LES

mm iiiiÉis,

Paris. Typogiaphie do Lacour et Ce, rue St-Hyacinthe-St-Michel, 31, et rue Soufflot, 11.

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LES

FLEURS ANIMÉES

PAR

J.-J. GRAINDVILLE ,

Par ALPH. KARK, Par TAXILE DELORD.

JptcmihT _^ JJarfic.

PARIS

GABRIEL DE GO NET, ÉDITEUR ,

RUE DES BEAUX-ARTS, 6.

LES

INTRODUCTION.

Par ALPH. KARR.

Il y a plusieurs manières d'aimer les fleurs.

Les savants les aplatissent, les dessèchent et les enterrent dans des cimetières appelés herbiers, puis ils mettent au-dessous de prétentieuses épitaphes en langage barbare.

Les amateurs n'aiment que les fleurs rares, et les aiment non pas pour les voir et les respirer , mais pour les montrer ; leurs jouissances consistent beaucoup moins à avoir certaines fleurs qu'à savoir que d'autres ne les ont pas. Aussi ne font- ils aucun cas de toutes ces riches et heureuses fleurs que la bonté de Dieu a faites communes , comme il a fait communs le

ciel et le soleil.

t. F. 1

5 LES FLEURS ANIMÉES.

Quand , par un beau jour de lévrier , vous découvrez au pied d'un buisson la première primevère en fleur , vous êtes saisi d'une douce joie , c'est le pre mier sourire du printemps.

Vous rêvez d'ombrages et de chants d'oiseaux.

Vous rêvez de calme, d'innocence et d'amour.

Mais c'est que vous n'êtes pas un véritable amateur.

Si vous étiez amateur , vous ne vous laisseriez pas prendre ainsi à Pimproviste par ces impressions poétiques , vous regar- deriez bien vite si , dans le cœur de la primevère , les étamines dépassent le pistil. Si , au contraire, c'est le pistil qui dépasse les étamines, le véritable amateur ne peut ressentir aucun plai- sir d'une fleur aussi incorrecte ; c'est pour lui moins que les cailloux du chemin ; et si cette fleur se permettait jamais de s'épanouir dans son jardin , il l'arracherait et la foulerait aux pieds.

Pour les savants, il n'y a de rose que la rose simple : rosa canina.

La rose double , la rose à cent feuilles , la rose mousseuse , qui ont change leurs étamines en pétales, sont des mons- tres : absolument comme les savants qui d'hommes, peut-être sim/i/cs et bons , sont aussi devenus doubles et triples par la science.

L'amalcur n'admet plus la rose à cent feuilles ni la

LES FLEURS ANIMEES. 7

rose mousseuse dans ses collections; elles sont communes : ce ne sont plus des fleurs , ce sont des bouquets. L'a- mateur vous dit froidement : voyez ce gain ! ce rosier, c'est moi qui l'ai obtenu de grains , il y a cinq ans. Il n'a jamais voulu fleurir.

Mes amis ont tout fait pour avoir une greffe de ce pré- cieux sujet , mais j'ai tenu bon , j'en resterai seul pos- sesseur.

Mais il est d'autres gens plus heureux , qui aiment toutes les fleurs qui leur font l'honneur de fleurir dans leur petit jardin, ceux-ci doivent aux fleurs les plus pures et les plus certaines jouissances. Mais encore il faut les diviser en deux classes : les uns aiment dans les fleurs certains souvenirs, qui se sont cachés dans leur corolle comme les hamadryades sous l'écorce des chênes :

Us se rappellent que les lilas étaient en fleurs la première fois qu'ils l'ont rencontrée.

C'est sous une tonnelle de chèvre- feuille, qu'assis ensemble , à la fin du jour, ils ont échangé ces doux serments qu'un seul , h Mas! a gardés.

En voulant cueillir pour elle une branche d'aubépine, il s'est déchiré la moin , et elle a mis sur sa blessure un morceau de taffetas d'Angleterre, après l'avoir passé à plusieurs reprises sur ses lèvres roses.

8 LES FLEURS ANIMÉES.

Une autre fois, ils avaient emsemble cueilli des wergis- smein-nicht sur le bord de l'étang. Il y avait des giroflées jaunes sur les vieilles murailles de l'église de campagne ils se rencontraient tous les dimanches.

Ainsi chaque printemps, ces souvenirs renaissent et s'épa- nouissent comme les fleurs .

Mais il vient un moment l'on appelle tous ces jeunes et vrais sentiments des illusions, un moment l'on croit devenir sage parce qu'on commence à devenir mort.

On est alors tout simplemeut en proie à d'autres illu- sions.

Le côté de la lorgnette qui rapetisse les objets n'est pas plus vrai que le côté qui les grossit.

Alors on aime les fleurs , mais seulement pour elles- mêmes.

On les aime pour leur éclat, pour leur parfum et aussi pour les soins qu'elles vous coûtent.

On découvre alors que toutes les richesses des riches ne sont qu'une imitation plus ou moins imparfaite des richesses des pauvres.

On voit que les diamants , qui coûtent parfois tant de honte et dont on est si fier , voudraient bien ressembler tout-à-fait aux gouttes de rosée au soleil levant.

LES FLEURS ANIMÉES. 9

On voit que les fleurs sont des pierreries vivantes et par- fumées.

On voit qu'un tableau qui représente à peu près ces trois arbres et cette pelouse , est payé cent fois la valeur de la pelouse et des trois arbres eux-mêmes. Eh bien ! on va essayer d'imiter cela en marbre ou en bois , puis , si l'artiste arrive à réussir si bien qu'on voie tout de suite ce qu'il a voulu faire , il faudra abattre une demi-lieue de ces vieux hêtres pour faire payer l'imitation qu'il a faite d'un seul.

C'est alors que l'on comprend que Dieu aime les pauvres , et que , comme les petits enfants , il les laisse s'approcher de lui.

Alors aussi , retiré , blessé des luttes de la vie , on se rap- pelle tout ce que l'on a aimé, toutcequi vous a trompé, toutes les fleurs charmantes qui ont porté des fruits tristes et vénéneux , toutes ces promesses devenues des trahisons, toutes ces espérances déçues.

Et quand on est enfermé entre les murs de son jardin , seul avec ses fleurs aimées , on pense qu'on n'a rien à redouter de semblable en cette dernière affection.

Jamais aux fleurs roses du pêcher ne succéderont les capsules vénéneuses du datura, comme aux charmantes fleurs de l'a- mour et de l'amitié ont succédé les fruits amers de l'oubli et £t la haine,

10

LES FLEURS ANIMÉES.

Et quand ces chères fleurs effeuillent leur corolle sous les ardentes caresses du soleil, vous savez en quel mois et à quel jour de l'année suivante elles reviendront à la même place du jardin s'épanouir de nouveau, riantes, jeunes, belles et par- fumées.

Heureux ceux qui aiment les fleurs ! heureux ceux qui n'ai- ment que les fleurs.

Alph. KARR,

LA FÉE

Les antiquaires et les savants ont retrouvé et clairement indiqué l'endroit était situé le paradis terrestre. Nous savons en quels arbres était complantée la propriété céleste, quels terrains elle confrontait au nord , au midi , au levant et au couchant. Grâce à ces investigations, le plan topographique de l'Éden pourrait figurer dans les cartons du cadastre, ou dans les dossiers du con- servateur des hypothèques.

Aucun savant ne s'est occupé de fixer d'une façon exacte la situation géographique du palais de la Fée aux Fleurs. Nous sommes obligés de nous en tenir, à cet égard, aux simples con- jectures. Les uns le placent dans le royaume de Cachemire, les autres au sud-sud-est de Delhy ; ceux-ci sur un des plateaux de i'Hymalaïa, ceux-là au centre de l'île de Java, au milieu d'une

12 LES FLEURS ANIMÉES.

de ces vastes forêts dont l'inextricable et profonde végétation le protège contre les regards indiscrets et contre les recherches des savants antiquaires.

Nous seuls connaissons la route qui conduit au pays des Fleurs, mais un serinent solennel nous défend de l'indiquer. Les journaux y seraient en même temps que nous , et Dieu sait dans quel état ils auraient bientôt mis cette heureuse contrée, qui n'a encore subi qu'une révolution, celle que nous allons ra- conter.

Que le lecteur qui va nous suivre consente à laisser fermer ses yeux par un mouchoir de fine batiste. Visitons ses poches pour qu'il ne puisse faire sur ses pas la semaille traîtresse du Petit- Poucet. Maintenant en route, et que le bandeau tombe au moment

même de l'arrivée.

Ne sentez-vous pas un air plus léger et plus suave que celui qui nourrit ordinairement votre respiration, se jouer dans vos cheveux? Ne distinguez-vous pas, au milieu de l'obscurité qui voile votre regard, une clarté plus vive, plus pénétrante, plus douce que celle du ciel même de la patrie? C'est que notre voyage est terminé , nous sommes dans les domaines de la Fée aux Fleurs.

Voici son jardin se trouvent réunis et vivent dans une égalité fraternelle les produits de toutes les zones, de tous les climats, la fleur éclatante des tropiques à côté de la violette; l'aloès auprès de la pervenche. Des palmiers déploient leurs feuilles en éventail au-dessus d'un massif d'acacias aux fleurs

LA FÉE AUX FLEURS. 43

blanches lavées d'une teinte de vermillon ; des jasmins et des grenadiers confondent leurs étoiles argentées , et leurs flammes

#

de pourpre. La rose, l'œillet, le lis, mille fleurs que l'œil aperçoit sans qu'il soit besoin de les citer, se groupent d'une façon har- monieuse, ou décrivent les plus gracieuses arabesques. Toutes ces fleurs vivent, respirent, et se parlent entre elles, en échan- geant leurs parfums.

Une multitude de petits ruisseaux fuient en capricieux méan- dres sous les pieds des arbres , des arbustes et des plantes. L'onde coule sur des diamants vient se briser et chatoyer la lumière en reflets d'or, d'azur et d'opale. Des papillons de toutes les formes, de toutes les couleurs , se croisent, s'évitent, se poursuivent, planent, tournoient, se posent, ou s'élèvent sur leurs ailes d'améthyste, d'émeraude , d'onyx, de turquoise et de saphir. Il n'y a pas d'oiseaux dans ce jardin; mais on s'y sent enveloppé comme d'une harmonie universelle qui ressemble à un de ces concerts qu'on entend en rêve , c'est la brise qui soupire, murmure, joue et chante sa mélodie à chaque fleur.

Le palais qu'habite la Fée est digne de ces merveilles. Un génie

de ses amis a ramassé ces fils d'argent et d'or qui voltigent, aux

premières matinées du printemps , d'une plante à l'autre ; il les

a tressés, enroulés, façonnés en festons élégants. Le palais tout

entier est bâti avec ce filigrane enchanté. Des feuilles de rose

forment les toits, des liserons bleus comblent les interstices du

léger treillis, et font comme un rideau à la Fée, qui, du reste, se t. i. 2

Ml LES FLEURS ANIMÉES.

trouve rarement au logis, occupée qu'elle est h visiter ses fleurs et à songer à leur bonheur.

Peut-on n'être pas heureuse, quand on est fleur? Cela paraît impossible ; rien de plus vrai cependant. Notre Fée en a fait l'expérience.

Par une belle soirée de printemps , la Fée aux Fleurs , molle- ment bercée sur son hamac de lianes entrelacées, contemplait

paresseusement ces autres fleurs mystérieuses qu'on nomme les étoiles, lorsqu'il lui sembla entendre des frôlements loin- tains , un bruissement confus. Ce sont sans doute les sylphes qui viennent faire leur cour aux fleurs , pensa-t-elle , et bientôt elle retomba dans sa rêverie. Mais voici que le bruit devint plus distinct, le sable d'or cria sous des pas, de plus en plus marqués, la Fée se leva sur son séant, et elle vit s'avancer une longue procession de fleurs. 11 y en avait tie tous les âges et de toutes les conditions ; des roses graves , et déjà sur le retour, marchaient entourées de leur jeune famille de boutons. Les rangs étaient confondus : l'aristocratique Tulipe donnait le bras à l'Œillet bourgeois et populaire ; le Géranium , vain comme un financier, marchait côte à côte avec la tendre Anémone, et la fière Amaryllis subissait , sans trop de dédain , la conversation passablement vulgaire du Baguenaudier. Comme cela arrive dans les sociétés bien organisées au moment des grandes crises , un rapprochement forcé avait lieu entre toutes les fleurs.

Des Lis, le front ceint d'un diadème de lucioles, des Campa-

LA FÉE AUX FLEURS. 15

miles, lanternes vivantes portant un ver luisant allumé dans leur corolle, éclairaient la procession, que suivait, un peu à la débandade, la troupe insouciante des Marguerites.

La procession se rangea en bon ordre devant le palais de la Fée étonnée, et un Ellébore beau diseur, sortant des rangs, prit la parole en ces termes :

« Madame,

« Les Fleurs ici présentes vous supplient d'agréer leurs hommages , et d'écouter leurs humbles doléances. Voici des milliers d'années que nous servons de texte de comparaison aux mortels ; nous défrayons à nous seules toutes leurs mé- taphores ; sans nous, la poésie n'existerait pas. Les hommes nous prêtent leurs vertus et leurs vices , leurs défauts et leurs qualités; il est temps que nous goûtions un peu des uns et des autres. La vie de fleurs nous ennuie : nous désirons qu'il nous soit permis de revêtir la forme humaine, et de juger par nous- mêmes si ce que l'on dit là-haut de notre caractère est conforme à la vérité. »

Un murmure d'approbation accueillit ce discours.

La Fée ne pouvaiten croire le témoignage de ses yeux et de ses oreilles.

Quoi, s'écria-t-elle, vous voulez changer votre existence , semblable à celle des divinités, contre la vie misérable des hommes? Que manque-t-il donc à votre bonheur? n'avez-vous pas pour vous parer, les diamants de la rosée , les conversations

16 LES FLEURS ANIMÉES.

du zéphyr pour vous distraire , les baisers des papillons pour vous faire rêver d'amour?

La rosée m'enrhume, s'écria en bâillant une Belle de- Nuit.

Les madrigaux du Zéphyr m'assomment , dit une Rose ; il me répète depuis mille ans la même chose. Les poètes qui sont d'une académie doivent être plus amusants.

Que me font les caresses du Papillon, murmura une senti- mentale Pervenche, puisque lui-même n'en partage pas la dou- ceur? Le Papillon, c'est le symbole de l'égoïsme, il ne pourrait reconnaître sa mère, et ses enfants ne le reconnaissent pas à leur tour ; aurait-il appris à aimer? Il n'a ni passé ni avenir ; il ne se souvient pas, et on l'oublie. 11 n'y a que les hommes qui sachent aimer.

La Fée jeta sur la Pervenche un regard douloureux qui semblait lui dire : toi aussi ! Elle comprit que ses efforts pour calmer la sédition seraient désormais inutiles, cependant elle voulut faire

une dernière tentative.

Une fois sur la terre, demanda-t-elle à ses sujettes révoltées, comment y vivrez-vous?

Je me ferai femme de lettres, répondit une Églantine.

Et moi bergère, ajouta un Coquelicot.

Je m'établirai faiseur de mariages , maître d'école , maî- tresse de piano, revendeuse de toilette, diseuse de bonne aven-

LA FÉE AUX FLEURS. 17

ture, s'écrièrent en même temps, l'Oranger, le Chardon, l'Hor- tensia, l'Iris et la Marguerite.

Le Pied-d' Alouette parla de ses débuts à l'Opéra, et la Rose jura que lorsqu'elle serait devenue duchesse, elle se donnerait le plaisir de couronner force rosières.

Il y avait une foule de fleurs ayant déjà vécu qui assuraient d'ailleurs que la vie était commode et facile chez les hommes. Narcisse et Adonis s'étaient fait les secrets instigateurs de la ré- volte ; Narcisse surtout, qui brûlait de savoir quel effet pouvait produire un joli garçon dans une glace de Venise.

La Fée aux Fleurs resta pendant quelques instants plongée dans ses réflexions, puis elle s'adressa aux rebelles, d'une voix triste, mais ferme :

Allez, Fleurs abusées, qu'il soit fait selon vos désirs, montez sur la terre, et vivez de la vie des hommes, bientôt vous me re- viendrez.

C'est donc l'histoire des fleurs devenues femmes qu'on va lire dans ce volume. Nous avons recueilli ces aventures au hasard, en parcourant tous les pays, en interrogeant toutes Jes classes de la société, sans tenir compte des dates et des époques. Les fleurs ont vécu un peu partout, peut-être en avez-vous connu sans vous en douter. Il est bien malheureux qu'elles n'aient pas jugé à propos de faire des confidences, ou d'écrire leurs mémoires, cela nous eut évité bien des peines, bien des démarches, et surtout bien des erreurs.

18 LES FLEURS ANIMÉES.

Pour en finir avec cette introduction, nous vous dirons que la Fée n'accorda pas la permission demandée sans se promettre in- térieurement de se venger. Le lendemain, son jardin était désert. Une fleur cependant était restée, la Bruyère solitaire et qui fleurit

toujours.

Symbole de l'amour éternel, elle savait bien qu'il n'y avait pas pour elle de place sur la terre.

BLEUET ET CûpEUGÛT

HISTOIRE

D'UNE BERGÈRE BRUNE,

ET D'UNE HEINE DE FRANCE.

L

Les deux plus jolies filles du village sont, sans contredit, Bleuette et Coquelicot : Bleuette avec ses cheveux blonds et ses yeux bleues, Coquelicot avec sa taille flexible et ses joues bril- lantes d'un rouge vif.

Par ma foi ! disait l'autre jour M. le bailli, Bleuette est charmante, quand elle traverse la grande place du village, l'air modeste, les yeux baissés !

Ventrebleu! s'écriait, dimanche dernier, le seigneur du village, en voyant danser ses vassaux, cette petite Coquelicot a une façon de faire en avant-deux qui ravit ; je suis sûr qu'il n'y a pas à la cour une femme plus gracieuse qu'elle. Voilà pourtant comment sont nos vassales.

20 LES FLEURS ANIMÉES.

Le fait est qu'on ne pouvait trouver deux plus jolis minois que Coquelicot et Bleuette. Elles habitaient la même chaumière, chantaient les mêmes chansons, nourrissaient les mêmes tourte- relles; elles avaient à elles deux un seul troupeau.

La seule chose qu'elles n'eussent pas mis en commun, c'était leur cœur. Bleuette avait promis un tendre retour à Lucas , Co- quelicot avait juré flamme éternelle à Biaise.

A part cela , elles étaient fort sages.

Chacun dans le village aimait Bleuette et Coquelicot, quoique le bonheur excite ordinairement l'envie. Si le loup croquait un mouton ou deux dans les environs, ce n'était jamais le mouton de Bleuette et de Coquelicot ; si maître renard tordait le cou sans pitié aux poules de Mathurin, de Bruneau, de Thibaut, il respec- tait toujours celles de Coquelicot et de Bleuette ; la grêle en tom- bant épargnait les framboises de leurs framboisiers et le raisin de leur treille; leurs ruches étaient pleines d'un mieil éblouissant; elles étaient heureuses, si heureuses, que plusieurs personnes , notamment le magister, soutenaient qu'elles étaient fées ou tout au moins filleules de fées.

Il est certain que lorsqu'elles s'asseyaient sous un arbre, un rossignol s'y posait aussitôt, et lorsqu'elles allaient, bras dessus bras dessous, se promener dans les sentiers, au milieu des blés, le cri-cri et la sauterelle venaient sur le bord du sillon les saluer à leur passage et leur chanter la bienvenue, ainsi qu'il convient à une sauterelle polie et à un grillon qui connaît ses de- voirs.

histoire d'une bergère blonde.

21

II.

t'c» que la bergère Brune et ln bergère Rlondc se disaient avant de se coucher.

Encore une journée de bonheur qui vient de s'écouler , ma chère Bleuette.

Et qui recommencera demain , ma chère Coquelicot.

Regrettes-tu ton ancienne forme ?

Veux-tu cesser d'être femme î . . - .

Non.

j- Ni moi , non plus.

Nous avons bien fait de choisir ce modeste village pour y vivre tranquillement. Le bonheur n'est qu'aux champs.

Avec Lucas qui est si bon.

Et avec Biaise, qui joue si bien de la musette.

Rien n'est doux au monde comme d'être femme.

Pour être heureuse, il faut avoir un cœur.

Puis les deux jeunes filles se mettaient devant leur miroir.

Ne suis-je pas plus jolie que lorsque j'étais simple bleuet ? demandait l'une.

Qui ne me préférerait à tous les coquelicots de la terre ? répondait l'autre.

Voilà ce que la bergère Brune et la bergère Blonde se di-

22 f.ES FLEURS ANIMÉES.

saient chaque soir, après quoi elles s'embrassaient , et s'en- dormaient jusqu'aux premiers roucoulements de leurs tourterelles.

III.

i

Idée d'un Bailli.

Se voyant vieux , cassé , ridé , flétri , le bailli du village eut l'idée de se marier; et de ce qu'il était bossu, boiteux, brèche- dent , chauve, asthmatique, il en conclut qu'il lui fallait la plus jolie fille du village , c'est pourquoi il jeta les yeux sur Bleuette.

IV.

Pensée «l'un Seigneur.

Le seigneur du village habitait une tour lézardée dans la- quelle pénétraient la pluie, le vent, la grêle, la neige, toutes les intempéries des saisons. Il avait, pour domestique, un ma- nant, qui gardait 'es pourceaux le jour , et servait son maître le soir; tout cela ne l'empêchait pas de parler de son château et de ses valets. Du reste , il avait droit de haute et basse jus- tice sur les terres qui ne lui appartenaient plus, et pouvait faire pendre qui lui plaisait à une lieue à la ronde.

Un beau jour, que sa goutte, son catarrhe, ses rhumatismes lui laissaient quelque répit, le seigneur vint à réfléchir qu'il

iiisioihk im mo iîi;h<; kiuî BLONPF. 23

s'était .contenté jusqu'à ri; moment de vivre comme un égoïste, et en brave gentilhomme qu'il était, il prit la résolution ma- gnanime de faire partager à un être vivant les avantages de sa position; il se décida à assurer le bonheur d'une femme. Son choix se fixa sur Coquelicot,

V.

Deux casaques tendres.

Pendant ce temps-la, les deux bergères, sans se douter des honneurs qui allaient fondre sur elles, faisaient tranquillement l'amour avec les deux bergers.

Lucas chantait son martyre avec une casaque de soie vert- tendre; Biaise faisait retentir les échos d'à l'entour du son de ses rustiques pipeaux, avec une casaque d'un bleu non moins ten- dre que le vert de son ami. Lucas avait les cheveux frisés comme la laine de Robin, le mouton favori de Bleuette; les joues de Biaise étaient si arrondies qu'il avait toujours l'air de jouer du pipeau, Quand on les voyait ensemble avec leurs casaques vert- tendre et bleu-tendre, avec leur pannetière ornée de rubans , et leur houlette, tout le monde convenait que doux bergers aussi parfaits que Lucas et Biaise ne pouvaient aimer que deux bergères aussi accomplies que Bleuette et Ooquelieot.

Du reste, Bleuette et Coquelicot avaient promis à loui s ber- gers d'échanger contre, un baiser ta première, nichée de ros- signols qu'ils leur apporteraient. 11 n'y avait qu'un an à attendre

2^ LES FLEURS ANIMÉES.

jusqu'à cette époque, aussi Lucas et Biaise étaient-ils les plus heureux des mortels.

VI.

Réflexion philosophique.

La félicité humaine est fugitive comme l'ombre.

VII.

Regrets.

Comme Lucas et Biaise se promenaient clans la campagne , rêvant au bonheur qui les attendait dans un an, ils rencon- trèrent Bleuette, et Coquelicot qui pleuraient à chaudes larmes.

Les deux bergers se mirent à pleurer sans trop savoir pour- quoi. Lucas sentit le premier le besoin de demander une ex- plication.

Robin, le plus beau des moutons, ma bergère, est-il ma- lade? demanda-t-il d'une voix couleur de sa casaque.

Ma bergère a-t-elle perdu la tourterelle que je lui ai donnée au printemps dernier ? s'informa à son tour Biaise.

Robin se porte bien, répondit Bleuette, mais j'ai vu M. le bailli qui m'a dit : Je veux t' épouser !

Moi, s'écria Coquelicot, j'ai rencontré le seigneur qui m'a dit : Tu seras ma femme.

HISTOIRE D'UNE BERGÈRE BLO\DE. 25

Aussitôt les deux bergers poussèrent d'affreux gémissements. Biaise jura qu'il irait se précipiter au fond d'un gouffre ; Lucas voulut s'étrangler avec le ruban de sa houlette, un ruban que Coquelicot lui avait donné !

C'était un spectacle à attendrir des tigres d'Hyrcanie.

Ce qu'il y a de pire, ajoutèrent les deux bergères, c'est que le seigneur et le bailli doivent venir nous chercher ce soir, et si nous refusons d'obéir, ils mettront sur pied leurs archers et nous forceront à les suivre.

Les deux bergers s'écrièrent qu'on les tuerait avant de leur ravir l'objet de leur tendresse, et tous les quatre reprirent le chemin du village.

La chaumière de Bleuette et de Coquelicot était déjà cernée par les soldats. Le seigneur et le bailli s'avancèrent vers leurs fiancées. Celles-ci voulurent résister, aussitôt les archers les entourèrent. Trop sensibles pour supporter un spectable aussi cruel, Biaise et Lucas s'étaient évanouis.

Hélas! se disaient Bleuette et Coquelicot, pendant qu'on les entraînait, nous étions trop fières de notre bonheur. Mieux valait rester pauvres fleurs perdues dans un sillon ; nous n'en serions pas réduites à épouser un seigneur qui a la goutte, et un bailli bossu. Adieu, Lucas, adieu, Biaise, adieu pour jamais! nous n'avons personne pour nous protéger, personne pour nous sauver.

Comme elles se livraient à ces lamentations, une troupe de

26 LES FLEURS ANIMÉES.

villageois parut sur la route. Tous ces braves gens, les mains pleines de rameaux verts, chantaient en chœur.

0 jour heureux, jour d'espérance Qui mais rend la Heine de fiance, Célébrons

Les cris mille fois répétés de vive Fleur de lis, vive la reine de France, empêchèrenl d'entendre le reste de ce chœur plein de poésie et de couleur locale. La Reine venait d'arriver.

Le seigneur surpris ne put lui offrir les clés de son château sur un [ilat d'or, ce qui le contraria beaucoup. Le bailli pris à l'improvisle se vit dans l'impossibilité de lui adresser un dis- cours, contre-temps qui l'aurait rendu malade s'il n'avait pas se marier ce jour-là.

VIII.

Fleur <lc lis Itciiic «!c France.

A la v ue de la Reine, Rleuette et Coquelicot sentirent l'espé- rance renaître au fond de leur cœur.

La Reine était belle et jeune comme elles ; sa taille élevée et flexible, son teint pâle, ses yeux d'une grande douceur, impri- maient à toute sa personne un charme secret et puissant. En la voyant on se sentait attiré vers elle.

Les deux bergères se précipitèrent à ses pieds, et baisèrent

G de GrONET, Editeur

llïSTOlRK n'iNK itKktiÈRiî BLONDE. 27

les pans de sa bngue robe blanche. Toutes deux pleuraient.

La Reine les releva avec bonté , et leur demanda ce qui pou- vait causer leur chagrin.

Le seigneur du village veut me forcer à l'épouser.

