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LA JEUNESSE

DE

LA FAYETTE

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

DU MÊME AUTEUR

Format in-S"

LE COMTE DE MONTLOSIER ET LE GALLICANISME LA COMTESSE PAULINE DE BEAUMONT ......

LA BOURGEOISIE FRANÇAISE

MADAME DE CUSTINE

ÉTUDES d'un AUTRE TEMPS

vol.

Droits de reproduc ion et de traduction réservés pour tous paye, y compris la Suède et la Norvège.

IMPRIMERIE CHAIX, RLE BER'îÈRE, 20, PARIS. 20Ï6-Î-&Î.

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ÉTUDES SOCIALES ET POLITIQUES

LA JEUNESSE

DE

LA FAYETTE

1757-1792

PAR

A. BARDOtiX

DE LI>STITUT

rcT}^

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FBÈRES

3, RUE AUBBR, 3

1892

AVANT-PROPOS

Ce n'est pas un panégyrique que nous avons voulu écrire.

En étudiant de près La Fayette, nous n'obéis- sons pas à la manie, qu'on a toujours eue, de grossir les mérites des hommes appartenant à une école ou à un parti. Nous avons voulu clore nos études sur le xvin^ siècle par un travail sur les idées politiques, en pénétrant plus profondément dans l'àme d'un des repré- sentants les plus vrais de cette époque inou- bliable.

Jusqu'à la dernière heure, La Fayette avait gardé la marque de son temps et le tour d'es-

II AVANT-PROPOS.

prit de sa génération. Si notre cœur ramène ou fixe notre sensibilité à un jour heureux entre tous qu'on revoit, lorsqu'on rêve ou qu'on rentre en soi-même, ce jour pour La Fayette a été celui le souffle généreux du xvm« siècle l'emporta vers l'Amérique. Durant toute une existence, traversée par des orages, des malheurs et des incidents sans nombre, il resta ce qu'il avait été à vingt ans.

Ce premier volume, consacré à sa jeunesse, suit La Fayette jusqu'à l'heure oîi, fuyant de- vant la guillotine, il quitta la patrie, non pas comme un émigré, mais en déclarant haute- ment qu'il était le représentant de la Révolu- tion. Son rôle pendant cette tragique époque est aussi curieux à connaître que celui qu'il joua dans la guerre de l'Indépendance américaine.

Un autre volume, qui sera publié peu de mois après celui-ci, conduira La Fayette d'abord dans sa prison d'Olmiitz et, après sa libéra- tion, dans sa retraite de Lagrange, la Res- tauration le trouva prêt pour toutes les luttes

AVANT-PROPOS. IH

et toutes les conspirations, et la Révo- lution de Juillet le prit à son tour pour en faire un héros.

Caractère, tempérament, sentiments, idées, s'accusent dans les diverses crises politiques il fut mêlé, jusqu'à ce que la mort arrêtât cette activité qui ne se lassa jamais.

L'histoire de La Fayette est l'histoire des origines de la France libérale. Il présente, en effet, ce spectacle attachant qu'ayant vécu longtemps, ayant connu bien des régimes, et ayant toujours eu la passion de la politique, il vit la moisson, après avoir été de ceux qui jetèrent la semence. Il nous permet donc de juger les résultats de la Révolution française et de comparer deux sociétés.

Madame de La Fayette occupe une place im- portante dans ces études : c'est qu'elle est encore plus intéressante que son mari, plus touchante et plus oublieuse d'elle-même. La louange est au-dessous de cette àme simple et forte.

Pour écrire ce livre, nous avons surtout puisé

IV AV AN l'-rUl)lMiS.

dans itM amas dt* iioU's, dr ItMIrcs, tic docii- lUiMils dv [ou[c iialurc qu'on appcllt' les .)/('- moires de l.a l-\tii<itf, oiwiwy^c \hO{'Wu\ A coii- sullrr. mais indtH'liilIVaMc, si on ne Trcluiro aV(H'. les (MiiU'i[»al('s publicalioiis liisloi-i(jiu's (}iii S(» sonl mullipliôt^s depuis viii»;! ans cl qui louclii'ut A tous les t'NcntMucids au milieu desquels vôeul le i^eutMal. Il en esl une snr- loul (jui, pai' sou iuq>oi'lanee, par rjieeunui- lalit>u des d(>p(\'lies dipitunaliques, doit t^^lrei sii;iialéi' au preiuitM' rani;. Nous vouions parlei- dt> la i-emanpial>l(> liisloii'e de la l^irtivipalion (/(• la l''raii<r à ri'tdltlisscnicnt des /'Hdls-t'iiis (rAinà-iquc par M. Henry Doniol.

Nous no pouvons pas aussi oublier combien un des pelils-lils de La Kayetle, M. Paul do Ueniusal, a mis de bonne i;rAco ù nous ron- seijiiUM', parlieuliùremeni sur les (lt>rnit'»ros an- nées de sou grand-père.

M«i-s 1S'.)2.

INTRODUCTION

Il eût manqué quelque chose à la haute société du xviii*^ siècle, on ne connaîtrait pas les conséquences logiques de ses lectures et de son éducation d'esprit ; on ne saurait pas da- vantage jusqu'où pouvaient aller, dans le mi- lieu aristocratique le plus élevé, chez les jeunes nobles qui vivaient le plus près du trône, la liberté de la pensée, la hardiesse du jugement, le détachement des vanités du rang, si le marquis de La Fayette n'eût pas existé.

Que leur instruction politique eût été faite, que leur libéralisme n'eût pas été dans leur imagination ou, dans leur cœur plus que dans

IV AVANT-PROPOS.

dans cet amas de notes, de lettres, de docu- ments de toute nature qu'on appelle les Mé- moires de La Fayette, ouvrage précieux à con- sulter, mais indéchiffrable, si on ne l'éclairé avec les principales publications historiques qui se sont multipliées depuis vingt ans et qui touchent à tous les événements au milieu desquels vécut le général. Il en est une sur- tout qui, par son importance, par l'accumu- lation des dépêches diplomatiques, doit être signalée au premier rang. Nous voulons parler de la remarquable histoire de la Participation de la France à V établissement des Etats-Unis d'Amérique par M. Henry Doniol.

Nous ne pouvons pas aussi oublier combien un des petits-fils de La Fayette, M. Paul de Rémusat, a mis de bonne grâce à nous ren- seigner, particulièrement sur les dernières an- nées de son grand-père.

Mars 1892.

INTRODUCTION

Il eût manqué quelque chose à la haute société du xviii*^ siècle, on ne connaîtrait pas les conséquences logiques de ses lectures et de son éducation d'esprit ; on ne saurait pas da- vantage jusqu'où pouvaient aller, dans le mi- lieu aristocratique le plus élevé, chez les jeunes nobles qui vivaient le plus près du trône, la liberté de la pensée, la hardiesse du jugement, le détachement des vanités du rang, si le marquis de La Fayette n'eût pas existé.

Que leur instruction politique eût été faite, que leur libéralisme n'eût pas été dans leur imagination ou, dans leur cœur plus que dans

VI INTRODUCTION.

leur raison, et un certain nombre de ces grands seigneurs, une minorité, nous le reconnaissons, aurait pu, avec l'aide des circonstances, cons- tituer en France une chambre des lords. Mais le pays n'était pas préparé à les comprendre. Ce rêve devait donc s'évanouir bien vite, aux premiers raj^ons du soleil de la Révolution. Les hobereaux de province, si peu éclairés, devaient, de leurs propres mains, détruire tout projet d'imitation de la constitution anglaise. On peut même affirmer que c'est l'idée qui a soulevé en eux le plus d'antipathies ; et de tous les hommes de 1789, les premiers qu'ils ont poursuivis de leurs sarcasmes et de leurs haines ont été ceux qui voulaient essaj^er d'acclimater dans notre nation les institutions d'au delà de la Manche.

L'influence de l'événement considérable qui doit jouer un rôle si important dans ces études, l'indépendance des États-Unis de l'Amé- rique du Nord, ne fut pas moins grande sur le tour d'esprit de nos jeunes patriciens ; les

INTRODUCTION. Vil

salons qu'ils fréquentaient, à Paris, virent leur langage et leurs goûts transformés, et, pendant les dix années qui précédèrent le choc inévitable de deux sociétés en hostilité sourde, l'insurrection des Bostoniens, comme on les ap- pelait, fut un point d'appui pour cette pous- sée d'idées généreuses qui n'avait d'égale, dans sa vigueur, que la confiance aveugle dans l'avenir et dans la bonté humaine.

Celui qui représente le mieux, en face de l'école anglaise, le groupe de l'école américaine, par la simplicité et la chevalerie, par le cou- rage et le désintéressement, par la probité et la volonté, par l'unité des lignes, par l'ignorance des hommes poussée jusqu'à la crédulité et la candeur, en même temps que par l'amour, nouveau jusqu'alors, de la popularité, mérite d'être étudié de près : des documents nou- vellement publiés et les communications qui nous ont été faites permettent de juger équi- tablement cette honnête et noble figure.

Los historiens les plus austères, M. le duc

VIII INTUODUCTION.

Victor de Broglie, qui l'avait connu, et M. Gui- zot, qui l'avait approché, ont parlé de lui avec une secrète estime et une liberté d'apprécia- tion mêlée de bienveillance; mais ils ont sur- tout jugé le La Fayette de la restauration et des journées de Juillet, celui qui « était en- touré de gens qui le flattaient et le pillaient ». Les quatre révolutions auxquelles il a assisté Font vu jouer un rôle considérable, sinon le premier, dans toutes apportant une ardeur d'esprit que les années n'amortissaient pas, une rectitude de conduite dont il ne dévia ja- mais, une sincérité et une absence de calculs que ses ennemis les plus acharnés n'ont ja- mais songé à contester, et un amour du pays qui fut pour lui une religion.

Si les années avaient un peu affaibli ses facultés, lorsque la mort l'atteignit, elles n'a- vaient pas modifié son caractère. Et cepen- dant, pourquoi ne le dirions-nous pas? On s'est habitué à ne voir en lui que le côté extérieur; on se le représente toujours habillé en garde

INTRODUCTION. IX

national, avec la cocarde aux trois couleurs et dans la banalité des accolades patriotiques. De l'esprit fin, du grand seigneur, simple de manières, du causeur charmant, du cœur généreux, du patriarche se faisant aimer de tous ceux qui l'approchaient, de l'âme in- domptable, désintéressée, avec l'unité de la vie, il n'en est presque plus question. C'est de l'in- justice.

Voir à travers un homme pareil, tant d'évé- nements si divers, si intéressants, si drama- tiques, est un sérieux attrait pour ceux qui ne se lassent pas de réfléchir sur les suites de la Révolution française. Mais si ce n'était pas assez d'être attiré vers La Fayette par le rôle historique qu'il a joué, il se trouve à côté de lui, le soutenant dans toutes ses épreuves, partageant sa captivité, une femme qui a eu tous les héroïsmes avec toutes les modesties, et qui reste le modèle accompli de l'amour con- jugal. On peut dire de madame de La Fayette que son dévouement s'est élevé au-dessus de

X INTRODUCTION.

tous les genres d'épreuves. Née d'une des plus illustres familles de France, ayant vu de près les grandeurs en même temps que les ex- trémités de toutes les calamités humaines, elle n'avait gardé aucune vanité de ses joies mon- daines comme de ses souffrances incompa- rables. Son cœur n'avait jamais aspiré qu'à la liberté de se consacrer en paix aux saintes affections qui remplissaient son âme, à celle surtout qui les dominait toutes. Les senti- ments et les devoirs faciles d'une obscure des- tinée eussent suffi à la fdle des Noailles. Elle était surtout, suivant sa touchante expression, une fayettiste.

Son mari et Dieu occupèrent sa vie. « Sa dévotion, comme lui disait en riant sa tante, madame de Tessé, était un mélange du caté- chisme et de la Déclaration des droits. » Et sa dernière parole devait être, en s'adressant à La Fayette : « Je suis toute à vous. » Elle l'avait bien prouvé depuis l'heure il la quitta, après quelques mois de mariage, pour

INTRODUCTION. XI

aller se battre en Amérique, et pendant les premières années de la Révolution, elle avait accepté les opinions libérales, sans redouter le blâme de la société aristocratique dans laquelle elle vivait, mais aussi avec un tact qui l'em- pêchait de devenir une femme de parti ; jusque pendant les mois terribles de la Terreur, le cou sous la hache, elle persistait à signer ses lettres : Femme La Fayette.

Quelle vie héroïque et sainte ! Quelle âme forte et tendre! Y a-t-il dans notre histoire un plus noble exemple des vertus domestiques? Et pour les révéler au monde, peut-on lire un livre plus touchant que celui consacré par madame de Lasteyrie à sa mère?

Nous étudierons La Fayette à côté de l'âme de sa femme. Quand elle mourut et quand il eut écrit à M. de Latour-Maubourg l'admirable lettre de janvier 1808, il n'y eut plus pour lui de bonheur. Dans les luttes de la Restau- ration, ainsi que dans les premières années de la monarchie de Juillet, n'ayant plus à côté

XII INTRODUCTION.

de lui celle dont l'élévation, la délicatesse, la tolérance honoraient et charmaient sa vie^ on sent que quelque chose lui manque. Il eut raison d'écrire au meilleur de ses amis : « Je ne m'en relèverai jamais. »

Il semble donc que l'heure de l'Histoire soit venue pour l'honnête homme qui a joué un rôle si considérable pendant cinquante ans. Si les passions ne sont pas éteintes, tous les do- cuments ont du moins été mis au jour et per- mettent aux esprits éclairés et calmes d'asseoir un jugement sans craindre d'être accusés de faiblesse ou d'injustice.

LA JEUNESSE

DE

LA FAYETTE

Marie-Paul-Joseph-Roch- Yves-Gilbert de Mo- tier, marquis de La Fayette, appartenait à une ancienne et illustre maison. Elle se par- tagea, au XVI® siècle, en deux branches : l'aînée, la branche des Gilbert-Motier de La Fayette, dont était issu Gilbert, troisième du nom, le vaillant maréchal dont les chroniques nous ont gardé le nom ; et la cadette, la branche des Roch-Motier de Ghampetières, qui n'avait qu'une importance provinciale. La branche aînée fut attirée, en 1472, du côté de Velay par le mariage d'un de ses membres avec une Polignac.

2 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

Madame de La Fayette, de la branche aînée, l'auteur de Zaïde et de la Princesse de Clèves, avait laissé deux fils. L'un était abbé, l'autre eut une fille mariée à M. de La Trémoille. Hé- ritière d'une partie des domaines des La Fayette, elle se prêta à faire rentrer dans les mains de ses cousins ceux de ses biens que les héritiers du nom pouvaient tenir à conserver. La branche à laquelle appartenait le marquis de La Fayette réunissait donc, au xvni^ siècle, toutes les terres de la famille en Auvergne et possédait jusqu'au manoir du maréchal de La Fayette, qui s'appelait Saint-Romain.

Notre héros était venu au monde, le 6 sep- tembre 1757, dans un vieux manoir du xiv*' siè- cle, à Chavaniac, en Auvergne. Son père, colonel aux grenadiers de France, chevalier de Saint-Louis, avait été tué à la bataille de Minden, avant l'âge de vingt-cinq ans. Il lais- sait sa femme, Marie-Louise-Julie de la Rivière, enceinte de Gilbert, le dernier représentant de la seule branche qui restait de la famille.

Cet enfant fut élevé en Auvergne, auprès de

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. S

sa mère et de ses tantes, madame de Gha- vaniac et madame de Motier, sœurs de son père, et remis aux soins de l'abbé Fayon, un prêtre fort instruit. De cette enfance, re- cueillie et solitaire, il ne gardait le souvenir que d'une hyène qui, échappée d'une ména- gerie, terrifiait le voisinage. Au grand dé- sespoir de sa mère et de ses tantes, le jeune La Fayette n'avait qu'un désir, celui de la rencontrer, et cet espoir animait ses prome- nades dans les bois.

A l'âge de onze ans, il fut envoyé à Paris et entra au collège du Plessis. Il perdit presque aussitôt sa mère, et se trouva, encore enfant, à la tête d'une fortune considérable, plus de cent vingt mille livres de rente. Son grand-père maternel, le comte de la Rivière, capitaine- lieutenant des mousquetaires noirs, devint son curateur et le confia, pour son éducation mili- taire, à un officier de mérite, M. de Margelay. A douze ans, il entrait donc aux mousque- taires et sortait du collège pour prendre part à toutes les revues. A quatorze ans, pour com-

4 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

pléter son éducation d'officier, il passa, comme tous les jeunes gentilshommes, une année à l'académie de Versailles.

Ceux qui l'ont connu dans son adolescence, le comte de La Marck, le comte de Ségur, le représentent comme un peu gauche, un peu embarrassé de sa personne, fuyant le monde, sérieux, d'un excellent caractère, d'une grande bonté et d'une bravoure à toute épreuve. Sa taille était très élevée, ses cheveux roux. Il recherchait néanmoins avec soin ce qu'on ap- pelait alors le bon air, mais il montait mal à cheval ; et, à cause de sa taille, il dansait sans grâce.

Les jeunes nobles avec lesquels il vivait se montraient plus adroits que lui aux exer- cices alors à la mode, au jeu de paume ; mais tous l'aimaient. Comme le jeune La Fayette avait la libre disposition de ses revenus, « il avait beaucoup de chevaux et les prêtait avec obligeance à ses amis » .

Il avait quatorze ans à peine, et l'on s'oc- cupait déjà à le marier ; celle qu'on lui

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 0

choisissait était l'une des petites-filles de la maison de Noailles, Adrienne d'Ayen.

M. le duc d'Ayen, fils aîné du dernier ma- réchal de Noailles, avait cinq filles qu'on appelait, avant leur mariage : Louise, made- moiselle de Noailles ; Adrienne, mademoiselle d'Ayen ; Clotilde, mademoiselle d'Épernon ; Pauline, mademoiselle de Maintenon ; et Ro- salie, mademoiselle de Montclar. Leur mère, née d'Aguesseau, était la petite-fille du chan- celier.

Il était impossible de rencontrer plus de contrastes entre les deux époux. Le duc d'Ayen était partout ailleurs que dans son ménage. Occupé à la fois de chimie et des nouveaux opéras, de philosophie et des affaires de cour, il parlait de tout cela légèrement, mais avec élégance, comme des seules choses impor- tantes ici-bas. La duchesse d'Ayen, au con- traire, élevée d'abord au couvent, puis dans la maison de son père, « non moins grave et non moins réglée qu'un couvent », n'aimait que la retraite et portait dans sa piété quelque

b LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

chose de l'austérité janséniste. Elle surveillait elle-même l'éducation de ses filles ^

C'est toujours un problème que de savoir comment avait été élevée cette admirable gé- nération de grandes dames qui surent si bien monter à Féchafaud, Nous trouvons dans deux documents d'une valeur morale inappréciable, la vie de madame d'Ayen et la vie de madame de La Fayette, la réponse à cette question.

Il n'y avait rien d'absolu dans la manière d'éduquer, de corriger ou de conduire de ma- dame d'Ayen. Elle croyait n'avoir rien fait quand elle n'avait pas convaincu l'enfant à qui elle parlait, et elle écoutait tous les raisonne- ments de ses filles avec une bonté persévé- rante. Il en résultait peut-être quelques incon- vénients, comme le manque de docilité. « Cela peut bien être, maman, lui répondait un jour Adrienne, celle qui fut madame de La Fayette, parce que vous nous permettez les raisonne-

l. Correspondance entre Mirabeau et le comte de La Marck, introduction. Vie de la duchesse d'Ayen, par madame de La Fayette. Mémoires de la marquise de Montagu, publiés par M. Callet

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 7

ments et les objections; mais vous verrez qu'à quinze ans nous serons plus dociles que les autres. »

On leur enseignait d'abord le petit catéchisme de Fleury, puis le grand catéchisme du même auteur, ensuite l'Évangile. Les lectures étaient l'Ancien Testament abrégé de Mesenguy, le Magasin des enfants, les Éléments de Géographie, V Histoire ancienne de Rollin. La conversation était un important moj^en d'éducation. Madame d'Ayen lisait aussi avec ses filles les plus beaux morceaux de la poésie française, les plus belles pièces de Corneille, de Racine et de Voltaire. Elle leur apprenait à dicter des lettres, même avant qu'elles sussent elles-mêmes écrire.

Pauline, mademoiselle de Maintenon, celle qui fut madame de Montagu, raconte dans ses Mémoires qu'à trois heures, tous les jours, leur mère dînait avec elles et les emmenait, après le repas, dans sa chambre à coucher, La duchesse s'asseyait dans une bergère, près de la cheminée, ayant sous la main sa tabatière, ses livres, ses aiguilles. Ses cinq filles se grou-

8 ;.A JEUNESSE DE LA FAYETTE

paient alors autour d'elle : les plus grandes sur des chaises, les plus petites sur des ta- bourets, se disputant doucement à qui serait le plus près de la bergère. Tout en chiffon- nant, on causait des leçons de la veille et des petits événements du jour. Cela n'avait pas l'air d'une leçon, et à la fin c'en était une, et de celles qu'on retenait le mieux. On com- parait la duchesse d'Ayen pour le tour d'esprit, l'élévation des sentiments, la force d'àme, à la mère Angélique du Port-Royal, si la mère Angélique eût vécu dans le monde. ^ Cette méthode d'éducation avait développé chez Adrienne l'habitude de tout discuter. Elle saisissait toujours les difficultés et voulait les approfondir. « Elle fut, dans sa jeunesse, fort troublée par ses doutes sur la religion. Ses inquiétudes était loin de la détourner des pra- tiques de piété ; au contraire, le désir de con- naître la vérité animait sa ferveur. Elle éprou- vait un tel tourment de ses incertitudes, qu'elle l'a depuis comparé aux plus grandes peines qu'elle ait ressenties dans une vie si remplie

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 9

de douleurs et d'anxiétés. Cette disposition commença vers l'âge de douze ans et dura plusieurs années. On la préparait alors à sa première communion; mais son caractère si sincère ne lui permettait pas d'approcher de Jésus-Christ avec une foi chancelante. »

Madame la duchesse d'Ayen jugeait ces troubles, et ils ne lui déplaisaient pas. Elle en distinguait la source et y trouvait des motifs de consolation. Elle crut devoir différer la pre- mière communion d'Adrienne jusqu'à l'époque elle serait calmée et raffermie. - C'est vers ce temps qu'elle reçut des pro- positions de mariage pour ses deux filles aînées. L'union de Louise et de son cousin le vicomte de Noailles fut rapidement résolue; mais il n'en fut pas de même du mariage d'Adrienne avec le marquis de La Fayette. La future avait à peine douze ans et le futur quatorze. Nous lisons dans la Vie de la duchesse d'Ayen que l'extrême jeunesse de M. de La Fayette, l'isolement il se trouvait, n'ayant aucun guide qui pût avoir sa confiance, une

10 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

grande fortune et tout acquise, ce que madame d'Ayen regardait comme un danger de plus, toutes ces considérations la décidèrent d'abord à le refuser, malgré la bonne opinion qui était donnée de sa personne. Ce refus persista pendant une année; le consentement était au contraire vivement désiré par le duc d'Ayen.

La froideur qui existait entre les deux époux s'en accrut. Enfin, rassurée par la cer- titude que sa fille ne la quitterait pas pendant les premières années, et sur la promesse de différer le mariage jusqu'au moment l'édu- cation de M. de La Fa^^ette serait achevée, elle consentit. « Elle accepta, dit sa fille, celui que depuis elle a toujours chéri comme le fils le plus tendrement aimé, celui dont elle a senti le prix dès le premier moment qu'elle l'a connu, celui qui seul, de tous les appuis humains, pouvait soutenir les forces de mon cœur après l'avoir perdue. Son consentement la raccommoda avec mon père, qui, pendant quelque temps, avait été réellement brouillé

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 11

avec elle^ » L'attrait avait devancé, chez Adrienne d'Ayen, ce sentiment si profond qui l'unit à La Fayette d'une manière encore plus étroite et plus tendre, au milieu de toutes les vicissitudes de la vie la plus agitée qui fut jamais, au milieu des alternatives de joies et de douleurs qui devaient la remplir pendant plus de trente années.

Le mariage se célébra le 11 avril 1774. La petite femme avait quatorze ans et demi; le jeune mari n'en avait pas dix-sept. Quelques voyages, comme capitaine, à Metz, le régi- ment de Noailles tenait garnison, et dont le colonel était le prince de Poix, fils du maréchal de Mouchy, occupèrent une partie de l'été de 1774. La Fayette revint du régiment au mois de septembre, et, grande nouveauté de ce temps-là, il résolut de se faire inoculer. On loua à cet effet une maison à Chaillot, et le jeune ménage s'y enferma avec la duchesse d'Ayen, qui voulut donner à son gendre tous

1. Vie de madame la dudiesse d'Ayeu, par madame de La Fayette.

12 LA JELNESSE DE LA FAYETTE.

les soins que sa vigilance et sa tendresse savaient multiplier. L'hiver suivant, elle pré- senta les jeunes époux à la cour. Le duc d'Ayen était capitaine des gardes du corps. Le marquis et la marquise de La Fayette furent chaque semaine du bal de la reine. Il ne semble pas que ce grand monde ait plu à La Fajette. Ses fragments de Mémoires sont, sur ce point, très sobres de détails. Il était silencieux, « parce qu'il n'entendait guère de choses qui lui parussent mériter d'être dites ^ ». C'était le résultat d'un amour-propre déguisé et d'un penchant observateur. Il constate du reste le jugement défavorable que lui attiraient cette attitude et surtout la gaucherie de ses manières, « qui, sans être déplacées dans les grandes circonstances, ne se plièrent jamais aux grâces de la cour, ni aux agréments d'un souper de la capitale ».

