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\ D \ l I! 1 G N I': !•; T \ MAUAMi; IJliS LliSINS
L\ COLLECTION DES CHEFS-D'OEU\ RE MECONNUS
EST l'LIll. Ilii: Siil - I, V DlllECllON
DE M. GO.NZALiLE THLC
/,'/ rollt'clion des « (]iii;i s-i»( i'.i \ m; Mkc.onm s » esl impri- mée sur papier Bibliophile Inallêrahle (pur chiffon) de lienage et d'Aiinonny, au format in-li'i Grand- Aigle (13,5X19,0).
Le tirage est limite à deu.r iinllc ct/i// cents exemplaires numérotes de I à L'ôOO.
Le présent exemphurc parle le .\"
I.r" toxlo roproduil d;uis cf> volume osl crlui de l'cililioii ("icITnn.
Ikançuisi u Ai bI'.m . .N\ai<<..i i^i i.i MAIN I I \< 'N (jravL' pur Achille Oi vui
Iftifics um- f-fiiitiiif </<■ Mii.s\i(i«
COLLECTION
DES
CHEFS-D'ŒUVRE MÉCONNUS ir
M\n\MK nr MAINTENON
L E T T R E S
A I) • A { W I (i X K E T A MADAME DES URSINS
I N r R o n L" c T 1 o N i: r n o t k s
DE
GONZAGUE TRUC
Avec un porlrait gntvt' sur bois par Achille OIVRE
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DIT ION s lU)SSAI\Dv_: ;-
/|.'5, m F. MADAMI', .\'.\ I Ij) . Q' C^ O
PARIS 1921
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IXTRODUCTION
DE
GONZAr;i E TRUC
PI*I*I»I*I*I*I*I*I»I*I*I*J^I<^ipû^ps®^I
INTRODUCTION
L.\ VERITt; SUR MADAME DE MAINTEXON (')
I
L ES hommes éci'iveniriiistoire an grédc leurs passions, non de la vérité. J'out leur est bon dans l'àpre lutte qu'ils mènent ici-bas comme s'ils n'avaient rien tie mieux à y faire, et ils déforment à tel point les événements, qu'ils ne prennent quelque idée saine du passé qu'à une distance où il devient à peu près im- possible de l'apercevoir. Encore ne décou- vrent ils pas, même de l'âge des cavernes, quelque vestige dont ils ne s'empressent de tirer parti, s'ils en trouvent le moyen, en faveur de leurs disputes. Et ils s'interdisent par leur aveuglement la vue des choses et des gens.
Parmi les figures que la polémique a dé- formées, peu ont souffert connue celle-ci. Les
12 LETTRES DE M^ie dE MAINTEXON
fidèles de madame de Mainlonon ne lOnl tînèic su défendre conire les haines (lue lui a sus- citées son élat plus que sa personne, et, eertes, on reste bien étrangement informé sur elle si on s'en tient à ce qu'on en a dit. Il n'est pas sans intérêt toutefois, avant de s'en rapprocher par une méthode plus saine, de voir un peu, sans compter avec les falsifications fantaisistes d'un La Baumelle, comimiit do nos jours en- core on sait rarranfKM-.
Mlle rcslc (I idtDi'd le lien <-i iiii iiiini df liipo- lofjétique r(''\ olulionnairc On se plail à y voir l'inspiratrice néfaste du r(''<,Mme du bon plaisir, la cause première de la révocation de ll!dil de Nantes, le centre illnslie des abus où aboulil le |)ouvoir d'un seul. lit. (piant à la ^Miièse de sa fortune el à son caractère, ou ne s'embarrasse pas. (i'esl une and tj tienne froide e( iiii|iili>\able, inie h\pocril(^ (pii ne s'est cpie servie île la dé- votion, une é'j^'oïsle (pii a liacéi par avance le chemin de sa \ ie |)oiii- s'\ maintenir avec une volonté innevible, sans rien ('par^^ier. pas plus amis (ju Ciinends. l^t on s(! borne à ces vues (pii on! le im'rile en elfet d'être pittorcscpies et siiiiplis.
' 'm ne picnd jiln^ i,Mrde (pie les considé- ration'- el les lait- dont on s'empresse d'acca- bler madame de Mainlenon. se tirent eomnm-
INTRODUCTION 13
nément de ses pires ennemis. Saint Simon et la l\il€iline, (ranocdolcs scandaleuses dont on relient l'esprit à défaut de raullienlicilé, de la conception la plus anaciironicpio et la plus ridicule tiu passé. Et ce n'est pas en vain que La Baumclle a fait du roman avec les précieux: manuscrits qu'il a su découvrir et qu'on a flétri dans l'épouse secrète de Louis XIV une a<lversaire. avant la lettre, de la démocratie.
Quelques exemples feront mieux saisir l'allure f[u'a ])rise la polémique, même chez des critiques récents et assez désintéressés. Écrivant sous l'Empire en vieux libéial, Pierre Clément exaltait vers 1868 madame de Mon- tespan au dommage de madame de Mainte- non ("). Il croyait se maintenir à l'égard de celle ci dans une neutralité scrupuleuse, mais, après avoir parlé de sa « prudence mathémati- que », il fiiisait suivre ce jugement, d'ailleurs exact en gros, de ces lignes de V iclor Cousin :
u Quand à mademoiselle de la Vallière ou à madame de Longucvillc, on compare madame dt! Maintcnon avec les calculs sans fin de la prudence mondaine et les sciupules tardifs d'une piét('' (pii nIcmI loujoms à l'appui de sa fortune, nous pi'otestons de loulc la ])uissance
(<») l'iKRnr Ci.KMF.NT, Mndninc de ][onlespnn cl Louis \7I'. I\nris, Didier. 18G8, a' éd.
14 LETTRES DE M™® DE MAIN TE NON
de notre litne... Noiis jiréférons mille fois ropprol)re ilonl elles osaient ,se couvrir à la vaine consitléralicjn qui a enlonré. dans nne r(mv dégénérée, madame Seatidii. (Ir\cniieen secret la femme de Loni< \l\ .. .>
(( On sait », ajoute railleur, (( que la lual- veillance et le déni<,>Tement n'étaient pas les d('f;nils (le M. (loiisiii {»■)... » Nous 'l'en sommes plus si sûrs, et nous nous j^ersuadons, au con- traire, que le paladin de Mailaine de Longue- ville n'Iiésilait |)oiiil à rehausser de toute l'ombre rpiil pouvait projeter sur d'autres l'éclat des héroïnes (pi'il s"ét;ii( ejioisies. (hianl à Pierre Cl(''men(. il (•(Uitiime en rapportant de Segi'ais le passage (pii iiii]nile à miidaMie de Maitdenon d'avoir pouss('' madame di" Montes- pan à faire eid'ermer l,aii/.un ( ' ). simple trait (pie lien n .ippiiie. cl. Nciiiinl à ces mots de madame Scarroii sur le mariage du roi : « .le ne eidis pas tpi'il •.(■ piiiss(- lien voir de si beau el la icjiie a dTi se (dueher hier soir assez coiilente du mari (pTelle a elioi>-i il ne
craint |)as dt'-erire: - \ ingl (juaire ans plus lard l'ahime (pi'niie pensc'-e aNcnInreuse venait |»i ni l'-lie de l'ianehii disparaissait (')... » Oh!
(») Id., th., pp. Q7-2S. 0>) l<l..ih..]). .35. (0) Itl., ih., p. 70.
INTRODUCTION I5
oui, peut-être ! Et c'est avoir de bons yeux que de voir une jeune femme émerveillée de la seule splendeur du cortège convoiter, en se disant : Pourquoi pas ? la place de l'épousée.
C'est par ces lieux communs sur l'inpo- crisie, l'habileté, le succès, qu'a pu se cons- tituer une sorte d'image populaire de ma- dame de Mainlenon complètement faussée, avec quelque; ressemblance d'allure, pour ne rendre que la surface des choses. Le témoi- gnage impartial de madame de Sévigné sem- ble appuyer sur certains points l'opinion cou- rante. N'oublions pas qu'il reste historique et mondain. Madame de Sévigné apprécie du dehors la lutte qui se poursuit autour du roi entre deux inlluences autant qu'entre deux personnes, et tout ce quelle peut faire c'est de mar([ucr les coups ou plutôt leur effet. Le caractère des belligérantes, qu'elle connaît peu et de moins en moins, lui échappe. Elle n'entre pas dans la « psychologie » de l'atï'aire, ce qui nous intéresse surtout.
Les rois, les princes et les grands sagitoiil sur une scène où leurs gestes restent lointains, et se retirent ensuite dans les coulisses où le public n'est point admis. Le sommeil même de Louis \l\ était d'apparat, cl l'auréole dont
l6 LETTRES DE M*"® DE MAINTENON
la ^luiix' cil l( une la trie de ses élus dérobe leurs traits et eu interdit l'accès intime et familier. (^)uel soin, dès lors, ne faut-il point au curieux f|ui, après des siècles, s'a|)proclie de dépouilles illn>lres el lâche de les icslilucr dans (jueUjue appaienee de ^ ie. Madame de Mainleiion a subi j>is(ju"après sa mort les inconvénients de son état. Contrainte dans son domestique, grandie à la djn-nité de reine sans ci\ axoir les attributs, ()l)lij,'ée de mainleinr par le mérite de la per- SDiiiie un rani,' (pie seule donnait alors la nais- saricc. clic appaïaîl à la postéril(' dans une allilude (piune souvei'ainc a<lresse n'a pu citinplèlement assouplir-. Les meilleurs s'y sont Iniiiipés el Sainle-Hcu\ c lui uR^me a écrit ce» lii:iics reflet la blés :
«' Il ne faut pas la faire ])ire (pTclle n'aélé eu s'exa^'-érant sa poitéc d'espril. hiiii tact con- sonimi'daiis la xiciclc'-. ses n ucs ne s"«''lar^ii eut point a\ee sa loitune. elle eut moins d'b\po- erisic (pic {{v petitesse et elle est moins baïs- sablc |>oMr SCS fautes (pie le gou\ornemcnt absolu (|iii lc-> |)ci mil ( ' ). «
Paroles injustes sous leur mo(lérati(m appa- n-nli'. scnlciK'c (pii atteint moins le particulier (pi<' Ir p.iili. \n liind. Cl' (jiic Ton ( liàtic dans
\A) l'rfiiiiiTs l.iiiuUs, !.
INTRODUCTION 17
inaihimc clo Maiiileiioii ce n'est pas elle, c'est ce qu'on appelle, dailleurs par abus, sa poli- tique : à travers elle c'est Louis XIV qu'on veut atteindre et peut-être la monarcliie plus que Louis \1\ ; entreprise excusable dans ses intentions mais qui, dans l'espèce, a complè- tement à peu près faussé les perspectives.
Nous voudrions nous acheminer à juger madame de Maintenon par des voies plus équitables. Pourquoi ne pas lui demander, à fîlle aussi, de nous éclaircir sur elle-même. Elle nous est connue par le récit objectif de l'histoire, mais nous ne la saisissons là que par son aspecl externe, dans sa valeur sociale; et représentative. Où nous cherchons autre chose, nous voulons trouver l'ame. Elle a laissé des écrits inspirés par ses soucis quotidiens ou sa vocation d'institutrice et une correspon- dance infiniinciil précieuse. Ne lavons-nous pas là bien niicux que dans les mémoires, les racontais, les pièces daivhives et la perfide complaisance de ses histoiiens ■' SuInoiis la donc à la trace, trouvons-la chez elle, la cour partie, face à face avec sa conscience, ou à Saint Cyr (jui lui j)ermet de se détendre, enfin dans iiiii' roNaiili' sans r(»iiU<'ili' cl simsvolK'; sachons, la retenir dans le rellet de sa propre lumière.
LETTRES DE M™^ d E M A I N T E N O N
II
C'est la pauvre enfant née en prison, l)a- lancée à tous les vents du monde, que sa mère n'a embrassée que deux fois {"). et qui a frardé les oies chez sa tante. Dès cette dure entrée dans le monde elle s'est durcie ou plutôt elle a ceint un cœur, assez prompt à aimer, dune réserve inflexible. Sortie avec adresse de jours difliciles et toutefois ayant à sauver à force de souplesse et de dignité la fortune d'un ma- riage équivoque et d'un veuvage dangereux, elle s'est garantie des inévitables traits de la malignité publique et a gardé la réputation d'honnête femme dans les conditions qui le comportent le moins. Et ne cro\ons pas que cela lui ait été si facile.
M J'ai vu de tout », dit-elle, »- mais toujours en tout honneur : c'était une amitié d'estime et générale. Je ne voulais point être aimée en particulier de qui que ce soit, je voulais 1 être de tout le monde, faire dire du bien do moi, faire un beau personnage et avoir raf)proba- lion des honnêtes gens, c'était là mon idole
^■i Mémoim xur M'ulamr ite Mnifilenon f/'ir Mademoi- selU 'T.UtmaU. éd. dlIaussori\ille-Hanolaux, p. iS.
INTRODUCTION I9
dont je suis peut-être punie présentement par l'excès de ma faveur (*)... »
Curieuse et sincère profession de foi. vue claire de la vieillesse sur les jours frémissants des débuts. Le dessein de l'ambitieuse com- portait, avec une double nécessité, un double écueil. Il lui fallait se dérober et rester aimable. attirer sans promettre, prendre sans donner, imposer le respect sans convier l'ennui, se garder enfin amusante et digne. Tâche in- grate où elle sauva tout ce qui peut être sauvé. Car si elle y réussit, elle ne manqua pas de laisser, en quelques esprits trop fougueux, un peu de mauvaise humeur, et, le maître lui- même, timide dans la conscience de sa mé- diocrité, longtemps s'écarta d'elle ainsi que d'une prude et d'un trop bel esprit.
<i Je ne voulais point être aimée en pardeulier de qui que ce soii... » Comme s'il y pouvait avoir amour ou amitié sans élection 1 Au fond la prudente veuve sacrifiait le sentiment à ce souci exclusif de sa réputation qui a gouverné sa politique mondaine. L'occasion sans doute dut se présenter pour elle d'une chaumière et d'un cœur. Elle préféra un palais et un autre cœur, mais sans donner le sien et elle se con-
ta) r.EFFROT. Madame de Maintenon d'après sa cor- respondance authcnliqnc. Paris. 1887, l. I. p. ai.
20 LETTRES DE M^^ DE MAINTENON
<l;iiima :in\ hiillantcs sécheresses de la gloire et de la f,M'aiideiir.
A fiuol point cUo s iii/^^rniait j)our i>laire, n'en croyftiis qu'oilo-nirmo cl «'iiregislrons ra\('U (|irill<' croil ('diliaiil cl qui la condamne pcut-èlre :
(I Cr'oiric/.-vous j)i('ii, dil-i'ilc à Saiiil-Cyr, fine ce qni a dahord servi de foiidcincnl à celle cliiiwiaiilc lorluiie, sans (jne jy jx-nsassc je moins du monde, soid Ions les services damilir (jnc madame de Monlcspan remar(ina (|n<' je rendais eliez madame dllendiciMnl qni élail noire anue coinmum^ chez ([ni elle mo voyait sonvenl ? .le faisais les mêmes (Imses (|uc chez madame de MonchevnMul. jamais six Ikmmcs ne me prenaient dans mon lit el pendant (pie la maîtresse du lo<fis ne se levait (pi'à midi, j<' (hmnais ordre à lont dans la mai- son el je mellais en train les lapissiers et ouNriers (pii \ elaienl, K'S aidaid souvent {piand .je \oyais (piils «m» avaient hesoin. Je me gOU\ iei\s (pie (jiKiiid elle se maria Je fus si (»ccn|)t'e dClle (pie je iiTonhliai et me laissai voira la cour (pii vint à ses noces, aussi m'"- ^di;^'éc, aussi lasse (piunc servante (")... »
f») Rfriiril des Inslnirtinns que Mnilainc de Main- Icnon a dunnêes aux éievcs de Sainl-Cyr. (l'aris. Dn- innnliii, hjoS). in fine.
INTRODUCTION 21
Avcz-vous jamais rcnconlré par le monde quelques-unes de ces femmes, jeunes filles ou veuves, que la vie n'a point gâtées et qui seules se maintiennent et s'avancent, in- tactes, dans un miracle d'équilibre ? Le plus souvent elles choisissent une famille ou un foyer solitaire et s'y installent discrètement, mais de telle sorte que bientôt on ne conçoit plus (prcllos n'en aient point fait partie. Elles frisent la domesticité sans y tomber et devien- nent indispensables sans s'engager. Elles ne sont ni dames de compagnie ni servantes maîtresses, mais jouissent des avantages des (Icu\. Intendantes libres et bénévoles elles attendent avec patience que leur rogne arrive et on les voit, un jour, légalement ou non et toujours respectables, régenter les faibles ca- ractères qui les ont accueillies et du coup assurer leur sort. Telle a été, en mieux si l'on veut, el en plus i,M"an(l. ravenlur(^ de madame de Maintenon.
On sait l'histoire : Introduilc auprès du roi par madame de Montespan, elle la supplante. Au prix de quels combats, nous l'imaginons par le témoignagi? de ses contemporains à l'affût et il nous en vient un écho direct dans sa lassitude désespérée. On veut à tout prix que son désir de quitter la cour ait été pure
22 LETTRES DE M™^ dE MAINTENON
(lissiinulali(^ii el manège de coqiictle. Outre (|ii"oii ne se fût guère permis de pareilles ma- iKeiivres auprès de l'auloritaire Louis \l\ , les confidences de la ptMiilente an confesseur pren- nciil nii accent qui ne trompe pas ("). d Je pense (pielqnefois », disait clic plus tard, « à la haine que Dieu m'a donne (\o tout tenqis pour la cour quoique cepcnd;iiil il m'y destinai et Je vois avec reconnaissance (|in' c'est qu'il m'y voulait sauver. Madame de Montcspan. au conliaire. aimait fort la cour et la vie (pion y mène. Que fait i)ieu .' Il y attache celle (pii i:i hait et il en ('loigne celle qui l'aime, apj)aremment p<jur les sauver toutes deux (')... 1)
Otii, sans doute, madame de Mainlenon, au seuil de sa nouvelle vie, eùt-clle mieux aimé autre chose, sou avenir malériel assure', (piel (|ue retiaite i"t rc'-cail dont elle se |)laisait par avance à se liiieer le plan (<^). ^hlis ell<' ne s"a|)parteuail plii-^. l'.lle ('liiit eutn'-e dans cette couspiraliiiu Itien peii^aule c|ui avait entrepris (le (l('laelier l,oui>> \l\ de madame de Mon- tcspan ])our la plu^ Lfiande ('dilicalion du
(a) Cf. les leltrfs ii rabl)é fîobolin et uni. CiF.FFnoY, 1, pp. .')o cl .')3.
(^) liecudl, p. 30.').
(c) I.avai.i.i'k. (Jnrrfspniulnncc ijrnrrnle, i. I. p. i^fÇ).
INTRODUCTION 23
royaume et de la cour. Son directeur est formel là-dessus, la pousse et la tient. Elle-même bientôt reconnaît sa vocation. Qu'elle se soit servie, dans la lutte, des armes de la femme, qui peut s'en étonner P Elle triompha, mais ni son dessein, cruel peut-être et à certains égards odieux, ni sa conduite ne furent hypo- crites.
Aima-t-elle ce roi qu'elle avait conquis ? Il n'en faut point douter. Elle l'aima avec ce mélange de crainte, de mépris et d'admiration dont une femme aime son mari. Elle vénéra la grandeur d'àmc où il monta dans l'épreuve et elle sut toujours qu'elle l'emportait sur lui par l'esprit. Du reste ils ne se lièrent que sur l'autre pente des jours et ils vieillirent plu- lot quils ne vécurent emsemble.
Aima-t-elle jamais d'amour 1^ Problème in- soluble mais qui va nous permettre quelque salutaire méditation. Elle eut un cœur, peut- être beaucoup de cœur, et elle laisse passer plus d'un éclair dans la réserve contenue de sa jeunesse. 11 lui souvient d'une maîtresse qu'elle a chérie dune affection ardente, la soulageant en cachette, lui écrivant deux fois par semaine, se contraignant à un petit voyage pour l'aller voir. Elle eut un cœur, mais elle n'en prolita point. Punition non plus cette
24 LETTRES DE M™® DE MAINTENON
fois (le Dieu, mais de la vie. Mallieuià la j)ru- dence. Il ariive, à force de plier le sentiment à la raison, qu'on en fausse le ressort intime, qu'on en d(''truil la sj)ontanéité, qu'on se ron- danuic à la léiiulaiilt' cm nirinc temps (ju'à l'en nui et à la sécheresse. Et ce fut le mal de madame do Maintenon (pii ne sut pas ne pas L'Irc sage.
Parvcimc. ciU' coiiliima diiNoir le souci (|ui l'aNait luit paiNcnir : le salul ou la l'éforme reli.i^ieusr. comme on disait alors, la con- version (lu roi, et clic se maitiliiil par les incmes moyens (pii l'axaient élevée. Son iniluence fut surtout nujrale et son crédit n'eut pas sur la polili(pie l'emitiic (pi'on a
C!U.
(l'est ici (pic se |)laccnt contre clic les pires partis pris. Du pi'incipal. les moins indidircnts de ses ciiti(|iics oui r;iil jn-licc II» ont su voir enfin dans la révocation de ledit de Nantes la consé(picnce, non pas seulement du ' système » du roi, mais encore d'une irrésistible poussée de l'opinion... «' (>e n'est pas madame de Main- tenon )i, écrit l'icrre Clément, c c'est leTcllier et l,<iuvois. c'est riioslilité- patente des protes- l;inl> contre le |irinci|tc d'auloiilé- exagérée doni l.iini^ \l\ '-il.iil conslitut'- le représen- tant (|ni provotpicrcnl celte mesure à jamais
INTRODUCTION 25
funeste. Sur ce jxiinl. on iidiucttonl que sa réflexion s'y arrêtait, matlamc de Moiilcspan devait exactement penser comme madame de Sévigné, Bossuet, Fénelon, le grand Arnault et tous les contemporains, Colbeit et Vauban exceptés. Tel était aussi, on en a assez de preuves, le sentiment des bourgeois et du peuple de Paris, chez lesquels les passions de la Sainl-Barlbelémy n'étaient pas éteintes {■'). » On a l'ait grand état, pour llétrir son into- lérance et son exaltation religieuse, de Teidè- vement de ses nièces et du prétendu cynisme qui lui dicta cette réponse au père qui les réclamait : « Je ne vous réponds point sur ce vous me demandez votre fille, jugez vous- même si je dois vous la rendre et si, ayant fait une violence pour lavoir je ferai la sot- tise delà rendre C") .» C'est là boutade de parent riche qui veut rendre service de force et qui sait que les i)rotcstations ne seront que de pure forme. De fait on apprend que la famille de la victime sut assez marchander la conversion de ses membres pour en tiier l(jut le parti ((u'il se pouvait.
(a) O. '"., p. !?i3, cf. sur ce point la tll^se de Uossrt, Essai Idsloruiue, elc. cl L.vvallke, 1. 11, p. i3'j (11) et p. 426.
(b) Recueil, etc., p. 101.
26 LETTRES DE M™^ £> £ M A I N T E N O N
Encore une fois, il faut se replacer dans la société d'alors pour voir se mettre au point des choses qui sont devenues fort laides, et on ne doit pus incriniiiiei- madame de Miiinlcnon |)our des fautes qui sont celles île son temps. Il lui parut naturel d apjjorler sa fortune au service tle sa rcli/^don et de travailler à la ^doire de Dieu du crédit dont elle disposait sur la terre. Hicii mieux, elle se justifie par là. Elle se ciiil il I (pelée, nous le verrons, à par- lifipeià la rt\i;énérali(>n callioliciiie du siècle. I.!lle y tra\aill;i de s(jn mieux, limitant son zèle, en conséquence, de sa vocation, aux aflaires d ordre reliijieux el. plus précisément, au choix des personnes. I",t là même elle ne lit pas ce qu'elle vonhil. ni iiK'ine peut être ce cpi'il eut fallu (•).
Idle a dc'eliui' s'être alt^leiiue île toute intré- ii'uce polilifpie. et, (piand nous pensons à la manière dini<i|e dout se laissait gouverner J.nuis \|\ sui' se> \ieu\ jours, nous ne nous en étonnons pas. <■ .h- m- |)uis que donner des maximes ^^éiK'rales diii-^ l(>s oeeasions d, dit- elle, Il et je ne |)ui< lieu sur les faits parti- culiers d(»ul ji- u'eiiteiids prcstjuc pas par- ler (''). .. Elle assistait, uiuefle. aux conseils
(a) GkkHKIY. I. p. I 1-.
(b) Lavallée. (V, p. a56.
INTRODUCTION 27
([ui se tenaient dans sa chambre, elle n'était pas appelée aux autres, et il fallait in- sister pour qu'elle donnât son avis. Elle s'est montrée d'une discrétion rare dans la mesure dont elle a fait profiter sa famille de sa laveur, et si son frère d'Aubigné mérita moins encore qu'il ne reçut, il n'a pas laissé de l'importuner à ce point qu'elle eût été excusable de lui accorder davantafîc. Son dessein principal, tout moral et religieux, l'empêcha de s'at- tacher aux all'aires pour lesquelles d'ailleurs elle manifesta peu de goût. « Madame de Mon- tespan, » dit-elle, « s'attelait six souris à un petit chariot de filigrane et s'en faisait mordre ses belles mains... Le roi les montrait aux ministres en se récriant sur le badinage des Mortemart, mais elle savait tous les secrets de l'Ktat et donnait de très bons conseils et de très mauvais selon ses passions (')... » C'est vrai d'une vérité générale. Le roi, plus jeune, plus |)assionné, fut plus maniable au gré d'une favorite acquise aux intérêts mondains, Madame de Maintcnon dut autrement l'as- siéger pour en obtenir de bien moindres Siîtis- factions.
Elle fut l'ennemie de Louvois, ce mauvais
(aj Gefkroy, II (influe).
28 LETTRES DE M^^^ DE MAINTENON
^M'-nie (le Louis XIV, cl ceci déjà la juslifierait. Un des plus graves défauts de son caractère explique mieux encore reffacement de son rôle. Elle déscrla les causes quelle avait d'abord soutenues dès (|u"t'lk' Us vit deve- nir mauvaises, et nul ne put compter sur son appui.
