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PniUerstty of Toronto
The Estate of the late G. Percival Best, Esq.
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QUATRIÈME LIVRE
F. RABELAIS
Pantagruel
ÉDITION JOUAUST
Paris, 1876
LES CINCLLIVRES
DE
F. RABELAIS
Livre IV : Pantagruel
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LES MOUTONS DE DINDENAULT, I Rabelais. L, If, C. a )
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LES CINQ. LIVRES
. DE
F. RABELAIS
PUBLIÉS
AVEC DES VARIANTES ET UN GLOSSAIRE
PAR P. CHÉRON
ET ORNÉS DE
Onze Eaux-Fortes par E. Boihin
Livre IV : Pantagruel
PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
Rue Saint-Honoré, 338
M DCCC LXXVI
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LE Q.UART LIVRE
Rabelais. IV.
LE QJJART LIVRE
DES FAICTZ ET DICTZ HEROÏQUES DU NOBLE
PANTAGRUEL, COMPOSÉ PAR M. FRANÇOIS RABELAIS,
DOCTEUR EN MEDICINE ET CALLOIER DES
ISLES HIERES. A LYON, l'aN MIL
CINQ^ CENS QUARANTE
ET HUICT
PROLOGUE DU QUART LIVRE PANTAGRUEL
EUVEURS tresillustres, et vous, goutteus tres- precieux, j'ay veu, receu, ouy et entendu l'ambassadeur que la seigneurie de voz sei- gneuries ha transmis par devers ma paternité,
wr^^l) et m'a semblé bien bon et facond orateur. Le
sommaire de sa proposition je réduis en trois motz, lesquelz sont de tant grande importance que jadis, entre les Romains, par ces trois motz le prêteur respondoit à toutes requestes exposées en jugement. Par ces trois motz decidoit toutes controversies, tous complainctz, procès et différents, et es- toient les jours dictz malheureux et néfastes ezquelz le prê- teur n'usoit de ces trois motz; fastes et heureux, esquelz d'iceulx user souloit. Vous donnez, vous dictes, vous adjugez.
O gens de bien ! je ne vous peulx voir. La digne vertu de Dieu vous soit, et non moins à moy, éternellement en aide. Or çà, de par Dieu, jamais rien ne faisons que son tressacré nom ne soit premièrement loué.
4 PROLOGUE
Vous me donnez. Quoy? Un beau el ample bréviaire. Vraybis, je vous en remercie : ce sera le moins de m®n plus. Qiiel bréviaire fust certes ne pensoys, voyant les rei- gletz, la rose, les fermailz, la relieure et la couverture, en laquelle je n'ay omis à considérer les crocs et les pies pein- tes au dessus, et semées en moult belle ordonnance. Par lesquelles, comme si fussent lettres hieroglyphicques^ vous dictes facilement qu'il n'est ouvraige que de maistres, et couraige que de crocqueurs de pies. Crocquer pie signifie certaine joyeuseté, par métaphore extraicte du prodige qui advint en Bretaigne, peu de temps avant la bataille donnée prés Sainct Aubin du Cormier. Noz pères le nous ont ex- posé, c'est raison que noz successeurs ne l'ignorent. Ce fut l'an de la bonne vinée ; on donnoit la quarte de bon vin et friand pour une aiguillette borgne.
Des contrées de levant advola grand nombre de gays d'un cousté, grand nombre de pies de l'autre, tirans tous vers le ponant. Et se coustoyoient en tel ordre que, sus le soir, les gays faisoient leur retraicte à gauche, entendez icy l'heur de l'augure, et les pies à dextre, assez prés les uns des autres. Par quelque région qu'ils passassent, ne demouroit pie qui ne se ralliast aux pies, ne gay qui ne se joingnist au camp des gays. Tant allèrent, tant volèrent, qu'ilz passèrent sus Angiers, ville de France, limitrophe de Bretaigne, en nom- bre tant multiplié que, par leur vol, ilz tollissoient la clarté du soleil aux terres subjacentes.
En Angiers estoit pour lors un vieux oncle, seigneur de Saint George, nommé Frapin : c'est celuy qui a faict et composé les beaux et joyeux noelz en langaige poictevin. Il avoit un gay en délices à cause de son babil, par lequel tous les survenans invitoit à boire, jamais ne chantoit que de boire, et le nommoit son Goilrou, Le gay, en furie martiale, rompit sa caige, et se joignit aux gays passans. Un barbier voysin, nommé Bahuart, avoit une pie privée bien gallante. Elle de sa personne augmenta le nombre des pies, et les suyvit au combat. Voicy choses grandes et paradoxes, vrayes toutesfois, veues et avérées. Notez bien tout.
Qii'en advint il? Quelle fut la fin? Qu'il en advint, bon-
PROLOGUE 3
nés gens ? Cas merveilleux. Prés la croix de Malchara fut la bataille tant furieuse que c'est horreu-- seulement y penser. La fin fut que les pies perdirent la bataille, et sus le camp furent felonnement occises, jusques au nombre de 2 589 362 1 09, sans les femmes et petis enfans , c'est à dire sans les femelles et petitz piaux, vous entendez cela. Les gays restèrent victo- rieux, non toutesfois sans perte de plusieurs de leurs bons souldards, dont fut dcmmaige bien grand en tout le pays. Les Bretons sont gens, vous le sçavez. Mais, s'ils eussent entendu le prodige, facilement eussent congnu que le mal- heur seroit de leur cousté. Car les queues des pies sont en forme de leurs hermines, les gays ont en leurs pennaiges quel- ques pourtraictz des armes de France.
A propos, le Goitrou, trois jours après, retourna tout hallebrené et fasché de ces guerres, ayant un œil poché. Toutesfois, peu d'heures après qu'il eust repeu en son ordi- naire, il se remist en bon sens. Les gorgias peuple et escol- liers d'Angiers par tourbes accouroient voir Goitrou le bor- gne, ainsi accoustré. Goitrou les invitoit à boire comme de coustume, adjoutant à la fin d'un chacun invitatoire : « Croc- quez pie. » Je présuppose que tel estoit le mot du guet au jour de la bataille ; tous en faisoyent leur debvoir. La pie de Behuart ne retournoit point: elleavoit esté crocquée. De ce fut dict en proverbe commun : Boire d'autant et à grand traictz estre pour vray crocquer la pie. De telles figures à mémoire perpétuelle feist Frapin peindre son tinel et salle basse. Vous la pourrez voir en Angiers, sus le tartre Sainct Laurent.
Ceste figure, sus vostre bréviaire posée, me feist penser qu'il y avoit je ne sçay quoy plus que bréviaire. Aussi bien à quel propos me feriez vous présent d'un bréviaire? J'en ay. Dieu mercy, et vous, des vieulx jusques aux nouveaux. Sus ce double , ouvrant ledit bréviaire , j'apperceu que c'estoit un bréviaire faict par invention mirifîcque, et les reigletz touts à propos , avec inscriptions opportunes. Doncques vous voulez qu'à prime je boive vin blanc, à tierce, sexte et nonne, pareillement ; à vespres et compiles, vin clairet. Cela vous appelez crocquer pie ; vrayement.
b PROLOGUE
vous ne fustes oncques de mauvaise pie couvez. J'y don- neray requeste.
Vous dictes. Quoy? Qu'en rien ne vous ay fasché par tous mes livres cy devant imprimez. Si, à ce propos, je vous allègue la sentence d'un ancien Pantagrueliste , encores moins vous fascheray ?
Ce n'est, dict il, louange populaire Aux princes avoir peu complaire.
Plus dictes que le vin du tiers livre a esté à vostre goust, et qu'il est bon. Vray est qu'il y en avoit peu, et ne vous plaist ce que l'on dit communément : u Un peu et du bon. » Plus vous plaist ce que disoit le bon Evispande Verron : " Beaucoup et du bon. » D'abondant m'invitez à la conti- nuation de l'histoire pantagrueline, allegans les utilitez et fruictz parceuz en la lecture d'icelle entre tous gens de bien; vous excusans de ce que n'avez obtempéré à ma prière, contenant qu'eussiez vous réservés à rire au septante huic- tiesme livre. Je le vous pardonne de bien bon cueur. Je ne suis tant farouche ne implacable que vous penseriez, mais ce que vous en disoys n'estoit pour vostre mal. Et vous dy pour response , comme est la sentence d'Hector proférée par Nevius, que c'est belle chose estre loué de gens louables. Par reciprocque déclaration, je dy et maintiens jusques au feu exclusivement, entendez et pour cause, que vous estes grandz gens de bien , tous extraictz de bons pères et bonnes mères; vous promettant, foy de piéton, que, si jamais vous rencontre en Mésopotamie, je feray tant avecques le petit comte George de la basse Egypte qu'à chascun de vous il fera présent d'un beau crocodille du Nil et d'un cauquemarre d'Euphrates.
Vous adjugez. Quoy? A qui? Tous les vieux quartiers de lune aux caphardz, cagotz, matagotz, botineurs, pape- lards, burgotz, patespelues, porteurs de rogatons, chatte- mittes. Ce sont noms horrificques, seulement oyant leur son, à la prononciation desquelz j'ay veu les cheveulx dresser en teste de vostre noble ambassadeur. Je n'y ay
PROLOGUE
7
entendu que le hault allemant, et ne sçay quelle sorte de bestes comprenez en ces dénominations. Ayant faict dili- gente recherche par diverses contrées, n'ay trouvé homme qui les advouast, qui ainsi tolerast estre nommé ou designé. Je présuppose que c'estoit quelque espèce monstrueuse de animaulx barbares, on temps des haultz bonnetz; mainte- nant est deperie en nature, comme toutes choses sublu- naires ont leur fin et période, et ne sçavons quelle en soit la diffinition, comme vous sçavez que, subject pery, facile- ment périt sa dénomination.
Si, par ces termes, entendez les calumniateurs de mes escripts, plus aptement les pourrez vous nommer diables, car, en grec, calumnie est dite diabole. Voyez combien dé- testable est devant Dieu et les anges, ce vice dict calumnie, c'est quand on impugne le bien faict, quand on mesdict des choses bonnes, que, par iceluy, non par autre, quoy que plusieurs sembleroient plus énormes, sont les diables d'en- fer nommez et appeliez. Ceux cy ne sont, proprement par- lant, diables d'enfer, ilz en sont appariteurs et ministres. Je les nomme diables noirs , blancs , diables privez, diables doraesticques , et ce que ont faict envers mes livres , ilz feront , si on les laisse faire, envers tous autres. Mais ce n'est de leur invention. Je le dy, afin que tant désormais ne se glorifient au surnom du vieux Caton le censorin.
Avez vous jamais entendu que signifie cracher au bassin? Jadis les prédécesseurs de ces diables privez, architectes de volupté, everseurs d'honnesteté, comme un Philoxenus, un Gnatho, et autres de pareille farine, quand, par les ca- baretz et tavernes, esquelz lieux tenoient ordinairement leurs escoUes, voyans les hostes estre de quelques bonnes viandes et morceaux friandz serviz, ilz crachoient villainement de- dans les platz, à fin que les hostes, abhorrens leurs infâmes crachatz et morveaux , désistassent manger des viandes apposées, et tout demourast à ces villains cracheurs et mor- veux. Presque pareille, non toutesfois tant abominable his- toire, nous conte l'on du medicin d'eau doulce, neveu de l'advocat de feu Amer, lequel disoit l'aele du chapon gras estre mauvaise, et le croppion redoutable, le col assez bon.
8 PROLOGUE
pourveu que la peau fust ostée, afin que les malades n'en mangeassent, tout fust réservé pour sa bouche.
Ainsi ont faict ces nouveaux diables engipponnés. Voyant tout ce monde en fervent appétit de voir et lire mes escritz, par les livres precedens, ont craché dedans le bassin, c'est à dire les ont tous par leur maniment conchiez, descriez et calumniez, en ceste intention que personne ne les eust, fors leurs poiltronitez. Ce que j'ay veu de mes propres yeulx, ce n'estoit pas des aureilles, voyre jusques à les conserver religieusement entre leurs besongnes de nuict, et en user comme de bréviaires à usage quotidian. Hz les ont toUuz es malades, es goutteux, es infortunez, pour lesquelz en leur mal esjouyr les avois faitz et composez. Si je pre- noie en cure tous ceulx qui tombent en meshaing et ma- ladie, ja besoing ne seroit mettre telz livres en lumière et impression.
Hippocrates ha faict un livre exprés, lequel il ha intitulé De l'Estat du parfaict medicin; Galien l'a illustré de doctes commentaires, auquel il commande rien n'estre au medicin, voyre jusques à particulariser les ongles, qui puisse offenser le patient; tout ce qu'est au medicin, gestes, visaige, ves- temens, parolles, regardz, touchement, complaire et délecter le malade. Ainsi faire en mon endroict, et à mon lourdoys je me peine et efforce envers ceulx que je prends en cure. Ainsi font mes compaignons de leur cousté , dont, par ad- venture , sommes dictz parabolains au long faucile et au grand code , par l'opinion de deux gringuenaudiers aussi follement interprétée comme fadement inventée.
Plus y a : sur un passaige du sixiesme des Epidémies du- dict père Hyppocrates, nous suons, disputans à sçavoir, non si la face du medicin chagrin, tetricque, reubarbatif, mal plaisant, mal content, contriste le malade, et du medicin la face joyeuse, sereine, plaisante, riante, ouverte, esjouyst le malade, cela est tout esprouvé et certain, mais que telles contristations et esjouyssemens proviennent par appréhension du malade contemplant ces qualitez, ou par transfusion des espritz sereins ou ténébreux, joyeux ou tristes, du medicin au malade, comme est l'advis des Platonicqueset Averroistes.
PROLOGUE O
Puis doncques que possible n'est que de tous malades soys appelle, que tous malades je prenne en cure, quelle envie est ce tollir es langoreux et malades le plaisir et passetemps joyeux, sans offense de Dieu, du Roy, ne d'autre, qu'ilz prennent oyans en mon absence la lecture de ces livres joyeux?
Or, puis que, par vostre adjudication et décret, ces mes- disans et calumniateurs sont saisiz et emparez des vieux quartiers de lune, je leur pardonne; il n'y aura pas à rire pour tous désormais , quand voyrons ces folz lunatiques, aucuns ladres, autres bougres, autres ladres et bougres en- semble, courir les champs, rompre les bancz, grinsser les dens, fendre carreaux, battre pavez, soy pendre, soy noyer, soy précipiter, et à bride avallée courir à tous les diables, selon l'énergie, faculté et vertu des quartiers qu'ilz auront en leurs caboches, croissans, initians, amphicyrces, brisans et desinens. Seulement, envers leurs malignitez et impostures, useray de l'offre que fit Timon le misanthrope à ses ingratz Athéniens.
Timon, fasché de l'ingratitude du peuple athénien en son endroict, un jour entra au conseil public de la ville, requé- rant luy estre donnée audience pour certain négoce con- cernant le bien public. A sa requeste fut silence faict, en expectation d'entendre choses d'importance, veu qu'il estoit aa conseil venu, qui tant d'années auparavant s'estoit ab- senté de toutes compagnies et vivoit en son privé. Adonc leur dist : « Hors mon jardin secret, dessoubz le mur, est un ample , beau et insigne figuier, auquel vous autres mes- sieurs les Athéniens désespérez, hommes, femmes, jouven- ceaux et pucelles, avez de coustume à l'escart vous pendre et estrangler. Je vous adverty que, pour accommoder ma maison, j'ay délibéré dedans huictaine démolir iceluy figuier ; pourtant, quiconques de vous autres et de toute la ville aura à se pendre s'en despeche promptement. Le terme susdict expiré, n'auront lieu tant apte, ne arbre tant com- mode. »
A son exemple, je dénonce a ces calumniateurs diabo- licques que tous ayent à se pendre dedans le dernier chan-
lO PROLOGUE
teau de ceste lune, je les fouiniray de licolz; lieu pour se pendre je leur assigne entre Midy et Faverolles. La lune renouvellée, ilz n'y seront receuz à si bon marché, et seront contrainctz eulx mesmes à leurs dépens achapter cordeaux, et choisir arbre pour pendaige , comme feist la seignore Leontium, calomniatrice du tant docte et éloquent Theo- phraste.
LE
QUART LIVRE
DES FAICTS ET
dicts héroïques du bon Pantagruel
Composé par M. François Rabelais Docteur en medicine
A PARIS
De l'imprimerie de Michel Fezandat, au mont S. Hilaire, à Vhostd d'Albret
M. D. LU
Avec privilège du Roy
A TRE5ILLUSTRE PRINCE ET REVERENDISSiME
MON SEIGNEUR ODET, CARDINAL
DE CHASTILLON
^ous estez deuement adverty, Prince tres- illustre, de quants grands personaiges j'ay r,,^. ^esté et suis journellement stipulé, requis et 7-<^^ importuné pour la continuation des mytholo- V^^^vgies pantagruelicques, alleguans que plusieurs gens languoureux, malades, ou aultrement faschez et désolez, avoient à la lecture d'icelles trompé leurs ennuictz, temps joyeusement passé, et repceu alaigresse et consolation nou- velle. Es quelz je suis coustumier de respondre que, icelles par esbat composant, ne pretendois gloire ne louange aul- cune, seulement avois esguard et intention par escript don- ner ce peu de soulaigement que povois es affligez et ma- lades absens, le quel voluntiers, quand besoing est, je fays es presens qui soy aident de mon art et service.
Quelques fois je leur expose par long discours comment Hippocrates en plusieurs lieux, mesmement on sixiesme livre des Epidémies, descrivant l'institution du medicin son disciple; Soranus ephesien, Oribasius, Cl. Galen, Hali Abbas, autres autheurs consequens pareillement, l'ont composé en gestes, maintien, reguard, touchement, contenence, grâce, honnesteté , netteté de face, vestemens, barbe, cheveulx.
14 A MONSEIGNEUR ODET
mains, bouche, voire jusques à particularizer les ongles, comme s'il deust jouer le roUe de quelque amoureux ou poursuyvant en quelque insigne comœdie, ou descendre en camp clos pour combatre quelque puissant ennemy. Defaict, la practique de medicine bien proprement est par Hippo- crates comparée à un combat, et farce jouée à trois person- nages : le malade, le medicin, la maladie.
Laquelle composition lisant, quelquefois m'est soubvenu d'une parolle de Julia à Octavian Auguste, son père. Un jour elle s'estoit devant luy présentée en habiz pompeux, dissoluz et lascifz, et luy avoit grandement despieu, quoy qu'il n'en sonnast mot. Au lendemain elle changea de ves- temens, et modestement se habilla, comme lors estoit la cous- tume des chastes dames romaines; ainsi vestue, se présenta devant luy. Il, qui le jour précèdent n'avoit par parolJes déclaré le desplaisir qu'il avoit eu la volant en habitz im- pudicques, ne peut celer le plaisir qu'il prenoit, la volant ainsi changée, et lui dist : « O combien cestuy vestement plus est séant et louable en la fille de Auguste ! » Elle eut son excuse prompte, et luy respondit : « Huy, me suis-je vestue pour les yeulx de mon père. Hier, je l'estois pour le gré de mon mary. »
Semblablement pourroit le medicin ainsi desguisé en face et habitz, mesmement revestu de riche et plaisante robbe à quatre manches, comme jadis estoit Testât, et estoit appelée Philonium, comme dict Petrus Alexandrinus in 6. Epid., respondre à ceulx qui trouveroient la prosopopée estrange : « Ainsi me suis je acoustré, non pour me guorgiaser et pom- per, mais pour le gré du malade lequel je visite, auquel seul je veulx entièrement complaire, en rien ne l'offenser ne fascher. »
Plus y a. Sus un passaige du père Hippocrates, on livre cy dessus allégué , nous suons, disputans et recherchans , non si le minois du medicin chagrin , tetrique, reubarbatif, catonian , mal plaisant, mal content, severe, rechigné, con- triste le malade, et du medicin la face joyeuse, seraine, gra- tieuse, ouverte, plaisante, resjouist le malade, cela est tout esprouvé et trescertain, mais si telles contristations et esjouis-
CARDINAL DE CHASTILLON l5
semens proviennent par appréhension du malade contem- plant ces qualitez en son medicin, et par icelles conjecturant l'issue et catastrophe de son mal ensuivir, sçavoir est, par les joyeuses, joyeuse et désirée, par les fascheuses, fascheuse et abhorrente, ou par transfusion des espritz serains ou té- nébreux, aërez ou terrestres, joyeulx ou melancholicques, du medicin en la persone du malade, comme est l'opinion de Platon et Averroïs.
Sus toutes choses les autheurs susdictz ont au medicin baillé advertissement particulier des parolles, propous, abou- chemens et confabulations qu'il doibt tenir avecques les ma- lades de la part desquelz seroit apellé, lesquelles toutes doibvent à un but tirer, et tendre à une fin, c'est le resjouir sans offense de Dieu, et ne le contrister en façon quelcon- ques. Comme grandement est par Herophilus blasmé Cal- lianax, medicin, qui à un patient l'interrogeant et deman- dant : « Mourray-je? •> impudentement respondit :
« Et Patroclus à mort succumba bien. Qui plus estait que ne es homme de bien. »
A un aultre, voulent entendre Testât de sa maladie et l'interrogeant à la mode du noble Patelin :
<i Et mon urine
Vous dict elle poinct que je meure ? »
il follement respondit : » Non, si t'eust Latona, mère des beaulx enfans Phœbus et Diane, engendré. »
Pareillement est de Cl. Galen , Lib. 4. Comment, in 6, Epidemi., grandement vitupéré Quintus, son praecepteur en medicine, lequel à certain malade en Rome, homme hono- rable, luy disant: « Vous avez desjeuné , nostre maistre, vostre haleine me sent le vin » , arroguamment respondit : '< La tienne me sent la fiebvre ; duquel est le flair et l'odeur plus délicieux, de la fîebvre ou du vin? »
Mais la calumnie de certains canibales , misantropes, agelastes, avoit tant contre moy esté atroce et desraisonnée
l6 A MONSEIGNEUR ODET
qu'elle avoit vaincu ma patience, et plus n'estois délibéré en escrire un iota, car l'une des moindres contumelies dont ilz usoient esfoit que telz livres tous estoient farciz d'heresies diverses. N'en povoient toutes fois une seule exhiber en en- droict aulcun ; de folastreries joyeuses, hors l'offense de Dieu et du Roy, prou : c'est le subject et thème unicque d'iceulx livres; d'heresies poinct, sinon perversement, et contre tout usaige de raison et de langaige commun, interprétant ce que àpoine de mille fois mourir, si autant possible ^st oit, ne voul- drois avoir pensé; comme qui pain ïnteTpreiro'it pierre ; poissorij serpent; auf, scorpion. Dont quelquefois me complaignant en vostre prœsence, vous dis librement que, si meilleur Chris- tian je ne m'estimois qu'ilz ne montrent estre en leur part, et que si en ma vie, escriptz, paroUes, voire certes pensées, je recognoissois scintille aulcune d'heresie, ilz ne tomberoient tant detestablement es lacs de l'esprit calumniateur, c'est Atâêci/oç, qui par leur ministère me suscite tel crime. Par moymesmes , à l'exemple du Phœnix, seroit le bois sec amassé, et le feu allumé, pour en icelluy me brusler.
AUors me dictes que de telles calumnies avoit esté le de- funct roy François, d'eterne mémoire, adverty ; et, curieuse- ment aiant par la voix et pronunciation du plus docte et fîdele anagnoste de ce royaulme ouy et entendu lecture dis- tincte d'iceulx livres miens, je le diz par ce que meschante- ment l'on m'en a aulcuns supposé faux et infâmes, n'avoit trouvé passaige aulcun suspect, et avoit eu en horreur quel- que mangeur de serpens qui fondoit mortelle hérésie sus une N mise pour une M par la faulte et négligence des im- primeurs. Aussi avoit son filz, nostre tant bon, tant vertueux et des cieulx benist roy Henry, lequel Dieu nous vueille longuement conserver, de manière que pour moy il vous avoit octroyé privilège et particulière protection contre les calumniateurs. Cestuy évangile depuys m'avez de votre béni- gnité reïteré à Paris, et d'abondant, lorsque nagueres visi- tastez monseigneur le cardinal du Bellay, qui, pour recou- vrement de santé après longue et fascheuse maladie, s'estoit retiré à Sainct Maur, lieu, ou, pour niieulx et plus propre- ment dire, paradis de salubrité, aménité, sérénité, commo
CARDINAL DE CHASTILLON
7
dite, délices, et tous honestes plaisirs de agriculture et vie rusticque.
C'est la cause. Monseigneur, pourquoy praesentement, hors toute intimidation, je mectz la plume au vent, espérant que par vostre bénigne faveur me serez contre les calumnia- teurs comme un second Hercules gauUoys en sçavoir, pru- dence et éloquence, akxicacos en vertuz, puissance et auc- torité, duquel véritablement dire jepeuz ce que de Moses le grand prophète et capitaine en Israël dict le saige roy Sa- lomon, Ecclesiastici 46 :
« Homme craignant et aymant Dieu, agréable à tous hu- mains, de Dieu et des hommes bien aymé, duquel heureuse est la mémoire. Dieu en louange l'a comparé aux preux, l'a faict grand en terreur des ennemis, en sa faveur a faict choses prodigieuses et espoventables; en praesence des roys l'a honoré; au peuple par luy a son vouloir déclaré, et par luy sa lumière a monstre; il l'a en foyet debonnaireté con- sacré et esleu entre tous humiins; par luy a voulu estre sa voix oiiye, et à ceulx qui estoient en ténèbres estre la loy de vivifîcque science annoncée. »
Au surplus vous promettant que ceulx qui par moy seront rencontrez congratulans de ces joieulx escriptz, tous je adjureray vous en sçavoir gré total, unicquement vous en remercier, et prier nostre Seigneur pour conservation et accroissement de ceste vostre grandeur; à moy rien ne attri- buer fors humble subjection et obéissance voluntaire à voz bons commandemens, car par vostre exhortation tant hono- rable m'avez donné et couFaiga et invention, et sans vous m'estoit le cueur failly, et restoit tarie la fontaine de mes espritz animaulx. Nostre Seigneur vous maintienne en sa saincte grâce. De Paris, ce 28 de janvier i552.
Vostre treshumble et tresobeïssant serviteur,
Franc. Rabelais, medicin.
Rabelais. IV.
PROLOGUE DE L'AUTHEUR M. FRANÇOIS RABELAIS
POUR LE QUATRlÉiME LIVRE DES FAICTS ET DICTS HEROIQ^UES DE PANTAGRUEL
AUX LECTEURS BENEVOLES
ENS de bien, Dieu vous saulve et guard. Oii estez-vous? Je ne vous peuz veoir. Attendez que je chausse mes lunettes. Ha, ha!
Bien et beau s'en va Quaresme !
Je vous voy. Et doncques ? Vous avez eu bonne vi- née, à ce que l'on m'a dict; je n'en serois en pièce marry. Vous avez remède trouvé infînable contre toutes altérations : c'est vertueusement opéré. Vous, vos femmes, enfans, parens et familles, estez en santé désirée? Cela va bien, cela est bon, cela me plaist. Dieu, le bon Dieu, en soit éternellement loué, et, si telle est sa sacre volunté, y soiez longuement mainte-
20 PROLOGUE
nuz. Qitand est de moy, par sa salnctc bénignité, j'en suys là, et me recommande . Je suys, moiennant un peu de Pantagruelisnic, vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit confcte en mespris des choses fortuites, sain et degourt, prest à boire, si voulez. Me demandez-vous pourquoy, gens de bien? Kesponsc irréfragable : Tel est le vouloir du trcsbon, tresgrand Dieu, on quel je acquiesce, au quel je obtempère, duquel je révère la sacrosaincte parole de bonnes nouvelles, c'est l'Evangile, on quel est dict, Luc, 4, en horrible sarcasme et sanglante dérision au medicin négligent de sa propre santé : « Medicin, 6, gueriz toymesme. •>•>
Cl. Gai., non pour telle révérence en santé soy mamtenoit, quoy que quelque setitiment il eust des sacres Bibles, et eust congneu et fréquenté les scdncis christians de son temps, comme appert lib. 2 , De Usu partium; lib. 2, De Differentiis pulsuum, cap. 3, et ibidem lib. 3, cap. 2, et lib. De rerum Affecti- bus, s'il est de Galen, mais par craincte de tomber cnceste vulgaire et saiyricque mocquerie :
'IrjTpoç à'XXwv, aÙTo; ïlxeai [ipûtov...
