lier, lui imputant les mauvais traitements que reçoit Madame, ceux que l'on a faits à madame de Saint-Chaumont et à M. l'évêque de Valence, ses créatures. En effet, bien que Madame suive Monsieur, elle a de la joie du malheur du cheva- er de Lorraine et d'avoir l'avantage de s'être vengée par le crédit du Roi, son frère, que l'on ne veut pas maintenant fâcher ici. On dit que Monsieur persiste dans la résolution de partir de Rueil pour Villers-Cotterets quoique MM. Le Tellier et de Lauzun soient venus aujour- d'hui de Saint-Germain pour lui parler. Il pour- rait bien avoir le loisir de s'en repentir ; s'il est bien conseillé, il se soumettra aux volontés du Roi, il ne sera suivi que par ceux de sa maison et s'y divertira mal. Il n'est plus le temps d'autre- fois que, quand un fils de France se retirait de la Cour mal satisfait et était une fois à trois lieues de Paris, l'on croyait le royaume bouleversé et 388 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV en péril ; chacun armait pour son parti et les mécontents levaient le masque ; présentement personne ne bougera, tout le monde est soumis dans le devoir et dans la crainte, le Roi dans la souveraine puissance, fort en argent et en troupes, maître des Parlements, des places et de tout ce qui est dans son royaume. CXXXII A Paris, le 3 février 1670. Quand on est obligé à écrire des nouvelles sur le récit d' autrui c'est souvent contre la vérité ; il en a été de même de la relation que je lis ven- dredi au soir à Votre Altesse Royale de la re- traite de Monsieur de la Cour et de la prison de M. le chevalier de Lorraine pour beaucoup de circonstances, quoique j'eusse su ce que je lui en mandai sur le récit qu'en avait fait M. le comte de Gharost et madame la comtesse du Plessis dans le propre logis de Monsieur, au Palais Royal. Voici, Monseigneur, la pure vérité écrite par LETTRES SIR LA COUR DE LOUIS XIV 389 madame de Montespan à M. le duc de Mortemart, son père, que j'ai sue de madame de Tambonneau ', son intime et bien-aimée amie. Mais je supplie Votre Altesse Royale que personne ne sache que je lui ai nommé toutes ces personnes. L'abbé de Rivière, évêque de Langres, avait deux abbayes, de l'apanage de Monsieur. Comme il était vieux et valétudinaire, il y a longtemps qu'il attendait sa mort pour les donner au cheva- lier de Lorraine; il le dit au Roi à Chambord, qui lui répondit que ledit chevalier n'étant pas ecclé- siastique, sa conscience ne lui permettait pas d'y consentir, qu'outre cela il faisait une vie trop libertine pour posséder des bénéfices. Monsieur l'ayant prié instamment de l'agréer, Sa Majesté lui repartit encore qu'il était impossible, mais qu'à la considération de ce qu'il aimait, quoi- qu'il eût peu d'estime pour ledit chevalier, qu'il lui donnerait 40.000 livres de pension quand lesdites abbayes viendraient à vaquer. Monsieur, ayant rapporté tout ceci au chevalier de Lor- 1. Marie Boyer, mariée on 1G37 à Jean Tambonneau, prési- dent à la Chambre des Comptes. L'hôtel de M. de Tambonneau était situé rue de l'Université <■! voisin de l'hôtel du duc de Mortemart. 390 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV raine, ils firent cent railleries sur la conscience du Roi à cause des dames et qu'il a sues ; le Roi accuse aussi le chevalier de Lorraine de l'infâme crime de sodomie avec le comte de Guiche et même des hommes qui ont été brûlés pour cela en Grève. L'évêque de Langres étant mort jeudi matin, Monsieur dit au Roi qu'il avait donné les abbayes au chevalier de Lorraine ; il lui répliqua qu'il ne le voulait pas. Monsieur lui répondit que c'était une affaire faite ; Sa Majesté lui dit encore qu'il l'empêcherait, ils s'échauffèrent tous deux, les assistants s'en aperçurent et qu'il y avait de la mésintelligence sans en savoir la cause. Le Roi, au sortir de la chapelle, monta en carrosse et alla à Versailles; Monsieur se retira chez lui, fort atterré, s'enferma dans un cabinet avec le cheva- lier de Lorraine, lui dit ce qui s'était passé et que, puisque le Roi le traitait de la sorte, qu'il voulait à l'heure se retirer de la Cour. Il le pria de n'en rien faire, que cette action nuirait à tous deux; Monsieur fit appeler M. Le Tellier, lui parla fort atterré, se plaignit du Roi, lui dit que l'on lui avait inspiré les mauvais traitements qu'il lui fai- LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 391 sait et s'emporta beaucoup. M. Le Tellier tâcha de le ramener et, voyant qu'il continuait toujours du même ton, il lui demanda s'il voulait qu'il écrivit au Roi tout ce qu'il venait de lui dire; Monsieur lui ayant dit qu'il lui ferait plaisir, le ministre alla l'écrire au Roi qui, recevant sa lettre, n'en témoigna rien. M. Colbert étant arrivé à Saint-Germain, Monsieur le fit aussi appeler et lui parla avec le même feu qu'il l'avait fait à M. Le Tellier. A l'entrée de la nuit, le Roi arriva de Versailles et alla à droiture chez madame de La Vallière. Madame la duchesse d'Orléans lui envoya un gen- tilhomme lui dire qu'elle ne pouvait sortir du Château Neuf, qu'elle le suppliait de vouloir aller pour chose qui lui importait beaucoup. Sa Majesté s'y rendit à l'abord. Madame le pria de vouloir que le chevalier de Lorraine eût les abbayes, il lui dit qu'il ne se pouvait, elle le lui demanda en grâce, il persista dans son refus, lui représentant qu'elle avait bientôt oublié tous les mauvais trai- tements qu'on lui avait faits. Elle lui témoigna qu'elle préférait la satisfaction de Monsieur à ses intérêts, que le chevalier de Lorraine était un 392 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV jeune homme, qu'il changerait de conduite, le supplia de lui pardonner envoyant qu'elle ne pou- vait rien gagner, elle se jeta aux genoux du Roi, la larme à l'œil, lui témoignant que le plus grand déplaisir qu'elle avait était de se séparer de sa personne mais qu'elle était obligée de suivre Mon- sieur qui s'en voulait aller. Le Roi se retira en disant que, puisque son frère se séparait de lui pour cela, qu'il saurait châtier ceux qui en étaient cause et fomentaient leur désu- nion ; il donna d'abord les ordres pour fortifier la garde de monsieur le Dauphin qui loge dans le Château Neuf et de prendre toutes les avenues. M. le comte de Vaillac1 s'en étant aperçu, qui est capitaine des gardes de Monsieur, lui en donna avis ; il lui répliqua qu'il en savait la cause, néan- moins il témoigna quelques peines. M. Le Tellier entra ensuite dans sa chambre et lui dit de la part du Roi que, la nécessité de son service l'obligeant de s'assurer de la personne du chevalier de Lor- raine, qu'il serait fâché d'être forcé de le faire arrêter dans son appartement et en sa présence ; il lui répli- I. Jean-Paul de Gourdon do Genouillac, comte de Vaillac, capitaine des gardes du corps du duc d"()rléans. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 393 qua que, puisque le Roi en usait de la sorte, qu'il allait partir pour Villers-Cotterets; ce ministre lui représenta qu'il ne le devrait pas faire mais seule- ment aller à Saint-Gloud, qu'il était aisé de sortir de la Cour de cette sorte mais qu'on ne savait pas quand on y pourrait revenir. Monsieur lui dit for- tement qu'il voudrait avoir une maison à trois cents lieues du Roi, qu'il y irait et qu'il ne revien- drait jamais auprès de lui qu'avec le chevalier de Lorraine; puis, se tournant au chevalier, il l'em- brassa, l'assura de la continuation de son amitié et lui dit de suivre M. Le Tellier. Ils sortirent en- semble ; le chevalier lui demanda ce qu'il avait à faire, qu'il était prêt à obéir aux ordres du Roi. M. Le Tellier lui répondit qu'il n'avait rien à lui commander de sa part. Comme ils furent dans la cour du Château Vieux, le comte d'Ayen l'arrêta et le chevalier de La Ilhière ' , ils lui demandèrent son épée, puis le sortirent de là ; il demanda au comte d'Ayen où il le menait, il lui répondit : « Dans ma chambre » ; où, étant arrivé, 1. Jean-François Polastron, chevalier de La Ilhière, lieute- nant de la compagnie des gardes du corps en 1664, gouverneur de Rocroy en 1675, maréchal de camp en 1678, mort en 16(J7. 394 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV il souhaita de voir M. le Grandet le comte de Mar- san, ses frères ; on lui dit qu'il ne se pouvait mais qu'il pouvait écrire à qui il voudrait. Il lit quatre lettres ; une à Monsieur, au comte de Marsan, à mademoiselle de Fiennes 1 et à l'intendant de sa maison; il voulut les montrer au comte d'Ayen, il dit qu'il n'avait pas ordre de les voir; on croit néanmoins que le Roi les a lues ; il priait Monsieur de lui continuer l'honneur de sa bienveillance et que, s'il avait encore quelque amitié pour lui, il le suppliait de protéger et d'assister mademoiselle de Fiennes. Monsieur lui a fait réponse qu'à sa con- sidération il aurait soin de la demoiselle, qu'il se consolât, parce qu'il courrait toujours la même fortune que lui. Ledit chevalier coucha à Saint- Germain, il n'a pas été à la Bastille, on lui de- manda combien il voulait de domestiques, qu'il pouvait prendre ceux qu'il voudrait, il choisit deux de ses gentilshommes et deux valets de chambre; il partit le vendredi dans son carrosse où il y a un lieutenant des gardes du corps avec une 1. Mademoiselle de Fiennes, fille d'honneur de la Reine, eut de ses relations avec le chevalier de Lorraine une iille que la comtesse d'Armagnac, belle-sœur du chevalier, éleva avec ses enfants. (Lettresde madame de Sévigné, II, 547.) i. LETTRES SUE LA COUR DE LOUIS XIV 395 fort e escorte ; il doit aller à Pierre-Encise, des autres disent à la citadelle de Montpellier et peut-être à Collioure sur les frontières de Catalogne. Monsieur partit samedi d'ici pour Villers-Cot- terets avec Madame, suivi de douze carrosses à six chevaux; ils ont laissé ici Mademoiselle et la maréchale du Plessis auprès d'elle; la maréchale de Clérembault , qui a été nommée par le Roi pour la gouvernante, se trouvant en Poitou, Mon- sieur lui a dépêché un courrier pour qu'elle ne vienne pas; il dépêcha un courrier en Angleterre, et, à ce que l'on dit par Paris, un autre en Pié- mont, ce que je ne crois pas. Le maréchal du Plessis, comme officier de la Couronne et peut- être pour voir s'il trouverait jour à quelque accommodement, demanda au Roi congé de suivre son maître, qui lui répliqua : « Eh quoi ! Monsieur veut partir? » Le maréchal lui répliqua qu'oui. Sa Majesté lui répondit : « Qu'il aille et vous le pouvez suivre ». Quoiqu'en apparence l'affaire des abbayes soit la cause de cette querelle-ci aussi bien que la fer- meté et résolution de Monsieur, on dit que le roi d'Angleterre avait prié Sa Majesté Très-Chré- 396 LETTRES SIR LA COUR DE LOUIS XIV tienne d'ôter d'auprès de Monsieur le chevalier de Lorraine, qu'il était cause des mauvais traite- ments que recevait sa sœur, à moins de quoi il serait obligé de la retirer à Londres. Le Roi a paru fort chagrin et triste depuis cette affaire, quoiqu'il affecte le contraire, puisqu'il continue à faire des loteries et que demain on dansera le ballet ; néanmoins il appréhende des brouilleries et qu'il ne se forme quelque parti en faveur de Monsieur, car, dans le fond, si la chose ne s'accommode bientôt, Monsieur s'ennuiera à Villers-Gotterets, son dépit et sa rage augmente- ront et il se trouvera forcé à accepter des partis qu'on ne manquera pas de lui offrir du dehors. CXXXII1 A Paris, le 7 février 1070. Je lis savoir à Votre Altesse Royale il y a quatre jours que Monsieur était parti d'ici samedi dernier pour Villers-Gotterets contre le sentiment de bien des gens, le désir de toute la Cour et de LETTRES SLR LA COUR DE LOUIS XIV 397 tout Paris. Il est assez aimé pour être très obligeant et assez familier. 