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LE KÉMALISME
DEVANT LES ALLIES
OUVRAGE DU MÊME AUTEUR : L'IMBROGLIO MACÉDONIEN - Paris, 1907
(p.- V. stock, êdit.)
MICHEL PAILLARÈS
LE
KÉMALISME
DEVANT LES ALLIÉS
/. EyrRÈH ES SGÈXBDU KÉMALISME LE TRAirÉ DE SÈVRES L'ACCORD D'ANGORA VERS LA PAIX D'ORIENT
ÉDITION DU •• BOSPHORE
CONSTANTINOPLE Péra« 5, rue des Petits-Champs
PARIS 2. rue du Boulol(l"}
1922
AVANT-PROPOS
Il }) a juste vingt-neuf ans, en ce doux et joli mois d'octobre, que je débarquai pour la première fois à Constantinople. A peine avais-je foulé d'un pied timide le sol ottoman, je recevais une de ces brutales leçons de choses qui vous instruisent bien plus et bien mieux que tous les livres sur le caractère et les mœurs d'un peuple.
Je m'étais imaginé que les honnêtes gens en- traient librement en Turquie comme en France, sans avoir à produire une autorisation quelconque. Je croyais que la police et la gendarmerie ne ser- vaient, aux frontières, quà rendre impossible la fuite des filous et des assassins. J'étais donc parti de Marseille n avant comme pièce d'identité que mon livret militaire. Durant toute la traversée j'avais l'âme tranquille et confiante d'un jeune horrime qui na jamais rencontré le mal sur sa route. Heureux âge qui s'enfuit trop vite, comme un beau rêve !
Les vo2}ageurs sont poussés, pressés, bousculés, dans une tempête d'appels et de cris assourdis- sants, vers une sorte de hall sombre et triste oiè des hommes lugubres, coiffés d'un fez rouge et vêtus d'habits noirs, vous arrêtent au passage et vous palpent d'une main indiscrète, vous scrutent jusqu'à l'âme d'un mauvais regard, méfiants, sour-
AV.4N r-l'KUI'()S
twiSt hostiles. Soudain des flots de paroles^ que je ne comprends pas, me frappent au visage. Je suis tout ahuri et tout désemparé. Que me veut-on ? Je cherche autour de moi un appui, le secours d*un interprète. Les grands diables qui m*ont in- terpellé me serrent de plus près ; ils s'agitent, ils s'époumonent, ils vont jusquà me secouer rude- ment les bras. Mais voici quun Arménien catho- lique, avec qui fai voyagé sur le même bateau, aperçoit de loin ma détresse. Il accourt et me demande : « Quy a-t-il donc ? que vous arrive- t-il? » — (( Je ne sais, lui dis-je, ce que me veulent ces gens-là ». L* Arménien s'explique avec les Turcs, en phrases rapides, et j'apprends que je dois produire un passeport et montrer tous les papiers qui sont dans mes bagages. J'exprime ma profonde surprise. Personne ne m*avait prévenu en France que je devais me procurer un laîssez- passer. a Vous avez commis là, m'informe VAt' ménien, une très grave imprudence, car vous pouvez être contraint de retourner à Marseille. Vous auriez ainsi fait un voyage inutile. Mais ici tout s'arrange avec de l'argent. Glissez deux pièces de cent sous entre les griffes de ces deux cerbères, et je crois pouvoir vous affirmer que vous coucherez ce soir en ville. On cherchera tout au plus à fouiller dans votre malle pour s'assurer que vous ne portez pas avec vous des écrits incen- diaires. Sachez que dans ce pa^s il n'y a qu'un homme et une chose qui comptent : le padis-
WANT-PIIOPO»
chah et le baicchich. Respectez Ihomme, donnez la chose^ et toutes les portes s*ouvriront devant vous. )) Je suivis le conseil de cet aimable cicérone qui me paraissait si plein de sagesse et d'expé- rience, et bientôt, en effet, le Sésame que f avais invoqué m'aplanit toutes les difficultés comme par enchantement. On se contente de a visiter » mes bagages. Toutes mes affaires (I) sont palpées, flairées, retournées, comme si elles pouvaient re- celer dans leurs flancs tous les fléaux. Jaquettes, pantalons, chemises, chaussures, chapeaux, rien nest soustrait à la vigilance de ces lynx. Et tout à coup, un cri rauque de triomphe jaillit des poi- trines*policières. — Il y a des papiers ! — Oui, Von a trouvé des livres et des journaux. Et cest aussi dangereux que des bombes, leur entrée en Turquie est rigoureusement interdite. Ils portent dans leurs plis trop d'idées subversives qui peuvent faire sauter Vempire. Que deviendrait l'autorité du sultan, si ses fidèles sujets lisaient le Matin, le Temps, la Lanterne, /'Aurore ? Non, non, que l'on mette Vembargo sur ces feuilles menteuses et irrespectueusss. La griffe de la censure s'est po- sée sur les romans, les revues, les quotidiens. C'est fini, je ne les verrai plus jamais. On a tout ficelé avec des soins infinis, on en fait un paquet m\'sté- rieux sur lequel on trace des signes cabalistiques. Pour montrer leur zèle, les pachas et les te];s qui montent la garde autour du palais font des rafles
(4) Vlmbroglio Macédonien, par l'auteur. P.-V Stock, édit., Paris.
A^NT-I'ROPOS
d' (( imprimés » qui s* amoncellent, à la grande joie d*Abd'Ul-Hamid dont les craintes sont apai- sées. Ces colonnes de papiers lui feront un rem- part contre Vidée. La nuit, il est toujours éveillé, les ];eux rouges, fixés vers VEurope, vers Vinconnu. Toutes les minutes on lui rapporte les découvertes des délateurs, on lui fournit V assurance que les calomnies européennes ne peuvent avoir aucun écho dans Vempire, car les pensées criminelles, agonisent et meurent avant même d*avoir vu le jour. La censure et Vespionnage, ces deux chan- cres qui rongent les chairs de la nation, ferment inexorablement toutes les lèvres. La pensée libé- ratrice ne germera nulle part. Elle sera partout étouffée. Elle ne sortira jamais de Vombre où la tient asservie la terreur. J* adresse donc à mes livres et à mes journaux un adieu éternel, mais sans regret, car j*ai tout lu, j*ai eu le temps de boire le poison qui coulera dans mes veines les idées ré- volutionnaires, la haine du régime hamidien. Que m'importe, si on me les enlève ! Uesseniiel est que je sois libre. Délivré d*un cruel souci, je vois tout en bleu, comme sur la mer Egée. Et je crois pénétrer dans le royaume des Mille et Une Nuits. Hélas ! le désenchantement était tout près, à quelques pas, dans les rues sales qui montent de Galata à Péra. Ce n était partout que de la boue, une boue noire, infecte, épaisse et gluante, qui s'étendait sans fin le long des trottoirs et des murs, souillant de son hideux contact « la plus belle ville
AVANT-l'H«»I'f>»
du monde ». J'apprenais ainsi coup sur coup, en quelques instants, que l'Orient est un mirage. J'ap- prenais aussi par une vue directe des choses quati seuil de l'Empire ottoman se trouvaient en faction, sentinelles vigilantes, le mensonge et la corruption ! J'étais à Constantinople — 1894-1896 — notant une à une les laideurs innombrables du ré- gime hamidien, lorsqu'une rumeur sinistre vola de \ bouche en bouche : (( On massacre les Armé- niens / )) Chacun transmettait cette nouvelle avec mille précautions, en s'entourant d'ombre et de m})stère, car les j;eux et les oreilles de la police secrète étaient partout, jusque dans votre fo^er. Comment douter du crime ? Il s'accomplit par deux fois en une demi-heure sous les fenêtres mêmes de mon appartement. Dans une après-midi voilée d'un brouillard jaune, je vis soudain Jixj( brutes fondre comme des vautours sur un pauvre homme qui s était mis à genoux et, joignant les mains, semblait implorer grâce. Des mains de fer le saisirent comme des harpons et le clouèrent sur place, puis la lame d'un long couteau sillonna ïair et vint trouer le malheureux en pleine poi^ irine. Les bourreaux s'acharnèrent sur la victime pantelante avec une férocité inouie ; ils frappaient à coups redoublés, d'un geste infatigable. Ils étaient totalement absorbés par leur sinistre besogne et, dans leur égarement, ils ne s'apercevaient pas qu'ils ne frappaient plus quune loque.
A peine ces monstres ont-ils essuvé le fer san-
AVA>T l'UOI'OH
glani quun adolescent vient se heurter en courant à leur rage homicide qui nest pas assouvie. Des ca- marades leur crient de loin : (( C'est un Armé- nien ! tuez-le ! » Avoir soif de sang, et en avoir là, sous les lèvres, et du jeune, et du frais, et du pur ! quelle aubaine ! quel régal ! Vite, quon happe ï agneau et quon ï égorge ! C'est ainsi que mourut un enfant de vingt ans, piétiné, tor- turé, déchiré par des êtres à face humaine...
Le spectacle horrible auquel je venais d'assister se répéta dans plusieurs quartiers de la capitale, en pleine rue, aux portes des ambassades et des consulats. Et des milliers de têtes tombèrent, fau- chées au hasard sur l'ordre du commandeur des cro'^ants. Ce n'était pas assez. Il fallut que la pro- vince donnât son lot de martyrs. Et dans tout l'empire ce fut une effro}^able hécatombe d'Armé- niens. Nul n'était épargné. Vieillards, femmes et enfants étaient immolés sans pitié.
Mais que faisait l'Europe devant ces for- faits sans nom? Elle balbutiait de vagues de- mandes de réformes, puis se contentant d'hypothé- tiques promesses elle retombait dans une morne indifférence. Le mirage n'était pas seulement en Orient, où sous les splendeurs du ciel se cachent toutes les misères de la terre, je le découvrais en- core, hélas ! en Occident, dans tous les pa}fs de haute civilisation où sur tous les frontispices flam- boient ces mots magiques : Liberté ! Justice ! Fra- ternité ! mais où l'égoisme le plus sec se couvre du
AVANI-l'Huru»
manteau de l hypocrisie pour cacher sa complicité dans l'assassinat des nations ou des races courbées sous le joug des t})rans.
J'avais encore dans les oreilles les hurlements de douleur que F Arménien supplicié par le sultan rouge avait poussés vers le ciel insensible lorsque te hasard des voyages me fit assister au drames macédonien. Ah ! quel enfer ! Le sang v coulait sans discontinuer, les cadavres s'amoncelaient et les ruines s'i; entassaient à chaque heure du jour et de la nuit. Je fus encore le témoin attristé des turpitudes européennes et des horreurs turques. De Salonique à Monastir et d'Us}(ub à Serres c était la danse des poignards bulgares qu accom- pagnaient les balles des bachi-bouzouks et les couronnes autrichiennes. Les comitadjis, ces libé- rateurs d'esclaves, commettaient les pires atrocités.
Ils éventraient les femmes, ils violaient les vierges, ils brûlaient vifs les enfants, ils torturaient les hommes. Et nous applaudissions à Paris et à Londres ces infâmes tortionnaires. Guillaume, Fer- dinand et Abd-Ul-Hamid se frottaient les îhains, car par ses consuls et ses officiers VEntente défen- dait leurs intérêts et préparaient leur voie. De 1 904 à 1 908 je suivis pas à pas ces étranges réfor-. mateurs qui ne faisaient qu accroître l'anarchie, accumulant les ruines et les deuils. A ma profonde surprise, je vovais les « protecteurs )> des faibles se ranger dans Vombre du côté des bourreaux, je les surprenais en train d'envenimer et d'élargir
AVANT-I'BOI'OS
les plaies du patient qui a)>ait attendu avec une foi si ardente leur bienfaisante intervention.
On sait comment cette tragédie aboutit à la ré- volution jeune-turque. Qu allait-il sortir de cette chaudière quon appelait le Comité Union et Pro- grès? Tous les hommes de cœur, tous les libé- raux Se réjouissaient d^entendre s'écrouler sous les huées universelles un régime infernal qui s'ap- pu})ait sur toutes les fanges et sur tous les crimes. Les plus sceptiques saluaient avec une joie débor- dante cette brillante aurore qui jetait sur Stam- boul, comme des fleurs merveilleuses, des clartés roses... Nous allions voir se dérouler sous nos ijeux éblouis la miraculeuse renaissance de VOrient. Il semblait quune baguette magique eût fait d'une sombre géhenne un Eden enchanteur. Les jour- naux français, anglais et américains nous rappor- taient ce fait incro})able que des imams parcou- raient les rues de Constantinople bras dessus, bras dessous, avec des rabbins et des prêtres grecs et arméniens; ces ennemis de la veille, que Von disait irréconciliables, chantaient en chœur des hymnes à la fraternité universelle. Toutes les races, toutes les religions se confondaient, communiaient dans le même amour. C'était assurément l'événement le i plus considérable de l'Histoire car si l'Islam se \ montrait réellement capable de se hausser jusqu'au niveau des temps modernes, cela pouvait entraî- ner des conséquences incalculables dans les deux hémisphères; l'Asie, l'Afrique pouvaient être bou-
AVANl-l'IlOPOr.
leversées de fond en comble et changer du tout au tout la face des choses en Angleterre et en France. Un bloc gigantesque de trois cent millions de Mu- sulmanst qui ne seraient plus des mineurs incapa- bles de se gouverner^ se dresserait un jour devant la chrétienté pour réclamer le droit de vivre et d'évoluer dans les cadres d'une indépendance ab- solue.
J'allai me rendre compte sur place fm 1908, en 1910, en 1912, et en 1914, des progrès que réalisaient les Osmanlis dans l'ordre matériel et moral sous la haute direction des Enver et des Talaat. Hélas! je m'aperçus dès mes premières enquêtes que l'Europe et l'Amérique avaient été mystifiées. Le sultan rouge^ il est vrai, n'était plus qu'un souvenir, mais au lieu d'un tyran la Tur- quie en avait trois, dix, cent, mille. Les ràias étaient moins protégés que sous les anciens ré- gimes contre les abus et les persécutions. Un an s'était à peine écoulé depuis le retentissant appel des (( héros » de Macédoine qui promettaient de briser toutes les chaînes que des clameurs d'épou- vante s'élevaient des bords du Sarus. 25.000 Ar- méniens étaient égorgés dans la région d'Adana. Dans tout l'empire c'était parmi les opprimés un amer désenchantement. Albanais, Arabes, Armé- niens, Grecs, Juifs, Kurdes, qui avaient tous prêté le plus ferme appui à la Révolution se virent frap- pés d'ostracisme. Ils étaient condamnés à dispa- raître ou à se fondre totalement dans le creuset turc.
AVAXr-I'HOl'OS
Les réformateurs de Salonique entendaient ni- veler le pays de telle sorte quil n'p eût plus sous rautoriié de la Porte que des Turcs. Il nv aurait plus quune église et quun drapeau. On brûlerait jusquà la racine toutes les communautés musulmanes ou non qui, sommées de renier leurs origines, se refuseraient à être turquisées. Uop^ pression du Comité fut à ce point intolérable quelle provoqua des soulèvements en Albanie, au Yémen, dans VAssyr et en Macédoine. Et des peuples que séparaient des fossés infranchissables. Grecs, Serbes et Bulgares, trouvèrent soudain le moyen de s'unir pour chasser les (( barbares » des portes de l'Europe.
On sait comment la Turquie fut battue par la Ligue balkanique et comment elle perdit Monas- tir, LJskub et Salonique. Il ne lui restait plus une seule faute à commettre si elle voulait con- server un reste de vie et d'honneur : mais la folie s'était installée en maîtresse dans les conseils de son gouvernement, et elle suivit aveuglément le Kaiser dans une course vertigineuse...
J'avais dit (1) un jour à Hilmi pacha, qui régnait comme un vice-roi sur les trois vilayets de Roumélie : « Que la clé des Balkans glisse de vos mains engourdies, et la paix du monde sera trou- blée. Ce sera le coup de canon qui cassera toutes les vitres. » Et après un long silence, gravement, en martelant chaque syllabe, Hilmi pacha me répon-
I) Ulmbrog-lio ^[acl'^dot^icn, op. cit. page 3U7.
AV AST-PBOPOS
dit : (( La Turquie se défendra contre ses ennemis quels quils soient jusquau dernier soldat et jusquà la dernière cartouche. Elle versera tout son sang pour conserver un patrimoine qui lui appartient depuis plus de quatre siècles. »
Or, en 1914, la Turquie na pas eu à se défendre, cest elle qui attaqua par un coup de Jar- nac les trois grandes puissances qui lui garantis- saient son intégrité territoriale.
Octobre 1921.
PREMIÈRE PARTIE
L'ENTRÉE EN SCÈNE DU KÉMALISME
1919
I UNE ENQUÊTE AMÉRICAINE
LES ETATS-UNIS ACCEPTERONT-ILS L"N MANDAT SUR LA TURQLTE ?
l' ARMÉNIE SORTIRA-T-ELLE DU TOMBEAU ? ET QUI LA PROTÉGERA ?
De 1892 à 1914, chaque fois que je visitais la Turquie, je n'y rencontrais que le désordre, l'anar- chie et la trahison, et je n'y voyais que des larmes et du sang.
J'eus la curiosité de retourner à Constantinople en 1919, après l'etfroyable cataclysme qui a ébranlé l'univers et oii la France a failli disparaître à jamais. J'étais avide de savoir exactement com- ment s'étaient comportés les Jeunes-Turcs dans le camp des Vandales. Furent-ils dans la bataille des adversaires loyaux comme l'a proclamé le général Gouraud et comme ne cessent de le prétendre Pierre Loti et Claude Farrère, ces admirateurs pas- sionnés du (( bon Turc » ? Claude Farrère me disait un jour sur un bateau des Messageries Mari-
2 I. r. K t: M A L 1 9 yt e d v. v a n t i. k s a i. i. j t s
times qui nous portait doucement vers la Corne d'Or, sur les flots bleus et tranquilles de la mer Egée ; (( J'ai Stamboul dans le sang ! » Quel drame s'était déroulé dans les mystérieuses profon- deurs et sur les plateaux sauvages d'Anatolie ? Quel martyre avaient subi les chrétiens privés de la protection des ambassadeurs et des consuls d'Eu- rope et d'Amérique ?
Je m'étais juré de rester fidèle à la méthode d'in- vestigation que j'avais adoptée autrefois pour sonder le mystère bulgaro-macédonien (I). Au milieu des contradictions et des démentis qui assail- lent de tous côtés le journaliste en terre turque, le plus sûr moyen pour lui de voir clair et de juger sainement des hommes et des choses, est d'étudier, analyser et contrôler sur place et par ses propres moyens, dès que cela lui est possible, tous ces crimes, tous ces attentats, toutes ces horreurs dont la vie quotidienne y est faite comme d'une nourri- ture indispensable... Ce n'est encore et toujours qu'à la lumière brutale mais sincère des faits que je soulèverai un coin du lourd voile qui masque la vérité... Rien ne saurait m'influencer. Je me sou- viens de tous ces agents et de tous ces officiers européens qui avaient été chargés de faire exé- cuter le programme de Muerzteg et que j'avais vus, dans mes indiscrètes promenades, intriguer et manœuvrer sur les rives du Vardar pour assurer
(1) L'Tmhrog'lio Macédonien, op. cil.
LE & i: M A L I S M E II h \ \ \ 1 l. 1 S A L I, I t >> .5
l'apothéose finale de Ferdinand, ce Prussien des Balkans, sur les ruines du serbisme et de l'hellé- nisme. Je me souviens d'avoir écrit quelque part, vers 1907 : (( L'Allemagne n'a pas besoin d'en- voyer des agents en Macédoine, car les représen- tants de l'Angleterre, de la France et de la Russie y font admirablement ses affaires, o Je me sou- viens de n'avoir toujours trouvé que le vide et l'illusion dans les cercles officiels, et je m*abs- tiendrai d'y chercher autre chose que des visas de passeport...
Me voici à Constantinople pour la cinquième fois, dix mois après la conclusion de l'armistice. Les vainqueurs font la loi. Le sultan et le grand vizir ne peuvent esquisser un geste sans l'approba- tion des hauts-commissaires de France, de Grande- Bretagne et d'Italie. Le général Franchet d'Es- perey commande en chef les armées alliées. J'ai la très grande joie de saluer à tous les coins de rue le drapeau tricolore. A chaque pas je croise tantôt un officier, tantôt un soldat de mon pays. J'en suis ravi et j'en suis fier. Cela nous venge un peu des insolentes provocations des Allemands qui accaparaient toute la largeur des trottoirs de Péra, du temps des von der Goltz et des Liman von Sanders.
Les Grecs occupent Smyrne, en vertu d'une dé- cision du Conseil suprême. Et c'est par cette oc- cupation que les Turcs ressentent le plus profon- dément l'humiliation de leur défaite. Etre sous
4 .LE KEMALISME DEVANT LES ALLIES
la botte des puissants de la terre, ils pouvaient ac- cepter ce coup du sort avec une certaine résigna- tion, mais se voir maîtrisés et gouvernés par des faibles, des petits qui la veille encore éteiient leurs esclaves, c'est pour eux le comble de la disgrâce. Quelles sont au juste les pensées et les espé- rances de la population ? Celle-ci se compose des éléments les plus divers et les plus contraires. Il y a les Turcs, les Arméniens, les Grecs, les Juifs, les Européens et les Américains. Les Turcs — entendons par Turcs pour l'instant tous les Mu- sulmans qui vivent sous l'autorité souveraine du sultan, laissant de côté les questions de races et de rites — les Turcs, dis-je, sont accablés sous le poids du malheur. Ils n'ont pas encore compris comment l'invincible Guillaume et l'indomptable Enver ont pu être battus. Ils ne reviennent pas de la foudroyante surprise. Mais ils sont résignés, du moins dans l'immense foule des naïfs. Ils ne songent plus qu'à une chose : trouver un protec- teur. Ils sont persuadés qu'ils ne peuvent respirer sans le secours bienveillant de l'étranger. Et les uns tendent les bras vers l'Angleterre, les autres vers l'Amérique... Personne ne parle de la France si ce n'est dans les milieux chrétiens et juifs. Un grand débat est soulevé dans la presse sur le sta- tut futur de l'empire. Le Conseil suprême a exprimé le désir que les Etats-Unis acceptent un mandat en Turquie, tout au moins la protection de» Arméniens C'est pourquoi une Commission, prési-
LE KÉMAL18ME DEVANT LES ALLIES 5
dée par le Dr Charles Crâne, vient-elle de procéder à une enquête en Syrie et en Palestine. Voici d'après le Temps les manifestations qu'a recueillies cette Commission américaine au cours de son rapide passage à travers la Syrie :
(( A Damas, les Oulémas, qui représentent l'élément le plus favorable au régime de 1 émir Fayçal, ont exprimé les vœux suivants : pas de gouvernement sioniste en Palestine ; pas d'inter- nationalisation de la Palestine; indépendance complète et intégrale de la Syrie; pas d'union au Hedjaz; l'émir Fayçal pour roi; institution d'un gouvernement démocratique, civil, constitutionnel, sur la base de la décentralisation, pour que les droits des minorités soient sauvegardés.
(( Les Oulémas ont reconnu néanmoins la néces- sité d'une aide étrangère, mais ils disent qu'ils ne la solliciteront qu'à la condition d'avoir le droit de la rétribuer et après que leur indépendance complète et intégrale aura été reconnue. Ils de- manderont cette aide à une puissance riche, non endettée, non suspecte de visées colonisatrices. Ainsi qu'il fallait s'y attendre, leur préférence va à l'Amérique ou à son défaut à l'Angleterre, et ils ont ajouté qu'ils refuseraient formellement l'aide de n'importe quelle autre puissance.
(( A Beyrouth, le Conseil municipal a demandé l'intégrité syrienne, l'indépendance sous la prési- dence de l'émir Fayçal, le mandat américain, ou à son défaut le mandat britannique. »
LE KEMALISME DEVANT LES ALLIES
CE QUE DISEM LES TURCS
La Mission américaine est maintenant à Cons- tantinople, et elle prête une oreille attentive à tous > les échos.
Elle pose aux représentants autorisés des partis et des communautés ces trois questions : I ° Quels sont vos vœux ? 2° Au cas oii il serait nécessaire d'établir un mandat, à quoi pays préfé- reriez-vous le confier ? 3 ° Quel est votre point de vue au sujet d'une Arménie, grande ou petite?
Que répondront les Turcs ?
Ahmed Riza bey déclare au Tasfiri Efkiar :
L'on nous a d'abord demandé notre opinion au sujet de la création d'un Etat arménien dans les vHayets orien- taux. N'ayant nullement prévu une telle question, il ne nous était pas possible de parler au nom du Bloc natio- nal que nous représentions. J'ai déclaré en conséquence que je ne pouvais rien dire au nom de ce parti. Par contre, rien ne m'empêchait d'exprimer mes convictions personnelles.
J'ai déclaré que nous souhaitons aux Arméniens une vie heureuse et tranquille à condition que leur pros- périté ne soit pas obtenue à nos dépens...
Sachant que nous étions invités à émettre nos desi- derata au sujet de la souveraineté nationale, non pas promise mais plutôt garantie par les principes de Wil- son, j'ai détaillé par-devant la mission les aspirations de
L i; K É M A L I s M B DEVANT LES A M, 1 I; S J
la nation et de notre groupement. Je me suis applioué à relever en outre que la parole donnée par M. Wilson au sujet des destinées des Turcs n'engage pas unique- ment la personne du président lui-même, mais aussi les Américains qui doivent tenir plus que nous-mêmes à ce que leur promesse soit respectée.
L'cx-ministre de l'Intérieur, Moustapha Arif bey, délé- gué du parti Soulh-ve-Selamel a également rappelé le douzième point de Wilson garantissant le maintien de la souveraineté ottomane sur les territoires habités par une majorité turque.
Pour ce qui est de la délimitation de ces territoires, ajouta Arif bey, si l'on se méfie des statistiques dressées avant-guerre par le gouvernement, l'on n'aura qu'à con- sulter celles qui ont été établies par des auteurs français ou anglais. Les Arméniens ne constituent la majorité absolue de la population en aucun point de la Turquie. L'on ne saurait songer par conséquent à créer une Armé- nie indépendante en territoire turc.
Quel est alors, demanda le docteur Crâne, votre point de vue au sujet d'une Arménie grande ou petite ? Arif bey éluda la question dans les termes suivants :
Sous le gouvernement Union et Progrès, la création de partis en Turquie était impossible. Il n existe aujourd'hui dam le pays par conséquent aucun parti qui incarne exactement la nation. Les opinions qui seront émises devant vous ne sauraient être Vexpression exacte des volontés nationales. Ce que nous dirons, nous ici, n'est que l'avis d'une infime partie de notre groupement. C'est pourquoi, pour pouvoir répondre à la question qui nous est posée nous devrons délibérer en conseil. La réponse que je pourrai faire à l'honorable commission a été déjà donnée depuis longtemps par le douzième point de Wilson. Je ne saurai pour le moment vous en faire d'autre.