Medicin est des auitres en effect : Toutesfois est d'ulcères tout infect...
De mode qu'en grande braveté il se vente, et ne veult estre medicin cstin^é, si depuys l'an de son aage vingt et huiciicme jusques en sa haultc vieillesse il n'a
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vescu en santé entière, exceptez quelques fîebvres éphé- mères de peu de durée, combien que de son naturel il ne feust des plus sains, et eust l'estomach evidente- ment dyscrasié. « Car, dict-il, lib. 5, De Sanit. tuenda, difficilement sera creu le medicin avoir soing de la santé d'aultruy, qui de la sienne propre est négligent. »
Encore plus bravement se vantoit Asclepiades me- dicin avoir avecques Fortune convenu en ceste pac- tion que medicin réputé ne fust si malade avoit esté depuys le temps qu'il commença practiquer en l'art jusques à sa dernière vieillesse, à laquelle entier il parvint et viguoureux en tous ses menibrcs, et de For- tune triumphant. Finablement, sans maladie aulcune prsecedente feist de vie à niort eschange, tombant par mcde guarde du hault de certains degrez mal em- mortaisez et pourriz.
Si par quelque desastre s'est santé de vos seigneur- ries émancipée, quelque part, dessus, dessoubz, da- vant, darriere, à dextre, à senestre, dedans, dehors, loing ou prés vos territoires qu'elle soit, la puissicz- vous incontinent, avec l'ayde du benoist Servateur, rencontrer. En bonne heure de vous rencontrée, sus l'instant soit par vous asserée, soit par vous vendiquée, soit par vous saisie et mancipée. Les loigs vous le permettent, le Koy l'entend, je le vous conseille, ne plus ne moins que les législateurs antiques authori- soient le seigneur vendiquer son serf fugitif la pari qu'il seroit trouvé.
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Ly bon Dieu, et ly bons homs, n'cst-il cscript et practiqué par les anciennes coustumes de ce tant no- ble, tant antique, tant beau, tant florissant, tant riche royaulme. de France, que le mort saisist le vif? Voyez ce qu'en a recentement exposé le bon, le docte, le saige, le tant humain, tant débonnaire et équitable And. Tiraqueau, conseiller du grand, victorieux et triumphant roy Henry, second de ce nom, en sa ires- redoubtce Court de parlement à Paris.
Santé est nostre vie, comme tresbien déclare Ari- phron Sicyonien. Sans santé n'est la vie vie, n'est la vievivable : "ABIOS Bl'Oi], BI'OS 'ABI'OTOS. Sans santé n'est la vie que langueur, la vie n'est que simulachre de mort. Ainsi doncques, vous estans de santé privez, c'est à dire mors, saisissez vous du vif, saisissez vous de vie, c'est santé.
J'ay cestuy espoir en Dieu qu'il oyra nos prières, veue la ferme foy en laquelle nous les faisons, et ac- complira cestuy nostre soubhayt, attendu qu'il est médiocre. Médiocrité a esté par les saiges anciens dicte aurée, c'est à dire précieuse, de tous louée, en tous endroicts agréable. Discourez par les sacres Bi- bles, vous trouverez que de ceulx les prières n'ont ja- mais esté esconduites qui ont médiocrité requis.
Exemple on petit Zachée, duquel les Musaphiz de S. Ayl, prés Orléans, se ventent avoir le corps et re- liques, et le nomment Sainct Sylvain. Il soubhaitoit, rien plus , veoir nostre benoist Scrvateur autour de Hierusaleni : c'cstoit chose médiocre et exposée à un
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chascun ; mais il estait trop petit, et parmy le peuple ne pouvait. Il trépigne, il trotigne, il s'efforce, il s'es- cCirte, il monte sus un sycomore. Le très bon Dieu congneut sa syncere et médiocre affectation, se pré- senta à sa veue, et feut non seulement de luy veu, mais, oultre ce, feust oiiy, visita sa maison, et benist sa famille.
A un fîlz de prophète en Israël, fendant du boys prés le fleuve Jordan, le fer de sa coingnée eschappa, comme est escript 4, Reg. 6, et tomba dedans icelluy fleuve. Il pria Dieu le luy vouloir rendre; c'estoit chose médiocre, et en ferme foy et confiance jecta, non la coingnée après le manche, comme en scanda- leux solœcisme chantent les diables censorins, mais le manche après la coingnée, comme proprement vous dictes. Soubdain apparurent deux miracles : le fer se leva du profond de l'eaue, et se adapta au manche. S'il eust soubhaité monter es cieulx dedans un chariot famboiant, comme Helie, multiplier en lignée comme Abrahani, estre autant riche que Job, autant fort que Samson, aussi beau que Absalon, l'eust-il impc- tré? C'est une question.
A propos de soubhaictz médiocres en matière de coingnée, advisez quand sera temps de boire, je vous raconteray ce qu'est escript parmy les apologues du saige Msope le François, j'entens Phrygien et Troian, comme afferme Max. Planudes, duquel peuple, selon les plus veridiques chroniqueurs , sont les nobles François descenduz. JElian escript qu'il feut Thra-
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cian; Agathias, après Hérodote, qu'il estoit Sainien. Ce m'est tout un.
De son temps estoit un paouvre homme villageois, natif de Gravot, nomnié Couillatris, abateur et fen- deur de boys, et en cestuy bas estât guaingnant cahin caha sa paouvre vie. Advint qu'il perdit sa coingnée. Qui feut bien fasché et marry? Ce fut il, car de sa coingnée dépendait son bien et sa vie, par sa coin- gnée vivait en honneur et réputation entre tous riches buschcieurs,sans coingnée mourait de faim. La mort, six jours après, le rencontrant sans coingnée, avec- qucs son dail l'eust fausché et cerclé de ce monde.
En cestuy estrif commença crier, prier, implorer, invocquer Juppiter par oraisons moult disertes, comme vous sçavez que Nécessité feut inventrice d'Eloquence, levant la face vers les cieulx, les gcnoilz en t-erre, la teste nue, les bras haulx en l'air, les doigts des niains esquarquillez, disant à chascun refrain de ses suffra- ges à haulte voix infatiguablement : « Ma coingnée, Juppiter, ma coingnée, ma coingnée ! Kien plus, ô Juppiter, que ma coingnée, ou deniers pour en achap- tcr une autre. Helas! ma paouvre coingnée! » Jupi- ter tenait conseil sus certains urgens affaires, et lors opinait la vieille Cybelle, au bien le jeune et clair Phoebus, si voulez. Mais tant grande feut l'exclama- tion de Couillatris qu'elle feut en grand effroy oiiye on plein conseil et consistoire des dieux. « Quel diable, demanda Juppiter, est là bas qui hurle si harrifiqucment ? Vcrtuz de Styx, ne avons nous par cy
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devant esté, prsesentcment ne sommes nous assez icy à la décision empeschez de tant d'affaires controvers et d'importance ? Nous avons vuide le débat de Pres- than, roy des Perses, et de sultan Solyman, empereur de Constantinople ; nous avons clos le passaige entre les Tartres et les Moscovites j nous avons respondu à la requeste du Cheriph ; aussi avons nous à la dé- votion de Guolgotz Kays ; l'estat de Parme est expé- dié; aussi est celluy de Maydcnbourg, de la Miran- dole et de Afrique. Ainsi noniment les mortelz ce que sus la mer Méditerranée nous appelons AphïodWmm. Tripoli a changé de maistre par maie guarde ; son période estait venu; icy sont les Guascons, renions et demandcms restablissement de leurs cloches; en ce coing sont les Saxons, Estrelins, Ostrogotz et Alc- mans, peuple jadis invincible, maintenant AberkeidSj et subjugez par un petit honime tout estropié. Hz nous demandent vengeance, secours, restitution de leur premier bon sens et liberté antique. Mais que ferons nous de ce Rameau et de ce Galland, qui, capparas- sonnez de leurs marmitons, suppous et astipulateurs, brouillent toute ceste Académie de Paris? J'en suys en grande perplexité, et n'ay encores résolu quelle part je doibvc encliner. Tous deux me semblent au- trement bons compaignons et bien couilluz. L'un a des escuz au soleil, je dis beaulx et tresbuchans ; l'aultre en vouldroit bien avoir. L'un a quelque sça- voir ; l'autre n'est ignorant. L'un aime les gens de bien; l'autre est des gens de bien aimé. L'un est vn
PROLOGUE
fn et cauld renard; l'autre mcsdisant, mesescrivant et abayant contre les antiques philosophes et orateurs comme un chien. Que t'en semble, diz, grand viet- daze Priapus? J'ay maintes fois trouvé ton conseil et advis équitable et pertinent,
Et habet tua mentula mentem.
— Koy Juppiter , respondit Priapus, dcfleublant son capussion, la teste levée, rouge, flamboyante et asseurée, puis que l'un vous comparez à un chien abayant, l'autre à un fin frété renard, je suis d'ad- vis que, sans plus vous fascher ne altérer, d'eulx fa- ciez ce que jadis feistez d'un chien et d'un renard — Quoy? demanda Juppiter. Quand? Qui estoient Hz? OU feut ce? — O belle mémoire! respondit Priapus. Ce vénérable père Bacchus, lequel vo)/ez-c); à face cramoisie, avoit pour soy venger des Tliebains un re- nard feé, de mode que, quelque mal et dommaige qu'il feist, de beste du monde ne seroit prins ne of- fensé. Ce noble Vulcan avoit d'xrain monesian faict un chien, et à force de souffler l'avoit rendu vivant et animé. Il le vous donna; vous le donnastes à Europe, vostre mignonne. Elle le donna à Minos, Minos à Procris, Procris en fin le donna a Cephalus. Il estoit pareillenient feé, de mode que, à l'exemple des advo- catz de maintenant, il prendroit toute beste rencon- trée, rien ne luy eschapperoit. Advint qu'ilz se ren- contrèrent. Que feirent Hz ? Le chien par son destin fatal doibvoit prendre le renard ; le renard par son
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destin ne doibvoit estre prins. Le cas feut rapporté à vostre conseil. Vous protestâtes non contrevenir aux destins. Les destins estaient contradictoires. La vérité, la fin, l'effet de deux contradictions ensemble feut declairé impossible en nature. Vous en suastez d'ahan. De vostre sueur tombant en terre nasquirent les chous cabuiz. Tout ce noble consistoire, par default de re- solution catégorique, encourut altération mirifique, et feut en icelluy conseil beu plus de soixante et dix- huict bussars de nectar. Par mon advis, vous les con- vertissez en pierres. Soubdain feustes hors toute per- plexité; soubdain fcurent tresves de soif criées par tout ce grand Olympe. Ce feut l'année des couilles molles, prés Teumesse, entre Thebes et Chcdcide.
a A cestuy exemple je suis d'opinion que pétrifiez ce chien et renard. La métamorphose n'est incongneu. Tous deux portent nom de Pierre. Et, par ce que, selon le proverbe des Limosins, à faire la gueule d'un four sont trois pierres nécessaires, vous les associerez à maistre Pierre du Coingnet, par vous jadis pour mesmes causes pétrifié. Et seront en figure trigone equilaterale on grand temple de Paris, ou on mylicu du Pervis posées ces trois pierres niortes, en office de extaindre avecques le nez, comnxe au jeu de Fouquet, les chandelles, torches, cierges, bougies et flambeaux allumez, lesquelles viventes allumoient couillonnique- ment le feu de faction, simulte, sectes couillonniqucs et partialité entre les ocieux escholiers, à perpétuelle mémoire que ces petites philauties couillonniformes
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plus tost davant vous contempnées fcurcnt que con- damnées. J'ay dict.
— ■ Vous leurs favorisez, dist Juppiter, à ce que je voy, bel messcr Priapus. Ainsi n'estes à tous favo- rable, car, veu que tant Hz convoitent perpétuer leur nom et mémoire, ce seroit bien leur meilleur cstre ainsi après leur vie en pierres dures et marbrines con- vertiz que retourner en terre et pourriture.
« Icy darriere, vers ceste mer Tyrrhene et lieux cir- cumvoisins de l'Appennin, voyez vous quelles tragédies sont excitées par certains pastophores ! Cesie furie du- rera son temps, conime les fours des Limosins, puis finira, mais non si tost. Nous y aurons du passetemps beaucoup. Je y voy un inconvénient. C'est que nous avons petite munition de fouldres, depuis le ienips que vous autres, condieux par mon oultroy particulier, en jectiez sans espargne, pour vos esbatz, sur Antioche la neufvc. Contnte depuis, à vostre exemple, les gorgios champions qui cntreprindrent guarder la forteresse de Dindenaroys contre tous venens consonvnerent leurs munitions à force de tirer aux nioineaux, puis n'eu- rent dequoy en temps de nécessité soy deffendrc, et vaillamment cédèrent la place et se rendirent à l'en- ncmy, qui ja levoit son siège, comme tout forcené et désespéré, et n'avoit pensée plus urgente que de sa re- traicte accompagnée de courte honte. Donnez y ordre, filz Vulcan : esveiglez vos endormiz Cyclopes, As- teropes, Brontes, Arges, Polypheme, Steropes, Py- racnion; mettez les en besoigne, et les f aides boire
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d'autant. A gens de feu ne fault vin espargner. Or depeschons ce criart là bas. Voyez, Mercure, qui c'est, et sachez qu'il demande, n
Mercure reguarde par la trappe des cieulx, par laquelle ce que l'on dict çà bas en terre Hz escoutent, et semble proprement à un escoutillon de navire, Icaromenippe disait qu'elle semble à la gueule d'un puiz, et veoid que c'est Couillatris, qui demande sa coingnée perdue, et en faict le rapport au conseil. « Vrayement, dist Juppiter, nous en somnics bien! Nous, àceste heure, n'avons autre faciendc que rendre coingnées perdues? Si faut-il luy rendre. Cela est escript es destins, entendez vous ? aussi bien comme si elle valust la duché de Milan. A la vérité, sa coingnée luy est en tel pris et estimation que seroit à un roy son royaulme. Cza, çà, que ceste coingnée soit ren- due, qu'il n'en soit plus parlé. Kesoulvons le différent du clergé et de la Taulpeterie de Landerousse. Où en estions-nous ? »
Priapus restait debout au coing de la cheminée. Il, entendent le rapport de Mercure, dist en toute courtoysie et joviale honnesteté : « Koy Juppiter, on temps que, par vostre ordonnance et particulier béné- fice, j'estois guardian des jardins en terre, je notay que ceste diction : Coingnée est equivocque à plu- sieurs choses. Elle signifie un certain instrument par le service duquel est fendu et couppé boys. Signifie aussi, au moins jadis signifiait, la femelle bien à poinct et souvent ginibretilctollctée. Et veidz que tout
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bon compcdgnon appelait sa guarse file de joye : ma Coingnée. Car, avecqucs cestuy ferrement, cela disoit exhibant son coingnouoir dodrentcd, Hz leurs coin- gnent si fièrement et d'audace leurs emmanchouoirs qu'elles restent excniptcs d'une paour epidcmiale entre le sexe féminin : c'est que du bas ventre Hz leurs tom- bassent sus les talons, par default de telles agraphes. Et me soubvient, car j'ay mentule, voir diz-jc mé- moire, bien belle, et grande assez pour emplir un pot beurrier, avoir un jour du Tubilustre, es feries de ce bon Vulcan en may, oiiy jadis en un beau parterre Josquin des Prez, Ollzegan, Hobrethz, Agricola, Brumel, Canielin, Vigoris, de la Page, Bruyer, Prio- ris, Seguin, De la Kue, Midy, Moulu, Koubon, Guascoigne, Loyset, Compère, Penet, Fevin, Kouzce, Kichardfort, Kousseau, Consilion, Constantio Festi, Jacquet Bercan, chantans mélodieusement :
Grand Tibault, se voulant coucher
Avecques sa femme nouvelle,
S'en vint tout bellement cacher
Un gros maillet en la ruelle.
" O ! mon doulx amy, ce dict-elle.
Quel maillet vous voy-je empoingner?
— C'est, dist-il, pour mieulx vous coingner.
■ — Maillet, dist-elle, il n'y fault nul ;
Qiiaiid Gros Jan me vient besoingner,
Il ne me coingne que du cul. »
« Neuf olympiades et un an intercalare après, 6 belle mentale ! voire, diz-je, mémoire ! Je solacise souvent en la symbolization et colliguance de ces deux
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motz, je oûy Adrian Villart, Gombert, Janequin, Arcadelt, Claudin, Certon, Manchlcourt, Auxerre, Villiers, Sandrin^ Sohier, Hesdin, Morales, Passe- reau, Maille, MaïUart, Javotin, Heurieur, Verdelot, Carpentras, Lheriiier, Cadeac, Doublet, Verniont, Bouteiller, Lupi, Pagnier, Millet, du Mollin, Alaire, Marault, Morpain, Gendre, et autres joyeulx musi- ciens en un jardin secret, soubz belle feuillade, au tour d'un renipart de flaccons, jambons, pastez et diverses cailles coyphées, mignonnement chantans :
S'il est ainsi que coingnée sans manche Ne sert de rien, ne houstil sans poingnée, AfBn que l'un dedans l'autre s'emmanche, Prens que soys manche, et tu seras coingnée.
Ores seroit à sçavoir quelle espèce de coingnée de- mande ce criart Couillatris. »
A ces motz tous les vénérables dieux et déesses s'éclatèrent de rire, comme un microcosme de mou- ches. Vulcan, avecques sa jambe torte, en feist pour l'amour de s'amye troys ou quatre beaulx petitz saulx en plate forme. « Cza, çà, dist Juppiter à Mercure, descendez présentement là bas, et jectez es pieds de Couillatris troys coingnées : la sienne, une autre d'or, et une tierce d'argent, massives, toutes d'un quaiibre. Luy ayant baillé l'option de choisir, s'il prend la sienne et s'en contente, donnez luy les deux autres. S'il en prend aultre que la sienne, couppez luy la teste avecques la sienne propre. Et désormais ainsi faictes à ces perdeurs de coingnées. »
32 PROLOGUE
Ces parolles achevées, Juppiter, contournant la teste comme un cinge qui avallc piUules, fast une morgue tant espouvantable que tout le grand Olyn-ipc trembla.
Mercure, avccques son chappeau poinctu, sa ca- peline, talloniercs et caducée, se jecte par la trappe des deux, fend le vuydc de l'air, descend legierement en terre, et jecte es pieds de Couillatris les trois coin- gnées, puis luy dict : « Tu as assez crié pour boire ; tes prières sont exaulsées de Juppiter. Keguarde la- quelle de ces troys est ta coingnée, et l'emporte. )> Couillatris soublieve la coingnée d'or : il la reguardc et la trouve bien poisante ; puis dict à Mercure : <( M'armes, ceste-cy n'est mie la mienne; je n'en veulx grain. » Autcmt faict de la coingnée d'argent, et dict : « Non cestc cy, je la vous quitte. » Puis prend en main la coingnée de bois; il reguarde au bout du manche; en icelluy recongnoist sa marciue, et, tressaillant tout de joye comme un renard qui ren- contre poulies esguarées, et soubriant du bout du nez, dict : « Merdigues, ceste cy cstoit mienne. Si me la voulez laisser, je vous sacrifray un bon et grand pot de laid tout fin couvert de belles frayres aux Ides, c'est le quinzième jour, de May. — Bon homme, dist Mercure, je te la laisse, prens la. Et, pource que tu as opté et soubhaité médiocrité en matière de coin- gnée, par le vucil de Juppiter je te donne ces deux aultres. Tu as de quoy dorénavant te faire riche; soys homme de bien. »
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Couillatris courtoisement remercie Mercure, révère le grand Juppiter, sa coingnce antique attache à sa ceincture de cuyr, et s'en ceinct sus le cul, comme Martin de Cambray. Les deux aultres plus poisantes il charge à son coul. Ainsi s'en va se prélassant par le pays, faisant bonne troigne parmy ses paroeciens et voysins, et leurs disant le petit mot de Patelin : « En ay-je ? » Au lendemain, vestu d'une sequenie blanche, charge sus son dours les deux précieuses coingnées, se transporte à Chinon, ville insigne, ville noble, ville antique, voyre première du monde, scelon le jugement et assertion des plus doctes Massorethz. En Chinon il change sa coingnée d'argent en beaulx testons et aultre monnoye blanche, sa coingnée d'or en beaulx salutz, beaulx moutons à la grande laine, belles riddes, beaulx royaulx, beaulx escutz au so- leil. Il en achapte force mestairies, force granges, force censés, force mas, force bordes et bordieux, force cassines, prez, vignes, boys, terres labourables, pastis, estangs, moulins, jardins, saulsayes, beufz, vaches, brebis, moutons, chèvres, truyes, pourceaulx, asnes, chevaulx, poulies, coqs, chappons, poulletz, oyes, jars, canes, canars, et du menu. Et en peu de temps feut le plus riche homme du pays, voyre plus que Maulevrier le boyteux.
Les Francs Gontiers et Jacques Bonshoms du voy- sinage, voyants ceste heureuse rencontre de Couilla- tris, feurent bien estonnez, et feut en leurs espritz la pitié et commisération que au paravant avoient du Rabelais. IV. 5
3a prologue
paouvre Couillatris en envie changée de ses richesses tant grandes et inopinées. Si commencèrent courir, s'enquérir, guementer, informer par quel moyen, en quel lieu, en quel jour, à quelle heure, comment et à quel propous luy estoit ce grand thesaur advenu. En- tendens que c'estoit par avoir perdu sa coingnée : « Hen, hen ! dirent Hz, ne tenait il qu'à la perte d'une coingnée que riches ne feussions ? Le moyen est facile et de coust bien petit. Et doncques telle est on temps prxsent la révolution des cieulx, la constella- tion des astres et aspect des plancttes que quiconqucs coingnée perdera soubdain deviendra ainsi riche? Hen, hen, ha ! par Dieu, coingnée, vous serez perdue, et ne vous en desplaise. » Adoncques tous perdirent leurs coingnées. Au diable l'un à qui demoura coingnée. Il n estoit fîlz de bonne mcre qui ne perdist sa coin- gnée. Plus n'cstoit abbatu, plus n'estoit fendu boys on pays en ce default de coingnée.
Encores dict l'apologue cesopicque que certains pc- titz Janspill'homnies de bas relief, qui à Couillatris avaient le petit pré et le petit moulin vendu pour soy gourgiaser à la monstre, advertiz que ce thesaur luy estoit ainsi et par ce moyen seul advenu, vendirent leurs espées pour achaptcr coingnées, afjin de les perdre comme faisaient les paysans, et par icelle perte recouvrir montjoye d'or et d'argent. Vous eus- siez proprement dict que fcussent petitz Komipetes vcndens le leur, empruntant l'aultruy, pour achapter mandatz à tas d\u} pape nouvellenient créé. Et de
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crier, et de prier, et de lanienter et invocquer Juppiter. (( Ma coingnée, ma coingnée, Juppiter ! Ma coingnée decza, ma coingnée delà, nia coingnée, ho, ho, ho^ ho ! Juppiter, ma coingnée ! » L'air tout autour re- tentissait aux cris et hurlemens de ces perdeurs de coingnée s.
Mercure [eut prompt à leurs apporter coingnées, à un chascun offrant la sienne perdue, une aultre d'or et une tierce d'argent. Tous choisissaient celle qui estoit d'or et V amassaient , remerciant le grand dona- teur Juppiter ; mais sus l'instant qu'ilz la levaient de terre, courbez et enclins, Mercure leurs tranchait les testes, comme estoit l'edict de Juppiter. Et feut des testes couppées le nombre equal et correspondent aux coingnées perdues.
Voyla que c'est, voila qu'advient à cculx qui en simplicité saubhaitent et optent choses médiocres. Prenez y tous exemple, vous aultrcs gualliers de plat pays, qui dictez que pour dix mille francs d'intrade ne quitteriez vos saubhaitz, et désormais ne parlez ainsi impudentement , comme quelque fays je vous ay ouy saubhaitans : « Pleust à Dieu que j'eusse prC' sentement cent soixante et dix-huict millions d'or ! Ho, coniment je triumpheroys ! » Vos maies mules ! Que soubhaiteroit un roy, un empereur, un pape d'advantaige ! Aussi voyez vous par expérience que, ayants faict telz oultrez soubhaytz, ne vous en advient que le tac et la clavelée, en bourse pas maille, non plus que aux deux belistrandiers soubhaitcux à
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l'usaige de Paris, dcsquelz l'un soubhayioit avoir en beaulx escuz au soleil autant que a esté en Paris des- pendu, vendu et achapté depuys que pour l'édifier on y jecta les premiers fondements jusques à l'heure prx- sente, le tout estimé au taux , vente et valeur de la plus chère année qui ayt passé en ce laps de temps. Cestuy, à vostre advis, estoit il desgouté ? Avoit il mangé prunes aigres sans peler ? Avoit il les dens esguassées ? L'aultre soubhaitoit le temple de Nostre Dame tout plein d'aiguilles asserées, depuys le pavé jusques au plus hault des voultes, et avoir autant d'escuz au soleil qu'il en pourroit entrer en autant de sacs que l'on pourroit couldre de toutes et une chas- cune aiguille, jusques à ce que toutes feussent crevées ou espoinctées. C'est soubhayté cela ! Que vous en semble ?
Qii'en advint il ? Au soir un chascun d'eulx
Eut les mules au talon, Le petit cancre au menton, La maie toux au poulmon. Le catarrhe au gavion. Le gros fronde au cropion,
et au diable le boussin de pain pour s'escurer les dents,
Soubhaitez doncques médiocrité • elle vous advien- dra et encores mieulx, deument ce pendent labourans et travaillans.
« Voire mais, dictes vous, Dieu m'en eust aussi toust donné soixante et dix-huict niille comme la trc-
DE l'autheur 3
zieme partie d'un demy, car il est tout puissant. Un million d'or luy est aussi peu qu'un obole. » Hay, hay, hay ! Et de qui estez vous apprins ainsi discou- rir et parler de la puissance et prédestination de Dieu, paouvres gens ? Paix. St, st, st, humiliez vous davant sa sacrée face, et recongnoissez vos imper- fections.
C'est, goutteux, sus quoy je fonde mon espérance, et croy fermement que, s'il plaist au bon Dieu, vous obtiendrez santé, veu que rien plus que santé pour le présent ne demandez. Attendez encores un peu avec- ques demie once de patience. Ainsi ne font les Gene- voys, quand au matin, avoir dedans leurs escriptoires et cabinetz discouru, propensé et résolu de qui et de quelz celluy jour Hz pourront tirer denares, et qui par leurs astuce sera beliné, corbiné, trompé et affiné, Hz sortent en place, et s' entresaluant, disent : « Sanità et guadain, Messer. » Hz ne se contentent de santé ; d'abondant Hz soubhaytent guaing, voire les escuz de Guadaigne, dont advient qu'ilz souvent n'obtien- nent Vun ne l'autre.
Or, en bonne santé toussez un bon coup, beuvez en trois, secouez dehait vos aureilles, et vous oyrez dire merveilles du noble et bon Pantagruel.
LIVRE (QUATRIEME
CHAPITRE I
Comment Pantagruel monta sus mer pour visiter Voracle de la Dive Bacbuc.