Il faut que je devienne la femme du bailli, répondirent à la fois Coquelicot et Bleuette.

La Reine en souriant reporta son regard des deux jeunes filles aux deux vieillards. Ce court examen lui suffit.

Suivez-moi, dit-elle aux suppliantes , nous aviserons. 11 ne sera pas dit que la Reine de France aura vu répandre des larmes sur son passage, sans chercher à les essuyer.

Aussitôt le cortège se mit en marche, et les paysans suivirent la Reine en faisant retentir l'air c[e leurs acclamations; ils chau- lèrent plusieurs autres chœurs de circonstance que l'on retrou- vera facilement dans tous les opéras-comiques.

Fleur de lis avait dans les environs une maison de plaisance dans laquelle, chaque été , elle venait oublier les soins du trône et de la grandeur. C'est qu'elle conduisit les deux bergères. Avant de se retirer dans ses appartements, elle lit venir le sei- gneur et le bailli. Au lieu de les accueilli]' durement, comme ils le méritaient, elle leur ht une petite semonce plus amicale que sévère, leur montra le danger des unions disproportionnées, leur fit voir tout ce qu'avait de criminel l'emploi de la violence en amour, et ce discours achevé, elle leur permit, puisque le mariage paraissait leur convenir, d'épouser une de ses dames

28 LES FLEURS ANIMÉES.

d'honneur qu'elle doterait richement. La plus jeune de ces daines d'honneur avait dépassé la cinquantaine.

Gela fait, elle ordonna qu'on la laissât seule avec les deux bergères.

Dès qu'elles se trouvèrent réunies toutes les trois, la Reine ôta son diadème, ainsi que l'écusson aux fleurs de lis d'or fixé sur sa robe ; mais son air de majesté lui était resté, et les deux bergères continuaient à la regarder comme on regarde les grands de la terre, les yeux baissés et en tremblant.

Fleur de lis parut prendre plaisir un instant à voir cet em- barras. Cependant elle rompit le silence la première.

Gomment, mes chères sœurs, ne me reconnaissez-vous pas?

A ces mots, Bleuette et Coquelicot levèrent la tête. Un secret pressentiment, un éclair rapide, traversèrent en même temps leur esprit et leur cœur.

Le Lis ! s'écrièrent-elles à la fois.

Moi-même, répondit la Reine, qui ai deviné tout de suite sous ce costume de bergère mes deux compagnes Bleuette et Coquelicot. Les fleurs se doivent un mutuel appui sur la terre, que je suis heureuse d'être arrivée à temps pour vous sauver des entreprises téméraires de ce vieux seigneur et de ce vilain bailli !

Les trois fleurs se mirent alors à parler de ce qui leur était arrivé depuis qu'elles avaient quitté le jardin de la Fée. Bleuette

HISTOIRE D'UNE BERGÈRE BLONDE. 29

et Coquelicots' étendirent longuement sur le bonheur d'être aimées par des bergers tels que Biaise et Lucas.

Aimée ! murmura le Lis , oh ! oui, ce doit être bien doux ! Bleuette et Coquelicot n'entendirent pascette réflexion, elles ne

songeaient qu'à complimenter Fleur de lis de la position bril- lante et du rang élevé qu'elle occupait dans le monde.

Ne vous hâtez pas tant de me féliciter, reprit le Lis, écoutez auparavant mon histoire :

Il y a plusieurs années de cela, j'habitais, sur les bords d'un lac solitaire, un petit castel caché dans les arbres de la forêt. Le matin je me levais avec l'aurore et je saluais l'apparition du so- leil ; le soir je le suivais à son déclin, et il me semblait que son départ m'enlevait la vie, comme s'il eût été l'unique principe de ma force, chacun de ses rayons en disparaissant me laissait plus inclinée vers la terre. Les étoiles scintillantes me rendaient ma vigueur ; j'aimais le soir à rester assise sur ma terrasse, et à sentir sur mon front et dans mes cheveux trembler les perles de la rosée. Quelquefois , quand la chaleur était trop forte, j'aimais aussi à me pencher sur le lac et à respirer la fraîcheur de son onde qui me renvoyait mon image.

J'avais pour toute société une Hermine qui s'était retirée loin de tous dans cette solitude. Soir et matin , elle venait bai- gner dans le lac sa blanche et délicate fourrure. L'Hermine me dit qu'en me voyant, elle s'était sentie attirée vers moi par une secrète sympathie ; nous paraissions avoir le même goût de la

II

30 LES FLEURS ANIMÉES.

solitude, la même horreur de tout vulgaire contact, la même pureté.

Sans trop m'en rendre compte, moi aussi j'aimais l'Her- mine.

J'aurais pu vivre ainsi toujours heureuse , grâce au soleil , aux étoiles, à la rosée, à la fraîcheur du lac, et, je dois le dire aussi, grâce à l'amitié de ma sage compagne l'Hermine , lorsqu'un jour, un voyageur égaré vint frapper à la porte de mon castel. Je fus forcée de lui accorder l'hospitalité, attendu la violence de l'orage.

L'étranger était vêtu du costume de chasseur ; il était jeune, il avait l'air noble et franc. Il m'apprit qu'entraîné par l'ardeur de la chasse, il s'était trouvé séparé de sa suite; ne pouvant retrou- ver sa route au milieu de la tempête, il s'était décidé à frapper à la porte de mon château, sans espérer, ajouta -t-il, y trouver aussi belle châtelaine.

Ces quelques mots me firent rougir.

Après lui avoir fait préparer un repas et tout ce qui convenait à sa situation, je voulus me retirer.

Pardon, dit alors l'étranger d'une voix douce et vibrante, mais si vous me fuyez, je vais croire que, jouet d'une illusion douce et cruelle à la fois, j'ai vu passer une fée dans mes songes. Si vous êtes femme, restez.

Malgré moi je restai.

t

HistoirS d'une bbrqèrë bi.onde. 31

Gomme nous allions nous mettre à table, un grand bruit de chevaux, de cors et de fanfares, se fit entendre à la porte du châ- teau. C'était la suite de mon hôte qui s'était mise sur ses traces, et qui venait le chercher. L'inconnu, mes chères sœurs, c'était le roi de France.

Pour prendre congé de moi, il tléchit le genou, et prenant ma main, il lui imprima un baiser en me disant tout bas : H faut que je vous quitte, ô la plus noble et la plus belle des belles, mais je reviendrai.

Il ne tint que trop sa promené.

Je parlai à l'Hermine ma confidente des assiduités du roi, et des offres de mariage qu'il me faisait.

Songe , répondait-elle , que la véritable grandeur , la vé- ritable pureté, ne peuvent exister que dans la solitude. Prends exemple sur le Lis, mon enfant. Il n'est si beau que parce que à sa beauté il joint un air de candeur et d'innocence qui ravit le cœur.

A cette allusion, je me sentis troublée. Hélas! pensai-je, elle ne connaît pas l'accès d'orgueil dont le Lis a été pris le jour il a demandé à cesser d'être fleur. Je me promis bien cependant de suivre les conseils de l'Hermine.

Mais le roi mettait tant d'o bstination délicate, tant de passion ardente à me convaincre, que je finis par consentir à le suivre. Je n'étais plus fleur, j'étais femme : ma faiblesse fut celle de mon sexe.

32 LKS FLEURS ANIMÉES.

Le roi me parlait du bien qu'on pouvait faire sur le trône, du charme qu'il y a à se faire aimer. Puis il ajoutait que je devais porter bonheur à lui et à sa race. Je me laissai couronner.

Adieu, maintenant, au soleil, aux étoiles, aux perles de la ro- sée, à l'onde du lac ; l'étiquette me gouverne et m'obsède, je lan* guis au milieu de la foule des courtisans. Ma vieille amie l'Hermine, à qui j'avais fait accorder ses grandes entrées, ne vint plus au palais, crainte de se souiller. L'autre nuit, j'ai eu une vision me- naçante. J'ai vu les lis traînés dans la boue, et une jeune et belle reine qu'on menait à l'échafaud.

Combien je regrette le temps où, simple fleur, j'étais le sym- bole chéri de l'innocence ! On m'effeuillait alors sous les pas des vierges et des chastes épouses ; les anges porteurs des messages du ciel, s'arrêtaient un moment pour se reposer dans ma corolle, et le lendemain ils m'enlevaient avec eux dans leurs bras, et me présentaient aux hommes comme un gage nouveau de la bonne nouvelle qu'ils venaient leur annoncer. Je vivais d'air, de soleil et de lumière. Mais nuits se passaient à contempler les étoiles et à m' enivrer des concerts confus qui se chantent dans l'ombre, tandis que maintenant...

La reine se mit à pleurer.

Bleuette et Coquelicot essayèrent de la consoler. Elles lui dirent qu'il ne fallait pas s'exagérer ses chagrins, que chaque position avait des inconvénients plus ou moins grands, et que le malheur pour elle avait été d'en choisir une trop élevée , après quoi elles se citèrent comme exemple. Si , au lieu d'être reine,

HISTOIRE D'UNE BERGÈRE BLONDE. 33

tu étais une simple villageoise , comme nous , ajoutèrent-elles , tu ne te plaindrais pas de ton sort? Du temps que tu étais lis, ma chère , tu étais un peu sujette au péché d'orgueil ; ce défaut pourrait te jouer de vilains tours, il faut t'en méfier et prendre patience.

Ces choses raisonnables dites, Coquelicot et Bleuette deman- dèrent à la reine la permission de se retirer, afin d'aller tirer d'in- quiétude Biaise et Lucas. Cette permission leur fut octroyée. La reine y joignit deux gros diamants pour elles, et deux paires de breloques pour Biaise et pour Lucas.

IX. lie retonr.

Comme elles traversaient les cours du palais, les courtisans, qui se trouvaient réunis en très grand nombre, ne purent s'em- pêcher de s'écrier : Palsambleu ! voilà deux jolies filles !

Coquelicot et Bleuette ne tournèrent seulement pas la tête, en entendant ces doux propos, tant elles avaient hâte de revoir Lucas et Biaise.

Elles se mirent à marcher, puis à courir ; les voilà franchissant les hautes prairies de luzerne, foulant aux pieds le trèfle, effrayant dans le sillon l'alouette sur son nid, et la grenouille endormie sur le bord d'un ruisseau ; elles vont, elles vont, reprenant ha- leine, marchant et courant tour à tour.

Si bien qu'elles arrivèrent au village avant la nuit.

o/j LKS FEULES ANIMÉES.

Elles s'élancèrent vers la chaainière, croyant retrouver sur le seuil Biaise et Lucas résolus à mourir de désespoir sans quitter ces lieux chéris.

Elles rencontrèrent deux noces.

C'étaient Lucas qui se mariait avec Margot , la fille à Gros- Pierre, et Biaise qui épousait Flipolte, la nièce à Gros-Jean.

Les ingrats avaient encore à leur chapeau les rubans donnés par Coquelicot et par Bleuette.

En voyant la casaque bleu-tendre et la casaque vert -tendre aux bras de leurs rivales, Bleuette et Coquelicot se sentirent frappées comme de la foudre. Elles tombèrent pour ne plus se relever. Lucas' et Biaise perdirent ce jour-là deux cœurs dévoués et deux jolies paires de breloques.

X.

UTutto finiscc.

Dans le cimetière du village on éleva une tombe modeste à Bleuette et à Coquelicot. Les amants des alentours y viennent chaque année en pèlerinage.

Des bleuets et des coquelicots croissent en abondance autoui de cette tombe ; nulle part leurs couleurs ne sont aussi vives et aussi tendres. On dirait que les fleurs ont retenu quelque chose du caractère des deux bergères.

L'histoire chercha longtemps en vain un modèle d'héroïsme amoureux à leur opposer.

HISTOIRE D'UNE BERGÈRE BLONDE. 35

La sauterelle et le grillon ont fixé leur séjour dans le haut gazon qui entoure le tombeau de Bleuette et de Coquelicot. Le jour et la nuit ils font entendre des chants tristes comme une complainte.

Un rossignol, caché dans les branches du saule voisin, vient aussi avant le lever du jour chanter ses adieux aux deux ber- gères.

Les papillons et les abeilles se promènent seuls au milieu des fleurs voisines ; le taon indiscret , la mouche bourdonnante , n'osent pas troubler du bruit de leurs ailes le silence du mau- solée.

Toutes les fois qu'il traverse le cimetière, le magister ne manque pas de cueillir des fleurs sur le tombeau des deux vic- times. « Mes enfants, dit-il à ses élèves en leur montrant le bleuet et le coquelicot , celui-ci signifie délicatesse , celui-là , consola- tion. » Deux qualités qui n'ont pas un rapport des plus directs avec l'histoire que nous venons de raconter ; mais nous devons nous incliner devant le magister ; il connaît mieux que nous le langage des fleurs. La jeunesse du village ne s'en plaît pas moins à lui tirer la queue et à lui faire d'autres niches, quand elle en trouve Poccasion.

Pour se disculper aux yeux de la postérité, d'avoir causé la mort de deux bergères aussi charmantes que Bleuette et Coque- licot, Lucas et Biaise ont affirmé sous serment, à leur lit de mort, qu'ils avaient cru le mariage avec le bailli et le seigneur définiti- vement consommé.

36 LES FLEURS ANIMÉES.

Lucas et Biaise, bourrelés de remords, moururent cinquante ans après leurs victimes. On écrivit sur leur tombe :

Ici reposent Biaise et Lucas. Ils furent

Bons pères, bons époux, bons bergers. Qui que tu sois, Arrête, et donne une larme à leur mémoire, Une prière à leur âme. R. I. P.

CrHASEL.

On aime les (leurs, on en préfère une à toutes les aut res.

C'est la fleur du souvenir , la fleur de l'amour, la fleur de la jeunesse; c'est celle qu'on cueille aiu premiers jours du printemps de la vie.

On associe le nom et les traits d'une personne aimée à l'idée d'une fleur qui vous la rappellera toujours.

Pour les uns, c'est la rose, le jasmin , le lilas, l'héliotrope , la verveine; pour les autres, la pervenche, la violette ou la pensée. Pour tous, le souvenir d'une femme est inséparable de celui d'une fleur.

Le parfum de la fleur préférée donne une espèce d'ivresse qui laisse la tète et porte sur le cœur.

Sa vue vous arrache au présent , vous vivez dans le passé , vous revoyez l'étroit sentier vous passiez tous les deux en frôlant les buissons chargés de rosée, le ruisseau qui reflétait son image; vous entendez sa voix, sa douce voix, qui vous ap- pelle.

D'autres fois encore, vous vous dites : C'était la fleur qu'ai- mait ma mère, ou dont ma sœur se parait.

Et vous pensez à votre enfance, à votre mère qui vous regarde d'en haut, à votre sœur, si chaste, si pure, si belle, que Dieu la prit pour en faire un de ses anges .

38 LES FLEURS ANIMÉES.

Malheur à celui qui n'a pas senti ses yeux se mouiller de larmes à la vue d'une certaine fleur ! Celui-là n'a été ni un enfant ni un jeune homme ; il n'a eu ni mère, ni sœur , ni fiancée; il n'a jamais aimé.

On porte la fleur préférée à sa boutonnière, on en suspend un rameau au chevet de son lit , on en envoie un bouquet à ses chers amis.

La fleur préférée porte bonheur.

11 faut avoir sa fleur sur la terre, et son étoile au ciel.

Méfiez-vous de ceux qui riront de cette superstition.

Ma fleur préférée, c'est le jasmin.

Pendant qu'il fleurit , il me semble sentir quelque chose de vif , de doux , de pénétrant au fond de mon cœur , une espèce de bien-être qui disparaît quand le jasmin commence à se flétrir.

11 existe comme une union intime entre moi et le jasmin.

11 est vrai qu'il me rappelle tant de choses! Mais ce n'est

pas mon histoire que je veux vous raconter ; vous la savez , parce que cette histoire est aussi la vôtre.

Fleur préférée, douce et charmante fleur dont on dit le nom tout bas , comme celui d'une femme aimée , le cœur qui ne subit plus ta mystérieuse influence est un cœur flétri à jamais.

11 bat encore, mais il ne palpite plus ; il vit, mais il a cessé de sentir.

Garde longtemps pour moi ton parfum , garde-le toujours , et qu'on grave ces mots sur ma tombe : Un seul amour , une seule fleur !

G de tONET, Editeur.

LE POÈTE JACOBUS

CRUT AVOIR TROUVÉ LE SUJET D'UN POÈME ÉPIQUE.

Chapitre dans lequel se trouve résumé tout ce que les anciens et les modernes ont écrit sur le Langage des Fleurs

I.

les Fleurs parlent.

La Pensée se promenait sur la terre, ne sachant se fixer.

Elle avait successivement frappé à bien des portes sans être admise nulle part. D'abord, elle s'éta;t offerte comme dame de compagnie à un bas-bleu fort célèbre ; elle avait essuyé un refus.

Un philosophe de grande renommée n'avait pas voulu de la Pensée, même comme femme de ménage.

Repoussée successivement par un académicien , par un ministre , par un prédicateur, par un peintre , par un roman- cier, par un scupteur, la pauvre Pensée résolut de quitter la ville et de reprendre le cours de ses voyages.

Elle se mit donc en route par une belle matinée de printemps,

ftO LES FLEURS ANIMÉES.

peu chargée de bagage, mais ferme, résignée, prête à supporter courageusement tous les inconvénients de sa situation.

Enfoncée dans ses méditations, la Pensée marchait sans s'apercevoir de la longueur du chemin ; le soir venu cependant, la fatigue la prit , et jetant les yeux sur les environs, elle chercha un endroit elle pût demander l'hospitalité.

La façade d'un château brillamment illuminée resplendissait à quelques pas de la route. Elle se dirigea de ce côté. Le maître du château, la table dressée sur la terrasse, assis sous une tente de soie, chantait, buvait, mangeait, riait avec ses amis.

Ouvrez-moi , fit une voix faible qui parvint cependant jusqu'à l'oreille des convives.

Qui êtes-vous! demanda le maître du château. Si vous êtes un gai compagnon sachant charmer les heures lourdes de la vie, entrez.

La voix répondit : Je suis la Pensée.

Valets, fermez les portes, chassez cette hôtesse maussade, cette compagne importune qui fait qu'on se souvient. Oublions ! oublions !

Le maître du château rempli sa coupe et but à l'oubli.

J'aperçois là-bas une chaumière modeste, se dit la Pensée , qui pour se délasser un moment s'était accoudée sur un vase de marbre placé à l'entrée du château : les pauvres sont tou- jours hospitaliers , allons leur demander asile pour la nuit ; je suis fatiguée, et je commence à sentir les atteintes de la faim.

LE POÈTE JACOBUS. fti

Elle prit le chemin de la chaumière.

Pan ! pan ! pan !

Qui va là?

L'hospitalité, s'il vous plaît !

Si vous voulez vous contenter d'un morceau de pain , d'un verre d'eau, et un peu de paille fraîche, dites-moi qui vous êtes, et entrez.

Je suis la Pensée !

Arrière, maudite ! tu viendrais troubler mon sommeil. J'ai arrosé le champ de mon maître de ma sueur, et maintenant il se réjouit dans la joie des festins, tandis que ma femme pleure et que mes enfants ont faim. Si demain je veux avoir la force de recommencer mon travail, il faut que j'oublie. Tu troubles le repos de l'âme et du corps ; va-t'en, je ne t'ouvrirai pas.

Ainsi, ni le riche ni le pauvre ne voulaient de la Pensée. Elle s'assit au rebord du fossé et laissa tomber son front dans ses mains.

Un jeune homme vint à passer sur la route ; il marchait en regardant les étoiles et en murmurant tout bas des mots et des phrases qui lui faisaient ouvrir énormément la bouche et écarquiller les yeux.

Un soupir étouffé que poussa la Pensée l'avertit qu'un être souffrant avait besoin de son secours. 11 s'approcha de la voya- geuse, lui prit la main, et la voyant belle quoique toujours grave et recueillie, il lui demanda en grasseyant un peu pourquoi elle pleurait.

62 LES FLRURS ANIMÉES.

La Pensée lui répondit qu'ayant fait un long voyage, elle avait vainement demandé l'hospitalité à la chaumière et au château, personne n'avait voulu la recevoir.

Pauvre enfant ! reprit le jeune homme en accompagnant ses paroles d'un geste tragique.

Il passa un bras autour de la taille delà Pensée, et l'aida à se relever ; puis il Lui montra dans un massif d'arbres une petite lumière lointaine qui brillait.

C'est la maisonnette que j'habite ; venez, vous y passerez la nuit en sûreté. Sous quel nom faut-il que je vous présente à ma mère ?

On m'appelle, répondit-elle en hésitant, la Pensée.

Alors le jeune homme frappa des mains en signe de joie, et passa le premier pour indiquer à la Pensée le chemin de la mai- sonnette.

A son tour, la Pensée voulut connaître le nom de son hôte. Je suis, lui dit-il, un homme de fantaisie connu dans la contrée sous le nom de Jacobus le Poète.

Il vivait dans une maisonnette au milieu des bois, seul avec sa mère, qui lui racontait des histoires de fées et des légendes d'enchanteurs. Ces contes le charmaient encore , car Jacobus avait à peine dix-huit ans, ses joues étaient rouges, ses cheveux blonds , et ses gros yeux bleus brillaient à fleur de tête. On le trouvait beau dans la contrée.

La mère de Jacobus, quand elle sut quelle voyageuse il avait

LE POÈTE JACOBUS. 43

recueillie, voulut elle-même mettre le couvert de la Pensée. Nous serons bien malheureux, se dit-elle, si elle ne donne pas à mon fils l'idée de quelque bon gros livre, qui nous rappor- tera de l'argent, et le fera bien venir du prince. Mais la Pensée s'opposa à ce qu'on fît trop de préparatifs. Peu de chose suffit à sa nourriture, elle eut bientôt repris ses forces, et elle se trouva en mesure de faire des observations sur tout ce qui l'entourait.

La salle ils se trouvaient ressemblait à une serre, tant elle était pleine de fleurs et d'arbustes : celles-ci grimpaient contre les murs, celles-là s'accrochaient en arabesques au plafond ; il y en avait qui entr'ouvaient à peine leurs boutons à côté de leurs voisines épanouies; d'autres dont les feuilles déjà ter- nies se détachaient lentement, et qui pour cela n'en parais- saient pas moins belles. Des livres ouverts ou fermés , marqués à certains endroits de feuilles vertes , pour indiquer les passages favoris, étaient disséminés et parmi les vases. Les rayons de la bibliothèque de Jacobus étaient des branches d'arbustes ou des touffes de fleurs.

Le regard attaché sur la Pensée, le poète oubliait de prendre son repas : jamais il n'avait vu de femme aussi belle, et d'une beauté si attachante. 11 aimait surtout son œil calme et profond, qui semblait n'avoir qu'à se fixer sur un objet pour lui commu- niquer aussitôt un charme plus doux, une chaleur plus féconde.

La Pensée comprit qu'il était de son devoir de remercier son hôte, mais Jacobus l'arrêta au premier mot qu'elle voulut pro- noncer à ce sujet.

llll LES FVEURS ANIMEES.

La maison vous entrez est bénie, s'écria-t-il, en ayant soin de suivre exactement la ponctuation et de scander chaque phrase; votre présence seule comble l'homme de tous les biens. C'est vous, ô Pensée, qui donnez la force àl' âme du jeune homme et qui rajeunissez le cœur du vieillard. Avec vous, les heures de la vie s'écoulent sans connaître la lassitude et l'ennui ; sans vous, la durée des jours parait trop longue, et le temps, qui n'a plus d'ailes, vous écrase sous son poids. Restez dans ma demeure, tout ce qu'elle renferme est à vous ; fixez-vous près de moi, belle voyageuse, seriez-vous mieux qu'ici ?

Jacobus ne disait pas que les idées de sa mère germaient aussi dans sa tète, et qu'il espérait mettre à profit dans l'intérêt de sa gloire le séjour de la Pensée.

Elle sourit de la naïveté du jeune poète , ce qui ne l'empêcha pas de sentir vivement le bon accueil qu'il lui fai- sait. Elle résolut de se montrer reconnaissante.

Jacobus ne put fermer l'œil de toute la nuit : l'idée de rece- voir la Pensée sous son toit lui donnait comme une espèce de fièvre. Son cœur battait, son front était brûlant, un feu étrange brillait dans ses yeux. Voyant qu'il appelait en vain le sommeil, il se leva et descendit dans la bibliothèque, pensant que la vue de ses fleurs le calmerait.

11 entra donc et s'approcha d'une aubépine. Gom ne il s'in- clinait pous aspirer son parfum , il lui sembla entendre une voix douce qui s'élevait du fond de la corole.

Respire mon haleine, ami; une seule de me < branches,

LE POÈTE JACOBUS. &5

jachée au milieu des haies, suffit pour embaumer les environs; je suis la fleur des premiers printemps, je suis l'Espérance !

Jacobus ! Jacobus ! fit une voix cristalline.

Le jeune homme se retourna, et aperçut un Liseron qui le regardait avec ses petits yeux bleus et qui lui disait : Moi je me livre à tous les soufles qui passent, je cours çà et à l'aventure, m' accrochant aux branches du chêne;, serpentant dans la bruyère, vivant tantôt avec les grands et tantôt avec les petits ; ne m'oublie, pas, je suis le Caprice.

Moi, je représente les liens d'amour, s'écria un Chèvre- Feuille.

Une Clématite voulut prendre ta parole, mais un Érable l'interrompit.

Je suis l'Érable aux fleurs éclatantes, aux branches dures, le symbole de la réserve ; écoute mes conseils, Jacobus. Méfie- toi de la Clématite qui grimpe sournoisement le long des murs , et montre sa petite tête aux rebords des fenêtres les jeunes filles viennent rêver le soir : l'artificieuse Clématite surprend leur secrets et va ensuite en faire des gorges-chaudes avec son

camarade l'Amandier étourdi, et l'Ébénier perfide.

La Clématite voulait répondre, mais la Fougère l'en empêcha, elle se mit du parti de l'Érable. La sincérité de la Fougère est trop connue pour que la Clématite osât se mettre en lutte avec un tel adversaire ; elle se tut.

Jacobus ne revenait pas de sa surprise : les fleurs vivaient, elles lui parlaient; il ne pouvait se lasser de les entendre.

6

h() LES FLEURS ANIMÉES»

Songe à moi , lui disait, un Lilas : j'ai des feuilles ver- doyantes et des grappes de fleurs parfumées; ma physionomie a quelque chose de naïf et de coquet à la fois, je fleuris vite et je dure, je suis le premier amour.

La neige brille sur les rameaux noueux du chêne et sur le gazon de la prairie, et cependant une frange de fleurs borde le manteau blanc des prés. Est-ce déjà le printemps?est-ce encore l'hiver? C'est le temps la Primevère ouvre ses houppes sa- franées. Venez cueillir la fleur de la première jeunesse.

Aux premiers chants du rossignol, le Muguet répand dans l'air le parfum de mes fleurs d'ivoire. Frère du Lis, j'aime comme lui le bord des ruisseaux, l'ombre épais des bois, les solitudes de la vallée. En me voyant, l'homme songe au printemps écoulé, à sa félicité passée, et je le console parce que j'annonce le retour du bonheur.

Les abeilles viennent butiner sur mes fleurs, les jeunes couples aiment à errer sous mon ombre doucement parfumée ; mes feuilles désséchées fournissent à l'homme un breuvage bienfaisant. En moi tout est douceur, bonté, utilité. Je suis le Tilleul, la fleur de l'amour conjugal.