Elle suivil i)lus (pTclIc ne prescri\if, elle lâcha madame des Lrsins comme Eénelon et elle se montra doucement et impitoyablement cruelle envers sa rivale. Sa faveur ne lui ]>ai'ut jamais si slahlc (pielle ne ci'ùl devoir la soutenir et elle immola les autres comme elle s'immola elle-même au devoir (jueUe s'imposa, nous dirons pour (pielle lin. de l,^1r- dcr son ascendant sur Louis \1\ .
C'est à Saint-C/Vr seulement (pie nous la voyons a,i,nr en souveraine. l'Ile s'y ié\('Ie ce (piCllr lui. in>liliiliice el (M'o\iiiilc jiis(prà lapostolal, el dans son ardeur callioli(pie nous sentons brûler le vieux san;.,' Iin^aienot. ElU; s'y épanouit et s'y limite. Elle y devient un peu trop un modèle de directrice de pensionnat T-eli^'^ienx.
Il faut se iiK'licr des i:ens (pii Ncnicnl la per- fection non p,is ^l'iilcincnl pour (ii\-rn('mes, mais pour aiilnii. Madame de Mainleium a conduit son troupeau avec une inllexible dou-
INTRODUCTION 29
ccur dans une voie qui lui a scnnblé naturelle. Elle a cxi«,'-é de ses collaboratrices les vœux solennels des moniales, et des sujettes une disci[)linc exclusivement chrétienne. Or, le christianisme n'est pas toujours la joie. Elle a su vile se raviser dès qu'elle a vu son insti- tution prendre une allure quelque peu mon- daine et les jours cYEslher n'ont pas duré. Nous sommes dans un couvent et le détache- ment est la rèelc de la maison. Que les maî- tresses ne s'attachent point à leurs élèves. « N'ayez plus de commerce avec elles », leur dit-on, « quand vous n'en seicz plus chaînées, ([uelquc confiance qu'elles puissent avoir en vous il faut qu'elle Unisse et que tout cède à l'union el à la charité qui doit être entre les (laines ([ui les gouvernent et qu'il ne faut jamais blesser sous (juchiue prétexte que ce soit (')• >' Et dans le môme esprit, pas de fami- liarilés, pas de caresse, « les caresses ne peu- \ent être bonnes à rien et peuvent très aisé- ment être mauvaises C')... » Ne vous souvient-il point de l'enlant ([ue sa mère n'a embrassée que deux fois.
Il a pu sortir de là des femmes raisonnables,
lai Manuel (l'éducaUon pour les filles, cdilé par J. Tu.v- VEHS (dacn, 1872), S Sg. (b) Ici., p. 79.
30 LETTRES DE M^^ DE MAINTENON
résignées, muelles, sachant s'onnuvcr ("). par- faitement soumises aux gentilshommes de campagne ou aux bourgeois de province qui les ont piises et avant par lant de sagesse évité la misère. Et des natures médiocres ont pu s'accommoder dun tel régime. Mais si des âmes généreuses n'ont pas pris assez le goût de la vie conventuelle pour faire plus tard pro- fession à Maubuisson ou aillcms cl si elles sont restées du monde et de la vie laute de se perdre dans (piehpie mysticisme, (juelle morne conliainle nonl-elles pas tlù subir, et de quel poids le voile eruleuillé de la jeunesse n'a-t-il pesé sur leur existence, et que nous comprenons l'envol, un peu forcé, de made- moiselle (le la Maisunlnrl 1
Nous reIroMNons dans la madame de Main- lenon de Saint-dyr, n'|)assant par-dessus les années de gloire, l'orpheline besogneuse des premiers jcjurs. tout occupée à se rendre, à force d'adresse, la \ ie -supportable. Hors d'af- faire et chargée (rmiculci' ses Jeunes lilles dans le niiMiic clieniin (|u'elle a |)(''nil)lenicnt |)arcouru, elle leui' veut donner les (pialilés par ofi elle a mcni' à bien son Noyage jusqu'à un |iiiil niçr\eilleu\. I^llc >ail son troupeau \oué
(•) Lavali.ki;, t. Il, p. 1)7.
INTRODUCTION 3I
;v une perpétuelle dépendance et elle le dresse à la soumission, se disant peut-être que cha- cune des enfants qui l'cnlourcnt devra ma- nœuvrer dans son ménage comme elle-même manœuvre dans l'ombre, au faîte des gran- deuis.
Elle viiillil bien. Parmi les malbours du |)ays. la vue du couple royal, de vie bour- geoise et digne, plein de courage et noblement résigné, est admirable. Pierre Clément a écrit ces lignes qui m'étonnent : « Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'à l'époque des grands dé- sastres du régne, quand la France semblait près de plier sous les efforts de la coalition tiiompbante, madame de Montespan, au lieu d'ajouter au découragement général, eût donné à Louis XIV de tout autres conseils que ma- dame de Alaintcnon dont les défaillances furent alors si peu honorables (1)... » Qu'(>st- ce à dire et cpielles sont ces défaillances ? Le roi se suffit alors à lui-même et tout c*e que put faire madame de Maintenon fut de l'ad- mirer, de gémir, avec des accents (pii ne décèlent pas la femme d'État mais la Fran- çaise : « Pour moi misérable », dit-elle en 1708, « vous croyez bien que j'en suis
(a) O. c, p. 2i3.
32 LETTRES DE M™^ dE MAINTENON
accal)l('c [des noiirrllrs . mon triste cœur s'était un peu épanoui sur ralTairc de Gand, mais lo voilà plus scrif'" que jamais par la crainlo du reste de la campagne (")... i> Et par conlre. a|)iès la prise de Girone : " Pour moi je demeurai lon^demps éveillée assez agréa- blement et j <'us ensuite une fort bonne nuit (^)... »
On n'a pas manqué de lui re[)roeber davoir presque fui de Versailles à la veille de la mort du roi, et de ne lui avoir point fermé les yeux. Mais qu'on |)rcnne garde à sa situation, (hiétait-elle onieiellemenl •' Le tact, au fond, lui flichi ses gestes, alors comme toujours, ol 1 On pciil dire (|u'cllc liiiil comme elle avait c<^mmeneé. en loulc riiison.
Il
One si nous examinons in.iinlenMnl de (|uelles pièces princij)ales se forma ce caractère, nous trouvons en j)remier lieu celte même raison. Madame de M;iinlenon conçoit, avec le but (pTelle se fixe, les moyens d y parvenir et elle ne d('\ie pins (Tune ligiu" d;ms l'exé-
('*) GF.VFnoY. il. |). 171.
(^) Id. ib., p. -jf)-.
INTRODUCTION 33
cation. Et tout son succès tient à cette dis- cipline.
Non quelle se fixe par avance des tâches impossibles. Je me persuade que l'idée ne lui fût point venue d'entreprendre contre ma- dame de Montespan tant que la passion du roi pour cette favorite garda sa première ferveur. Mais elle sentit, avec d'autres, l'instant de la lassilude, elle enlra dans la pieuse conju- ration {(ui atlarpiait le scandale et c'est tout tialurcllement quelle y prit la première place. Dès lorsellc plia tout à son objet, se consi- dérant liée à sa faveur par le devoir qu'elle y découvrait, et g^ardant cette excuse d'y sa- crifier les autres, qu'elle s'y sacrifiait la pre- mière.
Car elle fut impitoyable. « Otez, prescrivait- elle à Sainl-Gyr, (Mez ces filles qui ne respirent que le monde..., otez ces beaux esprits qui dédaifjnent tout ce qui est simple, qui s'en- nuient de cette vie uniforme, de ces plaisirs doux et innocents et qui désiicnt de Jaire leur volonté (a). » Et clic fila madame de Brinon et mademoiselle de la Maisonfort qu'elle aimait l)arce quelles avaient cessé d'être conformes à l'esprit de la maison, et elle sacrifia Fénelon
(a) Manuel, p. 33.
34 LETTRES DE M™® DE MAINTENON
([m la séduisit toujours, et dlr l)aiuiit madame des Ursius qu'elle cajolait, et elle tùl iminnlé père et mère. Mais aussi elle ne compta pour rien ni son bonheur ni ses commodités. Elle mène la plus épuisante des vies ilans sa cham- bre ouverte à chacun à toute heure et où. pour ne ])as contrarier le p:ont du roi. il faut « périr en synirliii' () ». Mlle s'astreint aux vova^'cs les phis inulilos cl les plus coinpliiiiiés : " Je voudrais rn'occupcr de bonnes truvres et il me semble qu'une assemblée de charité me serait mieux que d'aller au camp avec une princesse de douze ans (^)... » Klle subordonne tous ses devoirs, enfin, à ce devoir supérieur de plaire, plaire lui donnant le seul moyen de renii)lir sa Nocalion.
Cette vocation, nous verrons ce (pielle fut. Mais nous dcNons faire observer qu'il est diverses façons délie raisonnable — les fous eux-mêmes le sont à leur manière — et (pie la raison, simple refile, se met au service des ap|)étits ou des tendances de l'in- (li\iilu. <hicl fond de l(Mii|)('rament déve- loj)|)a telle ou motbra l-clle (die/ madame de Mainteiioii .'
I.'auslèie l'emine. certes, dninpla ses pas-
(•) Gkfuiov. II. p. M\7. (h) /(/.. I. p. 3i3.
INTRODUCTION 35
sions ou les sut cloufît'r au l)crcoau : ne dou- tons pas cependant qu'elle lui capable d'en ressentir. Nons lavons vue loule pleine d'iuie de ces toquades parfois maladives qui attachent les écolières à leurs maîtresses. Relisons cette si curieuse lettre sur le mariage du roi qui a fait conclure si hâtivement et admirons la vivacité singulière avec laquelle elle peint et apprécie: «Rouville était en housse d'emprunt, pour moi j'aurais pris le parti de ne pas y être car te roi sait bien quil n'est pas en état de faire ces dépenses (")... » Et sachons lire derrière le calme apparent et la résignation chrétienne : {( On sait fort bien qu'il faut tout remettre entre les mains de Dieu, mais c'est souvent un langage, et on sent bien dans l'occasion qu'on veut ce qu'on veut avec un grand altache- ment(''). » Honorable sensibilité puisqu'il s'agit là des malheurs publics. Madame des Ursins connaît bien sa correspondante et ne se laisse pas séduire par une nonchalance suspecte : (( Le portrait que vous me faites de vous, madame », lui écrit-elle, « n'est pas trop rem- pli de vanité, mais il ne le faut pas prendre à la lettre, vous entendez ce qui vous plaît, vous voyez ce qui ne vous déplaît pas, vous
(•) Id., I, p. lo. ("■) Id., II. p. 9.").
MAINTEXON 3
36 LETTRES DB M^^ DE MAINTENON
VOUS expliquez ou >ous vous taisez selon que vous le jugez à propos et je lai si souvent (''|)roji\('' (jue ee sérail, ma faulr si je n'en riais eonvaincue (•*). »
Ne nous y trompons pas non plus. Madame de Mainlenon dul eomptrr. pour une besoirne qui exigeait l'clTaccmcnt et la dissimulation, avec une sensibilité assez vive et avec un esprit erilique lro|) souvent mis à l'épreuve par les laideurs ou les sottises courantes. Kt ne croyons pas davantage à la paiv eonslanlc de cette ûme si bien dans sa voie. « J'ai. » dit-elle à son confesseur, « j'ai un moral et de l)onne.s inclinations qui l'ont que je no fais guère de mal, j'ai un désir de j)lair(! et d'être aimée qui me met sur mes gardes contre mes passions, ainsi ce ne sont jircsque jamais des faits que je puis me reprocher, mais des motifs très Iniuiiiins, nue ^iiandi- \anilé, beaucoup de légèrclé el de dissi|)ali(»n. une grande liberté dans mes |)ens('i's cl dans mes jngemenis el une conirainic dans mes paroles qui n'est fondée que sur la prudence humaine ('). » Il ne fallait (jue s'adresser à elle pour avoir l'essence nicme d»' sa <i psychologie ». Mst-ce que ne lu voilà pas l(»ule en ell'et : une piinliiicr lournée
(») Ifl., ih., p. 353 (n). (to) Lavai.i.éi:, 1. II, p. o^i.
INTRODUCTION 37
à des desseins reli<?ieux et qui se fait scrupule de rester trop mondaine encore.
Et elle eut aussi les qualités de ses défauts. Cette ardeur, cette soif de bonne réputation, ne contribua sans doute pas peu à la garder honnête et digne. Cette haute raison qui voila son naturel et contraignit un peu trop un esprit original la préserva des excès si com- muns à son état, cette minutie qui la fait des- cendre aux derniers détails à Sainl-Cyr et .lui dicte de si curieuses lettres à son frère dont elle régente le ménage jusqu'à supputer la dé- pense en chandelle ("), lui permit d'ordonner judicieusement ses aumônes. Et elle se limita de telle sorte enfin, que, malgré ce qu'on a cru, elle évita de grands maux et de grands biens et n'usa de son crédit qu'en des détails assez médiocres. Encore une fois, et nous y arri- vons, son dessein était ailleurs.
Notons toutefois, avant d'aborder ce point décisif, les conséquences, pour la ])orsoiine, d'un caractère si arlificicusement composé. Madame de Maintcnon put se glorifier de n'avoir rien omis de ce qu'elle croyait son devoir et s'endormir paisiblement à l'heure d'affronter le juge sans appel. Elle connut peu
(') /(/., ih., p. C)- e[ ci-dessous p. 83.
38 LETTRES DE M™^ DE MAINTENON
la joie. Mlle s'onmna. Avaiil mrine de prendre la charge, le faix lui pesa, el Je ne niels guère en doulc sa sincérité quand elle parle de se retirer de la cour. Iiilelligente et par nature sensible, elle \i( Ir inonde l'entourer, tenter de la décevoir cl la haïr. > .h- me suis accou- tumée, dil-fllc, à vi\re de poison ('M... » Ter- rihlf aM'u ! Je inCunuie de vivre {^)... » Saint-dyr imMiir. (|ii;i(i(l elle s'n rrliia. iic la contenta |)lus. \'.\\r \ souhaite un peu de .so- ciété. i< ()uelqui' esprit (|uiin(' religieuse puisse avoir '), soupira t-ellc. «■ vWr na aucune con- naissance di' <■<• <pii iK)Us a occupés toulc notre vie («■). » <Mi iKiii ! flic ne s'amusa jias sur (•«•Ile terre cpii lu! hicii pour elle, à la lettre, le lieu d"('prcu\e cl où. en r('alili''. elle cxjiia d'asoir rcdnil la \ ic mu calcul.
IV
l,'a|)ologisle, el, |)ai- chaïu'i-, le biographe le plus exact de madame de Maintenon, le duc de Noailles. a dil d'elle: ■■ l.escnlimeul qui a ilomiué toute sa vi<' a été le senlimi'ut reli- j/ieux. " C'est se conilainner en elTel à ne la
(») riKKKnov, II. p. a.in. (b) Irl.. ih.. II. p. »■.:». (»; Cl n iiiM, 11. p. .V<7.
INTRODUCTION 39
pas comprendre, et son âge avec elle, que de ne pas avoir toujours présente à l'esprit cette vérité.
Les contemporains se convertissaient, cest- à dire revenaient à une pratique plus exacte (le leur reli<,non, vers la fin de leur vie ; elle > pourvut, clic, dès le début et fut dévote Jeune, ce qui était déjà se distinguer. Nous voulons à tout i)ii\ qu'elle n'ait pas été sin- cère, nous ohslip.ant à ne pas enirer dans un état d'esprit qui n'est plus le notre. .N'oublions pas qu'adolescente il ne lui fallut rien de moins que la controverse par devant elle d'un ecclé- siastique et d'un pasteur pour passer du pro- testantisme au catliolicismc ("), et qu'on ne peut incriminer, enlln. des lellrcs à son di- recteur. Or. elle s'y montre scrupuleuse et j)leine du désir de la vie et de la perfection chrétiennes. « J'ai cru ([u'il y aurait une sorte d'iiNpocrisie », dit-elle, u à commimier ici (à la cour) plus souvent que je ne faisais à Paris ('■). » Klle s'épouvante plus tard, d'une « horrible mort d sans confession (<=). Elle s'af- lli/jfc de voir le roi agir, insinue telle, moins par religion que par politique, elle regrette
(•) Lavallée. l. I. litmle lillt'raire. ('■) Id. ib., p. 307. (c; liL. III. p. 3o(j.
40 LETTRES DE M°»« DE MAINTE NON
elle iiiLMuc lie n'aNoii' l'ail |)(tiir Dieu ce qu'elle a lait pour le moncle. elle se soumet aux humi- lialioiis lie la pi'uili'iirc cl labbc' rîojjolin lui inlcrdisanl (ictic tiop afj^réable clans la con- versaliitii. clic s'cllurcc d'y être ennuyeuse, ce (pii (lut lui coûter. Kt elle siuipatienlc de ce que sa <,M'aii(lcui* la suive jusque dans le confes- sionnal.
« Nous ne liouvDiis nulle rc'ssf)urce en nous », T'cril elle ('). " (pichjuc cspiit ([uc nous ayons. » Le chrislianisnic est l'ennui delà terre dans l'espérance du ciel, le recours à Dieu ])our suppléer à rinsnilisance tic l'iiommc. Madame de Maintenon, de fond et dessence. resta chrélic?ine. Klle se ciut ici bas pour y faire son saliil dans les condilions prescrites ol poiii' y vivre celle \ie (pii esl uni- lon^Mie mort cl l.i reclierelie (riiiie union lotijours pn-caiie ;ivec le niaîlre de |,i \ ie el de la mort.
r<)ulefois. dans cette tixislence intimeet supé- rieure, elle laisse aussi pri'dominer la raison. l,a forme a(be\ée d'une carrière de lidèle est l'exallalion niNsliipie. j'iiu'ore ici la trop rai- sdnnable femme n'ox-. I!lle eut du i,'oùl jiour le quié-lisme. pour I t'-neloii, peut-èlic jxmr
(*) (iEKKHOV, II, p. -.
INTRODUCTION 4I
Port-lloyal. mais elle y résista. El elle y résislu et par politique et par devoir. A force de se méfier des entraînements, elle 'méconnut les meilleurs et elle transporta la prudence mon- daine sur ce terrain où, d'après son maître, la folie est la seule et véritable sagesse.
Elle se soumit flocilement à l'autorité, elle crut que Icsprit procède par la voie hiérar- chique et aux joies de l'illumination elle pré- féra la paix un peu terne de l'obéissance et de l'acquiescement. Elle resta femme, pourtant, et elle relève d'un trait de lumière cette grisaille austère. VA\c ne voulut pas qu'on put aimer avec terreur : c Mais j'allai parler, » écrit-elle (elle parlait an Père de la (ihaise) « j'allai parler d'amour de Dieu, et là dessus on me vonlut persuader qu'il y en avait un liés parfait dans la crainte : ainsi nous nous séparâmes après avoir un peu disputé (»). »
Dans ce mcmde où elle s'éleva seule, elle ne trouva rien de solide pour se fixer et il ne faut point s'étonner si sa foi devint le cenli(^ de sa vie. C'est là (ju'elle s'établit en efTet, et [)otir garder ce qu'elle avait su iLcquérir, et potn- ga- gner la gloire future : « Ce qui me console, Madame, » lui écrit Godet des Marais, « c'est
(a) Lavallée, IV. ga.
42 LETTRES DE M™^ DE MAINTENON
({uc \(ilrc Nolonlé ne change pas: vous èles troublée, tenlée, agitée, mais vous n'y con- sentez pas, vous roule/ toujours sur le même pivot, ou. pour parler selon le langage de rÉcriliirc, Dieu vous fait la grâce d'être tou- jours enracinée en lui. C'est là le fruit des bonnes (X'uvres : elles donnent à l'âme la sla- bililé (")... » Admirables paroles d'un prêtre simple, un peu étroil cl farniiclic, mais (pii a su j)(>rler sur sa pt'nilcnli'. le jugement décisif. -Madame de MainlciHJU hésita, ilolla comme ÎDiile ci('iiliiic. Il UN paru! point dans son train parce (pi elle partit d'un principe im- muable et qu'elle put s'asservira la raison.
I!lle considéra comme sa vocation de faire le sailli dii roi. Ce fut là. poiii- elle, son rôle pKtprc. hi lâche pailiciilicre (pie l)ieu tixe à chacun des èlics. le lerme sensible des forces iiiliiiies. l'aclion di' la pensée. VA ceci iichève (le re\|)lifpier tont enli( re. Ne bornons pas aii\ misérables calculs d'une politi(pie égo'islc la suite et, ])ar endroit, la giandeur d'un des- sein ob>liii(Mneid poiir^iii\i. Mailame de Main- lenon bit habile, mais sinc('re. (^uc par une h>,i)()crisie naturelle et iné\ ilable elle ait quel-
(') l.i'llri's lie iiiessirt' I'. Cnulel des Marnis à Madame de Mainltmon, i^éd. Hcrlliier, i'aris, 1908, Duiiioulin, éd.), p. 1.*)^.
INTRODUCTION 43
quefois reiulu identiques ses intérêts et ceux du ciel, possible ; elle ne semble pas lavoir sciemment voulu, et pour son « devoir •> prèle au sacrifice, elle s'est sacrifiée.
Il y a dans sa lutte contre madame de Mon- tespan des traces non équivoques de violence et d'acrimonie. Elle a bataillé là en femme, avec des armes de femme, elle s'est laissé entraîner. Déjà, ce qui la guide, c'est moins son ambition que sa mission. Nul doute là-dessus. Les lettres à son confesseur dé- cèlent un véritable drame (»). Elle veut réel- lement se dérober. Elle accepte un peu sa tâche comme une croix. Je ne dis pas que, sur la voie du succès, elle ne se soit aban- donnée à quelque Joie du triomphe : elle n'oublia ()as fju'ellc avait tra\aillé |)()ur autre chose que pour ces mêmes satisiuclions.
Nous la suivons plus tard dans le plein de son œuvre. Elle y trouve plus d'amertume que de joie. Devenu régulier dans ses mœurs et exact à ses devoirs, le loi pratique plus par politique et bienséance que par conviction, et sa compagne voit bien cpio, s'il fait tous les gestes nécessaires au salut, il le manque par défaut de charité, d'amour. Le Christ ne réclame pas
(a) Lavali.iîe, I. p. -jo- cl buiv. cl (ioDirr, {tau., ccl. ciléc.
44 LETTRES DE M™e DE MAINTENON
de SCS élus les seuls signes extérieurs de l'élec- tion. Il veut les « habiter », il entend les prcndie en se doiinanl. il cvii^^c que le ctrur soit à lui. Madame de Maiiilerion le sait qui déjà se reproche son peu do flannne. l-.llc voit son époux rester sec et sans ànie, loin de la conversion (•'). En vain rassiègc-t-elle. Elle n'obtient que des promesses nonchalantes et c|ui ne jxnlcid pas. V.Wv se lamente : « On ne veut pas élic damné >\ éeril-elic, « mais il n y a pas inoven daiiner Dieu et de changer de vie {^). I» Le roi va jusqu'à se fâcher parce que l'évècpic (l'A iras itd(Mdit la coméMlie dans son diocèse, cl il ne se rassuie (piapprenant que ce n'est |)as pour l'A vent, il chitane sur des joui's gi'as supprimés (<=). ()iicl bon chrc-licii. en ell'et ! Chi'on en juge :
« (j'(!st mal nommer ce (pii s'est passé cidre le l'oi cl iiiiii la xcillc (|uil (il ses dévolions car je m; j)iis jamais le, faire parler. Je lui contai (luelque ch<jse de Saint Augustin (ju'il écoida avec plaisir, sur cela je pris occasion de lui (lire (|iic je ne comprenais |)as ponrcpioi il ne voulait jamais (jue nous fissions (pieUjne leelure qui l'inslniii .»il cl même le: diver-
{') I.VNAI.I.KI:, l\ . p. .> ( il Mli\.
(b);d.. il)., 3i4.
(o) Id., ib., p. 3o8 cl suiv.
INTRODUCTION 45
tiiail. cL ([ue je croyais que le Père de la Chaise s'y opposait. Il me dit qu'il ne lui eu parlait point et cju'au contraire il le lui avait proposé. Je répliquai que j'avais peine à le croire quand je pensais que je l'avais vu me presser de lui lire des écrits de M. de Fénclon, en lire de Saint François de Sales, prier avec moi et être si touché qu'il voulait faire et fit en efl'et une confession générale, que tout cela était tombé eu viugt-(j[uatre heures et que de- puis il ne me disaitpas uu mot sur la dévotion. Il me répondit pour toute chose qu'il n'était pas un homme de suite, voulant dire qu'il ne suivait rien. Je ne le crois pas menteur. Ce n'est donc pas le Père de la Chaise qui l'éloigné de moi par rapport à la piété (»)... »
De quel omI, recluse à Saint-Cyr, dans l'en- nui et quelque désœuvrement, madame de Maintcnou ne dut-elle point suivre dans le passé le cours de sa vie. « Qu'est-ce que la grandeur », dit-elle alors, « quand M. Albe- roni gouverne un royaume (^). » Elle en avait connu une autre qu'elle eut voulue plus elh- cace. Car, s'altaehaut au détail, elle vit ceux qu'elle avait élevés pour la plus grande gloire de Dieu, se retourner contre elle : je pense aux
(a) Gkkfroy. I, 2O1.
(b) Id., Il, 38i.
46 LETTRES DE M™^ DE MAINTENON
tourments que lui donna le Cardinal de Noailles archevêque de Paris, et, (juant au principal, elle ne put se flatter que Louis \IV apportât devant le souverain ju^^e les sentiments de piété où elle s'était eflorcée de le conduire. Et sans doute se fùt-elle dcmancL' ponrfjuoi tant de peine et si peu de fruit si elle n'avait été sure que c'est ailleurs qu'en ce monde que le chrétien s'amasse des trésors «pie iml ne lui sait ravir.
