m ■D~ B^Éhk ni ^^^B^^^^B# = n 3- !_) ^pp^^ === n ^B V V — n 1 ^^^H^^r ';^'-' ^'î«r 9k. J-J^ -M. -^^^y^ -r ^ « afo "^ii.. ,.jii.".^ ]£3; yj K r \ ^ ~îf.i f ^ LE CHEMIN DE PARADIS Il répondit à cette déesse non dans la pure vérité, mais en forgeant sur-le-champ une fable. Odyasée, xiir. Le Chemin de Paradis de Charles Maurras, quatrième volume des Modernes de la Bibliothèque du Bibliophile, aété tiré à i.ooo exemplaires ainsi numérotés, suivant la justification uniforme de cette collection : N^^ là 10. — Exemplaires sur papier de Chine. N^^ 11 à 3o. — Exemplaires sur papier impérial du Japon. N°^ 3l à 1 . 000. — Exemplaires sur vélin de France B. F . K. filigrane au titre de la collection. Il a été tiré en outre 5o exemplaires hors commerce marqués de A à Z et de là XXV. Exemplaire N'' 0G6 BIBLIOTHEQUE DU BIBLIOPHILE CHARLES MAURRAS LE CHEMIN DE PARADIS CONTES PHILOSOPHIQUES LYON H. LARDANCHET, ÉDITEUR Rue Président-Garnot, n» 40 1922 >*^ i^ iuJ*.^C^ i-t»^ NOTE DE L'EDITEUR Le Chemin de Paradis, parw en novembre I89i à Paris^ chez MM. Calniann-Lévy, a été réimprimé un quart de siècle plus tard, fin avril 1921 , chez M. de Boccard. Le texte que nous publions aujourd'hui est celui que Vau- teur a revu, épuré, parfois quelque peu mutilé lui-même dans cette dernière édition. On remarquera notamment ici la disparition de la moitié du conte Les Deux Testaments de Simplice ; plus loin, lu suppression complète d'un autre conte, La Bonne Mort. Le lecteur trouvera la clé de ces particularités dans la nouvelle préface, Réflexions sur un premier livre, que nous avons cru devoir placer à la fin du volume pour nous conformer .'/ iordre des temps. A FREDERIC AMOURETTI Mon cher ami, donnons un signe de la vive amitié qui nous lie depuis trois années et acceptez ce livre dont f aurais eu plus déplaisir à vous faire présent s'il eût été digne de vous. Mais cest mon premier livre, et il porte le nom d'un chemin de Provence où nous avons marché ensemble un soir de l'automne der- nier. Vous vous rappelez ce chemin. Il est pauvre, il est nu et triste, souvent pris entre deux murailles et seu- lement fleuri de joncs et de plantes salines. Il longe les étangs sur le bord desquels je suis né. Je l'aime chèrement comme tout ce pays qui est, je crois, ce que j'ai de meilleur au monde. Terre maigre et dorée où siffle le vent éternel, ses vergers d'oliviers, ses bois de roseaux et de pins voilent à peine ses rochers ; mais le ciel y est magnifique, exquis le dessin des rivages et si gracieuse la lumière que les moindres objets se figurent dans Vair comme des Esprits bienheureux. Que je ferme les yeux, je revois d'abord ces clartés. Dans une plaine étroite, avoisinée d'étangs et qui abou- tit à la mer^ un chemin triste, nu, mais baigné de la riche profondeur de ce ciel et comme brillant au tra- vers, telle est l'idée première que je me suis faite du monde. Telle était aussi l'idée de ce livre avant qu'il II PREFACE fût écrit. Mais il est écrit maintenant et ne ressemble plus du tout à ce beau souvenir. Me voici obligé de lui chercher de moins hautes comparaisons pour exprimer au juste quels modestes essais d'art intellectuel ce titre ambitieux vous annonce. Je dirai donc que f aimerais voir ces pages entre vos mains comme ces recueils de vergé filigrane que Von peut regarder à la Bibliothèque. L'aspect en est bien ordinaire et les yeux malhabiles n'y trouvent à chaque feuillet qu'une suite de champs d'une vieille teinte jaunâtre, ou bleuis vaguement. Mais celui qui les offre au rayon d'une lampe ou à la lumière du jour ne manque pas d'y voir transparaître des figures sin- gulières et dignes d'attention, si naïf qu'en soit le des- sin, car elles nous conservent les marques distinctives de nos plus anciens artisans. Si peu que soit mon art, il ne laissera pas de donner ainsi quelque joie à qui y cherchera, non plus la cloche, le griffon. Vécu, le lys en fleur, le coq, Vaiguière, la colombe ou les autres symboles de cette industrie pri- mitive, mais les traits d'une simple et pieuse philoso- phie. Ces traits se feront voir dans leur naturel quand vous présenterez les pages de ces Mythes et de ces Fabliaux au clair intérieur de vos réflexions. Ils se révéleront sous un mince tissu de phrases, dont je peux dire que je n'ai pas écrit une seule sans Villustrer comme d'un filigrane de sens secrets. Tous apparaî- traient à la longue si ma phrase avait longue vie. Du moins, par vous, par le rayon de vos rêveries attentives , plus d'une humble figure de ce livre fera briller une vérité méconnue : comme un simple caillou des sen- tiers de notre Provence participe, au soleil, des ondes du ciel. Gardez donc de vous attarder à la lettre et à Vappa- rence. J'ai écrit un livre de fables. N'y cherchez pas PRÉFACE m la nouveauté des intrigues ourdies ni des élrangelés d'attitudes et de peintures, ni davantage aucun souci de couleur historique. Tai banni ce souci. Je me suis défendu même de la joie de peindre Arles antique. J'ai laissé le désir de cette émotion ou vision du monde dont on fait tant de cas. Fuyant le .sublime à la mode., fai même tâché de répandre partout une égale lumière. C'est un abri et un bouclier que la lumière,' elle est impénétrable aux curiosités du commun. Les mystères quelle recouvre ne seront jamais profanés. Je lui ai confié les miens. Vous les verrez voilés de la pure clarté de leur évidence. Un ou deux seulement paraî- tront sous des bigarrures, avec ces airs de déraison où vous vous souviendrez que Brute l'Ancien excella. Aguzza' qui, lettor, ben g\i occhi al vero, Ghe'l vélo è ora ben tanto sottile, Gei'lo, che'l trapassar dentro è lej^giero... Je ne sens point de honte à venir après Dante aver- tir le lecteur de faire effort de bienveillance et de péné- tration. Aos aïeux du douzième siècle, qui furent les maîtres de Dante, étaient plus exigeants que je ne le serai jamais. Ils voulaient que tout vrai plaisir, esthé- tique ou de connaissance, demandât un acte d'amour. Ainsi appelaient-ils amour leur douce langue, amour la poésie, amour les délicats problèmes de la Gaie- Science, amour enfin toute science. Le Breviari d'Amor était le livre de lecture encyclopédique dont ils nour- rissaient la jeunesse. Ils créèrent ainsi un âge de beauté. Lire y devint une occupation amoureuse ; de sorte qu'il n'était si abstruse théologie, jurisprudence ni casuis- IV PREFACE tique si difficile, qui, enseignée pai' les poètes, ne prît un sens aisé, vif, coloré et sensible même au regard des plus indifférentes. Cela ne nuisait point aux his- toires touchantes où iamour met aux prises de tendres cœurs et de beaux yeux; les plus fines nuances y étaient senties, au contraire, avec une ardeur si pré- cise que Von en fit Vobjet d'une dialectique nouvelle. Notre France du Moyen âge et de la Renaissance n ignora pas non plus ce gracieux enseignement par les emblèmes. Et l'usage en est même arrivé jusqu'à nous qui fûmes introduits aux vérités élémentaires de la vie par les fables de la Fontaine et les mythes de Fénelon. C'étaient nos catéchismes de Véducation natio- nale. On les met de côté à mesure que fuit le sens caché de leurs légendes. Le prodigieux épaississement des esprits depuis trois quarts de siècle de culture barbare amène une sorte de nuit tout à fait comparable à celle qui précéda l'an mil, tant les facultés de fré- mir et de sentir ont seules prévalu et crû ! Qui cher- chera le sens des choses ? On ne veut plus qu'en être ému. Il n'est jamais question aujourd'hui que de Sen- timents. Les femmes, si brisées et humiliées par nos mœurs, se sont vengées en nous communiquant leur nature. Tout s'est efféminé, depuis l'esprit jusqu'à iamour. Tout s'est amolli. Incapable de disposer et de promouvoir des idées en harmonieuses séries, on ne songe plus qu'à subir. Et voilà, direz-vous en souriant, à qui je viens offrir ma collection de filigranes mystérieux ! J'avoue que j'ai mal pris mon temps et peu choisi mon siècle. Ne me donnez pas d'espérance. J'ai pu croire autrefois que PRÉFACE V le mâle amour des idées était près de se réveiller chez plusieurs jeunes hommes de ma génération. Mais fai assez vécu pour me convaincre de l'erreur. Ils aiment les idées comme de belles mortes. Tant d'hommes se sont fait cuire tout vifs pour elles qu'ils leur trouvent le même genre d'intérêt romanesque qui nous enflamme au nom d'une héroïne telle que la Clélie ou Ninon. Ils y cherchent les personnages essentiels de l'histoire humaine. Les moins aveugles vont, en ce sens, jusqu'à reconnaître combien les idées générales de l'amour, du bonheur, de la mort ou de l'art ont plus d'être et de sens que les opaques réalités qui y correspondent. Mais en connaissez-vous un seul qui se soucie de faire un choix entre ces illustres visions et d'appeler sa dame, sa maîtresse, sa conductrice et l'arbitre de ses chemins celle qui lui parait la plus parfaite, la plus haute et lapins vraie ! Lequel d'entre ces idéalistes nouveaux s'est jamais attaché à pour- suivre d'une fine et ardente pointe logique les associa- tions de fantômes, usurpatrices du nom et du rang des Idées ? Cet art de penser est perdu. Les anges Psyché et Pallas qui veillaient toutes deux sur les rêves de notre race les ont abandonnés. Que de tristes paralogismes dans les diverses pauvretés écrites et jouées ce prin- temps, sous couleur de théâtre philosophique et de dra- maturgie néo-platonicienne ? Je n'ai pas besoin de vous rappeler à quel ragoût est mise couramment la para- bole de la caverne. Franchement je préfère à ce genre de philosophes les honnêtes barbares qui, sentant leurs cervelles vidées jusqu'à l'os ou bien réduites en liquide et se refusant à l'usage, ont mieux aimé nous préve- nir qu'ils suspendaient l'exercice de ces organes. Mais parlons d'objets plus sérieux. Il n'est point contestable qu'il existe sous te nom de pensée moderne un amas de doctrines si corrompues que leur odeur VI PRÉFACE dégoûte presque de penser. Vous ne me soupçonnerez point d'y être allé puiser le fondement de ma philoso- phie première. Ces doctrines procèdent de quelques auteurs arrogants dont les noms sont difficiles à pro- noncer. Ils viennent de contrées où Von jouit peu du soleil et, selon qu'ils sont nés en pays tudesque ou bre- ton, ils entreprennent de nous glacer l'univers, ne per- mettant d'y voir qu'une conjonction de solides atomis- tisques, ou nous perdent dans leur astrologie de l'in- fini. J'ai surtout en horreur ces derniers Allemands. L'Infini ! comme ils disent. Le sentiment de L'Infini ! Bien que ces sons absurdes et ces formes honteuses devraient induire à rétablir la belle notion du fini. Elle est bien la seule sensée. Quel Grec l'a dit ? La divi- nité est un nombre ; tout est nombre et terminé. N'ex- ceptons ni la volupté ni même les amours. Ils ont leurs points extrêmes et au delà se dissocient. Définitions certaines, comme chantèrent nos poètes, ef justes con- fins hors desquels s'étend un obscène chaos. Pour ranimer l'instinct de ces vérités anciennes, je leur ai consacré la part essentielle de mes deux pre- mières histoires, établies comme des colonnettes char- gées de lampes de chaque côté de l'ouverture de mon Chemin'. Leur clarté, si elle est accueillie et sentie, opérera dans les esprits bien nés une manière de puri- fication et, les plus fortes brumes qui encombrent notre air s'étant ainsi évaporées, tout le reste du livre paraî- tra simple, clair, plausible et riant. 1. Les deux premières IIei.ioions : Le Miracle des Muses et Le Jour des Grâces. PRÉFACE VII Vous y découvrirez comme un Irailé presque com- plet de la conduite de la vie. C'est un sujet qui nesl point vierge. Evitez néanmoins, je vous en prie, de me confondre avec les philosophes scythes qui nous pro- mettent le bonheur et ne font que tailler, mutiler et diminuer les essences de notre action. J'ai ma façon d'aimer la vie, qui m'éloic/ne de leurs écoles. Elle res- sort assez de la triple division que j'ai adoptée. Qu'ils prêchent, en effet, la dure doctrine de la con- formité à leur système de morale ou le facile rêve de la vie complaisante à nous-mêmes et à nos amours, tous ont la même prétention de nous enfermer dans l'une de ces extrémités. Ils nous tiennent captifs de leurs Religions ou nous défendent de sortir du cercle de leurs Voluptés, Ils sont persuadés que toute la bonté du monde est nécessairement contenue et serrée ici ou là, à l'exclusion de tout partage, de toute communi- cation. J'ai, pour ma part, marqué au contraire et flé- tri ces Religions et ces Voluptés tour à tour, comme semblablement impuissantes à nous contenter toutes seules et, si l'on réussit à les isoler de la sorte, ne manquant point de devenir également fausses, ma lignes et cruelles. Comme la nature et l'histoire, ces mythes seront pleins d'exemples de tels accidents. Ils montreront à quel degré l'on peut descendre pour faire honneur à de vains scrupules idéalistes, et aussi comme on peut se blesser et se déchirer faute d'avoir compris que la Réflexion, la Règle, le Calcul vivent dans la naiure d'une vie nécessaire comme le Plaisir et l'Amour. Les fous qui ne veulent suivre que le plaisir croient se ser- VIII PREFACE vir eux-mêmes en se privant de guide, de modérateur et de frein et fen sais, en revanche, qui, par l'erreur inverse, oublient si bien le propre intérêt de leur joie (fu'ils ne laissent jamais de nous sembler un peu comiques ; triomphants ou défaits, ils n inspirent ni la pitié ni l'admiration sans sourire. La doctrine de ce Chemin de Paradis sera donc que la vie excellente consiste à ne rien méconnaître {Je ne méprise presque rien, disait Leibniz); ensuite à com- biner, à concilier dans nos cœurs le démon religieux et le voluptueux, car leur désordre amènerait les plus grands maux ; à empêcher qu'il ne s'élève de nos joies goûtées toutes pures cette pointe fine et secrète dont elles sont tranchées à vif; à obtenir de notre orgueil qu'il ne se gonfle point ni ne nous dessèche le sens vers quelque unité trop lointaine : en un mots, à créer, selon les trois modèles donnés à la fin de ce livre ', d'inté- rieures Harmonies, Cela sans doute est malaisé et presque merveilleux à naître. Mais je n'ai jamais prétendu qu'il fût aisé de vivre. J'ajouterai, à l'intention de nos modernes, qu'ils gâtent tout en s'affligeant outre mesure des difficultés de la vie. Il y a remède à la vie. Les bons esprits sont inclinés à la tristesse, mais s'éloignent avec ennui des autels emphatiques dressés aux souffrances humaines. Nos peines, sentent-ils, ne sont guère que les soeurs blessées de nos joies. C'est dire leur peu de subs- 1. Les paragraphes des Harmonies sont enchaînés les uns aux autres par une suite de chiffres. L'essence de ces harmonies ôtait si fluide et formée de parties si peu discernables qu'il fallait bien aider à les distinjruer. PREFACE IX lance et leur frac/ililé*. Comme nos Joies, elles coulent et se succèdent, elles se perdent, se retrouvent, se transforment à tout instant. Mais, ce qui enlève le plus de leur prix et de leur crédit, nous, leur théâtre et leur sujet, devons passer à notre tour. Nos maux, les maux d'autrui, ces ennuis cesseront à tout le moins avec nous-mêmes et, puisque nous avons contre eux le recours de mourir, il est bien vain, l'unique thème de tant d'oraisons éloquentes et de strophes apitoyées ! Ces sentiments ont eu très peu de force dans ce siècle. Il est tout enivré et gonflé de vivre. Mais il le paye. Il perd de vue le caractère essentiel de la vie, qui est de conspirer à mourir. La vie lui apparaît privée de sens et de figure. Il ne sait plus lui faire tête de sanq- froid. Le trouble, la démence, le malaise, la peur avec tous ses frissons d'imbécillité, la lui peignent d'une ridi- cule importance. S'il souffre, il perd le sens de son peu d'être et de durée. Il ne compare point ce que sont nos douleurs les plus vives à ce que deviendraient les moindres si elles affligeaient une race de dieux. Bien au rebours, chacun divinise son mal. (Jn le projette de la terre jusqu'aux deux. On l' étend, on le multiplie comme s'il ne devait atmir aucun ferme. Et voyez les effets de l'absurde miséricorde que Von a des autres et de soi. Sensibilité sans courage, échevelée à tout objet et décernant une valeur déme- surée à la vie et à la personne de tous les hommes, elle ne peut que s'emporter aveuglément à l' encontre de ses desseins. Loin qu'elle ait rendu cette existence 1. « Que même le malheur comme humain doit mourir. » Jean Moréas. La formule fameuse ■< religion de la soufTrance humaine » était bien digne de celui qui la découvrit, M. Edmond de Goncourt. C'est, il est vrai, M. Paul Bourget qui nous la rendit populaire ; mais avec son grand esprit, l'auteur de ces belles Sensations iVItalie eut peine à se tenir longtemps dans cette pensée. Il l'a traversée et dépassée, semble-t-il. X PREFACE moins rude, elle y redouble linquiélude, en accentue tous les mécomptes et ruine d'avance l'espoir [qui est, en tout temps, si fragile) d'orc/aniser quelque har- monie. Je ne dis rien des maux nouveaux qu'elle fait abonder. Une partie de la nature est encore liée d'un calme et rythmique sommeil, ignorant peu de joies, exempte de toutes les peines. Mais écoutons nos philanthropes se ruer à la réveiller : — // faut être vous, pauvres êtres! Il faut avoir une âme, il importe d'être bien soi... Leurs discours émanciperaient jusqu'aux bêtes de trait s'ils en concevaient le moyen. Ils ne respectent pas la stupeur bienheureuse de ceux qu'ils exhortent à vivre. Ils ne la voient pas. A quels tragiques culs- de-sac est développé le désir, ils l'ignorent si bien que pas un ne soupçonne cette mélancolie de ne point être dieu à laquelle tous les héros ont succombé. Leurs vagues tentatives d'un art « personnel « nous ren- seignent, d'ailleurs, sur le degré de dignité auquel ils convient la nature. C'est purement le leur. Plate vie et plate pensée, cime bourgeoise où il leur plaît que tendent les douleurs d'une multitude plaintive. Si c'est un jeu, je n'en connais pas de plus sot. Mais le châtiment des joueurs sera de sortir à leur tour de leur propre stupidité. Ils monteront selon la loi qu'ils infligent à d'autres et, par l'âpre chemin, ils parvien- dront jusqu'à ce point d'où l'on peut découvrir la figure du mal moderne ; et l'effarement ingénu qu'ils feront voir alors, leur repentir trouble et honteux viendront nous compléter le divertissement que nous offre déjà la troupe humanitaire de nos évangélistes ibséniens ou tolstoïsants. PRÉFACE XI Cest un lamentable convoi de sauveurs plus malades que ceux qu''ils prétendent guérir. J'en vois un qui s'afflige de Vémietlement des pensées et propose {pour en sortir) d'augmenter le respect de la conscience indi- viduelle ! Un autre met au feu les livres de science; il y joint ceux qui traitent de raniour de notre patrie , sans doute pour que les deux points par lesquels il reste possible de garder un peu de discipline et d'accord soient plus vite perdus pour nous ! Un troisième adjure l'Eglise catholique de devenir, dit-il, l'église de l'es- prit, il veut dire de rejeter les images, les croix, les scapulaires, les médailles, fous divins amulettes dont elle sait endormir çà et là quelque nerf inquiet ou enchanter une personne endolorie. Hélas ! la vraie pitié, la vraie bonté, la vraie justice leur seraient venues par surcroit si nos réformateurs s'étaient d'abord étudiés à penser juste. Une logique médiocre eût bien suffi à leur montrer en quoi gît la béatitude ; cela n'est point, comme ils l'ont trop dit, de tout ignorer, mais, plus profondément, de peu vivre et de peu sentir. Bienheureux, dira la sensibilité clairvoyante, celui- là dont les œuvres toujours répandues sur les choses ne sont rien qu'effets machinais, liaisons d'habitudes, inertes mouvements et totales occupations ! Incliné sur la terre, il est si proche d'elle qu'il s'en distingue à peine avant d'y rentrer à jamais. « Oh ! ne l'éveillez pas », comme eût supplié Michel-Ange, « cher lui est son sommeil et plus chère encore son essence de pierre. Ne pas voir, ne pas sentir lui est grande grâce. » L'humain mépris devrait frapper quiconque fait vagir XII PREFACE /a première concupiscence dans le cerveau ou dans les entrailles d'un instinctif, quiconque * diminue le véné- rable privilège quont parfois ces bénis de mourir sans avoir vécu. Cet insensé désir d'élever toute vie humaine au paro- xysme, cest le fond de l'erreur moderne qui ùle la paix de tout cœur. Si vous doutez quelle ait de même dégradé les esprits, voyez le culte qu'elle a su faire rendre à la liberté. Vous n'entendrez louer nulle part l'unité des consciences, cette excellente condition de la prospérité publique et de l'ordre privé, sauvegarde des faibles, défense des inquiets, forte discipline des forts et qui méritait bien qu'on la payât de temps en temps du prix de quelques larmes accompagnées de cris, même d'un peu de sang versé, l'eut le monde l'oublie : c'est à la seule liberté de conscience que vont aujourd'hui tous les vœux. Le droit sens l'admettrait encore, si l'on se contentait de respecter en celle-ci un effet naturel, consacré par l'histoire, de la mollesse et de l'incurie de nos pères trop lents à se garer de vains fauteurs de nouveautés. Mais est-ce jamais sur ce ton qu'on nous la recommande ? On vante à haute voix cette force exécrable de dissolution et de ruine ainsi qu'un bien tout positif, un gain précieux et une sorte de conquête suprême des âges : comme s'il était rien de louable et de beau en soi dans la division des idées et le désaccord des doctrines. Conception immonde aux yeux du poète et tout à fait absurde au point de vue du logicien. 1. « La première chose à faire est de faire comprendre à l'ou- vrier allemand qu'il est malheureux. » Lasalle. PRÉFACE XIII Telle est pourtant la conception et V amour des têtes modernes. Elles se plaisent aux agents de désordre et de confusion. Et ce plaisir est vil au delà de toute parole. Il nous faut le laisser aux vils comme leur marque propre. Voilà plusieurs années que f exprime ce sentiment* . Je ne crois pas que le cours des choses m'ait pu contredire. Rien ne sera trop cher pour reve- nir de l'anarchie où nous vivons aux accords et à la beauté. S'il apparaît, en calculant de justes équilibres., qu'il faille que quelques-uns souffrent ou servent, la pensée de souffrir ou de faire souffrir ni celle de faire servir ou de servir ne sauront alarmer une bonté sin- cère ni choquer d'orgueil bien placé. En segre corz e en servir Metz tost son percaz e sa lenda A suicre cour et à servir il mit tous ses soins et son bien... Voilà comme nos vieux romans peignent le par/ait chevalier et l'amant idéal : c'est que l'univers appa- raît à l'amant, au héros aussi bien qu'au sage, sur un type d'immense réciprocité de services, pour peu qu'ils y promènent un regard naturel et pur. Vous avez lu /'Histoire d'une servante. Lamartine n'a rien écrit de plus touchant. Mais le pathétique du livre est surtout à mon sens l'état du cœur du vieux poète divisé entre ses chers fantômes de liberté et les clartés de son génie. Le goût de sa pauvre servante pour ce qu'elle appelait naïvement « rendre service » lui semble tantôt une merveilleuse effusion des grâces du ciel, tantôt le pli avilissant de serviles hérédités. 1. Voir, dans les Harmonies, le mythe des Serviteurs, et les notes qui s'y rapportent à la fin du volume. XIV PREFACE Pas une heure, il n'a osé s'arrêter à cette pensée, qui lui est venue cependant, que la bonne femme suivait d'abord sa volupté : de l'humble coin de son foyer de ceps de vigne elle observait la loi qui fait obéir les étoiles. C'est servir, en effet, qui est le premier dans les cœurs. Bien que la rencontre en soit rare, Je ne con- teste point l'appétit de l'indépendance, l'erreur belle et féconde dont quelques hommes sont aveuglés comme de leur sang. Mais la plupart ne l'éprouvent à aucun degré, si ce n'est comme suggestion et imitation machi- nale, ce qui est encore servir. Bien mieux, ces sugges- tions ont fait de récentes misères que nous avons eues sous les yeux : combien d'esclaves nés de notre connais- sance retrouveraient la paix au fond des ergastules d'oii l'histoire moderne les a follement exilés ! Mourants de lâche inquiétude et pourris d'une élé- giaque vanité, encore faudrait-il que l'on hâtât pour eux ce bienfait du carcan, ou les verrons-nous parve- nus en un état si avancé de décomposition que leur chair en lambeaux empoisonnerait les murènes. Je préjuqe qu'on évitera d'objecter à ceci le chris- tianisme. La chaîne d'idées que j'expose est très suffi- samment païenne et chrétienne pour mériter le beau titre de catholique qui appartient à la religion dans laquelle nous sommes nés. Il n'est pas impossible que j'aie heurté chemin faisant quelque texte brut de la Bible, mais je sais à peine lesquels. D'intelligentes destinées ont fait que les peuples policés du sud de l'Europe n'ont guère connu ces turbulentes écritures orientales qu'extraites, composées, expliquées par PREFACE XV l'Eglise dans la merveille du Missel et de tout le Bré- viaire... Je me tiens à ce coutumier., n ayant rien de plus cher, après les images d'Athènes, que les pompes rigoureuses du Moyen âge, la servitude de ses ordres religieux, ses chevaliers, ses belles confréries d'ou- vriers et d'artistes si bien organisées contre les humeurs (l'un chacun pour le salut du monde et le règne de la beauté. Ces deux biens sont en grand péril depuis trois ou quatre cents ans, et voici qu'on invoque au secours du désordre le bizarre Jésus romantique et saint-simonien de mil huit cent quarante. Je connais peu ce personnage et je ne l'aime pas. Je ne connais d'autre Jésus que celui de notre tradition catholique, « le souverain Jupi- ter qui fut sur terre pour nous crucifié » *. Car autant vaudrait suivre le Christ intérieur des gens de la Réforme, ou la conscience morale de Zenon, huguenot antique, ou encore le vague Dieu qui multiplie par l'infini les divers placita de M. Jules Simon. Bons ou mauvais, nos goûts sont nôtres et il nous est toujours loisible de nous prendre pour les seuls juges et modèles de notre vie ; mais quelle honte de n'en point convenir franchement et de pallier d'exégèse son anarchisme ou son péché ! Ou quelle lâcheté de s'enquérir de paravents de métaphysique morale pour esquiver les servitudes et les sujétions de la vie ! Neuf fois dans ces récits égalant le nombre des Muses je me suis appliqué à donner un visage, un corps 1. 0 sommo Giove Che fusti in terra per noi criicifisso. . . Dante. XVI PREFACE humain et une démarche vivante à des opinions assez peu courues de nos jours. J'ai osé évoquer en présence de mille erreurs les types achevés de la Raison, de la Beauté et de la Mort, triple et unique fin du monde. Mais je suis consolé de m'élre montré téméraire quand je songe combien il est au-dessus de mes forces de dégrader ou de pâlir ces perfections. Vous connaissez les mots de l'hymne angélique Sous les diverses apparences, simples signes à peine réels, se cachent de belles substances... Sous Vimperfection du travail et Vindignité des matériaux vous doit apparaître sensible la face des belles idées. Ce serait trop d^ orgueil de penser que je les aie pu si entièrement obscurcir qu'il n'en soit des- cendu dans ce livre quelque étincelle. De leur ciel triste et pur, elles laissent errer un sourire sur ce Chemin de P.\B.Ams dont les pèlerins fatigués reconnaî- tront à ces clartés quelle voie ils parcourent et com- ment l'âme noble y est induite à la conception des vrais biens. Mai 1894. RELfGlONS Sans doute, c'est un centaure renversé par les dieux et qu ils ont réduit à se traîner ainsi. Maurice de Guéri>. LE MIRACLE DES MUSES Je suis l'ouvrage de Phidias l'athénien fils de Gharniide. Epifjr. d Olympie. A JEAN MORÉAS I PHIDIAS exilé d'Athènes, du temps qu'il travail- lait à ce monument fait de marbre, d'ivoire et d'or qui répandit son nom jusque chez les Bar- bares, recevait la visite des plus distingués d'Olym- pie. Ils étaient curieux de considérer ce grand homme maniant le ciseau. — Que son dieu le possède ! disait chacun à son aspect. Car il ne saluait personne et il ne voyait rien. On l'eût pris pour un insensé, tant ses gestes étaient rapides et profondes ses rêveries. Incliné, le front dans ses mains, ou marchant au milieu des nuages de poussière, il semblait s'élever dans l'air supérieur. Il faillit périr d'abstinence, une nuit qu'il était resté, au milieu des flambeaux, à calculer la courbe de l'arc du front de Jupiter. De tels problèmes 4 LE CHEMIN DE PARADIS résolus, il poussait de profonds soupirs, pareils à des actions de grâces, levant aussi les bras au ciel comme pour attester tous les habitants de l'Olympe. Il n'en fallut pas davantage pour que cet ami de Socrate, nourri dans le mépris des idoles qu'il façon- nait, fût réputé le plus pieux de tous les Grecs. Ainsi les apparences déterminent les opinions. L'œuvre achevé, l'on détruisit les échafaudages. La majesté de Jupiter qui lance le tonnerre fut révélée au peuple. On vit la tète auguste où battit le cœur de Pallas. On admira cette stature qui, bien qu'assise, s'élevait jusqu'au plafond de l'édifice. Un cortège de citoyens conduisit Phidias jusqu'à l'entrée de ses demeures ; des enfants semaient sur sa route une telle abondance de laurier et de pin que le sol embaumait. — Dieux tout puissants ! proclamaient-ils, vous avez fait d'Athènes la première des villes en la dotant de Phidias. Olympie, certes, est la seconde dès le jour qu'il y débarqua... Mais, ô Charmidide, dis-nous, n'as-tu pas vu quelque part le fils de Saturne ? car tu Tas retracé tel qu'il doit être dans l'Olympe. Comment t'apparut-il ? Est-ce sous la forme d'un songe ou d'une autre façon ? Le statuaire répondait : — Amis, je l'aperçus comme vous, dans Homère, aux vers où le poète dit qu'un regard de lui suffit pour ébranler la voûte du monde. Les femmes ne cessaient de lui poser au front des chapeaux de roses et d'iris, ni d'associer à son nom les dieux bienheureux. De sorte qu'il s'en attristait. Mais les vieillards félicitaient à voix haute les femmes : LE MIRACLE DES MUSES 5 — Vous êtes sa^es, ô vous, de ne point suppo- ser qu'une merveille de cet ordre ait pu naître sur terre sans un secours supérieur. Deux cents vierges resplendissantes vêtues de la robe des Mystes vinrent en théorie, agitant des bouquets. — Heureux, disaient-elles, tes flancs, toi qui por- tas le statuaire. Tu es heureuse, femme d'Athènes ! Le roi des Dieux aime ton fils. Elles avaient de belles tresses sur un visage clair et leurs poitrines bondissaient selon la mesure de l'hymne. Comme elles redisaient le nom sacré de Jupiter, le sculpteur eut de l'impatience. Il haussa les épaules. Ce signe de mépris ne fut point remar- qué sinon du jeune Pantarcès et de la belle Poly- damie, qui, aimant Phidias, étaient tous deux aimés de lui. Consternés ils se regardèrent, redou- tant un grand châtiment. Au seuil de sa maison, Phidias trouva le Tra- gique Euripide qu'il avait connu chez Socrate et qui était son hôte. — 0 saint homme ! salua-t-il, ô mon Phidias, mille grâces ! Ton chef-d'œuvre vient ajouter à la religion des peuples. il Mais le sarcasme d'Euripide reçut son accomplis- sement. Des lieux les plus lointains du monde habité, de l'Egypte, de la Chaldée, où vivent des forêts de temples, de l'Inde même, on vit des théo- ries sans fin se guider vers le Jupiter. Des richesses incalculables coulaient avec les pèlerins. Et les citoyens de la Grèce sacrifiaient le nécessaire aussi bien que le superflu à la décoration du temple nou- veau. On tressa des litières, on forma des tapis- series avec les couronnes de chêne que suspen- dirent cette année les athlètes vainqueurs. Un rhé- teur chassé de sa ville pour avoir renié la divinité s'arrêta un jour devant la statue ; il croisa les bras, il baissa la tête et, par trois fois, il répéta : — Voilà bien le maître du monde. Les prêtres publièrent qu'il s'était rétracté et il en profita pour retourner dans son pays. Phidias, à vrai dire, ne s'était contenté de don- ner au dieu souverain le sceptre, l'Aigle du ton- nerre et, dans la paume gauche, la Victoire d'ivoire et d'or aux quatre ailes de pierreries. 11 avait pro- digué d'autres insignes moins visibles et qui frap- paient mieux les esprits. A toute heure du jour, la lumière abondait sur la tête du dieu. Elle se LE MIRACLE DES MUSES 7 répandait de là, comme le rayon d'une lampe. Avant que de céder le temple à la nuit, la dernière flamme du soir se réfugiait sur ce front dont la pâle clarté semblait descendue du ciel même. Et les muscles puissants et souples, liés sur la stature d'une élégance et d'une harmonie achevées ; l'attitude majestueuse sur le trône d'or incrusté ; le regard éloigné comme la destinée : tous ces or- ganes du grand être où la beauté naissait d'une plé- nitude de force remuaient vivement le cœur des jeunes Grecques. Mais les Grecs adoraient les vastes tempes lumineuses qui se renflaient comme une sphère à l'image de l'univers. — Connais-tu bien ce que tu as fait? disait Eu- ripide. Tu as comblé ce dieu des meilleurs de nos biens. Il a par toi cette justice et cette intelligence qui furent l'invention de Prométhée son ennemi. Tu as placé notre vertu au milieu des cieux étonnés. 0, regarde comme ils se ruent à l'adoration de leur ùme ! Car tu l'as mise sur l'autel. Qui sait si Zeus demain n'aura point Psyché pour rivale ? Mais l'idée est nouvelle. Courage, Phidias ! Les dieux n'avaient pas sur la terre de contemp- teur aussi déclaré qu'Euripide. Mais, connaissant la vie, il mélangeait à ses blasphèmes des mots religieux qu'il savait prononcer avec une grande douceur. Phidias, au contraire, avait cette âme fruste et simple qui distingue encore aujourd'hui les hommes de son art : à polir les rochers ils acquièrent eux-mêmes la rudesse et la pesanteur. — Bien vainement, se disait-il, gravai-je sur le 8 LE CHEMIN DE PARADIS socle : Je suis V ouvrage de Phidias r Athénien fils de Charmide. Les théories de suppliants qui vien- nent en Elide ne connaissent que Jupiter. Et le malheureux Phidias n'est plus rien désormais. Mille voyageurs s'avançaient du temps qu'il répandait ces amertumes inutiles. Ils baisaient -le parvis du Temple. De peur d'être éblouis ils ne regardaient point vers les sourcils du dieu. Mais tous s'en allaient d'Olympie sans être remontés jusqu'à l'auteur de la merveille. — Insensés ! disait-il. Mais les jeunes filles passaient, habillées de lin pâle et avec leurs mains jointes, avec leurs lèvres réunies, offraient des couples de colombes, implo- raient des amants nombreux et des maisons pros- pères. Les marchands, les esclaves se joignaient à la foule ; et le trésor de l'hiérodule s'enflait. Des tas d'olives, de raisins et de figues séchées portaient jusqu'aux toits des celliers l'abondance des prêtres. Phidias comparait ces profits injustes, cette immense gloire usurpée, à son misérable partage : il avait reçu du grand-prêtre cinq talents d'or, une maison dans la cité, un char attelé de cavales et une bande de prairies dans la campagne de l'Elide. L'ingra- titude avait scellé l'envoi de ces présents. m Il ne goûta plus de repos qu'il n'eût ouvert dans Olympie une école de sacrilèg^es. Des éphèbes choisis s'y réunissaient chaque jour. 11 leur appre- nait à ne point mélanger une goutte d'eau à la glaise sans outrager quelqu'un des dieux. Captive dans l'écume froide du pentélique, une Vénus attendait-elle le suprême coup d'ébauchoir : — Achevez, disait-il, le dos de cette courtisane. Désignait-il le dieu des armes : — Forgez une pique au brutal ! Il répétait encore : — Pour la tunique de Junon, vous pouvez l'al- longer. Serrez si vous voulez, les pans inférieurs à la façon d'un sac, II n'y a guère d'apparence que le désir de Jupiter les relève jamais. Mais, à l'égard de Zeus, le statuaire osait des railleries plus indécentes. 