Partout on voit mes blanches étoiles scintiller au milieu des branches ; je laisse diriger au gré de l'homme mes rameaux souples et flexibles ; on m'étend en palissades, on m' arrondit en tonnelles, on me déploie comme un rideau le long de la terrasse du château, on me fait serpenter autour de la fenêtre de la chaumière. Je me prête à toutes les exigences, je suis heureux

LE POKTli JACOBUF. kl

dans toutes les situations. Je suis la fleur de l'amabilité, l'ami des papillons et des abeilles, le Jasmin !

Chaque fleur venait à son tour dire son mot à l'oreille de Jacobus.

Parbleu ! se dit-il, je serais un bien grand sot si je ne fixais sur le papier ce que je viens d'entendre. Avec toutes ces choses charmantes j'écrirai un petit poème épique en seize chants, qui me vaudra la place de ministre ou tout au moins celle du premier valet de chambre du Roi.

Jacobus fit ce qu'il disait ; il passa une grande partie de la nuit à écouter les fleurs. Comme elles s'exprimaient toutes en langage littéraire, c'est-à-dire un peu longuement, il prit le parti de résumer leurs discours, et comme c'était un esprit fort méthodique, il rédigea, par ordre alphabétique, les notes sui- vantes, qui devaient lui servir à composer son petit poème en seize chants.

Absinthe. Absence. Acacia. - Amour platonique. Acacia rose. - Élégance. Acanthe. - Arts. Achillée. - Guerre. Adanidc. - Souvenir doulou- reux. Adoxa. - Faiblesse. Agavé. - Sûreté. Airelle myrtilè. - Trahison. Alisier. - Accords.

21.

Alocs bec de perroquet.-Caquet. Aloès soccotrin. - Amertume

et douleur. Alysse saxatile. - Tranquillité. Amandier. - Etourderie. Amaranlhc. - Immortalité. Amaryllis jaune. - Fierté. Ananas. - Perfection. Ancolie. - Folie. Anémone. - Abandon. Anémone des prés. - Maladie.

Anémone hépatique. -Confiance. Angélique. - Inspiration. Ansérine ambroisie. - Insulte. Argentine. - Naïveté. Armoise. - Bonheur. Arum gobe-mouche. - Piège. Arum commun. - Ardeur. Arum serpentaire. - Horreur. Asphodèle jaune. - Hegret. Aslère. - Arrière-pensée. Aubépina. - Espérance.

48

LES FLEURS ANIMÉES.

6

Baguennndier. - Amusement

frivole, Balisier. - Rendez-vous. Balsamine. - Impatience. Eardane. - Imporlunilé. Basilic. - Haine. Baume du Tcrou. - Gucrison.

fiactier. - Amour maternel. Gamara piquant. - Rigueurs. Camellia - Reconnaissance. Campanule. - Indiscrétion. Capillaire. - Discrétion. Cardére. - Bienfait. Célosic à crèle. - Immortalité. Ccnlauréc-amberboi. - Félicité. Cerisier. - Education. Chardon. - Austérité. Charme- '- Ornement.

Bcllc-dc-jour. - Coquetterie. Relle-de-nuit. - Timidité. Blé. - Richesse. Bluet - Délicatesse. Bourrache. - Brusquerie. Boule-de-neige - Ennui. Bouquet. - Galanterie.

ChSlaignier. - Equité. Chêne. - Hospilalité. Chèvrefeuille. - Liens d'a- mour.

Chicorée amerc. - Frugalité. Circée. - Sortilège. Citronnelle. - douleur. Clandestine. - Amour caché. Clématite. - Artifice. Cohée grimpante. - Nœuds. Colchique. - Automne,

Boulon de rose - Jeune fille. Biize tremblante. - Frivolité. Crin ère commune. - Solitude. Rnglosse - Mensonge. Bugrane arrête - bœuf, -

Obstacle Buis. - Stoïcisme.

' Coqu.-'fonrite.-Sans prétention.

Coriandre. - Mérite caché.

Cornouiller. - Durée.

Couronne de roses. - Récom pense de la vertu.

Couronne impér. - Puissance.

Crinole hybride. - Tendre fai- blesse.

Cuscute - Bassesse.

Cyprès. - Deuil.

Cvtise faux ébénicr .-Noirceur*

Dahlia. - Nouveauté'. Datura . - Charmes trompeurs. Diclame de Crèle. - Naissance. Digitale.- Occupation.

Églantier. - Homme poétique. Églanlinc. - Poésie. Éphémérine de Virginie. -Bon- heur éphémère.

Épilobe à épi. - Production. Epine noire. - Difficulté. Épine-vinelle. - Aigreur. Krable champêtre. - Réserve..

Fenouil. - Force. Ficoïde glaciale. - Glaces du cœur.

Fleur d'oranger. - Chasteté. Fougère. - Sincérité.

S,

Fraise. - Bonté.

Fraise de l'Inde. - Apparence

trompeuse. Fraxinellc. - Feu. Frêne élevé. - Grandeur.

Frilillaire couronne impériale.-

Puissance. Fuchsia. - Fragilité. Fumeterre commune. - Fiel. Fusain. - Portrait.

LE POÈTE JACOBUS.

Galanth perce -neige. -

Consolation. (Jjléga . - Raison. Garance. Calomnie. Gallilier commun. - Froideur. Gazon. - L'tilité. Gcnèt d'Espagne. - Propreté. Genêt épineux. - Misanthropie. Genévrier. - Asile, secours. Géranium rose. - Préférence.

Uélénie d'automne. - Pleurs. Héliotrope. - Enivrement d'a- mour.

Ibéride de Perse. - Indiffér. If. - Tristesse.

Immortelle. - Souvenir im- mortel, lpomée écarlale. - Étreinte. Iris - Message.

Lauréole bois gentil. - Désir

de plaire. Laurier-amandier. - Perfidie. Laurier franc. - Gloire. Laurier-rose. - Méfiance. Laurier-lin. - Petils soins.

Géranium écarlale. - Sotlise.

Géranium triste. - Esprit mé- lancolique.

Giroflée des jardins. - Beauté durable.

Giroflée de Malion. - Prompti- tude.

Giroflée jaune. - Fidèle au

malheur. Giroflier. - Dignité.

Hellébore de Noël. - Bel esprit. Hépatique. - Confiance. Hêtre commun. - Prospérité.

X 3.

Iris flambe. Flamme. Ivraie. - Vice.

Jacinthe étalée. - Bienveillance. Jacinthe sauvage. - Jeu. Jacinthe d'Orient. - Langage des fleurs.

c.

Lavande aspic. - Méfiance.

Lierre. - Amitié.

Lilas commun. - Première

émotion d'amour. Lilas blanc. - Jeunesse. Lin. - Bienfaiteur.

Gnapale. Souvenir immorle . Gouel commun. - Ardeur. Grenadier. - Fatuité. Graleron. - Rudesse. Grenadille bleue. - Croyance. Groseiller. - Reconnaissance. Gui. - Parasite. Guimauve. - Bienfaisance. Gyroselle. - Divinité.

Horlensie. - Insouciance Houblon. - Injustice. Houx. - Prévoyance.

Jasmin commun. - Amabilité. Jasmin d'Espagne. - Sensualité. Jasmin de Virginie-Séparation. Jonc des champs. - Docilité. Jonquille. - Désir. Jusquiame. - Défaut.

Lis. - Majesté. Liseron pourpre. - Élévation. Liseron des champs. - Hu- milité. Lunaire. - Oubli. Luzerne. - Vie.

50

LES FLEURS ANIMEES.

Mancenillier. - Fausseté.

Mandragore. - Rareté.

Marguerite des prés. - M'ai- merez-vous?

Marguerite reine. - Variété.

Maronnier d'Inde. - Luxe.

Mélèze. - Audace.

Mélisse citronnelle. - Plaisan- terie.

Menthe poivrée. - Chaleur de sentiment.

OEillet de poète. - Dédain.

Œillet des fleuristes. - Amour sincère.

OEillet jaune. - Exigence.

OEillet -mignardise. - Enfan- tillage.

Pâquerette simple. - Innocence. Pâquerette double. - Affection. Passiflore. - Croyance. Patience. - Patience. Pavot blanc. - Sommeil du cœur.

Pavot coquelicot. -Beauté éphé- mère. Pensée. - Pensée. Perce-neige. - Consolation. Persil. - Festin.

m. n.

Menyanlhe. - Calme, repos.

Miroir de Vénus. - Flatterie.

Momordique élastique. - Cri- tique, mystification.

Morclle. - Vérité.

Mouron rouge. - Rendez-vous.

Mufflier. - Présomption.

Muguet de mai. - Retour du bonheur.

Mûrier noir. - Dévoûmcnl.

Mûrier blanc. - Prudence.

©.

Olivier. Paix. Onagre. - Inconstance. Ophrise-araignée - Adresse. Ophrise-mouche. - Erreur. Oranger. - Générosité. Ornithogale. - Paresse.

Jp. €t.

Pervenche. - Doux souvenir. Peuplier blanc. - Temps. Peuplier noir. - Courage. Peuplier-tremble -Gémisse- ment.

Phalangère. - Antidote. Pied d'abuelle. - Légèreté. Pin. - Hardiesse. Pissenlit. - Oracle. Pivoine officinale. - Honte. Plaqueminier. - Résistance.

Myrobolan.- Privation.

Myrte. - Amour.

Narcisse des poètes. - Egoïsme.

Narcisse des prés. - Espérance trompeuse.

Narcisse jonquille. - Désir.

Nélombo. - Sagesse..

Nénuphar blanc. - Éloquence.

Noisetier. - Réconciliation.

Nymphéa jaune. - Refroidis- sement.

Ornithogale pyramidale. - Pureté.

Orobranche majeure. - Union. Ortie. - Cruauté. Osmonde. - Rêverie. Oxalide-allcluia. - Joie.

Platane. - Génie.

Polémoine bleue. - Rupture.

Polygala. - Ermitage.

Polylric à urne. - Secret.

Primevère. - Première jeu- nesse.

Prunier. - Bromcsse.

Prunier sauvage. - Indépen- dance.

Pyramidale bleue. - Constance. Quintefeuille. - Fille chérie.

LE POÈTE JACOBUS.

51

Raquctle-liguier d'Inde. - Je brûle.

Renoncule-boulon d'or. Per- fidie.

Renoncule scélérate. - Ingra- titude.

Réséda. - Mérite modeste. Romarin. - Baume consola- teur. Ronce. - Envie.

Safran. - Abus.

Sainfoin oscillant. - Agilalion.

Salicaire. - Prétention.

Sapin - Élévation.

Saule pleureur. - Mélancolie.

Sauge - Estime.

Tame commun. - Appui. Thym. - Activité. Tigridic. - Cruauté. Tilleul. - Amour conjugal. Troène. - Défense. Tubéreuse - Volupté.

H.

Rose. - Beauté.

Rose blanche. - Silence.

Rose capucine. - Éclat.

Rose cenl-feuilles. - Grâces.

Rose des quatre saisons. - Beauté toujours nouvelle.

Rose en bouton. - Jeune fille.

Rose jaune. - Infidélité.

Rose musquée. - Beauté ca- pricieuse.

6.

Sensilive. - Pudeur. Seringua. - Amour fraternel. Silénée fleur de nuit. - Nuit. Soleil ou hélianthe. - Fausses

richesses. Souci commun. - Peine.

<L D. 3.

Tulipe -Déclaration d'amour. Tulipe vierge. - Début litté- raire.

Tussilage odorant. - Justice. Véronique élégante. - Fidélité. Valériane rouge - Facilité.

Rose mousseuse. - Amour vo- luptueux.

Rose panachée. - Feu du cœur.

Rose pompon. - Gentillesse.

Rose simple. - Simplicité.

Rose trémière. - Fécondité.

Roseau. -Indiscrélion,musique.

Rossolis à feuilles rondes. - Surprise.

Rue sauvage. -Mœurs.

Souci pluvial. - Présage. Spirée ulmaire. - Inutilité. Staticée maritim. - Sympathie. Slramoine. - Déguisement. Slramoine fastueuse. -Soupçon. Syringua. - Amour fraternel .

Verveine. - Enchantement. Vigne. - Ivresse. Violette blanche. - Candeur. Violette odorante. - Modestie. Zéphyranlhe. - Douces ca- resses.

Le poète passa le reste de la nuit dans son fauteuil. Il rêva qu'on le couronnait au Gapitole, et qu'il marchait révêtu d'une robe flottante, tenant à la main une lyre d'or.

En se réveillant, la première personne qu'il vit fut la Pensée, qui lui souriait. Il lui raconta ce qui lui était arrivé, lui deman-

52 LES FLEURS AWMÉES.

dant s'il n'était pas le jouet d'un songe, et si les fleurs pouvaient parler.

C'est moi qui te parlais en elles, repondit la Pensée. Désormais tu vas dépasser tes rivaux ; les secrets que je t'ai révélés, et que nul n'a connus avant toi, feront la source de toute poésie.

Jacobus baisa la main de la Pensée, et lui demanda la per- mission de relire les fragments écrits pendant la nuit.

A peine eut-il terminé sa lecture, qu'il froissa le manuscrits entre ses mains et le jeta à la tête de la Pensée.

Malheureuse, s'écria-t-il, c'est ainsi que vous reconnaissez mon hospitalité ! Que voulez-vous que je fasse de toutes ces fari- boles ? Mais c'est tout bonnement le langage des fleurs que vous m'avez révélé. 11 y a plus de mille ans qu'il fut inventé en Perse par un académicien de Bagdad. Les petits enfants me riraient au nez si je leur parlais de ces balivernes. Sachez que nous avons changé tout cela ; les fleurs ont maintenant une autre signification , et pour commencer par vous , je vous dirai que vous n'êtes qu'une vieille intrigante ; vous venez tout sim- plement de paonsée, à cause de la ressemblance qui existe entre votre forme , vos couleurs et celles du paon. Il y a très longtemps que les savants ont découvert votre origine véri- table. 11 s'occupent de décider maintenant à quelle fleur ap- partiendra le droit de représenter ce phénomène de l'intelligence qu'on appelle pensée; quant à cet autre phénomène de la

LE POÈTE JACOBUS. 53

pensée qu'on nomme souvenir, nous avons pour le personnifier le myosotis, que tous les gens éclairés prononcent vergiss mein nicht.

La mère Jacobus, attirée par le bruit, et voyant de quoi il s'agissait, mit prudemment de ce côté les œufs et le café à la crème qn'elle avait préparés pour le déjeuner de la voyageuse. Ma mie, s'écria-t-elle , vous nous la baillez belle avec votre langage des fleurs. Vous nous prenez pour des Picards ou des Percherons, que vous venez nous raconter de telles sornettes. Je vois que vous n'êtes qu'une intrigante qu'il faut chasser ; mais auparavant, pour vous montrer qu'on ne nous mystifie pas aussi facilement que vous le croyez , je vais vous narrer une toute petite histoire. Écoutez-moi, mon fils, vous allez enfin savoir pourquoi votre père a eu le bout du nez gelé.

Après avoir toussé et craché, la mère Jacobus entama le récit suivant.

IL

l'on prouve que le langage des fleurs peut faire perdre le bout du nez à an homme.

J'aimais Jacobus, et Jacobus m'aimait. Jeunes tous les deux, beaux tous les deux, sensibles tous les deux, nous nous étions promis de vivre l'un pour l'autre. Malheureurement la volonté de nos parents nous séparait. Notre seule consolation était de nous écrire.

5/( LES FLEURS ANIMÉES.

Madame Jacobus poussa un soupir, puis elle reprit son récit.

O ma bien aimée , me dit un jour Jacobus , nous sommes entourés de pièges ; qui sait si on ne finira pas par découvrir le creux du hêtre nous venons déposer nos lettres d'amour ! Afin qu'aucun œil indiscret ne pénètre nos mystères , je t'ai appporté ce petit livre, qui t'enseignera uno. langue nouvelle inconnue au vulgaire. Apprends à la lire, et surtout à l'écrire correctement.

Je pris le livre, il était intitulé : Cours de langage des fleurs, en douze leçons.

Avec quelle ardeur je me livrai à cette étude ! La langue des fleurs, à vrai dire , ne semble pas très difficile au premier abord : le verbe n'a que trois personnes, la prémière , la seconde et la troisième,^, tu, il.

Voici comment il se conjugue :

J'aime. On présente la fleur de la main droite et horison- talement.

Tu aimes. Même fleur, de la même main, mais penchée à gauche.

// aime. Même fleur présentée de la main gauche.

Deux fleurs indiquent le pluriel. Une fleur renversée , la négation. Ainsi, une asphodèle jaune, la tête en bas, la tige en l'air, signifie : Je ne vous regrette pas.

Les temps sont au nombre de trois : le présent, le passé, le futur. Le présent s'exprime en offrant la fleur à la, hauteur du

POÈTE JACOBUS. 55

cœur ; le passé, en la présentant le bras incliné vers la terre ; le futur, en l'élevant à la hauteur des yeux.

S'il s'agit d'un substantif au lieu d'un verbe, on conjugue la fleur avec un auxiliaire. Exemple : le jasmin est le symbole de l'amabilité ; offert droit et de la main droite, il signifie :je vous trouve aimable ; penché à gauche et de la main droite : vous me trouvez aimable. Combien votre père, ô Jacobus, était jasmin pour moi !

L'amour eut bientôt gravé ces principes dans ma mémoire. L'été, un bouquet placé sur mon sein lui indiquait toutes mes pensées ; l'hiver quand les fleurs vinrent à nous manquer, leui nom tracé sur le papier nous instruisait de la situation de nos affaires. A cette époque-là, Jacobus se préparait à faire un voyage à Paris, pour voir un de ses oncles de qui dépendait notre union. Je me rappelle encore le billet qu'il m'écrivit à cette occasion :

« L'absynthe ne peut rien contre le véritable acacia. Tu le sais , j'ai arum serpentaire de l'airelle myrtille. Pas d'adoxa ! Anémone hépatique , ton acacia est en agavé. Éloigne tout asphodèle jaune, et songe à l'armoise de nous revoir.

« Myrte à la hauteur du cœur et myrte à la hauteur des yeux for ever,

« Jacobus. »

Je n'eus pas besoin de recourir au dictionnaire pour tra- duire immédiatement ce billet.

« L'absence ne peut rien contre le véritable amour. Tu le

56

LES FLEURS ANIMÉES,

sais, j'ai horreur de la trahison. Pas de faiblesse ! Aie de la confiance, ton amour est en sûreté. Éloigne tout regret, et songe au bonheur de nous revoir.

« Je t'aime et t'aimerai toujours.

« Jacobus. »

Cette lettre tomba entre les mains de mon tuteur, mais il n'y vit que du feu.

Je bénissais le langage des fleurs, et je l'étudiais avec plus d'ardeur que jamais , lorsqu'il faillit à me priver d'un époux , ô Jacobus, et vous d'un père.

Ici Jacobus fils crut devoir essuyer une larme.

Quelques fleurs ouvrent leur corole à une heure déterminée du jour, et la referment à une autre heure déterminée. Linnée en a dressé le tableau. C'est avec ce tableau qu'on compte les heures en langue des fleurs.

Minuit. Le Cactier à grandes Fleurs, une benre. Le Laileron de Laponie. g eux heures. Le salsifîx jaune. Trois heures. La grande Dicride. Quatre heures. La Cripide des toils.

cinq heures L'Ëmcrocalle fauve.

six heures. L'Épervière frutiqueuse. Sept heures. Le Souci pluvial.

Huit heures. Le Moujon rouge. Neuf heures. Le souci des champs. Dix heures. La Ficoïde napolitaine, onze heures. L'Ormilhogale.

Midi. La Ficoïde glaciale, eue heure. L'OEillel prolifère. Deux heures. L'Ëpervièrc pilosalle. Trois heures. Le Pissenlit laraxacoïde. Quatre heures. L'Alysse alysloïde. cinq heures. Belle de nuit, six heures. Géranium triste, sept heures. Le Pavot à tige nue. nuit heures. Liseron droit, weur heures. Liseron linéaire. dix heures. Hipoméc pourpre, onze heures. Le silené fleur de nuit.

LE POÈTE JACOBUS. 57

Je me souviens que ce tableau me donna beaucoup de peine à apprendre. Il en fut de même des jours et des mois. Jacobus m'avait prévenue qu'en fait de jours chacun était libre de se faire un calendrier de fantaisie. Voici le nôtre. Vous pouvez vous en servir, ajouta-t-elle en lançant un coup d'œil sardonique à la Pensée.

Semaine tfe Jiove.

Lundi. Baguenaudier. Mardi. Boule de Neige. Mercredi. Épine-vinetle. Jeudi. Lilas.

vendredi. Cyprès.

Samedi. Jonquille.

Dimanche. Giroflée.

Pour les mois, rien de plus simple ; la nature, en faisant fleurir chaque plante à une époque fixe de l'année, s'est chargée de ré- diger cette partie du calendrier.

€almî>rifr ï>* Jioxe.

janvier. Hellébore noire. Février. Daphné bois gentil. Mars. Soldanelle des Alpes. Avril. Tulipe odorante. Mai. Spirée filipendule. juin. Pavot-coquelicot.

juillet. Chironie petite centaurée. Août. Scabicuse. septembra. Cyclame d'Europe, octobre. Millepertuis de la Chine. Novembre. Ximénésie encéléoïde. Décembre. Lopésie à grappe.

Votre père était de retour de Paris, et mon tuteur me tenait renfermée. Je brûlais cependant de connaître les résultats de son voyage. Je séduisis un de mes gardiens, et j'écrivis la lettre suivante à Jacobus :

58 LES FLEURS ANIMÉES.

« Pleine d'aloès soccotrin et de balsamine; il me faut à tout prix un balisier. Mon tuteur assure que vous m'avez livrée à l'anémone ; j'ai l'aubépine que -c'est un infâme buglosse. Comme j'ai souffert depuis notre jasmin de Virginie ! Votre pré- sence me rendra le menyanthe. Nulle clématite ne troublera plus notre orobanche majeure. Je vous attends dans les ruines du vieux château, à salsifix jaune précis. »

Ce qui veut dire :

« Je suis pleine d'amertume et d'impatience. Il me faut à tout prix un rendez-vous. Mon tuteur assure que vous m'avez livrée à l'abandon ; j'ai l'espérance que c'est un infâme mensonge. Comme j'ai souffert depuis notre séparation ! Votre présence me rendra le repos. Nul artifice ne troublera plus notre union. Je vous attends dans les ruines du vieux château, à deux heures précises. »

Je m'en souviendrai toute ma vie, c'était un cyprès d'el- lébore noir, autrement dit un vendredi du mois de janvier.

Je sortis pour me rendre dans les ruines du vieux château, j'arrivai un peu avant que salsifix jaune, c'est-à-dire la deuxième heure, eût sonné au beffroi. J'attendis une heure, deux heures, trois heures , personne ne vint. J'appelai Jacobus , l'écho seul répondit à mes cris. Voyant la nuit tomber, je rentrai chez mon tuteur, me croyant abandonnée et résolue d'en finir avec la vie.

J'accusais votre père d'infidélité, ô Jacobus, et la seule cou- pable, c'était moi ou plutôt le langage des fleurs.

LE POKTE JACOBUS. 59

Comme je n'avais pas sous la main de poison assez subtil, je remis au lendemain mon suicide. Heureuse inspiration ! car le lendemain j'appris que les pâtres de la vallée avaient trouvé à l'aube un homme gelé dans les ruines du vieux château. Cet homme, c'était votre père.

Au lieu de lui dire : Je vous attends à épervière piloselle, qui marque deux heures de l'après-midi, je lui avais donné rendez- vous à salsifix jaune, qui marque deux heures du matin.

Le langage des fleurs a manqué causer la mort de votre père et de votre mère. Voilà l'étude des langues peut nous en- traîner. Ceci vous explique pourquoi votre père a eu toute sa vie le bout du nez gelé, ce qui ne nous a pas empêchés d'être heureux et de n'avoir qu'un enfant.

Jacobus fils se précipita en pleurant dans les bras de sa mère.

Maintenant, que je lui ai fait voir que j'en savais plus qu'elle, dit labonne dame en regardant la Pensée d'un air me- naçant, laissez-moi prendre mon balai, que je mette cette misé- rable à la porte.

Mais la Pensée n'attendit pas le retour de la vieille ; elle s'était déjà esquivée, consternée d'apprendre qu'elle venait de Paonsée.

Au lieu de représenter la plus noble des facultés humaines, la pauvre fleur ne symbolisait plus que la beauté vaine et inu- tile. Il y avait de quoi dégoûter de la terre une personne moins délicate que la Pensée.

Jacobus eut une attaque de jaunisse en songeant à la mystifi-

60 LES FLEURS ANIMÉES.

cation dont il avait été un moment la victime. 11 cherche toujours l'idée qui doit le faire ministre ou premier valet de chambre du Roi. La France, qui attend depuis si longtemps un poème épique, sera obligée de se contenter encore de la Henriade.

Le lecteur trouvera dans le courant de ce volume les élé- ments du langage des fleurs, parlé aujourd'hui par les hommes de fantaisie comme Jacobus.

G de GONCT, Editeur

UNE MALICE

DE LA

^3 WîWiW*

Vous avez sans doute entendu dire que Christophe Colomb , débarquant à Cuba, vers l'année 1492, trouva tous les sauvages sur le rivage, un arc à la main , la pipe à la bouche.

Le naturaliste de l'expédition, chargé d'examiner la substance dont ces sauvages aspiraient le parfum , découvrit le tabac , qui ne portait pas encore ce nom ; il lui vient , de la ville de Tabago, les cigarettes naissent toutes roulées sur les plantes.

Le tabac devrait s'appeler du nom du naturaliste en question ; mais lui aussi trouva son Améric Vespuce dans le sieur Nicot (Jean) , ambassadeur de S. M. très chrétienne François II auprès de Sébastien , roi de Portugal.

Les savants placent l'ambassade du sieur Nicot (Jean) dans l'année 1560.

Le tabac aurait donc été découvert vers la fin du quinzième siècle, et introduit en France un siècle après. Le moyen-âge a fumé.

8

62 LES FLEURS ANIMÉES.

Les nez du temps de Louis XIII goûtèrent les premiers les ineffables douceurs du tabac à priser. La tabatière de Marion Delorme fit sensation en son temps. J'aime à croire qu'on l'a conservée au musée Dusommerard,

M. de Larochefoucauld excellait dans l'art de faire tourner une tabatière entre ses doigts et de la glisser ensuite dans la poche de son gilet, geste qu'imitèrent depuis avec tant de bonheur les premiers rôles de la Comédie Française. C'est en prisant que M. de Larochefoucauld écrivit ses maximes.

Avec ces quelques détails vous en savez assez pour vous faire une réputation d'érudit dans le monde ; c'est pour cela que nous vous les avons donnés, car, pour notre part, nous ne les tenons nullement pour authentiques.

Nous assignons au tabac une origine entièrement différente. Que Jean Nicot ait fait hommage, à son retour de Portugal, d'une livre de tabac à Catherine de Médicis , ce qui fit surnommer cette plante herbe à ta reine ;

Que le cardinal Sainte-Croix et le légat Tornabon aient intro- duit le tabac en Italie, sous le double pseudonyme d'herbe de Sainte-Croix et de Tornabone;

Que le tabac ait été traité de poison , et porté ensuite aux nues sous le nom de panacée antarctique, d'herbe sainte, d'herbe à tous les maux;

Qu'on l'ait appelé buglosse, jusquiame du Pérou;

Que, vers 1096, les consommateurs qui avaient lu la bota-

UNE MALICE. 03

nique de M. de Tournefort allassent dans les bureaux de tabac demander pour deux sous trois deniers de nicotiane ,

Tout cela est fort possible.

