l'e-coK'VXVlXfflL' *_» • 'ill. IL^au. CK '^'\\
1/ X'- !
Digitized by tlne Internet Archive
in 2010 with funding from
University of Ottawa
littp://www.archive.org/details/lamoralechrestie21amyr
tA MORALE
CHRESTIENNE
A
MONSIEVR DE
VILLARNOVD
SECONDE PJKTIE. iPar MOYSE AMYRAVTJ
A SAVMVr] Chés ISAAC desbordes;
Imprimeur & Libraire.
M. 3£. Lir.
LA MORALE
CHRESTIENNE.
SECONDE PAP^TIE.
A
MON SIEVR
VILLARNOVL
VANDfurlafiii de la première partie de cet Ouurage ^ en traittant la que- ftion fi la fclici- té de riionime^ enTeftat de Tin- tegnté,eltoit Adiue ou Contempla- tiue, i'ay dit que plus on fe pourroin ^'approcher de ce bien heureux Edea
A X
4 laMoralè
clans lequel iiôus auions eftc mis aiî" Commencement , plus aurions nous de connoillancc & d'expérience du l-jonheurqui conuient naturellement a 1 homme , il faut que i'aduouë , MONSIEVR,que i'ay fait reflexiort fur cette forme de vie que vous aués cmbraflée depuis quelque temps. Ce n'eft pas que ie vueille accomparer vos bocages à ceux de cet ancien Paradis , ny dire que le foin que vous pren es à remplir voftre iardin de tous les meilleurs fruitiers qui fe trouuent, puifle iamais reiilfir fi auantageufe- meht que d'égaler Tàbondance ou le5 délices de ceux que la main de Dieu y auoit plantés ; beaucoup moins pre- tens-ie enfler la Saivre de cet orgueil que de la vouloir faire venir en com- paraifo ny du Tigre ny de l'Euphrate. Car encore que ce foit auec grand fui jct que vous y prenés vn contente- ment fingulier , &: que ce diuertifTe- ment auquel vous vous donnés quel- qucsfois, rep refente naïuemct l'inno- cence de l'eftat de noftre premier pè- re en fon origine , fi eft-ce que qui
Chrestienne. il Part, j- les voudroit mettre entièrement en parangon, ne feroit pas feulement for- tir voftre riLîiere hors de Ces bords , mais il fortiroit encore luy mefme hors des limites delà raifo.Auffi n'ell- ce pas proprement en cela que cofiftç la félicité de laquelle Dieu vous fait iouïr 5 ny le principal rapport que ie trouue entre voftre condition, & celle de rintegrité de la Nature. Voftre principale occupation eft en la con- templation des œuures de Dieu , oc de la merueille des vertus lefquelles il y a defployées. Qtie fi le change- ment arriué dâsles facultés de l'honv me^ou dans Teftre des chofes mefmes, vous y fait rencontrer des difficultés que le premier homme n'y trouuoic pas 5 vous y aués auffi des aides qu'il n'auoit pas de fon cofté , qui vous cle- iient à des connoift'ances plus excel- lentes que hs ficnnes. Car fans met- tre icy en ligne de conte cette belle éducation que vous aués receue dés voftre enfance, <S^ cette applicatio ex- traordinaire que vous aués apportée lu li^^ture des boixs auteurs , ôc à lac--
A3'
€ LA Morale.
quifition des fcieiices , la ledure de la Parole de Dieu , qui fe fait fi aflî-s duellemeiit en voftrc Maifon , la pre^ dicatîon de TEuangile , que Mon-f fieur Diferote vous détaille auec tant de dextérité , 5<: les agréables conuer- fations que vous au es fort fouuent ^uec tous les honneftes hommes du pays , vous y donnent des lumières dont la première naiffance du Mon- de n*eftoitpas capable. Ce qui rem- plit voflre ame dVnc douce tranquiK lité 3 à laquelle ie m'imagine qtie les contcntemens que les gens de voftre condition cherchent ordinairement ailleurs , n'ont du tout rien de compa- rable. Et dautant que la feule con- templation des beaux obiets , defti- tuée de l'Aftion qui conuient aux autres facultés de Thomme, ne le peut rendre pai'faitement heureux &: con- tent, vous aués choifi vne certaine manière d'agir , qui rend voftre bon- heur acheué ^ autant que la commune condition de noftre humanité , & la calamité de ces fafcheux &:.mifera- bles temps le peut permettre. Ca^ 1^
GhrestieîtnI. II. Part; ^ diligence incroyable auec laquelle vous vacqués à la nourriture de Mef- fleurs vos enfans pour les former à toutes fortes de vertus , la règle dans laquelle vous tenés vos feruiteurs Se toute voftre Maifon , la façon auec laquelle vous viués auec vos voifîns, ôc généralement toute voftre condui- te eft telle , que comme tout le pays eft parfumé de la bonne odeur qu'el- le cpandjiene doute nullement qu'il ne vous en reuiene vncfatifadionin- dicible.Tellement que fi d'vn cofté il eftoit poffib^e de perfuader aux autres hommes de viure comme vous faites maintenant, &: fi de l'autre la vie hu- maine n eftoit point fujette à quanti- té d'accidens 5 qui obligent les plus heureux à s'éloigner quelques fois de la félicité de leurs habitatios, ou mef- mes qui la leur vont troubler iufques dans les lieux où ils en ont eftabli le fiege 5 ie ne me mettrois point à cette heure en peine de paffer aux autres parties de mon deftein , de me con- tenterois , pour induire mes leûeurs à la recherche de leur vray bonheur
A4
s La MoRAtE
•par la voye de la pieté &r de la vertu ^ de leur mettre deuant les yeux vne idée de voftre vie. MaiSjMoNSiEVR, toutes cliofcs ne conuiennent pas à toutes conditions ny àtous temps, &c qui autrefoisjors que vous eftiés dans les armées , &: que vous y donniés de û belles prennes de voftre valeur, vous çuft propofé le repos de la Foreft , ou loin du bruit des trompettes &: des tambours vous euflîés vacqué douce^ ment à la confîderation delà confti- tution du Monde, &: des diuers eftres defquels il eft compofé , vous euflîés eftimé cela peu conforme à voftre maiftance , & peu digne de la nobleffo èc de la crenerofité de voftre faner. Ec ic m'imagme que quand ces leunes gentilshommes en qui vous Fanés prouigné, feront venus en l'aagcdele fentir bouillir dâs leurs veines, ils pré- féreront les armes dz les chenaux , 6c le tintamarre des fieges &: des batail-» les, non feulement à la récréation que vous tirés de vos efpaliers &c de vos entures , mais mefmes à la dovTceux de coûtes vos contemplations. Enca^
Chrestienne. II. Part^ '^ re fçay ie que quelque plaifir que vous y prenics , &: quelques attachcmcns qui vous y tiennent , vous vous en fe- queltreriés volontiers fi le feruice du Roy le requeroit abfolur#2nt , fi la neceffité de l'Eglife de Dieu vous y conuioit 5 &: fi la licence des temps permettoit de ioindre l'innocence auec la valeur dans les fondions de la guerre. Mais quand les diuerfes in* clinations des hommes , & les diuers emplois aufiquels ils font appelles , ne lesobligeroyent pointa des occupa^ tions fi différentes , &: qui font le plus fouuent tres-éloignéesde la vie CoUr templatiue cù vous trouués tant de fatisfadion , ny les occurrences de ce Monde lie permettent pas d'en con^ feruer la teneur toujours égale &:vni- forme fans aucune variation , ny la 4Tiort qui nous eft ineuitabJe à tous, ne fouffriroit pas que novis iou'illîons bien long temps de ce bonheur quç vous pojfedés, quand mefmes la pof- feffion n'eu feroit point autrement interrompue. C'eft pourquoy,MON- ^iEVIl:)iç me difp.ofeà vous cQ.tuiuea:
1(5 LaMoraie
les difcours de la Morale de la mcfmc façon dont ie les ay commencés , me figurant que nous nous entretenons çnfemble familièrement delanatute de rhomn*^ depuis qu il eft dechcii de fon intégrité , de la condition du fouuerain bien auquel il a deu afpirer en cet eftat là , des vertus qui luy ont clic neceflaires pour y parucnir , des moyens qui luy ont cfté fournis pour en auoir la conoiflance , &: des diuers degrés de perfedion aufquels elles ont deu monter , fclon les différentes reuelations qui luy en ont efté adref- fées. Et comme vous faués que c'eft Tordre de mon deffein , ie me con- tiendray en cette féconde Partie en- tre les bornes de la Difpenfation fous laquelle ont autresfoisvefcu les Gen- tils, à qui Dieun'auoit point déclaré la nature de la Vertu par Tentremife de fa Parole. En quoy fi ie fuis obli- gé de repeter quelque chdfe de ce qui conuenoit à l'homme auant le péché, ce qu'il fera malaifé d*euiter , parce que c'eft le premier fondement de ce qui î;ouche les enfeignemens de U
Chrestienne. II. Part. îï Morale, ce fera pourtant le plus bric^ uement que ie pourray , pour m'arre- fter principalement à la confideration des vertus qu'il nous a efté necefl'airç de pratiquer à caufe du changement qui eft arriu é en l' Vniuers par la cheu- ce du premier homme,
PE L'HOMME, ET DE
Jes facultés depuis le péché, ^
ENcore que , comme ï'ay dit ail^ leurs , Teftat auquel nous nous trouuoris maintenant , ne foit que comme le débris de noftre naufrage ^ fi eft-ce que toutes les chofes qui font neceffaires à la coftitution de l'hom- me luy font demeurées , nonobftant le changement qui y eft arriué par le péché. Tellement qu'ayant efté au commencement compofé d'ame de de corps , il a retenu toutes les facultés de l'vn &: de Tavitre , fi ce n^eft que par quelque accident extraordinaire^ ^ (]^ui n'eft nullement commun au
Jt L A Mo R AL E
gcnrcliumain , il y en ait quclcun qui fe troLiue priué de Tvn de (es fens, ou perclus du mouuement de Tvn de Ces membres. Pour ce qui eft du corps donques , &: des facultés qui luy con- uiennent, Se que nous auons commu- nes auec le refte des animaux , nous auons retenu les organes de nos Sens., dans lefquels fe fait la première ré- ception des obiets ; & la faculté de la Fantaifie , où s'en forment les re- prefentations corporelles qui tes nous font conceuoir comme bons ou mau- uais 5 ou indifïerens à noftre nature ôc à fa conferuation ; de TAppetit fen- fael ou fenfitif 5 qui s'en émeut ou ne s'en émeut pas félon que la Fantaifie a cftimé de leurs qualités; 6e laPuiflan- ce Locomotiue , qui excite les mou- tiemens dans les membres félon les émotions qui ont efté fenties Se pro- duites dans l'Appétit. Car telle eit la fubordination que la Nature a mife entre les facultés que nous pofl'edons entant que nous fommes animaux, Se qui ne fe pouuoit abolir en nous fans ralteration ou raneanciflement de
CHRE5rT£N^"E' ÎL Part, ij cette partie de noltre eftfe. Quant à l'ame , non feulement nous auons confcrué ces deux noble^ &: relcuccs faculr.és par lefquelbs nous fommes liomnieS:, à fçatioirrEntcn dément &: la Volonté, autrement noits ne ferions plus hommes 5 ny par confequent ca- pables de ce qu'on appelle bien &: mal moral; mais nous les auons retenues dans la dépendance qu'elles ont en- tr*elles , &c dans la relation qu'elles ont naturellement aux facultés cor- porelles j pour ce qui cft de leurs fon- dions. Car dVn cofte , comme c'efl toujours l'Entendement qui iuge de la nature 6c des qualités des obiets , c'eft auffî toujours la Volonté qui les pourfuit 6c qui les embraffe , ou qui les fuit & qui les reiette , félon le iu- gement que Tentendement en a pro- noncé. De forte que fi la Volonté s'attache à quelque chofe de mauuais pour le poffeder ou pour le faire, ou au contraire h ellea del'auerfion pout quelque chofe de bon, il faut necef- fairement que l'Entendement fe foit troiiipé en la connoilTancc defonob*
ï4 LA Morale
iet , &: qu il en ait autrement cftimé ^uc ne requeroyent les conditions de fon eftre. Et fi la volonté flotte &c chancelle entre deux chofes , ne fé déterminant ny à l'vne ny à Tautre pour TembraiTer ou pour la fuir , il faut de mefmes neceflairement que l'Entendement foit demeuré irrefolit èc balancé entre les diuerfes raifons qui les luyfaifoyenteflimer l'vne bon- ne & l'autre niauuaife. D'autre code, quelque changement qui foit arriué en l'homCjles relations de l'Entende- ment à la Fantaifie , &: de la Volon- té à TAppetit fenfitif , font toujours demeurées telles qu elles eftoyent au commencement, pour ce qui regarde leurs fondions &: leurs opérations. Car quant à Tlntelled y c'eft toujours de la Fantaifie que luy viennent les reprefentationsdes chofes furlefquel^ les il faut qu'il face application. Ec quoy qu'elles foyent fort corporelles &: fort matérielles en la Fantaifie ,&: par confequent , ce femblc , peu ca- pables de reuoir l'application de l'In-^ telleû , c'eft luy neantmoins qui pat
Chrestienne. II. Part.' ij les abftra£bions qu'il fait de ce qu'il y a de matériel & de ce qui ne Teft pas, les épure, de les fubtilife , de les irradie tellement , qu'elles dcuiennent vn obiet propre pour fa contemplation , &: vne matière conucnable pour les raifonnemens qu'il en forme. Caril eft bien certain , pour exemple , que dans les relations qu'vn père & vn fils ont entr'eux , la Fantaifie n'eft fufcep- tible d'autre cliofe que des idées corporelles de l'vn Se de l'autre , qui luy font fournies & apportées par le niiniftere des fens. Mais TEntende- ment qui les confîdere fous ces rela- tions de père &: de fils , fepare de ces idées corporelles la xiature de ces ref- pe£l:s,&: par le moyë du difcours de de la lumière de la raifon, il en tire les cn- feignemens des deuoirs d'honneur de d'obeifFanced'vn codé, &: d'affedion de l'autre. Et n'y a du tout aucunes notions en nos entendemens , foit des cbiets fut Icfquels leur opération fe termine à la contemplation &: à la connoiffance feulement , foit de ceux dont Igi connoiffance porte natj^rellc^
r6 t A MoR A LÉ#
ment à quelque aftion, qui n'y foyent? entrées par cette voye. CarlaDiui-i nité mefme , qui ell de tous les eftresi le plus pur , &L le plus éloigne de la condition delamâtiere , ne s'eft point autrement donnée à connoiftre au^ efprits des hommes que par l'entre^ inife des puiiTances de leurs corps,^ Aux yeux elle a prefenté Ces grande? ouurages , de la confideration def- quels nous auons pris deeafion defai-^ re reflexion fur leur caufe, &: de for-^ mer des raifonnemens fur fes attributs! &: propriétés. Aux oreilles elle a faie ouïr des voix , qui outre ée qu'elles font corporelles en elles mefmes ^ portent encore dans leur articulation certains caraderes des corps , & les reprefentent à la fantaifîe, poiïrfoiir- pir de la matière aux opérations de rintelleft. Et fî elle s'eft reuelée à quelques vus par de fecrettes infpira- tions fans le miniftere des fens , {Ss certes elle n'eft pas tellement obli- gée à certains moyens ordinaires y qu'elle n'en puifTe bien employer quelques autres cxtraordinairemen^t
quand
Chrestiekkè. il. Part.' 17 "^uand il luy plaift,) ça eftévne chofe iare, 3^ qui encore rie s'eft pas faite fans l'impreflloli de quelques idées corporelles dans rimagination. Cat 'chacun fcaic que les cnthoufiafmes des Prophètes ont premièrement dé* jployéleur efficace îiir cette puiflancdî de lame qu'on appelle de ce nom^ 5^ que leur entendement n'a puis apre$ agi dcffus , fînon comme il auoit ac- couftumé d'agir furies obiets qui luy èftoyent prefentéspar fentremife des feris rriefmes. Bien eft vray qu'il éft arriué diuerfes fois , &c qu'il arriue en-^ core fouuent depuis le péché , que i'imaginationde l'homme reçoit quel* que trouble , qui fait que les ima* ges des chofes ne s'y forment &tie s'y lient pas entr'ellesraifonnablemêt: de forte que l*intellcd , auquel il ne fe prefente rien alors que d'irregulier &: d'extrauagant-, n'en peut tirer au- cun bon vfage pour fes ratiocinations. iD'ou vient qu'ayant en mefme temps deuant les yeux des cheures, des hom- mes, desUons , des cheuaux , des grî- fons , &: dès ferpens , qui volti^eue
B
tS LA Morale
en la fantaifie peflcmeflés &: fans or- dre , il en fait des chimères , des hip- pogrifFes3&: des centaures^aulieu d'en compofer de naturelles ôc raifonna- bles produftions. Mais comme Ci dans Tintegrité de la Nature , il fuft arriué delà bizarrerie dans les fonges, comme il n'en faut pas douter , cela n'euft pas empefché que Ton n'euft dit que c'eftoit naturellement que TEntendement formoit (es raifonne- mens fur les images des chofes qui luyeftoyent prefentées dans Timagi- nation des hommes veillans : cette irrégularité quiparoift dans les con- ceptions des frénétiques &:desinfen- ies, ne doit pas empefcherque nous ne difîons pareillement que c'eft natu- rellement que Mntelled tire fes plus belles Se plus nobles connoifTan ces de ce que la fantaifie luy prefcnte en ceux qui font de fens raflîs. Car fî dans ceux qui dorment Textrauagan- ce de leurs fonges vient de ce que la fantaifie n'eft point fixée &c détermi- née à certains obiets par les fens, SC ^ue ceux qui luy font fuggerés par 1^
i
Chrestienne. Il, Part, j^ mémoire font dans vne perpetncUe agitation , à caufe de la chaleur qui fe concentre &: qui fe renforce pen- dant le fomnieil : dans ceux qui fonc infenfés Textrauagance de leurs pen^ (ces vient de ce qu'encore que leurs fens agifTent , Timagination pourtant eft en tel defordre qu'ils ne lapeuuenc fixer 5 &: que les Fumées de la mélan- colie ou de la bile y remuent les ima-» ges qu'ils y apportent auec beaucoup de confufîon. Or ny en Pvn ny eu l'autre de ces eftats ^ les facultés de î'homme ne font pas dans leur confti- tution naturelle , pour produire leurs opérations morales ou raifonnables* Parce que dans ceux qui dorment, les fens 5 qui doiuent régler l'miagina^ tien , n'agiflent pas : &: dans ceux qui font frénétiques ou furieux , les fens agifTent bien à la vérité , rtiais Timagi-» nation mefme eft renuerfée. Quanc à ce qui ell de la volonté , ie luy ay cy deuant attribué deux fondions en- tre les autres; L'vne eft de réduire i'appetit fenfitif , tant eti ce qui eft de la partie Irafcible, que de la Cou-
to I A Morale
cupifciblejfous l'empire delà Raifon, Car c'eft bien rEntendement qui eft le premier mobile de toutes nosadtiôs morales, & qui emporte toutes les facultés lefquelies y font deltinées , chacune félon la nature de Ces opéra- tion. Mais neantmoins c'eft en la volonté que fon imprelTîon fe reçoit premièrement , d'où eHe fe fait puis après fentir dans les puifî'ances infé- rieures. C'eft elle qui reprime leurs mouuemens quand ils font trop vio- lens ; c'eft elle qui les excite quand ils s'alanguifl'ent. C'eft elle qui les deftourne de delfus les obiets fur lef^ quels elles s'attachent contre l'in- ftintl de la raifon ; c'eft elle qui les applique fur ceux aufquels elles fe doiuent attacher : en vn mot , c'eft elle qui eft comme le gouuernaildans le vaiifeau, &c l'Entendement eft com- me le pilote qui le remue. L'autre eft 5 de commander à la vertu Loco- motiue , d'où dépendent les mouue- mens des parties de nos corps. Car e'eft auflî elle qui après auoirrcceu de l'Entendement l'impreffion des rai-
Chrestienne il Par. if fons qui induifent à fe mounoir ou bien à fe repofer , la fait puis après fentir aux efprits qui font ordonnes pour Tagitation des membres , d'oà "elle fe communique aux mufcles 6^ aux autres inftrumes du mouuement. Or eft-il bien vray que le péché a beaucoun diminué de la puiffance de la Volonté en cette féconde forte de fes opérations. Car ny la vieillefTe dans les fains , ny la foibleffe dans les malades , ny la perclufion dans les im- potens , ny la priuation des membres en ceux qui en font mutilés, ne per- mettent pas au corps de prefter obeif- fance à la volonté en toutes fortes d'occurrences. Mais la defobeïflance qui fe produit de ces caufes là , ne tient aucune place dans la Morale , parce qu'elle n'a pas fon fiege dans rintelled , ny dans la Volonté, non pas mefme dans l'Appétit fenfitif. La vraye caufe en eft dans la priua- tion de rinftrument que la Nature auoit deftiné pour Tadion , &c fans le- quel il eft abfolumêt impoflible qu el- le fe produife. Pour ce qui eft de
ii laMorale
Tempire qu'elle a fur les Appétits, s'il ne s'exerce pas depuis le péché auec tant de fucçés qu'il feroit à defi- rer , la caufe en eftant différente tout, à fait 5 le ingénient en doit eftre pa- reillement diffemblable. Car il eft bien vray que nous fentons mainte- nant en nous beaucoup de rébellion de la Colère & de la Couoitife contre l'imnulfion de la Volontéjmais il n'eft pas moins vray auflî que fi nous nous, confiderons attentiuement nous mef-. mes, & fi nous efpions bien foigneu- fement les actions de nos facultés ^ nous trouuerons que cette rébellion vient ou en tout ou au moins en gran- de partie , de ce que nous ne voulons pas aflés fortemçt ny aflés conftament ce que nous voulons. Certainement, ce qui émeut nos affections Se plus, qu'il ne faut, & moins qu'il ne faut encore , &: où & quand il ne le faut; pas , fe peut confiderer en deux nvi^ niercs. C'eft qu'où bien l'obiet qui nous touche paffe fi rapidement > <5<: û, fubrepticement de la fantaiûe dans ï'appetit 5 (jue rintellcd n'ayant pas Iq
Chrestienne. 1 1. Part.' zj loifir d y faire la réflexion qu'il fau- droit, laConuoitife ou la Colère s'en fent émouuoir auant que l'entende- ment «S<: la V olonté s'en meflent. Ou bien il va tout droit à Tlntelieft , de forte que l'Appétit, auant que de s'é- mouuoir beaucoup , laifTe faire aux facultés d'enhaut , & leur donne le moyen de délibérer , & de prendre les refolutions Â: le pli qu'elles trou- ueront conuenables. En cette fécon- de occurrence , on ne peut pas reuo- quer en doute que fi TAppetit vient àluittcr contre4'impuirion de la Vo- lonté, cela vient de ce que l'Entende- ment ne prenant pas des refolutions affés fortes , ne détermine pas la Vo- lonté affés puifTamment : tellement que le mouuement de ce grand refîbrt eftant languifTant, & la roue ^ s'il faut ainfî dire , de la volonté , qui vient après , n'ayant point d'ébranlement qu'autant que la faculté fuperieure liiy en donne , ce n'eft pas chofe eftrange fi l'appétit ne s'y lailfe em- mener qu'à regret , & s'il y fait de la jçfîftance. Au lieu que fi l'entende-
B 4
1-4 La Moral e,
ment agifToic de toute fa force , U volonté qui le fuiuroit de mcfmc vi- gueur cV de mefme pas , ne {aifferoit a r Appétit faculté aucune derefifter, qui ne fuft incontinent furmontée. Dans la premier^j il eft vray que com- me rémotion de l'Appétit y précède le difcours & Toperation de la Raifon^ fi elle eft tant foit peu grande,, comme il eft in eui table qu'elle ne le foit dans "vn fdjct défia corrompu, I4 refîftance qu'il fera au commencement ne deura pas ce feaible eftre fi toft attribuée au défaut de vigueur en la volonté , qu'au trouble &c au dérèglement qui fetrouuéra dans TAppetit mefme. Et iieantmoins il eft certain qu'il n'y ^ point de tel déreiglement dans les ap- pétits,dont la volonté ne vint à bout,, il elle y agiffoit de toute fetenduë de fa force. Mais dans vn fujet corrom-? pu , ou biea du tout elle n'agit point contre le dereiglernent de l'Appétit, ou elle y agit foiblement , à propor- tion de ce que TEntendement iuge de l'obiet qui fe prefente. De forte ique le c^angenient (jui çfl: arriuf ^%
Chrestienne. II. Part^ ly rhomme par le péché , ne confifte pas dans rextindion de fes facultés, rydansTabolitùon entière de leur fu^ bordination , mais dans leurs habitu- des feulement , &: dans le vice des opérations dont les habitudes les in- fedent. Mais voyons vn peu plus exadtement iufqucs où cela fe peut cftendre.