()\\ nCiil I (pt'ciid iiiipiiiK'inrMt ni coiitr)' la \if, ni. (Ml patlicnlici', «(tiilic sa |)r(>pre nature cl ceux (jui ne se di'lci iniiicnl (pic |)ar la rèple cl la riic>Mrc ris(picnl fort i\v vcLr(''lcr au lon^'des jouis dans la m'cIicic^sc rciiimi cl la sliM'ililé. D'ellc-nir-iiic la raison ne Iriii lilic pas. l']llc est rè^lc, elle se iiicl an ser\ iec de la loi. des ap- pétits, dos leiidanccs. cl elle \aiit ce (pie \alciil CCS forces intimes. Si elle les contredit ail lieu de les (1('\ cloppcr cil les disciplinant, elle lie sait ( | Il "a lioii I i r à une sorle de cons- Iniclioii lotit cxlciiie cl illusoire. ( )ii ne fonde pas son exislencc sur un sNsti'ine (pii omet de s'enraciner dans le fond ohscur et pal|)ilanl de
INTRODUCTION 47
l'individu. On ne vit point par la soulc adresse et la seule intelligence.
Madame de Maintenon contraignit une sensibilité frémissante et mesura sa religion jusqu'à la tarir dans sa source première : le cœur. Partout elle voulut substituer la règle à l'émotion, l'ordre à la spontanéité, la ligne au mouvement. Elle se défendit, si l'on veut, d'être en rien (( bergsonienne », et elle dut expier de n'avoir pas fait confiance à la vie.
De sang-froid, elle dessina dans ses moindres traits sa carrière, se fixa des fins et en dédui- sit, par une implacable logique, les moyens d'y parvenir. Elle voulut convertir Louis \1V, régénérer l'épiscopat et planter à Saint-Cyr une pépinière de femmes raisonnables. Et elle n'entra que dans l'extérieur de sa tache. Au lieu de se donner, ce qui est au fond la seule manière de prendre, elle ne saisit les gens et les choses que du dehors et par leurs petits C(Més. Elle utilisa les manies de son époux, intrigua, et fit régner sur des enfants une autorité despotique. Elle échoua naturelle- ment partout. La conversion du roi ne fut que de surface, ses créatures ne la suivirent pas, ses filles la vénérèrent plus qu'elles ne la ché- rirent. Et elle ne réussit qu'à se faire traiter d'hypocrite.
48 LETTRES DE M™« DE MAINTENON
L'éditour .1. Tiaxcis ;i ('■( ril siii elle («-s lignes rcmmvjniiblos : u II t ^t des leniines dont la vie est une suite d'ivresses. Il en est d'autres chez qui les passions, malgré leur force, sont comprimées par une volonté impérieuse et tenues en bride par la constance et l'énergie ; chez ces femmes une nouvelle nature se cons- titue qui éldun'c les émotions nées de leurs ])rii(|i;mU. fait entier Ions les ciilciils dans ce ([iii l(!ijr semble la vertu et montic ce que peuvent à la loiii/iie les manèges politicpies, je dirais même, .si l'expression n'allait pas au delà de ma pensée, ce que peut une sorte d'hy- pocrisie de la raison (»)... »
11 \ a deux sortes d'hypocrisies, lune qiii consiste à sr montrer, liiulre à se rcndrr tout autre qu'oti n'est : l'iiiie (|iii. p<»ur des lins ('<,n)ïsles. dissimide les (piidiles, bonnes ou iii;iuviiises. (le la persuniie. liitilre <|ui, dans un biil suj)érieur, la sanelilicntion par exem- ple, clierche à détruire nu transformer ces mèm(!S qualil(''s eslimi'es j)eu propres à servir ri(l(''id sonli;iil;d)le. C'est de ccWi' dernière fa- çon (pie madame de Maintenon a ('ti'" by|>ocrite. l'illc a cru se soimielire et tout sdiimettre au joug de la rais(»n et elle n'a fait (pie se jeter
(») ". r, Introdnrtiori.
INTRODUCTION 49
dans le supcrnricl, dans le l'adc'. vi ([uelquc peu dans rimi)ossiblc.
Il faut suivre la vie. Elle a voulu au con- traire lui imposer un chemin, des étapes et des résultats. La nature se rit des vaines précautions par lesquelles nous prétendons la contraindre. Tant de sacrifices, tant dcU'orts, une constante discipline, aboutissent ici, comme à leur terme normal, à la sécheresse, à l'ennui et à l'insuccès.
C'est une autre folie que l'excès de sa^'esse. Madame de Maintenon, toute chrétienne, ou- blia que la raison n'apporte à l'humanité qu'une aide débile et que c'est le contraire précisément du christianisme que do suivre, même pour des vues supérieures, les conseils de la piudence mondaine.
Elle appiirait donc «grande dune <,'-randeur lointaine, froide et à peu près stérile. Mais elle n'a pas pu s'envelopper-, dans son rôle ingrat, de tels voiles qu'elle ne laisse rien passer d'elle et dans une perspective convenable nous la pouvons saisir par la réalité de quelques traits indubitables et résoudre enfin r « énigme» qu'elle a cru poser pour toujours (»).
(%) Co mot (in'on lui .iftribuc no vi(Mi(lraif il point de des Marais (jui lui ('-(rivait : « Il est vrai. Ma- dame, que votre état est une énigme. » (D'Aumale. Mémoires, p. 88.)
50 LETTRES DE M™« DE MAINTENON
Kt d'abord, si on lu cliiciiiic >«iir les moyons, il lui I'muI rendre justice (|ii:inl à la lin. Kllc il \()nlu .sinrèrcinenl le bien qiiClle n'a roni- pioinis (juc de (jnehpK^ arhiliaire, et »dlo a donnt' à la seconde moitié du rè,i,Mie une di- f^Miité (|u'il n'aurait pas ffanlée sans sa présence. Klle a conliihn»' à tenir en suspens les germes de dissolution (pii devaient se développer avec une si foiidroNaute rapidili'- sons la Régence. I"]lle a, ((uoi (pidn en dise, j)arlagé avec son auguste eoin|)agnon le jx^ids des heures lour- des, et si t'ile n'a point agi connue on se le li- gur<.\ ni en bien, ni en mal, dans le domaine de la charité chrétienne et particulière, elle a fait ce qu'elle a pu et s'est tenue à la haideur de son ('tal.
VA on ne saurait lui refuser sans injustice l(^s (jualifi's de ses <lél'auts. (le don de la me- sure et ce sens i\rs n'-alili's dont elle a oiit»('' la pralicpie. du moins 1 ont ser\ ie dans les (h'tails. I!lle a régi Saint (.\r en lionne admi- nistratrice et a inoidn- |iour renseignement uneapliliide (in'nn >«oin trop exacide prévenir les dangers de la >ensil)ililé' a compromis à peine. Ces mêmes vertus 1 oui préservée des excès on tant d autres, dans sa |)osition. .se fussent laissé enlraînei-.
Des (pialilés pourtant moins ni'i/alix fs d
INTRODUCTION 5I
plus liuules la définissent mieux. Ne doutons point de son cluiiine. Louis \IV la put goûter après madame de Monlespan, qui laissait une succession dillicile. Kllc resta belle longtemps et l'extrême vieillesse n'éteignit point l'éclat de ses yeux ('). Elle fut instruite sans pédan- tisme, spiritnelli' sans artifice, solide — le roi l'appelait Sa Solidité — sans lourdeur. Elle vécut à la cour et n'y détonna pas plus (Qu'elle n'en prit les bassesses et les vices.
l ne nature enfin ardente cl riclie perça à liavcrs l'inllcxible discipline (ini la contint. l'Ile se montre, en elTel, prompte à s'engouer comme à se dégoûter, et c'est le propre de ceux qui cherclicnl, sans la trouver jamais, la pâture (lu co'ur. Elle dut éteindre toute flam- me, mais elle eut de la llainme qui s'échap])C encoi'e des lignes conliMuies de sa coriespon- dance et de ses insliuctions. Songez à sa vie et à son mérite si elle s'y conserva, malgré tout, aimable. Elle se chargea, dosant chaque ujot, chacpie geste, d'entretenir l'esprit paresseux du roi. liesogne ingrate, car' voici ce (|u'elle avoue de son « seigneur » : c 11 est l'ort dillicile à entretenir, disant peu de cIkjsc, il faut nécessairement que je fournisse à la con\ersa-
{') (ii:Kmo\, 11, 28 |.
MAINTENON
52 LETTRES DE M^^ DE M A I N T E N O N
lion cl |»;iyc. comme l"»»n dit. de in;i person- ne C*)... » <)li non, matl;iine de Mainlcnoii ne s'amusa ])as toujours I
Sa loi, qu'elle disciplina de meute un |)eu trop — elle connut les chagrins du mysticisme, hésitation, sécheresse, scrupule, sans ses a^M-é- uienls — sa foi s'alVirme sincère, profonde, étolTe encoie sa personnalil('' déjà si pleine et si grave. C'est penser en eliiélienne que de ])rononeer «•n un moment d'épreuve ces paroles qui ju- geid : <i Vous avez raison, madame, de dire qu'il faut regarder tout ce (pii nous arrive comme venant de Dieu. Noire roi était trop glorieux, il veut l'humiliei' poiu" le sativer. La j'rance s'(''lail trop <'lendue. cl itcut-circ iiijtis- Icmciil, il veut la resserrer dans des bornes plus étroites et qui en seront peut être |)lus solides. Notre nation l'iail insolente et déré- glée. Dieu vciil la pnnii- et l'abaisser (*>)... » (Quelle vue sur tout ce ipi elle ne disait pas 1 Et ])ar ailleurs n'a-l-elle pas écrit de la cour : « Il /'(iiil fiiionccr à cr ixiys-ci on H /'mil fojir cl jKuicr coiilrc .s(t conscience ,c^'. >' Son lojt fut de .se croire obligée, pour des làclies illusoires, d'y persister par un secret orgueil.
(ft) Inslrnrliuiia, clc, p. 'jo'i.
(b) (iKFKiioY. II, i85 (écrit en 1708;.
(c) Gi:nnoY, I, 53.
INTRODUCTION 53
Telle aj)paraîl madame de Maintenon aux yeux qui savent la découvrir, sensible et concentrée, inexorable et d'un esprit solide et fin, forte de sa foi, de la clarté de ses devoirs, faible de ses certitudes et de sa confiance dans la raison, moins charmanle quune madame de Sévigné, mais combien plus pathétique ! Au moment de la quitter après un long commerce on se laisse aller A^ers elle d'un double mouvement, du désir de la venger de toutes les sottises qu'on a dites à son sujet, dune admiration d'abord un peu hésitante et qui code enfin au res- pect de celte reine sans couronne si digne de sa royauté, de l'auguste épouse qui, songeant à son époux, s'exprime toute en élevant vers Dieu cette admirable prière : « Accordez- nous de marcher ensemble dans toutes vos Justi- fications sans aucun reproche jusqu'au jour de votre jugement (»)... n
(») /(/., I, 208.
• NOTE BIBLIOGRAPHIQUE
},[me DP Maintenon. Correspondance générale (t. I à IV), éd. Lavallée, 1865.
A. Geffroy. Madame de Maintcnon, d'aprcs sa corres- pondance aullieniique. (Choix de ses lettres et entre- tiens.) 2 vol. Taris, Hachette, 1887.
Recueil des Instructions que M'^^ de Mainlenon a données aux demoiselles de Sainl-Cijr, d'après un manuscrit original et inédit appartenant à la comtesse de Gran- sart d'Artes (Paris, 1908, Ch. Dumoulin).
Jacquinet. Madame de Mainienon dans le monde et à Saint-Cyr (Choix).
O. Gréard. Lettre-avis et entretiens sur l'éducation (Ha- chette).
Manuel d'éducation pour les filles... éd. par Jules Tra- vers (Caen, 1872).
Mémoires sur M™^ de Mainlenon, par 3/"<^ d'Aumale (éd. par Haussonville-Hanotaux).
RossET. Essai historique. — i\/™® de Mainlenon et la révocation de l'Édit de Nantes. (Thèse présentée à l'Académie de iseuchàtel. — Audincourt, Jacot édit., 1897).
Lettres de Messire P. Godet des Marais à M"^^ de Main- tenon (éd. Berthier. Paris, 1908, Dumoulin).
DvsoN (C. C). Madame de Mainlenon lier lije and timcs (London, J. Lanc, 1910).
M""^ Saint-René Taillandier : Madame de Mainte- non ; l'Énigme de sa vie auprès du grand Roi. (Hachette, 1920).
On trouvera dans Lavallée et dans Geffroy l'histoire du texte et des éditions partielles de M"^'' de Maintcnon.
NOTE SUR LE TEXTE
Grffroy prétend — à notre avis sans raisons suffisantes — qu'il ne serait guère possible ni profitable de jiublier une édition complète des Lettres et des écrits de M™« de Maintenon. Aussi se contente-t-il d'un« (Ihoix de Lettres et d'Entretiens» dans ses deux excellents volumes et n'cntend-il pas poursuivre l'œuvre de Lavallcc arrêtée au tome IV et vers 1701. Des pédagogues, d'autre part, ont donné des fragments pédagogiques de la fondatrice de Saint-Cyr. Mais il n'est pas à espérer qu'elle doiye attendre de quelque éditeur un monument pareil à celui des grands écrivains de son siècle.
Nous ne pouvons donner dans le présent volume que ses lettres à son frère d'Aubigné, et à iM"'" des Ursins. Un autre comprendra sa correspondance avec l'abbé Gobclin. Ainsi on l'apercevra dans la suite de sa vie et les manifestations les plus représentatives de sa conscience. On li verra s'occuiicr de sa conduite, de sa famille, dos grandes affaires auxquelles elle se trouve secrètement mêlée. Nous avons voulu éviter par cette disposition le tableau brillant mais incohérent que pré- sentent des extraits, mémo bien choisis. Nous avons suivi l'excellent texte de GcfTroy dont nous avons utilise plus d'une foi» les notes et lea éclaircissements.
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LETTRES A D'AUBIGNÉ (">
(De 1660 à 16G3).
JE reçois avec toute la douleur imaginable les nouvelles du mauvais état où vous êtes ; mais je ne suis guère en état de vous consoler, puisque je suis plus malheureuse que vous.
11 est fort fâcheux que vous ayez l'aversion que vous me témoignez pour la mer, puisque je ne sais point d'autre parti pour vous, et que rien n'est plus difficile que d'en trouver dans le temps de la paix pour un gentilhomme qui n'a pour tout bien que son épée. J'ai reçu tous les déplai- sirs du monde de la prière que j'avais faite à M. de Villette de vous recevoir et de vous garder chez lui. Vous n'en avez pas bien usé, à ce que j'ai appris de trente personnes différentes, et vous vous êtes brouillé avec lui après en avoir reçu tous les services qu'on peut recevoir d'un frère à qui l'on est cher. Je vous avoue que j'en
58 LETTRES
ai de très grands ressentiments contre vous, et que ce procédé-là a détruit toute la bonne opi- nion que j'avais de vous. Vous avez reçu de lui non seulement les choses nécessaires, mais vous lui avez pris ce qu'il ne vous donnait point, et vous avez reçu de l'argent pour le jouer. Je ne comprends pas qu'on puisse avoir le cœur d'un gentilhomme et en user ainsi, et, comme je vous l'ai mandé mille fois, il vaudrait mieux avoir un habit usé et ne point jouer que de le faire par des voies aussi basses que sont celles de recevoir. J'ai déjà fait tenir deux quartiers de votre pension à' mon cousin pour commencer à le remplacer de toutes les dépenses que vous avez faites à ses frais. Vous êtes sur le point de toucher encore un quartier, et, si vous me donnez ime occasion de vous le faire tenir, je n'y manquerai pas. Vous vous êtes brouillé avec M. le commandeur de Neucheze, et j'en ai reçu des reproches des gens par lesquels je vous avais fait recommander. Mnfin, pour vous parler bien franchement, il ne me revient de vous que des choses désagréables. J'en suis dans une iloulcur proportionnée à la tendresse <juc j'ai pour vous, et ce qui me déses- père est que ce que j'apprends passe par les mains de gens dont vous auriez besoin, et à qui j'avais donné de l'estime pour vous. Adieu ; je voudrais avoir donné un bras et que vous fussiez
DAUBIGNE 59
le plus honnête homme de France. Je vous ser- virais certainement assez utilement et plus que je ne le puis faire pour moi-même.
II
A Paris, ce 27 septembre (1672).
Je sens plus que je n'avais fait encore la joie de votre établissement depuis que j'ai reçu votre lettre du 12 de ce mois. Je suis ravie de vous voir content, et bien loin de me reposer là-dessus, je vais être plus vive que jamais sur votre fortune. Rien n'encourage tant à faire plaisir que lorsque l'on a affaire à des gens qui le sentent ; ne pensez donc qu'à vous bien acquitter de votre devoir à Amersfort, et laissez-moi le soin de vos affaires d'ici. J'ai parlé à M. Louvois sur votre compa- gnie : il m'a dit qu'il la fallait garder encore quelque temps, et qu'ensuite on verra ce qu'on en fera. J'ai remercié tous les gens dont vous vous louez, et j'ai une grande impatience de voir M. de Saint-Pouanges, pour savoir de vos nou- velles particulières. Je suis ravie de vous voir tenant table, et le prie-Dieu me ravit ; vous avez raison de croijc que j'aurais plaisir de vous y voir et d'être témoin de votre gravité. Réjouissez- vous, mon cher frère, mais songez à votre salut ;
6o LETTRES
il y faut venir, et les honnêtes gens doivent y penser par un motif plus noble que celui de la peur. Je vous recommande les catholiques, et je vous prie de n'être pas inhumain aux huguenots. Il faut attirer les gens par la douceur, Jésus- Christ nous en a montré l'exemple.
Adieu ; je parlerai à Dandelot ; mais vous êtes bien éloignés pour vous rejoindre. Je me porte fort bien ; que je sache de vos nouvelles le plus souvent que vous pourrez, et de longues lettres. Je reçois tous les jours des compliments pour vous, de mes amis et de nos parents ; je me contente d'y répondre.
Adieu, mon cher frère, je vous embrasse de tout mon cœur.
m
A Sainl-Gcrmain, ce 10 novembre 1G7'».
Je ne sais si Des Rolines, qui est très bien informé de tout ce que je fais, vous aura mandé (]ue j'achète une terre ; mais il ne sait peut-être pas encore que c'est Maintcnon, et que le marché en est fait à deiLX cent cinquante mille francs. Elle est à quatorze lieues de Paris, à dix de Ver- sailles et à quatre de Chartres ; elle est belle, noble, et vaut de dix à onze mille livres de rentes.
ad'aubigné 6i
Vos affaires ne vont pas si bien que les miennes, votre future épouse est très opiniâtre, et ne se rend ni à la persuasion de nos amis, ni à l'autorité de ses parents ; je ne me suis point encore rebutée, et peut-être en viendrons-nous à bout.
M. de Louvois est toujours malade ; mais le Roi a entendu parler de ce que vous demandez pour votre compagnie de cavalerie ; je crois qu'il en ordonnera ce qui lui plaira, et que l'on ne vous refusera pas ce que l'on pourra vous accorder.
Adieu ; j'ai bien envie de savoir votre guerre finie pour tenter de demander un congé pour vous. J'espère que l'hiver ne se passera pas sans vous voir. Je me porte fort bien ; mes princes sont toujours malades ; le petit duc parle souvent de vous.
IV
A Bazas, ce 28 mai (1675).
Je crois que le fidèle Des Rolines vous aura déjà mandé de mes nouvelles, et que, pour vous en faire savoir, il s'en sera informé à tous ceux qui peuvent lui en apprendre ; mais, après avoir écrit aux plus pressés, je veux vous en dire moi- même et vous demander des vôtres ; je ne crois pas que nous en puissions recevoir de bien
62 LETTRES
fraîches, et c'est en cette occasion qu'il faudra dire : « Il vaut mieux tard que jamais ». Venons à notre voyage. Il se passe très heureusement, excepte trois accès de fièvre tierce que notre prince a eus. Je n'ai pas senti un mouvement de chagrin. Je me repose bien plus qu'en aucun lieu du monde ; nous avons un très beau temps, toutes nos commodités, et, s'il ne nous arrive rien de nouveau, ce voyage ici ne paraitra pas si fatigant que d'aller de Paris à Versailles. On nous reçoit partout comme le Roi ; mais il faut avouer que la Guienne se distingue, et que l'on ne peut rien ajouter aux démonstrations de joie qu'ils nous donnent. M™^ la maréchale d'Albret me paraît fort aise de nous voir. On nous avait pensé étouffer à Poitiers, à force de caresses. M. le duc de Saint-Simon nous traita magnifiquement à Blaye, et les jurats de Bordeaux nous y vinrent ■ amener un bateau magnifique ; il en périt un de notre train dans le moment que nous nous embarquâmes, et l'aumônier trouva une grande imprudence de ne pas profiter de cet exemple. Nous voguâmes très-hcureuscmcnt avec quarante rameurs, et, à la vue de la ville, il se détacha des vaisseaux pour nous venir saluer, les uns pleins de violons, et les autres de trompettes ; mais quand nous fûmes plus près, rien eficctivement ne peut être plus beau : tout le canon du Château-
ad'aubigné 63
Trompette, celui des vaisseaux qui étaient au port, mêlés avec les trompettes et les violons qui nous suivaient, et les cris de Vive le Roi ! d'une infinité de peuple qui était sur le bord de l'eau. M. le maréchal d'Albret, qui était venu au-devant de nous jusqu'à Pons, conduisait notre prince, qui fut reçu par M. de Montégu et tous les jurats, qui le haranguèrent. Nous montâmes ensuite en carrosse avec une centaine d'autres qui nous suivaient ; nous fûmes plus d'une heure à aller du port à la maison...
V
A Barèges, ce 8 juillet 1675.
Je VOUS ai écrit une grande lettre sur la route de Bordeaux ici, et je ne doute point que vous ne l'ayez reçue, car je l'ai adressée à IVI. Viette, que je tiens infaillible comme le pape. Nous sommes ici depuis le 20 juin, et nous ne faisons pas grand'chose. Le petit duc a la fièvre quarte, peu considérable à la vérité, mais c'est toujours un trouble dans ses bains qui nous embarrasse. Nous n'en voyons encore aucun fruit. Il faut prendre patience, vous sur votre roche et moi dans les Pyrénées ; nous nous rejoindrons encore s'il plaît à Dieu ; songez à lui, afin d'être toujours prêt
64 LETTRES
à mourir, et du reste tenons-nous gaillards.
Je n'écris point à M. de Louvois sans le faire souvenir de vous, et il me répond qu'il fera ce que je demande. Il faut vous marier cet hiver, et le pis-aller est ÎVIaintcnon, où nous ne mourrons pas de faim. Vous voyez que je prends courage dans un lieu plus affreux que je ne puis vous le dire ; pour comble de malheurs, nous y gelons. La compagnie y est mauvaise, et avec tout cela je me porte fort bien, parce que j'y ai moins de peine et de chagrin qu'ailleurs.
Vous ne sauriez faire trop de liaison avec Vauban ; un bon office de cet homme-là est plus utile que de tous les courtisans. Toutes nos femmes sont toujours malades ; ce sont des badaudes de Paris qui ont trouvé le monde grand dès qu'elles ont été à Étampes.
Adieu, mon cher frère, vous savez si je vous aime.
vr
A Hrion, cuire la Vilkilii u-d'Auliiay cl Sainl-Ltgcr do Mcslc.
Co IC octobre (1675).
Je crois que la date de m:i lettre vous sera couiuic : on y jiarle iorl poitevin, et ce seul mérite-là me fait trouver tout ce que je vois de fort bonne compagnie. La joie où je suis depuis
ad'aubigné 65
quelque temps y peut contribuer : M. le duc du Maine marche, et, quoique ce ne soit pas bien vigoureusement, il y a lieu d'espérer qu'il mar- chera comme nous. Vous ne savez pas toute la tendresse que j'ai pour lui ; mais vous en con- naissez assez pour ne pas douter que cet heureux succès de mon voyage ne me fasse un grand plaisir. Les nouvelles qui me viennent de la cour me font espérer que j'y passerai mon temps agréablement, et qu'on trouvera bon que je m'y conserve plus que je n'ai fait par le passé. J'y suis fort résolue, et de me servir de tout le crédit que j'y aurai pour vous tirer d'où vous êtes. Je me prépare aussi à m'occupcr de Maintenon, qui est, je crois, à moi présentement sans que l'on ne puisse plus me l'ôter ; le décret doit être fait ce mois-ci.
Adieu, mon cher frère, il ne me reste plus qu'à vous marier ; et il faut y travailler cet hiver. Je vous aime avec une extrême tendresse. Ré- jouissez-vous, pensez à votre salut ; c'est tout ce qu'il y a d'utile et d'agréable.
VII
A Versailles, ce 7 septembre 1G76.
Je ne devrais point vous écrire en l'humeur où je suis ; vous avez assez de chagrins, et vous
66 LETTRES
prenez assez de part aux miens pour que je ne dusse pas vous les montrer ; cependant à qui me plaindrais-je plus à propos qu'à vous dans la perte commune que nous venons de faire ? M. le maréchal d'Albret est mort, et m'a écrit une heure avant d'expirer, d'un style qui marque l'estime et l'amitié qu'il avait pour moi ; c'est une perte irréparable, et qui me donne une tristesse mor- telle. Il est mort comme un saint ; mais que savons-nous s'il a eu assez de temps pour réparer tout le mal qu'il avait fait ? Songeons à nous, mon cher frère : nous avançons en âge et deve- nons mal sains. Aplanissons par une bonne vie les horreurs de la mort, qui sont terribles à ceux qui ont mal vécu. L'état de votre santé me fait trembler, et la paresse où je me trouve pour le service de Dieu me fait craindre que vous ne me ressembliez en cela comme en autre chose. Je presse M. de Louvois et on me promet toujours ; tout viendra avec le temps, et nous serons assez bien ici-bas ; il taut penser à l'éter- nité. J'ai été trois semaines à Maintcnon, vous ne le reconnaîtrez pas ; j'y avais M. de Barrillon, APi« de IMontgeron, M"'* de Montchevreuil et M"' de la Ilarteloire. M. de Guise m'y vint \()ir et le Roi m'y envoya M. Lenôtrc, et !\1"'<' de Montespan m'y faisait tous les jours quelque présent, je m'y suis baignée, dont je me trouve
ad'aubigné 67
très bien. Écrivez-moi quelquefois et prenez patience. Vous mourez de langueur pour venir dans le monde, et moi je n'aspire qu'à en sortir. Voilà comme chacun a des peines dans son état ; il faut les offrir à Dieu et le prier de nous con- duire, il sait mieux que nous ce qui nous est bon.