N moys de juin, au jour des festes ^^']V, Vestales, celluy propre on quel Bru- ® \!^d^i!^/^ ^"^ conquesta Hespaigne et subjugua ôv:â>rd^t) les Hespaignolz, on quel aussi Cras- sus l'avaricieux feut vaincu et deffaict par les Par- thes, Pantagruel, prenent congé du bon Gargan- tua son père , icelluy bien priant , comme en l'Eglise primitive estoit louable coustume entre les saincts christians, pour ie prospère naviguaige de son filz et toute sa compaignie, monta sus mer au port de Thalasse, acompaigné de Panurge, Frère
40 LIVRE IV, CHAPITRE I
Jan des Entomeures, Epistemon, Gymnaste, Eus- thenes, Rhizotome, Carpalim et autres siens servi- teurs et domestiques anciens, ensemble de Xeno- manes, le grand voyageur et traverseur des voyes périlleuses, lequel certains jours par avant estoit arrivé au mandement de Panurge.
Icelluy, pour certaines et bonnes causes, avoit à Gargantua laissé et signé, en sa grande et univer- selle Hydrographie, la routte qu'ilz tiendroient visitans l'oracle de la Dive Bouteille Bacbuc.
Le nombre des navires feut tel que vous ay ex- posé on tiers livre, en conserve de trirèmes, ram- berges , gallions et liburnicques , nombre pareil , bien equippées, bien calfatées, bien munies avec- ques abondance de Pantagruelion. L'assemblée de tous officiers, truchemens, pilotz, capitaines, nau- chiers, fadrins, hespailliers et matelotz, feut en la Thalamege.
Ainsi estoit nommée la grande et maistresse nauf de Pantagruel, ayant en pouppe pour enseigne une grande et ample bouteille à moytié d'argent, bien liz et polly; l'autre moytié estoit d'or esmaillé de couleur incarnat. En quoy facile estoit juger que blanc et clairet estoient les couleurs des nobles voyagiers, et qu'ilz alloient pour avoir le mot de la Bouteille.
Sus la pouppe de la seconde estoit hault enlevée une lanterne antiquaire, faicte industrieusement de pierre sphcngitide et speculaire, dénotant qu'ils
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passeroient par Lanternoys. La tierce pour divise avoit un beau et profond hanat de porcelaine. La quarte, un potet d'or à deux anses, comme si feust une urne antique. La quinte, un brocq insigne de sperme d'emeraulde. La siziéme, un bourrabaquin monachal faict des quatre metaulx ensemble. La septième, un entonnoir de ebene, tout requamé d'or, à ouvraige de Tauchie. La huictiéme , un guoubelet de lierre bien précieux, battu d'or à la damasquine. La neufîéme, une brinde de fin or obrizé. La diziéme, une breusse de odorant agal- loche, vous l'appelez boys d'aloës, porfilée d'or de Cjpre à ouvraige d'Azemine. L'unziéme, une por- tuoire d'or faicte à la mosaïcque. La douzième, un barrault d'or terny, couvert d'une vignette de gros- ses perles indicques, en ouvraige topiaire.
De mode que personne n'estoit , tant triste, fasché, rechigné, ou melancholicque feust, voyre y feust Heraclitus le pleurart, qui n'entrast en joye nouvelle, et de bonne ratte ne soubrist, voyant ce noble convoy de navires en leurs devises ; ne dist que les voyagiers estoient tous beuveurs, gens de bien, et ne jugeast en prognostic asceuré que le voyage, tant de l'aller que du retour, seroit en alai- gresse et santé perfaict.
En la Thalamege doncques feut l'assemblée de tous. Là, Pantagruel leurs feist une briefve et saincte exhortation, toute auctorisée des propous extraictz de la saincte] Escripture, sus l'argument de navigua-
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42 I. IVRE IV, CHAPITRE I
tion. Laquelle finie, feut hault et clair faicte prière à Dieu, oyans et entendens tous les bourgeoys et citadins de Thalasse, qui estoient sus le mole ac- couiTuz pour veoir l'embarquement.
Après l'oraison, feut mélodieusement chanté le pseaulme du sainct roy David, lequel com- mence :
Qiiand Israël hors d'Egypte sortit.
Le pseaulme parachevé, feurent sus le tillac les tables dressées, et viandes promptement appor- tées. Les Thalassiens, qui pareillement avoient le pseaulme susdict chanté, feirent de leurs maisons force vivres et vlnage apporter. Tous beurent à eulx. Hz beurent à tous.
Ce feut la cause pourquoy personne de l'assem- blée oncques par la marine ne rendit sa guorge, et n'eut perturbation d'estomach ne de teste, auquelz inconveniens ne eussent tant commodément obvié, beuvans par quelques jours paravant de l'eaue ma- rine, ou pure, ou mistionnée avecques le vin, ou usans de chairs de coings, de escorce de citron, de jus de grenade aigresdoulces, ou tenens longue diète, ou se couvrans l'estomach de papier, ou autrement faisans ce que les folz médecins ordon- nent à ceulx qui montent sus mer.
Leurs beuvettes souvent réitérées, chascun se re- tira en sa nauf, et en bonne heure feirent voile au vent grec levant, selon lequel Je pilot principal,
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nommé Jamet Brayer, avoit designé la routte et dressé la calamité de toutes les boussoles.
Car l'advis sien, et de Xenomanes aussi, feut, veu que Toracle de la Dive Bacbuc estoit prés le Catay, en Indie supérieure, ne prendre la routte ordinaire des Portugualoys, les quelz, passant la Ceincture ardente et le cap de Bonasperanza, sus la poincte méridionale d'Africque, oultre l'^-Equi- noctial, et perdens la veue et guyde de l'aisseuil septentrional, font navigation énorme, ains suyvre au plus prés le parallèle de ladicte Indie et gyrer autour d'icelluy pôle par occident : de manière que, tournoyans soubs septentrion, l'eussent en pareille élévation comme il est au port de Olone, sans plus en approcher, de paour d'entrer et estre reienuz en la mer Glaciale. Et, suyvans ce cano- nique destour par mesme parallèle, l'eussent à dex- tre vers le levant, qui au département leur estoit à senestre, ce que leurs vint à proficl incroyable, car sans naufrage, sans dangier, sans perte de leurs gens, en grande sérénité, exceptez un jour prés l'isle des Macreons, feirent le voyage de Indie su- périeure en moins de quatre moys, lequel à poine feroient les Portugualoys en troys ans, avecques mille fascheries et dangiers innumérables. Ei suys en ceste opinion, sauf meilleur jugement, que telle routte, de fortune, feut suyvie par ces Indians qui navigerent en Germanie, et feurent honorablement traictez par le roy des Suèdes, on temps que
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Q^ Metellus Celer estoit proconsul en Gaulle, comme descrivent Cor. Nepos, Pomp. Mêla, et Pline après eulx.
CHAPITRE II
Comment Pantagruel, en l'isle de Mcdamothi, achapta plusieurs belles choses.
' ESTUY jour et les deux subsequens ne leurs apparut terre ne chose aultre nouvelle, car autres foys avoient are ^ceste routte. Au cjuatriéme descouvri- rent une isle, nommée Medamothi, belle à l'œil et plaisante à cause du grand nombre des phares et haultes tours marbrines desquelles tout le circuit estoit orné , qui n'estoit moins grand que de Canada.
Pantagruel, s'enquerant qui en estoit domina- teur, entendit que c'estoit le roy Philophanes, lors absent pour le mariage de son frère Philotheamon avecques l'infante du royaulme de Engys.
Adoncques descendit on havre, contemplant, ce pendent que les chormes des naufs faisoient ai- guade, divers tableaulx, diverses tapisseries, divers animaulx, poissons, oizeaulx et aultres marchan- dises exotiques et peregrines, qui estoient en l'allée du mole et par les halles du port, car c'estoit le tiers jour des grandes et solennes foires du lieu, es
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quelles annuellement convenoient tous les plus riches et fameux marchans d'Afrique et Asie. D'entre les- quelles frère Jan achapta deux rares et précieux tableaulx, en l'un desquelz estoit au vif painct le visaige d'un appelant; en l'aultre estoit le pour- traict d'un varlet qui cherche maistre , en toutes qualitez requises, gestes, maintien, minois, alleu- res, physionomie et affections, painct et inventé par maistre Charles Charmois, painctre du roy Megiste, et les paya en monnoie de cinge.
Panurge achapta un grand tableau painct et transsumpt de l'ouvrage jadis faict à l'aiguille par Philomela, exposante et représentante à sa sœur Progné comment son beaufrere Tereus l'avoit des- pucellée, et sa langue couppée, affin que tel crime ne decelast. Je vous jure par le manche de ce fal- lot que c'estoit une paincture gualante et mirifique. Ne pensez, je vous prie, que ce feust le protraict d'un homme couplé sus une fille. Cela est trop sot et trop lourd. La paincture estoit bien aultre et plus intelligible. Vous la pourrez veoir en Theleme à main guausche, entrans en la haulte guallerie.
Epistemon en achapta une aultre, on quel es- toient au vif painctes les Idées de Platon et les Atomes de Epicurus.
Rhizotome en achapta un aultre on quel estoit Echo selon le naturel représentée.
Pantagruel par Gymnaste feist achapter la vie et gestes de Achilles en soixante et dix-huict pièces
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de tapisserie à haultes lisses, longues de quatre, larges de trois toises, toutes de saye phrygienne requamée d'or et d'argent. Et commençoit la tapis- serie au nopces de Peleiis et Thetis, continuant la nativité d'Achilles, sa jeunesse descripte par Stace Papinie, ses gestes et faicts d'armes célébrez par Homère, sa mort et exeques descriptz par Ovide et Quinte Calabrois, finissant en l'apparition de son umbre et sacrifice de Polyxene descript par Euri- pides.
Feist aussi achapter trois beaux et jeunes uni- cornes : un masle, de poil alezan tostade, et deux femelles, de poil gris pommelé. Ensemble un ta- rande, que luy vendit un Scythien de la contrée des Gelones.
Tarande est un animal grand comme un jeune taureau, portant teste comme est d'un cerf, peu plus grande, avecques cornes insignes largement ramées, les piedz fourchuz, le poil long comme d'un grand ours, la peau peu moins dure qu'un corps de cuirasse. Et disoit le Gelon peu en estre trouvé parmy la Scytie , par ce qu'il ■ change de couleur selon la variété des lieux es quelz il pais't et demoure, et représente la couleur des herbes, arbres, arbrisseaulx, fleurs, lieux^ pastiz, rochiers, généralement de toutes choses qu'il approche. Cela luy est commun avecques le poulpe marin, c'est le polype, avecques les thoës, avecijues les lycaons de Indie, avecques le chamelcon, qui est
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une espèce de lizait tant admirable que Democri-, tus a faict un livre entier de sa figure, anatomie, vertus et propriété en magie. Si est ce que je l'ay veu couleur changer, non à l'approche seulement des choses colorées, mais de soy mesmes, selon la paour et affections qu'il avoit ; comme sus un tapiz verd je l'ay veu certainement verdoyer, mais, y restant quelque espace de temps, devenir jaulne, bleu, tanné, violet par succès, en la façon que voiez la creste des coqs d'Inde couleur scelon leurs passions changer.
Ce que sus tout trouvasmes en cestuy tarande admirable est que non seulement sa face et peau, mais aussi tout son poil, telle couleur prenoit qu'elle estoit es choses voisines. Prés de Panurge, vestu de sa toge bure, le poil luy devenoit gris; prés de Pantagruel, vestu de sa mante d'escarlate, le poil et peau luy rougissoit; prés du pilot, vestu à la mode des Isiaces de Anubis en .Egypte, son poil apparut tout blanc. Lesquelles deux dernières couleurs sont au chameleon déniées. Quand hors toute paour et affections il estoit en son naturel, la couleur de son poil estoit telle que voiez es asnes de Meung.
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LIVRE IV, CHAPITRE II I
CHAPITRE III
Comment Pantagruel repceut Ictrcs de son père Gar- gantua, et de l'estrangc manière de sçavoir nou- velles bien soubdain des pays estrangiers et loing- tains.
'antagru€l occupé en l'achapt de ces- animaulx peregrins, feurent ouiz du mole dix coups de verses et faulcon- neaulx, ensemble grande et joyeuse acclamation de toutes les naufz. Pantagruel se tourne vers le havre, et veoyd que c'estoit un des celoces de son père Gargantua, nommé la Cheli- doine, pource que sus la pouppe estoit en sculpture de œrain corinthien une hirondelle de mer élevée. C'est un poisson grand comme un dar de Loyre, tout charnu, sans esquames, ayant aesles cartilagi- neuses, quelles sont es souriz chaulves, fort lon- gues et larges, moyenans les quelles je l'ay souvent 'veu voler une toyse au dessus l'eau plus d'un traict d'arc. A Marseille on le nomme Lendole. Ainsi estoit ce vaisseau legier comme une hirondelle, de sorte que plus toust sembloit sus mer voler que voguer.
En iceluy estoit Malicorne, escuyer tranchant de Gargantua, envoyé expressément de par luy enten- dre Testât et portement de son filz le bon Panta- gruel, et luy porter letres de créance.
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Pantagruel, après la petite accoUade et barretade ' gracieuse, avant ouvrir les letres ne aultres propous tenir à Malicorne, luy demanda : « Avez vous icy le gozal, céleste messaigier? — Ouy, respondit-il. Il est en ce panier emmaillotté. » C'estoit un pigeon prins on colombier de Gargantua , es- clouant ses petitz sus l'instant que le susdict celoce departoit. Si fortune adverse feust à Pantagruel advenue, il y eust des jectznoirs attaché es piedz ; mais, pour ce que tout luy estoit venu à bien et prospérité, l'ayant faict demaillotter, luy attacha es pieds une bandelette de tafetas blanc, et, sans plus différer, sus l'heure le laissa en pleine liberté de l'air. Le pigeon soubdain s'envole, haschant en incroyable hastiveté, comme vous sçavez qu'il n'est vol que de pigeon, quand il a œufz ou petitz, pour l'obstinée sollicitude en luy par nature posée de recourir et secourir ses pigeonneaulx. De mode qu'en moins de deux heures il franchit par l'air le long chemin que avoit le celoce en extrême dili- gence par troys jours et troys nuyctz perfaict, voguant à rames et à vêles, et luy continuant vent en pouppe. Et feut veu entrant dedans le colom- bier on propre nid de ses petitz.
Adoncques, entendent le preux Gargantua qu'il portoit la bandelette blanche, resta en joye et sceureté du bon portement de son filz.
Telle estoit l'usance des nobles Gargantua et Pantagruel, quand sçavoir promptement vouloient Rabelais. IV. 7
5o LIVRE IV, CHAPITRE III
nouvelles de quelque chose fort atfectée et véhé- mentement désirée, comme l'issue de quelque ba- taille, tant par mer comme par terre, la prinze ou défense de quelque place forte, l'appoinctement de quelques differens de importance, l'accouchement heureux ou infortuné de quelque royne ou grande dame, la mort ou convalescence de leurs amis et alliez malades, et ainsi des aultres. Hz prenoient le gozal, et par les postes le faisoient de main en main jusques sus les lieux porter dont ilz affectoient les nouvelles. Le gozal, portant bandelette noire ou blanche, scelon les occurrences et accidens, les houstoit de pensement à son retour, faisant en une heure plus de chemin par l'air que n'avoient faict par terre trente postes en un jour naturel. Cela estoit rachapter et gaingner temps. Et croyez, comme chose vraysemblable, que par les colombiers de leurs cassines on trouvoit sus œufz ou petitz, tous les moys et saisons de l'an, les pigeons à foi- zon. Ce que est facile en mesnagerie, moyennant le salpêtre en roche, et la sacre herbe vervaine.
Le gozal lasché, Pantagruel leugt les missives de son père Gargantua, desquelles la teneur ensuyt :
Fils trescher,
L'affection que naturellement porte le père à son fdz bien aymé est en mon endroict tant acreue, par l'esguard et révérence des grâces particulières en toy par élection divine posées, que dcpuys ton parlement
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me a, non une foys, tollu tout auUre pensement, me délaissant on cueur ceste unicque et soingneuse paour, que vostre embarquement ayt esté de quelque mes- haing ou fascherie accompaigné, comme tu sçays que à la bonne et syncere amour est craincte perpétuelle- ment annexée.
Et, pour ce que, scelon le dict de Hésiode, d'une chascune chose le commencement est la moytiê du tout, et scelon le proverbe commun, à l'enfourner on faict les pains cornuz, j'ay, pour de telle anxiété vui- der mon entendement, expressément depesché Mali- corne, à ce que par luy je soys acertainé de ton porte- ment sus les premiers jours de ton voyage. Car, s'il est prospère et tel que je le soubhayte, facile me sera preveoir, prognosticquer et juger du reste.
J'ay recouvert quelques livres joyeulx, les quelz te seront par le présent porteur renduz. Tu les liras quand te vouldras refraischir de tes meilleures estu- des. Ledict porteur te dira plus amplement toutes nouvelles de ceste Court.
La paix de l'JEiernel soyt avecques toy. Salue Pa- nurge, Frère Jan, Epistemon, Xcnomanes, Gymnaste, et aultres tes domesticques, mes bons aniis.
De ta niaison paternelle, ce treziéme de juin.
Ton père et amy, Gargantua.
D2 LIVRE IV, CHAPITRE IV
CHAPITRE IV
Comment Pantagruel cscript à son pcrc Gargantua, et luy envoyé plusieurs belles et rares choses.
PRÉS la lecture des letres susdictes, Pan- tagruel tint plusieurs propous avec- ques l'escuyer Malicorne, et feut avec- iques luy si long temps que Panurge, interrompant, luy dist : « Et quand boyrez vous? Quand boyrons nous ? Quand boyra monsieur l'es- cuyer? N'est ce assez sermonné pour boyre? — C'est bien dict, respondit Pantagruel. Faictez dresser la collation en ceste prochaine hostellerie, en laquelle pend pour enseigne l'image d'uns satyre à cheval. » Cependent, pour la depesche de l'escuyer, il escrivit à Gargantua comme s'ensuyt :
Pere tresdebonnaire,
Comme, à tous accidens en ceste vie transitoire non doublez ne soubsonnez, nos sens et facultez aniniales pâtissent pluz énormes et impotentes perturbations, voyrc jusques à en estre souvent l'ame desemparée du corps, quoy que telles subites nouvelles feussent à con- tentement et soubhayt, que si eussent au paravant este' propensez et preveuz, ainsi me a grandement csmeu et perturbé l'inopinée venue de vostre escuyer Mali- corne. Car je n'espcroys aulcun vcoir de vos domes- ticques ne de vous nouvelles ouyr avant la fin de ces-
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tuy nostre voyage. Et facilement acquiesçoys en la doulce recordation de vostre auguste majesté, escripte, voyre certes insculpée et engravee on postérieur ven- tricule de mon cerveau, souvent au vif me la repré- sentant en sa propre et naïfve figure.
Mais, pays que m'avez prévenu par le bénéfice de vos gratieuses letres, et, par la créance de vostre escuyer, mes espritz recréé en nouvelles de vostre prospérité et santé, ensemble de toute vostre royale niaison, force m'est ce que par le passé m'estoit voluntaire : premièrement, louer le benoist Scrvateur, lequel par sa divine bonté vous conserve en ce long teneur de santé perfaicte ; secondement, vous remercier sem- piternellement de ceste fervente et invétérée affection que à moy portez, vostre treshumble filz et serviteur inutile.
Jadis un Komain, nommé Furnius, dist à Cœsar Auguste, recepvant à grâce et pardon son père, lequel avoit suyvy la faction de Antonius : « Au jourd'huy, me faisant ce bien, tu me as reduict en telle igno- minie que force me sera, vivant, mourant, estre in- grat réputé par impotence de gratuité, » Ainsi pour- ray je dire que l'excès de vostre paternelle affection me range en ceste angustie et nécessité, qu'il me con- viendra vivre et mourir ingrat, si non que de tel crime soys relevé par la sentence des stoïciens, lesquelz disoient troys parties estre en bénéfice : l'une du don- nant, l'aultre du recepvant, la tierce du recompen- sant, et le recepvant tresbien recompenser le donnant
34 LIVRE IV, CHAPITRE IV
quand il accepte voluntiers le bienfaict, et le retient en soLibvenancc perpétuelle ; comme au rebours le re- cepvant cstre le plus ingrat du monde, qui niesprise- roit et oubliroit le bénéfice. Estant doncques opprinie d'obligations infinies, toutes procréées de vostre im- mense bénignité, et impotent à la minime partie de recompense, je nie saulveray pour le moins de calum- nie, en ce que de mes espritz n'en sera à jamais la mémoire abolie, et ma langue ne cessera confesser et protester que vous rendre grâces condignes est chose transcendente ma faculté et puissance.
Au reste, j'ay ceste confiance en la commisération et ayde de nostre Seigneur, que de ceste nostre péré- grination la fin correspondera au commencement, et sera le totaigc en alaigresse et santé perfaict.
Je ne fauldray à réduire en commentaires et ephe- merides tout le discours de nostre naviguaige, afjin que à nostre retour vous en ayez lecture veridicquc. J'ay icy trouvé un tarande de Scythie, animal estrange et merveilleux à cause des variations de couleur en sa peau et poil, scelon la distinction des choses prochai- nes. Vous le prendrez en gré. Il est autant maniable et facile à nourrir qu'un aigneau. Je vous envoie pa- reillement troys jeunes unicornes, plus domesticques et apprivoisées que ne ser oient petitz chattons. J'ay con- féré avecques l'escuyer, et dict la manière de les traic- ter. Elles ne pasturent en terre, obstant leur longue corne on front. Force est que pasture elles prennent es arbres fruicticrs, ou en rattclliers idoines, ou en
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main leur offrant herbes, gerbes, pomnus, poyres, orge, touzelle, brief, toutes espèces de fruiciz et legu- maiges. Je m'esbahis comment nos escripvains anti- ques les disent tant farouches, féroces et dangereuses, et oncques vives n'avoir esté veues. Si bon vous semble ferez esprcuve du contraire, et trouverez qu'en elles consiste une mignotize la plus grande du monde, pourveu que malicieusement on ne les offense.
Pareillement vous envoyé la vie et gestes d'Achilles en tapisserie bien belle et industrieuse, vous asceurant que les nouveaultez d'animaulx, de plantes, d'oy- zeaulx, de pierreries, que trouver pourray, et recou- vrer en toute nostre pérégrination, toutes je vous por- teray, aydant Dieu nostre Seigneur, lequel je prie en sa saincte grâce vous conserver.
De Medamothi, ce quinzième de juin.
Panurge, Frère Jan, Epistemon, Xenomanes, Gym- naste, Eusthenes, Khizotome, Carpalini, après le dé- vot baisemain, vous resaluent en usure centuple.
Vostre humble filz et serviteur, Pantagruel.
Pendent que Pantagruel escrivoit les letres sus- clictes, Malicorne feut de touts festoyé, salué, et accolé à double rebraz. Dieu sçayt comment tout alloit, et comment lecommendations de toutes pars trotoient en place.
Pantagruel, avoir parachevé ses letres, banc-
56 LIVRE IV, CHAPITRE IV
quêta avecques l'escuyer, et luy donna une grosse chaîne d'or poisante hujct cens escuz, en laquelle par les chaînons septénaires estolent gros diamans, rublz, esmerauldes, turquoises, unions, alternative- ment enchâssez. A un chascun de ses nauchiers felst donner cinq cens escuz au soleil. A Gargantua son père envoya le tarande couvert d'une housse de satin broché d'or, avecques la tapisserie conte- nente la vie et gestes de Achilles, et les troys uni- cornes capparassonnées de drap d'or frizé.
Ainsi départirent de Medamothi Malicorne pour retourner vers Gargantua, Pantagruel pour con- tinuer son naviguaige, lequel en haulte mer feist lire par Epistemon les livres apportez par l'escuyer; desquelz, pource qu'il les trouva joyeulx et plai- sans, le transsumpt voluntiers vous donneray, si dévotement le requérez.
CHAPITRE V
Comment Pantagruel rencontra une nauf de voyagers retournans du pays Lanternois.
•u cinquième jour, jà commençans ^\^^C tournoyer le pôle peu à peu, nous '^Ç^C^—^^esloignans de l'^Equinoctial, descou- ^^^-^i^âvrismes une navire marchande faisant voile à horche vers nous. La joye ne feut petite, tant de nous comme des marchans : de nous, en-
PANTAGRUEL jy
tendens nouvelles de la marine; de eulx, enten- dens nouvelles de terre-ferme.
Nous rallians avecques eulx, congneusmes qu'ilz esLoient François Xantongeoys. Devisant et raison- nant ensemble, Pantagruel entendit qu'ilz venoient de Lanternoys, dont eut nouveau accroissement d'alaigresse; aussi eut toute l'assemblée" mesme- ment, nous enquestans de Testât du pays et meurs du peuple Lanternier, et ayans advertissement que, sus la fin de juillet subséquent, estoit l'assignation du chapitre gênerai des Lanternes, et que, si lors y arrivions, comme facile nous estoit, voyrions belle, honorable et joyeuse compaignie des Lan- ternes, et que l'on y faisoit grands apprestz, comme si l'on y deust profondement lanterner.
Nous feut aussi dict que, passans le grand royaulme de Gebarim, nous serions honorific- quement repceuz et traictez par le roy Ohabé , dominateur d'icelle terre, lequel, et tous ses sub- jectz pareillement , parlent languaige françois tou- rangeau.
Ce pendent que entendions ces nouvelles, Pa- nurge prend débat avecques un marchant de Taillebourg , nommé Dindenault. L'occasion du débat feut telle. Ce Dindenault, voyant Panurge sans braguette, avecques ses lunettes attachées au bonnet, dist de luy à ses compaignons : « Voyez là une belle médaille de coqu. » Panurge, à cause de ses lunettes, oyoit des aureilles beaucoup plus
58 LIVREIV, CHAPITREV
clair que de coustume. Doncques, entendent ce propous, demanda au marchant : « Comment dia- ble seroys je coqu, qui ne suys encores marié, comme tu es, scelon que juger je peuz à ta troigne mal gracieuse ? — Ouy vrayement , respondit te marchant, je le suys, et ne vouldrois ne l'estre pour toutes les lunettes d'Europe, non pour toutes les bezicles d'Afrique , car j'ay une des plus belles, plus advenentes, plus honestes, plus prudes femmes en mariage, qui soit en tout le pays de Xantonge, et, n'en desplaise aux aultres, je luy porte de mon voyage une belle et de unze pou!- sées longue branche de coural rouge pour ses es- trenes. Qu'en as tu à faire? De quoy te meslez tu? Qui es tu? Dont es tu ? O lunettier de l'Antichrist, responds si tu es de Dieu.
— Je te demande, dist Panurge, si, par con- sentement et convenence de tous les elemens , j'avoys sacsacbezevezinemassé ta tant belle, tant advenente, tant honeste, tant preude femme, de mode que le roydde dieu des jardins Priapus, le- quel icy habite en liberté, subjection forcluse de braguettes attachées, luy feust-on corps demeuré en tel desastre que jamais n'en sortirojt, éternelle- ment y resteroit, sinon que tu le tirasses avecques les dents, que feroys-tu ? Le laisseroys tu là sem- piternellementj ou bien le tireroys tu à belles dens ? Responds, ô belinier de Mahumet, puys que tu es de tous les diables.
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— Je te donneroys, respondit le marchant, un coup d'espée sus ceste aureille lunetiere, et te tue- roys comme un bélier. » Ce disant desguainnoit son espée ; mais elle tenoit au fourreau, comme vous sçavez que sus mer tous harnoys facilement chargent rouille, à cause de l'humidité excessive et nitreuse.
Panurge recourt vers Pantagruel à secours. Frère Jan mist la main à son bragmard fraische- ment esmoulu, et eust felonnement occis le mar- chant^ ne feust que le patron de la nauf et aultres passagiers supplièrent Pantagruel n'estre faict scan- dale en son vaisseau. Dont feut appoincté tout leur différent, et touchèrent les mains ensemble Panurge et le marchant, et beurent d'autant l'un à l'autre de hayt, en signe de perfaicte reconci- liation.