Les Mémoires du temps complètent celte confession très sincère. Le comte de Ségur,

1. Mémoires, p. 7, t. I".

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 13

qui avait épousé une sœur d'un second lit de la duchesse d'Ayen et qui vivait dans l'inti- mité de son neveu, dit « qu'à dix-huit ans, La Fayette avait un maintien grave, froid et qui annonçait très faussement de l'embarras et de la timidité. Ce froid extérieur et ce peu d'empressement à parler faisaient un singulier contraste avec la pétulance, la légèreté et la loquacité brillante des personnes de son âge ; mais cette enveloppe, si froide aux regards, cachait l'esprit le plus actif, le caractère le plus ferme et l'âme la plus brûlante. » Le comte de Ségur avait été mieux que personne à portée de l'apprécier. A peine adolescent, La Fayette avait été amoureux. Il avait cru mal à propos que Ségur était son rival, et, malgré son amitié, dans un accès de jalousie, il avait passé presque toute une nuit chez son ami pour lui persuader de disputer, l'épée à la main, le cœur de la belle'.

Cependant, un souffle novateur se faisait

1. Mémoires de Ségur, t. 1°'.

14 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

sentir même dans les fantaisies. En attendant les batailles d'idées, la cour assistait à une querelle entre les jeunes et les vieux courtisans relativement à la mode. Les costumes pa- raissaient surannés à la nouvelle génération de gentilshommes. Le comte de Provence et le comte d'Artois avaient levé l'étendard de la révolte ^ Le triomphe fut d'abord dans le camp des novateurs. Ils eurent un brillant succès; mais il ne dépassa pas la durée d'un carnaval. Dès qu'il fut fini, les vieux usages reprirent leur puissance ; et les jeunes beaux, y compris La Fayette, allèrent oublier dans leurs garnisons respectives leurs rêves trop courts de paladins.

Cet essai d'innovation avait commencé fort gaîment par des parties de plaisir et des ballets. Une société de jeunes gens et de jeunes dames s'était formée. La Fayette et sa femme y figu- raient avec MM. d'Havre, de Guémené, de Durfort, de Goigny, les deux Dillon, les deux

1. Voir Ségur, Mémoires, t. 1", et Correspondance de La Fayette, t. I", p. 96. Voir La Marcli, introduction, t. I".

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 15

Ségur, la comtesse Auguste d'Arenberg, la duchesse de Fronsac, belle-fille du maréchal de Richelieu. Cette société tenait d'abord ses assises à Versailles ; elle prit ensuite ses rendez- vous près des Porcherons, dans l'auberge A rÉpée de bois, qui donna son nom à la so- ciété elle-même. Elle y venait déjeuner et souper.

La nécessité de faire des répétitions, avant d'exécuter des ballets devant Marie-Antoinette, avait permis à cette folle jeunesse, heureuse de vivre, un libre et fréquent accès chez la reine et dans les appartements des princes. La Fayette y vit de très près le comte d'Artois. Il était admis dans les quadrilles arrangés à Trianon, Il n'était pas élégant danseur, et la reine, qui ne devait jamais l'aimer, ne le trouvait pas déjà à son gré.

Quoi qu'il eût plus d'esprit que son beau- frère, le vicomte de Noailles, il était loin d'a- voir sa grâce : « Mais aussi il ne possédait pas comme lui la malheureuse passion de vouloir toujours se signaler dans tout ce qui produisait

16 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

de l'effet. » Ainsi, depuis que le duc d'Or- léans avait introduit à Mousseau les habitudes anglaises, on buvait beaucoup dans le grand monde; et le jeune vicomte de Noailles passait pour un buveur émérite, pouvant tenir tête aux seigneurs anglais qui venaient sur le con- tinent. Un jour, dans un dîner auquel il n'as- sistait pas, mais dont le comte de La Marck faisait partie, La Fajette (n'oublions pas qu'il avait à peine dix-sept ans) avait bu plus de Champagne qu'à l'ordinaire, et, comme il était indisposé, il fallut le mettre dans sa voiture et le ramener chez lui. Pendant le trajet, il répétait à ceux qui l'entouraient ce mot .d'enfant : « N'oubliez pas de dire à Noailles combien j'ai bu ! » C'est à peu près tout ce que le comte de La Marck, qui n'est pas bien- veillant pour La Fayette, a pu raconter de lui dans ces années si renommées pour la douceur de vivre.

Au milieu des soupers et des bals, la poli- tique osait pénétrer en riant. Le rappel des parlements occupait alors les esprits. La société

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. Il

de VEpée de bois s'avisa de parodier les séances de ces graves assemblées. Le comte d'Artois jouait le rôle de premier président; et, ce qui peut sembler assez piquant, La Fayette, dans une de ces joyeuses audiences, remplit les fonctions de procureur général.

Le mécontentement que l'intimité, accordée parles princes à quelques jeunes gentilshommes, inspirait aux représentants de la vieille cour, éclata brusquement. On prit prétexte d'une étourderie et l'on fit sentir à M, de Mau repas l'inconvénient de laisser les princes entourés de légers courtisans qui s'étaient permis de tourner en dérision la haute magistrature. Brid'oison n'était pas loin. Pour détourner l'orage, le comte de Ségur, un des grands coupables, se trouvant au coucher du roi, s'approcha d'un de ses amis, fit le récit d'une de leurs folles séances et prit soin de rire avec une indiscrétion qui le lit remarquer de Louis XVL Venant alors au comte de Ségur, il lui demanda le sujet de cette bruyante gaieté. Après s'être défendu quelques moments

18 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

de pouvoir en avouer tout haut le motif, le roi lui dit de le suivre, et, s'approchant d'une fenêtre, il se fit conter tout ce qui s'était passé dans une des séances pseudo-parlementaires. Ségur donna à son récit la forme, la couleur, l'esprit, qui pouvaient le rendre amusant. Louis XVI l'écouta et rit beaucoup. Le lende- main, au moment Maurepas tentait de pro- voquer contre la jeune cour les sévérités royales et s'efforçait de grandir les consé- quences d'un travestissement qui, disait-il, li- vrait au ridicule la dignité du Parlement : « Cela suffit, répondit le roi, on y songera pour l'avenir; mais, pour le présent, il n'3^ a rien à faire, car je suis presque moi-même au nombre des coupables *. »

Ainsi se passa la première année du ma- riage de La Fayette. On peut le croire, quand il écrit qu'il ne se plia jamais aux grâces de la cour. 11 donna, du reste, en ce temps-là, une preuve éclatante de ses goûts modestes

1. Mémoires de ma main, p. 8.

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 19

et de sa volonté en n'hésitant pas à déplaire à ses nouveaux parents pour sauvegarder son indépendance. Il s'agissait d'un titre dans la maison du comte de Provence. Le maréchal de Noailles désirait cet arrangement. Pour l'empêcher, sans résister à ceux qu'il aimait, La Fayette fit en sorte de mécontenter par un mot le prince, à la personne duquel on voulait l'attacher! Toute négociation fut à jamais rompue. On sentait déjà dans l'air les effluves de 1789.

Une vie de dissipation n'était pas non plus de l'éducation de madame de La Fayette. Elle était obligée d'aller, ainsi que sa sœur, la vicomtesse de Noailles, au spectacle et au bal de la cour. Mais jamais, même dans sa plus grande jeunesse, elle n'avait cru pouvoir goûter un seul des amusements du monde sans quelque motif de devoir : « Elle ne s'y déci- dait pas légèrement; mais, après cela, elle s'y livrait franchement et sans scrupule. » Son sentiment pour son mari était au-dessus de toutes ses autres affections; et ce sentiment,

20 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

au dire de madame de Lasteyrie, s'accordait avec une délicatesse qui l' éloignait de toute espèce de jalousie, « ou du moins des mau- vais mouvements qui en sont d'ordinaire la suite »-

Ses doutes sur la religion, qui avaient vio- lemment agité sa conscience, s'étaient dissipés. En pleine connaissance d'elle-même, elle lit sa première communion le dimanche de Quasi- modo qui suivit l'hiver de 1776. Elle devint grosse cette même année et mit au monde une fille qu'elle appela Henriette et qui ne devait pas vivre plus de vingt-deux mois.

Des événements se préparaient qui allaient à jamais entraîner La Fayette loin du monde son beau-père, le duc d'Ayen, eût voulu le retenir.

Il

C'est à Spa , le café de l'Europe au xviii*^ siècle, le lieu de plaisir Ton jouissait d'une liberlé plus étendue que dans aucune contrée du monde, grâce au souverain de ce petit pays, l'évêque de Liège, c'est à Spa que le comte de Ségur, l'ami et l'oncle de La Fayette, apprit les événeaients qui annonçaient en Amérique une prochaine révolution. On était dans l'été de 177(3, La Fayette était alors en garnison à Metz. Le duc de Glocester, frère du roi d'Angleterre, vint dans cette ville, et un dîner lui fut donné chez le gouverneur, le comte de Broglie, personnage de beaucoup

22 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

d'esprit et de talent, dont la correspondance secrète avec le roi Louis XV tient une place considérable dans l'histoire du xtoi^ siècle. Le comte de Broglie attirait à lui la jeunesse par sa bienveillance et par sa perspicacité. Il avait invité le jeune La Fayette à ce dîner; le duc de Glocester venait de recevoir des lettres d'An- gleterre et il mit la conversation sur ce qu'elles contenaient, c'est-à-dire la nouvelle de la dé- claration d'indépendance de l'Amérique. Tout cela était nouveau pour La Fayette. Il écoutait avec une ardente curiosité. Il pressait le duc de questions. Les réponses ajoutaient à son intérêt ou plutôt à son enthousiasme. Avant la fin du repas, il avait conçu le projet de partir pour l'Amérique*.

A compter de ce moment, il n'eut plus d'autre pensée. Pour réaliser son dessein, il se rendit presque aussitôt à Paris. Le premier coup de canon qui avait été tiré dans l'autre hémisphère avait retenti dans toute l'Europe

1. Writings of George Washington, t. V, appendice, n" 1, p. A45.

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 23

avec la rapidité de la foudre. On appelait alors les Américains « insurgens » et « Bosto- niens ». Leur courageuse audace électrisait les esprits, particulièrement à Paris. Dans cette société encore aristocratique par ses formes, La Fayette fut frappé de voir éclater un si vif et si général intérêt pour la révolte d'un peuple contre un roi. La mode elle-même montra bien la rapidité de l'engouement. Dans les salons, le jeu anglais, le ichist, se vit tout à coup remplacé par un jeu non moins grave qu'on nomma le boslon. « Ce mouvement, remarque M. de Ségur, quoiqu'il semble bien léger, est un notable présage des grandes conversions auxquelles le monde entier ne devait pas tarder à être livré *. » Personne à Paris ne se mon- trait favorable à la cause de l'Angleterre, et chacun y faisait publiquement des vœux pour celle des Bostoniens.

Quoiqu'il eût à peine dix-neuf ans, La Fayette vit clairement que jamais si belle cause

1. Mémoires de Ségur, t. l".

24 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

n'avait attiré Tattention des hommes. Avec un sens politique très juste, il jugea en même temps que, dans cette question de liberté des colonies anglaises, les destins de la France et ceux de sa rivale allaient se décider. La Grande-Bretagne se voyait enlever, avec les nouveaux États, un important commerce, un quart de ses sujets, augmentant sans cesse par une incessante émigration. Les treize colonies retombaient-elles, au contraire, sous le joug de la métropole, c'en était fait de nos Antilles, de nos possessions d'Afrique et d'Asie, de noire commerce maritime et, par conséquent, de notre marine.

Le comte de Ségur était aussi accouru à Paris et il avait rejoint La Fayette et le vi- comte de Noailles, tous les trois unis par les liens du sang, et, ce qui les serre mieux, par des idées et des passions communes. Ils de- vaient s'embarquer ensemble, et en attendant l'organisation de leur expédition, le secret de- vait être par eux fidèlement gardé. Il le fut aussi par le comte de Broglie, qui, ayant reçu

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 23

la confidence de La Fayette, essaya d'abord de le détourner de son dessein.

« J'ai vu mourir votre oncle dans la guerre d'Italie, lui disait-il. J'étais présent à la mort de votre père à la bataille de Minden, et je ne veux pas contribuer à la ruine de la seule branche qui reste de la famille. »

Cependant, reconnaissant une résolution inébranlable, il sut la comprendre, et son cœur, après de vains efforts pour arrêter La Fayette, le suivit «.< avec une tendresse pater- nelle^ ».

Si le comte de Broglie voulut être son guide, il n'en fut pas de même du duc d'Ayen. Sa colère fut violente contre son gendre, dès qu'il connut sa résolution. L'opinion du grand monde, au contraire, fut hostile aux Noailles.

« Les dames françaises, écrivait lord Stor- mont, ambassadeur d'Angleterre, à son gou- vernement, blâment les parents de M. de La Fayette d'avoir tâché de l'arrêter dans une si

1. Mémoires de ma main, p. 9.

26 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

noble entreprise. Si le duc d'Ayen, disait l'une d'elles, traversait un tel gendre dans une telle tentative, il ne devrait plus espérer de marier ses filles ^ »

Le vieux maréchal de Noailles, qui naguère priait le comte de Ségur d'user de son in- fluence sur son ami pour échauffer sa froideur, le réveiller de son indolence, et pour commu- niquer un peu de flamme à son caractère, n'en revenait pas lorsqu'il apprit tout à coup que ce jeune sage de dix-neuf ans, emporté par la passion de la gloire, voulait franchir l'océan pour combattre en faveur de la liberté américaine.

Le gouvernement français, qui désirait l'affai- blissement de la puissance de l'Angleterre, allait être insensiblement entraîné par cette opinion libérale qui se déclarait avec tant de vivacité. 11 laissait donner par la marine mar- chande des secours en armes, en munitions et en argent aux insurgens. Il laissait Beaumar-

1. Voir Vie de Madame de La Fayette ei Mémoires de Ségur,

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 27

chais faire ses envois de fusils, et quand l'am- bassadeur d'Angleterre se plaignait à notre cour, elle niait les faits, ordonnait le déchar- gement des objets de contrebande et chassait de ses ports les corsaires américains. Notre gouvernement s'aveuglait au point de croire que ses démarches secrètes ne seraient pas aperçues. Les voiles dont il se couvrait deve- naient de jour en jour plus transparents.

Bientôt on vit arriver à Paris les députés américains, Sileas Deane et Arthur Lee. Le docteur Franklin vint les rejoindre peu de temps après.

Il serait difficile d'exprimer avec quelle fa- veur furent accueillis en France, au sein d'une vieille monarchie, ces envoyés d'un peuple en insurrection. Tous les Mémoires du temps en font foi. Les commissaires du congrès n'étaient pas encore reconnus officiellement comme agents diplomatiques. Ils n'avaient pas obtenu d'au- dience de Louis XVI, et cependant on voyait chaque jour accourir dans leur demeure, les hommes les plus distingués et les plus en re-

28 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

nom, philosophes, savants, httérateurs. Nos jeunes officiers s'empressaient, de leur côté, de questionner les commissaires américains sur la situation de leurs affaires et sur leurs moyens de défense. Leurs milices encore inexpérimen- tées, novices dans le métier des armes, ve- naient d'éprouver des revers successifs, devant la solidité et la tactique des troupes anglaises. Sileas Deane et Arthur Lee ne dissimulaient pas que le secours de quelques officiers instruits leur était indispensable. Sans doute, l'attrait des périls et l'amour de l'indépendance avaient déjà attiré en Amérique plusieurs volontaires européens, entre autres deux Polonais dont l'histoire a conservé les noms, Pulawski et Kosciusko, mais on juge de quelle importance eût été pour la cause américaine l'adhésion franche et complète de vrais officiers français appartenant aux premières familles du royaume. Cette adhésion, le marquis de La Fayette, le comte de Ségur et le vicomte de Noailles la donnèrent. La conformité de leurs sentiments, de leurs opinions, de leurs désirs, ne s'étendait

LA JEUNESSE DE LAFAYETTE. 29

pas alors à leur fortune. Le vicomte de Noaiiles et le comte de Ségur ne jouissaient que de la pension payée par leurs parents. La Fayette, au contraire, quoique plus jeune et moins avancé en grade, se trouvait, à l'âge de dix- neuf ans, maître de ses biens, de sa personne et possesseur de plus de cent vingt milUe livres de rente.

Voulant s'adresser à M. Deane, il eut re- cours au comte de Broglie, qui le mit en rela- tions avec le baron de Kalb, officier allemand au service de la France, cherchant de l'emploi chez les insurgens, suivant l'expression du temps. Kalb savait l'anglais, il servit d'inter- prète à La Fayette, et l'accompagna chez M. Deane.

« En présentant à M. Deane ma figure à peine âgée de dix-neuf ans (c'est La Fayette qui le raconte), je parlai plus de mon zèle que de mon expérience; mais je lui fis valoir le petit éclat de mon départ, et il signa l'ar- rangement. »

Le secret de cette négociation et des prépa-

30 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

ratifs qui la suivirent fut miraculeusement gardé.

Le comte de Broglie trouva aisément des officiers sans place et sans fortune, parmi lesquels il en choisit plusieurs destinés à ser- vir d'escorte à La Fayette. Celui-ci les prit à sa solde. Ce n'est pas le seul service que lui rendit le comte de Broglie. Il envoya son secrétaire, M. du Boismartin, à Bordeaux pour assurer l'achat et l'équipement du vaisseau dont La Fayette avait besoin. La défense du duc d'Aven n'avait fait qu'irriter son gendre. Cependant il dissimula et parut d'abord obéir aux ordres qu'il avait reçus.

Pendant qu'on s'occupait d'armer le navire, de funestes nouvelles arrivaient d'Amérique. Les forces de Washington étaient anéanties. Trois mille hommes seuls restaient en armes, et le général Howe les poursuivait. L'envoi d'un bâtiment devenait presque impossible. Deane et Lee eux-mêmes crurent devoir faire témoigner à La Fayette leur découragement et le détourner de son projet. C'était bien peu le

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 31

connaître. Il se rendit chez M. Deane, et le remerciant de sa franchise :

« Jusqu'ici, monsieur, dit-il, vous n'avez vu que mon zèle! Il va peut-être devenir utile ; j'achète un bâtiment qui portera vos ofïiciers. Il faut montrer de la confiance, et c'est dans le danger que j'aime à partager votre for- tune*. »

Ainsi, dans le même temps le général "Washington, réduit à un corps de deux à trois mille hommes, ne désespérait pas de la chose publique, le même sentiment animait à mille lieues de un jeune homme de dix- neuf ans, destiné à devenir son intime ami et à participer avec lui à l'heureux résultat de cette lutte. Les commissaires américains lui promirent le grade de major général.

Pour mieux couvrir ses préparatifs, il réalisa un voyage en Angleterre, depuis longtemps projeté. Il séjourna à Londres trois semaines, avec son parent le prince de Poix. Il y vit le

1. Mémoires de ma main, p. 12.

32 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

docteur Edouard Bancroft et fut présenté au roi George, par l'ambassadeur de France, le marquis de Noailles, frère du duc d'Ayen, oncle de madame de La Fayette. Il alla même danser chez lord Germain, ministre des colo- nies, et rencontra à l'Opéra le général Clinton, qu'il devait retrouver sur le champ de bataille de Monmouth. Il affichait ses sentiments pour les Américains, et son attitude le fit recher- cher par lord Shelburne, qui l'invita à dé- jeuner.

La résolution de La Fayette étant inébran- lable, il écrivit de Londres le 7 mars 1777 à son beau-père :

« Vous allez être étonné, mon cher papa, de ce que je vais vous mander; il m'en a plus coûté que je ne puis vous l'exprimer pour ne pas vous consulter. Mon respect, ma tendresse, ma confiance en vous, doivent vous en assurer ; mais ma parole était engagée, et vous ne m'auriez pas estimé si j'y avais manqué.

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE 33

» J'ai trouvé une occasion unique de me distinguer et d'apprendre mon métier. Je suis officier général dans l'armée des États-Unis d'Amérique. Mon zèle pour leur cause et ma franchise ont gagné leur confiance. De mon côté, j'ai fait ce que j'ai pu pour eux, et leurs intérêts me seront un jour plus chers que les miens. Enfin, mon cher papa, pour le mo- ment je suis à Londres, attendant toujours des nouvelles de mes amis : dès que j'en aurai, je partirai d'ici, et sans m'arrêter à Paris j'irai m'embarquer sur un vaisseau que j'ai frété et qui m'appartient... Je suis au comble de la joie d'avoir trouvé une si belle occasion de faire quelque chose et de m'instruire. Je sais bien que je fais des sacrifices énormes, et qu'il m'en coûtera plus qu'à personne pour quitter ma famille, mes amis, vous, mon cher papa, parce que je les aime plus tendrement qu'on n'a jamais aimé; mais ce voyage n'est pas bien long; on en fait tous les jours de plus considérables pour son seul plaisir, et d'ailleurs j'espère en revenir plus digne de

3

3$. LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

tout ce qui aura la bonté de me regretter. Adieu, mon cher papa, j'espère vous revoir bientôt ; conservez-moi votre tendresse. J'ai bien envie de la mériter, et je la mérite déjà par celle que je sens pour vous et le res- pect que conservera toute sa vie votre tendre fils. »

Après avoir écrit cette lettre si digne, si chevaleresque, qui le met hors de son milieu, et au-dessus des ambitions vulgaires, il se rembarque pour Paris, y arrive incognito, descend chez M. de Kalb et se cache trois jours à Chaillot.

Un matin, à sept heures, il entre brusque- ment dans la chambre de son ami, le comte de Ségur, ferme hermétiquement la porte et s'asseyant près de son lit, lui dit : « Je pars pour l'Amérique ^, tout le monde l'ignore ; mais je t'aime trop pour avoir voulu partir sans te confier mon secret. Et quel moyen

1. Voir Ségur, Mémoires, t. I".

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 35

as-tu pris, lui répondit Ségur, pour assurer ton embarquement?» La Fayette lui fit alors un récit complet de son plan, lui donna même le nom des officiers qui consentaient à parta- ger son sort et qui lui avaient été recommandés par le comte de Broglie. Il lui cita particu- lièrement M. de Ternant, militaire aussi brave qu'instruit, M, de Valfort, dont la science profonde le fit désigner quelques années plus tard pour la direction de l'école militaire.

La Fayette alla faire les mômes confidences à son beau-frère, le vicomte de Noailles.

Le point le plus pénible était la séparation de sa jeune femme. Elle était au milieu d'une seconde grossesse. On juge de sa douleur ! Outre ce qu'elle souffrait elle-même, elle avait encore le chagrin de voir la colère de son père. Elle mit toute sa volonté en œuvre pour dissi- muler les tortures de son cœur. Les soins de sa vaillante mère furent pour elle une vraie con- solation. La duchesse d'Ayen, alarmée pour son propre compte de l'éloignement et des dangers du gendre qu'elle chérissait comme un fils,

36 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

ayant, moins que personne au monde, le goût de l'ambition, la soif de la gloire humaine, jugea cependant l'entreprise « comme elle a été jugée par le reste du monde ' ». Retran- chant absolument des torts apparents de cette entreprise ce qu'elle pouvait coûter à la fortune de son gendre, madame d'Ayen trouva, dès le premier moment, un motif de la distinguer de ce qu'on appelle une folie de jeune homme. « Les sentiments de son cœur pour mon mari, écrivait madame de La Fayette, la rendaient propre à adoucir les déchirements du mien. Elle m'apprit elle-même le cruel départ et s'oc- cupa de me consoler en cherchant les moyens de servir M. de La Fayette avec cette ten- dresse généreuse, cette supériorité de vues et de caractère qui la développaient tout entière.» Le départ et le voyage furent toute un série d'aventures. A peine La Fayette était-il en route pour Bordeaux, que le duc d'Ayen lui- même courut informer Maurepas. Des ordres

1. Voir Vie de la duchesse^d'Ayer., Vie de madame de La Fayette.

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 37

furent immédiatement expédiés à M. de Frenel, commandant en Guyenne, pour qu'il retînt La Fayette. Il fut en même temps convenu que Maurepas lui enverrait l'ordre de se rendre à Avignon, il trouverait son beau-père et sa tante, la comtesse de Tessé, et que de on partirait pour visiter l'Italie.

Après avoir conduit son vaisseau au port du Passage, La Fayette, au risque de se faire arrêter, était revenu à Bordeaux, et par une déclaration remise à M. de Frenel, il assumait sur lui seul les suites de son évasion. Il écri- vit aux ministres, à ses amis. Parmi ces der- niers était M. de Coigny, qui l'avertit aussitôt de ne pas concevoir aucune espérance d'obtenir l'autorisation de partir. Ce "^fut le comte de Broglie qui le tira encore d'embarras. Il l'en- gagea à se rendre en Espagne et à ne pas re- venir à Paris, l'avortement de ses projets l'exposerait au ridicule. Feignant alors de se rendre à Marseille, La Fayette partit en chaise de poste avec un otficier nommé Monroy. A quelques heures de Bordeaux, il monta à

38 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

cheval, déguisé en courrier et courut devant la voiture qui prit la route de Bayonne K ils restèrent deux ou trois heures, et pendant que Monroy y faisait quelques affaires indipensables La Fayette resta couché sur la paille de l'écurie. Ce fut la fille du maître de poste qui reconnut le faux courrier à Saint- Jean- de-Luz pour l'a- voir vu, quand il revenait du port du Passage à Bordeaux. Mais un signe la fit taire .