11 en fit une charge dont Euripide rit encore. Sous le pelage d'un ânon, Ju- piter, très reconnaissable à trois rangs de sourcils, levait sa queue pour faire éclater son tonnerre, tandis que Vénus Cottyto, attaquée par le dieu, lui laissait dévaster une croupe jadis en fleur. Or ces provocations, ou trop faibles pour arriver jusqu'à la cime de l'Olympe, ou n'obtenant que du 10 LE CHEMIN DE PARADIS dédain pour Phidias, ou montrant que les dieux fussent vraiment absents du monde, ne reçurent pas de réponse. Jupiter fut muet, les audaces du sculpteur se multiplièrent. Il donnait ses leçons dans un jardin au bord du fleuve. Un esclave expérimenté tournait de cent façons une masse d'argile que les élèves copiaient, attentifs aux propos du maître qui n'étaient point très variés. Ainsi le praticien formait une sirène. La bouche ailée, les seins turg-ides dessinaient sur le ciel leur éloquente volupté. Phidias déclamait : — Vous voyez ce profil, quel il est et quel il était? La métamorphose est fort simple. N'y cher- chez aucun dieu. Ne supposez aucun mystère. Quelques tours de la main, sans rien changer à la nature de l'argile, ont modifié sa figure, et varié vos émotions. La molle sphère a pris la forme du désir de vos cœurs. Lorsque le praticien, par un artifice semblable, feignait une harpie, comme les moineaux d'alen- tour s'enfuyaient en battant de l'aile : — Ces moineaux, disait Phidias, sont pareils aux gens d'Olympie qui redoutent la foudre en ai- rain ciselé que je formai pour leur monarque ; ils fuient devant des apparences. Et vous-mêmes, à la pensée de cet obscène oiseau, n'éprouvez-vous point de dégoût? Sachez que toute vie se nourrit ainsi d'illusion. Nos peines et nos joies sont causées par des simulacres. Mais l'art sait le secret de créer et de balancer pour l'usage de l'homme tous les élé- ments de ces tromperies. Je vous , eji montrerai LE xMIRACLE DES MUSES 11 l'usage qui est vraiment la clef de tout, car idole bien feinte ne manque jamais d'acheteur. Plus chien que les Cyniques, ainsi s'exprimait Phidias. Et il marquait le plus judicieusement du monde comment le rapprochement des sourcils, uni à quelque involution de la voûte du crâne, répartit sur les tempes les ténèbres et la clarté ; comment ces jeux de la lumière veulent des substances polies alin d'y miroiter à la moindre lueur ; comment, enfin, par ces méthodes, naissent les religions dans les âmes des hommes : — Tout l'Univers résulte de surfaces et de vo- lumes, de lignes et de points. Savoir combiner à coup sûr le plus grand nombre de ces points, c'est toute la magie du géomètre et du stratège, du poète et de la sibylle. En statuaire, également, l'harmo- nie dépendra de l'exactitude de nos calculs. Euripide, à ces mots, fredonnait d'ordinaire les premières mesures de la table de Pythagore. Phi- dias poursuivait le cours de son blasphème. Mais rien n'en perçait au dehors. Les jeunes gens étaient liés par un redoutable serment. Ils conservaient dans le secret les paroles du maître. A chaque nouvelle statue, tout Olympie se récriait : « Il vit dans l'assemblée des dieux ! » Aucun citoyen ne voyait qu'une grâce charmante, et à bon droit nom- mée céleste, une puissance apollonienne s'étaient éloignées peu à peu de la main du sculpteur. Les figures étaient uniformes, raidies et comme désolées par une sécheresse. Ce nonobstant, elles semblaient toujours être divines ; et Jupiter le permettait. IV Il achevait en ce moment le bas-relief des neufs Muses. Belles comme des fleurs, en ligne cadencée, les vierges s'inclinaient vers la plaintive lo. Pâle de sa longue terreur, la fille d'Inachus oubliait la flèche du taon pour écouter la voix et le pas alterné des Sœurs. Non loin, un jeune pâtre suivait les doigts de Polymnie sur une flûte de roseau. — Heureux, le pâtre ! ricana tout à coup Phi- dias. Une muse l'inspire. Je veux que l'on me mette en croix, si jamais Muse m'instruisit à tenir le poinçon. Comme on accourt près d'un malade, Poljdan. et Pantarcès accoururent vers Phidias. Quelques jeunes hommes rougirent, ayant senti leurs nuits se remplir autrefois de pans de robes immortelles. Euripide lui-même fronça les sourcils. II était ennemi de tous les excès. Mais, par obstination, Phidias répéta : — Si jamais Muse m'assista je veux être mort tout à l'heure. Et il le répéta une troisième fois. Un soupir grave, long, profond et déchirant, s'exhala par tout le jardin. Les travaux furent sus- pendus et Ton se regarda avec incertitude. Phidias LE MIRACLE DES MUSES 13 se tourna. Il vit les Muses adorables se déployer comme un nuage au-dessus des bosquets pâlis. Des yeux, il les suivit qui se retiraient de son œuvre. Il voulut conserver un beau visage indifférent. Mais, la flûte aux doigts de l'éphèbe s'étant rom- pue aussi, le visage d'Io s'éteignit comme une lu- mière sur le passage d'un grand vent. On raconte qu'à la même heure, dans le temple, le même soupir résonna. Une foule innombrable était réunie. Les prêtres accomplissaient une marche lustrale, lorsque le front de Jupiter devint terne et muet. La flamme s'envola. La couronne de majesté s'évanouit. Et, quelque chose encore s'étant fondu, un craquement s'étant produit, l'àme qui retenait ensemble tant de métaux et tant de pierres s'étant en allée de ce corps, les mains augustes s'entr'ou- vrirent et le Sceptre éclata sur le pavé de mosaïque en même temps que la Victoire faite d'ivoire et d'or. Le pur flambeau des yeux qui éclairait le monde fut soufflé au même moment. Et tous les traits flétris, fléchis, appesantis, semblèrent décou- vrir qu'on les avait taillés dans une matière insen- sible. Ils disaient une grande mort. « Ah ! ah ! le grand Zeus a péri ! » se lamentait la foule. Elle se sauvait en tumulte. Mais sur la place des statues d'athlètes et de guerriers, signées aussi de Phidias, apparurent semblablement tou- chées de la décrépitude : pendant que les héros de Panaène et d'Alcamène, de Polyclète et de Myron, n'avaient, les dieux ni les mortels, subi aucun dommage. Comme on se concertait pour donner un sens au 14 LE CHEMIN DE PARADIS prodige, une vieille femme sortit, les yeux baignées de larmes, de la maison de Phidias. Poljdamie, qui la suivait, déchirait sa poitrine en éparpillant ses cheveux. Après elle, parut une troupe d'éphèbes, dont les uns soutenaient le triste Pantarcès, tandis que les derniers portaient sur un brancard le grand homme décoloré. Debout derrière eux, Euripide te- nait le fer avec lequel Phidias l'Athénien venait de se percer. LE JOUR DES GRACES Un point de perfection comme de bonté ou de maturité dans la nature... La Bruyère. ...quem quo anno Sybaritœ rep- perérunt et perierunt. Lampride. (Vie d'Héliogabale, 29.) A RAYMOND DE LA TAILHÈDE I DANS une grotte, à mi-chemin d'Héraclée et de Sybaris, habitait un vieillard qu'on renom- mait pour sa sagesse. Il avait reçu les paroles de Pythagore et plus d'une fois Empédocle l'Agrigen- tin avait passé la mer pour méditer auprès de lui. Il se nommait Euphorion et tout en cultivant les lis et les verveines de son petit jardin il s'appli- quait à conformer ses mœurs à la nature. Ses deux esclaves, un matin, lui demandèrent la faveur d'aller à Sybaris célébrer la fête des Grâces, dont le jour approchait. — Je le veux, répondit le sage. Il ne nous faut point négliger les divinités du plaisir. La première 16 LE CHEMIN DE PARADIS des trois Charités tient à la main un osselet ; et par là, elle nous fait signe de nous livrer de temps en temps aux jeux variés et aux danses. La se- conde, parée du myrte, nous apprend que l'amour est Tornement de notre vie : malheur aux orgueil- leux qui s'éloignent trop des baisers. Pour la troi- sième, la ceinture de roses fraîches qui entoure son col et ses flancs délicats nous avertit qu'elle pré- side aux banquets enjoués où circulent avec les viandes les caresses légères et les coupes de vin au miel. « Qu'à toutes trois aillent vos vœux. Et abandon- nez-leur l'apparence de vos pensées. Mais si vous tenez à vieillir, que leurs voluptés ne pénètrent point très avant dans vos cœurs. Craignez le sort d'Hylas qui connut pleinement la couche des nymphes ; il ne put supporter cette abondance de plaisir ; sa douce vie céda à l'embrassement des déesses. Ainsi l'avaient réglé les dieux. C'est pour- quoi soyez sages et faites un heureux retour ; ni Pétilis, ni Métaponte, ni la vénérable Héraclée n'égalent Sybaris dans l'art d'accommoder toutes sortes de joies. Les serviteurs promirent ce que voulut Eupho- rion. Au lever du soleil, ils prirent le chemin du sud qui, le long de la mer, parmi les lauriers et les menthes, menait aux murs de Sybaris. Le vieillard vaqua seul à ses travaux de chaque jour ; il les estimait des plaisirs. La serpe en main il émondait les jeunes figuiers, entait les oliviers sauvages, disposait les sarments fleuris autour du portail de sa grotte, afin que les regards fussent réjouis dès LE JOUR DES GRACES 17 le seuil. Quand il avait cueilli les grappes de mus- cats, il prenait les plus lourdes et il les consacrait au devant du buste de Pan. Le reste était foulé — car on approchait de 1 automne — et, sautillant dans le cuvier d'où ruisselait le moût vermeil, le vieillard composait des poèmes dorés à la guise de Pythagore, y célébrant par-dessus tout cette har- monie des choses qui renaît éternellement. Ensuite, d'un style d'argent, il creusait des planchettes afin d'y graver ces prières et de les suspendre en ta- bleaux au tronc des jeunes pins. II Dans la nuit du cinquième jour, comme il admi- rait la lenteur des esclaves à lui revenir et qu'il se demandait si ces pauvres amis ne l'avaient oublié à la ville, il vit du côté du midi, sur la mer, et bien que le soleil se fût couché depuis longtemps, une faible lumière ; elle avait le teint de la rose et tran- chait doucement sur les feux argentés qui descen- daient du clair de lune. Las de la contempler, Euphorion ferma les yeux. Il était adossé à la muraille du rocher, défendu par la treille contre l'intempérie, et les embûches des étoiles. On l'eût pris pour un homme assis qui regardait le ciel. Mais il dormait et ses fontaines murmuraient dans la demi-ombre. La couleur blonde de la mer dura jusqu'au matin et, moins instruit des lois du monde le vieillard, au réveil, eût pu se demander si l'aube, ce jour-là, n'était point levée au midi. Il descendit parmi ses fleurs. Mais son inquiétude était telle qu'il ne vou- lut point les toucher. Il erra sous les arbres et crai- gnit de flétrir les beaux fruits pendus à leurs branches. Puis il s'allongea sur la terre et, devant les concombres et les autres légumes, s'adonna aux œuvres plus viles qui, ne voulant aucun effort, le laissaient à sa rêverie. LE JOUR DES GRACES 19 Vers le milieu du jour, comme il achevait de tresser ensemble pour sa provision de l'hiver, une douzaine d'oignons roux, des pas pressés son- nèrent au bas de la montée. Euphorion cria : — Est-ce vous, Syron, Icétas ? — C'est moi, dit une voix prochaine. Et Sjron apparu. Icétas ne le suivait point. Le vieillard, effrayé, n'osait demander des nouvelles; car les mains, la poitrine, les cheveux de Syron étaient noirs de fumée ; mais une flamme singu- lière éclairait son regard. — Maître, fit-il d'abord, vous lisez dans la des- tinée. Notre Icétas a eu le sort du jeune Hylas, — Quoi ! Icétas a donc péri ? — Si c'est périr que de se rompre sous l'effort de la volupté, tout Sybaris et tout son peuple ont péri de la main des Grâces. — Vraiment, Syron, le peuple entier de Sybaris ? Le serviteur montra du doigt la tache pourpre de la mer que le puissant soleil n'avait point effacée et qui s'accroissait au contraire. Les flots semblaient de sang. — Regardez, maître, regardez le reflet de la flamme. Que de richesses dévorées ! Et dans peu d'heures l'eau du fleuve en aura couvert les débris ! Euphorion, versant des pleurs, offrit à son es- clave le pain, les figues sèches et le fromage blanc qui rendent la vigueur après les dures traversées. Il y joignit (car il le traitait plutôt en disciple) quelques larmes d'un vin mûri sur le coteau et qui avait le goût des fleurs. 20 LE CHEMIN DE PARA.DIS Quand il l'eut ainsi restauré, il le pressa d'âpres questions sur le genre de mort d'Icétas et des Sy- barites. III — Vous le savez, Euphorion, reprit enfin ce ser- viteur, Sybaris depuis cinquante ans, est devenue l'admiration de la Grande Grèce et du monde. Ses murailles sont faites de marbres rares et incrustées de purs joyaux. La plupart de ses toits reluisent comme l'or, les plus pauvres sont argentés. Tous s'envolent près des étoiles. L'art de ses architectes passe ce que les Athéniens ont eux-mêmes trouvé de plus accompli. Heureux citoyens ! Ils parlaient une langue infiniment douce à l'entendre et d'année en année augmentaient leur trésor de délices et de beautés. Mais le plus merveilleux était bien leur religion. Ils ne prodiguaient à leurs dieux ni liba- tions ni hécatombes. Vanités ! disaient-ils. Mais ils travaillaient de tout cœur à leur ressembler. Comme vous suivez la nature, ô religieux Eupho- rion, ils imitaient les Olympiens et principalement Jupiter et Vénus qui sont les plus heureux de tous. Une fête n'était qu'un prétexte public à l'usage des voluptés. « C'est ainsi qu'ils ont fait honneur aux trois Grâces divines de trois heureuses découvertes faites par leurs artistes pendant ces derniers temps. Un de leurs musiciens leur avait enseigné la nouvelle 22 LE CHEMIN DE PARADIS fig'ure d'une danse qu'ils chérissaient ; c 'est pourquoi, tout hier, tant que le soleil a réjoui le ciel, nous avons, Icétas et moi, suivi les mouvements de la belle cité qui dansait sur les places, qui dansait dans les rues, sur les terrasses des maisons et jusque dans les chambres closes. Les chevaux qui passaient, attelés à des chars ou montés par des cavaliers, partageaient l'ivresse commune et célé- braient par des gambades accordées selon la mesure la fragile divinité qui joue aux osselets dans la de- meure de Vénus. « Puis, à la flamme de Vesper, quand le soleil se fut couché, dix jeunes fdles délicates et dix jeunes garçons les mieux faits qu'on eût pu trou- ver apparurent sur le théâtre et révélèrent l'inven- tion qu'une prêtresse de Vénus avait imaginée à la gloire de Sybaris. Euphorion, la bienséance me défend de te dire, car tes cheveux sont blancs, les divines folies qui suivirent cette leçon. La deu- xième des Grâces veillait sur la cérémonie. Des bû- chers de myrte brûlaient aux angles de la scène. Une seconde fois les dix couples charmants s'étrei- gnirent d'un même cœur. Tout le théâtre en proie au délire sacré, les hommes s'élancèrent sur leurs compagnes qui, renversées, les yeux au ciel, et palpitantes sentaient couler des nues de pourpre une telle douceur qu'il sembla que les dieux préci- pitaient dans les artères une rivière de nectar. « Et la nuit fut plus surprenante. La troisième Grâce y dressait çà et là ses touffes de rosiers fleuris. Un cuisinier de la cité avait mis au jour un chef-d'œuvre dont les hommes mortels n'avaient LE JOUR DES GRACES 23 jamais conçu l'idée. Autant que j'ai pu le com- prendre aux paroles des serviteurs, c'est un simple mélange d'huile et des œufs du Garus, ce poisson si vulgaire ici. Le secret tient à la façon dont les Sybarites le font macérer dans le sel et à l'art dont ils versent goutte par goutte l'huile dans la sau- mure. Les dieux savent comment, il était né de là une ambroisie incomparable. On la servait brû- lante, parfumée d'ail et relevée d'une bordure de miel. « Dans le palais qui tenait lieu de salle de festin, les citoyens étaient rangés au nombre de dix mille ; et dix mille étrangers, reçus sans distinction de nation ni de qualité, hommes libres, esclaves, pre- naient leurs places où ils voulaient. Les appétits étaient puissamment aiguisés par les danses du jour et les baisers du soir. Des désirs surhumains gonflaient les tempes couronnées. Un poète se poi- gnarda afin de succomber à la fleur de cette espé- rance . « Ce beau trépas fut acclamé comme d'heureux augure. Le vin de rose circula. Enfin les jattes dé- sirées, apparaissant en longues files, répandirent le doux parfum. Un frémissement d'aise lit trembler tous les lits. Mais il est incertain que les lits n'aient point tressailli avant les convives. Arrivé le der- nier, j'étais couché à terre et sentis la terre ébran- lée. Mais je fis comme tous les autres. Je me jetai sur la merveille ambroisienne. Va, tu pourrais, Euphorion, rassembler tous tes souvenirs et mêler, dans la double coupe une goutte des meilleurs vins que les terrasses de Sicile, de Crète et de Chios 24 LE CHEMIN DE PARADIS ont mûris depuis cent années, tu n'auras point l'idée de l'ivresse où je fus plongé. L'arôme des déesses m'entourait comme un vêtement. Des lyres immortelles soupirant au plus haut des airs, le souffle des neuf sphères emportait ma pensée comme le flot soulève les carènes sur l'Océan. « Je finis toutefois par sortir de ce rêve : toutes les têtes, languissantes, pendaient sur le tapis. J'entendis près de moi comme un faible soupir de corde qui se brise ; c'était ton Icétas, il exhalait son âme. Ses joues très belles souriaient. Ses lèvres, refermées, ne demandaient plus de bonheur. Je tentai de le secouer. Il était mort, vraiment. Un si- lence profond s'était établi. Seulement, par ins- tants, quelqu'un passait de volupté. Il s'éteignait aussi des torches ; et l'obscurité se faisait. N'ayant pas pris part au festin, les esclaves de Sybaris se jetaient sur les restes, se gorgeaint, aspiraient la minute éternelle enfermée dans chaque bouchée et, autour de la salle immense, le long des escaliers qui menaient aux cuisines, attendaient les lèvres ouvertes, que le bonheur touchât aux limites de la nature et qu'ils fussent mûrs pour mourir. « Gomment fis-je pour me lever? Je sais que la terre grondait et mugissait sous moi d'une ma- nière étrange. Embrassant du regard toute l'éten- due du banquet, je vis que j'étais seul vivant. J'en- jambai des cadavres et sortis dans la nuit. Il pleu- vait des charbons ardents et de noires poussières. Tout le ciel s'embrasait d'un incendie mystérieux. Le front de ce palais, la plus grande beauté qui se pût admirer au monde, avait sans doute été frappé LE JOUR DES GRACES 25 du feu supérieur. Ce chef-d'œuvre se consumait justement par la pointe dont il menaçait l'empyrée. Et toutes les maisons, avec leurs pierreries et leurs métaux précieux, flamboyaient ainsi par la cime. « Je me laissai couler le long des remparts ; car les portes étaient fermées et, bien que nul ne les gardât, un homme seul n'eût pu mouvoir les leviers monstrueux qui maintenaient chaque verrou. Je roulai au fond du fossé, heureusement à sec. Au bout de quelques pas, voilà que je heurtai une troupe d'hommes armés ; ils avaient un langage dur, des voix rauques, des poings grossiers qui me meurtrirent. J'en vis d'autres, un peu plus loin, qui en grande hâte creusaient sous le clair de lune une tranchée d'environ cent pieds de largeur. Au- près de ces ouvriers luisaient des glaives et des lances. J'osai leur demander ce qu'ils faisaient là à cette heure. Mais ils me saisirent et, plus cruelle- ment que les premiers ne l'avaient fait, me rouèrent de coups. Ensuite ils me chassèrent violemment vers la campagne, m'interdisant avec de grands ser- ments et des plaisanteries de rentrer jamais dans les murs. « Un bouvier que je rencontrai non loin me de- manda si je n'avais pas aperçu son troupeau qu'un parti de soldats venait de lui ravir. Et, comme je l'avais aperçu en effet, ces soldats, me dit-il arri- vaient de Crotone sous la conduite de Milon le Py- thagoricien. Ils venaient prendre Sybaris et, redou- tant les inventions par lesquelles ce peuple défiait ses voisins dans l'art de la guerre, ils creusaient vers le nord un immense canal par où jeter l'eau 26 LE CHEMIN DE PARADIS du Crathis sur la délicate cité. Je passai mon che- min, riant des hommes de Grotone qui pillaient et qui insultaient. S'ils se fussent montrés plus hon- nêtes, je serais revenu sur mes pas leur faire savoir qu'ils travaillaient en vain. Mais je continuai ma fuite. De temps en temps je me retournais pour les contempler qui s'épuisaient en mille efforts, défonçaient le sein de la terre, poussaient les eaux vers les palais déjà soumis au feu du ciel qu'ils n'apercevaient pas, étant trop voisin des remparts, et déployaient les précautions les plus fines de l'art des sièges contre une population de cent mille morts bienheureux. IV Gomme le vieil Euphorion restait muet à son histoire, Syron reprit : — Maintenant, maître, me voici, car j'ai marché toute la nuit. Je veux vous consoler du trépas de notre Icétas. — Moi, je voudrais, Syron, que tu me tires d'in- quiétude. Comment peux-tu me faire un semblable récit, ayant participé à ces fêtes des Grâces? Tu honoras les deux premières des Gharites par des danses et des baisers. Et tu as savouré, jusqu'au fond, me dis-tu, la troisième des joies de Sybaris ? — Gela est vrai, cher maître. — Et la troisième Grâce qui voulait, en échange de tant de voluptés concédées, le don de votre vie, ne l'as-tu pas frustrée, Syron ? car tu déclares avoir goûté au mets qu'elle inspira. Mais peut-être au- ras-tu mêlé aux voluptés des Sybarites un peu de cette retenue que je t'enseignai au départ. — Je suis bien sûr, Euphorion, d'avoir tout ou- blié de ce sage avertissement. Dès le seuil riant de la ville, mes résolutions s'envolaient. Seul, un ha- sard dut me sauver, ou peut-être Pallas, désireuse de vous apprendre la fin de Sybaris. Je suis sûr de m'être enivré de la nourriture divine. Ge fut une 28 LE CHEMIN DE PARADIS heures! parfaite, je m'y sentis si clairement le sem- blable de Zeus, que tout mon sang eût pu couler sans que j'eusse à me plaindre, car la nature ne me réserve rien au delà. Le malheureux Syron n'avait point discerné comme les sourcils de son maître se rapprochaient à chacune de ses paroles, ni quelle indignation lui gonflait les vaisseaux du front contre celui qui pou- vait vivre après avoir été le semblable de Jupiter. Mais il continuait sa folle jactance : — J'ai vu cela, Euphorion. Oui, je l'ai traversé ce délicieux moment, dont Ulysse lui-même eût refusé de revenir... En même temps, dans son emphase, il tendait la poitrine, faite de muscles vigoureux où la jeu- nesse florissait. — Ne m'abuses-tu point ? dit le sage avec ironie. — Non, maître. J'ai connu cette mortelle vo- lupté. Vous voyez pourtant que je vis... — Tu as vécu, misérable ! cria Euphorion. Et il le traversa de son style d'argent poli. Par cette plaie, Syron versa tout son sang sur les fleurs. Mais le pieux vieillard s'applaudissait de sa conduite. — Il ne convenait pas, disait-il en lui-même, de laisser subsister un aussi parfait sacrilège. Ce Sy- ron avait off'ensé la loi même de la nature. Rien d'entier ne demeure au monde, et la perfection en- traîne la mort. Dès que l'homme confine à Dieu, il est juste qu'il n'ait plus que faire de vivre. Tous ceux de Sybaris ont obéi à ce décret. Une Parque LE JOUR DES GRACES 29 devait éclore de la félicité qu'ils allaient accomplir. Mon Icétas a pris toute sa part de leur fortune et Syron a reçu de moi le juste complément qui lui revenait. Le vieillard vécut plusieurs jours dans de telles pensées. Il négligea ses fleurs qu'il avait la coutume de transporter, avant les pluies d'automne, à l'abri d'un rocher, sous un toit de roseaux. Elles dépéris- saient. Et lui-même ne songeait plus à cueillir d'aucune herbe ni à rien préparer pour son aliment. A la fin, il comprit que tous ces signes étaient le langage de la nature. Sans doute, en châtiant Sy- ron par une inspiration soudaine, s'était-il élevé au plus haut point de la sagesse ; la terre réclamait ses os. Il se résolut à mourir : ce qu'il fit un matin que le vent d'équinoxe soufflait, au pied de sou rocher et devant le buste de Pan. LA REINE DES NUITS Car Amour n'arrête point au corps ou en l'âme ou en quelque autre chose sans fleur et déjà défleurie ; mais où le lieu est bien fleuri, et bien sentant, il s'arrête et demeure. Platon. 0, tout ço que soun iue tèn A bel èimé i" apartèn. Mistral. A GEORGES CROMBEZ I SI c'est un songe, ainsi que j'incline à le suppo- ser, ou si c'est véritablement qu'il me fut dé- volu de vivre cette étrange nuit, il me serait pré- somptueux d'entreprendre de le trancher. Mais je dirai les choses telles que je les vis et que je les souffris. Je sommeillais près de l'étang où s'incline la ville morte et plusieurs livres de science et de con- jecture formaient mon oreiller. J'avais laissé tom- ber la feuille où je transcrivais mes calculs, car les forces de l'âge mûr ont elles-mêmes des limites, et il y avait près de quatorze heures que je rédigeais sans repos les articles de ma pensée sur la nature 32 LE CHEMIN DE PARADIS de l'amour et les ordres de la beauté. Le crépus- cule vint, et le sommeil profond où j'étais descen- du ne me préserva point de sentir au long de mes membres une intime fraîcheur qui venait des pentes du ciel. Je me levai et, comme la figure argentée de la lune était posée à l'horizon, sur le ras de l'eau frémissante, je fis vers elle quelques pas dans le sable mouillé. Je crois même que j'efileurai de l'orteil une frange humide. L'astre montait pour- tant et, selon l'apparence qui est connue de tous, sa surface diminuait au fur et à mesure qu'il ga- gnait plus haut dans le firmament. Mais, son sou- rire étant propice, j'eus la folle pensée d'en attendre quelque faveur. C'est pourquoi je me mis à l'invoquer des noms que les auteurs anciens lui ont prodigués. Ils sont nombreux. Et, soit que l'heure j inclinât, soit que, la torpeur du sommeil ayant réparé mes fatigues sans m'en ôter le souvenir, mon corps eût le désir d'une diversion un peu vive ou enfin que l'objet de mes soliloques habituels se fût imposé à mes sens, tous les noms dont je saluais cette Reine des nuits avaient trait à quelqu'un des arts de l'amour et des secrets de l'éternelle reviviscence dont il semble d'ailleurs que la lune soit la déesse. En des discours empreints de passion et de piété, je la préférais hautement à l'éblouissante Vénus. Je vantais son règne tranquille dans le premier cercle de ciel, la paix de ses révolutions et sa vir- ginité certaine. Pâle, discrète, solitaire, elle ne touche point nos pensées sans les émouvoir. Qui elle émeut, elle le trouble, mais il est délicieux de LA REINE DES NUITS 33 se sentir dépondéré par elle. Elle gouverne l'eau des mers et dispose du sein des vierges. Elle est le bien parfait, et toute notre vie se dépense à la dé- sirer. Les couples vont sous sa conduite à la lisière des forêts où elle fait gémir leurs poitrines unies. Heures divines de la terre, douces heures nocturnes, les seules qui comptiez au cœur qui doit mourir, laquelle d'entre vous échappe à l'influence qui mène le ciel? Je la louais ainsi conformément à mes doctrines avec le chaste élan d'un cœur qui n'a exercé de l'amour que de rares figures au milieu d'une vie adonnée à mille travaux. Il ne paraissait pas que cette clarté immortelle se montrât offensée du tour de mes paroles ni qu'elle y trouvât rien qui fût téméraire ou licencieux. Et peut-être qu'à écouter cet humble sage la haranguer près des eaux lentes, son rayon se fondait avec une grâce meilleure dans le libre espace du ciel. Elevant, abaissant les bras comme je l'ai vu faire aux sacrificateurs sur le théâtre des poètes, j'étais possédé du désir de marcher au devant de sa pâle course. C'est pourquoi, prenant à ma gauche, j'osai mener mes pas sur la langue de terre qui s'avan- çait en pointe vers le milieu du marécage. Une végétation de plantes salées, de joncs piquants la recouvrait et l'on voyait aussi le long des plaques d'argent clair un bourrelet d'algue confuse. Je par- vins de la sorte jusqu'au milieu de cet étang, en un point où je distinguai, peint nettement sur l'onde noire, le reflet de la lune qui me considérait. Il m'appelait aussi. La terre était fangeuse ; tou- 3 34 LE CHEMIN DE PARADIS tefois, je m'y allongeai : le menton dans mes mains, j'abandonnai mes yeux au prestige brillant de l'eau. Le céleste reflet y prenait peu à peu la douceur d'un regard qui me pénétrait jusqu'aux moelles. Ensuite les eaux bouillonnèrent, comme elles avaient fait^tout à l'heure au toucher de l'astre ; le globe humide fut soulevé lentement et voilà qu'il se tint si près de mes lèvres que l'appréhension de ce bai- ser liquide fit chanceler ma vue et se fermer mes deux paupières. Ayant rouvert les yeux j'aperçus, qui sortait des cercles de l'eau jusqu'à la moitié de la taille, une forme légère. Ses flancs bleuâtres ruisselaient de tous les joyaux de la mer. Ses yeux, ses bras ou- verts, ses seins mal déguisés sous une ceinture d'écaillé me disaient clairement en se dressant vers moi qu'il fallait que je la suivisse et je n'hésitai point à lui prendre la main sans savoir où j'allais ni qui elle était. Je fendais l'épaisseur des eaux, où nous descen- dions tous les deux, aussi aisément que les hommes traversent leur air diaphane. Des troupes de dau- phins s'envolaient sur nos têtes comme des compa- pagnies doiseaux. Sur des pentes lunaires limitées sans précision et qui tremblaient d une incertitude perpétuelle, se voyaient des tortues informes et rampantes, des poulpes aux bras onctueux et des crabes agiles comme nos araignées ; mon cœur n'en avait point d'alarme, la sagesse trouvant dans toutes les merveilles comme un élément naturel. Mais tout d'un coup notre descente s'arrêta et je me sentis élevé dans l'espace supérieur. Il était LA REINE DES NUITS 35 vrai ; nous remontions. Le ciel des eaux fut déchiré. Nous reparûmes comme un couple d'oiseaux aqua- tiques et de là, par de grandes routes aériennes, notre course continua. Nous étions élancés au-des- sus de contrées qui m'étaient inconnues, mais dont les teintes, la lumière souriaient, telle une patrie. Le céleste fantôme qui me servait de guide se tai- sait comme s'il se fût fait un scrupule de me dis- traire ; mais ses bras m'entouraient et ses ailes si- lencieuses ne cessaient de me rapprocher de ma destination. Notre planète s'amoindrit dans l'éloignement, le monde voisin approchait. Degrés par degrés, une telle quiétude me combla qu'il m'est impossible de dire ce que fut l'arrivée, mes sens étant plong-és dans la perfection du sommeil. Il Je m'éveillai dans une enceinte circulaire faite d'une substance douce, polie, qui rayonnait d'un pâle éclat de perle grise. Les parois semblaient transparentes, les colonnes presque animées, la lim- pide lumière qu'elles tenaient captive errant et sou- pirant avec une passion qui ressemblait trop à la vie. Je reconnus ce lieu de l'active méditation où tant de fois m'avaient ravi en esprit mes calculs. Je me félicitais du goût de la sagesse qui m'avait introduit, âme et corps, jusque-là et, comme pour m'y assurer, il se leva sous un portique un être surhumain de qui le premier mouvement fut de me faire de la tête un signe de claire approbation, le second, il est vrai, de s'enfuir avec un sourire. Je me hâtai de le poursuivre à travers les salles brillantes disposées en rotondes et en enfilades au- près de la première : mais je le faisais mollement ou plutôt, quand l'ardeur me précipitait en avant, un respect soudain me glaçait. La forme fugitive évo- quait, en effet, par l'éclat argenté et la douce lan- gueur de toute sa personne, la face incomparable que j'avais saluée et priée au bord des étangs. Si elle rappelait, de plus, la messagère qui, m'ayant conduit en ces lieux, avait disparu sans retour, LA REINE DES NUITS 37 c'était comme un bel astre, de son trône des cieux, ressemble au reflet pâle qu'il verse de loin sur les eaux. Cette première conductrice ne m'avait don- né aucun trouble ; mais celle-ci, pour peu que l'ap- prochât ma course, je sentais le cœur me manquer 1 Jamais je n'aurais su aborder l'aug^uste présence. Mais, voyant mes frayeurs, ce fut elle qui attendit Son visage d'or embrasé se retourna vers moi. J'en vis reluire le beau front couronné d'une épaisse chevelure cendrée et surmontée, comme il convient à la Reine des nuits, d'un croissant de lumière fine. L'enthousiasme qui m'avait possédé sur la terre me revint aussitôt. Le fer n'est pas plus prompt aux branches de laimant que je ne fus aux genoux de cette déesse. Mais, tandis que je les baisais, voici qu'il s'accomplit une étrange métamorphose qui n'était que le seuil des longs travaux qui m'at- tendaient. Comment vous exprimer le prodige qui s'opéra ? Il sembla que Phœbé s'échappait d'elle- même et disparaissait de son corps : au lieu des célestes caractères qui s'enfuyaient, je voyais naître le semblant d'une amie mortelle, belle sans doute, aimée hélas ! que les sèches rigueurs de ma vie et de mon étude ni les félicités qui m'étaient promises au ciel n'avaient pu éloigner, après quinze ans, de ma mémoire. Je ne demandais pas quel mélancolique destin ra- menait en mes bras, dans ces sphères de la lumière, ce signe ancien et toujours cher d'un égarement de mon cœur. Parce qu'elles sont rares, les passions des sages ont d'irrésistibles élans. 38 LE CHEMIN DE PARADIS — 0 Hélène ! criai-je en la voyant qui s'avan- çait de l'extrémité de mes jours. Elle venait d'un temps où j'avais quinze ans, elle seize et que, le soir, elle menait les chèvres de sa mère tondre la berge des chemins. Son grave visage, son teint en harmonie parfaite avec le pâle éclat de l'air, son front toujours orné du pli de l'at- tention et comme infléchi sur les yeux, dont les chastes paupières scellaient fermement le secret, la faisaient ressembler à quelque statuette de la pure pensée. Il n'était point d'objet qui me sût arra- cher à l'ardeur de connaître, qui, dès cet âge, m'em- brasait : la seule Hélène exerça de telles puissances, je dédaignai pour elle les plus enivrantes leçons. Je la suivais, je me cachais dans un bouquet de joncs, en demandant si le grand art et la science véritable n'eussent été de réussir à me déplier ces beaux yeux. Mais, non plus qu'au ciel les étoiles n'ont de souci du Chaldéen qui s'enflamme pour elles, elle n'occupa de ma vue son regard baissé et craintif. Et maintenant que tant d'années nouvelles ré- volues, tant de lauriers conquis dans tous les ordres des sciences et jusqu'à ce prodigieux espace inter- planétaire nous devaient rendre à tout jamaisétran- gers à tous deux, après que l'âge et le savoir m'eussent de concert dévoré, voici que mon Hélène m'était restituée dans cette fraîche fleur où je l'avais connue, avec l'unique différence qu'elle pa- raissait moins insensible qu'au temps passé. Ses yeux qu'elle entr'ouvrait étaient pleins de consen- tement. J'avais baissé les miens afin de méditer conve- LA REINE DES NUITS 39 nablement le mystère et pour résoudre en réflexions la surprise de mon bonheur. Mais quand ces yeux se relevèrent en la redemandant ils furent déçus de nouveau. Une forme nouvelle se trouvait devant moi : ce n'était plus Hélène ni la Reine des nuits, mais l'intime mélange de ces hautes beautés. Néan- moins, j'y voyais pâlir de plus en plus la petite tête pensive et reparaître lentement les traits de la dame des cieux. J'en connus un vague regret. Alors, comme si l'univers eût obéi aux balance- céments de mon cœur, le front d'Hélène se remon- tra de nouveau, l'apparence de la déesse s'éclipsa, pour revenir et s'éclipser, et revenir encore par des modes alternatifs. Ainsi peu à peu j'aperçus que rien n'était si proche ni si pareil ni si étroitement uni que ces deux visages. J'eus enfin tant de peine à les tenir distincts sous l'œil de mon esprit que j'aimai l'hôtesse divine comme j'avais aimé Hélène et je vénérai celle-ci à l'égal de la reine qui me fai- sait accueil. Je me fusse longtemps réjoui de la confusion. Un personnage inattendu, qui survint à ce même endroit, ne m'en laissa pas le loisir : je dois dire, pour être ouï, qu'il parut s'élancer des profondeurs de la pensée de ma compagne et, lui recouvrant le visage d'une sorte de masque de charnelle vapeur, me peignait lentement un nouveau sujet de plaisir. Car ces traits que Phœbé revêtait de la sorte ne m'avaient pas été indifférents, non plus, du temps de ma vie sur la terre : c'était le front, c'étaient les yeux, c'étaient tous les charmes savants pour qui s'étaient perdue la plus triste de mes années. 40 LE CHEMIN DE PARADIS Elle faisait métier d'aimer et j'aurais dû goûter près d'elle la même volupté qu'elle donna instinc- tivement à mes compagnons. Mais comment la serrer si paisiblement dans mes bras ! Ses caresses piquantes m'enseignèrent la chasteté. A boire après tant d'autres l'écume argentée de ses dents, je for- mai aussitôt le souhait de descendre dans l'obscu- rité de son cœur, d'y être le maître et le seul. In- sensé que j'étais ! je souffrais de la voir ; mais je ne pouvais la rêver sans languir vers cette présence. Rêvant d'elle sans cesse, j'entrai en agonie à l'image de ses amants. Je l'aurais voulue inno- cente. Il me plaisait aussi qu'elle fût disputée et la proie de tant de rivaux. En combien de détresses cette imagination incertaine me fit rouler ? Or, je la revoyais. Elle était devant moi, les joues brillantes des couleurs réservées aux filles très pures, mais l'œil toujours mouillé de sa flamme de volupté. — Mon âme, dis-je en l'embrassant, vous voici enfin telle que là-bas je vous modelai. Mais l'embrassai-je, seulement ? Je n'apercevais plus cette nouvelle vierge : et la Reine des nuits qui me considérait avec un air si grave que tous les traits d'Hélène lui étaient revenus. Puis, comme je pleurais ma seconde compagne en l'appelant tout haut, de son nom, Sylvia, celle-ci reparut, mais elle disparut encore : par les oscillations gra- duelles que j'ai marquées, elle se fondit dans l'image de Phœbé et d'Hélène déjà enveloppées des sub- stance du même fluide ; enfin ces trois beautés furent unies en un seul être et brillèrent fondues dans le même rayon du jour. LA REINE DES NUITS 41 Je conviens que j'étais heureux : tant de ren- contres douces m'en faisaient d'ailleurs pressentir une dernière, plus précieuse s'il se pouvait. Car de quelles tristesses ne se fût pas gonflé mon cœur si, après Sylvie et Hélène, ne s'était montrée à son tour la clarté même de ce cœur, ma Lucie bien-ai- mée, le troisième de mes amours, le plus vif, de qui nulle étude ne m'avait jamais éloigné ? Mon esprit attendait cette pure Lucie comme mon désir l'ap- pelait. Tous deux l'eussent créée ensemble si elle n'eût paru enfin. Je la vis se former, la plus chère des créatures. Gomme la fleur d'une tige deux fois fleurie, son fragile portrait naquit du visage divin et je me crus au soir d'été où sa grâce m'avait touché. Mon souvenir était fidèle à redire le beau mo- ment. De clairs feuillages se mouvaient au-dessus de nos tètes et au-dessus des feuilles toutes les étoiles du ciel. Nous lisions. Aux lumières des flambeaux tournant sur les pages, ses joues, pourprées, deve- naient pâles ou se couvraient de quelque soudaine rougeur. Ce fut le lendemain qu'elle franchit l'ar- cade basse de la bibliothèque où je coulais ma vie et dans ce vieux musée encombré d'alambics, de livres et de sphères, mon amour prit sa place sur la haute chaire sculptée devant laquelle un mécanisme dont je suis l'inventeur lui déroulait les pages des poètes de tous les temps. Elle les lisait près de moi dans leurs idiomes divers pendant que de plus hautes inventions me sollicitaient ; mais le chant de sa voix, habile à suivre les mesures, ne m'arrêtait pas plus que le chant des cercles du ciel. J'y sentais. 