Adieu, mon cher frère, j'espère que vous pas- serez l'hiver avec nous, et qu'un peu de plaisir vous remettra mieux que les remèdes que l'on vous ordonne.
VIII
A Maintonon, ce 8 mai (1G77).
Je suis bien surprise de ce que vous ne m'écri- vez point votre arrivée à Cognac, et comment vous vous trouvez de ce nouvel établissement ; je vous en avais prié, et j'y prends assez d'intérêt pour mériter d'en être instruite. Mandez-moi aussi, je vous prie, ce que c'est que l'aventure de 3*1'"« de (='). Je l'apprends par tant
d'endroits que je ne puis presque plus en douter, et j'en attends la confirmation par vous ; si cela est vrai, je suis bien trompée à cette femme-là.
(a) Le nom est illisible sur le manuscrit (G.).
68 LETTRES
Sa vertu m'avait donné beaucoup d'amitié pour elle, et vous en pouvez juger par les soins que j'en prenais ; apaisez tout le plus que vous pourrez ; c'est toujours le parti le plus honnête et le plus sage ; mais je ne veux point la voir. Je ne l'affecterais pas si je passais par Niort de peur de la scandaliser ; il ne faut pas aussi affecter de la faire trouver à Cognac, et il vaut mieux que vous preniez cette peine pour celles qui le méritent mieux. Si vous voyez M'"« de Miossens, faites-lui, je vous prie, mes compli- ments, et à M^i*^ Martel aussi. Voilà une lettre pour votre maire.
J'ai toujours ici M™^ de Montespan et M. du Maine ; je m'en vais au premier jour quérir M^i® de Tours, et toute cette bonne compagnie y sera jusqu'à ce que nous partions pour Barèges, qui sera au commencement de juin.
IX
Ce 27 mni (1C77).
Le Roi arrive lundi à Versailles, et nous y allons dimanche. Quoique l'on crût être défait de nous, vous croirez bien, vous qui nous con- naissez, que l'on ne s'en défait piis si aisément. Faites tenir mes lettres. Rien n'est si pitoyable
ad'aubigné 69
que l'aventure de IVI. de Courpeteau. Quand nous aurons vu le Roi, je vous manderai le jour que M. le duc du Maine partira et celui à peu près que je vous verrai.
X
28 février (1678).
L'amitié que j'ai pour vous me fait souhaiter que vous ne soyez pas marié simplement pour être marié, et que vous tâchiez de faire de votre femme une personne raisonnable ; sa jeunesse me donne courage d'y travailler, et si vous voulez bien ne pas détruire ce que je ferai de près et de loin, j'espère que nous en ferons quelque chose.
Il me paraît que c'est une fille qu'on a gâtée comme fille unique et comme bourgeoise, qui sont les gens qui élèvent le plus mal leurs enfants. Pour commencer par le plus essentiel, elle a de la piété, et vous devez la confirmer dans les bonnes impressions qu'elle a là-dessus. Votre intérêt est conforme en cela à celui de Dieu, et, quoiqu'elle soit laide, elle trouvera à mal faire si vous lui ôtez ce qui peut la retenir.
Ne l'empêchez donc par aucune raison d'être réglée : qu'elle ne se lève point tard, qu'elle
70 LETTRES
entende la messe tous les jours, qu'elle ne sorte jamais seule ; mais qu'elle ne fasse point la grande dame. Mcttez-la dans un milieu qui ne l'abaisse point, et qui aussi évite le ridicule où vous tomberez tous deux si vous le pivnez sur un ton trop haut.
Elle est d'une incivilité insupportable : c'est une suite infaillible de la basse naissance, et le séjour de Cognac l'achèvera, si vous ne tenez la main à la rendre honnête, et à ne pas recevoir à boire d'un laquais, quand ce n'est pas le sien, sans le remercier. A l'égard des femmes de qua- lité, vous savez bien qu'elle leur doit tout par toutes sortes de raisons.
Je l'ai fort priée de ne pas attirer la familiarité des hommes, car elle est très-dangereuse, surtout en province, où ils patinent et se mettent sur le lit d'une femme par grossièreté ; il faudrait éviter ces manières-là, et, si vous m'en croyez, vous la laisserez souvent auprès de M'"*^ de Miossens, qui, pour l'amour de vous et de moi, en prendra soin.
VA\c est déréglée en tout : elle déjeune à onze heures, elle ne p ut dîner ; il lui faut des confi- tures à collation, du beurre à déjeuner. Enfin c'est l'image de la bourgeoisie, et ce qui s'appelle ime caillette de Paris.
Elle parle comme à la halle, mais c'est le
DAUBIGNE 71
moindre inconvénient, car elle apprendra bien à parler français. Elle me paraît attachée à sa personne et ses sots parents sont tous propres à la croire belle ; elle en est fort loin et je lui ai déjà dit ; il faut lui persuader, afin qu'elle ne se donne aucun ridicule là-dessus. Du reste, elle fait fort bien de s'ajuster ; elle est d'un âge à se couvrir de vert et d'incarnat, et serait très-mal, négligée ; mais il ne faut pas qu'elle passe tous les matins deux ou trois heures au miroir.
Elle a été nourrie ('») fort mesquinement ; cepen- dant soit enfance, soit ignorance du prix de chaque chose, soit qu'on lui ait donné une grande idée de nous, il me paraît qu'elle ne compte pour rien la dépense, et elle envoie tous les matins me demander quelque chose, comme s'il était égal de lui donner un habit ou une douzaine. Je crois que vous feriez bien, en attendant qu'elle se rende capable, de lui donner une somme pour s'entretenir. Elle apprendrait à la ménager, et verrait que, quand elle aurait acheté une jupe trop chère, qu'elle manquerait de souliers et de rubans. Il nous en arriverait encore un autre bien : c'est que, quand l'envie vous prendrait et à moi de lui donner quelque chose, elle nous en saurait gré, ce qu'elle ne fera pas tant qu'elle
(a) Élevée.
72 LETTRES
ne connaîtra pas la dépense et l'état de nos affaires ; au contraire, elle trouvera toujours que nous ne lui donnons pas assez. Si elle n'était habillée de neuf et en fonds de toutes choses, je vous conseillerais de lui donner mille francs par an ; mais, étant habillée pour six mois, je crois que ce serait assez de huit cents francs, et vous et moi lui ferons toujours quelque petit présent. Vous ne sauriez croire combien de pareilles précautions évitent de querelles ; elle a des habits qui ne seront pas de saison à Cognac ; il ne lui en faudra que de légers ; je lui enverrai ce qu'elle me demandera, et je l'accoutumerai à me payer régulièrement ce que je ne voudrai pas lui donner, car je ne veux pas qu'elle me croie sa dupe.
Je suis fâchée qu'elle ait deux demoiselles : quand elles serviraient comme des servantes, ce qui n'arrive jamais, c'est un ridicule à cette petite femme d'avoir deux demoiselles. Il est trop tard pour rien changer là-dessus.
J'ai oublié de vous parler d'un homme qui a servi dix ans M. de Montchevrcuil ; il est très- tîdèle, et propre à être votre maître d'hôtel ; il est excellent officier et se mêlerait de tout, pourvu qu'il eût quelque petit garçon sous lui ; il a appris son métier chez feu M™e de Montausier et a servi M. de la Bazinière.
DAUBIGNE 73
Si VOUS croyez pouvoir être heureux avec votre femme, songez à vous ménager et à ne vous en pas lasser ; songez à ne pas la dégoûter par des grossièretés qui font leur effet ; et empê- chez-la aussi d'en avoir devant vous. Je vous conseillerais de ne pas coucher toujours en- semble ; vous avez deux chambres bien com- modes pour cela à Cognac. Laissez dire tout le monde : rien n'est habile que de se rendre heu- reux, de quelque manière qu'on s'y prenne.
M™6 d'Aubigné me paraît modeste : confirmez- la dans de si bonnes coutumes. Elle me parut embarrassée de voir prendre la chemise à M. du Maine ; j'en fus ravie, et je vous prie de ne point souffrir qu'elle s'habille ou se déshabille devant des hommes et de ne vous point montrer à elle devant vos valets.
Si elle est assez sage, et votre maison assez réglée pour que l'on pût faire la prière tous les soirs en public, comptez que l'on doit cet exemple à ses domestiques, que tout le monde le fait ici, et que Dieu vous bénira si vous le servez.
M™® de Lalaigne n'a pas grand esprit ; mais c'est une très-bonne femme, et ses filles sont de même âge que ma belle-sœur ; vous devriez l'y laisser quelquefois avec une lîllc pour la servir. Ces petites absences vous fourniraient plus de plaisir à son retour, et elle verrait la manière de
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vivre des autres ; elle n'apprendra rien quand elle ne verra que sa maison.
]Vjme (Je Villette est une lendore qui ne lui apprendra pas à être habile ; je voudrais que celle-là lui montrât à danser ; elle est très- agréable et très-raisonnable, et je ne comprends point que vous ne vous accommodiez pas de nos parents.
Ne souffrez pas, je vous prie, qu'elle voie souvent M™® de Fontmort ; elle lui ferait tourner la tête, ne lui parlerait que de la cour, et la trou- verait malheureuse de n'être pas dame du palais.
M. et M°^6 de Saint-Eugène me paraissent des gens à qui vous pouvez la donner quelquefois ; mais quand vous la laisserez avec des femmes raisonnables, recommandez-leur de la traiter comme leur fille, car si vous ajoutez ce qu'elle a déjà, que l'on la respecte par la considération que l'on a pour vous et pour moi, vous en ferez une très-impertinente femme, et qui ne sera pas supportable parmi les honnêtes gens.
Surtout ne la voyez point trop, de peur de vous en lasser ; accoutumez-la à se passer de plaisir et à savoir ticnicurer dans sa chambre à lire de bons livres et à travailler.
Nous trouverez peut-être bizarre qu'une femme qui n'a jamais été mariée vous donne tant d'avis cl l;uU d'enseignements sur le mariage ; mais j'ose
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VOUS dire que la confiance que l'on a toujours eue en moi et mon expérience par tout ce que j'ai vu m'ont fait voir que l'on se rend souvent malheureux par des bagatelles qui, revenant tous les jours, font à la fin des grandes aversions. J'ai une envie extrême que vous soyez heureux, et il n'y a rien que je ne fisse pour y contribuer.
A l'égard de la dépense, réglez-la et comptez, mon cher frère, que ce n'est que notre vanité qui nous rend nécessiteux. Si vous ne vouliez qu'un bon lit, qu'autant à manger qu'il nous en faut, qu'être habillé selon votre condition, qu'un équipage pour ne pas aller à pied, vous et tous tant que nous sommes aurions assez de bien. L'état où vous avez été doit vous faire goûter celui oii vous êtes, et doit aussi vous mettre à couvert de la vanité dont je vous parle, car vous attirez déjà assez l'envie de tout ce qui vous a vu misérable sans ajouter des dépenses et des airs de grandeur qui vous ont attiré mille ridi- cules ; vous n'avez jamais été plus moqué que par les gens à qui vous donniez des repas magni- fiques.
Je vous aiderai en tout quand vous ne mangerez que votre revenu, et votre famille me sera comme la mienne ; mais elle me deviendra étrangère dès que je vous verrai prendre un ton qui vous ruinera et qui vous ridiculisera. J'aime encore
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mieux dépenser mon argent que de vous le voir dépenser mal à propos. Chacun a ses fantaisies, et je ne suis pas plus avare que vous ; mais j'aurais cinquante mille livres de rente que je ne le prendrais pas sur le ton de grande dame, et que je n'aurais pas de valet de chambre comme ]y/[me de Coulanges, ni de lit galonné d'or ; le plaisir qu'elle en a ne vaut pas les railleries qu'elle en essuie. M. le chancelier (") son oncle n'en voudrait pas avoir un pareil, et il est admiré pour sa modération.
Si vous revenez à Paris cet hiver, je prendrai une maison avec vous et je vous donnerai toutes les aides possibles.
Voyez bien clair dans votre dépense et sachez qui paye les hardcs qu'elle a prises de tous les côtés. M"*^ de Lancosme en a bien fait aussi, et en use sur tout bien obligeamment.
Souvenez-vous encore de ne jamais parler ni en bien ni en mal de votre femme ; car on joue toujours un mauvais personnage là- dessus.
Ne lui parlez jamais ni de vos bonnes for- tunes, ni de votre bravoure ; on n'est point sui: ses gardes avec une oison comme clic, on aime à lui en faire accroire, et cependant ou clic le redit, ou il lui en échappe quelque chose qui est
(") Michel L<3 Trilier.
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d'un grand ridicule ; elle ne fut l'autre jour qu'un moment avec nous, et elle nous rapporta que vous iriez combattre les Anglais d'une façon risible.
Vous ne craignez que moi en ces occasions-là ; cependant les autres s'en moquent davantage, et quand vous ne songez qu'à m'éviter et à vous cacher de moi, vous tombez en des mains assu- rément plus dangereuses.
Enfin tout ceci est fondé sur l'envie que j'ai que vous soyez heureux et estimé, que vous passiez votre vie doucement, et que vous répariez autant que vous le pourrez
XI
Ce mardi U juillet (1679). Je suis au désespoir de vous fâcher toujours ; mais qu'est-ce qui vous parlera franchement que moi ? M. Pellet m'a conté un procédé que vous avez eu avec lui qui n'est ni juste ni honnête : quand des parties sont arrêtées, il n'est plus question de rabattre et il n'y a qu'à payer ; les marchands de Paris ne craignent point les vio- lences, et se font payer des plus grands seigneurs. On n'a pas toujours une aussi grosse somme que celle que vous lui devez, mais on entre en paye- ment par ce qu'on peut, et quand ils trouvent de la bonne foi, ils ne sont que trop faciles à
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prêter. Les vilains procédés se content par les mai- sons et font un grand tort à la réputation. Finissez celui-là,je vousen conjure, et sans emportement, car il vous ferait plus de tort qu'à M. Pellet.
On a quitté le deuil, et si M"^^ d'Aubigné veut venir faire une visite à la cour, il ne tiendra qu'à elle ; mais j». lui conseille d'attendre que M"'^' la duchesse de Richelieu y soit, qui ne reviendra que vendredi. J'ai bien envie d'aller souper dans l'entresol ; je ne crois pourtant pas que ce soit sitôt ; au reste, je suis tout à fait rebutée de IMaintenon par le monde qui s'adonne à y venir. Ne perdez pas une occasion de dire que quand il v a une personne de plus c[uc je n'ai compté, je suis au désespoir, et que vous ne voudriez pas vous jouer à me surprendre. Je ne me soucie pas de passer pour bizarre, pourvu que l'on n'y vienne point.
Adieu. Mes compliments à M"'^ votre femme ; on dit qu'elle se porte fort bien ; je n'en suis pas de même depuis mon retour de Maintenon ; je ne suis pas sans maux de tête.
XII
A Mjil heurts du soir, août (1G79). Je frrai ce cjuc je pourrai pour ce que vous désirez de moi, et si j'y réussis, j'en aurai plus
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de joie que vous, sans même compter l'intérêt que j'y trouverai ; mais pourquoi mettez-vous un écriteau sur votre maison avant d'en avoir trouvé une ? II me semble que nous devrions nous tenir où nous sommes, jusqu'à ce que nous eussions trouvé quelque chose d'admirable ; et pour cela il faudrait le chercher à loisir. Une maison vers l'hôtel de Longueville nous serait commode ; je vis l'autre soir un écriteau à la porte qui est tout devant. Ce n'était que portion de maison, mais en voyant de plus près, et la louant un peu cher, on l'aurait peut-être entière. Si cette occasion-là manque, il s'en trouvera quelque autre, pourvu que l'on ne se presse pas. Après tout, faites comme vous l'entendrez ; outre la complaisance que j'aurais pour vous, j'y suis si peu que vous devez ne guère penser à moi. Je n'ai pu aller à Paris ; mais je vous l'avais dit. J'ai eu mille embarras qui seraient trop longs à vous dire. M. du Maine se porte bien ; M'^^ de Nantes a la fièvre ; vous voyez les deux autres qui ne sont pas en bon état. Sachez, je vous prie, qui a fait faire les plumes de mon lit, afin que je sache à qui je les dois. Je suis bien fâchée de n'avoir pu mener M'"^ d'Aubigné au camp ; je n'ai pas eu un moment pour y aller voir M. de Noailles, qui m'en avait conviée. AI"^*^ de Breuillac m'a dit qu'elle avait voulu y amener ma belle-
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sœur ; elle aurait bien fait d'y venir, et tout ce qu'elle fera avec M'"'" de Breuillac sera bien : c'est une très honnête femme et qui a de l'esprit ; il n'importe pas tant aux jeunes personnes d'aller avec des gens d'un bon air pour le monde que d'être vues avec des prudes ; c'est là le principal. Je fus ravie de la trouver au cours avec INI"^® de la Porte. Nous partons de demain en huit jours pour Fontainebleau ; si M^^^ d'Aubigné veut venir la semaine qui vient, elle le peut. Adieu, mon ami.
XIII
A Versailles, co samedi au soir (25 septembre 1679).
J'avais résolu d'aller voir aujourd'hui M""*^ d'Au- bigné, mais ce ne sera pas la dernière fois que je serai trompée dans mes mesures. M™® de ISIontespan a voulu aller à Noisy par le beau temps qu'il a fait ; je pars demain au matin pour aller au Val ; c'est une petite maison qui est dans le parc de Saint-Germain, où l'on met M''^ de Tours à cause de sa maladie. Je la mènerai et y coucherai pour l'établir, et je serai lundi de bonne heure pour recevoir la cour à Saint-Ger- main. Je vais mander à ÎSIaintenon de m'envoyer Noëlle au plus tôt ; c'est une fille que M™^ de
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Maintenon a élevée (»), qui me sert fort bien, est de grand travail, et que je ne fais que vous prêter, afin que vous tâtiez d'une servante qui fait fort bien la cuisine, qui frotte à merveille et qui nettoie mieux la vaisselle que qui que ce soit. Vous n'en dépenseriez que la nourriture ; et si une femme vous accommode, vous aurez le temps d'en chercher une de connaissance. Je serais d'avis que la Vallée ou Aimée allassent au marché ; car Noëlle est dépensière. Il faut se servir des gens selon leurs talents, et compter qu'il n'y en a point de parfaits. Je vous ferai venir un laquais ; vous avez bien raison d'en demander un grand ; les petits ne sont bons à rien. Si celui qui viendra ne vous accommode pas, il faut le renvoyer, et ne se pas lasser jusqu'à ce que vous en ayez un bon ; et pour cela il faut serrer leurs haillons, afin de leur remettre sur le corps, et qu'il ne vous en coûte rien.
Vous avez très-bien fait, et vous ne pouviez trop tôt vous défaire de vos chevaux ; ce qu'ils vous auraient coûté à nourrir vous en redonnera à Pâques pour les promenades et nos voyages de Maintenon ; ma belle-sœur ne sortira guère cet hiver, et quatre chevaux vous suffiront. Mais pour en revenir aux laquais, j'en ai deux très-
(*) La propriétaire qui l'avait précédée.
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inutiles que je vous prêterai toutes les fois que vous en aurez besoin, tantôt pour huit jours, tantôt pour un mois ; ils ont vos livrées que j'ai prises exprès pour ces accommodements-là ; ils ne vous coûteront qu'à nourrir, et il est de l'habileté de se servir ainsi les uns des autres et profiter des temps. Votre femme est malade et hors d'état de se montrer ; il lui faut bon feu dans sa chambre, de la bougie, de la gelée et peu de train ; l'été elle n'aura rien de tout cela, et il lui faudra des chevaux et des laquais. Je vous dis tout ce qui me vient à la tête non pas pour que vous vous en contraigniez, mais pour que vous en preniez ce qui vous en paraîtra bon ; dans ce même esprit, je vous envoie un projet de dépense, tel que je le ferais si j'étais hors de la cour, et sur lequel on peut encore ménager. 11 faut nous ser\ir de tout et faire envisager à vos gens que, s'ils vous servent bien, je le comp- terai comme s'ils étaient à moi. Je trouve que c'est trop de passer cinq cents écus pour une maison ; songez qui- c'est pour vous tout seul, et que je n'y coucherai pas dix fois dans une année ; qu'il ne faut ejue très-peu de logement et seulement deux remises de carrosse, s'il se peut, sans qu'il y en ait sous la porte. Tout le quartier de Richelieu, tout celui du Palais-Royal et du Louvre, tout celui de Saint-Honoré sont
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bien longs, et pour du temps ne vous pressez point : vous serez où vous êtes tant qu'il vous plaira. Je ne réponds point à vos compliments, et je serai récompensée de tout si vous vivez un peu réglé et guéri. Je suis ravie que vous ayez été diner avec M. de Vaujour. M. d'Heudicourt compte aussi beaucoup sur vous ; ne vous piquez point d'honneur de leur en rendre, et mettez toutes les vilenies sur moi.
Dépense par jour pour douze personnes (mon- sieur et madame, 3 femmes, 4 laquais, 2 cochers, I valet de chambre) : Quinze livres de viande à cinq sous
par livre 3 1. 15 s.
Deux pièces de rôti 2 10
Pour du pain i 10
Pour du vin 2 10
Pour du bois 2 »
Pour du fruit i 10
Pour de la chandelle » 8
Pour de la bougie » 10
14 1. 13 s.
Voilà à peu près votre dépense, qui ne doit pas passer quinze livres par jour, l'un portant l'autre, la semaine 100 livres et le mois 500 livres. \'ous voyez que j'augmente, car 100 livres par semaine, ce ne serait que 400 livres par mois ;
.M\l.Mt.\0> t)
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mais, y joignant le blanchissage, les flambeaux de poix, le sel, le vinaigre, le verjus, les épices et de petits achats de bagatelles, cela ira bien là. Je compte 4 sous en vin pour vos 4 laquais et vos 2 cochers ; M™^ de Montespan donne cela aux siens ; et si vous aviez du vin en cave, il ne vous en coûterait pas trois. J'en mets 6 sols pour votre valet de chambre et 20 pour vous qui n'en buvez que pour trois ; mais j'ai mis tout au pis. Je mets une livre de chandelle par jour : c'en sont huit ; une dans l'antichambre, une pour les femmes, une pour la cuisine, une pour l'écurie ; je ne vois guère que ces quatre endroits où il en faille ; cependant, comme les jours sont courts, j'en mets huit, et si Aimée est ménagère et sache serrer les bouts, cette épargne ira à une livre par semaine. Je mets pour 40 livres de bois que vous ne brûlerez que deux ou trois mois de l'année ; il ne faut que deux feux, et que le vôtre soit grand. Je mets dix sous en bougie; il y en a six à la livre qui durera trois jours. Je mets pour le li uil 30 sous ; le sucre ne coûte cju'onze sous la livre, et il n'en faut pas un quarteron pour une compote ; du reste, on fonde un plat de pommes et de poires qui passe la semaine en renouvelant quelques vieilles feuilles qui sont dessous, et cela n'ira pas à 20 sous par jour. Je mets deux pièces de rôti, dont on en
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épargne une le matin, quand monsieur dîne à la ville, et une le soir quand madame ne soupe pas ; mais aussi j'ai oublié une volaille bouillie sur le potage. Tout cela est bien considéré, vous verrez que nous entendons le ménage. Vous aurez le matin un bon potage avec une volaille : il faut se faire apporter dans un grand plat tout le bouilli, qui est admirable dans ce désordre-là. On peut fort bien, sans passer les 15 livres, avoir une entrée de saucisses un jour ; d'une fraise de veau, un autre ; de langues de mouton, et le soir le gigot ou l'épaule avec deux bons poulets. J'ai oublié le rôti du matin qui est un bon chapon, ou telle autre pièce que l'on veut, la pyramide éternelle et la compote.
Tout ce que je vous dis là posé, et que j'ap- prends à la cour, votre dépense de bouche ne doit pas passer 6000 livres par an. J'en mets 1000 pour habiller M°i« d'Aubigné, et avec ce que je lui donne, elle en aura assurément de reste ; elle a une année d'avance, et elle n'a rien acheté depuis qu'elle est mariée, au moins si je n'en suis point la dupe. Je mets ensuite 1000 livres pour les gages ou les habits des gens ; 1000 livres pour le louage de la maison, ce qui n'ira pas là ; 3000 livres pour vos habits et pour l'opéra et d'autres dépenses. Tout cela n'est-il pas honnête ? et le reste de votre revenu ne peut-il pas suffire
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à certains extraordinaires que l'on ne peut pré- voir, comme l'achat de quelque cheval, l'entretien de deux carrosses, un meuble, le payement de quelque petite dette ? Vous voyez que nous entrons en tout. Si de ce que je vous dis un mot peut vous être utile, je n'aurai pas de regrft à ma peine, et du moins je vous aurai fait voir que je sais quelque chose sur le ménage.
Le mémoire de M. Legois sera donné, et j'ai autant d'envie de lui taire plaisir que vous. J'attends M. Fagon, c]ui me dira des nouvelles de M"^^ votre femme. Accoutumez-la à la solitude et à s'amuser dans sa chambre ; il ne vous con- viendrait point qu'elle fût dans le monde, et le repos de votre vie dépend de bien enfourner ce commencement ici. La petite vérole n'était pas à désirer ; mais il faut s'en ser\ir pour qu'elle ne voie que très-peu de gens.
Je suis ravie que vous soyez content de M. de Mortemart ; offrez-lui votre carrosse, s'il n'en a point, quand il sera en état de marcher ; c'est le seul service que vous lui puissiez rendre et il peut vous être bon. N'envoyez pas cjuérir celui c|ue j'ai donné à M""' d'Aubigné sans m'en aver- tir, car vous croyez bien que je trouverai moyen de rendre cette xoiture-là utile. Ne vous éjiar- pillez point ilans cette grande maison ayant si peu de gens ; si j'étais à votre place, je ferais
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faire la cuisine dans ce petit trou qui est auprès de cet endroit où il y a un lit jaune que, par parenthèse, je trouvais fort abandonné, mais je n'en dis rien, parce que vous arriviez et que le désordre est excusable. Comme j'espère que nous avons quelque temps à vivre ensemble, apprenez à M™p d'Aubigné et à ses femmes à me connaître ; c'est-à-dire qu'en même temps que je prête tout avec plaisir, je ne compte pas que rien soit gâté ni rompu, et que j'ai donné ordre à Nanon de faire un mémoire depuis le lit de velours jusqu'à la crémaillère.