C'est ainsi que La Fayette rejoignit son vaisseau, qu'il nomma la Victoire, le 26 avril 1777, et, le même jour, après six mois d'efforts et d'impuissance, il mit à la voile pour le continent américain. La cour de France dépê- cha des ordres aux îles Sous-le-Vent pour l'arrêter s'il relâchait. La Fayette déclara au capitaine que, le vaisseau lui appartenant, il le destituerait à la moindre résistance et don- nerait le commandement à son second. S'étant aperçu que le motif de cette résistance était la crainte pour le capitaine de perdre une car-

1. Sparks et Mémoires de ma main.

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 39

gaison de huit mille dollars, La Fayette en garantit la valeur sur sa caisse personnelle, et le bon accord fut rétabli '.

Un autre péril menaçait le bâtiment qui portait La Faj^ette et sa fortune, c'étaient les corsaires anglais. Ce lourd navire, armé seulement de deux canons et de quelques fusils, n'eût pas échappé. La Fayette avait pris la résolution de sauter plutôt que de se rendre. Les mesures furent prises en conséquence, avec un brave marin hollandais nommé Bedaux. Le capitaine insista sur une re- lâche aux îles Sous-le-Vent ; mais, comme le prévoyait La Fayette, on y eût trouvé des lettres de cachet, et, moins de gré que de force, le capitaine dut suivre une route directe.

A quarante lieues des côtes, on fut atteint par un petit bâtiment. On se prépara pour la défense. Par bonheur c'était un vaisseau amé- ricain, qu'on s'efforça vainement d'accompa-

1. Washington's writings.

40 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

gner. A peine fut-il perdu de vue qu'on ren- contra deux frégates anglaises. On put encore leur échapper.

Les longues heures de la traversée, notre héros les remplissait en pensant à madame de La Fayette. 11 est impossible de ne pas être charmé par ses lettres si sincères, si jeunes, si tendres :

« A bord de la Victoire, ce 30 mai 1777.

» C'est de bien loin que je vous écris, mon cher cœur, et à ce cruel éloignement se joint l'incertitude encore plus affreuse du temps je pourrai savoir de vos nouvelles .. Que de craintes, que de troubles j'ai à joindre au cha- grin déjà si vif de me séparer de tout ce que j'ai de plus cher ! Gomment aurez-vous pris mon second départ? (Le premier était le voyage à Londres.) M'en aurez-vous moins aimé? M'aurez-vous pardonné? Aurez-vous songé que, dans tous les cas, il fallait être séparé de vous, errant en Italie et traînant

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 41

une vie sans gloire, au milieu des personnes les plus opposées à mes projets et à ma fa- çon de penser? Toutes ces réflexions ne m'ont pas empêché d'éprouver un mouvement affreux dans ces terribles moments qui me séparaient du rivage.

» Vos regrets, ceux de mes amis, Henriette (son premier enfant, qu'il perdit pendant son voyage), tout s'est représenté à mon âme d'une manière déchirante. C'est bien alors que je ne me trouvais plus d'excuse. Si vous saviez tout ce que j'ai souffert, les tristes journées que j'ai passées en fuyant tout ce que j'aime au monde I Joindrai-je à ce malheur celui d'apprendre que vous ne me pardonnez pas? En vérité, mon cœur, je serais trop à plaindre.

» Mais je ne vous parle pas de moi, de ma santé, et je sais que ces détails vous intéressent. Je suis dans le plus ennuyeux des pays. La mer est si triste ! et nous nous attristons, je crois, mutuellement, elle et moi... Je devrais être arrivé ; mais les vents m'ont cruellement

^ LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

contrarié. Je ne me verrai pas avant huit ou dix jours à Gharlestown...

» Pourvu que j'apprenne que vous vous portez bien, que vous m'aimez toujours et qu'un certain nombre d'amis sont dans le même cas, je serai d'une philosophie parfaite sur tout le reste, de quelque espèce et de quelque pays qu'il puisse être. Mais aussi, si mon cœur était attaqué dans un endroit bien sensible, si vous ne m'aimiez plus tant, je serais trop malheureux. Mais je ne dois pas le craindre, n'est-ce pas, mon cher cœur? J'ai été bien malade dans les premiers temps de mon voyage, et j'aurais pu me donner la consolation amu- sante qui est de souffrir en nombreuse com- pagnie. Je me suis traité à ma manière. J'ai été plus tôt guéri que les autres ; à présent, je suis à peu près comme à terre... Vous voyez que je vous dis tout, mon cher cœur; aussi ayez-y confiance et ne soyez pas inquiète sans sujet... Parlons de choses plus importantes! Parlons de vous, de la chère Henriette, de son frère ou de sa sœur ! (madame de La

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 43

Fayette était grosse.) Henriette est si aimable qu'elle donne le goût des filles. Quel que soit notre nouvel enfant, je le recevrai avec une joie bien vive. Ne perdez pas un moment pour hâter mon bonheur, en m'apprenant sa nais- sance. Je ne sais pas si c'est parce que je suis deux fois père, mais je me sens plus père que jamais... »

a 7 juin.

» Je suis encore dans cette triste plaine. Pour me consoler un peu, je pense à vous, à mes amis ! Je pense au plaisir de vous re- trouver. Quel charmant moment, quand j'ar- riverai, que je viendrai vous embrasser tout de suite, sans être attendu 1 Vous serez peut- être avec vos enfants. J'ai même, à penser à cet heureux instant, un plaisir délicieux ! Ne croyez pas qu'il soit éloigné; il me paraîtra bien long, sûrement; mais, dans le fait, il ne sera pas aussi long que vous allez vous l'ima- giner...

H LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

» Vous avouerez, mon cœur, que l'occupa- tion et l'existence que je vais avoir sont bien différentes de celles qu'on me gardait dans ce futile voyage (en Italie). Défenseur de cette liberté que j'idolâtre, libre moi-même plus que personne, en venant, comme ami, offrir mes services à cette république si intéressante, je n'y porte que ma franchise et ma bonne volonté, nulle ambition, nul intérêt particu- lier ; en travaillant pour ma gloire, je travaille pour leur bonheur. J'espère qu'en ma faveur, vous deviendrez bonne Américaine; c'est un sentiment fait pour les cœurs vertueux. Le bonheur de l'Amérique est intimement lié au bonheur de toute l'humanité ; elle va devenir le respectable et sûr asile de la liberté.

» Adieu, la nuit ne me permet pas de con- tinuer, car j'ai interdit toute lumière dans mon vaisseau depuis quelques jours. Voyez comme je suis prudent ! Adieu donc ! Si mes doigts sont un peu conduits par mon cœur, je n'ai pas besoin de voir clair pour vous dire que je vous aime et que je vous aimerai toujours. »

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 4o

Tout La Fayetto est déjà dans cette lettre sensible, héroïque, avec le grain de chimère et d'optimisme généreux qui sent Ioxydi"^ siècle.

Ce ne fut que le 16 juin 1777, après sept semaines de navigation et d'incidents de toute sorte, que La Fayette eut la bonne chance d'aborder en (Caroline et de mouiller devant Georgetown. Remontant en canot la rivière, il sentit enfin sous ses pieds le sol américain, « et son premier mot fut un serment de vaincre ou de périr pour la cause de l'indépendance * ».

1. Nous renvoyons nos lecteurs pour l'ensemble des faits à la remarquable Histoire de la pcuiicipution de la France à l'indé- pendance des États-Unis. L'auteur, M. Henry Don'ol, a été le premier éditeur de tous ces documents. Personne ne les avait jusqu'à ce jour mis enorJre et agencés dans l'histoire générale. Ce beau travail a mérité le pi'ix Gobert.

III

Il descendit chez le major Huger, le père de celui qui devait si vaillamment se dévouer pour le sauver des prisons d'Olmûtz.

Sa pensée va trouver madame de La Fayette, et il lui écrit aussitôt ce billet tout pimpant :

« J'arrive, mon cher cœur, en très bonne santé, dans la maison d'un officier américain, et, par le plus grand bonheur du monde, un vaisseau français met à la voile ; jugez comme j'en suis aise. Je vais ce soir à Charleslown, Je vous y écrirai. Il n'y a point de nouvelles intéressantes. La campagne est ouverte ; mais

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 47

on ne se bat point, très peu du moins. Les manières de ce monde-ci sont simples, hon- nêtes et dignes en tout du pays tout retentit du beau nom de liberté. Je comptais écrire à madame d'Ayen. Mais c'est impossible. Adieu, adieu, mon cœur. De Charlestown, je me rendrai par terre à Philadelphie et à l'armée. N'est-il pas vrai que vous m'aimerez tou- jours? »

La nouveauté de toutes choses autour de lui, la chambre même, le lit entouré de mousti- quaires, les domestiques noirs qui venaient lui demander ses ordres, la beauté et l'aspect étrange de la campagne, qu'il voyait de ses fenêtres et que couvrait une riche végétation, tout se réunissait pour produire sur La Fayette un effet magique et pour éveiller en lui des sensations inexprimables.

Jamais il ne fut un désillusionné, et, du commencement à la fin de sa vie, il resta pro- fondément attaché à l'Amérique. A son arri- vée, beaucoup d'aventuriers voulurent en vain

f

48

I. A JEUNESSE DE LA FAYETTE.

se lier vec lui et lui iuspirer leurs préven- tions. S parfaite droiture le garantit de toute intrijiui Son objectif était d'être admis le plus loi possible, comme officier, par le con- grès cl 'être reçu par Washington.

Apiv' s'être procuré des chevaux, il |)artit avec >i officiers pour Philadelphie. 11 lit ainsi près (Icneuf cents milles.

Les (Tconslances dans lesquelles se présen- tait I.aFayette étaient peu favorables aux étianj^eî. Dégoûtés par la couduile de plu- sieurs jventuriers français, les Américains élaientëvoUés des prétentions des impudents. La ho« des premiers choix, les jalousies de l'armélks préjugés nationaux, « tout servait à confldre le zèle avec l'intérêt, les talents avec léharlatanisme ' ». La froideur du pre- mier .^MÏl que reçut La Fayette avait tout mgé.

arrivée à Philadel|)hie, il avait lettres de Franklin et de Deane à

t les Mémoires de ma main, t. I".

LA JEUNESSE DE LA FAYEl IK

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M, Lowel, président du comité d< afTaires étrangères. Le ItMidemain, il so iciul au con- grès. M. Lowel sortit et lui fit cunmln' «lu'il n'y avait pas d'espoir que sa dcEiiidc lût accueillie. Sans être déconcerté par î langage des députés qui vinrent ensuite lui ji 1er, La Fayette les pria de rentrer dans le salle du congrès, et, soupçonnant que se papiers n'avaient pas été lus, il écrivit le illel sui- vant, avec prière au speaker d'en doner lec- ture publiquement : « D'après mes acriûces, j'ai le droit d'exiger deux grAc»- -A'une est de servir à mes dépens, l'autre esdi' com- mencer à servir comme volontaire. >Un style aussi nouveau réveilla l'attenti les dépêches de Deane et de i 31 juillet, le congrès des États- résolution conçue en ces termes*

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« Attendu que le marquis doj par suite de son grand z>le poi la liberté, dans laquelle les engagés, a quitté sa famille et

48 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

se lier avec lui et lui iuspirer leurs préven- tions. Sa parfaite droiture le garantit de toute intrigue. Son objectif était d'être admis le plus tôt possible, comme officier, par le con- grès et d'être reçu par Washington.

Après s'être procuré des chevaux, il partit avec six officiers pour Philadelphie. Il fit ainsi près de neuf cents milles.

Les circonstances dans lesquelles se présen- tait La Fayette étaient peu favorables aux étrangers. Dégoûtés par la conduite de plu- sieurs aventuriers français, les Américains élaient révoltés des prétentions des impudents. La honte des premiers choix, les jalousies de l'armée, les préjugés nationaux, « tout servait à confondre le zèle avec l'intérêt, les talents avec le charlatanisme ' ». La froideur du pre- mier accueil que reçut La Fayette avait tout l'air d'un congé.

Dès son arrivée à Philadelphie, il avait remis les lettres de Franklin et de Deane à

1. Voir Sparks tt les Mémoires de ma main, t. l"'.

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 49

M. Lowel, président du comité des affaires étrangères. Le lendemain, il se rendit au con- grès. M. Lowel sortit et lui fit connaître qu'il n'y avait pas d'espoir que sa demande fût accueillie. Sans être déconcerté par le langage des députés qui vinrent ensuite lui parler, La Fayette les pria de rentrer dans la salle du congrès, et, soupçonnant que ses papiers n'avaient pas été lus, il écrivit le billet sui- vant, avec prière au speaker d'en donner lec- ture publiquement : « D'après mes sacrifices, j'ai le droit d'exiger deux grâces : Tune est de servir à mes dépens, l'autre est de com- mencer à servir comme volontaire. » Un style aussi nouveau réveilla l'attention ; on ouvrit les dépèches de Deane et de Franklin, et, le 31 juillet, le congrès des États-Unis prit une résolution conçue en ces termes :

« Attendu que le marquis de La Fayette, par suite de son grand zèle pour la cause de la liberté, dans laquelle les États-Unis sont engagés, a quitté sa famille et les siens et est

50 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

venu à ses frais offrir ses services aux Etats- Unis sans réclamer ni traitement ni indemnité particulière, et qu'il a à cœur d'exposer sa vie pour notre cause ;

» Résolu : que ses services sont acceptés, et que, en considération de son zèle, de l'illus- tration de sa famille et de ses alliances, il aura le rang et la commission de major-général dans l'armée des États-Unis. »

Il lui restait à voir Washington. Les combi- naisons militaires avaient contraint le général à se rapprocher du siège du gouvernement : l'armée anglaise, forte de dix-huit mille hommes environ, avait fait voile de New- York ; les deux Hovve s'étaient réunis pour une opération secrète, tandis que Clinton, resté à New- York, y préparait de son côté une attaque. Toutes les forces britanniques étaient donc en mouve- ment. Pour parer tant de coups, Washington, laissant Putnam, son lieutenant, sur la Ri- vière du Nord, avait passé le Delaware avec

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 51

onze mille hommes et était venu camper à portée de Philadelphie.

La Fayette lui fut pour la première fois présenté à un dîner assistaient plusieurs membres du congrès. Au moment l'on allait se séparer, Washington prit La Fayette à part, lui témoigna beaucoup de bienveillance, le complimenta sur son zèle et sur ses sacri- fices, et l'invita à regarder le quartier général comme sa maison. Il ajouta, en souriant, qu'il ne lui promettait pas le luxe d'une cour; mais que, devenu soldat américain, il se soumet- trait, sans nul doute, de bonne grâce aux mœurs et aux privations de l'armée d'une ré- publique ^

Le lendemain, Washington fit l'inspection des forts du Delaware et invita La Fayette à l'accompagner. Il resta auprès de lui jusqu'à ce qu'il eût le commandement d'une division. La cour de France, dont l'embarras, feint ou réel, était grand, avait exigé que les envoyés

1. Voir Fragments extraits de divers manuscrits, t. !•'.

^

81

IV JFlNrS<r PK tA FVTKTTF.

Mthfnociius vt r^ris ivrivissonl on Ainorique pour om^nVhtT que U^ Fayolte no fùl oniplim^ dauîi lour anmv. Us no proî^sèivnl jvis Ton un de o^'lle KHtre, ot, quaiui on en ont connais- sjMKW U po^HiUrilo du jtHuio Frau«;ais. conuno Taj^vlait» èlait déjà trop gramie pour que cette mîssi^v |H\t pnxiuire aucun otTot. Il n'est ik^K* aucun s^ire dohs^acles qui, tièsi lo;? pre- miers leiwj\>^ n'ait été bra\v et surniontê jvir La Fawtle pour embrasser et servir la cause amêncaùne.

Cette caws«? semblait alors très compromise. Les oiue mille homme? réunis autour do Phila- del|>hie offraient uu spectacle singulier. Méviiv»- crement «nmès^ plus mal uMus encore, leurs meilleurs Tétements èiaîent des cbemtses de diasse. larses ^"estes de toile siri>e usitées en Caroliue. Quant à ta tactique, elle n'existait pas, Malgré ces désavantages, c'étaient de solides soldats, conduits par des officiers lèlês. La vevtu tenait lieu de science militaire, et chaque )oar ajoutait à Teiipênenc^ et à la discipline, Stirfinsr, phK« brave que jndîcieax, nn antr^

1

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LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

général, quoique souvent ivre, Greene, dont les talents n'étaient encore connus que de ses anriis, commandaient en qualité de majors généraux. L'artillerie était sous les ordres du général Knox, qui de libraire s'était fait artilleur : « Nous devons être embarrassés, dit le général Washington, de nous montrer à un officier qui quitte les troupes françaises. C'est pour ap- prendre et non pour enseigner que je suis ici, d répondit La Fayette, et ce ton modeste réussit, parce qu'il n'était pas commun aux Européens. Jusqu'alors les Américains avaient eu à livrer des combats et non des batailles. Au lieu de harasser une armée, disputer des gorges, il fallut protéger une capitale ouverte, manœu- vrer en plaine, près d'un ennemi habile. S'il eût écouté les avis de l'opinion publique, Washington aurait enfermé dans Philadelphie et son armée et les destinées américaines ; mais, en évitant cette folie, il fallait qu'une bataille dédommageât la nation. C'est alors qu'eut lieu, à vingt-six milles de Philadelphie, la bataille de Brandywine. La division cen-

52 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

américains à Paris écrivissent en Amérique pour empêcher que La Fayette ne fût employé dans leur armée. Ils ne pressèrent pas l'envoi de cette lettre, et, quand on en eut connais- sance, la popularité du jeune Français, comme on l'appelait, était déjà trop grande pour que cette missive pût produire aucun efïet. Il n'est donc aucun genre d'obstacles qui, dès les pre- miers temps, n'ait été bravé et surmonté par La Fayette pour embrasser et servir la cause américaine.

Cette cause semblait alors très compromise. Les onze mille hommes réunis autour de Phila- delphie offraient un spectacle singulier. Médio- crement armés, plus mal vêtus encore, leurs meilleurs vêlements étaient des chemises de chasse, larges vestes de toile grise usitées en Caroline. Quant à la tactique, elle n'existait pas. Malgré ces désavantages, c'étaient de solides soldats, conduits par des officiers zélés. La vertu tenait lieu de science militaire, et chaque jour ajoutait à l'expérience et à la discipline. Stirling, plus brave que judicieux, un autre

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 53

général, quoique souvent ivre, Greene, dont les talents n'étaient encore connus que de ses amis, commandaient en qualité de majors généraux. L'artillerie était sous les ordres du général Knox, qui de libraire s'était fait artilleur : « Nous devons être embarrassés, dit le général Washington, de nous montrer à un officier qui quitte les troupes françaises. C'est pour ap- prendre et non pour enseigner que je suis ici, « répondit La Fayette, et ce ton modeste réussit, parce qu'il n'était pas commun aux Européens, Jusqu'alors les Américains avaient eu à livrer des combats et non des batailles. Au lieu de harasser une armée, disputer des gorges, il fallut protéger une capitale ouverte, manœu- vrer en plaine, près d'un ennemi habile. S'il eût écouté les avis de l'opinion publique, Washington aurait enfermé dans Philadelphie et son armée et les destinées américaines ; mais, en évitant cette folie, il fallait qu'une bataille dédommageât la nation. C'est alors qu'eut lieu, à vingt-six milles de Philadelphie, la bataille de Brandy wine. La division cen-

54 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

traie, que commandaient les généraux Sullivan et Stirling, et combattait La Fayette, fut débordée par les troupes du commandant de l'armée anglaise, lord Cornwallis. La confusion devint extrême, et c'est en ralliant ses soldats que La Fayette eut la jambe traversée d'une balle. Il dut à Gimat, son aide de camp, de pouvoir remonter à cheval. AVashington arrivait de loin avec des troupes fraîches ; La Fayette allait le joindre, lorsque la perte de son sang l'arrêta; on dut bander sa blessure. Il faillit encore être fait prisonnier. A Chester, à douze milles du champ de bataille, on trouva un pont qu'il fallait passer. La Fayette s'occupa d'y re- tenir les fuyards. Un peu d'ordre se rétablit ; les généraux et le commandant en chef arri- vèrent, et le jeune blessé eut le loisir de se faire soigner. Transporté par eau à Philadel- phie, il donna de ses nouvelles à madame de La Fayette dans cette lettre sans fanfaronnades et pleine de tendresse :

« Ce 12 septembre, je vous écris deux mots,

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. o5

mon cher cœur, par des officiers français de mes amis qui étaient venus avec moi, et qui, n'ayant pas été placés, s'en retournent en France. Je commence par vous dire que nous nous sommes battus hier tout de bon, et nous n'avons pas été les plus forts. Nos Américains, après avoir tenu ferme pendant assez long- temps, ont fini par être mis en déroute ; en tâchant de les rallier, MM. les Anglais m'ont gratifié d'un coup de fusil qui m'a un peu blessé à la jambe ; mais cela n'est rien, mon cher cœur, la balle n'a touché ni os ni nerf, et j'en suis quitte pour être couché sur le dos pour quelque temps, ce qui me met de fort mauvaise humeur. J'espère, mon cher cœur, que vous ne serez pas inquiète. C'est au contraire une raison de l'être moins, parce que me voilà hors de combat pour quelque temps. Cette affaire aura, je crains, de bien fâcheuses suites pour l'Amérique. Il faudra tâcher de la réparer, si nous pouvons.

» Vous devez avoir reçu bien des lettres de moi, à moins que les Anglais n'en veuillent à

56 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

mes épîtres autant qu'à mes jambes. Je n'en ai encore reçu qu'une de vous, et je soupire après des nouvelles.

» Adieu, on me défend d'écrire plus long- temps. Depuis plusieurs jours, je n'ai pas eu celui de dormir. La nuit dernière a été em- ployée à notre retraite et à mon voyage ici, je suis fort bien soigné. Faites savoir à mes amis que je me porte bien. Mille tendres res- pects à madame d'Ayen, à la vicomtesse (de Noailles) et à mes sœurs. Ces officiers partiront bientôt. Ils vous verront ; qu'ils sont heureux!

» Bonsoir, mon cher cœur, je vous aime plus que jamais. »

Cependant le bruit de la mort de La Fayette s'était répandu à Paris. La duchesse d'Ayen put dérober à sa fille cette nouvelle émotion. Elle venait en effet de mettre au monde son second enfant, Anastasie, celle qui fut la com- tesse de Latour-Maubourg, et sa santé était fort ébranlée. Pour l'éloigner de toutes les fausses nouvelles, madame d'Ayen conduisit

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 57

madame de La Fayette chez M. d'Aguesseau, en Bourgogne, et de chez la comtesse Au- guste de La Marck, à Raismes^

Une autre lettre de son mari (l^"" octobre) vint la rassurer. Le congrès avait quitté Phila- delphie pour se rassembler derrière la Susque- hannah. Lord Cornwallis allait entrer dans la capitale. Un bateau porta La Fayette à Bristol. De là, il fut conduit à Bethléem, chez les frères Moraves. C'est de cet asile de paix qu'il avait écrit à sa femme. Toutes ces lettres font aimer l'homme, toutes sont intéressantes :

a Je vous ai écrit, mon cher cœur, le 12 septembre, c'est que le 12 est le lende- main du 11, et pour ce 11 là, j'ai une petite histoire à vous raconter. A la voir du beau côté, je pourrais vous dire que des réflexions sages m'ont engagé à rester plusieurs semaines dans mon lit à l'abri du danger. Mais il faut vous avouer que j'y ai été invité par une lé-

1. Vie de la duchesse d'Ayen, p. 60.

58 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

gère blessure que j'ai attrapée je ne sais com- ment. C'était la première affaire je me trouvais; ainsi voyez comme elles sont rares. C'est la dernière de la campagne, du moins la dernière grande bataille, suivant toute appa- rence, et s'il y avait quelque autre chose, vous voyez bien que je n'y serais pas. En consé- quence, mon cher cœur, vous pouvez être bien tranquille. J'ai du plaisir à vous rassurer, en vous disant de ne pas craindre pour moi, je me dis à moi-même que vous m'aimez, et cette petite conversation avec mon cœur lui plaît fort, car il vous aime plus tendrement qu'il n'a jamais fait.

» Je n'eus rien de plus pressé que de vous écrire le lendemain de cette affaire. Je vous disais bien que ce n'est rien, et j'avais raison I Tout ce que je crains, c'est que vous n'ayez pas reçu ma lettre...

» Mais parlons donc de cette blessure, elle passe dans les chairs, ne touche ni os ni nerfs. Les chirurgiens sont étonnés de la promptitude avec laquelle elle guérit. Ils tom-

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. S9

bent en extase toutes les fois qu'ils me pansent et prétendent que c'est la plus belle chose du monde...

» Voilà, mon cher cœur, l'histoire de ce que j'appelle pompeusement ma blessure pour me donner des airs et me rendre intéressant.

» A présent, comme femme d'un officier général américain, il faut que je vous fasse votre leçon. On vous dira : « Ils ont été bat- » tus. » Vous répondrez : C'est vrai ; mais » entre deux armées égales en nombre et en » plaine, de vieux soldats ont toujours de » l'avantage sur des neufs ; d'ailleurs, ils ont » eu le plaisir de tuer beaucoup, mais beau- » coup plus de monde aux ennemis qu'ils » n'en ont perdu. » Après cela, on ajoutera :

C'est fort bien, mais Philadelphie est prise, » la capitale de l'Amérique, le boulevard de » la liberté 1 » Vous repartirez poliment :

Vous êtes des imbéciles. Philadelphie est » une triste ville, ouverte de tous côtés, dont » le port était déjà fermé, que la résidence du » congrès a rendu fameuse, je ne sais pour-

60 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

» quoi. Voilà ce que c'est que cette fameuse » ville, laquelle, par parenthèse, nous leur « ferons bien rendre tôt ou tard. » S'ils con- tinuent à vous pousser de questions, vous les enverrez promener en termes que vous dira le vicomte de Noailles, parce que je ne veux pas perdre le temps de vous écrire à vous parler politique...