Que le roi Jacques Ier ait écrit, en 1619, un livre contre le tabac , intitulé Misocapnos , auquel les jésuites du Portugal ré- pondirent par un autre livre intitulé Anti-Misocapnos ;

Qu'en 1622, Néandri ait publié la Tabacologia ; en 1628, Raphaël Thorius, son poème Hymnus tabaci, et qu'en 1845, Barthélémy ait fait paraître son Art de fumer ;

Que le pape , Urbain VIII ait lancé les foudres de l'excommu- nication contre tous ceux qui feraient usage du tabac ;

Que la reine Elisabeth ait défendu de priser dans les églises , et autorisé les bedeaux à confisquer les tabatières récalcitrantes ;

Que le shah de Perse , Amurat IV , et le grand-duc de Mos- covie aient interdit l'habitude de fumer et de priser, sous peine d'avoir le nez coupé ;

Qu'aujourd'hui , enfin , le tabac rapporte à l'État, malgré le Misocapnos , l'excommunication d'Adrien VIII et les édits d'A- murat, plus de cent millions par année.

Tout cela peut être de l'histoire ; mais la vérité est que la Fée aux Fleurs ne pouvait se consoler du départ de ses compagnes.

Dans sa douleur, elle cherchait à leur jouer quelque bon tour de sa façon.

Les fleurs, se dit-elle , sont devenues femmes. Gomme telles,

6/j LES FLEURS ANIMÉES.

les hommages des hommes leur sont nécessaires. Elles se dégoû- teraient bien vite de la terre si je trouvais un moyen de les leur enlever.

Elle songea alors à un génie jeune, beau, brillant, génie à bonnes fortunes , s'il en fut jamais, qui avait renoncé tout-à-coup au commerce des fées, et s'était retiré dans sa grotte pour se livrer tout entier au plaisir de fumer.

Il avait la plus belle collection de pipes qu'il fût possible de voir. Tantôt il fumait dans une perle, tantôt dans une émeraude taillée, tantôt dans une noix d'or vierge. Il avait un talent par- ticulier pour communiquer aux pipes cette teinte chaude et foncée , cette espèce de cuisson dorée qui en rehausse tant la valeur. Rien ne résistait à ses aspirations savantes et mesurées. Pour nous servir du langage vulgaire, nous dirons que le gé- nie était parvenu à culotter le diamant.

Qu'est-ce que la femme en Orient, dans les pays l'on fume l'opium? Un jouet, rien de plus. Les hommes perdus, dans les délices infinies de l'ivresse, ne songent pas aux femmes, ou s'ils s'en occupent, c'est pour en faire le jouet de leurs bizarres ca- prices. La chinoise n'a plus de pieds, son teint disparait sous une couche de plâtre, on lui rase les sourcils ; c'est un animal curieux une image de paravent vivante dont le maître s'amuse entre deux extases. L'opium n'est point approprié au climat de l'Europe se dit la Fée aux Fleurs, remplacons-le par le tabac.

En apprenant aux hommes à fumer ils feront comme le

UNE MALICE. 65

génie, ils s'éloigneront des femmes. J'ai trouvé ma vengeance. Et le tabac fut inventé.

Nous ne savons quels moyens elle employa pour révéler les vertus de cette plante à la terre ; si elle se servit de l'intermé- diaire des habitants de Cuba et de Jean Nicot. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'existe pas une femme aujourd'hui qui n'ait à se plaindre du tabac.

Le mari déserte le coin du feu et abandonne sa femme pour aller fumer au cercle ou à l'estaminet.

Les causeriers de salon sont délaissées, tant les hommes ont hâte de rejoindre cet ami qui les attend à la porte de l'hôtel, le cigare.

Si le moment des reproches arrive entre un amant et une maîtresse, la malheureuse n'a plus la ressource des longues récriminations, des accusations amères. Qu'elle parle pourtant, on l'écoutera avec patience et résignation, on vient d'allumer un cigare.

Voyez ce jeune homme qui se promène rêveusement sous les arbres; est-ce le portrait de sa bien-aimée qu'il tient entre ses mains, et qu'il contemple si amoureusement? C'est son porte- cigares.

Il est vrai que peut-être elle le lui a brodé. C'est le seul sou- venir qu'on accepte aujourd'hui.

Le tabac est le dieu de l'humanité. Si jamais le rêves des uto- pistes se réalise, si les nations de l'Europe finissent par ne plus

66 LES FLEURS ANIMÉES.

former qu'une seule famille, voici à coup sûr quelles seront les armoiries adoptées par la société nouvelle : Une tige de tabac étendant ses racines sur une mappemonde écartelée de pipes, portant de cigares sur champ de blagues au narguilé embrasé.

Un moment la Fée aux Fleurs put croire à la réussite de son entreprise: les femmes étaient complètement délaissées, leur empire avait cessé d'exister. Quelques maris parlaient même déjà d'enfermer leurs femmes dans un sérail, de leur disloquer les pieds, de leur percer le nez avec des os de poisson, et de les peindre en bleu.

Mais les femmes ont conjuré l'orage, et leur abaissement n'a pas été de longue durée, elles ont bien vite trouvé un moyen de reconquérir l'homme ; elles se sont mises à fumer.

La Fée aux Fleurs, si elle veut parvenir à son but, doit songer à faire mouvoir d'autres ficelles.

LIED.

Chaque Pays a sa fleur. La Bretagne a le genêt ; l'Auvergne , la lavande; la Normandie, la fleur étoilée du pommier ; le lis se plaît dans les vallons de la Touraine ; les près du Languedoc sont émaillés des plus belles marguerites, et les ruisseaux du Berry sont bordés des muguets les plus frais.

Connaissez-vous la cassie? C'est la fleur de la Provence, la fleur de mon pays.

Sa feuille est découpée comme une dentelle; elle fleurit à l'automne sur un buisson épineux. Quand les roses se sont fa- nées, quand le chèvre-feuille n'a plus de fleurs, quand le gre- nadier inodore arbore ses aigrettes éclatantes, la cassie répand son parfum pénétrant.

Sa tige est si courte, qu'on n'en peut faire des bouquets ; les jeunes filles la tiennent entre leurs lèvres vermeilles, sur les- quelles elle brille comme une petite boule d'or.

En voyant la fleur de pays, l'exilé songe au retour, et en aspirant son parfum, il croit un moment sentir les brises de la terre natale.

68 LES FLEURS ANIMÉES.

J'ai vu des lis fleurir sur la rive étrangère : chaque fois que le vent courbait leur haute tige, il me semblait qu'ils inclinaient leur tête pour saluer un compatriote un ami.

Pauvres lis! je les trouvais plus penchés, leur calice pâle était mouillé de larmes ; on eût dit qu'ils regrettaient la France ainsi que moi.

Comme en entendant les cloches du lieu natal, ou le refrain d'une mélodie qu'on vous chantait dans votre enfance, on pleure à la vue de la fleur du pays.

Elle vous regarde, elle vous reconnaît, elle vous parle : Je suis ta sœur, ramène-moi sur la colline, dans le vallon, au milieu des prés, sur les bords du ruisseau je suis née.

les vents sont plus doux, l'onde plus fraîche, les bois plus murmurants, le chant des oiseaux plus harmonieux. Je languis loin de la patrie, emmène-moi, emmène-moi!

Voilà ce que dit la fleur du pays.

Heureux ceux qui la trouvent sur leur passage, car c'est la voix consolante du souvenir qui vous parle dans sa corolle parfumée.

Le genêt d'or, la lavande à l'épi bleuâtre, le lis penché, les blanches marguerites ; les muguets frais et odorants croissent dans bien des lieux ; mais il est une fleur qu'on ne trouve qu'en Provence, c'est la cassie, la fleur de mon pays.

4

Gianâville del,

TULIPE

G. de GONET.Eà

SULTÂ.NE TULIPIÂ.

I.

Le rêve de Van Clipp.

Portant une riche cargaison de denrées coloniales, sucre, café, indigo, épices de tous les genres, le navire de mein heer Van Clipp filait ses douze nœuds à l'heure.

Tout présageait un heureux voyage. Assis à la proue, le digne armateur fumait tranquillement sa pipe, en songeant au moment il reverrait sa petite maison de Harlem, si propre et si relui- sante, son jardin si coquettement ratissé, et surtout ses chères tulipes.

Mein heer Van Clipp avait versé des larmes bien amères

quand il lui avait fallu quitter ses fleurs de prédilection. La mort

d'un frère dont il était l'unique héritier l'avait conduit à Java.

La succession liquidée, il revenait dans sa patrie avec sa fille,

l'incomparable Tulipia. Son père avait voulu que la plus belle

des filles portât le nom de la plus belle des fleurs. Elle le justifiait

9

70 LliS FLEURS ANIMÉES.

du reste d'une façon complète ; car si ses couleurs fraîches et éclatantes, son port majestueux, excitaient l'admiration, elle manquait de cette vivacité, de cette ardeur d'esprit et de corps qui forme la grâce la plus séduisante de la jeunesse : la tulipe n'avait pas de parfum.

Tout en fumant sa pipe, Van Clipp repassait dans son esprit tous les plaisirs qui l'attendaient en Hollande. D'abord, les em- bellissements à faire à sa serre, sa collection de tulipes à aug- menter : oh ! pour cela aucun sacrifice ne devait lui coûter ; puis mettant à profit ses loisirs, il terminait son grand ouvrage sur les tulipes, contenant l'histoire de cette fleur depuis la création du monde jusqu'à nos jours.

La matière était féconde, et Van Clipp en avait déjà traité une partie. 11 apprenait d'abord comment on donne à la tulipe toutes les nuances du prisme, depuis la couleur la plus tranchée jus- qu'au reflet le plus indécis; comment on en obtient de tachetées; comment les unes naissent mouchetées, coupées de zébrures, semées de flammes et de broderies; les autres, fouettées de vingt nuances, jaspées, panachées, parangonées, couvertes de petits yeux.

Passant ensuite à l'histoire, Van Clipp racontait les mesures sévères adoptées par les états-généraux pour interdire à tout Hollandais, sous peine d'exil et de confiscation de ses biens, le commerce des tulipes.

11 est vrai que le goût des tulipes avait été poussé jusqu'à la folie. Tout l'argent du pays s'engloutissait dans des pots à fleurs.

LA SULTANE TULÏPIA. 71

Le Vice-Roi avait coûté : trente-six sacs de blé, soixante-douze sacs de riz, quatre bœufs gras, douze brebis, huit porcs, deux muids de vin, quatre tonneaux de bière, deux tonnes de beurre salé, cent livres de fromage et un grand vase d'argent. Dix ognons de tulipes vendus aux enchères publiques avaient pro- duit quatre-vingt mille francs. Un amateur offrit douze arpents de terre pour un seul petit ognon. Un paysan, trouvant sur le secrétaire de son maître quelques ognons de tulipes, les mit en salade croyant qu'il s'agissait d' ognons ordinaires: cette salade valait cent mille francs.

Il parlait de l'influence de la tulipe sur tous les peuples en général, et sur les Turcs en particulier, qui ont eu le bon goût d'emprunter la forme de cette fleur pour leur coiffure.

Un chapitre tout entier était consacré à la description de la fêtes des Tulipes, qui se célèbre chaque année avec une grande pompe au commencement du printemps, clans le sérail du grand-seigneur. Le tout était écrit en latin, comme il convient à un livre de cette importance et de cette gravité.

Pendant que son père rêvait ainsi à la félicité future, la belle Tulipia dormait dans son hamac.

Van Clipp allait allumer sa seconde pipe , lorsqu'une vio- lente détonnation se fit entendre, et un boulet vint se loger dans les sabords.

Qu'est-ce que cela signifie ? demanda Van Clipp.

Cela signifie, répondit le capitaine, que nous sommes attaqués par un corsaire barbaresque.

72 LES FLEURS ANIMÉES.

Il faut nous défendre.

Avec quoi ? avec cette longue-vue ?

Un second coup de canon partit, et un second boulet coupa en deux le mât de perroquet

Le capitaine donna ordre d'amener le pavillon.

En une heure de temps, Van Clipp, sa fille, la belle Tulipia, son sucre, son café, son indigo, ses épices passèrent à bord du corsaire. Un mois après, le digne Hollandais bêchait le jardin d'un vieux Turc, qui, en guise de tulipes, lui faisait cultiver des choux et des navets. Sa fille avait été réservé pour le harem du sultan.

IL

Le Harem,

Le sultan Shahabaam, dévisageant pour la première fois la belle Tulipia de son regard d'aigle, s'écria tout de suite : C'est une Circassienne.

En conséquence, il la nomma sultane favorite.

Ce poste était brillant, mais glissant en diable avec un prince aussi fantasque, aussi capricieux, aussi avide de plaisirs que le sultan Shahabaam.

Aussi, le crédit de Tulipia, qui d'abord fut sans borne, baissa-t-il peu à peu. Shahabaam commença par lui préférer un

LA SULTANE TULIPIA.

ours, puis des poissons rouges. Au bout de trois mois, il n'était question au sérail que de la promotion prochaine d'une actrice des Variétés, captive depuis peu, au grade de sultane favorite.

Si Tulipia avait eu autant d'ambition que de beauté, elle eût longtemps conservé sa puissance ; mais elle était nonchalante , son esprit manquait de mouvement ; elle ne savait ni chanter , ni danser, ni faire des calembourgs, ni deviner des rébus, ce qui était un grave défaut aux yeux d'un maître aussi subtil que Shahabaam.

Les appartements de la sultane favorite donnaient sur un magnifique jardin. Les persiennes ouvertes laissaient parvenir la fraîcheur de la brise qui se jouait dans les stores aux reflets éclatants. Tulipia , couchée sur son ottomane , versait des larmes, et prononçait le discours suivant, en phrases entre- coupées :

« Pourquoi faut-il que le sort m'ait donné pour maître un sultan aussi spirituel que Shahabaam. Je suis belle , mais voilà tout. La Tulipe n'a pas d'autres avantages que la figure. J'avais déjà si bien choisi mon existence une première fois. J'ai voulu vivre et je me suis faite Hollandaise. Il semblait que le hasard eût pris à tâche de me favoriser encore en me faisant tomber entre les mains d'un corsaire barbaresque. N'avais-je point, en effet, toutes les qualités d'une odalisque, dont tous les devoirs se résument dans ces deux mots : plaisir , beauté ! Gomme tout cela a mal tourné ! Quelqu'une de vous connaît-elle la rivale que Shaha- baam me préfère ? »

74 LES FLEURS ANIMÉES.

La Tulipe s'adressait à un groupe de femmes assises sur un tapis à ses pieds.

Comme le lecteur clairvoyant n'aura pas manqué de le devi- ner, ces femmes étaient autant de fleurs qui avaient choisi le sérail pour y fixer leur résidence; les unes, comme la Tubé- reuse et la Capucine, par suite de leur nature ardente et volup- tueuse ; les autres par insouciance , comme l'Hortensia et la Boule-de-Neige.

Tu as affaire à forte partie , ma chère Tulipe , répondit la Capucine : cette actrice des Variétés n'est autre que notre sœur la Rose-Pompon , dont vous connaissez la spirituelle gentillesse.

Je suis perdue , s'écria douloureusement la Tulipe. Avec tout autre que Shahabaam, je n'hésiterais pas à combattre la Rose- Pompon, mais avec lui, c'est impossible !

III.

Sultan Shahaliaam.

Le sultan Shahabaam, qui devait, quelques années plus tard, étonner les Parisiens par la force de ses reparties et la profon- deur de son esprit, sortait à peine, à cette époque, de la pre- mière jeunesse. Aussi bon administrateur qu'habile politique , sa maxime favorite était celle-ci : Fais ce qui te plaît, advienne que pourra.

Après la passion d'assurer le bonheur de son peuple, Sha- habaam n'avait pas de distraction plus grande que celle de

LA SULTANE TULIPIA. 75

faire des ronds en crachant du haut des créneaux de son palais dans la mer. Il tenait ce goût de son aïeul Shahabaam Ier , dit le Grand.

Un jour il fit cette réflexion, qu'un objet plus lourd qu'un peu de salive ferait en tombant dans la mer un rond plus grand, et par conséquent plus agréable à l'œil. Il chercha quel objet il pouvait choisir pour cet usage, et insensiblement ses idées se reportèrent sur la sultane favorite.

Décidément, se dit-il, cette Tulipia est bête comme une oie ; oui et non, voilà tout ce qu'on peut en tirer. Une femme sans esprit est comme une fleur sans parfum, ainsi que je l'ai dit dans la dernière séance du conseil d'État. 11 me faut une autre sultane favorite. D'ailleurs , je soupçonne celle-ci d'entretenir des relations avec un jeune Grec. Je puis me tromper, mais il me plaît de croire que je ne me trompe pas : cela suffit.

Shahabaam manda le chef des eunuques , et lui dit quelques mots à l'oreille.

IV.

Un rond dans la mer.

Le même jour il y eut fête au sérail pour célébrer l'avéne- ment de Rose-Pompon, la nouvelle sultane favorite. Danses , jeux de bague, tir à l'arbalète, loterie de macarons, ombres chinoises, rien ne fut épargné pour rendre la fête digne de celui qui la donnait et de celle qui en était l'objet.

76 LES FLEURS ANIMÉES.

Avant le coucher du soleil , Shahabaam , suivi de toute la cour, monta sur la tour la plus haute du palais. Quatre esclaves l'attendaient, tenant un sac de cuir dans lequel semblait se mouvoir une forme humaine. Les esclaves balancèrent pendant quelques minutes leur fardeau , et , sur un signe du maître , ils le lancèrent par dessus les créneaux.

Shahabaam se pencha en dehors de la plate-forme , suivit du regard la chute du sac dans les flots, et quand l'eau se fut refermée, il se retira en s'écriant : Oh ! le magnifique rond !

Ce magnifique rond, c'était le corps de l'incomparable Tu- lipia qui l'avait produit en tombant dans la mer.

On se raconta pendant quelques jours l'histoire de la fin tragique de la pauvre sultane, puis on n'en parla plus ; per- sonne ne la regretta : la beauté sans intelligence laisse peu de traces dans le souvenir.

&.de OONF.T. Editeur

FRAGMENTS PRIS AU HASARD

DAMS

L'ALBUM DE LA ROSE.

C'est par une belle matinée de mai que je fis ma première apparition sur la terre.

L'air était plein de parfums et de doux murmures d'amour ; les feuilles venaient d'éclore, l'alouette chantait dans un rayon de soleil, la bergeronnette trottait le long des buissons.

Je jetai les yeux autour de moi ; un frelon doré se roulait sur le sein d'une rose entr' ouverte à l'aurore.

Pauvre sœur ! me dis-je, elle n'a pas osé, comme moi, briser son enveloppe et s'élancer vers une nouvelle vie ; elle est con-

10

78 LES FLEURS ANIMÉES.

damnée à subir les embrassements d'un insecte vulgaire; ce soir ses feuilles souillées et flétries couvriront le sol autour d'elle. Heureuse d'être femme, je poursuivis mon chemin.

allez-vous donc si matin, la j eune fille aux fraîches couleurs? me dit un jeune paysan. Ètes-vous la déesse de Mai qui vient parcourir ses domaines ?

Holà, mon joli bouton de rose, me cria un beau cava- lier, que faites-vous si tard sur la route ? ne voyez-vous pas que le soleil s'est levé? ses rayons vont brûler votre teint vermeil; montez en croupe et venez avec moi : le galop de mon cheval est rapide, et le sentier qui mène à mon château est bordé d'arbres verts et d'aubépines en fleurs.

Je suivis le beau cavalier.

Temps heureux de ma jeunesse, sous quelles riantes couleurs vous vous présentez à mon souvenir !

J'étais entourée d'hommages et de flatteries : mes moindres désirs étaient à l'instant satisfaits. On me disait sur tous les tons que j'étais belle ; vingt poètes se disputaient l'honneur de m'a- dresser des sonnets. Je n'avais aucun vœu à former, et pourtant je désirais quelque chose.

A tout prendre, je n'étais qu'une reine champêtre, régnant sur de simples villageois et sur quelques vieux littérateurs retirés à la campagne. Il me fallait le briut de la ville, les hommages de la cour.

ALBUM DE LA ROSE. 79

Une nuit, je quittai le château pour suivre furtivement le gou- verneur de la province, nommé à une des grandes charges de l'État.

Dire quelle sensation produisit mon arrivée dans la capitale, est chose impossible. Jamais rien de plus parfait ne s'est offert à nos regards, disaient les courtisans, le roi demanda à me voir et devint éperdument amoureux de moi

Bénie soit l'heure j'ai quitté le jardin de la fée, me di- sais-je souvent; la rose sur sa tige reçoit le tribut d'admiration universelle, et moi, seule rose vivante, je lui dispute le sceptre de la beauté. Comme fleur et comme femme, mon amour- propre goûtait les douceurs d'un double triomphe.

Le roi s'épuisait pour moi en attentions délicates, il m'avait surnommée sa rose précieuse, et institua dans le goût des jeux olympiques, sous le nom de jeux de la Rose, un concours en mon honneur pour déterminer quelle était l'origine de cette fleur. Le vainqueur devait recevoir une couronne de mes mains et un baiser de mes lèvres.

La valeur de la récompense à mériter mit le feu à toutes les imaginations de l'empire. Plus de six cents poètes se présentè- rent au concours.

80 LES FLEURS ANIMÉES.

Un premier poète s'avança et se mit à chanter l'embarras de la terre au moment Vénus sortit de l'écume des flots. Com- ment orner le front d'une aussi belle créature ! La terre fit naître la rose, et le problème fut résolu.

Un second poète raconta comment la rose s'échappa du sein de l'Aurore jouant avec le jeune Thiton.

Ce n'est point la terre, ce n'est point l'aurore, c'est une déesse qui nous a donné la rose, s'écria un troisième poète. Voici son origine, et il chanta les strophes suivantes en s' accompagnant de la lyre à trois cordes.

I.

« De toutes les jeunes filles de Corinthe, la plus belle est Rodante. Junon n'a pas une démarche plus noble, et son teint est plus blanc que le plumage même des colombes de Vénus.

II.

« Mais Rodante est insensible à l'amour et elle s'est consacrée à Diane.

III.

« Cependant les plus beaux et les plus riches jeunes gens de Corinthe n'ont point renoncé à l'espoir de toucher son cœur ; ils suspendent des guirlandes de fleurs à sa porte, et font des sacrifices à Cupidon pour qu'il la rende moins cruelle.

IV.

« Un jour Criton, fils de Cléobule, et l'ardent Ctésiphon rencontrent Ro- dante et la poursuivent jusque dans le temple de Diane, elle s'est réfugiée. Rodante appelle le peuple à son secours ; il arrive et la voyant si belle, si noble, si pudique, la foule s'écrie : C'est Diane elle-même, c'est la chaste déesse ; adorons-la et plaçons-la sur le piédestal.

ALBUM DE LA ROSE.

81

v.

« Rodante pria Diane d'empêcher cette profanation. La déesse touchée de ses larmes la changea en rose (1).

VI.

« Depuis ce jour, les Corinthiens vouèrent aux roses un culte particulier, et prirent pour symbole de leur ville une jeune fille au front couronné de roses.»

Il dit, et un murmure d'approbation succéda à son chant. D'autres poètes se présentèrent ensuite.

L'un parla du désespoir de Vénus à la mort d'Adonis. Elle couvre de ses larmes le corps du beau chasseur ; elle veut le rappeler à la vie. Efforts inutiles : l'arrêt de Jupiter est irrévo- cable. Du moins, s'écrie la déesse, que son sang n'ait point coulé inutilement, et que de la terre rougie sortent des touffes de roses comme pour embaumer le cadavre d'Adonis.

L'autre nous dit les ruses de Zéphyre amoureux de Flore. Rien ne pouvait toucher le cœur de la déesse, ni les parfums semés sur ses pas, ni les fraîches brises se jouant autour de son front, ni les vers harmonieux chantés dans le feuillage : Flore n'aimait que ses fleurs. Zéphyre se change en une fleur si belle que Flore s'approche pour l'admirer. Attirée par son parfum, elle se penche enivrée, éperdue, entraînée par un charme secret ; elle dépose un baiser sur sa corolle. C'est ainsi que se consomma l'union de Zéphyre et de Flore.

Cette fleur, c'était la rose.

(1) Rose, en grec, rodon.

82 LES FLEURS ANIMÉES.

La plupart des poètes se rallièrent à ces opinions, sauf quel- ques légères variantes. Il y en avait, par exemple, qui pré- tendaient que la rose était née , en même temps que Vénus , de l'écume des flots , et qu'elle avait conservé sa couleur blanche jusqu'au jour Bacchus laissa tomber une goutte de sa liqueur divine sur la rose qui ornait le sein d'Aphrodite.

D'autres soutenaient qu'au banquet des dieux , l'Amour ayant renversé, d'un coup d'aile, la coupe pleine de nectar que le maître des dieux allait porter à ses lèvres, quelques gouttes tombèrent sur la couronne de roses blanches de Vénus. Depuis, les roses conservèrent la couleur et le parfum du nectar.

Aucune de ces versions ne satisfit le roi. 11 ordonna néan- moins que de riches présents fussent faits aux poètes, et le con- cours fut renvoyé à l'année suivante.

C'est pendant cette année que croulèrent le paganisme et l'empire romain. Le règne des courtisanes et des roses sem- blait fini pour jamais.

J'ai remarqué que mon existence comme femme a con- stamment dépendu de mon existence comme fleur ; j'ai été heu- reuse ou malheureuse, fêtée ou délaissée, selon que les hommes ont plus ou moins aimé la rose

Les derniers siècles de Rome n'aimèrent qu'un seul genre

ALBUM DE LA ROSE. 83

de femmes, les courtisanes ; ils ne connurent qu'une fleur , la rose.

Marc-Antoine, à son lit de mort, voulut qu'on le couvrît de roses.

Pour retrouver sa première forme, l'âne d'Apulée n'eut qu'à manger des roses.

Les anciens jetaient des roses sur les tombeaux et venaient chaque année offrir des mets de roses, rosales escœ , aux mânes de leurs parents et de leurs amis.

C'est le front couronné de roses que les convives échangeaient entre eux la coupe des festins.

Les peintres égayaient le front mélancolique d'Hécate d'une couronne de roses.

On plaçait sur la table un vase dont l'ouverture était cachée par des roses. Ces roses étaient l'emblème gracieux de l'aimable discrétion qui doit suivre les gais propos échappés à la gaîté de la table. Malheur au profane qui eût découvert le pot aux roses.

C'était le temps Néron partageait le trône avec Poppée , et lui faisait rendre les honneurs divins.

Je m'appelais alors Lesbie, j'avais une villa à Pœstum, les poètes venaient me réciter leurs odes.

84

LES FLEURS ANIMÉES.

Le christianisme rendit un culte à la rose, mais la fleur de Vénus devint la rose mystique, la sœur du lis ; elle fit pénitence

de ses péchés.

Les mains des jeunes filles effeuillèrent dans les processions des roses devant la croix.

Les autels des églises champêtres furent parés de roses.

La main qui donne la bénédiction à la ville et au monde, urbi et orbi, s'étend aussi chaque année sur les roses, pendant ce jour appelé dominica in rosa.