La corruption de non;re nature doit eftre premièrement cofiderce au pre- mier homme , &: puis après enfesdef- cendans. Et pour ce qui eil du pre- mier homme , ie ne m'arrefteray pas icy à examiner fcrupuleufement com- ment il eft arriué que {^cs facultés, qui auoycnt efté mifes dans vn û excel- lent eftat par le Créateur , eu font fî mifcrablement decheuës par la tenta- tion du Malin. S. Paul difant que ia femme a cHe deceue , nous a vouki donner a entendre que le mal eft venu dVne erreur qui s'eft gliffée dans l'en- tendement, & lliiiloire de la chofe le nous confirme. Car elle nous rap^ porte que le Tentateur s'eft princi- yalçment ferui 4q deux argumens
i6 iaMorale
pour induire la femme à la tranfgref- fion du commandement ; Tvn pris du contentement qu'en receuroit fa Conuoitife , en luy reprefentant que le fruit eftoit bon à manger : l'autre tiré de la fatisfaûion qu elle en rece- uroit en fon dcfir de fçauoir , par- ce qu en mangeant du fruit défendu elle en acquerroit de la fcience. En quoy il attaquoittout enfemble l'Ap- pétit raifonnable de le fenfuel. Et quant à la menace delà mott, dont la crainte eftoit capable de rebouf- clier Tefficace de ks argumens , il l'interpréta comme vne illufion com- minatoire 5 qui ne deuoit point auoir d'eft'eft ; ce qui conferuoit à Ces argu- mens toute la plénitude de leur force. Comme donc l'artifice de la tentation gifoiten lafuafion , fon effcd à con- fillé en ce que l'entendement de la femme s'en eft laifle perfuader; ce qui aefté vne manifcfte erreur, puis que cesdeuxargumëslà nedeuoyent du tout rien valoir où il y auoitvnefi exprefle&fi terrible defenfeau con- traire. Or eft41 certes difficile ^ 6c
Chrestienne II. Part, -lj toutesfois inutile de tout point, de rechercher par quels degrés Tenten- dement de la femme en eft venu iuf- ques là que de receuoir cette perfua- fion : mais quel en a cfté l'effeâ: depuis qu elle lareceuë vne fois , &: iufques où eft allée la corruption pour ce qui a efté des aébions lefquelles font ve- nues depuis 5 c'eft chofe dont la re- cherche n'eft pas d'égale difficulté, &: qui neantmoins eft d'vne vtilité &: d'vne importance tres-confiderable. C'eft vne chofe dont nous auonsvnc infinité de preuues par l'expérience, que ce quis'eft vne fois vn peu nota- blement corrompu , ne fe reftablic point de foy mefmc , &: qu'il eft befoia de la force de quelque agent extérieur pour le remettre en fon entier. Dans les chofes artificielles , s'il eft arriué à vn automate , foit de fouffrir fracture çnquelcune de fes roues , ou feule- ment de fe démonter, il faut necef- lairemêtque Fouurier y mette la main, fi Ton en veut tirer quelque vfage. Dans les eftres de la Nature , s'il eft grriuç à quelque fruit de fçntir de 1% .
i8 La Morale
pourriture en fa fubftance , elle va toujours gaignât peu à peu. Se deuienc abfolument irrémédiable aux princi- pes intérieurs de la conftitution de fon eftrc. Dans le corps humain mèfmes , où il y a vne forme incom- parablement plus noble^^ plus capa- ble de reparer les vices qui peuuent furueniràlacomplexiô de fes parties êc au tempérament de fes humeurs, fi la gangrené vient à fe faifir de quel- que endroit , il n'y a rien qui en arre- ftele cours , ny qui refifte à la morti- fication, s'il n'y eft pourueu par l'ap- plication de quelques moyens exter- nes. Pourquoy donc eft-ce que dans l'Ethique il en feroit autremët, quand vne fois la corruptio s'eft emparée des facultés où eft le principe de nos aftions morales ? Ariftote dit que les vices ^ les vertus ne viennent pas de nature , mais de couftume feulement. Son grand argument eft que les cho- fes qui font naturelles fe font toujours à'vne mefme forte, dautant qu'elles ont vn principe fi abfolument deter- îniné y qu'il n'y a couftuii\e d'agir ^^
Chrestienne II. Part. 15 quelle qu'elle foie y qui puiflc forcer ruiclination qu'elles ont à telle ou tel- le forte de mouuement. Tellement que quand vous ietteriés dix mille fois vne mefmc pierre contreniont , vous ne raccouftumeriés lamais à fe tenir en Tair , dautant que fa naturelle pc- fauteur la tireneceffairement &c ine- uitablement vers le centre. Mais quant à ce qui eft des mœurs des hommes, & des habitudes de vice 6C de vertu qui font en eux , il dit que l'expérience monftre qu'elles fe chan- gent par raccouitumance ^ de forte que les mauuaifes fe peuuent corriger en faifant bien , comme les bonnes fe corrompent &:fe détériorent par mal faire. Pour entrer dans levray fensi. d'Arifrote , ou , quoy qu'il en foit , pour bien iuger de la vérité ^ il faut di- ftinguer deux façons félon lefquellcs on peut dire que les chofes nous font naturelles , ou bien qu elles ne le font fsas. Car il y en quelques vnes qui ou bien conftituentnoftreeftre , & telles par exemple/ontlespuiflances de nos «mes , dont i'ay parlé cy deffus , ou
)0 t A M O R A L E
qui en découlent fi necefTairemen^^ qu'elles en fontabfolument infepara- bles 5 comme on dit que la faculté de rire coule naturellement de la raifort* A quoy fi vous voulcs vous adioufte-^ rés la pefanteur de nos corps , qui vient de ce qu'en la compofition qui s'y eft faite des quatre elemens ^ la ma^ tiere terrcftre y prédomine. Or eft-iî certain queny les vertus ny les vices lie nous font point naturels de cette façon. Et c'eft ce quAriftote a en- tendu , comme il appert manifefte- ment par la comparaifon qu'il en fait auec lapefanceurdes pierres. Maisiî y en a quelques autres qui nous font naturelles parce que nous les auons dés les principes denoftre cftre , bien qu'elles n'entrent aucunement dans fa conftitution : comme il peut eftre naturel à vn homme d'cftre camus ^ parce qu'il a cela dés fa conformation dans le ventre. Ariftote n'a pas fçea que nous fuflîons naturellement vi- cieux de cette façon là^ &: ne l'afor-^ mellement ny nié ny affirmé , parce quil n'en a point eu de connoiflance*
Chrèktienne"^ II. Part^ 31 Seulement a-t-il reconnu qu'il y a quelque répugnance naturelle entre TAppetit (cnCitifSc la partie fuperieu- re de l'homme où refide TEntcnde- ment, mais en telle forte pourtant que comme fî quelcun naiiToit gaucher, il pourroit bien corriger ce défaut par vne foigneufe ediu:ation , ce par vne grade afliduité à fe feruir pluftoft de la droite; T Appétit fenfitifde mefmefe peut par vne bonne nourriture, &: par la couftume à bien faire , amener fous l'empire de la Raifon.Ie neparlepoint encore de la force de cette corrup- tion naturelle,parce que cela ne con- cerne pas la confideration du premier homme , mais celle de fes defcendans; mais ie dis que depuis que Thomme s'eft vne fois corrompu par quelque mauuaife aftion , il eft abfolumenc impoifible qu il fe remette en fon en- tier,& qu'il fe rétabliffe de foy mefme. Car Ariftote auroit bienraifon de di- re qu'il ne luy feroit pas abfolumenc impoflible , s'il le vouloit comme il faut ; c'eft à dire , s'il defployoit à doncer fe« appétits toute la force dç
5Ï tAMoRAIE
ia volonté , & toute la lumière &I4 vigueur que la parfaite connoiflancd des obiets doiuent donner à fon In- tclled. l*ay défia reprefenté cy deifus que c'eft de là que dépend toute là conftitution de l'homme en ce qui eft du bien & du mal Moral , & que telle qu eft la difpofition de cette première t^maifireiTe faculté, telle eft auffiU conduite &: la difpofition de tout lô refte. A peu près comme Hippocraté pourrôit bien dire que fi vn liommd paralytique rerriuoit fes membres vi- goureufement, & s'il les tenoit con^ tinuellement occupes en quelque exercice , ily rappelleroit les efprits , &: diflTipcroit l'humeur qui en bouf^ che les conduits , ôc qui empefchd qu'ils n'y reluifent.'Mais comme c'eft cette humeur laquelle intercepte les efprits j &: empefcheleur irradiation^ qui ofte au paralytique la faculté de mouuoir Ces membres , &c de les exer- cer comme il faut , de forte qu'il n^ peut arriuer qu'il vfe de ce remède pour fa guerifon; c'eft le defordre que le péché met dans les facultés de
rhomme
Chrestienne. II. pAkt7 35 riiomme qui empcfche qu'il ne vueil- k fe corriger j ou s'illuy refte quelque dirpofition aie vouloir , de quoyie ne détermine pas icy , tant y a que les in- clinations de fa volonté y iont trop foibles &c trop languiffantes pour le faire. En efted , les deux chofes qui font principalement à confiderer icy^ font l'Appctft 5 & la Raifon : car quant à la Volonté , elle dépend , comme i'ay dit , entièrement de l'Iri^ telligente. ':Or quant à la Raifon^ l'erreur commife dans .le premier pe* chérablefféeydefQrte qu'elle h'aplaç eu tant de lumière eh ellemefme, ny tant de force qu'auparauant î ce quf a enlpefclié qu'elle n'ait fî biê iugé de- fes obieds:.^ qu'elb faifoit autrefois au, temps de fon intégrité. ' D'où eft neceiîairement venue la lanf^ueur 5c la débilité dans les aûions de la Vo- lonté , & d'où. par confequent s'^eft rclafché l'eiiapire que cts deux facul- tés auoyent fur la Colère & fur la Concupifceiice. A peu prés comme fi le maiftre de la maifon s'^êft vne fojs- bien fore enyuré en la prefcncc de fes
C
54 t A M O R A L E
feruiteurs , il ne fe peut euiter qu'il n'ait perdu beaucoup de fon autorité .fur eux , principalement fi l'yurefle luy a laiflc quelque mauuaife impref-* iîon dans Tintclleâ: , qui l'empefclie de leur départir Ces commandement auec toute la prudence &: toute la gra- nit é dont il les alTaifonnoit en fa con- uerfation précédente. Et pour ce qui regarde TAppetit , il eii eft comme A'vn clieual qui a vne fois pris le frein aux dens , ou qui de quelque autre façon s'eft tmtt à fait iettc hors d'cf- cole. Tant s'en faut que de foy mçf- meilfcrcduife à la raifon , qu'au conr traire àmefure qu'il s'apperceura que çeluy qui le monte a perdu quelque çhofe de fa iuftefle èc de fa vigueur, il deuiëdra tous les iours plus vicieux , ôc fera de nouuelles efcapadcs. Ainfi parla concurrence du défaut de ces deux facultés ôc de leur vice , rhom-^ me qui a vne fois péché , va toujours en empirant , ô^fe confirme en fin tel- lement au mal , qu'Ariftote mcfmô leconnoift que Thabitude qu'il en ac- quiert, dénient irrémédiable* Cac
l
Chrestiènne. 11. Part^ 3^ il prononce qiie celuy qiii eft vne fois confirmé dans l'habitude deriniufti- ce , ne peut pas redeuenir iiifte quand il îe voùdroit. Non que félon fes fen- timens , vne forte 5c confiante volon- té ne peuft enfin ramenet à la droitu- te & à l'équité cette peruerfe inclina- tion : mais parce que cette volonté' qu'il fe figure qu'il en peutauoir , ne peut eftrc que fort imparfaite ôc fort vacillante^ Mais il y a vne autre cho- fe à laquelle Ariftote n'a iamais penfé. C'eft que le retour d'vn homme vi* cieitx à la vertu , eft proprement ce qu'en Théologie on appelle repen- tance i Ôr toute vraye &c ferieufe re- |)entaace a deux motifs. L'vn confi- îte en la confîderatiori de ce qu'on appelle Honndie , quand l'entende- tncnt de l'homme reconnoift la lai- deur de la faute qu'il a faite , & là beauté de la fainteté. L'autre eft Tef- ferarice du pardon 3 fans laquelle il eft abfolument impollibte qu'au cur^ homme corrompu par le péché , fe re- pente. Carie premier fans doute ell 4c beattcowp le plus excellent : mafs^
C i
3^ 1 A Morale
jieantmois le fécond eft tel qu'où bien il eft ordinairement plus efficace de plus agifTant , ou aumoins la vertu de l'autre eft-elle tout à fait morte fans fon alTiftance. Parce que dans vnfu- jet défia corrompu par le péché il n'y a pas aiTcs de lumière ny affés de dif- pofition à l'amour du bien monal, pour s'y afteftionner fans l'attrait de quel- que notable vtilité, &: fans l'efperan- ce de la polfeffion du bien phyfique. De plus 5 le defcfpoir du pardonne retranche pas feulement Tefperancc du bien phyfique &c de la félicité que Dieu a propofée pour recompcnfe à la vertu , il met encore deuant les y eux l'attente ineuitable du mal qu'il a eltabli pour punition au vice. De forte que la créature qui a péché contre Dieu , le confidere toujours comme armé d'vne vengeance qui la pourfuit inceflamment, 5c qui iufqu'à retcrnitc neluydôit donner aucune trêve. Orell-il impcflible qu'en cet cftat la créature défia vicicufe ne haif- fe ccluy qu'elle craint , ce qui eflidia- ^iietralemenc oppof é aux inclinations
Chrestienne. ir. Part- 37 à la rcpentance. Et ne faut pas dou- ter que cela n'ait contribué à cette horrible méchanceté à laquelle les démons fe font fi defefperémêt aban- donnésj que Dieu n'a iamais fait ku- re fur eux le moindre rayon de fa clémence. Tellement que fi Dieu ne Teuft manifeftée au premier hom- me au commencement , il fuft deue- nuauffi mefchant que les démons : Se ce peu de temps là mefmes que Dieu permit qui s'écoulaft entre le péché commis par Thommc , &: Tefperance de pardon qu'il luy propofa , ne s'e- ftant pas fans doute palTé fans quel- ques terribles affres de l'horreur de fon iugement, il eft pareillement in- dubitable que ces frayeurs adioufte- rent quelque chofe au dereiglemenc que le péché auoit defia mis dans les facultés de fon ame.
Vient donc maintenat à eftre con^ fiderée la codition de fes defcendans , qui n'a pas peu eflre meilleure que celle de leur premier père. Car c'effc la loy vniuerfelle de la nature , que chaque chofe produit fan femblable
C ^
I
3? iaMorale
par la génération ; ce qui ne fe doiç pas feulement entendre de la propaga- tion dVnc mefme 6c femblable nature d*vn indiuidu à l'autre , fans que Tef-^ pcce en reçpiue du changement, mai$ encore de latranfmifllon des qualités dont cette nature fe trouue notable- ment afteûée, La bouche mefme de la Vérité nous a apris que le fruit fe fent de la pourriture de J'arbrc qui le l^roduit y ôc Texperience fait tous les iours voir qiie les poulains qui n^iiHent de clieuaux-maladifs \ font euxmef- mes incommodés de quelque tare confiderable. Les hommes gaftés de la lèpre , ou de quelqiie autre tel ve- nin^en infedent leur pofteritc^ & s'en cft trouue qui eftoyent dcuenus boi- teux ou eflropiés par accident , qui ont engendré des enfans boiteux comme eux, ou mutilés de leurs mem- bres. Tant la femence de Thomme cft fufceptible de l'impreffion de fe^ n^auuaifes conditions , pour les dcf-^ ployer puis après dans les fujetsqui s'en produifent. Suiuant donc cctxe commune loy de la Nature , le pre-.
Chrestienne il Part^ 39 mier homme a engendré des cnfans femblables à luy , c*cft à dire , fouillés de cette corruption dont le péché auoit altéré toutes les puiiTances de fon ame. Et ne faut point icy mettre en auant que l'homme ne communi- quant finon le corps à fcs cnfans , n'a peu tout au plus prouigner en eux fi- non l'Appétit fcnfitif , qui femble auoir en quelque forte fon principal fiegc dans le corps , &qu'à cette oc- cafion S. Paul appelle la chair ^ d^nos membres. Car cet Appétit fenfuel cftant , comme nous auons dit, en fort grand defordre dans Adam , le trou- ble , & le déreiglement qui y eftoic jen a pafle dans fa race. Or eft-il bien vray que pour fi grand que ce dérei- glement là fuft 5 fi l'homme efloit vne nature brute &: deflituée d'entende- ment 5 on ne le pourroit pas accufer d'eftre à cette occafion vicieux d'vn vice moral , non plus qu'vn lion ne Teft pas pour eflre colère auec excès , ou vn chien pour eflre impudent, ou iînalement vn pourceau , pour eftre liarnbierpcnt enclin à la gloutonie.
40 L A M O R A L Ë
Mais parce qu'outre l'appctit fcnfitif, ôc les affc£lions du corps , rhomme cft cioiié d'ame raifonnable laquelle luy vient de dehors, de forte que cet- te ame &: ce corps ne compofentfi- non vn feul ».V meHiic homme , lefur- jet tout entier eft réputé mal coftitué, parce que les facultés d'où fcs opera-r tions morales doiuent puis après pro- céder , ne font pas dans vne difpofi-r tion conuenable. De forte que com- me vn poulain qui dés le ventre defà merc a quelque foihle fie dans les iam^ bes, quelque égarement à la bouche, qui le rendra indocile au mords , &5 quelque chofe d'indotable & de refra- âaire dans fon humeur , doit eftre dés là tenu pour mauuais dans refpecc des chenaux j vn enfant en qui TApr petit fenficif eft fi derciglédés la pre- mière conformation de fon eftre, qu'rl eft indubitable qu'il fera licencieux en fes mouuemens, Se delobeillant à la Pvaifon , doit eftre eftimé vicieux dans la Nature des hommes. Et de là vient auec le temps, lors que les facul- iés de rhomme , qui font en^ourdie^^
Chrestienne. ÏI. Part. 41 dans le ventre,^ quelque temps après la naiflance , viennent à fe déployer , qu'il cft abfolument impofTible qu'il fiilTe de luy mefme rien de bon. Car fes opérations doiuent eftre confîde- lées en trois diuers temps : à fçauoir , quand il vit, ainfi qu'Ariftote dit en quelque lieu 5 de la conuoitife feule- ment5fans mettre en vfage fa raifon, à caufe de Timperfeâiion de fcs orga- nes: quand il commence à agir de Ten- tendement, mais imparfaitemêt pour- tant, parce que fcs organes ne font pas encore aiTésdeib rouilles; & enfin, quand les organes ayant atteint la per- fection de leur conftitution , il n'y a plus rien en eux qui empefche que la Raifon n'vfe de toute fa force. Or das certe première faifon de fon aage , la raifon n'y agiifant point , &: y ayant défia naturellement du defordre dans Tappetit fenfitif , les mouuemens de la Conuoitife y font toujours accom- pagnés de quelque excès, qui lacon^ firme de plus en plus en fcs mauuai- fcs inclinations , & adiouftc à fon y;çe naturel çeluy qui fe contrado
41 lA MOR A LE.
parla couftumc. Comme fi à vn pou- lain 5 qui a naturellement Thumeur rcucfche , &: la tefte mal afleurçe , la façon de fa nourriture feruoit encore à reffaroucher, & à le rendre plus in-» traittable quand il le faudra monter. Dans la féconde , les opérations de la raifon eftant fort foible , &: les émo- tions de la Conuoitife cxceflîues de violentes, il n'en faudroit point atten-» dre d'autres fucçés^ quand il n'y auroic point d'autre vice dans la Raifon mef^ me 5 finon ce qui arriueroit fi vous mcttiés vn enfant , ignorant des lois du maneige5&: encore foible de corps, fur vn cheual vn peu fougueux , ôc qui n*a point porté la fclle. Mais il y a cela de pis. C'eft que mefmes en la faifon en laquelle noilre raifon de- uroit eftre plus vigourcufe , nous auons pourtant accouftumé de iuger des chofes félon que nous nous trou- lions ou difpofés parles habitudes, ou émeus par les paflîons. Tellement: que comme ceux qui ont la iauniffc dans les yeux , ou qui regardent au a'auers dVn verre peint^voyent toute^
Chrestiekne. il Part^ 45 chofes teintes de la mefme couleur dont eft imbu ce qui fe rencontre en^ tre les obiets &: leur veuë , les cnten-^ démens des hommes fe figurent dans ce qu'Us contemplent toutes fortes de qualités , non tant félon ce qui con- vient aux chofes mefmes^ que félon la paflîon ou l'habitude qui domine en eux. Si bien que dans ces premiers commencemens des opérations de la Raifon , il ne faut pas douter que le iugement qu'elle fait de toutes fortes d'obiets moraux , ne foit tout imbu &: tout pénétré du vice de la Conuoi- tife . Enfin , pour ce qui eft de la troi* fiefme , defia TAppetit fenfitif a pris de fi mauuaisplis , &: le defordre que îa nature y auoit mis , s*eft tellement accreu par la couftume , que quand H n'y auroit autre chofe^ileft déformais abfolument inuincible à la Raifon, Mais il y a cela de plus , que comme dans les autres facultés les premières opérations engendrent des inclina-* tions , & puis , par la réitération de femblables avions , ces inclinations Jà reforment cil habitudes, qui enfiu
44 l'A. Morale
s'emparent entièrement de la faculté; dans Tentendement it en arrine tout de mefme. Ayant donc commencé à mal iuger des obiets moraux dans cette féconde faifon de l'aage de l'homme , &: s'y cftant accouftumé par la frequete répétition demefmes opérations , quand il vient à ta troi- fieme il eft luy mefme iî profondé- ment imbu de l'habitude de mal agir, &: fi plein des ténèbres Se des erreurs qu'il s'eft acquifes en agiffant mal , qu'il n'y a plus moyen qu'il en procè- de, aucune produftion qui vaille. C'eft pourquoy ce mot de chair^ que Fay tantoft dit eftre employé par S. Paul pour fignificr le vice de l'Appé- tit fenfuel, eftend en l'Ecriture fainte fa fignification iufqu'à la Raifon , par- ce que parles degrés que ie viens de reprefenter , elle eft elle mefme de- uenuë tout à fait charnelle.
f^
Chr,estienne. II. Part. 4y
ère ito* ItI ItS 3W sW 3^ i4î 3« sS ÎT^ sfê îi^ 5^
DE LA LIBERTE' DES
allions de t homme depuis le pechL,
PLufîeurs ont eil cette opinion d'Anftote , qu'il eftoit vn grand defenfeur du franc arbitre de Thom- me, parce qu'il femible noits attribuer beaucoup de liberté en nos actions. Si ceux qui croyent cela de ce Philo- fophe ne vouloyent rien dire autre cliofe , finon quilaeftédilfentimenc que Ton a depuis condamné en Pela- gius 5 c'eft que le vice moral qui fc rencontre dans tous les hommes , ne vient point d'vne corruption naturel- le 5 &; que nous tirions de noftre naif- fance , mais feulement d'vne mau- uaife éducation , &: d'vne perucrfe imitation de ceux auec qui nous con- uerfons , il n'y auroit rien en cela que l'on peuftiuftement reprendre. Car il eft certain qu'Ariftote n*a point con- nu cette tache orJ!?Jnelle que la Pa-
4^ ïaMoraiè*
rôle de Cïeu nous fait remarquer etf nous. Et quanta ce qu'il a dit de U répugnance qui eft entre TAppetit' fenfitif ^ la Raifon ^ ou cela luy elt échappé fans qu'il y pcnfaft , comme' il eft arriué quclquesfois que les véri- tés les plus cachées fe font ingérées d'elles mefmes dans l'efprit &: fous la^ fiume des Payens , ou au moins cer- tes n'a-t-il pas prétendu l'eftendre iuP ques là , que de croire que ce fuft vn mal incorrigible tout à fait , &: vne' corruption de noftre Nature. Mais quant à tirer des argumens de ce^ tju'Ariftote dit touchant la nature de la liberté &: de la vertu , Se touchant la correfpondance ou proportion qui fe tiouue entre les facultés de nos ef-
f)rits 5 entant que ce font facultés , &C es actions moTales aufquelles cUes font deftmées , pour iuftifier qu'il re- fte naturellement à l'homme quelque moyen de fe garentir luy mefme de là neceflité de pécher que ie viens dq reprefenter , la fuite de ce propos inôftrerafîc'eftauec iuftc raifon que quelques vns ont eflayé de le fair^.
Chrestïenne. II. Part. 47 l'ay dit ailleurs que pour bien iuger de la liberté de nos adions^il les faut confiderer en trois manières: à fçauoir eu égard aux emperchemens qui ftous y peuuent eftre donnés de dehors : eu égard au principe intérieur de la volonté dont elles procèdent , entant qu'elle commande à nos membres de les faire , ou de ne les faire pas : &: eu égard à l'intelleû qui détermine la volonté à donner par fon commande- ment Timpulfion &: le mouuement à nos membres. A les confiderer en cette première façon , ce qui concer- ne le droit de nos allions eft à peu près tel en l'cftat de péché , que ie Tay reprcfentc en Tintegritc de noilre ori- gine. Car la Nature nous comman- de les mefmeschofes comme bonnes,- & nous défend les mefmes chofes comme mauuaifes , &: nous laifTe tou- tes les autres dans leur naturelle indif- frence , pour les faire ou ne les faire pas , nous en abftenir ou ne nous en abftenir pas , félon que nous verrons dire expédient. La raifon de cela eft «qu'encore qa il foit arriué vn grand
48 L A M O R a'l É
changement en la Gonftitution de nô$ facultés , iln'eneft pourtant pointai'- riué dans les obiets à Tendroit def^ quels elles fe doiuent exercer , lors qu'elles fe veulent defployeren ope-* rations morales. Dieu cft demeuré tel qu'il eftoit ; noftre prochain a gar-* dé toutes les relations à roccafioil deP- quelles nous kiy ; eftions obligés dd quelques dçviQÎrs i ôç quant Ma eonfi* deration que nous devions faire de nous mefmes en l'exercice <le la ver-* tu, l'eftat de péché auquel i^ous nous trouuons maintenant , nous» obIig,Q bien fans doute à diuerfes chofesqu^ît ne nous eftoyent point necelTàires aitr conimenccmcnt , mais à peine nou^ difpenfe-t-il d'aucunes de celles que 1 intégrité de la Nature exigeoit de nous. 11 y a feulement icy a obferucE en pafTant , que pour les raifons que nous déduirons ailleurs , la defenfe de manger du fruit de l'arbre de fcience. de bien &: de mal ^ qui auoit efté faite au premier homme autrefois , ne con- cerne plus fa race. Pour ce qui c(t des empcfchemens externes qui con??
cernent
Chrestienne. II. Part. 49 - ternent le fait de nos aftions , il eft certain que noftre liberté efi; beau- coup plus refferréc en cet égard , qu'elle n'eftoit en ce premier ellat de la Nature. Car il fe trouue à cette heure vne infinité de cliofes dans la conftitution de Tair , dans les débor- demens des elemcns ^ dans riiunieur farouche & defobeïflànte des ani- maux, dans les rencotres des accidens qu'on appelle fortuits, Se dans la vio- lence des hommes , qui nous emp.ef- chent d'exécuter nos refolutions ÔC nos defTeins, quelque raifonnablemet qu'ils foyent formés , &: conuenables à la vertu mefme. Et fi les Rois ne font pas entièrement libres de Ce cofté là 5 comme de fait il n'y en a pas vn qui faffe abfolument tout ce qu'il veut , il n'y a qui que ce foit quife puifle glorifier d'y eftre exempt de feruitude. Quant à la féconde façon de confiderer nos adions , i'ay défia dit ailleurs qu'autant que le premier homme eftoit libre en cet égard , au- tant la plufpart des fes deYcendans font ils maintenant efclatres. le ne
D
i
50 La Morale.'
parleray point icy de l'imbécillité àa rcnfance , qui ne permet pas à ceux qui font en cet aage la liberté de leurs mouuemens. Comme les facultés d'entendement &c de Volonté ne font pas encore parfaites en eux , d'où vient auffi Timperfeûion des opéra- tions qui s'en produifent , il n'eft pas raifonnable qu'ils iouiflent encore non plus de toutes les puilfances de leurs corps, ny qu'ils en puiflent exer- cer toutes les fondions à leur fantai- lîe. En efFe£b , quand le monde fuft demeuré dans Teftat de Tintçgrité, les enfans n'en enflent pas eu plus de liberté qu'ils ont maintenant , fi ce in^eft que quelcun s'eftropie par quel- que malheureux accident , ou que quelque langueur de mal Taftoibliflc extraordinairement , ou que dés le ventre mefme il vienne perclus de quelcune de fes facultés^ou qu'il foie autrement difgracié par la Natu- re, le diray feulement que fi ce que les Médecins témoignent eft vray, que fans conter l'impuiiTance de la yieillefle, ôc les playes , ôc les autres
CHkESTIENNE II. ParT. fï maux qui peuuent arriuer par les ac- cidens fortuits , l'œil feu! en riiommé eft fujet à plus de cent maladies , dont la moindre peut eftre capable d'ap- porter vne notable iefion à fes opéra- tions , il n'y a pas vn de nous quifô puiffe iuftement vanter de pofledet? dans vne pleine liberté Tvfage de fe^ fens&: de fes membres. Ainfi^ la vo- lonté n'eft pas libre en ce qui eft de cette forte d'aftions , puis que bieii fouuent elle rie peut pas exécuter les chofes aufquelles fes mouuemeAS Se (es commandeniens nous portent* Refte donclatroifieme confîdcratidn de nos aékions, à fçauoir entant qu'el- les dépendent des ordres de Flntcl- ligence. Et icy il faut bien diftin*? guer les opérations de Fintelled ^ eiî-' tant qu'il s'applique à la contempla- tion des images des obiets qui fone apportées dans la fantaifie parle mini- fteredesfens; d'auec celles quiconfi- ftent en ce qu'ayant vne fais receii ces images en foy mefme , de formé là deflus les notions èc les refolution^ d'où dependentlesmouuemens de i^
D 2.