» Soyez tranquille sur le soin de ma bles- sure, tous les docteurs de l'Amérique sont en l'air pour moi. J'ai un ami qui leur a parlé de façon à ce que je sois bien soigné, c'est le général Washington. Cet homme respectable dont j'admirais les talents, les vertus, que je vénère à mesure que je le connais davantage, a bien voulu être mon ami intime...

» Tous les étrangers employés ici sont mé- contents, se plaignent, sont détestants et dé- testés. Moi, je ne comprends pas comment ils y sont si haïs. Pour ma part, moi qui suis un bonhomme, je suis assez heureux pour être aimé par tout le monde!...

» Je suis à présent dans la solitude de

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 61

Bethléem dont l'abbé Raynal parle tant. Cet établissement est vraiment touchant et fort intéressant...

» Nous causerons de tout cela à mon retour, et je compte bien ennuyer les gens que j'aime, car vous savez que je suis un bavard. Soyez-le, je vous en prie, mon cher cœur, dans tout ce que vous direz pour moi à Henriette, ma pauvre petite Henriette! Embrassez-la mille fois! Parlez-lui de moi! Mais ne lui dites pas tout le mal que je mérite, ma punition sera de ne pas être reconnu par elle en arrivant. A-t-elle une sœur ou un frère? Le choix m'est égal, pourvu que j'aie une seconde fois le plaisir d'être père et que je l'apprenne bientôt. Si j'ai un fils, je lui dirai de bien connaître son cœur, et s'il a un cœur tendre, s'il a une femme qu'il aime, comme je vous aime, alors je l'avertirai de ne pas se livrer à un enthou- siasme qui réloigne de Vobjet de son sentiment...

» Mille tendresses à mes sœurs. Je leur permets de me mépriser comme un infâme déserteur, mais il faut qu'elles m'aiment en

62 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

même temps. Mes respects à madame la com- tesse Auguste et à madame de Fronsac. Si la lettre de mon grand-père ne lui parvient pas, présentez-lui mes tendres hommages. Adieu, mon cher cœur I Aimez-moi toujours! Je vous aime si tendrement.

« Faites mes compliments au docteur Fran- klin et à M. Deane. Je voulais leur écrire, mais le temps me manque. »

C'est ainsi que s'exprimait ce général de vingt ans, ayant de bonne heure le sentiment de la responsabilité, et se conduisant avec au- tant de tact que de discernement au milieu des difficultés de toute nature.

Condamné à l'inaction pendant plus de six semaines, il écrivait tantôt au gouverneur de la Martinique pour lui proposer, sous pavillon américain, un coup de main sur les îles an- glaises, tantôt à M. de Maurepas, pour lui exposer un projet d'entreprise plus considé- rable dans l'Inde. Le vieux ministre, par des considérations de prudence, n'adopta pas cette

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 63

idée; mais il en fit publiquement l'éloge. « Il finira quelque jour, disait-il de La Fayette, par démeubler Versailles pour le service de sa cause américaine ; car lorsqu'il a mis quelque chose dans sa tête, il est impossible de lui résister. »

N'attendant pas que sa blessure fût fermée, La Fayette avait rejoint le quartier général. C'est qu'il apprit la capitulation de Burgoyne à Saratoga. Réduit à cinq mille hommes, n'ayant pu parvenir à forcer ni à touraer les troupes de Gates, Burgoyne voulut trop tard se retirer ; ses communications n'étaient plus libres. La convention qu'il signa eut en Europe un immense retentissement et contribua à faire cesser les irrésolutions deMaurepas. La Fayette s'empressa de célébrer les mérites de Gates, mais il le blâma de s'être rendu ensuite indé- pendant de Washington et d'avoir retenu les troupes qu'il devait lui renvoyer.

Pour effacer le mauvais effet de la journée de Saratoga, Cornwallis s'était empressé de se porter avec cinq mille hommes dans les Jer- seys. Le général Greene en nombre égal lui

64 LA JELNESSE DE LA FAYETTE.

fut opposé, et La Fayette accompagna Greene. Détaché pour une reconnaissance, il rencontra les ennemis à Gloucester en face de Philadel- phie. N'ayant que trois cent cinquante hommes, la plupart miliciens, La Fayette attaqua brus- quement un poste de quatre cents Hessois, Gornwallis accourut avec ses grenadiers : étant au milieu des bois, il crut avoir affaire au corps entier de Greene et se laissa repousser avec une perte d'une soixantaine d'hommes. Ce petit succès de Gloucester plut à l'armée et surtout aux milices.

Le congrès vota : « Qu'il lui serait extrême- ment agréable de voir le marquis de La Fayette à la tête d'une division » Il quitta alors son état de volontaire et remplaça Stéphen dans le commandement des Virginiens ^

Il fut obligé d'équiper ses soldats à ses frais. Jamais la situation des Américains ne fut si critique. Le papier-monnaie, contrefait par les Anglais, était discrédité. On ciaignait d'établir

1. Journal du Congres du 1" décembre 1777 et Mémoires de ma main, p. 35.

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 65

des taxes. On pouvait encore moins les lever. Habits, shakos, chemises, tout manquait aux malheureux soldats. Les provisions de l'armée faisaient défaut des jours entiers, et la patiente vertu des officiers et de leurs hommes était un miracle, à chaque instant renouvelé. Plus la situation était critique, plus la discipline de- vint nécessaire. Dans ses surveillances de nuit, au milieu des neiges, La Fayette eut à faire casser quelques officiers négligents.

Il voulut être plus simple, plus frugal, plus austère qu'aucun autre. Élevé mollement, il changea tout à coup de vie, et son tempéra- ment se plia aux privations comme aux fatigues. Pour surcroît de malheur pour les États-Unis, tout un parti était hostile à Wa- shington. Très attaché au général en chef, La Fayette ne balança pas. Il repoussa les avances des ennemis de ce grand citoyen. Il le voyait souvent. « Je n'ai pas cherché cette place, disait-il à La Fayette ; si je déplais au peuple, je m'en irai, mais jusque-là, je résisterai à fintrigne. «

5

66 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

Il passait l'hiver près de lui, au camp de Valley-Forge, et le 6 janvier 1778, il écrivait à madame de La Fayette :

v( Quelle date, mon cher cœur, et quel pays pour écrire au mois de janvier 1 C'est dans un camp, c'est au milieu des bois, c'est à quinze cents lieues de vous que je me vois enchaîné au milieu de l'hiver. Il n'y a pas encore bien longtemps que nous n'étions séparés des enne- mis que par une petite rivière ; à présent même, nous en sommes à sept lieues, et c'est que l'armée américaine passera l'hiver sous de petites baraques qui ne sont guère plus gaies qu'un cachot... De bonne foi, mon cher cœur, croyez-vous qu'il ne faille pas de fortes raisons pour se déterminer à ce sacrifice ? Tout me disait de partir, l'honneur m'a dit de rester et vraiment quand vous connaîtrez en détail les circonstances je me trouve, se trouve l'armée, mon ami qui la commande, toute la cause américaine, vous me pardonne- rez, mon cher cœur, vous m'excuserez même,

LA JEUNESSE DE I,A FAYETTE. 67

et jose presque dire que vous m'approuverez... Outre la raison que je vous ai dite, j'en ai encore une autre que je ne voudrais pas ra- conter à tout le monde, parce que cela aurait l'air de me donner une ridicule importance. Ma présence est nécessaire dans ce moment-ci à la cause américaine plus que vous ne le pouvez penser : tant d'étrangers qu'on n'a pas voulu employer, ou dont on n'a pas voulu ensuite servir l'ambition, ont fait des cabales puissantes. Ils ont essayé, par toute sorte de pièges de me dégoûter de cette révolution et de celui qui en est le chef; ils ont répandu tant qu'ils ont pu que je quittais le continent. D'un autre côté, les Anglais l'ont dit haute- ment, je ne peux pas en conscience donner raison à tout ce monde-là. Si je pars, beaucoup de Français utiles ici suivront mon exemple. Le général Washington serait vraiment mal- heureux si je lui parlais de partir. Sa con- fiance en moi est plus grande que je n'ose l'avouer à cause de mon âge ; dans la place qu'il occupe, on peut être environné de flatteurs

08 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

OU d'ennemis secrets ; il trouve en moi un ami sur dans le sein duquel il peut épancher son cœur et qui lui dira toujours la vérité... D'ailleurs, après un petit succès dans le Jersey, le général, par le vœu unanime du congrès, m'a engagé à prendre une division dans l'ar- mée et à la former à ma guise, autant que mes faibles moyens le pourraient permettre. Je ne devais pas répondre à ces marques de confiance en lui demandant ses commissions pour l'Europe. Voilà une partie des raisons que je vous confie sous le secret... Je vous ai écrit, il y a peu de jours, par le célèbre M. Adams. Il vous facilitera les occasions de me donner de vos nouvelles. Vous en aurez reçu auparavant que je vous envoyai dès que j'eus appris vos couches. Que cet événement m'a rendu heureux, mon cher cœur! j'aime à vous en parler dans toutes mes lettres, parce que j'aime à m'en occuper à tous moments. Quel plaisir j'aurai à embrasser mes deux pauvres petites filles et à leur faire demander mon pardon à leur mère! Vous ne me croyez

LA JEL.NESSE DE LA FAYETTE. 69

pas assez insensible et en même temps assez ridicule pour que le sexe de notre nouvel enfant ait diminué en rien la joie de sa nais- nance. Notre caducité n'est pas au point de vous empêcher d'en avoir un autre sans mi- racle. Celui-là, il faudra absolument que ce soit un garçon. Au reste, si c'est pour le nom qu'il fallait êlre fâché, je déclare que j'ai formé le projet de vivre assez longtemps pour le porter bien des années moi-même avant d'être obligé d'en faire part à un autre. C'est à M. le maréchal de Noailles que je dois cette nouvelle. J'ai une vive impatience d'en re- cevoir de vous...

» Plusieurs officiers généraux font venir leurs femmes au camp. Je suis bien envieux, non de leurs femmes, mais du bonheur qu'ils ont d'être à portée de les voir. Le général Washing- ton va se déterminer à envoyer chercher la sienne. Quant à MM. es Anglais, il leur est arrivé un renfort de (rois cents demoiselles de New- York, et nous leur avons pris un vaisseau plein de chastes épouses d'officiers

70 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

qui viennent rejoindre leurs maris. Elles avaient grand'peur qu'on ne voulût les garder pour l'armée américaine.

» Ne pensez-vous pas qu'après mon retour nous serons assez grands pour nous établir dans notre maison, y vivre heureux ensemble, y recevoir nos amis, y établir une douce li- berté et lire les gazettes des pays étrangers sans avoir la curiosité d'aller voir nous-mêmes ce qui s'y passe? J'aime à faire des châteaux en France de bonheur et de plaisir. Vous y êtes toujours de moitié, moucher cœur, et une fois que nous serons réunis, on ne pourra plus nous séparer et nous empêcher de goûter ensemble, et l'un par l'autre, la douceur d'ai- mer et la plus délicieuse et la plus tranquille félicité. Adieu, mon cher cœur, je voudrais bien que ce plan pût commencer dès aujour- d'hui. Ne vous conviendra-t-il pas? Présentez mes plus tendres respects à madame d'Ayen; embrassez mille fois la vicomtesse et mes sœurs. Adieu! adieu I Aime-moi toujours et n'oublie pas un instant le malheureux exilé

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 71

qui pense toujours à toi avec une nouvelle tendresse. »

On nous pardonnera d'avoir reproduit cette lettre un peu longue; nous n'avons pas résisté au désir de faire connaître chez La Fayette cette âme pleine d'amour contenu, de gaîté française, de santé morale et de bon sens. La maturité d'esprit est déjà complète dans ce jeune homme que les événements et l'élévation des sentiments transforment jour par jour.

Sa correspondance militaire avec Washington, dans cette année 1878, est remarquable de fermeté et de caractère et aussi de sagesse précoce.

Sa lettre à madame de La Fayette arrivait à propos : le premier fruit de leur union, cette petite Henriette tant aimée, mourait, et la santé de la mère donnait à madame d'Ayen de cruelles préoccupations.

Le 22 janvier, il fut résolu par le congrès qu'on entrerait dans le Canada; La Fayette fut choisi pour commander l'expédition. On

f

72

\ JFINF.SSF nr. l.A FAYETTK.

voulait l(iltjr son ambition. En effet, Washing- ton l'iM u un pli (lu ministre de la guerre renfermât pour La Fayette un diplôme de commanant en chef, avec ordre d'aller à All)any icevoir les instructions du congrès. WasliiiiiA'n le lui remit sans se permettre une rélleion. L'occasion était solennelle. La Fayette rfiésita pas : il déclara sur-le-champ aux roiiuissaires du congrès qui se trouvaient en ce nioïent au camp : c Qu'il n'accepterait jamais .itun commandement indépendant du général . que le titre de son aide de camp lui |ia Lisait préférable^ poun.iil ui donner'. »

Il écrit ensuite au sens, ajatant qu'il officier étaché par adresse l'.i ses rapi reçues j»? le bureau < que de- 'uplicata. Ces) le plus rand honneii

t. Fragiiuts do divers m; 1778. Aftoires, t. I".

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LA JKINF.SSi: r>i: I..V K\\fT

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Fayette, furent acceptées. Quant à"' xj)édition du Canada, entreprise en jtkMU livcr, sans vivres, sans magasins, sans Iraiiaux, il eut la sagesse d'v renoncer. On fut inoi't à Geor- getown, résidence momentanée ii congrès, parce qu'on craignait que La FayG<' no se fût engagé sur les lacs dans la sanii les glaces commençaient à fondrr. Les contre- ordres seraient arrivés trop tard » l il reçut pour sa clairvoyance des complimnls tant du ministre de la guerre, le généra (laies, que de Washington.

A son retour du camp, on li confia la

mission de faire prêter entre ses nains, dans

oute la région des États-Cnis u -Nord, le

ment solennel « de reconnaisi ïce de l'in-

^•»nce et d'éternelle rei Qciation à

successeurs ( à tout roi

temps a es, Siméon

le traité commerce

i-Unis l'Amérique.

iment. Li docteur

Aàms, accom-

72 LA JEUNESSE DE I,A FAYETTE.

voulait tenter son ambition. En effet, Washing- ton reçut un pli du ministre de la guerre renfermant pour La Fayette un diplôme de commandant en chef, avec ordre d'aller à Albany recevoir les instructions du congrès. Washington le lui remit sans se permettre une réflexion. L'occasion était solennelle. La Fayette n'hésita pas : il déclara sur-le-champ aux commissaires du congrès qui se trouvaient en ce moment au camp : « Qu'il n'accepterait jamais aucun commandement indépendant du général et que le titre de son aide de camp lui paraissait préférable à tous ceux qu'on pourrait lui donner*. »

Il écrivit ensuite au président dans le même sens, ajoutant qu'il ne voulait être qu'un officier détaché par Washington; qu'il lui adresserait ses rapports, et que les lettres reçues par le bureau de la guerre ne seraient que des duplicata. Ces conditions, qui firent le plus grand honneur au caractère de La

1. Fragments de divers manuscrits. Lettre du 10 mars 1778. ~ Mémoires, t. I".

LA JEINESSE DE LA FAYETTE. 73

Fayette, furent acceptées. Quant à l'expédition du Canada, entreprise en plein hiver, sans vivres, sans magasins, sans traîneaux, il eut la sagesse d'y renoncer. On fut inquiet à Geor- getown, résidence momentanée du congrès, parce qu'on craignait que La Fayette ne se fût engagé sur les lacs dans la saison les glaces commençaient à fondre. Les conlre- ordres seraient arrivés trop lard, et il reçut pour sa clairvoyance des compliments tant du ministre de la guerre, le général Gates, que de Washington.

A son retour du camp, on lui confia la mission de faire prêter entre ses mains, dans toute la région des États-Unis du Nord, le serment solennel « de reconnaissance de l'in- dépendance et d'éternelle renonciation à George III, à ses successeurs et à tout roi d'Angleterre ». Peu de temps après, Siméon Deane apportait enfin le traité de commerce entre la France et les États-Unis d'Amérique.

C'était un grand événement. Le docteur Franklin, Silas Deane et John Adams, accom-

74 I.A JEUNESSE DE LA FAYETTE.

pagnés de tous les Américains présents à Paris, avaient été présentés au roi et à la famille royale. Ils s'étaient rendus ensuite chez la jeune madame de La Fayette, qui se trouvait à Ver- sailles, voulant par cet acte solennel témoigner combien ils se croyaient redevables à son mari de l'heureuse tournure que leurs affaires avaient prisée

La nouvelle du traité fît une grande sen- sation en Amérique et surtout à l'armée. La Fayette était, depuis quelques jours, revenu de son commandement du Nord au quartier général de Washington. En apprenant cette heureuse nouvelle de Talliance française, il avait embrassé avec des larmes de joie son illustre ami. En notifiant le traité au cabinet britannique, les ministres de la cour de Ver- sailles se servaient de cette expression :

<< Les Américains étant devenus indé- pendants par leur déclaration de tel jour. »

« Voilà, dit en souriant La Fayette, un

1. History of the American RevolitUon, by doctor Ramsay. Philadelphie, 1789.

LA JEUNESSE DE 1, A FAYETTE. 75

principe de souveraineté nationale qui leur sera rappelé un jour chez eux. »

La Révolution française et la part qu'il y a prise devaient vérifier celte prédiction. Il pouvait être fier, du reste, de ce résultat ; il était pour beaucoup dans l'enthousiasme qui avait éleclrisé en France l'opinion publique, avait eu raison de la ténacité de Maurepas et encouragé l'esprit politique de M. de Ver- gennes. Le tort du gouvernement de Louis XVI avait été de ne pas prévoir assez la guerre, ou du moins de s'y préparer fort mal'.

Le 2 mai 1778, l'armée américaine fit un feu de joie, et La Fayette, ceint d'une écharpe blanche, passa dans les rangs, accompagné de tous les Français. De leur côté, les troupes anglaises, prévoyant une coopération des nou- veaux alliés des États-Unis, se préparèrent à abandonner Philadelphie.

1. Mémoires de ma main, p. 46.

IV

Une reconnaissance, destinée à l'assurer des desseins de l'armée anglaise, faillit coûter cher à La Fayette. Il s'était porté le 18 mai jusqu'à Barren-Hill, avec deux mille hommes choisis. Le général Howe qu'on allait rappeler à Londres, Clinton qui le remplaçait, combi- nèrent si bien leurs mouvements, que la cap- ture de La Fayette parut certaine. Le com- mandant en chef avait déjà invité « les dames à souper avec le jeune Français ». L'amiral Howe, le frère du général, avait préparé une frégate pour conduire le « Boy », comme on disait, en Angleterre. S'il n'avait, en etîet,

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 77

manœuvré mieux que les Anglais, la petite armée était perdue. On tira le canon d'alarme. Washington fut dans une inquiétude d'autant plus vive que les troupes confiées à La Fayette étaient une élite. Mais ce dernier prit son parti sur-le-champ : il lit de feintes attaques en montrant des têtes de colonne, et pendant que les généraux anglais s'arrêtaient pour le recevoir, il faisait filer son détachement par le gué de Matson. Il le passa en présence des ennemis et sans perdre un seul homme. Deux lignes anglaises se rencontrèrent et furent au moment de s'attaquer; il n'y avait plus rien entre elles. Les Américains étaient déjà de l'autre côté du Schu^dkill.

Cependant, le d7 juin, Philadelphie avait été évacuée et l'armée anglaise sur deux colonnes se dirigeait vers New- York. L'indigne conduite du général Lee avait compromis la journée de Monmouth. La Fayette, avec deux bataillons formés par Washington lui-même, arrêta l'ennemi. L'affaire, mal préparée, fut bien finie : jamais Washington n'avait été aussi

78 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

grand à la guerre que clans cette action. Sa présence avait fait cesser la retraite, et ses dispositions fixé la victoire. Lee, suspendu de ses fonctions par un conseil de guerre, quitta le service, et l'armée américaine marcha vers White-Plain, la seconde ligne, sous les ordres de La Fayette, formant la colonne de droite. On avait atteint Brunswick, après avoir célébré la fête de l'indépendance, le 4 juillet, lorsqu'on apprit l'arrivée de l'amiral d'Eslaing et de l'escadre française devant New-York.

Une lettre de La Fayette au duc d'Ayen du 11 septembre 1778, et un extrait de l'histoire du docteur Gordon et de celle de Ramsay, annexé aux Mémoires de ma main, rendent un compte détaillé de l'entrée de d'Estaing dans le Delaware et de l'expédition contre Rhode- Island. La Fayette y conduisit deux mille hommes de troupes continentales. Il fit cette route de deux cent quarante milles très leste- ment, et arriva avant que le reste de l'armée, aux ordres de Sullivan, fût prêt. Son cœur battait de pouvoir coopérer à une action avec

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 7!)

la marine française. Se rendant à l'escadre, il y fut comblé d'honnêtetés, surtout par l'ami- ral, dont il admirait les rares qualités, l'ac- tivité infatigable, jointe à beaucoup d'esprit. Gomme le bailli de Suffren était placé en avant de la flotte, La Fayette lui apporta l'ordre du comte d'Estaing d'attaquer trois frégates an- glaises, qui furent brûlées.

Les plus grandes espérances étaient fondées sur la coopération de la flotte française. Le 8 août, l'armée américaine s'était portée à Howland's-Ferry, tandis que notre escadre forçait le passage entre Rhode-Island et Gonnec- ticut. La droite, composée de cinq mille mili- ciens et mille continentaux, était commandée par La Fayette. La nuit du 8 au 9, les An- glais évacuèrent le nord de l'île et se renfer- mèrent dans les fortifications de Newport. « Le soir de notre arrivée *, la flotte anglaise parut devant la passe avec tous les vaisseaux que lord Howe avait pu ramasser et quatre

1. Voir lettre au duc d'Aveu.

80 LA .IKUNESSE DE LA FAYETTE.

mille hommes de renfort. Heureusement que le lendemain matin le vent du nord souffla, et la flotte française, passant fièrement sous le feu le plus vif des batteries, auxquelles elle répondit de ses bordées, alla accepter la ba- taille que lord Howe avait l'air de lui proposer. L'amiral anglais coupa sur-le-champ ses câbles et s'enfuit à toutes voiles, poursuivi vive- ment par tous nos vaisseaux, l'amiral en tète. Ce spectacle se donnait par le plus beau temps du monde, à la vue des armées an- glaise et américaine. Je n'ai j'amais été si fier que ce jour-là. C'est le lendemain, au moment que la victoire allait se compléter, que les canons du Languedoc portaient sur la flotte anglaise, qu'un coup de vent, suivi d'un orage aiïreux, sépara et dispersa les vaisseaux français. Le Languedoc et le Marseillais furent démâtés, le César perdu pour quelque temps ; il n'y avait plus moyen de retrouver la flotte anglaise. M. d'Estaing revint à Rhode Island, y resta deux jours, en cas que le général Sullivan voulût se retirer, et puis relâcha à Boston. »

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 81

C'est ce départ précipité pour Boston qui faillit tout compromettre K L'affliction, l'in- dignation furent générales. La perte des espérances, l'embarras de la position, tout irritait les milices, dont le mécontentement fut contagieux. Déjà le peuple, à Boston, parlait de refuser son port ; les généraux rédigèrent une protestation que La Fayette refusa de signer. Emporté par la passion, Sul- livan mit à l'ordre de l'armée « que nos alliés nous avaient abandonnés ». La P^'ayette se rendit chez Sullivan et exigea que l'ordre du matin fût rétracté dans celui du soir. Plutôt que de suivre le torrent de l'opinion, il risqua sa popularité.

Séquestré dans son quartier, il ne paraissait qu'à la tranchée et aux conseils de guerre et ne souffrait pas une critique contre l'escadre. Espérant encore les secours de d'Estaing, les généraux américains décidèrent une retraite au nord de l'île, et La Fayette fut prié d'aller

1. Mcmoires de ma main, p. 57.

82 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

trouver l'amiral. Après une marche forcée toute la nuit, il arriva au moment d'Es- taing entrait à Boston. Dans une conférence, l'illustre marin lui démontra Tinsuffisance de ses forces navales et justifia sa conduite.

Apprenant le lendemain que les deux armées ennemies se touchaient et que le général an- glais Clinton était arrivé avec un renfort, La Fayette repartit pour Howland's-Ferry, en fai- sant près de quatre-vingts milles en moins de trente heures. Il réussit à tirer de l'île un millier d'hommes sans perdre une sentinelle, et le 13 septembre 1778, le président Laurens lui envoyait cette résolution du Congrès :

« Le président est chargé d'écrire au mar- quis de La Fayette, que le Congrès a jugé que le sacrifice qu'il a fait de ses sentiments per- sonnels, lorsque pour l'intérêt des États-Unis il s'est rendu à Boston, dans le moment l'occasion d'acquérir la gloire sur le champ de bataille pouvait se présenter ; son zèle mili- taire en retournant à Rhode-Island, lorsque la

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 83

plus grande partie de l'armée l'avait déjà quittée, et ses mesures pour assurer la retraite, ont droit au présent témoignage de l'approba- tion du Congrès. »

Ce général de vingt ans, déjà si assagi, mon- tra une fois de plus par un trait de bravoure chevaleresque qu'il ne s'était pas désaccoutumé des habitudes et des mœurs des jeunes pala- dins français.