42 LE CHEMIN DE PARADIS loin de là ! un appui et un réconfort, et mon échelle de beaux sons par où m'élever peu à peu jusqu'aux vérités surhumaines. Ne me demandez pas comment ces joies avaient pris fin. Rien ne serait si triste... Et, du reste, cette tristesse attachée au nom de Lucie, je l'ou- bliais en revoyant mon amie au lieu digne d'elle. Les joies interrompues reprenaient maintenant leur course. J'étais à ses genoux et je pliais sa taille en lui demandant des baisers, lorsque je vins à remar- quer que la seule Phœbé et nullement Lucie était renversée dans mes bras ; puis, une fois de plus, le visage de la déesse où demeurait inscrit le double souvenir de Sylvie et d'Hélène acquit et réfléchit la clarté de Lucie dans sa forme définitive si bien que je connus d'une certitude complète à quel point s'unissaient dans la Reine des nuits, mes amours de la terre, de l'enfer et du ciel. Unique et triple es- sence habitante du même corps ! Nos anciens pré- voyaient assurément cette fortune, qui joignaient au nom de Phœbé celui d'Hécate souterraine et celui de Diane, pour une seule et même divinité. — Tu penses juste, me dit-elle avec un sourire trop clair. Il est vrai que je suis ces figures que tu aimas. Je suis les trois âmes élues et toutes celles qu'il te plairait de choisir encore. Sache que je remplis la face entière de tes rêves, je règne sur toutes tes nuits. Va, c'est moi que tu cours à travers tes pâles systèmes. Ils te souriront dans mes bras. Je connais tes désirs, tes souhaits, tes pensées, et j'en saurai vêtir si souplement toutes les formes qu'en un mot je serai tout ce qui te manque à toi- LA REINE DES NUITS 43 même. Que sont les autres près de moi ! Que sont tes anciennes amantes ! Conviens comme auprès d'elles tes plaisirs furent imparfaits ! Elle ajoutait d'autres discours qui semblaient destinés à me faire entrevoir qu'elle n'avait pris tant de masques que pour me lever de scrupule à l'égard des liens de la terre et encore pour affran- chir mes vœux, s'ils tardaient à renaître, de tout le vain respect où sa divinité aurait pu les embar- rasser. II Je n'osai témoigner à la secourable déesse que c'était bien moins le respect qui gênait les élans auxquels l'apparition de Lucie avait mis le comble, ({ue cette espèce de réserve où il me semblait qu'elle-même se fût contrainte toutes les fois qu'elle avait repris son aspect divin. Mais, comme si elle eût ouï ces réflexions, elle me pria instamment de ne la point juger d'abord. Pour assurer ma patience ou l'exaspérer, je ne sais, elle me montra son empire. Aux murailles faites de perle succédèrent des galeries d'une fine améthyste. 11 régnait, au delà, des péristyles de porphyre dont les fûts supportaient des globes de rubis ; puis, des salles d'azur vaguement baignées de ténèbres, saphirs bleus rehaussés de turquoises impénétrables, et enfin un séjour de délices d'où la couleur et la forme semblaient exclues, tant je dis- cernais mal leurs subtiles frontières. Me promenant d'un lieu à l'autre elle me confiait les charmes, le secret, l'emploi de chacun. J'appris ainsi combien les espaces de perle dis- posaient les esprits, ainsi que l'avait éprouvé le mien, aux plus tendres réminiscences. Je sus que l'améthyste convient à nourrir les douleurs dont LA REINE DES NUITS 45 ma divine conductrice avouait en pleurant qu'elle était aussi la sujette, les hauts lieux, disait-elle, se trouvant les plus désolés, les plus grandes déesses les moins épargnées du destin. Elle ajouta que les salles peintes de flamme où mes yeux et mon cœur avaient bu leur vin généreux marquaient le séjour de la consomption immortelle au fond duquel l'amour fait et défait toutes les choses qu'il recom- pose sans merci ; clair ou foncé, l'azur signifie cette douce nuit ou toute douleur se résout dans une paisible ignorance et, quant aux lieux qui n'offrent point de teinte ni figure, on ne saurait leur imposer davantage aucun nom de nos langues qui les désigne et l'on n'en peut que mentionner l'indescriptible volupté. J'écoutais patiemment ces interprétations, ne m'occupant d'ailleurs que de la déesse elle-même qui développait une beauté plus magnifique à chaque sanctuaire où pénétraient nos pas. Sa per- fection semblait croître avec ces splendeurs. Les épaules sous le manteau, les seins dorés sous la tunique traversaient les tissus comme l'éclat doux d'une lampe. Je ne regardais qu'elle. En vain une lucarne qui fendit tout à coup la voûte des salles lunaires me montra dans le ciel le visage de notre terre d'où j'arrivais et, par delà, l'espace merveil- leusement étoile. L'amie céleste me rendait ingrat pour ma patrie et même oublieux des étoiles. Les vraies étoiles, elles souriaient dans sa chevelure. Ses parfums, le son de sa voix achevaient d'ébran- ler le sens. Néanmoins, au-dessus de cette surprise où étaient 46 LE CHEMIN DE PARADIS retenues plusieurs parts de moi-même, commen- çait de gronder la raisonnable Intelligence, pareille à un esprit inquiet exigeant qu'on le satisfît. — Que veut dire ceci ? me chantait cette voix austère. Et que te veulent ces faveurs? Ou qu'est- il de commun de cette belle reine à toi ? N'est-il plus un Endymion sur la courbure des montagnes que la souveraine de la nuit ait eu souci du riverain vieil et laid d'un triste marais ? 0 savant, que tu es peu sage et combien tu te connais mal ! Car, s'il te plaît, quels sont tes titres à une pareille élection ? La piété, l'éloquence, la connaissance exacte des mouvements de l'univers, ce sont des arts qu'on ne voit guère récompensés par le baiser. En aurais-tu d'autres vraiment? Mais plutôt l'Im- mortelle a-t-elle dans l'esprit de se jouer de toi, car que font les dieux que jouer ? et d'abuser des prétentions si communes aux hommes doctes. Ainsi résonnait-il en moi. Mais, — Que crains-tu? dit la déesse. Et ses sourires, rassemblant les forces de mon corps, auxquelles se joignirent toutes les puissances imaginatives de l'âme, firent redire plusieurs fois partout où errait ma pensée : — Que crains-tu ? Que crains-tu ? « Va, je t'aime, rien n'est plus vrai, poursuivit la Reine des nuits. Tu n'as à redouter de moi que les caresses et les autres plaisirs où sont inclinées les amantes. Je suis à toi et je me donne. Que je sois ton fruit et ton bien. « Il est douteux que j'eusse agi semblablement aux nuits d' Endymion, quand sa poitrine blanche LA REINE DES NUITS 47 me faisait descendre des cieux. Mais il n'est plus et les prestiges dont il se servait ont décru, tandis que j'ai crû et mûri parmi ma jeunesse immortelle et c'est des esprits maintenant que je souffre l'unique attrait. » Ces confessions laissaient trembler en moi plus d'une inquiétude nouvelle, mais j'y prenais peu garde dans la joie dont je frémissais. Car il était donc vrai î L'heure savante cessait d'être une hostie vaine offerte à d'éternels et indifférents specta- teurs ! Sur le déclin peut-être de cette vie terrestre et assurément de ma propre vie, il m'était donné d'embrasser, pour me'Jaayer de mes travaux, comme afin d'en vérifier l'extrême justesse, l'essence fémi- nine dont mes veilles austères m'avaient défini le concept. L'excellente déesse qui gouverne le monde, puisqu'elle préside à la nuit où le monde se perpétue, en désirant m'a voir à elle, loin d'ar- rêter le cours de ma méditation et les phases de mon étude, en voulait devenir seulement le plus haut sommet ; car voilà qu'elle se confondait elle- même avec le but de mes pensées. Elle, Nature, elle, Amour, me confiait son vœu d'être aussi Con- naissance. Ne cherchant plus ailleurs la raison ni la fin des étreintes les plus aveugles, elle tirait uniquement de la sagesse (et comme si elle eût compté de les y ramener) les plaisirs, les désirs et toutes les douces folies dont jusqu'ici les êtres ont fait un usage si vain ! Cette aride science la touchait donc vraiment? Que ses 3'eux étaient beaux, plies vers moi comme 18 LE CHEMIN DE PARADIS des fleurs ! Et sa gorge qui se gonflait, et ses lèvres brillantes où des couronnes de baisers s'assem- blaient lumineusement ! J'étais bien sûr, du moins, que ma personne extérieure n'avait aucune part à ces éloquentes ardeurs. Car, on a vu peut-être, à certains lieux de ce récit, que je ne suis plus tel que j'apparus à la Sylvie ni même à ma Lucie aimée. Les soirées usées sous la lampe ont raréfié mes cheveux, et rayé mes tempes. Je suis maigre et cassé comme un de ces vieux amandiers dont les bras implorent le vent. C'était à moi pourtant, comment en eussè-je douté ! que Diane offrait ainsi une double coupe immortelle. Ce flambeau dévo- rait l'enveloppe du vêtement et, comme son rayon, pour les habitants de la terre, entr'ouvre les nuées du ciel, tous voiles se fondaient et se dispersaient à flocons. Il n'était pas besoin d'arguments si nombreux. Quand elle me tendit la main, en me montrant au fond de l'espace nacré l'angle délicieux que fermait un rideau de soie, je la suivis d'un pas allègre et du cœur d'un jeune immortel. IV La soie soulevée découvrit le lit de plume et de byssus où je me promettais une volupté infinie, mais d'où allait jaillir une égale fontaine de larmes et de vertu. La déesse y avait pris place et je l'avais rejointe. Nos bouches échangeaient les pré- mices de l'abandon. Une douce mort commençant à noyer les regards de cette immortelle, quelle providence sévère obtint que la sagesse rentrât dans moi en ce moment et choisit pour cela le canal impur de mes sens ? Qui obligea mes yeux, déjà ivres et presque aveuglés de délices, auxquels tout, hormis la déesse, composait une épaisse nuit, à se conduire une seconde au delà du sein bien- aimé ? Qui les lit divaguer vers le miroir immense épanoui dans les hauteurs ? Un dieu sans doute avait placé au-dessus de nous ce bouclier contre nos communes faiblesses : mon regard eut à peine le temps de l'effleurer, mais cette table de lumière qui n'admettait pas de mensonge me saisit aussitôt du couple disparate et honteux que formaient nos corps ; et j'en eus fait en un clin d'oeil la mortifiante analyse. Elle, si accomplie, telle que j'ai tenté plusieurs fois de la peindre, pressée de mes indignités ! 4 50 LE CHEMIN DE PARADIS Image lamentable à qui s'offraient les lèvres et les yeux humectés du plus doux des rires ! Ces lèvres mêmes me touchèrent, et j'en connus le souffle : surtout j'y assistai avec une pudeur qui se mélan- gea de mépris, car les atomes gracieux dont se trouvait pétri tout le bel ensemble divin palpitaient, je le voyais bien, de la même souffrance et je les sentais s'indigner du parti odieux de les profaner près de moi. Comme je me sentais l'allié de leur résistance ! Comme je gémissais avec eux qu'ils fussent flétris ! Un deuxième regard vers le miroir magique me fit mieux distinguer le courroux de ce juste juge. Nobles têtes de sages, beaux fronts mathématiques modelés et brûlés du feu intérieur, vous qui veilliez parmi mes livres et de qui mes traits ont reçu la disgrâce et les crispations pendant que mon esprit parcourait vos carrières, je vous déshonorais tous ensemble au creux de ce lit. Avec quelle amer- tume je comptais sur mon front et autour de mes yeux les rides, j'examinais les côtes aux saillies excessives, les épaules pliées en voûte formant sur la poitrine une sorte de gouffre noir ! L'addition de tous ces opprobres fit qu'à la fin je m'échappai et roulai plein de larmes au pied de la couche que j'avais gravie triomphant. Là je suppliai ma déesse de ne plus tolérer d'être humiliée dans mes bras. Ensuite, j'élevai les esprits de ma vue au limpide et froid spectateur qui domi- nait la scène et d'où m'était venu l'avis doulou- reux. Il me réfléchissait avec plus d'indulgence, mes paroles et mes actes s'étant remis d'accord avec mon aspect et ma vie. LA REINE DES NUITS 51 II est vrai qu'en échange une amère douleur occupait la face divine. J'avais beau lui montrer du doigt le reflet qui nous condamnait. Je crois qu'elle n'y voyait rien que des raisons nouvelles de signifier sa tendresse. Un feu perçant et doux s'élevait de sa bouche et, je l'avoue, me pénétrait de tels regrets que l'aiguillon manqua de me tirer des larmes. Les substances muettes semblaient entre elles conférer. — Ah ! plaignez-moi, disait le soupir de ma propre chair, victime de mon maître et de la dis- cipline qu'il a imposée à son cœur. Je crus voir qu'on lui répondait : — Sotte maîtrise ! car ne suis-je le plus beau des astres du ciel ? Moi qui emplis la nuit, je t'ai appelée de la terre. J'ai comblé les distances infi- nies qui nous séparaient. Et je sens un amour que tu ne contenterais point ! L'orgueil eût empêché de prononcer rien de sem- blable. Mais ces paroles éclataient en lettres de feu sur le front où brillait, plus puissante que la volupté, la douleur. — Je me meurs, ô désir, répondait de même ma chair. Mais comment n'en mourrais-je si mon maître a jugé que son vœu contenté finirait de le rendre plus indigne de vous. Dès qu'elle eût discerné en quelle exacte obéis- sance j'avais réduit mon corps, cette amante céleste vit que c'était moi-même qu'il fallait d'abord con- quérir. Mais elle n'abandonna point la portion inférieure et vile de mon être dont elle s'assurait 52 LE CHEMIN DE PARADIS la connivence obscure. Ses cheveux, l'inondant, la faisaient ressembler à une néréide. Elle les réu- nit, les tordit et les secoua en désordre, comme afin de me les faire mieux aspirer. Ces boucles de bel or ont couru sur mes joues comme un flot de feu. Elle me relevait, cependant, pour nouer ses mains autour de mes épaules ; me faisant asseoir malgré moi au bord de la couche, elle me tra- versa du regard qui m'eût fait mollir si j'eusse hésité, cette fois, à traduire à voix haute les reproches nouveaux de l'incorruptible cristal. — Ah ! dis-je en essayant de me découvrir dans ma vérité, considérez ce que m'ont fait ces quinze ans d'intègres travaux. Voyez, voyez l'usure de cet assemblage d'horreurs ! Partout où ne vit pas mon rêve la caducité est venue. Souffrez que je m'éloigne sans abaisser mon rêve, qui me conso- lera, étant seul libre, par essence, de la chaîne de mon malheur ! Mais, d'une voix éteinte, pleine des soupirs du désir, ébranlant ma sagesse qu'elle enivra pour la consumer : — Et c'est cela, ami, c'est ce rêve que je vou- lais ! c'est ton beau et ton savant rêve. Mais tu ne perçois pas toi-même ton propre vouloir. Connais- le qui s'élève à travers toutes tes épaisses raisons. C'est lui, plus que moi-même, qui t'a fait grandir jusqu'ici ; c'est la force de ta sagesse. Oui, cepen- dant que pour en décorer mon corps je suis enflam- mée de ton âme, ton rêve veut ma beauté pure, la seule un peu digne de lui. LA REINE DES NUITS 53 A la fureur de ce sophisme se joignait effective- ment, pendant que Phœbé me nommait à plusieurs reprises son âme, une alliée soudaine qui lui répondait « ô ma chair ! » ; et cet être inconnu sortait du plus secret labyrinthe de ma souffrance et déjà parlait en mon nom. Il ne répugnait point à commettre le sacrilèg-e. Intrus et étranger (comme l'eût nommé Démocrite) il prenait ses mesures pour le consommer malgré moi. Il appelait tous les rêves de ma jeunesse. Il les invoquait par leurs noms. Hélène ! Sylvie ! criait-il. Et encore : Lucie ! Dans le tumulte et le désarroi de mon cœur, il ne cessait de ramasser une force nouvelle et son pou- voir m'allait renverser d'un instant à l'autre de l'élévation à laquelle m'avait fait monter la sagesse ; car on avait bien soin de l'irriter encore en lui prodiguant des baisers, de sorte que j'étais trahi de toutes parts. Mais je ne m'abandonnai point. Je réunis l'effort de ma nature entière pour invo- quer à mon secours cette raison, cette justice à qui l'univers est soumis. Je rappelai ce que j'avais pu recueillir, par les nuits scintillantes, de réelles lumières sur l'essence de la Beauté, de respect et d'amour pour elle. Je revis à la fois les modèles des statuaires, des peintres, des poètes et, me représentant la règle de vie dont je suis l'auteur, je me remplis les yeux de ces nobles types sacrés ; quand je me jugeai suffisamment muni de tant de visions magnifiques, je puisai le courage de lancer mes regards au devant du reflet suprême dont la sage clarté s'accroissait au centre du ciel : et là 54 LE CHEMIN DE PARADIS d'un trait certain tout désir fut brisé par l'effet du contraste, car je n'oublierai plus quelle obscène horreur y brillait. L'ascension de nos condamnables fureurs nous ayant empourprés, de quelles pourpres dissem- blables ! j'en apparaissais presque noir et souillé de basses écumes. Elle, brillait comme une rose dans l'air délicat du matin. Mais, spectacle levant le cœur, loin quelle fût choquée de la figure infâme, cette beauté y venait tendre l'arc de sa bouche en fleur. 11 est vrai que ses lèvres, en elles-mêmes, frémissaient d'ime fîère pudeur : je les voyais distinctement se contracter et trembler d'un effroi divin. Je ne pus que rompre l'étreinte, repousser les bras enlaçants. Pour n'être plus sujet à me remon- trer un impie, je me mis ensuite en devoir de fuir, en détournant les yeux ; mais, s'il faut l'avouer, l'assurance où j'étais de ne plus la revoir attardait tous les mouvements et m'enflait, m'ébranlait de mille sortes de sanglots. S'ils étaient de regret, de dépit ou de compassion, si même je pleurais de cette déesse ou de moi, je ne l'ai jamais su. Tout, depuis ce moment, disparut dans une âpre angoisse jusqu'à l'heure incertaine où je me retrouvai suffoquant à demi noyé dans l'eau morte du marécage et bondis en criant comme l'homme éveillé des prodiges d'un cauchemar. J'ai dit, en effet, que ces choses avaient chance de n'être que de simples mirages de quelques furies du sommeil, l'imagination me peignant un emblème de la Vie exemplaire, c'est-à-dire sou- LA REINE DES NUITS 5d mise à l'empire d'une irréprochable unité, et con- iirmant l'opinion, que j'ai autrefois démontrée, qu'il y a dans l'Amour un élément de répugnance à toute Sagesse et qu'il peut aller jusqu'au bout de lui-même sans s'opposer exactement à celle-ci : d'où, pour mon compte, j'ai déduit que, ayant adopté ma carrière et choisi pour objet la figure abstraite du vrai, je me dois montrer scrupuleux d'accueillir la moindre occupation amoureuse, vînt- elle du plus haut des cieux, et fuir même les sou- venirs de temps anciens qui ne donnèrent que trop d'échappées ! Pareillement Alcibiade eût bien agi, puisqu'il se donnait à l'amour, de prendre congé de Socrate. Je dois ajouter qu'il se peut que dans ces derniers mois je me sois relâché de cette soi- gneuse abstinence, et mes pensées, envolées au printemps nouveau vers les images de lointaines amies, la Sylvie, Lucie et Hélène, m'auront su tourmenter et distraire sans y avoir pris garde. C'est un remords secret qui m'a pu apporter ce songe, pour me rappeler mieux au juste sentiment que les chaînes mortelles ne me doivent plus retenir. Mais cette explication, qui me semblait fort juste quand je commençai cette histoire, a perdu de sa force dans mon esprit depuis que j'ai noté un très grand nombre de détails étrangement précis. Quoi ! sous ces traits seraient la pure invention de mes rêves ! Je ne suis pas né si habile. Comment d'ail- leurs eussé-je feint les douleurs que j'ai ressenties ? Il est certain qu'en reprenant la terrestre existence j'éprouvai entre les épaules la sensation fort nette 56 LE CHEMIN DE PARADIS d'un coup brusque soudain ; et il me souvient à propos que la Reine des nuits, courroucée de ma résistance, peut-être humiliée d'une si solide vertu, coupa, en effet, mes sanglots en me repoussant dans l'abîme quand je descendais de son lit. Argument qui, ce semble, me prouva sa réalité : mais quel tort n'a-t-elle pas fait à sa gloire sur cette terre par un procédé si violent ! Elle, qui m'avait fait quérir par ambassadrice et conduire à ses pieds par des détours mystérieux, me jeter sans nuances dans une chute verticale au plus vaste gouffre du ciel ! A cette inconvenance et à cette vivacité j'ai moi-même senti combien mon essence demeure préférable à la sienne. Car, si je ne peux contester qu'elle m'aimât, en vérité, du meilleur de son cœur et de ce désir vertueux de progresser dans la sagesse après tant de nuits de folies, je lui ai tenu tête avec ce que j'avais d'au- guste. Mais la profonde et religieuse connaissance de sa nature l'a choquée comme du dédain ! Cependant, tout aveugle et colère que je la sais, je ne puis la revoir encore chaque soir sans en éprouver de tendresse. Elle glisse sur mes vitraux, triste, blanche, baignée des pleurs qu'il m'appar- tiendrait de tarir. Des milliers de lieues nous séparent. Je crois l'entendre qui soupire comme elle soupirait dans le lit des cieux : — 0 mon âme ! mon âme ! Et je la considère avec une mélancolie égale sans doute à la sienne. Je sens qu'ayant peiné ma vie durant à concevoir l'idée juste de la Beauté, tous mes efforts ne m'ont servi qu'à me rendre moins L\ REINE DES NUITS 57 proche d'Elle et à le reconnaître quand je l'eus ren- contrée. — 0 mon âme, mon âme ! redit sa voix dans l'air lointain. Et quelque chose en moi osant lui répondre en secret : — Hélas ! amie et tendre chair, cette erreur me remplit aussitôt d'un si vif scru- pule que la sueur m'inonde ; j'aperçois les neuf cieux qui se cabrent de mon forfait. Louange à ceux qui me conservent la naturelle intégrité de ce sentiment ! Je les supplie qu'ils veuillent l'abri- ter contre les surprises et me sauver moi-même de rien dénaturer de beau, car, après de nombreux circuits, j'ai senti que mon bien serait de vivre comme un dieu, en accord avec moi et avec ma pure pensée VOLUPTES Conlrii, riclere et mellilis dulciolis venlrem sHginare, vel in voliiplatem venereani convenire, tristilie animi. languore corijoris damnisqiie cœte- ris delassatuin iri prœdicant. Al'LLÉli. Je me ti'oublais alors et devenais de mille couleurs. Sainte-Beuve. LA CONSOLATION DE TROPHIME D'abord qiien lerro noun se pou... TnÉOKORE AlBANEL. C'est celte volupté, cette Vénus, c'est elle... A\ATOLE France. A RENÉ DE SAINT-PONS I UNE grande douleur remplissait Arles, comme Trophime y abordait. Cela avait été sensible du plus loin que s'était annoncée cette ville heu- reuse, que les matelots du navire où il avait passage acclamaient, en grec marseillais, du surnom de Théline ou mamelle de la contrée. Tout, contre l'ordinaire, y était désolé et sombre. Les façades du port avaient des tentures de deuil, ainsi que les mâts de vaisseaux. On distinguait un long- murmure de prières et de soupirs et, quand les voyageurs en jetant l'ancre, demandèrent ce qui causait telle affliction, on leur répondit du rivage : — Pouvez-vous l'ignorer ? C'est la belle Myrto (|ui veut renoncer à la vie. Les matelots s'arrêtèrent dans la manœuvre et, le cœur anxieux, le front pâle, ils se hâtèrent de 62 LE CHEMIN DE PARADIS demander si Myrto avait commencé d'accomplir ce triste dessein. — Pas encore, reprirent les hommes de la ville. Et certes, nos constitutions nous donnent bien le droit de la retenir parmi nous. Non plus que vous, ô Marseillais, les Arlésiens ne peuvent se délivrer honnêtement du poids de la vie, qu'ils n'aient obtenu le congé de leurs citoyens. Mais Myrto sollicite notre consentement. L'affaire doit venir demain matin à l'assemblée. — Et que proposez-vous de répondre ? deman- dèrent les Marseillais. — Vous dites bien. Hélas ! que proposer et à quoi nous résoudre, si elle s'obstine ? Nous ne sommes point si barbares que de lui refuser cet unique bienfait, après qu'elle a été tant d'années notre volupté et celles de nos hôtes, comme vous le savez trop bien. Que la mort lui soit douce, s'il faut qu'elle ait perdu le goût de voir le soleil. Mais comment assister à ses funérailles ! — C'est une dure extrémité ! accordèrent les matelots. Et ils se rappelaient le beau corps dont Myrto leur avait été libérale. Trophime, à ces nouvelles, s'étonnait et s'api- toyait, mais il sentait en lui tous les mouvements de la joie. Il venait d'Ionie, mais il avait passé par Rome, où, après qu'il eût abjuré les erreurs d'Kpi- cure, ses maîtres Pierre et Paul l'avaient ordonné évêque. Ils l'avaient dirigé de là vers les Galates d'Occident et principalement vers les cités du Rhône qui usaient de l'idiome de sa patrie. Il avait LA CONSOLATION DE TROPHIME 63 vu Marseille, Stomalimne et la Colonie maritime sans grand profit pour le dogme qu'il annonçait. Mais voici qu'en revanche l'entrée d'Arles lui sou- riait et souriait apparemment à l'Evangile. — Car, disait-il en rendant grâce, cette femme amoureuse jusqu'au péché et affligée jusqu'à la mort, dont le nom a flotté comme un nuage de parfums au dessus des eaux et des barques devant ([ue j'eusse pied à terre, cette Myrto m'est la figure de ceux-mêmes que je prétends évangéliser. Si elle désespère, c'est donc qu'elle m'attend. Et comme elle a reçu les impuretés de son peuple, que le grain de Dieu lève en elle, il en sera de même de ses concitoyens. Trophime, alors, baisa le sol avec une sainte assurance. Il le bénit ensuite de sa droite étendue, pendant que matelots et citoyens s'entretenaient de celle qui désirait descendre avant l'heure dans les enfers. II Myrto, riche et bien née, ainsi que Trophime l'apprit dans la nuit qu'il passa, enveloppé de son caban, à écouter la causerie du menu peuple chez un tavernier du faubourg, Myrto avait d'abord étonné les citoyens d'Arles par son inconstance lécjère et sa facilité. Elle ne savait refuser aux ins- tances de la jeunesse. Une fleur, une larme, le signe du moindre désir la faisait accourir palpitante à la volupté. Elle égalait le plus méchant ouvrier des sépultures aux enfants du patriciat. Elle admettait jusqu'aux barbares venus du nord des Gaules, au grand risque de concevoir de quelque Batave ou Suion. — Je n'entendrai jamais, disait-elle commu- nément, que les baisers d'un beau jeune homme puissent détourner de goûter de nouvelles délices aux bras d'un autre adolescent qui ait pareilles grâces et même perfection. C'est pourquoi ce dicton courut longtemps les places d'Arles que les dieux, qui avaient accordé à Myrto la beauté, lui avaient refusé l'amour. Méchante, disait-on, qui ne peut s'attacher à l'amant, ni à la patrie ! Ceux qui la connaissaient le mieux protestaient LA CONSOLATION DE TROPHIME 65 toutefois, dès cette époque, contre une si dure opi- nion. Ils contaient qu'à la fin de ses nuits haletantes d'étranges fureurs lui venaient. Elle ne pouvait recevoir la lumière du jour nouveau sans fondre en larmes et la même chose avait lieu pour peu qu'elle sentît à vif une caresse. Mais, quoique le plaisir lui tirât de la sorte moins de rire que de soupirs, longtemps elle n'aima que lui. Arrivés en ce point de la vie de Myrte, les Arlésiens qui discouraient devant Trophime ces- saient entièrement d'être d'accord de leur sujet. Ils disputaient non sans passion de la nature des liens qui l'avaient unie quelque temps avec un certain Déméas, homme riche, étranger, dont le visage clos et froid n'exprimait que de jalouses mélan- colies : car, s'il n'était point contesté que la belle Myrto eût vécu plusieurs mois près de celui-là et, contre sa coutume, se fût refusé à tout autre pour ne point lui donner d'ombrage, cependant l'avait- elle aimé ? Déméas, tout au moins, n'avait pu le croire et la rigueur de sa maîtresse, l'altière indif- férence qu'elle lui témoignait comme de parti-pris l'avaient induit à une mort des plus misérables ; il s'était jeté dans le Rhône. Un regard de Myrto, le plus pâle sourire l'eût, sans nul doute, détourné d'une fin si désespérée. C'était, du moins, ce que Trophime entendait assurer au plus grand nombre des assistants : cependant plusieurs affirmaient qu'il n'y avait eu là qu'une de ces méprises qui sont fréquentes dans l'amour. — Déméas, disaient-ils, s'est noyé comme Myrto 66 LE CHEMIN DE PARADIS était absente. Pouvait-elle empêcher une calamité qu'elle ne voyait pas ? Sa froideur n'était point insensibilité, mais sans doute excès de pudeur ou plutôt cette retenue timide, cette crainte qui ordonnent de taire et de dissimuler ce qui nous arrive d'heureux. 11 y a des cœurs ainsi faits : taci- turnes dans l'allégresse, farouches devant le bon- heur. « Il n'est pas non plus impossible que Myrto, ignorante de tout ce qui n'était la pure volupté, pensât de ménager et de prolonger (comme on le fait dans les baisers) la commune béatitude en différant un peu celle de son amant. Peut-être aussi crut-elle s'acquitter envers quelque destinée vengeresse : cette douleur que lui causaient les angoisses de Déméas payaient peut-être le délice dont elle était baignée dès le seul aspect de cet homme . . . « Mauvais calcul, assurément. Toutefois elle dut le faire, l'amour étant assez mauvais calculateur. Car, qu'elle eût aimé Déméas, cela apparut bien, lorsque, l'ayant perdu, elle fit retentir de ses cris toutes nos murailles. Vous vous en souvenez. Nous redoutâmes, un moment, que cette voix harmo- nieuse et pure comme l'or ne pérît déchirée de tant de sanglots. Elle prit la robe des veuves. Sa mai son se ferma. Elle n'en sortit plus. Mais on surprit par ses servantes qu'elle vivait uniquement de laitage et de pain durci, ne pouvant se résoudre à recevoir par aucun sens aucune sorte d'agrément. « Qui fut plus chaste que Myrto à cette période? Le seul éclat du jour la couvrait de confusion ; LA CONSOLATION DE TROPIIIME 67 mais, quand la nuit était sans lune, elle aimait à descendre vers la vigne enroulée au milieu de son jardin clos. Là se trouvait un lit, le témoin des premières ardeurs de Déméas, et il lui était presque doux de s'y rouler en gémissant jusqu'à l'approche du matin. Les servantes prétendent qu'à ce moment son teint avait pâli, mais non point sa beauté, où la tristesse répandait, disaient-elles, un charme plus fort. Des jeunes gens delà noblesse essayèrent de vérifier ces propos et elle ne fit point difficulté de les admettre en sa présence : mais dès qu'elle parut, le visage voilé et leur tendant ses mains creusées d'une maigreur touchante, leur dessein les couvrit d'une telle honte qu'ils se retirèrent en rou- gissant. Telle était la réponse des Arlésiens les plus favo- rables à Myrto. Mais il leur était aisément répliqué : — La pauvre Myrto était folle ; elle pleurait Déméas mort qui, vivant, ne put recueillir un sourire un peu tendre d'elle. Pleurant ainsi la joie nouvelle, la première douceur d'avoir été aimée, qui pleurait-elle au juste de Déméas ou de l'amour? Et d'assister à ces querelles où chacun s'empor- tait ne pouvait manquer de doubler l'intérêt que Trophime avait pris à toute la vie de Myrto. m Mais le désaccord disparut et fit place à l'admi- ration la plus pieuse et au respect quand on vint à examiner la récente métamorphose de cette célèbre beauté. Les dernières torches fumaient dans la taverne. Les tables étaient couvertes de feuilles de roses flétries qui se détachaient du plafond où avaient pendu des guirlandes. Il en pleuvait aussi dans les tasses de bois et d'argent bosselé ; ces tasses écumaient d'un vin blond où les orateurs pui- saient à de lentes gorgées le souvenir et l'éloquence. Ils rappelaient comment le fîis d'un jardinier des environs, nourri à la campagne et qui était entré dans Arles plusieurs mois après la réclusion de Myrto, n'avait pu entendre louer ces tendres yeux inconsolables sans concevoir le vif désir de les voir briller une fois et comment le succès vint couronner cette audacieuse espérance. Le jardin de Myrto descendait jusqu'au fleuve, dont il se trouvait défendu par un quai de marbre surmonté d'une forte haie. L'enfant, car il passait à peine sa treizième année, se dépouilla un soir de ses vête- ments et seulement muni d'une serpe et de sa flûte à trous, élevé au-dessus de l'onde, se glissa à la nage le long de cet enclos. Un autre eût péri. LA CONSOLATION DE TROPHIME 69 Mais il put s'accrocher à la saillie du quai et pra- tiquer une ouverture au travers des buissons piquants d'aubépines et de grenadiers, brèche étroite qu'il ne franchit sans y meurtrir cruellement ses mains, ses pieds et tout son corps. Ah ! que lui importait? Bien qu'une vaste lune éclairât l'hori- zon et que Myrto n'aimât que l'ombre, elle parut dans le jardin au premier soupir de la flûte. Il en jouait avec une ardeur infinie. Elle ne put le voir, nu et si blanc sur ce gazon où il était assis les jambes écartées, sans éprouver que ses entrailles remuaient encore d'amour. L'enfant saignait de profondes égratignures qui traçaient à ses flancs, ses cuisses, ses genoux et autour de son front comme un noir entrelacs de lierre ou d'h} acinthe : si pitoyable et désirable en même temps qu'elle vola vers lui et, n'ayant que lui dire, le prit dans ses bras nus et l'emporta comme une mère. A cet endroit, Trophime espéra de Myrto qu'elle eût traité cet hôte adolescent comme son fils. Mais le récit des Arlésiens dissipa l'équivoque de sa vaine pensée. Au réveil, elle le pria de ne se nom- mer d'aucun nom, mais de répondre uniquement à celui qu'elle allait lui choisir à jamais et, quand il y eût consenti, elle le salua Eros, qui est le nom même d'Amour. Et, dès le lendemain, Arles revit Myrto qui pro- mena partout Eros, en expliquant ce nom, la féli- cité de sa vie. Ses ardentes paroles faisaient sourire un peu et l'on disait malignement : — Eros signifie l'Amour, mais cet enfant res- semble beaucoup mieux à l'Aimé. Le vrai Eros ne serait-il dans Myrto elle-même ? 