11 parle indifféremment à toute sorte de monde, il y avait du menu peuple devant le Palais Royal quand il en partit, qui firent des vœux pour son voyage. Il leur jeta quelques poi- gnées de pistoles, parce que quelques-uns lui deman- dèrent l'aumône. Tout ce qu'il y avait ici de gens de qualité le visitèrent, le Roi l'a souhaité ainsi et qu'on le traitât partout comme à l'accoutumée, en ayant donné les ordres aux villes qui sont aux environs de Villers-Cotterets. Monsieur, pour donner un fondement solide à ses plaintes, avance que les fils de France ont leurs privilèges établis dès longtemps ; que, selon les lois et coutumes du royaume, ils ont la liberté de donner à qui bon leur semble les bénéfices qui sont dans leurs apa- nages ; que feu M. le duc d'Orléans et précédem- ment celui d'Anjou, avant que d'être roi de Pologne et de France, ont joui de cette préroga- tive sans qu'on le leur ait jamais contesté. Le Roi a dit sur ce discours qu'il était vrai, mais que son frère ne peut pas le faire sans son consentement, ni donner des abbayes qu'à des personnes desti- nées à l'Eglise et qui soient in sacris. 398 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Il y a espérance que tout cela s'accommodera si Monsieur ne s'obstine pas à avoir auprès de lui le chevalier de Lorraine ; on dit que le Roi pour- rait lui donner des pensions sur des bénéfices de la valeur des abbayes que Monsieur lui vou- lait donner pourvu qu'il aille à Malte faire ses caravanes, puis fixer son séjour en Italie. On ne saurait dire positivement où on le mène. M. Le Tel- lier a dit que l'on n'a pas changé d'ordre, qu'il va à Pierre-Encise ; cependant d'autres m'ont assuré que c'est dans la citadelle de Perpignan, et un des bons amis de Monsieur, qu'il était exilé à Béziers, qu'il n'aurait qu'un garde et se pourrait promener par la ville, à quoi il y a quelque apparence puis- qu'il s'en est allé dans son carrosse, qu'on lui a donné bien de ses domestiques et offert de mener sa maison. En quelque lieu qu'on le conduise, il aura la liberté de parler à tous ceux qui voudront le voir, d'envoyer et de recevoir des lettres cachetées. Il est néanmoins à souhaiter que ses affaires s'ajustent au plus tôt. Si elles tirent en longueur, les esprits s'aigriront ; la retraite de Monsieur fera éclat dans les pays étrangers, les Espagnols et Hollandais feront des projets pour le LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 399 diviser de Sa Majesté, lui feront des propositions, le dépit le pourrait porter à les exécuter, ou au moins le soupçon qu'on pourrait en avoir fera peut-être prendre quelques résolutions qui le pous- seront à bout; ce serait sa perte car peu de monde branlera en sa faveur et il faudrait bien du chan- gement pour qu'il pût faire un parti considérable dans le royaume. Quoique l'ambassadeur d'Angle- terre assure que le Roi, son maître, n'a aucune part en cette affaire, néanmoins ceux qui savent les affaires soutiennent le contraire. Le Roi se divertit à Saint-Germain, on y a dansé un beau et grand ballet et on y parle peu de Monsieur. GXXXIV A Paris, le 21 février 1C70. Ces dames se divertiront à Saint-Germain à leur ordinaire et à des loteries durant le carême. Le Roi se porte assez bien, il a de l'embonpoint, mais je croirais plutôt qu'il est bouffi ; il fait exercice et, quand il fait beau, il chasse trois fois 400 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV la semaine le lièvre avec la meute des mousque- taires. Il dit toujours qu'il veut faire le voyage de Flandre, on croit qu'il sera de peu de durée ; le nonce et l'ambassadeur de Venise n'y iront pas, mais bien celui d'Angleterre, à ce qu'il m'a dit, et veut que nous soyons toujours ensemble. Je ne résoudrai rien néanmoins pour ce voyage que je n'en aie de nouveaux ordres; que si Votre Altesse Royale veut absolument que je le fasse, elle mêle fera savoir au plus tôt et comme elle a la généro- sité de me vouloir faire une gratification pour cela, je la supplie d'y donner ordre. J'en suis dans la confusion puisque je n'ai pas pu mériter ses grâces par aucuns services ; il sera néanmoins fâcheux, si le Roi va avec précipitation, on pourra peu le voir ; et il faudra un équipage quasi comme pour l'armée, autant pour la réputation que pour se garantir d'incommodité. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 401 GXXXV A Pans, le 26 février 1670. Je lis savoir par le dernier courrier à Votre Altesse Royale que l'on conjecturait le retour de Monsieur à la Cour sur les négociations que la princesse Palatine ' était allée faire à Villers- Cotterets. On ne s'était pas trompé car soudain qu'elle en fut revenue vendredi au soir, elle fit une dépèche à Saint-Germain qui obligea le Roi d'envoyer le samedi M. Golbert à Monsieur lui dire qu'il souhaitait de le voir, à quoi il se soumit d'abord. Lui et Madame vinrent ici lundi et le même jour, ils allèrent voir le Roi qui les reçut très bien et qui les a fait loger dans son grand appartement, parce qu'ils avaient fait démeubler le 1. Anne de Gonzague de Clèvcs, mariée à Edouard, fils du comte palatin Frédéric V, morte en 1684. D'autres négociations avaient d'ailleurs précédé son intervention, et pendant que Monsieur écrivait à Colbert au sujet de son différend avec le Roi, Madame s'était adressé»! it Turenne. (Comte de Bâillon. Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans, pp. 377-37'J.) 26 402 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV leur du Château Neuf ; on assure qu'on a envoyé les ordres pour la liberté du chevalier de Lor- raine, moyennant qu'il aille faire séjour pour quelque temps à Rome ou à Malte. Le Roi lui donnera dix mille écus de pension, et les abbayes qui avaient fait la cause de son malheur à l'abbé d'Harcourt, son frère. Ainsi voilà une affaire accom- modée selon la volonté de Sa Majesté, comme il était très juste. Le Roi et Madame se sont écrit durant qu'elle a été éloignée de lui. Sa Majesté la raillant sur les ennuis qu'elle devait avoir à la campagne, elle lui fît réponse qu'elle étudiaitl'italien, mais qu'elle le priait de ne pas la laisser aller jusqu'au latin, et lui demandait des nouvelles des loteries de Saint-Germain, ce qui donna lieu au Roi de lui envoyer quatre cassettes fort riches, feignant que c'étaient des lots qui lui étaient échus par le hasard, dans lesquelles il y avait quatre billets de cinq cents louis chacun, quantité de bijoux enri- chis de pierreries et entre autres une paire de souliers de campagne propres à se promener par le parc de Villers-Gotterets, dont les boucles valent mille louis. On fait monter ce présenl à LETTRES SUR LA (JOUR DE LOUIS XIV 403 200.000 livres ; on m'a dit néanmoins qu'il en faut rabattre une partie. Le Roi se trouva hier matin mal des vapeurs, il fut nécessité de se mettre au lit et à prendre des pilules. C'est un effet du dégel. J'y ai envoyé un de mes fils pour en savoir des nouvelles, n'ayant pu y aller pour avoir un peu de fluxion sur un œil. Je ne sais si les fréquentes attaques d'un mal si fâcheux ne feront point changer à Sa Majesté la résolution qu'elle avait formée de partir le quatorzième du mois d'avril pour la Flandre, les ordres ayant été donnés pour cela, et les magasins qui faits pour les fourrages nécessaires aux troupes doivent l'escorter quel'on fait monter à 10.000 che- vaux. CXXXVI A Paris, le 7 mars 1670. L'on a différé le voyage de Flandre au mois de mai ; on attend que les dames soient en état de le faire. Il n'est pas vrai, comme je l'avais écrit, 404 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV que la dame1 ait accouché ; le froid l'avait retenue dans sa chambre et, comme on ne la voyait pas, on avait cru, à Saint-Germain même, qu'elle eût fait un enfant. Elle est néanmoins dans son neu- vième mois et on ne croit pas que l'on aille dehors qu'elle ne soit relevée de ses couches, car on s'en- nuierait aux Pays-Bas si elle n'y était pas. Monsieur est autant soumis qu'il était lier à son départ et Madame triomphe de le voir ainsi réduit. Il est certain que le Roi l'a rappelé pour les raisons qu'on a écrites à M. de Servien, mais il n'y avait rien à craindre, Monsieur n'ayant ni parti, ni amis, ni argent. Il me souvient que par- lant avec M. le maréchal de Bellefonds, après que Monsieur se fût retiré, des suites que cela pouvait causer, je lui dis qu'il ne fallait pas le laisser longtemps à Villers-Gotterets, que son dépit et chagrin augmenteraient, que le mépris qu'on pourrait avoir à la Cour pour lui le jetterait dans quelque désespoir, que si les étrangers dans ce temps-là lui faisaient quelque offre, qu'il serait forcé de l'accepter, ne pouvant faire mieux, que nous en avions vu des exemples quand Marie de i. Madame de Montespan. LETTRES SIR LA COUR DE LOTIS X I V 405 Médicis, mère du feu Roi, se retira mal satisfaite à Compiègne, que le peu de compte qu'en lit le cardinal de Richelieu l'ayant outrée, il fut cause qu'elle se retira en Flandre, que je savais bien que Monsieur ne pouvait pas nuire à l'Etat, mais que s'il prenait une semblable résolution, le Hoi en serait fâché, qu'il fallait prévenir ce désordre, que Monsieur se soumît à ses volontés et à ses ordres et qu'il retournât à la Cour. Il médit qu'il était ravi que je fusse de son sentiment, qu'il en voulait parler au Roi ; je le priai de ne me pas nommer ; il est vrai qu'il a beaucoup contribué à cet accom- modement. CXXXVII A Paris, le 14 mars 1670. La pauvre madame d'Heudicourt a enfin été forcée de quitter la Cour, qui dit, par ordre des autres, qu'elle a eu l'adresse de le prévenir. Il faut que ceux qui sont des intrigues soient secrets et circonspects ; on dit qu'il y aura encore des autres changements parce qu'on savait tout ce 406 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV qui se disait et passait chez les dames. Ceux qui le révélaient et qui étaient curieux de le savoir s'en trouveront tous maltraités également ; madame la duchesse de La Vallière a changé tous ses domestiques sous prétexte que toutes ses filles de chambre étaient grosses et coquettes ; mais il n'en est rien ; leur disgrâce vient de ce qu'elles par- laient. Bien des gens delà Cour faisaient que leurs gentilshommes les servaient sous prétexte de mariage et par là savaient toutes les nouvelles ; le sieur du Coudray, frère de la comtesse Busquet, écuyer de M. le comte de Soissons, était de ces amoureux férus ; on a pris prétexte sur son assi- duité auprès des filles de madame de La Vallière de faire pièce à madame la comtesse de Soissons et de persuader au Roi qu'elle le faisait aller là- dedans pour savoir ce qui s'y passait. Cela n'a pas encore eu de suite, mais les amis de la comtesse en appréhendent. Je viens de savoir d'un de mes amis qui est venu exprès de Saint-Germain pour me le dire que le Roi veut que madame la duchesse d'Or- léans aille en Angleterre pour gagner le roi de la Grande-Bretagne en sa faveur, queMonsieur n'a été LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 407 rappelé qu'à ce sujet mais qu'il s'oppose tout à fait à ce voyage et qu'il couche tous les jours avec Madame depuis qu'il a su cette affaire afin qu'elle puisse devenir grosse, ce qui l'empêcherait de s'exposer, étant enceinte, à un voyage si long et si périlleux. La duchesse de La Vallière est assurément grosse ; toute son adresse et du Roi est de le cacher à madame de Montespan jusqu'à ce qu'elle ait accouché de crainte que cette nouvelle, la fâchant, ne lui cause quelques maux. Le confes- seur du Roi, se lassant de cette vie, a voulu entiè- rement se retirer ; Sa Majesté y a consenti en prenant de sa main un autre confesseur jésuite nommé le Père Ferrier de crainte que l'on ne s'aperçût du sujet de la retraite du premier qui cause beaucoup de scandale '. 1. Le Père François Annat, jésuite, confesseur du roi depuis 1C54, fut remplacé dans cette charge par le Père Ferrier, de la même compagnie, et mourut quelques mois plus tard, le '14 juin 1670. 