Dans une lettre publique signée par lord Carlisle, l'un des commissaires envoyés de Londres pour une tentative de conciliation ^ la nation française était taxée d'une 'perfidie trop reconnue pour avoir besoin d'une nouvelle preuve. Avec l'effervescence de la jeunesse et du patriotisme, La Fayette lui écrivit qu'il ne daignait pas réfuter cette phrase insultante, mais qu'il désirait la punir. Il le provoquait donc. Carlisle refusa le cartel. Washington n'approuva pas la conduite du marquis ; La

1. Voir Correspondance, t. I", p. 236 et 238.

84 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

Fayette lui-même écrivait du reste vingt ans après : « Lord Carlisle eut raison ; ce défi ne laissa pas d'exciter contre la commission et son président des plaisanteries qui, bien ou mal fondées, ont toujours quelque inconvénient pour ceux qui en sont l'objet, »

Il adressa une dernière lettre à madame de La Fayette avant de solliciter un congé du Congrès et d'apporter son épée à la France, en guerre avec l'Angleterre.

« Je me flattais, disait-il, que la déclaration de guerre me mènerait sur-le-champ en France. Indépendamment de tous les liens de cœur qui m'attirent vers les personnes que j'aime, l'am-our de ma patrie et l'envie de la servir étaient des motifs puissants. Je craignais même que les gens qui ne me connaissent pas pussent imaginer qu'une ambition de grades, un amour pour le commandement que j'ai ici, et la confiance dont on m'honore, m'engageraient à y rester quelque temps de plus. J'avoue que je trouvais de la satisfaction à faire ces sacri-

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 83

fices à mon pa3^s et à tout quitter sur-le- champ pour voler à son service... Vous allez apprendre ce qui m'a retardé, et j'ose dire que vous approuverez ma conduite.

» La nouvelle de la guerre a été portée par une flotte française qui venait coopérer avec les troupes américaines; on allait commencer de nouvelles opérations; on était au milieu d'une campagne. Ce n'était pas le moment de quitter l'armée. D'ailleurs, on m'assurait de bonne part qu'il n'y aurait rien cette année en France... Je risquais, au contraire, d'être tout l'automne sur un vaisseau, et, avec le désir de me battre partout, de ne me battre nulle part. Ici, j'étais flatté de voir des entreprises faites de concert avec M. d'Estaing, et les personnes chargées des intérêts de la France, comme lui, m'ont dit que mon départ était contraire et mon séjour utile au service de ma patrie. Il m'a fallu sacrifier des espérances charmantes, reculer la réalisation des plus agréables idées. Enfin, mon cher cœur, le moment heureux approche je vais vous rejoindre, et l'hiver

86 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

prochain me verra heureusement réuni à tout ce que j'aime... Je vous prie, mon cher cœur, de présenter mes plus tendres respects à M. le maréchal de ?soailles. Il a recevoir les arbres que je lui ai envoyés... Embrassez mille et mille fois mes sœurs... Que vous écrirai-je, mon cher cœur? Quelles expressions ma ten- dresse pourra-t-elle trouver pour ce qu'il faudra dire à notre chère Anastasie? Vous les trou- verez bien mieux dans votre cœur. Gouvrez-ia de baisers, apprenez-lui à m'aimer en vous aimant... Cette pauvre petite enfant doit me tenir lieu de tout. Elle a deux places à occuper dans mon cœur. C'est une grande charge que notre malheur lui a imposée : mais mon cœur me dit qu'elle la remplira autant qu'il lui est possible. Je l'aime à la folie...

» Adieu, mon cher cœur! Quand me sera- t-il permis de te revoir, pour ne plus te quit- ter, de faire ton bonheur comme tu fais le mien, de demander mon pardon à tes genoux! Adieu, adieu! Nous ne sommes plus séparés pour longtemps. »

LA JELNESSE DE LA FAYETTE. 87

Il disait vrai. Washington, dans une lettre du 25 septembre, écrivait à La Fayette :

« Si vous avez conçu la pensée, mon cher marquis, de faire cet hiver une visite à votre cour, à votre femme, à vos amis, et que vous hésitiez dans la crainte de manquer une expé- dition dans le Canada, l'amitié m'engage à vous avertir que je ne crois pas la chose assez probable pour déranger vos projets. Il faudrait bien des circonstances et des événements pour rendre cette invasion praticable et raison- nable *. »

Cette pensée d'arracher le Canada aux Anglais et de le rendre à la France han- tait toujours le cerveau et le cœur de La Fayette.

C'est en partie pour entretenir de ce plan Washington, et plus tard le cabinet de Ver- sailles, qu'il insistait pour avoir une confé-

1. Voir Correspondance de La Fayette, 1. 1", p. 238.

o8 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

rence avec le général en chef et pour retourner en France avant l'hiver. Il lui envoya môme un de ses aides de camp, M. de la Colombe, et il fut invité à s'expliquer sur ce projet de- vant un comité du Congrès'.

Le plan fut adopté en principe, mais on décida que Washington serait préalablement consulté. Le général développa ses objections dans un message au Congrès et dans une lettre confidentielle au président Laurens (14 no- vembre 1778).

La décision définitive de l'assemblée se fit attendre. Ce ne fut que le 29 décembre qu'on la communiqua à La Fayette, avec une lettre du nouveau président, John Jay, chargé de lui exposer que la difficulté de l'exécution, le manque d'hommes et de maté- riel, et surtout l'épuisement des finances, ne permettraient pas de donner suite au projet; que si, cependant, le cabinet de Versailles en

1. Vie de Washington, par Marshall, t. III, et Correspondance de Washington, t. VI.

LA JEUNESSE DE [,A FAYETTE. 89

prenait Tinitiative, les Etats-Unis feraient tous leurs efTorts pour seconder les troupes fran- çaises.

Pendant ces négociations, et dès le 13 oc- tobre, La Fayette demandait, avec l'assenti- ment de Washington, la permission d'aller en France.

Il expliquait dans sa lettre : qu'aussi long- temps qu'il avait pu disposer de lui-même, il avait mis son bonheur et son orgueil à com- battre sous les drapeaux américains; mais que, la France étant engagée dans une guerre, il était pressé, par un sentiment de devoir et de patriotisme, de se présenter devant le roi et de savoir de lui comment il jugeait à pro- pos d'employer ses services. 11 se regardait comme un soldat en congé qui souhaitait ar- demment rejoindre ses drapeaux et ses chers compagnons d'armes.

A la réception de cette demande, le Congrès, qui était rentré à Philadelphie, prit deux réso- lutions qui sont trop importantes pour que nous ne les citions pas en entier. C'est le plus

90 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

grand honneur d'un homme de mériter d'une nation libre de tels témoignages d'estime :

« 21 octobre 1778.

Résolu : Qu'il est accordé au marquis de La Fayette, major général au service des États- Unis, une permission d'aller en France, avec la liberté de fixer l'époque de son retour ; que le président offrira au marquis de La Fayette les remerciements du Congrès pour le zèle désintéressé qui l'a conduit en Amérique, les services qu'il a rendus aux États-Unis par son courage et ses talents dans beaucoup d'oc- casions importantes ; que le ministre plé- nipotentiaire des États-Unis à la cour de Ver- sailles sera chargé d'offrir en leur nom, au marquis de La Fayette, une épée de prix, ornée d'emblèmes convenables. »

Le 22 octobre, le lendemain, le Congrès prend cette autre résolution : « Qu'il sera écrit

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 91

au roi de France la lettre suivante pour re- commander le marquis de La Fayette :

A notre grand, fidèle et cher allié et ami Louis XVI, roi de France et de Navarre :

« Le marquis de La Fayette ayant obtenu notre permission de retourner dans sa patrie, nous ne pouvons le laisser partir sans lui té- moigner les profonds sentiments que nous ins- pirent son zèle, son courage et son dévoû- ment. Nous l'avons élevé au rang de major général dans nos armées, avancement mani- festement mérité par sa prudente et courageuse conduite. Nous recommandons ce noble jeune homme à l'attention de Votre Majesté, parce que nous l'avons vu sage dans le conseil, brave sur le champ de bataille, patient au milieu des fatigues de la guerre. Le dévoûment à son souverain a toujours dirigé sa conduite, con- forme à tous les devoirs d'un Américain, et c'est ainsi qu'il a acquis la confiance des États- Unis, vos bons et fidèles amis et alliés, et

92 I.A JEUNESSE DE LA FAYETTE.

l'affection de leurs citoyens. Nous prions Dieu de tenir Votre Majesté dans sa sainte garde. » Fait à Philadelphie, par le Congrès des États-Unis de l'Amérique du Nord, vos bons amis et alliés.

» HENRI LAURENS, président. »

En adressant à La Fayette la copie de ces deux résolutions qui recommandent son nom à l'histoire, le président ajoutait :

« Je prie Dieu de vous bénir et de vous protéger, monsieur, et de vous ramener en sûreté près de votre prince, au milieu de votre famille et de vos amis. »

Le plus beau bâtiment des Etats-Unis, V Alliance, de trente-six canons, fut désigné pour le porter en Europe. Il recommença un voyage de quatre cents milles pour s'embarquer à Boston ; il espérait y prendre congé de l'amiral d'Estaing, dont l'amitié et le malheur le tou- chaient autant qu'il admirait son patriotique courage.

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 93

Échauffé par ses courses et ses fatigues, mais plus malade encore du chagrin conçu à Rhode-Island, La Fa3^ette voyageait à cheval avec la fièvre, par une forte pluie d'automne AFeshkil, huitmillesduquartier général, il fallut céder à la violence d'une maladie inflamma- toire. Le bruit de sa mort prochaine affligea l'armée, il était appelé the soldier''s friend, l'ami du soldat, et la nation entière réunit ses vœux pour le rétablissement de la santé du marquis, nom sous lequel il était plus fami- lièrement désigné.

A la première nouvelle de sa maladie, le directeur des hôpitaux, Cochrane, à qui Wa- shington avait dit, lorsque La Fayette fut blessé à Brandywine : « Soignez-le comme mon fils, car je l'aime de même, » Cochrane, quitta tout pour lui. ^ Washington venait tous les jours savoir des nouvelles de son ami. Brûlé par la fièvre, La Fayette se sentait mourir. Heureusement, la nature ajouta, aux soins assidus du docteur Cochrane, une hémor- ragie aussi effrayante que salutaire. 11 fut

94 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

sauvé, et Washington et lui purent se dire « un adieu bien tendre et bien pénible. » L'équipage de V Alliance était incomplet. Le gouvernement offrit ce qu'on appelait une presse de matelots. Mais ce moyen déplut à La Fayette, et l'on prit pour compléter l'équi- page des déserteurs anglais et des volontaires. Ce choix faillit lui coûter cher, car il devait miraculeusement échapper pendant la traver- sée à un complot qui aurait livré le navire aux Anglais.

Le jeune major général de l'armée améri- caine s'embarquait pour la France, le 11 jan- vier 1779. Il était porteur d'une lettre dans laquelle Washington disait à Benjamin Fran- klin, ministre d'Amérique :

« Lorsque le marquis de La Fayette arrive avec tant de titres à votre estime, il serait inutile, si ce n'était pour satisfaire mes propres sentiments, d'ajouter que j'ai pour lui une amitié très particulière. »

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 95

Il était à l'âge l'on est heureux ! Il ac- complissait donc sans encombre ce premier voyage, et il entrait dans le port de Brest, le 20 février.

Parti de France en rebelle et en fugitif, La Fayette y rentrait acclamé et triomphant. A peine se donna-t-on le temps de punir par huit jours d'arrêts sa désobéissance, encore ne fut-ce qu'après lui avoir permis de causer avec M. de ^laurepas. Le prince de Poix lui avait fait connaître tous les ministres.

Ce fut l'enceinte de l'hôtel de Noailles qui tint lieu de Bastille à La Fayette. Quelques jours après, il écrivit à Louis XVI pour lui avouer « son heureuse faute, » et il reçut la permission d'aller recevoir à Versailles une « douce réprimande ». « En me rendant

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 97

la liberté, on me conseilla d'éviter les lieux oîi le public pourrait consacrer ma désobéissance. » Ce fut surtout parmi les femmes de la cour que son succès fut grand. « Toutes l'embras- saient. » Et Ma rie-An toi nette elle-même, entraînée un instant par le tourbillon, lui faisait donner le régiment du roi-dragons.

L'ivresse de madame de La Fayette fut au delà de toute expression. Son bonheur fut bientôt troublé par des alarmes. Elle ne put jouir longtemps en paix du bien qu'elle avait retrouvé. Le séjour de son mari à Paris fut toujours employé à préparer de nouvelles en- treprises. Par la force des choses, il se trou- vait, en effet, le lien entre les États-Unis et la France, il avait la confiance des deux pa3^s. Sa faveur dans les salons était encore plus grande qu'à la cour. 11 l'employait à servir la cause des Américains, à détruire la mauvaise im- pression qu'on cherchait à répandre contre eux * .

1. Mcinoires de ma main; Vie de madame de La Fayette; Mémoires historiques de La Fayette et le tome IV de l'Histoire de la participation du la France à l'indépendance des Etats- Unis, par M. Doniol. (.Annexes, archives des all'aircs étrangères.)

7

98 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

Les correspondants du parti anglais à l'étran- ger imprimaient, dans les gazettes à la solde de la Grande-Bretagne, que Louis XYl aban- donnait les rebelles et rappelait La Fayette. Il fit alors publier les résolutions du Congrès à son sujet, les lettres officielles écrites par le président Laurens et par Washington au gou- vernement français et au docteur Franklin. Il avait donc pris pied. Après quelques conversa- tions, il s'était convaincu que le ministère, craignant une trop grande extension des États- Unis, se refuserait à toute entreprise sur le Canada. Comme M. Necker redoutait toute entreprise qui pouvait augmenter les dépenses, La Fayette avait essayé d'organiser une expé- dition, à la tête de laquelle il comptait placer Paul Jones. Le célèbre corsaire aurait transporté, sous pavillon américain, un corps de troupes sur les côtes d'Angleterre, pour j lever des contributions destinées à fournir aux États- Unis l'argent qu'on ne pouvait tirer du trésor en France. Cette idée fut bientôt abandonnée. La Fayette lui en substitua une autre. Grâce

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 99

aux encouragements de l'ambassadeur de Suède, il songea à faire prêter aux Américains quatre vaisseaux de ligne suédois avec la moi- tié de leur équipage, la France répondant du loyer ; mais le plus sérieux de tous ces pro- jets fut une tentative de descente en Angle- terre. Le grade d'aide maréchal général des logis eût été attribué au jeune marquis. On réservait à son audace, mêlée de prudence, le soulèvement de l'Irlande.

Il s'était rendu à Saint-Jean-d'Angély, se trouvaient, avec le roi-dragons qu'il comman- dait, quelques régiments d'infanterie, momen- tanément sous ses ordres. Il était avide d'ac- tion'. Il apprend que le lieutenant général comte de Vaux est désigné pour commander les troupes destinées à l'expédition. Aussitôt, il écrit à M. de Vergennes (août 1779) :

« Ce qui me convient est une avant-garde de grenadiers et de chasseurs et un détachement

1. Lettre à M. de Vergennes, p. 293, t. 1=', Mémoires; lettre à Washington, 12 juin 1779.

100 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

de dragons du roi, le tout faisant quinze cents à deux mille hommes qui me mettent hors de la ligne et à portée de m'exercer. D'ailleurs, je connais les Anglais et ils me connaissent aussi, deux choses importantes à la guerre... Je ne suis point de la cour. Je suis encore moins courti- san, et je prie le minisire du roi de me re- garder comme sortant d'un corps de garde. »

Et dans une autre lettre au même :

« Vous me trouverez peut-être bien ardent, mais puisque vous voulez bien être mon ami, songez que j'aime avec passion le métier de la guerre, que je me crois particulièrement pour ce jeu-là, que j'ai été gâté pendant deux ans par l'habitude d'avoir de grands comman- dements et d'obtenir une grande confiance 1 Songez que j'ai besoin de justifier les bontés dont ma patrie m'a comblé. Songez que je l'adore, cette patrie et que l'idée de voir l'An- gleterre humiliée, écrasée, me fait tressaillir de joie. Songez que je suis particulièrement

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE, lOl

honoré de l'estime de mes concitoyens et de la haine de nos ennemis. Après tout cela, mon- sieur le comte (je ne vous le dirais pas comme ministre du roi), jugez si je dois être impa- tient de savoir si je suis destiné à arriver le premier sur cette côte et à planter le premier drapeau français au milieu de cette insolente nation. »

On sent déjà dans ces lignes courir cette flamme qui devait, douze ans plus tard, échauf- fer dans leurs audacieux faits d'armes nos géné- raux de vingt-cinq ans, prodigues de leur sang et sauvant la patrie à force d'audace, de désin- téressement et d'amour. La Fayette était de leur race. Aussi, s'indigne- t-il à la pensée d'une trêve :

« Je ne crois pas à la nouvelle telle qu'on me la mande. Pour Dieu ! battons-les une bonne fois, ayons la force de vouloir être craints, et nous penserons alors à une paix qui deviendra honorable. »

102 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

Enfin, dans une dernière lettre au même M. de Vergennes, lettre datée du Havre, son patriotisme fait explosion :

« Me voici au Havre, monsieur le comte, en face du port et dominant surtout les vaisseaux qui nous conduiront en Angleterre. Jugez si je suis content de ma position et si mon cœur appelle les vents du sud qui nous amèneront l'amiral d'Orvilliers 1 Je ne puis être tranquille que sur la côte anglaise, et nous n'y sommes pas encore. »

Deux mois se passèrent ainsi à regarder s'ils arrivaient, ces vaisseaux qui devaient porter nos soldats en Angleterre. On dut bientôt perdre toute confiance en cette entreprise. Le projet d'invasion tombait à l'eau ; celui d'en- voyer des troupes en Amérique était accepté et subsistait seul. Notre amour-propre y était du reste engagé. L'escadre française avait été impuissante à enlever Savannah aux Anglais (septembre 1779). Les Américains avaient laissé

XA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 103

passer, sans se soucier d'y mettre obstacle, les troupes qui venaient appuyer l'assiégé. L'ami- ral d'Estaing avait été obligé de reprendre la mer, sans tenter le sort d'un nouveau combat. Il nous en avait coûté sept cents hommes, tués ou blessés grièvement.

C'était La Fayette qui avait ramené M. de Vergennes au plan de porter des troupes en Amérique. Mais à Philadelphie, quand il fut pour la première fois question d'associer des régiments français aux troupes américaines, les susceptibilités s'éveillèrent. Des craintes de mauvais accueil se manifestèrent dans l'entou- rage de Washington. Déjà La Fayette dans une lettre importante à M. de Vergennes, du 18 fé- vrier 1779, avait écrit:

« On dira sûrement que les Français seront mal reçus en Amérique et vus de mauvais œil dans son armée. Je ne peux pas nier que les Américains ne soient un peu difficiles à ma- nier, surtout par des caractères français ; mais, si j'étais chargé de ce soin, ou que le com-

104 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

mandant nommé par le roi s'y prît passable- ment bien, je répondrais sur ma tète d'évKer ces inconvénients et de faire parfaitement rece- voir nos troupes. ^^

Une grande circonspection et une extrême bienveillance lui paraissaient donc nécessaires pour ménager l'amour-propre en éveil du pays de AVashington. Toutefois, lorsque, le 47 octo- bre, l'ordre de licenciement des troupes du comte de Vaux avait été transmis aux ports elles avaient été rassemblées, La Fayette avait demandé que l'on y triât du moins trois mille hommes pour les jeter à propos en Amérique ^

Attribuerait-on le commandement au jeune major général des logis? Ne ferait-on pas plu- tôt de lui l'introducteur du corps auxiliaire et ne l'enverrait-on pas à cette fin, reprendre simplement le commandement d'une division

1. Voir Doniol, Histoire de la participation de la France à l'indépendance des Élats-Unis, Annexes, t. IV, p. 276, - et Correspondance de La Fayette, t. I", p. 328.

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américaine? Une lettre qu'il écrivit le 2 fé- vrier 1780 à M. de Vergennes, devenu son ami, contient les bases du plan qui fut défini- tivement adopté. Certes, à beaucoup de points de vue, il eût voulu être à la tête d'une petite arm.ée française :

ft Si je commande, disait-il, vous pouvez agir en toute sécurité, parce que les Améri- cains me connaissent trop pour que je puisse exciter de fausses inquiétudes. Je prends, si l'on veut, l'engagement de ne demander ni grade, ni titre et même de les refuser pour mettre à son aise le ministère. Dans le se- cond cas, celui je reprendrais une division américaine, il faut d'abord prévenir en Amé- rique le mauvais effet que ferait l'arrivée d'un autre commandant. L'idée que je ne puis pas mener ce détachement est la dernière qui se présenterait là-bas. Je dirai donc que j'ai pré- féré une division américaine. Il faut que je sois dans le secret pour préparer les mo^-ens et instruire le général Washington. Un secret que

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je ne saurais pas paraîtrait bien suspect à Phi- ladelphie. »

Quelques jours avant, il avait écrit à M. de Maurepas, en soulignant ces mots : a C'est à la fin de février qu'il faudrait être prêt. »

Les convenances militaires ne permirent pas de placer à la tête du corps expéditionnaire un jeune général de vingt-deux ans, ayant, par nature, trop de confiance dans les témé- rités. Parmi les officiers supérieurs, à la tête des troupes destinées à une descente en Angle- terre, Louis XVI choisit un officier général nouvellement promu, dont les qualités de tac- ticien avaient été appréciées durant la guerre de sept Ans et qui avait été désigné par le comte de Vaux pour commander son avant- garde. Il se nommait le comte de Rocham- beau.

On décida de mettre sous ses ordres une petite armée dont La Fayette irait d'avance an- noncer aux États-Unis l'arrivée. L'ordre était

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 107

expédié, le 20 février 1780, à la frégate VHer- mione de le transporter à Boston.

Les rapports du commandant du navire au ministre de la marine font juger de la consi- dération enthousiaste dont jouissait le jeune gendre de la maison de Noailles.

« J'aurai, dit le capitaine, pour M. le mar- quis de La Fayette, tous les égards et toutes les attentions non seulement que me pres- crivent vos ordres, mais ceux que mon cœur me dicte pour un homme que ses actions m'ont inspiré le plus grand désir de connaître. Je regarde comme une faveur l'occasion de me trouver à portée de lui donner des marques de la grande estime que j'ai conçue pour lui '. »

La Fayette se trouvait donc mis au service des Étals-Unis et il était chargé de préparer les voies auprès de Washington et du Congrès pour que les troupes françaises que Louis XVI

1. Voir Doniol, t. IV, p. 280, archives de la marine, annexes.

108 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

mettait à la disposition de ses alliés fussent engagées dans une action efficace.

La nomination de Rochambeau ne fut rendue officielle que le 9 mars, et, dès le il, La Fayette était embarqué sur VHermione. Il lui avait fallu une année d'.efforts pour amener la détermi- nation du gouvernement.

Madame de La Fayette, qu'il quittait une seconde fois, souffrait cruellement de pareilles secousses. Après une grossesse pénible, elle avait mis au monde, le 24 décembre 1779, un fils, George, dont Washington fut le parrain. Cette naissance avait comblé la famille de joie, et il fallait qu'un bonheur si court fût encore troublé. La douleur de la séparation avait été plus profonde dans le cœur de madame de La Fayette qu'au premier voyage. Son sentiment, comme le dit madame de Lasteyrie, s'était accru par ses inquiétudes et par le charme des moments passés près de son mari. Elle avait alors dix-neuf ans. Ses impressions étaient de- venues plus fortes et plus intenses. Une con- fiance plus intime, plus soumise, avait associé

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 109

son esprit plus mùr aux opinions et aux des- seins de cet époux si adoré. Elle lui avait donné toute sa raison et tout son cœur. Elle était fière de lui. C'avait été pour elle une fête inoubliable, le jour le petit- fds de Franklin, celui que Voltaire mourant avait béni au nom de Dieu et de la liberté, remit solennellement à La Fayette l'épée d'honneur que les États- Unis lui offraient à titre de reconnaissance na- tionale. j\Iais madame de La Fayette n'était pas faite pour les émotions de la gloire et pour les secousses de l'imagination. Le calme de la vie domestique et recueillie était son rêve. Elle ne put le réaliser que quelques années avant de s'éteindre, au milieu de privations qui lui pe- saient si peu.

La Fayette emportait en Amérique de bonnes nouvelles. Son intervention n'avait pas eu seu- lement pour résultat de faire porter la force de la petite armée de Rochambeau de quatre mille hommes à six mille hommes ; grâce à lui, un prêt de six millions avait été mis à la disposition de Franklin pour des achats d'armes

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LA JEC5E55E bL LA FATETTE-

et de vêtements- D était temps pour Ifô Fran- çais d'agir*.

Pendant qae Florida-Blanca demandait notre intervention auprès du Congrès pour proeurar à l'E^iagne les avantages qu'elle souhaitait aju sud États-Unis, la situation s'y montrait sous les aspects les plus graves. Les suites de notre échec à Saraanah avaient été funestes. Lord Comwaills s'était emparé de la Géor^ et des deux Carolines. Le parti des tories, les royalistes, relevait la tète. Les patriotes sa»- blaîent consternés. Heureasement, le courage et rhéfoîsme d€^ femmes américaines relevèrent leurs époux, leurs pères, leurs fils de leur abat- tement. Bientôt, de toutes parts, on courut aux armes, et les républicains, par un redouble- ment d'ardeur et de fermeté, se raontrèr-ent dignes du secours que la France leur envoyait.