CHAPITRE VI
Comment, le dcbat appaisé, Panurge marchande avecques Dindenault un de ses moutons.
E débat du tout appaisé, Panurge dist
secrètement à Epistemon et à Frère
Jan : « Retirez vous icy un peu à
'escart, et joyeusement passez temps
à ce que voirez. Il y aura bien beau jeu, si la
chorde ne rompt. »
6o LIVRE IV, CHAPITRE VI
Puis se adressa au marchant, et de rechef beut à luy plein hanat de bon vin lanternoys. Le marchant le pleigea guaillard, en toute courtoisie et hones- teté. Cela faict, Panurge dévotement le prioyt luy vouloir de grâce vendre un de ses moutons. Le marchant luy respondit : « Halas ! halas ! mon amy, nostre voisin, comment vous sçavez bien tru- pher des paouvres gens ! Vrayement, vous estez un gentil chalant ! O le vaillant achapteur de mou- tons ! Vraybis, vous portez le minoys non mie d'un achapteur de moutons, mais bien d'un couppeur de bourses. Deu Colas, faillon, qu'il feroit bon porter bourse pleine auprès de vous en la tripperie sus le dégel ! Han ! han ! qui ne vous congnoistroyt, vous feriez bien des vostres. Mais voyez, hau ! bonnes gens, comment il taille de l'historiographe ! — Pa- tience ! dist Panurge. Mais à propous, de grâce spéciale, vendez moy un de vos moutons. Com- bien?— Comment, respondit le marchant, l'en- tendez-vous, nostre amy, mon voisin? Ce sont moutons à la grande laine. Jason y print la toison d'or. L'ordre de la maison de Bourguoigne en feut extraict. Moutons de Levant, moutons de haulte fustaye, moutons de haulte gresse. — • Soit, dist Panurge; mais de grâce vendez m'en un, et pour cause, bien et promptement vous payant en mon- noye de ponant, de taillis, et de basse gresse. Combien ? — Nostre voisin, mon amy, respondit le marchant, escoutez ça un peu de l'aultre aureille.
PANTAGRUEL Ol
— Pan. a vostre commandement. — Le march. Vous allez en Lanternoys? — Pan. Voire. — Le march. Veoir le monde? — Pan. Voire. — Le march. Joyeulsement ? — Pan. Voire. — Le march. Vous avez, ce croy je, nom Robin mou- ton. — Pan. Il vous plaist à dire. — Le march. Sans vous fascher. — Pan. Je l'entends ainsi. — Le march. Vous estez, ce croy je, le joyeulx du roy. — Pan. Voire. — Le march. Fourchez là. Ha ! ha ! Vous allez veoir le monde, vous estez le joyeulx du roy, vous avez nom Robin mouton ; voyez ce mouton là : il a nom Robin comme vous; Robin, Robin, Robin, Bês, Bês, Bès, Bês. O la belle voix 1 — Pan. Bien belle et harmonieuse ! — Le march. Voicy un pact, qui sera entre vous et moy, nostre voisin et amy. Vous qui estez Robin mouton, serez en cette couppe de balance; le mien mouton Robin sera en l'aultre : je guaige un cent de huytres de Busch que en poix, en vaileur, en estimation, il vous emportera hault et court, en pareille forme que serez quelque jour suspendu et pendu.
— Patience 1 dist Panurge. Mais vous feriez beau- coup pour moy, et pour vostre postérité, si me le vouliez vendre, ou quelque autre du bas cueur. Je vous en prie, syre monsieur. — Nostre amy, res- pondit le marchant, mon voisin, de la toison de ces moutons seront faictz les fins draps de Rouen ; les louschetz des balles de Limestre, au pris d'elle,
02 LIVRE IV, CHAPITRE VI
ne sont que bourre. De la peau seront faictz les beaulx marroquins, lesquelz on vendra pour marro- quins turquins, ou de Montelimart, ou de Hes- paigne pour le pire. Des boyaulx on fera chordes de violons et harpes, lesquels tant chèrement on vendra comme si feussent chordes de Munican ou Aquileie. Que pensez vous?
— S'il vous plaist, dist Panurge, m'en vendrez un ; j'en seray fort bien tenu au courrail de vostre huys. Voyez cy argent content. Combien? » Ce disoit monstrant son esquarcelle pleine de nou- veaulx henricus.
CHAPITRE VII
Continuation du marché entre Panurgc et Dinde- nault.
,0N amy, respondit le marchant, nostre voisin, ce n'est viande que pour roys et princes. La chair en est tant déli- cate, tant savoureuse et tant friande, que c'est basme. Je les ameine d'un pays on quel les pourceaulx, Dieu soit avecques nous, ne man- gent que myrobalans. Les truyes en leur gesine, saulve l'honneur de toute la compaignie, ne sont nourriez que de fleurs d'orangiers. — Mais, dist Panurge, vendez m'en un, et je le vous payeray en roy, foy de piéton. Combien? — Nostre amy,
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respondit le marchant, mon voisin, ce sont mou- tons extraictz de la propre race de celluy qui porta Phrixus et Helle par la mer dicte Hellesponte. — Cancre, dist Panurge, vous estez clericus vel adis- cens. — Ita sont choux, respondit le marchant; vere, ce sont pourreaux. Mais rr. rrr. rrrr. rrrrr. Ho Robin rr. rrrrrrr! Vous n'entendez ce languaige?
« A propous : par tous les champs es quelz ilz pissent, le bled y provient comme si Dieu y eust pissé. Il n'y fault autre marne ne fumier. Plus y ha : de leur urine les quintessentiaux tirent le meil- leur salpêtre du monde. De leurs crottes, mais qu'il ne vous desplaise, les medicins de nos pays guéris- sent soixante et dixhuict espèces de maladie, la moindre des quelles est le mal sainct Eutrope de Xaintes, dont Dieu nous saulve et guard. Que pensez vous, nostre voisin, mon amy;* Aussi me coustent ilz bon.
— Couste et vaille, respondit Panurge, seule- ment vendez m'en un, le payant bien. — Nostre amy, dist le marchant, mon voisin, considérez un peu les merveilles de nature consistans en ces animaulx que voyez, voire en un membre que estimeriez inutile. Prenez moy ces cornes là, et les concassez un peu avecques un pilon de fer, ou avecques un landier, ce m'est tout un, puis les enterrez en veue du soleil la part que vouldrez, et souvent les arrou- zez. En peu de moys vous en voyrez naistre les meilleurs asperges du monde. Je n'en daignerois
64 LIVRE IV, CHAPITRE VII
excepter ceulx de Ravenne. Allez moy dire que les cornes de vous aultres, messieurs les cocjuz, ayent vertus telle et propriété tant mirificque. — Pa- tience ! respondit Panurge. — Je ne sçaj, dist le marchant, si vous estez clerc. J'ay veu prou de clercs, je diz grands clercs, coquz. Ouy dea. A propous, si vous estiez clerc, vous sçauriez que es membres plus inférieurs de ces animaulx divins, ce sont les piedz, y a un os, c'est le talon, l'astragale, si vous voulez, duquel, non d'aultre animal du monde, fors de l'asne indian et des dorcades de Libye, l'on jouoyt antiquement au royal jeu des taies, auquel l'empereur Octavian Auguste un soir guaingna plus de 5o,ooo escuz. Vous aultres coquz n'avez guarde d'en guaingner aultant. — Patience ! respondit Panurge. Mais expédions. — Et quand, dist le marchant, vous auray je, nostre amy, mon voisin, dignement loué les membres internes, l'es- paule, les esclanges, les gigotz, le hault coustc, la poictrine, le faye, la râtelle, les trippes, la guogue, la vessye, dont on joue à la balle, les coustelettes, dont ou faict en Pygmion les beaulx petitz arcs pour tirer des noyaulx de cerises contre les grues, la teste, dont avecques un peu de soulphre on faict une mirificque décoction pour faire viander les chiens constippez du ventre.
— Bien, bren ! dist le patron de la nauf au mar- chant, c'est trop icy barguigné. Vends luy si tu veulx; si tu ne veulx, ne l'amuse plus. — Je le
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veulx, respondit le marchant, pour l'amour de vous. Mais il en payera trois livres tournois de la pièce en choisissant. — C'est beaucoup, dist Pa- nurge. En nos pays j'en auroys bien cinq, voire six, pour telle somme de deniers. Advisez que ne soit trop. Vous n'estez le premier de ma congnoissance qui, trop toust voulent riche devenir et parvenir, est à l'envers tombé en paouvreté, voire quelque foys s'est rompu le coul. — Tes fortes fiebvres quartaines, dist le marchant, lourdault sot que tu es ! Par le digne veu de Charrous^ le moindre de ces moutons vault quatre foys plus que le meilleur de ceulx que jadis les Coraxiens en Tuditanie, contrée d'Hespaigne, vendoient un talent d'or la pièce. Et que pense tu, ô sot à la grande paye, que valoit un talent d'or? — Benoist Monsieur, dist Panurge, vous eschauffez en vostre harnois, à ce que je voy et congnois. Bien tenez, voyez \h vostre argent. »
Panurge, ayant payé le marchant, choisit de tout le trouppeau un beau et grand mouton, et le emportoit cryant et bellant, oyans tous les aultres et ensemblement bellans, et reguardans quelle part on menoit leur compaignon.
Cependant le marchant disoit à ses moutonniers : « O qu'il a bien sceu choisir, le challant ! Il se y entend, le paillard! Vrayement, le bon vrayement, je le reservoys pour le seigneur de Cancale, comme bien congnoissant son naturel. Car de sa nature il Rabelais. IV. o
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est tout joyeulx et esbaudy, quant il tient une es- paule de mouton en main, bien séante et advenente, comme une raquette gauschiere, et avecques un couteau bien tranchant Dieu sçait comment il s'en escrime. »
CHAPITRE VIII
Comment Panurge feist en mer noyer le marchant et les moutons.
Q
'à^oubdain, je ne sçay comment, le cas
feut subit, je ne eu loisir le considé- rer, Panurge, sans aultre chose dire, I jette en pleine mer son mouton criant et bellant. Tous les aultres moutons, crians et bel- lans en pareille intonation , commencèrent soy jecter et saulter en mer après à la file. La foulle estoit à qui premier y saulteroit après leur com- paignon. Possible n'estoit les en guarder, comme vous sçavez estre du mouton le naturel tous jours suyvre le premier, quelque part qu'il aille. Aussi le dict Aristoteles, lib. 9 de Histo. Animal., estre le plus sot et inepte animant du monde.
Le marchant, tout effrayé de ce que davant ses yeulx périr voyoit et noyer ses moutons, s'efforçoit les empescher et retenir de tout son povoir; mais c'estoit en vain. Tous à la file saultoient dedans la mer, et perissoient. Finablement, il en print un
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grand et fort par la toison sus le tillac de la nauf, cuydant ainsi le retenir, et saulver le reste aussi consequemment. Le mouton feut si puissant qu'il emporta en mer avecques soy le marchant, et feut noyé, en pareille forme que les moutons de Poly- phemus, le borgne Cyclope, emportèrent hors la caverne Ulixes et ses compaignons. Autant en fei- rent les aultres bergiers et moutonniers, les prenens uns par les cornes, aultres par les jambes, aultres par la toison, lesquelz tous feurent pareillement en mer portez et noyez misérablement.
Panurge, à cousté du fougon, tenent un aviron en main, non pour ayder aux moutonniers, mais pour les enguarder de grimper sus la nauf et évader le naufraige, les preschoit eloquentement comme si feust un petit frère Olivier Maillard, ou un se- cond frère Jan Bourgeoys, leurs remonstrant par lieux de rhetoricque les misères de ce monde, le bien et l'heur de l'autre vie, affermant plus heureux estre les trespassez que les vivans en ceste vallée de misère, et à un chascun d'eulx promettant ériger un beau cénotaphe et sepulchre honoraire au plus hault du mont Cenis, à son retour de Lanternoys; leurs optant ce néant moins, en cas que vivre en- cores entre les humains ne leurs faschast, et noyer ainsi ne leur vint à propous, bonne adventure, et rencontre de quelque baleine, laquelle au tiers jour subséquent les rendist sains et saulves en quelque pays de Satin, à l'exemple de Jonas.
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La nauf vuidée du marchant et des moutons : « Reste il ici, dist Panurge, uUe ame moutonnière? Où sont ceulx de Thibault l'Aignelet et ceulx de Regnauld Belin, qui dorment quand les aultres paissent? Je n'y sçay rien. C'est un tour de vieille guerre. Que t'en semble, frère Jan? — Tout bien de vous, respondit frère Jan. Je n'ay rien trouvé maulvais sinon qu'il me semble que, ainsi comme jadis on souloyt en guerre, au jour de bataille ou assault, promettre aux soubdars double paye pour celluy jour, s'ilz guaingnoient la bataille, l'on avoit prou de quoy payer : s'ilz la perdoient, c'eust esté honte la demander, comme feirent les fuyars Gruyers après la bataille de Serizolles : aussi qu'en fin vous doibviez le payement reserver, l'argent vous demourast en bourse. — C'est, dist Panurge, bien chié pour l'argent ! Vertus Dieu, j'ay eu du passetemps pour plus de cinquante mille francs. Retirons nous, le vent est propice. Frère Jan, es- coutte icy. Jamais homme ne me feist plaisir sans recompense, ou recongnoissance pour le moins. Je ne suys point ingrat, et ne le feuz ne seray. Ja- mais homme ne me feist desplaisir sans repentence, ou en ce monde ou en l'autre. Je ne suys poinct fat jusques là. — Tu, dist frère Jan, te damne comme un vieil diable. 11 est escript : Mihi vindic- tam, et csctcra. Matière de bréviaire. »
PANTAGRUEL 69
CHAPITRE IX
Comment Pantagruel arriva en l'isle Ennasin, et des estranges alliances du pays.
EPHYRE nous continuoit en participa- tion d'un peu du Garbin, et avions un 'jour passé sans terre descouvrir.
Au tiers jour, à l'aube des mous- ches, nous apparut une isie triangulaire bien fort resemblante, quant à la forme et assiette, à Sicile. On la nommoit l'isle des Alliances. Les hommes et femmes ressemblent aux Poictevins rouges, excep- tez que tous, hommes, femmes et petitz enfans, ont le nez en figure d'un as de treuffles. Pour ceste cause le nom antique de l'isle estoit Ennasin. Et estoient tous parens et alliez ensemble comme ilz se vantoient, et nous dist librement le potestat du lieu : « Vous aultres gens de l'aultre monde tenez pour chose admirable que d'une famille romaine, c'estoient les Fabians, pour un jour, ce feut le tre- zieme du moys de febvrier, par une porte, ce feut la porte Carmentale, jadis située au pied du Capi- tole, entre le roc Tarpeïan et le Tybre , depuys surnommée Scélérate, contre certains ennemis des Romains, c'estoient les Veientes Hetrusques, sor- tirent trois cens six hommes de guerre, tous pa- rents, avecques cinq mille aultres souldars tous leurs vassaulx, qui tous feurent occis; ce feut prés le
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fleuve Cremere^ qui sort du lac de Baccane. De ceste terre pour un besoing sortiront plus de trois cens mille^ tous parens et d'une famille. »
Leurs parentez et alliance estoient de façon bien estrange, car estans ainsi tous parens et alliez l'ung de l'autre, nous trouvasmes que persone d'eulx n'estoit père ne mère, frère ne sœur, oncle ne tante, cousin ne nepveu, gendre ne bruz, parrain ne marraine de l'autre. Sinon vrayement un grand vieillard enasé, lequel, comme je veidz, appela une petite fille aagée de trois ou quatre ans mon père, la petite fillette le appelloit ma file. La parenté et alliance entre eulx estoit que l'un appelloit une femme ma maigre, la femme le appelloit mon marsouin. « Ceulx là, disoit frère Jan, doib- vroient bien sentir leur marée , quand ensemble se sont frottez leur lard. » L'un appelloit uneguor- giase bachelette en soubriant : Bon jour, mon es- trille. Elle le resalua disant : Bon estrcinc, mon [au- veau.
« Hay, hay, hay ! s'escria Panurge, venez veoir une estrille, une fau, et un veau. N'est ce estrille fauveau ? Ce fauveau à la raye noire doibt bien sou- vent estre estrille. »
Un autre salua une sienne mignonne disant : A Dieu, mon bureau. Elle luy respondit : Et vous aussi, mon procès. « Par sainct Treignan, dist Gymnaste, ce procès doibt cstrc soubvent sus ce bureau. » L'un appeloit une autre mon verd. Elle l'appeloit 50a co-
PANTAGRUEL
quin. « Il y a bien là, dist Eusthenes, du verdco- quin. » Un aultre salua ane sienne alliée disant : Bon di, ma coingnée. Elle respondit : Et à vous, mon manche. «Ventre beuf, s'escria Carpalim, com- ment ceste coingnée est emmanchée ! comment ce manche est encoingné ! Mais seroit ce point la grande manche que demandent les courtisanes ro- maines, ou un cordelier à la grande manche ? »
Passant oultre, je veids un averlant qui, saluant son alliée, l'appella mon matraz; elle le appelloit mon lodier. De faict, il avoit quelques traictz de lodier lourdault. L'un appelloit une aultre ma mie; elle l'appelloit ma crouste. L'un une aultre appel- loit sa palle ; elle l'appelloit son fourgon. L'un une aultre appelloit ma savate, elle le nommoit panto- phle. L'un une aultre nommoit ma botine, elle l'ap- pelloit son estivallet. L'un une aultre nommoit sa mitaine, elle le nommoit mon guand. L'un une aultre nommoit sa couane, elle l'appelloit son lard; et es- toit entre eulx parenté de couane de lard.
En pareille alliance, l'un appelloit une sienne mon homelaicte, elle le nommoit mon onuf; et es- toient alliez comme une homelaicted'œufz. Demes- mes un aultre appelloit une sienne ma trippe, elle l'appelloit son fagot. Et oncques ne peuz sçavoir quelle parenté, alliance, affinité ou consanguinité feust entre eulx, la raportant à nostre usaige com- mun, si non qu'on nous dist qu'elle estoit trippe de ce fagot. Un aultre, saluant une siene, disoit :
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LIVRE IV, CHAPITRE IX
Salut, mon escallc Elle respondit : Et à vous, mon huytre. « C'est, dist Carpalim, une huytre en es- calle. » Un aultre de mesmes saluoit une sienne di- sant : Bonne vie, n^a gousse ! Elle respondit : Lon- gue à vous, mon poys. « C'est, dist Gymnaste, un poys en gousse. » Un aultre grand villain clacque- dens, monté sus haultes muUes de boys, rencon- trant une grosse, grasse, courte guarse, luy dist : Dieu guard, mon sabbot, ma trombe, ma touppte. Elle luy respondit fièrement : Guard pour guard, mon fouet. « Sang sainct gris, dist Xenomanes, est il fouet compétent pour mener cette touppie ? » Un docteur regens bien peigné et testonné, avoir quel- que temps divisé avecques une haulte damoizelle, prenant d'elle congié luy dist : Grand mercy, bonne niinc. — Mais, dist elle, tresgrand à vous, mauvais jeu. « De bonne mine, dist Pantagruel, à mauvais jeu n'est alliance impertinente. » Un bacchelier en busche passant dist à une jeune bachelette : Hay, hay, hay ! Tant y a que ne vous vcidz, Muse. — Je vous voy, respondit elle, Corne, voluntiers. « Accou- plez les, dist Panurge , et leur soufflez au cul. Ce sera une cornemuse. « Un aultre appella une sienne ma truie, elle l'appella son foin. Lame vint enpen- sement que ceste truie voluntiers se tournoit à ce foin.
Je veidz un demy guallant bossu quelque peu prés de nous saluer une sienne alliée, disant: Adieu, mon trou. Elle de mesmes le resalua disant : Dieu
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guard, ma cheville. Frère Jan dist : « Elle, ce croy je, est toute trou, et il de mesmes toute cheville. Ores est à sçavoir si ce trou par ceste cheville peult entièrement estre estouppé. » Un aultre salua une sienne disant : Adieu, ma mue. Elle respondit : Bon jour, mon oizon. < Je croy, dist Ponocrates, que cestuy oizon est souvent en mue. » Un aver- lant, causant avecques une Jeune gualoise, luy di- soit : Vous en souvieigne, vesse. — Aussi sera, ped, respondit elle.
« Appeliez vous, dist Pantagruel au potestat, ces deux là parens? Je pense qu'ilz soient ennemis, non alliez ensemble ; car il l'a appellée vesse. En nos pays vous ne pourriez plus oultrager une femme que ainsi Tappellant. — Bonnes gens de l'aultre monde, respondit le potestat, vous avez peu de parens telz et tant proches comme sont ce ped et ceste vesse. Hz sortirent invisiblement, tous deux ensemble, d'un trou en un instant. — Le vent de Galerne , dist Panurge , avoit doncques lanterné leur mère. — Quelle mère, dist le potestat, en- tendez vous? C'est parenté de vostre monde. Hz ne ont père ne mère. C'est à gens de delà l'eaue, à gens bottez de foin. »
Le bon Pantagruel tout voyoit et escoutoit, mais à ces propous il cuyda perdre contenance.
Avoir bien curieusement consyderé l'assiette de l'isle et meurs du peuple Ennasé , nous entrasmes en un cabaret pour quelque peu nous refraischir. Là
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LIVRE IV, CHAPITRE IX
on faisoit nopces à la mode du pays. Au demeurant chère et demye. Nous presens, feut faict un joyeulx mariage d'une poyre, femme bien gaillarde, comme nous sembloit, toutesfoys ceulx qui en avoienttasté la disoient estre mollasse, avecques un jeune fro- maige à poil follet un peu rougeastie. J'en avoys aultresfoys ouy la renommée , et ailleurs avoient esté faictz plusieurs telz mariages. Encores dict on en nostre pays de vache qu'il ne feut oncques tel mariage qu'est delà poyre et du fromaige.
En une aultre salle je veids qu'on marioit une vieille botte avecques un jeune et souple brodequin. Et feut dict à Pantagruel que le jeune brodequin prenoit la vieille botte à femme pour ce qu'elle es- toit bonne robbe, en bon poinct et grasse à profict de mesnaige, voyre feust ce pour un pescheur.
En une aultre salle basse je veids un jeune esca- fîgnon espouser une vieille pantophle. Et nous feut dict que ce n'estoit pour la beaulté ou bonne grâce d'elle, mais par avarice et convoitise de avoir les escuz dont elleestoit toute contrepoinctée.
PANTAGRUEL y5
CHAPITRE X
Comment Pantagruel descendit en l'isk de Cheli, en laquelle régnait le roy sainct Panigon.
E Garbin nous souffloit en pouppe, quand, laissans ces mal plaisans al- lianciers, avecques leurs nez de as de treuffle , montasmes en haulte mer. Sus la declination du soleil feismes scalle en l'isle de Chcli, isle grande, fertile, riche et populeuse, en laquelle regnoit le roy sainct Panigon, lequel, acompaigné de ses enfans et princes de sa court, s'estoit transporté jusques prés Je havre pour recep- voir Pantagruel, et le mena jusques en son chas- teau.
Sus l'entrée du dongeon se offrit la royne, ac- compaignée de ses filles et dames de court. Pani- gon voullut qu'elle et toute sa suyte baisassent Pantagruel et ses gens. Telle estoit la courtoisie et coustume du pays. Ce que feut faict, excepté frère Jan, qui se absenta et s'escarta parmy les officiers du roy. Panigon vouloit en toute instance pour cestuy jour et au lendemain retenir Pantagruel. Pantagruel fonda son excuse sus la sérénité du temps et oportunité du vent, lequel plus souvent est désiré des voyagiers que rencontré, et le fault emploiter quand il advient, car il ne advient toutes et quantes foys qu'on le soubhayte. A ceste re-
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monstrance, après boyre vingt et cinq ou trente foys par homme, Panigon nous donna congié.
Pantagruel, retournant au port et ne voyant frère Jan, demandoit quelle part il estoit, et pourquoy n'estoit ensemble la compaignie. Panurge ne sça- voit comment l'excuser, et vouloit retourner au chasteau pour le appeller, quand frère Jan accourut tout joyeulx, et s'escria en toute guayeté de cœur disant : « Vive le noble Panigon ! Par la mort beuf de boys, il rue en cuisine. J'en viens, tout y va par escuelles. J'esperoys bien y cotonner à profict et usaige monachal le moulle de mon gippon. — Ainsi, mon amy, dist Pantagruel, tous jours à ces cuisines! — Corpe de galline, respondit frère Jan, j'en sçay mieulx l'usaige et cerimonies que de tant chiabre- ner avecques ces femmes, magny , magna, chia- brcna, révérence, double reprinze, l'accollade , la fressurade, baise la main de vostre mercy, de vostre majesta, vous soyez. Tarabin, tarabas. Bren ! c'est merde à Rouan. Tant chiasseret urenillerl Dea, je ne diz pas que je n'en tirasse quelque traict des- sus la lie à mon lourdois, qui me laissast insinuer ma nomination. Mais ceste brenasserie de révéren- ces me fasche plus qu'un jeune diable. Je voulois dire un jeusne double. Saincl Benoist n'en mentit jamais. Vous parlez de baiser damoiselles : par le digne et sacre froc que je porte, voluntiers je m'en déporte, craignant que m'advicigne ce que advint au seigneur du Guyercharois.
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— Quoi? demanda Pantagruel; je le congnois. Il est de mes meilleurs amis. — Il estoit, dist frère Jan, invité à un sumptueux et magnifîcque banc- quet que faisoit un [sien parent et voysin, au quel estoient pareillement invitez tous les gentilz hom- mes, dames et damoyselles du voysinage. Icelles, attendentes sa venue, desguiserent les paiges de l'assemblée et les habillèrent en damoyselles bien pimpantes et atourées. Les paiges endamoysellez à luy entrant prés le pont leviz se présentèrent. Il les baisa tous en grande courtoysie et révérences magnificques. Sus la fin, les dames, qui l'attendoient en la guallerie, s'esclatterent de rire, et feirent si- gnes aux paiges à ce qu'ilz houstassent leurs atours. Ce que voyant le bon seigneur, par honte et despit ne daigna baiser icelles dames et damoyselles naïfves, alléguant, veu qu'on luy avoit ainsi des- guysé les paiges, que par la mort beuf de boys ce doibvoient là estre les varletz encores plus finement desguysez.
«Vertus Dieu, da jurandi, pourquoy plus toust ne transportons nous nos humanitez en belle cui- sine de Dieu, et là ne consyderons le branlement des broches, l'harmonie des contrehastiers, la po- tion des lardons, la température des potaiges, las preparatifz du dessert, l'ordre du service du vin? Beati imniaculati in via. C'est matière de bre-
LIVRE IV, CHAPITRE XI
CHAPITRE XI
Pourquoy les moines sont volunticrs en cuisine.