L'étendard que Gharlemagne reçut du pape était parsemé de roses.

Les anges descendaient du ciel pour offrir des roses à une sainte, ainsi que le témoigne la vie de sainte Dorothée.

Des guirlandes de roses pendaient à la harpe de sainte Cécile.

Dieu changea en roses le pain accusateur qui devait conduire à la mort la sainte duchesse de Bavière.

«

Pendant ce temps-là, il ne restait aux pauvres femmes de ma sorte qu'à imiter l'exemple de Madeleine. Je me réfugiai donc dans une grotte, je vécus pendant plusieurs années de prières et déracines. (Ici manquent vingt et un feuillets. )

l'album des fleurs.

85

J'apprends par un exilé de Constantinople qui est venu se faire ermite non loin de ma grotte, qu'il existe en Orient un prophète du nom de Mahomet, qui promet à ses sectateurs un paradis folâtrent des houris, sous des bosquets de roses sans cesse renaissantes.

Je pars pour l'Orient

Un poète persan me dédie un poème de trois cent mille vers sur la rose. Ma santé, dérangée par les fatigues de cette lecture, m'oblige à changer de climat.

Nous sommes en plein moyen âge. J'arrive en France.

Il faut convenir que Paris est une ville assez maussade. On s'y égorge à tous les coins des rues , et l'on y meurt de la peste. On n'a guère le temps de songer aux femmes et aux fleurs.

Enfin Malherbe vint, et le premier en France il donna à la rose une vogue immense, grâce aux stances adressées à l'infor- tuné Dupérier.

Elle était de ce monde, les plus belles choses Ont le pire destin,

11

86 LES FLEURS ANIMÉES.

Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, L'espace d'un matin.

Le poète Ronsard a, lui aussi, parlé de la rose dans une pièce de vers que bien des gens préfèrent à celle de Malherbe. Que l'ombre de Boileau leur pardonne !

Mignonne, allons voir si la rose Qui ce matin avait déclose Sa robe de pourpre au soleil, N'a point perdu cette vesprée, Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vôtre pareil. Las ! voyez comme en peu d'espace, Mignonne, elle a dessus la place Ses fraîches beautés laissé choir. Oh 1 vraiment, marâtre nature, Puisqu'une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir, Donc, si vous m'en croyez, mignonne, Tandis que votre âge fieuronne En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueillez votre jeunesse : Comme à cette fleur, la vieillesse Fera ternir votre beauté.

Je n'en finirais pas si je voulais citer tous les poètes qui , depuis Malherbe et Ronsard, ont célébré la rose.

Delile s'est écrié un jour :

Mais qui peut refuser son hommage à la rose,

La rose dont Vénus compose ses bosquets,

Le printemps sa guirlande et l'amour ses bouquets?

En terminant, je ne puis m' empêcher de mentionner ce vers

I

l'album de la rose. 87 si délicat et si ingénieux, qu'on a pu un instant appeler le vers du siècle :

Une femme est comme une rose.

J'ai appris depuis que l'auteur se nommait M. Dupaty, et qu'il était membre de l'Académie française.

Dès que les roses redevinrent à la mode, je sentis s'améliorer ma position. Depuis François Ier jusqu'à Louis XIV, je (pages maculées )

Dans l'année 175ft, je recevais beaucoup chez moi un finan- cier, lequel financier aimait par-dessus toutes choses la conver- sation des beaux esprits.

La plupart des gens de lettres étaient donc admis à ma table et dans mes salons; ils reconnaissaient mon bon accueil en m'a- dressant un exemplaire de leurs ouvrages. L'un d'eux me dédia un petit poème en trois chants, intitulé Fart de cultiver les roses. J'extrais des notes les particularités suivantes qui flattent mon amour-propre de fleur :

Le dieu Vihcnou cherchant une femme, la trouva dans le calice d'une rose.

Saint François d'Assises, afin de mortifier sa chair, se roula un jour sur des épines. Aussitôt, à chaque endroit le sang du saint avait coulé, surgirent des roses blanches et rouges.

88 LES FLEURS ANIMÉES.

Pendant le moyen âge , une loi formelle permettait aux nobles seulement de cultiver les roses.

Le chevalier de Guise s'évanouissait à la vue d'une rose, et le chancelier Bacon entrait en fureur en apercevant la même fleur; même en peinture.

Marie de Médicis était sujette à la même infirmité.

Au douzième siècle, le pape institua l'ordre de la rose d'or. A chaque avènement, le pape l'envoyait au nouveau souverain, en signe de reconnaissance officielle.

Le grand Mogol voguait un jour avec Nourmahal, son esclave favorite, sur un bassin que la capricieuse odalisque avait fait remplir de roses. La rame fendait des vagues de feuilles, et à chaque mouvement, elle faisait fuir derrière elle un sillon d'or mouvant qui surnageait comme une huile brillante. Nourmahal mit la rnain dans l'eau et la retira toute parfumée. C'était l'es- sence que le soleil avait dégagée de la fleur, l'eau de rose était née de la fantaisie d'une femme.

Saint Médard , évêque de Noyon, inventa en 532 les rosières. Sa sœur fut couronnée la première à Salency, berceau de l'ins- titution

Mon Dieu, dis-je un jour au savant auteur de Y art de cultiver les roses, poème en trois chants, pourriez-vous m' apprendre

l'album de la rose.

89

pourquoi on a choisi la rose pour récompense de la vertu ? Un tel honneur me semblerait bien plutôt mérité par la violette , par exemple, ou par le lis.

Belle Eglé, me répondit le poète , c'est qu'on a compris que la vertu elle-même avait besoin de parure, et voilà pourquoi on a choisi la rose, la fleur de la beauté!

(Le manuscrit de la Rose s'arrête au dix-huitième siècle. Cependant le lec- teur ne sera pas complètement privé de la suite de ces mémoires intéressants. Tout porte à croire que la Rose émigra pendant la révolution. Elle rentra en France sous le directoire ; Barras la fit rayer de la liste des émigrés. Nous avons trouvé dans les papiers de la Rose des noies et des documents d'une authenticité suffisante pour nous permettre de résumer les diverses péripéties de son existence, depuis l'an VII de la république française jusqu'à nos jours.)

lies derniers jours de la rose, 1999 184».

De retour de l'émigration, la Rose prit le nom de madame de Sainte-Rosanne.

C'est sous ce nom qu'elle fit les beaux jours du directoire. Nulle ne portait avec plus d'élégance la robe ouverte à la Diane chasseresse ; les cheveux b ouelés par derrière lui allaient à merveille.

Elle menait grand train, tenait table ouverte, recevait les poètes, les généraux, les ministres; Bonaparte lui fut présenté, et des contemporains nous ont assuré que le futur empereur ne produisit qu'une médiocre sensation dans le salon de madame de Sainte-Rosanne.

90 LES FLEURS ANIMÉES.

Jamais, même au temps de l'empire romain, tant regretté par elle dans les fragments que nous venons de soumettre au lec- teur, la rose ne fut plus heureuse.

On n'aimait que les teints de rose, les joues de rose, les èvres de rose, les narines de rose, pourvu toutefois que ces teints, ces joues, ces lèvres, ces narines fussent mélangés d'un peu de lis.

Les poètes ne connaissaient qu'un seul objet de comparai- son, la rose. La tige, le bouton, les épines, on tirait parti de tout.

Madame de Sainte-Rosanne portait habituellement la tête haute; un tendre incarnat (vieux style) animait ses joues ; sa bouche était de carmin; elle marchait avec la majesté d'une femme qui a chaussé le cothurne ailleurs que sur les planches. Aussi lui disait-on sur tous les modes, dans tous les styles , en vers et en prose, qu'elle ressemblait à une rose.

Elle recevait tous ces hommages avec la majestueuse froi- deur d'une reine. Sa vanité en était plus touchée que son cœur. Madame de Sainte-Rosanne jouissait d'une grande réputation d'orgueil et d'insensibilité. Un poète poussé à bout par ses dédains décocha contre elle une épigramme sanglante qui finis- sait ainsi :

Elle est belle, mais sans odeur, Gomme la rose du Bengale.

La malignité publique s'empara avidement de cette allusion ;

l'album de ia rose. 91

les rivales de madame de Sainte-Rosarme apprirent l'épigramme par cœur et la colportèrent dans tous les salons.

L'influence de madame de Sainte-Rosanne, au lieu de dimi- nuer ne fit que s'augmenter encore pendant toute la durée de l'empire. Napoléon lui tenait bien rancune de l'accueil indif- férent qu'elle lui avait fait sous la république, mais cette rancune n'allait pas jusqu'à la disgrâce de celle qui en était l'objet.

Madame de Sainte-Rosanne, par un habile calcul politique, rompit avec la restauration dès l'année 1822. Elle se montra beaucoup dans les salons libéraux, et invita plusieurs fois ostensiblement Béranger à dîner. Les rédacteurs du Constitu- tionnel étaient tous ses amis, et elle fut une des premières abon- nées de ce journal.

Madame de Sainte-Rosanne a consigné, dans une note que nous reproduisons, l'impression que firent sur elle les premiers symptômes de la réaction romantique.

« J'ai lu ce matin un livre de poésies d'un de ces auteurs qui veulent changer la face de la littérature et prendre d'assaut le ramasse. La première pièce renferme le portrait d'une jeune fille, la Laure ou la Béatrix du poète. Son teint, dit-il, est pâle comme l'eau du lac à l'aube matinale, son œil est bleu comme la lavande, ses cheveux blonds coulent de chaque côté de ses tempes comme deux ruisseaux d'huile odorante ; sur son front , terne et mât, la fatalité a écrit ce mot de l'ange d'Albert Durer, Mélancolie/. Vraiment j'étouffe de rire. Quel style, bon Dieu quelles métaphores! Et ce sont ces pygmées qui veulent détrôner

92 LES FLEURS ANIMÉES.

des géants ! A quoi bon aller chercher si loin des termes de comparaison pour peindre une femme, quand'on a la rose sous la main ? Ah ! messieurs les romantiques, vous n'irez pas loin , je vous le prédis. »

Une autre note que nous trouvons écrite deux ou trois années après prouve que madame de Sainte-Rosanne se vit dans la nécessité de changer d'avis. Voici cette note.

« Décidément les Welches l'emportent , le mauvais goût

déborde. Un poète a osé écrire en parlant de celle qu'il aime :

Elle est jaune comme une orange.

« Le port de reine, l'éclat des couleurs, la santé et la fraî- cheur ne sont plus du monde. Il faut être pulmonaire, pthysique au troisième degré pour attirer les regards de messieurs de la jeune littérature. Les teints de rose et de lis ne sont plus portés, dit-on, que par les cuisinières. MM. Jay et Jouy viendront me voir ce soir , que de jolis mots nous allons faire contre ces pauvres romantiques. »

Le ton dégagé de ces réflexions dissimule mal le secret dépit dont madame de Sainte-Rosanne est atteinte. Le fait est qu'il est dur pour une coquette de se voir délaissée par tout le monde, excepté par trois ou quatre académiciens qui lui répètent tous les soirs depuis un quart de siècle en lui baisant la main : Vous êtes fraîche comme la rose.

Madame de Sainte-Rosanne ne se l'avoue peut-être pas,

l'album de la rose. 93

mais elle donnerait beaucoup pour être pâle, excessivement pâle ; c'est-à-dire qu'à cette époque de sa vie elle prit du vinaigre pour se faire maigrir. C'est le poète qui lança contre elle une épigramme sous le Directoire, qui a répandu ce bruit : la source en est trop suspecte pour que nous l'accueillions sans examen dans ce précis historique.

La situation littéraire alla s' aggravant d'année en année, la rose fut décidément rayée du vocabulaire littéraire. Il n'y eût plus de fleur générique pour désigner la beauté; chaque poète, chaque romancier eut la sienne. L'un prit la scabieuse, l'autre l'ancolie ; celui-ci la clématite , celui-là le rododen- dron, etc., etc., etc.

Une ligne datée de 1839 témoigne dans sa concision de l'irri- tation qui consume madame de Sainte-Rosanne,

a Aujourd'hui on n'aime qu'une seule chose, c'est l'ongle rose. »

Personne n'ignore que vers 1839 une modification assez nota~ ble eut lieu dans les préférences littéraires. La femme pâle, étiolée et verte commença à perdre de ses partisans. Madame de Sainte- Rosanne crut un moment qu'on allait revenir à la femme mous- seuse de l'Empire. Son erreur ne fut pas de longue durée. On inventa la femme vive, espiègle, fugace, insaisissable, mordorée, prismatique, spirituelle, ennuyeuse, adorable ; la femme à reflet, la femme-serpent.

Madame de Sainte-Rosanne sentit que son règne était fini

12

94 LES FLEURS ANIMÉES.

sur la terre, et elle envoya sa soumission à la Fée aux fleurs.

Au moins, dit-elle, je retrouverai là-bas les madrigaux de mon vieil adorateur le Zéphyre.

Mais si la Fée aux fleurs a des trésors d'indulgence pour le repentir, elle est armée d'une rigueur inflexible contre l'amour- propre blessé.

Pour la punir de sa vanité, la Fée aux fleurs a condamné la rose à vivre et à mourir vieille femme. Elle ne lui pardonnera que lorsque sonnera l'heure de sa mort naturelle.

1T00TU2UTE.

LIcâ FLIt^ïg m BSflUJBT-

Je vous aime, fleurs de nuit ; je vous préfère à toutes vos sœurs qui brillent pendant le jour.

Quand le soleil vient de disparaître à l'horizon, lorsque les ombres descendent le long des rameaux, semblables à de longs cils qui s'abaissent, alors la fleur de nuit s'entr'ouvre, et les premiers rayons de l'étoile du soir viennent se jouer sur sa corolle.

Les fleurs et les étoiles sont sœurs : que se disent-elles ?

Elles se racontent les longs ennuis de la journée, elles échan- gent leurs rayons et leurs parfums, elles mêlent leur âme à la grande âme de la nature.

Un sylphe évaporé vient les troubler . dans leurs entretiens, mais la fleur de nuit ne les écoute pas, la fleur de nuit n'est pas coquette.

Elle n'aime que ceux qui souffrent.

Comme le bruit du vent, comme le murmure de l'eau, le par- fum de la fleur de nuit console.

Elle écoute la plainte du berger, elle sourit aux rêveries de la jeune fille, elle prête l'oreille aux chants du poète.

Sa molle senteur prête un charme secret à votre premier ren- dez-vous, elle vous enveloppe comme d'un voile d'innocence et de pureté.

LES FLEURS ANIMÉES.

Aucun insecte ne se pose sur les fleurs de nuit : le phalène bour- donne autour d'elles, il effleure leur calice, mais il- craindrait de s'y arrêter.

Parfois seulement, une fée se blottit au fond de leurs corolles pour éviter les poursuites de quelque lutin.

Chaque soir, la blanche Titania, pour parcourir son domaine nocturne, sort de son palais qui est une belle-de-nuit.

Pendant que les bois frissonnent, que l'onde murmure, que les amoureux se parlent, que les poètes chantent, que des bruits vagues, des soupirs étouffés remplissent la plaine, la fleur de nuit s'ouvre plus largement.

Frissons, soup'rs, murmures, échos, chants de poète, haleines amoureuses, tout cela se mêle dans les airs et retombe avec la rosée sur la nature.

Avec sa part de cette pluie, il se forme au fond de la fleur des nuits une perle humide et brillante ; elle s'agite, elle tremble, le moindre souffle d'air la briserait, et le zéphire matinal va se lever.

Alors la fleur des nuits se referme pour conserver la perle pré- cieuse qui s'est formée pendant la nuit.

Ainsi le poète renferme précieusement dans son cœur le trésor de rêveries qu'il a amassé dans la solitude.

Voilà pourquoi j'aime les fleurs de nuit, pourquoi je les préfère à leurs sœurs qui brillent pendant le jour.

Voici l'histoire que racontent les pêcheurs, le soir, lorsqu'ils raccommodent leurs filets, assis en rond sur la grève.

Narcissa la blonde était la plus belle des jeunes filles du pays ; pas une seule sur toute la côte, depuis Gatane jusqu'à Syracuse , qui pût se vanter d'avoir l'œil aussi doux , la taille aussi souple, le pied aussi fin.

Méfiez-vous de Narcissa la blonde.

Il y en a qui sont belles et qui ne le savent pas, ce sont celles- qu'il faut aimer.

11 y en a qui sont belles et qui le savent, ce sont celles-là qu'il faut fuir.

Narcissa la blonde savait qu'elle était belle, et Luigi l'aimait.

Ceux qui ont connu Luigi, fils du vieux Luigi-Naldi le soldat, disent que c'était un brave compagnon, hardi à la mer, bon à ses camarades, craignant Dieu et honorant les saints ; mais il aimait Narcissa la blonde.

98 f-ES FLEURS ANIMÉES.

Partout il la suivait, toujours il pensait à elle. Qui n'a pas vu Luigi pleurer en pressant sur son cœur une fleur tombée du sein de Narcissa, ne sait pas ce que l'amour peut faire d'un homme.

Oui, Luigi pleurait comme un enfant.

Lui, l'intrépide matelot dont la voix dominait la tempête, tremblait devant un mot de Narcissa.

Il avait une maison bâtie en pierre, une barque solide, des filets neufs, il offrit tout à Narcissa qui ne possédait rien qu'un rouet et un miroir.

Un rouet toujours immobile, un miroir dans lequel elle se

regardait sans cesse,

11 faut vous dire que Narcissa ne rêvait que plaisirs, robes éclatantes ; pourtant elle ne dit pas non à Luigi.

L'amour du beau Luigi, de Luigi le brave, flattait P amour- propre de Narcissa, mais elle ne l'aimait pas.

Ce qu'elle aimait, c'était son jeune et beau visage, sa taille flexible, sa bouche souriante, ses yeux doux; c'était elle et non pas les autres.

Quand elle allait à la ville, elle disait à Luigi à son retour : J'ai vu les filles des bourgeois, elles sont moins belles que moi, et pourtant elles ont des casaques en velours et de beaux ruban? à leur tête, et une croix d'or à leur cou.

Alors Luigi lui achetait une casaque en velours, de beaux rubans, et une croix d'or pour pendre à son cou.

NARCIPSA. 99

Est-tu heureuse, lui disait-il, maintenant que tu es belle? Elle lui répondait : Je suis heureuse parce que je suis belle.

Quand m'épouseras-tu?

' Laisse passer la saison des vendanges : je veux danser encore une fois en liberté avec mes compagnes.

La saison des vendanges est, comme vous le savez bien, le temps des fêtes et des jeux, le temps des doux propos : la gai semble couler avec la liqueur nouvelle.

Puis venaient d'autres prétextes : l'hiver, la pêche du thon ; l'été, la moisson ; bref, l'époque du mariage se trouvait sans cesse reculée.

Cependant Luigi, pour payer les robes, les rubans, les bijoux de Narcissa, avait vendu la maison de son père, sa barque, ses filets. Il ne lui restait plus rien.

Si au moins l'amour de Narcissa l'avait dédommagé ! Mais elle passait son temps devant son miroir, à peigner sa longue cheve- lure et à sourire à sa beauté. C'est à peine si son amant pouvait obtenir un mot ou un regard.

Luigi voyait bien que Narcissa la blonde ne l'aimait pas, mais il était ensorcelé.

11 y a des femmes douées d'un charme fatal.

Leurs yeux, au lieu de cicatriser les blessures qu'ils font, sem- blent les envenimer davantage. Le démon vous pousse à les aimer, c'est lui qui vous attire? Quel autre que le démon pourrait habiter le cœur de Narcissa.

100 LES FLEURS ANIMÉES.

Luigi lui dit encore une fois : Quand m'épouseras-tu?

Je n'épouserai, répondit-elle, que celui qui me donnera de beaux pendants d'oreilles, des chemises en fine toile, des boucles en diamants pour mes souliers, et de belles bagues pour mettre à mes doigts.

Luigi prit sa carabine, la carabine qui avait servi à son père, le vieux soldat, et il partit pour la montagne.

Narcissa la blonde eut de beaux pendants d'oreilles, des che- mises en fine toile, des boucles en diamants, de belles bagues et bien d'autres choses encore.

Toujours belle, toujours parée, toujours heureuse, elle courait les bals et les fêtes sans songer au pauvre malheureux qui hasar- dait sa vie, et le salut de son âme pour satisfaire les vains désirs de son cœur.

Cependant les exploits du brigand Luigi ont retenti jusqu'à Païenne : le vice-roi envoie des soldats pour s'emparer de lui. Narcissa, la belle Narcissa, se met à la fenêtre pour les voir pas- ser ; elle sourit au jeune brigadier qui la salue avec son sabre.

Le brigadier va combattre son amant.

Hurrah ! hurrah ! Les soldats reviennent vainqueurs, Luigi est tombé percé de trois balles dans la montagne.

Qui court la première au-devant des cavaliers? c'est Narcissa la blonde, plus belle et mieux parée que jamais.

Le brigadier a vaillamment conduit sa troupe ; aussi, en at- tendant qu'il soit fait officier, revient -il chargé d'un riche butin.

NARCTSSA. 101

Narcissa le regarde de ses yeux les plus doux, de ses yeux que le démon a armés d'une puissance invincible.

Mais le loyal soldat ne se sent pas troublé.

Qui es-tu, la belle? lui demande-t-il, et que veux-tu?

Je suis Narcissa la blonde, et je veux t'épouser.

Arrière ! femme sans cœur ; le dernier mot que le bandit a prononcé est le tient de Narcissa la blonde, et c'est moi qui ai tué Luigi.

Depuis ce temps-là, ni jeunes gens, ni vieillards, ni femmes, ni filles, ne voulurent parler à Narcissa.

Elle fut obligée de quitter le village et d'aller se cacher dans la grotte du Monte-Negro, à côté de laquelle coule une source profonde qu'un saint ermite fit autrefois jaillir du roc par la puissance de ses prières.

Au lieu de pleurer ses erreurs et de faire pénitence, elle pas- sait les longues heures de la journée à regarder son image qui lui renvoyait le miroir de l'onde.

Un jour un moine renommé par sa piété et ses bonnes œuvres gravit la pente du Monte-Negro pour exorciser Narcissa : pour agir ainsi qu'elle le faisait, ne fallait-ilpa s qu'elle fût possédée

Le saint homme trouva la grotte vide.

Un enfant, qui gardait les chèvres près de là, raconta que la veille il avait vu Narcissa, après être longtemps restée sur le bord, se lever et se précipiter dans le gouffre.

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102

LES FLEURS VMMKI'.S.

Le moine descendit, et célébra une messe pour le repos de l'âme de Narcissa.

On laissa dire qu'elle s'était noyée pour se soustraire à ses remords; mais chacun sait que l'ondine avait pris son visage pour l'attirer dans l'abîme et la livrer à Satan.

Ainsi périssent toutes les femmes sans cœur.

Voilà l'histoire que racontent les pêcheurs, le soir, lorsqu'ils raccommodent leurs filets, assis en rond sur la grève (1).

(1) Nous donnons cette légende pour ce qu'elle vaut , et sans avoir la pré- tention de refaire l'histoire de Narcisse. Les Grecs avaient représenté l'égoïsme sous les traits d'un homme, les pêcheurs siciliens en ont ait une femme. Le lecteur choisira entre les deux versions celle qui convient le mieux à ses sympathies.

Le besoin de vérité qui doit dominer chez un écrivain, traitant de matières aussi graves que celles contenues dans cet onvrage, nous fait un devoir de déclarer que les pêcheurs, dont nous avons emprunté le récit, se sont trompés en ce qui touche les motifs delà disparition subite de Narcissa.

La fleur appelée Narcisse s'était incarnée dans la jeune Sicilienne. Frappée des inconvénients qui pouvaient résuller pour les hommes du séjour parmi eux d'une femme d'un caractère si dangereux, la Fée aux Fleurs avait rappelé de force le Narcisse auprès d'elle.

(Note de l'auteur.)

Le matin est venu : levez-vous, jeunes filles ; allez cueillir la fleur de mai, la première fleur.

Cachez-la dans votre sein, et conservez-la précieusement : elle porte bonheur pour le reste de l'année.

Celle que je cueillerai, Madeleine, je te la donnerai, et tu la mettras dans tes cheveux.

La première fleur, ce n'est ni la primevère, ni la pervenche, ni l'hyacinthe, ni la violette, ni le muguet.

Ce n'est pas celle qui fleurit la première , selon l'ordre des saisons ; c'est celle qui s'offre la première à votre vue, celle que vous présente le hasard.

L'année passée, ce fut la violette qui m'annonça le retour du printemps : cette année , c'est la rose. Qui me dira quelle fleur me signalera le printemps prochain ?

Q importe ?

Qui que tu sois, première fleur, tout le monde t'aime et t'accueille avec joie. Qui a jamais pu te regarder sans sentir ses yeux humides de larmes?

Il semble, ente voyant, que la jeunesse de notre cœur va recommencer avec la jeunesse de l'année, que notre âme va s'épanouir comme la corolle des Heurs, que nos sentiments vont reverdir comme leurs feuilles !

Première fleur que l'on trouve sur la route un jour de mai

iOIi LES FLEURS ANIMÉES.

tu es l'espérance, tu es l'illusion, tu nous fais croire à la possi- bilité de revenir sur le passé.

Quand on rencontre, à certains jours, à certaines heures, l'objet d'un culte ancien, le cœur retourne en arrière, franchit en un moment d'immenses intervalles et s'imagine avoir re- noué la chaîne des temps.

On croit recommencer une nouvelle carrière ; mais bientôt le cœur, épuisé de fatigue, revient à son point de départ et reste immobile.

Ainsi, la vue de la première fleur ressuscite en nous un monde de pensées ensevelies. Elles s'éveillent, elles secouent leurs blanches ailes, elles s'envolent joyeuses : on dirait qu'elles vont nous entraîner loin, bien loin , vers le pays de notre jeunesse.

Hélas ! la première fleur du printemps s'est à peine flétrie, que déjà nos illusions ralentissent leur vol : elles retombent sur la terre ; leurs ailes fragiles se sont brisées.

Sois bénie cependant, première fleur , sois bénie pour cette heure d'enivrement fugitif que tu nous donnes. Croire une mi- nute qu'on a vingt ans, qu'on aime, qu'on est heureux, n'est-ce pas vivre des années ?

Le matin est venu : levez-vous, jeunes filles; allez cueillir la fleur de mai, la première fleur.

Cachez-la dans votre sein, et conservez-la précieusement : elle porte bonheur pour tout le reste de l'année.

Voici celle que j'ai cueillie, Madeleine ; respire son parfum, et mets-la dans tes cheveux.

&■ de GONET Editeur

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A PROPOS DE LA VIOLETTE

ENTRE LA FÉE AUX FIEÏÏBS

ET

Une Hcabé mie qui tfé&ite garîrcr l'anonyme.

I.

Une lecture dans les bois.

La Fée aux Fleurs avait établi son domicile sur la terre, au- tant pour fuir un lieu qui luirappèlait des souvenirs désagréables, que pour être plus à portée de surveiller de près les actions de mesdames les fleurs.

Chaque jour lui apportait un nouveau chagrin, un nouveau sujet de mécontentement.

La Rose était son enfant de prédilection, sa fille chérie. La vie qu'elle lui avait vu mener remplissait l'âme de la Fée d'une amère douleur !

Elle n'avait pas, non plus, à se féliciter du sort du Lis, de la Tulipe, du Bluet, du Coquelicot, de la Pensée et d'une foule d'autres fleurs, dont en trouvera les aventures dans le courant de cet ouvrage.

J 06 LES FLEURS ANIMÉES.

Si sa vengeance paraissait certaine, son cœur de mère était déchiré.

Parmi les fleurs, les unes étaient malheureuses, parce qu'elles restaient fidèles à leur caractère; les autres, au contraire, parce qu'elles voulaient en changer.

C'est ainsi que la Violette courait à sa perte. Le jour même, la Fée l'avait rencontrée dans un somptueux équipage, étincelante d'or, de soie et de pierreries.

La Violette avait renoncé à l'obscurité.

Pour secouer la tristesse que cette vue lui avait causée , la Fée aux Fleurs sortit de la ville et prit le chemin de la campa- gne, vêtue à la façon d'une femme déconseiller, et menant après elle un petit domestique joufflu qui portait son parasol et son coqueluchon.

A l'entrée d'un petit bois, elle congédia son domestique, et pénétra sous les arbres pour y goûter en paix la fraîcheur et le plaisir d'une lecture solitaire.

Le livre qu'elle tenait à la main était une histoire complète des fleurs.

Cette lecture plaisait beaucoup à la Fée , qui y trouvait am- ple matière à moquerie touchant les bourdes que les hommes débitaient gravement , à propos des fleurs et de leur origine.

Elle en était, pour le moment, à l'histoire de la Violette.

La Violette, disait l'auteur du livre en question , est fille

GRAVE CONFLIT 107

d'Atlas. Cette jeune nymphe, poursuivie par Apollon, allait de- venir la proie de ce don Juan , lorsque les dieux , touchés de son sort, la métamorphosèrent en violette.

Test le moyen ordinaire employé par les dieux pour déjouer les projets galants d'Apollon. L'imagination féconde de Jupiter devrait bien de temps en temps inventer un nouveau procédé.

La Fée laissa tomber le livre et s'assit sur le gazon pour rire plus à son aise. Le fait est que , debout , elle était obligée de se tenir les côtes.

Ces auteurs , dit-elle , sont vraiment des gens cocasses. diable ont-ils pris que la Violette est fille d'Atlas et nymphe de son métier? tandis que son père s'appelait tout simplement Jérôme, et qu'elle exerçait la profession de couturière au bourg, sous le nom de Marcelle.

Je ne puis décemment pas laisser s'accréditer plus longtemps de semblables erreurs, continua la Fée ; il est temps de rétablir les faits, -et elle rentra dans sa maison, pour travailler au mé- moire suivant qu'elle adressa à l'Académie.

II.

Mémoire touchant l'origine de la Violette,

Messieurs les Académiciens, S'il est une science qui mérite de fixer l'attention des hommes

108 LES FLEURS ANIMÉES.

et des savants, c'est, à coup sûr, celle qui se rattache à l'ori- gine des fleurs.

Cette science est aujourd'hui obscurcie par les ténèbres de l'ignorance ; une foule de notions fausses sont répandues : si on ne s'empressait de prendre ces précautions, le mal serait bientôt sans remède.

Il est du devoir d'un corps aussi respectable , aussi illustre, aussi éclairé que celui auquel j'ai l'honneur de m' adresser, de populariser, de répandre, de sanctionner les grandes vérités historiques, politiques, philosophiques et autres. C'est donc avec confiance que je m'adresse à l'Académie , persuadée d'a- vance qu'elle accordera à mes rectifications toute l'attention dont elles sont dignes à tous les égards.

Qu'il me soit permis, avant d'entrer en matière, de sou- mettre à la docte assemblée quelques réflexions générales qui me paraissent indispensables pour

III.

Intcr rnpt ion.

Nous croyons devoir prendre la liberté de supprimer ces réflexions générales ; comme la forme adoptée par la Fée pour- rait produire à la longue une impression fort peu récréative sur le lecteur , nous remplaçons la partie du mémoire qui donne l'historique exact de la Violette par un récit simple et

GRAVE CONFLIT. 109

animé. Notre intention avait d'abord été d'employer à cet effet le langage des dieux, autrement dit la poésie ; mais n'ayant pas notre dictionnaire de rimes sous la main, nous nous contenterons d'une honnête prose.

IV.

HIar celle.

C'était jour de fête. Toutes les jeunes filles du bourg sortaient de leur demeure en beaux déshabillés.

Les unes allaient se promener dans la camp agne, les autres accouraient aux sons du tambourin,' donnant le gai signal de la danse

Toutes songeaient à rire, à folâtrer, à s'amuser et à paraître belles.

Une seule restait enfermée chez elle : c'était Marcelle, la jolie fille à Jérôme le jardinier.

Viens avec nous , Marcelle , lui criaient ses compagnes en passant : l'air est embaumé de la douce senteur de l'arbre aux prunelles, le ciel est bleu ; viens avec nous à la danse de mai.

Marcelle secouait la tête doucement, et si quelque jeune garçon voulait lui jeter un bouquet , elle fermait ses volets et se mettait à travailler de plus belle.

Comme tout est propre et reluisant dans la chambre de Mar-

14

110 LES FLEURS ANIMÉES.

celle ! on dirait qu'elle a communiqué sa grâce virginale à tous . les objets qui l'entourent. Voilà son lit avec sa courte-pointe à franges blanches, l'armoire de noyer, la chaise de paille, le rouet de sa mère, l'étroit miroir fixé contre le mur, le bénitier, et l'i- mage de la vierge qui veille sur elle quand elle s'endort.

Si Marcelle travaille un jour de fête, ce n'est pas par avarice , au moins, ni par coquetterie : son aiguille se meut pour le pauvre. Aussi, comme elle va et vient avec rapidité, comme elle est agile et vive! Demain la vieille Jacqueline aura un casaquin bien ample, bien chaud, pour préserver ses membres usés et affaiblis des atteintes de la brise.

En faisant aller son aiguille, Marcelle chante sa chanson favo- rite : « Je voudrais être petite fleur.

« Si j'étais petite fleur, je choisirais un endroit écarté dans la * mousse.

« Un endroit écarté au bord de l'eau.

« Et cachée dans l'herbe, je passerais ma vie à regarder le ciel. »

Cette chanson a encore bien d'autres couplets, mais c'étaient ceux-là que préférait Marcelle.

Vers le soir, elle descendit dans son jardin, un jardin plein de beaux arbres, de belles fleurs , d'eaux murmurantes et de hautes touffes d'herbe.

C'était le père Jérôme, le vieux jardinier du château, qui

GRAVE CONFLIT. 111

cultivait ce jardin, sa seule distraction et celle de sa fille ; aussi fallait-il voir comme les fleurs se mariaient harmonieusement aux arbustes , quelles gracieuses formes prenaient les rameaux , et comme le gazon se courbait mollement sous les pas !

La Fée aux Fleurs aimait beaucoup le père Jérôme ; elle venait souvent dans son jardin et elle le regardait travailler, bêcher la terre, tailler ses arbres, émonder ses fleurs; prenant plaisir à essuyer de temps en temps, du bout de son aile, la sueur tombant du front du vieillard.

Ce jour-là, elle était venue visiter le jardin du père Jérôme. Lorsque sa fille descendit dans le jardin, la Fée avait l'œil fixé sur le calice d'une reine-marguerite.

Il lui prit fantaisie de regarder au fond du cœur de Mar- celle : calice pour calice, le cœur de la jeune fille était aussi pur.

L'écho apportait cependant au milieu de la solitude le son du tambourin, les. cris joyeux des jeunes filles, toutes les harmonies, tous les parfums, tous les désirs d'une belle fin de journée de printemps.

Marcelle s'était assise sur l'herbe, et elle ne songeait qu'au bonheur qu'éprouverait, le lendemain, la vieille Jacqueline.

En voyant tant d'innocence et de candeur, la Fée aux Fleurs se sentit attendrie.

Pauvre fille du peuple ! dit-elïe ; pure comme la neige des glaciers , bonne comme la nature , ta seule institutrice ; belle

112 LES FLEURS ANIMÉES.

comme l'innocence , parfumée de chasteté et de modestie , qui te préservera des tentatives des riches et des méchants, qui te sauvera des pièges sont tombées tant de tes com- pagnes?

Sans se douter du monologue dont elle était le sujet, Marcelle^ les yeux fixés au ciel, murmurait son refrain habituel : « Je vou- « drais être petite fleur.

« Si j'étais petite fleur, je choisirais un endroit écarté dans la « mousse.

« Un endroit écarté au bord de l'eau.

« Et cachée dans l'herbe, je passerais ma vie à regarder le « ciel. »

La Fée aux Fleurs voulut exaucer cette prière : elle étendit sa baguette sur Marcelle.

Aussitôt elle disparut sous un voile de feuilles, et, à la place elle était, apparut une fleur dont les feuilles étaient couver- tes des perles de la rosée ; on eût dit des larmes dans un œil bleu.

C'était Marcelle qui disait adieu à son père.

La Violette, c'est la fille du peuple, c'est avec son dévoûment, sa candeur, sa pureté, sa modestie, que la Fée aux Fleurs a com- posé le parfum de la violette.

GRAVE CONFLIT.

143

V.

Réponse de l'Académie au mémoire siis-meutioiiné.

( EXTRAIT DU REGISTRE DES DELIBERATIONS. )

Ce du mois de année l'Académie de réunie

dans le local ordinaire de ses séances, a écouté les conclusions du rapport de l'illustre poète Jacobus au sujet de l'origine de la Violette.

Ces conclusions portent :

Qu'on ne doit ajouter qu'une foi médiocre aux renseignements fournis à la science par des êtres dont l'existence est aussi peu prouvée que celle des fées.

Qu'on ne peut donner sur toutes choses que des détails apocryphes , quand on est apocryphe soi-même.

Que les témoignages des siècles s'accordent à démontrer que les fleurs ont toutes une origine essentiellement mytho- logique.

En conséquence ,

L'Académie déclare que la Violette lui semble plus que jamais fille d'Atlas.

Elle affirme, en outre, sur son âme et sur sa conscience, devant Dieu et devant les hommes, que la fille d'Atlas était nymphe de naissance, et que les dieux, pour la soustraire aux poursuites d'A- pollon, la changèrent en violette.

Ml

LES FLEURS ANIMÉES.

VI.

A. parte.

Il est certain que le poète Jacobus commet une grossière erreur, et que la version de la Fée aux Fleurs est la seule bonne, la seule véritable.

Ceci n'est qu'un monument de plus de l'ineptie des corps savantsen général, et des académies en particulier.

VII.

L>a violette devenue femme.

Pour nous et pour les esprits avancés, il reste donc bien con- staté que la Fée aux Fleurs a seule raison.

Les personnes qui ont suivi, avec toute l'attention que com- porte une besogne aussi grave et aussi importante, le fil de ce récit, n'ont point oublié qu'il a été question au commencement de l'apparition de la Violette dans un somptueux équipage, dans tout l'éclat de la toilette et du luxe.

Qu'a-t-elle fait de sa modestie première? Comment la fille du peuple est-elle devenue grande dame ?

0 Marcelle ! devais-tu nous tromper ainsi en reparaissant sur la terre sous ton ancienne forme !

De tous les changements dont la Fée aux Fleurs a été le témoin, c'est le tien qui lui a été le plus sensible.

GRAVE CONFLIT. 115

Ne nous hâtons pas cependant de condamner Marcelle. Il lui est arrivé la même chose qu'à tant d'autres de ses com- pagnes qui manquent d'expérience.

On est jeune, on est belle, on est femme, on entend deux voix qui chantent dans votre cœur.

L'une vous dit : Reste dans le pré à côté de la touffe d'herbe sur le bord du ruisseau ie ciel te fit naître : le bonheur est dans l'obscurité.

L'autre murmure à votre oreille : La beauté et la jeunesse sont deux présents du ciel, malheur à l'avare qui les enfouit. Le ruis- seau ne retient aucune image, la touffe d'herbe ne garde aucun parfum, le bonheur est parmi les hommes.

Longtemps l'âme flotte indécise, elle écoute les deux concerts ; bientôt l'une des deux voix s'efface, l'autre continue à se faire en- tendre : c'est celle qui vante le bruit, l'éclat, les plaisirs du monde, il faut bien finir par l'écouter.

Alors on se lance dans le tourbillon des fêtes, des spectacles ; on est d'autant plus adulée, plus recherchée, que le fond du ca- ractère forme un piquant contraste avec la vie que l'on mène.

Un moment on peut se croire heureuse.

Mars bientôt survient le désenchantement, et avec lui le dégoût, la fatigue, le dédain.

Au milieu de toutes les joies extérieures, on éprouve le regret de l'ancienne existence, et le remords de celle qui est devenue votre partage.

416 LF-S FLEURS ANIMÉES.

Ne vous est-il jamais arrivé de voir, dans l'entraînement du bal, s'étendre subitement sur un front jeune et brillant un voile de tristesse, et de beaux yeux se détourner dans l'ombre pour pleurer?

Voulez-vous savoir ce qui cause cette tristesse, ce qui fait cou- ler ces larmes ?

C'est le regret de l'innocence perdue, c'est le souvenir de la douce obscurité d'autrefois.

VIII.

Vue larme de Fée.

Les lumières qui éclairaient le château qu'habite Marcelle se sont éteintes depuis longtemps, les étoiles vont bientôt pâlir, le rossignol du bord de l'eau se hâte d'achever sa mélodieuse cava- tine : c'est l'heure la Fée aux Fleurs s'apprête à fermer les yeux des Belles-de-Nuit.

Elle s'avance d'un pied léger pour ne pas troubler le sommeil qui commence à les gagner. Tout-à-coup elle s'arrête.

Un bruit inaccoutumé se fait entendre : des plaintes, des san- glots, puis l'écho affaibli d'une chanson mélancolique.

La Fée prête l'oreille, elle se dirige vers l'endroit d'où part le bruit. Est-ce le vent qui gémit dans un massif de trembles, ou la source qui pleure en quittant les flancs protecteurs du rocher ?

GRAVE CONFLIT. 117

Aucun vent ne ride la cime des arbres, la mousse empêche d'entendre le bruit de la source.

C'est une femme qui pleure, la Fée l'a reconnue.

C'est Marcelle qui a quitté son lit de soie et de duvet pour descendre dans la plaine.

Le sommeil a fui ses paupières, ou ne lui fait voir que des songes pleins de tristesse ; elle souffre, ses yeux sont inondés de larmes.

Elle songe au temps elle était violette, elle se réveillait toute frissonnante sous les frais baisers de la rosée.

Elle chante comme autrefois : « Je voudrais être petite fleur. »

Il y a des voix qui touchent, des accents qui ne mentent pas.

En écoutant Marcelle, la Fée, qui volait au-dessus de sa tête, se sentit attendrie, en la voyant si belle et si malheureuss, elle pleura.

Une de ses larmes tomba sur le front brûlant de Marcelle. Aussitôt sa métamorphose s'opéra.

La Fée avait exaucé une seconde fois la prière contenue dans sa chanson.

Le lendemain, on fit chercher Marcelle de tous les côtés; per- sonne ne put donner de ses nouvelles.

Seulement , à la place elle avait coutume de s'asseoir

15

118 LES FLEURS ANIMÉES.

chaque nuit, on trouva une magnifique violette cachée sous le gazon.

Sa beauté ne sautait point aux yeux, mais elle se trahissait par son parfum.

Pour rendre à Marcelle sa forme première, il avait suffi d'une chose :

Le repentir.

Il faut fuir la fleur d'oubli, il ne faut pas se laisser prendre à son parfum décevant.

Elle est belle et souriante, elle vous regarde avec des yeux doux, elle semble vous appeler et vous dire : « Viens, je suis ton ami, je te consolerai. »

Connaissez -vous Ulric le chasseur? Il a cueilli la fleur d'oubli.

D'abord un calme profond a succédé à ses tourments ; il a pu regarder sans trouble celle qui le faisait tant souffrir.

Ulric s'est lassé de son indifférence, et il a voulu aimer encore; mais il avait cueilli la fleur d'oubli.

On n'aime plus jamais quand on a oublié une fois.

Ulric erre dans les bois, il se promène dans la plaine, il gravit la montagne, il demande à l'oiseau du bocage, à la fleur du sillon, à la source de la montagne, pourquoi lui seul ne peut plus aimer. L'oiseau, la fleur, la source, lui répondent : « Tu as cueilli la fleur d'oubli. »

120 LES FLEURS ANIMÉES.

Le chasseur regrette le temps il était malheureux : du moins alors il sentait battre son cœur.

Ah ! s'écrie-t-il, il est donc des maux dont on ne guérit que Pour souffrir davantage !

Il faut fuir la fleur d'oubli, il ne faut pas se laisser prendre à son parfum décevant.

Dis-moi, mon doux ami, dis-moi son nom, afin que je puisse la reconnaître.

On lui a donné le nom de lunaire ; mais les hommes ne savent pas son nom véritable, elle n'en a pas pour eux, elle s'ap- pelle la fleur d'oubli.

donc croît-elle? Dans les blés jaunis par l'été, dans les fentes de la vieille tourelle, au milieu des grands prés, sous les tonnelles, ou bien tout là-bas, là-bas, au mystérieux pays des génies?

Non pas, non pas, ô jeune belle. Au fond du cœur se cache le germe qui contient la fleur éternelle , la fleur d'oubli.

SŒUR NENUPHAR

Un jour, le diable, traversant la ville de Bruges, passa devant le couvent des Ursulines. Les religieuses réunies dans la cha- pelle chantaient les louanges du Seigneur.

Le diable a toujours été dilettante. Parbleu, se dit-il, voilà les plus jolies voix que j'aie entendues de ma vie : entrons un moment et écoutons la fin du concert. Et il entra.

Tout en écoutant la musique, le diable, qui est fort curieux, comme chacun sait, voulut savoir si les religieuses étaient aussi jolies femmes que bonnes musiciennes ; il se mit à les regarder, et, en fin connaisseur qu'il est, ses yeux s'arrêtèrent sur une ursuline placée juste à l'entrée du chœur, près du maître-autel.

Jamais figure plus belle, plus innocente, plus calme, ne 's'offrit aux regards d'un peintre ou d'un diable. Ses grands yeux doux, son air de profonde tranquillité, excitèrent 1* amour-propre du diable. Voilà, pensa-t-il, une charmante créature heureuse de réciter ses patenôtres, ne voyant rien au-delà des murs de "son couvent, l'exemple et le modèle de sa communauté. 11 serait plaisant de lui ouvrir enfin les yeux, et de faire de la sainte un petit démon.

122 LES FLEURS ANIMÉES.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Voilà le diable qui se métamorphose en galant cavalier, et qui, en frisant sa moustache, se met à regarder Pursuline.

Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de sentir l'œil du diable se fixer sur le sien sans éprouver comme une espèce de commotion nerveuse. Personne n'échappe à cette influence; la nonne la subit. Elle tourna ses yeux du côté du beau cavalier, par une espèce de mouvement machinal, puis elle les laissa retomber languissamment sur son missel. Pendant tout le reste de l'office, le diable en fut pour ses frais.

Cependant il ne se tint pas pour battu.

A l'heure les religieuses descendent au jardin pour respirer l'air tiède et pur d'une belle fin de journée printanière, le diable se glissa sous les arbres, il chercha son ursuline et la trouva assise sur un banc, à l'ombre d'un berceau de lilas odorant. Elle paraissait en proie à une de ces rêveries vagues, filles dange- reuses des soirs embaumés.

L'occasion est favorable, se dit le diable, agissons.

Il tira de sa poche le cœur d'une jeune fille morte d'amour, et, le faisant brûler en guise de pastille du sérail, il en parfuma l'atmosphère.

Aussitôt évoqués par ce charme magique, les désirs vinrent voltiger autour de la religieuse ; la brise glissa dans ses cheveux comme une caresse, les grappes du lilas s'inclinèrent amoureuse- ment sur sa tête ; les fleurs, l'onde, les oiseaux, tout prit une voix pour lui parler d'amour.

SOEUR NÉNUPHAR. 123

L'ursuline se leva et porta la main à son front. Le charme opère, pensa le diable ; avant une heure elle est à moi. La nonne était retombée comme affaissée sur le banc de gazon.

Ouf! fit-elle après un moment de repos : il fait trop chaud ici, passons au réfectoire. Dans toute la magie de Satan, elle n'avait éprouvé que la sensation de quelques degrés de plus de chaleur. Le diable était furieux.

Il ne voulut pas en avoir le démenti.

Le soir, il s'introduisit dans la cellule de la religieuse sous la couverture jaune d'un roman à la mode ; il se déguisa en in- octavo, et s'étendit tout grand ouvert sur le prie-Dieu. Il avait choisi la page la plus échevelée de l'ouvrage, une scène d'amour pantelante, rutilante, ébouriffante. De tout temps ces grands morceaux de rhétorique ont troublé toutes les imaginations et fait l'affaire de messire Satanas.

La jeune fille prit le livre, lut la page marquée, ouvrit les bras d'un air nonchalant , bâilla et s'endormit sur sa cou- chette.

Pour le coup, le diable était outré.

Il ne restait plus qu'à essayer des songes. Il les convoqua tous, il leur donna ses instructions, et il voulut lui-même les voir à l'œuvre. Il se pencha sur le lit de la jeune fille : les songes vinrent chacun à leur tour se poser sur son cœur ; rien n'indi- qua qu'elle en fût le moins du monde troublée. Son sommeil était paisible, son teint égal, son pouls régulier comme de cou- tume. Il paraît même que vers le milieu de la nuit elle se mit à ronfler.

124 LES FLEURS ANIMÉES.

Évidemment, se dit le diable, voilà une nonne qui n'est pas faite comme les autres. J'aurais mis en révolution tout un cou- vent, rien qu'avec un seul des moyens que j'ai employés contre elle. Il faut qu'elle ait un charme secret qui la protège. On dirait qu'un air plus froid circule autour d'elle, qu'une mystérieuse influence détend les nerfs, alourdit l'esprit, fatigue le corps. C'est singulier, j'éprouve comme une espèce d'envie de dormir, poursuivit le diable en se frottant les yeux ; qu'est-ce que cela signifie? est-ce que je subirais l'influence du roman que j'ai été obligé de lire?

En disant ces mots, le diable s'endormit,

Il ne se réveilla qu'à l'heure de matines, au moment la religieuse quittait sa cellule pour se rendre à la chapelle. Le diable eut besoin de se secouer longtemps pour se réveiller ; il ne reprit ses esprits qu'à dix-sept kilomètres de Bruges.

Le diable, tout malin qu'il est, ne s'était point douté de l'ad- versaire qu'il attaquait.

Une fois sur la terre, ne pouvant aimer ni être aimée, inca- pable de s'associer aux peines et aux joies de l'humanité, morne et décolorée, la froide fleur du Nénuphar n'avait trouvé d'autre refuge qu'un couvent. La vie monotone et languissante des religieuses était celle qui lui convenait. On lui compta comme vertu l'absence de toutes les vertus. Sœur Nénuphar mourut en état de sainteté ; les ursulines de Bruges poursuivent sa canoni- sation.

LUS IFLIdO^i m UAL.

Nous sommes les fleurs du bal , les pauvres victimes des fêtes joyeuses:

Nous arrivons timides et modestes , parées de nos charmes seulement, et il nous faut lutter contre ces fleurs de la terre qu'on appelle les diamants.

Filles du feu, l'opale, l'améthyste, la turquoise, la topaze, scintillent à l'éclat des lumières.

Nous autres, filles de l'air et de la rosée, nous n'ouvrons les yeux que pour regarder la lune et les étoiles. L'atmosphère du bal nous dessèche et nous brûle ; en un quart d'heure nous nous flétrissons.

Jeune fille, pourquoi nous mets-tu dans tes beaux cheveux ? Regarde sur ta toilette, n'y a-t-il pas des fleurs faites de la main des hommes? des fleurs qui ne redoutent ?ii la chaleur, ni la poussière, ni les rayons des lustres , ni le frottement de la foule?

Ne nous conduis pas au bal, jeune fille ; laisse tremper nos pieds flexibles dans ces vases de cristal, nous parfumerons ta

16

126 LES FLEURS ANIMÉES.

demeure , et quand tu reviendras , pâle , fatiguée , rêveuse , tu nous verras souriantes , et nous mêlerons de doux songes à ton sommeil.

Ne nous conduis pas au bal, jeune fille.

Mais, hélas ! elle ne nous entend pas ; nous entourons ses che- veux d'une fraîche guirlande , nous nous épanouissons sur son sein. Allons , il faut partir; nous sommes les fleurs du bal, les pauvres victimes des fêtes joyeuses.

Nos feuilles seront attachées une à une et on les foulera aux pieds ; avant la fin du bal nous ne tiendrons plus à ces cheveux, cette ceinture nous laissera tomber. Demain , un grossier valet nous ramassera et nous jettera dans la rue.

Encore une fois , jeune fille , laisse-nous ici ; nous sommes si bien dans ta chambre virginal !

Tu pars Prends garde , jeune fille ! Fleur vivante du

monde , parure animée du bal , un jour peut-être le monde te foulera aux pieds comme nous, et te laissera dans la rue.

1WE

G de GONET, Editeur

Ils vivaient tous les deux à la campagne, le marquis et le colonel. Vieux tous les deux, goutteux et, ce qu'il y a de pire, quinteux tous les deux, ils se faisaient de mutuelles visites ; le soir, ils se réunissaient pour jouer au reversis et se rappeler en- semble leur vie passée.

Le jour, appuyés tous les deux sur leurs cannes à pomme d'or, ils faisaient une promenade dans la campagne , lorsque la goutte , le rhumatisme , le catarrhe et le temps le permettaient. Le marquis aimait à se diriger du côté d'un certain château situé à quelques portées de fusil du sien. Il appartenait à la pré- sidente de Z

Le marquis prétendait que la présidente se mettait derrière sa jalousie pour le voir passer ; ce qui faisait beaucoup rire le, colonel, attendu que le marquis avait près de soixante-dix ans, et que la belle présidente touchait à la soixantaine.

Ces vieux troupiers, murmurait le marquis, ça n'a jamais rien compris à l'amour.

128 LES FLEURS AMMÉES.

Ces vieux séducteurs, mâchonnait le colonel, ne veulent pas se persuader qu'il y a une lin à tout.

Et sur ce thème , ils brodaient une foule de railleries pi- quantes qu'ils se décochaient mutuellement. Ces petites escar- mouches animaient la promenade, et donnaient du mordant à la partie de reversis.

Ce marquis , c'était le Myrte ; ce colonel , c'était le Laurier. L'un avait constamment vécu à la cour, l'autre n'avait presque pas quitté les champs. Ils s'étaient retrouvés après une longue absence , et quoiqu'on dise que le myrte et le laurier sont frères, le marquis et le colonel passaient leur temps à se que- reller.

Ce soir-là, les deux compagnons étaient encore de plus mau- vaise humeur que de coutume. Le colonel venait de jeter la dame de cœur sur la table , et le marquis restait sans répondre à son attaque.

Il y a des distractions qui exaspèrent un joueur.

Eh bien, s'écria le colonel, jouerez -vous ?

Pique ! répliqua le marquis,

Vous renoncez au cœur ?

Pardon, je n'avais pas vu mon jeu; et il ramassa la carte qu'il venait de laisser tomber.

Parbleu , marquis , à quoi songez-vous donc ? poursuivit le colonel en ricanant. Est-ce que les beaux yeux de la présidente vôùs feraient perdre la raison ?

GO NET Editevx

LE MYRTE ET LE LAURIER. 129

Sans paraître faire attention au ton narquois du Laurier, le Myrte s'écria :

Je l'aime du plus tendre amour , Elle m'évite la cruelle : Qu'elle soit laissée à son tour , Et qu'un rival me venge d'elle 1

Bravo ! fit le colonel. Le marquis continua :

Que ses pleurs coulent vainement, Qu'elle tombe aux pieds d'un amant, Et qu'il soit sourd à sa prière; Qu'elle éprouve enfin le tourment D'aimer et de cesser de plaire !

Après qu'il eut achevé , le colonel regarda le marquis d'un air de compassion.

Pauvre garçon ! fit-il , comme s'il se parlait à lui-même ; il se croit encore à l'ancienne cour, au temps l'on vivait de ma- drigaux et de bouquets à Chloris, l'on faisait des stances sur la mort du griffon de la petite baronne , et l'on soupirait une élégie sur la perruque envolée de madame la surintendante. Jolie manière de faire l'amour !

En écoutant cette apostrophe , le marquis ne put se contenir.

Il vous sied bien de parler d'amour, s'écria-t-il , à vous qui n'avez fait la cour qu'à des bourgeoises des petites villes vous avez été en garnison. Vous vous moquez des petits soins et des petits vers, parce que vous n'avez jamais pu comprendre leur charme, reître, draban, pandourque vous êtes !

130 LES FLEURS ANIMÉES.

Le colonel s'échauffa.

Une belle doit se prendre d'assaut comme une citadelle.

11 n'y a que les attentions délicates qui séduisent la beauté.

Un front couronné de lauriers n'a qu'à se montrer pour subjuguer les plus rebelles.

C'est avec une ceinture de myrte qu'on enlace les amours.

Si un troisième interlocuteur se fût trouvé , il aurait pu mettre d'accord les parties belligérantes, en leur faisant voir que le myrte et le laurier se marient admirablement , qu'ils ne vont guère l'un sans l'autre, qu'il est aussi rare de voir un brave insensible aux charmes de la beauté, qu'un sectateur de Vénus ennemi de Bellone , mais le colonel et le marquis se trouvaient seuls ; de plus , le baromètre était depuis huit jours au variable , les rhumatismes rendaient les deux adversaires encore plus intraitables. Le colonel pro posa un duel au mar- quis.

Sortons ! répondit-il aussitôt.

Mais ni l'un ni l'autre ne purent bouger de leurs fauteuils. Pauvre Myrte ! Pauvre Laurier !

Ils sont tous les deux à se disputer sur leur prééminence , et pendant ce temps-là le monde les oublié, le monde se moque de leur système. Le monde n'eu est plus depuis bien longtemps au myrte et au laurier.

LE MYRTE ET LE LAURIER. 131

La galanterie et la bravoure sont deux qualités passées de mode ; le ridicule en a fait justice.

Pour qui se montrerait-on galant? pour des femmes qui fu- ment , qui boivent du grog , qui montent à cheval , qui font de l'escrime et des romans?

A quoi sert la bravoure ! Il n'y a plus de guerres aujourd'hui ; on ne se bat plus en duel ; un héros n'est plus qu'un être sou- verainement ridicule.

Le règne du myrte et du laurier est passé.

Le marquis et le colonel ne s'en doutaient pas ; ils s'étaient retirés du monde assez à temps pour cela ; ils devaient empor- ter leurs illusions dans la tombe. -

Leur vie du reste avait été des plus heureuses.

Aussitôt arrivé sur la terre , le myrte s'était incarné dans la personne d'un marquis.

On le vit à la cour , leste , pimpant, spirituel , galant , le pre- mier des hommes dans l'art difficile de l'acrostiche et du bout- rimé.

Il apprit à broder au métier, à parfiler et à faire les décou- pures.

Il passait sa journée à écrire des billets doux et à rimer des épîtres amoureuses.

Il eut des succès à n'en plus finir.

132 LES FLEURS ANIMÉES.

Le Laurier , comme de raison , choisit une carrière tout-à-fait opposée.

En passant sur le pont Neuf , il suivit un raccoleur qui l'en- gagea au service du roi de France.

Il fit campagne avec le prince de Soubise, et prit Port-Mahon au son des violons du maréchal de Richelieu.

Il se retira avec le brevet de colonel.

Pendant toute la durée de sa carrière militaire , il mena l'amour tambour battant , mèche allumée. Ce qui ne l'empê- cha pas d'avoir autant de succès que son camarade le Myrte.

Aussi ne pouvait-il souffrir les airs de supériorité que ce der- nier se donnait de temps en temps, et qui faisaient naître entre eux des sujets de querelles sans cesse renaissants. .

La discussion que nous venons de raconter avait été beau- coup trop loin pour qu'il fût possible qu'elle en restât là. Une fois assis ou plutôt cloués sur leurs fauteuils, ils se regardèrent comme deux chiens de faïence , d'autres diraient comme deux lions. Enfin, le marquis toussa, et reprit ensuite :

Ah ! c'était le bon temps ! Il voulut continuer, mais un violent accès de toux lui coupa la parole.

Le colonel profita de ce moment de répit pour bourrer son nez de tabac , tout en faisant voir par de nombreux signes de tête qu'il approuvait l'exclamation finale de son interlocuteur.

Mon cher ami, lit-il après un moment de silence en s' adres- sant au marquis, savez-vous une chose?

LE MYRTE ET LE LAURIER. 133

Quoi donc?

C'est que nous ferions bien de songer dès à présent à la retraite. La guerre et la galanterie ont fait leur temps, la jeunesse méprise les feux de Vénus aussi bien que les jeux de Mars, on vous traite de papillon et moi d'invalide. Il faut savoir se retirer à propos. L'art des retraites est peut-être le plus difficile de tous. Notre passage sur la terre n'aura pas été sans charme si nous savons nous préserver de l'ennui des derniers moments ; retour- nons chez notre excellente amie la Fée aux Fleurs.

Mais vous n'y songez pas ?

Au contraire, je ne songe qu'à cela.

Et la Présidente?

Le colonel ne put s'empêcher de rire à gorge déployée.

Palsambleu ! s'écria le marquis.

Tout beau, ne vous fâchez pas, répondit le colonel en con- tinuant à rire.

Vous me rendrez raison, s'écria le marquis en mon trant son blason.

Quand vous voudrez, riposta fièrement le colonel à l'attaque de son compagnon.

Insolent!

Fat!

Nous avons oublié de vous dire que le blason du marquis con-

17

13/| LES FLEURS ANIMÉES.

sistait en une branche de myrte tenue par un Amour et écartelée d'une écharpe de soie. Les armoiries du colonel, car il avait aussi ses armoiries, consistaient en un bouclier ombragé de laurier, passé dans une main à gantelet de fer. Ils juraient assez volon- tiers, l'un par son blason, l'autre par ses armoiries.

Le Myrte et le Laurier allaient se prendre aux cheveux ; mais cette fois, ce fut un violent accès de toux qui les retint cloués sur leurs sièges. Un catarrhe épargna à l'humanité une nouvelle et terrible tragédie.

Ce fut le Myrte qui recouvra le premier la parole.

Je vous trouve singulier, fit-il, d'avoir l'air de mettre en doute mes succès, moi, la fleur des marquis de mon temps !

Il vous sied bien, riposta le Laurier, de me menacer, moi, le foudre de guerre de mon époque.

Foudre éteint !

Fleur fanée !

Plus irrités que jamais, ils firent une dernière et suprême ten- tative pour se joindre. Cet effort violent les emporta. Sans doute, un vaisseau se brisa dans leur poitrine ; ils expirèrent à la fois. Le Myrte à ses derniers moments garda ses prétentions d'homme à bonnes fortunes ; le Laurier mourut comme il avait vécu, le poing sur la hanche.

MAnG-JEBITXlTE.

Anna s'est réveillée à l'aube, et elle a pris le chemin de la prairie.

L'oiseau commence à peine son doux ramage, les fleurs incli- nent encore leur tête trempée de rosée.

Anna étend ses regards de tous côtés et elle les arrête sur une Marguerite.

C'était bien la plus jolie Marguerite du pré, fraîche épanouie sur sa tige mignonne, elle regardait doucement le ciel.

Voilà, se dit Anna, celle qu'il faut consulter.

Belle Marguerite, ajouta-t-elle, en se penchant vers la blanche devineresse , vous allez m' apprendre mon secret. M'aime-t-il?

Et elle arracha la première feuille.

Aussitôt elle entendit la Marguerite qui poussait un petit cri plaintif et lui disait :

Comme toi j'ai été jeune et jolie, petite Anna; comme toi j'ai vécu et j'ai aimé.

136 LES FLEURS ANIMÉES.

Ludwig ne s'adressa pas à une fleur pour savoir si je l'aimais.

Il me le demanda lui-même, tous les jours m' arrachant une syllabe de ce mot amour, me forçant peu à peu à le lui dire. Comme tu enlèves mes feuilles une à une, il m'enleva un à un tous ces doux sentiments qui sont la protection de l'innocence.

Mon pauvre cœur resta seul et nu, comme va rester ma corolle, et je souffrais, je regrettais mes blanches feuilles, mes doux sen- timents.

Ne fais point de mal à la Marguerite, petite Anna, car la Marguerite est ta sœur ; laisse-la vivre de la vie que Dieu lui a donnée. En récompense, je te dirai mon secret.

Les hommes traitent les femmes comme les Marguerites, ils veulent aussi avoir une réponse à la double question : m'aime- t-elle? ne m'aime-t-elle pas? Jeune fille ne réponds jamais. Les hommes te rejetteraient après t' avoir effeuillée.

On ne sait pas si Anna, la petite Anna, a bien profité du secret de la Marguerite.

de GONET. Editeur-

LES REGRETS DU CAMELLIA.

L

Impérla.

Il n'était bruit dans Venise que des attraits de la comtesse lmpéria.

Sa beauté fière et majestueuse frappait tout le monde d'ad- miration ; son teint d'un blanc velouté , nuancé d'une légère teinte rose, était un objet d'envie pour toutes les dames de Venise. L'élite de la noblesse l'entourait d'une cour brillante et nombreuse. Le glorieux époux de la mer , le Doge lui-même, avait dit, le jour de son couronnement , que s'il avait été libre de son choix , ce n'est pas l'Adriatique qui aurait reçu son an- neau de fiançailles.

Les gondoliers de Venise admiraient sa beauté , et le soir sur

138 LES FLEURS ANIMÉES.

la grève , lorsque l'improvisateur , récitant les strophes de la Jérusalem délivrée, parlait au peuple d'Armide, de Clorinde et d'Herminie, il s'écriait dans un transport d'enthousiasme, qu'elles étaient belles comme la comtesse Impéria.

Elle recevait tous les hommages indistinctement; tout sei- gneur était admis auprès d'elle , sans qu'elle eût l'air d'écouter celui-ci d'une oreille plus favorable que celui-là. Tant de vertu unie à tant de beauté faisait de la comtesse une exception et la rendait célèbre dans toute l'Italie.

Ce devait être un grand triomphe que de dompter ce cœur rebelle, aussi l'émulation de la jeunesse vénitienne était-elle vivement excitée ; l'époux de la belle Impéria aurait tant et de si redoutables rivaux à vaincre !

On commençait à croire, à Venise, que la comtesse renon- çait définitivement au mariage , lorsqu'on apprit qu'elle avait fait un choix.

II. Stenlo.

C'était un des plus jeunes , un des plus nobles , un des plus riches, un des plus aimables cavaliers de Venise.

Son bonheur parut si mérité, qu'il fit taire la jalousie.

Pour connaître les sentiments dont Stenio était animé , il nous

LES REGRETS DU CAMELLIA. 139

suffira de jeter les yeux sur la lettre suivante qu'il écrivit, la veille de son mariage, à son ami d'enfance Paolo :

« Cher Ami,

« Elle a consenti à me donner sa main. Comprends-tu ma joie, Paolo ? elle m'aime !

« Il y a des moments je doute encore de mon bonheur. Je me dis quelquefois : Non cela n'est pas possible; cette noble et fière créature ne peut aimer un mortel. Et cependant pour- quoi m'aurait-elle choisi ? Quel motif l'aurait forcée à m' alié- ner cette liberté à laquelle elle tenait tant, si ce n'est l'amour?

« Tu me connais , Paolo , tu sais que ma seule ambition a toujours été de posséder le cœur d'une femme, d'y régner sans contrainte , sans partage , d'échanger mon âme avec la sienne , de vivre des élans d'une mutuelle sympathie. Ce rêve sur la terre , je le réaliserai ; Dieu n'a pas voulu que la beauté fût un don stérile : à celles qu'il a choisies pour faire naître les flammes de la passion, il a donné un cœur pour les comprendre,

« Remercie le ciel , Paolo , il a exaucé les vœux de ton ami.

t Stenio. »

140

LES FLEURS ANIMÉES.

III.

Réponse de Paolo.

«Prends garde à toi, tu es poète ! »

IV.

Après le mariage.

Nous ne dirons rien des noces de Stenio et d'Impéria; Venise en a conservé le souvenir. Qu'il vous suffise d'apprendre qu'elles furent dignes des deux époux.

Stenio emmena sa femme à la campagne.

Il voulait passer ces premiers mois de la lune de miel , si charmants et si doux , sous les arbres , au chant des oiseaux , au murmure des brises, au parfum des fleurs, au milieu de la solitude.

N'est-ce pas que nous sommes heureux? avait-il dit à sa femme.

Comme celle-ci avait répondu par un soupir, Stenio se sentit le plus heureux des hommes. Le soir même , il partit avec Impéria pour sa villa.

LES REGRETS DU CAMELLIA. 1/l1

V.

Villégiatura.

Il se trouva, au bout de quinze jours, que la belle Impéria trouva la campagne monotone.

Après quelques tours de promenade sous les grands mar- ronniers, elle se trouvait tout de suite fatiguée.

Si Stenio lui proposait de s'asseoir sur un banc de gazon, elle prétendait que le gazon était humide, et qu'un bon fau- teuil était préférable.

Le soir, lorsque la lune jetait ses reflets mélancoliques sur la terrasse du vieux château, elle répondait à Stenio, qui l'en- gageait à venir entendre avec lui les harmonies de la nuit, qu'elle était fort sujette aux rhumes.

Un jour, elle se plaignit des rossignols dont le chant l'em- pêchait de dormir.

Décidément la campagne n'allait pas bien à Impéria. Son mari résolut de retourner à la ville.

VI.

lia scène se passe à Venise.

Après tout, se dit Stenio, on peut être aussi bien seul dans

un palais que dans une chaumière. J'ai fait remettre à neuf

18

l[l<2 LES FLEURS ANIMÉES.

l'antique demeure de mes pères. C'est un nid de soie, de ve- lours et d'or dans lequel ma colombe se trouvera bien. Nous vivrons l'un pour l'autre, loin du bruit, loin du monde, loin des fêtes, elle découvrira à moi seul les trésors de son cœur.

Le jour de son arrivée, Impéria visita le palais, parcourut les uns après les autres tous les appartements, et parut con- tente du goût et de la magnificence qui avaient présidé à l'ar- rangement. Elles en témoigna en termes non équivoques sa satisfaction à son mari.

Enfin, s'écria-t-il, au comble de la joie, elle me comprend !

Stenio, ainsi que le lecteur a s'en apercevoir, était de ceux qui rêvent une existence de sylphe ou de génie , une vie dont tous les instants s'écoulent au milieu de la musique, de la poésie et de l'échange le plus éthéré des sentiments les plus beaux. Selon lui, sa femme devait avoir les mêmes idées.

Malheureusement il se trompait.

Lorsque assis aux genoux de la belle Impéria, il voulait prendre la guitare pour lui chanter une mélodie d'amour, elle portait sa main à son front en s' écriant : Affreuse mi- graine !

Lorsqu'il essayait de lui lire quelques pages d'un de ses poètes favoris, elle se jetait bâillant sur son canapé, en maudissant la chaleur et en se plaignant du Sirocco.

Toutes les fois qu'il tentait de faire du sentiment avec elle, Impéria lui coupait la parole.

LES REGRETS DU CAMELLIA. 143

N'est-ce pas, lui disait-il, ô mon unique amour, qu'il est doux doux de

Jamais il n'avait pu aller plus loin ; Impéria, dès le début de la phrase, se lamentait sur ses maux d'estomac, ou sur le danger qu'il y a à prendre des granits à la fraise après son dîner.

Stenio prenait son mal en patience et comptait sur des temps meilleurs : ses illusions lui restaient.

Un jour, Impéria l'aborda avec un doux sourire et en l'ap- pelant : Cher seigneur !

Pour le coup, pensa Stenio, nous y voici, nous allons enfin échanger nos deux âmes.

N'est-ce pas, ô mon unique amour, se hâta-t-il de répondre qu'il est doux de

De donner des fêtes, de recevoir ses amis, reprit Impéria, de vivre dans le monde. Est-ce que vous ne songez pas à réunir prochainement dans un grand bal toute la société de Venise ? Il me semble que puisque nous voilà mariés nous devons tenir notre rang.

Ce fut un coup de tonnerre pour Stenio. Quelques jours après il écrivit à son ami.

m

LES FLEURS ANIMÉES.

VII.

Deuxième lettre à Paolo.

Je suis le plus malheureux des hommes, Impéria ne me com- prend pas.

Il fallait voir comme sa figure rayonnait lorsqu'elle s'est pré- sentée à moi parée pour le bal. Elle n'aime que l'éclat, les triomphes du monde, le luxe et la toilette. C'est une femme sans cœur.

En la voyant si belle, si heureuse, j'ai voulu me venger.

Madame, lui ai-je dit, vous ressemblez à cette fleur qu'on nomme le camellia et qu'un jésuite nous a récemment apportée de Chine ; elle est charmante à l'œil, mais elle ne dit rien à l'odorat. Vous êtes belle, madame, mais vous n'avez pas ce parfum de la beauté qui s'appelle l'amour !

Après lui avoir lancé ces paroles foudroyantes, je l'ai re- gardée ; elle souriait.

Vous ne vous trompez pas, m'a-t-elle répondu ensuite, je suis le Camellia, et elle est entrée fièrement dans la salle du bal.

Il me semble cependant qu'avant d'entrer elle m'a regardé d'un air triste. Que signifie ce regard ?

Ah ! mon ami, plains-moi, et laisse-moi te répéter que je suis le plus malheureux des hommes.

LES REGRETS DU CAMELLIA.

145

VIII.

Deuxième réponse de Paolo.

Je te l'avais bien dit.

IX.

Le Camcllla.

Un jour, une gondole noire s'arrêta devant le palais de la belle Impéria. Des rameurs frappèrent à la porte, et déposèrent un cadavre sur le seuil.

C'était celui de Stenio.

On l'avait trouvé étendu sur la grève du Lido, frappé d'un coup de poignard au cœur ; auprès de lui, un billet écrit de sa main contenait ces simples mots : « Que Dieu fasse miséricorde à mon âme, elle ne m'aimait pas ! »

A la vue de ce cadavre, Impéria sentit des larmes baigner

sa paupière ; elle regarda longtemps les cheveux souillés, les

yeux éteints, la poitrine ensanglantée de son jeune époux, et déposant un baiser sur son front pâle :

Maudit soit le jour, dit-elle, j'ai voulu vivre sur la terre ! Si la fée m'avait dit : Tu auras un cœur insensible* une âme froide, tu assisteras, impassible, au spectacle des maux que tu feras naître, tu brilleras d'une beauté fatale qui ne reflétera

140 LES FLKUBS ANIMÉES.

aucun sentiment de tendresse, je n'aurais pas demandé à changer de sort. Fleur, on peut vivre sans parfum ; femme, on ne saurait exister sans amour !

0 Fée, ajouta-t-elle, rends-moi à ma première forme, fais que je redevienne Camellia : il y a bien assez de femmes sans cœur sur la terre !

La Fée aux Fleurs ne tarda pas à réaliser ce souhait. Rede- venue fleur, Impéria se ressouvint de Stenio : on vit fleurir comme par enchantement un magnifique camellia sur la tombe du jeune homme.

On parla longtemps du suicide de Stenio et de la disparition de sa veuve, qui eut lieu quelque temps après.

Personne ne comprit rien à cette mort, et lorsqu'on en par- lait à Paolo, il répondait :

' Je le lui avais bien dit, c'était un poète ! »

JlfflÛlMELlLE

t

FIA1TT0.

La Lavande dit à l'Immortelle :

Nous avons vécu ensemble, sur la même colline ; le prin- temps va finir, et je sens ma feuille se sécher ; demain je ne serai plus, et toi tu vivras, tu entendras les chants joyeux de l'alouette; comme elle, tu pourras saluer le soleil quand il viendra sécher tes pieds trempés de rosée. 11 est si doux de vi- vre, pourquoi suis-je condamnée à mourir !

L'Immortelle répondit :

t

Tout change tout se renouvelle dans la nature, moi seule je ne change pas.

Le printemps ne me donne pas une jeunesse nouvelle ; ma feuille a tous les feux de l'été, toutes les glaces de l'hiver et garde sa pâleur éternelle.

Jamais je n'entends autour de moi le doux murmure des abeilles ; jamais le papillon ne m'effleure de son aile ; la brise passe sur ma tête sans s'arrêter ; les jeunes filles s'éloignent de moi : qui voudrait cueillir la fleur des tombeaux, la froide et sévère immortel' e?

1 48 LES FLEURS ANIMÉES.

Balance encore une fois tes longs épis en signe d'allégresse, Lavande aux yeux bleus ; lève tes regards vers le ciel pour le remercier : tu es heureuse, tu vas mourir !

Tandis que moi, pauvre condamnée, je subirai les ennuis des pâles journées et des longues nuits d'hiver, je sentirai fris- sonner mes épaules sous la neige, j'entepdrai dans les ténèbres la plainte monotone des morts !

Tu vas donc mourir , Lavande ; ton âme va s'envoler vers le ciel avec ton parfum.

Je te confie ma prière, ma sœur : dis à celui qui nous a créées toutes deux que l'immortalité est un présent funeste, qu'il me rappelle auprès de lui, source de tout bonheur, de toute vie.

t

1

G àc OONET Editeur

CHEVRETTE! LA EHEVRIÈRE.

L

IiC prince charmant.

Un jour le prince Charmant, se promenant dans la campagne avec son précepteur, rencontra une jeune chevrière.

Elle avait les yeux noirs, les cheveux noirs, la démarche vive, la physionomie piquante, et par-dessus tout, un petit air piquant et timide à la fois qui lui donnait un certain air de ressemblance avec le joli animal dont elle portait le nom.

Elle s'appelait Chevrette et gardait les chèvres dans les en- virons.

Olifour! dit le prince à son précepteur. t

Plaît-il, Altesse? répondit celui-ci.

Tu vois bien cette jeune fille?

Parfaitement.

19

150 LES FLEUPiS ANIMÉES.

Comment la trouves-tu ?

Je la trouve comme vous voudrez.

Je la trouve adorable.

Adorable.

J'ai, de plus, formé un projet que je trouve excellent.

Excellent.

Je veux la prendre pour femme.

Olifour ne put s'empêcher de se récrier :

' Mais que penseront vos aïeux , que diront votre père et votre mère , et vos sujets , et la terre, et le ciel, et les dieux ,

et les hommes? D'ailleurs, votre mère refusera son consen- tement.

C'est ce que nous verrons.

Vous n'êtes pas majeur.

Qu'importe I

Vous ne réussirez pas.

Tu vas voir.

II

l'ne mère éplorcc.

La reine s'arrachait les cheveux et versait un torrent de larmes.

CHEVRETTE LA CHEVRÏÈItE. 151

Le prince Charmant venait de lui faire part de ses intentions au sujet de Chevrette.

Sa mère s'était roulée à ses pieds, l'avait supplié de renoncer à un dessein qui ne pouvait manquer de causer sa mort. Le prince Charmant avait résisté à toutes les instances.

Quelle fermeté ! pensait Olifour qui assistait à cette scène ; c'est pourtant moi qui l'ai élevé !

La reine alla jusqu'à menacer son fils de sa malédiction. Alors le prince Charmant se roula par terre à son tour, déchira ses poils follets , mit son caftan en lambeaux , et déclara que puisqu'on lui refusait celle qu'il aimait, il prenait la résolution immuable de mourir de consomption avant six moiï.

Non , mon fils , non , tu ne mourras pas, s'écria la reine éperdue ; conserve-toi à notre amour et à l'admiration de tes peuples. Allez, Olifour, allez chercher Chevrette ; je veux que mon fils l'épouse à l'instant.

Quel machiavélisme ! pensa de nouveau Olifour ; comme sa ruse a réussi ! quel élève j'ai fait !

Il alla chercher Chevrette.

111.

Chevrette à la cour.

Chevrette aurait autant aimé ne pas épouser le prince Char-

15:2 LES FLEURS ANIMÉES.

niant et rester chevrière ; mais ses parents étaient pauvres, avides de trésors, il fallut se résigner.

Une fois à la cour , elle ne put s'empêcher de reconnaître que le prince Charmant était un sot , et son précepteur Olifour un imbécille.

Quant au roi et à la reine, c'étaient de bonnes gens qui n'y voyaient pas plus loin que le bout du nez de leur fils.

Chevrette s'ennuyait donc beaucoup. Elle aurait voulu sauter, courir , gambader dans la campagne. L'étiquette la rendait malheureuse. Elle commettait à chaque instant les erreurs de cérémonial les plus grossières. C'est ainsi qu'à la réception de l'ambassadeur de l'empereur de Parapaphignolle , elle lui em- brassa le côté gauche de la moustache au lieu du côté droit. L'empereur de Parapaphignolle, exaspéré de cet outrage fait à son envoyé, ne parlait rien moins que de mettre à feu et à sang les États du prince Charmant. On eut beaucoup de peine à lui faire entendre raison et à arranger la chose.

Ce n'est pas que Chevrette manquât de leçons : son mari lui faisait chaque jour un cours d'étiquette qui durait trois heures ; mais Chevrette , après cela, descendait au jardin, et oubliait les leçons du prince Charmant en jouant avec une petite chèvre qui la suivait au moindre signe, sur la simple présentation d'une tige do fleurs.

Voyant tant d'indocilité et une ignorance qui pouvait com- promettre l'avenir de la monarchie , le conseil des ministres

CHEVRETTE LA CHEVRIÈRE. 153

décida que Chevrette serait confiée à Olifour, qui se chargerait de compléter son éducation.

Le conseil des ministres déclara nettement à Olifour que si dans trois mois la princesse , interrogée dans un examen pu- blic, ne parvenait pas à résoudre toutes les difficultés du céré- monial et de l'étiquette, on lui trancherait la tête, à lui Olifour.

IV. .

Ce «gui sauva Olifour

Ce fut la fuite de Chevrette, qui disparut le soir même on lui signifia la décision des ministres.

V.

Ce qui le perdit.

Ce fut la joie imprudente qu'il montra en apprenant la fuite de la princesse.

Le prince Charmant en fut instruit par des envieux que de- puis longtemps le savoir d'Olifour offusquait, et sur le rapport de ces gens, il lui fit trancher la tête.

VI.

La proposition il un lion père.

Cependant le roi ne comprenait rien au désespoir de son fils.

154 LES FLEURS ANIMÉES.

Pour remplacer Chevrette, il lui offrit de lui faire épouser toutes les chevrières de son royaume.

Le prince Charmant refusa, et déclara qu'il ne lui restait plus qu'à mourir de consomption, ainsi qu'il en avait formé le projet, si l'on ne parvenait à découvrir la retraite de Chevrette.

Tous les efforts tentés dans ce but étaient superflus.

La reine alla consulter la fée qui avait présidé à la naissance de son fils, espérant bien qu'elle ne voudrait pas laisser mourir de consomption un prince qu'elle avait accablé des dons les plus précieux du corps et de l'esprit.

La fée écouta la reine, et voulut la consoler. Elle lui fit part de ce qui s'était passé dans le royaume des Fleurs, et lui apprit que Chevrette n'était autre chose que le Chèvre-Feuille, qui s'était incarné dans le corps d'une jeune et jolie chevrière.

Vous concevez que la fleur du chèvre-feuille est trop sauvage , trop simple, trop capricieuse même, pour vivre à la cour. Laissez-la aux champs avec ses chèvres, et dites à votre fils que je lui ménage une jolie petite princesse dont il me dira des nouvelles.

La reine raconta à son fils la conversation qu'elle venait d'a- voir avec la fée. La petite princesse le fit réfléchir, et il promit à sa mère de ne pas mourir de consomption.

Voilà une singulière histoire néanmoins, pensa-t-il , et c'est grand dommage que j'aie fait trancher la tête à Olifour : nous en aurions bien ri tous les deux !

CHEVRETTE LA CIIEVIUÈRE.

155

VII.

Fin.

En quittant la cour, Chevrette se demanda ce qu'elle allait faire.

Parbleu, se dit-elle, je garderai encore les chèvres.

Mais trouver un troupeau? Elle se dirigea du côté de la chaumière de ses parents.

La chaumière appartenait à de nouveaux propriétaires.

Depuis le mariage de leur fille, le père et la mère de Che- vrette avaient trouvé indigne d'eux le métier de paysans.

Ils s'étaient rendus à la ville voisine, ils habitaient un riche palais.

Voilà Chevrette bien embarrassée.

Si je retourne à la ville, pensa-t-elle, le prince Charmant me fera saisir par ses gardes, et je serai obligée de retourner à la cour, l'ennui me tuera.

Si je reste cachée à la campagne , comment ferai-je pour vivre ?

Elle était au milieu de ces perplexités lorsqu'un joyeux bê- lement se fit entendre derrière elle.

C'était sa chèvre, sa chèvre favorite qu'elle avait emmenée avec elle à la cour, et qui, la voyant partie, s'était échappée du palais pour la suivre.

Elle oublia un moment la fâcheuse situation dans laquelle elle se trouvait pour recevoir les caresses de sa chèvre. Le fidèle animal sautait, gambadait autour de sa maîtresse, et venait de

156 LES FLEUHS ANIMÉES.

temps en temps frotter son joli museau contre le sein de la clievrière.

Tu m'aimes bien , lui disait-elle , ma pauvre chèvre, tu es heureuse de me revoir ; hélas ! je n'ai rien à te donner, pas même un brin de luzerne ni un petit toit pour te mettre le soir à l'abri du loup.

Comme elle prononçait ces paroles, elle entendit quelqu'un qui s'écriait : Oh ciel !

Celui qui parlait ainsi était un jeune chevrier nommé Jasmin . Il errait dans les bois, triste et désolé, parce qu'il avait perdu Chevrette qu'il aimait.

Mais Chevrette ne le savait pas.

En le voyant elle se sentit rassurée ; elle l'appela : Jasmin ! Jasmin !

11 s'approcha et elle lui raconta son malheur. Jasmin, à son tour, lui parla en pleurant de tout ce qu'il avait souffert pendant son absence.

Chevrette essuya ses larmes, et lui dit de se consoler : si elle avait su son amour, jamais elle n'eût consenti à épouser le prince Charmant.

Le chevrier suivit le conseil de la chevrière. Il essuya ses lar- mes et se consola. Chevrette lui permit de la suivre au fond de la forêt ; ils y vécurent heureux, chevrier et chevrière , Jasmin et Chèvre-Feuille, mais après s'être mariés.

Une fleur tomba de sa chevelure, lui voulut [la ramasser; mais elle l'arrêta.

Laisse, lui dit-elle, laisse la fleur que le vent emporte, et prends celle-ci.

Et me tirant de son sein, elle me mit dans la main de son ami.

Fleur délicate et chérie, dit-il à son tour en me sou- riant, je veux te garder sans cesse, fleur aimée, fleur du sou- venir !

Il m'emporta chez lui, il me mit dans un vase de pur cristal ; il me regardait sans cesse, et en me regardant, c'était elle qu'il voyait.

Fleur de ma bien aimée, disait-il souvent, que ton parfum est doux, comme il enivre le cœur.

Elle t'a touchée, elle a laissé glisser sur toi son haleine ; je te reconnaîtrais entre mille.

20

158 IKS FLEURS ANIMÉES.

Cependant mes couleurs se flétrissaient, ma tige s'inclinait languissante, il me prit un jour d'un air triste.

Pauvre fleur, me dit-il, tu vas mourir, je le vois ; viens, je veux te faire une tombe dans un lieu secret et privilégié, c'est comme si je t'ensevelissais à côté de mon âme.

Il me glissa parmi les lettres de sa bien-aimée.

J'étais bien pour reposer dans cette atmosphère suave. Souvent il visitait ma tombe, et, fantôme reconnaissant, je retrouvais mes anciens parfums, je lui apparaissais dans tout l'éclat de ma jeunesse, et son amour lui semblait plus jeune aussi.

Peu à peu je l'ai vu moins souvent.

L'autre jour, il est venu, il a pris les lettres sans les lire, et les a brûlées.

Il m'a vue et m'a longtemps regardée: pourquoi es-tu là? semblait-il me demander.

11 m'a saisie, et s' approchant de sa fenêtre, je sentis que je glissais entre ses doigts distraits.

L'ingrat ne me reconnaissait plus, moi, la fleur tirée du sein de sa bien-aimée, la fleur du souvenir !

Le vent a dispersé dans le vide mes pauvres feuilles dessé- chées.

[BELLE -IDE -MU HT

G de G 0 M KT, Editeur

les iiifiisïis les a f f i mis*

i.

Cancans de portier.

M. Coquelet, rentier retiré, ne passait jamais le matin de- vant la loge de son portier sans lui faire part des événements mémorables de sa nuit : s'il avait entendu trotter une souris, si le ruban de son bonnet de coton s'était dénoué, s'il avait rêvé chat, M. Jabulot était bien sur d'en être informé le pre- mier.

Nous sommes forcés de convenir que le portier de l'honnête rentier se nommait Jabulot. Et pourquoi pas? lui-même s'appe- lait bien Coquelet.

D'un autre côté, si un locataire était rentré plus tard ou sorti plus tôt que de coutume , si le troisième étage s'était brouillé avec l'entre-sol, si le rez-de-chaussée levait le nez vers ia mansarde, M. Jabulot se faisait un devoir d'en instruire

160 LES FLEURS ANIMÉES.

M, Coquelet avant la laitière, la fruitière, l'écaillère et toutes les autres commères du quartier.

Chose inouïe ! le locataire aimait son portier. Fait in- croyable ! le portier avait de la sympathie pour son locataire.

Ce jour-là, M. Coquelet prit une pose tragique pour s'arrêter devant la loge du portier.

Père Jabulot, lui dit-il d'une voix grave, avertissez le pro- priétaire que je lui donne congé.

Le père Jabulot laissa tomber le balai qu'il tenait à la main et regarda M. Coquelet la bouche béante.

Mettez l'écriteau dès aujourd'hui, poursuivit-il d'un ton lent et pour donner plus de poids à ses paroles ; ma résolution est immuable.

Déménager ! répondit le portier après un moment de silence donné à la stupéfaction qui lui causait une semblable détermination, quitter un appartement que vous occupez depuis vingt-cinq ans.

Six mois, onze jours, cinq heures et vingt-cinq minutes. M. Coquelet poussa un soupir.

Un appartement composé de deux petites pièces si fraîches l'été, si chaudes l'hiver.

Hélas !

Un parquet que je frotte à le rendre luisant comme un miroir.

LES CONTRASTES ET LES AFFINITÉS. . 161

Heu! heu ! heu ! Coquelet sanglotait. Il le faut, mon pauvre Jabulot, il le faut !

Il le faut! le gouvernement a donc fait banqueroute, vous êtes ruiné, mon cher M. Coquelet ! Ah ! grands dieux ! ah ! grands dieux !

Jabulot à son tour essuya une larme.

Rassurez-vous, père Jabulot, rassurez-vous; ce n'est pas cela.

Mais alors, s'écria le portier en se redressant , vous auriez quelque reproche à me faire ! Parlez, Monsieur, parlez : on peut être fautif à tout âge , mais à tout âge aussi on peut se corriger.

Je me plais à vous rendre cet hommage, Jabulot, que vous n'êtes pour rien dans la pénible décision que je me vois forcé de prendre.

Mais pourquoi! mais pourquoi ! mais pourquoi !

Vous ne le devinez pas Jabulot?

Nullement. Une maison si propre, si bien tenue, que j'ha- bite depuis plus de quarante ans. Ah ! tenez, monsieur Coquelet, je ne suis pas comme vous , moi : on m'offrirait les plus beaux cordons de Paris , que je ne voudrais pas abandonner le mien. je m'attache une fois, je meurs. Faites-moi le plaisir de me dire ce qui vous manque. Vous avez un propriétaire qui ne veut pas de chiens chez lui, des colocataires qui appartiennent aux classes les plus distinguées de la société : un huissier, un

tOi LES FLEURS ANIMÉES.

professeur (récriture, un fabricant d'étuis à chapeau; des voisins

C'est ici que je vous arrête , Jabulot , car , puisqu'il faut vous l'avouer , ce sont mes voisins qui m'obligent à me séparer de vous.

Dites plutôt vos voisines , car vous n'avez sur votre carré que ce jeune homme et cette petite ouvrière qui habitent les mansardes à côté de votre appartement. L'un, M. Frantz...

Oh ! ce n'est pas celui-là.

Je le crois bien , un ange , un petit saint, qui passe toute sa journée à travailler, qui ne voit jamais personne , qui ne sort jamais que pour aller porter son ouvrage. L'autre, mademoi- selle Pierrette....

La scélérate !

C'est donc contre elle que vous en avez? Elle vous a re- poussé un peu rudement l'autre jour , c'est vrai ; mais dame ! il paraît que vous vous étiez permis...

Apprenez, monsieur Jabulot, que je ne me permets jamais rien. Qu'il vous suffise de savoir que cette demoiselle Pierrette n'est point la voisine qui convient à un citoyen paisible et rangé, qui se couche à huit heures du soir , et qui n'entend point être réveillé à minuit ; d'un homme honnête et chaste qui n'aime pas à écouter par force tout ce qu'il plaît à de jeunes ccervelés de chanter sur l'air du tra la la. Que Mademoiselle

LES CONTRASTES ET LES AFFINITÉS. 103

Pierrette et ses dignes amis se livrent tant qu'ils voudront à leurs folles orgies , je fuis , je quitte ces lieux autrefois cal- mes et vertueux, je donne congé devant Dieu et devant les hommes.

Un bruit de fiacre se fit entendre devant la porte de la mai- son , et M. Coquelet finissait à peine sa tirade, qu'une petite femme , la tête surmontée d'un bonnet de pierrot , les épaules et le reste du corps enveloppés d'un vaste tartan, passa comme un sylphe devant la loge ; elle glissa entre les deux vieillards , et s'élança vers l'escalier , légère , vive , sautillante , en criant : bonjour monsieur Coquelet, bien des choses de ma part à mon- sieur votre serin.

M. Coquelet avait la faiblesse des serins.

11.

Voisin et voisine.

Sur le carré de Coquelet , ainsi que l'avait dit Jabulot , il y avait deux mansardes.

L'une occupée par un jeune homme , l'autre par une jeune fille. L'appartement de Coquelet les séparait.

Contre toutes les règles de l'art , nous allons commencer par nous occuper du jeune homme.

Il a dix-huit ans à peine : sur sa figure innocente, se dé- mêle aisément, au milieu de la candeur qui en est le caractère principal , un air de poétique exaltation qui le fait ressembler à

4fi/| LES FLEURS ANIMÉES.

un de ces séraphins qui ressortent sur un fond d'or dans les tableaux des peintres du moyen-âge.

Un séraphin dans une maison dont le portier s'appelle Jabu- lot et qui a M. Coquelet pour locataire! vous ne me croyez pas! Vous avez tort : il ne faut pas abuser du scepticisme ; il peut y avoir des séraphins partout.

Frantz en est un assurément ; il est descendu sur la terre pour remplir quelque mission que nous ne savons pas. Sans cela serait-il aussi sage, aussi rangé, aussi assidu à son travail? A son âge, on aime les plaisirs , les distractions. Lui ne quitte pas sa table de toute la journée, et quand le soir est venu, son seul plaisir, sa seule distraction, consistent à s'accouder rêveu- sement sur le rebord de sa fenêtre, et à regarder le ciel par- semé d'étoiles brillantes.

Vous me demanderez sans doute quel est le travail de Frantz? Rassurez-vous , il ne fait ni des romans , ni des sonnets , ni des drames, ni des vaudevilles.

Que fait-il donc ?

Pour contenter tout de suite votre curiosité, je vous avouerai qu'il copie de la musique.

Voilà pour l'ange; passons maintenant au démon. Il s'appelle mademoiselle Pierrette.

Elle a seize ans, un sourire perpétuel sur les lèvres, un éclair à domicile dans ses yeux.

*

LES CONTRASTES ET LES AFFINITÉS. 1C)5

Ses lèvres sont roses et ses yeux noirs.

Je ne vous parle ni de sa taille, ni de ses pieds, ni de ses mains, ni de ses cheveux. Je vous renvoie à tous les portraits de grisettes qui ont paru depuis mil huit cent trente jusqu'en mil huit cent quarante-six inclusivement.

Car mademoiselle Pierrette n'est pas autre chose qu'une gri- sette. Il est vrai qu'elle prend le titre d'artiste en couture.

Il faut vous dire que M. Coquelet n'a pas toujours été d'aussi mauvaise humeur contre mademoiselle Pierrette que nous l'a- vons vu ce matin.

La veille, il s'était présenté chez l'artiste en robes, autrement dit la couturière.

Midi venait de sonner.

M. Coquelet frappa discrètement à la porte de mademoiselle Pierrette. Pan ! fît-il une première fois ; pan ! pan ! conti- nua-t-il. Voyant ensuite qu'on ne lui répondait pas, et trouvant la clef sur la serrure, il entra.

C'était bien hardi ce que faisait M. Coquelet , mais le but même de sa démarche doit l'excuser à nos yeux.

La jeune fille dormait sur un fauteuil vermoulu; à son côté pendait tout l'attirail d'une défroque de bergère. Une chandelle, dont il ne restait que le bout, brûlait encore dans le goulot de bouteille qui lui servait de chandelier.

0 jeunesse, jeunesse inconsidérée ! dit M. Coquelet en se

21

166 LES FLEURS ANIMÉES.

parlant à lui-même ! Avant de pousser cette exclamation , le rentier, prévoyant que son discours pourrait dépasser les bor- nes ordinaires, prit soin d'éteindre la chandelle.

M. Coquelet, entre autres vertus , possédait au suprême degré celle de l'économie.

Comme il allait reprendre le fil interrompu de son discours, la jeune fille se révei'la.

Tiens, dit-elle en apercevant M. Coquelet, debout, les bras croisés, c'est vous?

Moi-même, Mademoiselle.

Quelle heure est-il ?

Mademoiselle Pierrette se frottait les yeux en parlant ainsi. M. Coquelet s'approcha de la fenêtre, et tira le rideau.

Regardez, dit-il d^un ton magistral.

La rue était pleine de bruit et de mouvement, un beau soleil de la fin du mois de février inondait la chambre de ses rayons joyeux.

Voulez-vous bien fermer les rideaux, s'écria mademoi- selle Pierrette d'un air d'impatience ; pourquoi m' avoir ainsi réveillée ?

Je veux voux parler.

Et moi je veux dormir.

Elle se retourna sur son fauteuil, et pencha sa jolie tête sur le dossier, comme pour mettre ses paroles à exécution.

LES CONTRASTES ET LES AFFINITÉS. 167

Cette fois M. Coquelet ne tint nul compte du désir de made- moiselle Pierrette, il prit devant elle une posture résolue et lui dit d'un ton ferme et indigné à la fois.

Jusques à quand, malheureuse femme, vous laisserez-vous aller à tous les caprices de votre légèreté? Jusques à quand votre inconduite fera-t-elle le sujet des conversations de tout le quartier? Quoi! ni la mine renfrognée du portier, ni les plaintes, ni les clameurs des locataires contre vous n'ont pu vous avertir?

Aurez-vous bientôt fini votre sermon ? demanda Pierrette en bâillant: je vous préviens que je tombe de sommeil.

C'est cela, reprit Coquelet : quand on a fait de la nuit le jour, il faut bien changer le jour en nuit. Mais ne voyez-vous pas qu'à ce train de vie vous allez perdre votre jeunesse , ruiner votre santé ?

Qu'est-ce que cela vous fait ?

Vous me demandez ce que cela me fait , ingrate ? Eh bien! apprenez...

Quoi donc?

Avant de répondre, Coquelet se campa fièrement devant son interlocutrice.

Quel âge me donuericz-vous?

Soixante-deux ans.

168 LES FLEURS ANINÉES.

Je n'en ai que cinquante-huit ; je possède une jolie place.

Après.

Je peux demander ma retraite.

Et puis?

Me retirer avec trois bonnes mille livres de rente.

Ensuite.

Les partager avec une femme, et faire son bonheur.

Vraiment !

Voulez-vous être cette femme , consentez-vous à devenir madame Coquelet ?

Le vieux rentier songea un instant à se mettre à genoux mais comme il n'était pas sûr que Pierrette consentît à le relever , il aima mieux entendre la réponse sur ses jambes.

Cette réponse fut un éclat de rire. Après quoi, la jeune fille mit M. Coquelet à la porte.

C'est depuis ce jour que celui-ci s'était aperçu que made- moiselle Pierrette rentrait tard, qu'elle faisait du bruit, qu'elle l'empêchait de dormir.

Il donnait congé par vengeance.

LES CONTRASTES ET LES AFFITÉS.

169

III.

l'on voit qu'il est quelquefois prudent de s'enfuir quand on vous appelle.

Après le départ de Coquelet, mademoiselle Pierrette voulut continuer son somme. Mais cela lui fut impossible.

Elle essaya de travailler, mais cela lui fut bien plus impos- sible encore.

Maudit Coquelet ! s'écria-t-elle en tapant du pied, c'est pour- tant lui qui me vaut cette insomnie. Je dormais si bien quand il est entré ! Mais que faire, bon Dieu, que faire ?

Me proposer d'être sa femme, à moi Pierrette ! Mais il ne s'est donc jamais regardé dans sa glace , le vieux loup ! Il a bien fait de s'en aller, car si je le tenais, je lui ferais bien ex- pier sa sottise.

Et pourquoi n'essaierais-je pas? il ne doit pas être bien loin. A ces mots, elle sortit de sa chambre et se mit à crier de toutes ses forces : Monsieur Coquelet ! Monsieur Coquelet !

Il n'était pas au bas de l'escalier ; il leva la tête.

Qui m'appelle ?

C'est moi, Pierrette.

Le cœur de Coquelet se dilata.

Elle me rappelle , pensa-t-il , elle comprend tout ce que ma proposition a de flatteur et d'agréable pour elle. Vite, vite, re- montons.

170 LES FLEURS ANIMÉES.

II gravit les marches de l'escalier quatre à quatre.

11 était tout essoufflé quand il se trouva en présence de Pier- rette ; il lui sourit néanmonis.

Vous m'avez appelé, ma toute belle ? lui demanda-t-il d'un ton doucereux.

Oui, répondit Pierrette en prenant une contenance em- barrassée.

Que me voulez-vous?

Redoublement d'embarras du côté de Pierrette. Pauvre petite, se dit Coquelet, elle n'ose m' avouer qu'elle veut devenir ma femme. Il faut l'encourager.

Parlez mon enfant, parlez sans crainte. Au point nous en sommes vous le pouvez.

Je voulais vous dire que...

Voyons.

Vrai, vous désirez que je parle ?

Je vous en supplie, cruelle , ne retardez pas l'instant de mon bonheur.

Eh bien, s'écria Pierrette en changeant tout-à-coup de ton, je voulais vous dire que vous êtes un monstre de m' avoir réveillée si matin, et qu'il faut que je me venge.

En même temps elle s'approcha de Coquelet, et le pinça de façon à lui faire pousser une clameur féroce.

LES CONTRASTES ET LES AFFINITÉS. 171

Pierrette s'enfuit en riant, et courut se barricader dans sa chambre.

Coquelet sortit pour déposer sa plainte chez le procureur du roi.

IV.

Tirez la clievillettc , la bohiiictte cherra.

Frantz entendit tout ce tapage, et sortit de sa mansarde. Il avait entendu la voix de Pierrette et celle de M. Coquelet qui semblaient se quereller.

Il voulut connaître les motifs de cette querelle.

M. Coquelet , furieux , transporté , éperdu , refusa de lui ré- pondre. Mademoiselle Pierrette venait de s'enfuir.

Comment faire ?

Il y avait bien un moyen : taper à la porte de mademoiselle Pierrette, mais Frantz était si timide !

A la fin il se décida. 11 était rouge, il était pâle, tant le cœur lui battait.

Il frappa discrètement, à peine si mademoiselle Pierrette put l'entendre. Nous ne savons comment cela se fit, mais il n'eut pas besoin de recommencer comme M. Coquelet ; une voix douce lui dit tout de suite : Entrez.

Et il entra.

172 LES FLEURS ANIMÉES.

Maintenant que nous avons posé les divers personnages de ce drame d'intérieur, donné une idée de leur caractère, de leur position , de leur mœurs, le lecteur doit être excessivement cu- rieux de connaître les grands événements qui vont suivre. C'est pourquoi nous allons passer à une autre histoire.

AUTRE MARG-UEBITIHE.

Cueille le trèfle à quatre feuilles , m'a dit la vieille Marthe , c'est un talisman qui porte bonheur.

Et moi je me suis levée ce matin pour venir chercher le trèfle à quatre feuilles.

Je parcours en tous sens la prairie, et je ne trouve pas mon talisman. Rend-t-il riche, fait-il aimer, préserve-t-il des ma- ladies?

Mon Dieu, que ce champ de trèfle est joli ! comme ces festons découpés s'inclinent gracieusement sous la brise !

L'alouette a fait son nid au milieu des touffes de trèfle, les petites bêtes du bon Dieu se balancent sur ses feuilles, le papillon voltige autour de ses fleurs.

La perdrix et la caille y mènent promener leur jeune cou- vée : ils courent, ils jouent, ils se poursuivent au milieu de l'herbe épaisse.

Petits oiseaux , petites bêtes , papillons , le trèfle hospitalier

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174 LES FLEURS ANIMÉES.

accueille et protège les faibles et les timides. Il n'est pas jus- qu'au lièvre paresseux et sybarite qui ne vienne s'endormir pendant la chaleur sous ses touffes fraîches et moelleuses.

Je comprends maintenant pourquoi la vieille Marthe m'a dit de cueillir le trèfle à quatre feuilles.

Etre humble et charitable, aimer les pauvres et les opprimés , cela ne porte-t-il pas bonheur ?

Montre-toi donc à moi , trèfle à quatre feuilles , mon cher ta- lisman. Il y a bien longtemps que je te cherche. Loués soient Dieu et ma patronne ! le voilà, je l'ai trouvé.

Œ BILL ET

&. de G ONÏT Editeur

;

UNE LEÇON

DE

PHILOSOPHIE BOTANIQUE.

i.

Maxime profonde.

Toute fleur est susceptible de culture, disait le savant docteur Cocomber à son élève le petit marquis de Florizelles, un jour qu'ils se promenaient ensemble dans les champs, à l'effet d'ad- mirer le sublime spectacle de la nature.

On croyait beaucoup à la nature au dix-huitième siècle.

Voyez, ajoutait Cocomber, cette œillet que j'ai cueilli ce matin dans le parterre du château, il a commencé par être une petite fleur simple, sans conséquence, indigne d'attirer l'atten- tion d'un savant docteur comme moi ; maintenant je le mets à ma boutonnière, je m'en pare, mon nez peut le respirer sans se compromettre. Savez-vous pourquoi?

Vraiment non, répondit Florizelles.

176 LES FLEURS ANIMÉES.

Parce qu'un jardinier habile a pris cette fleur, l'a cultivée avec soin, et en a fait une fleur de bonne compagnie, brillante, agréable, offrant vingt aspects, ayant vingt physionomies diffé- rentes, et tout cela grâce à l'éducation. Que monsieur le mar- quis jette un coup d'œil sur ce chardon.

C'est fait, répondit le marquis.

Comment trouvez-vous cette plante?

Horrible.

Eh bien ! je suis sûr qu'on parviendrait, avec du temps et de la patience , à lui faire porter des fleurs plus belles et plus parfumées que la rose. Retenez donc bien cette maxime , ajouta le gouverneur : toute fleur est susceptible de culture.

Comme on entendit sonner la cloche du dîner , le docteur Cocomber trouva qu'il avait fait suffisamment admirer le spec- tacle de la nature à son élève, et ils prirent le chemin du château.

II.

Usage que fait de cette maxime le petit marquis de Fiorizciles.

Depuis longtemps Florizelles s'était aperçu que Toinettc , la nièce du jardinier était plus jolie , malgré sa jupe de bure, sa coiffe de percale et ses sabots, que les demoiselles du voisinage qui venaient visiter sa noble mère.

UNE LEÇON DE PHILOSOPHIE BOTANIQUE. 177

Il suivait Toinette aux champs, il l'attendait pour lui parler lorsqu'elle rentrait chez son oncle, au détour de la grande allée.

Un jour, il lui avait même dit : Toinette je t'aime.

Et moi itou !

Voilà ce qu'avait répondu Toinette. Gomme ils avaient été , pour ainsi dire élevés ensemble, que la mère de Toinette avait nourri Florizelles, qu'ils avaient joué tous les deux sur les ge- noux de la bonne femme, qu'ils ne s'étaient pas perdus de vue un seul instant depuis leur enfance , ils ne pouvaient pas faire beaucoup de façons l'un et l'autre à se dire qu'ils s'aimaient.

Le docteur Cocomber était trop savant pour s'apercevoir de cet amour, et lorsqu'il s'en fut aperçu il n'y prit pas garde.

Après tout, se dit-il, il n'y a pas grand mal à cela : à leur âge ça ne peut aller bien loin , et puis, quand même ? De tout temps les Toinettes ont été faites pour les marquis de Flori- zelles.

S'il voulait faire quelque folie, il me suffirait de lui débiter une ou deux de mes grandes maximes pour l'en empêcher.

Il s'endormait là-dessus, heureux que son élève allât faire l'é- cole buissonnière, et lui permît de se livrer tranquillement à sa sieste habituelle.

Sur ces entrefaites , la mère de Florizelles mourut, et il dé- clara à son gouverneur qu'étant majeur et libre de son bien , il voulait aller vivre à Paris , et emmener Toinette.

178 l.liS FLEURS ANIMÉES.

Emmener ïoinette ! Cocomber ne pouvait en croire ses oreilles.

Mais, monsieur le marquis , disait le docteur, vous trouve- rez assez de jolies femmes à Paris.

Je préfère Toinette.