Dans le nord, Washington, inébranlable au milieu des revers, rassurait le Congrès et con- tenait, sans se compromettre, les forces redou-

1. Toir kitre à M. de Manrepat, 25 jaitvi^ 1880.

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LA JïrsrSSS »t LJk FATtTTE.

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tabks de Clinfoa. Enân, lai ibrtmie allaàt secon- der son gènîe. Le iT avril ITSO, il rçoevsit deLa Fayette ce liillet dafe de Tflitn!- en fcrt ie AT<i^i%

4. Je sois ieî. iika cher jetterai, et am stilîeift de la joie qiie f éprouve de me ï^rouTvr «a de voc? fidèles soidats. je lae pï^iids «jwe le temp? de vous din? qiie j* suis \vtiu de F«uk>? à borvi d'une ft\?caîe que le roi m*a doanée pour mou p*î$a^. J'ai ds^ aflÈiires de la der- nièï^ imporiauo? que je dois d'aix>rd co«tm«K uiquer à to«< seul. Eu cas que u\a lettx*' >x»«s trouve de ce c^^-ci de Fhil^ideiphîe. je ^x»es supplie de m'attemire el >^^us as!?ure qu'il pourra eu r^jsuUer uu a>^iuta^ public. Adieu. ^\His reconnaîtrai aisèiuent la main vie TOtït? jeune soldat. >

Le retour de La Fayv^te jwrcduisit la plus vi>^ sensation. Toute la jx>pulation de lx>stcu\ vvurut vtu rivai?? jvnir le recevoir. 11 fut conduit triomphe che* le gvxxwn^eur Hancc<k, d'cni il j^artit sur4e-champ pour le quartier jjtwral.

110 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

et de vêtements. Il était temps pour les Fran- çais d'agir *.

Pendant que Florida-Blanca demandait notre intervention auprès du Congrès pour procurer à l'Espagne les avantages qu'elle souhaitait au sud des États-Unis, la situation s'y montrait sous les aspects les plus graves. Les suites de notre échec à Savannah avaient été funestes. Lord Cornwallis s'était emparé de la Géorgie et des deux Carolines. Le parti des tories, les royalistes, relevait la tète. Les patriotes sem- blaient consternés. Heureusement, le courage et l'héroïsme des femmes américaines relevèrent leurs époux, leurs pères, leurs fils de leur abat- tement. Bientôt, de toutes parts, on courut aux armes, et les républicains, par un redouble- ment d'ardeur et de fermeté, se montrèrent dignes du secours que la France leur envoyait.

Dans le nord, AYashington, inébranlable au milieu des revers, rassurait le Congrès et con- tenait, sans se compromettre, les forces redou-

1. Voir lettre à M. de Maurepas, 25 janvier 1880.

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tables de Clinton. Enfin, la fortune allait secon- der son génie. Le 27 avriH780, il recevait de La Fayette ce billet daté de Ventrée du port de Boston :

« Je suis ici, mon cher général, et au milieu de la joie que j'éprouve de me retrouver un de vos fidèles soldats, je ne prends que le temps de vous dire que je suis venu de France à bord d'une frégate que le roi m'a donnée pour mon passage. J'ai des affaires de la der- nière importance que je dois d'abord commu- niquer à vous seul. En cas que ma lettre vous trouve de ce côté-ci de Philadelphie, je vous supplie de m'attendre et vous assure qu'il pourra en résulter un avantage public. Adieu, vous reconnaîtrez aisément la main de votre jeune soldat. »

Le retour de La Fayette produisit la plus vive sensation. Toute la population de Boston courut au rivage pour le recevoir. 11 fut conduit en triomphe chez le gouverneur Hancock, d'où il partit sur-le-champ pour le quartier général.

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LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

Washington apprit avec une vive émotion l'arrivée de son jeune ami. A la réception du courrier qui lui apporta cette nouvelle, des larmes coulèrent de ses yeux.

La Fayette fut reçu avec les manifestations les plus joyeuses par l'armée américaine. Il apprit alors au commandant en chef ce qui avait été résolu par le cabinet de Versailles et l'arrivée du secours si attendu. L'histoire doit l'enregistrer avec satisfaction : Louis XVI, avec un grand sens de la politique extérieure, n'a- vait pas eu besoin d'être stimulé par ses mi- nistres. Il avait souvent prendre les devants. Les documents publiés font ressortir de la façon la plus honorable son rôle personnel dans la question américaine. Washington sentit toute l'importance de ces communications et regarda cette heureuse nouvelle comme déci- sive pour les affaires de son pays * .

L'amour-propre des Américains était sauve- gardé par les instructions confidentielles de

1. Instructions remises à La Fayette, le 5 mars 1780; annexes, p. 314, t. IV. Doniol.

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

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M. de Vergennes. Il avait été réglé que le corps commandé par le lieutenant général de Rochambeau serait entièrement aux ordres de Washington et ne ferait qu'une division de son armée. Les Français ne seraient jamais regardés que comme auxiliaires, prenant la gauche des troupes des États-Unis, et le com- mandement devait appartenir, à parité de grade et de date, au commandant américain. Le secret fut bien gardé. Mais les préparatifs furent longs, et le vent fut contraire au dé- part de Brest pendant presque autant de se- maines encore qu'il en avait fallu pour effec- tuer l'embarquement. Le 2 mai seulement, le chevalier de Ternay, commandant l'escadre, prit le large avec six vaisseaux, cinq frégates et son convoi. Dans la lettre adressée le 3 juin à La Fayette par le ministre de la marine, il est dit :

« Le convoi vous mène cinq mille hommes effectifs; le défaut de bâtiments de transport n'a pas permis d'embarquer plus de monde.

112 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

Washington apprit avec une vive émotion l'arrivée de son jeune ami. A la réception du courrier qui lui apporta cette nouvelle, des larmes coulèrent de ses yeux.

La Fayette fut reçu avec les manifestations les plus joyeuses par l'armée américaine. Il apprit alors au commandant en chef ce qui avait été résolu par le cabinet de Versailles et l'arrivée du secours si attendu. L'histoire doit l'enregistrer avec satisfaction : Louis XVI, avec un grand sens de la politique extérieure, n'a- vait pas eu besoin d'être stimulé par ses mi- nistres. Il avait souvent prendre les devants. Les documents publiés font ressortir de la façon la plus honorable son rôle personnel dans la question américaine. Washington sentit toute 1 importance de ces communications et regarda cette heureuse nouvelle comme déci- sive pour les affaires de son pays*.

L'amour-propre des Américains était sauve- gardé par les instructions confidentielles de

1. Instructions remises à La Fayette, le 5 mars 1780; annexes, p. 314, t. IV. Doniol.

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M. de Vergennes. Il avait été réglé que le corps commandé par le lieutenant général de Rochambeau serait entièrement aux ordres de Washington et ne ferait qu'une division de son armée. Les Français ne seraient jamais regardés que comme auxiliaires, prenant la gauche des troupes des États-Unis, et le com- mandement devait appartenir, à parité de grade et de date, au commandant américain. Le secret fut bien gardé. Mais les préparatifs furent longs, et le vent fut contraire au dé- part de Brest pendant presque autant de se- maines encore qu'il en avait fallu pour effec- tuer l'embarquement. Le 2 mai seulement, le chevalier de Ternay, commandant l'escadre, prit le large avec six vaisseaux, cinq frégates et son convoi. Dans la lettre adressée le 3 juin à La Fayette par le ministre de la marine, il est dit :

« Le convoi vous mène cinq mille hommes effectifs; le défaut de bâtiments de transport n'a pas permis d'embarquer plus de monde,

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114 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

et la saison est bien avancée pour envoyer tout de suite le reste. Il est probable qu'on ne pourra faire partir qu'en automne les deux autres régiments. Peut-être est-ce un bien? Nous saurons comment les premiers auront été accueillis et si on en désire plus. »

Les deux régiments ne furent pas envoyés.

L'escadre du chevalier de Ternay entra le 17 juillet dans le port de Rliode-Island, après soixante-dix jours de navigation. La petite armée de Rochambeau campa près de New- York. Le général anglais Clinton s'embarqua aussitôt avec dix mille hommes pour descendre à Rhode-Island, mais le corps expéditionnaire renforcé par trois mille Américains que La Fayette et le général Heats amenèrent s'était mis en telle mesure de défense, que Clinton ne persista pas clans son projet. Il en fut d'ailleurs détourné, en apprenant la marche de Wa- shington qui se rapprochait de New- York.

VI

Les troupes françaises étaient remplies d'ar- deur, et le bon accord des deux alliés justifiait les prévisions et la conduite politique de La Fayette. Jamais il n'avait cependant trouvé Washington plus victime de l'âpre rivalité des intérêts de son pays et des jalousies démocra- tiques. Ce grand citoyen voyait l'armée, avec laquelle, depuis cinq ans, il défendait l'indé- pendance nationale, toucher aux derniers sa- crifices.

Comme l'écrivait La Fayette à M. de Ver- gennes, le 23 juillet, le Congrès n'avait ni argent, ni papier.

116 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

« Les officiers et soldats de l'armée améri- caine n'ont pas un schelling. Les premiers ne reçoivent qu'une ration et n'ont point d'ha- bits, sans avoir, comme les soldats, l'espé- rance d'en recevoir de France*. »

Les Français s'étant fortifiés à Newport et Clinton ayant renoncé à les attaquer, La Fayette put entretenir Rochambeau et son état- major du projet d'opérations offensives, com- biné par Washington pour la réduction de la ville et de la garnison de New- York. La Fayette en désirait l'accomplissement avec beaucoup d'ardeur, et le général en chef y ajoutait un grand prix. Cependant la chose était difficile. Quoique la prise de Ne v^- York eût toujours été dans les vues du ministère français, les ins- tructions de Rochambeau lui prescrivaient d'attacher une importance capitale au poste de Rhode-Island et d'en faire sa base d'opé- rations. Il répugnait donc à s'en éloigner pour marcher sur New- York ^.

1. Archives des affaires étrangères, annexes; Doniol.

2. Correspondance de La Fayette, t. I", p. 346, 357 et 365.

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. Il"

D'autre part, le chevalier de Ternay ne pouvait avoir la supériorité maritime qu'après l'arrivée de la seconde division de la flotte impatiemment attendue de France, ou par la jonction avec l'escadre de M. de Guichen, alors dans les Antilles. Plusieurs conférences se tinrent vers la fin de juillet et le commen- cement d'avril entre Ternay, Rochambeau et La Faj'ette. Ce dernier, dans une longue lettre officielle, datée du 9 août 1780, avait résumé, comme dans un procès-verbal, toutes les questions, afin d'en présenter un compte rendu à Washington. Le 12, Rochambeau fait connaître au marquis qu'il a sollicité direc- tement du général en chef un rendez-vous, pour que l'amiral et lui discutent verbalement un plan définitif.

<i On fera plus en un quart d'heure de con- versation que par des dépêches multipliées... Sur ce que vous me mandez, mon cher mar- quis, que la position des Français à Rhode- Island n'est d'aucune utilité, je vous observerai

118 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

que je n'ai encore ouï dire qu'elle ait nui à aucun d'entre eux. Je crains les Savannah et autres avertissements de cette espèce, dont j'ai tant vu dans ma vie. Il est un principe en guerre comme en géométrie, Vis imita fortior. Au surplus, j'attends les ordres de mon géné- ralissime... Je vous embrasse, mon cher mar- quis, du meilleur de mon cœur. »

Cette ardeur naturelle de La Fayette ne faisait actuellement que correspondre aux dis- positions de Washington, désireux de sortir d'une inaction fatale à sa cause.

Dans ses Mémoires \ Rochambeau dit, pour la justification de La Fayette, qu'il rendait (c substantiellement » les sentiments du gé- néral en chef, et que ce dernier se servait de la jeunesse et de l'ardeur de son lieutenant pour les exprimer avec plus d'énergie. La Fayette, en effet, insiste. Il a rendu compte à Washington des conférences, et il a reçu de

1. Voir Mémoires de Rochambeau, p. 248 et 249.

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 119

pleins pouvoirs pour arrêter définitivement le plan de campagne. On avait du reste créé exprès pour lui un corps d'élite destiaéàêtre l'avant-garde de l'armée. Le marquis parlait donc avec l'autorité d'un général des États- Unis.

Cette insistance, qu'il ne tenait pas seule- ment de sa jeunesse, mais aussi de son opti- misme, de cette confiance heureuse faite d'enthousiasme et de persistance, qui était le fonds de sa nature, cette insistance auprès d'un officier supérieur plus expérimenté que lui, aurait fini par tourner en acrimonie, et aurait pu amener entre les deux armées des divisions fâcheuses. La Fayette le comprit, et avec une spontanéité qui tenait à la fois de sa modestie et de sa bonté, il écrivit au général Rocham- beau :

« Si je vous ai offensé, je vous en demande pardon, pour deux raisons; la première que je vous aime, la seconde que mon intention est de faire ici tout ce qui pourra vous plaire.

120 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

Partout je ne suis que particulier, vos ordres seront pour moi des lois, et pour le dernier des Français qui sont ici, je ferais tous les sacrifices plutôt que de ne pas con- tribuer à leur gloire, à leur agrément, à leur union avec les Américains. Tels sont, mon- sieur le comte, mes sentiments, et quoique vous m'en supposiez de bien contraires à mon cœur, j'oublie cette injustice pour ne penser qu'à mon attachement pour vous... Mon tort a été d'écrire avec chaleur, officiellement, ce que vous auriez pardonné à ma jeunesse, si je vous l'avais écrit en ami, et à vous seul ; mais j'étais tellement dans la bonne foi, que votre lettre m'a surpris autant qu'elle m'a affligé, et c'est beaucoup dire. »

La réponse de Rochambeau mérite d'être citée. Elle montre bien ce que l'amabilité et la politesse ajoutaient à la vaillance de la vieille armée française, et comme la géné- rosité d'âme s'y mêlait à toutes les vertus militaires :

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 121

a New- York, le 27 août 1780.

« Permettez, mon cher marquis, à un vieux père de vous répondre comme à un fils tendre, qu'il vous aime et vous estime infini- ment. Vous me connaissez assez pour croire que je n'ai pas besoin d'être excité, qu'à mon âge, quand on a pris un parti fondé sur la raison militaire et d'état, forcé par les cir- constances, toutes les instigations possibles ne peuvent rien faire changer sans un ordre positif de mon général. Je suis assez heureux, au contraire, pour qu'il me dise dans ses dépêches que mes idées s'accordent substan- tiellement avec les siennes, sur toutes les bases qui permettront de tourner ceci en offensive, et que nous ne différons que sur quelques détails, sur lesquels la plus petite explication et certainement ses ordres trancheront toute difficulté. Vous êtes humilié, mon cher ami, dans votre qualité de Français, de voir une escadre anglaise bloquer ici, par une

122 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

supériorité marquée de vaisseaux et de fré- gates, l'escadre du chevalier de Ternay; mais consolez-vous, mon cher marquis, le port de Brest est bloqué depuis deux mois par une flotte anglaise qui a empêché de partir la seconde division, sous l'escorte de M. de Bougain ville...

» C'est toujours bien fait, mon cher mar- quis, de croire les Français invincibles; mais je vais vous confier un grand secret, d'après une expérience de quarante ans : Il ny en a pas de plus aisé à battre, quand ils ont perdu la confiance en leurs chefs, et ils la perdent tout de suite, quand ils ont été compromis à la suite de l'ambition particulière et personnelle... Soyez donc bien persuadé de ma plus tendre amitié, et que, si je vous ai fait observer très doucement les choses qui m'ont déplu dans votre dernière dépêche, j'ai jugé tout de suite que la chaleur de votre âme et de votre cœur avait un peu échauffé le flegme et la sagesse de votre jugement; conservez cette dernière

LA JEUNESSE DE LV FAYETTE. 1:23

qualité dans le conseil, et réservez toute la première pour le moment de l'exécution.

« C'est toujours le vieux père Rochambeau qui parle à son cher fils La Fayette qu'il aime, aimera, et estimera jusqu'au dernier soupir. »

Il ne resta pas trace de cet incident, entre le vaillant soldat de la guerre de sept Ans et le chevaleresque ami de Washington.

La conférence, si désirée par Rochambeau et longtemps différée, fut enfin accordée. Le rendez-vous fut fixé à Hartford, dans le Con- necticut. La Fayette et Washington, pour s'y rendre, quittèrent l'armée le 18 septembre. C'est à la suite de cette entrevue qu'il fut dé- cidé qu'on enverrait à Paris le colonel amé- ricain Laurens, fils de l'ancien président. Il fut choisi, presque unanimement, par le con- grès. Son dévouement à la cause de l'indé- pendance, ses longs services militaires, la réputation qu'il s'était acquise, le firent hési- ter à se charger de cette mission. Il voulait

124 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

qu'on donnât la préférence à M. Hamilton, aille de camp de Washington. Il partit néan- moins, muni de toutes les instructions. Nul ne voyait plus clairement l'état de détresse de son pays et le besoin extrême qu'il avait non pas d'un cordial accueil, mais de secours prompts et puissants dans tous les genres, qui missent en état de prendre New- York et d'y faire signer enfin une paix glorieuse ^

C'est en revenant de la conférence de Hart- ford que fut découverte la conspiration d'Ar- nold. Washington aurait encore trouvé ce gé- néral à son quartier, si le désir de montrer à La Fayette le fort de West-Point, construit pendant son absence, ne l'avait point porté à s'y rendre avant d'arriver à Robinson's house, logeait le général Arnold. C'est le seul offi cier américain qui ait jamais pensé à se servir de son commandement comme d'un moyen de fortune. Tous les autres faisaient la guerre à leurs dépens. Les affaires commerciales ou

1. Rapport de M. de La Luzerne, p. 391; dépêclies publiées par M. Doniol.

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 123

industrielles étaient ruinées par leur absence, et ceux qui avaient des professions en avaient perdu l'exercice. Qui ignore que AVashington, sachant la pénurie du trésor, ne voulut jamais accepter d'émoluments, se contentant de se faire rembourser les dépenses les plus néces- saires?

Tous les historiens américains ont rendu un compte détaillé de la trahison d'Arnold, nous n'en referons pas après eux le récit. Nous ne rappellerons que la réponse pénétrante de M. de Vergennes à l'amiral de Ternay, qui lui annonçait cet événement : « C'est moins l'exemple que j'appréhende, que les motifs sur lesquels a été appuyée la trahison. Ils peuvent trouver faveur dans un pays la jalousie est en quelque sorte l'essence du gou- vernement*. »

Dans une lettre à sa femme, des 7 et 8 oc- tobre 1780, La Fayette lui rendait compte des principaux faits accomplis depuis son arrivée

1. Dépêches publiées par M. Doniol.

126 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

à Boston. Il était moins seul. Le vicomte de Noailles, le second gendre du duc d'Ayen, avait suivi le comte de Rochambeau. Il était enfermé à Rhode-Island. Les deux beaux- frères s'écrivaient souvent ; mais c'est dans la correspondance avec madame de La Fayette qu'il faut chercher le fond du cœur de son mari :

ce Tant que notre infériorité maritime du- rera, lui disait-il, vous pourrez être tranquille sur la santé de vos amis d'x4.mérique... Vous aurez su que, depuis mon arrivée, je trouvais l'armée du général Washington fort exiguë en nombre, et plus encore en ressources. Mais le désir de coopérer avec leurs alliés donna aux États un nouvel essor. L'armée du général Washington augmenta de plus de moitié et l'on y ajouta plus de dix mille hommes de milice, qui seraient venus, si nous eussions agi offensivement. Il y eut des associations de marchands , des banques patriotiques pour faire subsister l'armée. Les dames firent et

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 127

font encore des souscriptions pour donner quelques secours aux soldats. Dans le temps que cette idée fut proposée, je me fis votre ambassadeur auprès des dames de Philadelphie et vous êtes pour cent guinées sur la liste... M. de Rochambeau et M. de Ternay, ainsi que tous les officiers français, se conduisent fort bien ici. Un petit excès de franchise m'a occasionné un léger débat avec ces généraux. Comme j'ai vu que je ne persuadais pas et qu'il est intéressant à la chose publique que nous soyons bons amis, j'ai dit à tort et à travers que je m'étais trompé, que j'avais commis une faute, et j'ai, en propres termes, demandé pardon, ce qui a eu un si merveil- leux effet que nous sommes mieux que jamais à présent... Je vais fermer ma lettre, mais avant de la cacheter, je veux vous parler en- core un petit moment de ma tendresse. Le général Washington a été bien sensible à ce que je lui ai dit pour vous. Il me charge de vous présenter ses plus tendres sentiments; il en a beaucoup pour George. Il a été fort touché

128 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

du nom que nous lui avons donné. Nous par- lons souvent de vous et de la petite famille. Adieu 1 adieu! »

Gomme si ce n'était pas assez de l'épreuve de la trahison, les États-Unis voyaient le manque de paie et d'entretien produire des soulèvements dans les troupes de Pensylvanie. Le Congrès et les ministres engagèrent La Fayette à se rendre au milieu des révoltés avec le général Saint-Clair. Il lut reçu avec respect, et écouta les plaintes, qui n'étaient que trop fondées. L'affaire fut apaisée par la conciliation, mais une révolte semblable dans la brigade de New-Jersey fut comprimée avec plus de rigueur par Washington. La souffrance et les désappointements de cette brave armée étaient faits pour lasser toute patience hu- maine.

La campagne s'était passée en reconnais- sances, tout plan de diversion avait été écarté. L'année 1781 s'ouvrait sous les plus fâcheux auspices. Arnold était descendu avec les troupes

A JEUNESSE DE LA FAYETTE. 1£9

anglaises en Virginie, et il y commettait les plus honteux excès. Malgré tous les désavan- tages de la position de l'armée française, le chevalier Destouches, qui avait remplacé M. de Ternay, décédé à Nev^^port, forma une petite escadre sous les ordres de M. de Tilly. Tandis que Washington envoyait La Fayette avec douze cents hommes d'infanterie légère, Ro- chambeau faisait conduire, par M. de Viome- nil, un détachement de la môme force. Déjà, La Fayette cernait Portsmouth, s'était en- fermé Arnold, lorsque l'issue du combat entre l'escadre anglaise et l'escadre française rendit les Anglais maîtres de la Chesapeake.

Pendant que le chevalier Destouches et M. de Viomenil revenaient à Newport, La Fayette, reconduisant son détachement au camp, le trouva bloqué par des frégates ennemies qui étaient en forces beaucoup trop considérables pour ses bateaux ; mais ayant placé du canon sur deux vaisseaux marchands, et mis des troupes à bord, il éloigna par cette manœuvre les frégates, et, profitant d'un bon vent, il

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130 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

arriva avec ses embarcations à Head-of-Elk, d'importantes dépêches de Washington l'at- tendaient. Le plan de campagne des ennemis venait d'être connu. LaYirginie en était l'objet. Le général Philipps, d'après les ordres du commandant en chef des forces anglaises, Clinton, étant parti de New- York avec un corps de troupes pour rejoindre Arnold, Wa- shington mandait à La Fa^^ette de marcher au secours de la Virginie. C'est cette campagne qui mit en évidence ses hautes qualités mili- taires et le classa au premier rang.

La tâche n'était pas facile. Il avait à peine deux mille hommes.

« Je ne suis pas même assez fort, écrivait-il au général en chef, le 23 mai, pour me faire battre. Nous sommes comme rien, devant une force aussi considérable. »

Et quels hommes ! Ils n'avaient ni souliers, ni chemises. Les négociants de Baltimore prê- tèrent à La Fayette deux mille guinées, pour

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avoir de la toile. Les femmes, les jeunes filles qu'il alla visiter à un bal donné en son hon- neur, se chargèrent de coudre les chemises. Les jeunes gens de la même ville formèrent un escadron de dragons volontaires. La déser- tion commençait dans les rangs de l'infanterie légère. La Fayette mit à l'ordre du jour de son armée qu'il partait pour une opération difficile et dangereuse, qu'il espérait que ses troupes ne l'abandonneraient pas, mais que quiconque voudrait s'en aller le pourrait à l'instant; et il renvoya deux soldats qui de- vaient être punis pour des fautes graves. Dès ce moment, la désertion cessa, et pas un seul homme ne voulut le quitter.

Il marcha avec une telle rapidité pour pro- téger Richmond, capitale de la Virginie, qu'il devança le général anglais Philipps, envoyé par Clinton pour prendre le commandement du Sud. A la nouvelle d'une fausse attaque sur Petersburg, La Fayette fit filer un convoi de munitions et d'habillements dont son col- lègue, le général Greene, avait un besoin

132 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

urgent ; ce fut durant cette reconnaissance que Philipps mourut. Chose étrange, ce général Philipps commandait à la bataille de Minden la batterie dont un boulet avait tué le père de La Fayette.

Après la mort du chef des troupes anglaises, il était arrivé, en négociateur, un officier por- teur d'un passeport et de lettres du général Arnold. La Fayette refusa toute communica- tion avec un traître. Ce refus fit grand plaisir à Washington et à l'opinion publique et plaça Arnold dans une situation difficile vis-à-vis de ses propres troupes. Mais l'apparition inatten- due de lord Cornwallis, qui venait le 20 mai d'opérer sa jonction avec Arnold, rétablit les affaires des Anglais dans la Virginie. Pour activer la marche, il s'était débarrassé de tous ses équipages pour ses soldats et pour lui- même. La Fayette se mit au même régime, et pendant toute cette campagne, les deux armées couchèrent au bivouac, ne portant avec elles que le strict nécessaire.