70 LE CnEMIN DE PARADIS Car elle l'accablait des mêmes libéralités et des mêmes caresses qu'elle avait eues de Déméas. Elle lui donnait des festins où tout Arles était réuni ; elle n'y regardait que lui. Fière, d'ailleurs, que les désirs fussent unis sur elle pour les déposer sur les joues brûlantes de l'enfant, il ne lui était même pas déplaisant que des hommes âgés ou que d'im- berbes libertins se montrassent troublés des rondes épaules d'Eros. Elle louait leur goût et elle les plaignait en convenant tout bas que nul trouble n'était plus juste ni aucun désir mieux placé. — Infortunés ! ajoutait-elle. Vivre sans être aimé d'Eros. Ainsi disant, elle drapait autour de lui à plis légers et purs les étoffes de lin qu'elle avait filés et il brillait comme les chefs-d'œuvre des sta- tuaires : cet éclat enflammait encore ses fureurs, mais en la remplissant d'inquiétudes jalouses presque lisibles sur ses traits. Qui dans Arles n'aurait souri de pareilles appré- hensions ? Et qui eût pu se détacher de cette amante magnifique, ivre d'ardeur et de génie? Quel homme eût été assez fou pour sacrifier à n'importe quelle beauté ce corps plus beau que tout où palpitait un cœur, sacré, mûri par des dou- leurs qui n'avaient rien su y flétrir ? Mais Eros n'était qu'un enfant. Un matin qu'il sortait pour se rendre chez le rhéteur auprès duquel Myrto l'envoyait apprendre les lettres, il vit sur la place une fille du même âge que lui, mince, fragile, telle que les tableaux montrent Psyché. Eros l'embrassa donc et s'informa curieusement du nom qu'elle LA CONSOLATION DE TROFHLME 71 portait. Daphné, dit-elle avec rougeur. Ils se lièrent tendrement et se revirent chaque jour. Le jeune garçon s'échappait du lit embrasé de Myrto pour joindre plus tôt son amie. Ils couraient la main dans la main sur le rivage des étangs, Eros cueillant des fleurs dont il tressait quelque cou- ronne, Daphné craintive et empourprée si, en la couronnant, il mettait un baiser à la pointe de ses cheveux. Mais à peine se cachaient-ils. Myrto fut avertie. Elle accourut en frémissant. Elle les vit et toute- fois ne put pousser contre l'ingrat les malédictions et les cris qu'aA'ait préparés sa douleur ; elle ne put que défaillir au milieu de ses femmes et, lorsque la vie lui revint, la pensée d'arracher un pleur aux yeux d'Eros manqua de la faire mourir. Elle chassa la misérable qui lui proposait des ven- geances : mais elle fît venir le jeune homme et aussi Daphné, à qui elle parla d'un visage calme et riant. Elle donna à celle-ci ses panires, ses voiles, ses suivantes et tout ce qui l'avait servie dans le culte de sa beauté. Eros eut en partage le palais de Myrto, les esclaves mâles, les meubles et le jardin en pente sur le Rhône qui avait formé le seuil de ces prospérités. Myrto ne s'était réservé que le cher lit où ses amants l'avaient pressée l'un après l'autre ; encore le fit-elle transporter sur-le- champ dans une cabane éloignée, située à l'autre extrémité de la ville, et qu'elle avait de ses parents. — Ici dit-elle, je mourrai, si les Arlésiens le permettent. Mourir seul est digne de moi, qui, n'ai- 72 LE CHEMIN DE PARADIS mant qu'à aimer, fus deux fois trahie de l'amour. J'ai été tour à tour l'aimée et l'amante et j'ai éga- lement souffert. La plus belle des femmes, je n'ai pas réussi à me faire chérir et, la plus passionnée, j'ai mal su témoigner quelle était ma tendresse. — Paroles bien énigmatiques ? firent là-dessus observer beaucoup d'Arlésiens. — Aveux très manifestes, disaient les autres, claires preuves que Déméas précéda Eros dans son cœur. Les uns et les autres formaient en silence le vœu que, malgré les projets funestes de Myrto, Eros et Déméas pussent avoir un successeur : mais, à la vérité, Trophime fut le seul qui, faisant ce souhait, s'osât flatter de l'espérance de le voir accompli. IV Il médita tous ces colloques et consacra ce qui lui restait de la nuit à mettre en ordre ses raisons et à préparer le discours qu'il voulait tenir à Myrto. Il était naturellement disert, quoiqu'il sût se taire, et persuasif, mais il enflammait les esprits mieux qu'il ne remuait les cœurs. Ce tour ingé- nieux de son éloquence l'avait fait désigner pour prêcher dans les Gaules, où tout rhéteur était cer- tain d'être estimé plus que son prix. Quand le matin parut, il se lit indiquer par un passant cette cabane de Myrto devant laquelle allait délibérer la population de la ville. Sachant l'ombrageux naturel des Arlésiens, Trophime n'eut garde d'y paraître à visage découvert ; mais, comme la campagne jusqu'au bord des étangs était toute semée de bouquets d'arbres et de tombeaux, il se dissimula derrière des abris pour observer sans être vu tous les apprêts de l'assemblée. Lui- même prenait en secret ses dernières dispositions. Myrto était couchée au seuil de sa demeure, sur les coussins de double pourpre qui recouvraient le lit d'amour. Deux enfants, que Trophime recon- nut aisément pour Eros et Daphné, se tenaient devant elle et n'effaçaient point sa beauté, digne de 74 LE CHEMIN DE PARADIS la peinture que la voix commune en faisait. Elle leur partageait ses derniers vêtements, rien ne la voilait plus. — Aucun emblème, aucun discours, disait à voix basse Trophime, ne saurait peindre mieux que cette nudité ta fin, pauvre Myrto, et ta destinée misérable ! Il s'en réjouissait, tandis qu'elle congédiait d'un sourire les deux enfants qui retournèrent plusieurs fois leurs visages couverts de larmes en faisant des signes d'adieu. Lorsque les premiers citoyens commencèrent à se grouper autour de la couche, Trophime estima que c'était le moment d'approcher. Il le fit tout d'abord avec une extrême prudence, roulé dans son manteau qui ne laissait passer que ses yeux et que ses oreilles, se mêlant le plus qu'il pouvait à cette foule arlésienne où l'on n'était guère atten- tif qu'à serrer de plus près la belle suicidée. La plupart avaient dénoué une fois au moins dans leur vie ces tresses odorantes et sensibles comme des fleurs, baisé ce cou doré et pâle où d'heureux gonflements appelaient les désirs, pressé cette poitrine, senti la chaleur de ces flancs. Et, à mieux voir tant de beautés, il devenait trop clair à l'esprit de Trophime, comme de tous les Arlé- siens qui étaient là, que la mort n'habitait plus seulement ces belles lèvres et le fond de ce cœur navré ; elle s'était glissée déjà, à la faveur d'une nuit passée dans la fièvre du souflle mauvais des étangs, au secret des magnifiques membres qui palpitaient. Ah ! maintenant Myrto pouvait revenir LA CONSOLATION DE TROPHIME 73 sur ses résolutions ou même la cité lui défendre d'y donner suite : son front moite, ses mains glacées portaient déjà inscrit un inéluctable destin. Toute la matinée, Trophime écouta quelles réflexions étaient échangées avant que l'assemblée s'ouvrît. Myrto se taisait, souriante. Le soleil était au midi, quand enfin, l'assistance devenue plus compacte, les magistrats firent former le demi- cercle. Sans doute que la moribonde ignorait alors son état, car tous virent briller dans son accable- ment une décision obstinée. Elle promena son regard sur tous les rangs de l'assemblée, heureuse de revoir et de rappeler tant d'amis. — Chers Arlésiens..., dit-elle. Mais elle se dressa soudain avec une sorte d'horreur ; son doigt montrait, et tous les yeux en suivirent la direction, le visage étranger auquel personne jusque-là n'avait pris garde : par un effet de la curiosité qui grandissait en lui de moment en moment, Trophime s'était relâché de ses pré- cautions ; les pans de son manteau lui avaient glissé de l'épaule. Tous les Arlésiens l'entourèrent, et ils s'indignaient avec bruit de la venue de cet impur contre toutes les lois et le droit même des nations au milieu du conseil des Hommes. Ils le pressaient de cent menaces, en demandant qui il était, d'où il sortait et ce ([u'il venait faire. Myrto les excitait avec des prunelles de feu. Lui, agile et se débattant, ne s'arrêtait point de parler pour se justifier. 76 LE CHEMIN DE PARADIS — Chers Arlésiens, reprenait-il après Myrto, ne me causez aucune peine. Je respecte vos lois. A (juelle fin les troublerais -je ? Votre assemblée n'est point ouverte, je n'ai donc point commis de faute. L'eussé-je fait, vous ne voudriez peut-être point m'en châtier par égard pour vos intérêts et vos amours, si vous saviez qu'ayant appris le dessein de Myrto je venais lui fournir de puissantes raisons de vivre. Oui, de durer auprès de vous et pour votre bien immortel. Comme il était fort laid, cette prétention diver- tit tout le monde. — A merveille, étranger, firent-ils avec bonne humeur, tu es le bienvenu, si tu viens nous sauver Myrto. « Myrto, reprirent-ils, voici le bon sauveur que te mandent les destinées. A vrai dire ce n'est ni Mercure ni Apollon. Mais obtiens qu'il nous dise son nom, sa famille et son rang. » Là-dessus quelques citoyens le reconnurent pour l'avoir vu débarquer la veille d'un vaisseau marseillais. Et d'autres vinrent assurer qu'il avait passé une nuit de sommeil paisible, la tête dans sa mante, dans une auberge hors des murs. Mais, prenant sa place au milieu, sans plus se soucier de ces récits que des brocards, et relevant la tête, il commença avec noblesse : — Je suis Ephésien, homme d'Arles, d'un sang égal au vôtre, s'il n'est même plus noble, puisque vos temples, votre langue sont venus de notre patrie. Mais ce n'est point de préséances ([ue je disputerai, n'étant rien que le serviteur de ceux LA CONSOLATION DE ÏROPHIME 77 qui servirent mon maître. Je m'appelle Trophime et, je vous le redis, je prétends arracher de celle- ci la noire pensée. Or, ce nom de Trophime, qui veut dire le Nour- ricier excitait de nouveaux sourires. Chacun équi- voquait sur ce doux nom que l'on trouvait ajusté à cette occurrence comme à la profession de la belle Myrto. Mais Trophime approcha du lit, où elle s était recouchée. Là, il s'agenouilla et lui prit les deux mains, murmurant d'une voix singulièrement adoucie : — Ma sœur Myrto, je te salue... Et, comme elle ne répondait que d'un souffle d'in- différence, il poursuivit dans le langage caressant, volubile et aisément obscur où excelle l'homme d'Asie : — Vive souffrance, cher amour, je te salue, Myrto, dans la misère où t'a réduite le flot prompt des félicités. D'abord, plus que personne tu dési- ras l'amour. Hélas ? tu le cherchas sur les lèvres de tous les hommes et, après les plaisirs, les larmes t'inondaient (on me l'a dit) chaque matin, car le dieu désiré ne couronnait point ta fatigue de ses uniques voluptés. « A la première fois qu'il sembla levé dans ton cœur, la pudeur te saisit, tu es restée toute muette, et aussi redoutant de tout perdre avec un aveu. Telle fut ta souffrance près du malheureux Déméas Enfin, t'étant donnée (mais avec quel emporte ment !) au jeune âge d'Eros, voici que le veuvage t'a surprise presque aussitôt. Tu restes seule el foudroyée ! Pauvre Myrto, rien de plus juste, 78 LE CHEMIN DE PARADIS aucune fleur ne dure et comment ce qui doit mou- rir saurait-il persister dans sa forme heureuse ? » En disant ces paroles, Trophime avait baissé sur elle son regard brun et doux. Elle y sentit son cœur à nu. Mais elle éclata en sanglots, quand il se mit à proclamer l'horreur de la mort solitaire après le vide et la vanité de la vie. Il est vrai que les Arlésiens, irrités, levaient leurs bâtons. — Méchant fou, criaient-ils, respecte l'Amour, tu l'insultes ! respecte celle qui s'endort devant les autels de ce dieu. Elle a paré nos murs, nos festins, nos nuits immortelles. Elle a figuré le printemps. Ses beaux 3-eux marcheront devant nous aux îles Heureuses. Tais-toi ! Tu n'es ici qu'un étranger qui injurie ses hôtes, et ton men- songe est manifeste si tu dis que notre Myrto meurt seule et délaissée ou que sa belle vie n'a été d'aucun fruit : car nous sommes ici et nous t'ap- prendrons le silence. Trophime faisait face à ce tumulte : — C'est vous et non pas moi, hommes d'Arles, qui vous tairez. Car voyez cette femme, l'ardeur de sa fièvre ! Elle restera seule, tant qu'Eros ou que Déméas ne lui seront pas revenus, l'un de la terre où il sommeille, l'autre des yeux de sa Daphné : car telles sont les deux fausses images qu'elle s'est formées de l'Amour. Sa vie, si je l'ai bien comprise, fut tramée des folies qui naquirent de son erreur. A ces paroles, un jeune homme fendit la presse et, se rangeant près de Myrto comme Trophime l'avait fait, mais de l'autre côté du lit : LA CONSOLATION DE TROPIIIME 70 — 0 discoureur, dit-il, l'erreur, les folies dont tu parles, je ne les vois qu'en toi. C'était un rhéteur du pa^^s, nommé Philétas, dont on estimait les leçons. Les Arlésiens firent silence. Il poursuivit. — Fol ou sophiste, je te laisse à choisir, si tu n'es un simple ignorant. Car la vie de Myrto est le type de la sagesse. Aucun sage, d'aucune secte, n'a su gravir mieux qu'elle les divers degrés de l'Amour. « Considère, étranger, ses commencements que tu blâmes ou que tu pleures, on ne le sait. Eprise des beaux corps, elle se pénétra de leur harmonie et de leurs vertus ; et ce ne fut qu'après en avoir recueilli une expérience parfaite et s'être accomplie de ce chef qu'elle osa accéder à ce tendre et jaloux désir de la préférence d'un cœur. Elle s'y éleva, non sans crainte. Par là, elle toucha à la Vénus céleste et un événement qui lui ravit beaucoup de pleurs l'y introduisit tout à fait : du deuil de Déméas elle apprit la douceur d'aimer sans espérer d'autres plaisirs que ceux qui découlent des larmes. Aimer est tout, paye de tout. C'est une volupté qui est pure de peine. Eros, à qui Myrto est venue ensuite sourire, peut lui-même sourire maintenant à toutes les femmes. Elle s'est dépouil- lée en lui jusque du désir de la vie, et c'est la der- nière tunique dont se vête notre néant. Tu devrais admirer comme Myrto couronne noblement le triomphe du magnanime Amour qui distribue tout ce qu'il est, sa chair, sa vie, à ce ({u'il aime. Elle est montée au plus haut point où les hommes 80 LE CHEMIN DE PARADIS puissent venir ; tu ne l'en feras point redescendre. » Myrto jeta sur Philétas un reg-ard enflammé de grâces. Elle lui savait gré d'orner ainsi sa dernière heure. Mais pourquoi n'avait-elle retenu ses flancs de frémir quand le rhéteur avait redit les svUabes du nom d'Eros ? Puis, les nobles images que Phi- létas lui déroulait amenaient sur ses joues un sourire singulier, mais dont Trophime avait péné- tré l'amertume, car, prenant de nouveau les mains languissantes, il les serra passionnément. Si Myrto avait accepté quelques-unes des louanges de Philétas, les plus petits lambeaux de ce voile d'orgueil furent aussitôt arrachés : — Avoue, avoue, criait ce frénétique, avoue que tu souffris sans cesse, et ta fausse sérénité ! Monter ! descendre ! les vains mots ! Certes, tu as gravi les élévations de l'Amour, mais tu as dû rouler sur toutes les pentes douloureuses qui en retombent. Qu'est-ce que ces hauteurs humiliées ? ces amours toujours détrompées ? x\h ! si tu t'es grandie par des abandons magnanimes, avoue, Myrto, que tu n'en recueilles point de plaisir. Je le sais, tu meurs de douleur ! Va, ne me réponds pas, je te devine inconsolable ! Les sanglots de Myrto interdirent à Philétas comme aux autres de répliquer. Et Trophime reprit : — Ce rhéteur, il est vrai, ne s'est pas trompé de tous points, lorsqu'il me montrait l'ascension dia- lectique de ton âme. Ton âme est généreuse, et rien de médiocre ne la sut jamais retenir. Mais c'est pourquoi je viens, Myrto, te révéler ici une LA CONSOLATION DE TROPHIME 81 chose qui passe tout. C'est la Vérité, mon amie, et elle est belle et douce. Mais il serait trop long de t'en faire voir le détail. Je t'annonce mon dieu, sans développer sa grandeur ni l'abaissement de son fils. Et du reste, ce dieu ne t'est pas inconnu ; tu n'as prié que lui entre tant de divinités, et c'est lui que tu blasphémais en imposant son nom à un pauvre enfant qui mourra : connais, ô sœur ! ô fille ! l'objet, l'essence de l'Amour... « Aucun homme et aucune femme n'ont saisi l'Amour en ce monde. Pas même toi, beauté par- faite : passion pure, pas même toi ! Nul ne l'a vu réalisé. Quelques-uns ont tenté devant son ab- sence éternelle de douter qu'il fût nulle part : mais ceux-là tombent desséchés avant même qu'ils aient mûri. Les chrétiens, mes frères, ont pu éviter ce malheur. Ils ont imaginé et ils sont convenus d'ad- mettre que l'Amour est réellement ; mais, d'un grand sens, ils l'ont banni de tout regard, de toute prise, plus loin que les neuf cieux qui s'enroulent autour de nous. Là, vit cet amour éternel. Et comment serait- il ailleurs ? Comment les pauvres toits de la mai- son de vie contiendraient-ils sa volupté ? De cela, ô Myrto ! il faut que tu te persuades, la vie heu- reuse est à ce prix. « Laisse les choses, elles mentent et tu l'as assez éprouvé. Laisse les hommes qui ne sont que les ombres de ton amour. Renonce aux souvenirs, s'ils peuvent te lier encore. N'aspire même plus à te reposer dans le sol. Sacrifie ces néants à l'amour unique, et cours à lui ! Que tous tes moments te rapprochent de cet astre impossible à voir. Quel 6 82 LE CHEMIN DE PARADIS il est, cela t'est facile à découvrir ; peins-le, chère Myrto, des plus beaux traits qu'imagineront tes vertus. Tu me demanderas si je suis assuré qu'il soit : qu'il soit ou ne soit pas, la frivole question, s'il t'arrive par sa pensée d'accroître ta joie d'heure en heure et d'être en lui au moins à celle où tu seras près d'expirer ! Ma Myrto, représente-toi ce qu'eût été ta vie si, au lieu de poser sur tous les hommes d'Arles, puis sur les deux cœurs qui te trompèrent également, elle était accourue droit à lui depuis son matin ! » Il parlait et Myrto l'entendait merveilleusement. Déliée de toutes les choses, nue qu'elle était et seule au point de vivre ou de mourir, elle concevait bien quel admirable amour nouveau, nourri uni- quement des arômes de l'espérance, allait jaillir des rêveries que Trophime développait. Heureux dis- ciples de cet homme ! Rien ne ralentirait ni ne décevrait leur désir. Vierges, l'aile de feu les emporterait à l'Amour, sans qu'ils dussent jamais être interrompus de ce vol. Myrto se souleva, regarda le ciel d'Arles et les hommes de son pays : puis, elle reporta du côté de Trophime de beaux yeux noirs baignés de toutes les ondes du ciel, en le considérant avec une grâce divine. Elle voulut balbutier des paroles de joie. Mais tant d'émotions lui venaient qu'elle en fut toute lasse et se renversa sur le lit. Là, à la vérité, d'autres songes la rejoignirent et tout le passé renaquit. Elle compta les dures per- sécutions souffertes, elle rappela les embûches autrefois tendues à son cœur. Son regard s'obscur- LA CONSOLATION DE TROPHLME 83 cit. Les discours de Trophime, qui se continuaient devinrent si lointains qu'ils lui semblaient des sou- venirs. La musique d'Eros ne sonnait-elle pas de la sorte dans le jardin ? Et les baisers de Déméas? Plus suaves encore, les promesses de l'Ephésien ! Mais peut-être aussi plus menteuses. Une épaisse nuit la couvrit, et elle vit distinctement au plus noir de cette ombre les dieux malins tisser contre elle une dernière tromperie qu'ils dévoileraient chez les morts. Trophime lui parut leur ministre artificieux. Eh ! ne lui parlait-il, sous couleur de vie éternelle, d un troisième amour ? Ce mot d'Amour, l'Ephésien l'avait sans cesse sur la langue. Et, chaque fois qu'il le disait, elle sentait son cœur battre plus mollement. Un tel cœur pouvait-il l'emporter désormais au devant d'une erreur nouvelle ? Comme ses forces fléchis- saient, Myrto ne sentait plus celle d'être abusée. Son être retournait aux réalités infinies. Son œil ne fixait plus que les véridiques ténèbres, qui portent le poids des enfers. Que Trophime n'était- il né quelques années plus tôt. Peut-être alors eût- elle couru pleine d'amour au service du nouveau dieu!... Et les pleurs la noyaient à l'image de sa jeunesse. En vain Trophime (il entendait toutes les pen- sées de Myrto) redoublait-il son éloquence. Il opposait l'amour divin au fugace baiser de l'homme, multipliait aussi les preuves qu'elle ne perdait rien à tout espérer et même ofi'rait enfin la céleste béa- titude comme un couronnement des délectations de la terre inventé pour les moribonds... Tout 84 LE CHEMIN DE PARADIS échoua. Les âmes véhémentes ont de ces faiblesses inopinées. Myrto brisée ne put que murmurer avec une grave lenteur : — Combien tu es ingénieux, homme d'Ephèse! Et de sombres yeux le fixaient pleins d'admira- tion : mais elle retirait en même temps ses mains qu'il avait tenues jusque-là demi-pendantes dans les siennes ; puis, sans le quitter du regard, elle laissa couler sur lui le même clair sourire dont elle avait glacé la sagesse de Philétas, Myrto sourit ainsi jusqu'au moment de rendre l'âme. Alors l'évangéliste se frappa la poitrine, poussa des cris et des soupirs. — Encore une âme, hélas ! encore une, en dehors de notre divine cité ! Les Arlésiens pleuraient leur merveille à jamais enfuie. Mais ils se dispersèrent, après qu'ils eurent assommé le malheureux Trophime qui, disaient- ils, l'avait par trois fois mérité, ayant interrompu une assemblée du peuple, agité les derniers moments de la plus belle de leurs femmes et n'ayant pas tenu sa parole de la sauver. Ils s'en allaient en admirant la fin de Myrto pour cette constance héroïque à assurer l'extinction de ses moindres désirs avant de s'éteindre elle-même et ils la comparaient à ces grands capitaines qui ne faisaient retraite qu'après le dernier des sol- dats. Quelques citoyens, il est vrai, moins soucieux de l'attitude, se demandaient entre eux s'il n'eût pas été plus sensé ou plus fortuné d'avoir une mort moins amère. LA CONSOLATION DE TROPHIME 80 — Eût-il été moins beau, objectaient ces esprits voluptueux et fins, qu'elle se résignât à embellir ce pas suprême ?.,. Mais la vérité est qu'elle en a formé le souhait. Elle n'a pu le satisfaire. Il y fallait des forces qu'elle avait toutes dépensées. La nouveauté de l'âme, la fraîcheur du désir, voilà ce que Myrto avait dissipé sans retour ! Nous l'avons assez vu par le désespoir de ses yeux... Ceux qui parlaient ainsi avaient bien soupçonné le sens des consolations de Trophime et, encore qu'ils n'eussent osé le soutenir contre les assauts du vulgaire, n'étant même point néophytes et encore mal préparés à souffrir avec joie pour les rêves d'un étranger, ils se plaisaient à méditer sur ce qu'il avait dit de mollement ingénieux et pas- sionné. Aussi leurs pas tournaient d'eux-mêmes vers le lit de Myrto, au bord duquel gisait, cou- vert de plaies, l'Ephésien. Mais ils n'eussent point approché si Philétas, qui était demeuré assis sur la terre entre ce mort et cette morte, ne leur en eût fait signe, non sans leur crier du plus loin qu'il avait un trait de lumière : à partir de ce jour il saurait transformer son enseignement. EUCHER DE LILE ou LA NAISSANCE DE LA SENSIBILITÉ Cher à la divinité, je ne suis plus soumis à l'empire de la mort. Épig. grecque d'Aix-en-Provence. Letifera experiens gaiidia. . . AUSONE. A PAUL ARÈNE COMME c'était le soir, le vieil Eucher, ayant ter- miné son repas, saisit deux rames appuA^ées contre le mur de sa maison et il les porta dans sa barque. 11 se munit aussi d'un gril d'airain dont les barreaux courbés profondément formaient une espèce de panier ou un vase ajouré ; cet engin qu'il planta à l'avant du bateau reçut plusieurs fagots de baguettes de pin et de ceps enduits de résine. Quatre corbeilles plates et un long trident à neuf pointes achevèrent son armement. Alors Eucher fît ce qu'il faisait à cette heure du jour et à ce moment de l'année depuis qu'il était homme. Il souhaita une nuit heureuse à sa vieille 88 LE CHEMIN DE PARADIS femme Apollonie en lui conseillant de filer avec ses brus jusqu'au retour des trois garçons qui lui appor- teraient tout à l'heure leur pêche. Il appela le dernier-né de ses petits-fils, Marc, qui s'assit auprès de lui sur la planche du gouvernail, et, ayant démarré la barque et assuré les rames, Eucher s'éloigna sur l'Etang. Il laissait à sa droite le fossé Marien qui conduit à la Grande Mer, à sa gauche Brescon, l'île exiguë où tournoyaient par-dessus sa cabane les bras pen- dants des vignes et les têtes des pins. Devant lui s'étendait la mer intérieure dont on marque la place entre le dernier bras du Rhône et le port marseillais. Tous les flots lui riaient, teints d'azur pâle et de safran ; mais il inclina au midi vers la portion des eaux qu'on appelait Marthiques, à cause de Marthe syrienne qui y donna des prophéties. C'était un lieu désert ou abandonné aux pêcheurs. On n'y voyait rien de pareil aux belles villes blanches qui brillaient aux rivages du nord et de l'orient et peuplaient ce côté des eaux de voiles tou- jours étendues. Comme il ramait le dos tourné à la proue, Eucher pouvait apercevoir les murs de Marthamèle ou, selon d'autres, Mastramèle, la plus prospère du pays ; il faisait face à cette bien- heureuse cité, assise au point où le Cœnus dégorge son bourbier dans les eaux vives de l'Etang. 11 s'y était rendu mille fois et hochait la tête au souvenir de cette foule de gens qu'il avait vus là-bas, vivant unis quelles que fussent leurs naissances. Grecs, Galates, Romains, Asiatic[ues mêmes, tous riches et subtils, qui se rassemblaient chaque jour aux EUCHER DE L'ILE 89 jeux du cirque et de la scène ou, pour discourir plus à Taise, à la porte des bains publics. Mais Eucher n'en regrettait rien. Ces beautés, ces délices l'incommodaient plutôt. Combien de fois il lui avait fallu élever ses mains dures, secouer son visage noir pour faire réponse aux rhéteurs debout sur les pierres du port, quand ils l'interro- geaient delà façon dont il conformait ses désirs aux rudes travaux de sa vie ! Ces personnages l'en- nuyaient de leur éloquence maligne à laquelle il entendait peu. Plus ils parlaient, plus il se sentait emmêlé et impénétrable. Leurs beaux habits n'y faisaient rien. Les eùt-il enviés, lui qui ne voyait pas comment il eût su les porter? Et les mets recherchés ! Ces épices avaient un goût qui le fuyait comme une fumée trop légère. Pour les peintures, les colonnes et les instruments de musique, un rire d'embarras où pointait le mépris traduisait bien son sentiment. Vêtu de haillons misérables et ne se nourrissant que du rebut de son poisson, il n'ima- ginait pas d'autre douceur que celle d'être encore exempt de la mort. A la vérité, la pensée de retarder cette descente chez les Ombres l'emplissait d'un contentement qui lui chauffait le cœur à la manière du vin doux. Oublieux donc de considérer Mastramèle, ses yeux se reposaient d'eux-mêmes sur Brescon où les siens à cette heure devaient être rejoints, une mince fumée palpitant au milieu des arbres. La trace du soleil s'était éteinte tout à fait, et, dans le frais silence, Marc achevait à demi-voix un chant de pécheur où étaient invoqués tous les habitants de la mer. 90 LE CHEMIN DE PARADIS — Bien ! fit Eucher se redressant en songeant aux noires Déesses. Voilà un jour de plus ! Elles l'ont laissé s'accomplir. Il se trouvait à quelques brasses d'un écueil nommé les Trois Frères parce qu'il est formé de trois roches dont les extrêmes montent de nom- breuses coudées au-dessus de l'Etang, mais celle du milieu semble ne faire que de percer la nappe des eaux ; et toutes renversées et penchées comme des voilures. Là, sous les flots, s'étendent de longs ravins de sable avec des bancs de grès, bordés d'abîmes poissonneux. Eucher fit le signe ordinaire et Marc bondit auprès de lui, saisit les rames qu'il arracha de leur place et planta non loin de l'arrière, de sorte que la barque voguât à reculons, l'avant servant de poupe et la poupe fendant de sa pointe l'eau aplanie, car, la nuit ayant achevé de se fermer, c'était l'heure marquée pour la pêche aux flambeaux avant le lever de la lune. Marc ramait en cadence. La barque volait dou- cement. Le vieux pêcheur vaquait aux soins jour- naliers. D'un geste lent, patient et pour ainsi dire endormi où paraissait la trace d habitudes invé- térées, il frotta deux cailloux, en arracha des étin- celles, qu'il approcha du gril placé à gauche de la proue. Aussitôt la flamme jaillit des fagots embra- sés, attisée par la brise qu'éveillait leur marche rapide. La colonne de fumée odorante s'inclinait auprès d'eux ; des gouttes de poix enflammée cou- laient en pétillant et le fond des eaux s'éclairait. Mais, le trident au poing, Eucher parcourut du regard l'espace illuminé, y guettant le troupeau des EUCHER DE L'ILE 91 mulets et des loups de mer, dont le passage s'an- nonçait à son oreille par quelque confus clapotis. Ils couraient se baigner dans le cercle de feu qui venait rougir leur étang", et cet astre nouveau les livrait au trident qu'Eucher dardait au loin, au moyen d'une longue corde, roulée à la hampe de son outil. Les nombreuses captures c|u'il faisait de la sorte semaient l'épouvante dans chaque troupe, qui disparaissait dans la nuit ; mais le bateau, tou- jours glissant et rôdant sur une eau sereine, sur- prenait d'autres bandes qui tombaient dans le même sort. Le pêcheur, malgré l'âge, avait l'œil sûr et la main prompte. Il gémit quand, Diane étant sortie de l'horizon au midi de la haute montagne Dalubre où prend sa source le Gœnus, il dut arrêter le labeur, son ombre dessinée vivement sur les flots que cet astre teignait d'argent ayant donné l'alarme à toutes les proies de la mer. Du moins, cette pleine lumière lui permit de voir son butin. Les quatres corbeilles versaient, et il avait été réduit à entasser le reste de la prise au fond du bateau, où les pieds nus de Marc, qui ne s'arrêtait de ramer, glissaient sur des monceaux de mulets bleuâtres et de loups écaillés d'argent, dont les ouïes portaient une même entaille écarlate. L'homme et l'enfant se réjouirent tous les deux: mais, en se relevant, Eucher perçut au loin sur l'étang pâle une douzaine de petits foyers rou- geâtres qui mouraient ainsi que le sien. Là-dessus il songea que cette nuit avait dû être heureuse pour les autres pêcheurs ; ces concurrents l'allaient forcer à vendre son poisson pour bien moins de deniers 92 LE CHEMIN DE PARADIS aux vendeuses de Mastramèle. Cette idée suffît à ruiner sa volupté naissante et il ne tarda point à reprendre son état le plus ordinaire, qui était l'entre-deux des peines et du plaisir, ou l'absence de sentiment. Peu de brise flottait dans l'air ; le pêcheur se disposait donc à faire force de rames vers le mar- , ché quand un dernier reflet du brasier qui allait s'éteindre descendit plus avant dans l'obscurité de la mer. Eucher, qui poursuivait au même instant un bout de câble, se trouvait penché sur le bord : et sans doute que le vieil homme vit alors une chose à laquelle l'expérience ne l'avait jamais préparé, car, la lumière éteinte, il passa plusieurs fois ses poings rudes sur ses paupières comme s'il eût douté du rapport de ses yeux. Il eût crié, mais il se tint, à cause de son petit-fds dont les questions l'auraient troublé. Il crut d'ailleurs à un fantôme. Néanmoins, il roulait le double avis de sa mémoire qui, lui redisant la merveille, l'assurait qu'il n'avait rien aperçu au monde qu'il y pût comparer. II Le jour suivant, Eucher fît une provision plus ample de bois résineux auquel il ajouta des torches. Apollonie eut la surprise de lui voir emporter en même temps une ancre avec tous les crochets et tous les harpons du logis, en plus du grand filet réservé aux pêches de thons. Mais les thons se cap- turent au milieu de l'été et l'hiver déclinait à peine. Les interrogations de la femme furent en vain. Eucher partit avec sa charge sans avoir dit un mot. Marc, qui l'accompagnait, considérait avec de grands yeux tout cet appareil. Mais l'enfant renonça à rien comprendre quand Eucher, appuyant un peu sur la gauche, se dirigea non point, comme d'ordinaire, au midi, du côté des Trois Frères où la brise pous- sait, mais vers un pieu planté près du rivage occi- dental où stationnaient diverses barques désarmées en cette saison. Ils y arrivèrent bientôt. Eucher défît l'amarre de l'une de ces barques et, l'ayant liée à l'arrière de la sienne, pointa vers le lieu de la pêche. Mais là encore il se livra à mille nou- veautés. 11 détacha les deux bateaux et, gardant le premier, laissa l'autre à demi tiré sur le sable, entre deux dents de roches qui le protégeaient de la mer. 94 LE CHEMIN DE PARADIS Il se mit à pêcher, Marc à ramer, selon l'usage de leurs pères, le brasier flambant à la proue au lieu que la poupe tournée leur ouvrait le chemin. Pas une fois l'aïeul ne manqua les victimes que son œil choisissait. Elles sortaient de l'eau avec des soubresauts et des palpitations qui les pliaient en demi-lune autour de la lance de fer. Quelquefois Marc, de son pied nu, dégageait le trident, et l'écaillé vibrante bondissait ou roulait au fond du bateau. La fortune les favorisa autant que la veille. Quand la lune eut paru, Eucher renvoya Marc sur la seconde embarcation qu'ils avaient remise à la mer, en lui donnant le soin de porter le fruit de leur pêche jusqu'au marché. Resté seul, le pêcheur se retint immobile, attendant le moment où Marc avec sa barque ne firent plus qu'un point obscur sur l' étang- lunaire : et il gagna alors la plus élevée des trois roches afin de se convaincre mieux que personne ne l'épiait. L'espace était désert, à la réserve de trois ou quatre petits bateaux cinglant vers Mas- tramèle à la faveur du vent léger : et tous se trou- vaient presque aussi éloignés que Fêtait Marc lui- même. Cette précaution prise, Eucher redescendit, saisit les rames et se mit à chercher l'emplacement de la merveille dont il n'avait cessé d'occuper sa pensée ; il l'avait bien marqué d'un croisement habile de ces traits de repère que tirent les hommes de mer. L'ayant reconnu sans tarder, il y vogua et jeta l'ancre tout en avivant le foyer de quelques sarments. Il fixa ensuite des torches en une position oblique du côté de la proue le plus opposé à la EUCHER DE L'ILE 95 lune et lui-même enfin s'inclina sur cette profon- deur pénétrée de tant de lumières. Mais là, le vieux pêcheur eut beau frotter ses yeux de ses poings imprégnés de sel ; le prestige éclatant manifesté la veille ne se dissipait point ni ne s'expliquait davantage. Il se convainquit aisé- ment qu'il n'avait point affaire à une ombre ni à quelque mensonge des eaux. La sonde de plomb révéla que la forme blanchâtre qu'il découvrait au loin et qui lui dessinait un jeune homme mol et gracieux comme une femme et vêtu d'habits prin- ciers était solide, résistante et d'entière réalité. Eucher n'eut garde de s'oublier à la contempler. A grands renforts de câbles, de crochets et du large filet à thons, ce corps mystérieux sortit len- tement de la mer, et ses traits à l'air libre se pei- gnaient d'un charme nouveau. Le violet pur des lèvres, le front pâle et uni, les yeux où s'étendait une rêverie glaciale, éblouirent Eucher. Joyeux de n'avoir rien endommagé de ces richesses, il les couvait d'un œil ivre à la fois et affamé : et, comme il éprouvait le besoin de répandre son trouble, il s'affligeait à haute voix qu'un naufragé si beau fût privé de la sépulture. L'ayant déposé à la poupe, après qu'il l'eut enve- loppé du filet en guise de linceul, il s'agenouilla au devant et, comme à un ami, lui saisit les deux mains qui étaient toutes blanches, petites et souples encore. — 0 naufragé ! fit-il, quitte ce regard méfiant. Je ne suis qu'un pêcheur, mais je veux que tu aies un gîte sur la terre afin de n'errer point dessous un 96 LE CHEMIN DE PARADIS espace de mille années. Je te brûlerai sur un bûcher de résine et ensuite ma voix appellera trois fois tes mânes. Que te faut-il de plus, cher étran- ger ? Le tombeau? tu l'auras. Un fils que j'ai grave les pierres. Il mettra sur la tienne du m} rte fleuri, un écueil avec deux colombes et le nom de ce lieu où je t'ai trouvé. C'est ainsi que le charme d'un jeune corps privé de vie déliait la parole de cet ignorant marinier et, le rendant ingénieux, lui soufflait des discours. Mais, las enfin, Eucher tomba dans le sommeil, le front posé sur l'extrémité du filet qui gardait le cadavre : on aurait pris ce front jaunâtre et dépouillé pour une des pierres polies dont les pêcheurs se servent afin de caler leurs engins quand ils les sèchent au soleil ; toutefois, en dormant, Eucher dut déplacer sa tête pesante, en quelque mouve- ment ; car, lorsqu'il s'éveilla, le filet était vide, la planche de la barque nue, et le beau corps avait glissé sous l'eau amère. Mais Eucher fut d'abord, en quelque manière, étourdi du plein jour qui naissait ; les obliques rayons, commençant de heurter la croupe ronde de l'Etang, y coulaient ou, rompus, éclaboussaient de mille parts. Cependant son vague regard s'emplit de larmes quand il fallut chercher où avait pu tomber le m3'stérieux naufragé. A droite, à gauche de la barque, le pêcheur s'inclina sans apercevoir autre chose que les reflets de son front redevenu ombre. Il put se résoudre à regagner l'île. Marc le EUCHER DE L'ILE 97 guettait sur le rivage, agitant dans ses mains le gain de leur pêche nocturne. C'était quatre pièces d'argent qu'il avait refusé de remettre à tout autre qu'à son grand-père : et, bien que ce profit passât de beaucoup la coutume, le vieil Eucher n'y prit point garde, mais il débarqua le cœur gros. Et depuis ce jour il souffrit de deux genres de peines. Les eaux faites avares ne donnèrent plus de butin, comme si le trésor qu'il y avait trouvé les eussent acquittées à jamais envers lui. Et, seconde douleur, soit que ses mains rendues inhabiles par l'émotion eussent aussi laissé la vigueur d'arracher un tel poids de l'abîme, soit qu'il y eût quelque autre motif plus secret, il ne put réussir à tirer des eaux cet éphèbe qu'elles lui avaient découvert. Mais il ne cessait de se remettre au travail toutes les fois qu'il lui était possible de renvoyer l'enfant à la ville et qu'il restait seul sur l'Etang. L'unique résultat était de briser tous ses câbles et d'agiter en vain le paisible corps endormi. Il se lamentait donc à le considérer de très haut, ainsi qu'au travers d'un vitrage épais et mobile. Il le chérissait comme un frère, l'adorait, l'appelait son dieu, lui jetait des regards ardents. Mille pres- tiges s'unissaient pour l'abuser encore et orner cet objet d'amour, l'éclat des torches allumées, l'émo- tion de la mer, la teinte diverse du flot ; tout lui venait ainsi fleurir et colorer ce spectacle trop véritable. Un jour l'Etang se souleva. Mais les hautes vagues ne purent arrêter le zèle d' Eucher et il les implora successivement au passage, avec des noms de 98 LE CHEMIN DE PARADIS nymphes et de filles de l'Océan, priant les unes de s'enfuir et les autres de se suspendre, pour que, le fond des eaux étant découvert, il pût approcher le visage dont elles étaient les gardiennes. Mais aucune ne l'écouta. Il tendit les bras sans profit ; et il lui fallut regagner encore une fois sa maison. Là, du matin au soir tandis qu'il dormait sur son lit, les humides fantômes qui ne le laissaient point, lui renouvelaient son malheur. Il est vrai que les songes avaient plus de clémence que les nuits de vigile. Eucher y recevait parfois l'annonce du succès de ses travaux. Un mausolée de pierre était dressé sur le rivage, non loin du triple écueil ; on y lisait une inscription honorable, et les mariniers la venaient humecter de leurs libations d'eau de mer. C'est ainsi que les divinités du sommeil excitaient le pêcheur, et toute sa vie prenait feu dans le souffle d'un seul désir. — Encore, songeait-il, si du moins il eût pu nommer celui qu'il était devenu incapable de ressai- sir ! Mais son mal s'aggravait de ne savoir ni qui était ce naufragé ni quelle nef l'avait rejeté en habit de fête parmi ces fonds perdus dans un coin d'étang solitaire. Ce problème occupait, aussi bien que ses heures vides, les heures de la pêche, qu'il abrégeait d'ailleurs pour mieux se livrer à son rêve ; et c'est de là que vint son grand changement d'existence. Des suppositions incertaines qu'il tournait en lui- même aucune ne lui permettant un long repos, il ne se lassait de songer à des explications nouvelles qu'il embrassait pour les rejeter violemment après EUCHER DE LILE 99 une nuit d'examen. C'est pourquoi il allait à tout propos à Mastramèle et il s'y attardait soit aux jeux du théâtre, soit dans les entretiens qu'il nouait sur le port auprès des plus sensés et des plus illustres : avec mille prudences de peur de trahir son secret, il se plaisait à questionner de savants hommes sur le sens des mystères, la génération des trésors, le bonheur, la richesse et les merveilles qui prennent naissance sous les flots. Tout cela lui était inspiré de sa frénésie. Sa pensée travaillait obstinément sur les réponses, et le cercle de ses accoutumances se brisait. — S'il est vrai, disait en le quittant chacun de ses conseillers de hasard, s'il est exact que notre honneur, notre dignité d'hommes se doivent mesu- rer à la noblesse et à la diversité de nos songes, ce misérable Eucher grandit près de nous chaque jour ! Ces nouvelles pensées, en leur orgueil et leur noblesse, ne faisaient que le rendre plus trouble et désolé parce que toutes se rassemblaient en cercles ardents autour du beau front dont le frustraient les lames glauques. Un matin il rentra plus lentement à la maison. Il avait les joues creuses. Son premier mot, il le gémit. Il tomba sur un banc de pierre et aussitôt ses dents claquèrent, son visage devint livide. Déjà tout alarmés de ses étrangetés, Apollonie, ses brus et ses garçons le mirent au lit. 11 y demeura immo- bile en proférant des mots singuliers que sans doute il avait appris à la ville, car ils étaient fort longs, de sens très obscur ; et leur succession ressemblait aux strophes théâtrales des poètes et des histrions. 