Legois m'a dit que vous avez acheté du linge de table ; il faut le marquer et prendre garde qu'on ne le change au blanchissage. Il faut parler de toutes ces choses-là devant M'"** d'Aubigné : elle a un air d'emplâtre que je voudrais bien lui ôter.
Bonsoir, en voilà assez pour un jour. Je serais ravie si vous m'écriviez avec un pareil détail.
XIV
A FoiilaiiiLblcau, ce G juillet (1080).
Vous me faites un extrême plaisir de me prêter votre petit carrosse ; mais vous ne me mandez point quand vous partez pour Cognac ; nous
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serons peut-être revenus pour vous le rendre. Je crois comme vous que par là vous sauvez la vie de mes chevaux. S'il n'y a point de coffre à cette calèche, il faut y en faire faire sans façon, et qui puisse seulement fermer, et porter ma toilette.
M. Colbert est parti ; je le verrai à Saint- Germain.
Je mande à Viette de vous payer neuf cent quarante-neuf livres ; vous n'êtes pas en état d'attendre. Vous seriez trop riche et trop heureux si vous pouviez quitter le jeu et vivre en tout régulièrement ; quand les malheurs vous donne- raient cette pensée, vous ne feriez que ce que tout le monde fait ; nous nous piquons d'un sen- timent contraire par vanité ; mais il n'importe comment nous allions à Dieu.
Je vous défie de recevoir le meuble qui est chez vous d'aussi bon cœur que je vous le donne, mais je suis ravie que vous le receviez avec plaisir.
Je vous remercie de Champagne, et de la com- plaisance que vous avez de me donner vos laquais, quand ils sont en état de vous servir, avant la peine de les faire ; je ne sais comment faire pour son habit, désirant qu'il ne soit habillé de neuf qu'en même temps que les autres. Faites comme pour vous.
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Il faut donner la lettre de M'^e Martel à Beii- vron ou l'envoyer à Vibrais ; je suis si paresseuse que je serais fâchée qu'elle fût perdue après avoir eu la peine de l'écrire.
Ne parlez de ma faveur ni en bien ni en mal, et du reste ne vous fâchez point ; on est enragé contre moi, et, comme vous dites, on se prend à tout pour me nuire ; si on n'y réussit pas, nous nous en moquerons, et si on y parvient, nous le souffrirons avec courage.
Je serai bien aise de voir M™^ d'Aubigné pour une nuit ou deux ; il faudrait qu'elle pût s'ac- commoder du lit de Mil® de la Harteloire, que l'on ferait le plus propre que l'on pourrait. Il faut qu'elle vienne mercredi au soir ou jeudi ; car dans les premiers jours je ne pourrai quitter M™6 la Dauphine, parce que je serai seule ; les autres dames vont à Paris.
Adieu, mon cher frère, songeons à l'état où nous étions pour nous trouver heureux de celui où nous sommes.
XV
(Décembre 1680).
Vous vous passeriez bien de donner le fait aux dévotes en faisant le portrait de M'nf d'Au-
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bignc ; on ne peut avoir trop de soin de soi quand d'ailleurs on fait son devoir. Xe sovez jamais en peine de ma santé, quoi que vous entendiez dire. Si j'étais malade un peu consi- dérablement, vous le sauriez par moi ou de ma part. Il y a longtemps que le petit de Mursay est catholique ; M. de Saint-Hermine est arrivé aujourd'hui, qui, je crois, me donnera plus de peine. J'aurai dans peu de jours 'SU^^'^ de Saint- Hermine, de Caumont et de Mursay. J'espère que je n'en manquerai pas une. Mais j'aime Minette, que j'ai vue à Cognac, et si vous pouvez me l'envoyer, vous me ferez un extrême plaisir. Il n'y a plus d'autre moyen que hi violence, car on sera bien affligé dans la famille de la conversion de Mursay. Il faudrait donc que vous obtinssiez d'elle de m'écrire qu'elle veut être catholique. Vous m'enverrez cette lettre-là ; je vous envoierai une lettre de cachet avec laquelle vous prendriez Minette chez vous jusqu'à ce que vous trouvas- siez une occasion de la faire partir, ce qui se trouve assez aisément, outre que vous, M. de Xaintes, M. de Marillac, M. de Tours, et enfin je trouverais des amis sur toute la route, et si l'on me l'envoyait à Richelieu, je ne serais pas en peine du reste. Travaillez à cette affaire : j'ai inclination pour cette petite fille, et vous m'obligerez en faisant une bonne ciuvre. Quant
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aux autres conversions, vous n'en pouvez trop faire ; mais ne corrompez pas les mœurs en prê- chant la doctrine. Adieu, mon cher frère, mille amitiés à cette pauvre dévote, je suis fâchée de la continuation de ses maux. Vous ne me dites rien de M'"" de Miossens.
XVI
A Saint-Germain, ce 2 mars 1G81.
Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, tantôt par maladie, tantôt par trop d'occupation, et souvent par paresse ; vous savez qu'il y a des gens que l'on aime qui sont négligés, parce que l'on ne veut pas se contraindre pour eux. J'ai été assez languissante quelque temps avant le carnaval. M. Fagon a trouvé à propos de me faire prendre des eaux de Sainte-Reine, et je m'aperçois qu'elles me font du bien. Je ne fais point de carême, et je crois que vous ne doutez pas que je n'ai quelque soin de moi. Je jouis d'un grand repos, et Mn^^ d'Aubigné ne travaille pas plus en tapisserie que je fais. M'"^ de Font- mort pourra vous dire de mes nouvelles, et la résolution que j'ai prise de ne plus voir personne. Je me suis si mal trouvée de toutes les exceptions que j'ai faites, et il était si difficile de les soutenir,
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LETTRES
que j'ai mieux aimé prendre le parti de faire tout égal ; j'en essuierai quelques murmures, et on dira que la tête m'a tourné ; mais cela est moins mauvais que les affaires que l'on me faisait. On avait parlé de quelques voyages pour ce carême ; mais ils sont rompus. On doit aller passer huit jours à Saint-Cloud, et partir le lendemain de Pâques ; après cela, on reviendra ici pour se préparer à aller à Bourbon ; on partira le 28 d'avril; la cour y séjournera tout le mois de mai, elle reviendra à Versailles au commencement de juin ; on y demeurera jusqu'à la fin de juillet ; on ira passer le mois d'août à Chambord, et on reviendra passer septembre à Fontainebleau. Voilà le projet de notre été, qui pourrait être renversé si on y était assez heureux pour voir ]Vîme la Dauphine grosse ; Monseigneur se porte à merveille. 11 y a quinze jours que I\I""' la duchesse de Richelieu est à Paris pour une fièvre tierce de M. son mari. M"'« la maréchale de Rochefort est encore plus souvent malade que moi. M*"® de Montchcvreuil soutient la fatigue à mer\'eille et a augmenté son troupeau de la plus laide fille que l'on puisse voir, qui est votre M'^« de Jarnac. Laval a triomphé dans les bals ; mais elle est malade présentement. Voilà les nou- velles de notre maison ; je n'en sais guère d'autres. Apprenez-moi celles que l'on vous mande de
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moi. Faites mille amitiés de ma part à M"^^ d'Aii- bignc, et croyez que je ferai toujours pour vous tout ce qui me sera possible. Adieu.
XVII
A Fontainebleau, ce 27 septembre (1681).
Vous ne sauriez jamais les peines que j'ai eues pour votre affaire ni les difficultés que j'y ai trouvées : ÎNI. Legois ne sera point chef de mon conseil. Du reste, je suis trop bien récompensée de vous avoir fait plaisir et de songer que vous toucherez cent huit mille livres. Vous ne pourriez mieux faire que d'acheter une terre en Poitou ou aux environs de Cognac ; elles vont s'y donner par la désertion des huguenots. Pour votre voyage de Paris, c'est une affaire de rien et que vous ne devez pas manquer. Il est impossible que vous vous portiez bien après ce que nous avons vu. J'ai donné votre ordonnance à M. Ber- thelot. Je voudrais pour l'affaire que je viens de faire pour vous que vous me permissiez d'em- ployer les cent pistoles que je vous dois en habits pour M™e d'Aubigné.
J'ai bien de la joie de la conversion de M. de Vaux ; je vous prie de lui en faire mes compli- ments. Poignette est bonne catholique ; M. de
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Marmande l'est aussi ; M. de Souche fit abjura- tion il V a deux jours ; on ne voit que moi dans les églises conduisant quelque huguenot. Ne soyez point en peine de ma santé, elle est souvent délicate, mais je n'ai jamais de vraie maladie.
Nous partons mardi ; on dit aujourd'hui que c'est pour Metz ; vous savez avec quelle tranquil- lité je me dispose aux voyages ; j'ai mon équipage tout prêt et j'espère qu'il ira gaiement ; je serais bien aise que vous vinssiez chez Turbier pendant notre absence.
Adieu, personne ne songe à vous brouiller avec moi ni ne pourrait en venir à bout. M"^»* d'Au- bigné ne m'écrit guère ; je l'embrasse de tout iiKjn cd'iir.
XVI II
Au l'i>iil-(l.:-Mi»iissi>ii, Ir jour ili- la Toussaint (1G81.)
Je ne suis point surprise que vous ayez com- mencé par manger les dix-huit mille livres que vous devez toucher à la fin de l'année, mais je le suis que vous croyiez que les fermiers généraux vous doivent payer par avance : c'est ce qu'ils ne feront pas, et vous ne devriez point le désirer. Cette afTairc ici est grande et ne vous mettra pas plus à votre aise que vous n'étiez. Je suis au
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désespoir de vous dire des choses désagréables ; mais comment piiis-je être sincère et m'en empê- cher ? 11 me semble qu'après ce que je viens de faire pour vous, on ne peut dire de longtemps que vous soyez brouillé avec moi ; on ne le croit pas à la cour, où ce qui s'est passé à Fontainebleau a fait grand bruit : il a fallu une bonté bien grande au Roi pour passer par-dessus toutes les difficultés qui naissaient à tout moment dans votre affaire. Il n'ordonnerait assurément pas à ces messieurs de vous payer par avance, et il serait bien étonné de vous voir demander un bienfait avec l'empressement et le chagrin dont on peut exiger une dette. Je ne puis donc en cette occasion que prier IVI. Brunet, comme mon ami particulier, de vous faire plaisir s'il le peut ; mais NOUS allez si loin sur la dépense que je crains que la somme entière ne soit dépensée, et je ne crois pas que personne vous l'avance.
Adieu, nous serons le 17 à Saint-Germain. Je vous dirai que je vous y verrais avec plaisir si je pouvais vous y voir content ; mais j'avoue que mes proches sont si peu sensibles à ce que je fais, et le sont tant sur ce que je ne puis faire, que leur commerce ne me donne que du chagrin. Il ne m'empêche pas de vous aimer, et je vous en donnerai toutes les marques qui me seront possibles.
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XIX
A Versailles, ce 28 mai (1682).
J'ai fait connaissance avec M. le marquis et I\I. l'abbé d'Aubigné de Tigny depuis peu ; ils m'ont instruite de notre maison : c'est apprendre bien tard qui on est ; mais cela n'est jamais indifférent, et je n'ai pu voir sans plaisir une généalogie de quatre cents ans très-bien suivie par des contrats de mariage et l'endroit où nous sommes séparés. Ces messieurs m'ont appris que la terre d'Aubigné est à vendre, celle de Sainte-Jcsme, qui était l'aînée de la maison, et celle de la Jousselinière, dont ils sont sortis. Il me semble que si vous aviez à faire quelque emploi de votre argent, ce serait une chose rai- sonnable et agréable de rentrer dans quelqu'une de ces terres, qui seront à bon marché. Ils pré- tendent que vous auriez les deux premières pour cjuarantc mille écus. Mandez-moi si vous avez d'autres vues ou si vous voudriez que je suivisse cclk-h'«. L'argent (pic vous devez toucher à la im de l'année, les vingt mille francs que j'ai à vous, et le bien de M"'** d'.Vubigné, qui ne saurait être mieux remplacé, vous ferait entrer aisément en possession, car l'argent comptant n'est pas commun.
ad'aubigné 97
Il me semble qu'il y a longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles ni de celles de M"^^ votre femme. Je me porte à mon ordinaire, souvent la migraine et jamais d'autres maux. Il n'y a rien de nouveau ici, si ce n'est que M. le duc du Maine a eu le gouvernement de Languedoc par la mort de M. de Verneuil dont on prend le deuil di- manche pour quelques jours. On dit que nous passerons l'hiver à Versailles, Saint- Germain n'étant pas prêt.
XX
A Fontainebleau, ce 7 août (1683).
L'affliction où tout le monde est ici et la mienne particulière ne m'empêchent pas de répondre à votre lettre, puisque vous attendez ma réponse pour vous déterminer, et que je ne manquerai jamais à ce que je croirai nécessaire.
M. Fagon n'est point ici pour le consulter sur Bagncres ; mais je connais assez bien ces eaux-là pour vous dire qu'elles ne sont pas b(mncs à boire et que leur grand mérite est pour les maux extérieurs. Barègcs amollit et Bagnères fortifie ; il me semble que cela n'a rien de commun avec vos vapeurs.
Ce sont les mêmes vapeurs qui vous font voir
98 LETTRES
les choses aussi tristement. Le malheur de n'avoir point d'enfant est très-médiocre pour le monde, et je vous crois trop raisonnable pour vous sou- cier que votre nom périsse. Quant à l'estime et à l'amitié que vous avez pour moi, j'en suis très- persuadée et trcs-aisc. La raison qui vous cm- jKche de me voir est si utile et si glorieuse que vous n'en devez avoir que de la joie : il ne me convient point d'avoir aucun commerce, et je vous ai conseillé, par l'intérêt que je prends à vous, de demeurer dans le plus beau lieu du monde, où l'cjn \it ascc le plus d'abondance, et où ce que ^■ous avez est j^lus considérable que si vous en aviez une fois autant à Paris, où vous êtes libre sans affaires, au milieu de vos proches, et en im mot dans un état que je choisirais de préférence à beaucoup d'autres. Si vous en jugez autrement, je ne prétends point vous contraindre en vous empêchant de venir à Paris ; mais il me semble qu'il vous sera plus désagréable d'être près sans me voir que d'être éloigné avec un commerce avec moi. l'aites sur tout cela ce qui vous conviendra sans me compter, et n'allez pas réveiller vos anciens chagrins. Si le Roi ne vous a pas fait justice et que vos ennemis vous aient fait du mal, c'est un malheur bien ordinaire ; vous êtes vieux, vous n'avez point d'entants ; vous êtes mal sain, que vous faut-il que du repos,
ad'aubigné 99
de la liberté et de la piété ? Tous ces biens-là sont entre vos mains, et j'y contribuerai avec plaisir dans tout ce qui me sera possible.
Si vous voulez acheter une terre, il me paraît que Sainte- Jesme est une bonne affaire ; si vous aimez mieux manger votre revenu à Cognac, ne vous en contraignez pas ; enfin vous avez plus de trente mille livres de rente pour six ans. Après cela, si je suis encore au monde, nous en aurons d'autres, et si je n'y suis plus, vous aurez Maintenon.
XXI
A Fontainebleau, ce 7 septembre (1683).
Vous avez sans doute appris qu'avant d'être consolés de la perte de la Reine, nous avons eu à trembler pour le Roi, et que nous lui avons cru le bras cassé ; il n'a été que démis et, grâce à Dieu, il est si bien remis qu'il n'y a nulle suite à craindre. Cet accident l'a fait voir aussi ferme dans la douleur que dans ses autres actions, et il y a eu peu de différence de son sang-froid à celui qui disait : « Je vous avois bien dit que vous me rompriez la jambe ». Comme je tiens de vous ce trait d'histoire, je vous le rends, et vous jugerez par ma bonne humeur que la santé du Roi n'est pas mauvaise.
M.Vl>Tli>0> T
100 LETTRES
M. Colbert est mort et M. le président Le Peletier va remplir sa place. Vous l'avez vu prévôt des marchands. Le Roi ôte la charge des bâtiments à M. d'Ormois, à qui il donne cinq cent mille francs, et ^L de Louvois aura la charge. On ne sait plus si on ira à Chambord ; cela dépend de l'état où le Roi trouvera son bras ; mais M'"*' la Dauphine n'ira pas, étant trop avancée de sa grossesse.
Je me suis informée de tout sur la mairie de Bordeaux. Cela ne se vend jamais, et ainsi il n'y a rien à dire de plus ; mais je vous conjure encore de tourner votre vie commodément, de manger tous les ans les dix-huit mille francs de l'affaire que nous avons faite ; quand ce temps-là sera venu, nous en ferons quelque autre.
Allez à Bordeaux, si l'air en est meilleur pour vous que Cognac ; il n'y a que pour son salut qu'il faille se contraindre. Je vous aime plus que je n'aimerai vos entants, et de plus ils auront mon bien. Plus je vis, et plus je me désabuse des soins et des projets à venir ; Dieu les renverse presque toujours, et comme ils ne se lont presque jamais par rapport à lui, il ne les bénit pas. Je deviens une vieille bien relâchée et bien douce ; ne vous contraignez donc point par rapport à moi, mangez votre revenu, qui va à près de trente mille francs ; faites-en part à votre femme ;
D AUBIGNE 101
vivez heureux et en paix. Dieu pourvoira à tout pourvu que vous le serviez Préparez-vous à la mort sans en être plus triste, et mandez-moi sou- vent de vos nouvelles. Vous savez que la France a quitté la livrée ; il devrait vous mander toutes les semaines ce qu'il sait de nouvelles ; cela vous divertirait.
Adieu, mon cher frère, je vous embrasse et votre femme aussi ; il y a trop longtemps qu'elle ne m'a écrit.
XXII
A Fontainebleau, ec 28 septembre (1683).
J'ai montré au Roi ce que vous m'avez écrit sur sa blessure ou, pour mieux dire, son accident ; il l'a reçu comme vous pouvez le désirer ; il quitte l'écharpe aujourd'hui et est, grâces à Dieu, en parfaite santé.
Voici la réponse de M. Le Peletier qui vous renvoie votre lettre à cause du Monseigneur qu'il ne \cut recevoir de personne ; il montre une sagesse et une modération admirables, et tout le monde est ravi de le voir où il est ; Dieu veuille qu'il en use bien !
M. Brunet me demanda hier s'il était possible que je consentisse que vous mangeassiez votre bien ; je lui dis que je vous l'avais mandé et que
102 LETTRES
je VOUS aimais mieux que vos enfants ; il doit NOUS envoyer dix-huit mille francs dans le mois d'octobre. Réjouissez-vous, mon cher frère, mais innocemment ; songez à l'autre vie et préparons- nous à y passer avec le plus de confiance que nous pourrons. Faites de bonnes œuvres ; mais songez qu'il faut remplir ses devoirs, et que le vôtre est d'aimer et de supporter en tout la femme que Dieu vous a donnée. Lisez saint Paul, il vous dira que les forts doivent supporter les faibles, et que vous n'êtes qu'un, votre femme et vous ; enfin vous lui devez de l'amitié, de la complai- sance et beaucoup de patience. J'ai bien envie que vous soyez heureux en ce monde et en l'autre, et vous pouvez compter que je ferai tout mon possible pour y contribuer, vous aimant j">lus que je ne vous le montre.
Je crois i|uc la Roine a demandé à Dieu la comcrsion de toute la cour ; celle du Roi est admirable, et les dames qui en paraissaient les plus éloijçnées ne partent plus des églises. M">® de .Moiitchcvreuil, M'"' • de C lievicusc et de licau- vilhers, la princesse d'Harcourt, et en un mot toutes nos dévotes n'y sont pas plus souvent (|ue M"""' de Montcspan, de Thianges, la com- tesse de Gramont, la duchesse du Lude et \[ine ^\^> Soubise ; les simples dimanches sont cdiiunc autrefois les jours de Pâques.
A d'aUBIGNÉ 103
Mandez-moi si vous avez des livres et si vous n'en voudriez point quelques-uns.
M. de Louvois expédie un peu plus que ne faisait M. d'Ormois : Versailles, qui n'aurait pas été prêt à Noël, le sera à la fin de ce mois. ]\lrae la Dauphine part d'ici le 6 octobre et va en trois jours, et je demeure, pour m'en aller le 9 avec le Roi, Madame, Monseigneur et la prin- cesse de Conli.
La maréchale de Rochefort est dangereusement malade.
Adieu, je vous embrasse de tout mon coeur ; écrivez souvent ; j'y répondrai quand je pourrai.
XXIII
A Vcrsaillos, ce 25 juin (1684).
Vous avez très-bien fait d'aller voir M. le maréchal d'Estrées, et vous faites très-bien de faire tout ce qui peut vous divertir ; vous n'avez nulle occupation, et ce n'est pas un grand mal- heur ; réjouissez-vous et faites votre salut, et vous serez plus habile que ceux qui se donnent beaucoup de peine. Ne vous servez jamais du terme d'ordonner ; il faudrait que je fusse sotte pour en user ainsi avec vous. Je vous ai conseillé de demeurer à Cognac, et je vous en ai dit les
104 LETTRES
raisons ; mais encore une fois venez à Paris quand vous voudrez, et croyez que je serais très- fâchée de vous contraindre. Je ne sais ce que vous voulez dire sur la beauté de la cause. Si vous voulez, je vous manderai encore tout ce que je vous ai dit et écrit là-dessus, et vous prendrez votre parti. Je voudrais bien vous per- suader, et pour rien au monde je ne voudrais vous forcer.
Je serais bien fîichée que vous vissiez IVI. Ar- naud (■•») ; il serait difficile qu'un procédé tel que le sien ne vous échauffât, et ce temps ici n'est pas propre aux violences ; outre que les affaires qui roulent sur l'argent ont toujours quelque chose de sale. Je lui ferai parler avant de vous conseiller de vous adresser au contrôleur-général ; car s'il n'entre pas dans vos intérêts, qui ne sont pas dans les formes ordinaires, votre affaire sera perdue sans ressource.
J'avais espéré qu'un enfant vous réunirait, votre femme et vous ; j'apprends avec douleur que son humeur vous choque : c'est au plus fort à supporter le plus faible ; votre esprit et votre âge doivent vous rendre patient. Dieu vous l'a donnée, vivez bien avec elle ; considérez sa jeu- nesse, donnez-lui des plaisirs honnêtes et ne la
(n) Qucicjun liomnin «l'afTaircs.
A DAUBIGNE I05
laissez pas dans la solitude où on dit qu'elle est ; elle pourrait avoir toujours quelqu'une de nos parentes ou amies avec elle qui l'amuserait, et vous devez avoir ces complaisances-là. Les hommes, avec votre permission, sont un peu tyranniques ; ils aiment toute sorte de libertés et n'en laissent aucune ; ils enferment pendant qu'ils courent, et croient une femme trop heu- reuse de les recevoir quand il leur plaît de revenir. Cela est hasardeux avec la plupart et imprudent avec toutes ; vous les trouvez de très mauvaise humeur quand elles se sont ennuyées tout le jour, et pour moi je ne songerais pas à divertir celui qui n'aurait nulle attention à mon diver- tissement. Votre femme est d'une vertu et d'une soumission, de l'aveu de tout le monde, qui devrait vous obliger à toute sorte de complai- sances. Essayez de mes conseils, mon cher frère ; comme j'ai été plus dans le monde que vous, j'ai plus d'expérience, et j'ai tant connu le fonds de plusieurs familles que je sais très-bien com- ment il faudrait vivre les uns avec les autres pour avoir la paix. Je vous la souhaite parce qu'il n'y a rien de meilleur pour ce monde ici et pour l'autre.
Je me porte bien depuis que je suis à Versailles, et la sûreté où nous croyons être de la paix avec les Hollandais me donne une grande joie ; celle
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d'Espagne finira bientôt, et on n'aura plus les inquiétudes de la guerre et de ses malheureuses suites. La cour est fort gaie et fort belle ; M™^ la Dauphine n'est plus enfermée ; elle se donne au public autant qu'on le veut ; elle a pour le Roi toutes les complaisances qu'elle doit : il en est content et il y a une grande union dans la famille soyale.
T\jiiic d'Arpajon fait très-bien dans sa charge. La chambre des filles de M"><^ la Dauphine va être complète ; les étrangères auront l'avantage sur les Françaises, car la nièce de M. de Stras- bourg, que l'on vient de prendre, et la nièce de la comtesse de Gramont, que l'on va nommer, sont plus jolies que les autres.
'SV^^ de Mursay devient assez bien faite et dansera des mieux ; ses frères sont fort honnêtes gens ; mais en faisant tout ce que je fais pour eux, je sens qu'une petite fille de deux mois me touche de plus près, et que je pense très-souvent au plaisir que j'aurai de la marier, si ma vie et ma faveur durent encore douze ans. Ne pouvant lui rendre d'autres ser\ices, j'ai fait remercier M. de Lagny de ce qu'il a fait pour le mari de la nourrice, et vous pouvez l'assurer que je la regarde comme nourrissant ma fille ; qu'elle se réjouisse bien pour que son lait soit bon. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur, et je vous
A DAUBIGNE 107
aime plus tendrement que vous ne pouvez croire. XXIV
A Versailles, ce 11 juillet (1684).
Je ne sais où vous prenez que je vous ai écrit une lettre mélancolique ; je n'ai aucun sujet de l'être, et personne aussi ne l'est moins. Je vous ai parlé sur la mort parce que j'y pense souvent, et que je ne crois rien de bon à faire que de s'y préparer ; mais je le fais avec gaieté, et comme la tendresse que j'ai pour vous va plus loin que votre vie, je voudrais que vous songeassiez à votre salut, et que vous fussiez aussi chrétien que philosophe.