Le commandant de l'infanterie légère amé-

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 133

ricaine avait pour mission de harceler les An- glais et de prolonger la défense le plus long- temps possible. Il s'acquitta habilement de sa tâche. Washington lui envoyait, comme ren- fort, les Pensylvaniens avec le général Wayne. Cornwallis, en se mettant aux trousses de La Fayette, avait écrit une lettre qui fut inter- ceptée et il se servait de cette expression : The boy can not escape me (Venfant ne peut nCê- chapper).

L'enfant lui échappa et le suivit pas à pas, sans compromettre dans une seule affaire l'infériorité de ses forces et trompant son formidable adversaire sur le nombre de ses troupes.

Il n'avait guère le loisir, durant cette auda- cieuse et active campagne, d'écrire à madame de La Fayette. Depuis sa lettre du 2 février 1781, il lui recommandait le colonel Lau- rens, envoyé en mission à la cour de France, et il disait gentiment : « Pour être vaga- bond, je ne suis pas moins tendre, » il n'avait pu lui adresser d'autres missives; mais le

134 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE

24 août, au camp devant Yorktown, il dépêche à sa chère femme un courrier :

« Le séjour de Virginie, dit-il, n'est rien moins que favorable à ma correspondance ; ce n'est pas aux affaires que je m'en prends, et trouvant tant de temps pour m 'occuper de ma tendresse, j'en trouverais bien aussi pour vous en assurer. Mais il n'y a point d'occasion ici, nous sommes forcés d'envoyer les lettres au hasard à Philadelphie ; ces risques-là, réunis à ceux de la mer, et le redoublement de re- tards doivent nécessairement rendre plus dif- ficile l'arrivée des lettres ; si vous en recevez plus de l'armée française que de celle de Vir- ginie, il serait injuste d'imaginer que je suis coupable.

» L'amour-propre dont vous m'honorez a peut-être été flatté du rôle qu'on m'a forcé de jouer; vous aurez espéré, mon cher cœur, qu'on ne pouvait pas être également gauche sur tous les théâtres ; mais je vous accuserais d'un terrible accès de vanité (car, tout étant

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commun entre nous, c'est être vaine que de me trop estimer) si vous n'aviez pas tremblé pour les dangers que je courais ; ce n'est pas des coups de canon que je parle, mais des coups de maître beaucoup plus dangereux que me faisait craindre lord Cornwallis. // 7i'était pas raisonnable de me confier un tel commande- ment ; si j'avais été malheureux, le public au- rait traité cette partialité d'aveuglement... Mon ami Greene a eu beaucoup de succès en Caro- line, et cette campagne a pris partout une beaucoup meilleure tournure que nous ne de- vions espérer. Peut-être pourra-t-elle finir fort agréablement... »

C'est avec cet enjouement et cette modestie, et en faisant allusion à sa gaucherie d'autre- fois, qu'il rendait compte à madame de La Fayette de ces heureuses nouvelles.

Le dénoûment, en effet, était proche.

On avait cru jusqu'à ce jour qu'après les deux vives escarmouches de Williamsburg et de Jamestown, l'armée anglaise avait été forcée,

136 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

par d'habiles manœuvres, à se concentrer à Yorktown. Les archives aujourd'hui se sont ouvertes, et les documents nouvellement publiés rectifient sur ce point des opinions insuffisam- ment éclairées. On sait maintenant le secret de l'abandon de Williamsburg, puis de Ports- mouth, par lord Cornwallis et de son recul devant des forces inférieures aux siennes. Toute cette conduite était l'exécution d'un plan que la jalousie et la crainte des succès d'un subordonné et d'un rival avaient imposé au commandant en chef, Clinton. Si La Fayette ignora pourquoi Cornwallis ne lui avait pas opposé plus de résistance dans cette campagne de Virginie, il avait exactement opéré comme si la résistance devait se produire. 11 a été heureux, mais ses qualités militaires ne re- çoivent pas d'atteinte.

C'était un projet fortement conçu que de débloquer Rhode-Island, de tromper Clinton, de se renfermer dans New^-York et de retenir Cornwallis en Virginie. C'était permettre à la France d'envoyer assez à temps du port de

LA .JEUNESSE DE LA FAYETTE. 137

Brest, et ensuite des Antilles, dans la baie de Chesapeake, une flotte destinée à ôter à l'armée anglaise tout espoir de retraite et d'embarque- ment, à l'instant précis Washington, Ro- chambeau et La Fayette viendraient forcer les Anglais dans leurs derniers retranchements. Ce grand projet, qui décida du sort de la guerre, ne put être conçu que par des hommes d'un talent supérieur.

« Il fallut, dit M. de Ségur, pour le faire réussir, toute l'audace de l'amiral comte de Grasse, toute l'habileté de Washington, soute- nue par la vaillance de La Fayette, par la sagesse du comte de Rochambeau, par l'hé- roïque intrépidité de nos marins et de nos troupes, ainsi que par la valeur des milices américaines. »

Tandis que Washington et Rochambeau réu- nis établissaient leur camp à Philippsburg, à trois heures de Kingsbridge, premier poste des Anglais dans l'île de New-York, ce mou- vement amenait un résultat très avantageux. Le général Clinton avait, en effet, reçu de Londres

138 L.V JEUNESSE DE LA FAYETTE.

l'ordre de s'embarquer pour opérer une des- cente sur les côtes de la Pensylvanie. L'ap- proche des armées ennemies, en l'empêchant d'exécuter ce projet, le retenait dans New-York. En même temps, dans le sud, Cornwallis, n'ayant pu parvenir à empêcher la jonction de La Fayette avec la brigade de Pensylvanie, se conformait aux ordres qui lui avaient été donnés et se repliait par la rivière de James sur Williamsburg et Yorktown. L'amiral de Grasse ayant débarqué avec trois mille deux cents hommes, d'autre part Washington et Rochambeau étant arrivés, toutes les forces combinées investirent York.

Les premiers jours d'octobre, ce siège mé- morable commença. Tous les historiens en ont raconté les incidents. On sait qu'il devint né- cessaire d'enlever les redoutes de la gauche des ennemis. L'infanterie légère américaine, sous le commandement du marquis de La Fayette et de Hamilton, les grenadiers et chas- seurs français, sous les ordres du baron de Yiomenil et du marquis de Saint-Simon, mar-

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 139

chèrent à l'assaut. Les Américains entrèrent dans le premier retranchement à la baïonnette. Comme le feu des Français durait encore, La Fayette envoya demander au baron de Vio- menil s'il avait besoin d'un secours ; mais il ne tarda pas à s'emparer de la seconde re- doute. Ce brillant succès détermina lord Corn- wallis à capituler (17 octobre 1781). L'armée anglaise se rendit prisonnière de guerre.

Le duc de Lauzun et le comte Guillaume des Deux-Ponts furent chargés par Rochambeau de porter en France le texte même de la ca- pitulation.

« La pièce est jouée, écrivait La Fayette le 20 au comte de Maurepas, et le cinquième acte vient de finir. »

VII

Il avait à peine eu le temps de dire dans une lettre piquante à madame de La Fayette : « Voici le dernier instant, mon cher cœur, il me soit possible de vous écrire ; » et le duc de Lauzun achevait à peine de raconter au maréchal de Noailles l'héroïque conduite de son petit-gendre, lorsqu'il arrivait lui-même à Paris le 21 janvier 1782, au moment on ne l'attendait pas. Le nouveau ministre de la guerre M. de Ségur, qui avait remplacé M. de Montbarrey, annonçait à La Fayette que le roi le nommait « maréchal de camp de ses armées » ; et le nom de Royal-Auvergne était

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 141

donné au régiment du Gâtinais, qui était monté le premier à l'assaut de la redoute de Yorktown. Mais un témoignage plus flatteur encore d'es- time et d'approbation lui était venu de la part de l'homme d'État intelligent qui avait con- duit avec autant de prudence que de fermeté la politique française durant la guerre de l'in- dépendance des États-Unis. Le i^"" décembre 1781, M. de Vergennes écrivait à La Fayette * :

« Je réponds, monsieur le marquis, pour M. le comte de Maurepas et pour moi, aux lettres dont vous nous avez honorés les 24 août, 20 et 24 octobre. Ce n'est pas sans beaucoup de regret que vous apprendrez la perte que nous avons faite de cette excellent homme. C'est un bien bon ami que vous avez perdu, je puis en parler savamment : j'étais le dépositaire de ses sentiments pour vous et je suis en droit de vous assurer qu'ils ne diffé- raient pas de ceux que je vous ai voués.

1. Archives des États-Unis, p. 12, publiées par M. Doniol, t. IV.

142 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

» M. de Maurepas vivait encore lorsque M. le duc de Lauzun est arrivé. Il a joui un moment de la satisfaction que nous ont causée les événements glorieux qu'il venait nous annoncer. La joie en est bien vive, ici et dans toute la nation, et vous pouvez être assuré que votre nom y est en vénération. On recon- naît avec plaisir que, quoique vous n'a^^ez pas eu la direction en chef de cette grande opéra- tion, votre conduite prudente et vos manœuvres préliminaires en avaient préparé le succès. Je vous ai suivi pas à pas, monsieur le marquis, dans toute votre campagne en "Virginie ; j'au- rais souvent tremblé pour vous, si je n'avais été rassuré par votre sagesse. Il faut bien de l'habileté pour s'être soutenu, comme vous l'avez fait si longtemps, devant le lord Gorn- wallis, dont on loue les talents pour la guerre, malgré l'extrême disproportion de vos forces. C'est vous qui l'avez conduit au terme fatal, où, au lieu de vous faire prisonnier de guerre, comme il pouvait en avoir le projet, vous l'avez mis dans la nécessité de se rendre lui-même.

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 143

» L'histoire offre peu d'exemples d'un suc- cès aussi complet; mais on se trompera, si on croit qu'il fixe l'époque d'une paix imminente. Il n'est pas dans le caractère des Anglais de se rendre aussi facilement. Attendez-vous à de plus grands efforts de leur part pour reprendre le terrain qu'ils ont perdu et même pour l'étendre, si la chose est possible, et elle le deviendrait si le pays que vous habitez, se re- posant dans une funeste sécurité, ne se prête pas à la nécessité de multiplier ses efforts. Ce que j'entends de l'état de l'armée américaine n'est pas à beaucoup près satisfaisant; l'espèce des hommes est bonne, mais ils sont peu nom- breux : ce sont cependant les gros bataillons qui décident la victoire.

» Prêchez, monsieur le marquis, cette doc- trine à nos amis. Faites-leur sentir que ce n'est plus le moment de prêter h de petites considérations s'ils veulent assurer sur des fondements inébranlables l'ouvrage glorieux qu'ils ont entrepris avec tant de courage. Ne vous lassez pas de me tailler de bonnes

144 LA jei:m;sse de l.\ fayette.

plumes K Ce n'est pas avec une seule qu'on peut écrire un ouvrage aussi volumineux que

le sera la future paix

» Je vous demande de vos nouvelles, mon- sieur le marquis, aussi souvent que vous le pourrez. Vous ne pouvez en donner à per- sonne qui prenne un intérêt plus vif et plus direct à tout ce qui vous regarde. Ma femme et ma famille partagent ce sentiment. Tout ce qui m'appartient se réunit pour vous prier d'agréer l'assurance du tendre et invio- lable attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.. »

Cette lettre était partie pour l'Amérique au moment La Fayette s'embarquait. M. de Vergennes disait vrai en affirmant que son nom était en vénération dans la nation. Un rayon de gloire avait réchauffé les cœurs. La

1. Allusion à la lettre de La Fayette du 20 octobre 1781 : Recevez mon compliment, monsieur le comte, sur la bonne plume que l'on vient enfin de tailler à la politique. » {Corres- pondance, t. 1", p. 471 )

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 14o

France était si peu habituée au succès depuis Rosbach! Aussi tous les Mémoires du temps parlent-ils de l'enthousiasme qu'excita le re- tour de La Fayette, enthousiasme que Marie- Antoinette elle-même partagea. On célébrait, à THôtel de Ville de Paris, une grande fête à l'occasion de la naissance du dauphin. On y apprit le débarquement du vainqueur de Corn- wallis. Madame de La Fayette, qui assistait à la cérémonie, reçut une marque signalée de la faveur royale. La reine voulut la reconduire elle-même dans sa propre voiture à l'hôtel de Noailles.

Les alarmes de la jeune femme durant la campagne de Virginie avaient été au delà de ce qu'elle avait encore souffert. Les gazettes anglaises, qui seules donnaient des nouvelles au public, peignaient la situation de l'armée américaine comme désespérée. Les bruits les plus sinistres arrivaient aux oreilles de ma- dame de La Fayette. Elle eut la force de les cacher à madame d'Ayen et de tout supporter seule, prenant ainsi sa revanche de la cam-

10

146 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

pagne précédente. La fin brillante de la guerre lui avait donc apporté une joie achetée par de longues angoisses. Le bonheur de revoir son mari, sorti, avec une auréole de gloire, de si grands dangers, le charme de sa présence, étaient sentis par elle avec une extrême viva- cité. « L'excès de son sentiment était tel, dit madame de LastejTie, que pendant quelques mois elle était près de se trouver mal lorsqu'il sortait de la chambre. Elle fut effrayée d'une si vive passion par l'idée qu'elle ne pourrait pas toujours la dissimuler à mon père et qu'elle devenait gênante. Dans cette vue, et pour lui seul, elle cherchait à se modérer, »

La Fayette devint à la mode. Au théâtre, les pièces du temps, comme VAmour français, de Rochon de Ghabannes, faisaient en vers, très mauvais du reste, des allusions à son retour. Le xviii^ siècle reprenait toujours ses droits, et ce mari modèle n'inspira pas moins une passion fort tendre qui se changea en fidèle amitié, à la femme la plus charmante

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 147

de la cour, la plus belle, au dire de ses con- temporains, madame de Simiane ^ La vicom- tesse de Noailles, qui s'y connaissait, avoue « qu'elle n'avait jamais entendu parler du succès de la figure de madame de Simiane sans une sorte d'enthousiasme. Quelqu'un a dit : Il est impossible de la recevoir sans lui donner une fête. » Jusqu'à son dernier jour, sa bonté solide, assaisonnée d'une envie de plaire constante, devait produire autour d'elle « une sorte d'effet magique. Son commerce était délicieux. Elle était d'une gaîté charmante, comme tous ses frères, les trois Damas. Cette gaîté ne blessait jamais personne, parce qu'elle avait un cœur adorable, une âme élevée et un grand bon sens. » Être aimé de madame de Simiane passait aux yeux du vieux duc de Laval pour une conquête aussi ditficile que celle des principes de 1789. Ce fut une amie de l'exil, et nous ne parlons d'elle que pour mieux constater les succès mondains du jeune mar-

1. Voir la vie de la princesse de Poix, née Beauvau.

148 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

quis. Quels qu'ils fussent, ils ne valurent jamais les joies de son foyer.

C'était autre chose, cependant, qu'une sorte de fierté nationale se révélant en toute occa- sion par les applaudissements que le public faisait entendre à Paris dans les jardins publics, lorsque La Fayette y paraissait. Sans doute, c'était beaucoup aux yeux de la nation d'avoir battu les Anglais, sur terre et sur mer, pour la première fois depuis Louis XIV, et d'avoir pris ainsi la revanche de plus d'un siècle d'humiliation. Mais il y avait un autre sen- timent dans les faveurs populaires : l'opinion publique sentait que La Fayette avait combattu et vaincu pour une cause noble et juste, la liberté d'un peuple, et elle espérait en tirer profit. C'était la Révolution qui revenait d'Amérique, et le général représentait à la fois les triomphes du présent et les espérances de l'avenir.

Tous les esprits observateurs faisaient remar- quer cette étrange inconséquence : les ministres de la monarchie française ne s'étaient-ils pas

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 149

armés contre un roi, le roi d'Angleterre, pour une république ? N'avaient-ils pas sou- tenu la cause d'un peuple en insurrection contre l'autorité établie ? Ne proposait-on pas à l'admirai ion des générations nouvelles dos républicains tels que Franklin, AVashington, John Adams, Gates et Greene ? De jeunes courtisans, des représentants de la plus vieille aristocratie n'étaient-ils pas allés en Amérique apprendre le mépris des privilèges et la haine de tout despotisme? Est-ce que le caractère de cette époque, à la fois idolâtre des jouissances de l'esprit et enivré par les perspectives d'une sorte d'âge d'or, n'est pas tout entier dans la présentation que faisait Voltaire à l'Acadé- mie française, de Benjamin Franklin et de John Adams, en les appelant « les précurseurs en Europe de l'astre de la liberté qui se levait en Amérique? » Est-ce que les conséquences de la fondation des États-Unis, avec notre aide, ne furent pas, pour la royauté en France, d'une importance plus considérable que partout ailleurs ? La doctrine de la souveraineté du

loO LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

peuple, proclamée en Amérique et préparée par notre école philosophique depuis un demi- siècle, n'avait-elle pas été reconnue et consa- crée avec éclat par le petit-fils de Louis XIV?

Comme le marquis de La Fayette, les classes dirigeantes, dans la société française, en se prenant d'enthousiasme pour le sjstème amé- ricain, n'allaient pas tarder à se demander si le peuple devait s'en tenir au rôle de simple spectateur. Il ne faut pas oublier qu'en 171)1 et 1792, lorsque notre noblesse militaire se trouva forcée de choisir une ligne de conduite, la majeure partie des survivants de la guerre d'Amérique, Rochambeau, Dillon, Gustine, le vicomte de Noailles, Duportail, Gouvion, pour ne nommer que les principaux, crut, à l'exemple de La Fa^^etto, que son devoir essentiel l'attachait absolument au sol de la patrie et qu'il fallait, avant tout, la défendre contre l'étranger, même sous des couleurs nouvelles.

G'était donc plus qu'une personne, c'était une idée que l'on acclamait dans La Fayette, et il le sentait. Il revenait d'Amérique trans-

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 151

formé et avec une éducation que la fréquen- tation et l'amitié de Washington et des glorieux fondateurs de l'indépendance lui avaient donnée. Ce qui n'était que dans les livres, dans les conversations des salons, avait pris corps à ses yeux, et il sut, dès les premiers jours del789, ce qu'il voulait. C'était une force et une supé- riorité. Était-ce suffisant? C'est ce que nous examinerons.

Sept années nous séparent encore de la con- vocation des états 'généraux. La Fayette, en attendant, devient le véritable représentant, en Europe, de tous les intérêts américains. Une résolution du congrès du 23 novembre 1781 portait que les ministres plénipotentiaires et agents américains à l'étranger étaient chargés de faire toutes les communications à La Fayette et de s'entendre avec lui. Cette résolution est trop importante pour que nous n'en transcri- vions pas les parties principales. Elles parlent plus haut que nos réflexions :

« Sur le rapport de MM. Carroll, Madison et

152 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

Cornell, résolu : Que le major général, mar- quis de La Fayette sera autorisé à aller en France et à n'en revenir qu'à l'époque qui lui paraîtrait la plus convenable ; que, d'après l'examen de sa conduite durant la dernière campagne, et particulièrement pendant le temps qu'il a commandé en chef dans la Vir- ginie, il sera informé que les nombreuses et nouvelles preuves qu'il a données de son zèle, de son attachement à la cause qu'il a épousée, ainsi que de son jugement, de sa vigilance, de sa bravoure, de son habileté dans la défense de cette cause, ont grandement ajouté à la haute opinion que le Congrès avait déjà de son mérite et de ses talents militaires ; que le se- crétaire des affaires étrangères informera les ministres plénipotentiaires des États-Unis que le Congrès désire qu'ils confèrent avec le mar- quis de La Fayette et profitent de la connais- sance qu'il a de la situation des affaires pu- bliques aux États-Unis ; que le secrétaire des affaires étrangères informera, en outre, le mi- nistre plénipotentiaire à la cour de Versailles

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE, 133

que l'intention du Congrès est qu'il consulte le marquis de La Fayette et emploie son assis- tance pour accélérer l'envoi des secours qui pourraient être accordés aux États-Unis par Sa Majesté très chrétienne ; que le surintendant des finances, le secrétaire des affaires étran- gères et le bureau de la guerre donneront au marquis de La Fayette, touchant les affaires de leurs départements respectifs, telles com- munications qui peuvent le mettre à même d'atteindre le but des deux résolutions précé- dentes;... que le secrétaire des affaires étran- gères rédigera une lettre à Sa Majesté très chrétienne, laquelle lettre sera confiée au mar- quis de La Fayette. »

Cette lettre du Congrès à Louis XVI, datée du 20 novembre 1781, disait en termes formels :

« Le major général marquis de La Fayette a, dans cette campagne, tellement ajouté à la réputation qu'il s'était acquise, que nous dési- rons obtenir pour lui, en notre faveur, une

154 I,A JEUNESSE DE LA FAYETTE.

marque particulière de bienveillance en addi- tion à l'accueil favorable que ses mérites ne peuvent manquer de rencontrer chez un sou- verain généreux et éclairé. Dans celte vue, nous avons ordonné à notre ministre plénipotentiaire de présenter le marquis de La Fayette à Votre Majesté. »

Il prit donc une part active à des négocia- tions entamées par des envoyés de l'Angleterre avec les ministres des États-Unis à Paris, et il fut, en cette qualité, appelé par le roi. Louis XVI lui parla de Washington dans les termes d'une si haute confiance, lui exprima si chaleureusement ses sentiments d'estime et d'admiration pour le grand citoyen, que La Fayette ne put se dispenser de le lui écrire. Qui le croirait ! Dans un dîner, chez le vieux ma- réchal de Richelieu, le survivant de tout un monde disparu, la santé de Washington fut portée avec toute sorte de respects par les ma- réchaux de France. La Fayette, qui était un des invités, fut prié de lui présenter les hom-

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 155

mages des convives. 11 s'en acquilla le plus galamment du monde, et il ajoutait dans sa lettre : « Tous les jeunes gens de la cour solli- citent la permission d'aller en Amérique. »

Cependant, les négociations pour la paix n'aboutissaient pas. Les dispositions du gouver- nement français satisfaisaient La Fayette. Ami du nouveau ministre de la marine, le marquis de Castries, il suivait avec patriotisme les ef- forts de nos intrépides marins, qui soutenaient sur toutes les mers, contre les Anglais, l'hon- neur de notre pavillon, et il entretenait avec Washington une correspondance active : « Nos deux nations, lui disait-il, seront pour toujours attachées l'une à l'autre, et l'envie et la perfidie britanniques dont toutes deux sont l'objet ne peuvent que cimenter entre elles une amitié et une alliance éternelles ^ »

L'Angleterre proposait secrètement à la France de faire une paix séparée à des condi-

1. Voir: Correspondance de La Fayette, t. II, p. 19; Washington's Wrilings, t. VIII ; Mémoires de La Fayette, t. II, p. 4; lettres des i'i octobre et 22 novembre 1782.

lo6 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

lions très favorables. M. de Vergennes refusa ; mais on craignait, en France, que les Améri- cains ne sussent pas refuser pareillement une proposition analogue. La Fayette et Washington voulaient avec raison que les alliés traitassent en môme temps. Pour en finir, les cours de France et d'Espagne combinèrent une grande opération et confièrent au comte d'Estaing le commandement général de leurs forces de terre et de mer. L'amiral, en prenant cette difficile charge, exigea que La Fayette fût employé avec lui. Il fut nommé chef des étals-majors des armées combinées. Mais avant qu'il se rendît à son poste, madame de La Fayetle, après sept mois de grossesse, mit au monde une nouvelle fille, celle qui fut madame Louis de Lasteyrie. « Quoique délicate, j'espère qu'elle s'élèvera bien, écrit le père à Washington. J'ai pris la liberté de lui donner le nom de Vir- ginie. »

L'expédition franco-espagnole devait partir de Cadix. La Fayette s'embarqua à Brest, le 6 décembre 1782, avec quatre bataillons d'in-

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 137

fanterie, un équipage d'artillerie et cinq mille hommes de recrues, et alla joindre à Cadix le comte d'Estaing, qui s'y était rendu par terre, en passant par Madrid. Avant de prendre congé de M. de Vergennes, La Fayette s'était assuré de la promesse d'un secours additionnel de six millions de livres pour les États-Unis'.

Le plan de campagne consistait d'abord à aller à la Jamaïque, à l'attaquer avec soixante vaisseaux de ligne et des forces de terre consi- dérables. La Fayette obtint du ministère français l'engagement qu'après la prise de la Jamaïque, le comte d'Estaing se porterait devant New- York et qu'il détacherait de sa flotte un convoi de six mille Français pour tenter une révolution dans le Canada, expé- dition que le marquis n'avait jamais perdue de vue.

Un incident nous est révélé dans ses Mé- moires. Lorsque, dans les arrangements du plan de campagne, d'Estaing proposa au roi

1. Voir lettre du 22 novembre 1782, t. II.

158 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

d'Espagne, Charles III, de nommer La Fayette commandant provisoire à la Jamaïque : « NonI non! répondit avec vivacité le vieux monarque, je ne veux pas cela : il y ferait une république 1 * Mais il consentit à la partie du plan qui portait une armée navale à New- York et un corps de troupes au Canada. Cette puissante expédition aurait réuni aux îles soixante-six vaisseaux et vingt-quatre mille hommes. Le corps de Rochambeau était déjà arrivé dans un port de l'Amérique espagnole pour s'y joindre.