^1 ï A Morale *
Volonté , il les imprime dans cette faculté inférieure pour luy donner fa détermination , 3c les influe par fon entremife dans la Conuoitife ou dans la Colère, qui font, comme i'ay die ailleurs, lesdeux maiftreffes branches de l'appétit fenfitif. Car en ce qui regarde cette première forte d'opéra- tions , il eft certain que le premier homme en fon origine polTedoit vnc liberté beaucoup plus entière que fcs defcendans ne l'ont eue depuis. Par- ce que fa Fantaifîe eftat parfaiten^ent bien conftituée en elle mefme, &:n'e- ftantfujette à aucun trouble , lînon à celuy qui nous eft naturel pendant le fommeil^ &fes fens eftâs pareillement dans vne excellente difpohtion , tou- tes les images qui s'y formoyent à riieure qu'il eftoit cueille , eftoyenc dans leur naturelle régularité , &: ne prefentoyent à l'Intelled rien d'ex- trauagant ny de difforme. De forte que l'application de l'Intelligence s'y faifant auflî régulièrement qu'il fe pouuoit , tout ce qui fepaffoiten cet- te opération eftoit dans l'ordre Sc
Chrestienne ir. Part.^ ^I
dans la iufteflc qui conuient la Natu- re. Et quant aux grotefques qu'il voyoitquelquesfois endormant, i'ay défia dit que les a£bions de l'homme ne fe doiuent pas eftimerparlà, dau- tant qu'il n'eft pas en l'eftat auquel il doit eftre naturellement pour dé- ployer fcs facultés raifonnables. En- core ne faut il pas douter que n'ayant aucunes mauuaifes habitudes en Tef- prit, &:fon appétit fenfitif eftant ex- cellemment bien tempéré, toutes les illufions qui luy venoyent pendant le fommeil^ne fuflent extrememët inno- centes. Depuis le péché , la faculté de rimag-ination en l'homme a efté Hijette à beaucoup de trouble par di-*^ uerfes fortes d'accidens. Les exha- laifons de la bile dans les fieures , les fumées des hypocondres en ceux qui d*ailleurs paroifTent fains , &: dans les femmes les vapeurs de Tamarry , font cntr'autres les caufes internes qui mettent ordinairement cette Puiflan- ce en delàrroy : fans conter qu'il y en a quelques vns que leur mauuaife conformation a dés le ventre de leur
54 î A M O R A ^ E
mère rendus entièrement ineptes au}(^ fondions diiraifonnement. Et quant aux caufes externes qui y peuuent ap- porter de Talteration, il y en a de deux fortes. Car d'vn coftélescheutes, Se les playes, ô£ les autres chofes de cet- te nature , offenfentquelquesfois tel-. lemcnt le ccrueau^ foit par la trop vio-. lente feeoulTe qu'il en fouffre , foit par 1^ diminution dç quelque partie de- fa fubftance , ou de quelque autre fa- çon , que de la lefion de Ces organes y^ vient vn defordre inimaginable dans fes avions. Et d'autre part les efpirics malins , dont le pouuoir eft dçuenu grand fur le corps de Thomme par le péché 3 font quelquesfois de tels ra-^ uages dans toute l'économie de fcs puiflan ces , ôc dans fon tempérament, que ccH pitié de voirie deréglem,ent qu'ils caufent en fes operatios les plus releuées. Or en ce temps là on ne peut pas raifonnablemët dire que TEnten- dément de Thome agifl'eauec libertés Parce que celuy qui eft libre eft mai- ftre de fonadion , de l'Entendemene en telles occaiions n'eft nullement 1^
Chrestienne. II. Part, yj maiftre des fiennesjdautant qu'il n'eft pas en fa puifTance de corriger le vice de la Fantaifie , ny des images qu'elle luy prefente à contempler , &: que na- turellement il ne fauroit y faire de bonnes opérations , ny en former de bons raifonnemens , ii l'Imagination ne les luy fait voir dans vne conftitu- tion conuenable.
Dés le temps d'Ariftote il y auoit des gens qui vouloyent excufer les mauuaifes adions des hommes , telles que font celles des diffolus &: des in- temperans , par cette confideration , que ceux qui les font femblent n'en eftre pas les maiftres. Parce que Ta- ûion externe dépend à la vérité de la y olonté , & le mouuement de la Vo- lonté 3 du iugement de l'Intelligence: mais que le iugement de l'Intelligen- ce dépend de la conftitution des idées qui font dans l'Imagination , laquelle fe laiflant vne fois faifir pai: les apparences des obiecs qui luy pa- roilTent agréables & voluptueux , ne permet pas à l' Intelleft d'en auoir vne opinion cpntrairc. De forte que fi
D 4
5X ^,A Morale
on pardoime à vn frenetiqjue lors, qu'il commet vue extrauagai^çe, parce que {on intelligence ne peut cori;iger le ^ vice des images qui font dans la Fan- t^ifie , d'où vient le déreiglement aa, r^ifon^ement , on doit pareillemen.c pardonner à rintempcrant qui com- met viie aftion vicieufe , parce qu'il ne peut rien changer dans la repre- fcntation que T Imagination luy don- ne de fes obiets , ny dans, les apparent, CCS- que les obiets mefc|ies luy prefen- teur. Si cette raifon eftoit bonne ^ il n'y auroit point de; mauuaifc aitiou^ n^orale , quelle qu'elle fuft , qui nq^> s'excufaft. de la façon ; parce que. l'homme. n'en fait aucune qu en f^ice d,ç rapplicat-ion que l'Intelligencç a, faite fur la reprefentation d'vn obiec que la Eantaiiîe confidere comme ca- pable de donner quçlqup contente^ mqnt à l'Appétit. Car com^np l'In« tempérant trQuue delà volupté en la iouifl'ance des obiets qui donnent du pîaffirau çorp^, le vindicatif çntrou-j viC; aufli da^ns rafTouuifl'pment de fa
Chrestienne"^ ir. Part^ 5-7 iiige aLnfi, quand l'obiet dont il pré- tend auoir efté ofFenféfe prefente dé- liant fcs yeux. Mais il y a bien de la différence entre les caufes de l'erreur qui font commettre vne mauuaife adion à Tlntemperant, de celles donc procède l'extranagance du raifonne- ment dVn frénétique. De celles cy le frénétique ne fçauroit eftrç le mai- ftre 5 quand mefmes il le voudroit , p-arce qu'elles ont leur fiege en quel- q.ue humeur, ou en quelque tempé- rament 5 fur lequel la volonté n'a na- turellement aucune puiffance. Car qiielle autorité eil-çe que la Nature a donnée à la volonté fur les hypocon- dres , pour empefcher qu'il ne s'en exhale de mauuaifes fumées contre- mont ? Ou quelle fubordination a- t-elle mife entre elle & les organes du ccrueau , pour en corriger les dé- fauts 3^ s'il y en a quelques vns dans leur conformation naturelle ? Des autres , l'Intempérant deuroiteftre le maiftre abfolumêt^&il le pourroit s'il le vouloit , &: n'y a que fon feul vice njoral qui empefche qu'il ne le vueille.
5S LA Morale
Parce que c'eft l'appétit fenfitif qui fait que la Fantaifie defployat les ima- ges des chofes deuant les yeux de la Rai(bn,luy prefente Tobiet fous la feu- le idée d'agréable &: de voluptueux, &: l'empefche d'y faire les reflexions que requiert ce que Ton appelle Hon- nefie. Or eft-ce vn établillement in- uiolable de la Nature , que TAppetit fenfitif 5 foit fournis à la volonté, & s'il refifte à tes mouuemens , & aux fentimens de la Raifon , c'eft que Tv- ne ny Tautre n'vfe pas comme il faut de l'autorité de fon empire. En efFe£t, fi dans ceux qui ont rEntendemenc difloqué il refte aflcs de lumière de raifonnement pour reconnoiftre le de- fordre de leur Fantaifie , comme il arriue à ceux qui ont des interualles qu'on appelle dilucides , ils fcntenc beaucoup de douleur & de trifteflfe y de fe voir mal gré qu'ils en ay ent alfer- uis aux mauuais accès de leur bile noire & de leur fureur. Au lieu que les intemperans prennent plaifir ea leurs partions , &: n y a que la feule vo- lupté qu'ils reçoiuent aies contenter^
Chrestienne^ il Part. 59 qui les chatouille &: qui les charme. Or comme c'eft chofe bien raifonna- ble de tenir pour inuolontaircs les âûions que Ton ne commet qu'à re- gret, auffi eft-il abfurd & impertinent de tenir pour autres que pour vplon-^ tâires celles aufquelles on n'eft attiré que par l'amorce de la volupté. Et de plus 5 quelque douleur que Tentent les Infenfés , pendant le temps de leurs interualles , de fe voir fujets aux ega- remens de l'efprit, fi n'en ont ils point de remords en leur confcience , &: perfonne ne les en accufe comme d'v- nc chofe blafmable , parce qu'il eft indubitable qu'ils ne font pas caufe de leur mal , Au lieu que fi les Intem^' peransne font point touchés du fen- timent'de leurs débauches, dautanc que la confcience eft tout à fait eftein- te en eux , au moins les Incontinens fe blafment ils eux mefmes de leurs propres fautes quand ils font hors de rémotion de leur paflîon, &: ils en font également condamnes dans les Repu-i bUques par lesloix, &: dans les Efco- |çs.des Philpfpphes par le difcours dç
6o La Morale
laRaifon. Or files Sages les en con- damnent , fi les Legiflateurs les en puniilent, ôc fi leur propre confcience les en redarguë , Se leur fait trouuer iufte leur fuplice &c leur condamna- tion 5 quelle raifi^n y peut il auoir de les excufer fur ce que leur adion aie efté forcée?
Refte maintenant à confiderer cct^ te forte d'aûions où TEntendement ne fe peut pas plaindre du déreigle- ment de la Fantaifie , ny qu'elle luy ait prefenté les obiets autremët qu'el- le ne deuoit. Nous auons dit qu'en Teftat de corruption Thomme ne peut rien faire de bien , foit que vous le re- gardiés dans le temps auquel il com- mence feulement à agir par la raifon , foit que vous le conlîderiés lors qu'il cft plus auancé en aage , &: qu'il a dé- fia contradé des habitudes par la fré- quence de fes mauuaifes aftions. Pour ce qui eftde cette féconde fa- ^on de le confiderer , Ariftote a net- temêt décidé laquefl:ion fi (es aftions doiuent eftre iugées libres ou forcées, volontaires ou inuolontaires. Car au
Chrestienne. ir. Part. 6i croifiéme de ks Ethiques il dit que ceux qui font eux mefmes caufe de leurs mauuaifes habitudes , ne fe peu- uent pas excufer des actions qui en dépendent, bien qu'elles foyent ine- uitables Se faites par necelfité. Et il produit exprelTément Texeniple des Inteniperans &c des Injuftes, dont les vns s'eftans abandonnés volontaire- ment à la defbauche , 6c les autres s'e- ftans laiiTés aller aux aftions d'iniqui- té , s'y font tellement accouftumés que déformais ils ne s'en peuuent plus abftenir. A peu prés comme vn ma- lade qui eft deuenu tel par fa difl'olu- tion , ou parce qu'il a négligé les or- donnances de fon médecin, ne peut pas reuenir en fanté quand il le veut, èc neantmoins on ne laifle pas de luy donner le blafme de fa maladie , &c d'eiHmer qu'il efi; indifpofé volontai- rement y parce que la caufe qui a pro- duit fon mal cftoit volontaire. De mefmes , on impute à vn homme le coup qu'a fait la pierre laquelle il a iettée de loin , quoy que quand elle fait le coup il ne la tenoit plus , 5C
iSi La m o r a 1 è'
qu'elle iVeftoit plus en fa dirpormoif {)our larappeller quand il Teuft voulu i parce qu'au commencement il eftoic en fa puifTance de la ietter ou de ne la ietter pas , ôc qu'ainfi le principe de fori aftion , & de ée qui s'en eft enfui- tii 5 Gonfifloit en fa volonté. Car il faudrôit , dit Ce Philofophe ^ eftre bien depourueu de iugement , pour ne fçauoir pas que des ades demefmc forte , réitérés tant foit pcufouuenty donnent là nàiflarice aux habitudes ^ Vcu que cela fe void eu toutes chofes où on fait application des facultés tant de fou efprit que de fon corps^ Chacun fçait que les Arts ne s'ap- prennent point autrement : èc les pe- tis enfans rriefmes comprennent bien que Ton efcrit foit bien foituialjà pro- portion de ce qu'on s'eft accouftumô foit à bi en foi t à mal é crire . O r p our- quoy en feroit-il autrement des habi- tudes de Tefprit , &: des bonnes ou mauuàifes complexions d'où nos ope- l'ations morales dépendent ? Et quelle que foit la chofe à laquelle nous nous appliquons, principalement fi rioasy
Chrestiennë il Par^ ^5 crouuons du contentement^ qui eft- ce de nous qui ne fente qu'il donne \ fes aflfedions vnc certaine pente de cecoftélà 5 dans laquelle s*ils'auance tant foit peu , il ne fe peut non plus re- tenir que s'il s'eftoit lailTé rouler dans vn précipice ? Que di-je , fi nous y trouuons du contentement ? La force de la couftume eft telle, quand vne fois nos facultés fe font laiffées enga- ger fous fa domination, que les chofes qui nous font pénibles &: difficiles à labord , nous deuiennent agréables à mefure que nous nous y habituons ; foit que la couftume nous y donne la facilité d'agir 5 &: que la facilité d'agir foit naturellement accompagnée éo quelque fatisfadion , foit que l'habi- tude mefme , entant qu'habitude^ait quelques charmes, qui transforment, s*il faut ainfi dire , la nature des ob- iers , &: qui les nous reueftent d'autres qualités que de celles qui leur font propres ô2 naturelles. Selon Topioa d'Ariftote donques la neceffitéineui- table qui fe trouue dans les aftions des Intemperans ôc des Inmftes , ne les
^4 iaMoraie
cmpefche pas d'cftre volontaires , ^ jieleuf ode pasleur liberté, puisque ce font eux mefmes qui s'y font vol on- taircmènt afleruis. Et partant , d*oà que vienne en l'eftat de péché cette neceflité ineuitable de mal faire qui fé trouue dans tous les hommes , comme nous Tauons rcprefentéedans lacon- fideration précédente , fi nous pou- uons prouuer que nous nous y affu- jettiffons volontairement , nous au- rons prouué par mefme moyen que cela ne nous ofte point noftre liberté^, félon l'opinion du mefme Ariftote encore. Examinons donc cette ma- tière dans les confîderations fuiuan- tes.
SFI^E
Chrestiènne. il Part. ^5-
SriTE DF PROPOS
précèdent^ ou il e fi parle de U
liberté des délions de l'homme
depuis le péché.
I'Ay dit ailleurs qite les PliilofopheS ont accouilumé de diftinguer les avions morales en antécédentes ô^ rubfequentes, dont celles cy viennent des Habitudes défia contrariées , au lieu que celles là les précédente font que nous les acquérons. C'cft de ces J)reniieres que rioiisauons à parler icy, pour voir fi Ton peut dire que les hom- mes les commettent librement en Te- ftat de la corruption de la Nature. Toutes les aftions de cette forte pro- cèdent de quelque coiifultation , & dans toute confultation , pour faire que laÛion qui s'eii produit puilfe eftre appellce libre 3c volontaire, il faut necefl'airement qu'il y ait deu5?! chofes : Tvne , que ce dont nous con-
E
é^ . l Morale V fultons foit de la nature des chofes dont on peut délibérer : l'autre , que quand nous en delibetons , il n'ihter- uienne rien dans noftre délibération à quoy nous puilTions où deuions plu- ftoft imputer la refolution que nous y prenons , que non pas à nous mefmes. Or quant à ce qui eft de la matière mefme de nos confultations , Arifto- te nous donne aflcs d^inftrudion là deflus pour bien fçauoir quelle elle peut eftre. Car il fait quatre princi- pes des chofes. La Nature , la Ne- ceflîté 5 la Fortune , &: l'Entendement de riiome, qu*il ioint auec les autres facultés qui font dans fa dépendance en leurs opérations. Et de toutes les chofes qui dépendent de cc^ quatre caufes il n'y a que celles qui fe rap- portent à l'entendement de f homme^ qui au fentiment de ce Philofophe , puiffeilt fournir de fujet à nos dcli* berations. Car pour ce qui eft de la Nature ^ perfonne pour exemple , ne confulte fur le mouuement du Soleil,, s'il ira de TOrient à l'Occident, ou fi en douze mois il parcourra les douze
Chre^tienné. ÎÏ. Part? ^i fignes du Zodiaque. Les cliofèsJ mef- hies qui ne sot pas fi inuatiableiTiêt dé- terminées par la Nature, ^ qui néant- moins n'ont point d'autre fource de Heur eftre , n'entrent point en nos de- libérations ; comme les pluyes , &leè fecherefleis , & les tremblemens de terre , qui artiuent félon que la Pro- uidencé de Dieu les gouuerne , fané que la prudence des honimes y puifle prétendre aucune part. Les eftres ftullî qui orit vne effence ihuariable ^ ^ que quelque inuincible necefTité conftituë dVnc telle forte qu'il impli- que cbntradiftion qu'il y ardue dit changement , tellement que fe figu- rer feulement en l'entendement qu'ils peuuent eftre autrement qu'il ne foht,= c'eft deftruire leur définition j & abo- lir leur nature , font hors des termeâ de nos confultations. Car qui a ia- mais délibéré de faire qu'vn triangle n'euft pas trois angles égaux à dea^^ droits ; ou que dans vn triangle re- ftanglc, le coftéqui fouftient Tarigle droit ne fift pas vn quatre égal au:x? ^narrés qui fccoftruifent fur les deux'
E %
b
Î6? ïaMorale
autres ? Quant à la Fortune , la Reli- gion n'en rcconnoift point , &: tout ce que les Payens luy ont attribué autrefois , elle le rapporte à la Proui- dence de Dieu. Neantmoins , là Prouidence diuine eft vne caufe vni- uerfelle , qui prefide aufli bien fur la Nature , que fur les opérations de l'Entendement de l'homme , &: fur les accidcns qu'on appelle fortuits. Or dans les efteds qui dépendent foit des caufes de la Nature, foit de l'Enten- dement humain , on void manifefte- ment que ces deux principes inter- uiennent entre la Prouidence ^ceux, d*où vient que les vns font appelles chofes naturelles , &: les autres font réputés nos propres aftions ou produ- £tions. Mais quant aux autres eue- nemens , parce que l'on n'apperçoit point de principe entremoyen en- tr'eux & la Prouidence ,&: que la fa- çon de laquelle la Prouidence y agit pour les produire , eft miperceptible à nos efprits , le commun des hom-^ mes , qui ne s'efleuc pas à la caufe vni- uerfelle , &; qui n'en rencontre poinc
Chrestienne II. Part, ^^ Jautre particulière & inférieure de- uant fcs yeux , rapporte ces accidens au hafard. Mais fortuits ou non qu'ils foyent , tant y a qu'ils font de la natu- re des chofes dont on ne délibère point , &:n'eft iamais arriué à qui qup ce foit de confulter s'il trouuera va trefor , ou fî fon ennemy en luy domi- nant de répce dans le corps, luy ou* urira heureufement vn abfcés , où les remèdes & les mftrumens de la Chi- rurgie ne pourroyent aller , comme Ciceron dit qu'il eft autrefois arriué à lafon de Plieres. Refte donc que co foyent les aftions dépendantes de la difpofition des hommeSjqui viennent en confultation , encore y faut il ap- porter de la diftinâion , félon les préceptes d'Ariftote. Car il yen à quelques vns qui font en la difpofition des autres hommes , qui ne font pas en la noftre pourtant, &: defquelles par confequent nous délibérerions inutilement. Comme les Spartains ne confultoyent point fur la façon de gouuerner la Republique des Scytel^: îîon plus que aiainteua^it^en France
yo lA MqR A LE.
on ncfemet point en peine d'aduifeç comment le Roy de la Chine mettra fcs fujets à la raifon. Car outre que cela ne nous concerne du tout point, l'exécution de nos refolutions ne fen ïoit pas en noftre puiiTàncc. Et il y ^n a quelques autres qui font en no- ftre puiflance à la vérité , mais qui fonc tellement determinées^ou d'elles mefi meSjOU par rvfage, que toute conful? tation y feroit fuperfluë &: hors de propos. Comme s'ileftqueftion d'en-? feignei: quelcune de ces fciences dont les principes font indubitables , & les théorèmes euidens,^: les conclufions fouftenuës par de bonnes demonftrar cions y de la méthode mefme exadcn- ment déterminée par la nature de leur, fujct 5 on ne met point en délibération la façon dont il y faut procéder 5 non plus que celle de peindre les caradet^ res des lettres dont on fe fert en écri? uant, depuis qu'vne fois la forme en a efté vniuerfellement receuë. Il faut donc que les chofes defquelles nouî 4elibcrQns ayent neceffai'remêt deux conditions. L'vne qu'elles ne foyent
Chrestienne. II. Part. 71 pas fi déterminées en elles mefmes qu'elles ne puifTenteftre faites en vne ou en autre façon. L'autre , qu'elles foyent tellement en noftre puifTance^ que leur exécution dépende de nous éc de noftre volonté.
Or quanta la première de ces con- ditions 5 Ariftote en prend Toccafioix de diftinguer entre la fin que chacun fe propofè en fa confultation , &: les moyens d'y paruenir , fur lefquels feuls on délibère. Car perfonnc ne: confulte fur la fin. Le Médecin ne met point en délibération s'il fe doiç propofer la guerifon du malade : ny le Capitaine s'il doit tendre à rempor- ter la vidoire fur fonennemy : ny le Pilote s'il doit conduire le Nauireau port : ny le Politique s'il doit procu- rer le bien de la Republique. Cha- cun a fon but fixe &: arrefté auquel il tend , &: toute la délibération gift au chois des diuers moyens qui fe prefen- tentpour y conduire. Qiie s'il n-y a quVn moyen pour y paruenir, com- me lafaignée pour la guerifonjle com- bat pour la vidoire , le vent oulaui^
E4 i
72. LA Morale.
Ton pour la nauigation ^ la paix pour îarcftaurationde TEftat ; la délibéra- jtion ne confiftera pas au chois des moyens, parce qu'il n'y en aura qu'vn, & que celuy qui délibère Tembrafic- raauffi certainement & auffi indubi- tablement qu'il fait la fin merme : mais PA co^{llltcra fur le lieu , & fur le temps, &:furroccafion , &:fur les au- tres circonftances de cette nature , afin d'employer ce moyen là de la fa- çon la plus feure &lapîus auantageu- fe que l'on pourra. Or foit qu'il y. ait pllifieurs moyens , ou qu'il n'y en ait qu'vn , qui foit cnuironné de di- uerfes circonfl'an ces fur lefquelles ii foit befoin de confuher , Ariftote a raifon de dire que ceux qui fe propo- fent de paruenir par des moyens à vue certaine fin , y procèdent par le m.ef- rne ordre par lequel les Mathémati- ciens cherchent la vérité d'vne pro- pofition donnée. Car comme les Ma- thématiciens y vontpremieremet par la méthode analytique , en defcen- dant de cette propofition , par la re« fblution de diuerfes autres , iufcjiic^:
ChrestienneT il Part. 75 au principe de la fcience le plus clair &: le plus connu ; d'où puis après ils remontent à la demonftration de la propofîtion mefme : Ainfi les autres defccndent de la fia qu'il fe propo- fent j &c qui eft toujoiirs |a première dans leur intention , par la çeiediori des moins vtiles moyens , à celuy au- quel enfin ils fe veulent arrefter, d'où ils retournent puis après à l'exécu- tion de leur deifein , èc à l'obtention de la fin mefme. Comme fi la fin eft la victoire 5 on délibère premieremenc fi on l'obtiendra par le fiege d'vne place ou par vn combat; &c le combac eftant refolii, on examine lequel eft plus expedienp de le donner par mer pu par terre. Celuy de terre eflant eftimé le plus auantageux &: le plu* fcur 5 on aduife s'il le faut donner en rafe campagne , ou en lieux ferrés de forefls &: de coflaux , &: fi Ton préfè- re les lieux ferres, on fe détermine en^ fin entre plufieurs au chois de tel oa de tel pofle. Et c'efl là le dernier point de la délibération , par où de- fççlief on cornmence à exécuter tpuq
74 l'A Morale
ce qui eft neçeflaire pour la viftoire. Mais quoy que cela foit fort vérita- ble, il ne fait pas maintenant à mon deflein , qui ne fe propofe que de par- ler des actions morales de Thomme» L'homme donc a auflî fa fin , qui eft fans doute fa félicité , fur laquelle il ne délibère point, parce que la natu-r re de fes appétits le porte necef- fairement ôr ineuitablement à y ten-. dre. Car il n'eft iamais arriuç à riiom-^ me de confulter s'il luy eft plus expe^ dicnt d'eftre heureux que malheu- reux 5 le defîr delapofleflîon du bon- heur eftantinfeparable de noftre na-^ ture. Mais il a auflî (es moyens pour parueniràçette fdicité , qui font les adions du \'ice ou de la vertu > ôc fur lefquelles il délibère. Car il a bien paru par expérience qu'il n'eftoit point tellement détermine par la Na- ture aux actions de la Vertu, qu'il n'ait peu fe porter à celles du vice ^ puis qu'ils 'y eft laiffo aller. Et il pa- jroift bien encore que la mefme Natu- re ne l'a pas déterminé aux actions vi-. eiçufes de Umefme façon qu'ilPeft au
Chrestienne^' il Part, yy defir de fa félicité , puis qu'il y en a quelques vns qui font vertueux , &: que généralement tous les autres font incités par exhortations à l'eftre. Car eommeonne vid iamaisperfonnequi fbuhaittafl: d'eftre malheureux , aufli n'y euft-il iamais ny Philofophc ny Théologien qui fe mift en peine d'im- primer le defir de la félicité dans le eœur de l'homme. On tafche bien de luy faire entendre en quoy confier fte fon vray bonheur , parce que Ter- ïeur de foniugement , & la depraua- (ion de Ces appétits , luy en propofenc d'imaginaires &: de faux , quil pour- fuitauec pareille ardeur que fi c'eftoic le véritable. Mais quant à luy don^ ner ce fentiment, qu'il faut qu'il taA ehe d'eftre bienheureux , celuy qui s-en met en peine fait comme s'il ex- hortoit les chofes pefantes à tendre en bas,& les légères à monter en haut, &:lesfpheres des Cieuxà fe mouuoir fur vne Hgne circulaire.