108 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV CXXXVIII A Paris, le 21 mars 1G70. Monsieur et Madame se sont fortement que- rellés sur ce qu'il ne veut pas qu'elle aille en Angleterre, on ne sait pas encore ce qui sera de ce voyage. Le Roi avait jeté les yeux sur madame la princesse de Carignan pour y accompagner Madame, à cause de sa qualité et de sa vertu ; il la fit sonder par les Carmélites pour savoir si elle voudrait y aller; elle vint d'abord céans, sous pré- texte de voir ma femme, me demander si Votre Altesse Royale l'agréerait ; je lui dis que je le croyais pourvu qu'on lui rendit tous les hon- neurs qui lui sont dus et comme princesse de la Maison de Savoie et du sang de France. Elle me dit qu'elle ne s'y engagerait pas sans avoir pris toutes ses sûretés pour cela, que Madame, qui aurait une extrême joie qu'elle voulût aller avec elle, s'était déclarée qu'on lui ferait tous les trai- tements qu'elle pourrait souhaiter; elle a de la LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 409 joie de ce qu'on l'a préférée dans cette élection à la princesse de Gonti1 et à la duchesse de Longue- ville ; cela n'empêche pas qu'elle ne fasse de grandes réflexions sur son âge et sur la dépense qu'il lui faudrait faire. Elle n'a pas encore confié cette affaire à la princesse de Bade, ni au comte ni à la comtesse de Soissons, et comme on ne croit pas que Madame y aille plus, on ne parle aussi plus d'elle. Monsieur est de très mauvaise humeur et l'on connaît par toutes ses actions qu'il n'est pas satisfait. Il y a eu des pleurs chez les dames de la faveur parce que la dernière venue a pénétré la grossesse de l'autre ; on dit que leur galant a bien eu de la peine à les consoler et qu'il s'est trouvé dans un grand embarras ; la première a un fard merveil- leux, l'autre le voulait avoir et pria son amant d'user d'autorité pour cela, il s'en excusa mais il fallut lui donner cette satisfaction. Quand il le demanda à la duchesse, elle s'en moqua, sachant que c'était pour sa rivale ; néanmoins elle le donna à condition que les faveurs seraient égales ; 1. Anne-Marie Martinozzi, née en 1037, mariée en 1654 a Armand de Bourbon, prince de Gonti, morte en 1072. 410 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV depuis on s'est aperçu de son gros ventre ; l'autre en enrage et, pour lui plaire, l'on dit qu'il veut marier la duchesse à Péguilin et lui donner le duché de Nevers, à quoi il répugne1. La jalousie fera passer de mauvaises heures à tous ses parents ; Dieu le permettra, car cela est scanda- leux. Un lieutenant des gardes du corps, nommé le sieur de Brouilly 2, neveu du marquis de Piennes, demanda au Roi la majorité d'une place pour un sien oncle, qui la lui accorda ; M. le marquis de Louvois, l'ayant su, le rencontrant, lui dit : « Petit garçon, petit mignon, c'est bien à vous d'aller demander des charges au Roi sans m'en parler; je vous apprendrai le respect que vous me devez et vous perdrai et votre oncle aussi ». Celui-ci en conféra avec la marquise de Piennes qui était à Saint-Germain ; comme elle est toute de chez M. Colbert, elle lui demanda conseil comme son 1. A plusieurs reprises déjà, il avait été question de marier mademoiselle de La Vallière, et notamment en 1664, avec le marquis de Vardes. (J. Lair. Louise de La Vallière, p. 126.) 2. M. de Brouilly, nommé aide-major d'une des compagnies des gardes du corps en 1666, avait pris part aux campagnes de 1667 et 1668 ; il lut tué au passage du Rhin en 1672. LETTRES SUR LA COUR DK LOUIS XIV 411 neveu en devrait agir ; il y en contera avec madame de Chevreuse et avec M. de Luynes ' qui savent fronder. On résolut que Brouilly s'irait jeter aux pieds du Roi, lui demanderait sa protection puis- que M. de Louvois le voulait perdre; il lui conta tout ce que l'autre lui avait dit sur l'heure. Sa Majesté fît appeler le marquis de Louvois, le traita de haut en bas ; celui-ci, sortant en colère de la réprimande qu'il venait de recevoir, ren- contre Brouilly, ne peut se retenir et le traita pire que la première fois ; M. Le Tellier, en étant averti, fit appeler Brouilly dans sa chambre, le pria de ne pas porter des plaintes au Roi de la seconde insulte que lui avait faite son fils, lui promit son amitié, lui envoya la provision de la charge qu'il avait obtenue pour son oncle. L'affaire s'est ainsi apaisée ; mais le Roi ne veut plus souffrir les emportements de M. le marquis de Louvois et, s'il ne s'amende, il en sera un jour en peine. 1. Louis-Charles d'Albert, duc de Luynes, grand-fauconnier du Roi, capitaine des chevau-légers de la garde, dont le fils, le duc de Chevreuse, avait épousé en 1667 Jeanne-Marie-Thé- rèse Colbert, fille du ministre. 412 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV GXXXIX A Paris, le 28 mars 1670. Il y a eu des grands démêlés entre Monsieur et Madame, ils en sont venus à des reproches et invectives; on dit qu'elle lui dit qu'il n'avait que la seule bonne qualité qui était d'avoir du cœur, mais qu'il ne le savait pas employer ; que pour de l'esprit, il n'en avait pas et que par envie de ce qu'elle en avait un peu, il ne voulait pas qu'elle le mît en pratique ni qu'elle s'accréditât en Angle- terre ni ici. Le Roi est tout à fait dans ses intérêts, néanmoins Monsieur n'a pas encore voulu con- sentir au voyage d'Angleterre, on croit néanmoins qu'il y donnera les mains. Ce qui l'a le plus fâché est que l'on lui cachait ce voyage et qu'il Fa appris de Londres même ; si cela est, il a quelque raison ; on tâche de le satisfaire, mais il voudrait le chevalier de Lorraine auprès de lui ; mais le Roi n'y veut pas consentir parce que Madame y répugne ; elle se veut venger, en ayant les moyens. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 41^ On est aussi à la Cour très embarrassé pour le voyage, les ministres y répugnent; comme ils ne veulent pas absolument de guerre, ils craignent tout. M. de Turenne, qui la voudrait, fortifie le Roi dans son dessein et le marquis de Péguilin, qui passe pour un petit favori, sollicite aussi Sa Majesté pour qu'il aille en Flandre; il voudrait profiter de sa faveur et, durant qu'elle durera, avoir des occasions de se pouvoir procurer un bâton de maréchal de France et la qualité de duc et pair. Il est mal avec M. de Louvois et le pousse avec vigueur dans toutes les rencontres ; tout cela ne peut durer, il faudra qu'un d'eux succombe. Un de mes amis qui est venu dîner avec moi m'a assuré que Madame n'ira pas en Angleterre, que Monsieur en a parlé au Roi ; lui a témoigné que si c'était pour son service qu'il ne s'oppose- rait pas à ce voyage, que lui-même y irait s'il était nécessaire; mais si c'était simplement pour la satisfaction de Madame, qu'il n'y consentirait jamais; on ajoute qu'il a peur qu'elle ne s'accré- dite là, ou qu'elle n'y ait quelque galant. 414 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV GXL A Paris, le 29 mars 1670. Le Roi dit toujours qu'il veut se mettre en che- min pour son voyage en Flandre le quinze ou le vingt du mois prochain ; bien des gens croient néanmoins qu'il ne partira qu'au mois de mai; il fera assem- bler pour cela toutes les troupes qu'il a de ce côté-là pour marcher en corps d'armée ; il a déclaré le marquis de Péguilin lieutenant-général des troupes de sa maison ' et fait qu'il aura à sa suite plus de 35.000 hommes. Il veut prendre les sûretés qui lui sont nécessaires, parce que Marsin va assembler les troupes du roi d'Espagne qui sont dans les Pays-Bas pour observer la marche et les desseins que pourrait avoir Sa Majesté Très Chré- tienne. Les uns disent que les Hollandais lui en donneront, d'autres qu'ils se contenteront de tenir leur cavalerie à Maëstricht, qui peut facilement 1. Lauztin fui nomme lieutenant-général qui avaient toujours été de la dépendance des secrétaires des affaires étrangères ' ; il n'en a l'ait que des plaintes légères à M. Le Tellier, crainte de faire des affaires. On dit que le Roi se lasse fort et est très mal satisfait dudit marquis de Louvois, que rien n'empêche sa disgrâce que les services et le mérite de son père, mais, s'il était mort, qu'il ne saurait subsister. Il n'y a pas de ministre qui soit mieux que M. Colbert; s'il vou- lait, dès à cette heure il serait le premier et gou- vernerait tout avec plus d'autorité que n'a jamais fait le cardinal Mazarin. Il n'a pas de santé et on ne croit pas qu'il puisse vivre longtemps. Votre Altesse Royale s'en pourrait consoler, s'il venait à manquer; je ne l'ai pas trouvé fort favorable à ses intérêts. La maladie de la comtesse de Soissons n'est qu'une feinte; le Roi lui a dit lui-même qu'elle ne ferait pas bien de faire le voyage, qu'il lui con- seillait de faire la malade, mais qu'il lui défendait de dire à qui que ce soit qu'il lui eût parlé. Cepen- 1. Louvois qui dès l'année 1661 avait obtenu le privilège d'établir un service de poste régulier entre les ports de Pro- vence et d'Italie, avait acquis, le 24 décembre 10G8, la charge de surintendant général des postes. 426 LETTRES SI'R LA COUR DE LOTIS XIV dant on le dit ici publiquement, on croit que Madame et la marquise de Montespan lui ont fait cette pièce, la première parce que ladite com- tesse était amie du chevalier de Lorraine, et quant à l'autre, à la considération qu'elle ne Fa jamais aimée, qu'elle a toujours quelque jalousie de ce que le Roi lui parle et parce qu'on impute à ladite comtesse d'avoir fait des railleries de la favorite. Ce qui lui nuit encore est l'étroite amitié qui est entre elle et madame de Lionne qui n'a pas une réputation bien établie et qui est sa con- fidente et négocie ses intrigues1. Quoiqu'il en soit, c'est une affaire de mauvaise grâce; toutes les disgrâces sont arrivées comme cela ; on ne pourra pas empêcher de parler, le Roi s'en irritera et les suites n'en peuvent être que très fâcheuses. Le marquis de Péguilin, autrement comte de Lauzun, est hautement à la faveur; il a mené un équipage d'un grand prince. Je n'en ai pas vu de plus leste, de plus magnifique, ni de plus nom- 1. Paule Payen, mariée à M. de Lionne en 1645, morte en 1704. M, de Saint-Maurice aura l'occasion de parler à nou- v. nu de Pinconduite de madame de Lionne. Elle obligea l'année suivanicM.de Lionne à demander l'intervention du Roi pour la faire réléguer à Angers. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 427 breux ; je me trouvai l'autre jour dans les rues comme il partait. GXLVI A Paris, le 9 mai 1670. Leurs Majestés et monsieur le Dauphin conti- nuent leur voyage en santé, mais elle pourrait bien être altérée par les incommodités que leur causent les pluies. Allant à Landrecies, elles trou- vèrent à une lieue proche un torrent si enflé qu'elles ne le purent jamais passer et furent nécessitées de passer la nuit dans leur carrosse aussi bien que monsieur Le Dauphin qui, n'étant pas accoutumé à ces fatigues, pourrait bien s'en trouver mal, ce qui a obligé le Roi à le laisser à Landrecies pendant qu'il va au Quesnoy. Il devait le rejoindre deux jours après pour continuer sa marche à Marienbourg. La Cour, qui commence à être fatiguée, appréhendait ce pays-là parce que, même dans les plus grandes chaleurs, il est très marécageux et, comme les pluies continuaient, on craignait d'y rencontrer un chemin très mauvais 428 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV et très difficile. M. de Louvois a eu la curiosité de faire compter les chevaux de tout ce grand équi- page; il s'y en est trouvé plus de huit mille sans les quatre mille des troupes, qui trouvent dans tous leurs gîtes un camp très régulier, les écuries et les huttes toutes faites avec le foin et l'avoine pour les chevaux. CXLVII A Paris, le 23 mai 1670. M. le nonce a vu le Roi à Arras qui lui a témoi- gné bien de la joie de l'exaltation du cardinal Altieri au Pontificat '. L'on dit ici que ledit nonce a fait ce voyage en diligence exprès parce qu'il a su qu'on le voulait rappeler à Rome, qu'il a prié Sa Majesté de le faire continuer comme l'unique moyen pour le porter au cardinalat. Il me visita dimanche dernier, me lit un récit de son voyage, mais il me tut cette particularité. Il se loue fort des caresses et de la bonne chère que lui 1. Le