Tout annonçait le succès de la plus forte armée de terre et de mer qui eût paru dans les colonies. L'appréhension de la lutte mit fin aux tergiversations du gouvernement anglais, et, au moment de prendre le large, on apprit que la paix était faite. Les préliminaires entre la France et l'Angleterre avaient été signés à Versailles, le 20 janvier 1783, par M. de Ver- gennes et M. Fitz-Herbert, plénipotentiaire de Sa Majesté britannique. Ces préliminaires furent convertis en un traité de paix définitif

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 159

le 3 septembre 1783. 11 fut signé, pour l'Es- pagne, par le comte d'Aranda; pour l'Angle- terre, par le duc de Manchester, et pour la France, par M. de Vergennes. Le traité défi- nitif entre la Grande-Bretagne et les États-Unis fut signé le même jour, à Paris, par David Hartley, d'une part, et par John Adams, Ben- jamin Franklin et John Jay de l'autre. La veille, avaient été conclues, également à Paris, les conventions particulières entre l'Angleterre et les États-généraux de Hollande.

VIII

Lorsqu'un courrier eut fait connaître ces nouvelles à Cadix', La Fayette eût voulu les porter lui-même, à son tour, aux Étals-Unis; mais Carmichaël, leur chargé d'affaires, lui écrivit que sa présence et son influence étaient nécessaires au succès des négociations avec la cour d'Espagne. Il se borna donc à demander au comte d'Estaing de faire partir un bâti- ment pour l'Amérique. L'amiral donna l'ordre d'appareiller au navire qui s'appelait le Triomphe. Il était porteur de deux lettres de

1. Voir lettres des 2) janvier, 5 février 1783. {Correspon- dance, t. II.)

LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 161

La Fayette, datées de Cadix, du 5 février 1783, annonçant la signature des préliminaires de la paix, l'une adressée au Congrès, l'autre à Washington. Dans la première, il disait :

« Aujourd'hui que notre noble cause a pré- valu, que notre indépendance est fermement établie et que la vertu américaine a obtenu sa récompense, aucun eflbrt, je Fespère, ne sera négligé pour fortifier l'union fédérale. Puissent les Etats être toujours unis, de manière à défier les intrigues européennes. Sur cette union reposeront leur importance et leur bonheur. C'est le premier vœu d'un cœur plus véritablement américain que des mots ne peu- vent l'exprimer. «

Sa lettre à Washington était plus expan- sive, plus émue :

« Si vous n'étiez, lui écrivait-il, qu'un homme tel que César ou le roi de Prusse, je serais presque affligé pour vous de voir se

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162 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.

terminer la tragédie vous jouez un si grand rôle. Mais je me félicite avec vous, mon cher général, de cette paix qui accomplit tous mes vœux. Rappelez- vous nos temps de Valley - Forge, et que le souvenir des dangers et des travaux passés nous fasse jouir davantage de notre situation présente. Quels sentiments d'orgueil et de bonheur j'éprouve en pensant aux circonstances qui ont déterminé mon engagement dans la cause américaine! Quant à vous, mon cher général, qui pouvez dire véritablement que tout cela est votre ouvrage, quels doivent être les sentiments de votre bon et vertueux cœur en cet heureux moment, qui affermit et qui couronne la révolution que vous avez faite 1 Je sens qu'on enviera le bonheur de mes petits-enfants lorsqu'ils célé- breront et honoreront votre nom. Avoir eu un de leurs ancêtres parmi vos soldats, savoir qu'il eut la bonne fortune d'être l'ami de votre cœur, sera l'éternel honneur dont ils se glorifieront, et je léguerai à l'aîné d'entre eux, tant que durera ma postérité, la faveur que

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VOUS avez bien voulu conférer à mon fils George. Je m'étais disposé à aller en Amérique à la nouvelle de la paix. La copie ci-jointe de ma lettre au Congrès, celle que j'écris officiel- lement à M. Livingstone, en le priant de vous la communiquer, vous instruiront pleinement des raisons qui me pressent de partir pour Madrid. De là, je ferai mieux d'aller à Paris, et dans le mois de juin je m'embarquerai pour l'Amérique. Heureux, dix fois heureux serai-je en embrassant mon cher général, mOn père, mon meilleur ami, que je chéris avec une affection et un respect que je sens trop bien pour ne pas savoir qu'il m'est impossible de les exprimer!... A présent que vous allez goûter quelque repos, permettez-moi de vous proposer un plan qui pourrait devenir gran- dement utile à la portion noire du genre hu- main. Unissons-nous pour acheter une petite propriété nous puissions essaj^er d'affranchir les nègres et de les employer seulement comme des ouvriers de ferme. Un tel exemple donné par vous pourrait être également suivi, et si

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nous réussissions en Amérique, je consacrerais avec joie une partie de mon temps à mettre cette idée à la mode dans les Antilles. Si c'est un projet bizarre, j'aime mieux être fou de cette manière que d'être jugé sage pour une conduite opposée. Je suis si impatient d'ap- prendre de vos nouvelles et de vous donner des miennes que j'envoie mon domestique par ce vaisseau et que j'ai obtenu qu'il fût mis à terre sur la côte du Marjdand... Adieu! adieu! mon cher général ; j'offre mes plus tendres respects à madame Washington. Nous allons, à présent, nous disputer, car je vous presserai de revenir en France avec moi. La meilleure manière d'arranger l'affaire serait que ma- dame Washington vous accompagnât. Elle rendrait madame de La Fayette et moi parfai- tement heureux. So^'ez assez bon pour parler de moi à votre respectable mère. Je partage son bonheur de toute mon âme. »

Toutes les lettres de LaFaj^ette à Washington sont animées de ce souffle généreux et de ces

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sentiments de tendre admiration. On y sent circuler cette âme de la fin du xvni'^ siècle, qui ne se lasse pas de s'intéresser à toutes les nobles causes. Un jour, c'est l'indépendance de l'Amérique, un autre jour, c'est l'émanci- pation des nègres! Tantôt, ce sera la liberté civile rendue aux protestants, et, quelques mois plus tard, ce sera la Déclaration des droits de l'homme. Sans doute, on rencon- trerait encore dans notre pays le même cou- rage, la même probité sévère ; mais cette flamme inextinguible, cette ardeur enthousiaste, cet amour confiant de l'humanité, cet abandon de soi, que sont-ils devenus? sont ces qualités si françaises qui étaient réunies chez La Fayette, au moment où, sans expérience et sans boussole, nous allions à notre tour tra- verser les plus cruelles épreuves et subir les plus redoutables tempêtes?

Ce désir passionné de contribuer au progrès des idées philanthropiques, cette horreur de toutes les injustices, étaient aussi très vifs dans le cœur de madame de La Fayette. Elle par-

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tagea donc les sentiments de son mari lorsqu'il s'occupa de travailler à l'abolition de la traite. Washington avait bien accueilli l'ouverture qu'il lui avait faite.

« Le plan que vous me proposez, mon cher marquis, pour encourager l'émancipation des nègres dans ce pays et les faire sortir de l'état d'esclavage, est une frappante preuve de la bienfaisance de votre cœur. Je serai heureux de me joindre à vous dans une œuvre aussi louable; mais j'attends, pour entrer dans les détails de l'affaire, le moment j'aurai le plaisir de vous voir. »

La Fayette, toujours prêt à l'action, acheta une habitation à Gayenne, la Belle-Gahrielle, atin d'y donnerl'exemple d'un affranchissement graduel. Il chargea sa femme du détail de cette entreprise. Un autre sentiment venait se joindre aux aspirations libérales chez la fille de la duchesse d'Ayen. Elle était profondément chrétienne, et le désir d'enseigner aux nègres

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de la Guyane les premiers principes de re- ligion et de morale s'unissait au dessein qu'elle partageait avec son mari de les amener à la liberté. Elle se lia avec des prêtres du sémi- naire du Saint-Esprit, qui avaient une maison à Cayenne. Les événements révolutionnaires ne devaient pas lui permettre de voir réaliser ses vœux; mais, au moins, elle eut la consolation d'apprendre que les nègres n'avaient pas commis, à la plantation de la Belle-Gabrielle, les horreurs qui eurent lieu ailleurs.

Avant de rentrer à Paris, La Fayette s'était arrêté à Madrid. La lenteur espagnole et surtout la méfiance de la cour contre l'émancipation des colonies américaines avaient laissé les né- gociations aussi peu avancées que le premier jour M. Jay était venu en Espagne comme envojé des États-Unis. La Fayette vit Charles III et son ministre, le comte de Florida-Blanca. Il obtint la reconnaissance de M. Carmichaël comme chargé d'afîaires du gouvernement amé- ricain et le fit recevoir officiellement à la cour. Enfin, il parvint à arrêter les bases de l'ar-

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rangement qui intervint définitivement quelques mois après. Après avoir prévenu de ce résultat M. Livingstone, le secrétaire des relations ex- térieures, il rentra à Paris'.

Il n'avait pas encore conduit madame de La Fayette à Ghavaniac en Auvergne, il était né, résidait sa dernière tante, madame de Ghavaniac, la seule parente qui se rattachât à la famille paternelle, depuis que madame de Motier était morte. Ce voyage, retardé pendant quelques jours par le mariage de Rosalie la dernière fille de la duchesse d'Ayen, avec le marquis de Grammont, s'effectua vers la fin de mars. Tandis que madame de La Fayette gagnait le cœur de madame de Gha- vaniac et lui inspirait un sentiment maternel qui ne s'éteignit qu'avec la vie, La Fayette s'oc- cupait d'obtenir, pour les marchandises améri- caines, que Lorient, Duniverque et Bayonne fussent déclarés ports francs.

Il avait eu la satisfaction d'apprendre par

1. Voir Correspondance de La Fayette, t. II, 19 février et 2 mars 1783, 20 et 22 juillet, même année.

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Washington, le 5 avril, que sa lettre, datée de Cadix et apportée à Philadelphie par le vaisseau le Triomphe, était le seul avis que le Congrès eût encore reçu de la paix générale. Aussi les sentiments de reconnaissance s'expri- maient-ils hautement « pour le cher marquis », et ensuite « pour l'auguste souverain Louis XVI, qui, dans le même temps il se déclarait le père de son peuple et le défenseur des droits américains, donnait le plus noble exemple de modération en traitant avec ses ennemis ».

Les souffrances de l'armée américaine étaient arrivées à leur paroxysme et n'avaient d'égales que le stoïcisme des troupes et des officiers. Enfin, au mois de juin, le Congrès donna des congés à tous les soldats qui avaient pris un engagement peur la guerre et, le 23 décembre, "Washington, reçu par le Congrès, résignait dans ses mains sa commission de général en chef.

La Fayette ne faisait que devancer le juge- ment de l'histoire quand il disait à l'ancien commandant des armées américaines « que

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jamais homme n'avait eu dans l'opinion du monde une place aussi honorable; que son nom grandirait encore dans la postérité ; que tout ce qui est grand, tout ce qui est bon, ne s'était pas, jusqu'à présent, trouvé réuni dans le même individu ; que jamais il n'avait existé d'homme que le soldat, le politique, le pa- triote et le philosophe pussent également admirer, et que jamais révolution ne s'était accomplie qui, dans ses motifs, sa conduite et ses conséquences, pût si bien immortaliser son glorieux chef. »

Washington s'était retiré sous les ombrages de Mount-Vernon, auprès de sa mère et de sa femme : il avait suspendu son épée et son habit de général en chef dans un coin de sa modeste demeure et repris le manche de la charrue. Il était revenu plus pauvre qu'il n'était parti. C'est alors {10 février 1784) qu'il écrit à La Fayette cette lettre immortelle que M. Guizot a eu raison d'appeler un monu- ment, et qui devrait être inscrite en lettres d'or dans tous les livres destinés à former les

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caractères. Noblesse, fierté, délicatesse s'y ren- contrent avec une sérénité d'âme que les plus beaux exemples de l'antiquité n'égalent pas :

« Enfin, mon cher marquis, je suis à pré- sent un simple citoyen, sur les bords du Po- tomac, à l'ombre de ma vigne et de mon figuier, libre du tumulte des camps et des agitations de la vie publique.

» Je me plais en des jouissances paisibles. Le soldat toujours poursuivant la renommée, l'homme d'État consacrant ses jours et ses nuits aux plans qui feront la grandeur de sa nation ou la ruine des autre?, comme si ce globe ne suffisait pas à tous, le courtisan, toujours surveillant sa contenance, dans l'es- poir d'un gracieux sourire, doivent bien peu les comprendre.

» Je ne suis pas seulement retiré des em- plois publics, je suis rendu à moi-même; je puis retrouver la solitude et reprendre les sentiers de la vie privée avec une satisfaction plus profonde. Ne portant envie à personne.

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je suis décidé à être content de tous, et dans cette disposition d'esprit, mon cher ami, je descendrai doucement le fleuve de la vie, jus- qu'à ce que je repose auprès de mes pères I

y> Il serait puéril de vouloir vous apprendre à présent que les Anglais ont évacué la ville de New- York le 23 novembre; que, le même jour, les troupes américaines en ont pris pos- session pour la remettre aux autorités civiles de l'État ; que, malgré l'attente et les prédic- tions du général Carleton, de ses officiers et de tous les royalistes, le bon ordre a été im- médiatement établi et le port de New- York entièrement débarrassé du pavillon britan- nique vers le 5 ou le 6 décembre. Vous dire, après cela, que je suis resté huit jours dans la ville après notre prise de possession, et si accablé d'occupations que je n'ai pu vous écrire; que, revenant par Philadelphie, j'ai été obligé d'y demeurer une semaine; qu'en- suite, à Annapolis, se trouvait et se tient encore le Congrès, je lui ai remis ma commission et offert mon dernier hommage ;

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et qu'enfin, la veille de Noël au soir, les portes de cette maison ont vu entrer un homme plus vieux de neuf ans que lorsqu'il les avait quit- tées ; c'est chose qui ne peut intéresser que moi seul. Depuis ce moment, nous avons été enfermés par la glace et la neige et privés de toute communication au dehors ; car cet hiver a été et continue d'être extrêmement rude.

» Je dois à présent vous remercier de vos lettres du 22 juillet et du 8 septembre. Les détails qu'elles contiennent sur les affaires po- litiques et commerciales de l'Amérique sont fort intéressants, je voudrais pouvoir ajouter qu'ils sont également satisfaisants. La part que vous avez prise dans ces transactions, par- ticulièrement en ce qui touche la franchise des ports de France, est une nouvelle preuve de vos infatigables efforts pour servir ce pays ; mais il n'y a aucun endroit de vos lettres au Congrès, mon cher marquis, qui montre plus clairement l'excellence de votre cœur que celui vous exprimez vos nobles et généreux sen-

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timents sur la justice due aux fidèles amis et serviteurs du pays.

» Je vous remercie très sincèrement de votre invitation de demeurer chez vous, si j'allais à Paris ; je vois à présent peu d'apparence que je puisse entreprendre un tel voyage. Le dé- rangement de mes affaires personnelles, pen- dant ces dernières années, non seulement m'oblige à suspendre, mais peut m'empêcher de jamais satisfaire ce désir. Puisque ce motif n'existe pas pour vous, venez avec madame de La Fayette me voir dans mes foyers Je vous ai dit souvent et je vous répète que personne ne vous recevra avec plus d'amitié et d'affec- tion que moi, à qui madame Washington se joindrait de grand cœur. Nous offrons ensemble nos compliments affectueux à votre femme et nos tendres vœux pour le petit troupeau.

» Je suis, avec tous les sentiments d'estime, d'admiration et d'amitié, votre

» WASHINGTON. »

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On comprend que l'éducation de La Fayette se soit achevée au contact de cette grandeur morale. Nous sommes loin des petits-maîtres et aussi de tous ceux qui avaient cassé la noix et n'avaient rien trouvé dedans !

IX

Après avoir réglé les difficaltés que soulevait la création de l'ordre de Cincinnatus, après avoir conseillé de renoncer à l'hérédité, seule clause qui eût des inconvénients, après avoir rétabli ainsi l'harmonie entre les officiers américains et les officiers de l'armée française, La Fayette fit en Amérique son troisième voyage.

Ce fut en juin 1784 qu'il s'embarqua pour visiter ces États dont la liberté et la prospérité étaient enfin assurées. Il était accompagné par le chevalier de Caraman et par le capitaine de frégate de Grandchain. Il débarqua à New-

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York le 4 août et fut reçu en triomphe dans toutes les villes qu'il traversa. Il visita York- town, Williamsburg et Richmond, théâtre de la campagne de 1781. Washington vint à Richmond au-devant de lui, et ils allèrent passer quelque temps ensemble dans la re- traite de Mount-Vernon.

Leurs entretiens portèrent principalement sur l'avenir politique de cette nation qu'ils avaient fondée. « Nous sommes à présent un peuple indépendant, disait Washington, et nous devons apprendre la tactique de la poli- tique. Nous prenons place parmi les nations de la terre, et nous avons un caractère à éta- blir. Le temps montrera comment nous avons su nous en acquitter. » Sa principale préoc- cupation était que la politique locale des États intervînt trop dans l'organisation du gouverne- ment central. Il voulait une constitution qui, en assurant à l'Union la consistance, la stabilité, la dignité, donnât au pouvoir politique, à ce qu'il appelait le grand conseil national, des moyens suffisants pour régler les intérêts généraux.

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Après quelques jours de conversation intime, Washington accompagna son hôte à Baltimore et à Philadelphie. De nombreuses adresses en- voyées par des comités de chaque comté moti- vèrent plus d'une réponse de La Faj^ette ; elles ont été recueillies pour la plupart. Dans toutes nous trouvons la ferme expression de son dé- sir de voir abolir l'esclavage. Nous ne relate- rons pas davantage le voyage qu'il fit au fort Schuyler pour assister à la conclusion du traité avec les Indiens ^ Le fait essentiel, dans son troisième voyage, fut sa réception solen- nelle par le Congrès des États-Unis.

Informé du prochain départ de La Fayette pour l'Europe, le Congrès ordonna qu'un co- mité, formé d'un représentant de chaque État de l'Union, se trouverait, le H décembre, dans la salle des séances pour le recevoir en cérémonie, lui souhaiter un heureux retour dans sa patrie et l'assurer, au nom des treize

1. Voir Lettres d'un cultivateur américain, par sir John de Crèvecœur; Paris, 1787, t. III; voir Mémoires de La Fayette^ t. Il p. 104.

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États, de leur estime et de leur considération, et pour lui dire combien cette haute opinion, si souvent manifestée, était encore justifiée par ses nouvelles marques d'attention à leurs intérêts politiques et commerciaux. Le prési- dent du Congrès fut aussi chargé de lui assurer que de même que son attachement constant et égal avait ressemblé à celui d'un citoyen pa- triote, de même aussi les États-Unis ne cesse- raient jamais de partager tout ce qui pourrait intéresser sa gloire et son bonheur, que leurs vœux les plus vifs et les plus tendres l'accom- pagneraient toujours.

Le Congrès le chargea aussi d'une lettre pour Louis XVI, dans laquelle le Congrès exprimait ses sentiments pour lui. Les journaux, en ren- dant compte de celte cérémonie touchante, donnèrent la réponse suivante de La Fayette :

« Je ne sais comment exprimer aux États- Unis, assemblés en congrès, toute la recon- naissance que je leur dois pour la réception qu'ils m'accordent aujourd'hui et le plaisir

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que je ressens en contemplant l'heureuse situation dont ils jouissent. Depuis le moment j'ai revu le continent, j'ai ardemment dé- siré les en féliciter. J'avoue que le premier intérêt que je pris à leur cause n'était, si je puis m'exprimer ainsi, qu'instinctif et invo- lontaire; j'étais loin encore de prévoir tous les liens qui devaient m'attacher à leur prospérité et à leur gloire ; mais j'ai vu les Américains exécuter de si grandes choses et déployer de si grandes vertus, que cet attachement durera autant que ma vie.

» J'embrasse avec joie cette occasion favo- rable de remercier le Congrès de la confiance dont il m'a honoré pendant le cours de cette révolution. Elle commença lorsque jeune en- core, et sans expérience, je ne pouvais que réclamer l'adoption paternelle de mon illustre et respectable ami. Elle m'a été continuée, avec la plus touchante bienveillance, dans toutes les circonstances politiques et militaires de la guerre. Je reconnaîtrai, cependant, que j'ai souvent trouvé dans l'amitié personnelle

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et dans la confiance particulière des habitants les plus grandes ressources contre les difficultés publiques. Ce souvenir précieux m"enhardit, dans ce moment solennel, à rappeler au Con- grès,"aux États de l'Union, à tous leurs citoyens, mes chers compagnons d'armes dont la bra- voure et les services ont été utiles à leur patrie.

» Après avoir profondément senti l'impor- tance des secours que nous envoya notre illustre monarque, je me réjouis en pensant que cette alliance va devenir réciproquement avantageuse par les liens du commerce et par les heureux effets d'une affection mutuelle. Le souvenir du passé nou& en répond et l'ave- nir semble agrandir cette douce perspective.

» Je désire bien sincèrement voir la confé- dération consolidée, la foi publique préservée, le commerce réglé, les frontières fortifiées, un système général et uniforme de milice adopté et la marine en vigueur. C'est sur ces seuls fondements que peut être établie la véritable indépendance de ces États. Puisse ce temple immense que nous venons d'élever à la liberté

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offrir à jamais une leçon aux oppresseurs, un exemple aux opprimés, un asile aux droits du genre humain, et réjouir dans les siècles futurs les mânes de ses fondateurs ! »

Le souffle précurseur de 1789 animait ces paroles. Elles furent très remarquées, en même temps que l'honneur extraordinaire dont per- sonne, excepté Washington, n'avait joui dans le Congrès. Les anciens compagnons d'armes de La Fayette n'étaient pas moins empressés à lui montrer leur joie de le revoir. Différents États donnèrent son nom à des villes et à des comtés. Les capitales lui offrirent le droit de cité. Des diplômes lui conférèrent, ainsi qu'à son fils et à ses descendants, le titre de citoyen des États-Unis. La Virginie plaça son buste dans la salle des délibérations de Richmond. Enfin, on fit don à la ville de Paris d'un autre buste en marbre de La Fayette, qui fut présenté par le ministre des États-Unis et reçu avec pompe à l'Hôtel de Ville.

Couvert des bénédictions de tout un peuple,

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il s'embarqua à Boston , après une superbe fête. Le ministère français lui avait envoyé, pour son passage, une frégate de quarante canons, et Washington lui faisait ses adieux en ces termes'.

« Pendant que nos voitures s'éloignaient l'une de l'autre, je me demandais souvent si c'était pour la dernière fois que je vous avais vu : et, malgré mon désir de dire non, mes craintes répondaient oui. Je rappelais dans mon esprit les jours de ma jeunesse, je trouvais qu'il y avait bien longtemps qu'ils avaient fui pour ne plus revenir, que je descendais à présent la colline que j'ai vue cinquante-deux ans diminuer devant moi, car je sais qu'on vit peu de temps dans ma famille; et, quoique doué d'une constitution forte, je dois m'attendre à reposer bientôt dans la funèbre demeure de mes pères. Ces pensées obscurcissaient pour moi l'horizon, répandaient un nuage sur l'avenir, par conséquent sur

1. Yoir Correspondance de La Fayette, t. II; lettre du 8 dé- cembre 1784.

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l'espérance de vous revoir. Mais je ne veux pas me plaindre, j'ai eu mon jour. Je n'ai pas de mots qui puissent exprimer toute l'af- fection que j'ai pour vous, et je ne l'essaie même pas. J'offre de ferventes prières pour votre agréable et sûr passage, votre heureuse réunion à madame de La Fayette, à votre famille et l'accomplissement de tous ses vœux. »

Ils ne devaient plus, en effet, se revoir. Mais Washington continua à porter à son jeune ami une affection paternelle, la plus tendre, peut-être, dont sa vie offre la trace. Ce gentil- homme de vieille race qui s'était échappé, à dix-neuf ans, de la cour la plus élégante de l'Europe pour apporter aux rudes planteurs de la Pcnsylvanie son épée et sa fortune, était fait pour plaire à l'âme religieuse et forte du général américain. Il y avait quelque chose de touchant, à ses yeux, dans cet hommage rendu à la nouvelle société démo- cratique qui se levait, par cet ancien monde, si spirituel et si brillant, qui allait bientôt

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finir. Cette affection, La Fayette la lui rendait avec toute l'ardeur de sa jeunesse. Etre son ami, son disciple, son fils adoptif, fut toujours l'orgueil de son cœur, la plus douce de ses pensées '.

Leur correspondance continua, même quand Washington devint président de la république, et c'est par cette correspondance, fidèlement conservée, que nous connaissons le mieux les divers événements de la vie de La Fayette jusqu'à la convocation des états généraux.

Son premier acte important, à son retour en France, fut sa courageuse campagne pour la réforme de l'état civil des protestants. Ils étaient encore, à la fin du xvni^ siècle sou- mis au plus intolérable despotisme. Quoi- qu'il n'y eût pas de persécution ouverte, ils dépendaient du caprice du roi, du parlement ou d'un ministre. Leurs mariages n'étaient pas légitimes, leurs testaments n'avaient au- cune force devant la loi, leurs enfants consi-

1. Voir Mémoires, t. II, p. 13'«.

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dérés comme bâtards, leurs personnes comme pendables. Quand on pense que cent ans, à peine, nous séparent des pasteurs du désert * ! Telle était encore la force des préjugés, dans ce siècle de l'Encyclopédie et du Dictionnaire philosophique, que La Fayette ne trouvait pas d'appui autour de lui. On lui pardonnait la liberté de la république américaine ; mais l'émancipation des protestants, dans ce siècle incrédule et rieur, c'était un acte plus qu'au- dacieux. « C'est une œuvre qui demande du temps, écrivait-il à Washington, et qui n'est pas sans quelque inconvénient pour moi, parce que personne ne voudrait me donner un mot écrit, ni soutenir quoi que ce soit. Je cours