(S LE KEMALISME DEVANT LES ALLIES
Le Tarik a demandé au président du parti (( Shoulh-vé-Selamet » Ferid pacha, quels sont les résultats des pourparlers qui se sont pour- suivis entre le parti et la délégation américaine des mandats. En sa qualité d'ancien ministre de la Guerre, Ferid pacha cru devoir faire les déclara- tions suivantes :
L'assistance étrangère ? s*écria-t-il ! ! Fût-elle vain- cue, une nation..., qui s est battue avec honneur, ne saurait accepter Vesclavage ! Si la parole doit être au vainqueur nous n'avons rien à dire, mais puisque les Américains s'adressent à nous, il est tout naturel que nous revendi- quions notre droit à V indépendance, conformément aux principes énoncés par M. Wilson. Si les Européens vou- laient bien se donner la peine de feuilleter l'histoire ! ils verraient que les Turcs ne sont pas, comme ils le sup- posent, des barbares, mais qu'ils forment, au contraire, un peuple respectueux des principes nationaux, conscien- cieux, équitable et hospitalier. L'on doit se rappeler que les légions turques sont entrées jusqu'au cœur de l'Eu- rope et qu'au moment où les ambassadeurs d'Autriche vj- naient se jeter aux pieds de nos padischahs, ceux-ci avaient la magnanimité d'offrir aux patriarches des sceptres dorés et d'accorder aux peuples non-musulmans de larges libertés administratives et confessionnelles.
Une nation qui possède un tel passé ne saurait être ac- cusé de barbarie ni privée de son indépendance. Nous sommes décidés, par conséquent, à consacrer tous nos efforts à la défense de notre liberté. J'ignore si les autres partis partagent nos vues. Je sais seulement qu'il y a quel- ques jours le Milli, l'Ahrar et le Bloc National sem- blaient disposés, dans une certaine mesure, à accepter un mandat.
S'il existe au monde une justice et un droit» noire indé- pendance en tant que nation mérit* qu'on la reconnaisse et qu'on \j réfléchisse.
LE KKMALI8ME DEVANT LES ALLlfcS C^
Ferid pacha a résumé ainsi qu'il suit l'activité actuelle du parti « Soulh-vé-Selcunet » :
Nous travaillons au bien-être général de la Nation. Nous sommes en train d'étudier les moyens qui ont amené l'Europe à son degré actuel de civilisation pour les appli-
3uer chez nous. Les Anglo-Saxons constituent à ce point e vue un excellent modèle de progrès. Je suis tout disposé à ce que nous les prenions pour guides : mais en tout cas que Ion ne nous impose pas une assistance étrangère. Les Turcs ont été habitués de tout temps à vivre libres. Ce serait les paralyser dans l'effort qu'Us tentent sur la voie du progrès.
Abordant ensuite la question arménienne, Ferid pacha déclara :
Nous sommes persuadés qu'il est matériellement impos- sible de créer une Arménie indépendante en territoire ottoman. Nous consentirions tout au plus — et ce en vue de servir les intérêts des deux parties — à un échange réciproque de territoires et de populations et à une légère rectification des frontières en faveur des Arméniens.
L'on pourrait envisager le transfert en Arménie des Arméniens établis en Turquie en échange des musulmans d'Arménie qui viendraient s'installer sur nos terres.
Les délégués américains n'ont pas abordé la question de Gsnstantinople. Toutefois, dans l'éventualité où ils nous auraient interrogés à ce propos, nous avions pré- paré notre réponse. Nous ne sommes ni intransigeants au point de soulever les problèmes de l'Egypte et de Chypre, ni accommodants jusqu'à sacrifier quoi que ce soit de Constantinople ou de l'Anatolie. Nous désirons simplement que Von nous laisse vivre comme nous Ven- tendrons dans notre propre pays et à Vabri de nos fron- tières nationales. Que l'on nous permette de chercher nous-mêmes les remèdes à nos propres maux. Uintema- tionalisation de Constantinople me semble aussi impra- ticable que nuisible.
lO Li: KÉMALISME DEVANT LES ALLIES
Les Etats qui assumeraient l'administration de notre capitale ne tarderaient pas à se brouiller entre eux. De plus une administration collective est toujours sujette à s'affaiblir et à déchoir. L'on ne saurait jamais assurer la tranquillité, le bien-être et la paix parmi la population. Pour ce qui est de la question des Détroits, le déman- tèlement des forts et leur libre accès aux navires de guerre me semblent également inopportuns. A mon avis, les Détroits devraient être mainteaus sous la souveraineté turque.
Djami bey, secrétaire général du Milli Ahrar a fait une profession de foi nationaliste :
Toutefois, précisa-t-il, nous sommes des nationa- listes excessivement modérés. Le rayon d'action que nous nous sommes tracé ne dépasse pas les limites des fron- tières nationales. Nous ne préconisons aucune politique aventureuse. Nous ne sommes point d'avis non plus de gaspiller nos forces dans de vaines luttes intestines. Notre but c'est d'intensifier (?) l'élément turc dans le cadre de nos frontières et d'ouvrir ainsi une ère de paix et de labeur. Voilà, leur dis-je, les buts visés par notre grou- pement. Nous estimons, en outre, qu'il ne serait possible d'entrer en négociation que lorsqu'on aura admis que la Turquie est une et indivisible conformément au douzième point de Wilson.
Pour ce qui est de l'assistance étrangère, nous nous en référons à ce que nous " avons proclamé dans notre manifeste : à savoir quil faut introduire chez nous une administration et une éducation anglo-saxonnes. J'ajou- tai qu'il ne fallait pas oublier que des deux côtés il y a des responsabilités à établir. Notre parti n'admet en Orient que l'assistance d'un Etat capable d'entretenir l'harmonie et la bonne intelligence entre tous les élé- ments en contact.
Safeddine bey, ex-vali de Scodra, parle au nom de VEntenie libérale :
Notre parti, dit-il, n'a pas eu à se préoccuper des
Lit K^. MALIflME DR VANT LES ALLIES II
décisions qui seront prises au sujet de l'Arménie. Ces questions peuvent être résolues à l'amiable ; mais nous ne pouvons donner en ce moment à ce sujet aucune réponse définitive. Je rappelle toutefois que notre parti a toujours flétri l'attitude du comité Union et Progrès à l'égard des Arméniens.
QUELLE FUT LA UKl'ONSE DES GRECS ? CE QUE DISENT LES NON-MUSULMANS
Leur délégation qui avait à sa tête S. B. Mgr Dorothéos, locum tenens, comprenait les métropolites de Césarée, d'Enos et ceux de Ri- zeh et d'Angora, au nom des Grecs de la mer Noire et de la Thrace orientale, M. Emmanue- lidès, au nom de son ancienne circonscription élec- torale de Smyrne, MM. Casanova, Carathéodory et Haralambidis, tous les trois membres du Con- seil laïque du patriarcat œucuménique. Elle dé- clara que Mgr Dorothéos, locum ienens, avait exposé en détail à la Conférence les vœux des Grecs. En conséquence, il n'était pas nécessaire de les préciser à nouveau.
Quant à la seconde question sur le mandat, le locum tenens a répondu que jusqu'à présent les Grecs furent l'objet de bons traitements et de sen- timents d'affection de la part de l'Amérique, de la France et de l'Angleterre. Ils accepteraient donc le mandat de n'importe laquelle de ces trois puissance?.
12 LK KÉMALI8ME DEVANT LES ALLiis
Ensuite furent entendus les représentants des Grecs de la mer Noire et de Smyme. Les pre- miers demandèrent rétablissement d*une républi- que grecque à Trébizonde et les seconds Tan- nexion de Smyme à la Grèce.
Lss Juifs ne se présentent pas devant la mis- sion américaine en un seul groupe. Il y a chez eux deux tendances bien distinctes : celle des conser- vateurs et celle des libéraux. A la première ap- partient le grand rabbinat, à la seconde se ra- mènent sous des modes divers le parti national, les sionistes, et la loge Béné-Bérith.
Le grand rabbin, Nahoum effendi, déclare que les Juifs sont très contents de vivre sous le ré- gime turc ; ils n*ont pas de plainte à formuler car ils n'ont jamais été maltraités dans leurs personnes ni inquiétés dans leurs consciences. S'ils ont, comme tous les peuples, des réformes à réaliser, ils entendent agir conformément aux lois de Tem- pire, en plein accord avec le Gouvernement.
A Paris, Nahoum effendi ira plus loin dans la manifestation de son ardente turcophilie. Il plai- dera chaleureusement la cause de Moustafa Ke- mal.
Le mouvement nationaliste, dit-il au Matin, c'est une réalité. Toute la population turque d'Anatolie est avec lui...
Vous me demandez si ce mouvement est dangereux pour les Alliés et en particulier pour la France qui a le mandat d'agir dans une grande partie de la Syrie, de la
I. E KÉMALISME UEVaNT LES ALLIÉS il)
Cilicie et dans plusieurs vilayets turcs. Eh bien, fran- chement, je crois que non. Voici mes raisons :
Le mouvement nationaliste s'est assagi en devenant quasi officiel. Sous le cabinet de Damad-Ferid, Mous- tafa Kemal était un rebelle. Il est aujourd'hui, à peu de chose près, un collaborateur du gouvernement que pré- side le maréchal Riza pacha. Moustafa Kemal n'est ni un coureur d'aventures, ni un fanatique. Il sait combien est précaire la situation internationale de la Turquie, il ne fera rien pour l'empirer.
Il est fidèle à son souverain, et ne transgresserait jamais ses ordres. Son programme — le programme de toute la Turquie — tient en une formule simple : l'ap- plication intégrale des principes de M. Wilson, c'est- à-dire q|ue les régions ottomanes demeurent ottomanes. Il ne va pas plus loin.
Si quelques mécontents au-abes racontent qu'ils trou- veraient un appui en Moustafa Kemal pour une cam- pagne contre la France et l'Angleterre ne les croyez pas. Ou ils se leurrent, ou ils veulent vous abuser.
II n'y a point de danger du côté des nationalistes turcs, si l'on arrive à trouver un modus vivendi pour les régions purement turques qui leur sont contestées. Et je crois, sans vouloir anticiper sur l'œuvre des diplo- mates, que des arrangements satisfaisants sont possibles dans l'intérêt de tous, car quel est le pays qui veut aujourd'hui entretenir de coûteuses et fortes armées d'oc- cupation en Turquie d'Asie ?
Nous verrons dans la suite que Nahoum etfendi se trompe lorsqu'il affirme que la France n'a rien à craindre de Moustafa Kemal en Cilicie.
M. M. Rousso, président de la Fédération sio- niste, le Dr Caleb, représentant du Comité cen- tral exécutif sioniste de Londres, Niego, prési- dent de la grande loge israélite Béné-Bérith,
14 I K K IC M A L I s M E DEVANT LES A I. I, 1 É S
parlèrent au nom des Juifs libéraux et nationaux. Ils reconnurent, certes, que les Juifs ont joui pai- siblement en Turquie des privilèges qui leur furent octroyés par les sultans. Mais ils ne veulent plus de ces (( miettes de grâce » que l'Etat ottoman con- sidère comme des faveurs insignes. Les temps ont marché. C'est le droit de vivre comme une nation moderne qu'ils revendiquent désormais. Leur com- munauté doit avoir un statut rationnel, démocra- tique et laïque. Bref, dans le cadre de la souve^ raineté ottomane ils auront une sorte d'autonomie qui leur permettra d'évoluer suivant leurs aspira- tions et leurs besoins.
Ils désirent surtout être placés sur le même pied que les autres raïas. Ils demandent que dans les futurs traités de la Porte avec l'Europe on les mentionne, comme les chrétiens, parmi les mino- rités. « Lorsqu'on parle des non-musulmans de Turquie, protestent-ils, on nous oublie toujours. Nous occupons cependant dans l'empire une place importante. Par les services que nous avons ren- dus, par l'œuvre de civilisation que nous avons créée et poursuivie de toutes pièces et par nos seuls moyens nous sommes fondés à demander qu'on nous traite comme des hommes libres. »
Les Arméniens sont représentés par S. B. Mgr Zaven, patriarche, qu'accompagnent le docteur Davidian, président du Conseil national, le locum ienens du patriarcat arménien-catholique, Mgr Seiahian et le chef de la communauté protes-
J. i; K K M A r. I s M r. n r v a n t lis a i. i. i i; ^< I 0
tante, M. Besdjian, professeur. Ils apportent un dossier complet des crimes innombrables dont leur nation a été victime, avant, pendant et après la guerre. Et comme conclusion ils sollicitent l'aide américaine pour que l'Arménie puisse vivre enfin tranquille. Ils ne peuvent exprimer une préférence: les Arméniens sont également reconnaissants en- vers la France, la Grande-Bretagne et les Etats- Unis pour les bienfaits dont ces puissances les ont comblés. Mais puisque le Conseil suprême a mar- qué son désir de voir l'Amérique accepter le man- dat de guider les premiers pas de l'Arménie, ils n'ont plus qu'à exprimer un vœu : c'est que le Con- grès de Washington réponde à leurs espérances.
CE QUE DISENT LES JOURNAUX
Pour être mieux éclairés, les Américains de- mandent à la presse de s'exprimer à son tour en toute franchise, car, disent-ils, (( la presse traduit à nos yeux l'opinion publique, plus siirement que les représentants des associations politiques et re- ligieuses )).
Voici comment s'expriment les journaux turcs :
Le Yéni-Cazcta :
Puisque V Amérique désire la créalion d'une Armé- nie, quelle en accepte le mandat, nous sommes disposés,
s
1 6 T. i: K É M A L I 8 M E P F. V A N T LES ALLIÉS
de notre côté, à faire de notre mieux en vue de faciliter la tâche aux Américains. En revanche nous pourrons exiger ceci de l'Amérique : « Comme compensation à la constitution d'une Arménie que vous avez jugée con- forme au droit et à la justice, appliquez-vous, tout le temps qu'elle sera placée sous votre contrôle, à ce qu'elle s'entende, à ce qu'elle vive en bonne intelligence avec nous et à ce qu'elle ne contracte pas contre notre pays d'alliances offensives. Prenez également sous votre garan- tie le respect des intérêts, des mœurs, du culte et des droits des musulmans d'Arménie.
Puisque la Turquie se soumet au désir de l'Amérique, celle-ci devra de son côté lui accorder son assistance financière, lui garantir la possession de Constantinople et de toute l'Analolie et prendre sa défense auprès de la Conférence de la Paix en demandant l'application inté- grale des principes de Wilson. Elle devra veiller en outre à ce que la part de la dette publique ottomane qui échoit aux territoires qui devront être annexés à l'Arménie soit assumée par le nouvel Etat.
Le T asviri'EikicLT :
Si le mandat ou le protectorat, voire même l'as- sbtance, aboutit à la destruction de notre indépendance nationale et politique, nous ne concevons guère un seul musulman raisonnable pouvant consentir à cela...
Il ne suffit pas de réclamer l'assistance américaine, il importe que l'Amérique aussi consente à nous la prê- ter.
D'après les manifestations faites jusqu'ici par les Américains, ceux-ci, sauf pour l'Arménie, ne veulent assumer aucune charge en Orient. Leur dégoût des af- faires orientales peut être considéré comme une preuve des plus fortes à l'appui du fait que l'assistance améri- caine sera la moins onéreuse pour nous. Une des plus grandes qualités de cette nation consiste à tenir ses engagements...
En outre, iis ont une autre qualité digne d'attirer
I. p. K £ M A M 8 M K DEVANT T. B 8 A I. L I K S 17
notre attention ; c'est leur sollicitude envers les 70.000 musulmans se trouvant dans les îles Philippines.
T'eus ces faits démontrent les avantages qui résulte- ront de l'assistance américaine et nous croyons qu'il est impofsible, en présence de tant de vérités, que notre opi- nion publique n'aîT pas, en majeure partie, des tendances vers elle.
Le Tarifa est contre le mandat, d'où qu'il vienne.
Nous sommes vaincus, dit-il. Mais, est-ce là un fait si rare dans l'histoire pour qu'il faille expérimenter sur nous des sanctions qui n'ont pas frappé d'autres peuples lorsqu'ils se sont trouvés dans notre situation ?
Et le Taril^ affirme que personne n'a le droit de prononcer avec complaisance le mot de man- dat et que seule la nation est appelée à résoudre ce problème.
Ulléri parle du discours prononcé jadis par Diogène sur la place de l'Aghora d'Athènes. Il raconte comment le « Philosophe cynique », qui ne voyait personne s'approcher de lui pour en- tendre ses paroles, eut l'idée de braire comme un âne, d'aboyer comme un chien, en im mot, d'imi- ter les cris de divers animaux. C'est ainsi qu'il réussit à grouper autour de lui la multitude.
Djélal Nouri bey, qui se substitue en l'occur- rence à Diogène afin de se faire entendre, ter- mine son article en exprimant son étonnement pour l'effet particulièrement nocif et anesthésique du stupéfiant absorbé par le peuple : opium, mor- phine, cocaïne ou éther :
« Le Turc, dit-il un peu plus loin, est une matière
l8 LE KÉMALISME TIEVAMT LES ALLIÉS
première des plus précieuses. Il a toutes les capacités et aptitudes voulues. Il n'y a rien qu'il ne puisse faire sous une administration ou une direction.
En continuant sur ce ton, il finit par conclure que
la Turquie a besoin d'une assistance d*ordre admi'
nistratif et économique.
L'Alemdar :
Examinons les périodes durant lesquelles la nation turque a été indépendante. Nous le répétons, cette nation ne l'a jamais été. Un souverain despote ou un vizir san- guinaire ont disposé du pays à leur gré, ils ont égorgé, incendié, détruit et fait tout ce qu'ils ont voulu.
Un Etat de six siècles a été le jouet d'individus tels que Talaat et Enver,
Les révoltes, les troubles, les massacres, les déporta- tions, les bannissements, les guerres avaient commencé à sévir tel qu'un déluge de malheurs. Néanmoins, nous étions indépendants. Personi>e ne se mêlait de notre kief...
Vive l'indépendance !...
De cette indépendance, nous n'en voulons plus. Ceux qui clament aujourd'hui : « Nous voulons l'indépendance, nous n acceptons aucune assistance », sont les mêmes qui ont toléré les coups portés à l'indépendance nationale par un sinistre trio de fauves.
C'est un crime de préparer le terrain, sous le couvert de l'indépendance, à la restauration de l'ancienne admi' nistration abominable. Nous ne l'avions pas dit jusqu'ici, mais aujourd'hui nous sommes contraints de le proclamer.
C'est un crime et le plus grand de provoquer de nou- veaux désastres devant fatalement amener l'effondrement total de l'Etat.
Le Messoulièie :
Protection, mandat ou contrôle. Je ne saurais admettre qu'un homme raisonnable se figure qu'un de ces trois termes restrictifs ne porte atteinte à notre indépendance et à notre souveraineté.
LE E É M A L I S M E II E V A N T LES ALLIÉS 1 9
Admeltons-en le plus faible... le contrôle... Confier V administration du pa})s à différents mandataires, c'est un partage effectif dont la conception même constitue le prélude de conflits qui font dresser les cheveux sur la tête.
Il est impossible que diverses puissances puissent coha- biter d'une façon permanente dans ce pays...
Le gouvernement de Washington possède, sans con- tredit, une parfaite organisation politique, administrative et judiciaire. Si jamais il manifestait le désir de nous prendre sous son égide, notre pays n'aurait qu'à s'en réjouir. Mais pour le moment l'Amérique ne veut même pas entendre parler de cette question. Tant que l'An- gleterre existera avec son merveilleux rouage politique et social, nous ne saurions même pas porter les yeux sur aucun autre pays.
Le Sabah, organe gouvernemental :
Nos partis ressemblent à un édifice sans fondements construit sur du sable et qui se désagrège au hasard. Ils ne sont pas la résultam^e des aspirations du peuple.
La commission américaine sera induite en erreur si elle attache de l'importance à leurs idées et croit ainsi être renseignée sur l'opinion et le sentiment réels de la nation à ce sujet.
Quant à la question de savoir si la Turquie, ainsi que le prétendent les Européens, a besoin réellement d*un mandat, nous n hésiterons pas à répondre : non.
Mais si les puissances ententistes insistent pour placer la Turquie sous le mandat administratif d'un Etat étran- ger pour un temps déterminé, lequel devrons-nous choi- sir ? Voilà où réside le point vital de la question, car une fausse ligne de conduite pourrait ouvrir la porte à une nouvelle suite de malheurs.
Et d'abord, nous ne saurions admettre la pluralité des mandats... D'autre part, le mandat ne doit viser que Constantinople, exclusivement...
Supposons pourtant que l'Amérique soit chargée d'as- surer le mandat administratif sur toute la Turquie,
20 LE KEMALISME DEVANT LES ALLIES
pourra-t-elle nous protéger et nous préserver des attaques éventuelles des grands et des petits Etats qui nous entou- rent ? Va-t-elle nous envoyer des armées ? Ce serait une folie que d'y croire. ...Pour se charger d'une pareille tâche, elle devrait avoir en Orient un intérêt politique nécessitant le maintien de l'intégrité de la Turquie, alors que les intérêts de l'Amérique n'y ont qu'un caractère économique.
Nous voyons, suivant les événements qui se déroulent en Russie, que celle-ci tend aujourd'hui à se redresser, à se ranimer. Ceux qui s'emploient à cette tâche sont malheureusement les hommes d'Etat qui nourrissent des aspirations panslavistes. Or, celles-ci sont connues chez nous. Ces hommes d'Etat ont l'audace et le courage d'exposer par des mémoires à la conférence leurs visées sur Constantinople.
Dans le cas où le désarmement nous sera imposé comme une des conditions de paix, sera-ce l'Amérique qui nous préservera des attaques armées de la Russie ? Sera-ce la Ligue des Nations qui assurera notre inté- grité territoriale et notre entité ethnique et politique ? Mais cette institution est encore à l'état embryonnaire el n'a pu jusqu'ici prouver sa vitalité. Même les hommes d'Etat français qui se sont évertués nuit et jour à la codifier ont cru devoir s'assurer le concours militaire de l'Angleterre et de l'Amérique en cas d'une agression éventuelle de la part de l'Allemagne.
N'étant pas d'ailleurs admis officiellement dans son giron, nous ne saurions prétendre que la Ligue con- tracte aucun engagement pour garantir notre intégrité... Donc, en présence d'attaques éventuelles, quelle assis- tance allons-nous requérir ? Celle de l'Amérique ? Peine perdue. Cette puissance n'enverra pas un seul de ses soldats pour nous défendre...
Le Sabah expose un autre jour les raisons qui l'incitent à désirer le mandat anglais. Après avoir repoussé l'Amérique, l'organe gouvernemental!
LE né.MALISME DEVANT LES At>LIB9 21
trace les grandes lignes de la politique anglaise à travers les siècles et durant les cent dernières an- nées. La seule puissance capable d'endiguer les flots envahisseurs russes serait l'Angleterre qui sui- vrait avec une sagacité, une lucidité et un sang- froid admirables, la politique impérialiste russe.
C'est la seule puissance, continue le Sabah, dont la politique n'a pas varié depuis des siècles, et qui a sub- jugué le destin pour l'asservir à son point de vue et à ses intérêts.
Relevant le rôle de la Grande-Bretagne en temps que puissance islamique, la feuille de Stamboul estime que la Turquie pourrait recouvrer ses forces sous l'égide formi- dable de l'Angleterre dont la politique de liberté et de droiture est unanimement appréciée des millions de mu- sulmans qui vivent heureux à l'ombre de 1* « Union Jack ».
Le Péyam, sous la signature d'Ali Kemal bey, ancien ministre, gouvernemental :
Oui, si les autres ne l'avouent pas, nous, nous l'avouons : nous avons commis beaucoup de fautes depuis des siècles. Par exemple, notre capacité de conquérants était aussi large que notre capacité d'administrateurs était étroite. Pour notre bon plaisir nous conquérions des pays et nous y restions sans pouvoir arriver à les administrer. Ce défaut nous est resté pendant des siècles. On n'a pas pu s'en corriger. Ainsi qu'un grand Français l'a dit au sein de l'Académie fran- çaise et au sujet de l'Algérie : « Pour un peuple, ce n'est pas la conquête d'un pays qui fait honneur, mais bien la bonne administration dont il le dote » et d'autre part, c'est la condition première du maintien de la souveraineté dans ce pays.
Il y avait peut-être de dures paroles dans la réponse donnée à nos délégués ; mais nous ne pourrons pas nier qu'il est vrai que nous n'avons pu arriver à nous concilier
22 hK KL M A L 1 S .M 11 U li V A N T I> K S A 1. L 1 1. S
la sympathie des peuples que nous avons eus sous notre ad- ministration.
Nous n'avons pas su les rendre heureux. Nous n'avons pas non plus procuré le bien-être à notre peuple. Pour- quoi ? Ce n'est pas le moment d'approfondir ce point, d'autant plus que cela n'aurait plus de valeur désormais...
Mais si nous. Turcs, nous voulons conserver notre indépendance sur les territoires turcs là où nous formons la majorité, n'aurons-nous pas formulé une demande rai- sonnable, légitime et équitable ? Nous consentons à ce que la Société des Nations guide notre gouvernement et notre souveraineté dans la voie de la civilisation, sans faire de brèches dans notre existence et dans nos tradi- tions. Voilà comment nous entendons cette assistance ci- vilisatrice, quelle que soit sa dénomination, mandat, as- s'islance ou tutelle. Il est également de notre droit irrécu- sable d'accepter un seul Etat pour cette mission civili- satrice.
Quel pourrait être cet Etat ? Certains de nos jour- naux, de nos hommes d'Etat et de nos partis ont fait con- naître leurs opinions sous ce rapport. Trois grandes puis- sances étaient désignées : l'Amérique, l'Angleterre et la France. Quant à nous, nous estimons que nous devons tout d'abord attendre que les puissances précisent, au Congrès de la Paix, leurs intentions relatives à nos desti- nées, qu'elles nous fassent connaître nos limites fixes. Après quoi, lorsque la question de l'assistance dite du mandat pour notre Etat sera mise sur le tapis, l'on aura recours à notre nation pour savoir laquelle des trois puis- sances précitées nous conviendrait.
Il y a certaines rumeurs d'après lesquelles l'Amérique accepterait certains mandats en Orient. Mais je crois qu'une pareille assistance ne répond pas à nos besoins et à nos aspirations.
h^Iléri, sous la signature de Djélal Nouri :
...Nos compatriotes au cœur pur doivent savoir qu'il serait vain d'essayer de comprendre rapidement la poli- tique anglaise. L'âme anglo-saxonne est une énigme. On
L I. k t M A 1. I s .M I. iJ L. V A N 1 I. 1 ^ A I, L 1 K -^ 23
peut — et l'histoire nous en fournit plusieurs exemples — faire des déductions sur les idées et les convictions de toute nation et de tout peuple. Il y a certains peuples, au tempérament exubérant, qui ne peuvent se maîtriser et qui épanchent ce qu'ils ont dans leur for intérieur. Il y a certains politiciens qui ne peuvent pas réussir à dissi- muler leur but.
Oui ! L'Angleterre est une énigme. La tendance po- litique la dernière à être connue est celle de l'Angleterre. Chacun parle, tout le monde se livre aux discussions, aux conversations, aux disputes et aux querelles : l'Anglais conserve son sang-froid, déplie son journal, dissimule son visage derrière la feuille et se met à lire. Et, quand per- sonne n*a plus rien à dire, l'Anglais devient tout à coup orateur et c'est ainsi qu'il arrive à dire le dernier mot. La parole de l'Anglais ressemble à une arme ; il ne s'en sert qu'en cas de besoin... Par conséquent il n'est que trop juste d'accorder une importance toute particu- lière à toute parole prononcée par un Anglais dans un langage officiel. Le Premier britannique, M. Lloyd George, a dit, dans un discours dont le texte ne nous est pas encore parvenu, qu' « aucune question n'intéresse l'Angleterre au même point que celle de la Turquie et que Vctvenif de la Grande-Bretagne est lié à la solution de la question turque ». Ces paroles sont d'une impor- tance exceptionnelle. Le Premier anglais n'est pas un président du Conseil ayant l'habitude de parler sans qu'il y ait nécessité. Toute parole est, avant d'être prononcée, pesée jusqu'au centième de milligramme. Nous dédui- sons certaines choses des paroles de M. Lloyd George :
1° Tout d'abord en disant « la Turquie », l'Angle- terre vise notre unité. Si notre intégrité avait été altérée de n'importe quelle façon il n'aurait pas été question de « La question de la Turquie » ;
2° La Grande-Bretagne, en déclarant que son avenir est lié à la solution de la question turque, veut faire com- prendre au concert des puissances qu'elle est plus inté- ressée qu'elles à cette solution et que la Turquie cons- titue pour elle une question de vie ou de mort ;
24 '' i; k Km A LIS. ME DEVANT LES ALLIES
3° Le Sénat américain sait fort bien que les questions orientales ne peuvent être résolues sans l'Angleterre. Et même si, dans le Nouveau Monde, on dresse un pro- gramme de quatorze articles au sujet de la Turquie, ce programme finira toujours par être compatible avec les convictions de l'Angleterre.
Quel est maintenant le point de vue anglais ? Je l'ignore. Il se peut même que, jusqu'à présent, le cabinet de Saint-James ne se soit pas encore prononcé, car les Anglais ne sont pas pressés. Leur politique suit un cou- rant général et naturel.
L'auteur termine en disant que les Turcs de- vraient savoir mettre à profit la conviction anglaise au sujet de la Turquie et assurer leur unité en s'ef- forçant de maintenir leur intégrité.
Le Terdjumani-Hakikcit :
Nous ne parvenons pas, à vrai dire, à comprendre la mentalité de certains de nos confrères tendant à se mon- trer partisans du mandat de tel ou tel Etat ; car ad- mettre un pareil mandat n'équivaudrait pas à autre chose qu'à dire adieu à l'indépendance. Nous considérons comme très navrant qu'il soit réclamé par un groupe d'in- tellectuels.
En outre, l'article 1 2 des principes wilsoniens ne stipule aucune clause concernant le mandat de tel Etat sur la Turquie.
L'Istikal devise sur les mois mandat, "tutelle, etc. et termine en souhaitant que le système qui sera adopté comporte le moins d'atteintes à l'indépen- dance et à l'existence de la Turquie.
Le Zéman rejette le mandat, quel qu'il soit, et demande simplement la reconnaissance entière et indivisible de la souveraineté turque.
Certes, poursuit le rédacteur turc, nous avons besoin
Le KE.MAL18ME U li V A N T LES ALLIES 2D
d'une aide. L'Anatol e aussi en est convaincue. Mais nous préférons la liberté à l'esclavage, et plutôt que d'accepter nous-mêmes et de gaîté de coeur le collier — car ça pour- rait en être un — nous posons nos conditions.
Il m'a paru qu'il n'était pas inutile de repro- duire ces larges extraits de la presse ottomane ; en France, on ne lit jamais les journaux de Stamboul et il est bien difficile dans ces conditions d'y por- ter un jugement sérieux sur les événements de Tur- quie.
Mais quelles sont les vues de la Sublime-Porte? Djemil pacha, préfet de la ville, reflète sans nul doute la pensée gouvernementale. Or, voici la dé- claration qu'il a faite au docteur Crâne :
Le pa\fs condamne la politique du sultan déchu et des Jeunes-Turcs et aspire à une ère de progrès et de réformes. Le pays est décidé à avoir recours à la civili- sailon et au progrès européens, et à cet effet il a besoin de Vaide morale d'une grande puissance, telle que VAn- glcterre, ou encore V Amérique...
LES JEUNES TURCS NE VEULENT D AUCUNE IMMIXTION ÉTRANGÈRE
Amsi, à ne s'en rapporter qu'aux discours qu'elle vient d'entendre et aux articles qu'elle vient de lire, il est impossible à la Mission américaine de formu- ler des conclueions nettes et précises. Pourtant il me suffit d'interroger les uns et les autres, loin de tout apparat et de tout bruit, pour découvrir en
20 LE kémaLisme Devant les alliés
quelques jours qu'il y a deux courants bien dis- tincts dans les milieux musulmans.
Les Jeunes-Turcs ne veulent d'aucune immix- tion étrangère. Ils sont décidés à réclamer l'indé- pendance totale, absolue de l'empire. Et déjà ils écoutent avec des tressaillements de joie les ap- pels patriotiques qui viennent du fond de l'Ana- tolie... Moustafa Kemal est là-bas, préparant avec une farouche obstination le Mouvement national.
A la rigueur ils accepteraient i'aide financière de l'Amérique. Que celle-ci apporte des dollars, oui ! Mais un contrôle, non !
Les Vîeux-Turcs, eux, ne souhaitent qu'une chose, c'est que le fameur Comité, l'Odjak, qui a déchaîné sur le pays tous les fléaux, disparaisse à jamais. Et comme ils se sentent incapables de venir à bout, par leurs propres moyens, de leurs terribles adversaires politiques, dont l'organisa- tion et la puissance sont restées intactes dans le cataclysme universel, ils réclament à cor et à cri le secours de l'Angleterre... Quant au peuple, in- capable d'avoir une idée ou une initiative, il se tait, courbé sous des siècles et des siècles de mi- sères... Quel est le pacha, quel est le bey ou l'ef- fendi qui s'intéressent à l'avenir de cette pauvre bête humaine ? Les politiciens se disputent le pou- voir pour les jouissances ou les profits qu'il donne, aucun ne s'inquiète des besoins de la masse...
Un fait à noter : pas une voix ne s'est élevée dans les partis, dans les journeaux turcs pour solli-
LE Ké. M A LIS M S DEVANT LES ALLIES 2"]
citer notre protection. C'est un silence de mort qui pèse sur le nom français. Qui s'imaginerait ici que Joffre et Foch sont les vainqueurs de la plus grande guerre de l'Histoire ? Et qui se douterait de l'exis- tence de ces « liens d'une amitié traditionnelle » qui unissent la Turquie à la France ?
Je constate que <( nos amis » de Stamboul se sont tous évanouis. Ils n'ont de sourires, chez les conservateurs, que pour l'Angleterre et, chez les révolutionnaires, que pour l'Allemagne. Et ceux- ci sont l'écrasante majorité... Pour trouver des francophiles il faut les chercher dans les foyers arméniens, grecs ou juifs...
Quoi qu'il en soit des conclusions de la Mission américaine, je partage entièrement l'opinion de mon excellent confrère M. Le Gofî, directeur du journal français le Stamboul, qui rappelle fort à propos la doctrine de Monroë :
En raison, dit-il, de l'inévitable évolution vers la for- mule du temps de paix, les doctrines d'avant-guerre reprennent leurs droits. Et c'est ainsi qu'aux Etats-Unis un très fort courant se dessine en faveur du retour à la théorie diplomatique de non-intervention dans l'ancien monde, dans la mesure du moins où elle serait appli- cable. En ce qui concerne spécialement la question de savoir si l'Amérique acceptera ou non des mandats en Europe et en Asie, le Congrès seul en décidera. Or, d'après les plus récentes nouvelles, il ne semble pas que le principe même de l'acceptation y rencontre une très grande faveur. Aussi croyons-nous inutile de discuter ici une question qui ne se posera peut-être pas.
Oui, M. Le Goff avait raison de rester scep-
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tique sur l'établissement d'un mandat américain en Turquie. On sait, en effet, que le Congrès de Washington a refusé nettement de prendre une part de responsabilité quelconque dans les affaires qui regardent l'Europe... Mais alors que devien- dront les Arméniens? Qui se chargera de leur protection ?
Déjà, le Memléket ricane. Ce journal turc pose cette question qui est une insulte au malheur: <( On projette de créer une Arménie dans nos provinces orientales, on veut donc constituer une République des Morts ? » Et le Tarik de s'écrier: <( Les frontières arméniennes, c'est le cadet de nos soucis! )) Il est de toute évidence que les Jeunes- Turcs relèvent la tête. Ils ne parlent plus en vain- cus. Ils se croient toujours les maîtres du pays en dépit de leur défaite militaire et cela malgré la présence des soldats et des marins alliés dans les Dardanelles et sui les rives du Bosphore. Cette pensée n'a pas varié depuis 1 908 : elle vise à chas- ser tous les chrétiens des positions qu'ils occupent dans le proche Orient et à créer un Etat pure- ment turc qui prendra la tête d'un empire toura- nien, base et support d'une vaste Confédération panislamique.
Pendant que Talaat travaille à Berlin et à Mos- cou, Enver et Djemal préparent leurs batteries au Caucase. Et Moustafa Kemal organise la révolte de l'Anatolie. Il est vrai que la Porte lance des mandats d'arrêt contre ce remuant pacha et son
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complice Reouf bey, mais il ne se rencontrera au- cun gendarme pour mettre la main au collet (( des rebelles ». Ainsi que l'écrit VOrieni Nervs, ces mandats d'arrêt ressemblent fort à ceux qui visent Lénine et Trotzki, on ignore qui va les exécuter. Et si d'aventure l'autorité parvient à mettre sous les verrous Halil pacha, oncle d'Enver, et Hut- chuk-Talaat, pour bien montrer sans doute à MM. les hauts-commissaires son désir de châtier les coupables de la guerre, on apprend bientôt que ceux-ci ont pu s'évader de prison et qu'ils échap- pent à toutes les recherches de la police.
Aucune nouveauté, écrit La Renaissance, car l'on n'est plus à compter les évasions des écumeurs et des gens du Comité que les divers cabinets qui se sont succédé à la Sublime-Porte avaient, après d'infinies hésitations, pris le parti de faire incarcérer. Dans le tas des criminels innombrables, quelques arrestations ; sur ces arrestations, plusieurs fuites ; des ordonnances de non-lieu et autres circonstances reculent indéfiniment l'heure de la justice. Ainsi se révèle l'œuvre de Thémis dans ce pays irréel à force d'originalités.
Le Djagadamart jette un cri d'alarme.
Il est on ne peut plus clair, écrit-il, que nos ennemis déploient une grande activité et que ce zèle est fortifié non seulement par l'appui du gouvernement mais encore par la large et effective participation de la population. Ces mouvements populaires et militaires visent deux buts :
1 ° En profitant de l'incertitude générale et des tergi- versations des alVés, former un front contre l'Entête et chercher à réaliser le projet pantouranien qui est choyé actuellement par tous les musulmans en général dans le but de fonder un grand Etat tourauîien, sous l'égide de la Turquie, capable d'imposer son existence à l'Occi- dent ;
30 H: K K M A L 1 s M K D K V A N T LES ALLIÉS
2" Et, dans le cas où ce projet avorterait, on s'effor- cerait d'entraver la formation de l'Arménie unie.
Deux camps se trouvent donc en présence l'un de l'autre, l'Arménie, avec une armée minime et des res- sources on ne peut plus restreintes et la Turquie avec l'Azerbéidjan qui, eux, sont appuyés par de larges couches populaires et par des forces militaires impor- tantes.
C^esl la lullc suprême pour la vie ou la mort qui se prépare à moins que des interventions extérieures et éner- giques ne viennent contrecarrer ces plans funestes. Mais, sans attendre le secours de l'étranger, il faut que, devant le danger, le peuple arménien prenne en main lui-même ses destinées et fasse le suprême sacrifice pour consolider sa situation critique.
Et le journal turc UAlemdar qui est sinon l'or- gane, du moins l'écho du palais, précise la gravité du danger :
Il existe, dit-il, duns ce pays, une maladie beaucoup plus grave, plus redoutable et plus dévastatrice que les épidémies. Si nous voulons sauver de la mort les enfants de notre patrie, nous devons tout d'abord terrasser la maladie dont il s'agit : cette maladie, c'est l'unionisme, qui agit plus vite encore que la phtisie galopante.
Il serait donc préférable de constituer une commission pour lutter contre l'unionisme plutôt que contre la tuber- culose.
Les diverses manifestations de ce fléau morbide sont : le turquismc et le touranisme. Que le Très Haut en pré- serve tous les pays ! Amen ! Car il ne nous reste plus qu'à prier...
La circulaire publiée par le gouvernement au sujet de l'arrestation de Moustafa Kemal pacha et de Reouf bey, par suite de leurs instigations et excitations à la révolte, est de nature à constituer la question la plus importante du jour.
Donc, les alliés sont prévenus : un général au-
I. R KKMALISME DKVANT LES ALLIÉS 3l
dacieux va se dresser conlre eux pour entraver l'œu- vre de la victoire. Et, détail qui ne peut manquer d'attirer leur attention, Moustafa Kemal va s'ap- puyer sur Lénine. C'est l'alliance de Bresl-Li- tovsk qui se continue, narguant les hauts-commis- saires, les généraux et les amiraux de l'Entente.
Il est curieux de voir ce que celle-ci entrepren- dra pour déjouer le plan turco-russe... Va-t-elle rester les bras croisés, sûre de sa force et de son prestige ? Va-t-elle prendre des mesures énergi- ques pour couper la mauvaise herbe à sa racine?
Des informations puisées aux sources les plus diverses aboutissent toutes au même refrain : (( Le Turc affirme quil ria pas été battu. S*il accepta rarmistice cest que le programme de M. JVilson lui donnait toutes satisfactions. » Bien plus, on a fait croire au paysan d'Anatolie que l'Allemagne et la Turquie ont écrasé les alliés.
Les problèmes qui se posent me paraissent d'un tel intérêt, le drame qui se déroule me passionne à ce point que je décide de m'installer pour un long séjour à Constantinople, et je prie mon ai- mable compatriote, M. Bert, de me céder le titre du journal Le Bosphore dont je fais un quotidien indépendant, sous l'égide du drapeau français. Pour bien marquer mes intentions, je prends pour guide et pour enseigne ces rudes et fières paroles de Paul-Louis Courier : « Laissez-vous blâmer, condamner, emprisonner, laissez-vous pendre, mais publiez votre pensée... »
I. E KEMALI8ME DEVANT LES ALLIES II
DEVANT LE CONSEIL SUPREME
Lt l'LAlDOYER TURC
Où en est exactement la question turque devant le Conseil suprême, lorsque je prends (1) la di- rection du Bosphore ? Un armistice a été signé avec la Porte le 30 octobre 1918, mais la paix semble encore lointaine. Après bien des démarches officieuses commencées au mois d'avril, la Turquie fut invitée à faire connaître son point de vue aux alliés. C'est pourquoi une délégation, que présidait Damad Ferid pacha, et qu'avait emmené le cuirassé français Démocratie, débarquait-elle à Paris le 1 1 juin 1919. Introduite au Quai d'Orsay auprès de la Conférence elle faisait la déclaration sui- vante :
Messieurs,
Je n'aurais pas l'audace de me présenter devant la Haute assemblée, si je croyais que le peuple ottoman ait encouru, dans une guerre qui mit à feu et à sang l'Eu- \ rope et l'Asie, une part quelconque de responsabilités. J
Je m'excuse tout d'abord du développement que je donnerai à mon exposé ; je défends, en effet, aujour- d'hui, devant l'opinion publique universelle et devant l'histoire, une cause bien compliquée et bien mal connue.
(!) 22 octobre 1919.
34 I-K KÉMALISME DEVANT LLS ALLIES
Au cours de la guerre, presque tout le monde civi- lisé s'est ému au récit des crimes que les Turcs auraient commis. Loin de moi la pensée de travestir ces forfaits qui sont de nature à faire pour toujours tressaillir d'hor- reur la conscience humaine. Je chercherai encore moins d atténuer le degré de culpabilité des auteurs du grand drame. Le but que je me propose est de montrer au monde, avec des preuves à Vappui, quels sont les véri- tables auteurs responsables de ces crimes épouvantables.
Nous ne nous faisons pas d'illusion sur l'étendue du xiécontentement qui nous entoure. Nous sommes parfai- tement convaincus qu'une foule de malheureux événe- ments lont apparaître la Turquie sous un mauvais jour. Mais la vérité, une fois mise en évidence, empêchera le /honde civilisé et la postérité d'émettre un jugement injuste à notre égard.
La responsabilité de la guerre en Orient, entreprise à l'insu du souverain et du peuple ottomans, dans la mer Noire, par un vaisseau allemand, commandé par un amiral allemand, retombe entièrement sur les signataires des traités secrets inconnus du peuple ottoman autant que des chancelleries européennes. Ces pactes furent conclus entre le gouvernement du kaiser et les chefs du Comité révolutionnaire qui, au début de 1913, s'étaient emparés du pouvoir par un coup d'Etat. J'en atteste les dépêches officielles échangées entre les représentants de la France et de la Grande-Bretagne et leurs gouvernements respec- tifs, pendant les trois mois qui précédèrent l'ouverture des hostilités entre la Turquie et l'Empire des Tsars.
Une fois la guerre déclarée, l'éternelle convoitise russe à l'égard de Constantinole fut habilement représentée au peuple turc comme un danger imminent... Nos archives sont d'ailleurs librement ouvertes à une enquête qui per- mettrait de confirmer pleinement les déclarations que j'ai l'honneur de soumettre à la Haute Assemblée.
Au sujet des autres événements tragiques, je me per- mettrai de répéter ici ce que j'ai maintes fois déclaré devant le Sénat ottoman. La Turquie déplore le meurtre d'un grand nombre de ses conationaux chrétiens, autant
3d
que le meurtre de musulmans proprement dits. En effet, non contents des crimes perpétrés contre les chrétiens, le Comité Union et Progrès voua à la mort, par tous les moyens, trois millions de musulmans.
Quelques centaines de mille de ces malheureux, chas- sés de leurs foyers, errent encore aujourd'hui au centre de l'Asie Mineure, sans gîte, sans aucun secours d'exis- tence. EX s'ils retournaient dans leurs provinces, ils se trouveraient aussi dépourvus, car un grand nombre de villes et de villages musulmans et chrétiens ont été détruits et ruinés à dessein. L'Asie Mineure, aujourd'hui, n'est qu'une vaste ruine. Et malgré sa vigilance, le nou- 1 gouvernement n'a pu atténuer encore les effets istreux du cataclysme. Il sera toujours facile de con- firmer ce que j'avance par une enquête faite sur les lieux mêmes. Ce qu'il faut écarter, c'est l'hypHithèse d'un conflit de races et l'explosion du fanatisme religieux. D'ailleurs le peuple turc, à une époque où la violence pouvait avantageusement lutter contre le droit, a su res- pecter la vie, l'honneur, les sentiments sacrés des nations chrétiennes soumises à la loi. Il serait plus équitable de juger la nation ottomane par l'ensemble de sa longue histoire et non pas par une période des plus désavan- tageuses pour elle. Peu importent les noms, les principes et les procédés des révolutionnaires russes et turcs ; ce sont les mêmes instincts qui les conduisent ; détruire la société pour s'emparer de ses débris, en supprimer les membres, pour se rendre maîtres de leurs biens. L'Eu- rope et l'Amérique cherchent, par d'énormes sacrifices, à délivrer les peuples slaves dont l'attitude apparente, à l'égard de l'Entente, ne diffère guère actuellement de celle des Turcs, réduits au silence, paralysés comme ils l'ont été les uns et les autres par une tyrannie inouïe. Les Turcs qui se sont ainsi trouvés sous la domination du comité, dans la même situation que les Russes sous celle des terroristes, méritent, de la part des dirigeants des grandes nations, maîtresses des destinées du monde, la même aide humanitaire et bienveillante.
La vérité commence depuis quelque temps à pénétrer dans l'opinion publique européenne. Le grand procès des
3G LE KÉiMALISME DEVANT LES ALLIES
unionistes, à Constantinople, a montré les responsabilités des chefs du comité qui, tous, occupèrent les plus hautes fonctions de l'Etat, en ce qui concerne la guerre et les événements tragiques de l'Orient ; c'est la réhabilitation de la nation ottomane.
Ainsi réhabilitée devant le monde civilisé, notre mis- sion sera dorénavant de nous appliquer à une culture économique et intellectuelle mtense, pour devenir de cette façon un facteur utile dans la Société des Nations.
Le peuple ottoman souhaite qu'enfin le chaos existant, favorisé par cet état anormal des choses qui n'est ni la guerre ni la paix, fasse place à l'ordre et souhaite aussi voir la fin de l'occupation continuelle de ses territoires, malgré l'armistice. Cette occupation a donné, en effet, à Smyrne, libre cours aux excès les plus déplorables com- mis au détriment de la population musulmane sans défense. Il souhaite aussi ardemment que l'on main- tienne sur la base du statu quo anle bellum l'intégrité de l'Empire ottoman qui depuis 40 ans a été réduit à son extrême limite. Ils désirent enfin qu'on accorde en Thrace, au nord et à l'ouest d'Andrinople, où les musul- mans ont une majorité écrasante, une ligne de frontière qui rendra possible la défense d'Andrinople et de Cons- tantinople.
Ce que nous demandons là est d'ailleurs en parfaite conformité avec les principes du président Wilson, prin- cipes au nom desquels nous avons demandé Varmisiice, convaincus qu'ils seraient indistinctement appliqués dans l'intérêt de la paix du monde. D'autre part, un nouveau morcellement de l'Empire ottoman bouleverserait l'équi- libre de l'Orient.
Les chaînes du Taurus ne sont par ailleurs une ligne de démarcation géologique. Les contrées situées au delà de ces montagnes, de la Méditerranée à la mer d'Arabie, sont, quoiqu'on y parle une langue différente de la langue turque, indissolublement liées à Constantinople par des sentiments plus profonds que le principe de la nationalité. En deçà et au delà du Taurus, le même idéal, la même pensée, les mêmes intérêts moraux et matériels unissent les habitants. Ils forment un bloc compact dont la désa-
I. F. K K M A L I S M K DEVANT LES ALMÉS 37
grégation nuirait au calme et à la paix de l'Orient. Même un plébiscite ne résoudrait pas la question, car il s'agit de l'intérêt suprême de plus de 300.000 millions de musulmans, ce qui constitue une fraction importante de la totalité du genre humain.
La conscience mondiale ne peut approuver que des conditions de paix conformes au droit, aux aspirations des peuples et à la justice immanente.
Ce plaidoyer, non dépourvu d'éloquence, fut écouté avec la plus bienveillante attention. Par certains côtés il était assez habile, car il condam- nait sans appel (( ces forfaits qui sont de nature à faire pour toujours tressaillir d'horreur la con- science humaine ». Les Jeunes-Turcs étaient cloués au pilori par un homme qui parlait à la fois au nom du pays et au nom du sultan. C'était don- ner aux Alliés une satisfaction morale d'un très haut prix. Et c'était venger dans une certaine me- sure la mémoire des victimes de Talaat, d'Enver et de Djemal. Pourquoi le grand vizir ne se bor- na-t-il pas à défendre l'honneur national et pour- quoi surtout crut-il devoir annoncer qu'il aurait à faire un autre exposé qui était en préparation ? Il y eut, en effet, un second mémorandum dont voici le texte :
Bien que la situation politique et économique de l'Em- pire ottoman et ses anciennes relations d'amitié avec les puissances occidentales eussent dû engager la Turquie à conserver une neutralité bienveillante, certaines tristes circonstances l'ont entraînée dans cette guerre fatale, en dépit de ropposiiion manifeste de la nation. Nous croyons inutile de rép)éter ici dans tous leurs détails les événe- ments qui se sont déroulés au cours des quatre années
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de guerre. La population musulmane eut à souffrir autant que les non-musnlmans des crimes qui ont été perpétrés.
Par sa grande histoire et son glorieux et honorable passé la Turquie a fait preuve de force et de capacité non seulement dans le domaine militaire mais encore dans le domaine intellectuel et scientifique. En un mot, le fait que les Ottomans ont réussi à fonder un Empire immense est une preuve de leur capacité politique.
Contrairement à ce que prétendent les petites puis- sances orientales intéressées à son démembrement et à sa ruine, l'Empire ottoman n'a jamais constitué pour l'hu- manité un fléau analogue à celui des Empires de Gengis- khan et de Tamerlan. Il s'était constitué au contraire, avec le temps et grâce à sa bonne organisation politique. Il a garanti le bien-être et le salut à plus de 100.000.000 de ses sujets de différentes races et religions répandus à travers les trois continents. L'Empire ottoman a auto- risé la création, sur son territoire d'abord, de patriar- cats, et plus tard de vastes communautés, garantissant ainsi à tous par son organisation juste et sage la liberté de conscience et de pensée. L'ère des réformes commença pour la nation ottomane le jour où elle reconnut les bien- faits de la civilisation européenne. Les importantes étapes franchies par la Turquie dans l'espace d'un quart de siècle sur la voie du progrès lui valurent d'être admise au rang de grande puissance lors de la conclusion du traité de Paris, vers le milieu du XIX" siècle. Forte de cet heu- reux souvenir et escomptant l'assistance amicale des puis- sances occidentales, la nation turque espère pouvoir suivre à l'avenir comme par le passé la voie du progrès et du perfectionnement.
Après avoir évoqué ces souvenirs historiques, la délé- gation ottomane, abordant la situation actuelle, s'em- presse de déclarer que les questions, aujourd'hui pen- dantes, peuvent être réparties en trois points différents, dont la solution ne peut être qu'une et indivise.
Ces trois points sont les suivants :
a) La Turquie européenne,
b) Les parties turques de l'Asie,.
c) L'Arabie.
I. i: K l^ \l A I, l s M i; |> i; V A N T I. 1 s ALLIÉS 30
La délégation ottomane a l'honneur d'exposer au Con- seil suprême de la paix les considérations suivantes :
a) La Thrace. — Le maintien d'une paix permanente dans cette partie de l'Europe dépend de la possession d'une frontière susceptible d'écarter toute éventualité d'a!?ression contre la ville d'Andrinople. Ce jj^st qu'à ce prix que l'on assurerait la protection der^0 capitale ottomane, Constantinople.
Conformément aux principes de M. Wilson et pour des raisons économiques, les territoires situés au nord et à l'ouest d'Andrinople étant habités par une majorité turque absolue devraient être englobés dans les frontières ottomanes. Cette question avait déjà été débattue en 1878 à Berlin, entre le gouvernement de Londres et les délégués russes qui sont tombés d'accord après de longues et minutieuses délibérations pour résoudre le problème en acceptant pour frontière une ligne allant du cap Siton sur la mer Noire et se prolongeant vers l'intérieur dans la direction de Démir Han et Moustafa pacha, pour se terminer dans les Balkans Noirs. Arrivée au point de Koucheva, la nouvelle frontière suivrait le cours du Kara Sou jusqu'à son embouchure, à l'ouest de Cavalla sur la côte de Varchipel.
b) L'Asie Mineure. — Au nord, la mer Noire, à l'est, la frontiè.o turco-russe d'avant-guerre englobant les vilayets de Mossoul, Diarbékir, et une partie de celui d'Adana en s'arrêtant à la Méditerranée.
c) Les îles de l'Archipel se trouvant à proximité des côtes ottomanes n'en sont que le prolongement. Se ratta- chant historiquement et économiquement elles doivent demeurer sous la souveraineté ottomane afin d'assurer la défense du littoral contre la contrebande et les incursions éventuelles.
d) Dans le cas où les puissances de l'Entente seraient sur le point de reconnaître la République Arménienne fondée à Erivan, la Délégation ottomane considère comme possibles les pourparlers au sujet d'une rectifi- cation des frontières. Elle s'engage, en outre, à accorder
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toutes les facilités aux Arméniens qui désireraient s'expa- trier pour s'établir dans la nouvelle république.
e) L'Arable. — Tous les territoires situés au delà de la région où Ton parle turc, la Syrie, la Palestine, le Hedjaz, l'Assyrie, le Yémen, l'Irak, en un mot toutes les contrées arabes qui formaient avant-guerre une partie intégrante de l'Empire ottoman, jouiront d'une large auto- nomie sous la souveraineté ottomane.
Un haut dignitaire revêtu des mêmes pouvoirs que l'ancien Chéik-UI-Harem sera placé à la tête des Lieux Saints, de la Mecque et de Médine. Des contingents turcs en nombre suffisant lui seront adjoints par respect pour les Lieux Saints. Les mêmes mesures pourraient être prises à l'égard de Jérusalem.
Le Khalife se réservera d'envoyer tous les ans aux Lieux Saints une caravane sacrée dont le chargement sera réparti par les soins de l'Etat parmi la population du Hedjaz. Dans les territoires arabes les valis devront être nommés par le sultan. Le drapeau ottoman devra conti- nuer à p flotter. L'application de la justice et la frappe des monnaies dans ces régions se feront également au nom de Sa Majesté. La Délégation ottomane est prête à donner son avis dès que les pourparlers seront engagés relativement aux questions financières, économiques, judi- ciaires et autres.
Il est naturel qu'une fois ces questions résolues, les forces militaires ententistes qui se trouvent en territoire ottoman ne tarderont pas à évacuer le pays. T'eus les esprits au sein de l'Empire ottoman, sans se laisser abuser nullement par la gravité de la situation, sont fermement décidés à n'accepter ni le démembrement ni la répartition de l'Empire en divers mandats. Aucun gouvernement ne saurait agir à ce propos à Vencontre des vœux de la nation.
Il est un fait certain, c'est que la population d'aucune région, voire même les tribus vivant au delà de la chaîne du Taurus, ne consentiraient à la dislocation de l'Empire ottoman fondé et renforcé par un passé séculaire.
Les dépêches provenant par milliers des différents vilayets, les meetings que des centaines de mille de nos
Il K É M A M s M K DKVVNT LES A L L t T: H ^I
compatiiotes tinrent dans la capitale de l'Empire, ainsi que les démonstrations de toutes les couches de la société ottomane dénotent la même idée.
Confiante en l'esprit de justice et d'impartialité de la Conférence de Paris, la natioft ottomane nourrit le ferme espoir de voir se réaliser nos aspirations relatives à l'unité et à l'indépendance et au maintien de la paix dont le proche Orient a si grand besoin.
Le plaidoyer s'était changé en revendication. On eût dit que la Turquie sortait d'une victoire et dictait ses conditions au vaincu.
En effet, Damad Ferid pacha ne se contentait pas de demander les frontières de 1914, il récla- mait en plus des territoires qui avaient échappé, lors des précédentes guerres, à la souveraineté ot- tomane. Pour ceux qui connaissent l'exquise ur- banité de Damad Ferid pacha, on ne pouvait pas dire qu'il se moquait de la Conférence. Ce parfait gentleman, qui est un des derniers grands seigneurs du monde turc, était de bonne foi. Il s'imaginait qu'on pourrait profiter du remaniement de l'Eu- rope pour rectifier ce qui, dans son esprit, avait été l'erreur d'une époque mal inspirée et mal dirigée... Ayant protesté au Sénat avec un magnifique cou- rage et une inlassable indignation contre la poli- tique turco-allemande de 1914-1918, il croyait sincèrement que l'Entente ne garderait que le souvenir de cette noble attitude et passerait tout doucement l'éponge sur l'inqualifiable trahison de la Jeune-Turquie. Cette thèse qui consistait à dé- gager les responsabilités nationales pour attirer toutes les colères et toutes les foudres sur quelques
42 Liî Ki:MALisMn: devant I. ks almks
majestés, quelques ministres et quelques généraux, fut celle des (( démocrates )) allemands, autri- chiens, hongrois et bulgares. Le Conseil suprême ne pouvait l'admettre, car elle eût permis aux vain- cus de ne rien payer aux vainqueurs. Les peuples doivent endosser les fautes de leurs gouvernants. Tant pis pour eux s'ils ne savent pas chasser les tyrans et les bandits ! Damad Ferid pacha ne mé- ritait, certes, que des éloges pour sa conduite per- sonnelle, mais il représentait devant les alliés tout Uempire ottoman et c'est pourquoi le Conseil su- prême lui donna le 25 juin 1919, par la bouche de M. Clemenceau, la réponse suivante :
LA RÉPONSE DES ALLIES
Monsieur le Président,
Le Conseil des principales puissances alliées et asso- ciées a lu avec la plus soigneuse attention le mémorandum qui lui a été remis par Votre Excellence (1) le 1 7 juin. Fidèle à la promesse alors donnée, le Conseil désire pré- senter sur ce document les observations suivantes : Dans son exposé des intrigues politiques qui ont accompagné l'entrée de la Turquie dans la guerre, et des tragédies qui l'ont suivie. Votre Excellence ne cherche en aucune façon à excuser ni atténuer des crimes dont le gouverne- ment turc s'est alors rendu coupable ; cet exposé admet formellement ou implicitement que la Turquie n'avait aucun sujet de conflit avec les puissances de l'Entente ; qu'elle a agi en instrument docile de l'Allemagne ; que
({) Damad Ferid Pacha est plus qu'une Excellence. En sa qualité de grand vizir et de membre de la famille impériale, il a le titre d'Allesse.
LE KÉMALISMB DEVANT LES ALLIES 43
la guerre, dont le début fut sans excuse, fut accompagné de massacres dont l'atrocité calculée égale ou dépasse tout ce qu'a jamais enregistré l'histoire. Mais il prétend que ces crimes ont été commis par un gouvernement dont les méfaits ne sauraient être imputés au peuple turc ; que ces crimes, dont les mahométans n'ont pas souffert moins que les chrétiens, ne comportaient aucun élément de fanatisme religieux, qu'ils n'étaient en rien conformes à la tradition ottomane telle qu'elle ressort de la façon dont, à travers l'histoire, la Turquie a traité les races sujettes ; que le maintien de l'Empire ottoman est néces- saire à l'équilibre religieux du monde ; que la politique, non moins que la justice, recommande donc de rétablir intégralement ces territoires dans leur état d'avant- guerre.
Le Conseil ne peut accepter ni cette conclusion ni les arguments sur lesquels elle se fonde. Il ne met pas en doute un seul instant que le gouvernement actuel de la Turquie ne réprouve profondément la politique suivie par ses prédécesseurs ; même si le gouvernement turc n'y était pas engagé par des considérations de moralité (et il l'est évidemment) , il y serait décidé par des consi- dérations d'opportunité. Pris individuellement, ses mem- bres ont toutes les raisons et tous les droits de répudier les actes dont le résultat s'est montré si désastreux pour leur pays. Mais, d'une façon générale, une nation doit être jugée d'après le gouvernement qui dirige sa poli- tique étrangère et dispose de ses armées. La Turquie ne peut pas non plus prétendre être dispensée des justes conséquences de cette doctrine simplement parce que ses affaires, au moment le plus critique de son histoire, sont tombées aux mains d'hommes qui, entièrement dénués de principes et de pitié, ne pouvaient même pas com- mander au succès.
Toutefois, en prétendant à une restitution territoriale complète, le mémorandum ne semble pas se fonder uni- quement sur l'argument que l'on ne doit pas obliger la Turquie à expier les fautes de ses mmistres. Cette pré- tention a des raisons plus profondes ; elle fait appel à
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l'histoire de la domination turque dans le passé et à l'état actuel du monde musulman.
Le Conseil est désireux de ne pas entamer de contro- verses inutiles, ni de causer upe peine superflue à Votre Excellence et aux délégués qui l'accompagnent. Il est bien disposé envers le peuple turc, dont il admire les excellentes qualités. Mais il ne peut compter au nombre de ces qualités, l'aptitude à gouverner des races étran- gères. L'expérience a été trop souvent et trop longtemps répétée pour qu'on ait le moindre doute quant au résul- tat. L'histoire nous rapporte de nombreux succès et aussi de nombreux revers turcs : nations conquises et nations affranchies. Le mémorandum lui-même fait allusion à des diminutions apportées à des territoires qui étaient récemment encore sous la souveraineté ottomane.
Cependant, dans tous ces changements, on ne trouve pas un seul cas, en Europe, en Asie, ni en Afrique, où l'établissement de la domination turque sur un pays n'ait été suivie d'une diminution de sa prospérité matérielle et d'un abaissement de son niveau de culture. Que ce soit parmi les chrétiens d'Europe ou parmi les mahométans de Syrie, d'Arabie, d'Afrique, le Turc n'a fait qu'apporter la destruction partout où il a vaincu : jamais il ne s'est montré capable de développer dans la paix ce qu'il avait gagné par la guerre. Ce n'est pas dans ce sens que ses talents s'exercent.
La conclusion évidente de ces faits semblerait être la suivante : la Turquie ayant, sans la moindre excuse et sans provocation, attaqué de propos délibéré les puissances de l'Entente et ayant été battue, elle a fait retomber sur ses vainqueurs la lourde tâche de régler la destinée des populations variées qui composent son empire hétérogène. Ce devoir, le Conseil des principales puissances alliées et associées désire l'accomplir autant du moins qu'il concorde avec les vœux et les intérêts permanents des populations elles-mêmes. Mais le Conseil constate à regret que le mémorandum fait valoir à cet égard des considérations d'un ordre tout différent et fondées sur de prétendues riva- lités religieuses. A entendre ces raisons, l'Empire ottoman
LE KÉMALI8ME DEVANT LES ALLIÉS 45
devrait être maintenu intact, non pas tant au pro6t dts musulmans ou des chrétiens vivaql à l'intérieur de ses fron- tières que pour obéir au sentiment religieux de gens qui n'ont jamais senti le joug turc, ou qui ont oublié de quel poids il pèse sur ceux qui sont contraints de le subir.
Mais, à coup sûr, jamais l'opinion ne fut moins jus- tifiée en fait. Toute l'histoire de la guerre démontre qu'elle ne repose sur rien. Quelle peut être la portée religieuse d'une lutte dans laquelle l'Allemagne protestante, l'Au- triche catholique, la Bulgarie orthodoxe et la Turquie musulmane se sont liguées pour piller leurs voisins ? Dans toute cette affaire le massacre d'Arméniens chrétiens par ordre du gouvernement turc fut la seule occasion où l'on put apprécier la saveur d'un fanatisme réfléchi. Mais Votre Elxcellence a fait remarquer que, sur l'ordre de ces mêmes autorités, des musulmans inoffensifs ont été massacrés en nombre assez grand et dans des circonstances suffisam- ment horribles pour atténuer, sinon même écarter com- plètement, tout soupçon de partialité religieuse.
Donc, pendant la guerre, les gouvernements n'ont donné que peu de preuves de sectarisme, et, quant aux puissances de l'Entente, elles n'en ont donné aucune. Mais rien ne s'est produit depuis qui soit de nature à modifier ce jugement. La conscience d'un chacun a été respectée ; les lieux sacrés ont été soigneusement préser- vés ; les Etats, les peuples qui, aveoit la guerre, étaient musulmans, le sont encore. Rien de ce qui touche à la religion n'a été changé, excepté les conditions de sécurité dans lesquelles on peut la pratiquer, et ce changement, partout où les alliés exercent leur contrôle, a été certaine- ment dans le sens du mieux.
Si l'on répond que la diminution des territoires d'un Etat musulman historique doit porter atteinte à la cause musulmane dans tous les pays, nous nous permettons de faire remarquer qu'à notre avis c'est une erreur. Pour tous les musulmans qui pensent, l'histoire moderne du gouvernement qui occupe le trône à Constantinople ne saurait être une source de joie ou de fierté. Pour des raisons que nous avons déjà données, le Turc s'est essayé à une entreprise pour laquelle il avait peu d'aptitudes, et
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dans laquelle il a, par suite, obtenu peu de succès. Qu'on le mette à l'œuvre dans des circonstances plus favorables ; qu'on laisse son énergie se déployer princi- palement dans un cadre plus conforme à son génie et dans de nouvelles conditions moins compliquées et moins difficiles après avoir rompu, et peut-être oublié, une tra- dition mauvaise de corruption et d'intrigues, pourquoi ne pourrait-il ajouter à l'éclat de son pays, et indirectement de sa religion, en témoignant de qualités autres que le courage et la discipline dont il a toujours donné des preuves si manifestes ?
A moins d'erreur de notre part. Votre Excellence comprendra nos espoirs. Dans un passage frappant de son mémorandum, elle déclare que la mission de son pays est de se consacrer à « une intense culture économique et intellectuelle ».
Nul changement ne saurait être plus sensationnel et plus saisissant, aucun ne saurait être plus profitable. Si Votre Excellence peut prendre l'initiative de cette impor- tante évolution chez les hommes de race turque, Elle mé- ritera et recevra certainement toute l'aide qu'il est en notre pouvoir de lui donner.
Jamais la Turquie officielle n'avait reçu de la chrétienté une aussi dure leçon. On crut voir dans cette sévérité le coup de fouet cinglant de M. Cle- menceau. Mais il paraîtrait que c'est une plume anglaise qui rédigea l'impitoyable réquisitoire. Ce qui est certain c'est que M. Clemenceau en ap- prouva sans réserve le fond et la forme.
Damad Ferid pacha et ses collègues, écrivait le Temps (1), ne doivent pas se dissimuler que l'insuccès de leur mission est dû, pour une large part, à l'attitude qu'ils ont adoptée. Ils en sont restés à une politique surannée. Jadis, dans toute négociation relative à
(1) Temps, 3 juillet.
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l'Orient, l'existence de l'Empire ottoman était un dogme et le marchandage était une règle. Aujourd'hui, il n'y a plus d'empires sur le continent européen. Le» grandes affaires du monde ne sont plus réglées par des diplo- mates, renseignés sur les finesses orientales et accoutumés à l'escrime psychologique d'autrefois. En revendiquant l'intégrité de leur territoire, en réclamant beaucoup plus qu'ils n'avaient chance d'obtenir, les envoyés du Sultan ont fait tort à la cause de leurs concitoyens.
Et pourtant Damad Ferid pacha ne désespérait pas. En rentrant à Stamboul, il avait le sourire et il s'étonnait des inquiétudes que manifestait la presse turque. Dans une note qui lui a été remsie quarante-huit heures après la réponse de M. Cle- menceau — et qui l'invitait poliment à quitter Pa- ris — la Conférence de la Paix n'a-t-elle pas fait t»vAÎi- nitf» (( les déclarations de la délégation ot- tomane ont reçu et continueront à recevoir l'atten- tion minutieuse qu'elles méritent » ?
C'en est assez pour encourager les plus vives espérances. La Porte profitera du long répit qui lui est accordé pour manœuvrer dans les coulissesj diplomatiques. Elle a noté et elle retient le pré- cieux aveu que les puissances alliées et associée^ ont eu la naïveté d'écrire et de signer : (( Les dé- clarations de la délégation ottomane », est-il dé- claré dans la note susdite, « touchent à d'autres in- térêts que ceux de la Turquie et soulèvent des questions internationales dont la solution immé- diate est malheureusement impossible. »
Donc, lorsqu'il s'agit de la question d'Orient, an en est encore aux luttes d'influences dans les
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chancelleries européennes. Mciis alors les Turcs peuvent intriguer comme autrefois, pour faire une brèche dans le bloc des vainqueurs. Ils prendront les masques les plus divers pour endormir les mé- fiances de l'ennemi. Les uns seront anglophiles, les autres francophiles. On arrivera peut-être ainsi à dresser Paris contre Londres ! Les Vieux-Turcs étaient passés maîtres dans l'art de a diviser pour régner ». C'est pourqupoi le sultan Abd-ul-Hamid avait pu se maintenir ferme et narquois sur un trône couvert de sang et de honte. Il restait insen- sible aux malédictions qui montaient vers lui de tous les points du globe, parce que dans la tem- pête qui eût dû le faire sombrer, la dispute des in- térêts européens éloignait sa barque des écueils les plus dangereux.
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LE MOUVEMENT NATIONAL
l.i: KKMALlSMi: SUCCEDE A L ENVKKlb.ME
Si les Jeunes-Turcs étaient restés fidèles à la méthode hamidienne dans la conduite des affaires étrangères ils n'eussent certainement pas provoqué l'effondrement de l'empire. Ayant adopté le sys- tème allemand, ils voulurent résoudre tous les pro- blèmes par la force. Pour eux, le droit ne comptait pas. Et la guerre n'a pas changé leur mentalité. Ils sont en 1919 ce qu'ils étaient en 1914. Ils con- tinuent leur politique de violences et contre les raïas et contre les étrangers. Ils ne se sont pas in- clinés devant la victoire des alliés. Le 1 1 février 1919, M. René Puaux adressait de Smyrne au Temps la dépêche suivante :
L'organisation du Comité Union et Progrès continue à fonctionner en Asie Mineure où les Jeunes-Turcs ont laissé des armes aux démobilisés et où un vaste système de bandes s'organise secrètement. Les organisateurs de ce mouvemnt prêchent aux masses une sorte de bolchevisme, les poussant à s'emparer des terres. Dans l'espèce il s'agit d'exterminer les propriétaires chrétiens et une nouvelle persécution se prépare. Il est essentiel que l'on envoie immédiatement des contingents, pris dans l'armée de Macédoine, pour occuper d'abord les voies ferrées et pour prendre le commandement de la gendarmerie otto- mane. La valeur d'une division suffirait pour parer au dcmger immédiat et couper court à tout mouvement. Les assurances du gouvernement ottoman actuel sont sans
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valeur car il est impuissant en Asie Mineure. Il faut agir sans retard.
Cet avertissement était donné quatre mois avant que les Grecs eussent débarqué à Smyrne.
Donc, il est faux de prétendre que le Mouve- ment national est né de cette occupation militaire.
L'armistice avait paru mettre fin à l'activité du Comité Union et Progrès. En réalité, ceux des Jeunes-Turcs qui n'étaient pas ouvertement com- promis dans les déportations et les massacres n'at- tendaient qu'une occasion favorable pour repren- dre le cours de leurs exploits. L'attitude indulgente et indécise que les alliés observèrent à leur égard, lors de leur entrée à Constantinople, favorisa leurs desseins et augmenta leur audace. Le Comité comprit que la partie n'était pas perdue s'il op- posait à la faiblesse des Vieux-Turcs et à la naï- veté des alliés de la fermeté et de la décision. Mais il devait changer d'étiquette et de chef. UUnio- nisme étant usé et discrédité, il mit en avant le na- tionalisme. Enver étant vidé et flétri il se rangea sous la bannière de Moustafa Kemal.
D'où venciit ce nouveau prophète ?
A en croire Damad Ferid pacha, il serait d'ori- gine juive. Il appartiendrait à cette catégorie de musulmans qui, au XVIII" siècle, à la suite de la révolte de Sabbataï, embrassèrent l'Islam pour échapper au pal ou au crucifiement. Officier plus ou moins ignoré du public, il avait fait ses
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études à l'école de Pancaldi, puis il était allé les terminer en Allemagne. Ancien attaché militaire à Sofia, il faisait profession de germanophilie comme presque tous les officiers ottomans. D'un carac- tère emporte, c'était ce que l'on appelle a un mauvais coucheur ». Il ne se gênait pas pour en- voyer promener ses supérieurs; il se jugeait plus capable qu'eux. C'est ainsi qu'il eut des démêlés violents avec Djelal pacha et qu'il entra en con- flit avec Liman von Sanders lui-même. Lorsque la guerre éclata il était colonel. Ce fut la campagne des Dardanelles qui le mit en vedette. Il s'était distingyé le 25 avril 1915 à Aari Bournou, et il avait pendant trois mois tenu la position, résistant avec succès à toutes les attaques ennemies. Mais ce fut surtout la bataille des Anafartas, le 7 août 1915, qui lui valut sa réputation. Liman von San- ders a fait à ce propos un vif éloge de ses quali- tés militaires. Promu général, Moustafa Kemal commanda un corps d'armée en Syrie, sous les ordres de Falkenhayn, puis de Liman von Sau- ders. Il fut, à ce qu'il paraît, en désaccord, à plu- sieurs reprises, avec l'état-major allemand sur la marche à imprimer aux opérations. A la bataille de Gaza, notamment, on n'aurait pas voulu suivre ses avis. On a voulu feiire du dictateur d'Angora un ami de la France. On a prétendu qu'il était marié à une Française. Tout cela est fantaisie pure. S'il s'est disputé avec Liman von Sanders il n'en continua pas moins de nourrir pour les Ai-
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lemands cette vive sympathie et cette profonde ad- miration dont il faisait parade en 1914.
Il est fanatique moins par conviction religieuse que par xénophobie. Il affecte d'être le défenseur de la foi islamique. Il lance des édits pour imposer la stricte observation des préceptes du Chéri, la loi sainte que doit suivre tout vrai croyant. Mais personnellement il en fait à sa guise, il n'accepte du Coran que ce qui plaît à sa fantaisie. Ainsi, il interdit sous des peines sévères l'usage du raki, mais il ne se fait aucun scrupule, lorsqu'il se croit à l'abri des regards indiscrets, de humer le Bor- deaux et de déguster le Bourgogne. On le dit dé- sintéressé en matière d'argent, ce qui, en Turquie, est excessivement rare.
Sous des dehors modestes il cache une grande ambition. II aspire à jouer le rôle de maire du pa- lais sous un sultan fainéant. Il rêve peut-être plus A Stamboul les énergumènes du nationalisme voient en lui le futur fondateur d'une nouvelle dy- nastie. On s'explique alors qu'il ait affaibli le pou- voir et l'autorité du sultan et qu'il ait brisé net le prestige du prince héritier dont la popularité avait semblé grandir à certains moments dans les milieux jeunes-turcs...
Tout d'abord, il se posa en adversaire déter- miné du Gouvernement central. Il voulut dresser Angora contre Stamboul. Puis, il s'aperçut, ou on lui démontra, qu'il était de son intérêt de se servir de Yildiz-Kiosk pour arriver à ses fins. Il n'est pas
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douteux que les belles protestations de fidélité et de dévouement qu'il prodigue au sultan ne sont qu'une phraséologie destinée à masquer ses des- seins. Mais n'anticipons pas, nous le jugerons à l'œuvre...
Par son caractère décidé et aventureux, Mous- tafa Kemal inspirait quelques craintes à la Porte. Damad Ferid pacha crut opportun de l'envoyer en province en lui donnant le titre d'inspecteur général du 3' Corps d'Armée. Il s'agissait d'éloi- gner un soldat remuant et de profiter en même temps de ses talents d'organisateur pour mainte- nir intactes les forces militaires dont la démobi- lisation était exigée par l'armistice. Moustafa Kemal se rendit compte de l'importance de sa mission ainsi que des conditions de son départ; aussi déclarait-il à ses intimes, sur le quai d'Haï- dar-Pacha : « Je pars, mais je ne reviendrai que le jour où cela me conviendra. » Dans Vesprit du gouvernement les éléments que Moustafa Kemal devait organiser, soit en versant dans les cadres de la gendarmerie les soldats démobilisés, soit en ar- mant les populations musulmanes, serviraient éven- tuellement de moven de pression sur les alliés dans la discussion du traité de paix. A peine l'inspec- teur général avait-il foulé le sol de l'Anatolie, il revendiqua la Turquie pour les Turcs, arboramt l'étendard du Comité. Aussitôt ce fut comme un aimant qui attira tous les unionistes de l'armée et de l'administration. L'odjak était resté debout au
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milieu des ruines de la patrie. C'était la seule or- ganisation politique qui eût des cadres et des troupes. L*armée et l'administration lui apparte- naient tout entières. Mais après la fuite d'Enver et de Talaat il lui manquait un chef : celui-ci se présentait en la personne de Moustafa Kemal, il fut agréé d'enthousiasme, et on le proclama le sauveur de la patrie...
Grâce à l'incurie des alliés, Moustafa Kemal a trouvé prêts tous les éléments constitutifs d'une armée; lui et ses amis n'ont eu que la peine de coordonner ces éléments et de les compléter. Ja- mais, en effet, le désarmement stipulé par l'armis- tice n'a été opéré sérieusement. Les unités des huit corps d'armée qui se trouvaient en Anatolie sont restées constituées avec leurs cadres et leurs états- majors. Il en a été de même des débris des corps d'armée de Syrie et de Mésopotamie qui ont re- flué en Anatolie. Les dépôts d'armes et de muni- tions plus ou moins inventoriés, sommairement et partiellement, sont restés tels quels, à la garde d'Allah, surtout dans l'intérieur. Quant à ceux qui étaient à proximité de Constantinople, on en a confié la surveillance à des troupes ridiculement insuffisantes, tel ce dépôt d'armes de Gallipoli que gardaient un sergent et douze hommes. Une belle nuit, une bande de 250 hommes assaillit le dépôt et enleva des milliers de fusils sans rencontrer de résistance. Cela se passait en mai 1919. L'immense stock de matériel de guerre que les Allemands
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avaient accumulé à Angora et à Sivas, où étaient les magasins généraux de l'armée turque pendant la guerre, est demeuré à la disposition du premier venu. Les nationalistes n'ont eu qu'à se baisser pour ramasser fusils, mitrailleuses, canons, camions- automobiles, avions, etc..
On avait bien cru parer à toute fuite du maté- riel de guerre en constituant comme gardiennes les autorités ottomanes ; mais celles-ci ont été gé- néralement de complicité absolue avec les natio- nalistes. Une contrebande intense s'effectuait au su et au vu du Gouvernement. Et d'ailleurs, parmi les alliés, certains aidaient les nationalistes maté- riellement et moralement. Adalia occupé par les Italiens est devenu le port de ravitaillement d'An- gora. Fusils, mitrailleuses, grenades, lance-mines, équipements, etc., passent par là sans discontinuer. C'est cette double complicité, occulte d'abord, ouverte ensuite, qui a fait peur à Damad Ferid et qui Va empêché de prendre contre Moustafa Kemal, alors qu'il n'était encore rien, les mesures de rigueur que recommandait Ali Kemal bey, mi- nistre de l'Intérieur. Malgré tout, si l'on avait agi avec décision et énergie, on aurait pu s'assurer de la personne du rebelle et étouffer le mouvement dans l'œuf. On se contenta de le faire anéthémati- ser par le Chéik-ul-Islam, ce qui ne produisait pas plus d'effet qu'un cautère sur une jambe de bois. Mécontent de l'attitude du cabinet qu'il accusait
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de faiblesse, Ali Kemal bey donna sa démission. Hélas! ce geste ne changeait rien à la situation.
LES CONGRES D ERZEROUM ET DE SI VAS
Le 23 juillet 1919 Moustafa Kemal est assez fort pour réunir et présider un Congrès à Erze- roum et proclzuner à la face d'une Porte impuis- sante et d'une Entente désunie les revendications qui constituent le Pacte national. Voici comment les Jeunes-Turcs réglaient la question de la paix tant au point de vue intérieur qu'au point de vue extérieur ; il votèrent par acclamations les réso- lutions suivantes:
1 " Les vilayets orientaux, avec le vilayet de Trébi- zonde et le district de Djanik, forment partie intégrzuite de l'Empire ottoman. Ces vilayets sont : Erzeroum, Sivas, Diarbékir, Kharpout, Bitlis. Ils ne peuvent être détachés les uns des autres. Tous les musulmans habi- tant ces vilayets se respectent mutuellement et sont de vrais frères ;
2° Nous considérons que toute tentative d'occupation et d'intervention des puissances étrangères sera faite en faveur des Grecs et des Arméniens ; aussi, avons-nous résolu, à l'unanimité, de résister à pareilles tentatives. Nous reconnaissons les droits accordés à ces éléments par les lois ottomanes, mais nous ne permettrons jamais que les Grecs et les Arméniens agissent à l'encontre des droits de souveraineté ottomane et contre les droits des musulmans. Nous nous défendrons contre toute agression dirigée contre notre nation et notre patrie. Nous n'hési- terons jamais à défendre de toute notre force nos droits
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et nos possession^ sacrés, contre toutes les démarches des Puisscinces ententistes qui se produiraient en faveur des chrétiens ;
3° Notre principe iondamental est la défense de l'Em- pire ottoman, du khalifat des musulmans. Nous agirons avec les autres provinces de l'Empire ; au cas où cette coopération serait impossible, les vilayets orientaux se défendront seuls ;
4° Si le Gouvernement ottoman était obligé de céder ces F^-ovinces en signant un document quelconque, nous proclamerons immédiatement un gouvernement provisoire dans les vilayets orientaux pour les restituer et les conser- ver à l'empire et au khalifat, et nous les gouvernerons sur la base des lois ottomanes. L'organisation d'un tel gouvernement autonome sera communiquée, le cas échéant, à toutes les puissances. La commission adminis- trative du Congrès prendra ensuite le gouvernement en main. Elle réunira immédiatement le Congrès en assem- blée générale pour constituer un gouvernement définitif ;
5° Le retour des émigrés dans les vilayets orientaux est strictement défendu sans la permission du Comité représentatif. Ce Comité a déjà pris en considération les endroits qui sont le plus exposés aux dangers ; un plan sera élaboré pour assurer l'approvisionnement du peuple. Les autorités locales peuvent prendre les mesures pour les déportations des populations, sous leur responsabilité, si elles ne sont pas en état de demander les ordres du Comité représentatif ;
6° Immédiatement après la clôture des séances de notre Congrès, nos buts nationaux seront portés officiel- lement à la connaissance du gouvernement et des puis- sances ententistes. Les sept provinces orientales formeront une unité, et les droits des musulmans ne pourront être lésés en aucune façon. Cette décision sera proclamée devant le monde entier. Les membres du Comité admi- nistratif et du Comité représentatif emploieront tous les moyens nécessaires pour la propagande de nos idées. Dans tout endroit où il y aura possibilité de publier des journaux, le Comité administratif aura son organe offi- ciel. Ceux qui essaieront d'agir contre nos décisions soit
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par la parole soit par la plume, soit en critiquant nos actes qui sont issus de la Conférence nationale, seront considérés comme traîtres à la nation et à la patrie ;
7° Tous les partis et toutes les associations formés à la suite des événements actuels pour la défense de la patrie se réuniront sous le nom d* « Association pour la défense des droits de l'Anatolie orientale » ;
Dans les articles 8, 9, 10, 11 et 12, le Congrès arrête l'organisation des forces nationales par village, dis- trict (nahié) , arrondissement (caza) , liva (mutessariflick) , province (vilayet). II y aura tous les ans, le 23 juillet, un Congrès général où seront délégués des représentants des Comités adminstratifs. Les décisions de ce Congrès seront obligatoires pour toute la nation.
En même temps le Congrès publiait une pro- clamation dans laquelle il expliquait aux musul- mans que ses intentions étaient dirigées contre les Arméniens et les Grecs et marquait sa résolution de défendre l'Anatolie orientale contre les Puis- sances de l'Entente. Devant ce mouvement à la fois inquiétant et irréfléchi, Damad Ferid pacha, d'accord avec le souverain, décida de réagir d'une façon énergique. Moustafa Kemal ayant refusé de se soumettre à l'ordre de rentrer à Constan- tinople est tout d'abord rayé des cadres de l'ar- mée. Puis, comme il brave la Porte, celle-ci ordonne son arrestation. Mais ces mesures étaient tardives. Il procède désormais à la façon des despotes qui n'ont pas de comptes à rendre. Tous ceux qui ne se soumettaient pas à la volonté des « forces nationales » étaient persécutés et pour- chassés sans pitié. Moustafa Kemal nommait et destituait les fonctionnaires de tout grade. Des
I, K K K M A L I S M E D K V A M' L fc S ALLIES ^< »
gouverneurs furent fusillés : aussitôt installés dans une localité ses agents prenaient possession du bu- reau télégraphique, ce qui, aussitôt, interrompait toute communication avec la capitale. En général, les commandants militaires étant unionistes pre- naient fait et cause pour les forces nationales. Les dissidents étaient éloignés ou emprisonnés.
Pendant ce temps, la situation de Damad Ferid pacha s'était considérablement affaiblie. Son échec à la Conférence, l'anarchie de l'administration turque, le manque d'argent, bref la faiblesse de sa politique faite de ménagements à l'égard de tous, et les difficultés de toute sorte contre lesquelles il se débattait, l'obligèrent à quitter le pouvoir. Un télégramme menaçant de Moustafa Kemal au Sultan renversa le Cabinet, qui fut remplacé par celui d'Ali-Riza pacha.
Pour résumer les événements, il y a lieu de rap- peler que, le 1 " septembre 1919, un second Con- grès nationaliste avait été réuni à Sivas par Mous- tafa Kemal. C'est ce Congrès qui en quelque sorte devait prononcer la déchéance de Damad Ferid pacha. Voici les décisions qui furent commu- niquées au souverain :
1 ° Les Turcs n'accepteront jamais, d'aucune façon, la limitation de leur indépendance. Ils ne consentiront pas qu'une partie quelconque d'un vilayet habité par les Turcs soit détaché de l'Empire ;
2° D'après le « Chériat w nous assurerons les droits et la tranquillité de nos compatriotes non-musulmans ;
3"^ Nous ne donnerons pas un pouce même de terri-
6o LE KKMALISME DEVANT LES ALLIÉS
toire à l'Arménie ou à une autre puissance étrangère. Une ligne de démarcation sera tirée du sud de Mossoul directement jusqu'à Alexandrette, et tout le reste, au nord de cette ligne, restera à l'Empire ottoman. Nous ne pouvons pas laisser une parcelle de ce territoire sous l'occupation étrangère, et nous avons juré de continuer la résistance armée jusqu'à l'exécution entière de cette décision ;
4° Si les puissances européennes désirent en réalité rendre service à l'humanité et éviter que du sang soit versé inutilement, elles doivent accepter immédiatement nos exigences et nous donner de ce chef des assurances et des garanties réelles ; ainsi elles doivent évacuer immédiatement les vilayets de Smyrne, Adana, etc., et retirer immédiatement leurs troupes d'occupation des autres parties de l'Empire ;
5° La patrie et le pays ont avant tout besoin d'union et de résistance. Le gouvernement actuel agit avec par- tialité et animosité. II est incapable de protéger les inté- rêts nationaux. Nous n'avons donc aucune confiance en lui. Si vous désirez enrayer la discorde et la désunion dans la patrie ottomane, il est absolument nécessaire de former un gouvernement composé de personnes expéri- mentées et honorables et de convoquer d'urgence la Chambre ;
6" En communiquant nos décisions aux puissances ententistes avant l'inauguration d'une activité définitive, il convient de s'adresser aux sentiments humanitaires de ces puissances ;
7° Nous attendons impatiemment la réponse de nos demandes au bureau télégraphique.
Nous laissons à Votre Majesté le soin d'apprécier les conséquences formidables qui peuvent suivre un refus de nos demandes. Dans ce dernier cas, toutes les responsa- bilités retomberont sur le cabinet actuel et sur Votre Majesté. Alors, nous chercherons notre salut dans nos forces et nous montrerons au monde entier la grandeur des Turcs.
Le Comité du Congrès de Sivas.
L£ KUMALISME DEVANT LU8 ALLIÉS U[
Comme on le voit, le Mouvement National est dirigé en premier lieu contre l'Entente victorieuse, en second lieu contre tous les chrétiens du pays. Il a un caractère panturquiste et panislamique. Il arme et organise les Tartares contre les Armé- niens, les Kurdes et les Arabes contre les Anglais, les Turcs et les Arabes contre les Français. Le fait que quatorze journaux unionistes peuvent subsister en comblant leur déficit, lequel s'élève mensuelle- ment de 13 à 20.000 Ltqs au minimum, prouve quelles sonmies les unionistes dépensent pour main- tenir leur situation. Ils ont partout leurs agents, au Palais, autour de la Sublime Porte, dans tous les vilayets, de sorte que le Gouvernement ne peut avoir aucun secret pour eux, conmie le faisait comprendre le dignitaire Reouf pacha dans une lettre adressée au grand-vizir. L'unionisme a eu du succès, car il traduit au fond la pensée turque. Ainsi s'explique sa graade popularité chez les musulmans. Formé naguère par Talaat et Enver, il est repris par Moustafa Kemal. Reouf, Ali Fuad, etc. Au début de l'armistice, l'Union et Progrès avait dû s'effacer. Mais ce même parti produisit aussitôt toute une série de succédanés : le parti dit Tédjeddud (réno- vation) , Huriétpervéran (Hbéraux) , Milli Congrès (Congrès national), Milli Bloc (Bloc national), etc.. etc. Cependant ces poussières de parti ne par- vinrent pas à se développer car leurs adversaires les démasquaient, et le cabinet Damad Ferid Pacha ne les encourageait pas. Ils décidèrent donc
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de former un parti militaire pour dominer en Ana- tolie. Ils étaient persuadés que tant que Constan- tinople serait occupée par les Alliés ils ne pou- vaient prendre en mains les rênes du Gouverne- ment dans la capitale même. Les milliards acca- parés par le Comité pendant la guerre et spéciale- ment les dépouilles des Arméniens ont trouvé ici leur emploi utile à la cause panturquiste. Il était naturel que les unionistes du centre dirigeassent leurs yeux vers l'Anatolie, pour réorganiser leurs forces et obliger la capitale à se soumettre aux (' Forces Nationales ».
Aujourd'hui Moustafa Kemal dispose complète- ment de la nomination et du contrôle des fonction- naires civils et militaires des provinces. Mais sa ly- rannnie ayant dépassé toute limite, le peuple turc, las des taxations et des réquisitions arbitraires ac- compagnées de vols, viols, pillages, etc. commence à se soulever pour secouer le joug des bandes nationa- listes. Ainsi, à Boskir (Konia) , Dersime (Khar- pout) et en certains points des provinces de Tré- bizonde, Diarbékir, Van, Erzeroum, etc. et plus près de la capitale, à Ismidt, Balikesser, etc., se sont esquissés et développés d'une manière san- glante des mouvements de révolte contre les forces nationales. Cette réaction anti-kemaliste est soute- nue par le parti de l'Entente libérale. Elle arme à son tour des bandes que dirige, en grande partie, Anzavour bey. Si elle était sérieusement outillée, si elle disposait de moyens puissants, elle pourrait
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éussir. Mais elle ne fait qu'augmenter le gâchis ans délivrer les populations.
Moustafa Kemal s'est mis en rapports avec Enver Pacha qui se trouve en Azerbeidjan. Il déteste ce rival, mais il tâche de s'en servir. Il ente d'attirer à lui les principaux meneurs panis- amistes de tous les centres musulmans. Il vise à 'organisation d'un vaste mouvement organisé avec e concours actif des Tartares de l'Azerbeidjan et le la Perse, des montagnards du Caucase du Nord, les tribus kurdes, des Arabzadés Afghans et tente le coopérer avec les Bolchevistes de Russie et du Furkestan, en vue de susciter une révolte dans es Indes musulmanes. Prochainement un nouveau Congrès se tiendra à Sivas. Il comprendra des lélégués de l'Afghanistan (Habib-Han, Abdul- Nlaki-Han et Véli Mehmed Han) ; de Boukhara Véli-EI-Alemlouk. Abdullah Malek) ; de Sa- narkande (Korkound Han) ; de Crimée (Salim Cirassi et Ahmed Krimanofî) ; de l'Arabie, de 'Egypte, de la Turquie, de Perse, etc. On voit îue les Jeunes-Turcs représentés par leur chef ictuel Moustafa Kemal ne renoncent à aucun de eurs rêves ni à aucune de leurs folies impérialistes.
Au début, la force et le prestige du mouvement lationaliste sont purement négatifs; ils ne reposent lue sur l'abstention des Puissances Alliées. Si fa- latique qu'il soit, le peuple turc est épuisé; il n'as- )ire qu'au repos et à la tranquillité. C'est par la nolence et la terreur qu'on le maintient dans la ré-
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volte; il souhaite ardemment que les meneurs n tionalistes soient bientôt chassés des campagnes des villes dont les habitants exaspérés s'écrient to les jours : (( Que les véritables propriétaires c pa})s viennent en prendre possession! »
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IV
DANS LE CAMP DES ALUÉS
LA POLITIQUE FRANÇAISE
Les tendances de Moustafa Kemal sont nette- ment xénophobes. Son programme se résume en ces quatre mots : La Turquie aux Turcs ! Il revendique Tintégrité territoriale de l'empire d'avant 1914. S'il ne parle pas pour l'instant de la Syrie, de la Palestine, de la Mésopotamie et de l'Arabie, c'est uniquement pour endormir les mé- fiances de l'Entente. Dès que la Turquie sera reconstituée, les nationalistes, maîtres du pouvoir, ne cesseront d'intriguer et de fomenter l'insurrec- tion dans ces pays. Moustapha Kemal réclame l'indépendance politique, financière et économique de l'empire. Plus de capitulations, plus de con- trôle de quelque nature que ce soit, assimilation complète des étrangers aux sujets de l'empire sous la sauvegarde des justes lois ottomanes (on sait ce qu'elles valent).
Il faut reconnaître qu'il est quelque peu fondé à émettre de pareilles prétentions car il apparaît que, lors des négociations pour l'armistice con- duites par l'amiral Calthorp et le général Towns-
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hend, les plénipotentiaires anglais auraient promis ce qu*il réclame aujourd'hui.
Le général Townshend avoue plus tard dans une interview retentissante, et le colonel Azan, agent de liaison entre le Q. G. français et le Q. G. anglais, fera certaines révélations qui donnent à penser que, lors de Tarmistice, les Anglais auraient trompé et la France et les Turcs. C'est un point d'histoire à élucider. Quoi qu'il en soit, les An- glais n'ont pas tardé à comprendre quel danger pouvait devenir le kémalisme si on lui permettait de se développer. Aussi, dès le mois d'août de cette année (1919), tandis qu'un Congrès nationa- liste se tient à Angora, le major Noël, de l'Intelli- gence Department en Syrie, se rend d'Alep à Diar- békir poura essayer de soulever les Kurdes contre le gouvernement d'Angora. Si j'en crois les Jeunes Turcs, cet officier aurait même organisé un com- plot ayant pour but l'assassinat de Moustafa Kemal. On a mené grand tapage autour de cette affaire ; on nous annonçait la publication de docu- ments qui devaient confondre les Anglais, mais rien n'a paru. Le major Noël, désavoué par ses chefs, a été rappelé, et c'est tout. Pourtant ce qui est certain c'est que la diplomatie britannique prend position contre les (( brigands » qui infestent l'Anatolie. C'est que Moustafa Kemal ne cache pas son dessein de soulever contre l'Angleterre, la Perse, l'Afghanistan, les Indes, la Palestine, la Mésopotamie, puis d'appuyer l'effort libérateur
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des (( frères » d'Egypte. Que feront les Anglais devant cette menace ? Ils chercheront à s'appuyer sur le Sultan qui est en même temps le Khalife, c'est-à-dire le Commandeur devant qui s'inclinent tous les croyants. Ils feront lancer l'anathème par le Cheik-ul-Islam contre le rebelle qui ose attenter à la loi du Prophète. Le Palais les suivra d'autant plus volontiers sur la voie qu'ils lui tracent que Moustafa Kemal bat fortement en brèche, malgré toutes les apparences du respect, le pouvoir impé- rial. Le Sultan est réduit par le Missak-i-Milli (Pacte National) à un rôle absolument passif. Il devient une étiquette plus ou moins décorative. Annihilé comme souverain temporel, il demeure Khalife pour la forme, mais n'en possède pas plus d'autorité. Il ne sera qu'un jouet aux mains du chef du Gouvernement, de même que les derniers Khalifes Abassides de Bagdad et les Khalifes fathimisles du Caire furent les instruments incons- cients, ceux-ci du sultan mameluck en exercice, ceux-là du chef de leur garde turque, le Reis-ul- Ouméra. Il sera même question dans l'entourage de Moustafa Kemal, au moment où la Grande Assem- blée votera la grande Charte, de la séparation du Sultanat d'avec le Khalifat. La dynastie d'Osman resterait à Constantinople et garderait le titre de Khalife, le Sultanat passerait au délégué de l'As- semblée. Ce serait une erreur de croire que tout ce plan est tramé uniquement pour intimider Cons- tantinople ; c'est l'expression d'un sentiment révo-
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lutionnaire qui couve et qui, s'ignorant encore en partie, cherche sa voie.
Damad Ferid pacha, fidèle soutien de la dy- nastie, se constituera le défenseur obstiné de la politique qui tend en définitive à faire rendre au Padishah toutes ses prérogatives civiles, militaires et religieuses. Et comme cette politique est celle du Foreign Office, on l'accuse d'être l'homme de l'Angleterre. En réalité, comme il m'a fait l'honneur de me le déclarer à deux ou trois reprises, il n'est ni anglophile, ni francophobe, il est Turc tout sim- plement, il cherche à sauver le trône qui, dans son esprit, reste le fondement le plus solide de la Tur- quie. Et il se range du côté de la puissance étran- gère qui seconde ses vues. Voici donc l'Angleterre derrière le Sultanat. Et par là, elle aura le droit d'affirmer aux musulmans de son empire qu'elle est leur amie et leur protectrice.
Quelle sera l'attitude de la France devant ce nouvel aspect de la question d'Orient ? Il semble, à vrai dire, que le Quai d'Orsay ne sache pas encore ce qu'il veut. Le Haut-Commissariat de la République qui a été confié à M. Defrance, mi- nistre plénipotentiaire (actuellement ambassadeur à Madrid) est ballotté par tous les courants. Il n'a reçu aucune directive de Paris. Et il marche au gré des événements, c'est le hasard qui (le mène. M. Defrance ne pouvant donner le mot d'ordre qui imprimerait à toute la machine un mouvement régulier, tous les organes grincent, se détraquent
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et créent du désordre. Chacun a sa politique et en fait à sa tête. Et aux clans des civils s'ajoutent ou se superposent les clans des militaires. Tout cela nous divise et nous affaiblit, au point que bientôt chré- tiens et juifs se détourneront de nous. Personne ne nous offre un mandat comme aux Anglais ou aux Américains. Et pourtant, dans son immense majo- rité, la population est de cœur avec la France. Que s'est-il donc passé ?
Lorsque le général Franchet d'Esperey fit son entrée solennelle dans les rues de la capitale, ce fut une formidable explosion de joie. « Un véri- table tonnerre d'acclamations, écrit le comman- dant Z... roulait sans fin de Stamboul à Chichli. » Ni à Strasbourg, ni à Metz on n'assista à plus belle apothéose. Les pierres elles-mêmes se soule- vaient pour exalter nos poilus et dire la reconnais- sance étemelle des esclaves que ces héros venaient enfin libérer de toutes les tyrannies. Les morts sortaient de leurs tombes pour chanter avec les vivants l'hymne de la Liberté. Musulmans et chré- tiens. Turcs, Arabes, Arméniens, Grecs, Juifs, Européens et Américains du Levant, toutes les races, toutes les nationalités, toutes les religions communiaient dans le même amour et dans la même espérance. Tous s'agenouillaient devant nos étendards couverts de gloire qui apportaient dans leurs plis les promesses de la plus res{^lendissante aurore. Ce jour-là, m'assure-t-on, la France était au-dessus de tout. Nos alliés s'effaçaient, dispa-
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raissaient dans l'éclat de notre triamphe. Nojs étions les maîtres de l'empire, maîtres des corps et des âmes. Le commandant Z..., me dit : (( Nous n'avions qu'à dicter nos volontés et nos désirs. Tout le monde était avec nous. Le Palais, la Su- blime Porte, les patriarcats, le rabbinat, toutes les autorités nous eussent suivis sur n'importe quel che- min. Ah ! pourquoi la République n'eut-elle pas, à cette heure décisive de l'histoire d'Orient, une politique nette, claire et fcnne ? Notre triomphe n'eût pas connu des lendemains aussi tristes et aussi décevants que ceux que nous vivons sur les rives du Bosphore ! ))
A peine avions-nous pris possession de notre ambassade, à peine notre armée s'était-elle ins- tallée dans ses cantonnements et dans ses bureaux, il y eut comme une vague de désespoir qui noya les illusions et brisa les élans de la foule. Au plus souriant optimisme succédait le plus amer désen- chantement. On avait cru que nous allions faire tomber une à une les chaînes et voici que nous pro- mettions aux bourreaux d'en forger de nouvelles. Nous avions ouvert aux malheureux les portes du ciel et brusquement nous les précipitions, de nos mains, au fond des enfers. « Nous sommes donc des parias, s'écriaient avec épouvante les rescapés de la grande tourmente, nous sommes les damnés de la terre pour qui jamais ne luira un rayon de soleil ! ))
Il paraît que notre politique est d'être neutres
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entre les tortionnaires et les suppliciés. Sous pré- texte de ne pas humilier les Turcs, nous tournons le dos aux Arméniens, aux Grecs et aux Juifs. Indifférents d'abord aux raïas nous leur devenons bientôt hostiles. Peu à peu, nous glissons vers l'in- gratitude, nous oublions tous les services qu'ils nous ont rendus. Et nous offrons notre amitié agis- sante aux pachas, aux beys et aux efîendis q'u furent nos plus perfides ennemis. Croyant gagner le monde musulman à notre cause, nous multiplions les marques de prévenances à l'égard de l'Odjak que nous considérons comme le seul dépositaire de la puissance ottomane. Nous nous efforçons de convaincre les lieutenants d'Enver, de Talaat et de Djemal que pour nous les trahisons de la Jeune Turquie ne compteront pour rien dans notre ba- lance s'ils consentent à recevoir nos bienfaits. Nous n'exigerons des unionistes aucune réparation, pas même une excuse pour le mal incalculable qu'ils nous ont fait, tout au contraire, nous leur prêterons le plus ferme appui pour qu'ils conservent intact, au besoin pour qu'ils agrandissent le domaine na- tional. Nous leur promettons de débarrasser l'Etat ottoman des capitulations et, chose plus grave, nous allons jusqu'à les pousser à combattre l'inïpé- rialisme anglais...
(( Nous ne comprenons rien à l'attitude de vos officiers et de vos agents », me disent à la fois le* représentants les plus autorisés des communautés non-musulmanes et de très hautes personnalités
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turques, (( si cela continue, nous marchons tout droit vers le retour des aventuriers qui ont conduit ce pays au bord du gouffre. Et alors, ce sera pis encore qu'autrefois. Encouragés par l'impunité, ces bandits abattront les derniers murs qui sou- tiennent l'empire. Ils massacreront les derniers chrétiens qui ont pu échapper jusqu'ici à leurs couteaux. Puis ils videront le pays du peu de force et de richesse qui lui reste. Dans dix ans la Tur- quie sera un vaste désert, où il n'y aura que des pierres. A quoi serviront les concessions et les pri- vilèges économiques que la France aura reçus pour prix de sa complicité? »
Je ne puis croire vraiment que la France tende aussi vite la main à ceux qui ont essayé de la poi- gnarder ? A Paris on est fermement décidé à châ- tier tous les coupables de la guerre. Aurions-nous une autre politique à Constantinople ? Il doit y avoir ici un malentendu. Je veux le savoir et j'irai frapper à toutes les portes pour chercher la vérité.
Le premier Français que j'interroge est un lieu- tenant de vaisseau qui remplit des fonctions très importantes dans un service des plus délicats. J'î ne le nommerai pas ; du reste on trouvera rare- ment des noms sous ma plume, dans ce modeste livre, parce que le moment n'est pas venu de frapper au visage devant l'opinion publique ceux qui furent chez nous, dès le lendemain de l'armis- tice, les démolisseurs de la victoire.
L L K É M A L I S M fc 1> t > A N T L t » A L L 1 K ë 7^
Je demandai à cet officier : t( Quelle direction dois-je imprimer à mon journal ? »
Je reçus comme réponse celte profession de foi : X Dans ce pays, il nV a que les Turcs qui sont intéressants. Ce sont de braves gens, honnêtes, simples, droits. Appuyons-nous sur eux ; nous reprendrons la place que nous occupions autrefois et qui nous avait été enlevée par les Allemands. Nous instruirons l'armée, nous guiderons l'admi- nistration, nous dirigerons les écoles et nous con- trôlerons les finances. Nous pourrons nous insinuer et nous implanter dans tous les domaines. Non seulement nous consoliderons notre influence mo- rale, mais encore nous réaliserons de magnifiques profits matériels. L'Anatolie recèle dans son sol des richesses fabuleuses que personne n'a su mettre au jour. Nous aurons des concessions de mines et de forêts qui nous dédommageront amplement des pertes que nous avons subies en Orient Nous construirons des chemins de fer, des tramways, des ports, des quais, des routes, choisissant parmi les travaux publics ceux qui seront le plus rému- nérateurs pour notre industrie. Nous ne devons à aucun prix compromettre nos intérêts pour les beaux yeux des Arméniens et des Grecs qui ne sont intéressants à aucun point de vue. On nous a trompés avec des histoires de brigands. Il n'y a pas eu à proprement parler des massacres de chrétiens. Il y a eu tout simplement des exécutions de traîtres. Dans l'intérieur, les Arméniens ont livré le pays
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aux Russes. Sur les côtes, les Grecs ont espionné pour le compte de l'Angleterre. Pour se défendre contre ces incorrigibles conspirateurs les Turcs ont été contraints de prendre des mesures radicales. De là ces déportations qui ont fait couler beau- coup d'encre mais peu de sang... Il y a eu, de-ci de-là, des bastonnades, des pendaisons, des fusil- lades. Et après ? N'a-t-on pas vu tout cela en Allemagne, et même chez nous ? Lorsque nous avons surpris un soldat ou un civil en train de com- mettre une trahison, nous les avons collés au po- teau sans ménagement. Avons-nous ménagé les femmes ? Jamais. En temps de guerre, quand on est face à l'ennemi, on est parfaitement justifié à se montrer impitoyable envers les canailles qui cherchent à vous planter un poignard dans le dos. Les Turcs eurent raison d'écraser du pied les vipères qui encombraient leur chemin. Le salut du pays, qui est la suprême loi d'une armée en ba- taille, leur dictait ces actes d'énergie. D'ailleurs, croyez-moi, les Arméniens et les Grecs ne sont pas, comme ils le prétendent, nos amis ou nos clients. Ils vont toujours vers celui qui îles paie par une monnaie quelconque^ Ils sont tantôt avec l'An- gleterre, tantôt avec la France. Pendant la guerre, ils furent ici aux pieds des Allemands et des Au- trichiens. C'était à qui ouvrirait sa maison et offri- rait ses confitureg aux beaux représentants du chic prussien ou de l'élégance viennoise. De Trébi- zonde à Van, ils furent les zélés serviteurs de la
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Russie. La plupart de ces francophiles, que vous voyez rôder maintenant autour de nous, sollicitant une protection qui leur évitera des réquisitions et leur permettra de trafiquer et de voyager tout à leur aise, ces mêmes lécheurs de bottes ont fait éperdument la roue devant Liman Von Sanders et von Kuhlmann pour obtenir soit des commandes de fournitures militaires, soit des sursis d'appel, des exemptions d'impôts ou des permis de séjour... Que pouvons-nous attendre de ces gens-là ? Rien de bon ni d'utile. Tandis que le Turc nous laissera travailler, eux chercheront à nous faire concur- rence. Par leurs banques, par leurs comptoirs, par leurs bateaux, ils entravent notre essor économique. Nous nous heurtons sur toutes les échelles à leur insatiable cupidité ! Ah ! ils sont d'une dévorante activité pour nous disputer le moindre marché. Même nos produits doivent passer par leurs mains. Il faut que toute vente qui se fait en Turquie laisse entre leurs doigts une petite conmiission. Ils intri- gueront tant et si bien qne les maisons les plus im- portantes de France leur confieront leurs repré- sentations, écartant des compatriotes honorables pourvus d'excellentes qualités et des meilleures références. Plus vous étudierez la situation, plus vous serez de mon avis. Si vous tenez à faire une bonne propagande française avec votre journal, soutenez les Turcs et dédaignez les raïas. Quant à nos alliés, vous ne pourrez certes pas les com- battre, notre Haut-Commissariat serait du reste
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obligé de vous interdire toute attaque, même indi- recte, car officiellement nous marchons la mair dans la main, mais il faut les surveiller et les suivrt pas à pas. Les Italiens nous détestent et les An glais nous jalousent. Les premiers ne sont pas l redouter. Ils n'occupent ici qu'une position de troi- sième ordre. Mais les seconds sont pour nous c( qu'étaient les Allemands avant la guerre. En réa- lité c'est désormais entre eux et nous, du moins er Turquie, que le duel est engagé ! Qui l'empor tera ? Nous avons tout pour réussir, il s'agit de savoir manœuvrer. »
L'officier qui me tenait ce langage avait-il reçu des instructions pour mener la campagne dont il me développait le thème avec tant d'ardeur et de conviction ? Je ne le crois pas. Mon sentiment était que chacun faisait sa politique. Je n'avais pas manqué d'aller présenter l'hommage de mon res- pectueux dévouement à M. Defrance, Haut-Com- missaire de la République. Et ce distingué diplo- mate m'avait tenu un tout autre langage. A vrai dire, il ne me dévoila pas ses idées, mais il approuva pleinement celle que je lui exposai avec une entière franchise. On verra dans la suite com- ment j'envisage les divers aspects de la troublante question d'Orient. Pour le moment écoutons encore ce qui se dit dans les milieux militaires où se con- centre en somme toute notre action.
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DES OFFICIERS FRANÇAIS SOUTIENNENT MOUSTAFA KEMAL ET ATTAQUENT l'aNGLETERRE
On me présente à un commandant. C'est un homme tout d'une pièce. Il ne mâche pas ses mots. Il est d'une trempe qui ne souffre aucune faiblesse. Il doit avoir été taillé dans le roc, car il est aussi inébranlable dans ses sympathies que dans ses antipathies. 'Comme le lieutenant de vaisseau que nous avons entendu, mais plus furieusement en- core, il est l'ennemi des Arméniens, des Grecs, des Juifs et... des Anglais. « Pour moi, tran- che-t-il, la question ne se pose pas! nous de- vons être totalement, absolument turcophiles, je dirai plus : turcomanes ! J'aime les musulmans et je déteste les raïas qui sont de la racaille. Soyons intelligents et nous serons pratiques. Nous repro- chons aux Turcs de nous avoir fait la guerre. Eh bien, moi, je dis quils ont bien fait. Qu'on se mette dans leur peau. Nous étions du côté des Russes qui voulaient leur prendre Constantinople. Par un acte authentique n'avons-nous pas autorisé cette spoliation ? Ils se sont alliés aux Allemands pour sauver leur empire d'un démembrement qui était, pour eux, la fin de tout. Ils se seraient alliés au diable. Et je le comprends. Nous agirions de même étant placés dans le même dilemme : ou marcher ou mourir ! Garantissons à ces braves
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gens leur indépendance nationale et leur intégrité territoriale et nous aurons en eux les plus fidèles et les plus loyaux des associés. Que cherchons-nous ici ? Un rempart contre les impérialismes russe et britannique ? Le maintien de notre prestige ? Le libre développement de notre commerce ? L'ex- pansion de notre langue ? Le respect de nos églises et de nos écoles ? La sauvegarde de nos intérêts financiers ? Nous aurons tout cela avec une colla- boration franco-turque. Mais cette collaboration ne doit pas être au profit d'un seul. Il serait indigne de nous de recevoir sans rien donner. En échange des avantages que nous accorderont les Turcs, nous les aiderons à défendre leurs droits aussi bien contre les ennemis du dehors que contre les enne- mis du dedans. A l'intérieur, nous ne devons plus écouter les jérémiades des Arméniens, des Grecs et des Juifs. Poiu- une gifle qu'un musulman exas- péré par d'insolentes provocations aura donnée à un raïa de probité douteuse, nous n'irons plus mo- biliser nos diplomates et menacer la Porte. A l'intérieur, nous ne ferons le jeu ni de la Russie, ni de l'Angleterre — je ne parle pas de l'Allema- gne, car son influence est morte ici pour long- temps. — La Russie, bien que disloquée par le bolchevisme, est toujours à surveiller. Elle a sur ce pays des visées que nous ne pouvons encourager. Mais je ne crois pas qu'elle représente un danger immédiat. C*est la Grande-Breiagne surtout qui devient inquiétante. Il n'y a aucun doute qu'elle
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cherche à prendre dans le Proche Orient la pre- mière place. Après avoir coupé Tempire ottoman en deux en créant l'empire arabe, elle tend mani- festement à réduire les Turcs au rang de vassaux. Elle a mis dans son jeu le Sultan, en lui garantis- sant le trône et le Khalifat et en lui promettant de le débarrasser de la (( clique jeune-turque ». Aussi je comprends et j'approuve Moustafa Kemal qui s'est cabré devant la domination étrangère. J'es- père que la France soutiendra ce général par tous les moyens. En tout cas, vous ne trouveriez pas dans nos rangs dix officiers qui ne partagent mes idées. Nous sommes presque tous pour les Kéma- listes contre les Grecs et les Anglais. ))
Ces déclarations inattendues me causent une profonde stupéfaction. J'ai hâte de savoir si elles expriment bien le sentiment de l'armée. Hélas I je n'étais pas au bout de mes surprises. J'entends pro- férer dans les milieux militaires contre la <( perfide Albion » des accusations d'une telle violence que je suis épouvanté. Si cette anglophobie vient à se faire jour, si elle est dénoncée au Foreign Office, je prévois que le Quai d'Orsay rencontrera sur le Rhin des difficultés peut-être insurmontables.
J'essaie de réagir. Je prends la plume et j'entre- prends dans le Bosphore une énergique campagne en faveur de l'Entente cordiale. J'attaque à fond Moustafa Kemal dont les agissements ne peuvent que plaire à Moscou et à Berlin. J'adjure les mu-
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sulmans d'abandonner ce factieux qui s'apprête à donner les derniers coups à l'empire. Les Vieux Turcs, les Arméniens, les Grecs, les Juifs, viennent me féliciter. Mais je voudrais entraîner mes com- patriotes. Malheureusement le pois'on a déjà fait son œuvre, et je n'obtiens l'approbation que de trois ou quatre officiers supérieurs qui viennent me dire : (( Vous avez raison de démasquer Mous- tafa Kemal. C'est un agent de l'Allemagne. Il est d'accord avec Talaat qui, de Berlin, tire les ficelles. Et nous serions des insensés de nous dis- puter avec nos alliés pour les beaux rêves de ce pacha. ))
Dans notre colonie, il se forme deux partis : les gens sérieux, ceux qui sont nés ou qui sont éta- blis dans le pays depuis de longues années, se dé- clarent nettement contre Moustafa Kemal. Les financiers qui ne séjournent à Constantinople que juste le temps d'y faire fortune sur le dos des (( bons Turcs », quelques fonctionnaires ou em- ployés de la Dette Publique, de la Régie des Tabacs et de la Banque Ottomane, les nouveaux venus qui ne connaissent l'Orient que par les romans de Pierre Loti et de Claude Farrère, tous ceux-là sont avec le parti kémaliste par intérêt ou par ignorance. Un diplomate pour qui la Turquie n a pas de secrets me confie ses angoisses : « Où allons-nous ? ces braves officiers vont nous brouil- ler avec tout le monde ; nous perdons nos amis d'ici et nos alliés d'Europe. II nous restera Mous-
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tafa Kemal? Mais ce personnage nous donnera- t-il sur le Bosphore des clients scolaires et com- merciaux, et sur le Rhin des appuis militaires et diplomatiques? Ah! qu'on y prenne garde, en quelques mois nous allons détruire cette œuvre incomparable que nous avions patiemment écha- faudée en un siècle de labeur ! )) L'agent d'une grande Compagnie qui a fait toute sa carrière en Orient nous dit dans une réunion intime : (( J'ai pleuré de joie le jour où nos soldats ont défilé pour la première fois dans nos rues, drapeau et musique en tête. Je ne crois pas qu'un honmie puisse con- naître un bonheur plus grand... Eh bien, mainte- nant, je ne demande qu'une chose, c'est que notre armée s'en aille vite. Si elle reste encore ici, avec Tesprit qui l'anime, elle nous mènera à des catas- trophes. ))
Un soir, je pus constater que la turcomanie avait à ce point dérangé les cervelles que certains en oubliaient la patrie... Qu'on en juge. Nous sommes réunis autour d'une table, au Péra-Palace Hôtel; nous sommes d'un côté trois Français : un com- mandant, un hoimne d'affaires et moi ; de l'autre : un Italien, qui occupe dans une des premières villes du royaume une chaire de professeur des plus im- portantes, et un sujet ottoman qui fut un collabo- rateur de Djavid bey au ministère des Finances. La conversation s'engage, comme dans tous les salons, sur la question du jour : le mouvement
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national déclanché par Moustafa Kemal. L'Ita- lien, bien entendu, prend fait et cause pour ce patriote qui « défend le principe des nationalités. )) Je soutiens la thèse contraire, je prétens que les Kémalistes continuent tout bonnement la guerre contre l'Entente, d'accord avec Ludendorff et Lénine, et que notre devoir est de les abattre avant qu'ils se soient renforcés en hommes et en muni- tions. (( Si nous ne les écrasons pas, dis-je, tout de suite, demain nous serons obligés ou de capi- tuler devant leurs exigences qui seront intolérables ou d'organiser contre eux un nouveau front. De toute façon, nous allons nous affaiblir et c'est l'Al- lemagne qui en profitera. » Le commandant me regarde avec des yeux qui voudraient me fou- droyer — mais il sait qu'il ne me fera pas taire, car il me connaît depuis quinze ans. — Il entame non pas la défense mais l'apologie des Jeunes- Turcs : (( C'est notre faute, tranche-t-il, s'ils sont entrés en guerre contre nous. Qu'avons-nous fait pour les gagner ? Lors des dernières guerres bal- kaniques, nous leur avions affirmé qu'ils ne per- draient pas un pouce de territoire, même s'ils étaient vaincus. Et lorsque les Bulgares, les Grecs et les Serbes se sont partagé la Roumélie, nous sommes restés les bras croisés, reniant nos engage- ments. En 1914, de qui étions-nous les compa- gnons d'armes ? Des Russes, c'est-à-dire de ceux qui ont eu constamment les regards tournés vers Constantinople, de ceux qui avaient comme pro-
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gramme de politique extérieure le démembrement de l'empire ottoman ! Et vous vouliez que la Jeune Turquie refusât le secours de l'Allemagne ! Ah ! oui, vous me répondrez que nous lui avions garanti l'intégrité territoriale si elle restait neutre. Le beau billet, n'est-ce pas! »
A ces mots l'Italien s'emporte. Il interrompt le commandant pour accuser les Alliés de toutes les félonies. « Vous nous avez trompés, clame-t- il. Vous n'avez tenu aucun engagement. Vous avez pris tous les fruits de la victoire et vous ne nous avez rien laissé. Nous n'avons partout que des ennuis. Nous n'avons pas de charbon. Nous crevons de faim et, pour nous consoler, vous nous empêchez de nous installer à Fiume. Vous vous êtes trop moqués de nous! Vous nous avez trahis sans cesse... Nous en avons assez d'être votre jouet et votre souffre-douleur... » Je sursaute, j'esquisse un geste de protestation. Je veux placer un mot. Mais l'Italien part comme une trombe. Rien plus ne saurait l'arrêter. Il lance contre la France les pires calomnies.
— Mais enfin, m'écriai-je, que vouliez-vous de nous !
— Ce que nous voulions, éclate-t-il, la Savoie, Nice, la Corse, la Tunisie, tout ce qui nous appar- tient. Et vous devez nous le rendre ! .
— Ainsi, fis-je observer, la France se serait sai- gnée aux quatre veines, elle aurait accompli des
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prodiges inouïs sur les champs de bataille, elle aurait arraché aux destins la victoire la plus écla- tante, non pas pour garder son patrimoine, mais pour en livrer de riches morceaux à 1' (( égoïsme sacré )) de l'Italie ? Allons donc, vous rêvez ! Vous êtes seul, heureusement pour l'avenir des deux sœurs latines, à nourrir de pareilles chimères !
— Comment, je suis seul ? railla l'Italien. Il n'y a pas un homme chez nous qui ne pense comme moi, à quelque parti qu'il appartienne. De Giolitti, dont je m'honore d'être l'ami, à Turati, nous n'avons dans le cœur qu'un désir : réunir sous la loi romaine les terres sur lesquelles nous avons des droits imprescriptibles...
Si je rapporte cet incident, qui est étranger à la question d'Orient, c'est qu'il me permit de mettre à nu l'âme d'un turcomane. Le commandant était tellement aveuglé par son amour des Osmanlis qu'il ne voyait plus la France. Il avait complète- ment oublié sa patrie, et il n'éprouvait pas le besoin de la défendre. Il ne dit pas un mot, tel un muet du sérail, contre les violentes accusations et les intolérables prétentions du professeur. 11 ne retrou- vait l'usage de la parole qu'aux moments où la discussion tournait autour des Jeunes-Turcs. Oh ! alors le mort ressuscitait, la statue de marbre s'ani- mait, l'éloquence coulait, abondante et vive comme l'eau d'un torrent, de ces lèvres qui, tout à l'heure, restaient obstinément scellées. L'indifférence avait fait place à la passion. Le soldat ripostait, rendant
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coup pour coup ; et pour dégager les responsabi- lités encourues par la Turquie il étalait les fautes commises par la France.
Je ne pus m'empêcher de traiter durement cet officier supérieur. Au risque de provoquer sa colère, je le souffletai de mon mépris. « Vous oubliez, lui dis-je, les devoirs que vous im- pose le glorieux uniforme que vous portez. Vous oubliez que les Jeunes-Turcs ont couvert de cra- chats nos trois couleurs, après nous avoir vendus et trahis de la façon la plus perfide. Vous oubliez que nous sommes encore en guerre avec ces ban- dits. Les applaudir, c'est condamner la France. Quittez donc notre armée, votre place n'est plus dans ses rangs, elle est là-bas, à Angora. »
Le commandant ne s'attendait pas sans doute à cette riposte. Complètement désemparé, il baissa la tête et s'en alla sans relever le gant que je lui avais jeté à la face devant trois témoins.
J'eus de fréquentes discussions de ce genre. Un capitaine me dit un jour :
— J'offrirai mon épée, s'il le faut, à Moustafa Kemal !
— Contre qui ?
— Contre l'Angleterre !
Voilà quel était l'état d'âme de la plupart des officiers faisant partie de notre corps d'occupation. Mais d'où venaient-ils ? De Salonique. Comment en étaient-ils arrivés à fraterniser avec nos ennemis
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et à couvrir d'anathèmes nos alliés ? Je ne sais, mais ce qui est incontestable, c'est que Tarmée de Sarrail s'était lentement imprégnée et nourrie de la haine — le mot n'est pas trop fort — que ce chef ombrageux, aigri peut-être par une injuste disgrâce, avait reportée sur la tête des Anglais et des Grecs. L'on peut ainsi s'expliquer pourquoi les journahstes qui en avaient fait partie ont ré- pandu ces germes de grécophobie et d'anglophobie que nous avons vus se développer si rapidement dans les salles de rédaction parisiennes. Pendant que ces anciens combattants rendus à la vie civile sapaient l'Entente, en France, à coups de plume, leurs camarades restés sous les armes la démolis- saient, en Turquie, à coups de langue et à coups d'intrigue. Et ceux-ci n'avaient aucune retenue : ils s'en allaient clamant en tous lieux leurs sympa- thies et leurs antipathies. On les entendit dans les salons, dans les hôtels, dans les cafés. On en vit s'afficher publiquement avec des lieutenants d' En- ver et de Liman von Sanders. Le képi bleu et le fez rouge fraternisaient à l'ébahissement des Vieux-Turcs et au grand scandale des raïas. Un Ecossais qui « adore )) la France me demandait, avec une tristesse infinie dans la voix, en mon- trant du regard ces étranges accouplements : « Que diriez-vous si nos iommies se promenaient bras dessus bras dessous dans les villes occupées d'Allemagne avec des soldats de Ludendorfî et de Hindenburg?))
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Le général Franchet d'Espérey était-il au cou- rant de ces faits ? Comment son Etat-Major ne donnait-il pas des instructions sévères pour briser net cette monstrueuse propagande qui servait les plans de l'ennemi en affaiblissant le front des Al- liés? M. Defrance, haut-commissionnaire de la Ré- publique, était renseigné jour pour jour du travail inquiétant qui se faisait dans Tarmée. Mais il ne se croyait pas autorisé à faire la leçon au général Franchet d'Espérey : « Les militaires ne sont pas sous mes ordres », répondait-il à ceux qui le sup- pliaient d'agir. Faut-il le révéler? Il y avait un fossé entre le Haut-Commissaire et le général en chef. Ces deux autorités qui eussent dû se fon- dre en une seule direction suivaient des chemins contraires. M. Defrance, rompu à toutes les feintes de l'Oriental, eût imprimé à notre action le carac- tère et le mouvement qu'exigaient les circonstances. Ce n'est pas ce diplomate plein de prudence, de réserve et de tact qui eût compromis l'incomparable situation que nous occupions autrefois à Constanti- nople, même dans les quarante années qui suivirent notre débâcle de 1 870. Mais au lieu de suivre ses conseils, dictés par l'expérience et marqués au coin de la sagesse, on prit à tâche de le contrecarrer. Une cabale se forma pour le contraindre à partir ou à capituler. On lui faisait un grief de ce qu'il était apparenté à un général anglais. « Tous ses rapports, insinuait-on, sont connus du Foreign Of- fice. » S'il avait eu des attaches avec un Enver ou
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un Talaat on l'aurait couvert de fleurs. Que de fois j'ai dû imposer silence à des énergumènes qui le diffamaient ouvertement devant les espions turco-allemands ! Ceux-ci notaient avec délices nos querelles de famille. Ils recueillaient dans leurs petits verres et ils buvaient comme du raki la ca- lomnie que nous répandions à flots sur le repré- sentant de la République. Non seulement on di- visait les Alliés, mais on détruisait l'union fran- çaise. Beau travail, vraiment! Pour des fautes moins graves, certains ont été fusillés.
Si je n'avais écouté que ma rancune, j'eusse fait chorus avec 4es adversaires de M. Defrance, car je n'eus pas toujours à me féliciter des procé- dés du Haut-Commissariat. Mon journal Le Bos- phore ne plaisait guère au monde officiel, car il avait, et il garde toujours, du reste, une allure trop indépendante. Bien qu'il défendît, avec une vigueur et une impartialité qu'on n'avait jamais vues à Constantinople, tous ceux qui répandent en Orient l'influence française, sans distinction de race ni de religion, il était mal noté dans les bu- reaux de l'Ambassade: « Ah ! vous nous en cau- sez des ennuis », me confessait le chef de la cen- sure ! (( A vous seul, vous nous donnez plus de tracas que les autres ! nous sommes tiraillés entre l'Etat-Major qui nous envoie des « notes furi- bondes )) — tenez, en voici encore une — et le Commissariat qui nous engueule parce que nous
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VOUS laissons publier des nouvelles fort désagréa- bles pour la Porte. » Un exemple montrera com- ment je fus traité par M. Defrance. Le Bosphore avait pu reproduire avec l'autorisation de la cen- sure d'importantes déclarations que le grand vizir Damad Ferid pacha avait faites au sein du Con- seil des Ministres. Notre information reproduite'par tous les journaux d'Europe provoqua une démar- che de Damad Ferid pacha qui vient se plaindre en personne auprès de M Defrance. Le Haut-Com- missaire eût dû s'en prendre au chef de la cen- sure; c'était trop simple et trop juste. Il préféra nous infliger une suspension de trois jours qui nous causa un grave préjudice pécuniaire... L'argent que m*a fait perdre le Haut-Commissariat par ses sautes d'humeur se chiffre par des dizaines de mille francs. Non seulement je ne reçois pas de subvention sur les millions que vote le Parlement pour la propagande à l'étranger, et du reste je n'en accepterai jamais s'il faut servir les intérêts d'une coterie et non ceux de la France, mais en- core on cherche à m'enlever mon gagne-pain. Qu'importe, je continuerai à défendre le Haut- Commissaire qui est le représentant direct de la République. Nous sommes ici face à l'ennemi et nous devons cacher à ses yeux nos faiblesses et nos misères. Partant de ce principe je ne publierai jamais dans Le Bosphore une ligne qui puisse nuire directement ou indirectement au prestige de la France ou à la solidité de l'Entente. Aussi
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lorsque l'affaire Caillaux viendra devant la Haute- Cour, j'imposerai le silence à la rédaction : (( Ce n'est pas à un journal français, déclarai-je, qu'il appartient de prolonger jusqu'au lointain les échos d'un pareil scandale. Nous n'avons ici, nous, qu'à montrer non les laideurs mais la beauté de notre pays ». Ah ! pourquoi tous nos compatriotes n'ont- ils pas adopté cette ligne de conduite ? Nous au- rions triomphé de tous les obstacles. Beaucoup avaient apporté en Turquie leurs passions électo- rales. L'un était radical, l'autre modéré, l'autre socialiste, l'autre royaliste. Je pensai qu'il était plus sage d'être Français, tout simplement. Avant la guerre, en 1906 et en 1909, j'avais défendu un pro- gramme radical aux élections législatives. J'avais approuvé la loi de séparation. J'avais publié une longue série d'articles dans La Lanterne pour dé- noncer le cléricalisme de nos agents diplomatiques et consulaires qui affectaient d'ignorer l'existence des écoles laïques dans le Levant. J'avais donc ap- partenu à un parti. Mais à Constantinople je n'ap- partenais plus qu'à la France. Et j'ai ouvert toutes grandes les colonnes du Bosphore aussi bien aux lazaristes, aux jésuites, aux frères et aux sœurs qu'aux professeurs de Galata-Serai, aux maîtres de l'Alliance Israélite Universelle et des écoles grec- ques et arméniennes. Suivant la doctrine de Gam- betta je me refusai à transplanter en Turquie nos luttes politico-religieuses. Je rejetai de même toutes les philies et toutes les phobies, ayant toujours de-
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vant mes yeux comme objectif : l'expansion de l'idée française. Je ne serai, par système, ni tur- cophobe, ni grécophile, ni arménophile, ni anti- sémite, mais je n'oublierai pas les services ren- dus par ceux qui nous restèrent fidèles pendant la guerre. Et je ne déserterai à aucun prix le camp des Alliés...
Cette attitude m'attira les sarcasmes, les injures et les diffamations de ceux qui, dans notre colo- nie, avaient pris nettement parti pour les Turcs (les Jeunes) contre les Anglais et contre les raïas.
Un soir, après dîner, je fus mis en présence de deux officiers : un commandant et un lieutenant de vaisseau, chez un Tartarin de la Manche qui s'était donné pour mission de renverser les mu- railles du temple britannique. Dès qu'il apercevait un Anglais il voyait rouge. Je compris tout de suite, dès ses premiers mots, sur quel sujet allait rouler la conversation.
— Vous voyez ici, mon cher Paillarès, com- mença-t-il, deux Bretons et un Normand qui n'ont pas froid aux yeux. S'il y en avait beaucoup comme nous en France, nous ne serions pas rou- lés partout et toujours comme nous l'avons été à Versailles. Caillaux a raison. Il faut nous enten- dre avec l'Allemagne et nous flanquerons une pile aux Anglais.
— Oui, scande le lieutenant de vaisseau, nous nous battrons cette fois avec les Anglais, c'est iné-
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vitable. Ils nous ont chassés des rives du Nil, ils nous chasseront des rives du Bosphore. Ils veulent mettre la main sur la Turquie. Pouvons-nous to- lérer cet acte de brigandage ? Nous devons aider Moustafa Kemal à les jeter hors d'ici.
— Vous allez un peu vite, fis-je observer. Avant qu'ils viennent à Constantinople les natio- nalistes devront passer par Smyrne et là ils trou- veront l'armée grecque.
— Les Grecs ? cria le commandant, mais ça n'existe pas. Moustafa Kemal n'en fera qu'une bouchée... Attendez qu'il ait groupé ses forces et vous verrez. Nous ne sommes qu'aux premières passes du duel.
— Notre intérêt politique, expliqua le Nor- mand, est de nous appuyer sur les Jeunes-Turcs. Voilà des gaillards qui ont quelque chose dans le ventre. Moi, je parie pour eux. Ils reviendront au pouvoir, plus puissants que jamais, et, si nous avons su leur faciliter la revanche, nous obtiendrons tou- tes les concessions que nous voudrons. J'attends mon ami Franklin-Bouillon pour entamer des né- gociations importantes. Le commandant S... (au- jourd'hui lieutenant-colonel) qui a la confiance entière du Gouvernement de Stamboul et de ce- lui d'Angora nous ouvrira toutes les portes. Il m'a déjà présenté au ministre des Affaires étran- gères... Tenez, j'ai là vingt dossiers touchant des charbonnages, des mines de cuivre, de paraffine,
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de zinc, nous enlèverons en un tour de main la forêt de Castamouni qui, à elle seule, vaut un royaume...
Pendant cinq heures d'horloge tous les trésors de Golconde passèrent sous les yeux éblouis des trois turcomanes.
Le Normand disait dans une autre circonstance : (( Mes ancêtres, déjà, ont conquis l'Angleterre. Nous, maintenant, nous la materons... » Et il s*en allait, plus fier que Guillaume-Ie-Conquérant, fendant Tair de ses gestes terribles, prêt à casser la figure au premier sujet du Royaume Uni, civil ou militaire, qui lui donnerait sur les nerfs.
Il cherchait à tout instant les disputes les plus invraisemblables. Dès qu'il était assis à une table de restaurant il s'assurait qu'aucun officier britan- nique ne le regardait de travers... Tout à ccup il se levait, il marchait droit vers un groupe et se plantant sur ses ergots comme un coq en baluille il lançait un défi : « Messieurs, je suis Français, un Français de Normandie, et je suis à votre dis- position si cela ne vous plaît pas ! » Les Améri- cains eurent bientôt, eux aussi, le don de l'exaspé- rer. Un lieutenant de vaisseau attaché au Haut- Commissariat des Etats-Unis jouait tranquillement du piano dans le grand hall de l'hôtel Péra-Palace. Le Normand tourne vers lui un front chargé de menaces. « Il nous embête, celui-là, grogne-t-il. Attendez, je vais lui montrer quel cas je fais de
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sa musique. » Et il commence à crier sur l'air des lampions : « la ferme ! la ferme ! » L'officier flegmatique, ne se doutant pas au surplus qu'on en veut 1 sa personne, conlmue de taper sur les loi- ches d'ivore. Le Normand s'exaspère et devient plus inso/»iji. L'injure est dir?cle et vise netteman^ l'Américain. Celui-ci comprend enfin qu'il est provoqué, grossièrement, et sans motif. Il vient de- mander des explications pour l'outrage qui lui est fait. Les deux hommes sont debout, face à face. Loin de s'excuser, le Normand ricane de plus en plus. L'Américain va lui sauter à la gorge quand, cinq ou six témoins, nous arrêtons les poings qui tournoient. Après une heure d'efforts nous par- venons à calmer l'irritation de l'officier en lui ex- pliquant tant bien que mal qu'il y eut méprise. Tout ce tapage avait attiré de nombreux curieux ; les clients de l'hôtel étaient sortis de leurs cham- bres, et les germanophiles savouraient les délices que leur offrait la vue de ce Français déchirant publiquement l'Entente...
Le Normand ne sortit pas toujours indemne des algarades qu'il multipliait à tout propos et en tous lieux. Un officier britannique lui asséna, en plein sur le nez, un violent coup de poing qui lui imposa un respectueux silence. Tartarin était inondé de sang; assommé, ahuri, désemparé, il n'était plus qu'un petit chien battu qui implore le pardon de son maître...
Pourquoi ai-je cru devoir révéler ces faits ?
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C'est que le Normand paraissait avoir les plus hauts encouragements. Tel un ministre ou un am- bassadeur, il disposait de nos bateaux de guerre pour se rendre dans la mer Noire, coûtant au Tré- sor des centaines de mille francs. Et on lui facili- tera le voyage d'Angora pour qu'il aille sonder Moustafa Kemal sur je ne sais quel projet d'ac- cord franco-turc... Il se rendra plus tard aux Dar- danelles pour charger des armes et des munitions... Dans quel but et {>our qui ? Sans doute il avait trop découvert certains personnages car il fut désavoué, on le pria avec plus ou moins de ména- gements d'interrompre la série de ses exploits... Mais il ne rentrait pas dans l'ombre sans avoir fait des ravages. Il brandissait toujours un papier en disant : « Voyez, lisez, j'ai un passeport diplo- matique, je suis chargé d'une mission officielle. Pendant la guerre j'étais en Amérique, je com- muniquais directement avec Paris, sans passer par Tardieu... C'est moi qui ai battu Hearst... » Et comme personne n'allait au fond des choses, comme chez nous aucune autorité ne bougeait, les Anglais étaient fondés à croire qu'il était réelle- ment un agent chargé de faire contre eux une pro- pagande active. Cette conviction devint plus forte lorsqu'ils apprirent que ses camarades avaient transporté, en avion, à Brousse, des généraux turcs, recherchés par leur police, qui allaient rejoindre Moustafa Kemal. Ils avaient déjà noté avec sur- prise que nous avions fait filer vers Scutari, dans
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des barques, le président de la Chambre des dé- putés qui venait de prononcer un discours hostile à la chrétienté en général et aux Alliés en parti- culier... Disons-le sans détours : à Constcinti- nople les discours et les actes de beaucoup de Fran- çais donnèrent l'impression que nous complotions avec les Jeunes-Turcs l'abaissement de l'Angle- terre. Et ceci nous aidera peut-être à comprendre, encore une fois, pourquoi nous rencontrerons des obstacles sur le Rhin...
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V
DAMAD FERÎD PACHA TOMBE DU POUVOIR
LE KEMALISME PRE>T) UN NOUVEL ESSOR
L© grand vizir Damad Ferid pacha fait de pres- santes démarches auprès des Haut-Commissaires al- liés pour obtenir que les puissances alliées et as- sociées modifient les termes de l'armistice de fa- çon à permettre au Gouvernement ottoman de re- cruter quelques forces militaires qu'il opposerait aux nationalistes, maîtres de Konia. Mais ses demandes sont repoussées, car l'on craint que les troupes du sultan n'aillent rejoindre celles de Mous- tafa Kemal. Flétri par les nationalistes, aban- donné par les Alliés, Damad Ferid pacha est pro- fondément découragé. Son cabinet cède la place à celui d'Ali Riza pacha. On mande de Cons- tantinople à l'agence Havas :
Les milieux officiels affirment que le premier acte du grand-vizir sera d'entamer des pourparlers avec les chefs du mouvement nationaliste afin de tâcher de rétablir l'ordre et la tranquillité en Anatolie. La composition du cabinet est favorablement accueillie par la presse et l'opi- nion publique. Déjà de nombreux télégrammes venant des provinces d' Anatolie expriment et manifestent leur satisfaction de la démission de Damad Ferid pacha, que les provinces rendent responsable de la situation actttelle.
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A partir de ce moment, le kémalisme ne fera que grandir. « La nouvelle Turquie, écrit l'en- voyé spécial du Temps, prend conscience de sa force, de son unité et de sa mission historique ; s'opposer à son idéal rénovateur serait une grande faute. ))
Des élections législatives vont avoir lieu. Mais le ministre de l'Intérieur annonce que la Cilicie et le vilayet d'Aïdin ne voteront pas, sur l'opposi- tion formelle de la France et de la Grèce. Le co- mité Union et Progrès, qui est le seul parti possé- dant une forte organisation dans tout le pays, mè- nera une lutte ardente. Les résultats sont connus d'avance. La Chambre sera nationaliste. Bien qu'elle se réunisse à Constantinople, malgré le dé- sir de Moustapha Kemal qui eût voulu la voir sié- ger à Brousse ou à Sivas, sa pensée sera constam- ment fixée sur l'AnatoHe. Elle aura comme pro- gramme celui d'Erzeroum: le pacte national. Mous- tafa Kemal ne se contente pas d'agir à l'intérieur, il poursuit d'activés négociations à Berlin et à Mos- cou. Le Temps reçoit de Suisse l'information sui- vante : (( Dans un récent séjour à Berlin, il m*a été donné de faire la connaissance d'une per- sonnalité allemande qui était en train de traiter avec Talaat, Nazim et Djemal pour fourniture de matériel de guerre. Ainsi j'obtenais la confirma- tion des bruits d'après lesquels le mouvement na- tionaliste turc était ravitaillé par des usines alle- mandes ; et la Russie des soviets n'était probable-
ment pas étrangère à cette combinaison, se char- geant de la livraison de ces fourniturea jusqu'aux bords de la mer Noire.
Par la suite, mis en éveil par ces faits, j'ai pu apprendre que ces chefs unionistes, responsables de la longue durée des hostilités par l'entrée en guerre de la Turquie, se promènent librement à Potsdam ou à Berlin sous des noms d'emprunt. Ils cherchent à diriger le mouvement de l'Union et Progrès, dont la germanomanie invétérée est notoire.
Le cabinet Damad Ferid, sur l'insistance des puissances alliées, a fait des démarches auprès du Gouvernement allemand pour demander l'extradi- tion de Talaat et de Nazim ; le Gouvernement allemand s'est contenté de répondre que ces per- sonnes ne se trouvaient pas dans le pays. Il est cependant avéré qu'au même moment Noske et Ebert voyaient régulièrement ces deux tristes per- sonnages qui résident à Potsdam.
Ne faut-il pas voir dans tout cela une comédie assez grossière de la part des dirigeants allemands en vue de prêter main-forte à l'Union et Progrès pour le reconstituer sous le couvert du nationa- lisme et en faire encore une fois l'instnmient de leur plan? »
De son côté, Izzet bey, vali de Smyme déclare à la presse ottomane que « le mouvement nationa- liste provoqué par Kemal pacha est l'œuvre du comité germanophile jeune-turc qui lente de
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tromper une fois encore les puissances, comme il le fit en 1 908 par la proclamation de la Constitu- tion )).
D'autre part, l'on acquiert la preuve de négo- ciations secrètes entre Lénine et Moustafa Kemal.
Pendant ce temps, la France et la Grande-Bre- tagne se sont mises d'accord pour délimiter leurs sphères d'influence en Asie-Mineure. Le général Gouraud a été nonmié Haut-Commissaire en Syrie et en Cilicie et commandant en chef de l'armée du Levant. Il a pris possession de son poste, à Bey- routh, le 26 novembre 1919. Les troupes anglaises sont remplacées par les troupes françaises. Quelle sera la politique du général Gouraud ? « J'estime, déclare-t-il à un représentant de V Agence Havas^ que notre protectorat en Syrie doit être simple et doux. Il devra tenir compte des modalités spéciales de la situation. J'entends appliquer là-bas une po- litique de justice, celle-là même par laquelle je me suis fait des amis dans le monde musulman.
(( Vous me demandez par quel miracle, un catholique peut se faire aimer des mahométans ? Il n'y a pas de miracle là-dedans. Chacun, à la condition d'être brave et juste, réussira.
« Pas plus que je ne souffrirai» qu'on entre dans une église catholique le chapeau sur la tête, pas plus — c'est de quoi les musulmans me sont reconnaissants — je ne tolérerais qu'on moleste ou même qu'on raille les rites étrangers aux nôtres.
(( Je l'ai dis hier, ici même, aux évêques roaro-
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nites qui venaient me faire visite, je ne veux être en Syrie Thomme d'aucun parti ni d'aucune con- fession. Je veux représenter simplement la France juste : un point c'est tout. »
Le général Gouraud ajoute: u Je désire qu'on sache que j'entends continuer en Syrie d'entrete- nir avec les Anglais, et particulièrement avec leurs chefs militaires, les relations de cordiale estime que nous eûmes toujours. »
Déçu de voir l'Entente cordiale se raffermir en Orient, Moustafa Kemal fulmine contre l'An- gleterre et la France. Il adresse aux puissances al- liées un télégramme de protestation :
Si les alliés, dit-il, continuent les mêm^ procédés inhu- mains dont ils ont usé jusques aujourd'hui envers nous, sans tenir compte des justes réclamations que la nation turque formule à cet égard, le résultat de cette non- observation F>eut être extrêmement tragique. Et il est à craindre que ce résultat ne soit pas localisé dans certains pays, mais qu'il s'étende sur les deux continents. La responsabilité d'un si grand désastre tombe naturelle- ment, par-devcuit Dieu et le jugement des hommes, sur les puissances de l'Entente. Nous traduisons, par ces déclarations, les vœux unanimes de notre nation qui ne vise d'autre but que la défense de son existence et de ses droits.
Le bureau d'informations arménien, qui com- munique ce document, le fait suivre des commen- taires ci-dessous :
Le« Turcs invoquent aujourd'hui la justice, la léga- lité, le droit, après avoir pendant quatre ans commis toutes les injustices, méconnu toute légalité, piétiné tout droit et fait périr par le fer et par le feu, par la faim et
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par les maladies, plus de 1.200.000 Arméniens et Grecs, dont les os blanchis jonchent encore les plaines et leô vallées de TAnatolic.
Désormais la Sublime Porte n*existe que de nom. C'est Moustafa Kemal qui parle au nom de la Turquie. C'est lui qui entend dicter les condi- tions de paix. Il envoie des interviews télégraphi- ques aux journaux pour les faire connaître.
Nous verrons avec satisfaction, dit-il, l'Arménie for- mer, en dehors des frontières ottomanes, un Etat indépen- dant. Nos vilayets d'A'îdin, de Koniah, d'Adana et de Mossoul, au contraire, qui ont été laissés au dedans de nos frontières, par l'acte d'armistice du 30 octobre 1918, et qui sont habités par une écrasante majorité musul- mane nef doivent pas être détachés des Etats ottomans. Le mouvement national ne se dissoudra pas, mais atten- dra la réunion du Parlement et la con^rmation que le Parlement exerce son œuvre législative et contrôle les affaires publiques à l'abri de toute atteinte et de toute intervention : alors seulement le mouvement cessera son action. Les divergences de vues avec le gouvernement central existent seulement sur des questions subsidiaires pour lesquelles Salih pacha est arrivé à Amassia. Sur les détroits, nous n'admettrons que des mesures pour ga- rantir la libre navigation dans le cadre de la sécurité de la capitale turque.
Moustafa Kemal ne se contente pas de parler. Il agit. Il organise tous les fronts de guerre : l'un contre l'Arménie russe, un autre contre l'occupa- tion grecque de Smyrne et un autre contre les troupes françaises de Cilicie. Il est puissamment aidé par ses partisans de Constantinople et par des Eurc4>éens de toutes nationalités qui lui four-
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nissent de* armes et des munitioiiâ rous le nez des Alliés.
Contre qui seront dirigés ses premiers coups ? Contre la Cilicie dont la France s*est constituée la gardienne.
Mais comment s*en étonner ? Des Français ont dit à Moustafa Kemal : (( Nous ne voulons pas garder Adana. Si nous y sommes c'est uniquement pour empêcher les Anglais de s*y installer. » Et Moustafa Kemal de leur répondre : (( Partez, vous d*abord, donnez-moi cette preuve de con- fiance et d'amitié, il me sera plus facile ensuite de régler nos comptes avec les Grecs et les Anglais. » Mais ces Français ne représentaient encore que des opinions personnelles, ils ne pouvaient qu'expri- mer des vœux platoniques et donner de vagues promesses. Moustafa Kemal comprit cependant qu'il pouvait nous forcer la main, s'il nous créait des difficultés militaires et financières. Il savait, par les turcomanes de Paris, que le Parlement réclamait des économies et que l'opinion publique en avait assez des (( expéditions inutiles ». Donc, il n'avait qu'à frapper sur le patient pour que ce- lui-ci demandât grâce ©t merci. Il négligera com- plètement l'armée grecque pour concentrer toutes ses attaques sur la Cilicie. Et nous assisterons en 1920 à de nouveaux massacres d'Arméniens. Ce- la ne suffirait pas à nous émouvoir. Qu'à cela ne tienne, on assassinera aussi des soldats français dans un guet-apens infâme...
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Plus il commettra de crimes contre la Frana et contre l'humanité, et plus il trouvera dans notr< armée, dans notre diplomatie, dans notre finana et dans notre presse des pleutres pour le craindn et des dégénérés pour l'admirer.
Les voies sont ouvertes pour tous les oublis pour toutes les capitulations.
Dans un discours qu'il a prononcé le 8 novembn 1919 au banquet traditionnel donné au Guildhal par le lord-maire, à l'occasion de son entrée ei fonctions, M. Lloyd George parlant de la ques tion turque avait dit :
Les alliés sont complètement d'accord sur les prin cipes fondamentaux de la solution. Nous sommes d*ao cord que le gouvernement de la Turquie doit cesser dan! les pays habités par les Grecs, les Arabes, les Armé niens. Nous sommes tous d'accord que l'entrée de la mei Noire soit ouverte à toutes les nations, pour que l'on n'ei confie plus la garde à la nation qui a trahi son rôle 6t gardienne en en fermant les portes aux alliés sur l'in- jonction du militarisme prussien.
Quant aux autres cessions, on ne devrait pas éprou- ver de difficultés insurmontables pour répartir entre le; alliés les responsabilités nécessaires à la garantie d'une telle politique. Je parle naturellement des nations qui oni résisté à l'épreuve de la grande guerre. Je regrette de m pouvoir m'exprimer avec la même confiance sur la Rus sie.
Hélas ! les Alliés ne paraissent pas se rendre un compte exact de l'importance du Mouvemeni national. Ils sommeillent. Ils renvoient aux calen- des le règlement de comptes qu'ils doivent a im- poser » à la Turquie. Et ceci permet à Moustafa
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Kemal de pousser partout ses pions sur Téchiquier oriental. Petit à petit, il attire et il groupe, en Ana- tolie, toute l'armée impériale. Il reconstitue et il complète ses cadres, avec la complicité secrète du gouvernement central qui voit dans cette force militaire le moyen de faire pression, au moment voulu, sur la Conférence de la paix. Il nomme et il destitue tous les fonctionnaires de tous ordres. Les valis et les defterdars viennent, les uns après les autres, se soumettre à son autorité. C'est un pa- cha qui concentre entre ses mains les pouvoirs du Sultan et ceux du grand vizir. Il affecte de s'in- cliner devant le Khalife, mais il n'agira qu'à sa guise, n'acceptant de Stamboul aucune suggestion, aucun conseil, encore moins aucun ordre. En réa- lité, lui seul est maître. Son prestige a considéra- blement grandi ces dernières semaines de l'année qui finit (1919). Pour quelles fins en usera -t-il ? Il n'a pas oublié ses desseins. Reprenant le pro- gramme d'Enver et de Talaat, il tendra de toutes ses forces à battre les Alliés, et pour mieux les battre, il les divisera.
DEUXIÈME PARTIE
LE TRAITÉ DE SÈVRES
1920
I EN CILICIE
LE DRAME DE MARACUE
Au lendemclin de l'armistice et jusqu'au 12 décembre 1919, date à laquelle le général Dufieux arrivait à Adana pour y prendre le com- mandement militaire et administratif, la Cilicie fut placée sous l'autorité supérieure du maréchal Alleriby. Mais après entente entre les cabinets de Londres et de Paris, l'administration de la région avait été confiée au colonel Brémond. Cette colla- boration interalliée fut des plus cordiales ei donna les meilleurs résultats. (( La Cilicie, écrit le colonel Brémond » (1), fut la terre promise de l'Entente anglo- française... On n'y a pas vu les difficultés qu'on a pu relever ailleurs. Le mérite en revient aux exécutants. Ce n'est pas que des délégations diverses des différentes nationalités locales n'aient tenté, à Adana, comme ailleurs, de semer la divi- sion entre nous. Mais les échecs répétés et inva-
(') La GiUcie en igiff'igQo, par E. Brémond. Imprimerie NaUo- nale. Paris.
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riables de ces démarches finirent par les décourager. Aussi bien à TEtat-major anglais qu'à celui dei Services administratifs, l'offre leur était faite de les accompagner chez l'autorité voisine. Cette seule proposition suffisait à les mettre en déroute et à faire échouer leur manœuvre. »
Ce fut une période de calme et de prospérité. Les populations jouissaient d'une sécurité complète. Il y avait bien eu, en août et en octobre, quelques tentatives de brigandage. Des bandes avaient fait leur apparition en différents endroits, et le sang arménien avait encore coulé : 44 chrétiens avaient été massacrés à Cheik-Mourad. Mais, grâce à l'énergie du colonel anglais Wellis et du capitaûnt français André. l'Amanus fut vite nettoyé des pillards et des assassins. Le succès de cette opéra- tion produisit chez les musulmans et les chrétiens la meilleure impression. Les gens honnêtes et pcii- sibles se sentaient enfin protégés par une force bienfaisante. Hélas! cela ne devait pas durer longtemps.
En quittant le Haut-Commissariat de Syrie, M. Georges Picot, ministre plénipotentiaire, était allé voir Moustafa Kemal à Sivas. Ce voyage avait-il été autorisé par le Quai d'Orsay? En tout cas, il fut désapprouvé par M. Defrance. haut- commissaire à 'Constantinople, car il ne pouvait que nous compromettre aux yeux du Sultan ; il ne pouvait aussi que déplaire aux Anglais qui avaient déclaré ne reconnaître que le gouvernement impé-
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rial. De plus, faire des avances au général rebelle, solliciter son amitié, c'était lui montrer qu'il était devenu une puissance et c'était l'encourager dans la révolte. L'encouragement était d'autant plus précieux qu'il venait des vainqueurs de la Marne et de Verdun. On ne /'ovûi/ pas trompé en lui disant que les Français ne demandaient quà se voir forcer la main pour lui abandonner la Cilicie. Il saisit admirablement la signification des avances que nous lui prodiguions, et il résolut de frapper de grands coups. Dès le 30 octobre, Moustaf a Kemal, répondant à une dépêche du colonel Bréraond, câble de Sivas pour demander que la France n'occupe pas Ourfa, Aïntab et Marache. Ce sera le meilleur moyen, dit-il, de (( renouveler l'amitié que nous portons à la France depuis des siècles ». Or, ces trois villes étaient déjà occupées par nos troupes, et Moustafa Kemal ne l'ignorait pas. Mais il est clsûr qu'il nous cherche une querelle d'Allemand.
En effet, le 19 novembre, agissant au nom du « Comité de défense des droits de Roumélie et d*Anatolie », il adresse un télégrzunme aux « Co- mités de défense des droits d'Adana, de Sis, de Mersine, du Djebel-Bereket » pour dénoncer l'occupation d* Aïntab et de Marache conmie con- traire à la justice et aux conditions de l'armistice. Il nous accuse d'avoir foulé aux pieds les droits de la nation ottomane et il pousse les populations à nous demander de partir. Comme aucune autorité
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française ne peut officiellement entrer dans ses vues, il aura un bon prétexte pour nous traiter en ennemis.
Dès le 27 décembre (1919), une centaine de cavaliers kurdes entrent à Marache, s'emparent de la citadelle inoccupée et hissent le drapeau turc et un étendard religieux vert et rouge. Ils ont tiré sur leur passage des coups de fusil qui ont semé la panique dans la ville. Ils ne tuent pas encoie, mais ils profèrent des menaces; ils traînent dans la boue les Bayyazid Zadé et l'iman Dayyi Zadé.
Les Arméniens, qui savent ce que signifient ces « commencements de troubles », expriment de vives inquiétudes. Le capitaine André, à qui les habitants avaient fait une réception enthousiaste, demande des renforts.
Le 21 janvier (1920), Marache est attaquée. A midi précis, raconte un témoin, le R. P. Materne Muré, supé- rieur du couvent et curé de la paroisse des Pères Fran- ciscains de Terre-Sainte, à midi précis, le commissaire de police tira en l'air cinq coups de revolver dans une rue voisine du couvent. C'était le signal convenu. Aus- sitôt je vois de la fenêtre du couvent un rassemblement se former sur la plate-forme de la citadelle située en face de moi. C'était la bande des insurgés ; ils font, sous le commandement de sergents de gendarmerie, quelques exercices en brandissant leurs fusils : puis comme des forcenés ils se lancent en ville pour attaquer les « ghia- vours » (dénomination que les Turcs donnent aux chré- tiens et qui veut dire infidèle). Toute la population turque de Marache courut aux armes et se mit à faire pleuvoir des milliers de balles sur les maisons chrétiennes. Les premières victimes furent des Français, de pauvres poilus, qui ne soupçonnant rien étaient allés au marché
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avec leurs chariots. Six d'entre eux tombèrent frappés par des balles, tirées par des agents de police. Partout les sentinelles françaises étaient en butte à ces balles traîtresses : plusieurs de ces soldats furent tués, entre autres ceux qui étaient de faction à la porte du couvent et à l'entrée de l'hôpital. Une patrouille françaite de cinq hommes fut égorgée dans un cimetière turc. Dtt compagnies de soldats, qui, à cause de la révolte inat- tendue, durent à la hâte changer de cantonnement, furent obligées de passer devzmt les créneaux des maisons turques du quartier Qaïa-Cache et plusieurs d'entre eux, parmi lesquels des officiers, trouvèrent la mort. Le dirai-je ? Un pauvre poilu, soldat de liaison au bureau de la poste turque, eut les parties sexuelles coupées et en les lui mettant dans les mains les Turcs lui dirent : « Voilà ton courrier, va le porter à la Place ! )) Le malheureux eut une mort atroce ; il expira six jours plus tard. Ce pre- mier jour de la révolte, quelques chrétiens aussi furent tués, mais la plupart purent se mettre en sûreté en cher- chant asile dans les églises, dans les écoles chrétiennes, et partout où les Français avaient leur cantonnement. Ces cantonnements étaient au nombre de douze.
Nous voici à la tombée de la nuit du 2 1 janvier. Les forces turques étaient importantes ; leur plan d'investis- sement des cantonnements français et des quartiers chré- tiens était si bien conçu et si bien appliqué que toute liaison entre les différents cantonnements fut rendue im- possible, même entre ceux qui étaient voisins l'un de 'autre.
Pendant vingt et un jours, Marache jera un :nfer. Par le fer et par le feu, les bachi-bouzouks ibattront tous les chrétiens qui ne pourront s*enfuir. Femmes, enfants, vieillards tomberont sous le cou- eau des assassins, et, pour s'éviter la peine d'en- errer ces innocentes victimes, on le» jettera dans m four à chaux. Un immense incendie éclairera le :amage. Des centaines de malheureux, fou»
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d'épouvante, courent sur les toits, mais les maison s'effondrent, et des grappes humaines tomber dans un brasier. L'église arménienne de la Saint< Vierge fut inondée de pétrole et livrée aux flamme Ceux qui tentaient de s'échapper étaient égorgé les autres n'étaient bientôt plus que des cendre Des 50 soldats et des 2.000 chrétiens qui s'étaiei réfugiés dans le saint édifice, il ne resta presqi personne. Cinq églises arméniennes, trois églis( protestantes, des centaines de maisons et de magj sins furent ainsi détruits par les incendiaires...
Le 1 " février, un officier hisse le drapeau frai çais sur un clocher. A cette vue, les survivants o] une lueur d'espérance. Ils vont sans doute et délivrés. Et ils attendent en pricint. Le 7, ui colonne de secours, la colonne Normand, est quatre kilomètres de la ville. Les Turcs décide de se rendre. Et ils envoient le docteur Moustaf chef de l'Union et Progrès de Marache, négoci avec le général Quérette la fin des hostilités. Ma juste à ce moment, on ne sait par quelle myst rieuse intervention, l'ordre est donné à nos troupe dans la nuit du 10 au 11, d'évacuer la ville. 1 les habitants sont tenus dans l'ignorance de cet décision. Le 1 1 , pourtant, ils apprennent que 1 Français s'en vont. Aussitôt, ils s'élancent i dehors pour rejoindre la colonne. Les Turcs 1 poursuivent et en tuent 2.000 à coups de had et de couteau, s'amusant à scier quelques têtes. Enfin, lorsque la colonne se mit en marche, el
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emmenait à sa suite 3.200 fugitifs. Le soir du 12» une bourrasque de neige couvre d'un manteau glacé le lamentable troupeau. Ceux qui ne peuvent résister à la fatigue et qui tombent sur la route blanche comme un suaire ne se relèvent plus. 1 .200 Arméniens n'ont échappé aux balle.^ et au feu que pour mourir sous les morsures cruelles d'un froid sibérien. Des mères laissent tomber leurs enfants, ne pouvant plus les porter dans leurs bras gelés.
Le 13 février, écrit (1) le colonel Brémond, le géné- ral Dufieux, arrivé d'Adana à Islahié, assistait par une tempête de neige effroyable à l'arrivée de la colonne... il fallut descendre de cheval le colonel Normand épuisé de fatigue et de froid. Le bataillon Bernard des tirail- leurs, qui formait î'arrière-garde, avait fait halte pen- dant une demi-journée pour couvrir la marche des Armé- niens, qui laissaient derrière eux des milliers de cadavres.
Ce bataillon en arrivant devant le général Dufieux défila comme à la parade, provoquant par sa belle atti- tude une vive émotion.
Les pertes furent d'environ 1 .200 soldats blessés ou malades dont 200 amputations pour gelures (plusieurs des quatre membres) et de 7.000 à 8.000 Arméniens.
Le drame de Marache est une des pages les plus tristes de notre histoire. On n'en connaîtra peut-être jamais tous les dessous, et cela vaut mieux pour l'honneur national... Il est certain que tout ne fut pas tenté pour sauver les chrétiens qui implo- raient notre secours à genoux.
Les Jeunes-Turcs connurent l'ivresse du triomphe. Ils avaient battu, ils avaient fait capi-
(1) La. Gilicic en igi9-jg2o, op. cit. page 40.
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tuler ces fameux soldats de Joffre et de Foch que Ton disait invincibles. Ils avaient réussi là où les Hindenburg et les LudendorflF avaient piteusemenr échoué. Ils allaient donc pouvoir nous parler en vainqueurs !
Moustafa Kemal se croit le plus grand génie militaire de son temps. Qu'il parvienne à galva- niser le patriotisme turc, que l'Islam lui donne des hommes, que l'Allemagne des junkers et la Russie des soviets lui fournissent des fusils et des canons, et il se charge de préparer la revanche des Barbares.
Pour le moment, il traquera les Français pour leur inspirer le dégoût des conquêtes asiatiques et les contraindre à regagner Marseille au plus vite. Il se garde bien d'aller relever le gant que lui ont jeté les Grecs. Il sait que le front de Smyrne est solide, et il ne veut pas courir le risque de se laisser dépouiller par le général Paraskévopoulos du prestige qu'il vient de gagner sur le dos du général Gouraud.
On apprend, coup sur coup, que des bandes kémalistes ont massacré plusieurs milliers d'Armé- niens de Cilicie, notamment à Zeitoun et à Formouze.
Nous subissons humiliations sur humiliations, échecs sur échecs. La garnison d'Ourfa bloquée, assiégée, bombardée, est obligée de solliciter un arrangement aux termes duquel elle pourra évacuer la ville et se retirer sur l'Euphrate. Elle obtient ce
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qu'elle demande, mais en cours de route elle tombe dans une embuscade; nos troupes furent assaillies traîtreusement, lâchement. Ce fut un assassinat, une véritable boucherie.
Char tombe après quelques semaines de blocus. Hadjine est assiégée; privée de secours, elle devra succomber aussi en décembre. Bozanti, violemment attaquée, est défendue héroïquement par le com- mandant Mesnil, mais à son tour elle doit baisser la tête et se rendre. Le commandant Mesnil quitta le fort, ne pouvant emmener avec lui 150 blessés qui furent, dit-on, achevés par les Turcs. Mais il fut cerné et fait prisonnier avec 1 50 hommes.
Osmanié, Sis sont assiégées, Adana est menacée. Deux officiers et 45 hommes sont encore massacrés à Aïntab. Cependant, le 30 mai, un armistice négocié par M. Robert de Caix est conclu pour vingt jours entre le Haut-Commissariat de Bey- routh et le satrape d'Angora. Sis est évacuée, Aïntab est rendue.
Nos officiers s'efforcent d'arriver à un accord. Mais les Kémalistes sont d'une insolence qui rend toute discussion inutile. On sent qu'ils ne demandent qu'à continuer la lutte; ils ont compris que l'armée de Cilicie est abandonnée, sacrifiée d'avance, et ils sont impatients de voler vers des lauriers faciles. Ils ne respectent pas l'armistice; avant même que celui-ci ait pris fin, ils ont déjà repris les hostilités.
Je ne veux pas m'étendre davantage sur l'aven- ture sanglante de Cilicie; j'engage ceux qui vou-
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draient parcourir ce calvaire à lire les exposés d'une sobriété émouvante qu*ont publiés MM. E. Bré mond (It) et Pierre Redan (2) .
MOUSTAFA KEMAI. TROUVE DES APPUIS EN FRANCE
Il est manifeste que des influences secrètes agissaient pour provoquer Tévacuation totale de la Cilicie. Et ces influences ne venaient pas de Londres, elles venaient de Paris. Comment expli- quer que nous ayons laissé sans défense toutes ce^ petites garnisons que le moindre renfort eût tirées du guêpier kémaliste? Nous n'avions à combattre que 2.000 à 3.000 bachi-^bouzouks, menés par quelques Allemands ou quelques officiers turcs germanisés.
Si, au début, écrit le colonel Brémond, nous avions disposé de quelques escadrons avec auto-mitrailleuses, les paysans étant opposés alors à l'action kémaliste et récla- mant notre appui, le mouvement aurait été enrayé. Mais il n'a été envoyé que trois auto-mitrailleuses et cinq chars d'assaut. Encore a-t-il toujours manqué quelque chose : personnel, corps gras, munitions ou essence.
Les musulmans et les chrétiens, qui avaient fondé sur nous les plus belles espérances, les Vieux-Turcs, qui s'étaient compromis pour faciliter notre tâche, les Arméniens qui s'étaient rangés sous
(1) La Oilicie en igig-igao. Imprimerie Nationale, Paris.
(2) La Cilicie el le Problème ottoman, préface de René Pinon. Oauthier-Villars et Cie, Paris,
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DOS drapeaux et avaient pris le fusil pour grossir nos forces, tous ces amis de la France étaient angoissés. N'allions-nous pas les livrer aux rancunes kéma- listes? Déjà, le bruit courait dans les villes et les villages que nous étions décidés à nous en aller. El notre auréole de gloire pâlissait de jour en jour. Les musulmans, habitués à ne servir que les forts, désertaient notre camp, celui des faibles, pour aller k'ers Moustafa Kemal, le maître du jour. Les :hrétiens nous faisaient encore crédit, mais leur foi ivait été rudement entamée, et beaucoup tournaient eurs regards vers Londres... et vers Athènes... L'armée grecque n'allait-elle pas délivrer les îsclaves et les martyrs d'Orient?
Mais que pensent les Français turcomanes de Constantinople des horreurs de Marache et d'Our- a? Hélas! j'ai l'inexprimable douleur de l'écrire: 1 se rencontra des officiers pour me dire : (( C'est jien fait! nous n avions quà laisser les Turcs ranquilles! » Lorsque j'entendis proférer ce blas- )hème, je ne pus contenir mon indignation.
u Mais c'est monstrueux, ce que vous dites là! /ous êtes pires que des défaitistes! Vous insultez i l'héroïsme du colonel Normand, du comman- lant Mesnil, et de tous vos camarades qui ont porté i haut, là-bas, le nom français. Par les encoura- gements que vous donnez aux kémalistes, vous :ommettez un véritable acte de trahison! Qu'eus- iez-vous répondu si quelqu'un, en France, eût dit, )endant la guerre : « C'est bien fait pour nos
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c( poilus qui sont tombés sous les balles alle- (( mandes! ils n'avaient qu'à rester chez eux! »
La turcomanie est une sorte de maladie qui envahit le cerveau et le cœur : ceux qui en son! atteints perdent toute raison et toute sensibilité. Ce« détraqués trouveront naturel que la France couvre de fleurs les Talaat, les Enver, les Djemal et le^ Moustafa Kemal, qui l'ont couverte d'outrages el criblée de blessures. Ils sont prêts à poignardei dans le dos les chrétiens de l'Empire ottoman qui subirent mille tortures plutôt que de renier, en pré- sence du général Liman von Sanders, le doux pays qu'ils regardent comme leur seconde patrie!... Ah! s'ils connaissaient l'âme de ces hommes qui ont été élevés dans l'amour, dans la vénération de la protectrice séculaire de tous les déshérités de la terre, ils tiendraient à leur égard un autre lan- gage ! Mais doit-on les condamner sans leur accor- der les circonstances atténuantes? Non, les vrais coupables, ce sont les écrivains et les journaliste! qui ont empoisonné de mensonge et de fiel leu» bonne foi...
J'ai eu souvent l'occasion d'approcher des offi- ciers de notre corps d'occupation. Et j'ai pu cons- tater qu'à part trois ou quatre brillantes exception* leur culture générale est très faible. Leur sciencî militaire est sans doute très étendue, ils connaisseiri' à fond l'art de faire la guerre, et la plupart l'on! merveilleusement prouvé sur les champs de bataille mais en dehors de leur métier, ils sont d'une igno-
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lance totale. Ils ne connaissent même pas leur langue, ils la connaissent moins bien que beaucoup de ces Arméniens, de ces Grecs et de ces Juifs qu'ils prétendent régenter. Ils n'ont pas étudié l'his- toire universelle, ou ils l'ont fait autiefois sur les bancs de l'école de façon très superficielle et avec quelle répugnance! Aussi que peuvent-ils savoir de l'Orient? Comment peuvent-ils juger ces peuples divers qui s'enchevêtrent et se choquent dans une confusion incessante, faisant de Constantinoplle une véritable tour de Babel? Que verront-ils de ce mystérieux et sourd travail des races et des reli- gions qui tracent leur voie à travers toutes les dou- leurs, toutes les ténèbres et tous les écueils? Esprits simples, habitués à ne voir que les lignes droites et fermes du bloc national, de l'unité française, ils fuiront tout ce qui est compliqué, tout ce qui n'est pas net, tout ce qui est en zigzag. Puisqu'ils sont en Turquie, ils cherchent des Turcs. El ils les trouvent si gentils, si aimables, si doux, si géné- reux, si nobles qu'ils sont tout de suite conquis. (( Mais on nous a trompés, protestent-ils, ces gens-là sont charmcuits! Les massacres? Ce sont des contes pour amuser le bon public de France lorsqu'on veut le faire marcher contre les Osmanlis. » En effet, les tueurs d'infidèles n'opèrent pas dans la capi- tale. Il faut à ces bouchers les abattoirs lointains, les repaires sc«nbres et discrets où pénètrent diffi- cilement les regards de l'Europe. Et d'ailleurs, après l'immonde festin qui a duré quatre longues
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années, les fauves sont repus, ils se reposent. Et de les voir calmes, modestes, inofîensifs et soumis, Tarmée du général Franchet d'Espérey s'étonne et s'attendrit; elle pleure sur les bourreaux pour flétrir les victimes. Ajoutez à cela qu'il y a eu chez certains Turcs de Constantinople ce que l'on pourrait appeler une politique de harem. Les pachas et les beys ont ouvert à deux battants les portes de leurs conaks et ils ont présenté sans voiles aux regards éperdus de nos jeunes officiers leurs fines et séduisantes hanoums. La femme turque, cette Tanagra d'Asie que la nature et, peut-être aussi, l'imagination des poètes et des romanciers d'Occident ont pétrie de grâces exquises et trou- blantes, Aziyadé a dansé et flirté avec des Pari- siens de Montmartre. Et le géant de la Marne s'est endormi, nouveau Samson, dans les bras de Dalila. Dès cet instant, les Philistins d'Angora peuvent crier : Victoire! Le Croissant a battu la Croix. Qu'un orthodoxe vienne maintenant se plaindre et gémir, un lieutenant de vaisseau lui répondra, hautain et cassant : « Si vous n'êtes pas content, vous n'avez qu'à vous en aller ! ))
Sans compter que nos officiers et nos soldats ne parviennent pas à comprendre ce que c'est qu'un raïa, car pour eux, il ne peut, il ne doit y avoir en Turquie que des Turcs, de même qu'en France il n'y a que des Français, ils sont encore portés à maudire les non-musulmans qui leur font sentir les duretés de la vie chère. En effet, tout le com-
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merce, ou à peu près, est entre les mains des Grecs, des Arméniens et des Juifs. Pour manger, se cou- cher, s'habiller et se distraire, c'est à eux qu'il faut s'adresser. Et comme les prix de Péra et de Galata atteignent des sommets fabuleux qui donneraient le vertige aux riches bourgeois de la Plaine Monceau, c'est, chez nos braves poilus, un concert d'imprécations contre le mercantilisme de ces « sales Grecs » et de ces « sales Juifs ». Cette critique est injuste, elle ne tient compte ni de la situation générale, ni des difficultés de trans- port, ni de la fermeture des marchés de Russie et d'Anatolie, ni du change. Il y a, certes, des abus scandaleux, surtout dans la hausse formidable des loyers, mais les Français, les Anglais, les Italiens et les Turcs, qui possèdent des inmieubles dans la capitale, ne sont pas moins rapaces que les raïas. La vérité, c'est que le Gouvernement n'a su prendre aucune mesure pour mettre un frein à la spéculation. D'autre part, les hauts-ccwnmissaires, confortablement logés dans de somptueux palais nationaux, les états-majors débarrassés du souci de trouver des logements que leur fournissent les réquisitions dans les plus beaux hôtels et les plus riches appartements de la ville, tous ces heureux fonctionnaires civils et militaires se préoccupent fort peu des embarras des locataires. Ils restent les bras croisés devant les réclamations qui leur sont adressées de toutes les colonies et de toutes les communautés. Donc, à voir les choses de près, si
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la population de Constantinople souffre plus qi celle de Marseille du malaise économique, la faui en est non pas aux Grecs, aux Arméniens et au Juifs, mais en premier lieu au chaos universel, e second lieu aux désordres bolchevistes et kémi listes, enfin à l'inertie de la Sublime-Porte et l'indifférence des contrôles interalliés. Mais cet! explication exige un examen trop minutieux, et n( turcomanes ne veulent pas se casser la tête. Ce plus commode de choisir p>our bouc émissaire celi qu'on a juré de trouver toujours en faute. O chargera de tous les péchés, de toutes les iniquité le raïa, cet (( exploiteur » qui, telle une sangsu a vidé la Turquie de sa richesse et de sa vigueu
Est-il possible que le Français, très naïf bie que né très malin, ne commette pas d'erreur dar son jugement lorsque, soudainement transplani sur une terre étrangère si différente de la sienn il a pour guides un Pierre Loti ou un Claude Fai rère? Pierre Loti jouit, parmi ceux qui ne coi naissent de lui que son génie littéraire, d'un pre: tige immense. Sa parole aura d'autant plus d poids qu'il appartient à la fois à l'Académie et à 1 marine, c'est-à-dire à deux institutions que tous h Français entourent du plus religieux respect. Il fait de longs séjours sur les rives du Bosphon L'Orient n'aurait, pour lui, aucun secret. Il pénétré tous les mystères de Stamboul, il a tranch tous ces noeuds gordiens qui déroutent, depuis cin siècles, les démographes, les psychologues de 1
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chrétienté. Or, que dit-il? Quelles paroles pro- nonce-t-il sur les hommes et les choses de Tur- quie? Voici les passages essentiels d'une lettre ouverte qu'il adressait au ministre des Affaires étrangères, au lendemain de la constitution du cabinet Millerand :
...Je ne veux pas répéter éternellement les mêmes vérités, que tant de fois déjà je suis parvenu à procla- mer, malgré le parti pris de dénégation de certains jour- naux ; mais ces vérités, auxquelles se sont ralliés à pré- sent la plupart des hommes de bonne foi, je crois devoir encore les rappeler en peu de mots, puisque nous voici au moment suprême.
Sur les « massacres d'Arménie » je crois avoir dit, avec force témoignages et preuves à l'appui, à peu près tout ce qu'il y avait à dire : la réciprocité dans la tuerie, la folle exagération dans les plaintes de ces Arméniens qui, depuis des siècles, grugent si vilainement leurs voi- sins les Turcs, et qui, inlassables calomniateurs, ne ces- sent de jouer de leur titre de chrétiens pour ameuter contre la Turquie le fanatisme occidental.
Quant aux Grecs, il me semble qu'il n'y a plus à en faire le procès ; Dieu merci, leur cause est jugée. C'est pour eux un châtiment du Ciel que la guerre nous les ait trop fait connaître. Les témoignages de nos milliers de soldats sur leur fourberie et leur haine de la France, les rapports de nos chefs sur l'horreur de leur invasion en Anatolie sont accablants et décisifs... C'est à se deman- der comment des Français de bonne foi peuvent être encore aveuglés par le prestige de la Grèce antique au point de les soutenir.
Mes pauvres amis turcs, au contraire, combien ils ont gagné à être connus d'un peu plus près ! Chez tous ceux des nôtres qui les ont approchés, même en tant qu ennemis, les préjugés sont tombés comme châteaux de cartes ; dans toutes nos armées d'Orient, c'est avec
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une ardente sympathie que l'on chante leurs louanges et leur affection toute particulière pour nous. J'ai déjà publié plusieurs des innombrables lettres à moi adres- sées par des officiers, des matelots, des soldats pour me soutenir dans ma campagne en leur faveur, — et je ne puis assez dire du reste combien je m'honore d'encoura- gements si spontanés, si unanimes, qui me viennent d'une telle source, la plus noble en même temps que la plus autorisée. On devine si, auprès de ces attestations magni- fiques, les impertinences démentes que je reçois de quel- ques petits énergumènes du parti adverse me font pitié ! ...Je veux terminer ce dernier plaidoyer par une adju- ration solennelle à mes amis connus ou inconnus... Je veux ici les conjurer de me croire, je veux leur crier à tous : « Oui, croyez-moi, fiez-vous à ma loyauté, j'ose même dire : fiez-vous à ma clairvoyance. Si, depuis des années, je me suis fait un devoir de défendre à mort le peuple turc — en soulevant sur ma route un tollé d'insultes et de menaces, salariées ou simplement imbé- ciles — c'est que je sais ce que je dis. J'ai du reste conscience de la responsabilité que j'accepte en ramenant ainsi l'opinion vers les pauvres calomniés de Stamboul ; car l'opinion, il est incontestable, n'est-ce pas, que j'ai contribué pour ma part à l'éclairer, et c'est peut-être le seul acte de ma vie dont je me fais honneur, à la veille du moment où mon petit rôle terrestre va prendre fin. Oui, je sais ce que je dis ; j'ai longtemps vécu en Orient, je m'y suis mêlé à toutes les classes sociales et j'ai acquis la plus intime certitude que les Turcs seuls, dans cet amalgame de races irréconciliables, ont l'honnêteté foncière, la délicatesse, la tolérance, la bravoure avec la douceur, et qu'eux seuls nous aiment, d'ime affection héréditaire, restée solide malgré tous nos lâchages, malgré les révoltantes injures de certains d'entre nous.
Lorsqu'ils lisent de pareils discours, les Français qui n'ont rien appris par eux-mêmes et ceux qui n« demandent qu'à fortifier de l'appui d'une haute autorité leurs erreurs ou leurs préventions, les igno-
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rants, les paresseux d'esprit, les gens superficiels ou intéressés, applaudissent des deux mains. Et comme ceux-ci constituent la masse, l'écrasante majorité des lecteurs de journaux, il est évident que l'opinion publique sera vite égarée. Le courant turcophile que j'ai vu se former et se développer à Constantinople aiîluera vers Paris pour refluer de Paris sur Constantinople.
Après avoir longuement médité sur les circons- tances qui ont créé cette atmosphère empoisonnée où vit notre armée du Levant, je sens tomber mes colères. Et c'est la pitié qui pénètre dans mon âme attristée lorsque j'entends les soldats immortels de Verdun couvrir de sarcasmes les martyrs de Cilicie. Hélas! la misère de ce monde est infinie. Je ne sais rien de plus amer et de plus décevant que le spec- tacle d'un honnête homme insultant la vérité et piétinant le malheur.
Pauvres Arméniens qui vous battiez dans nos rangs, sous les plis de notre drapeau, et qui êtes tombés à Marache, à Ourfa, à Aïntab, sous le couteau perfide des assassins d'Angora, pardonnez aux Français qui ont eu la cruauté d'aller vous souffleter jusque dans la tombe où vous espériez trouver le repos éternel ! Pardonnez-leur, car on les a trompés. Lorsque leurs yeux s'ouvriront à la lumière, lorsque sera venu le grand jour où nous pourrons déchirer tous les nuages et clouer au mur la calomnie, la France reconnaissante exaltera
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votre sacrifice et chantera votre gloire par un monu- ment impérissable...
Tandis que Moustafa Kemal coupe des têtes en Anatolie, nos turcomanes travaillent pour lui à Constantinople et à Paris. Soudain, il reçoit même le secours du Temps. Le 1 5 février ( 1 920) , ce journal prend ouvertement parti pour les nationa- listes. Il édrit :
La Turquie est entre les mains des « nationalistes », héritiers de l'ancien parti Union et Progrès. On peut s'en plaindre ou s'en réjouir, en reconnaître les raisons ou les méconnaître, mais peu imjwrte : c'est un fait, et il faut commencer par constater les faits. Il n'existe actuelle- ment en Turquie aucune autre organisation qui soit capable d'exercer le pouvoir...
...Les alliés ont le choix entre deux systèmes, et le choix de principe qu'ils auront fait restera reconnaissable dans tous les détails d'exécution. Ils peuvent se proposer d'affaiblir le nationalisme turc. Ou bien ils peuvent l'ai- der à prendre, d'une manière pacifique, le développement auquel tout sentiment national a droit.
Affaiblir le nationalisme turc, ce ne serait pas inau- gurer une politique nouvelle. Ce serait revenir au temps du ministère Kiamil pacha, à l'époque où la diplomatie de l'Entente travaillait si inconsciemment et si efficace- ment à rapprocher les Jeunes-Turcs de l'Allemagne...
...Il s'agit d'accomplir en Turquie une œuvre posi- tive, et il n'y a qu'un moyen d'y réussir : c'est de faire Vessai loyal du régime nationaliste. Certes, après les sacrifices que leur a coûtés l'entrée en guerre de la Tur- quie, les alliés ont droit à des garanties ; mais ils les obtiendront d'autant plus facilement qu'ils ménageront le sentiment national des Turcs et qu'ils assureront au parti dirigeant la possibilité de gouverner paisiblement.
Nous espérons ne pas nous avancer trop, en disant que
K K M A I. I S M r. Il l- \ A N T K I) S
la France est prêle à tenter sincèrement cette expérience. C'est en vain qu'on essaye d'exploiter contre elle, auprès des Turcs, la question de Cilicie ou la « zone bleue » du traité Grey-Cambon. Si le public français entend que ce traité soit respecté, ce n'est pas pour demander que nos soldats aillent faire de pénibles et vaines conquêtes en Anatolie, mais bien pour obtenir que le sort des régions marquées aux couleurs de la France soit réglé conformément aux voeux des habitants. En Cilicie, où le drapeau turc doit continuer à flotter, nous souhaitons que la France ne réclame aucun droit de souveraineté, aucun droit d'occupation permanente. C'est avec la conscience nette que notre diplomatie peut entrer dans les négociations où se réglera le problème oriental.
Dès que cet article fut connu à Constantinople, ce fut une stupeur. Mais, ravis, les Jeunes-Turcs s'écrièrent : « La France est avec nous! Elle est avec Moustafa Kemal ; donc, nous n'avons plus à hésiter, c'est lui que nous devons écouter et suivre. » J'essayai, dans le Bosphore^ d'expliquer que le Temps n'exprimait que son opinion et que la France ne tendrait jamais la main à ceux qui l'avaient trahie et qui continuaient à la combattre. Ce fut peine perdue. Les journaux de Stamboul répliquèrent que le Temps était l'écho fidèle du Quai d'Orsay et que je n'étais pas bien renseigné sur les vues de notre diplomatie. Avaient-ils rai- son? Oui, sans doute. Mais je ne pouvais m'imaginer, à ce moment-là, que nous pus- sions adopter la politique du Temps. Que pro- posait-il, en effet? D'abord, de reconnaître le régime nationaliste, parce qu'il était un régime de