>S'est, dist Epistemon, naïfvement parlé en moine. Je diz moine moinant, je ne diz pas moine moine. Vrayement, ^ vous me réduisez en mémoire ce que je veidz et ouy en Florence, il y a environ vingt ans. Nous estions bien bonne compaignie de gens stu- dieux, amateurs de peregrinité, et convoyteux de visiter les gens doctes, antiquitez et singularitez d'Italie. Et lors curieusement contemplions l'assiete et beaulté de Florence, la structure du dôme, la sumptuosicé des temples et palais magnificques, et entrions en contention qui plus aptement les extol- leroit par louanges condignes, quand un moyne d'Amiens, nommé Bernard Lardon, comme tout fasché et monopole, nous dist :
« Je ne sçay que diantre vous trouvez icy tant à « louer. J'ay aussi bien contemplé comme vous, et « ne suys aveuigle plus que vous. Et puys : Qu'est- (( ce? Ce sont belles maisons. C'est tout. Mais, « Dieu et Monsieur sainct Bernard, nostre bon « patron, soit avecques nous, en toute ceste ville « encores n'ay je veu une seulle roustisserie, et y « ay curieusement reguardé et consyderé, voire, je « vous diz, comme espiant et prest à compter et « nombrer, tant à dextre comme à senestre, com-
PANTAGRUEL -q
« bien et de quel cousté plus nous rencontrerions « de roustisseries roustissantes. Dedans Amiens, « en moins de chemin quatre fojs, voire troys, « qu'avons faict en nos contemplations, je vous (( pourrois monstrer plus de quatorze roustisseries « antiques et aromatizantes. Je ne sçay quel plai- « sir avez prins voyans les lions et afriquanes, ainsi « nommiez vous, ce me semble, ce qu'ilz appellent « tygres, prés le beffroy, pareillement voyans les « porcz-espicz et austruches on palais du seigneur « Philippe Strossy. Par foy, nos fieulx, j'aymeroys « mieux veoir un bon et gras oyson en broche. « Ces porphyres, ces marbres, sont beaulx. Je « n'en diz poinct de mal; mais les darioles d'A- « miens sont meilleures à mon guoust. Ces statues « antiques sont bien faictes, je le veulx croire; « mais, par sainct Ferreol d'Abbeville, les jeunes « bachelettes de nos pays sont mille foys plus ad- « venentes. »
— Que signifie, demanda frère Jan, et que veult dire que tousjours vous trouvez moines en cuysines, jamais n'y trouvez roys, papes, ne empe- reurs? — Est-ce, respondit Rhizotome, quelque vertus latente et propriété specificque absconse de- dans les marmites et contrehastiers, qui les moines y attire, comme l'aymant attire à soy le fer. n'y at- tire empereurs, papes, ne roys? Ou c'est une in- duction et inclination naturelle aux frocz et ca- gouUes adhérente, laquelle de soy mené et poulse
8o LIVRE IV, CHAPITRE XI
les bons religieux en cuisine, encores qu'ilz n'eus- sent élection ne délibération d'y aller? — Il veult dire, respondit Epistemon, formes suyvantes la ma- tière. Ainsi les nomme Averrois. — Voyre, voyre, dist frère Jan.
— Je vous diray, respondit Pantagruel, sans au problème propousé respondre', car il est un peu chatouilleux, et à peine y toucheriez vous sans vous espiner, me soubvient avoir leu que Antigonus, roy de Macedonie, un jour entrant en la cuisine de ses tentes et y rencontrant le poète Antagoras, lequel fricassoit un congre et luy mesme tenoit la paelle, luy demanda en toute alaigresse : « Homère « fricassoit il congres lors qu'il descrivoit les « prouesses de Agamemnon? — Mais, respondit a Antagoras au roy, estimes tu que Agamemnon, « lors que telles prouesses faisoit, fust curieux de « sçavoir si personne en son camp fricassoit con- <( grès? )) Au roy sembloit indécent que en sa cui- sine le poète faisoit telle fricassée; le poète luy re- monstroit que chose trop plus abhorrante estoit rencontrer le roy en cuisine.
— Je dameray ceste cy, dist Panurge, vous ra- comptant ce que Breton Villandry respondit un jour au seigneur duc de Guyse. Leur propous es- toit de quelque bataille du roy François contre l'empereur Charles cinquième, en laquelle Breton estoit guorgiasement armé, mesmement de grefves et soUeretz asserez , monté aussi à l'advantaige ,
PANTAGRUEL 8l
n'avoit toutes foys esté veu au combat. (( Par ma « foy, respondit Breton, je y ay esté, facile me « sera le prouver , voyre en Heu on quel vous « n'eussiez ausé vous trouver. » Le seigneur duc, prenant en mal ceste parolle, comme trop brave et témérairement proférée, et se haulsant de propous, Breton facilement en grande risée l'appaisa, disant : « J'estois avecques le baguaige, on quel lieu vostre « honneur n'eust porté soi cacher, comme je fai- « sois. »
En ces menuz deviz arrivèrent en leurs navires, et plus long séjour ne feirent en icelle isle de Cheli.
CHAPITRE XII
Comment Pantagruel passa Procuration, et de l'es- trange manière de vivre entre les Chicquanous.
ONTiNUANT nostre routte, au jour sub- séquent passasmes Procuration, qui iest ung pays tout chaffouré et bar- bouillé. Je n'y congneu rien. Là veismes des procultous et chiquanous, gens à tout le poil. Hz ne nous invitèrent à boyre ne à manger. Seulement en longue multiplication de doctes ré- vérences nous dirent qu'ilz estoient tous à nostre commendement en payant.
Un de nos truchemens racontoit à Pantagruel Rabelais. IV. i i
82 LIVRE IV, CHAPITRE XII
comment ce peuple guaignoient leur vie en façon bien estrange, et en plein diamètre contraire aux romicoles. A Rome gens infiniz guaingnent leur vie à empoisonner, à battre et à tuer. Les Chicjua- nous la guaingnent à estre battuz, de mode que si par long temps demouroient sans estre battuz, ilz mourroient de maie faim, eulx, leur^ femmes et en- fans. « C'est, disoit Panurge, comme ceulx qui, par le rapport de Cl. Gai., ne peuvent le nerf ca- verneux vers le cercle aequateur dresser, s'ilz ne sont tresbien fouettez. Par sainct Thibault, qui ainsi me fouetteroit me feroit bien, au rebours, des- arsonner, de par tous les diables, n
« La manière, dist le truchement, est telle : Quand un moine, prebstre, usurier ou advocat veult mal à quelque gentilhomme de son pays, il envoyé vers luy un de ces Chiquanous. Chiquanous le ci- tera, l'adjournera, le oultragera, le injurira impu- dentement, suyvant son record et instruction, tant que le gentilhomme, s'il n'est paralytique de sens et plus stupide qu'une rane gyrine, sera contrainct luy donner bastonnades et coups d'espée sus la teste, ou la belle jarretade, ou mieulx le jecter par les creneaulx et fenestres de son chasteau. Cela faict, voylà Chiquanous riche pour quatre moys, comme si coups de baston feussent ses naïfves moissons. Car il aura du moine, de l'usurier ou advocat, sa- laire bien bon, et réparation du gentilhomme au- culnefois si grande et excessive que le gentilhomme
PANTAGRUEL 83
y perdra tout son avoir, avecques dangier de misé- rablement pourrir en prison, comme s'il eust frappé le roy.
— Contre tel inconvénient, dist Panurge, je sçay un remède tresbon duquel usoit le seigneur de Basché. — Quel? demanda Pantagruel. — Le seigneur de Basché, dist Panurge, estoit homme couraigeux, vertueux, magnanime, chevaleureux. Il retournant de certaine longue guerre, en laquelle le duc de Ferrare par l'ayde des François vaillamment se défendit contre les furies du pape Jules second, par chascun jour estoit adjourné, cité, chiquané, à l'appétit et passe temps du gras prieur de Sainct Louant.
« Un jour, desjeunant avecques ses gens, comme il estoit humain et débonnaire, manda quérir son boulangier, nommé Loyré, et sa femme, ensemble le curé de sa parœce, nommé Oudart, qui le ser- voit de sommeiller, comme lors estoit la coustume en France, et leurs dist en présence de ses gen- tilshommes et aultres domesticques : « Enfans, « vous voyez en quelle fascherie me jectent jour- ce nellement ces maraulx Chiquanous; j'en suys là a résolu que, si ne me y aydez, je délibère aban- « donner le pays, et prendre le party du soubdan « à tous les diables. Désormais, quand céans ilz « viendront, soyez prestz, vous, Loyré, et vostre « femme , pour vous représenter en ma grande a salle avecques vos belles robbes nuptiales, comme
84 LIVRE IV, CHAPITRE XII
« si l'on VOUS fîansoit, et comme premièrement a feustez fîansez. Tenez : voylà cent escuz d'or, « lesquelz je vous donne pour entretenir vos beaulx « acoustremens. Vous, Messire Oudart, ne faillez « y comparoistre en vostre beau supellis et estolle, « avecques l'eau beniste, comme pour les fianser. « Vous pareillement, Trudon, ainsi estoit nofhmé « son tabourineur, soyezy avecques vostres flutte et « tabour. Les paroUes dictes et la mariée baisée, « au son du tabour, vous tous baillerez Tun à « l'aultre du souvenir des nopces, ce sont petitz « coups de poing. Ce faisans, vous n'en soupperez « que mieulx. Mais quand ce viendra au Chiqua- « nous, frappez dessus comme sus seigle verde, « ne l'espargnez. Tappez, daubez, frappez, je « vous en prie. Tenez, présentement, je vous « donne ces jeunes guanteletz de jouste, couvers « de chevrotin. Donnez luy coups sans compter à « tors et à travers. Celluy qui mieulx le daubera je « recongnoistray pour mieulx affectionné. N'ayez « paour d'en estre reprins en justice, je seray gua- '( rant pour tous. Telz coups seront donnez en « riant, scelon la coustume observée en toutes « fîansailles.
« — Voyre mais , demanda Oudart , à quoy « congnoistrons nous le Chiquanous ? Car en « ceste vostre maison journellement abourdent « gens de toutes pars. — Je y ay donné or- « dre, respondit Basché. Quand à la porte de
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« céans viendra quelque homme, ou à pied, ou « assez mal monté, ayant un anneau d'argent gros « et large on poulce, il sera Chiquanous. Le por- « tier, l'ayant introduict courtoisement, sonnera la « campanelle. Allors soyez prestz et venez en « salle jouer la tragicque comédie que vous ay « expousé. »
<( Ce propre jour, comme Dieu le voulut, arriva un viel, gros et rouge Chiquanous. Sonnant à la porte, feut par le portier recongnu à ses gros et gras ouzeauix, à sa meschante jument, à un sac de toilie plein d'informations, attaché à sa ceincture, signamnjent au gros anneau d'argent qu'il avoit on poulce guausche. Le portier luy feut courtoys, le introduict honestement, joyeusement sonne la cam- panelle.
(( Au son d'icelle, Loyré et sa femme se vestirent de leurs beaulx habillemens, comparurent en la salle faisans bonne morgue; Oudart se revestit de supellis et d'estolle, sortant de son office rencontre Chiquanous, le mené boyre en son office longue- ment, ce pendent qu'on chaussoit guanteletz de tous cousiez, et luy dist : «Vous ne poviez à heure « venir plus oportune. Nostre maistre est en ses « bonnes : nous ferons tantoust bonne chère ; « tout ira par escuelles; nous sommes céans de « nopces; tenez, beuvez, soyez joyeulx. »
« Pendent que Chiquanous beuvoit, Basché , voyant en la salle tous ses gens en equippage re-
86 LIVRE IV, CHAPITRE XII
quis, mande quérir Oudart. Oudart vient, portant l'eaue beniste. Cliiquanous le suyt. Il, entrant en la salle, n'oublia faire nombre de humbles révérences, cita Basché : Basché luy feist la plus grande cha- resse du monde, luy donna un angelot, le priant assister au contract et fiansailles. Ce que feut faict.
« Sus la fin coups de poing commencèrent sortir en place. Mais quand ce vint au tour de Chiqua- nous, ilz le festoierent à grands coups de guante- letz si bien, qu'il resta tout estourdy et meurty, un œil poché au beurre noir, huict coustes freussées, le bréchet enfondré, les omoplates en quatre quar- tiers, la maschouere inférieure en trois loppins, et le tout en riant; Dieu sçayt comment Oudart y operoit, couvrant de la manche de son suppelis le gros guantelet asseré, fourré d'hermines, car il es- toit puissant ribault.
« Ainsi retourne à l'isle Bouchard Chiquanous accoustré à la tigresque, bien toutesfois satisfait et content du seigneur de Basché, et moyennant le secours des bons chirurgiens du pays vesquit tant que vouldrez. Depuis n'en feut parlé. La mémoire en expira avecques le son des cloches lesquelles quarrilonnerent à son enterrement. »
PANTAGRUEL
CHAPITRE XIII
Comment, à l'exemple de maistre François Villon, le seigneur de Basché loue ses gens.
HiQUANOUS, issu du chasteau, et re- monté sus son esgue orbe, ainsi nom- , moit il sa jument borgne, Basché soubs 'la treille de son jardin secret manda quérir sa femme, ses damoiselles, tous ses gens, feist apporter vin de collation associé d'un nombre de pastez, de jambons, de fruictz et fromaiges, beut avecques eulx en grande alaigresse, puys leur dist : « Maistre François Villon, sus ses vieulx jours, se retira à S. Maixent en Poictou, soubs la faveur d'un homme de bien, abbé du dict lieu. Là, pour donner passetemps au peuple, entreprint faire jouer la Passion en gestes et languaige poictevin. Les rolles distribuez, les joueurs recollez, le théâtre préparé, dist au maire et eschevins que le mystère pourroit estre prêt à l'issue des foires de Niort; restoit seulement trouver habillemens aptes aux personnaiges. Les maire et eschevins y donnèrent ordre.
« II, pour un vieil paisant habiller qui jouoyt Dieu le père, requist frère Estienne Tappecoue, secretain des cordeliers du lieu, luy prester une chappe et estoUe. Tappecoue le refusa, alléguant que par leurs statutz provinciaulx estoit rigoureuse-
85 LIVRE IV, CHAPITRE XIII
ment défendu rien bailler ou prester pour les jouans. Villon replicquoit que le statut seulement concer- noit farces, mommeries et jeux dissoluz, et qu'ainsi l'avoit veu practiquer à Bruxelles et ailleurs. Tap- pecoue, ce non obstant, luy dist péremptoirement qu'ailleurs se pourveust, si bon luy sembloit, rien n'esperast de sa sacristie, car rien n'en auroit sans faulte. Villon feist aux joueurs le rapport en grande abhomination, adjoustant que de Tappecoue Dieu feroit vangence et punition exemplaire bien toust.
« Au sabmedy subséquent, Villon eut advertisse- ment que Tappecoue sus la poultre du couvent, ainsi nomment ilz une jument non encore saillie, estoit allé en queste à Sainct Ligaire, et qu'il seroit de retour sus les deux heures après midy. Adonc- ques feist la monstre de la Diablerie parmy la ville et le marché. Ses diables estoient tous cappasson- nez de peaulx de loups, de veaulx et de béliers, passementées de testes de moutons, de cornes de bœufz et de grands havetz de cuisine, ceinctz de grosses courraies, es quelles pendoient grosses cym- bales de vaches, et sonnettes de muletz à bruyt horrificque. Tenoient en main aulcuns bastons noirs pleins de fuzées, aultres portoient longs tizons allu- mez, sus les quelz à chacun carrefour jectoient plenes poingnées de parasine en pouldre, dont sor- toit feu et fumée terrible.
« Les avoir ainsi conduictz avecques contente-' ment du peuple et grande frayeur des petitz en-
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fans, finalement les mena bancqueter en une cas- sine hors la porte en laquelle est le chemin de Sainct Ligaire. Arrivans à la cassine, de loing il apperceut Tappecoue, qui retournoit de queste, et leur dist en vers macaronicques :
« Hic est de patria, natus de geiite belistra. Qui solet antiquo bribas portare bisacco.
« — Par la mort dienne ! dirent adoncques les dia- « blés, il n'a voulu prester à Dieu le père une paou- « vre chappe ; faisons luy paour. — C'est bien dict, « respond Villon, mais cachons nous jusques à ce « qu'il passe, et chargez vos fuzées et tizons. »
« Tappecoue arrivé au lieu, tous sortirent on chemin au davant de luy en grand effroy, jectans feu de tous coustez sus luy et sa poultre, et son- nans de leurs cymbales, et hurlans en diable : « Hho, « hho, hho, hho, brrrourrrourrrs, rrrourrrs ! rrrourrrs ! « Hou, hou, hou! Hho, hho, hho! Frère Estienne, « faisons nous pas bien les diables? »
« La poultre toute effrayée se mist au trot, à petz, à bonds et au gualot, à ruades, fressurades, doubles pédales et petarrades, tant qu'elle rua bas Tappecoue, quoyqu'il se tint à l'aube du bast de toutes ses forces. Ses estrivieres estoient de chorde; du cousté hors le montouoir son soulier fenestré estoit si fort entortillé qui ne le peut oncques tirer. Ainsi estoit trainé à escorchecul par la poultre, tou- jours multipliante en ruades contre luy, et four-
12
go LIVRE IV, CHAPITRE XIll
voyante de paour par les hajes, buissons et fossez. .De mode qu'elle luy cobbit toute la teste, si que la cervelle en tomba prés la croix Osanniere, puys les bras en pièces, l'un çà, l'aultre là, les jambes de mesmes, puis des boyaulx feist un long carnaige, en sorte que la poultre au couvent arrivante, de luy ne portoit que le pied droict et soulier entortillé.
« Villon, voyant advenu ce qu'il avoitpourpensé, dist à ses diables : « Vous jourrez bien, Messieurs (( les diables, vous jourrez bien, je vous affie- O « que vous jourrez bien! Je despite la Diablerie de « Saulmur, de Doué, de Mommorillon, de Lan- « grès, de Sainct-Espain, de Angiers, voire, par « Dieu, de Poictiers, avecques leur parlouoire, en « cas qu'ilz puissent estre à vous parragonnez. O « que vous jourrez bien! »
« Ainsi, dist Basché, prevoy je, mes bons amys, « que vous dorénavant jourrez bien ceste tragicque « farce, veu que à la première monstre et essay par « vous a esté Chiquanous tant disertementdaubbé, « tappé et chatouillé. Praesentement je double à « vous tous vos guaiges. Vous, m'amie, disoit-il à « sa femme, faictez vos honneurs comme vouldrez. « Vous avez en vos mains et conserve touts mes « thesaurs.
« Quant est de moy, premièrement, je boy à « vous tous, mes bons amys. Or çà, il est bon et « frays. Secondement, vous, maistre d'hostel, prenez « ce bassin d'argent. Je vous le donne. Vous, es-
PANTAGRUEL
« cuiers, prenez ces deux couppes d'argent doré. « Vos pages de troys moys ne soient fouettez. « M'amye, donnez leurs mes beaulx plumailz blancs <( avecques les pampillettes d'or. Messire Oudart, « je vous donne ce flaccon d'argent. Cestuy aultre « je donne aux cuisiniers; aux varletz de chambre « je donne ceste corbeille d'argent; aux palefre- « niers je donne ceste nasselle d'argent doré; aux « portiers je donne ces deux assiettes; aux mule- ;( tiers ces dix happesouppes; Trudon, prenez toutes « ces cuillères d'argent et ce drageouoir; vous,lac- « quais, prenez ceste grande salliere.
« Servez moy bien, amys, je le recoingnoistray, « croyans fermement que j'aymeroys mieulx, par la « vertus Dieu, endurer en guerre cent coups de « masse sus le heaulme au service de nostre tant bon « Roy, qu'estre une foys cité par ces mastins « Chiquanous, pour te passetemps d'un tel gras « prieur. »
g^ LIVRE IV, CHAPITRE XIV
CHAPITRE XIV
Continuation des Chiquanous daubbez en la maison de Basché.
UATRE jours après, un aultre jeune, hault et maigre Chiquanous alla citer Basché à la requête du gras prieur. A son arrivée feut soubdain par le por- tier recongneu, et la campanelle sonnée. Au son d'icelle tout le peuple du chasteau entendit le mys- tère.
« Loyré poitrissoit sa paste; sa femme belutoitla farine; Oudart tenoit son bureau; les gentilz- hommes jouoient à la paulme. Le seigneur Basché jouoit au troys cens troys avecques sa femme. Les damoiselles jouoient aux pingres, les officiers jouoient à l'impériale, les paiges jouoient à la mourre à belles chinquenauldes.
«Soubdain feut de tous entendu que Chiquanous estoit en pays. Lors Oudart se revestir, Loyré et sa femme prendre leurs beaulx accoustremens, Tru- don sonner de sa flutte, battre son tabourin, chas- cun rire, tous se préparer, et guanteletz en avant.
« Basché descend en la basse court. Le Chi- quanous, le rencontrant, se meist à genoilz davant luy, le pria ne prendre en mal si, de la part du gras prieur, il le citoit, remonstra par harangue diserte comment il estoit personne publicque, serviteur de
PANTAGRUEL 98
moinerie, appariteur de la mitre abbatiale, prest à en faire aultant pour luy, voyre pour le moindre de sa maison, la part qu'il luy plairoyt l'emploicter et commender.
« Vrayement, dist le seigneur, ja ne me citerez « que premier n'ayez beu de mon bon vin de « Quinquenays, et n'ayez assisté aux nopces que je « foys praesentement. Messire Oudart, faictez le « boyre tresbien et refraischir, puys l'amenez en « ma salle. Vous soyez le bien venu »
« Chiquanous, bien repeu et abbreuvé, entre avecques Oudart en salle, en laquelle estoient tous les personaiges de la farce en ordre et bien déli- bérez. A son entrée chascun commença soubrire. Chiquanous rioit par compaignie, quand par Ou- dart feurent sus les fîansez dictz motz mystérieux, touchées mains, la mariée baisée, tous aspersez d'eaue beniste.
« Pendent qu'on apportoit vin et espices, coups de poing commencèrent trotter. Chiquanous en donna nombre à Oudart. Oudart soubs son supel- lis avoit son guantelet caché ; il s'en chausse comme d'une mitaine, et de daubber Chiquanous, et de drapper Chiquanous, et coups de jeunes guanteletz de tous coustez pleuvoir sus Chiquanous. « Des « nopces, disoient ilz, des nopces, des nopces vous « en soubvieine. » Il feut si bien acoustré que le sang luy sortoit par la bouche, par le nez, par les aureilles, par les œilz. Au demourant courbatu.
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LIVRE IV, CHAPITRE XIV
espaultré, et froissé teste, nucqiie, dours, poictrine, •braz et tout. Croyez qu'en Avignon on temps de carneval les bacheliers oncques ne jouèrent à la raphe plus mélodieusement que feut joué sus Chi- quanous. En fin il tombe par terre. On luy jecta force vin sus la face ; on luj attacha à la manche de son pourpoinct belle livrée de jaulne et verd, et le mist on sus son cheval morveulx. Entrant en l'isle Bouchard, ne sçay s'il feut bien pensé et traicté, tant de sa femme comme des myres du pays. De- puis n'en feut plus parlé.
« Au lendemain cas pareil advint, pource qu'on sac et gibbessiere du maigre Chiquanous n'avoit esté trouvé son exploict. De par le gras prieur feut nouveau Chiquanous envoyé citer le seigneur Bas- ché, avecques deux records pour sa sceureté.
a Le portier, sonnant la campanelle, resjouyt toute la famille, entendens que Chiquanous estoit là. Basché estoit à table, dipnant avecques safemme et gentilzhommes. Il mande quérir Chiquanous, le feist asseoir prés de soy, les records prés les da- moiselles, et dipnerent tresbien et joyeusement.
c( Sus le dessert, Chiquanous se levé de table, prassens et oyans les records, cite Basché; Basché gracieusement luy demande copie de sa commis- sion ; elle estoit ja preste. Il prend acte de son ex- ploict. A Chiquanous et ses records feurent quatre escuz au soleil donnez. Chascun s'estoit retiré pour la farce. Trudon commence sonner du tabourin.
PANTAGRUEL gS
Basché prie Chiquanous assister aux fiansailles d'un sien officier, et en recepvoir le contract, bien le payant et contentent. Chiquanous feut courtoys, desguainna son escriptoire, eut papier prompte- ment, ses records prés de luy. Loyré rentre en salle par une porte, sa femme avecques les damoiselles par aultre, en accoustrements nuptiaulx. Oudart, revestu sacerdotalement, les prend par les mains, les interroge de leurs vouloirs, leurs donne sa bénédiction, sans espargne d'eaue beniste. Le con- tract est passé et minuté. D'un cousté sont appor- tez vin et espices, de l'aultre livrée à tas, blanc et tanné, de l'aultre sont produictz guanteletz secrè- tement. »
CHAPITRE XV
Comment par Chiquanous sont renouvelées les antiques coustumes des fiansailles.
jHiQUANOUS, avoir degouzillé une grande tasse de vin breton , dist au Seigneur: «Monsieur, comment l'en- « tendez vous? L'on ne baille poinct « icy des nopces? Sainsambreguoy, toutes bonnes « coutumes se perdent. Aussi ne trouve l'on plus « de lièvres au giste. Il n'est plus d'amys. Voyez « comment en plusieurs ecclises l'on a desemparé « les antiques beuvettesdesbenoists saincts OO de
96 s LIVRE IV, CHAPITRE XV
(( Noël ! Le monde ne faict plus que resver. Il ap- te proche de sa fin. Or tenez : Des nopces, des « nopces, des nopces ! »
« Ce disant, frappoit sus Basché et sa femme, après sus les damoiselles et sus Oudart. Adoncques fei- rent guanteletz leur exploict, si que à Chiquanous feut rompue la teste en neuf endroictz. A un des records feut le bras droict defaucillé, à l'aultre feut démanchée la mandibule supérieure, de mode qu'elle luy couvroit le menton à demy , avecques denuda- tion de la luette, et perte insigne des dents mola- res, masticatoires et canines. Au son du tabourin changeant son intonation feurent guantelets mussez^ sans estre aulcunement apperceuz, et confictures multipliées de nouveau, avecques liesse nouvelle, beuvans les bons compaignons uns aux aultres, et tous à Chiquanous et ses records; Oudart renioil et despitoit les nopces, alléguant qu'un des records luy avoit desincornifistibulé toute l'aultre espaule. Ce non obstant, beuvoit à luy joyeusement. Le re- cords demandibulé joingnoit les mains, et tacite- ment luidemandoit pardon, car parler ne povoitil. « Loyré se plaignoit de ce que le records debradé luy avoit donné si grand coup de poing sur l'aultre coubte qu'il en estoit devenu tout esperruquanclu- zelubelouzerirelu du talon. « Mais, disoit Trudon, « cachant l'œil guausche avecques son mous- « chouoir, et monstrant son tabourin défoncé d'un a coustc , quel mal leur avoys je faict? Il ne leurs
PANTAGRUEL
97
« a suffis m'avoir ainsi lourdement morrambou- « zevezengouzequoquemorguatasacbacguevezine- « maffressé monpaouvre œil, d'abondant ilz m'ont u défoncé mon tabourin. Tabourins à nopces sont <( ordinairement battuz, tabourineurs bien festoyez, « battuz jamais. Le diable s'en puisse coyffer ! — « Frère, luy dist Chiquanous manchot, je te don- ce neray unes belles, grandes, vieilles lettres royaulx, « que j'ay icy en mon baudrier, pour repetasser « ton tabourin, et pour prier Dieu pardonne nous. « Par Nostre Dame de Rivière la belle Dame, je VI je n'y pensoys en mal. »
« Un des escuyers, chopant et boytant, contre- faisoit le bon et noble seigneur de la Roche-Posay. Il s'adressa au records, embavieré de machoueres, et luy dist : « Estez vous des frappins, des frap- y peurs, ou des frappars? Ne vous suffisoit nous « avoir ainsi morcrocassebezassevezassegrigueli- « guoscopapopondrillé tous les membres supérieurs à (' grands coups de bobelin, sans nous donner telz K morderegrippipiotabirofreluchamburelurecoque - '< lurintimpanemens sus les grefves à belles poinc- « tes de houzeaulx? Appellez-vous cela jeu de jeu- « nesse? Par Dieu, jeu n'est ce. » Le records, joi- gnant les mains, sembloit luy en requérir pardon, marmonnant de la langue : « Mon, mon, monvre- « Ion, von, von », comme un marmot.
« La nouvelle mariée, pleurante rioyt, riante pleuroit, de ce que Chiquanous ne s'estoit contenté
Rabelais. IV. lî
^8 LIVRE IV, CHAPITRE XV
la daubbant sans choys ne élection des membres, mais l'avoir lourdement deschevelée, d'abondant luy avoit trepignemampenillorifrizonoufressuré les parties honteuses en trahison.