400 LE CHEMIN DE PARADIS Il y était question de la félicité de la vie et de la quintessence d'une certaine Volupté. Les collègues d'Eucher vinrent à son chevet déplorer qu'un tel homme, qu'ils avaient connu endurant et inac- cessible, se pût remplir l'esprit de chimères si creuses. Mais toutes sortes de figures, pendant qu'ils raisonnaient, agitaient son délire. 11 parlait à ces visions et il était probable qu'elles lui répondaient, car il leur donnait la réplique. Il le faisait avec une abondance de gestes et de mots aussi contraire que possible à ses usages de marin, profession taci- turne et avare de mouvement. Qu'importèrent les mœ"urs antiques au furieux Eucher ainsi précipité de sa naturelle existence ? Il parla comme les rhé- teurs; s'agita comme les maîtres de pantomime. Il joua dans son lit des poèmes imaginaires et revêtit des personnages dont il n'avait pas connu les ori- ginaux. Il cria une fois : Voici la vie inimitable ! Une autrefois se prit pour César auguste et divin. Deux pénibles jours s'écoulèrent. Le troisième vint rendre au vieillard un peu de vigueur. Son premier soin fut de courir au rivage et, quand le soleil fut tombé, de mettre la barque à la mer, sans que personne osât y prendre place près de lui. m Or, rien ne lui parut changé dans le fond de l'Etang. Au premier rayon du brasier, il distingua les deux mains blanches allongées sur l'algue dorée et, bien que l'état de conservation qu'il leur prêtait fût tout imaginaire, ses sens et son esprit en furent frappés vivement. Il admira tant de constance au milieu des eaux incertaines et, tenant à montrer une égale fidélité, il se remit à l'œuvre pour laquelle il était venu. Mais il y parvint cette fois, l'ayant tentée avec plus d'art, un zèle neuf et une seconde jeunesse. Le beau défunt fut attiré sur les flancs de la barque et le pêcheur lui put couvrir les mains et le visage de baisers, de pleurs passionnés, l'appelant « forme douce » et « tête chérie » avant même de l'avoir mis en sûreté. Il ne prenait point garde que ces lambeaux de chair dissoute mollissaient à chaque contact et qu'il pressait entre ses mains un mélange confus qui allait tourner en liquide. Le filet commençait à fléchir sous la charge : mais, à revoir un tel ami, l'excès de joie fut cause qu'Eucher perdit le sentiment. La faiblesse le fit tomber à la renverse sur le banc, et le corps qu'il tenait embrassé le suivit dans la même chute en 102 LE CHEMIN DE PARADIS l'accablant de tout son poids. Or, poitrine contre poitrine et A'isage contre visage, les lèvres du noyé se trouvèrent posées sur l'oreille droite d'Eucher : à ce toucher humide, voici que le vieillard, errant dans les espaces qui séparent une pâmoison de l'éveil, crut entendre de longs discours. — 0 bonEucher, lui était-il murmuré à l'oreille, il ne me tardait point beaucoup de te revoir ici. Néanmoins tu me plais d'y être revenu. Il semble que les fièvres dont tu as échappé aient rendu ton esprit plus délié, même moins opaque ta chair. De plus, tu m'aimes, je le sais, toi qui rêves de m'en- sevelir afin de m'épargner mille ans de route près du Styx. Mais il y a plus de mille ans que je couche sur ce rocher. Il y a mille fois mille ans. A ce ton, Eucher reconnut un frère aîné des hommes qu'il avait entendus tant de fois agiter des modes de l'être et de l'usage du bonheur sur les pierres grises du port ou devant le théâtre. Esprits heureux, lèvres savantes, qui avaient fait jadis pitié à sa rusticité! Contes mystérieux! histoires religieuses si subtilement agencées ! Il savait enfin leur vrai prix, et il écoutait celui-ci, avec une piété attenante presque à l'amour, dérouler des aventures qu il jugeait plus singulières, il est vrai, et plus émouvantes que toutes celles des comé- diens les plus applaudis. — Je ne suis pas un étranger, poursuivait la voix inconnue et charmante, n'y ayant de contrée dont je ne sois le citoyen. Mais imagine, si tu veux, pour simplifier nos rapports, que je suis né à Mas- EUCHER DE L'ILE 403 tramèle comme tu naquis à Brescon. Ainsi que tu l'auras reconnu à mes vêtements, j'exerçai sur les hommes une domination. Je fus prince. Tous éprou- vaient qu'ils étaient faits pour convenir à mon caprice et nulle de leur fille ne pouvait se vanter ([ue j'eusse fléchi sous le sien. « Beau et vierge, je me riais du vain désir de celles pour qui tout amour palpitait. Une lyre d'écaillé me tenait lieu d'amie et ses cent voix diverses retenaient mes secrets et me les expli- quaient avec un accent fraternel. Pas une de ces voix qui ne vainquît en expression et en magni- fique beauté tous les visages des vivantes qui vou- lurent rivaliser : c'est dire si personne osa se comparer avec elles pour les chansons. « Un soir pourtant, dans une fête, il s'éleva des sons que je n'avais point entendus. Aussi pure et sublime que tout ce dont ma lyre avait su m'en- chanter, cette nouvelle voix versait de plus un souffle chaud, et mourant, et vibrant, qui me dévora toute l'âme. En vérité, mon instrument fut réduit à se taire ; mais, peut-être de crainte que l'humiliation ne vint à le briser, je le jetai moi-même à tous les hasards de la mer. « Cela fait, je cherchai quelle créature donnait aux haleines du ciel cette impérieuse douceur et je vis une dame à peu près de mon âge, dont le seul aspect enchaînait aussitôt mes yeux et mes pas. Elle m'était une harmonie. Je crus voir accomplies, animées et sonores toutes les pensées que j'aimais. Jamais ma liberté ne courut de risques si grands. « Ne me demande pas comment elle était faite. 104 LE CHEMIN DE PARADIS Quels mots n'y seraient impuissants ! Je sus si peu trouver de nom à sa beauté et aux beautés diverses dont m'était formée cette grâce que je ne savais même plus si le vocable de beauté convenait bien à des charmes si délicats : les plus suaves lignes de notre terre jointes à ses teintes parfaites se pou- vaient allier sans espoir d'égaler cette tige de voluptés. . . 0 Eucher ! je m'enfuis en sentant se rompre mon cœur. « Mais j'ajoute que j'emportai avec moi une idée si brillante et si bienheureuse qu'elle tint lieu de tout, tant mes sens, mon esprit en étaient exaltés ! Le souvenir luisait en moi comme un soleil qui me divulguait l'univers. A sa clarté je vis les bourgeons du printemps où, jusque-là, j'avoue que je n'avais point regardé ; un voile se rompit et je vis se peindre les fleurs. Le torrent de ma vie coulait si généreux, avec une flamme si belle que les coupes des fleurs, leurs jardins, leurs forêts, abîmes de vie printanière, m'y semblaient nés de moi, éclos de ma propre vigueur. « C'est alors, mon Eucher, que je vins à me mettre à mort. Car, ayant délié ma barque, je ramais sur l'Etang comme pour me grandir et pour m'exalter davantage sous la profondeur de la nuit lorsque je distinguai que mon état allait encourir une déchéance, ma joie s'amoindrir d'un degré et je ne sais quel point douloureux s'y substituer : vague et certain augure qui, sans rien enlever des présentes sérénités, me faisait concevoir nettement qu'elles périraient! Tout à ma joie, j'en devinais la fin prochaine et, par un sentiment que con- EUCHER DE L'ILE 105 naissent bien tous les hommes, avant qu'eût seu- lement changé ma félicité, je la voyais déjà préci- pitée et périssante. C'est à quoi je ne pus tenter de résoudre mon cœur. Et, de ce centre de délices où je me tenais sûr de quekjues minutes encore, plu- tôt que de subir une diminution, je gagnai l'eau mortelle en me traversant d'une épée. « Je l'ai percé, ce cœur, tout fumant de béa- titude ! Voilà, Eucher, ce qui me vaut un repos si doux sous la mer. Dans une auge d'albâtre où tu ne sais peut-être pas que mes membres sont allon- gés, sous le cristal de l'eau mouvante, exhalant de ma chair un esprit embaumé qui éloigne les monstres, je suis à l'abri des destins. Bon pêcheur, que te servirait de me transporter autre part? Va, ne meus pas ce corps si pur, ne le conduis pas au rivage, ne le résous pas en fumée : ne me disperse pas au milieu de ces choses dont je pris tant de peine à ne retenir que la fleur ! » Ici le beau noyé, tel qu' Eucher le voyait en songe, suspendit son propos. Puis il reprit avec une grâce persuasive : — Toi qui me traitais d'étranger, tu te trompais, je te l'ai dit et je suis présent, en effet, au fond de tout cœur qui s'éveille. Néanmoins tu t'exprimais bien, en ce sens que je me suis mis à l'écart de toute la vie et de tout ce qui va, comme elle, en tourbillon. Cela, tu l'as bien vu, j'y suis tout à fait étranger. Que je le dédaignais ! Ma lyre, puis mon sang, j'ai rejeté toute matière en pâture à ma volupté. Seul, le Plaisir qui est en moi et duquel, 106 LE CHEMIN DE PARADIS ô Eucher, tu ne peux l'ig^norer, je suis la substance fidèle, cet objet, lui seul, ne meurt pas ! Il me conserve incorruptible dans le vil élément qui s'ébranle sans fin. « L'homme qui meurt en lui se peut ainsi railler des métamorphoses du temps. Et, s'il est difficile de s'affranchir à point et avant que la vie ait, selon sa coutume, sali et fané ce plaisir, examine, ô Eucher, quel bonheur ce doit être de n'avoir point souffert qu'il perdît son premier éclat. Vois donc combien je dure en paix ! Contemple, dis-je, et, si tu ne quittes point ton projet de mouvoir mon éter- nité, épargne-toi de le tenter par cette considération que cela passe infiniment la mesure de ton pou- voir : mais songe plutôt à toi-même. » IV Eucher recueillait ce discours. Qui le lui glissait à l'oreille ? Il s'éveilla, il tressaillit sous le fardeau mouillé. Mais il se rassura parce que les étoiles brillaient toujours au ciel sans lune. Le rouge bra- sier pétillait. Avec ces objets familiers lui revinrent la joie d'avoir triomphé, cette nuit, et le son mesuré des mystérieuses paroles. Il eût douté de la valeur réelle de sa prise ou de la vérité des discours dont il se grisait pour peu qu'il eût pris garde que celui qu'il serrait si étroi- tement sur son cœur, loin de paraître incorruptible, coulait comme une fange et commençait de se mouler exactement sur lui, non sans fleurer les plus horribles essences de mort. Mais, à son goût, cette beauté n'avait rien soufl'ert. Il l'imaginait sur- humaine. Aucune odeur, aucun toucher ne l'auraient détrompé. Il était seulement partagé entre le plai- sir de mieux posséder ce trésor, depuis qu'il en savait l'histoire, et l'affligeant devoir de le reverser dans la mer. — 0 fraîche beauté, disait-il, tu es venue ! tu es sortie de ton glauque lit de l'Etang ! Ce fut pour ma joie éternelle. Ne fallait-il pas qu'à son tour le pauvre Eucher connût cette perfection du Bonheur. 108 LE CHEMIN DE PARADIS Si tu m'as résisté de longs jours, tu fis bien. Mon instance ignorante tentait un objet éternel. Dors tran- quille. Je t'aime trop pour t' aller troubler désormais. Et il ne manquait point d'achever chaque phrase en couvrant de baisers le visage pâle et verdi. Il y mêlait des larmes, au souvenir de sa promesse. Vivre à considérer cet emblème de toute joie, c'était l'image qu'il se peignait à cette heure de la pleine félicité. Il y renonça cependant. Ce qu'on voulait de lui et dont on l'avait supplié avec tant de force, il l'accomplit de point en point en jurant, il est vrai, que c'était le dernier acte d'oubli de soi que l'on obtiendrait de son cœur. Il ouvrit le filet et, s'étant soulevé et séparé avec effort de l'étrange butin qui adhérait, y collant presque, à tous les sillons de sa chair, il le répandit sous les eaux. L'odeur de pourriture demeura seule autour de lui. Mais il n'en connut rien, suspendu tout entier sur les profondeurs éclairées où s'était enfuie son étoile. Il revint là toutes les nuits, brûlant ses fagots par centaines sans faire aucune pêche. Les siens blâ- maient cette prodigalité à laquelle ils ne voyaient point de motif. Mais à ces feux dispendieux il lui était permis d'entrevoir sous l'abîme une jouissance accomplie. Cette vue, chaque jour passé l'eût rendue un peu moins précise, n'était qu'Eucher voyait avec les yeux de sa pensée où la divine image ne se pouvait plus déformer, et il en rapportait un dégoût infini des choses qu'il avait pratiquées, jusque-là, de la vie qu'il avait menée et de ce qu'il sentait en géné- ral de tovite vie. EUCHER DE L'ILE 109 Travaux et souvenirs lui donnaient des nausées égales. Le pain lui semblait corrompu, l'eau gâtée, lorsqu'il se forçait à boire ou à manger. Lambeau par lambeau, tout son être ancien dépérissait comme si un poison avide l'eût dissous. Et dans cette amère défaite il se levait aussi en lui je ne sais quelle ardeur de nouvelle vie inconnue. Ses membres languissaient, comme aux adolescents, de vagues bouffées printanières. Le murmure de Mas- tramèle, s'élevant quelquefois comme des bas-fonds de la mer, les flûtes, les chansons, les remous éloi- gnés d'une poupe voluptueuse le suivaient et le possédaient. Sans qu'il voulût rien, son esprit lui feignait des réalités désirables. Et songe plutôt à toi-même ! lui avait soufflé le beau mort. D'autres voix avaient chuchoté de tels conseils à ses oreilles, mais maintenant il en tenait le sens véritable et précis. L'idée, jadis vaine et confuse, était devenue tout son cœur. Il commençait à concevoir que les choses créées ne fussent point devant ses yeux pour n'en être c[ue le témoin. Un soir, il convoita la pêche de ses fils pour la manger au lieu de la laisser vendre à la ville, mais ceux- ci, indignés d'une si coupable folie, le rouèrent de coups. Gela Taigrit. Les injustices qu'il voyait achevèrent de l'agiter. Pour une affaire de faux poids, il fomenta la sédition des pêcheurs de Bres- con contre les crieurs du marché de Mastramèle. Ces derniers n'eurent point de peine à le faire mettre au cachot. Il y resta plusieurs semaines en s'excitant à la vengeance, repassant les années qu'il avait dissipées au profit de tant d'éléments no LE CHEMIN DE PARADIS inconnus et tout ainsi que s'il fût né indifférent à ses destins. — Eh quoi ! s'objectait-il en considérant sa poi- trine et comme il j sentait frémir un cœur renou- velé, est-ce là le centre du monde ? Mais il se répondait que c'était tout au moins le milieu de sa vie. Pourtant, ses fers tombés, il se trouva trop affai- bli pour accomplir aucun de ces projets de publique rébellion. Ses idées même furent apaisées au grand air. Il se contenta de longer, lorsque le soir était venu, les rives de Brescon, cherchant la Voix incomparable dont les lèvres du mort lui avaient vanté la langueur ; il courut aussi sur l'Etang en quête de la Lyre ; mais ces objets lui échappèrent également, les vagues ou le temps les ayant tous deux engloutis. Ce dernier insuccès le repoussa dans la dé- bauche. Un matin, à la ville, ses enfants le sur- prirent tout à fait ivre et en désordre contre une des bornes du quai. Deux jeunes femmes lui ti- raient la barbe et les cheveux et lui faisaient boire du vin, n'ayant pu l'émouvoir avec leurs caresses. — Ris, disaient-elles, ô vieillard, ris, de grâce, à notre plaisir. Mais il demeurait sans esprit. On le ramena à Brescon dans une tristesse pro- fonde. La malheureuse Apollonie se lamentait. Au milieu de la nuit suivante, il se leva saisi d'un violent repentir, renversa Marc qui se tenait auprès de son lit, mais revint pourtant l'embras- ser. Lui aj^ant imposé silence, il courut en hâte à EUCHER DE L'ILE IH la barque, prit les rames, gagna les Trois Frères où il enflamma le bûcher de vigne et de pin. Il n'eut point de peine à trouver la place qu'il cher- chait et, distinguant au fond de l'eau quelques hail- lons déteints qui étaient tout ce que les crabes et la mer avaient respecté de son dieu mais qui le lui peignirent dans tout l'éclat de la beauté, il mit ses lèvres au ras de l'eau comme afin de la boire et il la couvrit de baisers. — Ephèbe, perfection de la pleine félicité, te voilà, dit-il, éternel pour avoir dédaigné les vicis- situdes qui s'enchaînent par notre vie ; pour t'en être ainsi éloigné dès tes premières joies, avant qu'elles fussent flétries, l'abîme entier conserve ta forme à jamais florissante. « Goûte ce doux honneur en tes solitudes na- crées. Mais, si tu m'aimes, évite, toi que j'aime au delà de tout, évite seulement d'apparaître à au- cun de mes fils ni de leurs enfants : ou, je t'en prie, apparais-leur maintenant qu'ils sourient dans la force de l'âge ou au seuil de l'adolescence ; et encore, en ce cas, de grâce, ne te révèle point sans les avoir d'abord comblés de ce qu'inven- tèrent les hommes pour être au-dessus de la vie. Donne-leur les honneurs, la beauté, toutes les sciences, et les arts, auxquels tu feras bien d'ajou- ter d'immenses richesses. Qu'ils soient, comme toi, jeunes princes : j'ai vu que le Plaisir, qui déteste tout ce qui est retenu et gêné, n'habitera que chez les hommes de cet âge et de ce rang. Peut-être à ces places heureuses a-t-on meilleure chance de le suivre, du plus tôt qu'on l'a ressenti, jusqu'à cette mort qui lui tresse son unique couronnement. H2 LE CHEMIN DE PARADIS « Que si tu répugnais à leur prodiguer tant de dons qui les rendraient pareils à toi, évite, alors, é\dte, de leur agiter l'âme avec les philtres de ta vie ; laisse-leur cette paix que leur père a perdu. Qu'ils soient comme j'aurais été si, à mon dernier jour, j'eusse ignoré cette beauté que tu fais briller avec toi. « Trop fortuné, j'aurais fini de dissoudre mes os en sueurs, en larmes, en cendres, sans que rien me fît soupçonner qu'une volupté existât qui, unie à la mort, a le don de former des substances divines, belles et pures comme toi. Tu as semé en moi la sublime idée qui me tue. Je meurs, et tous ces flots vont me recevoir pour jouet, continuant chez eux le branle sans fruit de ma vie quand, par la même issue, tu méritas une intégrité éternelle. » Il fut impossible au vieil homme de poursuivre. Ses pleurs roulaient comme la pluie sur la face de l'eau. Il n'espérait plus dans la mort. Mais il était déterminé à changer l'aspect de son mal. 11 donna quelques coups de rames de crainte que sa cendre errante et tourmentée ne profanât celui qu'il se représentait intact et serein sous la mer ; mais, cent brasses plus loin, il se laissa glisser, et la barque sans maître, bercée au gré de l'eau, revint lentement à Brescon. LES DEUX TESTAMENTS DE SIMPLIGE Pace. Dante, Ah, la mort, ali, n'est-ce Une menteresse ! Jean Mobéas. A CHARLES LE GOFFIC LETTRE D'UN AMI DE LA MORT « Te ne suis pas un homme étrange, ni un ^ monstre, mon cher ami. Peut-être seulement fus-je plus homme et le fus-je de meilleure heure, et avec moins d'hypocrisie, qu'un grand nombre de mes pareils. « Le premier mouvement de mon cœur a été de bondir à la volupté, et les remontrances de nos maîtres n'y firent rien. Je ne suivis de guide et de loi qu'elle-même. Car celle qu'ont nommée les poètes Reine des hommes et des dieux ne se con- tente point d'étendre partout son empire ; elle s'est réservé une troupe choisie de cœurs élus, ses oints fidèles, dès l'enfance formés à ne suivre que ses parfums. 8 114 LE CHEMIN DE PARADIS « C'est un misérable cortège. En échange de quelques joies inimitables mais comptées, leur sort est formé de douleurs. Une clarté me rendait pâle, le moindre heurt m'ébranlait tout. Ces gantelets épais qui défendent les nerfs, d'ailleurs si lents, des autres hommes me manquaient et, la chair ainsi mise à vif, je m'ouvrais et m'ulcérais à tout contact. J'eus assez vite fait de voir que des contacts pareils sont liés à la vie, qui n'est que la puissance de les subir et de les donner. Pour ma part, c'est ainsi que je sentis dès le bas âge. Mais dès lors aspirai-je à la sérénité. J'appelai mon repos tant convoité la Mort, aussitôt que je pus savoir que d'abord cet état consiste en la conclusion de la vie. II « Pour atteindre jusqu'à ce terme, je travaillai à m'en procurer l'illusion. Je m'imposai avec rigueur d'observer dans mes émotions, qu'elles vinssent de moi ou du monde étranger, ces douces règles de cadence et de symétrie qui assignent à toutes choses des rimes, des retours et qui, réveil- LES DEUX TESTAMENTS DE SIMPLICE 115 lant les apparences passées au long des minutes présentes, reliant ce qui fuit à ce qui demeure ou qui naît, établissent comme une ombre de fixité dans l'écoulement éternel et nous peignent l'image de la paix au branle de tout. « Je ne permis pas plus à mes familiers qu'à moi-même des discours relâchés du nombre et de la mesure ; il n'était pas jusqu'à nos soupirs dans la volupté qui ne fussent unis d'un système d'ac- cords qui se soutenaient et se répondaient dans la nuit. Toute faute de quantité fut sévèrement répri- mée dans ma maison, tout inharmonie, tout dé- sordre. Je n'eus pour me servir que des hommes et des femmes habiles à toutes sortes d'instruments, et ce monde d'une excellente et irréprochable beauté, car il fallait que les visages fissent écho à cet équilibre flatteur des gestes, des propos et du train de la vie que j'entretenais près de moi. « Beaux soins qui, je le pense, ne furent point perdus. Il y eut, en échange, dans ces jardins, au bord de leurs eaux jaillissantes, des instants où nos compagnies d'êtres mélodieux et d'objets délicieux, mieux réglés que l'orbe des astres, me firent éga- ler, ou peu s'en faut, par la pensée l'immobile bon- heur à qui se suspend mon désir. 111 « Ambroisie et Renée, que vous avez connues et 116 LE CHEMIN DE PARADIS dont il me plairait de vous faire présent si elles étaient mes esclaves, ont été d'excellentes artisanes de ce bonheur le jour qu'il s'est agi d'en exécuter le travail. C'est qu'elles me sont toutes deux les meilleurs exemplaires de ce que j'entends par le charme et la Beauté en général. Déjà, dans notre enfance, j'aimais suivre leurs yeux : à leur lumière fixe et sombre, même chez Ambroisie dont l'iris a pourtant la nuance du lilas clair, j'arrivais à son- ger, par les chemins de secrètes analogies, aux molles douceurs de la Nuit. Quand, plus tard, je les retrouvai, mes sens mûris s'éprirent d'elles. Rap- pelez-vous leurs traits, dune harmonie si juste qu'ils excusent presque la vie ; et, pour leurs mou- vements, vous avez remarqué déjà comme ils échappent aux vivacités du regard, tant leur ondu- lation glisse souple et subtile sous le voile léger que la grâce tisse dans l'air. « ...Près d'elles, je pris garde que les menaces de l'orage féminin semblent entièrement éclaircies ou neutralisées quand le désir de l'homme se peut également partager entre deux compagnes. On dirait que les fluides soient, de cette façon, repous- sés par l'effet de leur identique vertu. Chez moi, du moins, dès que se montrent mes amies l'une près de l'autre, toute inquiétude se résout, et toute appréhension. Je ne reçois plus que leur charme, émané du double parfum. De ces regards croisés, de ces âmes pareilles et de ces communes passions se dégage aussitôt et s'éploie sur mon cœur une pure et limpide atmosphère de bien. LES DEUX TESTAMENTS DE SIMPLICE H7 « Je ne crains pas d'attribuer un accord si pré- cieux aux vertus de l'essence triple dont notre volupté se pénètre par là. Car si le nombre deux signifie l'horrible passage de l'être unique et bien- heureux au néant agité et divers de la vie, s'il désigne un binaire aux communes erreurs de mater- nité et d'amour, s'il est enfin le germe des numé- rations infinies et comme l'œuf où dorment le monde, la nature et toute la sauvage dissension des vivants. Trois, moins parfait que l'Un, est aussi moins sinistre et moins pernicieux que la triste dualité. C'est la nativité de la loi dans les lieux confus et comme l'apparition de l'arbitre dans la bataille : de même que l'absurde mouvement s'y résout en un ordre qui donne quelque idée du repos, une passion se purifie quand elle se réclame de ce nombre pieux. Elle mesure, au moins, son vol et, au lieu de pousser à l'accablement de nos cœurs, elle leur fait goûter un répit délicieux dont j'aime d'égaler le rafraîchissement à ces coupes sacrées qui consolaient les dieux d'être descendus sur la terre. IV « Mais ces molles poitrines qui m'efïleurent en palpitant ne sont que des emblèmes provisoires de mon vrai bien. Celui-ci, je l'ai contemplé et je le fixe encore au travers des fantômes où il me plaît H8 LE CHEMIN DE PARADIS de l'incarner. Comme Andromaque s'était fait un Simoïs imaginaire, je peux bien proposer à mes sens, à l'aide des artifices de volupté, ce Styx menteur du repos dans le mouvement, de l'ordre et de la paix au courant troublé de la vie : mais je sais que ce ne sont là que des figures et elles ne font point que je perde de vue ce bonheur véritable, le thème essentiel de mon être, son principal, son but, son tout, la belle Mort qui me rendra la paix réelle avec l'idéale unité. Ambroisie et Renée ne sont que les reflets, sans doute consolants, de cette amie parfaite qu'il me fut échu d'approcher depuis mon enfance et dont les beaux yeux me sourirent comme je n'avais que sept ans. « De tels mots paraîtront assez énigmatiques. J'avoue que, procédant par ordre, il eût convenu de vous peindre tout d'abord cette image, incompara- blement la plus pure de celles que je garde dans ma pensée. Avant elle, comme le feu aux veines du sarment dont n'approche point le flambeau, tous mes instincts étaient assoupis dans mon cœur. Il est vrai que sans ces derniers jamais la rencontre que je vais peindre ne m'eût inspiré tant d'émoi, mais peut-être aussi que, sans elle, j'eusse pendant longtemps ignoré jusqu'à mes désirs. V a J'étais donc un enfant et de l'âge où selon les LES DEUX TESTAMENTS DE SIMPLICE 119 prêtres commence à percer la raison. Une de mes parentes dont je ne dirai rien, si ce n'est que sa courte vie, qui me fut racontée depuis, ne fut qu'une suite de peines, venait de rendre l'âme, et il fut décidé que j'irais à ses funérailles. Après un long trajet qui se fit en voiture à travers des col- lines plantées de romarins et de genêts fleuris dont on ne voulut point me permettre d'aller cueillir, nous arrivâmes à la maison de campagne, et je vis dès la grille de flottantes tentures blanches, des draperies couleurs de crème et frangées d'or appe- ler doucement les j^eux et le cœur. On me condui- sit par la main dans une chambre d'apparat ou était la dépouille, au milieu des flambeaux, de l'encens et des mêmes fleurs que j'avais souhaitées aux pentes des collines : mais ce spectacle ne tenait que le fond de l'appartement. L'espace libre était rempli d'une foule d'amis, de proches et d'une foule plus nombreuse d'indifférents qui s'entretenaient çà et là. Tout ce monde étranger se trouvait dis- persé, allait, venait sans ordre, même sans gravité et quelquefois avec un air insoucieux qui m^afïli- geait. Je n'avais jamais approché ma pauvre cou~ sine, j'ignorais l'étiquette que les hommes ont ins- tituée près des morts. Etait-ce quelque sens secret qui m'enseignait l'indignité de toute vie ? Mais d'un moment à l'autre, l'encombrement croissait et le bruit des conversations. J'entends encore son- ner les larges pieds sur le parquet, crier les bot- tines des femmes. Et je me vois tirant ma mère par ses gants afin qu'elle permît de me sauver enfin loin de là. 120 LE CHEMIN DE PARADIS « Ma mère répondit en me menant auprès du lit où gisait ma cousine. C'était une enfant belle et pure. Un rayon de soleil glissait de la croisée, jouait sur les fumées de l'encens et des cierges et, ainsi voyageant sur de frêles nuées, caressait les pieds de la morte, que découvrait une chaussure de cygne et de pâle satin, remontait le long de ses voiles, pour expirer au bout des doigts dont la chair paraissait lumineuse et toute fleurie. « A l'écart de la troupe de ces vivants épais, j'éprouvai là des sentiments de délices impéris- sables. Ils ne m'ont plus quitté. Le merveilleux albâtre de ce visage éteint, ces lumières du ciel, ces vases de fleurs désirées ne purent même repa- raître isolément dans mon esprit et les trois visions accordées s'appelèrent à tout jamais. Je ne me sou- viens pas que ma pensée ait un seul jour manqué à cet ordre. En vérité, toutes les fois qu'un lam- beau de ciel bleu m'a versé une tendre flamme ou que j'ai respiré une fleur, cette troisième volupté m'est venue d'un jeune visage immobile sur les draps blancs. Mais je ne suis pas loin d'estimer qu'il faut être, à l'image de celui-ci, immobile, insensible et orné d'une auguste expression de paix, pour mériter d'être baigné de ces ondes supé- rieures... 0 mon ami, s'il est donc vrai que toute joie, toute beauté ne soient ainsi que des larcins faits pour un moment à la mort, puissé-je avoir bientôt une conscience sereine au milieu des beau- tés et des joies dont je suis comblé ! « Ma parente fut inhumée le soir du même jour. LES DEUX TESTAMENTS DE SIMPLICE 121 Je suivis le convoi avec une curiosité frémissante que le hasard récompensa. Gomme j'étais au pre- mier rang, marchant près de ma mère, derrière le cercueil que l'on portait à découvert suivant un usage observé pour les jeunes filles consacrées à la Vierge, un choc se produisit, quelque porteur ayant butté contre une pierre, et la secousse se transmit jusqu'à la morte dont les lèvres laissèrent perler une goutte de sang, que suivit un long jet d'écume pareille. Le creux des joues, des yeux en était empourpré. Cette vue m arracha des cris ; mais, tandis que ma mère, qui m'avait saisi dans ses bras, essayait inutilement de tout me dérober, le frère puîné de la morte, mon cousin, s'avança et étancha paisiblement d'un carré de batiste cette vague de sang glacé. Le convoi poursuivit sa route, comme si rien n'était, au milieu des pierres, des ronces et des fleurs. Personne ne semblait avoir souci de l'accident et la défunte même avait gardé sa pure attitude éternelle, les mains unies, les yeux reclos, et néanmoins les joues de pâles roses et de lys laissant passer, par une foule d'interstices imperceptibles, un sourire si lumineux que je pou- vais à peine en soutenir l'éclat. « — Que tout cela est beau ! murmurais-je secrètement. (( — Et, repassais-je avec des méditations infi- nies, l'enviable tranquillité ! Voici que ma cousine ne sent plus d'inquiétude, n'en inspire plus désor- mais. Son visage n'a point changé ni frémi à ce sang qui vient de le couvrir ; elle n'a point crié d'effroi ; personne n'a crié pour elle ni ne l'a ser- 122 LE CHEMIN DE PARADIS rée dans ses bras. Qu'elle est paisible, qu'elle est libre ! Et comme on néglige de la fatiguer de vains soins... « Je n'aurais pu dire ces choses, mais je les sentais fortement. Je comparais dans mon esprit ce qui se fût passé si le même accident, au lieu de survenir à ce froid visage, nous fût venu troubler, ma mère ou moi, pauvres vivants. Que l'on nous eût environnés ! Comme on eût supplié le ciel ! Et de quelles drogues amères il aurait fallu nous gor- ger ! Sans compter que ce sang n'eût point jailli sans entraîner quelque souffrance, puisqu'il m'avait suffi de le voir pour pousser des cris. Telle est la vie ! me répétais-je alors, en propres termes, dans ce soir mémorable de ma huitième année, et j en- viai tout bas la pâle indifférente établie désormais à l'abri de toute douleur. La paix ! la paix ! Je découvris qu'il ne me fallait que cela. « Sous les tilleuls et les lauriers-roses du cime- tière, le soleil descendait à travers les nappes des feuilles et sa lumière divisée en mille gouttelettes, pourprée et verte, voltigeait sur la pierre des monuments en formant des bouquets de nuances de paradis. Et, comme je l'avais déjà observé dans la chambre, voici que l'une de ces limpides fleurs de clarté vint errer sur les doigts transparents de l'ensevelie : c'était au moment même où le cou- vercle de la bière allait retomber pour toujours. Je n'oublierai jamais le bouton de carmin que l'in- certitude des branches et de l'air animait entre ces doigts glacés. Le mouvement, la vie faisaient ici le LES DEUX TESTAMENTS DE SIMPLICE 123 dernier geste et rendaient le dernier soupir. Lorsque, le coffre descendu et la pierre scellée, les miens voulurent ni'entraîner hors de l'enceinte, je me cramponnai à la terre où je m'étais couché, aux herbes folles, aux barrières de fonte du tombeau, pleurant et trépignant, de sorte qu'il fallut que mon père et ma mère me prissent dans leurs bras pour me ramener. VI « 0 mon ami, continuez cette scène du cimetière par où je sortis de l'enfance et vous verrez se suc- céder toute la suite de mes jours ; c'est là-dessus qu'ils ont roulé. Je n'eus d'attachement véritable qu'aux lieux où l'on songe en paix à la mort, les églises, les sépultures, les lits de sommeil et d'amour. Ma joie essentielle fut de me sentir qui mourais. « Vous souvient-il, mon vieil ami, de quelle amertume me fut le régent de philosophie dont nous avons ensemble suivi les leçons. Cet homme ignorant mais cruel aimait de nous conter que la mort chez les animaux ne semblait point la consé- quence intrinsè({ue de leur espèce ou de leur genre, mais résultait plutôt de quelque accident qui fai- sait succomber tour à tour chacun d'eux ; et il en concluait que, la qualité de mortelle, que l'on attri- bue d'ordinaire à l'espèce des hommes, n'étant point 124 LE CHEMIN DE PARADIS dérivable par la simple analyse du concept de l'hu- manité et n'étant affirmée que d'après l'observa- tion et la tradition concordantes, aucun de nous ne possédait une assurance bien absolue de mourir. Vous pûtes voir combien ce doute empoisonna longtemps mes jours et quelle peine j'eus à me persuader de la délivrance future. « Je m'efforçai d'abord de tenir cette probabi- lité bienheureuse d'être un jour quitte et sauf pour le sensible équivalent d'une certitude mathématique. De longs jours, je notai dans un livre particulier, que j'avais appelé mon Livre des Morts, le décès des personnes avec qui j'avais eu commerce et de qui je tenais par quelque ressemblance ou quelque parenté. « Car, écrivais-je en tête de ces pages, « c'est à la destinée de nos pairs et de nos plus <( proches que les lois de l'analogie nous ordonnent « de référer la prévision de nos destins particu- « liers. Chaque trépas que je viendrai à enregis- « trer me sera un gage nouveau et comme un « augure de plus en plus précis que mon tom* vien- « dra à la fin. » Ce livre était sans cesse placé à mon chevet et je m'éveillais dans la nuit pour y relire avec piété la raison de tous mes espoirs. « Mais j'ai conquis, depuis, mieux qu'une demi- certitude. J'ai vu l'auguste nécessité de la mort. Toute chose, en effet, est destinée à prendre fin par ce fait qu'elle aspire à remplir son essence ; pour être entièrement, il faut qu'elle prenne figure ; mais qui saurait marquer aussi nettement que la mort le contour de la pâle figure de la vie ? Et n'est-ce uniquement sous cette forme de la mort que nous LES DEUX TESTAMENTS DE SIMPLICE 125 pouvons juger, admirer ou sentir ! Citerai-je Ama- sis qui se défendait d'estimer aucune existence d'homme avant que la mort l'eût finie? ou tous les grands poètes dont aucun n'a imaginé d'écrire des tragédies sans catastrophe, ainsi que le font nos grimauds, car ils ont poursuivi le portrait de leurs personnages jusqu'à ce degré éminent où l'homme reçoit de la mort une figure et une attitude éter- nelles? Tout homme est une ébauche qui s'achève à mesure que se tient plus proche de lui cette mère de la Beauté et de la Vérité. Elle seule le finira. « Je la conçois comme un bel ange qui vole à nous de l'Orient et traîne avec lui tout le ciel. Et ce n'est point ici une figure de rhéteur. Je n'eusse rien su endurer sans la lueur de cette espérance céleste. Elle est encore le rempart et le balancier de ma vie ; et que si ces images disparates vous surprenaient, n'en riez point trop vite, mais faites attention à leur exactitude. La douce idée que je mourrais m'empêcha de m'abandonner trop entiè- rement à mes peines et de les ressentir avec trop de vivacité, ainsi que j'y avais une extrême dispo- sition. Elle me découvrit le peu qu'elles ont d'exis- tence et, les adoucissant, les exténuant avec art, réussit maintes fois à les égaler au néant. « Souffrir, mourir, que ces deux termes se ba- lancent élégamment ! Ils se complètent et ainsi ils se font supporter. J'en sais deux autres, il est vrai, qui ne présentent pas une moindre harmonie : c'est jouir et mourir encore. De ce sein de la mort où j'envisageai toute chose, d'incolores instants me sont devenus des plaisirs, les plaisirs même du 426 LE CHEMIN DE PARADIS bonheur, étant éprouvés plus à vif. Je les goûtai avec cette ivresse anxieuse qui a le poignant de la peine sans en donner l'accablement. Que de biens insignifiants j'ai aimés pour ce qu'ils avaient d'éphé- mère et en ce qu'ils étaient destinés à ne plus me faire retour ! Que de vaines affaires qui se traitaient devant mes yeux j'ai suivies avec intérêt ! Ces yeux, disais-je, se cloront ; ce qui les remplit doit mourir. Je m'élevai par là à aimer toute chose, puisqu'il n'est rien sur terre qui ne soit entraîné sur la même déclivité. « Ainsi le prix du monde centupla devant moi quand il m'eût paru composé, comme il l'est en effet, d'exilés, de fugitifs et de moribonds. J'assem- blai dans mon cœur cette troupe d'êtres caducs, je leur donnai toute la réalité que je pus et je les poursuivis d'une attention jalouse, pour que rien de leur charme essentiel ne me fût soustrait. Mais de telles images ne pouvaient non plus m'opprimer jusqu'à faire sentir une trop amère douleur : car de se déchirer pour quelqu'un qui s'éteint et par là achève ses peines en terminant sa destinée, cette commune erreur m'était devenue impossible, et, quant à m'affliger des biens qui m'étaient retirés, c'était là encore une peine dont je sus m'affran- chir par la simple pensée que j'en verrais moi- même la fin. Telle est la magie de la mort. Le mal y perd son aiguillon. Le plaisir y aiguise da- vantage le sien. Les choses me deviennent un ines- timable trésor ou me sont résolues en un tas de feuilles séchées, selon ce qui paraît le plus néces- saire à ma paix. La mort m'attache ou me détache LES DEUX TESTAMENTS DE SIMPLICE 127 en ôtant ou donnant de la solidité au songe confus de mes biens. » HARMONIES Il y avoil très longtemps que le soir ne s'étoit trouvé si beau, La Fontaine. Les Amours de Payché. LA BONNE MORT* Mortes repentinse, summa vitae félicitas. Pline l'Ancien. A subitanea et improvisa morte, libéra nos Domine. Litanies des Saints. A MAURICE BARRÉS * Nous avons averti le lecteur, clans la note préliminaire, que l'auteur avait supprimé entièrement le texte de ce conte dans les éditions nouvelles de son livre. En réimprimant à cette page le titre, les épigraphes et la dédicace qui précèdent, il avait moins en vue, sans doute, le rappel d'un sacrifice qui ne lui a pas assez coûté, au sentiment de ses éditeurs, que le dessein de maintenir ses fictions dans leur ordonnance primi- tive où elles égalaient « le nombre des muses ». — [N. de l'E.) LES SERVITEURS Les chefs combattent pour la victoire ; les soldats pour les chefs. Tacite. C'est de manquer d'énergie et de ne savoir où s'intéresser que souffre le jeune homme moderne. Maurice Barrés. A MON CHER MAITRE ANATOLE FRANCE I 4. /Triton descendait chez les morts. Il souriait \_J de la lamentation des pleureuses que les brises attiques lui portaient par lambeaux : « Hélas ! pauvre Criton ! Tu perds ta femme, tes enfants ! Tu perds la douce Athènes. Tes centaines d'esclaves ne te serviront plus de rien. Qui aura soin de toi ? » Devenu une ombre subtile, il souriait de ces pro- pos et s'enfuyait légèrement ; car n'est-il pas vrai que le sage emporte avec soi tout son bien ? 