l'ay dit que l'autre condition des chofes dont on délibère eft quelles foyent enpoftre puifTance, ^ qu elle^
'j6 LA Morale
dépendent de nos facultés. Et de fait le mefme Ariftote a remarqué que TimpuifTance , autant &: plus qu'au- cune autre chofe , embarafTe telle- ment les confultations , qu'on eft con- traint de reietter les moyens qui font les plus expedienspour paruenir à fa fin , quand l'on trouue qu'à fon égard l'exécution en eft impoffible. Comme il feroitpeut^cftrc plus à pro- pos pour obtenir feurement &: facile-^ ment la viftoire , de donner le com-» bat par mer ; qu'on fera pourtant obli^ gé de prendre vne autre refolution , parce qu'il n'y aurapasmoyêde four^ ïiirà la dépenfc d'vne grande flotte. Voyons donc maintenant comnienc Ariftote a entendu que \ts vices àc les vertus font en la puiffance de l'hom-? me. C'eft le ftiîe ordinaire des Phi-^ lofoplics de dire que nous auons er^ înoftre pouuoir ce qui dépend de nos, facultés , ^ de tenir ce qui n'en dépend pas pour eftre hors de no-, ftre puifl'ance. Epi^tete commence fes propos de la Morale par cette di- lîin(5tioîi^ ÇQ difanc que L'o^inkn , h
Chp.estienne. il Part^ 77 defir y l'apfetitfar lecjucl nous nous por- tons à la iouïfpince des chofes , lauerfion que nous auons four elles , é" générale- ment tout ce qu' on peut affeller du tiltre de nos aclïons , efi réputé en noTtre fouuoir, Q^'au conu2^\rt ^ le corps , les biens , la gloire ou la réputation , les di- gnités y ^ généralement tout cela qu'on ne peut pas conter entre les chofes que nous ^^ fatfons 3 nefi point en no sire dijpojhion. Et ils veulent qiie l'opinion, & le dé- fit 5 & Tappetit , &: l'auerfion foyent réputés dépendre de nous , parce que rien ne nous oblige à les auoir de la façon que nous les auons , finon nous mefmes. Au lieu que quant à noftre corps 5 à noitre bien , à noftre reputa- ^tion, à noftre dignité ou condition , Ôià toutes autres chofes femblibles , nous les auons bien fouuent telles que nous ne voudrions pas , & fom- mes forcés à les receuoir comme les caufes qui font au dehors de nous les nous donnent. Tel eftle fcns des pa- roles d'Epiftete , telle l'interprétation que leur donnent Arrianus , & Sim- plic^us , qui rauoycnc ainfi appris de
*t8 La Morale
ceux qui les ont deuancés , &: tel en^" core fans difficulté en a elle le fenti>i ment d'Ariftote. Gry a-t-il dansnos facultés , où font les epinians , les de-* fîrs , les aueffiom , deux chofes à confidercr : Tvne , la faculté n^^fme ^ iautre , la bonne ou mauuaife con- ftitution morale dam laquelle elle eft^ I appelle ccrnftitution morale celle qui concerne les vices &; les- vertus ^j éc qui encline la faculté aux actions qui font dignes foit de blafme foit de louange. Car quant à laiconftitutior^ phyfique , qui gift en la conforma- tion des organes , ou dans leur tem- pérament y i'en ay parlé cy deflfus , Sa cela ne regarde pas kqueftion que le traitte maintenant. Or eft-il certaine que quand Ariftote &:Ies autres Phi- iofophes difeftt que les vertus & lest vices 3^ èc les adions ou qui en procè- dent ou quiles engendrent , font na- turellement en noftre pouuoir , ik entendent proprement cela à l'égarcî des facultés, 6^ non de leur coxiftitu- tion morale. Ce que diuerfes rai- {qxïs peuuêciuftifiçr bieu clairement.
ChrbstiennêÎ tl. Part.' 7^ JEt premièrement , roppofinon qu'il en fait aueclesehofes qui dépendent de la Nature , de la Fortune , &c de la NecelTité , ne perniet pas qu'on en doute. Car il ne prétend pas dire que CCS chofes là ne font pas en noftre puifTarice , parce que les facultés que nous auons naturellement pour les faire , font altérées ou débilitées par quelque mauuaife habitude que nous ayons acquifepar nos adions : il pré- tend dire qu abfolument la Nature ne nous a point donné de facultés pour les produire. En efted , il n y ai pas en nous la moindre fibre des forces qui font capables d'inciter ou d'arrefter lemouuementdu Soleil 5 pas le moin- dre rayon de cette lumière diiiinatri- ce qui eft necelTaire pour preflentir les euenerfiens qu'on appelle fortuits. Et quant à changer Tertre des chofes qui font éternelles 3>c inuariables en leur effence , comme eft la nature d'vn triangle , 6£ la proportion ou difproportion incdmmenfurable qui eft entre le cercle îk: le quarré , & U vérité de ce principe de Géométrie ^
^O LA MoïIalW
que fi de chofes égales vous oftés chio^ (es égales , le refte demeure égal, tanc s'en faut qu'il y ait en nous aucune puiflance qui refponde à la grandeur de cet efFeâ: , que nous ne fçati rions pas mefmes le penfer fans impliquer nos cntendemens en des cotradidions manifeftes. Cela clVant , qui peuc douter que lapoflibilité qu il attribue aux bonnes &: aux mauuaifcs actions, d'eftre faites par les hommes ou biea' de ne l'eftre pas , ne fe dife pareille- ment à regard de leur^ facultés à les confiderer en elles mefmes ? Tay dé- fia remarqué de plus, que laraisôdont il fe fert pour prouuer que nous ne fommcs pas ny vicieux ny vertueux naturellement, parce que les chofes* naturelles font toujours de mefme façon 5 fans que la couftume y puifTc Jamais rien corriger, induit fans aucu- ne difEculté que c'eft de nos facultés, & non de nos habitudes qu'il parle. Car ^inclination que les pierres ont a fe mouuoir contrebas ^ de forte que quand vous les ietteriés vn million de fois en l'air , elles ne s'y tiendront ia-
mai^
ChrestienneT II. Part^ gf mais pourtant , correfpondenc à nos facultés , entant qu'elles conftitûenc ïioftre eftre, ou qu'elles eîi dépendent necelTairement , &c non à aucune lia* bitude ou à aucune conftitution mo- iralCj qui fe foit attachée à elles parla fréquence de leurs allions jOU qui foie furucnuë à leur nature. Adiouftés a cela que quand Ariftote parle de la Confultatioti 5 c'eftpour expliquer la dodrine delà Morale, &: pour nous enfeigner que Thomme ayant la Féli- cité pour fin j il doit confiderer lej aûionsdu Vice & de la Vertu com- me des moyens fur lefquels il cft be- foin de délibérer , s'ils font propres pour nous y faire paruenir ^ ou bien- $*ils nous en détournent. Son infen-* tion donc eft de nous dire que les adions de la vertu font vne matière fur laquelle il arriuc aux hommes de confulcer s'ils les feront ou s'ils ne les feront pas. Or la confultationellva a£be de lafaculté, & non de l'habituda proprement. Car encore que dans fa conlultation tout homme fait volon- tiers pancher h refplution du coftà
îi La Moral E^
où fcs habitudes luy donnent la pen-^i te 5 neantmoins il eft certain que c'eft rcntendemeritquidifcourt^ ôâ quiop*. pofc raifon à raifon , iufques à ce qu'il foit bien refolu fur les àrgùniens qui fe font ptefentés de patt & d'autre. Sur tout eft à pefer bien diligëmcnt ce que i'ay defia remarqué qu'il dit de rimpuiffancc de Tlniufte &: de l'In* ''tempérant à fc r'auoir du vice auquel ils fe font abandonnés. Parce que fi cette impuiffarice là regarde leurs fa* cultes mefmes , entant que ce font des facultés , il fe contredit manifefte-. ment quand il enfeigne que les vices &: les vertus font en noftre difpofî-* tion y Se qiie ce font chofes fur lef- quelles nous pouuons confulter rai-* fonnablemertt. Car chacun fça;it que nous ne délibérons point fur les cho* fcs pour l'exécution defquclles la Na- ture nous a priués de facultés , non plus qu'vn aueugJe ne confulte point s'il verra , ny vn homme à qui on 2 coupé les bras, $*il fera de refpée&: du poignard dans Vrte fale d'efcrime^ 5i au contraire cette impuiflanccrer^
Chrèstieî^nè ÎI. PaktI §5 >arde lents habitudes , comitie c'eft thofe fans aucune conteilatibn ^ c'eft fans doute à l'égard des facultés qu'il dit fi ôuiierteitient que le vice &: lai vertu font abfolùment en noftte puif- fance. loignés à Cela que ce qu'il dit, quelatertu &c le vice ne ïious font pas naturels y &C que noiis les poùuons pratiquer ou ne les pratiquer pas , il le proùue par cette confiderâtion , que les Legiflatéurs induifent les hdrhme^ à la vettu par l'efperance défàrecom- penfe , & qu'ils deftournerit du vice par la crainte des fupplices qu'ils efta- bliffent parleùts loix ; ce qui feroit à fon adiiis inutile, 5^ contre le bon vù^ gc de la Raifoîl , fi' la Nature iioiisf auoit tellement déterminés aVvh desi deux 5 que nos affedions fufTeht ab- folùment infleîtibles ôiî indociles a Tautre. Or ceh ne peut eftre ait qu'à l'occaflon des facultés ; parce que le mefmc Ariftote , qui dit que 1 Intempérant &:ririiùfl:è font incura- bles j quand leurs mauuaifes ha^bitti- des ont pris de profoïides racines eîf eux^nekiflepas d'eftimer leurs ftvaii^
?4 ÏÂ M O R A LE
uaifes avions dignes de la punitioti que les Loix ordonnent : 6c mefmes il eft de cet aduis , qu'il la leur faut aggraucr, à proportion de ce que leur niefchanceté eft plus grande &c plus enracinée que celle des autres. Or quand il auroit efté inftruit de la na- ture du péché originel 5 &c des incli- nations inuincibles qu'il donne au mal 5 il n'âuroit point eu d'autre fenti- ment touchant le , Vice 6c la VertU3&: n'en auroit point parlé d'autre forte. Car il eft certain que fi vous aués feu- lement égard aux facultés d'Entende- ment 6c de Volonté dont la Nature nous a pourueus , le Vice &: la Vertu ne font point de la condition des cho- fes qui excédent les termes de noftre puiflance. Les deux objets aufqucls, généralement parlant , nos aâions morales fe rapportent , font Dieu premièrement , lequel nous deuons Gonnoiftre félon qu'il s'eft rcuelé à nous, 6c aimer de toutes les puifTan- ces de nos efprits à proportion de la connoiflance qu'il nous donne de fori eftre : puis après l'homme noftre pro^
Chrestienne. II. Part^ 8y chain , lequel nous deuons aimer au- tant que nous nous aimons nousmef- mes. Or quant à ce qui eft d aimer , eft-ce vne aûion quifurpaffe l'eften- iduë des forces de la Volonté ? Et à quelle opération eft-ce que la Nature a deftiné cette faculté , fi elle n'eft pas capable d'aimer les obiets véritable- ment aimables ? Pour ce qui eft de la connoilTance de Dieu ^ ( car quant à celle de Thommc , ie ne pen- fe pas qu'il y ait aucun qui vueille dire que ce foit vn obiet qui pafTe la por- tée de noftre intelled , aumoins au- tant qu'il eft neceflaire d'en auoir pour produire dans la volonté la dilc- â:ion àc les mouuemens que la Morale exige de nous en cette occurrence , ) il faut vfer de diftindlion pour enten- dre bien nettement iufques où noftre entendement en eft capable. Car Dieu eftant incomprehenfible en fa nature , ne peut eftre connu de nous fnion autant qu'il luy plaift de fe reue- 1er. Tellement qu'ayant employé feulement deux moyens pour fe ma- uifefter à nous ^ à fcauoir l'ouurage
?3 "
$^ iaMorale
idu Monde, &fa Parole, &: ce fécond moyen nous ayant reuclé des myfteres fde fa Diuinité , dont le premier ne nous fournit aucun enfeignement , il n'y a point de doute que les fecrcts qui n'ont efté découuerts que par la Parole de Dieu , paflcnt infiniment la capacité de l'entendement de ce? luy qui n'a iamais eu deuant les yeux à contempler fmon cet ouurage du 'Mode . Mais quant à ce que le Monde mefme en prefente à reconnoiftre à cous les mortels , qu*eft-ce qui peut empefcher que nous ne difionsque Tefprit de Fiiomme , à le confiderci: feulement comme faculté , eft capa- ble de l'entendre ? Certainement S. Paul dit que Dieu s'eft manifefté à tous les hommes en la création & en la conduite de rVniuers : ailles blaG me à cette occafion, parce que s'e? ilanr déclaré à eux ils ne l'ont pas vou- lu reconnoiftre. Or on ne dir^ iamai^ xjue Dieu fe foit prefente à contem- pler à des créatures qui n*ont aucune faculcé naturelle de le voir , comme aux cailloux , qui font deftitués de
Chrestienne il Par.' S7' vie , ou aux plantes , qui font infen- fibles 5 ou melmcs aux animaux , qu'il n'a point pourueus de la Raifon. Et encore moins dira-t-on que ceux là foyent dignes du blafme &: de la pu- nition que S. Paul décrit en cet en- droit là , qui n'ont eu ny entendement pour apperceuoir , ny volonté pour aimer &: pour admirer les vertus de Sa- gcffe , de PaifTance , &de Bonté que Dieu nous adefployées en fes ouura* ges. Quant à la mauuaife conftitu^ tion de ces facultés , eftanc telle que ie l'ay- reprefentée dans lesconfîde- rations précédentes , il eft impoffible qu'il arriue que l'homme vfe de foa Entendement 5c de fa Volonté ea telle façon qu'il connoiffe Dieu com- me il faut, ny qu'il aime fon prochain, ny qu'il s'acquitte d'auciin des de- uoirs aufquels il eft obligé par la Mo- rale. Mais Cl la liberté confîfte à faire ce que Ton veut , comme les Philofo- phes l'ont définie autrefois , cette im- poffibilité de bien faire à laquelle les hommes^ font aflujctcis , ne leur ofte point kur liberté , parce quç cçtCQ
F4
8?" La Morale
îîîauuaife conftitution de leurs facuî^ tés ne les empefche pas de faire ce qu'ils veulent foit de bien foit de mal, 3z tout autant comme ils le veulent. Car pourquoy font-ils le mal finon qu'ils le veulent ainfi > Et s'ils vou^ loyent faire le bien^c'eftà due ^ aimer Dieu, Scieur prochain, qu'eft-ce qui hs en empefcheroit ? N'ont ils pas vu entendement ôc vne volonté capables de ces operatios, s'ils les appliquoyenc à leur vfàge } A-t-on iamais veu hom- me qui vouluft veritableiTient &: con- ilamnient eftre homme de bien , 8c qui neantmoins ne le fuft pas ? Ou qui vouiuft refolument s'abftenir de quelque mauuaife adion , de qui pour-^ tant fuft necefliré de la faire ? Que s'il arriuc quelquesfois quon vueille le bien que Ton ne fait pas , comme c'eft chofe ordinaire aux Incontinens , ôc Comme S. Paul reconnoill que telle a efté fa conftitution pendant vn cer- tain temps 3 c'eft qu'à l'heure qu'oa le veut, on ne le veut que foibleméntj & quand on fe I aiife aller au mal , on çeffé de vouloir Iç bhn qui luy eft
CHRESrtENNE^ II. ParT^ 89
contraire. Ce donc que le vice fait eft, qu il empefche Thomme de vou* îoir le bien , & qu'il luy fait vouloir le mal , &: cela par des moyens dbnt il ne peut accufer qui que ce foit fors fes propres affedions, &clc contente* ment qu'il prend à mal faire. Ori'ay défia dit &: répété diuerfes fois par les paroles d'Ariftote mefme , que c'eft vne chofe impertinente tout à fait, que d'appeller forcée ou lion volon- taire vne aâion que nous iVauons fai- te finon du mouuement de noftre vo- lonté feulement, & après vne délibé- ration dans laquelle rien ne nous à obligés à nous déterminer de ce cofté là , fors l'efperance de la iouïlTance de quelque contentement , ou de quelque accommodement dans nos affaires.
5?o i,A Morale
CONTINFATION DP"
difcours précèdent; ou il ejl traîne de ce oi/ il y peut auoir de 'volon-- taire ou d'tnuolon taire dans les allions de thomme depuis le péché.
IL efl: déformais aflcs euident que , félon les fentimens d' Ariftote , il n*y a rien dans la corruption natureU le de rhomme qui empefche que fcs opérations morales ne foycnt accom-' pagnées d'vne pleine &: entière liber^ té , pourueu qu'en la confultation qui précède la refolution qui l'y porte ^ il n'entre rien autre chofe que la confi- deratioxi de Ces obiets , &: les inclina^ dons qu'il peut auoir à vne certaine forte d'adions , foit que l'efperance- de la volupté l'attire , ou que fcs au^ tresintereftsle ploycntde cccoftélà. Mais à la vérité s'il interuenoit quel- que autre chofê en fa délibération ^ qui apportaft quelque efpece à,ç çon-.
Chrestienne. il Part, ^f crainte à Ces refolutions , alors, comme nous allons voir , félon l'opinion d'A- riftote, la liberté de rhomme y feroic çndommagce:&: c'eft ce qu'il faut que nous expliquions maintenant. Il dit donc qu^il y a deux fortes de chofes qui nous oftent noftre liberté. L'vne eftla violence qui vient dVn principe de dehors : Tautre çft l'ignorance , non de quelque nature qu'elle foit , mais celle dont nous pouuons dire iuftement que nous n'en fommcs pas caufe nous mefmes. Et quant à la violence , on en peut faire de deux efpecçs. Car il y en a vne qui nou<> emporte à nos aâions en telle forte que nous n'y contribuons rien du tout : comnie quand le vent iette le naiiire entre les rochers , malgré que le Pilote en ait, ou quand fans y pen- fer le Pilote mefme tombe la tefte la première dans la mer, comme il arriue au pauurc Palinure dans Virgile. Or eft-il certain que comme ces acci- dens font exempts de blafmc , quel- que atrocité qui d'abord paroifl'e en gU^f, aufline fpntils dignes d'aucune.
^t LA Morale
recommandation , s'il arriue qu'ils produifenc quelque efFed qui ait de la reffemblance auec les aftions ver- tueufes. Mais il y en a vne autre en laquelle noftrc volonté fe fent afte- ûce de telle ^çon , qu'elle fe déter- mine à Taftion, en partie de fon bon gré, Ô^ en partie comme de force. Et cela arriue volontiers en deux maniè- res. Car il y a certaines aftionsauf- quelleslcs hommes ne fe porteroyenc iamais d'eux mefmcs , parce qu'elles leur caufent de la douleur, que neant- moins il fe refoluent d'exécuter , pour euitéf vn autre plus grand mal qui les menace. Corne quand pourgarentii' le nauire de naufrage, vn marchâd iet- te ks marchandifes en la mer:ou com- me quâd Virginius aima mieux tuer fa propre fille de fa main , que de la voir cxpofée à fon deshonneur dans vne feruitude infâme. Et dans cette ef- peced'adionsonpeut ce femble rai- îbnnablement enuelopper celles qui fontfafcheufes Se importunes en elles mefmes à la vérité , mais que l'on en- treprend pourtant à caufc de Tefpe-»
Chr'estienne II. Part? ^5
rance de quelque grand bien , dont la
confideration preuaur par defliis U
crainte du mal auquel on s'expafe.
Comme quand Zopyre fe fit couper
les oreilles Qc le nés , pour pouuoit
mieux tromper les Babyloniens , 8c
rendre par ce moyen quelque grand
fcruice au Roy de Perfc* Ariftote
appelle ces aûions là méfiées , parce
qu'elles ne fontny volontaires ny in*
uolontaires abfolument, & que tous
ces deux principes de la force &: de la
volonté s'y rencontrent. C'eft la
force qui oblige à faire ce que Tonne
feroit iamais de gayeté de cœur, èc
fans la violence de la crainte ; mais
c'eft la volonté pourtant qui fe refoûc
à fuiure cette violence là; carfiabfo-
lument on y vouloit refifter , le prin^
«ipe extérieur de Tadion n'eft point
fi puifTant , qu*il y poufTaft Miommc
malgré luy , comme vn nauire eft
poufle entre des écueils par refForc
de la tempefte. Et parce que c'eft la
Volonté qui eft le principe le plus
proche de ladion , ( car c'eft elle qui
comoiande aux mains de ietter les
ÏA Mo R Ali? ^4
tnarchandifes hors le bord) & que toutes telles actions doiuent eftre confîderées , non tant dans la notiort Vague &: générale de leur eftre, que dans les circonftanccs particulières qui les déterminent à telle perfonne^- telle occâfîorî , & tel temps , Ariftote Veut qtf on les eftime pluftoft volon- taires qu'autrement. Mais là , tant le mal qu'on veut euiter^que celuy dans lequel on fe iette ^^ font de la nature de ceux cja'on nomme phyfiqiies feu-^ lement , c'eft à dire qui ne font poinc le fujet ny da blafme ny de la louange *' Il y a donc aufli d'autres occurrences,,- où tantoft pour euiter vn mal phyfi-»' que on en commet vn moral : comme quand S. Pierre abandonna lefus' Chrift pour fauuer fa vie &: fa liberté v tantoft pour paruenir à vn bien moral on encourt vn mal phyfîque : comme Timoleon fe refolut à fon grand re-^ gret de confentir au maftacre de foiT frère y parce qu'il s'eftimoit obligé do tirer fa P^epublique de deftbus la do-- minacion d'vn tyran. Ces adion^ j)§uuçAij aufli eftrc dites méfiées par
CHRÊStlËNî^E. II. PartT 5)y Cette mefnieraifon, qu'il fe fait con- cours de ces deux principes à leur pro- dudion . Mais elles différent des pré- cédentes en cela , que les autres ns femblent pas eftrc fujettes à blafme fty dignes de lôiiange non plus ; au lieu qu'en celles- cy ceux qui tendent à vn bien mdral,penfent mériter quel- que recommandation en ce qu'ils y vont au trauers de la fouffrance d'va mal phyfique;&: les autres méritent en effeft du blafme , en ce que le bien moral qu ilsabadonnent, leur deuroic eftre en beaucoup plus de confidera- tion. le n'examine point encore icy quelles font les adios de cette nature qui font véritablement ou blafmables ou louables,ou qui dcmandet quelque €xcufe entre les perfonnes équitables &: qui fe payent de raifon. C'eft fort fagement quAriftotc a remarqué que la façon dont Alcraeon fe iuftifie dans Euripide d'auoirtuéfà mère Eriphy- le , eft ridicule tout à fait. Car enco- re que le commandement de fort perc luy deufl: eftre en autre chofa en grande vénération , fi eft * ce?
5^ ÎA MoRAlf
que nulle autorité de père ^ oit de quelconque autre homme que cd fuft 5 ne le deuoit induire à commet^ trc vn parricide. Et quoy que les Romains n'ayent point bîafmé l'aftion de Virginius , & que plufieurs d'entre les Grecs ayent lotie celle de Timo- leon , fieft-ce qu'à les examiner bien cxadement à toutes les règles de I^ vertu 5 il s*y pourroit trouuer beaU'- coup à reprendre. Mais mon inten-* tion eit feulement d'examiner icy les adions volontaires , &c de les difcer* ner d'auec celles qui ne le font pas^ô^: Kiefme entre celles qui ne le font pas 5, dediftinguerles degré; de celtes qui font plus ou moins forcées. Car tanc y a que qui eufi lai (Té &: IVn &c l'autre abfolumenten fa liberté , ny les affe- ôions de père n'euifent iamais permis au premier de rauir la vie à fon enfant, ny l'amour fraternelle dans le fcconcî n'eull pas fouffert qu'il confentift ait meurtre de fon propre frcre. Ec les larmes que ccluy-cy refpanditàl'heu* rcde cette fanglante exécution, té- moignoyent affés qu'il n'y donnoit fou
confentcment
CH:kESTl£NNÈ.' ÎI. l^ARr.' ^f
tonfentement qu'à regret àc comme forcé par la violence du défit de ren- dre la liberté à fa patrie.