« Le diable, dist Basché, y ayt part! Il estoit « bien nécessaire que monsieur le Roy (ainsi se (( nomment Chiquanous) me daubbast ainsi ma « bonne femme d'eschine. Je ne luy en veulx mal « toutesfoys. Ce sont petites charesses nuptiales. « Mais je apperçoy clerement qu'il m'a cité en ange « et daubbé en diable. Il tient je ne sçay quoy du « frère Frappart. Je boy à luy de bien bon cœur « et à vous aussi, messieurs les records. — Mais, « disoit sa femme, à quel propous, et sus quelle « querelle, m'a il tant et trestant festoyé à grands « coups de poing? Le diantre l'emport, si je le « veubc. Je ne le veulx pas pourtant, ma Dia. Mais « je diray cela de luy, qu'il a les plus dures oinces « qu'oncques je sentis sus mes espauUes. »
<( Le maistre d'hostel tenoit son braz guausche en escharpe, comme tout morquaquoquassé : « Le « diable, dist-il, me feist bien assister à ces nopces. « J'en ay, par la vertus Dieu, tous les braz engou- « levezinemassez. Appeliez vous cecy fiansailles ? « Je les appelle fîantailles de merde. C'est, par « Dieu, le naïf bancquet des Lapithes, descriptpar « le philosophe samosatoys. »
« Chiquanous ne parloitplus. Les records s'excu- sèrent, qu'en daubbant ainsi n'avoient eu maligne
PANTAGRUEL
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volunté, et que pour l'amour de Dieu on leurs par- donnas!. Ainsi départent. Ademye lieue de là Chi- quanous se trouva un peu mal. Les records arrivent à l'isle Bouchard, disant publicquement que ja- mais n'avoient veu plus homme de bien que le sei- gneur de Basché, ne maison plus honorable que la sienne. Ensemble que jamais n'avoient esté à telles nopces. Mais toute la faulte venoit d'eulx, qui avoient commencé la frapperie. Et vesquirent en- cores ne sçay quants jours après.
« De là en hors feut tenu comme chose certaine que l'argent de Basché plus estoit aux Chiquanous et records pestilent, mortel et pernicieux que n'es- toit jadis l'or de Tholose et le cheval Sejan à ceulx qui le possédèrent. Depuys feut ledict seigneur en repos et les nopces de Basché en proverbe com- mun. »
CHAPITRE XVI
Comment par frère Jan est faict essay du naturel des CIncquanous.
■ESTE narration, dist Pantagruel, sem- , bleroit joyeuse, ne feust que davani É nos œilz fault lacraincte de Dieucon- ^M tinuellement avoir. — Meilleure, dist Epistemon, seroit, si la pluie de ces jeunes guan- teletz feust sus le gras prieur tombée. Il dependoit
lOO LIVRE IV, CHAPITRE XVI
pour son passetemps argent, part à fascher Basché, part à veoir ses Chiquanous daubbez. Coups de poing eussent aptement atouré sa teste rase, at- tendue l'énorme concussion que voyons huy entre ces juges pedanées soubs l'orme. En quoj offen- soient ces paouvres diables Chiquanous?
— Il me soubvient, dist Pantagruel, à ce pro- pous, d'un antique gentilhome romain, nomme L. Neratius. Il estoit de noble famille et riche en son temps ; mais en luy estoit ceste tyrannique complexion que, issant de son palais, il faisoit em- plir les gibbessières de ses varletz d'or et d'argeni monnoyé, et, rencontrant par les rues quelques mignons braguars et mieulx en poinct, sans d'i- ceulx estre aulcunement offensé, par guayeté de cœur leurs donnoit de grands coups de poing en face. Soubdain après, pour lesappaiseretempescher de non soy complaindre en justice, leurs departoit de son argent tant qu'il les rendoit contens et sa- tisfaictz, scelon l'ordonnance d'une loy des Douze Tables. Ainsi despendoit son revenu battant les gens au pris de son argent.
— Par la sacre botte de sainct Benoist, dist frère Jan, présentement j'en sçauray la vérité. » Adoncqucs descend en terre, mist la main à son escarcelle, et en tira vingt escuz au soleil. Puys dist à haulte voix en présence et audience d'une grande tourbe du peuple Chiquanourroys : « Qui veult guaingner vingt escuz d'or pour estre battu en
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diable? — lo, io, io, respondirent tous. Vous nous affolerez de coups, Monsieur, cela est sceur; mais il y a beau guaing. » Et tous accouroient à la fouUe, à qui seroit premier en date, pour estre tant précieusement battu. Frère Jan de toute la trouppe choysit un Chicpjanous à rouge muzeau, lequel on poulse de la dextre portoit un gros et large anneau d'argent, en la palle du quel estoit enchâssée une bien grande crapauldine.
L'ayant choysi, je veidz que tout ce peuple mur- muroit, et entendiz un grand, jeune et maisgre Chiquanous habile et bon clerc, et, comme estoit le bruyt commun, honeste homme en court d'ec- clise, soy complaignant et murmurant de ce que le Rouge-Muzeau leur oustoit toutes practicques ; et que, si en tout le territoire n'estoit que trente coups de baston à guaingner, il en emboursoit tous jours vingt huict et demy. Mais tous ces complainctz et murmures ne procedoient que d'envie.
Frère Jan daubba tant et trestant Rouge-Mu- zeau, dours et ventre, braz et jambes, teste et tout, à grands coups de baston, que je le cuydois mort assommé. Puys luy bailla les vingt escuz. Et mon villain debout, ayse comme un roy ou deux. Les aultres disoient à frère Jan : « Monsieur frère dia- ble, s'il vous plaist encores quelques uns battre pour moins d'argent, nous sommes tous à vous, Mon- sieur le diable. Nous sommes trestous à vous, sacs, papiers, plumes et tout. »
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Rouge-Muzeau s'escria contre eulx, disant à haulte voix : « Feston diene, guallefietieis, venez VOUS sus mon marché ? Me voulez vous houster et seduyre mes chalans? Je vous cite par davant l'Of- ficial à huyctaine mirelaridaine. Je vous chiquane- ray en diable de Vauverd. » Puys, se tournant vers frère Jan, à face riante et joyeuse luy dist : « Ré- vérend père en diable, Monsieur, si m'avez trouvé bonne robbe, et vous plaist encores en me battant vous esbattre, je me contenteray de la moitié, de juste pris. Ne m'espargnez, je vous en prie. Je suys tout et trestout à vous, Monsieur le diable, teste, poulmon, boyaulx et tout. Je vous le diz à bonne chère. » Frère Jan interrompit son propous, et se destourna aultre part.
Les aultres Chiquanous se retiroient vers Pa- nurge, Epistemon, Gymnaste et aultres, les sup- plians dévotement estre par eulx à quelque petit pris battuz, aultrement estoient en dangier de bien longuement jeusner. Mais nul n'y voulut entendre.
Depuys, cherchans eaue fraische pour la chorme des naufz, rencontrasmes deux vieilles Chiquanour- res du lieu, lesquelles ensemble misérablement pleuroient et lamentoient. Pantagruel estoit resté en sa nauf, et ja faisoit sonner la retraicte. Nous, doubtans qu'elles feussent parentes du Chiquanous qui avoit eu bastonnades, interrogions les causes de telle doleance. Elles respondirent que de pleurer avoient cause bien équitable, veu qu'à heure pre-
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sente l'on avoit au gibbet baillé le moine par le cou! aux deux plus gens de bien qui feussent en tout Chiquanourroys.
« Mes paiges, dist Gymnaste, baillent le moine par les pieds à leurs compaignons dormars. Bailler le moine par le coul seroit pendre et estrangler la personne. — Voire, voire, dist frère Jan, vous en parlez comme sainct Jan de la Palisse. »
Interrogées sus les causes de cestuy pendaige, respondirent qu'ilz avoient desrobé les ferremens de la messe et les avoient mussez soubs le manche de la paroece. « Voylà, dist Epistemon, parlé en terrible allégorie. »
CHAPITRE XVII
Comment Pantagruel passa les isles de Thohu et Bohu, et de l'esirange mort de Bringuenardles, avalleur de moulins à vent.
E mesme jour passa Pantagruel les deux isles de Thohu et Bohu, es quel- les ne trouvasmes que frire. Bringue- narilles le grand géant avoit toutes les paelles, paellons, chauldrons, coquasses, lichefretes et marmites du pays avallé, en faulte de moulins à vent, desquelz ordinairement il se paissoit, dont estoit advenu que, peu davant le jour, sus l'heure de sa digestion, il estoit en griefve maladie tombé.
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par certaine crudité d'estomach causée de ce, comme disoient les medicins, que la vertus concoctrice de son estomach, apte naturellement à moulins à vent tous brandifz digérer, n'avoit peu à perfection con- sommer les paelles et coquasses; les chauldrons et marmites avoit assez bien digéré, comme disoient congnoistre aux hypostases et eneoremes de quatre bussars de urine qu'il avoit à ce matin en deux foys rendue.
Pour le secourir, usèrent de divers remèdes sce- lon l'art. Mais le malfeut plus fort que les remèdes, et estoit le noble Bringuenarilles à cestuy matin trespassé, en façon tant estrange que plus esbahir ne vous fault de la mort de yEschylus, lequel, comme luy eust fatalement esté par les vaticinateurs predict qu'en certain jour il mourroit par ruine de quelque chose qui tomberoit sus luy, iceluy jour destiné s'estoit de la ville, de toutes les maisons, arbres, rochiers et aultres choses esloingné, qui tom- ber peuvent et nuyre par leur ruine. Et demoura on mylieu d'une grande praerie, soy commettant en la foy du ciel libre et patent, en sceureté bien asseurée, comme luy sembloit, si non vrayemenl que le ciel tombast, ce que croyoit estre impossible. Toutes foys on dict que les allouettes grandement redoubtent la ruine des cieulx, car, les cieulx tom- bans, toutes seroient prinses.
Aussi la redoubtoient jadis les Celtes voisins du Rhin, ce sont nobles, vaillans, chevaleureux,
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bellicqueux et triumphans François, les quelz, inter- rogez par Alexandre le Grand quelle chose plus en ce monde craignoient, espérant bien que de luy seul feroient exception, en contemplation de ses grandes prouesses, victoires, conquestes et trium- phes, respondirent rien ne craindre si non que le ciel tombast, non toutes fojs faire refus d'entrer en ligue, confédération et amitié avecques un si preux et magnanime roy, si vous croyez Strabo, Ub. j, et Arrian, Ub. i. Plutarche aussi, on livre qu'il a faict De la face qui apparoisi on corps de la Lune, allègue un nommé Phenace, lequel grandement craignoit que la lune tombast en terre, et avoit commisération et pitié de ceulx qui habitent soubs icelle, comme sont les ^tiophienset Taprobaniens, si une tant grande masse tomboit sus eulx. Du ciel et de la terre avoit paour semblable, s'ilz n'estoient deuement fulciz et appuyez sus les colunnes de Atlas, comme estoit l'opinion des anciens, scelon le tesmoingnage de Aristoteles, Ub. 6 Metaphys.
iEschylus, ce non obstant, par ruine feut tué et cheute d'une caqueroUe de tortue, la quelle, d'en- tre les gryphes d'une aigle haulte en l'air tombant sus sa teste, luy fendit la cervelle.
Plus, de Anacreon, poète, lequel mourut e-^tran- glé d'un pépin de raisin. Plus, de Fabius, prêteur romain, lequel mourut suffoqué d'un poil de chie- vre, mangeant une esculée de laict. Plus, de cel- luy honteux lequel, par retenir son vent, et default
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Io6 LIVRE IV, CHAPITRE XVII
de peter un meschant coup, subitement mourut en la présence de Claudius, empereur romain. Plus, de celluy qui à Rome est en la voye Flaminie en- terré, lequel en son epitaphe se complainct estre mort par estre mords d'une chatte on petit doigt. Plus, de Q^ Lecanius Bassus, qui subitement mou- rut d'une tant petite poincture de aiguille on poulce de la main guausche qu'à poine la povoit on veoir.
Plus, de Quenelault, medicin normant, lequel subitement à Monspellier trespassa par de biés s'estre avecques un trancheplume tiré un ciron de la main. Plus, de Philomenes, auquel son varlet pour l'entrée de dipner ayant apresté des figues nouvel- les, pendent le temps qu'il alla au vin , un asne couillart esguaré estoit entré on logis, et les figues apposées mangeoit religieusement. Philomenes sur- venent, et curieusement contemplant la grâce de l'asne sycophage, dist au varlet, qui estoit de re- tour : « Raison veult, puys qu'à ce dévot asne as les figues abandonné, que pour boire tu luy pro- duise de ce bon vin que as apporté. » Ces parolles dictes, entra en si excessive gayeté d'esperit, et s'esclata de rire tant énormément, continuement, que l'exercice de la râtelle luy tollut toute respira- tion, et subitement mourut.
Plus, de Spurius Saufeius, lequel mourut humant un œuf mollet à l'issue du baing. Plus, de ceiluy lequel, dist Bocace, estre soubdainement mort par
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s'escurer les dens d'un brin de saulge. Plus, de Philippot Placut, lequel, estant sain et dru, subite- ment mourut en payant une vieille depte, sans aul- tre précédente maladie. Plus, de Zeusis lepainctre, lequel subitement mourut à force de rire, considé- rant le minoys et pourtrait d'une vieille par luy re- présentée en paincture.
Plus, de mil aultres qu'on vous die, feust Verrius, feust Pline, feust Valere, feust Baptiste Fulgose, feust Bacabery l'aisné. Le bon Bringuenarilles, hé- las! mourut estranglé, mangeant un coing de beurre frays à la gueule d'un four chauld, par l'ordonnance des medicins.
Là d'abondant nous feut dict que le roy de Cul- lan en Bohu avoit deffaict les satrapes du roy Mechloth, et mis à sac les forteresses de Belima. Depuys, passasmes les isles de Nargues etZargues, aussi les isles de Teleniabin et Geneliabin, bien belles et fructueuses en matière de clysteres. Les isles aussi de (£iii^ et (S'uig, des quelles par avant estoit advenue l'estafillade au Langrauff d'Esse.
Io8 LIVRE IV, CHAPITRE XV III
CHAPITRE XVIII
Comment Pantagruel évada une forte tempeste en mer.
u lendemain rencontrasmes à poge ^neuf orques chargées de moines, ja- cobins, jésuites, cappussins, hermites, laugustins, bernardins, celestins, thea- tins, egnatins, amadeans, cordeliers, carmes, mini- mes et aultres sainctz religieux, les quelz alloient au concile de Cheîil pour grabeler les articles de la foy contre les nouveaux heereticques.
Les voyant, Panurge entra en excès de joye, comme asceuré d'avoir toute bonne fortune pour celluy jour et aultres subsequensen long ordre. Et, ayant courtoisement salué les beatz pères, et re- commendé le [salut de son ame à leurs dévotes prières et menuz suffraiges , feist jecter en leurs naufz soixante et dix-huict douzaines de jambons, nombre de caviatz, dizaines de cervelatz, centaines de boutargues et deux mille beaulx angelotz pour les âmes des trespassez.
Pantagruel restoit tout pensif et melancholicque. Frère Jan l'apperceut, et demandoit dont luy ve- noit telle fascherie non acoustumée, quand le pilot, consyderant les voltigemens du peneau sus la pouppe, et prevoiant un tyrannicque grain et foi- tunal nouveau, commenda tous estre à l'iierte, tant
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nauchiers, fadrins et mousses, que nous aultres voyagiers; feist mettre voiles bas, mejane, contre- mejane, triou, maistralle, epagon, civadiere; feit caller les boulingues, trinquet de prore et trinquet de gabie, descendre le grand artemon, et de toutes les antemnes ne rester que les grizelles et cous- tieres.
Soubdain la mer commença s'enfler et tumultuer du bas abysme, les fortes vagues batre les flans de nos vaisseaulx, le maistral, accompaigné d'un cole effréné, de noires gruppades, de terribles sions, de mortelles bourrasques, sifflera travers nos antemnes. Le ciel tonner du hault, fouldrojer, esclairer, plu- voir, gresler, l'air perdre sa transparence, devenir opacque, ténébreux et obscurcy, si que aultre lu- mière ne nous apparoissoit que des fouldres, es- claires et infractions des flambantes nuées; les cate- gides, thielles, lelapes et presteres enflamber tout au tour de nous par lespsoloentes, arges, elicies et aultres ejaculations etherées ; nosaspectz tous estre dissipez et perturbez, les horrificques typhones sus- pendre les montueuses vagues du courrant. Croyez que ce nous sembloit estre l'antique Chaos, on quel estoient feu, air, mer, terre, tous les elemens en refraictaire confusion.
Panurge, ayant du contenu en son estomach bien repeu les poissons scatophages, restoit acropy sus le tillac ; tout affligé, tout meshaigné et à demy mort, invocqua tous les benoistz saincts et sainctes à son
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ayde, protesta de soy confesser en temps et lieu, puys s'escria en grand effroj, disant : « Maigordome, hau, mon amy, mon père, mon oncle, produizez un peu de salle; nous ne boirons tantoust que trop, à ce que je voy. A petit manger bien boire, sera dé- sormais ma devise. Pleust à Dieu et à la benoiste, digne et sacrée Vierge, que maintenant, je diz tout à ceste heure, je feusse en terre ferme bien à mon aise!
« O que troys et quatre foys heureulx sont ceulx qui plantent chous ! O Parces, que ne me fillastez vous pour planteur de chous ! O cjue petit est le nombre de ceulx à qui Juppiter a telle faveur porté, qu'il les a destinez à planter chous ! Car ilz ont tousjours en terre un pied , l'aultre n'en est pas loing. Dispute de félicité et bien souverain qui vouldra, mais quiconques plante chous est preesen- tement par mon décret declairé bien heureux, à trop meilleure raison que Pyrrhon, estant en pareil dan- gier que nous sommes, et voyant un pourceau prés le rivaige qui mangeoit de l'orge espandu, le de- claira bien heureux en deux qualitez, sçavoir est qu'il avoit orge à foison, et d'abondant estoit en terre. Ha ! pour manoir deifîcque et seigneurial il n'est que le plancher des vaches!
« Ceste vague nous emportera. Dieu servateur ! O mes amys! un peu de vinaigre! Je tressue de grand ahan! Zalas! les velles sont rompues, le pro- denou est en pièces, les cosses esclatent, l'arbre
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du hault de la guatte plonge en mer, la carine est au soleil, nos gumenes sont presque tous rouptz. Zaias, Zalas! où sont nos boulingues? Tout est frelore, bigoth. Nostre trinquet est avau l'eaue. Zalas 1 à qui appartiendra ce briz ! Amys, prestez moy icy darriere une de ces rambades. Enfans, vostre landrivel est tombé. Helas! ne abandonnez l'orgeau, ne aussi le tirados. Je oy l'aignevillot fré- mir. Est-il cassé? Pour Dieu, saulvons la brague, du fernel ne vous souciez. Bebebe bous bous, bous!
« Voyez à la calamité de vostre boussole, de grâce, maistre Astrophile, dont nous vient ce for- tunal? Par ma foy ! j'ay belle paour. Bou bou bou, bous bous! C'est faict de moy, je me conchie de mal raige de paour. Bou boubou bou! Otto, to to to to, ti! Otto to to to to, ti ! Bou bou bou, ou ou ou bou bou, bous bous! Je naye, je naye, je meurs! Bonnes gens, je naye! »
LIVRE IV, CHAPITRE XIX
CHAPITRE XIX
Quelles contenences eurent Panurgc et frère Jan durant la tcmpesle.
ANTAGRUEL, préalablement avoir im- ploré l'ayde du grand DieuServateur, et faicte oraison publicque en fervente dévotion, par l'advis du pilot tenoit l'arbre fort et ferme; frère Jan s'estoit mis en pourpoinct pour secourir les nauchiers. Aussi es- toient Epistemon, Ponocrates et les aultres.
Panurge restoit de cul sus le tillac, pleurant et lamentant. Frère Jan l'apperceut, passant sus la coursie, et luy dist :
<( Par Dieu, Panurge le veau, Panurge le pleu- rart, Panurge le criart, tu feroys beaucoup mieulx nous aydant icy que là pleurant comme une vache, assis sus tes couillons comme un magot. — Be be be bous bous bous ! respondit Panurge, frère Jan, mon amy, mon bon père, je naye, je naye, mon amy, je naye. C'est faict de moy, mon père spiri- tuel, mon amy, c'en est faict. Vostre bragmart ne m'en sçauroit saulver. Zalas, zalas ! nous sommes au dessus de Ela, hors toute la gamme. Be be be bous bous! Zalas! A ceste heure sommes nous au dessoubs de Gama ut! Je naye! Ha! mon père, mon oncle, mon tout, l'eau est entrée en mes sou-
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liers par le collet. Bous, bous, bous, paisch, hu, hu,hu,ha,ha,ha, ha, ha, je nayelZalas, zalas! hu,hu, hu, hu, hu, hu! Be, be, bous, bous, bo, bous, bo,bous, ho, ho, ho, ho, ho! Zalas, zalas! A ceste heure foys bien à poinct l'arbre forchu, les pieds à mont, la teste en bas. Pleust à Dieu que pra^sentement je feusse dedans la orque des bons et beatz pères con- cilipetes les quelz ce malin nous rencontrasmes, tant devotz, tant gras, tant joyeulx, tant douilletz et de bonne grâce! Holos , holos, holos! Zalas, zalas! ceste vague de tous les diables — mea culpa, Deus, — je diz ceste vague de Dieu enfondrera nostre nauf. Zalas! frère Jan, mon père, mon amy, confession ! Me voyez cy à genoulx. Confiteor, vostre saincte bénédiction!
— Vien, pendu au diable, dist frère Jan, icy nous ayder, de par trente légions de diables, vien ! Viendra il? — Ne jurons poinct, dit Panurge, mon père, mon amy, pour ceste heure. Demain tant que vouldrez. Holos, holos! Zalas! nostre nauf prent eau, je naye. Zalas, zalas! Be, be, be be be bous, bous, bous, bous ! Or sommes nous au fond. Zalas, zalas! Je donne dixhuict cent mille escuz de in- trade à qui me mettra en terre tout foireux et tout breneux comme je suys, si oncques home feut en ma patrie de bien. Confiteor. Zalas! un petit mot de testament, ou codicille pour le moins.
— Mille diables, dist frère Jan, saultent on corps de ce coqu! Vertus Dieu! parle tu de testament à Rabelais. IV. i5
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114 LIVRE IV, CHAPITRE XIX
ceste heure que sommes en dangier, et qu'il nous .convient évertuer, ou jamais plus? Viendras tu, ho diable? Comité, mon mignon. O le gentil algousan ! Deçà, Gymnaste, icy sus l'estanterol. Nous sommes, par la vertus Dieu, troussez à ce coup. Voylà nostre phanal extainct. Cecy s'en va à tous les millions de diables. — Zalas, zalas ! dist Panurge, zalas! bou, bou, bou, bous. Zalas, zalas! estoit ce icy que de périr nous estoit prsedestinez? Holos ! bonnes gens, je naye, je meurs. Consummatum est. C'est faict de moy. — Magna, gna, gna, dist frère Jan. Fy! qu'il est laid, le pleurart de merde! Mousse, ho ! de par tous les diables, guarde l'escantoula. T'es tu blessé? Vertus Dieu! Atache à l'un des bitous. Icy, de là, de par le diable, hay ! Ainsi, mon enfant.
— Ha, frère Jan, dist Panurge, mon père spiri- tuel, mon amy, ne jurons poinct. Vous péchez. Zalas, zalas ! Bebebebous, bous, bous! je naye, je meurs, mes amys. Je pardonne à tout le monde. Adieu, In manus. Bous, bous, bouououous! Sainct Michel d'Aure, sainct Nicolas, à ceste foys, et ja- mais plus! Je vous foys ici bon veu, et à nostre Seigneur, que si ce coup m'estez aydant, j'entends que me mettez en terre hors ce dangier icy, je vous edifieray une belle grande petite chappelle, ou deux,
Entre Quandé et Monssoreau, Et n'y paistra vache ne veau.
« Zalas, zalas ! il m'en est entré en la bouche plus
PANTAGRUEL
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de dix huict seillaulx ou deux. Bous, bous, bous, bous. Qu'elle est amere et sallée !
— Par la vertus, dist frère Jan, du sang, de la chair, du ventre, de la teste, si encores je te oy pioller, coqu au diable, je te gualleray en loup marin! Vertus Dieu, que ne lejectons nous au fond de la mer? Hespaillier, ho! gentil compaignon, ainsi, mon amy! Tenez bien lassus. Vrayement, voicy bien esclairé et bien tonné ! Je croy que tous les diables sont deschainez au jourd'huy, ou que Proserpine est en travail d'enfant. Tous les diables dansent aux sonnettes. »
CHAPITRE XX
Comment les nauchiers abandonnent les navires au fort de la tempeste.
|wA, dist Panurge, vous péchez, frère «jJan, mon amy ancien. Ancien, dis je, 'car de prtesent je suys nul, vous estes 'nul. Il me fasche le vous dire. Car je croy que ainsi jurer face grand bien à la râtelle, comme à un fendeur de boys faict grand soulaige- ment celluy qui à chascun coup prés de luy crie : Han! à haulte voix, et comme un joueur de quilles est mirifîcquement soulaigé quand il n'a jecté la bouUe droict, si quelque home d'esprit prés de luy panche et contourne la teste et le corps à demy du
Il6 LIVRE ]V, CHAPITRE XX
cousté auquel la bouUe aultrement bien jectée eust 'faict rencontre de quilles. Toutes foys vous péchez, mon amy doulx.
« Mais, si prœsentement nous mangeons quelque espèce de cabirotades, serions nous en sceureté de cestuy oraige? J'ay leu que sus mer en temps de tempeste jamais n'avoient paour, tous jours estoient en sceureté les ministres des dieux Cabires tant cé- lébrez par Orphée, Apollonius, Pherecydes, Strabo, Pausanias, Hérodote.
— Il radote, dist frère Jan, lepaouvre diable. A mille et millions et centaines de millions de diables soyt le coqu cornard au diable ! Ayde nous icy, hau tigre! Viendra il? Icy à orche. Teste Dieu plene de reliques ! quelle patenostre de cinge est ce que tu marmottez là entre les dens? Ce diable de fol marin est cause de la tempeste, et il seul ne ayde à la chorme. Par Dieu, si je voys là, je vous chastieray en diable tempestatif. Icy, fadrin, mon mignon; tiens bien, que jeyface un nou gregeoys. O le gentil mousse ! Pleust à Dieu que tu feussez abbé de Talemouze, et celluy qui de praesent Test feust guardian du CrouUay !
« Ponocrates, mon frère, vous blesserez là. Epis- temon, guardez vous de la jalousie, je y ay veu tomber un coup de fouldrc. — Inse. — C'est bien dict. — Inse, inse, insc. Vieigne esquif. Inse. — Vertus Dieu, qu'est-ce là? le cap est en pièces. Tonnez, diables, petez, rottez, fiantez ! Bren pour
PANTAGRUEL I I 7
!a vague' Elle a, par la vertus Dieu, failly à m'em- porter soubs le courant. Je croy que tous les millions de diables tiennent icy leur chapitre provincial, ou briguent pour élection de nouveau recteur. Orche ! C'est bien dict. Guare là caveche ! Hau, mousse, lie par le diable, hay! Orche, orche !
— Bebebebous, bous, bous, dist Panurge, bous, bous, bous, bebe, be, bou, bous, je naye. Je nevoy ne ciel ne terre. Zalas, zalas ! De quatre elemens ne nous reste icy que feu et eau. Bouboubous, bous, bous! Pleust à la digne vertus de Dieu que à heure présente je feusse dedans le clos de Seuillé, ou chez Innocent le pastissier, devant la Cave Paincte, à Chinon, sus poine de me mettre en pourpoinct pour cuyre les petitz pastez.