2. Plus pâle que la Lune, Mercure se levait sur les collines empyrées. Son vol guidait vers l'occi- dent une foule d'ombres en larmes. En vain 134 LE CHEMIN DE PARADIS secouait-il les boutons laiteux du moly qui dissout les enchantements ; toutes les âmes étaient pleines du sortilège de la vie. De quelque planète sau- vage qu'on les eût délivrées, le regret les chargeait et les retardait. Mais un vent de curiosité secon- dait les pas de Griton. Il aurait égalé le fils de Jupiter si sa sandale, tout à coup, ne se fût déta- chée. Elle roula dans un fossé, sur le bord du che- min céleste. Il fallut que Griton courût en boitant la quérir et s'agenouillât dans la cendre pour réta- blir les bandelettes autour de la cheville. Gela le mit en grand retard. Et, comme il se hâtait, Mer- cure lui montra quelles taches de boue pendaient à son manteau. Il dut les secouer lui-même et ses pas furent moins légers. 3. Il songeait, en effet, qu'un enfant acheté à Thèbes l'accompagnait naguère, ayant soin des étoffes, des courroies, des sandales ; ce gracieux serviteur était à présent mort pour lui. Gette idée l'attrista ; ce qui le fit sourire de nouveau : — Les vivants m'appellent un mort. Ainsi sont- ils morts à mes yeux, Gette méditation lui apparut riche de sens. Il désira la commenter sur ses tablettes. — Ça, dit-il, qu'on recueille les phrases que je dicterai, 4. Mais Griton éclata de rire. Parmi les ombres taciturnes, il avait parlé seul comme on fait dans les rêveries. Il s'était vu en ce moment environné des secrétaires qui excellaient à conserver les finesses de sa pensée. L'un, natif de Sicile, distin- guait les rêves du maître aux replis de son front. LES SERVITEURS 13b L'autre ramenait sur sa langue les mots ailés et délicats, s'ils venaient à la fuir. Privé de ces auxi- liaires, l'Athénien gémit. — Par Diane ! il serait sage d'immoler aux mânes du maître ses esclaves les plus utiles. Quelle disgrâce insupportable de descendre seul aux enfers ! 5 . Mercure se tournant : — Mâne, dit-il, ne te plains point. Tu fus d'un siècle fortuné. Mais, si le grammairien t'instruisit des lettres, lis les promesses que contiennent les tables du Destin... Les murailles du monde venaient d'être franchies. Sur leur façade flamboyante le doigt de Mercure montrait des lettres sacrées. Rien ne se fait dans l'univers qui n'y soit figuré d'avance. Criton lut en courant : Un christ hébreu viendra au monde, rachètera lesclave et, déposant le fort du trône, placera les premiers plus bas que les derniers, pour que sa gloire soit chantée dans la vie éternelle. 6. « Criton » pour les Grecs signifie un esprit juste et un sens droit. C'est pourquoi il fut affligé de cette prédiction. Il entrevit l'âge de fer. Il aper- çut des temps où tout homme, maître de soi, réduit à sa seule vertu, glisserait sur la terre seul et muet parmi des ombres. Sa raison indignée l'abandonna quelques instants. Il alla aux impréca- tions comme im barbare pris de vin. Mais presque aussitôt il rougit de ces mouvements. 7. — Hélas ! soupira-t-il, cela n'aurait jamais été si j'avais eu auprès de moi mon petit bouffon 136 LE CHEMIN DE PARADIS d'Ethiopie. Par des quolibets et des coups je dis- persais sur lui l'impatience de mon humeur. Il dan- sait et je le battais. Je le blessais parfois. Sa gri- mace apaisait mes fibres. Ainsi se purgeaient mes passions. Ce bel enfant me rendait digne des mythes de Platon et des poèmes de Ménandre. Hélas ! sans ce ministre de ma tranquillité me voici devenu mon souffre-douleur. Chose horrible à son- ger! mes colères me sont fâcheuses. N'ayant que moi autour de moi, je me prodigue des soufflets comme un personnage de comédie... 8. On était arrivé à Tonde du Styx. Elle murmu- rait tristement. Griton jeta les yeux sm* cette glace de ténèbres. Il s'y aperçut bien, mais eut peine à se reconnaître. Et quelle Athénienne eût reconnu dans ce reflet le céleste Criton, délice et honneur de la ville ? En peu d'heures l'inquiétude, la fièvre, le souci avaient troublé ses traits ; son teint devenu rouge sombre commençait à être étoile des pus- tules légères qui témoignent d'acres humeurs. Yeux contractés, sourcils crispés, les deux coins de la bouche baissés amèrement, il se trouvait hor- rible et n'osait plus un mouvement. Mais il se regardait, se lamentant de ne pouvoir être englouti comme Narcisse en ce miroir digne de lui. 9. Deux fois le vieux Caron lui avait réclamé l'obole. Comme il ne bougeait pas le nocher lui donna de son aviron dans les reins. Il reçut de nouvelles plaies pour sa noble lenteur à sortir de la barque. — Cela est triste, dit Criton, et cela est trop dur ! J'ai perdu ma beauté et la souplesse de mes membres. LES SERVITEURS 137 Il me reste un peu d'élégance : il me faut en souf- frir aussi ! Heureusement, il se trouva que Minos avait l'âme bonne. Ce dieu le fit conduire sans retard aux Champs-Elysées. Il 10. Aussi loin que couraient ses yeux, il vit s'étendre une campagne tapissée des fleurs qu'il aimait. Le jour naissait du sein des brises. Il s'échap- pait aussi de la cime des plantes. Le visage des bienheureux était pétri d'une lumière et les cercles qu'ils dessinaient sur des collines de gazon avaient des lignes harmonieuses ainsi que d'un beau corps distribué en cent personnes. 11 . Et Criton vit ce qu'il aimait plus que toutes les fleurs : dans un ciel admirable, que l'éclat du soleil eût souillé comme un noir nuage, les neuf Muses, les trois Charités chantaient aux pieds de Jupiter. Leurs voix, leurs mouvements, répandaient la sérénité. Il suffisait de relever les yeux et le sens jusqu'à elles. Mais Criton était las. Son corps, ses vêtements ne cessaient point de lui peser. — J'aurai le temps, dit-il, d'écouter ces belles déesses. Prenons quelque repos. Il souhaita de se baigner. Dans un bouquet de myrtes et de lauriers-roses en fleurs, cinq ou six jeunes fleuves élevaient leurs cornes dorées et leurs couronnes d'épis mûrs. Ils jouaient sur l'onde trem- blante, épanouie, qui respirait les puretés originelles. Il se glissa de leur côté et prit soin de se dévêtir. LES SERVITEURS 13 12. Mais il avait compté sans les agrafes et les nœuds qui abondaient par sa tuni([ue et tout son vêtement. Ayant rompu plus d'une étoffe précieuse, il se décourag'ea. 11 se coucha sous un peuplier où voltigeaient des flammes pures, musicales comme le vent. Cette harmonie le balançait. Une demi- félicité lui vint. Mais, en songeant qu'il était seul, il se retenait de la prendre ; il n'osait y ouvrir son cœur dans la crainte de le blesser, car il n'avait personne en qui se pût répandre l'excès de son plaisir. Il s'assoupit ainsi. Des années infinies ne le tirèrent point du rêve agité et des siècles cou- rurent tandis que l'asphodèle lui tissait des colliers et des bracelets. Sa chevelure s'impliquait de lierre et de volubilis. 13. Une voix l'éveilla: — 0 Criton, mon seigneur ! Avant qu'il se fût retourné, le bon Androclès paraissait, menant une troupe joyeuse. Androclès aux palais d'Athènes régissait les biens de Criton. Etant le meilleur des esclaves, il commandait aux autres. Ceux-ci venaient de le rejoindre comme leur chère destinée. Tous riaient et pleuraient. Tous chantaient, agi- taient les bras et s'étreignaient les uns les autres. — Amis, le maître est retrouvé. 44. Vers les étangs, les fleuves et les mers qui brillaient aux bouts de la prairie divine, partaient des messagers pour ramener les serviteurs qui erraient en cherchant les traces du seigneur enfui. Et tous accouraient hors d'haleine. La beauté des ombres heureuses avait failli laisser leurs fronts, 140 LE CHEMIN DE PARADIS tant leur erreur infructueuse les avait affligés. Griton reconnut un berger corinthien qu'il avait mis en croix contre la justice. — Tu ne m'en veux pas ? lui dit-il. Mais l'esclave fondit en larmes : — Seigneur, il te fallait que je souffrisse jusqu'à la mort. Et je ne m'y refusai point. Bien ou mal, je m'en acquittai. Mais toi, pourquoi nous laissais- tu? Ma douleur commença quand je ne sus que faire ni de qui prendre les souhaits. 15. Tous disaient des choses semblables ou leur visage l'exprimait. Peu à peu, la satisfaction rap- pelait sur leurs joues les beautés anciennes. Cri ton se fit délier des chaînes fleuries. Il se leva et, erra- vissant un mamelon, s'assit commodément à la cime. Androclès se tint près de lui avec les secré- taires. Plus bas, les musiciens munis de sistres, de théorbes, de lyres et d'autres instruments. Au rang inférieur, pareils au fondement d'une pyramide, les esclaves sans nombre qui ont soin des jardins, des vivres, des habits. Sans nuire à l'harmonie qui s'établissait de la sorte, ces derniers serviteurs montaient et descendaient selon leurs divers minis- tères. Ils apportaient l'eau d'émeraude, la trans- mettaient, lavaient les membres du seigneur, où des éponges odorantes étaient ensuite promenées, offraient sur des plateaux les fruits d'Hespérie, les coupes d'huile vierge et les carafes de nectar. Sous des chapelets de violettes, les danseurs ondulaient, les bouffons tendaient leur échine, et Griton, du bout de l'orteil, daignait y imprimer des gourmades distraites ; une pleine félicité les couronnait alors. LES SERVITEURS 141 De tant de serviteurs, il n'en était pas un qui n'eût les yeux fixés sur la prunelle de Criton. Mais le front de Criton était dressé en ce moment dans le voisinag'e des astres et son regard plong'eait où la vue des esclaves ne pouvait pénétrer, vers la cou- ronne des étoiles, des belles muses et des dieux. 16. — Selon les rangs, les conditions, les digni- tés dont tu nous pares, Criton, nous regardons vers toi et, se formant à ton modèle en qui le ciel est réfléchi, chacun de nous atteint le genre de beauté que Jupiter lui désigna, ô demi-dieu, près de la tienne. Tel était le chant des musiques et, par sa belle architecture, du rythme gracieux des attitudes mutuelles, toute la maison de Criton accompagnait ces voix. m 17. La présence du maître fît même qu'x\ndro- clès discourut avec l'abondance d'un sage. — Plus d'une foîs, seigneur, il nous vint pendant notre vie des désirs d'affranchissement. Insensés, qui croyions que la liberté tient à l'absence du maître ! Ta douce autorité nous apparaissait un far- deau. Cependant tu nous employais, toi, l'aimé des muses ; tu le daignais ! Tu guidais nos pensées suivant les formes de la tienne par où le monde s'épurait. Si nous vivions à ton profit, tu te vouais toi-même aux grands dieux qui portent des voiles. Nos pieds, nos mains et nos épaules te servaient d'escabeaux ; mais quand les célestes faveurs descendaient t'inonder, une rosée mystérieuse imbi- bait notre front et tous s'enivraient de ta joie. 18. « Hélas! toi disparu, ces fontaines se des- séchèrent. Nous ne connûmes plus de religion ni d'art. Car lequel d'entre nous eût touché sans mourir ces divinités fortes, éternelles et belles qui sont maîtresses d'harmonie et principes de vie ? Nous sentîmes que notre cœur tombait à notre charge. Sur la rive du Styx, Garon me frappa dure- ment ; car tu n'étais point là pour me faire com- prendre qu'il était temps de m'embarquer. Devant LES SERVITEURS 143 Minos, plusieurs s'accusèrent l'un l'autre pour se défendre : « Allez ! dit le juge des Mânes, ayant « servi Griton, vous échapperez au Gocyte. Mais « cessez de vous prodiguer un aussi triste déshon- « neur. » Ainsi, Criton, tu nous sauvas; ainsi, sans toi, nous fussions tous couverts de ridicule et remplis de méchanceté. 19. « Et, Griton, nous souffrîmes tant que les Ghamps-Elysées ne nous surent point consoler. Nous mourions d'ennui, ô Griton ! Nos doigts, tu le vois, sont habiles à cent travaux singuliers. Hélas ! auquel nous appliquer ? tu nous manquais pour nous le dire. Nous chantions à notre âme : Petite âme, que nous veux-tu ?... L'éclat des cieux qui te nourrissent l'accablait et l'éblouissait. Elle se mirait en souci à la berge de fleuves. Et son ombre s'y allongeait, exténuée, pâle, légère. Sui- vant d'innombrables désirs, elle se dissipait par flocons dans les airs. Nous nous dissipions avec elle. Quelquefois, nous nous poursuivions, mais c'était bien en vain ; chacun errait de son côté, se dissolvait soi-même. Tous les efforts pour nous refaire ou- vraient des blessures nouvelles dans notre cœur qui s'épandait et s'effaçait, à limage des nues et des brouillards évanescents qui s'élèvent de notre terre. 20. — Mais, demanda Griton, que ne remettiez- vous un sceptre aux mains du plus habile ? — Griton, nous l'essayâmes, il faut en convenir. Ils m'acclamèrent comme chef, afin de se trouver heureux. N'étais-je point, au ciel d'Athènes, le plus favorisé de toi ? Je ne sais plus si je parvins à leur bégayer un souhait ; je sais qu'ils se gardèrent 144 LE CHEMIN DE PARADIS bien de l'exécuter. Comment l'auraient-ils pu? Va, les âmes des hommes n'ont pas été tirées de la même origine. Les filles de l'argile ne s'élèveront point au rang de celles que les dieux ont conçues dans les lits de pourpre. 21 . (( Mais, ô cher maître, le visage de la for- tune sourit dans ta venue. Dis, ne nous quitte plus. Car nous avons besoin d'un père, d'une mère et d'un fidèle ami. Tout de toi nous sera léger, les injures, les coups. Car cela fait partie de notre con- dition, et les pires maux appliqués aux places convenables deviennent les présents du ciel. Il n'est point de bonheur pareil à celui de remplir le message que Jupiter inscrivit, en lettres divines, sur les épaules de chacun. » 22. Criton avec moins de paroles raconta ses malheurs. Son visage brillait d'un enchantement délicieux. 11 baisa Androclès qui transmit la caresse aux deux esclaves les plus proches. Ceux- ci la rendirent à d'autres. Elle passa de rang en rang. Et Criton se complut à regarder sur le ver- sant de la prairie heureuse, tressé à l'infini, son doux baiser multiplié. IV 23. Ces transports n'avaient point cessé que Criton vit venir à lui un jeune homme d'une beauté resplendissante. Une coupe de lys était ouverte dans sa main. — Vous me connaissez bien, dit-il ; je suis Mer- cure. Voici la coupe du Léthé. Ames choisies, nulle de vous ne nourrirait-elle en secret le vreu de revoir la patrie ? Je vois bien que vous vous donnez au rire élyséen. Pourtant, réfléchissez si vous n'avez aucun regret. Je puis vous rendre votre terre, la vie d'autrefois, le soleil. 24. A ce discours du Psychagogue, les serviteurs buvaient avec plus d'espérance le feu des regards de Criton ; car ils ne savaient que répondre. Et Criton s'enflammait d'une beauté supérieure ; car il se souvenait des douces murailles d'Athènes. Il baissa les paupières pour ne point s'enivrer d'espérances déraisonnables. Puis, il les releva vers le groupe des belles Muses qui, là-haut, poursui- vaient le cantique du monde, à la table incorrup- tible de Jupiter : — Hélas ! dit-il, les fleurs d'Attique ont une odeur impérissable... Pourtant, Mercure, réponds- moi : notre ville d'Athènes est-elle encore la plus 10 146 LE CHEMIN DE PARADIS belle qui blanchisse la mer Egée ? Quels sont les orateurs pour se lever dans l'Assemblée? Quels sont les sages ? Le théâtre offre-t-il des poètes égaux à nos anciens? S'il en est autrement, dis-le sans prendre de détour, car je ne voudrais pas revivre à la légère. 2o. — Griton, tu parles sagement. Apprends qu'Athènes existe encore. Elle fleurit : c'est un lumineux champ de ruines. — Quoi! Mercure, elle, ruinée? — Elle est dévastée sans retour. L'Athénien devint pâle. Mais il reprit : — Gela n'est rien, Hermès. Je la saurai bien rebâtir. — Sache aussi qu'un monarque de sang barbare y tient sa cour ; elle est peu policée. — Thrace ou Scythe, il sera chassé par delà le blanc Tanaïs ! 26. — Mais, Griton, n'y recherche plus le chœur de tes poètes. Ils sont bien morts. Leurs chants ne sont plus entendus que par des hommes disgracieux qui s'estiment habiles parce qu'ils portent sur les yeux des cercles de cristal. Veux-tu revenir à Athènes ? Les Béotiens y font leur camp. Depuis longtemps, Pallas émigra de notre cité... Griton avait mûri un plan pour replonger le peuple des Barbares au fond des forêts d'Hercynie : — Oui, sans doute. Mercure, il faut que je revive. La ville infortunée a besoin de ses citoyens. Et ceux-ci feront comme moi. Il montrait les esclaves. Quelques-uns étendaient la main vers le lys où brillait le Léthé coloré de miel. Griton les arrêta : LES SERVITEURS 147 27. — Pardonne-moi, doux Psychagogue, d'oser solliciter une parole de plus. En descendant vers l'onde noire, il y a de longs siècles, c'est toi qui me fis déchiffrer des inscriptions funestes. Ce christ hébreu dont elles parlent est-il venu? — - Il est venu, Criton. — A-t-il chassé les forts du trône, ainsi qu'il se le promettait? — 11 l'a fait, dit Mercure. Mais les échos élyséen s répétèrent en gémissant : — Il l'a fait ! Il l'a fait ! — Il amis les premiers au-dessous des derniers? 11 a rendu Gléon l'égal du fils de Sophronisque ? — Mon Criton, ces rêveries s'accomplissent. — Et cela réussit? — Tout arrive, Criton. 28. Le sage Criton soupira. Il comprenait eu que l'absurde eût ainsi triomphé. — Hélas ! Mercure, reprit-il, je sais aussi que les esclaves, au nom du même Christ, doivent un jour être affranchis. Est-il temps de s'y opposer ? — Voilà près de trois cent soixante-treize olym- piades que l'Hébreu criait sur sa croix : Cela est consommé. Oui, depuis ce moment, les esclaves ont reçu le gouvernement de leur âme. Ils ne sentent plus d'autres jougs que ceux de vivre et de mourir. Ils disposent de tout leur cœur. La servi- tude est abolie, chères ombres ! Tous les serviteurs aussitôt accoururent en fré- missant : — 0 Hermès, où nous conduis-tu ? Mercure crut bien répondre : 148 LE CHEMIN DE PARADIS — A la liberté, mes amis. 29. Mais le vieil Androclès se prosterna devant Griton dont il embrassa les genoux. — Cher maître, garde-toi de commencer notre infortune. Songe aux malheurs que nous souffrîmes avant que d'être ici rejoints ! « On soufTre sur la terre comme nous souffrions loin de toi. Je distingue assez bien comment, sans précepte, sans chef, les anciens esclaves s'y doivent consumer d'un ennui sans merci. Il leur faudrait quelqu'un à servir et à saluer. Ils ont des conqué- rants, de temps à autre, qui les broient : pour l'ordinaire, de faux maîtres au cœur pétri comme le leur. Et ces oppressions ne leur profitent guère, car jamais ils ne les acceptent. Jamais ils n'obéissent, sinon contre leur vœu. « Même, il leur pèse de durer en leurs propres résolutions ; car ils redoutent d'être esclaves et c'est l'être, en quelque façon, que d'obéir à soi, d'exécuter d'anciens projets, d'être fidèle à de vieux rêves. lisse sont affranchis jusque de la constance, et l'univers entier les subjugue chaque matin. 30. « Cet état, que nous connaissons, ne permet rien qui soit durable. Parle, toi, Trismégiste, qui sais exactement les événements des trois mondes, étant grand voyageur. N"est-il pas vrai que désor- mais toute œuvre est vide et vaine ? Aucun peuple nouveau a-t-il réussi seulement un édifice comme le Parthénon ? une Aphrodite cnidienne ? un autre OEdipe-roi ? un corps de lois qui se compare à celui de Solon ? — Je ne le vois pas, dit Mercure. LES SERVITEURS 149 — Hé ! lequel d'entre eux l'aurait pu ? Là-haut, les anciens maîtres mènent une vie d'infortune. Tu leur étais pareil, Cri ton, quand tu errais au bord du Styx, songeant aux musiques du ciel et obligé de renouer toi-même tes chaussures. Ils s'enveloppent de pensées et quelque matelot les bat en leur récla- mant une obole. Mercure, suis-je dans l'erreur? — Tu dis merveilleusement vrai, Androclès, répondit le dieu *. — Mais ces peines d'aristocrates sont près d'être lavées de la face du monde. Les feux sacrés s'éteignent et l'art inutile se meurt. A la vérité, la nature agonise elle aussi. Oh ! cela n'est point de vieillesse. Mais son beau sein est encombré. Jadis, Cri ton, nos mariages étaient réglés par tes souhaits qui dessinaient un monde élégant comme ton esprit. Jamais les serviteurs ne poussaient la fécondité au delà des vœux de l'Etat. Chaque pays portait le nombre d'habitants qu'il pouvait nourrir, vêtir et honorer. Cette modération a bien cessé d'être en usage ! 31 . « Car, devenues maîtresses d'elles, les femmes ont souri à tous, ouvert à tous l'urne féconde que tu réservais aux meilleurs. Encore si le désir eût seul régné sur leurs caprices! Le Désir les eût faites assurément plus difficiles ; car un éphèbe désirable étonne Jupiter. Mais ceux qui délivraient les âmes les compliquaient aussi. Ils déchaînaient dans l'univers un second désir tout contraire, qui, au lieu d'exalter vers les types de la Beauté, incline aux choses laides, mutilées et humiliées. Cette pitié * V. p. 169, noteB. IbO LE CHEMIN DE PARADIS dénaturée a dégradé l'Amour. Il s'est nommé la Charité ; chacun s'est cru digne de lui. Les sots, les faibles, les infirmes ont reçu sa rosée. De nuit en nuit, s'est étendue la semence de ce fléau. Elle conquiert la terre. Elle remplit les solitudes. En quelque contrée que ce soit, on ne peut marcher un seul jour sans rencontrer cet être au visage flétri, au geste médiocre, mû du simple désir de prolonger sa vie honteuse; il parle, ô Griton : c'est un homme. Mais voudrais-tu lui ressembler ? — Il faut avouer, dit Mercure, que la peinture est vraie. Et les choses sont bien comme l'esclave les devine. — Je ne devine point. Mercure, mais je rai- sonne. Mais, toi, Griton, je te supplie. Dis, ne remontons point vers les déclassés faméliques. Ne nous noyons pas dans la foule. Ici, nous adhérons à toi comme les vallons aux montagnes. Le plus humble de nous n'est point étranger à l'éclat de ta chevelure dorée, de ta taille divine : il soutient l'une et tresse l'autre. Nous sommes membres d'un beau corps que tu excelles à conduire, étant sa tête et sa pensée. Il nous semble, à certaines heures, qu'un dieu nous exhale de toi. 32. Tous les serviteurs applaudirent. Griton, indécis, soupirait. — Androclès a raison, dit Mercure. Et, tranchant le débat, il prit son vol avec la coupe où personne n'avait touché. DISCOURS A LA LOUANGE DE LA DOUBLE VERTU DE LA MER PiNDARE. L'amour est d'autant plus ardent que la connaissance est plus cer- taine. Léonard de Vinci. La mar bello piano esmougudo Dôu paradis es l'avengudo. Mistral. A FRÉDÉRIC MISTRAL 1 , Au cap Incomparable où, sans nous être /\ aimés, nous nous sommes compris et, sans avoir osé descendre jusqu'à l'aversion déclarée, nous avons reconnu les différences de nos cœurs, je suis revenu seul pour songer à vous, mon amie. Peut-être vous en souvient-il, et les escadres cou- ronnées de musiques et de lumières vivent-elles encore sur l'onde mag'nifique et paisible de vos pen- sées comme elles allaient, cette nviit, au balance- 152 LE CHEMIN DE PARADIS ment de la mer. La chevelure des pins noirs déployée au septentrion découvrait dans le ciel la course des étoiles. 11 venait des odeurs de tubéreuses et de lys, et vos narines palpitaient, vos beaux yeux se voilaient de la volupté des parfums. Mais votre voix, mêlée au gémissement de la mer, nommait les êtres merveilleux qui, en nombres divins, oppres- saient nos mémoires et agitaient nos cœurs. Les mots que vous disiez, avec leur mélodie de com- passion inoubliable, classaient, être par être, la noblesse de l'univers. 2. Du moindre brin d'herbe odorant aux planètes les plus lointaines, vous n'oubliâtes rien qui eût un degré de beauté. Le vieux Pan qui riait autre- fois sur ces promontoires vous assistait sans doute de sa flûte et de son esprit. Plus belle que Corinne, égale aux Muses elles-mêmes quand elles dé- plombaient leur cadence savante sur les collines de l'éther, vous conduisiez toute pensée à la secrète idée du monde, qui est l'avènement de la pure sagesse dans la grâce et la passion. 3. J'écoutais ces discours que vous répandiez en me félicitant qu'il m'eût été donné de m' élever ainsi avec l'aide de votre main : lorsque soudaine- ment je sentis cet appui céleste me faillir. Votre main se glaça, vos lèvres se turent. Je vis sur votre front, car en ces jours s'y inscrivaient les signes éclatants du courant de ses rêveries, je vis se des- siner je ne sais quelle peur étrange de ce qui gon- flait votre sein. 4. Puis, d'une voix brisée et qui se hasardait comme en tremblant hors des espaces du silence, LA DOUBLE VERTU DE LA MER 153 vous gémîtes, ô mon amie, d'une calamité dont votre âme était menacée. Car, hélas ! pensiez-vous, une âme n'est point faite pour étreindre de si extrêmes variétés de conceptions : ou elle se fon- dra au torrent lumineux de ses intelligences, 5. A force d'appeler et de recevoir tout le flux du vaste univers embrassé, comment l'âme éper- due se retrouvera-t-elle ? Devenue la pareille de tant de formes et de parfums qui occupent les immensités mesurables (ainsi, n'est-il pas vrai, se développait votre effroi) cette petite âme sera comme un atome imperceptible, étrangère à son propre sein. Et sans doute elle flottera, l'infortunée ! d'un bout à l'autre de ce monde, dans une recherche inutile où, n'étant presque plus, elle oubliera éga- lement de vivre et de sentir, de fructifier et d'ai- mer. Oui, oui, soupiriez- vous, ne sera-t-elle ainsi devenue tout à fait indigne et incapable de l'amour, tant l'excès prodigieux, l'abondance touffue des figui'es extérieures l'auront, par avance, appauvrie de sa sève et de sa vertu? 6. Ainsi vous vous plaigniez : peut-être afin que je vous aide à vous tirer de la périlleuse sagesse, vous me redisiez tristement le thème préféré de quelque vain sophiste de vos instituteurs : — Hé ! que m'aura servi d'égaler tout cet uni- vers, si je vais y perdre mon âme ? Il 7. — Ame, vous répondis-je (car il n'est pas de nom plus doux ni qui en ce temps-là allât mieux à votre beauté), comment des biens si précieux seraient-ils jamais égarés ? Et je montrais, non loin, par-dessus les terres voilées de la colonnade des pins, les milliers d'étin- celles qui blanchissaient la mer. 8. — Ma sœur, repris-je, regardez ce champ qui porte et qui rayonne une si égale clarté. Je voudrais fixer les yeux de votre corps avec ceux de votre pensée. Je voudrais promener les uns et les autres en tout sens à travers la plaine fluide et encor leur faire traverser cette molle cuirasse d'écaillés scin- tillantes pour qu'ils n'ignorent plus le fond de l'abîme essentiel. 9. « Ce qui les touchera d'abord en cette mer sera l'exactitude à rendre la face des cieux. Il n'est pas une goutte de son eau balancée qui ne mire le firmament. Avec quelle patience sont reçus les moindres rayons et de quelle fidélité ils sont réfléchis dans la nuit, vous l'admirerez avec moi. La vertu de soumission qui se prescrit aux sages n'est littéralement exercée que dans ce liquide miroir. Tout à l'heure vos yeux n'étaient pas plus LA DOIBLE VERTU DE LA MER i55 dociles à la beauté des choses, votre contemplation n'offrait pas aux Idées un cristal plus lisse et plus pur. La ligure du ciel y est restituée, sphère par sphère, étoile même par étoile, et la nappe cendrée qui descend avec elle, faite du demi-jour de tant de lilets qui se croisent, se retrouve de même en demi- lumière argentée au creux et à la cime de chacun de ces petits flots. 10. « Mais, que le jour s'allume, vous verrez tout cela luire subitement au premier éclair du flambeau. La mer alors se peint jusque des teintes ({ui se jouent sur les ondes vides de l'air. C'est dire de quel cœur elle redit d'abord le fantôme léger des hautes falaises de pourpre ou si quelque olivier s'incline sur elle en vibrant. 11 ne lui faut plus rien que les incendies du soleil : inquiète, elle bouil- lonne tant que ses feux divins se dérobent sous l'horizon. Mais, à cette chaleur invisible qui les précède, elle s'aplanit toutefois. Puis le premier rayon, encore que dardé obliquement, lui tire un gémissement de pitié. Non qu'elle veuille fuir ce terrible soleil de la vérité renaissante en de honteux limons ni sous l'abri d'un antre obscur : notre nymphe héroïque ne tente même pas de se mettre à couvert de celui qui brûle le ciel. Elle l'affronte nue et, telle jusqu'au soir, pareille à une athlète de la connaissance obstinée, laisse les flèches d'or cri- bler son corps luisant, et elle leur répond par mille reflets : c'est le soir glacial, c'est furtive et froide la nuit qui lui arrachent des nuées; jamais elle n'en forme de son propre désir. Les flammes de la roue où siège son archer rayonnant et persécuteur ne 156 LE CHEMIN DE PARADIS font que l'embraser d'une intelligence plus vive et redoubler son vœu d'amasser plus d'objet et de saisir plus d'être dans sa vaste prunelle animée du perpétuel mouvement. 1 1 , « Cet œil azuré de la mer, qui me faisait vous voir bien avant que je vous connusse, ne demande rien au delà. La lumière, sève du monde, âme essen- tielle, lui suffît. Car le bel élément qui rit, bondit, flotte sur elle avec tant d'abondance et de rapidité, c'est la forme aérienne et céleste de toutes choses. D'où je vous déduirai que sa quotidienne illumina- tion de midi nous signifie certainement l'heure d'omniscience et de rêve complet où se gonfle la claire volonté de la Mer. III 12. « Nulle part toutefois celle qui nous sur- passe pour le zèle à grandir dans le mode con- templatif, ne témoigne de la triste infécondité dont vous ont menacée de mauvais conseillers. Bien au contraire, en elle bouillent les réserves de l'universelle énergie. Que si quelques poètes n'y ont vu qu'une solitude et l'ont appelée Celle qui n'a point de moisson ou Celle dont les champs ne sont point dorés de vendanges, ils sommeillaient sans doute, parlant sans réfléchir, à moins qu'ils n'entendissent que les froments qu'elle nourrit sont trop lourds au ventre des hommes et ses vignes gonflées d'une veine trop généreuse. Ne les écoutez pas ou pénétrez-les mieux. Ces grands hommes n'eussent jamais laissé leurs citoyens attacher à la mer un culte fidèle ni ne l'eussent nommée, comme ils l'ont fait si fréquemment, une chose divine, s'ils l'eussent crue la stérilité : c'étant une de leurs maximes que, de même qu'il est trop aisé d'exercer une force puissante si l'on n'est qu'une brute aveu- gle à la manière des harpyes et des centaures, il est trop simple aussi de comprendre et de savoir tout si l'on reste soi-même oisif et vide de vertu. « Penchés au bec des proues et abrités de leurs 158 LE CHEMIN DE PARADIS manteaux contre les spectacles du ciel, ces poètes navigateurs n'ont pu manquer de soupçonner ce qui existe sous le flot. Ils savaient quels doux monstres à figures de vierges tentaient en ce bas lieu toutes les formes de la vie et dépensaient en jeux cruels les premières sèves naissantes. C'était pour eux merveille que l'on ne cédât plus souvent au charme riant sous les eaux. 13. « — Que leur chantaient donc ces Sirènes"^ « Si Tibère César, qui posait la même question à ses suppliciés pendant qu'ils criaient sous les verges, m'eût pu interroger pareillement sur ce sujet, je sais quelle réponse m'eût peut-être con- cilié les bonnes grâces de ce prince, car j'ai exa- miné toutes les relations de quiconque entendit ces voix de la mer. Oui, j'en ai rétabli la mystérieuse chanson. « — Nous sommes, disent les Sirènes » eussé-je enseigné à César, « le père et la mère de tout. « L'ancien germe de Pan est sorti de nos profon- « deurs. Cette mer violette est le vase sacré, « revêtu de saphir, tapissé au dedans d'une téné- « breuse émeraude, où les os de ce dieu furent « assemblés un par un. Tout ce qui est rêvé au « plus haut de l'éther est réalisé parmi nous. « Toute action soupire au fond de nos entrailles « avant de vagir au soleil. Car Pan, tout vieux « qu'il est, n'a point achevé ses emprunts à nos « primitifs éléments et il en retire sans cesse les « étendues de sable blond, les amères prairies et « les bancs de roches soudaines. Mais nous lui « versons sans compter ces tempêtes, ces pluies LA DOUBLE VERTU DE LA MER 1^9 « fécondes, ces rosées, humeurs rapides et cha- « grines, âmes du changement et de la nouveauté, « dont il s'inquiéta dès l'enfance, aspirant de nos « seins plissés de rides immortelles les appels du « désir et les vœux de l'enfantement. 14. « Ce qu'eût fait César, je ne sais. Mais com- bien d'hommes voyageurs se sont lassés de leurs rivages, à entendre cette chanson ! Ils ont reconnu que leur vie n'avait été qu'un pâle effet d'une vie plus violente et ils se sont unis à jamais à cette dernière. « Quand s'arrête, en effet, le cri de désir de la Mer ? Chose irritable et sensitive, turbulence eni- vrée des compréhensions du plein ciel, elle figure bien les travaux de la volonté. Nommez-la, mon amie, l'ouvrière que rien ne fatigue ou, s'il est vrai qu'il n'y ait point d'ouvrage accompli sans l'amour, qu'elle nous soit l'amante que nulle fureur n'assouvit. 15. « Les Sirènes n'ont point menti et nous sommes certains qu'autrefois elle occupait tout, mais tout était mêlé en elle. Afin de régir ce désordre, elle prit le parti de se sacrifier et, rédui- sant son lit, creusa dans le milieu du monde un asile profond où se définit sa vertu. Ce qui existe donc hors d'elle est fait de ses largesses : la terre ferme et fixe, le rythme certain des lois nous sont concédés de son sein. C'est elle qui jeta les tendres mamelles des îles cuites ensuite au dur soleil et enchaînées plus tard les unes près des autres par les dons successifs qu elle ne cessa d'ajouter. 16. « Puis, les monstres sortirent avec tumulte de son sein, et un peu plus tard les héros. Nul 160 LE CHEMIN DE PARADIS n'ignore que le dernier de ces races évanouies, ins- truit sur le penchant des collines de Thessalie, naquit deThétys blanchissante. Ce demi-dieu n'ou- bliait pas de venir implorer dans les difficultés la déesse dont il avait hérité le courage et, se lavant les mains sur les grèves salées comme nos prêtres font dans leurs cuves imprégnées de sel, il reve- nait plus ferme et plus vite au combat, couvert de l'armure nouvelle. 