Quant à l'ignorance qui fc itieflé dans nos aftions ô£ dans les principes qui les produifent , le mefme Philo- fophc en fçait fort bien diftinguer lei diuerfes fortes , pour reconnoiftré celles qui nous laiflent ou qui noui bftent noftre liberté. Car première- ment il dit qu'il faut bien mettre de? la différence entre ce que ïious fai- fons en telle façori que l'ignorance en eft la caufe , & ce qu'il nous ar fiué de faire fans bien fçauoir ce que noits faifons, mais en forte neahtmcrins que te n eft pas l'ignorance qui eftpropre- tnent câufe de noftre aftion. P^at exemple , ceux qui font yures igno- tent ce qu'ils font pendant leui? yurelTe. Et parce que Tamour dans les vns , la colère dans les autres , ^ généralement toiîce violente palTida en ceux qui y font fujets/ait à Theure qu elle s'emeUt en eux , $C que f.-s fu- mées s'cmparët du fiege de la raifon, qu'ils font fort fcmbkbles à des gens
"-^8 I.A Morale
à qui le vin a troublé rentendement, l'on peut dire pareillement qu'ils ne. fçauent pas ce qu'ils font dans le tranfport de leur paiTion j &c de fait on en tient alTés ordinairement ce langage. Mais neantmoins ce n*eft pas à cette ignorance là qu'il faut at- tribuer leur a£l:ion , pour y en cher- cher la iuftification ou Texcufe. Par- ce que les vns ont deu modérer leurs paflîons , &: les tenir en bon ordre fous robeiffance de la Raifon : les au- tres ont deu prendre du vin auec plus de modération ^ &: par ce moyen em- pefcher que fes vapeurs ne leur mifféc la Fantaifîe endefordre. Ceftpour- quoy les Legiflateurs puniflent les crimes commis par ceux que la paf- fion tranfporte , comme faits volon- tairement ; ôc Pittacus auoit eftabli double fupplice à ceux à qui le vin auoit fait faire quelque adion preiu- diciable à la Republique. Apres ce- la le Philofophe adioufte qu'il y a de deux fortes d'ignorance aufquelles on peut imputer les mauuaifes avions morales des hommes , dont Tvne les
ChrESTIENNE'* II. PartT 5^5>
feyeufe comme non volontaires , &c l'autre ne les excufe pas, parce qu'cl- le ne leur ofte pas leur liberté.^ Et cette diftin£l:ion eft prifc de la diffé- rence qui fe trouue entre dciix natu- res de chofes qui entrent dans la con- ftitution de l'eftre de ces allions. Car il y en a vne qu'elles ont commune auec toutes les autres actions de mef- me cfpece , oC qui confifte en la con- formité ou répugnance qu'elles ont auec quelque loy de la Nature ôc quelque difpofition de la Raifon. Et c'eft ce que les lurifconfultes appel- lent le Droit : comme, qu'il faut ho* norer fon père & fa mère , Se par con- fequent ne leur faire point de maL Mais il y en a d'autres qui leur font particulières , telles que font les cir- conftances fingulieres de la perfonne $ du temps, de l'occafion , &:fembla- bles j ce que les lurifconfultes met- tent entre les chofes défait : comme^ que c'eft Oedipus, où Eriphyle, ou Cly tcmneftre , ou quelque autre cho- ie de cette forte 5 qu'il arriueafîés or- dmaircmêt qu'on peut innocemment
G X
"ioo lA Morale
ignorer. Or quant à cette ignoran-* ce des chofes vniuerfelles , & qu'on appelle de Droit , elle n'cmpefche pas que l'aftion qu'elle fait commet-^ tre, ne foitcftimée libre &: volontai- re , parce qu'aucun ne peut ignorer ces chofes finon volontairement. Car fi c'eft vne difpofîtion de la Nature & de la Raifon , comme , qu*tl fmt honorer foHf ère &fa mere,lz Nature ôc la Raifon, dont tous les hommes font pârticipans , à deu donner à qui que ce foit CCS lumières & ces mouuemens de ne rien faire contre fon inftitution en cette occurrence. Tellementque fi quelcun ne le fçait & ne le fent pas, il faut que quelque extraordinaire mefchanceté l'ait mis encore vn point au delà de Tinhumanitc des barbares. Or tant s'en faut que la mefchanceté, quand elle cft extrême , excufe le« aftions des mcfchans , que plus elle cft grande de dcfefpcrée , plus edelle digne de la Colère de Dieu&deTc- xecration des hommes. Pour rautre,. que quelques vns nomme t afl'cs com- modément du nom de //^éjrardc , il cil
Chrestienne. il Part. io£ certain que fi elle eft pure 6c fimple , c'eftàdire , fans aucune afFedation, elle ofte à Tadion fa liberté, &c la qua- lité de volontaire. Ariftote, félon fon cxaditude ordinaire , fait vn dénom- brement de ces circonftances donc rignorance excufe les adions , Se en conte fept ou huit. Car il ne fait pas difficulté d'y mettre mefme la circon- fiance de la perfonne qui agit : quoy que l'ignorance ou la mcgarde en tel- le chofe eft plus que rare. Quieft-ce, ie vous prie , qui en entreprenant quelque adion , ne fente &: ne con- noifle bien qu'il eft celuy qu'il fe fenc eftre 5 s'il n'a l'entendement renuerfé ? Plante nous reprefente bien vn cer- tain valet y qui doute s'il eft luy mef- me j ou vn autre transformé en foa image , qu'il voyoit deuant fes yeux. Mais fî cela eftoit bon fur le théâtre, pour faire rire les aiîîftans , ce n'eft pas à dire pourtant qu'il arriue effedi- ucment dans les occurrences de la vie. Il met après l'ignorance de la chofe mefme fur laquelle Tadion fe fait. Comme quand il arriua au poète Ef-
loï tA Morale.
chylus de reueleren qiielcnne de fcs tragédies quelque chofe des myfteres de Ceres , que la fuperftition des Payens teiioit merueilleufemeiit ca- chés. Car en eftant accufé en iuge- ment , il fe purgea par ferment qu'il ne fçauoit pas qu'il fuft défendu de reucler ce qu'il en auoit découuert , ôc ceuxquiledeuoyent iugertrouue- rent fon excufe receuable. Ainfitel qui ne fçait pas qu vn fufîl eft chargé, ou en bleffe fon amy , ou s'en bleffe foy mefme en le maniant , ôc puis il S'en excufe fur fon ignorance. Apres cela il fait mention de la circonftance des lieux , dont on ne peut pas deui- ner les relations , parce que d'elles mefmes elles nefe prefentent pasaux .yeux , ôc qu'on n'en void aucunes marcjues. Comme fi quelcun coupe du bois dans vn bocage facré , qu'il croyoit eftre a vnparticulier5&:, com^ l'on dit 3 profane 5 il pourra bien eftre puni par les lurifconfultes comme larron , mais non pas comme impie ou facrilege. Ilferoitlong de s'arrefter fur toutes les autres qui cocernentou
Chrestienne. II. Part? iSj la perfonne à qui Taftion s'addreffe , ou rinftrumentdont onfe ferten vne aûion , ouïe bue auquel on tendoit, ou la façon dont on y a procédé , ou le temps dont on n'a pas elle aduerti , ou les autres chofes de cette nature , efquelles on peut commettre quelque inégarde fans en eftre iuftement blaf- me. Le fens commun de tous les hommes leur fait aifés iuger delà qua- lité des adions où telles circonftan- ces font ignorées ; la confcience de chacun l'aduertit affés s'il a recher- ché de les ignorer , ou s'il a apporté quelque négligence à s'en informer, qui luy puifle eftre tournée à blafme ; &;le regret qu'il en a , quand il en eft arriué quelque mauuais accident, eft le caradere indubitable fi fon adion doit eftre contée entre celles qui font véritablement inuolontaires. Car ce- luy qui ignore ces chofes parce qu'il ne les a pas voulu fçauoir, &: que de propos délibéré il en a négligé la con- noiffance , ne peut eftre dit auoir fait Taftion malgré qu'il en euftjà: le prin- cipp dont elle eft procedée eft en luy
G 4
T04 tA Morale
mefmc. Et celuy qui n*a pas affedc de les ignorer, mais qui n'y apasauflî îjpporcé toute la diligence que doit vn homme de bien &: prudent , dirais ïiuë quelque chofe du blafme de fon ^£lion , mais ne Texcufe pas toute entière. Enfin , eeluy à qui on ne peut du tout rien imputer en cet Igard , &c qui neantmoins après Ta- ûion n'a point de dépUifir de ce qu'il en éft ^rriué quelque fafcheux acci- dent 5 comme fi en iettant vne picr^ ïe à vn chieUjil frappe inopinément /à belle-mcre, &;puis qu'il Aie^Encorene *{)4-t'ilpas md ainfi^ monflre que bien qu'il ne Tait pas fait volontairemét, fa volonté pourtant n'auoit point de dit pofition ny d'inclination au contraire. De forte que fi nous en croyons Ari? ftote ; & pourquoy ne l'en croirions nous pas?on ne doit pas appeller cette adion volonuire^ parce que la volon- té n'y a point agi, ny inuolonuire noii plus 5 parce que la volonté n'auoitau-r cune inclination à y répugner j mais tion-volomAÏre fi vous voulés , dautant (g^u'^u momeiit w^uçl çUe lefa.it;, I^
Ghre5tienne7 il Part.' loy volonté n'eft ny pour ny contre. Cav comme dVn cofté il eft naturel de donner à nos adions des appellations qui portent les marques des principes qui les produifenr j & que de Tautre il eft raifonnable d'imprimer à leurs noms quelques témoignages de la répugnance que nous y auons s auflî eftce chofe qui conuiët parfaitement bien à h raifon , de tafcher à les cara- derifer de telle façon , que feulement à les nommer on reconnoiffe quelle eftoit Tindifference ^ Finaduert^nce de nos efprits à l'heure que nous les auons faites. Quant à celles dont ou témoigne beaucoup de regret , com- me Oedipus dans les Tragédies, d'à-, uoir tué fon propre père , &c Atreus d'auoir mage ks enfans , & Deianeïra d'auoirdonnéà Hercules la chemife teinte du fang du Centaure , ôc dans les hiftoires Pœmâder d'^uoir tué fon fils bien-aimé^non feulement les iu-» gesles excufent fur leurs Tribunaux^ mais toutes perfonncs raifonnable^ appellent ces accidens des malheurs <^igaç5 4ç çpmpafUQn, Bien eft vray
ÏO^ I A Mo RALE
que les anciennes loix des Beocicns bannifToyent de leur territoire ceux à qui il eftoit arriué de tuer quelcun de leurs parens fortuitement. Et Dieu mcfme auoit ordonné que celuy à qui la coignée auoit échappé de la main , Se qui en auroit aflené fon prochain fans y penfer , de forte que la mort s'en fuft enfuiuie , fe retirait hors du lieu de fa naiffance , dans les villes de refuge qu'il ordonnoit pour cela. Et maintenant en France il faut auoir Lettres du Prince pour la remilfion de ces aûions , comme fi elles tiroyent quelque cliofe de la nature des cri- ûies. Mais comme dans la Medeci- ùe on vfe affés fouuent de remèdes, non pour les oppofer aux maladies défiances , mais pour preuenir celles dont on pourroit eftrb attaqué ; la Politique vfe quelquesfois de certai- nes précautions , qui ne feruent pas tant à punir Taftion à Toccafion de laquelle on les employé, qu'à d'autres fins &: d'autres vfages qui font vtiles au Public. Car elles rendent les hom- mes circonfpeds, à ce, qu'il arriue Iq-
Chrestienne ir. Part. 107 moins qu'il fe pourra de tels malheurs par leur imprudence : elles donnent quelque fatisfaftion à la iuftc douleur de ceux à qui le dommage de l'acci- dent touche de prés , en oftant de de- uant leurs yeux la caufe qui le leur a produit, quoy que toutàfaitinnocen- te:elles aduertiflent combien chaque homme eft précieux à l'Eftat dont il fait partie , en impofant la neceffité d'obtenir de la Puiflance fouueraine vne efpece de rcmiflion, parce que de quelque façon que le mal foit ad- ueuu 5 tant y a que la Republique y eft grandement interefTée.Mais com- me cette partie de la Médecine qu'on appelle Prophylactique , n'ordonne damais de remèdes violens , ôc qu'on n'ëploye le fer &: le feu , que pour les maladies défiances, 5£ quinefepeu- uentguerirautrement : cette partie de la Politique qui fe fert de telles précautions , les adoucit toujours le plus qu elle peut, &: referuela feueri- té des loix éc Tatrocité des fupphces, à la punition des vrais crimes qui ne fe corrigent point d'autre façon. Ot
ïoS lA Morale
çfï'CC déformais affés parlé de cette pîatiere pour monftrer que puis qu© felon le fentiment d'Ariftotc , il n'y ^ que ces deux chofes, la violence ex- terne , & l'ignorance des chofes qui font de fait , qui nous oftcnt noftrc liberté j par tout ou ces deux chofes n'entreront point dans la confultation d'où procèdent nos aftions morales, il faut dire que nous les faifons libre^ ment èc volontairement , quelques mauuaifes que foyent les habitudes qui fe font emparées de nos facultés , & pour necelîaire ou infaillible que foit l'inclination &c la détermination qu'dlles leur donnent. Que fi queU cun veut encore monter plus haut, ôc recourir iufques à la première four- ce du mal , qui çft cette corruption originelle que les pères tranfmettent à leurs enfans , pour fçauoir fi elle eil volotaire ou non, déformais c'eft cho- fe à laquelle nous ne répondrons pas parles paroles d'Ariftote. Car outre que ce vice de noftre origine luy a efté entièrement ipconnu , il n'a point accoufturné d'appellcj: volonu^
. CHREStiENNE." ÎI. Part. îg^ f es ou inuolontaires finon les chofes qui confîftent en opérations de nos facultés quand elles viennent à fe dé* ployer fur leurs obiets , ou bien au moins certes les habitudes que ceS opérations là produifent. Or cette mauuaife Gonftitution de noftre eftre qu'on appelle dans les Efcolcs do Théologie le péché originel , n*éfl: ny du nombre des opérations de nos fa-» cultes , ny de la nature des habitudes? qui en procèdent ; & s'il la faut nom- mer habitude , il la faut appellcr na-* tutelle 5 non parce qu'elle foit de Tef- fence de noftre eftre , ou qu'elle dé- coule necelTairement des pdncipci dont il eft formé , mais parce qu'elle naift auec nous, &: quelle fe tranfmec ^n nous par la generatio , au moment auquel fe prouigne l'eftre mefmc* Neantmoins , fans nous écarter aucu- nement des principes de ce Philo^ fophe 5 nous en pouuons dire deux chofes. L'vne eft , qu'encore qu'elle contribuc-infinimenr au vice des mata-» uaifes a£bions que nous commettons 4juand au forcir de l'enfance la Raifoit
îiô LA Morale
commence a iouër en nous , fl eft-ci^ qu'elle ne leur ofte point leur libertév Parce que d'vn coflé elle ne change point la nature des cliofes morales que nous auons cy deflus dites eftre la matière de nos cofultations &: de nos délibérations. Elle ne fait, di-ie, pas ny qu'elles dépendent des caufes de la. Nature 3 comme les mouuemens des cieux, &: les inclinations des elemens ;^ ny qu elles foyent inuariablement dé- terminées en leur eftre par vnenecef- fîté éternelle &C inuiolablc , comme les premiers principes des fciences fpeculatiues , ou les euidentes dc-^ monftrations : ny qu elles arriuêt par les fecrettes & imperceptibles ren^ contres de la Fortune , comme les accidcns qu'on appelle fortuits. Elle les laifle dans leur condition naturel- le, qui eft de dépendre de l'entende-^ ment de l'homme Se des autres facul- tés qui font au deflous de luy. Et d'au- tre cofté elle n'apporte aucune con- trainte à nos refolutions, & ne re/Ter- re nullement leur liberté, foitennous forçant par quelque violence extcr^
Chrestienne. II. PartT IIî ne , qui nous fafl'e faire malgré nous ce que nous ne voudrions pas : foie en nous couurant quelques vues des cir- confiances de fait dont la connoiflan- ce foit necefTaire pour faire quVne adion foit volontaire. Car fi elle dé- termine nos facultés , c'eft par les feuls attraits de la volupté ; & fi elle engendre quelque ignorance en nos efprits, c'eft celle des chofes vniuer- felles & de droit. Or ny l'vne ny l'autre de ces chofes n'excufepas nos mauuaifes avions , au iugement d'A- riftotc. L'autre chofe eft, qu'encore qu'elle ne puifle pas eftre dite volon- taire parce qu'elle cofifte en quelque ade de volonté , ou qu elle procède de fes mouuemcns , elle peut néant- moins en quelque façon eftre dits telle , parce qu'elle affedela volonté, &: qu'elle palfe iufques à Ces opéra- tions 5 pour leur donner leur déter- mination &: leur teinture. Car il y a certaine mauuaife conftitution phyfi- que des principes denoftre eftre , qui cmbarrafte tellement les fonctions de nos âmes en ce qui eft du raifonae-
iti ÏA Mo R A ÏK
ment > que la volonté & les àffeûiofrf ïi'en font pas plus mauiiaifcs ny plus Vicieufes pour cela. Comme il arriué âfles foiuient qu vn homme n'a paè efté formé affés fauorablcmcnt parla Nature pour eftrc capable d appreil-s dre laMetaphyfiquc, ou les plus hau- tes Mathématiques ^ qui pourtant ne îaifTera pas d'eftre vn fort hômrnc dé bien. Mais celle dont nous parlons^ eft telle , qu'elle fait lliommte mef^ chant j & qu'elle dépraue Ces a;fFe- ftions 5 & corrompt toutes les apera-* irions de fes puifTances. De forte que il Dieulalaifle aller félon fapropen- fion naturelle , il n'y a forte de mal à quoy elle n'emporte les efprits de toup- ies hommes auec vnc licence fi dé- bordée, qu'il ne s'y peut rien ^diou-^ fter ; & fi elle paroift ou fe déployé moins en ceux-cy qu'en ceux là, c'eft que Dieu par quelque efficace de fà main,ou la repurge50ula reprime , oii quoy qu'il en foit la détourne,& la àc" riue corne vneeau/ur quelques autres obiets que fur ceux oùfon impctuofîcê la porteroit à faire ks inondations & fesrauages, Df^
ChrestienneT il Part. 115
DF SOrVEKAIN BIEN
de l'homme en Ceflat de corruptions
SI depuis queliiomme eft decheit de ce bienheureux eftat que i'ay d'écrit le mieux que i'ay peu dans la première partie de la Morale , Dieu Pauoit abfolument abandon-^ né à la corruption de fa nature , d>^ aux fuites naturelles &: iheiîitables du péché, ceferoit inutilement que nous rechercherions quel peut eftrc foil bonheur en cet eftat là , autant &: plus pour le moins que fi nous taf- chions de trouuer la quadrature du cercle. Car ceux d'entre les Mathé- maticiens qui s'addonnent à cette oc- cupation , ont cette perfuafiôn qu'il y a quelque proportion entre le cercle bc\c quarré ; &: dautant que iufques icy on n'a pas demonftré qu'jl n'y en a point, il femble qu'ils ayent quelque raifon d'eflaycr à rencontrer celle qu'on s'y peut imaginer ^ &c de s'y
G
ÏI4 LA Morale
flatter en leurs efperances. Au lieu qu'il n'y auroit du tout point de fouuerain bien pour l'homme , non plus que pour les Démons , fi Dieu n'auoit préparé quelque fecours à fa cheute , ôc apporté quelque remède à fon épouuantable calamité. En ef-^ feft , i'ay dit ailleurs que la fage pre- uoyance du Créateur auoit deftiné à l'homme deux fins , Tvne naturelle , qui eft celle dont il luy donnoit la pot feffion dans la terre , l'autre furnatu- relle , qu'il n'a mis dans vne pleine euidence fînon par la reuelation du Rédempteur. Or quant à lanatureU le, non feulement fa corruption luy en a fait perdre la iouïflance,mais elle luy a retranché toute efperance d'y pouuoir iama'is retourner. Car puis que la Félicité de Thomme , qui eft fa dernière & fupreme fin , à laquelle toutes les autres aboutiffentcommeà leur centre , eft compofée de deux fortes de bien , dont l'vn eft le Bie^^ moral , qui confifte dans les belles opérations de (ts plus excellentes fa- cultés, àfcaûoir rEntendemenc ^ la
Chrestiënne. II PartT 115^ Volonté, coniointement auecles au- tres Puiilânces qui en dépendent : Vautre eft te Bienfhyfiqu^e , qui confifte dans vnepofTelTion douce, tranquille, & permanente de toutes les chofcs qui fontneceflaires pour faire que ces facultés produifent leurs opérations conuenablemenc & auec contente- ment , ny Tvnc ily l'autre de ces chofes n'apeufubfîfter dansTeftat de la décadence de la Nature. Non U première : parce que la corruption cftant dans les facultés mefmes, com- me ie l*ay reprefentécydeflTus, &:les ayant pénétrées fi auant , &: gaftées- dans toutes les parties de leur eftre , il eft absolument impoflîble qu'elles produifent ces belles opérations ; &i eft mefmes ineuitable tout à fait qu'elles n'en produifent de fouuerai- nement mauuaifes. Non la féconde i parce que le bien phyfique eft vneref- plcndcur &: vne dépendance du bien tnoral , & que ce dont il émane eftanc deftruit , il eft contre la difpofition d& la nature des chofes qu'il fubfifte. De fait j les aûions morales de l'iipav
ÏK$ I A MORALÎ?'
me fontj comme nous venons de voiiv en fa puiiî'ance , eu égard à fes facul- tés : de forte qu'il n'y a rien quiTem- pefchc de les exercer dont il ne foie caufc Itiy mefme. Mais le bien phy- iîque n'eft nuUemêt en fa difpofition , &: faut neceffairement que pour ea iouïr il luy foit fourny par quelque caufe plus puiiTante, qui foit maiftreffo de toutes les chofes qui Ty peuuent trauerfer. Et dans Teftat mefme de fon intégrité &: de fon bonheur , dans lequel fon bien moral ^ qui gifoit ea fa vertu, auoit efté remis à luy mefme ^àl'vfage de fcs facultés , Dieus'e- ftoit referué de luy entretenir la pof- feflion de l'autre , ôc de dcflourner tout ce qui le luy pourroit ou ofter ou incommoder , employant pour cet ef- feétauec vn foin tres-fpecial l'entre- mife de fa Prouide*nce. Mais quand cette caufc fouucraine , qui difpofe de ces euenemens à fa volonté , four- niroit à l'homme la louïfTance de tou- tes les chofes dans lefquelles cette partie de fa félicité eft eftablie , de tbrte qu'il ne luy manquaft du tout
Chrestienne il Par^ rîy Hcn ny pour la conftitution de fes f'ens , ny pour la vigueur de fes mem- bres , ny pour ce qui eft des obiets &C des autres moyens externes qui font ncccfl'aires pour leurs fondions , il ne^ feroit pas heureux pour cela , parce qu'outre que c'cft la moins noble &: la moins effentielle partie de fon bon- heur, fa propre corruption feroit qu'il en abuferoit , 3z que la poflefTion luy en feroit calamiteufe. Enfin, quand il n'en abuferoit pas , quand mefmes il en vferoit bien , ( ce qui eft entière- ment incoceuable en cette corruptio de fa nature , ) toujours n'en fçauroit- il maintenir la poiTeifion long temps , veulesdiuers incoueniens qui luy peu- uent dôner la mort , &c que quand ces inconueniês neluyarriueroyêt point, la vieilleffe , dont il ne fçauroit fe ga- rentir, la luy rendroit ineuitable. Or nous auons prouué ailleurs , qu'enco- re que fi vous regardés fîmplement aux principes de noftre corps , &c aux elemens dont nous fommes compofés, les hommes font naturellement mor- tels y fi eft-ce que fi vous aués égard
G 3
ïi8 ÎÀ Morale
aux vertus de SagelTc & de Bonté quï font en celuy qui nous a formés, &: àuisc raifons qui en refultent , vous îïbùuerés que rimmortalité fait vue des parties effentielles de noftre Féli- cité , àc que celuy là ne fe peut pas dire heureux qui eft neceffairemenc alTujetti à la diflfolution de fon eftre. Cefi: ce qui fait que ie ne puis afles m'cftonner comment Ariftote nes'eft fo'mtaànïfc du defordre furuenuà la •Nature ^ êc comment il a penfé que rhomme , enl'eftat auquel il fe trou- lie maintenant,peuft acquérir la iouïf- flTance du vray fouuerain bien en cette vie. Parce qu'outre les obftacles in- Tiihcibles que ie m'afleure qu'il fentoit îuy mefme à l'acquifition d'vne par- faite vertu , &: la multitude infinie d^accidens déplorables &: malencon- treux, qui furprennent la plufpart des hommes , 6c qui leur caufcnt tous les iours de très fehfibles Se tres-i-eels mé- contentemës , ils ont toujours deuane ies yeux la néceflité de la mort , hr ^[uelleeft capable de mefler de la co- ^leKjuîntÇ'S^de Taloçs dm %omc^: \^
Chrestiemne. II. Î'art. ïi^' voluptés de leur vie. Car ie veux biea qu'Âriftote3&: Platon mefme, fivous le voulés , ayent eu vue vertu plus fin- cere, &: dVne plus fort trempe, que celle de ce Dcmocles, à qui Denysle tyran voulut vn iour donner vn gouft de la félicité de fa tyrannie, i'ay pour- tant peine à me figurer que s'ils euf- fent efté en fa place , ils s'y fuffenc comportés beaucoup autrement qu'il ne fit. Or qu'eft-ce la Félicité d'Ari- ftotc, accompagnée de la penfée per-^ petuelle de la mort , fmon la pofture d'vn Philofophe, aflîs fur vn liû ma- gnifique 3 &: enrichi de précieux orne- mens , à qui on fert des viandes deli- cieufes dans des vaifleaux d'or & d'ar- gent, qui en cet eftat là difcourt de la nature des plus beaux eftres du Monde , &: enmefme temps pratique la tempérance auec fes amis , mais qui neantmoins void toujours vne efpée pendante fur fa tcfte la pointe en bas ? Encore celle qui effraya tel- lement le pauure Démodes , qu'il ou- blia le goullde ces délices , eltoit el- le attachée à vn filet , qui pouuoit em-^
i29 L A MoR AL E^
pçfcher fa cheute , 6c luy laifFer quel-^ que efperance de s'en garcntir. Au lieu que ce trait de la mort , qu' Ari- ftote mefme reconnoift eftre de fana-, ture ^res-épouuan table , ne menace aucun qu*il ne frappe , &: tputesfois il n'y en a pas vn qui n'en foit toujours menacé. De forte que np us fommes tous naturellement ou comme vi% homme condamné à la mort , qui fe yoid attaché à vn pofteau, &: qui doit eftre pafle par les armes , ou commç vne perdrix pourfuiuie par vn bon chaffeur , qui après diuerfes remifes, ne manquera pas enfin de l'attrapper en volant. Or que ces Meffieurs van- tent la fermeçé de leur courage tant qu'il leur plaira, cette feule penfée cft capable de les empefcherd'eftre heu- reux 5 &:fi quelque autre chofe que la Philofophiene vient à leur fecours,il çft malaile que cette apprehenfionne les ictte dans yn defefpoir inconfola- ble. Vray eft que Socrate eft allé à la mort fans s'eftoner^ô^ que Phocioa a imité cet exemple , &: que Caton ^'gft défair, dç f^ vie comme s'ileiifl.