cardinal Emile Altieri venait d'être élu pape le 29 avril 1070 sous le nom de Clément X. LETTRES SIR LA COUR DE LOTIS XIV 429 a fait faire le Roi qui lui dit : « Vous voyez, mon- sieur le nonce, si je suis venu en Flandre pour altérer la paix comme mes ennemis ont publié. Je finirai mon voyage avec la tranquillité que je l'ai commencé. J'aime à me promener, à voir mes places et mes troupes et c'est la seule cause qui m'a amené ici ». Il y en a qui doutent que Madame aille en Angleterre. On dit que Monsieur ne le veut plus, je n'en sais rien de certain. Je ne donne pas créance aux nouvelles de la Cour que l'on publie par Paris, il s'en trouve très peu de véri- tables. Monsieur le Prince a été fort caressé du Roi depuis qu'il est en voyage, il lui parle incessam- ment, ne suit que son conseil pour les fortifica- tions des places et pour les troupes. Il a raison, car il n'y a pas de prince ni de gentilhomme dans l'Europe si éclairé que lui en toutes sortes d'af- faires et de matières, ce qui mortifie un peu M. de Turenne qui a toujours des démêlés avec M. de Louvois. On a fort désapprouvé les grandes for- tifications et les dépenses que ce dernier a fait faire au Quesnoy, puisqu'on n'en peut jamais faire une bonne place. On ne songeait pas àAvesnes. Cepen- 430 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV dant monsieur le Prince a fait voir l'importance de la fortification et du poste pour entrer dans le pays d'Hainaut et de Brabant d'où l'on peut aller sans empêchement à Namur, Mons, Valenciennes, Bou- chain, Cambrai et à Bruxelles, même si bien qu'on en va faire une grande place de guerre où l'on veut établir tous les magasins, ce qui fera bien du plaisir au comte Charles Broglie qui en est gou- verneur1. CXLVIII A Paris, le 30 mai 1670. La Cour sera ici dans neuf jours ; jamais elle n'a été si fatiguée ni si ennuyée de voyage; il y a bien des malades, des estropiés; la comtesse de Béthune a la fièvre tierce, les dames de la faveur sont fort défaites et laides. On dit par Paris que d'abord après le retour du Roi il se défera de toutes deux, qu'il mariera La Vallière au comte de 1. Charles, comte de Broglie, entré au service de la France en 1644, mestre de camp du régiment de cavalerie du cardinal Mazarin en 1650, naturalisé en 1656 et créé la même année lieutenant général des armées du Roi, avait été nommé gou- verneur d'Avesnes en 1660. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 431 Lauzun et qu'il rendra madame de Montespan à son mari dont on traite raccommodement et qu'on le fera duc et pair1 ; au moins il aura le duché de Bellegarde qui lui doit aller par droit de succes- sion. Je ne crois encore rien de tout cela; on ne se dépouille pas si tôt d'une passion si violente, ni d'une méthode de vivre où l'on est confirmé par le plaisir. Ce n'est pas que le sire ne fasse une ac- tion d'un grand homme, car il n'y a rien qui puisse ohscurcir sa gloire que le genre de vie qu'il fait. On veut dire qu'il y a eu des querelles à la suite de la Cour, qu'on s'y est battu, mais qu'on tient la chose fort secrète, de crainte que le Roi ne le sache ; je n'en crois aussi rien. On met le comte de Soissons de ce nombre, il est trop sage pour cela. Il courut hier le cerf à Greil où est sa meule dans une terre de sa mère et viendra aujourd'hui ici où sont déjà arrivés bien des gens de la Cour. 1. Le maniais de Montespan, a la suite de divers excès com- mis pendant qu'il commandait une compagnie de chevau- lëgers en Roussillon, s'était réfugié en Espagne; les lettres de grâce qui lui lurent accordées au mois d'août 1670 énumèrent abondamment les méfaits dont il s'était rendu coupable. (Jean Lemoime et André Lichtenberger. De La Vallicre à Montespan, pp. 385-391.) 4-32 LETTRES SIR LA COUR DE LOUIS XIV GXLIX A Rueil, le 6 juin 1670. J'ai envoyé à Votre Altesse Royale les diamants comme je les ai pu trouver; ainsi, Monseigneur, Votre Altesse Royale me fera la grâce de me faire laisser toutes mes parties bien que celles qu'elle me veut faire couper ne me servent plus qu'à augmenter et ruiner ma famille; si ce n'était que cela aide à la santé, je ne m'en servi- rais plus ; elles ont quelquefois été employées en lieux illustres et il ne m'en souvient plus que pour en avoir de la douleur et en demander par- don au bon Dieu. Mais, quittant la raillerie, je prie Votre Altesse Royale de songer à elle, à ses avantages et à sa gloire sur les nouvelles qu'on a du mauvais état de la santé du roi d'Espagne1. Si ce malheur arrive, il ne faut pas manquer d'en profiter, elle doit avoir pour cela des gens à Milan et à Madrid, 1. Le roi d'Espagne Charles II dont toute l'Europe escomptait alors la fin prochaine, ne devait mourir que trente ans plus tard, le 1er novembre 1700. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 433 tâcher de se faire roi, puisqu'il n'y a pas de prince dans l'Europe qui ait plus de droit à ce royaume- là que lui. Les Espagnols y doivent attirer pour leur bien et leur sûreté ; les Portugais lui doivent être favorables en cette rencontre et la ligue du Nord, qui n'est que pour empêcher l'agrandisse- ment de la France, lui aidera à y monter. On ne saurait y mettre aucun prince qui puisse contre- balancer les forces du Roi Très Chrétien comme elle, à cause de ses Etats qui augmenteraient la puissance de la maison d'Autriche et qui seraient défendus par les ligues de Suisse en leur donnant de l'argent. Il faut, si le cas arrive, se mettre en état de se faire considérer et désirer ; il ne faut pas douter que la France ne songe à s'emparer de ces Etats-là et qu'elle ne recherche Votre Altesse Royale. Si elle le fait, il me semble que Votre Altesse Royale ne doit pas s'engager qu'elle n'ait bien sondé les Espagnols ; que s'ils ne lui veulent pas donner leur couronne, il faudra alors s'engager avec la France à condition qu'il lui en reste le duché de Milan et le royaume de Sardaigue et peut-être encore les royaumes de Naplcs et de Sicile ; la France y donnerait les mains pourvu 28 434 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV qu'elle eût la Flandre, la Franche-Comté et une partie des Espagnes ; elle pourrait engager le roi d'Angleterre dans ses intérêts en lui laissant le commerce et les Etats que le roi d'Espagne a dans l'Amérique et même lui donnant un port en Flandre comme Ostende et Nieuport. Je raisonne en aveugle sur des matières si impor- tantes mais, nonobstant mes faiblesses et mon peu de connaissance, je crois que Votre Altesse Royale peut plutôt que nul autre prince profiter du mal- heur de la maison d'Autriche, s'il doit arriver, et en cela la raison me le persuade autant que le zèle que j'ai pour elle ; bientôt nous saurons les bonnes ou les mauvaises nouvelles de Madrid. Si Dieu veut que ce jeune roi meure, il me semble que Votre Altesse Royale ne doit pas perdre temps à mettre en bon état toutes ses places en Savoie aussi bien qu'en Piémont, vivre de bonne intelli- gence avec le gouvernement de Milan et pourvoir à tout ce qui peut arriver. Je n'oublierai rien ici pour pénétrer toutes les résolutions qu'on y pourra prendre et écrirai une autre fois avec moins de précipitation qu'à cette heure. Le Roi sera demain à Saint-Germain ; après LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV ÏÔO demain, je serai à son lever pour voir ce qui s'y dit de nouveau et s'il est vrai, ainsi qu'on le publie, que les deux dames sont [hors] de la faveur, que Madame s'en est emparée. Je n'y crois pas néan- moins et assurément Sa Majesté aura joué d'un coup de politique de lui avoir témoigné bien de l'amitié avant qu'elle passât en Angleterre afin qu'elle fit réussir avantageusement ce qu'elle y a été négocier pour ses avantages et pour ses inté- rêts. Le voyage du Roi en Flandre a fort charmé les Flamands autant ceux qui sont sous sa souverai- neté que ceux qui sont de celle du roi catholique, qui ont en foule voulu voir ce monarque dans les endroits où il est passé, particulièrement à Lille où il y a eu un concours de noblesse et de peuple qui n'est pas concevable, auquel Sa Majesté a fait jeter des louis d'or à profusion. Ainsi il les a tous charmés par sa générosité aussi bien que par ses discours obligeants et par sa bonne mine, et les peuples du pays qui n'ont jamais vu leur lioi sou- piraient de l'avantage que les sujets de celui-ci ont d'en approcher, de lui pouvoir demander jus- tice et recourir à lui dans les nécessités, si bien 436 LETTRES SUR LÀ COUR DE LOUIS XIV que son voyage lui peut être beaucoup avantageux si le roi d'Espagne venait à manquer, ainsi qu'on l'assure de Madrid, et en cela on doit remarquer le bonheur qui accompagne toutes les actions de celui-ci. CL A Paris, le 0 juin 1670 '. Je suis bien redevable à M. le chevalier Assa- rini d'avoir voulu immortaliser feu mon père dans ses livres. Je lui en conserverai toute ma vie une extrême obligation et lui en témoignerai ma recon- naissance en toutes sortes d'occasions. Mais, Monsieur, je ne doute pas que je ne vous sois redevable de toutes ces grâces, dont j'ai un véri- table ressentiment. J'ai été surpris d'apprendre que M. de Lionne ait écrit de la part du Roi au sieur chevalier Assarini d'envoyer ici son livre pour le faire examiner avant qu'on le mette sous la presse2. Je trouve cette demande un peu 1. Au marquis de Saint-Thomas. 2. L'intervention de M. de Lionne en faveur du chevalier Assarini semble avoir été surtout motivée par les démarches de celui-ci auprès de l'abbé Servien qu'il assurait de ses vives sympathies pour la France et de son désir d'écrire l'histoire LETTRKS SUR LA COUR DE LOUIS XIV i')7 extraordinaire pour les raisons que vous avez pris la peine de me déduire si au long et je trouve l'expédient que vous avez pris très judicieux ; ce n'est pas que si M. Assarini a de la déférence pour le Hoi en cette rencontre, il en tirera un notable avantage. On donne fort ici à ceux qui écrivent; il ne faut pas croire que l'abbé Siri ait aucune part en cette affaire ; il y a trois ans qu'il est brouillé avec M. de Lionne et ne le voit que rarement ; outre que ce ministre ne se servirait pas du nom du Roi pour le favoriser. Assurément, Monsieur, on a fait cette demande seulement pour le compte de Sa Majesté qui aime à être prônée par les histo- riens étrangers. GL1 A Rueil, lr 11 juin 1G70. Madame n'est pas encore de retour d'Angleterre. On croit qu'elle passera demain la mer pour en de Louis XIV. Servien estimait qu'une pareille requête devait être prise en considération, vu que « les historiens étrangers trouvent toujours beaucoup plus de créance que les autres ». (Arch. des Ail', étrang. S juillet 1670. LETTRES SFR LA COUR DE LOUIS XIV 461 loisir de l'aller assurer que Votre Altesse Royale, en toutes sortes de rencontres, prendra beaucoup de part en tout ce qui le regarde. Les révoltés de Vivarais avaient mis les armes bas, ils étaient déjà au nombre de 10.000 hommes, on leur a fait espérer une amnistie générale, mais ils ont protesté que si on tardait huit jours à la leur envoyer, qu'ils se rassembleraient et seraient bientôt plus de 20.000 combattants. Ils avaient envoyé ici des députés chargés de requêtes, ils y venaient par le coche, on en a eu avis, on leur envoya le prévôt à la rencontre à Essonnes qui les arrêta prisonniers et les conduisit au Châtelet, d'où on les a transférés à la Bastille1. L'intendant et les lieutenants de roi de Languedoc y sont allés en diligence, les troupes qui sont parties d'ici continuent leur marche audit pays, il y en va aussi de Guyenne, de Roussillon et de Provence qui doivent, étant ensemble, faire un corps de 1. Le 7 juillet 1G70, l'abbé François Constant ot l'abbé de Roure, impliqués dans l'affaire du Vivarais, étaient enfermés a la Bastille, puis transférés au Châtelet le 11 août suivant et jugés, le premier condamné à neuf années de galères et le second acquitté. (Fr. Funck-Brentano, Les Lettres de cachet à Paris, étude suivie d'une liste des prisonniers de la Bastille, p. 417.) 462 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 8.000 hommes, M. Le Bret les commandera en qualité de maréchal de camp, sous les ordres des lieutenants de roi qui sont lieutenants généraux dans leur province. GLXI A Paris, le 25 juillet 1670. J'ai reçu l'honneur d'une longue lettre de la main de Votre Altesse Royale du huit juillet et une autre du onze auxquelles je vais répondre. Le com- mencement de la première me ravit pour la bonne nouvelle du parfait rétablissement de Monseigneur le Prince; il est bien qu'il se promène et reprenne doucement l'usage des jambes mais il faut que cela se fasse sans le lasser. Votre Altesse Royale se presse un peu trop de le vouloir faire étudier ; les plus habiles gens tiennent qu'avant six ans il ne les faut pas mettre dans le travail ; il faut leur laisser former l'entendement qui est maintenant comme de la cire molle qui prend toutes les impressions que l'on lui donne mais que l'on LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 463 affaiblit à force de le travailler et l'expérience a fait voir que ceux qu'on a voulu presser à trop bonne heure ont été faibles et bagatels, bien qu'ils donnassent des grandes espérances au commen- cement. Il faut seulement apprendre à prier Dieu à Monseigneur le Prince en le faisant jouer sans le presser ni inquiéter, lui laisser pousser son feu, ne le contraindre pas, puis, après qu'il aura six ans, on le réduira peu à peu au travail. Nous en voyons ici un grand exemple en monsieur le Dauphin ; jamais il n'y a eu enfant plus fait à son humeur ni plus opiniâtre jusques àl'âge de sept ans qu'on le mit entre les mains de M. de Montausier et des hommes ; il n'avait aucune inclination à l'étude; maintenant il n'y a pas déjeune homme de son âge si soumis ni si savant. On a ici des précepteurs qui ont des méthodes plus faciles et plus aisées que celles des écoles pour apprendre le latin et qu'ils ensei- gnent par des jeux comme aussi le blason, la géographie et l'histoire tant ancienne que moderne, et j'ai auprès de moi un secrétaire qui est du comté de Bourgogne, qui pourrait entrer au ser- vice de Monseigneur le Prince et que l'on en juge- rait assurément capable quand on l'aurait examiné 464 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV pour cela. Le zèle que j'ai pour l'éducation et la santé de Monseigneur le Prince ont fait que je me suis un peu étendu sur ce chapitre. Je ne sais que juger du voyage qu'on dit que M. de Louvois va faire à Pignerol, il faut qu'il y ait quelque autre motif que celui des fortifications1 ; on ne parle pas qu'il ait la pensée d'aller à Turin faire la révérence à Votre Altesse Royale. S'il le fait, je sais qu'elle le recevra avec civilité comme ministre d'un grand roi mais je la supplie que ce soit sans empressement ni sans s'abaisser, car comme il est altier et le porte haut, il profiterait de tout ; que s'il ne va pas à Turin elle doit ignorer qu'il soit à Pignerol, mais il faut faire observer ce qu'il y fera car il ne manquera pas de donner des ordres pour l'avantage de la place et de la garni- son, qui pourront porter du préjudice aux sujets de Votre Altesse Royale de ce voisinage-là. 1. Le voyage de Louvois à Pignerol avait pour motif l'exa- men des fortifications et la solution de difficultés qui s'étaient élevées entre les diverses autorités commandant dans la place. Il s'y rendit accompagné de Vauban, alla saluer le duc et la duchesse de Savoie à Saluées, et rentra ensuite précipitamment à Paris pendant que Vauban, resté en Piémont, donnait au duc Charles-Emmanuel II des conseils sur les fortifications de Turin, de Verceiletde Verrue. (C. Roisset, Histoire de Louvois, I, 203, 204.) LETTRES SUR LA COUIl DE LOUIS XIV 465 J'ai fait le compliment dont elle m'avait chargé pour Monsieur sur la mort de Madame; on dit par Paris qu'il épousera mademoiselle de Mont- pensier1 ; pour moi, je crois que le Roi ne le lais- sera pas sitôt songer à prendre femme. On dit que M. de Louvois va à Pignerol pour voir ce qu'il y a à faire en cette place pour en per- fectionner les fortifications. J'ai peine à croire qu'il entreprenne un si grand voyage durant les chaleurs et qu'il s'éloigne pour si longtemps de la personne du Roi, seulement pour lesdites for- tifications. Je souhaiterais que ce fût pour porter quelque bonne résolution à Votre Altesse Royale contre les Génois, mais il y a très peu d'apparence; l'on croit ici que c'est pour tâcher d'apaiser les troubles du Vivarais, néanmoins il a publié ce voyage quand on croyait cette affaire linie. Ces révoltés ont repris les armes, le nombre en est accru. Si cette affaire était venue durant la guerre, elle donnerait de la peine, mais mainte- nant on réduira aisément ces gens-là par la force, I. Mademoiselle de Montpensier parle longuement dans ses Mémoires des tentatives du Roi pour l'engager à épouser le duc d'Orléans el dont la première proposition lui fut faite quelques heures seulement après la mort de Madame. 30 466 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV en ruinant leur pays et faisant pendre les plus coupables d'entre eux. Le Roi en a du chagrin, particulièrement de voir que les étrangers fassent des ligues contre sa puissance et que ses sujets la craignent si peu et qu'ils osent se révolter pen- dant la paix. Il a commandé des nouvelles troupes pour marcher de ce côté là, et particulièrement le régiment de Lyonnais ; on dit par Paris que les Hollandais fomentent ces révoltés et qu'ils leur fournissent de l'argent. Il n'y peut pas avoir encore de l'apparence, mais si l'affaire s'échauffait et que l'on vît des personnes accréditées et des bons officiers à la tête de ces canailles, il ne faut pas douter que lesdits Hollandais ne les fomen- tassent et ne tâchassent de faire que ce feu s'épan- dît par tout le royaume. CLXII A Paris, le 1er août 1070. Bien des gens raisonnent ici sur le voyage de M. de Louvois en Piémont et veulent qu'il soit allé faire quoique proposition à Votre Altesse LETTRES SUK LA GOUB DE LOUIS XIV 467 Royale ou quelque traité pour la guerre. Des autres qui savent mieux les choses assurent que le seul dessein de son voyage est de voir Pignerol pour le faire mettre au même état que les villes de Flandre et qu'il ira et reviendra en diligence pour joindre le Roi à Ghambord. M. le marquis de Lavardin a accepté la lieute- nance générale de Bretagne de M. le duc" de Chaulnes l. Comme il est beau-frère de M. le duc de Ghevreuse, lequel a aussi eu la lieutenance des chevau-légers de la garde, on voit facilement que M. Golbert avance bien plus ses parents que mes- sieurs Le Tellier et de Lionne les leurs ; on dit même que M. Colbert, capitaine des mousquetaires, a remis ladite compagnie entre les mains du Roi qui l'a gratifié du gouvernement des trois évêchés, Metz, Toul et Verdun, qu'on accepte 80.000 écus de M. le maréchal de La Ferté. J'ai su qu'il y avait ici un nommé M. du Bou- chet-, vieux gentilhomme, qui se pique d'être 1. Henri-Charles de Beaumannir, marquis de Lavardin, lieu- tenant général au gouvernement de Bretagne, ambassadeur de France à Borne de 1687 à 1689, mort en 1702. 2. Jean du Bouchet, généalogiste et historiographe, avait déjà publié plusieurs travaux importants. D'après Primi, il 468 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV savant dans les généalogies, qui est estimé de bien des gens et qui travaillait à l'histoire généalogique de la royale maison de Savoie. J'ai été en curio- sité de lui parler et priai pour cela M. le marquis d'Espesses, mon ami et le sien, de me l'amener. Ils vinrent céans samedi dernier. Je le mis sur ce discours. Il me dit qu'ayant vu depuis longtemps que l'opinion qu'on avait eue jusqu'à présent que la maison de Savoie tirait son origine de celle de Saxe était sans fondement et sans preuves solides, qu'il avait travaillé avec soin pour savoir d'où véritablement elle sortait, et qu'il avait trouvé des titres en bonne forme et incontestables qui prou- vaient qu'il n'y avait jamais eu de Berold, mais qu'IIumbert aux blanches mains était vérita- blement fils de Constantin, prince de Vienne, qui vivait dans le neuvième siècle, qui avait pour père Louis, le roi de Provence et empereur, et pour aïeul Bozon, aussi roi de Provence, et qu'ainsi il était aussi glorieux à Votre Altesse Royale de tirer continua de soutenir les mêmes opinions sur les origines de la maison de Savoie devant les successeurs du marquis de Saint-Maurice, le comte Ferrero et l'abbé de Verrue. (Primi Vis- gonti. Mémoires, 253, 254; — G. Claretta. Sui princip'ali slorici piemonies i, pp. 192-194.) LETTRES Sllî LA COUB DE LOUIS XIV i69 son extraction des rois d'Arles qui ont fait ceux de Provence et de Bourgogne, que de la maison de Saxe dont on n'avait aucunes preuves. Je lui répliquai que peu de personnes lui donne- raient créance, après que durant six siècles et sur la foi de tant d'auteurs célèbres, tout le monde avait toujours cru que la royale maison de Savoie était sortie de celle de Saxe, que devant que de s'exposer et compromettre la réputation qu'il avait acquise jusqu'à présent, il fallait bien être certain de ce qu'il avançait et le faire examinera des gens du métier, que bien souvent nous nous aveuglons dans nos pensées et dans les choses que nous croyons avoir trouvées, que je le priais de ne pas user de précipitation puisqu'il importait à Votre Altesse Royale de ne pas rendre l'origine de sa maison douteuse. Il me promit qu'il me ferait voir et à qui je voudrais ses preuves. Il me pria, que quand il aurait besoin de mémoires, il me les pût demander et affecta fort de me persuader qu'il ne travaillait pas pour l'intérêt mais pour sa seule satisfaction. J'en ;ii voulu donner avis à Votre Altesse Royale pour savoir d'elle comme je devrai agir, car il me souvient d'avoir ouï dire que du i70 LETTRES SIR LA COUR DE LOUIS XIV temps de Charles-Emmanuel il y eut des historiens qui eurent déjà la même pensée et qu'il ne voulut permettre qu'ils la donnassent au public. J'en ai conféré avec l'évêque de Laon qui m'a assuré que le sieur Le Laboureur1, pour qui il a beaucoup d'estime, avait la même pensée. J'ai loué une maison à Rueil comme je l'ai déjà fait savoir à Votre Altesse Royale ; elle appartient à des pupilles qui ont beaucoup de dettes, leurs créanciers ont présenté requête au Ghâtelet pour en faire saisir le loyer entre mes mains et envoyèrent céans un huissier pour m'en faire signifier la saisie. Il parla à mon secrétaire, qui lui ayant fait connaître la faute qu'il commettait et le péril où il s'exposait, il déclara d'abord qu'il ne voulait pas me fâcher, mais faire ce que je lui ordonnerais et rompit la saisie en mille pièces et se crut mort. Jamais homme n'eut tant de frayeur. 1. Jean Le Laboureur, aumùnier du Roi, neveu de Claude Le Laboureur, aussi historien et généalogiste, avait déjà publié plusieurs ouvrages importants parmi lesquels une Relation du Voyage de la Reine de Pologne (1647) et une His- toire du Maréchal de Guebriant (1650) . L*état des gratifications accordées en 1667 sur le Trésor royal aux hommes de lettres et aux artistes, le qualifie « bien versé dans l'histoire, chro- nologie et généalogie ». iP. Clément, Lettres, instructions <-t mémoires de Colbert,V, 172. ) LETTRES SUR LA COUR HE LOUIS XfV 471 Gomme mondit secrétaire me l'eût dit, je le lis appeler dans ma chambre; il se mit à genoux devant moi, il me demanda mille fois pardon; je lui pardonnai après lui avoir fait connaître le man- quement de respect qu'il m'avait voulu faire. Je lui dis de faire savoir à ceux qui l'avaient envoyé qu'ils pourraient bien s'en repentir. C'était un avocat au conseil, nommé Banteur ; comme j'étais dans les remèdes et que je ne pouvais pas aller voir M. de Lionne, je lui en lis un billet pour l'instruire de ce qui s'était passé et lui représenter qu'il était juste que Sa Majesté mit ordre à ces sortes de choses, qu'elles pourraient arriver à des ambassadeurs qui n'auraient pas la retenue que j'avais eue et que peut-être je n'aurais pas une autre fois. Le Roi agit toujours à son ordinaire tant à l'égard des dames que de son camp ; il va tous les jours voir ses troupes, il les fait mettre en bataille, il les fait combattre, il les divise en deux corps d'armée dont il en commande un et M. le maré- chal de Créquy l'autre. Hier le Roi fut attiré dans une embuscade et fait prisonnier parle marquis de Villeroy, puis regagné par son armée qui mit 472 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV l'autre en déroute ; ce sont des jeux et des diver- tissements qui fatiguent à l'heure de midi et au gros de la chaleur mais qui stylent à miracle les officiers et les soldats. Jamais il n'y a eu tant de régularité ni de discipline ni jamais armée n'a été si bien réglée que dans ce camp; entr' autres, les soldats y observent le silence quatre heures tous les jours; les officiers de cavalerie n'y sont jamais sans bottes et toujours en collets de buffle et ceux d'infanterie continuellement en souliers. Votre Altesse Royale fera plaisir au Roi et à M. deLou- vois si elle lui en parle avec admiration. Le Roi envoie de ses meilleurs officiers à l'armée en Flandre, cela fait croire qu'il a quelques desseins pour la guerre ; mais dans le fond ce n'est que pour y aller pourvoir à quelques désordres qui y sont dans ses garnisons, pour le service, la disci- pline et quelques corps qui ne sont pas en bon état. Le Roi prend fort les sentiments de monsieur le Prince, ce qui semble mortifier M. de Turenne. LETTRES Snt LA COUR DE LOUIS XIV 473 CLXIII A Paris, le 15 août 1670. Monsieur voudrait un peu se dispenser de son deuil, niais le Uoi le contient par ses railleries, il en use de même avec Mademoiselle. Sur le désir qu'elle a d'épouser Monsieur, elle n'oublie rien pour en réussir ; on n'en doute plus ; le Roi y donnera les mains pour accommoder son frère à cause de la richesse de la demoiselle et encore parce qu'il y a grande apparence qu'elle ne fera plus d'enfants. Le roi d'Angleterre croit toujours que sa sœur a été empoisonnée ; il a fait prier le Roi de faire bien examiner les causes de sa mort que l'on ne croit pas naturelle, nonobstant quoi le Roi et Monsieur se divertissent avec leurs dames. Ce dernier est souvent chez mademoiselle de Grancey, il y donne des cadeaux, y passe des journées et des nuits tout entières. 471 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV CLXIV A Paris, le 20 août 1670. Lundi matin M. le marquis de Louvois arriva ici, ainsi qu'il l'avait projeté avant son départ. Il m'envoya à droiture M. du Fresnoy *, son premier commis, avec la botte et tout crotté, pour me remettre la lettre que Votre Altesse Royale m'a écrite par lui, faisant des grandes excuses s'il ne me l'avait pas apportée lui-même, qu'il était allé de longue à Saint-Germain. Ledit M. du Fresnoy est charmé de Votre Altesse Royale, il me témoi- gna qu'elle avait fait des grands honneurs à M. de Louvois et à tous eux, que le Roi la devait bien aimer puis qu'elle avait tant d'amour pour lui et le cœur français. Je suis en partie allé ce matin à Saint-Germain pour voir M. de Louvois ; il m'a reçu fort civile- I. Elie du Fresnoy, premier commis de Le Tellier, puis de Louvois. Sa femme, longtemps maîtresse de Louvois et célèbre par sa beauté, lui créée dame du lit de la Reine en 1C>73. LETTRES SITU LA COUR l>E LOUIS XIV &75 ment, il m'a témoigné être extrêmement obligé à Votre Altesse Royale, qu'il en avait rendu compte au Roi et qu'il la servirait assurément de tout son pouvoir, qu'il n'avait pas encore pu entretenir le Roi des commissions qu'elle lui avait données mais qu'il le ferait à la première occasion et avec empressement ; il m'a paru fort satisfait et recon- naissant. Je lui ai dit que je prendrais la liberté de le voir, ce que je ferai et jugerai bientôt s'il sera de parole. CL XV A Paris, le 22 août 1670. J'ai bien eu de la joie de voir dans la lettre que Votre Altesse Royale m'a fait l'honneur de m' écrire de sa main le huitième de ce mois qu'elle se résout à ne pas presser Monseigneur le Prince dans les études. Outre qu'on ne fait commencer aux autres ce travail qu'après six ans, il faut considérer que celui-ci a peu de santé et de forces ; assurons la durée de sa vie, puis on mettra ordre à l'éducation. Au nom de Dieu, il ne faut pas le traiter rudement 476 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV ni le contrarier. Pour ce qui est de mon secrétaire, je l'ai proposé à Votre Altesse Royale parce qu'il a plusieurs belles connaissances et des méthodes particulières, douces et faciles pour les enseigner; je ne le voudrais pas proposer que pour un des précepteurs ; il est de bonne famille de la Franche- Comté; je l'examinerai toujours plus et Votre Altesse Royale le verra, s'il lui plaît, avec moi, avant qu'il soit temps de donner un précepteur régulier à Monseigneur le Prince ; elle en fera ce qu'elle voudra ; quant à moi, si je sais un plus habile homme, je le lui proposerai. Il faut surtout qu'il ne soit pas pédant, qu'il ait de la joie et de l'en- jouement, car une personne sévère se rend à l'abord haïssable. Le gazetier de l'Académie envoie à Votre Altesse Royale un livre qui ne se débite que depuis huit jours et où il y a quelque chose du choix qu'on doit faire des gouverneurs et des précepteurs des princes, qui est ici fort estimé. J'ai déjà fait savoir à Votre Altesse Royale que le marquis de Louvois était très satisfait d'elle ; il n'a pas ici le bonheur d'être aimé. Ainsi chacun enrage de ce que Votre Altesse Royale lui a fait tant d'honneurs, et particulièrement de ce LETTRES SUR LA C0UB DE LOUIS XIV 177 qu'elle l'a l'ait couvrir. Monsieur le Prince s'en est étonné et a dit qu'après cela tous les gentils- hommes français devraient prétendre la môme chose; il est. vrai qu'ici les secrétaires d'Etat qui ne sont pas ministres n'y ont pas un rang avan- tageux et tous les gentilshommes de qualité les précèdent, ce. que j'ai hien observé dans les céré- monies. M. Colbert est aussi, ce semble, fâché des traitements que Votre Altesse Royale a faits audit marquis de Louvois ; on m'a dit qu'il en parle en des termes de mépris. Ils sont toujours très mal dans le fond du cœur et M. Colbert, qui est très bien, lui fera pièce s'il peut. S'il sait que M. de Louvois parle au Roi des quatre cent mille livres, il est certain qu'il s'y rendra plus difficile et per- sonne n'a de crédit que lui en matière d'argent aussi bien qu'en toutes autres choses. Pour moi, Mon- seigneur, je crois que' Votre Altesse Royale a très bien fait de faire tous ces honneurs à M. de Lou- vois. Quoiqu'on en sache dire, son caractère le doit faire différencier ; le Roi en aura eu de la joie comme aussi M. Le Tellier qui pour les affaires d'Etat aura toujours plus de crédit que M. Gol- j^ ri, outre que M. de Louvois sert si bien le Roi 478 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV et lui est si nécessaire pour ses places et ses gens de guerre que je crois qu'il sera difficile qu'on lui puisse nuire ; si la guerre venait et que Votre Altesse Royale fût dans les intérêts de la France, assurément elle tirerait des grands avantages de son amitié, jamais il n'y a eu de meilleur ami et tous ceux qui le sont font ici fortune. J'ai vu dans la lettre qu'elle m'a envoyée par le- dit marquis de Louvois, qu'elle est entrée bien avant avec lui en matière sur le fait de la guerre et pour la conquête du Milanais ; elle doit juger par la réponse qu'il lui a faite que, si elle avait cette province, qu'elle serait trop puissante. Je dis donc qu'elle doit juger qu'ils ne veulent ici rien faire que pour eux et tenir les autres bas et dans la faiblesse ; sur quoi Votre Altesse Royale doit prendre ses résolutions dans les occasions et chercher son avancement et son bien où elle le trouvera. Je ferai ressouvenir M. de Louvois des plans des places, de celui du camp et des mémoires qu'elle lui a promis pour le fondeur de canons. M. le duc de Buckingham a ne bouge de Saint- 1. Georges Villiers, duc de Buckingham, favori du roi d'An- gleterre, avait été envoyé en France pour remercier Louis XIV LETTRES SUR LA COUB DE LOUIS XIV 479 Germain. Jamais prince étranger ni grand seigneur n'a été si fort caressé du Uoi. Il est presque tou- jours avec lui ; on ne pénètre pas encore s'il fait quelques négociations. Il est certain que l'eu Madame avait apporté un traité d'Angleterre, elle l'avait dit à des personnes de confiance, mais on n'a pas pu savoir ce qu'il contenait. Par les apparences et selon que les choses se préparent, on juge que c'est un traité de commerce de marine pour les Indes où négocient les Hollandais. Ils les y veulent troubler et les affaiblir par ce moyen, et comme les peuples d'Angleterre en tireront des avantages considérables, les détacher par là des partialités et des amitiés qu'ils ont pour lesdits Hollandais. Je viens de savoir que le Roi a commandé ses troupes qui sont au camp de se tenir en état de marcher mercredi prochain en corps d'armée du côté de Péronne où elles seront conduites par le maréchal de Créquy et consignées au maréchal d'Humières. Tous les officiers travaillent à leur des compliments de condoléance que celui-ci avait fait expri- mer à Charles II sur la mort de Madame. Un autre objet de sa mission était de consolider l'entente existant entre les deux Cours. 480 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV équipage, on est fort surpris de cette résolution et on n'en peut pas pénétrer la cause ; les Espa- gnols ne bougent pas en Flandre, les Hollandais ne s'attendent à rien, on n'arme pas en Angle- terre, la saison est avancée pour faire des entre- prises dans les Pays-Bas et le Roi n'a pas assez de troupes pour cela. Les uns disent que l'on en veut envoyer à l'évêque de Munster, les autres que le roi de Danemark en a demandé pour attaquer les Suédois. Il y a peu d'apparence à tout cela ; jamais il n'y a eu de curiosité égale à celle où on est de savoir à quoi cela aboutira. Dès que je pourrai le pénétrer, j'en donnerai connais- sance à Votre Altesse Royale '. Madame, fille du Roi, est toujours plus mal à Rueil où on l'a menée, l'air de Saint-Germain étant trop subtil. Leurs Majestés l'y ont visitée, et Monsieur le Dauphin a déjà eu deux accès de lièvre tierce. \. Les troupes, ainsi réunies sous le commandement du maré- chal de Créquy, étaient dirigées contre la Lorraine et le 2'i août entraient dans Nancy d'où le duc Charles IV venait de s'échapper quelques heures auparavant. LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 481 CLXVI A Paris, le 29 août 1670. J'ai bien de la joie que Votre Altesse Royale ait connu par le discours de M. de Louvois que le Roi n'a pas envie de faire la guerre et particulière- ment en Italie, mais il n'y a rien qui doive la confirmer dans cette pensée que le bon état où ils veulent mettre Pignerol de crainte qu'on ne les en chasse. Que s'ils avaient envie de faire la guerre de ce côté-là, ils ne le fortifieraient pas avec tant de soin parce que, durant qu'elle durerait, ils auraient là des troupes pour le défendre; ils allèguent pour ne pas s'attacher delà les monts, qu'il leur coûte beaucoup d'y maintenir des armées ; que les conquêtes y sont difficiles à faire et à garder et que dans la paix il faut toujours les rendre pour ne pas s'attirer contre le pape et tous les princes d'Italie ; mais ce qui les confir- mera toujours plus à n'y pas songer c'est qu'ils n'y peuvent rien entreprendre sans l'aide de Votre 31 482 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Altesse Royale et sans lui faire part des conquêtes et ils ne veulent rien faire que pour eux et la tenir dans la faiblesse. Mais, Monseigneur, il faut les forcer à changer de résolutions, il faut leur faire connaître qu'elle a de l'ambition pour la gloire, qu'elle ne veut pas demeurer les bras croisés s'il y avait des rup- tures et qu'elle sera prête à prendre le parti le plus avantageux à ses intérêts. Il faut qu'elle se tienne armée, chacun le juge ainsi, à cause des choses qui sont prêtes à éclater, car elles ne sau- raient durer en l'état où elles sont et, si la France ne veut pas attaquer, on l'obligera peut-être à se défendre. Que si Votre Altesse Royale en agit ainsi, qu'elle ait des troupes, qu'elle fasse faire quelques négociations du côté d'Espagne, d'abord dans l'occasion les Français la rechercheront, lui donneront ce qu'elle voudra de crainte qu'elle ne se déclare contre eux; mais aussi, si elle demeure en l'état où elle est, ils la mépriseront comme aussi toutes les autres nations. Je la supplie de m'excuser si je lui parle avec tant de liberté, mais comme je n'ai de passion au monde que pour sa personne et que je n'aime rien tant, je ne songe LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 483 aussi qu'à ce qui peut la rendre illustre et glo- rieuse durant sa vie et dans l'éternité. Il ne faut pas néanmoins, Monseigneur, que Votre Altesse Royale s'attache tant à ce qu'elle a pu pénétrer de M. de Louvois, car, quand il est allé en Italie, chacun croyait que c'était pour quel- que négociation d'importance et M. de Laon était dans la même pensée. Il en parla à M. de Lionne qui l'assura du contraire, mais il lui donna lieu de croire que, si le roi d'Espagne venait à mourir, que l'on ferait des propositions avantageuses à Votre Altesse Royale. Le sieur Vauban passe ici pour un grand ingé- nieur, néanmoins on trouve bien des défauts aux places que l'on fortifie en Flandre; il n'y a rien à risquer de prendre son sentiment pour les fortifi- cations de Turin; on verra bien s'il donnera des conseils piémontais ou français; Votre Altesse Royale s'y connaît trop bien pour ne pas en juger à l'abord. M. le maréchal du Plessis qui est bien serviteur de Votre Altesse Royale me disait l'autre jour en lui parlant du dessein qu'elle avait de for- tifier Turin, qu'elle ferait la plus belle place de guerre du monde mais qu'il ne fallait pas aller 4-84 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV avant dans le faubourg du Pô, seulement jusques où il commençait à baisser de crainte de la mon- tagne qui commanderait par trop de ce côté-là ; il me dit aussi que Votre Altesse Royale devait avoir plus de troupes qu'elle n'a; il fut fâché qu'elle eût réformé tant de sa cavalerie et parti- culièrement l'escadron de Savoie, disant que les nouvelles troupes ne valent pas de longtemps, que Votre Altesse Royale se devait tenir en état et que jamais peut-être duc de Savoie n'a eu d'occasion de s'agrandir comme Votre Altesse Royale la peut avoir selon que l'on peut juger de la posture des affaires générales et des suites qu'elles doivent avoir. CLXVII A Paris, le 12 septembre 1670. M. le duc de Buckingham se congédia avant- hier et partira demain pour s'en retourner à Londres. Le Roi lui a donné un baudrier et une épée garnie de diamants de la valeur de 30 mille écus. Jamais étranger et même souverain n'a reçu LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV -483 ici tant d'honneurs et de caresses; on fit pour lui samedi dernier une très belle fête à Versailles et mardi M. de Lauzun lui donna un superbe souper à Saint-Germain, où il y avait des belles dames ; le Roi y en conduisit aussi des autres encore plus belles, faveur insigne et qui n'a jusqu'à présent été faite à qui que ce soit. On dit qu'il a fait et fini le traité qu'avait commencé feue Madame, mais il n'est pas encore public. L'on a dit devant la Reine que Madame a été empoisonnée ; elle a répondu qu'il y a bien de l'apparence à cause de sa mort si prompte. Mon médecin, après avoir été informé de toutes les particularités de son mal, dit qu'il n'en faut douter. Cette princesse, la dernière fois qu'elle vit la Reine, lui dit en pleurant que Monsieur l'avait menacée et lui demandait sa protection ; la nuit avant sa mort le même la chassa de sa chambre, la mangeant de reproches, de menaces et d'injures. Les médecins d'Angleterre ne sont pas sans soupçon que Madame ait été empoisonnée ; l'am- bassadeur du roi d'Angleterre en écrit dans ce sens et les nommés ci-dessus n'ont pas voulu signer l'avis des Français, ils disent néanmoins 486 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV qu'il faut que le poison ait été avant qu'elle passât en Angleterre. Les Anglais exagèrent sur l'avarice de Monsieur sur ce qu'elle n'était pas encore morte qu'il se saisit de l'argent et des pierreries *. GLXVIII A Rueil, le 19 septembre 1670. Le duc de Buckingham est parti, on ne pénètre point encore ses négociations. Il y en a même qui doutent s'il en a fait, parce qu'on s'est aperçu que, la dernière fois qu'il alla de Saint-Germain à Paris, il était rêveur et chagrin ; que s'il a conclu quelque chose, cela s'est fait fort secrètement et ce ne peut avoir été que dans la chambre du comte de Lauzun d'où il ne bougeait; pour chez les ministres, il y a été rarement et ses visites étaient fort courtes. Quoiqu'il en soit, le roi de la Grande 1. Monsieur s'était en outre empressé de s'emparer de tous les papiers de Madame, et notamment de la correspondance secrète de celle-ci avec Charles II. (Comic de Bâillon. Henriette- Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans, p. 432.) LETTRES SUR T.A COUB DE LOUIS XIV i-87 Bretagne et toute sa Cour l'attendaient avec grande impatience, particulièrement ses ministres et le milord d'Arlington ' qui ne savait encore rien des commissions qu'il avait eues pour ce pays. Il n'y a pas de nouvelles à la Cour ; les choses y continuent à l'accoutumée ; on se promène sou- vent et toujours la même compagnie. On ne sait encore point ce qu'a négocié le duc de Buckin- gham ; il a emmené mademoiselle de Kéroualle 2 qui était à feue Madame pour servir la reine d'An- gleterre ; elle est belle fille, on croit que c'est dans le dessein d'en faire la maîtresse du roi de la Grande-Bretagne, il voudrait détrôner madame de Castelmaine qui est son ennemie3, et le Roi Très Chrétien ne sera pas fâché de voir dans ce poste-là 1. Henry Bennct, comte d'Arlington, minisire en 1670, lord chamberland en 1674, mort en 1685. 2. Louise de Kéroualle, fille de Guillaume de Penancoët, comte décembre 1670 Diane- (..il rielle de Damas de Thianges, nièce de madi de Mon- tespan. Madame de Sévigné écrivail au sujet de ce mariage le lu décembre • Madame de Montespan en l'ail 1rs noces dimanche; elle en l'ail comme la mère et en reçoil tous les honneurs. Le Uni rend a .M. de Nevers toutes ses charges, de sorte ii1"' ri ll'1 '"'"'' 'I11' " ;| pas un sou lui vaul mieux que la plus grande héritière de France. » [Lettres de madame de Sévi* gné, II, 22-23.; 33 514 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV voir des marques éclatantes de sa faveur ; elle réussit de tout ce qu'elle entreprend; elle a fait son père gouverneur de Paris, son frère général des galères et vice-amiral du Levant, sa sœur abbesse de Fontevrault, M. de Montausier gou- verneur du Dauphin, le maréchal d'Albret gouver- neur de Guyenne, le marquis de Thianges lieute- nant des chevau-légers du duc d'Anjou, ce mariage et bien d'autres choses qui seraient ennuyantes à déduire. Le Roi a résolu de camper toute l'année pro- chaine en Flandre et du côté de Metz. Je crois que tout cela ne finira pas sans coup férir. Je supplie Votre Altesse Royale de me permettre de suivre la Cour, car autrement je serais ici cinq mois sans la voir et comme il faudrait faire de la dépense à cause des équipages, j'espère qu'elle me fera quel- ques gratifications pour cela. CLXXVIII A Paris, le 17 décembre 1670. Je profite du courrier extraordinaire pour faire savoir à Votre Altesse Royale une nouvelle qui la LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 5i§ surprendra assurément comme elle a fait toute la Cour et tout Paris. Je lui en dis trop pour la tenir en curiosité, c'est que ce soir ou demain made- moiselle de Montpensier ' se mariera avec M. le comte de Lauzun. Cette princesse qui a refusé les rois d'Angleterre, de Danemark, de Pologne et de Portugal, le duc de Mantoue et le prince Charles de Lorraine et qui n'a jamais souhaité que d'être impératrice, reine d'Espagne ou duchesse de Savoie, sera demain femme d'un gentilhomme, qui à la vérité est de bonne maison, d'esprit, de valeur et favori d'un grand roi, mais voilà tout. La manière dont s'est négociée et conduite la chose se dit, même par les plus apparents de la Cour, de tant de différentes manières qu'il est bien difficile d'en pénétrer la véritable. J'ai pénétré que depuis quelques jours les amis de M. le comte de Lauzun ont dit à loreille aux leurs que bientôt on le verrait grand seigneur. Ce bruit s'allait tou- jours plus publiant quand lundi matin M. de l. Mademoiselle de Montpensier s'esl complue dans ses Mémoires a retracer dans toutes ses circonstances son projel de mariag uzun el son récit constitue sur cette affaire le plus abondant et le plus sûr des témoignages. Mémoires de mademoiselle de Montpensier IV, passim.) 516 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV Lauzun pria les ducs de Créquy, de Montausier, le maréchal d'Albret et le marquis de Vitry de repré- senter à Sa Majesté que Mademoiselle lui voulait faire l'honneur de l'épouser, que c'était une grande fortune pour lui, qu'il la suppliait très respectueu- sement d'y consentir. J'ai su que quand il en fit la proposition au maréchal d'Albret et qu'il lui eût dit deux ou trois fois que Mademoiselle le voulait pour mari, que ledit maréchal lui répli- qua : « Nommez donc la demoiselle », ne pouvant pas croire que ce fût cette princesse et qu'il fut extrêmement surpris quand il en fut assuré. Après le dîner du Roi, ces quatre Messieurs entrèrent dans son cabinet qu'il s'entretenait avec Monsieur, son frère ; le duc de Créquy lui dit qu'ils souhaitaient de lui parler en particulier; sur quoi Monsieur se retira; mais le Roi le rappela et dit qu'il savait ce que ces Messieurs lui voulaient, mais qu'en sa présence il leur voulait déclarer qu'il ne consentirait jamais à ce mariage, que Mademoi- selle lui en avait écrit plusieurs fois mais qu'elle n'avait qu'à montrer les réponses qu'illui a faites, qu'il ne changerait jamais d'avis, qu'il n'approu- verait jamais son dessein et qu'après cela, si elle LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 517 passait outre, qu'ayant quarante-quatre ans et étant majeure, elle pouvait faire tout ce qu'il lui plairait ou de bien ou de mal. M. de Montausier voulut représenter qu'il y avait des exemples et Monsieur lui répliqua fortement que non en France où on ne se réglait pas comme en Turquie où les bassas épousaient les filles du Grand Seigneur. On m'a dit qu'après cela Monsieur représenta et pria avec vigueur le Roi de s'opposer directe- ment à ce mariage, que s'il se faisait, que sa répu- tation en recevrait une grande atteinte, que quel- ques protestations qu'il puisse faire, le mariage se consommant, les nations étrangères et tous les Français croiraient toujours que c'est lui qui l'a fait, Lauzun étant à lui et passant pour son favori et que le Roi lui répliqua qu'il n'y consentirait jamais, mais qu'il n'userait pas de violence envers Mademoiselle qui déclamait partout qu'elle se vou- lait marier, qu'il l'avait toujours empêchée pour avoir son bien et qu'ainsi il la laisserait faire. De tout cela, Monseigneur, je n'en sais rien de certain parce que je ne l'ai pas appris de personnes qui le tiennent du Roi ou de Monsieur, mais Mon- sieur dit hierà la marquise de Saint-Maurice chez 518 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV la comtesse de Soissons, en présence des prin- cesses de Carignan et de Bade, qu'il ne ferait jamais cas ni ne verrait jamais Mademoiselle à moins que le Roi le lui ordonnât et qu'en ce cas-là il publierait que c'était par obéissance. Madame de Montespan dit aussi devant ma femme qui la visita au sujet du mariage de sa nièce, mademoi- selle de Thianges, avec le duc de Nevers qu'elle ne s'était point mêlée de celui de Mademoiselle et qu'on ferait grand tort au Roi si on croyait qu'il y eût part. Mademoiselle en voulut donner part lundi au soir à la Reine, lui témoignant qu'elle ne se vou- lait marier que de son gré; la Reine lui répliqua : « Est-ce avec le comte de Saint-Pol, ma cou- sine, car il n'y a pas d'autre prince en France? » Elle lui dit que non, que c'était avec le comte de Lauzun; alors la Reine prit un visage de mépris et lui témoigna qu'elle n'y consentirait jamais. Mademoiselle lui voulut représenter que le Roi y donnait les mains; elle lui répondit en lui tour- nant le dos que, quand le Roi le lui dirait, qu'elle le croirait; mais que, pour cela, elle ne l'estime- rait jamais ni ne ferait aucun cas d'elle. On dit que LETTRES SUB LA COUR DE LOUIS XIV •"> 1 9 Mademoiselle lui répliqua qu'elle ne pouvait pi us s'en dédire et que sa réputation et son honneur l'y engageaient. C'est ce que je ne crois pas, car cette princesse, après sa faiblesse, n'aurait pas voulu achever de se discréditer en intéressant sa vertu. On dit aussi qu'hier le Roi, ayant su qu'elle publiait d'avoir son consentement, il la lit appeler dans son conseil pour lui déclarer le contraire, que là ils s'échauffèrent par les répliques, qu'il lui repro- cha toute sa mauvaise conduite et tout ce qu'elle a fait contre sa personne et son service et qu'en- fin il lui dit de sortir, de crainte qu'ils ne fissent rire les gens; mais de cela, Monseigneur, je pro- teste encore à Votre Altesse Royale que je n'en sais rien de positif et que j'ai peine à croire que personne puisse pénétrer ce qui se dit et fait dans le conseil. Chacun raisonne sur ce sujet selon son caprice ; tout Paris condamne le procédé de Mademoiselle sauf les parents, les amis du comte de Lauzun et les bons courtisans et chacun envie sa bonne fortune; lui, cependant, ne perd nijuge- ment ni conduite et pousse son affaire hautement et avec lierté ; il fait sa cour à son ordinaire, 520 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV ses amis la lui font et l'accompagnent chez Made- moiselle; il l'aborde respectueusement chez la Reine et partout où il la rencontre; et elle suit la Reine à son ordinaire et fut encore hier au soir avec elle dans son carrosse aux Théatins. Tout Paris la visite; ce matin les trois ministres ont été chez elle et M. de Louvois ; mon fils aîné les y a vus et si grand monde qu'il y avait cinq ou six chambres pleines; Madame, la douairière, madame de Guise en sont au désespoir aussi bien que tous les princes et princesses du sang. On ne sait pas encore si Mademoiselle gardera son rang, quoiqu'il soit à croire que oui; elle veut faire avoir de grandes dignités à M. le comte de Lauzun mais je crois que cela s'étendra pour le présent à le faire duc et pair; on ne sait pas si ce sera d'Eu ou de Montpensier. Hier une per- sonne de grande qualité me dit à l'oreille chez le Roi que j'aurais matière à entretenir Votre Altesse Royale par cet ordinaire mais que je ne doutasse pas de l'affaire ; que le comte de Lauzun ne s'était pas engagé en cela sans avoir pris ses précautions auprès du Roi et qu'il ne l'aurait pas laissé publier pour en tomber. Voilà, Monseigneur, ce LETTRES S III LA COUR DE LOUIS XIV '*»2 1 que je puis lui dire pour le présent sur celle nou- velle ; j'attendrai ses ordres pour savoir comme j'en devrai user avec l'épousée et l'époux; cepen- dant je me conformerai à ce que feront les autres ambassadeurs, particulièrement celui d'Angleterre, parce que le Roi son maître est autant parent de Mademoiselle que Votre Altesse Royale. J'oubliais de lui faire savoir que tous les domes- tiques de Mademoiselle sont aux cris et aux larmes ; lundi, comme elle retournait chez elle, elle demanda au sieur Guilloire, son secrétaire, homme d'esprit et dont Votre Altesse Royale aura ouï parler, s'il savait ce qui se disait par Paris de son mariage; il lui répondit qu'oui et qu'il en mourrait s'il se trouvait qu'elle eût formé cette résolution ; elle lui répliqua pourquoi il y trouvait à redire; il lui dit parce que c'était une action indigne d'une princesse, qui la perdrait de réputation et la ferait passer pour avoir perdu le sens; elle lui témoigna qu'elle ne prenait pas plaisir à la liberté de cen- surer ses actions, qu'il n'était pas son tuteur; il lui répondit qu'il lui fâchait fort de ne l'être pas parce que s'il eût encore le pouvoir, il l'empêche- rait bien de faire un pas desi mauvaise grâce; sur 522 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV quoi elle lui commanda de se taire ; il lui repartit néanmoins qu'après avoir servi feu M. le duc d'Orléans et elle, qu'il ne pouvait pas s'abaisser à servir un simple gentilhomme qui n'était pas plus que lui et qu'ainsi il la priait de lui donner son congé, que si elle le voulait récompenser de sa charge qu'il avait achetée, qu'il lui en serait obligé et que si elle ne voulait pas qu'il en tirât son argent, qu'il se consolerait de la quitter sur une occasion qui la rendait la haine de tout le royaume '. On m'a dit aussi que M. de Belloy- qui a été capitaine des gardes de feu M. le duc d'Orléans, étant ce matin chez elle, bien des gens de qualité lui ont dit que lui et. le confesseur de cette prin- cesse avaient fait cette négociation, qu'il leur a répondu qu'ils en jugeraient bientôt et qu'ayant approché cette princesse, il l'a suppliée de mettre ■1. D'après Segrais, également attaché au service de Made- moiselle, Guilloire se serait emporté jusqu'à dire à celle-ci : « Vous 'Mes la risée et l'opprobre de toute l'Europe ». Made- moiselle expose dans ses Mémoires comment, mécontente de l'attitude de l'un e1 de l'autre, elle se décida a les chasser. » [Mémoires 34 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV dant il voulait lui déclarer que comme il avait tant de- déférence et d'amitié pour l'Empereur, il ne voudrait pas lui faire faire des demandes ni des propositions contre sa gloire, qu'il en attendait aussi le même de sa part, qu'il lui donnerait toute sorte de satisfactions pour ce qu'il lui représente- rait de la part de son maitre, mais qu'il n'aurait pas le même égard pour tous les autres qui se voulaient ingérer en ses affaires. Mademoiselle de Montpensier est encore fort affligée de ce que le Roi n'a pas agréé le mariage qu'elle voulait faire, elle a toujours tenu le lit depuis. Leurs Majestés l'ont visitée aussi bien que les princes et princesses du sang, sauf Madame, la douairière, et madame de Guise ; on dit qu'elle n'a pas voulu voir madame de Longueville, lui impu- tant d'avoir trop exagéré contre le pas qu'elle vou- lait faire. Tout Paris a été chez elle, on ne lui a parlé que de choses indifférentes. Je n'ai pas cru devoir suivre cet exemple ; je me suis abstenu de la voir, ma femme y a néanmoins été comme en une visite particulière, elle l'a reçue très bien et leur entretien ne fut que sur des matières ordi- naires. LETTRES SUB LA COUR DE LOUIS XIV 535 On dit que M. de Lionne, par ordre du Roi, a donné part dans toutes les cours étrangères de l'empêchement qu'il a apporté à ce mariage et, comme il en tire de la gloire, s'il en a fait écrire à Votre Altesse Royale, je crois qu'il serait bien de lui en faire faire un compliment en public parce qu'il aime ces sortes d'éclats. Il est vrai qu'on a publié que le Roi consumait le fonds de l'année prochaine et j'en mandai quel- que chose à Votre Altesse Royale au mois de sep- tembre ; on le tient pour certain car les dépenses de cette année sont exorbitantes, le Roi dépen- sant en tout avec prodigalité, mais on croit que ce désordre n'est que sur le courant de la recette et que sur l'année qui vient il y a du fonds pour faire subsister la Cour et les dépenses ordinaires jusques au bout, car celui de celte année a été employé en des grands remboursements pour la construction des vaisseaux, à remplir les maga- sins, aux fortifications de Flandre, aux bâtiments du Louvre, de Versailles et des maisons royales. Mais, Monseigneur, il n'a pas touché pour cela à son trésor, qu'il garde pour une nécessité, où l'on dit qu'il y a des millions entassés les uns sur les 536 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV autres. Jamais il n'y a rien eu de si généreux que le Roi ni de si bon pour ses domestiques et ceux qui approchent de lui, il leur donne avec excès ; il a commencé à récompenser le comte de Lauzun de ce qu'il l'a frustré du mariage de Mademoiselle en lui donnant cent mille louis d'or pour dégager les biens de sa maison ; on dit qu'il le fera duc et pair et, pour charges, qu'on lui donnera l'amirauté ou bien la charge de colonel général de l'infan- terie et le gouvernement général de toutes les places de France. Depuis près de quatre ans que je suis ici, le Roi a avancé tous ses premiers gentilshommes de la chambre, capitaines des gardes du corps et de la porte, tous les maîtres de la garde- robe par des remuements de charges à force d'argent, car elles se vendent et tout cela à ses frais et dépens, en quoi il a employé assuré- ment plus de quatre millions ; il a aussi fait quan- tité de remuements dans les troupes de sa maison de cette nature où les moindres charges valent des cent mille écus ; ainsi il ne faut pas s'étonner de l'argent qu'il dépense dix l'ois et vingt fois autant qu'aucun roi, ses prédécesseurs, en troupes LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV 537 de sa maison, en grandes et petites écuries, en musique, en comédiens, en tables, en meubles, habits et bâtiments, outre qu'il joue grand jeu, tous les jours cinq ou six mille pistoles, mais il gagne quasi toujours; on m'a dit que non seulement lui mais ceux qui jouent avec lui le font en roi et avec mépris pour l'argent. Voilà un grand chapitre parce que Votre Altesse Royale m'a com- mandé de l'instruire sur ce sujet. Madame, la douairière, qui s'est opposée directe- ment au mariage de 3Iademoiselle par des lettres très fortes qu'elle écrivit par deux fois au Roi et qui font quasi croire qu'il n'y a pas voulu donner son consentement à cette seule considération, m'a envoyé donner part de tout ce qui s'est passé par son intendant afin que je le fasse savoir à Votre Altesse Royale ; elle le prie aussi de témoigner à M. l'ambassadeur de France qu'elle prend grande part à la considération que le Roi a eue en cette rencontre pour tous les parents de cette princesse. Il ne se parle [dus de ce mariage ; Mademoiselle est au désespoir, cependant elle parle avec modé- ration. Pour le comte de Lauzun, on ne dirait pas à le voir qu'il y eût jamais songé, il s'est soumis 538 LETTRES SUR LA COUR DE LOUIS XIV aux ordres du Roi avec une égalité d'esprit qui a surpris toute la Cour ; il est certain que le Roi forma lui seul la résolution d'empêcher ce mariage, que les ministres n'y ont aucune part ; M. le maré- chal de Villeroy seul en parla avec liberté à Sa Majesté, lui représentant que cela flétrissait sa réputation, si bien que quand elle eut formé son dessein, elle fit appeler monsieur le Prince et lui dit qu'elle voulait qu'il le sût le premier, le remercia de la conduite qu'il avait observée en cette ren- contre puisqu'il n'avait pas éclaté comme les autres et voulut parler à Mademoiselle en sa pré- sence afin qu'il vît qu'il ne lui avait jamais donné aucunes espérances ; il fit mettre monsieur le Prince derrière un paravent quand il parla à Mademoi- selle qui avoua que SaMajesté avait toujours répu- gné à son dessein, mais elle se plaignit beaucoup contre M. Le Tellier parce qu'il est ennemi aussi bien que M. de Louvois du comte de Lauzun ; le Roi a fait son possible pour la mener avec lui à Versailles où il alla hier, mais elle n'y a pas voulu aller. F I N E. GREVIN. — IMPRIMERIE DE LAGNY - 19957-10-10. Hniversity of Toronto Library DONOT REMOVE THE CARD FROM THIS POCKET Àcme Library Card Pocket LOWE-MARTIN CO. LIMITED