« Nostre homme, sçauriez vous me jecter en terre? Vous sçavez tant de bien, comme l'on m'a dict. Je vous donne tout Salmiguondinoys, et ma grande cacquerollierej si par vostre industrie je trouve unes foys terre ferme. Zalas, zalas! je naye. Dea, beaulx amys, puys que surgir ne povons à bon port, met- tons nous à la rade, je ne sçay où. Plongez toutes vos ancres. Soyons hors de ce dangier, je vous en prie. Nostre amé, plongez le scandai et les bolides, de grâce. Sçaichons la haukeur du profond. Son- dez, nostre amé, mon amy, de par nostre Seigneur. Sçaichons si l'on boyroit icy aisément debout, sans soy besser. J'en croy quelque chose.
— Uretacque, hau ! cria le pilot, uretacque ! La
IIO LIVRE IV, CHAPITRE XX
main à l'insail. Amené, uretacque ! Bressine ! Ure- tacque ! Guare la pane ! Haut amure, amure bas. Hau, uretacque, cap en houlle. Desmanche le heaulme ! Accapaye !
— En sommes nous là? dlst Pantagruel. Le bon Dieu Servateur nous soyt en ayde !
— Acappaye, hau! s'escria Jamet Brahier, maistre pilot , acappaye! Chascun pense de son ame, et se mette en dévotion, n'esperans ayde que par miracle des cieulx. — Faisons, dist Pa- nurge quelque bon et beau veu. Zalas, zalas, zalas ! Bou, bou, bebebebous, bous, bous, zalas, zalas ! Faisons un pèlerin. Cza ça, chascun bour- sille à beaulx liards, cza !
— Deçà, hau, dist frère Jan, de par tous les diables! — Apoge. Acappaye on nom de Dieu. Desmanche le heaulme, hau ! Acappaye, acappaye! — Beuvons, hau ! Je diz du meilleur et plus sto- machal. Entendez vous, hault majourdome? Pro- duisez, exhibez. Aussi bien s'en va cecy à tous les millions de diables. Apporte cy hau, page, mon tirouoir — ainsi nommoit il son bréviaire. — Atten- dez! tyre, mon amy, ainsi, vertus Dieu ! Voicy bien greslé et fouldroié, vrayement. Tenez bien là haut, je vous en prie. Quand aurons nous la feste de tous sainctz? Je croy que au jourd'huy est l'infeste feste de tous les millions de diables.
— Helas! dist Panurge, frère Jan se damne bien à crédit. O que je y perds un bon amy ! Zalas, za-
PANTAGRUEL
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las! voicy pis que antan. Nous allons de Scjlle en Carjbde, holos! je naye. Conptcor. Un petit mot de testament, frère Jan, mon père, monsieur l'ab- stracteur, mon amy, mon Achates , Xenomanes, mon tout. Helas, je naye ! Deux motz de testa- ment. Tenez, icy, sus ce transpontin. >>
CHAPITRE XXI
Continuation de la fempcste et brief discours sus testamens faictz sus mer.
lAiRE testament, dist Epistemon , à ceste heure qu'il nous convient éver- tuer et secourir nostre chorme, sus poine de faire naufraige, me semble acte autant importun et mal à propous comme cel- luy des lancepesades et mignons de Csesar entrant en Gaule, les quelz se amusoient à faire testamens et codicilles, lamentoient leurs fortunes, plouroieni l'absence de leurs femmes et amys Romains, lors que par nécessité leurs convenoit courir aux armes, et soy évertuer contre Ariovistus, leur ennemy. C'est sottize telle que du charretier lequel, sa char- rette versée par un retouble, à genoilz imploroit l'ayde de Hercules, et ne aiguillonnoit ses bœufz et ne mettoit la main pour soubiever les roues. De quoy vous servira icy faire testament? Car ou nous
120 LIVRE IV, CHAPITRE XXI
évaderons ce dangier, ou nous serons nayez. Si évadons, il ne vous servira de rien. Testamens ne sont valables ne auctorisez si non par mort des testateurs. Si sommes nayez, ne nayera il pas comme nous ? Qui le portera aux exécuteurs?
— Quelque bonne vague, respondit Panurge, le jectera à bourt, comme feit Ulyxes, et quelque fille de roy allant à l'esbat sus le serain le rencontrera, puis le fera tresbien exécuter, et prés le rivaige me fera ériger quelque magnificque cénotaphe, comme feist Dido à son mary Sichée ; JEneas à Deïphobus sus le rivaige de Troie, prés Rhœte ; Andromache à Hector, en la cité de Butrot ; Aristoteles à Her- mias et Eubulus ; les Athéniens au poëte Euripides ; les Romains à Drusus en Germanie, et à Alexandre Severe, leur empereur, en Gaulle ; Argentier à Cal- laïschre ; Xenocrites à Lysidices ; Timare à son filz Teleutagores ; Eupolis et Aristodice à leur filz Theotime; Onestes à Timocles ; Callimache à So- polis, filz de Dioclides ; Catulle à son frère; Statius à son père; Germain de Brie à Hervé, le nauchier breton.
— Resvez-tu ? dist frère Jan. Ayde icy, de par cinq cens mille et millions de charretées de diables, ayde, que le cancre te puisse venir aux moustaches, et troyz razes de anguoanages, pour te faire un hault de chausses et nouvelle braguette ! Nostre nauf est elle encarée? Vertus Dieu, comment la re- molquerons nous? Que tous les diables de coup de
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mer voicy ! Nous n'eschapperons jamais, ou je me donne à tous les diables. »
Allors feut ouye une piteuse exclamation de Pantagruel, disant à haulte voix :
« Seigneur Dieu, saulve nous : nous périssons. Non toutesfoys advieigne scelon nos affections, mais ta saincte volunté soit faicte.
— Dieu, dist Panurge, et la benoiste Vierge soient avecques nous. Holos, holas ! je naye. Bebe- bebous, bebe bous, bous! In manus. Vray Dieu, envoyé moy quelque daulphin pour me saulver en terre comme un beau petit Arion. Je sonneray bien de la harpe, si elle n'est desmanchée.
— Je me donne à tous les diables, dist frère Jan. . . — Dieu soyt avecques nous! disoyt Panurge entre ses dens. — Si je descens là, je te monstreray par évidence que tes couillons pendent au cul d'un veau coquart, cornart, escorné. Mgnan, mgnan, mgnan ! Vien icy nous ayder, grand veau pleurart, de par trente millions de diables qui te saultent au corps! Viendras-tu? O veau marin! Fy ! qu'il est laid, le pleurart ! — Vous ne dictes aultre chose! — Cza, joyeulx tirouoir, en avant, que je vous espluche à contre poil. Beatus vir qui non abiit. Je sçay tout cecy par cœur. Voyons la légende de monsieur sainct Nicolas :
Horrida tempestas inontein turbavit acutum... Tempeste feut un grand fouetteur d'escholiers au collège de Montagu.
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122 LIVRE IV, CHAPITRE XXI
« Si par fouetter paouvres petitz enfans, escholiers innocens, les pedaguogues sont damnez, il est, sus mon honneur, en la roue de Ixion, fouettant le chien courtault qui l'esbranle ; s'ilz sont par enfans innocens fouetter saulvez, il doibt estre au-dessus des... »
CHAPITRE XXII Fin de la tempeste.
W)M |\T^,ir, ERRE, terre ! s'escria Pantagruel, je voy il^? ^^"^- E^f^i^s, couraige de brebis! v-i vlJ^Nousne sommes pas loing de port. Je ^•^és^S/ voy le ciel du cousté de la transmon- tane qui commence s'esparer. Advisez à Siroch.
— Couraige, enfans, dist le pilot, le courant est refoncé. Au trinquet de gabie. Inse, inse. Aux boulingues de contremejane. Le cable au capestan. Vire, vire, vire! La main à l'insail. Inse, inse, inse. Plante le heaulme. Tiens fort à guarant. Pare les couetz. Pare les escoutes. Pare les bolines. Amure bâbord. Le heaulme soubs le vent. Casse escoute de tribord, filz de putain! — Tu es bien aise, home de bien, dist frère Jan au matelot, d'entendre nou- velles de ta mère. — Vien du lo ! Prés et plain ! Hault la barre! — Haulte est, respondoient les ma- telotz. — Taille vie ! Le cap au seuil ! Malettes hau ! Que l'on coue bonnette ! Inse, inse !
PANTAGRUEL 123
— C'est bien dict et advisé, disoit frère Jan. Sus, sus, sus, enfans diligentement ! Bon. Inse. inse ! A poge ! C'est bien dict et advisé. L'oraige me semble critiquer et finir en bonne heure. Loué soit Dieu pourtant! Nos diables commencent escamper dehinch. • — • Mole! — C'est bien et doctement parlé. Mole, mole ! Icy, de par Dieu, gentil Po- nocrates, puissant ribauld ! Il ne fera qu'enfans masles, le paillard! Eusthenes, guallant home, au trinquet de prore ! — Inse, inse ! — C'est bien dict. Inse, de par Dieu ! Inse, inse !
Je n'en daignerois rien craindre, Car le jour est feriau. Nau, nau, nau !
— Cestuy celeume, dist Epistemon, n'est hors de propous, et me plaist.
Car le jour est feriau.
— Inse, inse! Bon! — O, s'escria Epistemon, je vous commande tous bien espérer. Je voy çà Castor à dextre.
— Be be bous, bous, bous, dist Panurge, j'ay grand paour que soit Hélène la paillarde. — C'est vrayement, respondit Epistemon, Mixarchagevas, si plus te plaist la dénomination des Argives. Haye, haye ! Je vois terre, je voy port, je voy grand nom- bre de gens sus le havre. Je voy du feu sus un obeliscolychnie.
124 LIVRE IV, CHAPITRE XXII
— Haye, haye ! dist le pilot, double le capet les basses. — Doublé est, respondoient les matelotz. — Elle s'en va, dist le pilot ; aussi vont celles de convoy ! Ayde au bon temps. — Sainct Jan, disl Panuige, c'est parlé cela ! O le beau mot ! — Mgna, mgna, mgna ! dist frère Jan, si tu en taste goutte, que le diable me taste! Entends tu, couillu au dia- ble? Tenez, nostre amé, plein tanquart du fin meilleur. Apporte les frizons, hau Gymnaste, et ce grand matin de pasté jambique, ou jambonique, ce m'est tout un. Guardez de donner à travers.
— Couraige, s'escria Pantagruel, couraige, en- fans. Soyons courtoys. Voyez cy prés nostre nauf deux lutz, troys flouins, cinq chippes, huict volon- taires, quatre guondoles et six freguates, par les bonnes gens de cette prochaine isle , envoyées à nostre secours. Mais qui est cestuy Ucalegon là bas qui ainsi crie et se desconforte? Ne tenoys je l'arbre sceurement des mains, et plus droict que ne fe- roient deux cens gumenes?
— ■ C'est, respondit frère Jan, le paouvre diable de Panurge, qui a fiebvre de veau. Il tremble de paour quand il est saoul.
— Si, dist Pantagruel, paour il a eu devant ce colle horrible et périlleux fortunal, pourveu que au reste il se fcust évertué, je ne l'en estime un pelet moins. Car comme craindre en tout heurt est indice de gros et lasche cœur, ainsi comme faisoit Aga- memnon, et pour ceste cause le disoit Achilles en
PANTAGRUEL 125
ses reproches ignominieusement avoir yeulx de chien et cœur de cerf; aussi ne craindre quand le cas est evidentementredoubtableestsignedepeuou taulte de appréhension. Ores, si chose est en ceste vie à craindre, après l'offense de Dieu, je ne veulx dire que ce soit la mort. Je ne veulx entrer en la dispute de Socrates et des Academicques, mort n'estre de soy maulvaise, mort n'estre de soy à craindre. Car, comme est la sentence de Ho- mère , chose griefve , abhorrente et dénaturée est périr en mer. Defaict, JEneai, en la tem- peste de laquelle feut le convoy de ses navires prés Sicile surprins , regretoit n'estre mort de la main du fort Diomedes, et disoit ceulx estre troys et quatre foys heureux qui estoient mortz en la conflagration de Troie. Il n'est céans mort per- sone. Dieu servateur en soit éternellement loué. Mais, vrayement, voicy un mesnage assez mal en ordre. Bien! il nous fauldra reparer ce briz. Guar- dez que ne donnons par terre. »
LIVRE IV, CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIII
Comment, la tempcste finie, Panurge faict le bon compaignon.
•A, ha! s'escria Panurge, tout va bien.
"J'L'oraige est passée. Je vous prie, de 'grâce, que je descende le premier. Je
Pvouldrois fort aller un peu à mes affai- res. Vous ayderay-je encores là? Baillez que je vrilonne ceste chorde. J'ay du couraige prou , vojre. De paour bien peu. Baillez ça, mon amy. Non, non, pas maille de craincte. Vray est que ceste vague decumane, lacjuelle donna de prore en pouppe, m'a un peu l'artère altéré. — Voile bas. — C'est bien dict. Comment, vous ne faictez rien, frère Jan? Est il bien temps de boire à ceste heure? Que sçavons nous si l'estaffier de sainct Mar- tin nous brasse encores quelque nouvelle oraige ? Vous iray je encores ayder de là ? Vertus guoy ! je me repens bien, mais c'est à tard^ que n'ay suivy la doctrine des bons philosophes, qui disent soy pourmener prés de la mer et naviger prés la terre estre chose moult sceure et délectable, comme al- ler à pied quand l'on tient son cheval par la bride. Ha, ha, ha! par Dieu, tout va bien. Vous ayderay je encores là? Baillez ça; je feray bien cela, ou le diable y sera. »
PANTAGRUEL
Epistemon avoit une main toute au dedans es- corchée et sanglante par avoir en violence grande retenu un des gumenes, et, entendent le discours de Pantagruel, dist : (( Croyez, seigneur, que j'ay eu de paour et de frayeur non moins que Panurge. Mais quoy! Je ne me suys espargné au secours. Je consydere que si vrayement mourir est, comme est, de nécessité fatale et inévitable, en telle ou telle heure, en telle ou telle façon mourir est en la saincte volunté de Dieu. Pourtant icelluy fault incessam- ment implorer, invocquer, prier, requérir, supplier. Mais là ne fault faire but et bourne; de nostrepart convient pareillement nous évertuer, et, comme dict le sainct Envoyé, estre cooperateurs avecques luy. Vous sçavez que dist C. Flaminius, consul, lors que par l'astuce de Annibal il feut reserré prés le lac de Peruse, dict Thrasymene : « Enfans, « dist il à ses soubdars, d'icy sortir ne vous fault « espérer par veuz et imploration des dieux. Par « force et vertus il nous convient évader et à fil « d'espée chemin faire par le mylieu des ennemis. « « Pareillement en Saluste : l'ayde, dist M. Por- tius Cato , des dieux n'est impetrée par veuz ocieux, par lamentations muliebres. En veiglant, travaillant, soy évertuant, toutes choses succèdent à soubhayt et bon port. Si en nécessité et dangier est l'homme négligent , eviré et paresseux , sans propous il implore les dieux. Hz sont irritez et in- dignez. — Je me donne au diable, dist frère Jan...
128 LIVRE IV, CHAPITRE XXIII
— Je en suys de moitié, dist Panuige, — si le ' clous de Seuillé ne feust tout vendange etdetruict, si je ne eusse que chanté :
Contra liostiuin insidias,
matière de bréviaire, comme faisoient les aultres diables de moines, sans secourir la vigne à coups de bâton de la croix contre les pillars de Lerné.
— Vogue la gualere, dist Panurge, tout va bien ; frère Jan ne faict rien là. Il se appelle frère Jan faictneant, et me reguarde icy suant et travaillant pour ayder à cestuy home de bien Matelot, premier de ce nom. Notre amé, ho ! deux motz, mais que je ne vous fasche : de quante espesseur sont les ais de ceste nauf? — Elles sont, respondit le pilot, de deux bons doigtz espesses, n'ayez paour. - — Ver- tus Dieu, dist Panurge, nous sommes doncques continuellement à deux doigtz prés de la mort. Est ce cy une des neuf joyes de mariage ? Ha ! nostre ' amé, vous faictez bien mesurant le péril à l'aulne ; de paour, je n'en ay poinct, quand est de moy. Je m'appelle Guillaume sans paour. De couraige tant et plus. Je ne entends couraige de brebis, je diz couraige de loup, asceurance de meurtrier. Et ne crains rien que les dangiers. »
PANTAGRUEL 1 29
CHAPITRE XXIV
Comment par frère Jan Panurge est déclaré avoir eu paour sans cause durant l'oraige.
Ion jour, Messieurs, dist Panurge, bon jour trestous. Vous vous portez bien trestous. Dieu mercy et vous. Vous ^-^^^^i^^ soyez les bien et à propous venuz. Descendons. Hespalliers, hau ! jectezlepontal; ap- proche cestuy esquif. Vous ayderay je encores là? Je suis allouvy et affamé de bien faire et travailler comme quatre bœufz . Vrayement, voicy un beau lieu et bonnes gens. Enfans , avez vous encores affaire de mon ayde? N'espargnez la "sueur de mon corps, pour l'amour de Dieu. Adam, c'est l'home, nasquit pour labourer et travailler comme l'oyseau pour voler. Nostre Seigneur veult, entendez vous bien, que nous mangeons nostre pain en la sueur de nos corps, non pas rien ne faisans, comme ce penaillon de moine que voyez, frère Jan, qui boyt, et meurt de paour. Voycy beau temps. A ceste heure congnois je la response de Anarcharsis le noble philosophe estre véritable, et bien en rai- son fondée, quant il, interrogé quelle navire luy sembloit la plus sceure, respondit : « Celle qui se- « roit on port. »
— Encores mieulx, dist Pantagruel, quand il, interrogé des quelz plus grand estoit le nombre, Rabelais. IV. 17
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l3o LIVRE IV, CHAPITRE XX!V
des morts ou des vivens, demanda : a Entre le^ « quelz comptez vous ceulx qui navigent sus mer? » Subtilement signifiant que ceulx qui sus mer navigent tant prés sont du continuel dangier de mort qu'ilz vivent mourans, et mourent vivens. Ainsi Portius Cato disoit de troys choses seulement soy repentir, sçavoir est : s'il avoit jamais son secret à femme ré- vélé, si en oysiveté jamais avoit un jour passé, et si par mer il avoit peregriné en lieu aultrement ac- cessible par terre.
— Par le digne froc que je porte, dist frère Jan à Panurge, couillon mon amy, durant la tempeste tu as eu paour sans cause et sans raison. Car tes destinées fatales ne sont à périr en eau. Tu seras hault en l'air certainement pendu, ou bruslé guail- lard comme un père. Seigneur, voulez vous un bon guaban contre la pluie? Laissez moy ces manteaulx de loup et de bedouault. Faictez escorcher Pa- nurge, et de sa peau couvrez vous. Ne approchez pas du feu, et ne passez par davant les forges des mareschaulx, de par Dieu ; en un moment vous la voyriez en cendre. Mais à la pluie exposez vous tant que vous vouldrez, à la neige et à la gresle, voire, par Dieu, jectez vous au plonge dedans le profond de l'eau, ja ne serez pourtant mouillé. Faictez en bottes d'hyver, jamais ne prendront eau. Faictez en des nasses pour apprendre les jeunes gens à naiger^ ilz apprendront sans dangier.
— Sa peau doncques , dist Pantagruel, seroit
PANTAGRUEL l3l
comme l'herbe dicte cheveu de Venus, laquelle ja- mais n'est mouillée ne remoytie ; tous jours est sei- che, encores qu'elle feust on profond de l'eau tant que vouldrez. Pourtant est dicte Adiantos.
— Panurge mon amy, dist frère Jan, n'aye ja- mais paour de l'eau, je t'en prie. Par élément con- traire sera ta vie terminée.
— Voire, respondit Panurge; mais les cuisi- niers des diables resvent quelques foys, et errent en leur ofRce, et mettent souvent bouillir ce qu'on destinoit pour roustir, comme en la cuisine de céans les maistres queux souvent lardent perdris, ramiers et bizets, en intention, comme est vray semblable, de les mettre roustir. Advient toutes foys que les perdris aux choux, les ramiers aux pourreaulx et les bizetz ilz mettent bouillir aux na- veaulx.
« Escoutez, beaulx amys. Je proteste davant la noble compaignie que de la chappelle vouée à mon- sieur sainct Nicolas, entre Quandelet Monssoreau, j'entends que sera une chappelle d'eau rose, en la- quelle ne paistra vache ne veau, car je la jetteray au fond de l'eau.
— Voylà, dist Euslhenes, le guallant. Voylà le guallant, guallant et deniy! C'est vérifier le pro- verbe lombardique :
Passato el pericolo, gabato d santo. •>
l32 LIVRE IV, CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXV
Comment après la tcmpcstc Pantagruel descendit es isles des Macrxons.
î§^\vs l'instant nous descendismezau port 'd'une isle laquelle on nommoit l'isle ^, des Macraeons. Les bonnes gens du lieu nous repceurent honnorablement. Un vieil Macrobe, ainsi nommoient ilz leur maistre eschevin, vouloit mener Pantagruel en la maison commune de la ville pour soy refraischir à son aise et prandre sa réfection. Mais il ne voulut partir du mole que tous ses gens ne feussent en terre. Après les avoir recongneuz, commenda chascun estremué de vestemens , et toutes les munitions des naufz estre en terre exposées, à ce que toutes les chor- mes feissent chère lie. Ce que feut incontinent faict. Et Dieu sçayt comment ilyeutbeu et guallé. Tout le peuple du lieu apportoit vivres en abon- dance . Les Pantagruelistes leurs en donnoient d'adventaige. Vray est que leurs provisions estoient aulcunement endommagées par la tempeste précé- dente.
Le repas finy, Pantagruel pria un chascun soy mettre en office et debvoir pour reparer le briz. Ce que feirent, et de bon hayt. La réparation leurs estoit facile, par ce que tout le peuple de l'isle es- toient charpentiers et tous artizans telz que voyez
PANTAGRUEL l33
en l'arsenac de Venise; et l'isle grande seulement estoit habitée en troys portz et dix parœces, le reste estoit boys de haiilte fustaye, et désert, comme si feust la forest de Ardeine.
A nostre instance, le vieil Macrobe monstra ce que estoit spectacle et insigne en Tisle. Et par la forest umbrageuse et déserte descouvrit plusieurs vieulx temples ruinez, plusieurs obelisces, pyramides, monumens et sepulchres antiques, avecques inscrip- tions et epitaphes divers, les uns en lettres hiero- glyphicques, les aultres en languaige ionicque, les aultres en langue arabicque,agarene sclavonicque et aultres. Des quelz Epistemon feist extraie t curieu- sement.
Ce pendent Panurge dist à frère Jan : « Icy est l'isle des Macrseons. Macrseon en grec signifie vieillart, homme qui a des ans beaucoup. — Que veulx tu, dist frère Jan, que j'en face? Veulx tu que je m'en defface? Je n'estoys mie on pays lors que ainsi feut baptisée. — A propous, respondit Panurge, je croy que le nom de maquerelle en est extraict. Car maquerellaige ne compete que aux vieilles, aux jeunes compete culletaige. Pourtant seroit ce à penser que icy feust l'isle Maquerelle, original et prototype de celle qui est à Paris. Al- lons pescher des huitres en escalle. »
Le vieil Macrobe en languaige ionicque deman- doit à Pantagruel comment et par quelle industrie et labeur estoit abourdé à leur port celle journée,
l34 LIVRE IV, CHAPITRE XXV
en la quelle avoit esté tioublement de l'air et tem- peste de mer tant horrificque. Pantagruel luy res- pondit que le hault Servateur avoit eu esguard à la simplicité et syncere affection de ses gens, les quelz ne vojageoient pour gain ne traficque de marchan- dise. Une et seule cause les avoit en mer mis, sça- voir est, studieux désir de veoir, apprendre, con- gnoistre, visiter l'oracle de Bacbuc, et avoir le mot de la Bouteille, sus quelques difficultez proposées par quelqu'un de la compaignie. Toutesfoys ce ne avoit esté sans grande affliction et dangier évident de naufraige. Puys luy demanda quelle cause luy sembloit estre de cestuy espovantable fortunal, et si les mers adjacentes d'icelle isle estoient ainsi or- dinairement subjectes à tempeste, comme en la mer Oceane sont les ratz de Sanmaieu, Maumusson, et en la mer Méditerranée le gouffre de Satalie, Mon- targenlan, Plombin, Capo Melio en Laconie, l'es- troict de Gilbathar, le far de Messine, et aultres.
PANTAGRUEL l35
CHAPITRE XXVI
Comment le bon Macrobe raconte à Pantagruel le manoir et discession des Heroes.
'' DONCQL'ES, respondit le bon Macrobe : « Amys peregiins, icy est une des isles Sporades, non de vos Spoiades qui ^J sont en la mer Carpathie, mais des Sporades de l'Océan, jadis riche, fréquente, opu- lente, marchande, populeuse, et subjecte au domi- nateur de Bretaigne. Maintenant, par laps de temps et sus la declination du monde, paouvre et déserte comme voyez.
« En ceste obscure forest, que voyez longue et ample de plus de soixante et dix-huict mille para- sanges, est l'habitation des dsemons et heroes les quelz sont devenuz vieulx; et croyons, plus ne lui- sant le comète présentement, lequel nous appareul par trois entiers jours prœcedens, que hier en soit mort quelqu'un, au trespas duquel soyt excitée celle horrible tempeste que vous avez pati. Car, eulx vivens, tout bien abonde en ce lieu et aultres isles voisines, et en mer est bonache et sérénité conti- nuelle. Au trespas d'un chascun d'iceulx, ordinai- rement oyons nous par la forest grandes et pitoya- bles lamentations, et voyons en terre pestes, vimeres et afflictions, en l'air troublemens et ténèbres, en mer tempeste et fortunal.
l36 LIVRE IV, CHAPITRE XXVI
— Il y a, dist Pantagruel, de l'apparence en ce que dictez. Car, comme la torche ou la chandelle tout le temps qu'elle est vivente et ardente luist es assistans, esclaire tout autour, délecte un chascun, et à chascun expose son service et sa clarté, ne faict mal ne desplaisir à personne, sus l'instant qu'elle est extaincte, par sa fumée et evaporation elle in- fectionne l'air, elle nuit es assistans et à un chascun desplaist. Ainsi est il de ces âmes nobles et insi- gnes. Tout le temps qu'elles habitent leurs corps, est leur demeure pacificque, utile, délectable, honora- ble ; sus l'heure de leur discession, communément adviennent par les isles et continens grans trouble- mens en l'air, ténèbres, fouldres, gresles; en terre, concussions, tremblemens, estonnemens ; en mer, fortunal et tempeste, avecques lamentations des peuples, mutations des religions, transpors des royaulmes, et eversions des republicques.
— Nous, dist Epistemon, en avons naguieiesveu l'expérience on decés du preux et docte chevalier Guillaume du Bellay, lequel vivant, France estoit en telle félicité que tout le monde avoit sus elle envie, tout le monde se y rallioit, tout le monde la redoubtoit. Soubdaia après son trespas, elle a esté en mespris de tout le monde bien longuement.