Chrestienne^ II. Part^ Ilî
clefchiré vne chcmïfe pour s'en def- pouiller5&: que plufieurs autres fe fonc refolus à deflogcr de ce monde cy , fans en perdre la tranquillité de leur ame. Mais de ceux là les vns ont ef^ peré vne meilleure condition après la mort 5 comme Socrate, quoy que félon fa façon ordinaire de difcourir, il dift qu'il n'en auoit rien d'affeuré. Les autres s'y voyant ineuitablemenc condânés , ont fubi la mort de la meil- leure grâce qu'ils ont peu 5 mais qui leur euft demandé s'ils fe reputoyent biêheureux, ils euffent témoigné que c'euft efté vne eftrange forte de bon- heur , que de terminer vne vie labo- rieufe par vne lamentable fin. Et les les autres finalement ont arraché leur vie de leurs entrailles , parce qu'elle leur eftoit plus amere &:plus doulou- reufe que la mort : & tant s'en fauc qu'ils fe foyent vantés d'eftre bien- heureux 5 qu'ils fe font plaints de la mifere de leur condition , &: de ce que leur vertu &: leur bon droit , n'e^ ftoyent pas à leur aduis affés bien re- connus par la Prouidencc. Que s'ils
JIZ tA Mo RALE
cuffent veu nettement &c diftinde- ment ce que le péché de Thomme luy doit faire attendre après fon trépas, riîorreur en euft encore beaucoup plus troublé en eux la pêfce de la Béa- titude.Car fi l'imagination d'vngibet ou d'vn échafFaut , où le fupplice ne doit durer qu'vn moment,donne de fi cpouuantables affres à vn criminel qui fe void ferré dans vne prifon , que ny le ieu , ny le vin y ny les autres tels di- uertiflemens ne font pas capables d'endormir ny d'appaifer la moindre de Ces douleurs &: de fes alarmes : qu'euft peu faire la fanté du corps , de la poflbfiîon des biens , &: la iouifl'an- ce des honneurs,6£ la presoption mef- me de la vertu , contre Tidée de ces tormens exernels , fi vne fois elle euft vn peu fortement faifi leur ame ? En cela doncqu'Ariftote a mis le fouue- rain bien de Thomme dans les belles &: parfaites opérations de la vertu, &: qu'il a voulu que ce bonheur pour çftre accompli fuft accompagné de la iànté du corps , de la vigueur de fes facultés^ ôc de r vfage des biens cxtci--
Chrestienke. II. Part. ï£j iies, ilacu vne conception aflcs rai- fonnable , puis qu il ne connoifToic point d'autre fouuerain bien de rhom- me que le naturel. Mais en ce qu'il n'a pas reconnu que ce fouuerain bien naturel eftant impoffible à obtenir , il falloir necefTairement qu'il fuft arriuc du dcreiglement dans Tordre des cho- ies du monde,dautant que la plus ex- cellête de toutes les créatures n'auoic point de dernière fin à laquelle elle peuft paruenir , fa perfpicacité luy a manqué , comme à tous les autres Pliilofophes. Car ils ont fait comme ceux qui veulent trouuer toutes les reigles de l'architedurc dans les ma- fures d'vn baftiment , & toute la ma- gnificence de Tancienne Rome, ôc la iuftice de fcs lois^ô»: la fagelTe de fa po- lice 5 dans cette carcaffe de ville qui . porte encore maintenant ce nom.
Quant à ce qui eft du fouuerain bien furnaturel , i'ay peur de palTer les termes deladoftrine de la Morale, 11 ie m'eftens en la deduftion des raifons pourquoyTliommey pouuoit encore moins paruenir fi Dieu Teuft aban- <donu|. Et neaatmoins iç ne puis cui-
114 ^ ^ Morale
ter d^en dire quelque chofe icy , la matière que ie traitée m'y obligeât ne- ccirairement.-mais ieme refl'erreray le plus que ie pourray entre les bornes de mon defTein^de peurquVnefcien- ce n'enjambe fur l'autre. Bien que le bonheur furnaturel ait cela de com- mun auec celuy que nous auons dé- crit ailleurs comme conuenable à l'e- Itat de la Nature , qu'il eft compofé du bien moral &c du bien phyfique , c'cft à dire , comme on parle plus or- dinairement 5 d'vne famteté excel- lente , &: d'vne parfaite félicité , ils différent neantmoins entr'eux princi- palement en deux chofes. L'vne eft, qu'au lieu qu'en Teftat de la Nature, la parfaite vertu de l'homme dépen- doit du feul vfage de fes facultés , fans qu'il y interuint aucune opération: extraordinaire de l'Efpnt de Dieu, dans vn eftat furnaturel cette ex- cellente fainteté ne peut procéder que de l'impreffion extraordinaire de â quelque grâce diuine , qui fe déployé * furies facultés de l'homme pour les diriger en leurs opérations. Et quoy
Chrestienne. II. Part. iLf
qu en l'eftat de la Nature la iouïfTance du bien phyfique requift neceffaire^ nient quelque adion de la Prouiden-» ce diuine , qui maintint Tliomme en fon eftre contre les attaques du temps, de qui luy fournift les obiets fur lef- quels [es facultés fe deuoyent dé- ployer 5 &: le garentifl: des accidens qui pouuoyent troubler fa béatitude^ fi cft-ce que cette conduite de la Pro-* Hidencc fe fuft fi fort accommodée i Teftat de la Nature, qu'elle n'en euft point changé f eftre nylac5ftitution. Au lieu que cet eftat furnaturel au- quel la bone preuoyancc du Créateur nous a deftinés , doit refondre toute la ftrudure de nos corps , donner vne nouuelle trempe aux puiflances denosefprits, changer la nature de nos obiets , tirer de nos facultés de nouuelles opérations , ôc mettre vrl nouuel air &c vne nouuelle face eii toutes chofes. L'autre eft, que quel- le que fuft la perfedion de la vertu de l'homme en Teftat de l'intégrité , elle cftoit naturelle pourtant, 6^ par con- fequent elle eftoit muable. Cari ap-
ïiéT LA Morale
pelle à cette heure Nature , cetèftré de l'Homme & du Monde , qui a en foy de tels principes de mutation en- dos , que les vici/ïîtudes&: les varia-^ tiens du niouuement Se du repos , dé PaccroiiTement 6c de la dimmution , de i'eftat de fon origine &: de fon alte-» ration, y font ou perpetuellemët por- fibles 5 ou mefmes qutlquesfois ine^ tiitables. Tellement qu'encore qu'il agift de toute Teftenduë de fcs puif- fancesfurics obietsdela vertu, fîeft- ce que l'expérience a monftré que la dipofition qu'il y auoit n'eftoit pas in* nariable. Au lieu que la fainteté fur- naturelle^qui doit faire la première 5t la principale partie de la Béatitude dont nous parlons , doit reprefentet la condition de fon principe, qui n'eft fujet à aucun ombrage de châgement* Et comme la Vertu du premier hom- me eftoit muable , le refte de fa félici- té , qui confiftoit en la fruition du bien phyfique,refl:oit auffi : de la met me façon que comme la Sainteté de Feftre furnaturel doit venir d'vne im- preffion fi forte qu'elle ne fe puiffe ia-
Chrestienne II. Part, tiy mais effacer , il faut pareillement que le bien phyfique qui compofelc rePce de ce bonheur éternel , foit exempt de toutes ces variations aufquellcs nous venons de voir que la Nature eft fujette. Cela donc eftant ainlî , quand il n'y auroit point d'autre em- pefchement à Tacquifition de cette félicité , finon qu'elle eft au, delà de? forces &: de la portée de nos puiifan- ces 5 nous en deurions entièrement defefperer, fi Dieu nous abandonnoit. Car figurés vous que l'homme fuft demeuré dans l'intégrité , toujours ne pouuoit il pas faire plus que ne portoitla conftitution de fes facultés, & la nature de fes obiets : &: s'imagi- ner qu'eftant en l'eftat de la Nature, il fe peuft de luy mefme éleuer à vn cftre furnaturel , c'eft fe figurer que l'œil peut voit quelque chofe de plus que ne font les obiets vifibles, on que le toucher s'eftend iufqu'à difcerner les qualités des fubftances qui n'ont point de corps. Et c'eft ce que S. Paul a enfeigné quand il a dit que la chair ^ lefangne^c^mtnt hériter U royamne ck
ïiS La Morale
Dieu. Car la chair ^ au ftile de l'Ecn^ ture, fignifie l'eftat naturel , au lieu que le Kvyaume de Dieu venant à'vvi principe furnaturcl , eft d'vne con-» dition fpirituelle &: celefte. Qiie fir rhonime dans le plus haut point de^ cette excellente condition dans la^ quelle fa création rauoitmis, n'auoit pas des forces proportionnées à l'ac- quifition dVn bonheur fitrnaturel , que peut on attendre de la ruine dans; laquelle il eft tombe , finon qu'il y demeure éternellement gifant , iuf- quesa ce que Dieu mefme Ten rele-^' ue ? Si eftant plein de vie &: de vi-^ gueur 3 iln*apas peu afpirer plus haut que la demeure de la terre dont il auoit efté tiré ^ ny que la iouïiTancc dVne félicité conuenable à cette ha- bitation terreftre; mort qu'il eft de- uenu parfon péché , &: deniié de tou- te connoifTance & de toute arnour du bien , pouuoit-il feulement penfer à 's*efleuervers les lieuxceleftes ? Mais ce n'eft pas en cela feulement que gift. Tobftacle qui s'oppofe à ce que nous paruenions à la iouiiïiuice du bonheur
furnaturel ^
Chrestienne. II. PartT 119 furnaturel , il y en a mefmes de la pave de Dieu, ôc du génie de fcs vertus , qui n'ont peu eftre furmontés que parluymefme. Comme la nature des cliofes allie enfemble le bien phyfî- que Se le bien moral , elle conioinc pareillement le mal moral &c le mal phyfique. L'homme donc ayant en- couru deux chofes par le péché qu'il a commis ; l'vne , qu'il s'eft priué de la Vertu , pour laquelle il auoit efté formé , Tautre, qu'il s'cft engagé &c entortillé dans le Vice , qui luy eft di- redement opposé, il s'cft parmefmc moyen non feulement fruftré de cette partie de Béatitude qui fuiuoit natu- rellement la Vertu , mais il s'eft ne- ceflairement obligé à la fouffrance des calamités qui viennent en confe- quence du Vice. Et comme la dé- termination de la Vertu & du Vice que la Nature mefme a faite , eft ab- folument inuiolable , de forte que Dieu mefme ne fçauroit commander les chofes qui font mauuaifes d'elles mefmes, ny défendre l'exécution de celles qui ont en elles quelque bien
H
îjo lA Morale
moral intrinfeqiie &: effentiel , il ne fçauroit non plus abolir l'vnion que la Nature a faite de ces deux fortes de biens &: de maux, pour atta- cher le bien pliyfique au mal moral > ou mettre enfemble la poiTelTîon du bien moral , & la fouffrance du mal phyfique. Et la raifon de cela cft, que d'vn cofté la Sainteté inénarrable de fon Eftre , luy donne des inclma- tions merueilleufes à Tamour de tou- tes les cliofes bonnes ôc honneftes, dautant qu'elles émanent de luy com- me vne refplendeur dVn corps lumi- neux ; &: de plus , des auerfions impla- cables contre les chofes deshonneftes fe vicieufes , dautant qu'elles répu- gnent diamétralement àfonefl'ence, & entant qu'en elles eit, deftruifenc fes perfedions. De forte qu'il re- nonceroità foy mefme , Se renieroic fon efience ôc fa propre diuinité > s'il foufFroit quelque changement foie dans fes inclmations à l'amour du bien 5 foitdans fes auerfions contrele mal, pourfouffrir le mefpris de l'vn ^ ôu permettre Tvfage de la pratique ds
Chrestienne. ÏI. Part^ 131 l'autre. Et d'ancre coftéfa luftice &: fa Bonté font deux propriétés fi inie-» parables de fon Efl;re , pour donner quelque communication de fon in- mortelle Félicite à la créature qui eu èft digne, èc pour faire foufFrir fa ven- geance à celle qui Ta amfi mérité, que s'il permettoit qu'vnc créature fainte fuft priuée de fon bonheut , ou qu'v- ne perfônne que le péché a corrom- pue fuft exempte des effeits de fon in- dignation , ce ftroit comnie s'il faifoic déclaration qu'il n'eft ny naturelle- ment Bon , ny naturellement lufte en fori eflence. 11 y a feulement cet-* te différence 5 qui vient d'vne fage difpenfacioii. C'eft que comme les bons Legiflateurs , &: les bons Gou- uerneurs des Republiques , ne com- mandent ialTiais le mal , ôc ne défen- dent iamais le bien , non pas mefmes pour vn moment ; Se neantmoins ils difterent quelquesfois vn temps afles confiderable,tantrexecution des fup- plices, que la diftnbucion des recom- penfes, pour Tvtilité du Public :ain{î ce grand Legiflateur de tout rViH-
H 2.
k^
151 LA Morale.
uers maintient éternellement inuio- lable la faintetc de fcs ordonnances, en ce qui eft de la prohibition du vi- ce , «S^ de la recommandation de la Vertu ; quoy quepourde bonnes rai- fons qui concernent le bien general^il mette quelquefois vn affcs grand in- terualle de temps , foit entre la re- compenfe 6c la vertu ^ foit entre la punition & le crime. De làil eft dé- formais affés clair qu'il eftoit abfolu- ment impoflîblc que l'Homme, de- cheu du fouuerain bien naturel , par- uint , fi Dieu ne Peuft fecouru , à la iouïflance du bonheur qui paiffe les bornes de la Nature. Car le fouue- rain bien eftant composé de ces deux parties; la Sainteté, &: cette Félicité que Ton diftingue du bien moral, il ne pouuoit acquérir celle-cy , puis qu'il eftoit affujetti à toutes fortes de calamités, &: ne pouuoit obtenir de )3ieu la communication de celle-là , tandis qu'il eftoit exposé à la vengean- ce de fa iuftice. Car d'vn coftc la iouïflance de cette félicité, & la fouf- france des maux que Thomme auoic
Chrestienne. II. Part. 135 mcrités , font abfolument incompati- bles dz fcdétruifent mutuellement: & de Taiitre la Sainteté ne pouuant dé- formais germer de nos propres facul- tés , elle ne nous pouuoit venir fmon de la communication que Dieu qui en eft la fource , nous donneroit de foy mefme. Or quelle communion ôc quel commerce y pouuoit-il auoir entre Dieu & nous , tandis que nous eftions feparés de luy par nos crimes 6c par fa iuftice ? Il a donc fallu que pour nous rendre propres a receuoir la comm.unication du bonheur furna- turel 5 il trouuaft premièrement le moyen d'ofter la feparation que nos crimes & fa Iuftice mettoyent entre luy & nous , afin que comme il eft 6c faint 6c heureux , au delà de tout ce que les créatures intelligentes s'en peuuent imaginer,il fe peuft vnir auec nous , 6c nous communiquer la fain- tête 6c le bonheur, autant quenoftre nature eflcuée au plus haut point de fa perfection , en fçauroit eftre capa- ble. Et falloit outre cela que pour faire que les hommes afpiraflent à ce
H3
Ï34 La Morale
bonheur , il leur donnaft: la connoif- fance tant de la nature du fouuerain bienfurnaturel, que des moyens ne- ceflaircs pour y parucnir , autat qu'en pouuoit manifefter la conferuation de Teflre de l' Vniuers, &: la conduite ordinaire de fa merucilleufc Proui- dence. Car comme pour vifer à vn but 5 aumoins eft-il befoin de l'entrc- uoir, (îon nerapperçoit bien diftinr dément, &: de n'ignorer pas tout à fait h nature de fcs flefches , Se la por- tée de fon arc î pour tendre versvne fin , telle qu'ell celle du fouuerain bien 3 il faut auoir aumoins quelque imparfaite connoiflance de fon eftre ôc de fes conditions , Se n'eftre pas ignorant de la nature des actions de des opérations qui s'y rapportent. Et çcH ce que nous auons déformais à expliquer dans les Confiderations fuiuantes.
Chrestienne. II. Part7 135"
Gi? ^ ifê stJ ?fê sr«> sfê 35 g8 3ti §T? it? ira 5^ • §K ik
DE LA CONNOISSJNCE
que les hommes ontden auoirde
leur foHUcrain bien , dans U
corruption de la Nature,
SI nous mefurions la connoiflance que les hommes ont deu auoir de leur fduuerain bien dans la corruption de la Nature , par celle qu'ils en ont eue efFeftiuement^il vaudroit prefque âutâc ne leur en eftablir point du tout, tant leurs pëfées là deiTus ont efté im- parfaites ou extrauagantes. La pluf- part ne s'en font iamais propofé au- cun fixe (k. déterminé , pour y rap- porter leurs adions auecque vne refolution confiante. Et comme ii vn archer tiroit ics flefches à coup perdu , ou félon que l'agitation d'vn vaill'eau que les ?lozs &: lèvent tour- mentent violemment , Tobliore de re- garder tantoft deçà tantoft delà, fans auoir de mirç ferme ^ ils ont en vnc - ^ H 4
1^6 lA Morale
faifon pouiTuiui vne forte de bien , & puis vne autre en vn autre temps ^ comme leurs propres pafTions les ont fait flotter , ou comme ils fe font fen- tis contraints de changer de fin à leurs adions , félon la diuerfité des occur- rences. Qiielques vns en ont fuiui vn conftamment , félon qu'ils ont fait^ Tvn à cccy, l'autre à cela , vne forte application de leurs afl:'e61;ions ^ de leurs puifTances. Car il y a eu tel qui n'aiamais 5pour le dire ainfi, tourné la voile de fa conuoitife à autre but qu'à celuy que les ambitieux fe pro- pofent. Tel autre a pendant tout le cours de fa vie porté toute Pauidité de fon amc à Tacquifition de ce qu on appelle èiem : &: tel autre enfin qui s*efl: propofé le fouuerain bien dans la Volupté 5 n*a i^A^ais varié dans le def- fein de s'en procurer la iouïiTance en toutes chofes. Mais nous auons alfés veu ailleurs que le fouuerain bien ne peut confiiter en cela , & que qui- conque l'y eftablit , fe laiffe dégéné- rer trop bas au deffous de l'excellence <le fà nature. Les autres qui ont eft©
Chrestienne. il Part. 157 véritablement Philofophes, femblent auoireu des fentimens plus généreux, aumoins certes s'ils ont creu de la ver- ru ce qu'ils en ont dit , &: s'ils en ont autant aimé la poiTeflion , que les pro- pos qu'il en ont tenus ont efté honne- ftes &: magnifiques. Car quelques vns les accuset d'en auoir eu de beau- coup plus belles idées dans l'intcHeft theoretique , que ce qu'ils en ont pra- tiqué 5 3c que leurs adions ont eu la plufpart du temps d'autres motifs que ceux qu'ils ont fait paroiftre. Mais pour ne rien décider là deflus, parce que ce n'eft pas encore le temps , ie veux que leurs afFe£tionsy ayent ou égalé , ou aumoins fuiui leurs con- noiifances , tant y a que nous auons défia veu que la corruption de nollre eftre nous a retranché toute efperan- ce de iouir icy bas du fouuerain bien, & que le bonheur naturel nous ayant manqué , il faut neceffairement afpi- re à celuy qui eft au delà de l'eftenduë de la Nature. AulTi fçauons nous que les plus fages d'entre les Payens en ont flairé quelque vent ^ & il y a du
îjS LA Morale
contentement à voir dans Platon &: dans Ciceron , Socrate qui fe promet quelque béatitude en Tautre vie. Car il s'attend d'y iouïrdelaconuerfation d'Hercule , &c de Palamede, & de ces autres grands Héros , que leurs vertus ont rendus extraordinairement célèbres; ce qu'il préfère volontiers à la compagnie des viuans , dont il auoit efté obligé non feulement de fupporter les infirmités , mais de fou- ftenir la haine &c les calomnies. Et comme d'entre les autres hommes il y icn auoit peu qui ne crcuflent l'im- mortalité de leurs efprits^aufliauoyêt- ils pour la plufpart quelque efpece de preifentiment & d'auantgouft d'vne félicité à venir^queles vnsmettoyent dans le Ciel , &: les autres aux champs Elifées. Mais ce qu Ariftote difoit en gênerai de Tefperance , que c'eft le fonge dVn homme veillant , fe doit dire de celle là en particulier encore en beaucoup plus forts termes. Car comme les illufions des lono-es ont fouuent vn luiet réel , mais que la Eantaifîe enuironne d'vneinfinité de
Chrestienke ir. Part. 139 erotefques, dc d'imaginations bizar- res , qui en corrompent tout l'air de toutes le proportions ; cette opinion des Payens auoit quelque fondement en la vérité , mais ce qu il y auoit de vray eftoit enueloppé dans mille er- reurs, de dansTextrauagance de mille menConges. Et comme encore que dans les illufions qui nous arriuent pédant le fommeil^les idées des objets qui nous paroiflent agréables, nous touchent de quelque contentement, fîeft-ce que le goufl en eft extrême- ment vague, &: peu arrefté dans l'ap- pétit j quoy que les Payens , comme Socrate , ayent peut-eftre eu quel- que fentimentdeioye dansrefperan-r ce de lauenir/i a-t-il efté merueilleu^ fement mouffe &c flottant , parce qu'ils ne voyoyent pas leur obiet di^ ftinélement , ôc que ce quils en voyoyent nageoit feulement fort le^ gerement dans la fupcrfîcie de leurs penfées. Mais quand ils en auroyent beaucoup plus conu qu'ils n'ont fait, & d'vne connoiiîance plus confiante ^ plus régulière, le bonheur qu'Us s'y
140 La Morale
fuflent figuré euft: toujours efté fort dcfeftueux , à caufe de Tignorance de la refurredion du corps , dans laquel- le ils ont tous vefcu iufqu'à la reucla- lionderEuangile. Car i'ay bien re- marqué ailleurs que quelques vns d'entre les Anciens , comme , par exemple, Phocylide, ont laiflé échap- per quelques traits, qui femblent don- nent à entendre, ou qu ils en auoyent appris quelque chofe par tradition, ou qu'ils en auoyent eu quelque foup- çon par la confideration de Teftre de l'homme. Mais comme S. Paul a dit qu'il n'auoit remarqué le vice de la Conuoitife finon après l'aduertifle- ment que la Loy en auoit dôné^parce que le peu que les Philofophes en auoyent dit , auoit eftc receu entre peu de gens, &c peu nettement & fer- mement creu par eux mefmesj nous pouuons bien dire que la doftrine de la refurredion a efté abfolument in- connue entre les Gentils iufqu\\ la prédication de l'Euangilc de Chrilt, parce que s'il en a paru quelques éclairs dans les écrits d'vn PcQce ^ ou
Chrestienne. il Part. 141 d*vn Orateur , il font demeurés en- gloutis dans la nuid de l'ignorance du j-efte de l'Vniuers , Se n'ont mefmes fait qu'éblouir les yeux de ceux qui en ont entreueu la lumière. Orfi^ comme nous auons veu ailleurs, le bonheur de l'Homme n'eft pas parfait s'il n'a toutes les cliofes qui font ne- cefTaircs à donner vn raifonnable contentement aux facultés de fon corps 5 comment ne feroit-il point fouuerainement defeûueux fi THom- me eft priué de l'vfage 3c de lapoiTe- ffion de fon corps mefme ? Maisauffi n'eft-ce pas à la connoiifance que ces gens ont eue de leur bonheur que ie me fuis propofé de m'en tenir ; c'eft celle qu'ils ont deu auoir que ie re- cherche.
En fe confiderant donc eux mef- mes ils ont deu connoiftre que leur efprit eftoit immortel j ôc de fait c'a efté , comme on parle , vne commu- ne notion , que les fages ont rappor- tée à rinftruftion &c à l'impreffion de la Nature. Et de là neceffairemenr a deu refulter qu'après que leur efprir
i4i tA Morale
eftoit feparé de leur corps , il agiflbit conuenablement à fes facultés , en contemplant &c connoifTant les ob- iers intelligibles 5 &:en fe rejouïfTant de la fruition des aimables , félon la connôiffance qu'il en auoit. Car s'il fait tout cela quand il eft au corps , il le doit faire lors qu'il en eft feparc , puis que ce n'eft pas du corps , ny de fon vilion auec luy , qu'il tire la parti- cipation de ces Puiflances. Et fi quel- cun veut dire icy que Tefprit a befoin des organes corporels pour exer- cer les fondions de fcs facultés , ôc que quand il ne les à plus il demeure ou engourdi ou cftropié , comme vu ioiieur qui n'a point de lut , &: qui à cette occafion ne peut mettre fon art en vfage , il fera aifé de le contentet fi nous luy pouuons faire diftinguer les diuerfes opérations des puiîTances qui font en nos âmes. Car il y en a quelques vncs que l'ame de Thommc n'exetce finon dautant qn'-jlle eft de-' ftinée à eftre la forme d'vn corps ,- qu'elle anime , qu'elle viuifie, &c à qui çlle donne la prerogatiue de teriw
Chrestienne. il Part. 145 place entre les eftres viuans. Et tel- les font celles qui fe déployent en ce. qui concerne la conferuation de la vie ., la préparation j digeîlion , di- ftribution, 6c comme ils parlent , afli- milation de la nourriture , l'agitation ôc difpenfation des efprits qui pro- duifent le mouuement , 3c générale- ment tout cet appareil qui fert à ce que nous auons de commun auec les plantes & les animaux. Or de celles là il eft certain que rvfage eft telle- ment attaché au corps , Se dépend fl necefl'airement defaprefence 3 de foii vnion , &C de fcs organes , que non' feulement elles ne peuuent pas fub- fifter , mais mefmes qu'on ne les peut pas conceuoir fans kiy. Mais il y a d'autres facultés qu'elîe ne poiTedc pas en cette qualité de forme d'vn au- tre eftre , mais comme vne fubftance fpirituelle &: immatérielle , celle que font celles qui fubfiftent éternelle- ment feparées de la communion des corps. Of encore que tandis que Famé demeure logée dans cet habita- cle de terre , pour luy infpirerla vie
I
î44 l'A Morale
& le mouuement , elle fe fert de fcs organes à produire mefmes quelques vues de fcs plus nobles opérations , ce n'eft pas à dire pourtant que lors qu'elle ne s'en fort plus elle en perde tout à fait IVfageo Car il en eft de cela non pas comme de rattachement dVn ioiieur auec fon lut , mais com- me de la communion d'vn mary auec fa femme. Dans le mariage il y a cer- taines chofes où la femme eft telle-* ment en aide au mary, qu'abfolument ou il ne les peut , ou il ne les doit pas faire fans ellco Et fi leur vnion vient à fe diflbudre par la mort , Tvfage luy en eft entièrement interdit tandis qu'il demeure en fon vefuage. Mais il y en a d'autres auflî , comme eft la conduite de leur famircjô*: l'éduca- tion de l:urs enfatls , qu'il ne fait du tout point fans elle , ou mefmes qu'il ne fait abfolumêt que par elle , tandis que leur alliance fubfifte , Se qu'il ne laifle pourtant pas d'exercer parfai- tement lors que le mariage eft rom- pu. Etlaraifonde cela eft que la na- ture ne luy a donné ces premières fa- cultés là
Chrestîenne. il Part. 145- cultes là finon pour fcruir en quelque façon de forme à la mariere qu'elle a préparée dans l'autre fujec : au lieu que quant aux fécondes, il les poflfedc entant qu'il eft home, c'eft à dire, rai- fonnable , &c qu'il a vn eftre abfolu, qui peut fubfiftcr indépendant de cette communion. Tellement que le bonheur confiftant principalement dans les belles opérations de ces no- bles facultés d'Entendement & Vo- lonté , ôc Tefprit eftant capable de ces opérations après la mort , il Teft aufîî par confequentde la participation du bonheur mefme. Mais il y a plus, C'cft qu*encore que l'efprit ait vn eftre indépendant de celuy du corps, entant qu'il eft vne fubftance imma- térielle , fî eft-ce que quand il eft ioint au corps en qualité de forme qui le viuifie , il conftituë tellement vue mefme chofe auec luy , que fansluy il eft imparfait , & ne fait finon la moitié de la nature de T homme. Car le corps n*eft pas feulement comme la maifon où l'homme demeure , ainiS qu'ont ellimé quelques vus d'encre
K
ï^ê La Morale!'
les anciens : ou comme vn inftrumcnc dont il fc fert fans fe TafTocier en vn mefmc eftre , comme on dit que les Intelligences en prennent pour quel- que tem^ps , 6c pour faire quel- ques opérations , 6c que neantmoins elles dépofent fans perdre rien de leur eftre pour cela. C'eft vne portion fi confiderable de noftre eifence, que fans elle Tame n'eft plus l'homme , non plus que fi vous faites abftradion des lineamens 6c des proportions d'a- uecfor, 6c Tyuoire, 6c le cuiure, 6c le marbre, <3«: toute autre matière fen- fible , ce ne fera plus la ftatuë d'Ale- xandre ny de Cefar. Comme donc le bonheur de Tintegrité delà Nature a regardé l'homme tout entier , celuy auquel il doit afpirer depuis qu'il a dégénéré de fon origine, le doit con- cerner tout entier pareillement. Et il a deu entrer affés auant dans la con- fideration des chofes 6c de leurs fuites, pour comprendre, que comme fi Dieu Teuft abandonné , il l'euft abandonne tout entier , pour le priuer égale- ment de la iouillance de la félicité,
Chrestienne. II. Part. 147
aufli bien à Tégard de fon ame com- à regard de fon corps , s'il la voulu fecourir, comme il appert manifefte- ment qu'il a fait , il a de (lin é fon fe- cours 5 &: la participation de foil bon- heur j à Tvn &: à Tautre également, à chacun félon la condition de fon eflre. Et c'eft vne vérité de laquelle i'ay défia dit que les Payens ont entre- ueu quelques rayons , quand ils ont dit y comme Phocylide , que ce n'cH tas vne choje raifonnahle , ny tonuenahle d la Nature j cjue de diffoudre thar?nonie £[ui eH entre Ve(frit é* /^ corfs , c^ ^^'/7 jfkut efperer cjue les reliques de nos fnem- h^es reuiendront en la Imniere de la vic^ Dequoy Ton pourroit encore pro- duire d'autres exemples. Mais ie ne m'eftens pas là defliis parce que Ten ay amplement parlé ailleurs. Enfin ^ leur raifonnemcnt a deu monter iuf- queslà, que puis qu'ils eftoyentde- cheus de la iouifTance de la béatitude naturelle , ô^ qu'ils n'y pouuoycnt plus retourner , s'il y aiiort quelque bonheur auquel ils peuflent arpirer^ il falloit neceffairemcnt qu'il fuil d'vne .