17. « Ulysse, lils d'Ithaque, île née de la Mer, succéda ensuite à Achille et, versé d'onde en onde, apprit l'usage du commerce, de la navigation et des autres arts. Quand la divine flèche envoyée de Thétys lui eut donné la paix des dieux, l'écume commençait de charrier d'un flot à l'autre les navires pleins d'hommes aux rivages colonisés. Et maintenant la Mer est toute labourée de la course de ses enfants. Une blanche ceinture de ports florissants reliés par les voiles qui ne cessent de voyager, décore son sein bleu et sombre. Les villes naissent des vaisseaux, les vaisseaux renaissent des villes, et, dans ce lent triomphe séculaire qu'elle conduit ou dans ce va-et-vient de mille triomphes divers, elle n'arrête point de crier la gésine ou de chanter l'amour, et garde le même sourire, car elle se rend le témoignage d'avoir tout ordonné au loi- sir d'une longue et lucide méditation : n'ayant nulle part négligé d'appeler sur son œuvre les beaux feux ennemis de toute déraison, extermina- teurs des chimères, des mensonges difformes et des rêves privés de sens, ayant toujours banni une tromperie ténébreuse et considéré le soleil. LA DOUBLE VERTU DE LA MER 161 18. « Que si l'astre fuyait devant la tempête ou la nuit, plutôt que d'opérer dans une ombre com- plice où la faute et l'erreur se fussent peut-être excusées, le pouvoir diligent de cette Titanide, sœur des Cyclopes inventifs, créa l'art d'amasser tout ce qui survivait de lumière diffuse et de faire jaillir une phosphorescence qui aidât de flambeaux l'éternelle composition. 19. « De cet effort naquit la plus souhaitable mer- veille. Un heureux matin se leva. Des collines de soie tendaient l'horizon de la terre et, d'une soie plus molle, piquée d aigrettes argentées, frémissait la face de Teau. Le jour parut, la Mer l'égaya de mille sourires, les tritons agitant les fourches et les conques firent s'évanouir les dernières laideurs et les hasards mauvais qui rôdent toujours sous le ciel. Des voix de nymphes appelèrent la brise près des lyres qu'elles disposaient sur les flots. Le vent ainsi réglé et les ombres mises en fuite, on vit se présenter la coquille de nacre et l'attelage de colombes immaculées. 20. « Une jeune déesse y couchait de beaux flancs plus lucides que la lumière mais si vastes que, de leur ligne épanouie, s'égalait, s'unissait la terre avec le ciel. D'une tendre beauté qu'un rien pouvait défaire, car tout y était accompli, cette forme voladt sur les légers rouleaux des vagues. Un zéphyre chantait : Voici le meilleur des destins^ et des trombes de feuilles et de fleurs détachées par leur propre désir coururent dans la mer au-devanf de cette immortelle. Mais les couples humains van- taient cette puissante et pensive Vénus marine, la 11 162 LE CHEMIN DE PARADIS couronne et le fruit de tant de pénibles labeurs. 21. « — Elle, s'écriaient- ils, ne craindra point « d'aimer à la face de la lumière quand toutes les « autres Vénus, cherchant honteusement les ombres « de la nuit, ferment les yeux, perdent le sens et « défaillent d'intelligence au moment que la vie « leur sourirait plus belle, et plus magnifique le « jour. 22. « Et la même pensée, redite inversement, faisait naître d'autres cantiques : « — Vous ne serez point froids ni arides comme « Pallas, ô doux yeux anadyomènes. Vous vivrez « et vous brûlerez, liquides flammes blondes qui « nous instruirez de l'éther. Que si toute sagesse « est chose excellente et précieuse, c'est merveille « choisie et divine qu'à ce rayon de la connais- « sance céleste vous mêliez le feu de deux '( cœurs ! » 23. « C'est ainsi, poursuivais-je à vos pieds, mon amie, que fut reçue de la mer amoureuse et savante la parfaite beauté. Vous pénétrez le sens de ces voix accordées. Elles défendent de redouter désormais vos mathématiques lumières. Celles-ci sont en vous comme ce feu blanc sur la mer, et voilà la semence de quelque Aphrodite inconnue qui doit naître entre nous pour si peu que les astres s'y veuillent montrer indulgents. Voyez déjà qu'ils s'ouvrent clairs, vastes et profonds. Tout l'espace en est dévoré. Leurs rayons nous confirment la pre- mière faveur que nous eûmes de la fortune et qui fut de nous être connus ici précisément. Elle pou- vait nous promener comme tant d'autres couples LA D0UI5LK VERTU DE LA MER 101^ dans quelque forêt d'inquiétude, aux berges du fleuve océan où tout est nocturne et troublé ; mais elle nous assit au bord de nos aïeux, le modèle de notre rêve. 24. « Salut, force divine et divine compréhen- sion ! Fais qu'il ne nous soit point d'idée qui n'en- veloppe un amour généreux ni de désir qui n'en- gendre de la lumière. Pensée de flamme, cœur orné des belles fictions de l'esprit, énergie imbibée des intelligences du ciel, nous voulons être tes dis- ciples, azur de la Mer C3^prienne ! 2o. « Mais vous, mon Ame, connaissez toutes vos délices puissantes, ^"os savantes paroles énoncent les pensées qui, sous forme de rêveries, circulèrent en vous et là se dépouillèrent de l'inhu- manité que verrait un œil nu en tout ce qui pense ou qui vit. Vos yeux me font un monde bienveillant comme votre chair et, venue de vous, la Sagesse m'est heureuse et joyeuse à l'égal de l'Amour dont je ne la puis distinguer, puisqu'ils ne forment plus en vous qu'un seul être complet pareil au grand objet illuminé et soupirant qui tient tout le corps de la nuit. » IV 26. Ainsi, sur ce beau Cap où je cherche des souvenirs, nous nous tirions tous deux de la popu- lace de l'Être, et, gag-nant les cimes sacrées, de tels propos volaient si célestement, mon amie, qu'ils saluaient en vous la même volupté qui naquit autre- fois des caresses d'Eros à Psyché votre sœur ou que Thétys tira comme un pâle feu de l'écume : unique joie en qui se tinrent embrassées deux forces jusque-là guerroyantes dans l'univers. Certes, il m'importait peu que telle merveille fût rare, si du moins elle était possible, et je n'en dou- tais plus. 27. La divine soirée ! Vous regardiez les flots et peut-être pleine d'envie. 0, combien la parole luisait dans vos moindres regards ! Vous deveniez semblable à ce rêve que je formai. Rien, d'ailleurs, non pas même le jour fâcheux qui dut, en dépit du vœu des étoiles, succéder à ce soir, ne pourra m'ôter de l'idée que vous ne soyez faite pour réa- liser quelque part le glorieux mystère de l'intel- lection dans l'amour. Mais, à sentir la lumière de vos prunelles, l'assurance m'était venue que la merveille allait se montrer sur-le-champ. 28. Vous vous étiez levée, raffermie et persuadée ; LA DOUBLE VERTU DE LA MER 163 et, comme vous marchiez vers le bois d'oliviers qui couronne le promontoire, cette ambition du ciel, qui couvait dans mon cœur, me donna une joie qui me fit sentir le ciel même. Je vous suivis, croyant que le sentier étroit où vos pas m'enga- geaient allait me conduire à mon terme. 0 mon amie, vous vous tourniez d'un visage si gracieux ! Vos yeux, trop purs, parvenaient au fond de mon âme. Mais ce fut très peu d'heures après ce doux regard, qui répondait à mes discours en les favo- risant mieux que ne Teùt fait aucun mot, que nous fûmes contraints d'admirer et de convenir de com- bien nous étions inégaux à nos espérances. FIN NOTES NOTES DE LA CONSOLATION DE TROPHIME A. C'est Valère Maxime (I, 6) qui nous apprend que, dans la grecque Marseille, les citoyens lassés de vivre devaient soumettre les raisons qu'ils avaient de se faire périr au Sénat de la République, auquel la constitution réservait le droit d'accorder ou de refuser le congé de la vie. B. La biographie de Trophime est sujette à des dis- cussions. Raban Maur, évêque de Mayence, veut que Trophime fût venu de Judée dans les Gaules avec Lazare et Maximin. Saint Adon, de Limoges, de qui le siècle et la patrie sont plus rapprochés de Trophime, fait de lui un gentil qui naquit à Ephèsc. Saint Paul parle dans une Epître, de la maladie d'un Trophime. On chante au Propre de l'Eglise d'Arles : Arelatensi populo Petro jubente apostolo Christi prédicat gratiam, Galcat idololatriam... Ces diversités et bien d'autres, que les récents tra vaux de M. l'abbé Duchéne ont accrues, me donnaient 168 NOTES le champ libre pour la composition du personnage do Trophime. C. Myrto meurt sans pouvoir goûter de consolation pour avoir trop connu la vie et s'être vieillie avant l'heure. Telle est bien la morale du mythe. Mais on en pourrait montrer différentes applications. Le dénoue- ment fait voir en particulier une des raisons pour les- quelles nos pères avaient pris les mots de « mécréant >> et de « libertin » dans une acceptation dédaigneuse. Ils voyaient, en effet, que l'impossibilité de croire n'est sou- vent que le fait d'un esprit fatigué. Beaucoup de nos « sceptiques » ne le sont que par lassitude. Ils n'ont plus d'imagination. Ce scepticisme est si peu intellectuel, qu'il n'aurait pas de quoi former la substance de la plus petite hérésie. Simple phénomène de dégénérescence plus ou moins due à la vieillesse de notre temps. L'âme moderne, si l'on peut user de ces termes, s'y arrête et s'y éteint comme ici Myrto. NOTES DES SERVITEURS A. Je croyais l'idée de ce mythe si purement conforme aux sentiments « socialistes » et « archistes » de notre race qu'on ne la pût nourrir ailleurs. Mais voici, me dit-on, qu'elle est professée en Allemagne par un étrange écrivain de race slave appelé Nietsche. C'est à peine si j'ai feuilleté ce qu'on nous a donné de Niestche. Il me souvient cependant d'avoir noté dans son Cas Wagner, publié en 1888, mais traduit chez nous seulement en 1893, de curieuses rencontres sur la philosophie de l'art avec les thèses esthétiques qu'il m'est arrivé à moi-même de soutenir en 1891 au NOTES 169 moment de la fondation de l'Ecole romane, d'accord avec mes amis MM. Jean Moréas, Raymond de la Tailhède, Ernest Raynaud et Maurice du Plessys. J'avais écrit Les Serviteurs à l'automne de 1891 ; et ils parurent dans la Revue Bleue du 30 avril suivant. — Esl-il possible, me dit-on, que vous ne connaissiez pas j\ietsche ! — Mais c'était la première fois que j'enten- dais ce nom. Ce Nietsche est un Sarmate ingénieux, élo- quent et assez subtil. Quoique d'esprit bizarre, il n'a pu lire sans profit notre Platon. Cependant l'effroyable désordre de sa pensée finit par le conduire à un anar- chisme orgueilleux. Sa naissance l'y destinait. Fidèle à cette barbarie, il est même devenu fou. J'ai tenté, au contraire, les triomphes de la raison. S'il me fallait invoquer ici d'autres modèles que ceux que j'ai reçus de mes maîtres français ou grecs et latins, je me référerais à ces lignes si belles de l'auteur du Colloque entre Monos et Una : « En dépit de la voix haute et salutaire des lois de gradation qui pénètrent si vivement toutes choses sur la terre et dans le ciel, des efforts insensés furent faits pour établir une démocratie universelle... » B. La premièi'e fois que ce conte fut imprimé, il por- tait, après ces mots « Tu dis merveilleusement vrai, Androclès, répondit le dieu » (p. 149, 9* ligne), la note suivante : « Ici, le Psychagogue manque de bonne foi et le dieu des voleurs se montre aussi le dieu des sophistes. Mercure aurait dû ajouter (car le bon Androclès n'en pouvait rien prévoir) que la besogne des esclaves fut, durant plus de mille années, accomplie grâce à la ser- vitude volontaire des ordres religieux aidés par la chevalerie, par des confréries d'ouvriers et d'artistes habilement organisées pour la prospérité de tous. L'har- monie de cet univers ne courut vraiment de danger 170 NOTES que depuis deux ou trois cents ans. » [Revue Bleue du 30 avril 1892.] C. Le lecteur qui voudra connaître les explications publiées sur ce conte, dont le sens et les intentions avaient été défigurés pour les besoins d'une polémique dirigée contre son auteur, les trouvera aux pages 75 et suivantes de son livre L'Action Française et la Reli- gion Catholique. POSTFACE REFLEXIONS SUR UN PREMIER LIVRE 1895-1920 Des amis vigilants m'en ont averti, l'heure avance. Sans ralentir encore, la vie donne son fruit. Voici venir les jours d'automne où, pour cueillir toutes les grappes, il est sage de les compter. Que valent dans ce compte les écrits de jeunesse ? Quel départ raisonnable faire entre ces premiers germes? Si beaucoup avortaient, lesquels ont couru à la vie ? Une mode d'il y a trente ans voulait que l'on contât des histoires philosophiques. Les « mythes », traduisez les fables, les « mythes » et les « fabliaux » de mon Chemix de Paradis avaient suivi la mode : ils s'étaient appliqués, suivant l'expression d'un de nos aînés les plus fols, à « inscrire un dogme dans un symbole ». Ce n'était pas plus bête qu'autre chose, un peu chinois peut-être. Mais, en fait de dogmes, lequel ? Le symbole de quoi ? On ne nous l'avait guère dit. Nous étions peu nombreux à nous en soucier. L'intérêt de ce petit livre est d'avoir voulu choisir entre les idées. Cela ne se vit pas nettement. Cela ne se voit plus. Nous allons voir d'où vint le mal et par la faute de quelles graves erreurs. Mais, si importants que soient 172 POSTFACE les défauts de forme et de fond, je n'empêcherai pas certains jeunes esprits d'en être curieux. A travers ce bouquin devenu rarissime sans avoir disparu des biblio- thèques, ils n'ont pas tort de rechercher quelque point de départ de mon pèlerinage, ils ont même chance d'y découvrir une trace du frémissement essentiel devant les énigmes humaines ; mais ces jeunes archéologues n'auront pas moins raison de se méfier ou de s'étonner, et de dire : est-il permis de tant changer ! Changer c'est vivre, oui. Mais, si ces trois cents pages roulent à flots l'outrance et la confusion juvénile, cepen- dant je ne puis refuser de leur rire avec quelque amitié. Je ne me défends pas contre l'intérêt de ces tâtonnements et de ces épreuves. Cela comporte un peu de honte, mais d'embarras aucun. Car enfin l'ancien trouble aboutit à découvrir une direction. Après vingt-cinq ans, démêlons ce qui fut viable ou ce qui le paraît. Du point de vue immédiat des premiers rapports de l'auteur avec son public, l'affaire est simple. Rien. La barque fit naufrage au port. Et son constructeur ne peut pas s'en plaindre, l'ayant accompagnée d'une avare bénédiction : si douce que parût l'odeur du papier neuf et de l'encre fraîche sous le glacis d'or vert de la couverture le jour qu'il feuilleta son premier exemplaire, il s'en souvient, les épigraphes seules l'ont contenté. De ces inscriptions liminaires l'une, la plus belle et très belle, était signée d'un écrivain vivant et qui vivra POSTFACE 173 toujours : c'est le merveilleux poème dédicatoire de M.Anatole France, don mémorable du génie et de la bonté. Le poète divin des Cerfs, de la Prise de voile et de Leiiconoé n'avait pu se tromper sur la faiblesse de mon coup d'essai, mais n'avait pas été insensible non plus à ce qui traînait par tout le volume d'amour, de piété et de grâces rendues aux idées mères et nourri- cières des choses : la Beauté sainte, L'Harmonie et le chœur des Lois... — Eh ! quoi, des vers de lui ! Exprès pour vous ! Ces vers ! Ainsi se récria Jules Lemaître quand je lui portai le volume. A la surprise s'ajoutait un demi reproche fort juste que je démêlai des caresses de la voix d'or. Ces beaux vers ont été beaucoup cités depuis. Mais pendant fort longtemps mon livre avait pesé sur eux comme une lame de tombeau. Au bout d'un quart de siècle, M. Calmann-Lévy, « éditeur héroïque », croyait bien avoir dans sa cave quelque trois ou quatre cents invendus. Vérification faite, il en restait une vingtaine. L'écoulement avait été si lent que personne n'y avait pris garde. M. Anatole France n'était pas mon seul répondant. J'en atteste tous les auteurs passés et présents des sen- tences nombreuses placées en manchette de mes pro- pos. Elles me consolaient de tous les faux pas que m'avaient révélés le feu cru et direct, l'épreuve décisive de la publication. Les moins fortes de ces références sublimes continuaient à m'apparaître justes et propres. J'en admirais de doctes et subtiles, empruntées d'écri- vains aussi peu connus qu'Homère ou Platon. Toutes 174 POSTFACE faisaient entendre plus qu'elles ne disaient. Quel plaisir pour l'auteur de la collection ! Il se piquait aussi d'avoir inventé un procédé de con- frontation qu'il estimait capable de réveiller un mort. La Bruyère lui proposant son précieux axiome du « point de perfection dans les arts » comme « de bonté et de maturité dans la nature », mon jeune homme le com- plétait par les mots suivants qu'il avait tirés de l'His- toire auguste : quem quo anno Sybaritae reppererunt, et perierunt, « la même année qu'ils le trouvèrent », ce bonheur! « les Sybarites ont péri ». Faisons bonne mesure, avouons que pour éclairer une parabole de la félicité limitée et de cet appel naturel que la béatitude du mortel adresse à la Mort, le jeu de la double devise réalisait le rêve, et le rêve instructif. De même, pour mettre face à face la sagesse païenne et l'espoir du chré- tien, un autre composé d'antique et de moderne avait été inscrit avec jubilation en tête de La Bonne Mort : « les morts soudaines, suprême félicité de la vie [Pline l'ancien) » ; « de la subite mort, de la mort imprévue, délivrez-nous Seigneur [Litanies des Saints) ». Par sa couleur et sa cadence, le texte latin des deux phrases semble d'ailleurs verser d'assez bonnes ténèbres : « Mortes repentime, suninia vitas félicitas. A subitanea et improvisa morte, libéra nos, Domine... » Mais que dire de leur rencontre ? L'arc électrique dans la nuit. Je me plaisais du moins à me le figurer. Peut-être que les sermonnaires avaient déjà trouvé des effets de ce genre, mais les fabricants de contes phi- losophiques ? La réponse, incertaine, ne laissait pas de rendre l'auteur assez faraud. C'est pourquoi son rappro- chement de maximes hétérogènes et concordantes lui causait une joie supérieure encore quand il l'utilisait pour associer Tacite à Barrés et pour opposer à l'impa- tiente anarchie révolutionnaire le juste sentiment des POSTFACE 175 ordres sociaux qui furent cultivés dans la cité antique et la naissante chrétienté. «Les chefs combattent pour la victoire, les soldats pour les chefs » avait, dit Tacite dans sa Germanie idéale. Si la vie politique exige ordre, autorité, élite, choix, hiérarchie, que dire de la vie du cœur ! Barrés avait donc apporté la réplique rêvée pour notre jeune France de 1890 quand il avait écrit : « C'est « de manquer d'énergie et de ne savoir où s'intéresser « que souffre le jeune homme moderne ». Les deux sen- tences sont très bonnes à comparer telles quelles : elles étaient meilleures encore au fronton de mes Serviteurs. Dès lors, que m'importait cet amer désenchantement exhalé par bouffées d'à peu près tout le reste de la bro- chure : ce qui restait de militant, de polémique et de gnomique à mon petit recueil d'apologues intellectuels et moraux pouvait toujours se réclamer d'autorités solides, d'interprétations judicieuses, de bons textes et de beaux noms ; je n'avais pas humilié la vérité, je ne l'avais pas compromise. Est-ce cette vertu qui, d'année en année, Unit par attirer un certain nombre de lecteurs et de visiteurs ? Ils étaient venus un par un. De ces curieux amis, je pourrais dire que je les connais à peu près tous de visage ou de nom, mais je n'omettrai pas de nommer parmi eux ce Lorrain magnifique, Pierre Villard, tombé en volontaire à l'ennemi et qui m'a laissé la moitié de sa fortune pour continuer à servir son pays et ses idées comme il le voulait. Lui et d'autres ont cru trouver sur mon Chemin quelque chose qui ne leur semblait point 176 POSTFACE exister ailleurs. Quoi ? C est ce que j'aurais vu fort mai en ces temps lointains. Ce qui m'était plutôt sensible, c'était le nombre et la qualité des réminiscences qui, d'un bout à l'autre du livre, le gonflaient et le faisaient vivre. Prises de meil- leurs maîtres, élues avec l'enthousiasme impétueux des premières lectures, j'en ressens toujours la fierté. Les écrivains qui mettent leur amour-propre à différer plus qu'à ressembler auront peine à s'en rendre compte ; la commune fureur du quant à soi reste si vive qu'ils m'en feront des quolibets : cependant, quoi qu'ils puissent dire, un esprit jeune mais sincère est plus flatté qu'hu- milié de retrouver au cours de son chant nouveau-né le son délicieux de la voix de ses maîtres ou de ces aînés adorés qui l'ont introduit et conduit. Je me savais un gré profond d'avoir subi avec tant d'allégresse l'accent de la belle Thaïs alors dans sa fleur, plus fraîche encore qu'aujourd'hui, telle que les contemporains seuls en peuvent parler. Puis, au même degré, les cadences de la nouvelle Bérénice, la fiévreuse, celle d'Aigues-Mortes et d'Arles, écho perpétué du monologue que nous savions par cœur, d'après les u Héroïsmes superflus » des très anciennes Taches d' encre : « Toujours triste. Amaryllis... » France et Barrés, Barrés et France, avait-on mieux? Avec notre Graius homo. r Athénien, Jionneur des Gaules, Moréas, qui rallumait sur notre sol les beaux feux d'une Poétique inspirée, que vouloir de meilleur que Barrés et que France ? Dans l'excellent livre qu'il a écrit sur mon œuvre et sur mes idées *, M. Achille Segard a fort bien vu que 1. Charles Maurras et les idées royalistes. POSTFACE 177 l'influence de Barrés est plus apparente sur le second de mes volumes, Anthinea. Me croira-t-il si je l'assure qu'elle est pourtant beaucoup plus forte sur le premier, qu'elle marque à fond ? Sans 1 action barrésienne Le Chemin de Paradis n'eût pas existé, car, après nous avoir tous dégoûtés et délivrés du goncourisme ou du zolisme, Barrés seul pouvait nous conduire à cet espace découvert où chacun devint ce qu'il put. Je distingue d'ailleurs assez bien maintenant quelle gageure il y avait à vivre k la croisée de deux arts aussi dissemblables. Mais les deux artistes étaient amis. Le plus jeune avait écrit sur le plus ancien. Tous deux relevaient et sauvaient le pays pensant de l'abjection ou de la pauvreté des écoles régnantes. Contre cette litté- rature d illettrés, tous deux faisaient aimer le génie sou- verain de la langue et de l'art ; ils honoraient les sym- boles et les idées, sentaient et discernaient la qualité des âmes. Le nom que l'un s'était choisi lui donnait pour marraine la patrie elle-même. L'autre, en pleine action, la servait. Cependant celui-ci, âme presque sans frein, altière figure de prince, valait précisément par des traits singuliers qui ne pouvaient être qu'à lui : vic- time de tant de contrefaçons et de pastiches, quelques- uns élevés à la dignité de poncif, il aurait dû décourager jusqu'au genre d'imitation auquel un Pascal et un Saint- Simon peuvent être exposés. Grand écrivain d'humeur, artiste d'amour et de haine, ce profond moraliste français ne disait rien de l'âme qu'il n'eût reconnu par l'épreuve, directement. En lui et en lui seul, il aura pro- cédé à la découverte du monde, de la nature humaine, des lois impersonnelles qui mènent ceci et cela. Rien donc n'est plus précieux que la haute matière dont ses livres sont faits. Mais c'est de la communauté humaine et du plan géné- ral des images du monde que l'auteur de Thaïs aura tiré 12 178 POSTFACE le goût, le charme, la mesure et les puissances de son art. La tradition plastique anime l'œuvre entière de M. Anatole France, elle y court et circule comme une belle onde reçue et transformée pour la passer à d'autres, apport toujours mouvant, dépôt fertilisant de trente siècles révolus, qui, au delà du nôtre, répandra le même bienfait. Le discours d'Anatole France est comparable à l'ani- mal supérieur dont la forme conte l'histoire. Cette phrase ferme et auguste peut résumer notre ascendance littéraire. Nourrie d'Amyot, de Montaigne, elle dérive en ligne plus droite encore de l'ample période sur laquelle l'ancien Balzac emporta les semences des deux antiquités, et je n'oublierai pas dans ses pures généra- trices les belles traductions delà grande époque, Perrot d'Ablancourt, Madame Dacier. C'est alors qu'une phrase française est enfin née : il serait peu discret d'énumérer ceux qui portèrent à la perfection cet organe de la durée et des progrès de notre prose ; de Bossuet jusqu'à Voltaire, mieux vaudra éviter la revue de tous ces beaux noms. Mais le point délicat et l'heure critique apparaissent quand l'enflure et l'empâtement ont gâté jusqu'à l'héritage de Chateau- briand que ne relèvent ni Sainte-Beuve, avec sa limpi- dité et son naturel, ni même Ernest Renan, avec sa science et tout son génie : trop heureux de ce qu'ils sauvèrent ! Après eux, grâce à eux du reste, un Anatole France a pu retrouver l'armature aérienne et la douce vigueur de l'antique langage, ce bon style nombreux, ce bel ordre vivant, que l'auteur des Origines du Christia- nisme avait laissé lui-même dissiper ou fléchir. Entouré d'écrivains dont Verlaine disait : « du bois ! du bois ! du bois ! » et de tels autres dont le même eût pu dire : « fumée! fumée! fumée ! », M. Anatole Fi'ance a res- tauré dans la Parole l'honneur du composé humain, POSTFACE 179 chair et esprit, fluidité et fermeté, chant subtil et docte semence, tel que l'eussent compris les écrivains de temps meilleurs. Bien qu'il y ait beaucoup à dire sur tant d'aci- dité morale et d'amertume métaphysique associé aux justes pompes de la raison, et néanmoins sans croire que les sérénités de l'âme se confondent avec la brutale satisfaction [Elles savent quel goût ont l'amour et la mort) je ne veux pas traiter à présent des idées, je ne loue qu'une langue, cette chose sacrée aussi. La phrase inerte de Flaubert, dans sa grossière perfection statique, et le flux languissant des frères Goncourt avaient menacé d'appauvrir et de glacer tout : M. Anatole France appa- rut le gardien, le rénovateur et le prêtre de ce « parler aux douceurs souveraines » que les trois quarts du siècle avaient outragé. Maître léger, profond et pur en qui tout s'harmonise pour s'émouvoir dans la mesure et entr'ouvrir de nouveaux développements à la vie ! S'il subsiste, comme on l'a cru, quelques reflets de lui sur mon vieux petit livre, qu'ils en soient le durable hon- neur ! Je ne connais aucun plaisir plus délicat que de les rechercher ou de croire que je les trouve, en me demandant : y sont-ils ? III Mais on ne puise pas le reflet d'une belle chose au miroir de l'eau qui s'enfuit. Il nous reste à examiner comment deux ou trois idées solides, deux ou trois 180 POSTFACE points de départ sérieux qu'on eût dégagés de mon livre, n'ont pu être saisis que trop lentement, et si mal ! Que les parties un peu originales fussent faibles, ainsi le voulait la nature. Que des réflexions d'un sens assez mûr fussent trahies par quelque chose de violent et de forcené comme la jeunesse, mon âge n'y fut pas pour rien. Qu'après avoir écrit le conte du Jour des Grâces en sévère interprète de Némésis, j'eusse incliné successivement à l'outrance des Sybarites et à celle des Stoïciens, n'était-ce pas une convenance de plus ? Tout cela n'eût causé que demi-malheur si je ne sais quel goût informe, mal éclairé, ou dépravé par une volonté trop tendue, n'avait produit de grosses fautes assez peu pardonnables chez un écrivain de près de trente ans. Le fort de sa disgrâce ne venait que de lui. Certains modèles avaient été suivis à contre-temps, d'autres à contre-sens. Pour n'en citer qu'un et fort beau, la prose de Boccace découverte et comprise avec le même enthou- siasme et la même passion que la poésie de Dante m'avait entraîné à négliger des progrès incorporés depuis longtemps aux Lettres françaises. Je m'étais ima- giné qu'il y aurait un avantage à reprendre et à soutenir dans un récit quelconque cette rondeur cicéronienne qui égaie le prologue du Décameron. Mais surtout après La Fontaine le grand charme de nos conteurs tient à leur ton de causerie souple et vive. Ils l'ont adopté, ils l'im- posent, rien de plus vain que l'idée fixe de timbrer une narration de l'accent oratoire à perpétuité. Cela con- damnait l'entreprise, l'échec fut justice et bonheur. Pareillement, la magie des musiques de la Divine Comédie m'avait troublé le jugement au point de m'em- porter à doubler et tripler mes difficultés de lecture. J'avais cru beau et rare d'introduire un sous-entendu incessant comme une broderie continue de mystères qui fit ressembler chaque page à un composé de rébus. POSTFACE 181 L'effet naturel du système devait aller contre l'objet. En chargeant le lecteur de mille soucis, en l'obsédant du sens caché et sous-jacent, on lui ôtait jusqu'au moyen d'avoir la moindre idée à lui. Et comme, suivant le modèle des vieilles fresques, j'avais pris grand soin de cerner idées et actions d'un trait uniforme, ce dessin dur et plat formait un contraste criant avec la provo- cation perpétuelle à la réflexion et au rêve. Le lecteur étant mis en cage, on lui disait : évadez-vous ! Il n'y avait pas de public pour cette gageure, notre Hercule gaulois ne l'eût pas soutenue malgré les chaînons d'or qui sortent de sa bouche et traînent le peuple après lui. La curiosité se trouvait d'autant plus meurtrie et lassée qu'elle se voyait refuser les mesures du rythme et les autres prestiges de la poésie. Privé de ce renfort, l'ensemble ne pouvait donner qu'une confuse impres- sion de masse sonore et, quand le lecteur en venait à ces nœuds délicats sur lesquels l'attention se fût ras- semblée avec fruit, elle était épuisée, ayant été dissipée tout entière au profit de riens. Jamais ne furent mieux châtiées, on le voit, l'indulgence à soi-même, la dureté à son lecteur. C'est que jamais, non plus, le souverain pré- cepte de l'agrément dulcia sunto ! qui fait la politesse de l'art n'avait été méconnu avec une outrance d'effron- terie plus naïve. On n'est pas tout ensemble le solitaire et le harangueur, l'ermite et le citoyen. Il faut choisir, c'est ce qu'on avait oublié. Le passant dont on ne s'était pas occupé se vengea comme il sait le faire, en conti- nuant à passer. 482 POSTFACE IV Des morceaux restent bons, à ce que l'on prétend. C'est pourquoi je m'étais tout d'abord demandé s'il serait impossible de tirer de ceci comme un florilège acceptable de feuilles épargnées. J'ai réalisé quelque chose d'autre. Après m'être relu le crayon à la main, en rêvant de faire tomber l'incongru et le saugrenu, l'im- pudent et surtout le vain, le volume garde son poids. Oui, la sagesse aurait été de pouvoir lui donner abso- lument l'aspect d'une de ces ruines artificielles que l'on mettait dans les jardins : vieil Hubert Robert d'apparat, où quelque lierre officieux recouvrirait d'une feuille luxuriante les blessures et les coupures, ces parties masquées ou tombées servant à embellir et à ennoblir ce qui reste. Mais, par une contradiction assez raison- nable, les trop rares endroits où j'ai suivi ce plan me font désirer que le trompe-l'œil n'égare personne. Déçu par l'amitié ou par la bienveillance de sa génération, un adolescent d'aujourd'hui peut avoir plaisir à consi- dérer les débris qui jonchent la place où courut le conte bizarre que j'avais appelé Les Deux Testaments de Sim- plice : peut-être en sera-t-il induit à se figurer que la chose intacte vaut un regret. Qu'il se console et se rassure, ce n'était rien ; la pauvre donnée primitive mérite à peine les miséricordes muettes de l'oubli. Qu'elles soient concédées pour l'amour de l'image vive ou des paroles bien scandées que je n'ai pas le cœur de laisser périr tout à fait ! Le nombre, l'équilibre, la composition du volume étant ainsi sabrés, la perte est médiocre si l'auteur l'a pu délivrer d'une multitude d'alFectations grimaçantes. POSTFACE 183 Elles peuplaient l'ouvrage, les voilà peut-être dehors ; mais leur exil ne suffît pas pour y rétablir ce qui manque, ce que l'auteur jadis a exclu violemment sans vouloir se mettre en peine de calomnies qu'il imprimait toutes vives contre lui-même. On a vu plus haut dans ma vieille et antique Préface de mai 1894 les cris de guerre répétés, préludant à ceux du récent Belpltégor, contre l'excès de la sentimentalité dans les arts, l'abaissement de l'intelligence virile et l'exaltation méthodique du démon féminin qui est le plus capable de nous efféminer. C'était déjà de quoi se faire lancer bien des généralités agressives : — Mécanisme, alors ? Rationalisme et intellectua- lisme tout secs... ? Systématique et scythique carnage des douceurs du mystère et des charmes du sentiment ? Cependant, non. Dès la première heure, au seuil du livre, mon lecteur du Miracle des Muses était adjuré de faire leur part aux fécondes forces de l'ombre : le plus grand artiste du monde s'y voyait condamné à la dégra- dation et à la mort pour avoir méconnu leur bienfait certain. — Oui, mais, cela, c'était l'enseignement. C'était la doctrine. Au-dessous, à côté, il y avait l'ouvrage, avec son caractère de rudesse et d'aridité. Il y avait l'au- teur, pas rassurant non plus à rencontrer au coin d'un bois. Il y avait ce ton, ce tour, cet accent de dures maximes qui semblaient donner la mesure et la circonférence de la Cité intime, arrêtées de la pointe du soc liturgique et déterminant, pour toujours, soit les créances de la mort soit les droits à la vie. Ni en deçà, ni au-delà ! L'auteur avait tout l'air de vouloir mutiler son monde afin de l'exprimer. Sa profonde amitié ou son amour ardent de la perfection brillante des choses ne pouvait qu'aggraver son cas. La perfection de quoi !' C'est une question éter- nelle : perfection de chat ou de chien vaudra-t-elle l'im- perfection de ce visage humain touché des grâces de la vie ? 184 POSTFACE Il y a du vrai dans la diatribe : quand notre auteur énuraérait ce qu'il déclarait beau dans l'être ou plausible dans l'univers, il fallait bien sentir que ses thèmes élus se distribuaient en deux groupes, et pas un de plus: ici, les choses ; là, les idées. D'un côté sévissait la fureur d'une sensualité toute nue, de l'autre les calculs de l'es- prit déchaîné. Dans l'entredeux béant, de toute évidence, manquaient le profond, le sacré, et le délicat des plaisirs et des affres du sentiment. — Alors, lui disait-on, où est le domaine de l'homme, et qu'aviez-vous fait de son âme ? A travers ces interminables chapitres pareillement vautrés dans la philosophie ou dans la volupté, personne trouvait-il quelque lieu de repos où régnât le cœur ? Nouvel aspect sans doute de cette vengeance des Muses... Fi, le monstre ! écrivirent un peu plus tard de profonds censeurs huguenots. Ce lot de reproches affecte de si fortes apparences de vérité que le pauvre auteur a fini par s'en apercevoir non sans un vif accès du rire intérieur qu'on ne réprime pas. Il lui suffît en effet de se souvenir et de comparer quelques dates. L'heure même où il martelait la prose du Chemin se trouve avoir été la même à laquelle il scan- dait les petits vers transis de cette Psyché pour laquelle le mot de bêlement n'est pas excessif : Psyc/ié, vous êtes ma souffrance... Chère Psyché, i>os yeux qui tremblent... ^ Ces bergeries un peu trop tendres et les rudesses de Criton portent le même millésime. Cette idylle rimée 1. Pour Psyché imprimé à 50 exemplaires chez Champion, en 1912 ; réimprimé chez Bernouard en 1920; paru à la Revue Heb- domadaire de 1891 et 1893. POSTFACE 185 aura été la sœur jumelle des petits contes qui affectent un goût si féroce et si dur. Une coïncidence qui laverait l'auteur n'explique pour- tant pas le livre. Et même elle remplace une difficulté par une autre. Comment deux arts qui auraient pu se compléter et se polir, n'ont-ils donc pas joué ensemble et concordé ? Mais ceci est une autre affaire, je m'en suis avisé depuis. Ceci tient en effet à l'idée fausse et, à distance, assez plaisante que je m'étais formée de la prose et du vers. La prose, par son accent net, me paraissait naturelle- ment préposée à dessiner l'aspect matériel du monde autant qu'à définir les divines idées. Elle correspondait aux sublimités de l'esprit, aux poids, mesure et sollici- tations de la chair. Au vers et au vers seul appartenait le privilège d'exprimer, douceur ou angoisse, les arcanes du sentiment. Ce langage du cœur exigeait la musique. Par suite, une prose de pure sentimentalité me semblait trahison et indiscrétion justiciable du ridicule et de l'ironie. Tant que Barrés ajouta un mâle sourire à ses diverses confidences de peine ou de joie, le mécanisme de son art me resta clairement sensible. Après le volume Du Sang, quand la précaution défensive fut supprimée, je me vis dérouté, et le malaise ne se dissipa que très lentement à l'époque d'AMORi et Dolori. En revanche, des vers sans mélodie profonde de tendresse, d'ardeur ou de mélancolie ne me semblaient valoir qu'à titre de mystification et de parodie un peu sacrilège. Une part de Molière m'a longtemps échappé ainsi, et je n'ai jamais eu beaucoup de goût pour Boileau. Cette seconde exagération montre le revers de la même faute. A-t-elle été indiquée aux jeunes gens par leurs maîtres de rhétorique ? Il y a un vers trop exclu- sivement poétique. Je n'en veux pas dire de mal. Je 186 POSTFACE pense simplement qu'il faudra revenir de sa faveur très exclusive. Poizat l'a dit ; il n'a pas tort, n'est-ce pas, admirable Ponchon ? Et déjà l'on en revient : n'est-ce pas, Lucien Fabre et mallarméen Valéry ? S'il faut dis- tinguer la prose du vers, il ne faut pas outrer leurs différences parce que tous deux gagnent à se tempérer en se pénétrant comme cela demeura curieusement visible chez le Sainte-Beuve adouci et mûri de 1860, rameau dépouillé resté vert. Pour moi, j'aurais mieux fait de laisser vagir dans leurs limbes tant de milliers de rimes qu'il me plut follement d'amener au jour. Sentie plutôt que recueillie, leur confuse musique aurait servi à relâcher une prose gonflée à l'excès dont elle eût réglé la pudeur, modéré les scrupules, assuré le jeu libre, dégagé le bon naturel. Tous avantages dédaignés pour une différence trop marquée entre les ordres littéraires ! Mais l'aurais-je jamais subie à ce degré si j'en avais eu l'idée nette? Le vrai est qu'elle m'échappa, je vivais l'erreur sans la voir. La réflexion qui en eût établi la faiblesse survint quand le mal était fait. V Le lecteur promené au milieu de mes antiquités sac- cagées y verra une place vide et nue où je dois marquer un regret. Là florissait, septième du livre, ce conte de La Bonne Mort, le plus vieux du recueil, le moins bien partagé aussi, car depuis dix-sept ans que j'ai perdu mon Frédéric Amouretti, cette petite histoire n'a été comprise d'aucun de mes amis que je sache. Et moi qui POSTFACE 187 l'avais crue capable d'émouvoir la réflexion, peut-être le rêve, je n'y entends presque plus rien. Elle essayait une synthèse, dans mon jargon une « harmonie », entre le goût effréné de vivre, emporté aux plus délicieux enchantements du péché, et l'appétit violent de l'éternelle paix, emporté jusqu'au suicide. On a lu les deux épigraphes liminaires amoureusement col- ligées pour l'entrée de ce cimetière voluptueux : là s'opposait l'esprit de deux ères et de deux mondes, on peut même dire de trois, puisque le Moyen-Age n'en était pas absent ; je m'étais inspiré du vieux thème du Chevalier ayant vendu son âme au diable et gagnant la partie parla grâce de Notre-Dame. Ma certitude d'être resté dans la tradition, et plutôt en deçà, était si parfaite, que, vers 1892 ou 1893, j'eus la simplicité d'aller proposer la publication de La Bonne Mort au directeur de la Rame des Deux Mondes. C'était M. Brunetière. Il m'eut vite lu. M'ayant fait venir, il manifesta son horreur. — Votre Iiéros veut aller au ciel ! Et il veut jouir ! Un grand feu à sa joue bistrée, il répéta : — Jouir ! Ce désir me semblant beaucoup moins condamnable, — Mais, Monsieur, répondis-je à ce bon compagnon de la noce de Larroumet, tous les hommes veulent jouir. Avais-je déchaîné une hérésie nouvelle, produit un blasphème inédit ? M. Brunetière était beau à voir, la peau sèche de son corps maigre injectée de bile jau- nâtre, exhalant le courroux par les yeux et par les naseaux. Ainsi dut ardre le Dragon qui gardait la Chi- mère. Dans ma fuite, qui fut rapide, je me disais que j'avais eu certainement affaire à un nouveau Paphnuce vomi de sa cellule et débordé de son désert. Cependant mon admirable et très cher ami Camille Bellaigue n'est point 188 POSTFACE abbé d'Antinoé : c'est le vert Passy qui l'abrite, ses yeux bleus et son teint vermeil respirent doucement les exquises bontés de la nature et de l'art ; son noble ascé- tisme chrétien ne craint pas de fleurir de roses d'Epi- cure, tant il est éloigné des insanités de Zenon. Eh ! bien ! là-dessus mon Bellaigue partage les violents pré- jugés de M. Brunetière. Cela a réglé ma conduite et décidé de la fortune de ces petites pages auxquelles un critique savant, M. Albert Thibaudet, vient de décerner cet éloge qu'elles montrent le seul personnage vivant de tout le volume *. Le suffrage est précieux mais un peu relatif. Il n'a pas sauvé ma bluette. Sans la condamner à la mort sans phrase, car rien n'empêche qu'elle soit retirée pour les bibliophiles, je l'ai retranchée et bannie du volume natal. Puisque chacun la blâme et que nul ne l'a défendue, elle a quelque tort qui m'échappe et ce sera tant pis pour elle. Je ne me soucie pas de subir pour si peu les murmures des pro- meneurs qui me feront la grâce de circuler entre mes portiques rongés, mes débris de pilastres et ce bon vieux décor planté dans la hâte rêveuse de mon plus jeune temps. Je montre le montrable sans me flatter que les indiscrets soient contents. Et si quelqu'un me dit : — Oh ! oh ! votre souci a été d'échapper au reproche des catholiques, il ne sera pas difficile d'en tomber d'accord aussitôt en me bornant à souhaiter que M. Georges Pioch n'en reçoive aucune attaque d'apoplexie. Toute ma révision s'est inspirée du souci majeur de ne pas trop déplaire aux gens raisonnables et aux gens de goût. Les catholiques en sont bien. Il est d'ailleurs inévitable qu'il se retrouve par ici plus d'une apparence 1. Les Idées de Charles Maurras, par Albert Thibaudet. POSTFACE 189 très propre à les mécontenter. Ce que j'ai voulu éviter, c'est de les offenser. Mon intention ne leur a jamais été adverse. Le respect m'a toujours paru être obligatoire envers eux. L'alliance des catholiques me semble dési- rable pour tout homme de bonne foi, et surtout s'il est né Français ou si une raison quelconque l'intéresse au maintien de l'héritage latin ou helléno-latin : sans l'al- liance catholique, c'est un trésor dont l'humanité peut faire son deuil. Cela va si loin, à mon point de vue, que pour telle ou tellepartie aiguë, controversée etsusceptibled'équivoque, j'ai pris soin de réimprimer en appendice * des explica- tions déjà anciennes que je ne me permettrai pas d'ap- peler satisfaisantes ou victorieuses, mais auxquelles en fait l'ennemi implacable n'a rien redit. VI Et maintenant que vaut le livre ? Est-il bon ? est-il méchant ? Un point étonnera. Dans une génération d'écrivains caractérisés par le souci ardent de la vie morale, presque tous obsédés de la même utopie d'une vie inté- rieure maîtresse de soi et régulatrice du monde ; dans cette jeunesse littéraire de 1890 dans laquelle Léon Dau- det nous dessine déjà sa figure de moraliste ; quand des esprits aussi vigoureux que Henri Vaugeois, Maurice Pujo, Pierre Lasserre, Daniel Halévy n'y diffèrent qu'au fond des André Gide, des Paul Claudel, des Henry Bor- deaux, des Marcel Schwob, des Marc Sangnier ; dans 1. V. lédition De Boccard, pp. 223-274. 190 POSTFACE cette jeune France née des embrassements du Disciple de Paul Bourget et des Réflexions sur le Centenaire du vicomte de Vogué, cet ouvrage, contemporain du vol des « Cigognes » et de la « Crypte » du Sillon, fait une espèce de macule par sa superbe indifférence au problème pra- tique de la vertu et de la bonté des gens. Ah ! je n'em- piétais pas sur le Père ni sur le Prêtre. Pas même sur le médecin ! Mais Henry Bérenger en tira cette conséquence que l'auteur finirait par s'enfermer dans une tour d'ivoire ou dans un « château de lumière ». Edouard Herriot, frais émoulu de Normale, jugeait qu'à la première alerte le même auteur se réfugierait dans « quelque beau mythe ». Grave erreur, en un sens : mon maître France l'avait vu, les lois de la beauté faisaient aussi penser aux lois de la vie, l'ordre de l'esthétique à celui de la politique. Mais, en un autre sens, ces brillants jeunes hommes d'alors, devenus nos anciens ministres, ne se sont pas trompés tout à fait ; leur impression garde un degré de vérité. Il est sûr que ceci différait de leur œuvre et de leur effort. Beaucoup et trop. Et toutefois, lu de plus près, le petit livre méritera peut-être aussi d'être compté pour quelque frère clandes- tin de ces belles âmes métaphysiques et pour le secret ami orageux de ces bons animaux moraux. S'il n'est pas M moral », lui, s'il évite un prêche formel ou le conseil direct de faire le bien, il ne va pas au mal non plus et il lui livre même des combats en esprit. Le bien qu'il veut, c'est celui de l'intelligence, et puis le bien de la cité. Il aspire à deux choses : la conception juste et correcte de l'idée pure et cet avantage commun que les hommes poursuivent quand ils mettent leur vie en société. Bien penser dans la solitude de l'âme, puis, dans la mêlée sociale, réaliser le bien public, ce sont les tendances maîtresses ; elles ne varient guère le long de mon Chemin. Sous toutes ses pierrailles cuites au dur POSTFACE 191 soleil, dans l'air chaud et par l'âpre brise, on peut sen- tir germer et même voir pointer, après une critique acerbe de la déraison malfaisante, une volonté politique amie du genre humain. Amitié virile, un peu rudoyante peut-être ? Amitié chargée de défis, de menaces de châtiments. Bienveil- lance armée et casquée. L'expérience a confirmé que les doucereux ne sont pas les bons. U y a plus d'huma- nité pacifique dans le cœur d'un brave soldat ou d'un censeur honnête que chez tous ces professionnels de paix et de bonté qui excitent les gens du hameau à se dévo- rer et qui ne peuvent se résoudre à laisser un cerveau en paix. L'inhumanité ne commence pas au sang versé. Elle date du trouble apporté volontairement dans les cœurs. Ce sont de vieilles vérités. Mais pour avoir été sonnées un peu bruyamment dans la rage de la jeunesse, elles n'ont rien perdu à regarder un quart de siècle s'écouler. Elles méritaient même d'être reprises d'un ton plus calme et nourries de i-aisons qu'aggrave et éclaircit tout ce que l'on a vu. VII Il n est pas jusqu'à ce culte paradoxal et presque cruel manifesté aux divinités de la Mort qui ne puisse être retenu dans sa substance, comme une énergique réponse à la bacchanale du culte de la Vie. C'est le thème essen- tiel du fini et du frein. Il ne faut confondre religion de la vie et force de vivre. Quel profond moraliste l'a dit : vous serez jeunes tant que vous aimerez le risque de mort ! Je n'ai pas vécu en momie. J'ai agi, travaillé, tenté 192 POSTFACE de conseiller ou d'orienter. Peut-être à tort. Et proba- blement à raison. Non sans succès, non sans effets pal- pables dans les remous divers de notre génération. Eh ! bien, quand le Père Descoqs, dans le livre indulgent qu'il a bien voulu consacrer à mon œuvre, demande si je souscrirais encore aujourd'hui au quatrain pessimiste et pisithanate de Michel-Ange, « ... Oh ! ne V éveillez pas... « Ne pas voir, ne pas sentir lui est grande grâce » ' je retrouve l'ardeur de mes vingt-cinq ans pour répondre avec certitude que oui. Autant il me sembla toujours beau et bon de vouloir vivre en sublimant tout ce qui vit pour une cause digne d'entiers sacrifices, autant je me sens l'âme entière cabrée et mise en garde contre le vain et vide panégyrique de l'action pour l'action, l'éloge indé- fendable de l'effort pour l'effort. Seule, l'idée justifie l'être, et sa cause finale juge le mouvement. Mais, frère et digne frère de cet indigne amour de l'amour qui tue l'amour, le goût, d'ailleurs verbal, de la vitalité en soi mérite l'horreur du vivant. C'est une idolâtrie qui brise son idole. Rien au monde qui sente davantage la mort, la mort morte dont parlait le vieil Antoine de Montchré- tien, la mort où rien ne germe et d'oîi rien ne sort. La vie et la mort appartiennent à un cycle de réalités complémentaires que le sophiste oppose, mais que le phi- losophe, qu'il soit chrétien, qu'il soit païen, associe et compose en vue des biens supérieurs. L'hygiène des per- sonnes s'en accommode puisque la modération et le retran- chement fertilisent, de même que la taille développe les sauvageons. Dosée par une autorité bonne et sage, une 1. A TRAVERS l'Œuvre de M. Maurras, par Pedro Descoqs, S. J. POSTFACE 193 certaine mortification publique peut aussi aider au bien- être des sociétés. A vouloir tout donner ou tout pro- mettre en bloc à tous et tout de suite, à leur assigner un destin d'agrandissements absolus et instantanés, on ne réussit qu'à briser et à décevoir un chacun. VIII La vie des hommes, courte et claire, fait éclater l'in- digne fausseté des telles promesses : il faut du temps pour croître, se perfectionner, se polir, accéder pleine- ment au beau et au bon de la vie. Mais, comme le temps ne leur appartenait pas et que leur doctrine devait passer sur cet obstacle, mes contemporains ajournaient l'avène- ment de la satisfaction universelle jusqu'à l'heure plus ou moins proche qui briserait les conditions et limites de la nature. Ils chargeaient l'avenir d'accomplir cette délivrance. L'avenir se déplie, nous n'avons qu'à le joindre. Le temps marche et marche pour nous. Le seul devoir sera de nous mettre à son pas. Sainte simplicité d'une fable inégale aux choses ! Fausse transcription de ce dont chacun se rend compte ! Ni le temps, ni les êtres ne procèdent ainsi. Ni leur ordre, ni leur désordre. Certes, le genre humain, l'univers des choses humaines semble emporté et comme soulevé par ses bases, dans une série de vastes déplacements très variés et qui, lente ou rapide, attire vers le jour ce qui dormait dans l'ombre et rejette à la nuit certaines parties éclairées. Pourquoi ? On ne sait guère. Mais le comment se laisse voir. Quand ce qui était se détraque, il s'ensuit physiquement que cela se meut. Cela se meut d'un mouvement tout différent de ce bel essor naturel 194 POSTFACE dont le circuit fermé mène la semence à la fleur et au fruit, pour avoir des germes nouveaux. Au cœur du cycle harmonieux éclatent des ruptures ; à la paisible marche normale s'ajoutent ces coups brusques frappés inopinément et qui prennent ainsi une apparence mysté- rieuse. Ils ont tout juste le mystère de la mort violente, d'un arrêt fortuit partiel dans un système qui, continuant à graviter, tendra toujours à reprendre son équilibre : comme un beau corps humain peut mourir de vieillesse, mais qui meurt aussi d'accident, ainsi meurent les asso- ciations, les foyers, les villes, les Etats, les sociétés. L'ordre serait que ces compagnies ne disparussent qu'épuisées. Le fait est que tantôt elles se tuent ou bien on les tue. Avant de rechercher si ces accidents de l'essor vital, ces révolutions de l'Evolution s'enchaînent en un sens qui nous soit favorable, il est bon tout d'abord de voir si l'on y trouve un sens, quel qu'il soit. Les cas- sures sont-elles échelonnées suivant un système, réglées dans leur fréquence ou leur conséquence ? Ces désordres sont-ils formés dans un ordre ? Leur succession est-elle orientée quelque part et va-t-elle dans une direction définie ? Peu d'hommes sensés ont imaginé le savoir. A plus forte raison s'il s'agit de déterminer quel système de liaison présente une série dont il faut admirer sur- tout le décousu ! L'effet général de ce mouvement paraît être de rafraî- chir les aspects du monde, d'en « renouveler la face » : on ne voit pas qu'il ait touché à l'essence de ses ressorts. Sa leçon est d'agir sur nous en ajoutant à l'éphémère de la vie le sens de l'instabilité de ce qui la fonde. Les moralistes ont beaucoup exploité ce thème. Il a sa grave utilité, car il détourne de la présomption et de l'arro- gance. Où l'utilité disparut, tourna même à l'inutilité onéi'euse, ce fut quand on s'obligea à traiter de la suite irrationnelle des choses et de leur caprice éminent POSTFACE 195 comme d'une pensée suivie, d'une volonté ordonnée. De ces montagnes de volumes résolus en torrents d'articles et de discours sur le propice flot des destinées de l'Homme, il ne s'est rien dégagé de vrai ni de sûr. Mais il faudra pas mal de temps pour liquider ces mythes du bon ave- nir qui alourdissent les imaginations et offusquent néces- sairement la raison. Le meilleur moyen de s'en affranchir sera d'en revoir l'origine. Ne manquons jamais de nous rappeler qu'elle procède tout entière de cet embarras où les adorateurs de la Vie sont jetés par l'évidence des lois fixes de l'exis- tence. Pour voiler le présent certain, ils hypothèquent le futur ; mais, pour gager ce dernier gage, les habitudes d'esprit religieux leur font concevoir une Ame du Monde qu'ils se figurent (mais sans franchise ni précision) comme une espèce de vertébré monstre, invisible et mystique- ment répandu et vaporisé dans les choses afin d'y exau- cer (comment et pourquoi?) nos désirs. Cette sorte de providence, brute tout à fait inintelligible, est un simple succédané de l'intelligible providence surnaturelle. On ne la prie pas, on l'atteste pour s'en faire un appui idéal ou verbal contre l'évidence des Lois. Existe-t-elle ? On ne l'afïirrae même pas, et l'on ne se soucie pas de la dé- montrer. Nécessaire comme postulat, elle se dissimule dès qu'on lui demande ses titres. Le dogme de Bossuet se tient et s'explique. Le nou- veau dogme n'admet que la foi en l'air. Il est métaphy- sique mais se garde de l'avouer et, si on l'arrête à ce monde, il se heurte à tout le physique de l'histoire et au témoignage silencieux mais formel de nos sens : car où trouver les traces des bonnes féeries immanentes qu'il imagine au présent et pour l'avenir ? Si je vois des progrès, j'aperçois aussi des reculs. Il y a progrès lorsque le gain total l'emporte sur la somme de la perte ; il y a recul lorsque la perte est l'excédent. 196 POSTFACE Cela est affaire d'expérience. En fait, si l'on prend les dernières crises du monde, y compris les incroyables boucheries d'hommes de nos guerres nationales*, nulle nécessité ne paraît avoir maintenu la course des choses dans l'axe du gain et, comme on croirait plutôt à la perle, c'est se moquer que de parler sans preuve du contraire. Que les barbares brûlent Rome; qu'après la reconstitu- tion catholique la prédication d'un moine excité coupe en deux l'Europe et le monde pour les vouer à des con- flits inextinguibles et à des malentendus éternels ; qu'en cent trente ans la France subisse, en sus de quatre révo- lutions, cinq ou six invasions, ces maux s'entendent bien comme d'honnêtes maux, mais deviennent totalement in- compréhensibles quand on essaie de les ramener à la catégorie opposée et de distinguer là-dessous les traces d'un vaste système d'accroissement, d'embellissement ou d'émancipation de la vie des hommes. Il ne sert à rien de changer la thèse : soutenir que Rome était épuisée, que le Moyen-Age n'en pouvait mais, ou que la Monar- chie française était à bout de forces redouble les obscu- rités, car si tout cela était mort comment a-l-il fallu se donner tant de peines supplémentaires pour ne le tuer qu'à moitié ? Il se peut, certes, si tout se peut, que ces écroulements immenses soient liés à l'économie d'un plan mystérieux, très sage, très bon et très beau, voulu ou souhaité par quelque dieu d'en bas. Mais je vois qu'on ne le voit pas, personne ne saisit ce plan s'il existe, per- sonne ne le définit, personne n'allègue de raison suffi- sante pour affirmer qu'il soit. Quelqu'un a-t-il su dégager la loi dynamique de l'Homme conçu comme un seul être et s'accroissant tou- jours ? Parce qu'un jeu de causes pareilles, en amenant des effets pareils, nous permet de prévoir beaucoup de 1. Les Guerres u'Enfer, par Alphonse Séché. POSTFACE 197 cas et d'y pourvoir, on doit dire qu'il y a des lois de l'histoire, mais Za Loi de l'Histoire enveloppant les hauts et les bas de l'humanité n'existe pas ou ce qu'on offre sous ce nom ne supporte pas l'examen. Les plus beaux de ces romans de philosophie sont les plus faux peut- être : le retour éternel de Nietzsche, songe d'une nuit de printemps, les trois états de Comte, arbitraire illu- sion. Qu'il aille en rond ou en carré, en spirale, en hélice, ou qu'il laisse une trajectoire sans loi, le mouve- ment total du monde n'étonnera par sa vanité que les désœuvrés paresseux qui en attendaient leur salut. Les autres n'ont pas de surprise. Ils blâment ou louent ce qui arrive, sans préjugé ni déception. Rien n'est plus naturel que leur expérience de la con- formité essentielle des temps. Les matériaux sont les mêmes ; mêmes sont les rapports : d'où viendrait le coup de surprise ? Il n'y a pas de lois nouvelles. Elles sont toutes vieilles, si leur découverte ou leur énoncé peuvent être nouveaux ; toutes fonctionnaient de tout temps, comme fonctionnent celles dont nous ne sommes pas avisés encore ; elles régnent sur nous comme avait régné le principe d'Archimède, un million ou deux d'années avant qu'Archimède existât : le radium brûlait, rayonnait, bombardait au temps de Sésostris. Les lois de la nature humaine n'ont pas varié davantage, ni cette nature elle- même. Si l'on exclut, comme il le faut, une « préhistoire » qui est toute pourrie d'hypothèses pleines de vent et si Ion tient compte du perfectionnement religieux et moral dû au catholicisme, le type de l'homme se présente comme un composé stable. Il suffit de le regarder. L'être ennuyé et trépidant que nous montre Lucrèce précède de dix- huit siècles l'homme de Pascal, et ce sont deux frères jumeaux qui inventent, voyagent, se tourmentent pour se distraire. Soutiendra-t-on que, dans le petit écart de com- pas des trois siècles postérieurs à Pascal, il s'est produit 198 POSTFACE des variations essentielles, inédites, capables de tout transformer ? Je voudrais voir lesquelles. Est-ce la vapeur ? Est-ce l'électricité ? ou l'aviation merveilleuse ? Est-ce l'espoir que j'ai de visiter ces astres où je me réjouis de retrou- ver tous nos métaux dont le spectre dit les couleurs ? En quoi la vraie substance de l'homme peut-elle être touchée de changements qui n'ôtent ni n'ajoutent à son désir, à son amour, à sa cupidité, à sa peur ? On pille, on tue, on viole en avion comme en berline et en auto- mobile. Le jeune et vieil amour se pare et se farde, ni plus ni moins qu'il ne le fit. A qui veut du « nouveau « la nature des choses répond : je ne peux pas, et elle dit pourquoi. Quid machiner inveniamque /On ne fera croire à personne que l'équivalent moral du tabac ou de la coco n'existât point pour un public romain qui sut par cœur le Poème de la Nature. La grande roue qui tourne et tourne n'a pas fait de chemin, quoique rien ne l'arrête. L'important qui ne va- rie pas est de savoir où est l'intérêt de l'homme et où il n'est point. Où, son bien, où surtout, son mal ? Toutes choses étant supposées égales d'ailleurs, faut-il rêver de rendre les tours de la roue plus rapides ? Faut-il désirer de les devancer ? Est-ce le contraire ? Quel est le bon : la conservation relative ou cette destruction, relative, elle aussi ? Nons opterions pour le parti qui ébranle tout si le fléau marquait intelligemment ses victimes et qu'il por- tât en particulier sur le méchant, le vil, le médiocre ou simplement l'usé, le faible et le superflu. Mais il semble bien que, par malheur, les lois normales qui régissent la vie, celles qui président à l'évolution ordi- naire, jouent à l'écart de cette force catastrophique : dans son caprice, celle-ci n'a jamais fait acception des valeurs les plus estimées. Nos digues de castor sur POSTFACE 199 l'écorce du globe, ces garanties et ces défenses qui sont nos biens les plus solides ne comptent pour rien devant l'aveugle distributrice de ruine. Elle brise indifférem- raent le nul et le précieux. Le commun avantage n'est donc que de lui échapper. Ceux dont le sort est envié, ceux qui tiennent le haut paraissent seuls intéressés à ce que les choses restent en place. C'est cependant aux inférieurs, comme aux en- fants, que la stabilité est le plus désirable, étant (c'est pléonasme) les plus exposés à souffrir quand ils ne sont pas défendus. C'est le calme de l'abri et de la durée que leur faiblesse nécessite. Le contraire n'est soutenable que par l'amère malveillance du cœur passionné et rongé que son ennui rejette à la volonté du dégât. Rien n'est jamais définitif, cela est sûr. En faut-il conclure qu'il faille souhaiter que tout soit branlant ? Quand on aura senti l'injustice de ce désir, on aura dé- coiffé l'esprit révolutionnaire de la dangereuse auréole d'héroïsme idéal que lui ont mise cent trente ans de diva- gations autour des faux noms du bonheur. Il n'y a rien déplus facile que les révolutions ; l'histoire en est pleine, comme de bûchers et de tombes. Le beau, le difficile, c'est d'éviter la secousse, de parer à la subversion, de donner l'avantage à ces précautions que la nature même a prises pour tenir contre l'ennemi de la vie. Naviguer et conduire au port, durer et faire durer, voilà le miracle. Ceux qui déclament le contraire servent le seul intérêt des forces de mort. Ils reculent dans la direction du néant. La semence de leurs rêves fallacieux doit être connue et entendue comme mal faisante : ni le nom ni le prétexte de l'espérance ne sauraient arrêter l'évidence de leur recul. L'homme, l'homme pensant, consciencieux et sincère, n'a pas le droit de dire des espérances célestes qu'elles n'ont pas d'objet, il sait qu'elles ne sont pas justiciables 200 POSTFACE de lexpérience ni même du calcul. Mais si, par contre, quelque programme d'avenir nous est offert qui sous- entende des changements radicaux dans les lois générales de notre vie, il est du devoir de l'esprit de les nier du tout au tout : la plausibilité de ces espérances terrestres est contredite, est démentie par ce que nous savons, par ce que nous voyons, par tout ce dont il nous est pos- sible de raisonner. Si par un comble de misère ou d'iro- nie ces objections rationnelles au Millénaire manquaient de force pour émouvoir les cœurs bien placés, il ne fau- drait pas craindre d'y intéresser le sens vital élémentaire ni hésiter à établir que la plus faible chance d'accomplir de semblables vœux signifierait le plus grand péril pour tout ce que l'existence comporte de ferme et de sûr : toute nécessité de révoquer en doute le chœur des lois connues, atteindrait simultanément les génératrices cer- taines du bien et du beau. L'homme n'a rien créé qu'en fondant les calculs pères de son labeur sur la stabilité des éléments ou la fidélité de leur course. Tout notre pouvoir vient de là. Il disparaîtrait sans cela. Que deux et deux cessent de faire quatre, que le cours des saisons soit seulement interverti, quel sera notre désarroi ! Pensée, art, civilisation, tout commence par un acte de foi à l'immuable essence des choses. Bien que leur chaos et leur tumulte apparaissent la plus facile et la plus probable des échéances, le miracle de l'ordre l'em- porta jusqu'ici, et sa foi confrontée aux aventures de la vie n'a connu que des ratifications lumineuses. Eadem siNT oninia semper ! Le genre humain repose sur cette protection qui enveloppe ses entreprises. Imparfaites, hélas ! elles sont, mais ne sont que par le concours d'un arrangement qui est bon, s'il n'est pas le bien pur et simple. POSTFACE 201 IX La folle confiance en ce que l'on a supposé devoir être a été cause d'impiété envers ce qui est. Notre siècle natal avait jugé médiocre et plat le type du conservateur acharné à défendre un titre de rente. Le vingtième siècle peut mesurer combien ce préjugé myope lui a coûté d'objets d'une incomparable valeur pleinement délais- sés, pitoyablement défendus. Bibliothèque de Louvain, beffroi d'Arras, cathédrale de Reims, florissants jeunes hommes qui ne pouvez plus vous lever du sillon qui but votre sang, dites-nous à présent, oui, osez nous le dire, s'il y avait aucune petitesse de cœur à vouloir mainte- nir vos monuments de l'art, le témoignage de votre âme, la merveille de votre vie ! Un acquis personnel des sciences et des lettres, durable perfection, politesse du goût et délicatesse des mœurs, avait été très lentement sublimé d'une élite rare : la durée de ces créations et de leurs créateurs n'eût pas été seulement nécessaire ou juste, mais grande. La vérité de la grandeur, elle était là. Là, le bien. Et le mal au pôle opposé. La vie humaine est grande et bonne qui résiste à la mort. Il est vil de céder à la bombe et au pic. Croire que les objets et les êtres frappés seront nécessairement retrouvés plus beaux et meilleurs, est une vue qui ressortit à cette lâche badauderie de la populace incapable de considérer le malheur sans quêter son immédiate consolation, et qui rêve d'une libéralité régénératrice toujours prête à nous rendre indéfiniment tout. Non, ce qui est à terre y est bien ! L'homme ouvrier, l'homme artiste ne peut, si artiste et si bon ouvrier qu'il soit né, repeupler en un jour ses amphithéâtres et ses laboratoires incinérés. La 202 POSTFACE beauté et la vie expriment le labeur des âges ; un jour les engloutit, qui, tels quels, ne les rendra plus. Maintenir, c'est créer; c'est aussi conserver aux créa- tions de l'avenir le point de départ et l'assise digne d'elles. Si nous nous concevions comme des chiens savants que la nature dresse à renouveler sans relâche l'exploits des cerceaux traversés et des barres franchies, cette affreuse imagination qui se dit héroïque et qu'il faut appeler plutôt gymnastique aiderait à admettre que nul bien ne doive être retenu, nulle acquisition possédée en paix, nulle haute conquête occupée et consolidée. Mais, quelle que soit la caducité générale du monde, il n'y a point de loi qui vise et condamne à chaque instant tel ou tel fruit particulier : des délais variés sont accordés par la mort à nos entreprises ; chacune peut durer si l'ensemble ne dure pas. Il y a des réussites de mille années. On ne saurait justifier ni appuyer d'aucune raison décisive l'application à un objet déterminé de ce verdict de destruction immédiate et de fatale résurrec- tion. Que le centre africain honore de tels cauchemars : mais la France ! Le lieu du monde où l'on aurait plus d'intérêt encore que de plaisir à penser juste sur ce point là ! Le malheur qui nous vise tentera toujours de nous déloger des hauts plateaux de l'être auxquels l'esprit et l'âme se sont élevés quelque jour : raison de plus de nous y cramponner, quant à nous. De cimes fermement tenues dépendra notre accès au plan supérieur. Elles nous four- niront le moyen de faire mieux et plus beau, comme de devenir meilleurs et mettront à nos pieds la chance unique du progrès. Au contraire, céder sur le passé, l'acquis, rejette à la duperie des révolutions, à leur mécompte radical. Ces épreuves du monde en devraient porter la leçon. Elles la porteront. Il est impossible qu'elles ne la POSTFACE 203 portent point. Il suffît que l'esprit humain retrouve son crédit. Déjà, son ardente lumière subit aujourd'hui moins de diffamation qu'autrefois. Quelques cerveaux peuvent rester comme gênés et indécis. Mais la plupart des yeux s'entr'ouvrent. N'était-ce point là le sujet sur lequel nous avions le plus de peine à nous accorder avec des condisciples et contemporains bien doués ? Presque tous opinaient pour la nocivité ou l'impuissance de l'esprit, lequel a trop su se venger. Regardez, ils se sont rangés presque tous à la vérité. Tous sentent qu'il est impor- tant d'être d'abord fixés sur ce qu'il convient de rejeter et de préférer : toute la pratique en découle. Quand l'ancienne inquiétude aura achevé de se dissiper, la querelle du moralisme et de l'intelligence s'apaisera : peu à peu, et par sa nature, le problème du bien ren- trera dans celui du vrai. Laissons de pauvres chicaneurs, inévitables, imaginer que nous rêvions un règne universel et barbare de la Logique. La logique elle-même veut être tempérée et réglée par le jugement qui est aussi une pièce de l'intel- ligence. Ainsi réduit, notre conflit avec les hommes de notre génération s'éclaircira comme il le faut au profit de la sagesse organisatrice, par un recul nouveau des idées de désordre et de perturbation. Ce conflit peut aussi céder au sentiment exercé de la beauté de l'ordre et de la poésie des lois, de leur huma- nité, de leur charité ineffable. L'homme vaudrait bien peu s'il était dénué du désir d'accroître ses biens, mais quand il ignorait que ces biens sont immenses sa valeur était tombée au-dessous de rien. La conscience du trésor est plus certaine et plus vivace qu'autrefois : autant que par l'épreuve, elle a été ravivée par la discussion et l'étude. Parce que nous y sommes pour très peu de chose et que ni dans ce petit livre, esquisse trop confuse de claires visions, ni dans l'ensemble de notre œuvre 204 POSTFACE nous n'avons pu donner à l'esprit de défense et de con- servation la dix-millionnième partie de ce que nous avons reçu, évitons de faire les fiers inutilement : mais ne faisons pas les modestes et réjouissons-nous d'avoir tenu tète aux faux dieux, pris leur juste mesure, con- testé leur pouvoir, quelque opaque et sanglante nuée qui les recouvrît : Humana anle oculos fœde cnm vita jaceret In terris oppressa gravi sub religione... Nous n'aurons pas inutilement travaillé à remplacer la superstition révolutionnaire en Europe. Plus ferme- ment menée par d'autres, sa critique finira bien par rendre de la liberté à la pensée, de l'efficacité à l'action. Nos grands-pères avaient goûté un profond plaisir à détruire. Les douceurs et les majestés du passé perdu ont été plus ou moins sensibles à nos pères. Reconstruire a paru intéresser nos aînés. La vérité conservatrice s'est dessinée plus nette encore à nos yeux : il fallait la ser- vir en fait si nous ne voulions pas manquer notre vie. TABLE Préface i RELIGIONS Le Miracle des Muses 3 Le Jour des Grâces i5 La Reine des Nuits 3i VOLUPTÉS La Consolation de Trophime 61 Eucher de l'Ile ou La Naissance de la Sensibilité 87 Les Deux Testaments de Simplice 1 13 HARMONIES La Bonne Mort l3i Les Serviteurs l33 Discours a la louange de la double vertu de la mer. . . i5i » 206 TABLE NOTES Notes de La Consolation de Trophime 167 Notes des Serviteurs 168 Postface. Réflexions sur un premier livre, l8g5-ig20 . ... 171 NOTES BIBLIOGRAPHIQUES Les Mythes et Fabliaux dont la réunion a constitué Le Chemin DE Paradis, avaient paru originairement : dans la Revue Bleue, Les Serviteurs (n" du 3o avril 1892) et Le Jour des Grâces (n» du 10 décembre 1892); et dans la Revue Hebdomadaire, Le Miracle des Muses (n" du 25 février 1893) et La Consolation de Trophime (n^' du 7 juin 1894). La première édition du Chemin de Paradis a été publiée en no- vembre 1894 avec la collation suivante : Charles Maurras. Le Chemin de Paradis, Mythes et Fabliaux . Paris, Calmann-Lévy, éditeur, rue Auber, 3, et Boulevard des Ita- liens, l5, à la Librairie Nouvelle (Coulommiers, impr. Paul Bro- dard), 1895, in- 18. I faux-titre ; 1 titre ; xxxii pp. comprenant une pièce de vers d'Anatole France, à Charles Maurras, et la préface dédiée à Frédéric Amouretti, datée de mai 1894 ; 325 pp. de texte ; 1 f. n. ch. pour la table. Couver- ture jaune imprimée. Edition originale publiée à 3 fr. 5o. II existe des exemplaires qui portent sur le couverture et sur le titre la mention Deuxième édition ; mais en réalité il n'y a eu qu'une seule édition. L'ouvrage a reparu ensuite en 1921 sous la forme suivante : Le Chemin de Paradis. Contes philosophiques par Charles Maurras. Paris, E. de Boccard, éditeur (Ancienne librairie Fonte- moing et C^'^J 1, rue de Médicis, 1 (Chatillon-sur-Sefne, impr. Euvrard-Pichat), in-l8. NOTES BIBLIOGRAPHIQUES XCI pp. comprenant le faux-titre, la justification du tirage de luxe, la poésie d'Anatole France, l'avant-propos (Réflexions sur un premier livre, 1895-1920) et la préface dédiée à Frédéric Amouretti; 275 pp. comprenant le texte des contes et l'appendice. Evangile et Démocratie. Couverture jaune imprimée. Seconde édition publiée à 6 fr. 75. Il a été tiré en outre 104 ex. numé- rotés à la presse, savoir : n^^ 1 à 5 , sur chine (60 fr.) ; n»s 6 à 9 sur japon (5o fr.) ; nos 10 à 19 sur hollande (40 fr.), et n"s 20 à 104 sur vélin pur fil (25 fr. ). Cette édition, comme il est expliqué à notre note liminaire, et dans la postface, est diminuée des parties suivantes : A) dans Les Deux Testaments de Simplice, il manque le chap. i, la fin du chap. 11 et les chap. m et iv du texte original (pp. 173 à 180 et 204 à 23l de la première édition) ; B) le conte La Bonne Mort (pp. 233 à 270 de la première édi- tion) a été, sauf le titre, totalement supprimé. De plus le texte des autres contes a été sensiblement modifié et, pouvons-nous dire, allégé. L'on trouvera dans le n" de la Revue universelle du l*^'' août 1921 (pp. 349 à 354) ""^ étude de Jean- Louis Vaudoyer où sont confrontés les deux textes de La Reine des Nuits dans leurs principales variantes. « La version actuelle est certainement plus belle que la version initiale, conclut J.- L. Vau- doyer, et il est certain que, dans l'avenir, c'est elle qui sera con- sultée. Nous avouerons, cependant, tout en sachant qu'un pareil aveu est une marque de mauvais goût, que la version de iSgS nous séduira toujours, justement par ce qu'elle possède, pour notre géné- ration, de marquant, de révélateur... que M. Maurras n'avait pas dans sa jeunesse, échappé à la contagion du style de son temps. Ces contes, sous leur forme actuelle, sont de meilleurs « modèles » mais, dans la première édition du Chemin de Paradis, on trouvera de précieux « documents ». D'une façon générale, les corrections faites par l'auteur à la seconde édition lui ont permis d'obtenir « une harmonie plus pure, plus nette ; ... de sacrifier le mot rare à une expression moins con- densée et plus transparente ; d'atteindre à une clarté, une concision plus grandes ; ... de substituer à de fausses élégances, à des formes démodées, des tournures plus simples, plus naturelles ; ... de dire autant de choses en moins de mots, de faire sentir le muscle plus NOTES BIBLIOGRAPHIQUES tendu sous la chair plus ferme, et cela tout en augmentant la richesse de la pensée poétique. » * Notre édition reproduit le texte de 1921. Toutefois nous avons reporté à leur place chronologique et sous le titre de Postface les Réflexions sur un premier livre qui, dans la seconde édition, figurent en avant-propos, et auxquelles l'auteur a apporté ici certaines modifications. ACHEVE D'IMPRIMER LE 25 MARS 1922 PAR PROTAT FRÈRES A MAÇON PQ Maurras, Charles 2625 Le chemin de paradis ^ A954G4 1922 PLEASE DO NOT REMOVE CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET ;/(• -i UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY VTT- f " ' V n *-^. :€f<< ^^r« * -.. \4 ji^i^