Je vous ai mandé que le Roi ira à Chambord le 15 de septembre, et de là à Fontainebleau jusqu'au 15 de novembre. Vous pouvez prendre ce temps-là, si vous le voulez, pour venir à Paris faire quelque séjour ; mais je compte bien avec beaucoup de plaisir vous voir en allant ou en vous en retournant. J'aimerais mieux que ce fût à Fontainebleau qu'à Chambord, où vous seriez trcs-incommodé et où j'aurais moins de temps à vous donner. Réjouissez- vous, mon cher frère, et ne vous laissez aller ni à votre mélancolie naturelle, ni aux sots discours de nos envieux ; je fais de mon mieux en tout et je ne me reproche
I08 LETTRES
rien sur vous. Songez à votre état passé pour vous trouver heureux d'avoir trente mille livres de rente, et que mon état présent n'empoisonne point le vôtre, puisque c'est une aventure per- sonnelle qui, comme vous dites fort bien, ne se communique point. Vous avez du bien et du repos, c'est ce qu'il y a de meilleur pour ce monde, et nous envions souvent des places dont nous ne nous accommoderions pas. Vos enfants auront mon bien si je meurs bientôt : c'est leur jiis-aller ; et si je vis assez pour marier ma nièce, j'espère qu'elle le sera bien. Écrivez-moi toujours de ses nouvelles et de toute votre famille. Je suis fort contente de Manceau, et je vous embrasse tous deux de tout mon cœur. Si vous ou M"»® d'Au- bigné aviez besoin ou envie de quelque chose, mandez-lc-moi librement, et avertissez-moi de la première dent pour que je fasse un présent à la nourrice. \'ous ne me parlez point du baptême de votre tîlle ; elle est nommée ? qui Ta tenue ? comment s'appellc-t-cUe ? Je voudrais qu'elle eût un joli nom.
XX \
A Chainbord, ce 27 septembre (1684).
Je souhaite de tout mon cœur que vous soyez satisfait do votre voyage, et surtout que vous
A DAUBIGNE IO9
n'ayez aucun procédé avec M. Arnaud, car, encore une fois, ils sont toujours désagréables de part et d'autre quand il s'agit d'argent. Je ne doute point de tous les sots discours que l'on vous fait : on voudrait vous exciter contre moi, et peut-être aussi vous faire faire quelque extra- vagance. Je ne pourrais vous faire connétable quand je le voudrais ; et quand je le pourrais je ne le voudrais pas, étant incapable de vouloir rien demander de déraisonnable à celui à qui je dois tout, et que je n'ai pas voulu qu'il fît pour moi-même une chose au-dessus de moi. Ce sont des sentiments dont vous pâtissez peut-être ; mais peut-être aussi que si je n'avais pas l'honneur qui les inspire, je ne serais pas où je suis.
Quoi qu'il en soit, vous êtes heureux si vous êtes sage, et nous devons songer que tout ne se termine pas à cette vic-ci, et qu'il faut songer à une autre. Je suis très-aise de tout ce que l'on me dit de votre fille, et je sens déjà une amitié pour elle qui est une marque de celle que j'ai pour vous. Je serais très-aise de vous voir à Fon- tainebleau, et encore une fois comptez que vous êtes libre de faire tout ce qui vous plaira, et que je ne vous interdis Paris que par conseil, croyant que le séjour ne vous en serait avantageux d'au- cune manière. L'homme de Cognac m'a mandé que son voyage ici ne serait pas inutile.
IIO LETTRES
Adieu, mon cher frère, écrivez-moi souvent ; je me porte fort bien, grâce à Dieu, à quelques migraines près que je ne compte pas. J'ai bien envie de savoir comment vous aurez été content de Chariot.
XXVI
Ce 15 m.irs iriO.I.
J'ai appris avec beaucoup de peine que vous êtes malade, et je vous avoue que vos moindres maux me font trembler quand je songe à l'état où vous êtes. Est-il possible' que vous n'ayez le cœur mal fait que pour Dieu, de qui vous tenez tant de bonnes qualités, qui vous seront inutiles dès qu'elles ne sont pas cmplo\ées pour lui ? Vous êtes bon, humain, libéral, juste, doux, aumônier, etc., et tout cela sans rapport aux maximes de votre religion. Voyez M. Tiberge ou M. Brisacier, je vous en conjure, ou quelque autre homme de bien ; je vous nomme ceux-là par l'estime que j'ai pour eux, et parce que, s'ils étaient contents, j'aurais l'esprit en repos. Verrai- jc tout le momie se convertir, pendant que vous tlenieuroz dans le chemin de vous perdre ? Au nom de Dieu, mon cher frère, faites quelques réflexions solides sur un sujet si important et
A d'AUBIGNÉ III
pardonnez mes importunités en faveur de mon amitié. Votre fille est en bonne santé, et la petite vérole augmente tous les jours à Saint-Cyr ; mandez-moi de vos nouvelles, je vous en prie.
XXVII. A M'ie d'AuBIGNÉ
Chantilly, 11 mai 1693.
Je vous aime trop, ma chère nièce, pour ne pas vous dire tout ce que je crois qui vous pourra être utile, et je manquerais bien à mes obliga- tions si, étant tout occupée des demoiselles de Saint-Cyr, je vous négligeais, vous que je regarde comme ma propre fille. Je ne sais si c'est vous qui leur inspirez la fierté qu'elles ont, ou si ce sont elles qui vous donnent celle qu'on admire en vous ; quoi qu'il en soit, comptez que vous serez insupportable à Dieu et aux hommes si vous ne devenez plus humble et plus modeste que vous ne l'êtes. Vous prenez un ton d'autorité qui ne vous conviendra jamais, quoi qu'il puisse vous arriver. Vous vous croyez une personne importante, parce que vous êtes nourrie dans une maison où le Roi va tous les jours ; et le lendemain de ma mort, ni le Roi ni tout ce que vous voyez qui vous caresse ne vous regardera pas. Si cela arrive avant que vous soyez mariée,
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VOUS épouserez un gentilhomme de campagne fort misérable, car vous ne serez pas riche, et si, pendant ma vie, vous épousez un plus grand seigneur, il ne vous considérera, quand je n'y serai plus, qu'autant que votre humeur lui sera agréable ; vous ne pouvez l'être que par votre douceur, et vous n'en avez point. Votre mi- gnonne (•') ^•ous aime trop et ne vous voit point comme les autres gens vous voient. Je ne suis point prévenue contre vous, car je vous aime fort ; mais je ne vous vois pas sans peine. Par l'orgueil qui paraît dans tout ce que vous faites, vous êtes assurément très désagréable à Dieu. Voyez son exemple : vous savez l'iivangile par ccLur ; à quoi vous ser\iront tant d'instructions, si vous vous perdez comme Lucifer ? Songez que c'est uniquement la fortune de votre tante qui a fait celle de votre père et la vôtre. \"ous souftrez qu'on vous rende des respects qui ne vous sont point dus ; vous ne pouvez souffrir qu'on M)us dise qu'ils sont par rapport à moi ; NOUS • voudiie/ vous élever même ;ui-iUssiis de moi, tanl vou3 êtes élevée et altière. Conunent accommodez-vous cette enliure de cœur avec cette dévotion dans laquelle on nous élève ? C'ommencez par ilemaiuler à Dieu l'iunnilite,
('>) Su guuvcniuiilc Nanuit.
ad'aubigné 113
le mépris de vous-même, qui en effet êtes peu de chose, et l'estime de votre prochain. Je souf- frais bien, l'autre jour, de tout ce que vous fîtes à M™6 de Caylus : vous devez du respect à vos cousines. Je vous parle comme à une grande fille, parce que vous avez l'esprit fort avancé ; mais je consentirais de bon cœur que vous en eussiez moins et moins de présomption. S'il y a quelque chose dans ma lettre que vous n'enten- diez pas, votre mignonne vous l'expliquera. Je prie Notre-Seigneur de vous changer et que je vous retrouve, à mon retour, modeste, humble, timide et mettant en pratique tout ce que vous savez de bon ; je vous en aimerai beaucoup davantage. Je vous conjure, par toute l'amitié que vous avez pour moi, de travailler sur vous et de prier tous les jours pour obtenir les grâces dont vous avez besoin (^).
(a) Languct do Gcrgy, apiis avoir inséré celle Icllrc dans SCS Mémoires, ajoute : « IM"<^ d'Aubigné n'av;iit que neuf à dix ans quand sa tante lui donnoit des leçons si jiarfaitcs cl si saintes ; tjlc en a Lien j^rofilé. Après ks jirenaièrcs années de son mariage, cju'tlie lut obligée <li' passer dans le plus grand monde à cause du rang qu'y tenait la maison de Noailles, elle s'en détacha entière- ment. Elle ne venait plus à la cour ; elle pass il chaque année des temps considérables dans la retraite ; en lin, elle est morte saintement en 1740, qui est l'année où j'ai commence ces Mémoires. » (T. I, p. 417.)
m^^i^^i^^^^^^^^^l^WÊ^^à^WW^W^M
LETTRES A MADAME DKS URSJXS (')
I
Saint-Cyr, le 5 juin 1700.
JE ne croyais pas, madame, qu'on pût exagérer sur le mauvais état de vos affaires, et cepen- dant on l'a fait en vous disant que l'armée du roi d'Espagne avoit été défaite. IVI.le marquis- de Brancas m'a appris que AI. le duc de*** avait été vous rendre compte de tout ; ainsi j'espère que vous n'aurez point pris d'extrêmes résolu- tions sur cette première nouvelle ; mais, madame, que n'a-t-on pas à craindre de l'effet que pro- duira celle de Flandres (") ! Il faut adorer la volonté de Dieu en tout ; nos deux rois soutien- nent la religion et la justice, et ils sont malheu- reux ; nos ennemis attaquent l'une et l'autre, et ils triomphent : Dieu est le maître. Nous som-
(a) La perle de la bataille de Ramillies par le maréchal de Villeroy, 23 mai (G.).
Il6 LETTRES
mes ici fort affligés et inquiets par rapport à vous ; la marche du roi d'Espagne ne peut être que longue, et il y a bien des sujets de craindre.
Oui, madame, la reine méritait certainement une meilleure destinée : Ï\I™Q de Brancas nous en a encore conté des merveilles ; mais, madame, tout n'est pas perdu, et elle est assez jeune pour voir plus d'une révolution. M. Chamillart a été en Flandres, son voyage sera utile ; il a fait au juste le détail de la malheureuse journée de Flandres du 25. Il a garni les places, et nos troupes se rassembleront. Croyez-vous qu'il y ait un plus malheureux homme sur la terre que le maréchal de Villeroy ? Tout est déchaîné contre lui, et ses meilleurs amis conviennent au moins qu'il n'est pas heureux, et que c'est un grand défaut dans un général. Il me paraît, madame, que chacun souffre à proportion de son personnage. Je n'ai pas la force d'écrire à la reine ; sa dernière lettre m'a bien coûté des larmes, et qu'est-ce cpie des paroles pour lui exprimer la part que je prends à ses peines } On ne peut comprendre par où tout ceci finira. La duchesse de Bourgogne étouffe de vapeurs ; le Roi est courageux et chrétien ; et pour moi, madame, je suis femme et des plus faibles.
A MADAME DES URSINS II7
II
Saint-Cyr, 18 juillet 1706.
Enfin, madame, nous eûmes hier des nouvelles d'Espagne, et toujours mauvaises comme nous devons nous y attendre. Quel spectacle de voir cette reine éprouver à dix-huit ans le renverse- ment d'un royaume, et se voir errante, chercher quelque lieu où on veuille la recevoir ! Mais il est encore plus étonnant, madame, qu'elle sou- tienne l'état où elle est avec la soumission et le courage que vous me mandez : serait-il possible que Dieu l'abandonnât ! Cependant, madame, il me paraît bien difficile de se flatter de quelque espérance. Si vous perdez une bataille, tout est perdu, et dans ce moment si vous ne la donnez pas, vous perdrez peut-être tout, un peu plus lentement. Dieu veuille inspirer le Roi et M. Ber- wick ! Je soutiens toujours qu'il faut les laisser faire, et qu'on ne peut conduire de si loin : nous ne l'avons que trop expérimenté. Je ne puis m'empêcher de vous dire, sans que personne m'en ait chargée, que M. et M™® d'Albe montrent ici un grand zèle pour les deux rois ; ils sont aimés et estimés dans ce pays-ci, et disent de bon cœur : Vive Philippe V et la reine ! dont elle
Il8 LETTRES
conte des merveilles. Mesdames Royales (•■») sont à Oneille et non à Gênes. Jusqu'ici M. le duc d'Orléans mande de Turin que ce siège sera très long encore ; de sorte, madame, que je meurs de peur qu'on n'y perde bien des gens et par les armes et par les maladies, qui viendront bientôt. Quelle cruauté que la guerre, et de voir tous ces princes se persécuter les uns les autres, et faire périr tant de gens ! Je suis dans une grande tristesse et ne voyant rien que d'affreux. J'espérerais de votre côté si nos troupes étaient en bon état quand elles joindront le roi ; mais cela n'est guère vraisemblable. M. le chevalier d'Espennes est un monstre : on ne peut l'appeler autrement. Je ferai connaître votre honnêteté pour M. le cardinal de Janson, que je dois entre- tenir à Marly. Le plus malheureux de tous les hommes, madame, est le maréchal de Villeroy ; il refuse la seule consolation qu'il pourrait avoir par les bontés du Roi, qui ne sont pas changées pour lui : il ne pouxait se dispenser de faire ce cju'il a fait, et vous l'auriez conseillé si vous eussiez été ici. Je suis si accablée de chagrins que je sens un peu moins cette aventure que je n'au- rais fait en un autre temps ; cependant je suis fâchée du parti d'aii^rcur et de sécheresse que
(•) I..» fi'iiini'' "1 hi b( Il(-iiii"r' 'In <l<ir do Savoie.
A MADAME DES URSINS II9
le maréchal prend avec ses véritables amis. Plût à Dieu, madame, que vous fussiez bien paisible dans les royaumes d'Italie ! Il n'y a que Dieu qui connaisse le dénouement de toutes ces mal- heureuses affaires. Je crois, madame, que vous souffrez beaucoup ; mais je ne saurais croire que vous voulussiez que cette reine qui vous aime si tendrement fût seule à Burgos. Je vis l'autre jour M™^ de Caylus, qui me demanda comment notre cour était contente de vous, et qu'on faisait courir des bruits à Paris que vous étiez plus mal que jamais ; que ces bruits donnaient de l'inquié- tude à M. le duc de Noirmoutiers, à qui vous écriviez fort peu. Je lui dis, madame, ce que j'en savais, et combien je le sais sûrement, et je la chargeai d'en rendre compte à M. votre frère. J'admire la rage et l'inutilité de ces diseurs de nouvelles ; mais, madame, nous avons présen- tement d'autres croix à porter.
Le Roi est en parfaite santé ; notre princesse est moins incommodée qu'à sa première gros- sesse : que je suis fâchée que votre reine ne soit pas dans le même état ! les Castillans en seraient encore plus affectionnés. Je vous estime, madame, au delà de toutes les expressions, je vous aime tendrement et je ne puis vous le dire aujourd'hui avec un autre tour ni aussi respectueusement que je le devrais.
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III
Sainl-Cyr, le 2G septembre 1706.
Je conviens sans peine, madame, du mérite de nos deux princesses ; il me semble qu'on ne jouit guère de tous les bonheurs à la fois ; leur conduite est assurément surprenante. Dieu veuille les bénir ! elles ont besoin de courage. Vous êtes bien affligée, madame, et vous connaissez encore plus que moi les suites de tant de disgrâces. J'ai l'honneur de mander à la reine le détail de cette triste journée (") ; les lettres que vous recevrez vous l'expliqueront bien mieux que moi. M. le duc d'Orléans est désespéré ; on nous mande que sa blessure au poignet est très dangereuse, mais que l'agitation de son esprit est son plus grand mal ; rien n'est égal à son état. Si ses avis avaient été suivis, nous aurions, selon toutes les apparences, battu le prince Eugène, qui était plus faible que nous. Si après la perte de Turin nous eussions marché vers Milan et rejoint M. de Médavid, l'Italie n'était pas perdue, et par les partis qu'on a fait prendre à ce prince tout est perdu, à moins qu'il ne se fasse des miracles 1 Vous aurez su que M. de Médavid
(1») La défaite de Turin (G.).
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a défait le prince de Hesse ; il pourra se mettre dans les places du Milanais. Le Roi a reçu cette nouvelle avec sa fermeté ordinaire. M. Chamillart est outré (='), je ne comprends pas qu'il puisse longtemps résister, il souffre par tant d'endroits ! Pour moi, madame, je ne soutiens de pareils ennuis que pour exercer ma patience qui se trouve souvent à bout.
Il est très-prudent, madame, de ne pas s'ex- poser à sortir une seconde fois de Madrid ; je ne vois jamais les extrémités où se trouve la reine sans penser à son état si vous n'étiez pas avec elle ; mais je comprends qu'avec un tel secours tout lui doit être supportable. Je trouve aussi que le repos que vous goûteriez à Rome n'est pas comparable au bien de former le cœur et l'esprit d'une princesse qui fera toujours une grande figure dans le monde.
Quand je vous parle de M. et M^^ la duchesse d'Albe (ij), je n'ai point d'autre vue que de vous instruire de ce qui se passe ici et de rendre témoi- gnage à la vérité. Ils ne m'ont jamais priée de leur rendre de bons offices, je n'ai rien à proposer pour eux, je ne dirai même rien au Roi de ce
(a) La Feuilladc, gendre de Chamillart, commandait an sicpje de Turin (G.).
(b) Le duc d'Albe était ambassadeur d'Espagne à la cour de France (G.).
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que vous me faites l'honneur de m'écrire là- dessus, car je craindrais d'attirer quelque embar- ras. Si vous leur v(nilez faire plaisir, madame, vous savez mieux que personne du monde ce qui est convenable. \'oici ce que M. Orry (') m'a conté dans les visites qu'il me rendit ici croyant partir pour l'Espagne. Ayant appris que le duc d'Albe avait envoyé vendre pour dix mille écus de vaisselle d'argent, il alla le trouver, et lui dit qu'il ne lui offrait point d'argent sur celui qu'il portait au roi d'I-^spagne, étant trop nécessaire à ce prince, mais qu'il le priait de recevoir sur- le-champ mille louis, et ensuite jusqu'à la con- currence de quarante mille écus, qu'il saurait bien se faire rendre par S. M. C. M. Le duc d'Albe lui répondit qu'il serait bien fâché de demander de l'argent au roi son maître dans un temps comme celui-ci, et qu'il lui en doimerait bien volontiers s'il en avait ; que du reste il s'offensait qu'il lui en offrît du sien ; que M"'^ sa femme avait encore des pierreries, et que, quand elles seraient finies, ils vivraient de chocolat, dont ils avaient une provision pour deux ans. Nous fûmes bien surpris de voir Orry contremandé, et j'eus grand 'peur que ce parti ne fût pas assez concerté avec vous ; mais, madame, votre droiture, votre rai- son, votre douceur s'accordent à tout, et vous faites à chaque occasion ce qu'il y a de plus parfait
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Il y a une guerre déclarée entre M. le maréchal de Villeroy et M. Chamillart, qui m'afflige tout à fait ; elle me paraît peu convenable à deux hommes si attachés au Roi ; je ne vois jusqu'ici aucune apparence de les adoucir.
Il est certain, madame, qu'il y avait un grand désordre dans la lettre que je reçus de vous à Meudon : M^^^ d'Aumale, qui est mon secré- taire, et moi la lûmes et relûmes plusieurs fois ; il y manquait quelques feuilles. Quoique je ne sois pas défiante naturellement, je regarde tou- jours vos paquets, ils sont toujours très bien cachetés ; vous les mettez souvent dans celui de la reine, et je ne sais qui serait assez hardi pour ouvrir une lettre de la reine d'Espagne à M™^ la duchesse de Bourgogne.
Quelque appréhension que j'aie pour les ba- tailles, j'en souhaiterais une en Espagne pour les raisons que vous m'avez marquées ; mais je suis bien loin de voir mes désirs accomplis.
Nous commençons à ne plus craindre pour nous la flotte, mais nous la craignons pour vous. Vous me parlez de M. le duc d'Orléans d'une manière qui m'oblige de vous dire de ses nou- velles un peu en détail. Les héros dans les romans ne poussent pas la bravoure plus loin que ce qu'il a fait. Il a caché sa première blessure ; il fallut céder à la seconde parce que son bras
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tomba. Il supporta sa douleur avec le même cou- rage, il se fit porter dans le dessein de marcher en avant. J'ai eu l'honneur de mander à la reine que son avis ne fut pas suivi : il est inconsolable, et toute l'armée mande que sa vie est en danger par son affliction. Le Roi lui a écrit les choses du monde les plus obligeantes ; en vérité, il les mérite bien.
C'est parce que le maréchal de Villeroy est de quartier qu'il ne me voit point, car il ne quitte le Roi que lorsqu'il est dans ma chambre. Je comprends parfaitement, madame, que vous êtes tranquille à Burgos. Je compte peu les lieux, et j'aimerais mieux être dans une cave avec vous que dans une très belle chambre avec des dames que je vois d'ici ; mais, pour les affaires, madame, il faut que la reine et vous y entriez toute votre vie. Le duc de Gramont m'a toujours paru, comme à vous, fort vif sur les affaires d'Es- pagne.
AL le cardinal de Xoaillcs m'a dit que M. le cardinal de la Trémoille désire fort qu'on envoie \m ambassadeur à Rome, et qu'il y trouve toutes les affaires fort difiîcilcs. Jugez, madame, si l'événement de Turin les rendra plus favorables ; tous vos soins, madame, pour y fortifier notre parti répondent à votre zèle pour les deux rois.
AL le cardinal de Janson est bien heureux
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de n'avoir plus qu'à jouir de ses travaux ; je suis ravie qu'il regarde son parent comme un monstre (^), car j'ai tant d'exemples de la force du sang que je craignais qu'il ne devînt votre ennemi.
Je ferai tenir vos lettres, madame, ravie d'avoir de vos commissions. Je trouve le marquis de Flamarens bien heureux d'être quitte de la vie, et la reine bien louable des soins qu'elle en a pris, même après sa mort. Vous voyez bien, madame, que ma main s'est lassée ; j'ai avec cela une assez grande migraine et en vérité tant de chagrins que je ne sais comment y résister. Je sens pourtant, en ce moment, qu'ils seraient adoucis si j'étais auprès de vous.
IV
Saint-Cyr, le 17 octobre 170G.
M. le duc d'Orléans se porte fort bien, et nous attendons ses derniers avis pour rentrer en Italie ou non ; il faudra qu'il y ait de grandes difficultés s'il ne les surmonte pas. M. le prince de Vaude- mont n'oublie rien pour en faciliter les moyens. M. le duc de Savoie a été très-mal ; les dernières
(a) M°*<' de Maintcnon désigne ici le chevalier d'Es- pcnncs, qui avait trahi la cause du roi d'Espagne (G.).
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nouvelles disent qu'il prend du quinquina, ce qui le fait croire hors de danger.
Je ne puis, madame, vous désirer le repos de Burgos : Dieu ne vous a pas donné tous les talents que vous avez pour ne rien faire ; je crois que vous ne serez pas moins bien reçue à Madrid que le roi l'a été ; Dieu veuille que vous n'en sortiez plus ! Tout ce que vous pensez sur M. Orry est d'une droiture peu commune dans les cours. Il est vrai, madame, que c'est un grand désagrément pour moi que la haine qui paraît entre M. de Villeroy et M. de Chamillart ; mais il n'est )ias aisé de faire entendre raison à des gens passionnés. Je ne saurais croire que le maréchal de Bcrwick n'ait pas eu de fortes rai- sons pour ne pas donner une bataille. A cela près, vos affaires ne me paraissent pas en mauvais état, pourvu que vos ennemis ne reçoivent pas de nouveaux secours. Je nie souviens bien, madame, que vous m'adressâtes une lettre pour I\I. le maréchal de Tessé dans le temps que nous étions à Mcudon ; M""' la duchesse de Bourgogne se chargea de la lui faire tenir.
M^''^ d'Aumale a été élevée à Saint-Cyr : elle est de la même maison que la maréchale de Schomberg, qui aurait, je crois, trouvé bien mauvais de voir une fille de son nom auprès de moi. Je le trouve aussi mauvais qu'elle ; mais,
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ne pouvant lui faire une fortune convenable à sa naissance, je lui fais passer une vie assez heureuse, et je crois être en droit de traiter les demoiselles de Saint-Cyr comme mes enfants ; si celle-ci avait eu l'honneur de vous voir, elle serait bien sen- sible à tout ce que vous me mandez pour elle.
Vous avez grande raison, madame, de désirer un bon choix pour l'ambassadeur de Rome ; il sera difficile de le trouver dans nos grands sei- gneurs. On proposa il y a quelque temps le duc de Saint-Simon et le marquis d'Antin ; les Jan- sénistes, à ce qu'on prétend, s'opposèrent au premier, et la cabale contraire, au dernier. Je ne les soupçonnais pas du tout d'avoir aucune doctrine particulière ; mais on dit que je suis dupe en beaucoup de choses, et cela peut fort bien être, car je ne suis pas défiante. Nous avons ici M. l'Électeur de Cologne, dont toute la famille royale est charmée ; je ne les ai jamais vus pour un étranger comme pour celui-là. Ils prétendent que c'est le prince du monde le moins embarrassé et le moins embarrassant, c'est à qui l'aura ; le Roi le mène à la chasse demain ; il a marqué aussi beaucoup de goût dans tout ce qu'il a vu ici, et il donne le prix à la maison de Trianon et au jardin de Marly. Il ne peut se taire sur le Roi ; il lui a dit à lui-même qu'il voudrait bien que tous ses ennemis le connussent tel qu'il est ;
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tout ce qui nous revient sur cet article nous fait voir en effet qu'on a d'étranges idées du Roi. L'Électeur se dispose à partir demain pour re- tourner en Flandre, fort aise de ne point aller à Rome.
Mon dessein, madame, était d'avoir l'honneur d'écrire à la reine ; mais je suis encore trop faible, et le moindre essai que je fais là-dessus me met toute en sueur. J'ai eu la fièvre et des douleurs vives depuis trois semaines, et cela, joint à l'état présent des affaires, n'accommode pas un naturel fort sensible et fort faible. La reine a raison de plaindre en particulier M. le duc d'Orléans ; son déplaisir a fort augmenté son mal ; la gangrène a été deux fois à sa plaie, et on voulait lui couper le bras. Il reçut une lettre du Roi qui fut un merveilleux baume, et depuis cela il a toujours été de mieux en mieux : il mérite assurément d'être consolé, et je ne doute pas que votre reine n'y contribue en tout ce qui lui sera possible.
Je suis ravie, madame, de la confiance que la reine a eue en Dieu. J'espère en effet qu'il n'aban- donnera pas des princes si pieux, et dont la cause est aussi juste que leur vie est innocente ; il me semble qu'une grossesse attacherait encore plus les peuples à Leurs Majestés. Pour me donner une idée agréable, du moins un moment, je me
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figure l'entrée de la reine à Madrid. On ne peut rien ajouter à ce que notre princesse prend de soin pour porter son enfant à bon port. Elle se porte assez bien, mais sa tristesse est extrême : elle a de l'amitié pour M. son père, et un grand ressentiment contre lui ; elle aime tendrement M™6 sa mère ; elle prend un intérêt aussi vif aux affaires de l'Espagne qu'à celles de la France ; elle aime le Roi, et ne peut le voir un peu plus sérieux qu'à l'ordinaire sans avoir les larmes aux yeux, et par une bonté excessive elle s'intéresse à tous mes maux et à toutes mes peines. Je voudrais pouvoir la consoler, et je l'afflige sou- vent. Cet état est bien terrible pour une personne de son âge, et qui, sans le dire, a, je crois, quelques inquiétudes sur son accouchement et sur la peur d'avoir une fille.
On dit, madame, que le pape envoie un jubilé à toute la chrétienté ; il faut espérer que tant de prières seront favorables aux rois légitimes et protecteurs de la religion. Je n'allongerai point ma lettre pour vous rien dire de mes sen- timents pour vous ; il me semble que vous voyez tout ce que je pense, et c'est tout ce que l'admiration et l'inclination naturelle peuvent inspirer.
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Saint-Cyr, le 30 janvier 1707.
Avez-vous perdu, madame, l'adresse que j'eus l'honneur de vous donner à Marly ? Si cela est il me sera facile de vous la renvoyer. J'ai de la peine à croire qu'on ouvre nos lettres ; et si j'ose, madame, me mettre avec vous, il me semble qu'on nous doit assez connaître pour croire que nous n'écrivons que pour les louanges ou les intérêts de nos deux rois, à moins que vous ne soyez la confidente du commerce que j'ai avec la princesse Anne, ou que je ne sois la vôtre dans celui que vous avez depuis si longtemps avec l'empereur ; car je me souviens bien, madame, qu'on vous en accusait autrefois.
M. de Brancas ne m'apportera-t-il point quelque lettre de vous écrite en toute liberté ? Il me semble que cette voie serait sûre, et je vous avoue que je suis en peine des raisons que vous avez de vous défier, j'ai nuuKlé au maréchal de Villeroy que j'étais dans l'autre extrémité et tiuc je ne me défie presque jamais ; je lui ai mandé aussi qu'il y avait très longtemps que je n'ai rien oui dire de vous, madame. Je croyais vos ennemis las des bruits qu'ils ont fait courir : les derniers venus jusqu'à moi sont ceux de
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votre retour en France, le roi et la reine d'Espagne ne pouvant plus vous souffrir, et notre Roi ne pouvant plus aussi se servir de vous. On a trop tôt vu le contraire, car ils avaient pris le terme trop court. Je n'ai rien su depuis ce temps-là ; j'ai chargé M"^*' de Caylus de m'avertir de tout ce qui vous regarde. A propos de M"^^ de Caylus, elle a passé huit jours chez M'"^ d'Heudicourt, pour la consoler sur ÎM'"^ de Montgon. Le Roi me demanda pourquoi elle était à la cour inco- gnito, puisqu'elle n'en avait jamais été chassée et qu'elle en était sortie d'elle-même ; nous avons trouvé à propos de lui conseiller de voir M"^^ la duchesse de Bourgogne quand elle verra le monde, et de venir à la cour de temps en temps, comme les femmes de qualité qui demeurent à Paris. La bonté dont vous l'honorez, madame, me donne la confiance de vous faire ce détail. J'espère que vous aurez écrit à M'"*^ d'Heudi- court sur sa douleur ; je suis ravie quand on est content de vous et qu'on vous aime ; c'est à vous, madame, à démêler d'où vient ce sentiment. M"^^ la maréchale de Noailles a bien de la joie d'avoir marié sa sixième fille à M. de Gondrin ; mais cette joie est fort troublée par l'état où se trouve M. son mari, qui inquiète fort ses amis. On croit le duc de Guiclie hors de danger, la petite vérole sort bien, et sans fièvre.
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AI'"^ la duchesse du Maine réjouit toute la cour par ses représentations de toutes sortes de pièce. Sa troupe est au-dessus de toutes les autres ; M. de Gondrin en est un des meilleurs acteurs. Il n'y a que M'"^ la duchesse d'Orléans et M™® la duchesse qui en soient exclues, parce que M'o® la duchesse du Maine prétend qu'elles se moqueraient d'elle ; pour moi, je vous avoue que je ne m'en moquerais point, et que ces plai- sirs-là me paraissent plus innocents et plus spi- rituels que de se ruiner au lansquenet ou de perdre sa santé à force de boire, de manger ou de fumer. Je voudrais seulement, par rapport au temps où nous sommes, retrancher un peu de la dépense de Clagny.
Je crois, madame, qu'on apprendra la grossesse de la reine à Madrid par les lettres de France, car nous n'en avons fait aucun mystère, et cette dernière confirmation ne nous laisse plus de doute.
Notre duc de Bretagne se porte parfaitement bien.
Les raisons tic la rcuic pour s'oj^poscr au des- sein que le roi d'I-lspagnc a d'aller à l'armée sont bien fortes ; mais je doute qu'on s'y rende dans les conjonctures présentes. Je serais bien embar- rassée si j'avais cette question à décider, de meilleures têtes que la mienne s'en mêleront.
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J'ai donné votre lettre, madame, à M. le maré- chal de Villeroy ; il doit me charger de la réponse. Comme je le crois plus habile que moi, je n'ose vous dire que sa conduite avec le Roi ne me paraît pas bonne.
Vous êtes donc ravie, madame, de l'heureux accouchement de notre princesse, qui est bien aussi la vôtre, et nous ne sommes pas moins aises d'avoir à en souhaiter un pareil à la vôtre, que nous regardons bien aussi comme la nôtre : il ne faut jamais les séparer.
Vous voulez que la naissance de notre prince soit d'un bon augure : Dieu le veuille ! Vous exhortez le maréchal de Villeroy à me consoler ; mais il voit les objets encore plus noirs que moi : cependant, madame, je suis bien aise de ce que vous vous réjouissez, cela est toujours bon.
Le Roi et M"^« la duchesse de Bourgogne reçoivent très agréablement vos compliments sur la naissance de M. le duc de Bretagne, et sont bien persuadés de leur sincérité ; je vous assure, madame, que vous êtes très-bien avec eux.
Mais, madame, pourquoi écrivez-vous de votre main ? Je conjure la reine de ne pas le souffrir, elle ne peut trop vous consers-er.
Vous faites très bien, madame, de donner part à M°i^ la duchesse Royale de la grossesse de la reine ; notre Roi ne connaît point ces petites
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vengeances, et a pour ses ennemis toutes les honnêtetés convenables ; si on le connaissait, madame, comme vous l'avez connu à votre der- nier voyage, tout le monde l'aimerait.
Je vous ai écrit très imprudemment à Saint- Cyr, et ma main est très lasse : je m'en vais pourtant avoir l'honneur de dire des nouvelles de M'"^ la duchesse de lîourgogne à la reine, et je mettrai cette lettre dans son paquet, atîn qu'elle soit plus respectée ; il faudrait par un autre respect vous adresser la sienne afin que vous la présentassiez.
VI
Marly, fi mars 1707. M. de Langlée (') vous rend compte, madame, de ce qu'il a déjà fait pour commencer à exécuter vos ordres ; il est effrayé de la dépense par la grandeur de la chambre de la reine, il doit vous proposer de vous servir de vos tableaux pour épargner la tapisserie. Comptez que ce que vous lui demandez avec la layette que vous fera M">^ de IJeauvillier vous coûteront plus de cinquante mille écus. Ce n'est rien pour la reine et le prince des Asturics ; mais c'est beaucoup iM)ur l'état présent des affaires.
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Rien n'est plus beau, madame, que la des- cription que vous faites de la cérémonie qui s'est passée à INIadrid : je crois l'avoir vue, et je com- prends que rien n'était plus agréable dans ce spectacle que cette jeune et brillante reine qui en faisait le plus beau personnage comme le plus grand ornement. La camarera mayor n'y gâtait rien, et je crois qu'au moins dans ce moment-là elle était assez satisfaite, la fatigue n'étant pas assez grande pour gâter les autres agréments.
Les afflictions et les maladies ont éloigné d'ici ^L de Chevreuse, et ]\I°^6 ^q Beauvillier n'y vient que très rarement, c'est ce qui fait que le tric-trac ne peut nous rejoindre.
J'ai laissé partir M. de Brancas sans avoir l'honneur de vous écrire par lui, madame ; j'avais justement la fièvre dans ce temps-là : je n'y ai pas un grand regret, ne pouvant me résoudre à écrire ce que je ne voudrais pas qu'on vît. C'est une maxime que j'ai toujours prise pour moi, et que j'ai tâché de donner aux personnes à qui je m'intéresse le plus ; Dieu veuille qu'elles en pro- fitent !
Je suis ravie, madame, de ce que AL l'ambas- sadeur est content. Il doit l'être des dispositions du Roi pour lui, et cet endroit doit le consoler de ce qu'il pourrait craindre des autres, dont je n'ai nulle connaissance. Je suis persuadée,
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madame, que ce petit article, passant par vous, lui sera plus agréable que la réponse que je devrais faire à la lettre qu'il a bien voulu m'écrire.
VII
Suint-Cyr, le 27 uiars 1707.
]M. le maréchal de Noailles est un peu mieux ; son fils partit hier à notre grand regret, car il est bon à tout, et son absence fait un vide. Je me consolerai s'il rend quelque service à nos rois"; sa bonne volonté n'a point de bornes ; c'est un homme vertueux qui aime le bien pour le bien, qui met son cœur dans ce qu'il fait, et qui n'est pas intéressé. On dit que j'en veux faire un général : ni moi ni lui n'y pensons ; et je me flatte, madame, que vous répondriez que j'aime- rais mieux qu'il servît utilement étant capitaine que d'être un général inutile ; je suis assurée qu'il ne m'en dédirait pas.
Vous apprendrez de tous côtés par cet ordi- naire qu'un parti de Courtray, composé de plus de vingt officiers commandés par un colonel, ont formé le dessein de prendre un de nos princes qui sont toujours dehors et qui n'aiment pas la grande suite. Ils sont venus en attendre l'occasion autour de Versailles, et la veille de la Notre-
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Dame, sur les sept heures, ils arrêtèrent M. le Premier, et l'emmenèrent sans rien prendre ni faire du mal à ses gens : ils crurent apparemment, par la livrée, qu'ils avaient un de nos princes. On dépêcha des courriers de tous côtés, et on les arrêta à Ham. M. le Premier mande à M^^ sa femme que ces messieurs l'ont si bien traité qu'il les ramène avec lui. Ce partisan-là, qui est cer- tainement hardi, sera en sûreté pour longtemps. Vous croyez bien, madame, que l'idée de voir un de nos princes enlevé a mis les Français dans quelque émotion. La fièvre me prit une demi- heure après cette nouvelle ; M^^ la duchesse de Bourgogne eut un frisson qui lui dura vingt- quatre heures, car elle est sensible, tendre et peureuse. Elle nous dit pourtant hier avec une simplicité qui charme qu'elle aimerait assez à être prise, pour savoir ensuite tout ce qu'on aurait fait et dit.
Nous savons très-bon gré au duc d'Albuquer- que, madame, d'avoir envoyé trois millions à son roi, et je crois aussi qu'on ne se trompera guère quand on déférera à votre discernement.
Je vis hier M™® la duchesse de Beauvillier qui commence à respirer sur le danger où a été AI. son mari ; elle m'a paru très convaincue qu'il ne fallait pas faire de dépense inutile ; elle me dit que vous la chargiez du meuble du prince
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des Asturies, et qu'elle se trouvait un peu embar- rassée parce qu'elle sait que Langlée en a com- mandé un ; nous en conclûmes qu'elle l'enverrait chercher, afin que ce meuble soit avec un simple bordé d'or,
Versailles.
J'ai commencé cette lettre à Saint-Cyr, ma- dame ; elle a été interrompue par M'"^ la prin- cesse, et la fièvre m'a prise sur la fin de sa visite, ce qui me met hors d'état d'écrire moi-même. Je suis pourtant ravie de savoir M. l'ambassadeur en bonne santé et en bonne humeur. J'ai une grande estime pour lui, et il me semble qu'il est difficile de récompenser des services comme les siens ; je les trouve fort différents de ceux que l'on rend dans son pays, au milieu de sa famille et de ses amis. S'il ne vous avait point, madame, je le trouverais fort malheureux.
Je ne suis point surprise de ce que le Roi a fini l'affaire du chevalier d'Espennes à votre satisfaction, et j'ai été bien aise que toute cette affaire ne vous ait point éloignée de M. le cardinal de Janson.
En arrivant ici, on m'a donné votre lettre du 14. Je l'ai parcourue autant qu'il m'a été possible, car elle est un peu parfumée ; je ne vois rien où il faille répondre présentement.
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M. Fagon est fort d'avis qu'on saigne la reine, et voudrait qu'elle l'eût été plus tôt. Adieu, madame, ma tête s'en va.
VIII
Saint-Cyr, le 10 avril 1707.
La description que vous me faites des dames espagnoles n'est pas agréable, madame, quoique faite agréablement ; elle me fait encore récrier sur le bonheur de la reine de vous voir auprès d'elle. Je vous avoue que je ne la puis plaindre sur la douceur de la société, quand je pense à ce qu'elle trouve en vous ; le reste est aisé à souffrir quand on peut s'en dédommager en particulier avec une personne comme vous ; j'en connais de plus misérables.
Nous avons pensé perdre la duchesse du Lude ; elle est hors de danger par les soins de ]\I. Fagon, qui était de son côté bien malade hier au soir. La comtesse de Gramont est tombée, depuis sa petite attaque d'apoplexie, dans une tristesse, dans une peur de la mort, et dans des larmes continuelles ; on ne reconnaît ni cet esprit supérieur ni ce courage anglais : tout est faible en elle, la mort de son mari l'afflige, elle se trouve abandormée, et rien n'est plus différent
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de ce que nous avons vu en elle que ce qui nous en revient depuis son accident.
Les affaires d'Italie vous affligent, madame ; je crains bien qu'à la fin vous ne me pardonniez toutes mes tristesses. Je les prévois peut-être de trop loin, mais elles ne se trouvent que trop bien fondées. Je crains fort le retour de l'été ; M. le duc de Savoie nous fera tout le mal qu'il pourra, et M. le maréchal de Tessé est parti si découragé, que je ne saurais avoir grande confiance en lui. ÎNI. le duc de Vendôme n'est pas de même ; il se prépare à faire des merveilles, et tout le monde convient qu'il a une armée très- nombreuse et très-bien disposée. Dieu veuille la conduire !
Le retranchement des officiers généraux a affligé bien des gens ; c'est un des malheurs des rois d'avoir à fâcher.
Les mouvements de quelques provinces vous ôteront un peu de troupes ; ne sont-ce pas là, madame, de justes sujets d'affliction, de ne voir point de fin à une si cruelle guerre et de n'en- tendre plus parler que de misère .-' Y en a-t-il de plus touchante que celle de ces seigneurs espagnols dont vous me jxirlez, qui se trouvent ruinés par la fidélité qu'ils ont eue pour leur véritable roi ? Tout votre courage est bien néces- saire, madame, pour porter ce que vous voyez
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et tout ce que vous avez à craindre. Pour moi, je sèche de douleur, et quand vous devriez me gronder encore, je vous dirai que toute ma conso- lation est d'être vieille.
Notre Roi est tranquille, ferme, d'humeur égale, douce, et tel que vous l'avez laissé. Sa santé est très bonne, ses occupations sont les mêmes, et il ne paraît pas qu'il se soit rien passé qui lui ait fait de la peine : c'est quelque chose de sur- prenant et qui m'étonne toujours.
Notre princesse fait tous ses efforts pour se divertir et ne parvient qu'à se fatiguer et à s'étourdir ; elle alla hier dîner à Meudon, suivie de vingt- quatre dames : on devait aller ensuite à la foire et à des danseurs de corde fort renom- més, revenir souper à Meudon, et sans doute jouer jusqu'au point du jour. Elle sera arrivée ce matin, peut-être malade, ou du moins bien sérieuse, car les retours de ses plaisirs le sont toujours.
Notre prince devient fort joli, j'en souhaite un pareil à la reine. Elle s'en occupera donc plus que M'"^ sa sœur, et elle fera fort bien. Ils sont pourtant assez ennuyeux si petits ; il faut au moins qu'ils aient quelque connaissance. La grossesse de la reine est un bon remède à ses glandes ; j'espère bien que sa couche les empor- tera tout à fait.
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A W'isaillcs.
]VIme la duchesse de Bourgogne a un grand mal de tête. M. Fagon a la fièvre, et vient d'être saigné. De quelque côté que je me tourne, je trouve des sujets de peine et d'inquiétude : com- ment, madame, est-il possible que vous veuilliez de mes lettres ?
IX
Sainl-Cyr, le S mai 17u7. Il est bien juste, madame, de remercier le Dieu des batailles de celle qu'il vient de nous faire gagner ; vous avez bien jugé de la joie du Roi et de celle de toute la maison royale ; je ne puis m'empccher de vous en faire le détail. Vous connaissez IMarly et mon logement ; le Roi était s ul dnns ma petite chambre, et je me mettais à table dans mon cabinet, par lequel on passe. Un officier des gardes cria à la porte où était le Roi : (( Voilà M. de Chamillart. )> Le Roi répondit : « Quoi ! lui-même ! » parce que naturellement il ne devait point venir. Je jetai ma serviette, tout émue, et M. de Chamillart me dit : « Cela est bon ! », et entra d.; suite, sui\i de M. de Silly, (juc je ne connaissais point ; et vous croyez bien, madame, que j'entrai aussi. J'entendis donc la
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défaite de l'armée ennemie, et retournai souper de fort bonne humeur. M. le dauphin, qui jouait ou voyait jouer dans le salon, vint bien vite trouver le Roi, et M. le duc de Bourgogne entra un billard {^) à la main. Madame vint, à qui on s'était hâté d'aller dire que M. le duc d'Orléans avait gagné une bataille ; je lui dis qu'il n'y était pas, dont elle est très fâchée, et j'entendis qu'elle disait : « J'apprendrai bientôt que mon fils se sera pendu. » M™*^ de Dangeau quitta la table pour aller écrire à M. son mari, qui était à Paris, et M^^ d'Heudicourt pour aller à la porte de mon cabinet souhaiter un peu de repos.
M^e la duchesse de Bourgogne doit être sai- gnée dans quelques jours, les médecins le croyant nécessaire en quelque état qu'elle puisse être.
Je relis avec plaisir les endroits de votre lettre du 17 avril, où vous me dites les avantages qui suivraient le gain d'une bataille en Espagne. Dieu veuille, madame, que vous ayez été pro- phète !
Je crois que Clément et M'"*^ de la Salle par- tiront vers le 15 ou 20 de ce mois ; vous ne pouvez avoir dans leur profession de plus hon- nêtes gens.
J'ai parlé au Roi, selon l'ordre de la reine, du
(a) Pour qtit^uo di- billard.
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frère de M. de Valouse ; le Roi n'a pas encore repondu précisément
Vous voyez, madame, par ce mélange d'écri- tures, combien je suis libre avec vous ; mon cœur me dit que vous l'approuverez, et que vous êtes aussi assurée de mon respect et de ma tendresse, car c'est très véritablement que je vais jusque-là pour vous.
X
A Saint-Cyr, ce 12 juin (1707).
Je ne crois pas, madame, que jamais personne ait poussé si loin la bonté, la politesse et le respect pour le sang de nos rois que vous venez de le faire par la réception que vous avez faite aux nourrices du prince des Asturies, car je veux espérer que ce sera un garçon. Il est vrai, ma- dame, que je voudrais avoir assisté à ce festin, et que je ne connais guère de fête qui me pût être plus agréable ; vous êtes admirable en tout, et sûre de trouver en moi une admiratrice. Si vous avez passé huit jours sans recevoir de mes lettres, madame, c'est i|uc M. de Torcy en charge (|uelquefois des courriers, car, de ma part, rien n'est plus réglé que le commerce que j'ai l'hon- neur d'avoir avec vous.
Il est vrai, madame, que les affaires d'Espagne
A MADAME DES URSINS I45
sont bien changées. Dieu veuille achever ce qu'il a commencé ! Je crains le siège de Lérida, et qu'on n'y fasse comme lors de M. de Catinat ; j'ai impatience que la saison soit venue d'entrer en Portugal, et que vous les forciez à vous deman- der la paix : accordez-la-leur, madame, et remet- tez-en la conquête à une autre fois,
M. de Vendôme et M. de Marlborough sont toujours à trois lieues l'un de l'autre ; notre général pétille de faire quelque chose, mais il faut que ce soit avec apparence de succès.
M. de Villars suit les ennemis et les met à de grandes contributions. Il leur a écrit une lettre qu'on trouve romanesque ; on dit ici qu'il est fou, mais je vous avoue, madame, que je désire- rais que le Roi eût plusieurs de ces fous-là. Notre armée d'Allemagne ne nous coûtera plus rien : c'est un grand soulagement.
M. le maréchal de Tessé est plus prudent, il voit tout le péril, et me fait mourir de peur ; c'est un côté bien dangereux.
On mande que M. le duc de Savoie a une vapeur qui lui a duré dix heures, et que ce n'est pourtant point une apoplexie. M"^*^ la duchesse royale écrit à ]\i™^ la duchesse de Bourgogne qu'il est toujours languissant et faible, et que la fièvre lui a repris, mais que les accès ne sont pas si violents.
146 LETTRES
Je crois vous avoir mandé, madame, que notre princesse n'est pas grosse, et qu'elle se porte bien ; elle est venue hier faire ses dévotions ici, et y passer la journée. I\I™^ de Caylus a passé quelques jours à \"ersailles, et doit y revenir bientôt. J'ai aujourd'hui avec moi la duchesse de Xoailles. ^'ous me tyrannisez sur les étrangers et sur mes parents ; je vous avoue, madame, que les femmes de ce temps-ci me sont insuppor- tables : leur habillement insensé et immodeste, leur tabac, leur vin, leur gourmandise, leur gros- sièreté, leur paresse, tout cela est si opposé à mon goût, et, ce me semble, à la raison, que je ne puis le souffrir : j'aime les femmes modestes, sobres, gaies, capables de sérieux et de badinage, polies, railleuses d'une raillerie qui enferme une louange, dont le c(rur soit bon et la conversation éveillée, et assez simples pour m'avouer qu'elles se sont reconnues à ce portrait, que j'ai fait sans dessein, mais que je trouve très-juste.
XI
Saint-Cyr, le 10 juin 1707.
M. tic \'endôme est toujoiws dans la même situation ; il prétend que les ennemis seront obhgés de décamper plus tôt que lui. M. le
A MADAME DES URSINS I47
maréchal de Villars va tant que rien ne l'arrête, imposant de grosses contributions ; mais que sert de faire crier l'Empire si nos ennemis entrent en France ? 1X1™^ (\q Nemours a enfin fini sa vie, et tous les prétendants à Neufchâtel sont en campagne. Notre princesse a pris le deuil pour quelques jours, dont je la trouvai hier soir bien parée. Je n'ai vu M. de Vaudemont qu'une fois : je ne laisse pas de savoir qu'il est aimé du Roi. Il s'en va à Commercy ; mais je ne crois pas qu'il y demeure longtemps : il goûte trop la cour pour s'accommoder de la campagne ; il ne trouve rien de plus délicieux que la vie de Marly.
M™® la duchesse de Bourgogne me parait bien plus aise des aventures tristes de M. Clément et de M°^6 de la Salle, qu'elle ne l'aurait été d'un voyage tout uni ; comme vous l'aviez projeté, elle passera d'agréables nuits avec sa garde à la première couche.
M. le duc de Bretagne sort tous les jours quand il fait beau ; il vint hier à 'lYianon en fort bonne santé. Le cardinal de Janson ne pouvait se taire l'autre jour sur le plaisir qu'il avait eu de voir d'un coup d'œil le Roi, Monseigneur, AI. le duc de Bourgogne et M. le duc de Bretagne. M'"*^ la duchesse d'Albe soutint l'autre jour à M'"*^ la maréchale de la Moite que le prince des Asturies
MAIMD.NO.N 10
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serait plus beau, et ne fit pas bien sa cour à notre gouvernante, qui paraît s'affaiblir beau- coup.
J'appris hier qu'on ôte encore des troupes au duc de Noailles du petit nombre qu'il avait. Il sera affligé ; mais on court au plus pressé.
On ne peut guère compter, madame, sur ce qui vous a obligée d'envoyer votre dernier cour- rier. Les ennemis, à ce qu'on dit, ne parlent que de paix dans l'armée de Flandres : il serait rare qu'elle se fît sans que nous le sussions.
M, d'Antin m'a conté la mort de IM™'' de Montespan. Il a été auprès d'elle les trois der- niers jours do sa vie ; elle a été aussi tranquille qu'elle a été agitée sur la mort, dont on n'osait parler devant elle quand elle se portait bien. Elle n'a pas dit un mot de qui que ce soit, ni à son fils qui était présent. Elle dit seulement au gardien des capucins de Bourbon, qui vint l'as- sister : « Mon père, exhortez-moi en ignorante, le plus simplement que vous pourrez. » Les deux princesses sont encore affligées.
Nous sommes dans im lieu ilélicieux. Je ne sais, madame, si vous avez \ u 'l'rianon dans celte saison-ci ; mais, il faut l'avouer, je serais plus à mon aise dans une cave, la paix étant faite à des conditions raisonnables, (jue je ne le suis dans im palais enchanté et parfumé comme celui-
A MADAME DES URSINS 149
ci. M™® la duchesse de Bourgogne y fait tout ce qu'il faut pour détruire sa santé ; elle ne le croira que lorsqu'il n'y aura plus de remède.
XII
Saint-Cyr, le 21 août 1707.
Je meurs de peur, madame, d'avoir trop bien jugé les affaires de Provence. Tout le monde voulait ici que M. le duc de Savoie se retirât ; cependant nous voyons par nos dernières nou- velles qu'il poursuit son entreprise, et qu'il ne nous craint guère, puisqu'il vient de s'affaiblir par un détachement de cinq à six mille hommes, que M. le prince Eugène commande, pour aller on ne sait où ; mais un tel chef ne laisse pas lieu de douter que le dessein ne soit important.
Ce n'est pas vivre que d'être toujours dans ces alarmes-là. Les armées sont en présence en Alle- magne, elles sont toujours à la veille d'une action en Flandres ; on veut en tenter une à Toulon pour chasser les cmiemis d'une hauteur qu'ils nous ont prise : le moyen d'être heureux par- tout ! En vérité, madame, vous avez beau dire, je ne vous crois pas bien tranquille ; le rappel de M. le maréchal de Berwick et de nos troupes ne vous sera point indifférent.
1 50 LETTRES
On dit que les troupes de S. A. R. (^) font de terribles désordres, et même des cruautés ef- froyables en Provence. Il ne fallait pas un moindre mérite que celui de nos princesses pour laire excuser un tel père ; la nôtre est triste, je souhaite de tout mon cœur que la vôtre ne le soit pas.
^^]ine la duchesse de Bourgogne arrive ici et me remet votre lettre du 7 de ce mois ; je suis très-fâchée, madame, que vous changiez de style. Vous ne paraissez guère plus contente que moi, et en \érité les choses ne sont pas disposées à donner de la joie. Un heureux événement à Toulon changerait la face des affaires ; mais un mauvais nous pousserait bien loin ; c'est une incertitude qui me fait passer de si tristes nuits qu'il n'est pas possible que les jours soient bons. Je suis à vous, madame, toujours également, en cpieiciue état que je sois.
Mil
Saiiil-Cyr, et- 28 août 17U7.
Hé i^ien ! madame, tpie dirons-nous de nos jugements ? M. le maréchal de 'l'essé vient de rendre à la 1 r.iiKC \c phis granti ser\ice cpTclle
(«J Le duc de Savoie (G.).
A MADAME DES URSINS I5I
pût recevoir : le siège de Toulon est levé, la marine n'est point anéantie, la place n'est point prise, M. le duc de Savoie va sortir de Provence. Il nous en coûte deux médiocres vaisseaux et dix à douze maisons brûlées. 11 a échoué dans son entreprise, et perdu dix mille hommes par la désertion, par les maladies et les actions qui se sont passées. On dit qu'il a embarqué des troupes pour aller en Catalogne, et nous vous allons rendre celles que nous avions prises avec leur général. Mais à propos de lui, est-il vrai, madame, qu'il est brouillé avec vous et avec M. le duc d'Orléans ? J'ai bien de la peine à croire que vous ne m'en eussiez rien mandé.
Nous attendons à tout moment la nouvelle de l'accouchement de la reine, et j'espère par la santé de S. M. que ce sera un fils.
Je trouvai hier, en m'en retournant à Versailles, M. le duc de Bretagne sur le grand chemin. Je montai dans son carrosse, ne pouvant le quitter. C'est le plus aimable enfant du monde ; il res- semble à M'"^ la duchesse de Bourgogne, et est aussi vif qu'elle ; il se porte à merveille.
Notre princesse a été transportée de joie de voir M. son père sortir de France. Nos princes sont contents par raison, mais affligés véritable- ment de ne pas marcher.
On lu'apporte, madame, votre lettre du 10 de
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ce mois. Nous avons senti comme vous la perte du royaume de Sicile ; il n'est pas possible de tout garder, et il y a du miracle à se soutenir aussi longtemps. Je crains comme vous, madame, que LL. MI\I. CC. ne soient mises encore à de plus rudes épreuves ; mais Celui qui vient de sauver la Provence, et qui a aveugle M. le duc de Savoie dans toute sa conduite, protégera, s'il lui plaît, des princes qui lui sont agréables. Quelque tristes que soient mes idées, je ne puis croire qu'il les abandonnera.
Je suis ravie, madame, de ce que vous me faites l'honneur de me mander sur M. le maréchal de Berwick. J'admire la malice de ces inventeurs de nouvelles, et je ne comprends pas bien quelle utilité ou agrément ils y trouvent. Je ne pouvais croire qu'il fût brouillé avec M. le duc d'Orléans et vous sans que M. l'ambassadeur en mandât rien au Roi, et je me flattais bien aussi que vous aviez assez de confiance en moi pour m'en dire quelque chose.
Vos lettres, madame, sont de bien vieille date ; nous sommes au 28, et elles sont du 10. Nous comptons que la reine accouchera vers le 25, et qu'ainsi nous n'en aurons ('es nouvelles que les premiers jours tic septembre. Nous partons toujours pour Fontainebleau le 12 septembre ; j'ai un grand mal de tête aujourd'hui.
A MADAME DES URSINS I53
XIV
Fontainebleau, le 10 octobre 1707.
Je lirai votre lettre au Roi, madame, c'est tout ce que je puis faire. Elle est pleine de force ; je ne doute pas qu'elle le soit aussi de vérités. Il est vrai qu'on a peine à détruire ici certaines impressions ; et jusqu'à moi, je me suis mêlée de croire que toutes les manières françaises déplaisent aux Espagnols, et qu'il n'aurait pas fallu changer la moindre chose à l'étiquette. On a peine à compter les grands pour rien ; mais je n'en aurais nulle à me soumettre à vos vues, et je voudrais de tout mon cœur que tout ce qui est ici pensât de même ; je ne crois pas qu'il y en ait d'Autrichiens, mais il peut bien être qu'ils sont trop attachés à leurs vues, et que leur poli- tique est fausse.
Je ne saurais me faire une plus agréable idée que de me représenter votre reine portant elle- même son fils pour le présenter à Dieu (») ; je le prie de tout mon cœur qu'il bénisse une famille si pieuse ; je l'espère, et ne puis croire qu'il les abandonne.
Je sens plus la douleur de M. Amclot que je
(a) La reine d'Espagne était accouclit'c le 25 août d'un prince des Asturies.
154 LETTRES
n^ lui ai mandé. Sa conduite, et tcjut ce que vous m'en ayez dit et écrit m'a donné une si grande estime pour lui que je le regarde comme un de mes meilleurs amis, l'estime faisant en moi ce que le commerce fait dans tous les autres.
Je suis charmée de la lettre que le roi d'Espagne me fait l'honneur de m'écrire ; elle est toute pleine de raison et de sentiment, et m'assure pour longtemps contre tout ce que l'on me pourrait dire de son insensibilité. Je ne puis avoir l'hon- neur de lui répondre à cet ordinaire-ci. Il en sera, je crois, de même de l'article de M^^® de Sérv', car je ne sais si je pourrai voir le Roi avant que ma lettre parte. S'il accorde ce que vous demandez, madame, ce sera une grande com- plaisance pour le prince, car on ne peut être sur un plus mauvais pied que cette fille s'est mise ici par toute sa conduite. Ivlle soutient son person- nage avec une insolence qui lui révolte tout le monde, et fait faire des folies à celui dont elle est aimée qui lui font un tort que je ne puis vous exprimer. Le Roi en a parlé plusieurs fois à M. son neveu ; le voyage qu'elle fit à Grenoble, et la faiblesse qu'il eut d'aller s'y renfermer avec elle, détruisit tout l'honneur qu'il s'était acquis à l'affaire de Turin, dont le malheur tombait sur tous les autres et jioint du tout sur lui. Cette créature a la hardiesse de se loger dans le Palais-
A MADAME DES URSINS I55
Royal, et d'avoir fait faire une maison vis-à-vis des fenêtres de M™® la duchesse d'Orléans. Elle a pris une grande partie des meubles de Saint- Cloud ; et Madame la querella il y a quelque temps, à qui elle répondit avec cette même inso- lence. Elle perd entièrement ce prince en l'éloi- gnant de la cour et en lui faisant passer sa vie avec la plus mauvaise compagnie du monde. Ne croyez pas, madame, que je vous parle en vieille dévote effrayée du péché de cette fille ; mais vous savez parfaitement que, dans le mal même, il y a des manières plus honnêtes les unes que les autres. Je ne sais comment cette affaire serait prise en Espagne, mais je vous réponds qu'elle sera très mal reçue ici et pour notre Roi et pour le vôtre : sa piété et la vertu de la reine ne doivent pas honorer un tel scandale, et M. d'Orléans est bien malheureux de demander un tel prix de ses services.
J'ai bien cru, madame, que vous sentiriez la perte de M. le comte d'Egmont : on en dit beau- coup de bien présentement, selon la mode de notre cour, qui croit se justifier en disant du bien des morts de tout le mal qu'elle dit des vivants. On dit que M"i^ la comtesse d'Egmont est inconsolable. Je ne fermerai point ma lettre, madame, sans avoir tenté de parler au Roi ; mais il prend médecine aujourd'hui.
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Au premier mot que j'ai voulu dire au Roi sur M^^® Séry, j'ai été interrompue, et je vous assure, madame, que j'ai eu de la peine à faire écouter cet article de votre lettre. Je suis assurée que si vous voyiez de près ce qui se passe ici par rapport à cette fille, vous penseriez autre- ment que vous ne pensez. Il serait bien plutôt à désirer, madame, que le crédit que vous avez sur ce prince fût employé à le retirer d'un atta- chement qui lui fait un très grand tort, et qui tôt ou tard le fera tomber dans de très-grands inconvénients. Les courtisans vous parleraient là-dessus comme moi, et tout le monde voit avec peine tant de grandes qualités gâtées par une conduite qui ne peut être goûtée. On prétend même que, dans le fond, M. le duc d'Orléans en est bien las, et que ce n'est qu'une générosité et une bonté mal entendues qui lui font soutenir la gageure.
Le Roi ne se rendra jamais là-dessus, madame ; et il faut que vous lui épargniez de nouvelles instances, qui ne feraient que rendre cette affaire encore plus mauvaise ; voilà la première où j'ai trouvé que vous n'avez pas raison. Il n'en est pas de même de celle ilcs recommandations que vous prétendez qu'on fait à votre cour ; le Roi se souvient fort bien qu'il vous a dit qu'il y avait des personnes auxquelles il ne pouvait en refuser,
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mais que vous étiez convenue de ne les point compter quand il ne les ferait pas lui-même. J'ai encore dans ma cassette le traité des articles que vous fîtes dans ma chambre à Marly, et je ne croyais pas qu'on y eût manqué. Le Roi entre dans ma chambre et fait finir ma lettre plus tôt que je ne l'aurais voulu.
XV
Saint-Cyr, le 22 janvier 1708.
Je crois que les inondations qui, comme vous pouvez penser, me font craindre le déluge, peuvent bien contribuer au retardement des courriers ; il me semble que je n'ai passé qu'un ordinaire sans avoir l'honneur de vous écrire.
Je me réjouis avec vous, madame, de toutes les parures que vous avez mises au prince des Asturies. Je suis bien malheureuse en politique ; car je ne me somâens point d'en avoir eu sur l'union des deux nations, que je crois très-difficile à faire.
Vous nous voyez bien des troupes, beaucoup d'argent, et un nombre suffisant d'excellents géné- raux ; vous voyez les ennemis embarrassés et las de la guerre : malheur à ceux qui voient tout le contraire I
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Vous voyez l'archiduc se promenant au bord de la mer, au mois de janvier, dans le dessein d'accoutumer les Catalans à une promenade qui le mette en état de se sauver par quelque misé- rable barque, qui pourrait bien périr ; je le vois aller vers la mer, pour apercevoir des premiers une puissante flotte qui lui amène quarante mille hommes, commandés par le prince Eugène.
Vous voyez le comte d'Oropesa mort ; nous avons bien ouï dire ciu'on a jeté quelques pierres dans son carrosse.
Vous voyez une paix glorieuse qui nous mettra tous en repos et en joie, et j'en crains une plus triste que In guerre. Voyez après tout cela, madame, si je profite de toutes les railleries dont la reine et vous m'accablez.
Il n'y a rien qui y paraisse que M^"*^ la duchesse de Bourgogne soit grosse : elle danse jour et nuit, et mieux qu'elle n'a jamais fait ; elle est embellie à n'être pas reconnaissablc, pourvu qu'elle soit parée. J'ai pensé comme vous, ma- dame, sur la grossesse apparente de cette prin- cesse ; j'aurais bien voulu qu'elle eût été véri- table. Je n'aurais pas cru que la reine se lassât sitôt d'avoir des enfants ; elle n'a rien de mieux à faire dans ce palais solitaire, et S. M. n'a pas été assez incommodée pour craindre une seconde maladie : elles en auront l'une et l'autre (juand
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il plaira à Dieu ; c'est ce qui doit consoler les personnes qui leur désirent des successeurs.
Cette maladie des nourrices qu'on appelle le poil est assez ordinaire et ne passe guère vingt- quatre heures ; nous ne laisserons pas d'avoir de l'impatience de savoir si le prince ne s'en sera pas plus mal trouvé.
L'amusement dont vous parlez, madame, est bien innocent ; j'aurais bien voulu l'introduire dans notre cour, et je crois ces représentations plus honnêtes qu'un jeu continuel, ou des repas très contraires à la tempérance. Je voudrais dans ce moment pouvoir vous envoyer AI"^^ de Caylus av^ec cinq ou six demoiselles de Saint-Cyr : car la déclamation s'y est toujours conservée ; et à l'heure que je vous écris, on joue Esther dans mon antichambre. Il serait très injuste qu'on se moquât des gens de qualité qui ont cette com- plaisance pour le divertissement du roi et de la reine ; il faut qu'ils aient assez bon sens pour ne s'en pas mettre en peine. Serait-il contre l'étiquette que le roi et la reine jouassent eux- mêmes ? J'ai vu, sur le théâtre de mon cabinet à Versailles, une fort jolie troupe, composée de IVI"^^ la duchesse de Bourgogne, la duchesse de Noailles, la maréchale d'Estrécs et M"'' de Melun, M. le duc d'Orléans, M. le duc de Noailles, le jcunô comte de Noailles et M. le duc
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de Berry ; mais il me semble que ce dernier ne jouait qu'à la farce.
Vous aurez de la peine à divertir le roi d'Es- pagne ; mais toutes ces choses-là pourraient divertir la reine : on n'y admet que ce qu'on veut. Cela se faisait ainsi dans mon cabinet, parce qu'il y avait peu de place ; mais il est bien vrai que, dans la suite, on offense ceux qu'on n'y reçoit pas, et c'est ce qui me fit ôter ces spectacles de Saint-Cyr.
Pourquoi voulez-vous contraindre votre roi à m'écrire ? Je vous vois d'ici lui arracher une lettre, qu'il accorde à la complaisance ; je ne peux rien lui mander que ce que je mettrais dans les lettres de la reine ou dans les vôtres, dont vous lui ferez part comme il vous plairait, sans forcer sa bonté à m'écrire de temps en temps : vous ne me persuaderez point, madame, que ce commerce puisse lui faire plaisir.
Il n'est question ici présentement que de bals : il y en a de deux jours l'un ; le roi d'Angleterre et la princesse y viennent ; la reine a toujours la goutte. Le Roi devait l'aller voir aujourd'hui ; elle ne manque pas de visites quand la cour est à Marly.
Je n'ai point ouï parler de ce tremblement de terre à Turin. On dit que M. le duc de Savoie va marier M"c de Suzc avec le prince de Carîgnan.
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Rien n'est plus sincère, madame, que ces assurances de mon respect et de mon attachement que vous voulez recevoir avec tant de bonté. Conservez-moi, madame, avec M. l'ambassa- deur ; mon estime pour lui croît tous les jours.
XVI
Saint-Cyr, le 4 mars 1708.
J'espère que vous aurez eu de la gelée après la pluie, comme nous, et que le Manzanarès redeviendra poudre, au moins pour cet été. Vous mettez, madame, toute ma politique à bout, en me faisant voir que les Espagnols sont fort dociles sur les manières françaises ; j'en suis si peu charmée qu'il n'y en a guère que je voulusse établir et que je ne changeasse, si j'en étais la maîtresse.
Vous vous apercevrez, madame, du manque de généraux où nous sommes ; je n'ose en dire davantage. Ne comptez-vous pour rien six à sept mille hommes en Catalogne .'' mais vous les voyez tous morts, et il est très fâcheux d'avoir à désirer que cela fût. Il ne faut pas se flatter, madame, sur le manque d'argent, et vous ne devez rien oublier pour vous soutenir ; le rabais de la monnaie, en même temps que le change-
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ment de contrôleur général, a fait paraître huit ou dix millions en un jour. M. Desmaretz n'a point l'air désespéré, et tous les gens d'affaires sont ravis de l'avoir.
M. Chamillart a quitté en honnclc homme, sans rien disputer, sans rien retenir, et avec une droiture qu'on ne saurait trop louer. Le maréchal de Villeroy triomphe ; il est ami intime de M. Desmaretz.
M»ie la duchesse de Bourgogne ne se porte pas bien ; mais je crois que ce n'est qu'une suite du carnaval.
La nourrice du duc de Bretagne a été enrhumée deux fois, et le prince aussi : cela, joint à une sixième dent qui se fait trop attendre, a obligé de la changer ; il a repris la nouvelle avec peine et la mord souvent jusqu'au sang, mais j'espère qu'il s'y accoutumera.
11 est certain, madame, cjuc notre j^rlncesse a trop de peur de devenir grosse : la vôtre est si raisonnable que j'espère qu'elle ne prendra point CCS imj>ressions-là, et je les crois très-mau\ aises selon Dieu ; et elles iloivent encore, par bien il'autres laisoiu--, désirer des entants.
Que je suis de votre avis, madame, sur les comédies que \ous ave/, fait représenter ! Ce sont des amusements pleins d'esprit ; il s'en trouve peu dans les nôtres : je ne doute point que vous
A MADAME DES URSINS 163
ne fissiez une aimable cour, si vous étiez en repos.
A Versailles.
Je suis venue ici, madame, pour achever ma lettre, et demander permission au Roi de pouv'oir vous parler de l'affaire d'Ecosse : elle me met dans un étrange mouvement. Vous en apprendrez sans doute les particularités ; mais enfin, madame, le roi d'Angleterre part mercredi, 7 de ce mois, pour être vers le 9 à Dunkerque, et s'embarquer le 10. Le Roi lui donne six mille hommes. Les grands seigneurs écossais ont écrit plusieurs fois qu'ils le recevront. Vous jugez bien, madame, que si Dieu veut bénir cette entreprise, elle fera une grande diversion et peut-être la paix ; si 'vous avez des saints en Espagne, mettez-les en prières. La chose est publique maintenant ; mais on prétend que les ennemis n'auront pas assez de temps pour s'y opposer : ma longue vue les voit pourtant à Dunkerque, nous empêchant de partir, ou, si nous partons, je les vois nous prendre dans le temps que l'on mettra les troupes à terre. Le vent est au nord aujourd'hui ; et c'est celui qui nous est le plus contraires ; cependant je consens de tout mon cceur que la reine et vous voyiez le roi d'Angleterre se mettre à la voile avec un vent du midi, qui le rend en quatre
M.Vl.NTt.NO.N 11
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jours à Edimbourg ; qu'il y soit reçu et proclamé roi d'Ecosse ; que la reine Anne soit contrainte de rappeler ses troupes, et que nous profitions de cet avantage. Je consens même que cette flotte prenne en passant Marlborough, qui s'en va en Hollande pour quinze jours.
J'allai hier à Saint-Germain. La reine (") est dans un état pitoyable ; elle a la goutte, un peu de fièvre, une fluxion dans la tête et une agitation dans l'esprit que vous comprendrez aisément. Elle est ravie de cette lueur d'espérance, elle craint tous les périls auxquels le roi son fils va être exposé ; lui, est transporté de joie de partir. La princesse a eu la rougeole, et ne sait encore rien. Le Roi et Monseigneur y vont demain, et notre princesse y va mardi : voilà une grande affaire si elle réussit ; je ne cesse d'y penser jour et nuit.
C'est le chevalier de l'\)rbin qui passera le roi d'Angleterre ; c'est M. de Gassé qui commandera les troupes françaises : le secret a été gardé longtemps, mais enfin il s'est découvert par tant de sortes de préparatifs qu'il a fallu faire.
J'ai reçu une lettre de M. le cardinal de la Trémoille (b), qui me fait voir qu'il est bien instruit de vos bontés pour moi : il n'avait pas
(<») hn n-iiic (l'Angleterre, vtiive «le Jacques II (G.), (b) Frcrc do M™" dca Ursins (G.).
A MADAME DES URSINS 165
encore eu d'audience du pape ; ainsi il n'a pu que me donner des espérances, mais avec des manières si obligeantes que je ne puis jamais les oublier.
Oui certainement, madame, je vous tiendrai parole, et je me sens un fond d'estime et d'amitié qui pourrait durer plus longtemps que ma vie. Je serai dans une grande impatience de savoir de vos nouvelles sur l'entreprise d'Ecosse, qui sera, je crois, de votre goût. Le Roi y avait été toujours opposé ; il ne s'accommode pas de l'in- certitude des mesures de ce qui se passe sur la mer.
XVII
Saiiit-Cyr, "le 22 avril 1708.
Je reçois en ce moment, madame, la lettre dont vous m'avez honorée le 9 de ce mois : nous avons eu ici les merveilleuses nouvelles que vous dites que M. le duc d'Orléans a reçues, mais ou n'y ajouta aucune foi. La douleur que vous aurez sur celles d'Ecosse augmente encore la mienne ; j'avais cru d'abord la porter fort patiennnent, et j'admirais intérieurement mon courage ; mais la fièvre me prit le lendemain, et fut proportionnée à sa cause, de manière que M. Fagon la distingua
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de toutes les autres, et la nonnna la lièvre d'Ecosse ; elle dura dix jours. Je suis à présent dans un bon intervalle, qui durera autant qu'il })laira à Dieu ; ce qui pourra fort bien finir ce soir, après la coinersatiou que j'aurai eue avec la reine d'Angleterre, qui doit venir souper à Marly avec le roi son fils. Je n'ai point encore vu cette princesse depuis son affliction nouvelle, n'ayant pas été en état d'aller à Saint-Germain. Jamais entreprise n'a eu un si général applaudis- sement que celle-là ; il n'y a eu (entre vous et moi) que le Roi qui en ait toujours eu mauvaise opinion : mais il s'est rendu à la voix publique ; car, depuis M. le dauphin jusqu'au dernier galopin de la cour et aux harengères de la halle de Paris, tout voulait qu'on allât en Ecosse; mais, madame, Dieu ne le voulait pas : il envoie la rou- geole au roi d'Angleterre, qui le relarde dix jours à Dunkerque ; le vent change une heure après (.[u'il a mis à la voile, et le retient vingt-quatre heures à Ostende ; on se méprend pour entrer dans la rivière d'Édnnbourg, et tout concourt à y amener nos ennemis en même temps que nous ! L'habileté el le bonheur de M. le chevalier de Forbin a sauve notre flotte : il sut prendre le vent sur les ennemis ; nous n'avons perdu cjunn seul vaisseau. On avait cru perdre trois petits bâtiments, mais on sut hier qu'ils sont arri\és à
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Brest, et qu'ils nous ramènent le reste de nos troupes. Les troupes anglaises qui avaient passé ne repassent point, et, contre mon ordinaire, je me flatte que c'est qu'il y a du bruit en Ecosse, et que la peur que nous avons faite aux Anglais fera quelque petite diversion.
Je suis ravie, madame, de ce que vous me dites de votre santé : le fond en est bon quand on se guérit en faisant un carême presque aussi austère qu'à la Trappe. Jamais cet exemple ne sera suivi à notre cour, et le Roi aura grande pitié de vous, quand je lui dirai comment vous avez vécu. Je crois, madame, que vous aurez mangé bien des épinards ; mais je voudrais que vous eussiez de bon beurre, et il n'y a pour cela qu'à faire battre de la crème du jour dans une bouteille : il est vrai qu'on en a peu à la fois, et ceux qui en vendent veulent qu'il y en ait beaucoup ; ils assureront qu'il vient d'être battu, et ils peuvent dire vrai ; mais la crème est de plusieurs jours, c'est ce qui le rend mauvais. Comme j'aime fort le beurre, j'ai approfondi cette matière, et il me semble, madame, qu'elle vaut bien ce que vous me dites du gros perroquet de M'"^ d'Hcudi- court (^) : elle ne se serait pas consolée de sa perte s'il avait ajouté à son mérite de perroquet celui des prédictions ; à moins qu'elle n'en eût eu de la jalousie, car vous n'aurez pas oublié qu'elle
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s'en mêle : elle triomphe présentement, ayant toujours soutenu que M"^® la duchesse de Bour- gogne n'était pas grosse.
Je n'ai jamais parlé à M. de Besons ; mais il a ime réputation générale, qui ne peut être sans un véritable mérite.
On est toujours content de M. Desmaretz ; cependant il ne peut pas faire des miracles, et M. Chamillart ne nie pas qu'il ne lui ait laissé les affaires bien gâtées. Ce ministre est revenu de son voyage de Flandres ; il paraît un peu mieux, mais encore abattu. Que j'ai d'impatience, madame, de savoir la campagne commencée par M. le duc d'Orléans, et qu'il profite de la fai- blesse où sont vos ennemis, qui pourront dans la suite se fortifier, si on en croit tout ce qu'on mande de tous côtés I
Je suis fâchée de ce que les glandes reviennent après avoir eu un enfant ; et un second, je crois, serait un lion remède : M""® la duchesse de Bour- gogne ne connaît pas assez son véritable intérêt là-dessus. Pourquoi craignez-vous tant les dents à votre prince, madame ? La chaleur de l'Espagne ne contribue-t-elle pas à les faire percer plus facilement qu'elles ne font ici ? Le nôtre en a huit, et il a mal aux gencives pour les grosses ; il en est un peu jilus inquiet la nuit, et il n'y paraît pas le jour. 11 v a très-longtemps que je ne
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l'ai VU, à cause de ma fièvre et du grand rhume que je craignais de lui donner ; car vous ne doutez pas, madame, depuis que le chevalier de la Triste Figure vous a appris l'estime que le Roi a pour moi, qu'on ne me fasse baiser ce prince toutes les fois que je le vois, quoique j'aimasse bien autant qu'on ne le contraignît point, et à le voir dans son naturel.
Il me semble que, pour une vieille et une ma- lade, voici une assez longue lettre de ma main. La vivacité que j'ai pour vous, madame, m'a sou- tenue jusqu'ici ; mais je suis tombée tout d'un coup, et j'appelle M^^^ d'Aumale à mon secours pour vous dire que M. le duc d'Aumont marie son fils à la fille de M. de Guiscard, qui, par la mort de son