K 1
14? iA Morale!
condition furnaturelle. Parce que la participation du bonheur ne venant d'ailleurs que de noftre communion auec Dieu , comme quelques vns d^cntre les Philofophes mefmes l'onc remarqué , le lien par lequel la Natu- re nous entretenoit en cette commu- nion eftant rompu , elle ne fe pouuoic plus reftablir qu'en vertu de quelque chofe qui furpafTafl; de bien loin les loix &: la condition de cette première conftitution de noftre eftre. En efFeâ:, nous auons veu ailleurs qu'en cette première intégrité Dieu fe commu- niquoit à Thommc , en ce qui regar- doit la félicité , feulement à propor- tion de ce qu'il trouuoit en luy des qualités dignes de fon amour : de for- te que la nature &: la durée de fa béa- titude , fe deuoit mefurer &: propor- tionner à celle defafamteté , pourfe maintenir tandis que celle-là perfeue- reroit,&: fi elle venoit à s'alterer,pour fe terminer auec elle. Et telle eftoic l'inftitution niuiolable delà Nature. Quand donques cet adiuftement de l'amour de Dieus^ueclafaintetc ori-
Chrestienne^ II. Part^ Î49 ginelle de l'homme a change ^ ou il a fallu que la rupture de cette com- munion foit demeurée irrémédiable cternellement, ou il a neceflairemenc faUu que la réparation & le rcftablif- fement s'en fiiî en vertu de quelques autres inclinations de la Diuinité en- uersnous, & qu'elle nous confideraft fous quelque autre idée. De forte que raffeftion dont il luy a pieu nous embraffer depuis noftre cheute^ayanc de tout autres principes que ceux defquels noftre ancienne félicité de- pendoit , elle a deu produire des ef- xeds tout differens. Se proportionnés à Texcellence extraordinaire 5c furna- turelle de leur caufe. Par ce moyen, outre que Tame , dans la iouiflance de cette nouiielle félicité , a deu pro- duire des opérations plus belles que n'eftoyent celles de Fintegrité , ce qui argue neceffairement vne plus noble &: plus parfaite conftitution des facultés mefmes , le corps a auffi deu reprendre vn eftre plus noble de plus glorieux, qui fe déployaft en de plus •belles opérations , ^ qui par confe-
K3
lyo LA Morale
quent fiift d*vne toute autre eonfti- tution, ôc enuironné d'obietsplus di- gnes des fon£t:ions de fcs nouuelles puiflances. Et dautant que le feiour de la terre eft proportionné à noftre eftrc naturel, ce qui paroifl: en la con- iienance qui eft entre nos fens &: fcs obiets, entre nos appétits &: fes fruits, entre noftre eftomach &c Ces alimens , entre nos infirmités ôd fa condition vile &C abiede, ( car comme c'eft elle qui nous fournit noftre nourriture , c'eft auflî a elle à en receuoirles ex- cremens ) &: que hors de la terre nous ïie voyons rien au monde capable de nous fournir d'habitation fmon les çieux , dont les qualités incorruptir blespaft*ent la condition de la Natu^ re 5 qui fouffre vne infinité d altéra- tions &c de changemens , Tefprit de l'homme a deu s'éleuer iufqu'à cettç confideration , que s'il luy reftoic quelque efpcrance d'vn fouuerain bien , il falloit qu'il en cherchaft 1^ pofleflîon dans les lieux celeftes. Et de fait , dans cet engourdiflcnient Se ççt aflbuppiflem.ent despuifTançes 4e
Chrestienne II. Par^ lyi leurs âmes, dans lequel les Payensonc vefcu pendant la Nuit de leur igno- rance vn fi long temps, il femble qu'ils s'en foyent imaginé quelque chofe comme en refuant, quoy qu'ils ayent, comme i'ay dit cy deffus , méfié dans cette belle illufion , les extrauagances qui font ordinaires aux fonges. Car ils fe font figuré des Héros , dont la vertu paflbit les bornes de la condi- tion des hommes , &: qui venoit de quelque impreflion ôc de quelque infpiration de la Diuinité. Et après leur mort ils les ont logés dans les Ciêux , comme au domicile qui feul leur eftoit conuenable. Et pluftoft que de ne leur donner point de corps, ils les ont reueftus de ceux des aftres de là haut, ne fe pouuant pas fatisfai- re pour eux dVne félicité qui ne fufl que pour Tefprit feulement , ny n'efti- mant pas raifonnable qu'après auoir parte par les infirmités d'icy bas , ils enflent déformais là haut vn corps pourueu d'autres, coditions qu'incor- ruptibles Se celeftcs. Ce qui eft vn indubitable argument que qui les euft
K4
J^Z L A Mo RALE
rcueillés de cet endormiilement ^ Se <5[ui eufl: itiis deuant leurs yeuxrefpe- rance de ce bonheur furnaturel au- tfjuel les Chrefliens afpirenc fous la conduite de la Reuelacion , ils l'euf- fcnt etnbrafle auec vne fouueraine auidité , comme merueilleufement conforme aux fentimens que donne la droite raifon , ôc dont en fon aueu- glement elle auoit encore conferué Quelques miferables reftes. Et la vé- rité de ce que le dis a paru lors que Dieu à ouuert lés yeux aux Gentils parlapuiflance de fon Efprit , &: par la prédication de fon Euangile. Mais il efl temps de paflcr à la recherche ôc à la cofideration tant des moyens par lefquelsles hommes ont deu tendre à ce bonheur , que des obiers lefquels pieuapropofés à leur Raifon , pmir eii tirer h connoifTance.
Chrestienne.il Part.' 155
CONSIDERATION TANT des moyens mi conduijent les hom-- mes au foHuerain bien , (jue des ohiets de la connoijjance dejqueh ils dépendent. Et premièrement, de Dieu.
OVtrc ce que nous anons defe diuerfes fois reprefenté , que fous quelque Difpéfation queHiom- me viue , fon bonheur eft compofé de deux parties , à fçauoir le bien phyfîquc , &: le bien moral , il eft cer- tain qu en Teftat d'intégrité le pre- mier de ces deux biens eftoit vne dé- pendance de l'autre. Et foit que vous le confideriés dans fon commëcement & dans la première communication qui luy en a efté donnée , foit que vous le regardiés dans la continuation quil en pouuoit efperer , l'hiftoire de la création de Thomme , & celle de fa clieuce d^ns le péché , iuftifienc
154 La Morale
clairement cette vérité. Car Dieu à 'premièrement créé l'homme doué de facultés tres-excellentcs , qui n*ont pas pluftoft exifté qu elles n'ayent produit des opérations conuenables , autant que le temps qu elles en ont ^u le leur a permis ; Se puis il Ta intro- duit dans le lardin , où il luy auoit préparé la iouiirance de toutes fortes de biens. Ce qui monftre que le bien moral deuoit précéder en luy, de que le phyfique deuoit fuiure. Et de- rechef, lîiomme a premièrement pe- ché,&: puis Dieu la expulfé du lardin. Ce qui fait voir clairement que s'il n'euft point volontairement abandon- né la poiTeffion du plus excellent de ces deux biens , il eufl; perpétuelle- ment retenu celle de l'autre. Seule- ment y a-t'il cecy à remarquer, qu,e la première communication que Dieu luy a donnée du bien phyfique , n'eft pas venue proprement en confidcra- tion de ce qu'il euft défia pratiqué le bien moral. Parce qu'encore que fcs facultés aycnt agi dés auflïitofl: qu'elles ont commencé à exifter^ Tuiterualk
>^
Chrestienne. il Part. lyj- pourtant d'entre le premier moment de leur exiftence & de leurs opéra- tions, &: reitablifTement de l'homme en la félicité deTEden, a cfté trop court, pour fe figurer que Dieu y ait eu égard à recompenfer fes aftions. Tellement que ce que Dieu luy auoic donné &: vn eftre moral fî plein de perfedion &: de vertu , &: vn eftat phyfique fi plein de contentement &: de félicité , c'eiloit TefFed d'vne bon- té toute pure , qui Pauoit également preuenu &: en Tvn &: en l'autre , fans auoir trouué en luy aucune qualité quiTy inuitaft. Car auant que d eftre il ne pouuoit auoir aucune bonne qualité qui conuiaft Dieu à le faire faint, &: iufte, & plein de vertu com- me il l'a fait : 5c auant qu'il ait eu le loifir d'exercer fa iuftice& fafainteté vn temps vn peu confiderable , pour faire que fcs adions vinfl'enten quel- que confideration deuant les yeux de {on Créateur ^ il n'a pas peu préten- dre d'auoir obligé fa bonté aie grati- fier de tant de biens^&r à le couronner de çant d'honneur, que de le çpnfti-
i^€ LA Morale
tuer fon Lieutenataugoiiuernemcnt de les œuures. Mais ce qu'en la coii- îondion de ces deux foi'tes de biens , Dieu a voulu que le phyfique fuiuift le moral &: en dependift , ça efté vn •cffcdi de fa fag elfe proprement , en ce que l'vn eftant beaucoup plus noble ^ plus excellent, & l'autre moins, il a efté raîfonnable que celuy là tint le premier rang dans la Béatitude de l'homme , quile tenoitde fi loin dans îa nature des chofesmefmes , ^ dans !e iugefnent de Dieu , qui eft la me- fure infaillible de Teftre de toutes <:îiofeS;,&:deleuriufte valeur. Car au- tant qu'il prife plus en foy mefme la iàinteté inénarrable de fbneflêcejqii43 îa félicité immortelle Se inuariable de fa codition5autant prefere-t il dans les eftres inférieurs les vertus par Icfquel- les ils reprefentent fa fain teté , à la fé- licité dans laquelle ils poffedent quel- ques rayons de fon bonheur &: de fa gloire. Mais quant à la continuation du bonheur de riiomme, s'il eiift per- f eueré longtemps en fon eftat , elle çuft eu quelque autre relation ^ Se
Chrestienne., II Part. 157 eiift tenu lieu de recompenfe pour fcs bonnes adions , Ô£ pour Texercice de fcs vertus. Et l'hiftoire de fan eftabliflemtnt dans TEden nous oblige à le] croire ainfi. Car cette dénonciation &: cette defenfe , Tu ne mangeras point de cet arbre là , ^au-fi- toftquc tu in mangeras , tu ?nourras ds mort y eft la féconde partie delà clau- fuie d'vne alliance , &:, de Teftablifle- ment d'vnc loy , dont la première eftoit tacite dans le fein de la Nature ; Si tu n'en manges fas , &fituferf€ue- feuerts a me rendre oheïffance :,tH viiiras, driouïras de félicité. Etn'y aperfonne qui ne puifle apperccuoirde foy mef- me y que l'vne des parties de cette formule a efté difertement exprimée &; Fautre nonj parce que celle là eftoic ou difficile ou impoflible à deuiner , au lieu que celle-cyfefuggeroit d'elle mefme à rentendement humain, 6^ le ' recueilloit fans aucune difficulté^tanc de celle que Dieu exprimait ;, que de la confideration de la nature des cho- izs. Or en toute telle alliance 5Com- lîie Texecution de la dénonciation
iyS ÏA Morale
pafle pour peine de la tranfgreflîori' du commandemant , l'accomplifle- ment de la promefle pafle pour re- compenfe de Tobeiflance. De forte que fi Dieu euft continué à Thomme la iouïflance de l'Ede &: de fa félicité^ c*euft bien eflé vn effcd de fa Bonté à la vérité. Car l'homme en quelque eftat qu'il foit , ne peut rien obtenir de Dieu à autre tiltre que de fa bon- té tonte pure. Mais c'euft eflé d'vne bonté que J'hommé euft preuenuë par fcs aâ:ios,& à rexercice de laquel- le Dieu cufl eflé conuié parla confî- deration des qualités de fa Créature. Dans Teflat de corruption il en va beaucoup autreuien t. Car nous auons defiâ pofé pour fondement iicceffaire ôc indubitable du difcours de la re- ftauration de l'homme , qu'ayant en^ Couru la Colère du Créateur , il s'efl engagé dans l'obligation à fouffrirles chofes qui en dépendent ; c'eft à dire vn malheur encore plus épouuanta- ble en fa grandeur & en fa durée , que iVauoit efté coniiderable-le bonheur dont il efl decheu 5 de forte qu'il ne
Chrestienne. II. Part.' lyc) pouuoit eftre reftabli que par la re- miffion defon crime , &: parla deli- iirance de cette condamnation. Ec cela deiioit tellement précéder en luy la communication efFeâiue du fouue* rainbienfurnaturel, que celle-cy ne fe peut pas mefmes conceuoir fans la prefuppofition de l'autre. Orcft-il bien vray qu on ne fauroit fe figurer que Dieu vueille deliurer l'homme du mal dans lequel il eft tombé , qu'on ne fe figure quand &: quand qu'il luy veut communiquer puis après le bien qui luy eft contraire. Car s'il le deli- ure de la mort , c'eft pour luy donner la vie : s'il l'exempte de la fouftrance de tout mal , c'eft pour luy donner la iouïfl'ance de quelque bien : s'il laiile appaifer fi Colère enfon égard , c'eft pour luy donner des témoignages de Ùl Faneur; en vnmot , s'il deftourne de defl'us luy fa malediflion^ c'eft pour la conuertir en benediftion ôc en grâ- ce. Et de cela il y a deux laifons in- dubitables. L'vne eft, quel'eftie de l'homme &: des chofés mefmes le veut ainfi. Car Ihomme eftant vn eftrc
t6o ^A MoRAtE
tel que chacun fçait , il ne peutn'e- ftre plus mort qu'il ne foit viuant,it ne peut eftre viuant qu'il n'agifle , il ne peut agir qu aucc fentiment de douleur ou de volupté , ^ par confe- quent fon eftat ne peut eftre finon ou heureux ou miferable. D'où il efl: clair que fi Dieu le tire nettement de fa mifere,il le reftablit neceflairemenc en la iou'iflance de quelque bonheur. L'autre eft , que la nature des Vertus de Dieu ne le requiert pas moins. Par- ée que pour vouloir tirer l'homme de la mifere qu'il a méritée par fon crime, il faut qu'il faffe, par manière de dire, vn effort extraordinaire de bonté , dautant que le reffentiment de l'of- fenfe , & l'inclination de la Colère, le porte naturellement à punir. Or de- puis que cet effort là eft fait 5 &: qu'il a gaigné ce point fur foy mefme 6^ fur fa luftice , que de s'appaifcr cnuers rhomme Se de l'exempter de punitio , déformais eftant appaifé , les autres effe(3:s de fa Bonté coulant d'eux mef- mes 5 ôc fes propres inclinations le portent à fe vouloir communiquer à
fa
Chrestïekne. II. PartT ii^i fa Créature , tant en fainteté comme en bonheur. Et qui en pcnferoit au- trement , ce feroit à peu prés comn^c qui diroit que la riuiere a bien peu s'enfler iufques à ce point , qu'elle a paflTé fur fes éclufes ^ &r qu'elle a elle xpefme rompu fes digues^ 8c inondé des endroits où il fembioit qu'elle ne monteroit iamais : mais que cela fait, elle s'eft arreftée fur le bord d'vns douce pente , 6c fur le panchant d'v- ne vallée , qui eftoit toute préparée à la receuoir en fon fein. Ce qui eft manifefl:ement contre la difpofitiou de la Nature. Dieu donques en deli- urant l'homme de fa calamité , s'en- gageoitluy mcfmeà b remettre dans la pofTeflîon d'vn fouuerain bien 5 maisquoy qu'il en foit, c'eft toujours en le preuenant, de forte que Ton ne peut pas dire qu'il y ait efté inuite par aucunes bonnes qualités qui fuf- fent en luy , ny par aucunes bonnes aftions qui en fuiîent procedées. Car pour ce qui eft de la deiiurance du mal, elle précède toute confideratioa du bien moral en Hipnime . puis
L
I
tSi LA Morale
qu'en cette malediftion dans laquelle il eft, il eftmerueilleufement corrom- pu. Et pour ce qui eft de la commu- nication du bien , foit phyfique foie moralj eftant, comme elle eft, fondée furies raifons lefquelles ie viens d'al- léguer 5 riiomme ne s'en peut attri- buer aucune louange. Encore y a- t-il cette différence entre cette Bon- té qui preuient l'homme en cette oc- cafîon , &: celle qui l'a preuenu autre- fois en fa première création, que cel- le-cy auoit vn obiet qui à la veriténe l'inuitoit point à luy bienfaire , 6^ qui mefmes ne le pouuoit , parce qu'il n'exiftoit pas encore , ou qu'il ii'auoit pas eu alfés de loifir pour agir: mais auffi ne repugnoit-il nullement ny à Texiftencedefon eftre , ny àl'e- ftablilfement &C à la fruition de fon bonheur. Au lieu que celle là rencon- tre vn obiet qui refifte à fon opéra- tion y en fe plaifant naturellement en fon mal , èc ayant de merueilleufe- ment fortes auerfions contre le bien à la iouïffancc duquel cette incojn- prehenfîblc Bonté l'appelle. Par ce
Ghrestienne il Part, i^j moyen, ny la deîiurance de Thommc, ny fa reftauration dans la iomlTance du fouLierain bien furnacurel , ne pro- cède que de la feule Bonté de Dieu , ^ eiicote d*vne Bonté qui pafTe de (i loin les bornes de celle qui s'eft dé- ployée en la création , qu'ayant vu obiet tout différent , & produifant de toutes autres opérations, elle a auili , par manière de dire , vn type &c vn ca- radere particulier entre les proprie- tés de cette diuineeffence. Cepen- dant, ilefticy à confiderer qu'au lieu que dans la première création la iouït fance du bien phyfique a fuiuide fi prés le bien moral ^ qu'il n'y a point eu d'interualle de temps confidera- ble entre ces deux parties du bon- keur de l'homme , eu égard à leur pofleflîon 5 dans fa reftauration , dc dans la communication que Dieuluy donne dd fouuerain bien furnaturcl, la participation du bien moral fe com* nience ordinairement affés lonp-remps suant qu'il luy fafle goufter la poffef- fion du phyfique. Et de plus , il dif- jpcnfe tellement les effeds de fa Pre*
^4ï ï^ Morale
uiden ce , ( car quant à ce qui efl: dç la reuelation de fa Parole , ie ne tou- che point encore aux inftruftions qu elle nous donne en cet égard) qu'il fait voir manifeftement qu il prend vn fingulier plaifir que les hommes s'adonnent à la Vertu , &: -qu'au con- traire il a en horreur ceux qui s'aban- donnent au vice. Car quelque varie- té qui femble quclquesfois paroiftre en la diftribution de fes iugemcns Sc de fes benedidions , de forte que les gens de bien s'en fcandalifent , &: que les mefchans prennent occafîon de s'en glorifier , {i efl- ce qu'enfin la Vertu a fujet de fe refiouïr de l'ap- probation du Ciel 5 6c que le Vice peut remarquer qu'ily a vne Diuinité là haut qui luy prépare fa vengeance. Les plus fages d'entre les Payens Tont toujours amfi reconnu; ceux en qui le fcandale de laprofperitédes mef- chans, & de la calamité des bos, auoic efbranlé la créance delà Prouidçncc, s'y font enfin raffermis , &: le fenti- ment en efl demeuré tel vniuerfelle- ment en tous les peuples. Autremciic
Chkestiïnne. II. PartT ï^f îiy les Polices n'euflent pas fubfifté^ fi Ton n euft creu que la vertu eftoic fauorifée des Cieux , ny beaucoup moins les Religions , qui toutes ont eu pour fondement, que Dieu la re- compenfe de fes bienfaits , ôc que les rncfchans fentent enfin les effeds de fa terrible luftice. Tellement qu'il femble que cette conduite de la Di- uinité ait voulu donner aux hommes occafion de iuger que mefmes dans Teftatdeleur corruption , cette partie du bonheur qui confifte au bienphy- fique 5 dépend de l'exercice & de la pratique du bien moral , comme la recompenfe dépend de Taftion pour laquelle onTeftablit; & que l'homme le deuoit confiderer fous cette idée dc dans cette relation , pour en eftre ex- cité à la Pieté & à la Vertu , dont l'a- mour euft efté fans cela extrême- ment froide en luy , ôc merueilleu- fement languifTante. A quoy pouuoit encore beaucoup contribuer cette confideration , que comme le Vice &: la Vertu font direftemêt contraires entr'euxj d>c comme Iç Bien & le Mal
Lq ^
1^6 La MoRAtE
phyflqnc font de mefmes diamétrale-^ îîîentoppofés , il femble que la rela- tion du Bien phyfique à la Vertu , doiue eftre eftimce de mefme nature Ôc de mefme condition , que celle pat laquelle le Mal phyfique fe rapporte au Vice ; &£ que comme Dieu punie le vice pource qu^il l'a mérité , il re- compcnfe la vertu parce qu'elle eu foit également digne. Et de fait , la pluspart des Payens ont eu cette imagination , que Dieu traitteroit les lîomes félon le mérite de leurs adions: .ce qui ne doit pas eftre trouuéeftran- ge entre les Payens , puis que ceux qui deuoyent eftre beaucoup plus il« luminés qu'eux , comme ont efté les J^harificns entre les luifs , &c quel- ques vns mêmes d'être les Chreftiens^j ont eu des opinions à peu prés fem- tlables. Mais h nature mefme des cliofes fait voir à l'œil que ce raifon- Bernent n'eft pas iufte. Car il y a cet- te differëce entre le Vice & la Vertu ^ que l'homme eftant naturellement obligé de pratiquer Tvne^tant pour la IPPniideration de rexcelîence de foa
Chrestienne. il Part, i^f fîftre 5 que par le refpeft qu'il doit à Dieu , H ne peut en efperer au- tre falaire que la fatisfaûion de s'en eftrebien acquité. Au lieu qu'eftanc naturellement obligé à euitcr l'autre tres-exadement , il mérite punition auffitoft qu'il s'y laifle aller , éc le fou- uerain iuge du monde , à qui appar- tient la conferuation de Tordre des chofes, eft non feulement fondé en ditoit , mais obligé par fa iuftice , à l'en chaftier feuerement. Quand donc l'homme fe feroit maintenu dans l'in- tégrité de fon eftre^ il ne pouuoitde droit prétendre aucune recompenfe de la part du Créateur. Car où a-t-on iamais veu que pour s'acquitter d'vn deuoir fi précis qu eft celuy-là , on penfaft en auoir mérité falaire ? Si donc en Teftat de l'intégrité il n'eufl deu penfer tenir le loyer de fa Pieté, & de l'innocence de fa vie , finon de la feule bonté de Dieu , quel en a deu eftre fon fentimcnt depuis qu'il eft decheu de fon origine ? Et de là fe voit auilî qu'encore qu'il y ait à peu prçs pareille oppofition entre le Bien
L4
i6% ÏA Morale
&:leMal moral , qu'entre le Bien Sa le Mal phyfique , la relation pourtant du Bien phyfique au bien moral eft bien difterente de celle qui fe trouue entre le mal moral &: le mal phyfique encore.Car Tvnionde ces deux maux cnfemble , à ce que l'vn tienne lieu de rétribution pour l'autre , eft de Tordre de la iuîlice , &: de la rigueur du Droit. Aulieuquelaiondionde ces deux biës, pour faire que Tvn foie loyer ou recompêfe de l'antre, ne tient du tout rien delà rigueur du Droit à regard de DieUjmais eft de pure hbe- ralité.Tellemêtqu'encorequecefoit vn fait de fageffe que d'euiter en cette occurrence de mettre le malauec le biep, & le bien auec le mal, parce que la différence de leur nature en rend ralTbrtiment mal conuenable &: dif- proportionné , fi eft-ce que fi vous venés à rechercher les raifons de la ionftion du bien auec le bien, &: du mal auec le mal, entant qu'elles peu- vent dépendre des propriétés que jious coceuons en Dieu fous l'idée d^ ïuftice Sç de Bonté -, ce que le mal fui|
Chrestienne. II. PartT I<^9 ïa mal , c'eft vn eifeÛ de la luftice Se du droit de Dieu , &: ce que le bien fuit le bien , c'eft vn efFeft de fa pure Bénignité , mefmes dans l'intégrité de la Nature. Si donc tel euft efté le lien de ces deux chofes entr*elles , mefmes en noftre intégrité , à quel excès de Bonté le deuons nous rap- porter dans la corruption où nous fommes maintenant , &: dans la male- diftiô que nous auons meritée?Ncant-« moins, encore que, comme nous ve- nons de voir , la deliurance de la cala- mité dans laquelle l'Homme eft tom- bé , ne vienne que de la Clémence de Dieu, & que la communication da fouuerain bonheur ne luy puiffe venin que de la mefme fource, fi eft-ce qu*il faut bien diftinguer entre la vrayc caufe qui induit Dieu à releuer riiomme de fa clieute , ôi: à luy don- cer la communication du fouuerain bien , confideré dans les deux parties defquellcs il eft compofé ; d'auec la fage difpêfation dont il fe fert pour at tirer les hommes à l'amour du bien moral par Tefperançe du phyfique.