— Ainsi, dist Pantagruel, mort Anchises à Dre- pani en Sicile , la tempeste donna terrible vexation à ^neas. C'est par adventure la cause pourquoy Herodes, le tyrant et cruel roy de Judée, soy voyant
PANTAGRUEL iSy
prés de mort horrible et espouvantable en nature, car il mourut d'une phthiriasis, mangé des verms et des poulx, comme paravant estoient mors L. Sylla, Pherecydes Syrien, praecepteur de Pythagoras, le poëte gregeoys Alcman, et aultres, et prévoyant que à sa mort les Juifz feroient feuz de joye, feist en son serrail de toutes les villes, bourguades et chasteaulx de Judée tous les nobles et magistratz convenir, soubs couleur et occasion fraudulente de leurs vouloir choses d'importance communicquer pour le régime et tuition delà province. Iceulx ve- nuz et comparens en persones feist en l'hippo- drome du serrail reserrer. Puys dist à sa sœur Sa- lomé, et à son mary Alexandre :
« Je suys asceuré que de ma mort les Juifz se « esjouiront; mais si entendre voulez et exécuter ce « que vous diray, mes exeques seront honorables, « et y sera lamentation publicque. Sus l'instant que « seray trespassé, faictez par les archiers de ma (( guarde , esquelz j'en ay expresse commission « donné, tuer tous ces nobles et magistratz qui « sont céans reserrez. Ainsi faisans, toute Judée « maulgré soy en dueil et lamentation sera, etsem- « blera es estrangiers que ce soyt à cause de mon « trespas, comme si quelque ame héroïque feust « decedée. »
« Autant en affectoit un désespéré tyrant quand il dist : « Moy mourant, la terre soyt avecques le « feu meslée », c'est à dire : « Périsse tout le
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l38 LIVRE rv, CHAPITRE XXVI
« monde. « Lequel mot Néron le truant changea disant : « Moy vivent », comme atteste Suétone. Geste détestable parole, de laquelle parlent Cicero, Lib. 3 de Finibus, et Seneque, Lib. 2 de Clémence^ est par Dion Nicseus et Suidas attribuée à l'empe- reur Tibère. >■>
CHAPITRE XXVII
Comment Pantagruel raisonne sus la discession des amcs heroïcques, et des prodiges horrificques qui prxcederent le trespas du feu seigneur de Langey.
E ne vouldroys, dist Pantagruel conti- nuant, n'avoir pati la tormente ma- rine , laquelle tant nous a vexez et Ti travaillez, pour non entendre ce que nous dict ce bon Macrobe. Encores suys je facile- ment induict à croyre ce qu'il nous a dict du comète veu en l'air par certains jours praecedens telle dis- cession. Car aulcunes telles âmes tant sont nobles, précieuses et heroicques, que de leur deslogement et trespas nous est certains jours davant donnée si- gnification des cieulx. Et comme le prudent medi- cin, voyant par les signes prognosticz son malade entrer en decours de mort, par quelques jours da- vant advertist les femmes, enfans, parens et amis du decés imminent du .mary, père ou prochain,
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affin qu'en ce reste de temps qu'il a de vivre ilz l'admonestent donner ordre à sa maison, exhorter et benistre ses enfants, recommander la viduité de sa femme, declairer ce qu'il sçaura estre nécessaire à l'entretenement des pupilles, et ne soyt de mort surprins sans tester et ordonner de son ame et de sa maison, semblablement les cieulx bénévoles, comme joyeulx de la nouvelle réception de ces béates âmes, avant leur decés semblent faire feuz de joye par telz comètes et apparitions météores, les quelles voulent les cieulx estre aux humains pour prognostic certain et veridicque prédiction que de- dans peu de jours telles vénérables âmes laisseront leurs corps et la terre, ne plus ne moins que jadis en Athènes les juges areopagites, ballotans pour le jugement des ciminelz prisonniers, usoient de cer- taines notes scelon la variété des sentences, par W, signifians Condemnation à mort; par T, Absolu- tion; par A, AmpUation , sçavoir est, quand le cas n'estoit encores liquidé; icelles publiquement ex- posées houstoient d'esmoyet pensement lesparens, amis, et aultres curieulx d'entendre quelle seroit l'issue et jugement des malfaicteurs detenuz en prison.
Ainsi par telz comètes, comme par notes aethe- rées, disent les cieulx tacitement : « Homes mor- « telz, si de cestes heureuses âmes voulez chose « aulcune sçavoir, apprandre, entendre, congnois- « tre, preveoir, touchant le bien et utilité public-
140 LIVRE IV, CHAPITRE XXVII
« que ou privée, faictez diligence de vous repre- « senter à elles, et d'elles response avoir. Car la « fin et catastrophe de la comœdie approche. « Icelle passée, en vain vous les regretterez. «
Font d'adventaige. C'est que, pour declairer la terre et gens terriens n'estre dignes delà présence^ compaignie et fruition de telles insignes âmes, l'es- tonnent et l'espovantent par prodiges, portentes, monstres, et aultres precedens signes formez contre tout ordre de nature ; ce que veismes plusieurs jours avant le département de celle tant illustre, généreuse et héroïque ame du docte et preux che- valier de Langey duquel vous avez parlé.
— Il m'en souvient, dist Epistemon, et encores me frissonne et tremble le cœur dedans sa capsule, quand je pense es prodiges tant divers et horrific- ques les quelz veismes apertement cinq et six jours avant son départ. De mode que les seigneurs de Assier, Chemant, Mailly le borgne, Sainct Ayl, Villeneuve la Guyart, maistre Gabriel, medicin de Savillan, Rabelays, Cohuau, Massuau, Maiorici, Bullou, Cercu dict Bourguemaistre, François Proust, Ferron, Charles Girard, François Bourré, et tant . d'aultres amis, domesticques et serviteurs du def- funct, tous effrayez se reguardoient les uns les aul- tres en silence sans mot dire de bouche, mais bien tous pensans et prevoyans en leurs entendemens que de brief seroit France privée d'un tant perfaict et nécessaire chevallier à sa gloire et protection, et que
PANTAGRUEL 141
les cieulx le repetoient comme à eulx deu par pro- priété naturelle.
— Huppe de froc! dist frère Jan, je veulx de- venir clerc sus mes vieulx jours. J'ay assez belle en- tendouoire, voire.
Je vous demande en demandant. Comme le roy à son sergent Et la royne à son enfant,
ces heroes icy et semidieux des quelz avez parlé peuvent ilz par mort finir? Par Nettre Dene, je pensoys en pensaroys qu'ilz feussent immortelz comme beaulx anges, Dieu me le veueille pardon- ner ; mais ce reverendissime Macrobe dict qu'ilz meurent fînablement.
— Non tous, respondit Pantagruel. Les Stoïciens les disoient tous estre mortelz, un ex- cepté, qui seul est immortel, impassible, invisible. Pindarus apertement dict es déesses hamadrya- des plus de fil, c'est à dire plus de vie, n'estre fîllé de la quenoille et Allasse des Destinées et Parces iniques que es arbres par elles conservées, ce sont chesnes, des quelz elles nasquirent, scelon l'opinion de Callimachus, et de Pausanias inPhoci., es quelz consent Martianus Capella. Quant aux semidieux, panes, satyres, sylvains, folletz, segipanes, nymphes, heroes et daemons, plusieurs ont par la somme to- tale résultante des aages divers supputez par Hé- siode compté leurs vies estre de 9,720 ans, nombre
142 LIVRE IV, CHAPITRE XXVI I
composé de unité passante en quadiinité, et la qua- drinité entière quatre foys en soy doublée, puys le tout cinq foys multiplié par solides triangles. Voyez Plutarche on livre De la Cessation des Oracles.
— Cela, dist frère Jan, n'est poinct matière de bréviaire. Je n'en croy si non ce que vous plaira.
— Je croy, dist Pantagruel, que toutes âmes in- tellectives sont exemptes des cizeaulx de Atropos. Toutes sont immortelles, anges, dsemons et humai- nes. Je vous diray toutes foys une histoire bien es- trange, mais escripte et asceurée par plusieurs doc- tes et sçavans historiographes à ce propous :
CHAPITRE XXVIII
Comment Pantagruel raconte une pitoyable histoire touchant le trespas des heroes.
'v\ piTHERSÉs, père de yEmilian rhéteur, na- p) viguant de Grèce en Italie dedans une nauf chargée de diverses marchandises -j3s=^_v^ et plusieurs voyagiers, sus le soir, ces- sant le vent auprès des isles Echinades, les quelles sont entre la Morée et Tunis, feut leur nauf portée prés de Paxes. Estant là abourdée, aulcuns des voyagiers dormans, aultres veiglans, aultres beu- vans et souppans, feut de l'isle de Paxes ouie une voix de quelqu'un qui haultement appeloit Thamoun. Auquel cri tous feurent espovantez. Cestuy Tha-
PANTAGRUEL 148
mous estoit leur pilot, natif de ^Egypte, mais non congneu de nom, fors à quelques uns des voya- giers. Peut secondement ouie ceste voix, laque'lle appeloit Thamoun en cris horrifîcques. Personne ne respondent, mais tous restans en silence et trépi- dation, en tierce foys ceste voix feut ouie plus ter- rible que davant, dont advint que Thamous res- pondit :
« Je suys icy, que me demandes tu ? que veulx tu que je face? »
Lors feut icelle voix plus haultement ouie, luy disant et commandant, quand il seroit en Palodes, publier et dire que Pan le grand Dieu estoit mort.
(f Ceste parolle entendue, disoyt Epithersés tous les nauchiers et voyaigierss'estre esbahizet grande- ment effrayez. Et entre eulx deliberans quel seroit meilleur, ou taire ou publier ce que avoit esté com- mandé, dist Thamous son advis estre, advenent que lors ils eussent vent en pouppe, passer oultre sans mot dire; advenent qu'il feust calme en mer, signi- fier ce qu'il avoit ouy.
a Quand doncques feurent prés Palodes, advint qu'ilz ne eurent ne vent ne courant. Adoncques Thamous montant en prore, et en terre projectant sa veue, dist, ainsi que luy estoit commandé, que Pan le grand estoit mort. Il n'avoitencores achevé le dernier mot quand feurent entenduz grands sous- pirs, grandes lamentations et effroiz en terre, non d'une persone seule, mais de plusieurs ensemble.
144 LIVRE IV, CHAPITRE XXVIII
a Geste nouvelle, parce que plusieurs avoient esté 'praesens, feut bien toust divulguée en Rome, et en- voya Tibère Caesar, lors empereur en Rome, qué- rir cestuy Thamous, et, l'avoir entendu parler, ad- jousta foy à ses paroUes. Et se guementant es gens doctes qui pour lors estoient en sa court et en Rome en bon nombre, qui estoit cestuy Pan, trouva par leur raport qu'il avoit esté filz de Mer- cure et de Pénélope. Ainsi au paravant l'avoient escript Hérodote etCicero on tiers livre De la Na- ture des Dieux.
«Toutesfoys je le interpreteroys de celluy grand Servateur des fidèles, qui feut en Judée ignomi- nieusement occis par l'envie et iniquité des pontifes, docteurs, presbtres et moines de la loi mosaicque. Et ne me semble l'interprétation abhorrente. Car à bon droict peult il estre en languaige gregoys dict Pan, veu qu'il est le nostre Tout. Tout ce que sommes, tout ce que vivons, tout ce que avons, tout ce que espérons est luy, en luy, de luy, par luy. C'est le bon Pan, le grand pasteur, qui, comme atteste le bergier passionné Corydon, non seule- ment a en amour et affection ses brebis, mais aussi ses bergiers, à la mort duquel feurent plaincts, sous- pirs, effroys et lamentations en toute la machine de l'univers, cieulx, terre, mer, enfers. A ceste miene interprétation compete le temps. Car cestuy tresbon, tresgrand Pan, nostre unique Servateur, mourut lez Hierusalem, régnant en Rome Tibère Caesar. »
PANTAGRUEL 146
Pantagruel, ce propous finy, resta en silence et profonde contemplation. Peu de temps après, nous veismes les larmes decouller de ses yeulx grosses comme œufz de austruche. Je me donne à Dieu si j'en mens d'un seul mot.
CHAPITRE XXIX
Comment Pantagruel passa l'isle de Tapinois, en la quelle regnoit Quaresmeprenant .
ES naufz du joyeulx convoy refaictes et reparées, les victuailles refraischiz, les ' Macraeons plus que contens et satis- ' faictz de la despense que y avoit faict Pantagruel, nos gens plus joyeulx que de coustume, au jour subséquent feut voile faicte au serain et dé- licieux Aguyon, en grande alaigresse.
Sus le hault du jour feut par Xenomanes monstre de loing l'isle de Tapinois, en laquelle regnoit Qua- resmeprenant, duquel Pantagruel avoit aultres foys ouy parler, et l'eust voluntiers veu en persone, ne feut que Xenomanes l'en descouraigea, tant pour le grand destour du chemin que pour le maigre passetemps qu'il dist estre en toute l'isle et court du seigneur.
« Vous y voirez, disoit il, pour tout potaige un grand avalleur de poys gris, un grand cacquerotier, un grand preneur de taulpes, un grand boteleur de Rabelais. IV. 19
146 IIVRE IV, CHAPITRE XXIX
foin, un demy géant à poil follet et double tonsure extnraict de Lanternoys, bien grand ianternier, con- falonnier des Ichthyophages, dictateur de Moustar- dois, fouetteur de petitz enfans, calcineur de cen- dres, père et nourrisson des medicins, foisonnant en pardons, indulgences et stations, home de bien, bon catholic et de grande dévotion; il pleure les troys pars du jour. Jamais ne se trouve aux nopces. Vray est que c'est le plus industrieux faiseur delar- doueres et brochettes qui soit en quarante royaul- mes. Il y a environ six ans que, passant par Tapi- nois, j'en emportay une grosse et la donnay aux bouchiers de Quandé. Hz les estimèrent beaucoup, et non sans cause. Je vous en monstreray à nostre retour deux attachées sus le grand portail. Les alimens des quelz il se paist sont aubers saliez, casquets , morions saliez, et salades sallées, dont quelque foys patit une lourde pissechaulde. Ses ha- billemens sont joyeulx, tant en façon comme en couleur, car il porte: Gris et froid; rien davant et rien darriere ; les manches de mesmes.
— Vous me ferez plaisir, dist Pantagruel, si, comme m'avez exposé ses vestemens, ses alimens, sa manière de faire et ses passetemps, aussi me ex- posez sa forme et corpulence en toutes ses parties.
— Je t'en prie, Couillette, dist frère Jan ; car je l'ay trouvé dedans mon bréviaire, et s'en fuyt après les festes mobiles.
— Voluntiers, respondit Xenomanes. Nous en
PANTAGRUEL
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oyrons par adventure plus amplement parler pas- sans l'isle Farouche, en laquelle dominent les An- douilles farfelues, ses ennemies mortelles, contre les quelles il a guerre sempiternelle. Et ne feust l'aide du noble Mardigras, leur protecteur et bon voisin , ce grand lanternier Quaresmeprenant les eust ja pieça exterminées de leur manoir. — Sont elles, demandoit frère Jan, masles ou femelles? anges ou mortelles? femmes ou pucelles? — Elles sont, respondit Xenomanes, femelles en sexe, mor- telles en condition; aulcunes pucelles, aultres non. — Je me donne au diable, dist frère Jan, si je ne suys pour elles. Quel desordre est ce en nature faire guerre contre les femmes? Retournons. Sac- mentons ce grand villain.
— Combatre Quaresmeprenant! dist Panurge, de par tous les diables ! Je ne suys pas si fol et Hardy ensemble. Quid juris, si nous trouvions en- veloppez entre Andouilles et Quaresmeprenant? entre l'enclume et les marteaulx? Cancre ! Houstez vous de là. Tirons oultre. Adieu vous diz, Qua- resmeprenant. Je vous recommande les Andouilles, et n'oubliez pas les Boudins. »
148 LIVRE IV, CHAPITRE XXX
CHAPITRE XXX
Comment par Xenomanes est anatomisc et descrlpf Qiiaresmeprenant .
UARESMEPRENANT, dit Xenomanes, quand aux parties internes, a, au moins de mon temps avoit , la cer- velle en grandeur, couleur, substance et vigueur, semblable au couillon guausche d'un ciron masle ;
« Les ventricules d'icelle comme un tirefond, « L'excrescence vermiforme comme un pille- maille,
« Les membranes comme la coqueluche d'un moine,
« L'entonnoir comme un oiseau de masson, « La voulte comme un gouimphe, « Le conarc comme un veze, a Le retz admirable comme un chanfrain , (( Les additamens mammillaires comme un bo- belin,
« Les tjmpanes comme un moullinet , « Les os petreux comme unplumail, <( La nucque comme un fallot, « Les nerfs comme un robinet, « La luette comme une sarbataine, '( Le palat comme une moufle.
PANTAGRUEL 149
« La salive comme une navette,
« Les amygdales comme lunettes à un œil,
« Le isthme comme une portouoire,
« Le gouzier comme un panier vendangeret,
« L'estomach comme un baudrier,
« Le pylore comme une fourche fiere,
« L'aspre altère comme un gouet,
« Le guaviet comme un peloton d'estouppes,
« Le poulmon comme une aumusse,
« Le cœur comme une chasuble,
« Le mediastin comme un guodet,
« La plèvre comme un bec de corbin,
« Les artères comme une cappe de Biart,
(( Le diaphragme comme un bonnet à la co-
quarde,
« Le foye comme une bezagûe,
« Les venes comme un châssis,
« La râtelle comme un courquaillet,
« Les boyaulx comme un tramail,
« Le fiel comme une dolouoire,
« La fressure comme un guantelet,
« Le mesantere comme une mitre abbatiale,
« L'intestin jeun comme un daviet,
« L'intestin borgne, comme un plastron,
« Le colon comme une brinde,
« Le boyau culier comme un bourrabaquin mo-
nachal,
« Les roignons comme une truelle, « Les lumbes comme un cathenat,
l5o LIVRE IV, CHAPITRE XXX
« Les pores uretères comme une cramailliere,
«. Les venes emulgentes comme deux gly- phouoires,
« Les vases spermatiques comme un guasteau feuilleté,
« Les parastates comme un pot à plume,
« La vessie comme un arc à jallet,
« Le coul d'icelle comme un batail,
« Le mirach comme un chappeau albanois,
« Le siphach comme un brassai,
« Les muscles comme un soufflet,
« Les tendons comme un guand d'oyseau,
« Les ligamens comme une escarcelle,
« Les os comme cassemuzeaulx,
« La mouelle comme un bissac,
« Les cartilages comme une tortue de guari- gues.
« Les adenes comme une serpe,
(( Les espritz animaulx comme grands coups de poing,
« Les espritz vitaulx comme longues chique- nauldes,
a Le sang bouillant comme nazardes multi- pliées,
« L'urine comme un papefigue,
<( La geniture comme un cent de clous à latte; et me contoit sa nourrisse qu'il, estant marié avcc- ques Lamyquaresme , engendra seulement nombre de adverbes locaulx, et certains jcusnes doubles.
PANTAGRUEL I !) 1
« La mémoire avoit comme une escharpe, « Le sens commun comme un bourdon, « L'imagination comme un quarillonnement de cloches,
« Les pensées comme un vol d'estourneaulx, « La conscience comme un denigement de he- ronneaulx,
« Les délibérations comme une pochée d'or- gues,
« La repentence comme l'equippage d'un double canon,
« Les entreprinses comme la sabourre d'un gualHon,
« L'entendement comme un bréviaire dessiré, « Les intelligences comme limaz sortant des fraires,
« La volunté comme troys noix en une escuelle, « Le désir comme six boteaux de sainct foin, « Le jugement comme un chaussepied, « La discrétion comme une mouffle, « La raison comme un tabouret. »
LIVRE IV, CHAPITRE XXXI
CHAPITRE XXXI
Anatomic de Quarcsmeprenant quant aux parties externes .
^ UARESMEPRENANT, disoit Xenomancs continuant, quant aux parties exter- ^I^'nes, estoit un peu mieulx propor- tionné, exceptez les sept costes, qu'il avoit oultre la forme commune des humains.
« Les orteilz avoit comme une espinette orgua- nisée,
(( Les ongles comme une vrille,
« Les pieds comme une guinterne,
« Les talons comme une massue,
(( La plante comme un creziou,
<( Les jambes comme un leurre,
« Les genoilz comme un escabeau,
« Les cuisses comme un crenequin,
« Les anches comme un vibrequin,
(( Le ventre à poulaines boutonné scelon la mode antique, et ceinct à l'antibust;
« Le nombril comme une vielle,
« La penilliere comme une dariolle,
« Le membre comme une pantophle,
« Les couilles comme une guedoufle,
« Les genitoires comme un rabbot,
« Les cremasteres comme une raquette,
<( Le perinaeum comme un flageollct.
PANTAGRUEL l53
« Le trou du cul comme un mirouoir crjstallin, <( Les fesses comme une herse, « Les reins comme un pot beurrier, « L'alkatin comme un billart, « Le dours comme une arbaleste de passe, « Les spondjles comme une cormenuse, « Les coustes comme un rouet, « Le bréchet comme un baldachin, <( Les omoplates comme un mortier, (( La poictrine comme un jeu de regualles, « Les mammelles comme un cornet à bouquin, <( Les aisselles comme un eschiquier, « Les espaules comme une civière à braz, « Les braz comme une barbute, « Les doigts comme landiers de frarie, <( Les rasettcs comme deux eschasses, « Les fauciles comme faucilles, « Les coubtes comme ratouoires, « Les mains comme une estrille, « Le coul comme une saluerne, « La guorge comme une chausse d'hippocras, « Le nou comme un baril, auquel pendoient deux guoytrouz de bronze bien beaulx et harmo- nieux, en forme d'une horologe de sable ; « La barbe comme une lanterne, 0 Le menton comme un potiron, « Les aureilles comme deux mitaines, « Le nez comme un brodequin anté en es- cusson.
134 LIVRE IV, CHAPITRE XXXI
« Les narines comme un béguin, « Les soucilles comme une lichefrete, — sus la âoucille gausche avoit un seing en forme et gran- deur d'un urinai,
<( Les paulpieres comme un rebec, « Les œilz comme un estuy de peignes, (' Les nerfz opticques comme un fuzil, (( Le front comme une retombe, (( Les temples comme une chantepleure, « Les joues comme deux sabbotz, « Les maschoueres comme un guoubelet, « Les dens comme un vouge — de ses telles dens de laict vous trouverez une à Colonges les royaulz en Poictou, et deux à la Brosse en Xantonge, sus la porte de la cave;
« La langue comme une harpe,
(( La bouche comme une housse,
(( Le visaige historié comme un bast de mulet,
* La teste contournée comme un alambic,
« Le crâne comme une gibbessiere,
0 Les coustures comme un anneau de pescheur,
« La peau comme une gualvardine,
« L'epidermis comme un beluteau,
(( Les cheveulx comme une decrotouoire,
« Le poil tel comme a esté dict. »
PANTAGRUEL l55
CHAPITRE XXXII Continuation des contenences de Quaresmeprenant .
^AS admirable en nature, dist Xeno- manes continuant, est veoir et entendre Testât de Quaresmeprenant :
« S'il crachoit, c'estoient panerées de chardonnette;
« S'il mouchoit, c'estoient anguillettes sallées;
« S'il pleuroit, c'estoient canars à la dodine;
« S'il trembloit, c'estoient grands pastez de lièvre;
« S'il suoyt, c'estoient moulues au beurre frays ;
« S'il rottoit, c'estoient huytres en escalle;
« S'il estcnuoit , c'estoient pleins barilz de moustarde ;
« S'il toussoit, c'estoient bojtes de Coudignac;
« S'il sanglouttoit, c'estoient denrées de cresson;
" S'il baisloit, c'estoient potées de poys pillez;
« S'il souspiroit, c'estoient langues de bœuf fumées ;
« S'il subloit, c'estoient bottées de cinges verds;
« S'il ronfloit, c'estoient Jadaulzde febves frezes;
« S'il rechinoit, c'estoient pieds de porc ausou ;
« S'il parloit , c'estoit gros bureau d'Auvergne, tant s'en failloit que feust saye cramoisie, de la- quelle vouloit Parisatis eslre les parolles tissues de ceulx qui parloient à son fîlz Cyrus, roy des Perses;
l56 LIVRE IV, CHAPITRE XXXII
« S'il souffloit, c'estoient troncs pour les indul- gences;
« S'il guygnoit des yeulx, c'estoient guauffres et obelies ;
(c S'il grondoit, c'estoient chats de mars;
« S'il dodelinoit de la teste, c'estoient charrettes ferrées;
« S'il faisoit la moue, c'estoient bastons rompuz;
« S'il marmonnoit, c'estoient jeuz de la Bazoche;
« S'il trepignoit, c'estoient respitz et quinque- nelles;
(( S'il reculoit, c'estoient coquecigrues de mer;
« S'il bavoit, c'estoient fours à ban;
« S'il estoit enroué, c'estoient entrées de Mo- resques;
« S'il petoit, c'estoient houzeaulx de vache brune;
« S'il vesnoit, c'estoient botines de cordouan ;
« S'il se gratoit , c'estoient ordonnances nou- velles ;
« S'il chantoit, c'estoient pojs en guousse;
« S'il fiantoit, c'estoient potirons et morilles;
u S'il buffoit, c'estoient choux à l'huile, alias caules amb'olif;
« S'il discouroit, c'estoient neiges d'antan ;
-( S'il se soucioit, c'estoient des rez et des tonduz;
« Si rien donnoit, autant en avoit le brodeur;
« S'il songeoit, c'estoient vitz volans et rampans contre une muraille;
« S'il resvoit, c'estoient papiers rantiers.
PANTAGRUEL iSy
« Cas estrange : travailloit rien ne faisant, rien ne faisoit travaillant ; corybantioit dormant, dormoit corybantiant, les yeulx ouvers, comme font les lièvres de Champaigne, craignant quelque camisade d'Andouilles , ses antiques ennemies; rioit en mordant, mordoit en riant; rien ne man- geoit jeusnant, jeusnoit rien ne mangeant; grigno- toit par soubson , beuvoit par imagination ; se bai- gnoit dessus les haulx clochers, se seichoit dedans les estangs et rivières; peschoit en l'air, et y pre- noit escrevisses decumanes; chassoit on profond de la mer, et y trouvoit ibices, stamboucqs et cha- moys ; de toutes corneilles prinses en tapinois ordinairement poschoit les'yeulx; rien ne craignoit que son umbre, et le cris des gras chevreaulx; bat- toit certains jours le pavé; se jouoyt es cordes des ceincts; de son poing faisoit un maillet; escri- voit sus parchemin velu avecques son gros gualli- mart pronostications et almanachz.
— Voylà le guallant, dist frère Jan. C'est mon home. C'est celuy que je cherche. Je luy voys mander un cartel. — Voilà, dist Pantagruel, une estrange et monstrueuse membreure d'home , si home le doibs nommer. Vous me réduisez en mé- moire la forme et contenance de Amodunt et Dis- cordance. — Quelle forme, demanda frère Jan, avoient ilz? Je n'en ouy jamais parler, Dieu me le pardoint. — Je vous en diray, respondit Pantagruel, ce que j'en ay leu parmy les apologues antiques.
l58 LIVRE IV, CHAPITRE XXXII
« Physis, c'est Nature, en sa première portée enfanta Beaulté et Harmonie sans copulation char- nelle, comme de soy mesmes est grandement fé- conde et fertile. Antiphysie, laquelle de tout temps est partie adverse de Nature , incontinent eut envie sus cestuy tant beau ethonorable enfante- ment, et au rebours enfanta Amodunt et Discor- dance par copulation de Tellumon. Hz avoient la teste sphserique et ronde entièrement comme un ballon, non doulcement comprimée des deux cous- tez, comme est la forme humaine; les aureilles avoient hault enlevées, grandes comme aureilles d'asne , les yeulx hors la teste, fichez sus des os semblables aux talons, sans soucilles, durs comme sont ceux des cancres ; les pieds ronds comme pe- lottes;les braz et les mains tournez en arrière vers les espaules, et cheminoient sus leurs testes, conti- nuellement faisant la roue, cul sus teste, les pieds contremont; et, comme vous sçavez que es cin- gesses semblent leurs petits cinges plus beaulx que chose du monde , Antiphysie louoit et s'efforçoit prouver que la forme de ses enfans plus belle es- toit et advenente que des