17® l'A Morale.
Car comme la nature générale des chofes a voulu que le bien phyiîque jfuft comme vne efpece de refplendeur qui émane du bien moral , la nature particulière de l'homme eft ainfi con- flituce 3 qu'il aime le bien moral en grande partie parce qu'il s'attend qu'il luy produira la iouïfTancc du phyfîque. Et cette inclination feroit en nous quand nous aurions perfifté en intégrité. Car il eft bien vray que l'excellence de la Vertu, àlaconfide^ rer en elle mefme , doit eftre la prer miere 6c la plus noble caufe qui attire 1106 entendemens , &c par nos enten- démens nos appétits , à l'eftimer. Mais fi les Stoïciens ont voulu que l'homme n'y euft aucun égard à la pofl'effion de la félicité qui fuit natu- rellement la vertu 3 pour trop affeder Ja loiiangc d'vne haute generofîté, ils ont encouru le blafme d'impertinen- ce Se d'ignorance. Parce que d'vn cofté l'Appétit de l'homme le porte iieceffairement & inuiolablement à > rechercher fa félicité : &c vous ofte^ 1 ries auflicoft aux chofes pefantcs Fin.-^
Chrestienne. II. Part^ 171 plination d'aller en bas , &: aux légè- res rinftinûde voler cotre mont,que vous ofteriés à Tefprit humain cette propenfion de fa nature. Et d'autre cofté la Raifon de Thomme luy a deu faire obferuer cette dépendance &r cette relation que la Sagefle èc la Bonté de Dieu ont mife entre oes deux fortes de bien , pour ne mefpri- fer pas en l'amour de l'vn la recom- mandation qu'il peut tirer de ce que fautre vient en confequcncc. Si donc vous confiderés le fouuerain bien furnaturel en fon entier, entane qu'il eft conftitué de ces deux fortes de biens , Dieu n'eft induit à le luy communiquer finon par vue inclina- tion de Bonté qui pafTe de bien loin tout ce qu'il luy en auoit rcuelé dans fa première création ; &: fi nous pré- tendons y ^fpirer de quelque autre droit , noftre erreur Se noftre prefom- ption nous en rendent tout a fait in- dignes. Mais fi vous venés à compa-* rer ces deux biens l'vn auec Tautre, &: à remarquer auec quel of-dre &: par quelle difpeiifation Pieu en donne la
172^ ÏA Moral?
communication , vous trouuerés qu*il fe fert de Tinclination que noftre ap- pétit naturel a vers Tvn , pour produi- re en nous Teftime &c TafFedion que nous deuons auoir pourl'autre. Car il propofe le bonlieur qui confifte en. lafruition du bien phy(ique,à Tauidi- té inuariabic que noftre Volonté à pour luy , comme vne amorce par la- quelle il introduit dans la Raifon l'ad- miration de la Pieté 3c de la fainteté, &: pour en mettre par ce moyen Tim- preflion dans nos âmes. A peu prés comme quand vn Père forme d'vn cof fté fes enfans à la Vertu , &: que de l'autre il leur deftine fon héritage. Car ayant ces inclinations pour eux dés leur bas aage , il n'y peut point auoir d'autres motifs finon fes affe-^ ftions paternelles , &c qu'il les confi- dere comme fes enfans. Et néant- moins il ne laiffe pas de faire feruir l'cfperâce de la poîreflîon de fes biens à leur éducation , &: d'exciter leurs affedions à toutes cliofcs dignes de recommandation &: d'honneur , par Fâttentede la recompenfe.
Chrestienne'. II. Part]^ Ï7J C'eft donc pour cela que Dieu a reuelc aux hommes les obicts de la contemplation defquels ils ont tou- jours deu recueillu: la connoiflance de la vraye pieté &: de la vraye vertu^ afin qu'après s'eftre adonnés àlespra- tiquer^ils peufTent paruenir à la iôuïf- fance de la félicité qui en refulte. Et cesobietslà, pour y fuiure la mefme méthode que i'ay fuiuie en la pre- mière partie de la Morale , font Dieu, le Prochain,^: l'Homme mefme, qui fe confidere en foy , &£ dans les motifs que fa propre nature luy peut fournis d'eftre homme de bien &c vertueux , quand il ne rapporteroit point fes aûions à vn autre but , ôc quand ii n'auroit du tout rien à demellerauec perfonne. Or afin de commencer par le premier de ces obiets , que nous auons prouué ailleurs deuoir ter- nir de bienloin la première place dans la Morale , la reuelation que Dieu a donnée de foy aux hommes depuis leur corruption , doit eftre confide- rée en deux égards : c'eft à fçauoir entant qu'çlk coin.ieGC la manifcib-
174 î Morale
tion des vertus de fon Efleiice , dont il auoit défia donné la corlnoifl'ahcé auant le pechc ; & entant qu'elle a dé^' Couuert quelque cliofe de nouueau ^ que rhomme ne fçauoit point auparâ-^ uant , & qu'il a deu recueillir de la confideration de la Prouidence. Cat |)our le regard de ce que les îuifs 3C les Chrcftiens en ont deu apprendre parla Parole de Dieu ^ c*clt chofe à laquelle ie ne touche point mainte- liant. Se qu'il faut referuer (lour là troifieme & pour la quatrième partie de mon ouurage. Et quant à ce pre* mier égard , ie n'ay rien à repetct dé ce que i'eri ay dit en vn autre lieus Le péché a apporte vn grand change- înent en Thomme , &r dans la confti- tution de Ces facultés. Mais il n'efl a point apporté en Dieu , qui eft de- meuré vnique en fon effence , fpiri- tuei&: inuifibleen fa nature, vigilant 6c agiflant en fa Prouidence, &:l'ob* iet de la vénération &c de la deuotion de rhomme, tant en ce qui eftoit de fes mouuemens intérieurs , qii'eii ce qui concernoic les geftes extérieurs
Crestiennè'^ il Part^ ï^j &: les actions de fon corps , en fon particulier, en fa famille , & dans les aflemblces publiques qui fe deuoyent faire pour la Pieté. Pour ce qui efi: du Monde, il ne faut pas nier que le Péché de Thomme n'y ait apporté beaucoup d'altération. Car l'Homme ayant efté fait pour Dieu ,& le Mon- de pour PHomme , Dieu n'a peu faire fentir à l'homme la Colère dont il s'eft emeu contre fa tranfgreffion , que le Monde n'en ait fenti des ef- feds 5 & qu'il n'y en paruft des traces* Car fi la iuftice des Rois, quand elle eft irritée contre les crimes de leze majefté , ne s'arrefte pas à la perfonne du criminel , mais pafTe iufqu'à (es maifons , dont on démolit les bafti- menSjdont on dégrade le forefl:s,donc op. arrache les ornemens , Se abolit- on les priuileges,quoy qu'il les ait de fes anceftres , ou du foin de fon indu- flrie , &: non de la libéralité des Rois, que pouuoit l'homme attendre à l'é- gard de fa demeure , qui efti' Vniuers, finon que Dieu luy feroit porter de terribles marques de fa vengeance?
î7<5 1a Mo r a tï
Toutesfois , cela n'a pas empefchs qu'il n'y ait deu rcconnoiftre que c'e- ftoit Dieu qui Tauoit fait , &: qu'il n'y ait deu apperceuoir (k fa PuifTance in- finie, & fa Sageflc incomprehenfible* Car CCS deux Vertus y paroifloyent toujours en vn degré merueilleufe^ ment eminent , Se dont l'éclata deu îauir l'efprit humain dans vue admi- ration extrême. Quant à la Bonté qui l'auoit induit à donner reftre a toutes ciiofes 5 il y faut diftinguer les pre- miers motnens efquels elle s'eft dé-^ ploy ée pour tirer le Monde du fein du Néant, d'auecleur continuation^d'oii a dépendu fa fubfiftance. La conti* nuation de cette bonté , qui a foufte* nuTeflredumonde depuis le péché ^ mérite vnè particulière cofideration , ôc regarde l'autre membre de la diftiii- âion de cy delTus , touchant la reue- lation que Dieu nous a donnée de foy mefme. Mais pour ce qui cft de ces premiers momens , le Monde n'a peu fe prefenter aux yeux de l'Homme à contempler , qu'il ne luy ait ramcntu que c'eftoit Dieu qui l'auoit crcé au commencement
Chuestienne. II PartT 17^ commencement , & que par confe- quent il ne liiy ait prefenté Toccafion de fe rcflouuetiir de cette inénarrable Bonté qui luy a donné fon eftre. En* fin , quelque changement qui foie arriué tant en Thoi^me qu'en l'vni uers , il eft toujours refté quantité de merueilleufement beaux enfeigne- mens , que 1 Vniuèrs auoit efté fait pour 1 Homme^^: que l'Homme auoit elle fait pour Dieu. De forte qu'en- core qu'il fefuft rendu indigne de te- nir vne place fi confiderable au Mon- de 5 que toutes les autres créatures aboutifl'cnt à luy comme à hnir fin, il ne deuoit pas laiflcr de reconoiftre de combien il eftoit obligé à Dieu de ce qu'il Tauoit formé pour cela. Et quoy qu'il fe fuft deftourné de fa propre fin, il ne h deuoit pas méconoiftre pour* tant, mais tafcherà fe rappeller foy- mefme de fon égarement , pour ra- mener Ces penfées Se fes aftions à la gloire du Créateur , qui en de-^ uoit eftre le centre. Pour ce qui eft: de Tautre égard auquel il faut confi- dererla rcuelation que Dieu nous a
M
tyS La MoRALir
donnée de foy-mcfme , la conduite dé fa Prouidence en la conferuation 6c au gouuernement du monde , nous a prefenté trois chofes entr'autres à contempler attentiuement. La pre- mière eft la luftice du Créateur , la- quelle a paru dans la punition du pé- ché de THomme. Car il eft bien vray qu'en l'eftat de l'intégrité , la Raifon pouuoit monter à quelque connoiflance de cette Vertu de la Diuinitéjpar le moyen de ce difcours, que TEftre diuin eftant fouueraine- nient parfait , il ne pouuoit manquer aucune vertu à fa conftitution. De forte qu'où bien il faut exclurre laiu- ftice du nombre des vertus , ce qui eft contre tous les fentimens de la vraye Raifon , ou cette conception eucloft la vertu de la luftice dansl'e- ftre de la Diuinité , quand on n*cn vçrroit aucune trace dans fcs œuures. De plus , cette dénonciation , aujsitojt que tu auras mangé de l arbre defendu^tu tnourras de mort , adiouftoit beaucoup de poids &: de clarté à ce raifonne- ment , 6c: donnoit occafion à l'cnten-
dcmenc humain de fe former de cette propriété en Dieu , vne idée fort bel- le & fore lumineufe. Neantmoins, il y a grande différence entre ce que 1 on ne reconnoift que par la force du ràifonnement , ou tout au plus , par quelque dénonciation qui confifte en paroles feulement , 6^ Timprellion qu'on en reçoit par la veuë &c par Texperience de la chofe mefme. A ce mot, Tfcmourras de mort , Adam s'ima- gina bien quelque chofe de fafcheuxi Mais de combien eftimés vous que , l'image qu'il fe forma de lamortalors^ eftoit foiblc 5 obfcure, &: peu fenfîble éti (on efprit , au prix de rémotion &: de l'horreur qu'il conceut , quand ibvid lecadauredefon fils A bel priuc de fentiment 5 de mouuemcnt, de ref- piration ^ &: de vie ? Cet effeft donc de la luftice de Dieu , & plu- fleurs autres fembîables , eftant in- comparablement plus vifs &: plus effi- (^aces prcfens , que n'en pourroit eftre ridée qu'on s'en figureroit àTaidc du Ample difcours, il ne faut pas douter Aon plus qu'ils n'aycnt Ô£ donné , 6^
M 1
iîo LA Morale
dcu donner vnc beaucoup plus claîré & plus puiflantc connoifl'ancc de leur caufe. Et elle a deu encore s'accroi- Ûvc à proportion de ce que ces eiFeûs font par fucceflion de temps deuenus plus terribles ôc plus euidens. Car quand on a comencé à voir les inon- dations des riuieres , les débordemens des mersj les grefles & les infeûes qui ont ou abattu ou brouftc les ied des arbres ôc des campagnes ; les maladies qui font venues comme à bandes; les efclandres des accidens fortuits j les defaftres des naufrages; les defolatios des peftilences ô«: des autres mortali- tés ; les carnages de la guerre , les fureurs du fac des villes , & les epou- uantables maflacres par qui on a de* peublé des Prouinces toutes entie* tes 5 Se extermine des nations, il a faU lu cftre plus fourd ôc plus infenfible que les rochers , fi Ton n'y a reconnu la voix de la Colère diuine. Surtout les horreurs aufquellesles hommes fc font abandonnés , &: par lefquelles ils fè font eux mefmes fleftris d*vne in- famie éternelle , en pailUrdifes , ca
ChrestienneI II. Part.' i8i iaclulteres , en inceftes , en fodomies , en brutalités exécrables , &: qui les ont raualés au dclTous de la condition dés plus impudens Sc des plus fales d'entre tous les animaux, onteftédes marques fi exprefles de l'Ire de Dieu furie genre humain , que fi elle auoic fendu les Cieux , & qu'elle s'en full monftrée aux hommes en fiDn plus cpouuantable appareil , elle n'auroic pasdeu imprimer plus de. frayeur de îby dans les confciences. Auflî n'y a- t-il iamais eu nation fi barbare ôc û éfloignée des fentimens de la Nature &: de la raifon , en qui il ne foit de- meuré quelques reftes de ce fentimet^ que la iuftice de Dieu prend ven- geance des crimes des hommes. Et quant aux peubles plus polis, &: que la Raifon a rendus capables de quel- que forme d^ gouuernement , cette commune notion a cfté le premier fondement non feulement de leurs prétendues Religions , mais mefmes de leurs Républiques.
La féconde chofe eft que nonob- ftant ces iugemensde Dieufiordinai- M 3
hiz LA Morale
res &: fi frequens , il n'a pas laifle d'Vr fer dVne très- grande &: comme inr-. croyable patience à l'égard de THom- me tk: du Monde. Car quant au Monde , il l'a toujours fouftenu par fa vertu , il Ta gouuerné par la condui- te de fa main , &: s'il eft arriué quel- «que defordre dans les grandes ôc nota- bles parties defquelles il eft compofé , foit par les déluges des eaux , ou par les conflagrations des villes entières &: jdes contrées , an par la corruption de l'air, ou par les trcmblemens de terre, ou par quelque autre dereiglement des caufes de la Nature &: des éle- mens , ily a toujours remédié fifauo- rablement&fi à propos, qu'après quel- que demonftration de fon courroux , le Monde s'eft incontinent remis dans y ne çonftitution raifonnable. Et pour le regard des hommes , foit que vous ayés égard au premier d'eux tous , Dieu l'a conferué en vie neqf cens ans depuis fon péché , foit que vous confideriés le genre humain Iç- . quel eft defcêdu de luy,non feulemët il 3. fouffert qu'il fe fQitprouigqéjmai^
Chrestienne. II. Part? 183 il amanifeftemêt prefidé fur fa propa- gation 5 &: l'a entretenu en fon eftac cinquante ou foixante fiecles.v Or faut-il neceflairement que cette pa- tience là ait quelque motif, que Dieu fans doute a laiffé à rechercher à l'entendement de l'homme. Et les iuges certes différent quelquesfois l'exécution de leurs Arrefts^ par quel- que raifon de prudence politique. On attend à fupplicier vne femme cnceinte^quand elle aura produit fon fruit y parce qu'outre qu'il n'eft pas iu- fte de le faire périr à caufe du crime d'autruy , peut-eftre qu'a Tadueniril fera vtile àla Republique. On dilaye d*executer vn criminel 5 iufques à ce qu'il ait efté confronté auec fcs com- plices 5 ou qu'il ait découuert quel- que chofe qu'il eft expédient d'ap- prendre de luy ; parce que la luftice n'a rien de fi précis en fcs momens , a l'égard de la puniti5 d'vn particulier , qu'elle ne puifle bien pour quelque têpsle faire céder par difpenfatio à Tv- tilité du Public. Hors cela^la Loy de la luftice ne permet pas qu'on remec-
M 4
V84 ^^ Morale
te longtemps l'exécution des Arrcfts qui portent condamnation de mort, quai^ul ils sot irreuocables. Et il eft bië vray que Dieu eft le luge fouuerain de tout rvniuers , à qui en cette qua- lité il appartient de punir l'homme &: le Monde. Et eft bien vray encore que s'il n'auoit point eu deffein de releuer Tvn & Tautre de la conda'm-? nation &c de la calamité dans laquelle il eft tombé ^ Tarreft de leur ruine à tous deux eftoit abfôlument irreuo- cable en fa luftice. Tellement qu'il pourroitenauoir différé quelque peu Texecution par des raifons de pru- dence & de fapience. Mais pour la remettre à l'égard du premier homme après neuf ces ans entiers , &: à i'égard dugenrehumain& de l'Vniuers après cinquante ou foixante fiecles , quelle raifon en pourroit-il auoir eue qui concernaft le bien du Monde en gê- nerai, qui outre la fagelfe qui l'y peut auoir induit , n*ait porté des cara61:e- res bien euidens dVne fingulicre clé- mence ? Car s'il a laiffé le premier homme longtemps ^u monde après
Chrestienne il Part. 185'
fon péché , pour prouigner la nature humaine en fcs defcendans , n'euft-il pas efté plus expédient d'efteindre en luy fa race comme vnc femence de fcorpions , que de la laiffer venir fai- re &: fouffrir tant de mal au monde ? Et s'il a conferué tout le genre humain parce qu'il eftoit gros de quelque po- Iterité qui apporteroit vn iour de grands auantages à TVniuers , n'a-ce pas efté vn effed d'vne fingulierc bonté, 6c que tous les hommes, s'ils en auoyent eu la connoifTance , de- uoyent admirer, que de mettre dans fes entrailles vn germe fi précieux, de qued'auoir prefinile temps auquel il deuoit écjorre ? M^is il y a eu cela de confiderable en cxtte difpcnfation , que les iuges , quand pour des caufès importantes ils différent vn peu loin l'exécution de leurs arreils , n'y vont pas à reprifes de temps en temps , fe prenant à punir auiour- d'huy, & ceffant demain , de puis re- çommençant,&: ceflant encore. Au^ lieu que Dieu en a vfé tout autre- ment , lafchant fa main eii tçrriblcs
i8^ LA Morale
iugemcns, puis la refTerrant tout auflï- toft , &: variant continuellement , de- puis le commencement du Monde iufqu à maintenant , la conduite de fa Prouidence en punitions &: en relaf- ches.Pratiquequine peut doner autre occafion à vn criminel finon d'accufer l'in confiance de fon iuge &: fon iné- galité , ou bien defoupçonner qu'il a dcflein de luy pardonnera lafin^fipar la réitération de ks chaftimens il fe laifle amener à repentance. Et il eft bien certain que fouuentesfois les Payens fe font trouués fort empefchcs à deuiner les caufes de cette variété delà conduite de la Diuinité en leur endroit. Mais enfin pourtant la plus commune ôc la plus confiante inter- prétation qu'ils luy ont donnée à eflé qu'elle les inuitoit à fe repentir ; ce qu'ils ont témoigné par leurs facrifî- ces, Se par leurs procefrios,&: par leurs autres cérémonies relisiieufes. Et bien que fobiet en foy mefme fem- femblaft auoir quelque obfcuri té <S<î: ^quelque ambiguité , fî efl-ce que fî Jeurs entendemens euflcnt efté natu^
Chrestienne. II. Part.^ 187
jrellement moins ténébreux ôc plus clairuoyans , ils Te fuflent portés à cette interprétation auec beaucoup moins de hefitation , &c s'y fuffenc maintenus auec plus de fermeté &: de conftance. Enfin, la troifieme chofe eft , qu'outre la patience donc Dieua vfé en cet égard, il y a mefmes témoigné de la libéralité éc de la be^ rieficence. Car le monde fe pouuoic fort bien conferuer , &: le genrehu- main fe pouuoit entretenir , quand Dieu ne leur euft fourni finon bien écharfement ce qui eftoit abfolument inecelTaire pour leur fubfiftance. Et s'il n'y euft point eu d'autres raifons qui l'eulTent induit à les entretenir , fors celles pour lefquelles les iuges nourrirent les criminels dans les pri- fons en attendant Theure de leur exécution , comme on fe contente de donner du pain 5c de l'eau à ceux cy, il euft fuffi que Dieu euft donné a ceux là cela feulement dont ils ne fç pouuoyent pafter pour fe maintenir ipn vn eftre fouffreteux , ôc pour me- pçr yiie yie miferablç ^ lariguiifançc.
ïS8 La Morale
En effeû la raifon le vouloit aînfîi Car de traitter delicieiifement ô^ fbmptueufeincnt vn homme qu'on tient les fers aux pieds dans vn ca- chot, ou de le faire promener dans vn magnifique palais , en luy en fai- ïàtit contempler les raretés & les beautés , en attendant Theure defti- Tiée pour le mener au gibet ou à Vè^ chaffaut , il femble que ce foit ou fai- re les chofes à contrefens de la raifon, ouinfulterau condanmné auec quel- que efpece de barbarie. Or qui con- fiderera ce grand monde , Se la mer- ueille des chofes que Dieu nous y offre à contempler ; qui regardera les vfages que nous tirons du Soleil 2>c du telle des aftrcs des cieuxj qui prendra garde aux vtilités que nous fournif- ■fent la mer &: les autres elemens ; qui de là tournera les yeux fur les feruices que les animaux nous rendent : qui cftimera comme il faut les richeffes qui nous viennent des entrailles de la terre 3 en minéraux , en métaux , en pierres precieufes 5 en teintures Se en couleurs j qui fera reflexion fur les
Chrestienne il Par^ i8^ jnedicamens qui fe trouuent dans les racines , dans les fueillages , &c dans les femences des plantes , pour oppo- fer aux maladies aufquellcs nous fom*» mes fujecs : qui aura égard à tant d'arts & à tant de belles fciences à la découuerte defquelles le ne fçay qu'elle fecrette Prouidencenousin-» cite , ie ne fçay quelle fauorable inf- piration de la Diuinité nous affilie , pour la commodité de noftre vie, pour rembelliflement de nos âmes * &: pour l'ornement mefmcs de nos édifices & de nos habillcmens j mais fur tout, qui ruminera bien auec quel- le fagefle Dieu difpenfe la pluye des cieux , de la diuerfe température des faifons , pour nous rendre la terre fé- conde en vne infinité de fortes de biens , trouuera que la libéralité de Dieu y pafle la comprehenfion de toute noftre intelligence. Et mettes à part les paffions des hommes , qui leur corrompent tous ces biens là , ÔJ qui les engagent dans la fouffrance d'vne infinité de maux , ôc ne regar- dés feulement qu'à ia conftitutiou
it^O tA MôRAtE
du monde & de la pkifpartde Ces par- ties où il nous a donne noftre habita- tion, 5c vous trouuerés que cette ter- re efl comme vne efpece de Paradis ^ où Dieu traitteles humains auec vne merueilleufe indulgence. Or que peut fignifier tout cela finon que Dieu eft bon enuers nous quoy que nous foyons foft mauuais , de que fi quelquesfois il nous; deftourne du mal par la terreur de fcs iugemens , it nous attire ehcôtc incomparablement plus puiflammerit à l'aimer parles de- monftrations qu'il nous fait de fa bonté paternelle ? Eneffed , Tenten- dement de l'homme efl: naturellement fort ténébreux , & fon cœur eft fôu- ucrainement ingrat : 3c neantmoins Cet àueuglemeiit &: cette ingratitude' fi'ont pas empefchéles Nations d'ap- perceuoir cette bonté de la Diuinité , ôc de la reconnoiftrc en quelque fa- çon , par hymnes , par oblations , par facrifices &c encenfemens , &: pa;r fe- ftes folemnelles. Toutesfois elles' ne l'ont fait que tres-nnparfaitcmerït^ 5c encore ce qu elles eu ont fait , elles
Chrestienne.^ il Part. jy% Tont rapporté 6c confacré à de faux Dieux , ôc l'ont outre cela fouille d' v- ne infinité d'erreurs de de fuperftitions prodigieufes. Mais mon intention n'efl: pas de faire des inuediues con- tre le mal que les hommes ont com- mis en cet égard ; c'eft feulement de rechercher le bien qu'ils y auroyent deu faire. Ce qui doit eftre le fujet delà C on (i de rat ion fui uan te.
Gt3 35 IS sta Ifê IS Itl ^ se sK Ifê It? Itl 5tl ' 0« sfê sfé
CONSIDERATION DES
deuoirs dcptetequc les hommesont deu rendre a Dieu a loccafwn des chojes précédentes.
LE péché dcThomme n'ayat point obfcurci la gloire de Dieu , & le changement qui eft arriué en noftrc nature, n'ayant du tout rien eclipfé de la reuelation qu'il nous auoit don- néedela fienne dans la merueille de {es ouurages , les mefmes deuoirs auf- quels nous eftions obliges enuers luy
J5?t ÏÂ Morale
pendant rintegrité de noftreeflre^^ demeurent toujours de meCmc en no- ftre corruption. Tellement que tout ce que fa PuifTance infinie , tout ce que Ta SageflTe inénarrable; , tout ce que fa Bonté incomprehenfible , re- queroit autrefois d'admiration , de refpe£t , d'amour , de deuotion , &: