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BIBLIOTHÈQUE D'HISTOIRE NATIONALE Période révolutionnaire
GUSTAVE BORD
LA
FRANC-MACONNERIE
EN FRANCE
DES ORIGINES A 1815
TOME PREMIER
LES OUVRIERS DE L'IDÉE RÉVOLUTIONNAIRE
(1688-1771)
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NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
85, RUE DE RENNES, 85
PARIS
SEEN BY PRESÊRVÀÏiC SERVICES
// a été tiré de cet ouvrage vingt exemplaires sur papier de Hollande numérotés de i à 20.
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
A MADEMOISELLE LOUISE SAZERAT
En te dédiant mon œuvre, ma chère tante, il m'est doux de me souvenir de la tendresse discrète et profonde dont tu as entouré mon heureuse enfance et du dévoue- ment admirable avec lequel tu m'as consolé et soutenu dans les jours de malheur.
Gustave BORD.
Paris, ce 14 octobre 1908.
PRÉFACE
Depuis plus d'un siècle les historiens et les écono- mistes se demandent comment un pays, foncièrement monarchique et catholique comme la France, a pu brusquement changer d'idéal et de foi. Suivant leurs passions politiques ou religieuses, ils ont donné à ce phénomène social les causes les plus diverses.
Il est hors de toute discussion que la société fran- çaise était gravement malade à la fin du xvine siècle, puisque de son sein sont sortis les doctrines et les ac- teurs de la Révolution. Ce qu'il nous paraît important de savoir, ce n'est donc pas si le corps social était con- taminé, mais de quel mal il était atteint. Se mourait-il de vieillesse, avait-il une maladie organique, ou était-il en proie à une maladie infectieuse résultat d'une inoculation morbide? Le mal était-il guérissable ou mortel ?
Aucun historien de bonne foi n'a mis en doute que l'âme du pays ne fût royaliste et croyante. L'Etat ne succombait pas faute de l'aliment nécessaire à son fonc- tionnement régulier; le déficit financier n'eut de gra- vité que parce que les adversaires de la monarchie s'en firent une arme. En réalité le mal, superficiel et passager, n'atteignait pas le gouvernement dans son
VIII LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
essence même ; à l'extérieur, la France était puissante et respectée.
Aucun pays ne jouissait alors de plus de libertés, d'esprit de tolérance, que la France. Son gouverne- ment paternel était d'une douceur extrême, souvent même débonnaire ; si on le compare au gouverne- ment anglais qu'on lui oppose sans cesse, il faudra constater que quarante ans s'étaient à peine écoulés depuis la répression féroce de Cumberland en Ecosse et des ministres en Irlande. A la veille de notre Révo- lution, les catholiques, exclus de toutes les fonctions publiques, étaient traqués dans les rues de Londres par lesémeutiers dirigés par le maçon Gordon. Le moindre attorney distribuait, sous des noms différents, des lettres de cachet dont les rois de France se ser- vaient de moins en moins. Le régime barbare des prisons anglaises, comparé au régime de la Bastille (1), est tout à l'avantage de la forteresse royale.
La jurisprudence anglaise avait, plus que la nôtre, envahi et déformé l'esprit des lois. C'est sur ce dernier point cependant que le gouvernement de la France était le plus attaquable ; mais les parlements étaient plus responsables que le roi et son conseil de cet en- combrement judiciaire.
Dans la Grande Chambre siégeaient officiellement les adversaires les plus déclarés du pouvoir royal. Néanmoins, sans la faiblesse incompréhensible du souverain, la monarchie française, qui avait en maintes circonstances prouvé sa souplesse et son énergie,
(1) Voir à ce sujet la réponse du sollicitor Thomas Evans au pamphlet de Linguet : Réfutation des Mémoires..., p. 36, 39 et 54.
PREFACE IX
aurait dominé l'esprit public, mis à la raison les parlements révoltés et vaincu l'inertie de leur résis- tance.
Il faut donc qu'un mal plus terrible ait envahi ce qu'on appelait alors l'opinion publique ; le but de cette étude est de prouver que le mal, qui devait contaminer le monde entier, n'était pas seulement la franc-maçon- nerie, mais surtout l'esprit maçonnique.
C'est bien là qu'il faut chercher les véritables causes et l'explication logique de la Révolution : identité des formules et des dogmes de la maçonnerie avec les principes de 1789 ; les maçons et les jacobins emploient les mêmes manœuvres et livrent les mêmes combats.
L'esprit maçonnique enfanta l'esprit révolutionnaire, voilà ce que nous voulons démontrer.
Je ne puis me dissimuler la difficulté de la tache que j'ai entreprise : écrire, au milieu de notre époque de luttes ardentes et de haines féroces, une histoire im- partiale de la franc-maçonnerie en France, en un mot faire œuvre d'historien et non de polémiste, semble presque impossible.
Cependant j'ai voulu, avec intensité, être juste envers ceux qui ne pensent pas comme moi ; par réaction, j'ai peut-être été dur envers mes amis. Je m'en excuse, mais je ne le regrette pas.
L'étude de la franc-maçonnerie a été l'objet de nombreux travaux depuis une cinquantaine d'années.
Presque tous sont l'œuvre d'adversaires déclarés de l'Ordre ; la plupart des auteurs sont plus que des ad-
X LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
versaires, ils sont des ennemis acharnés d'une institu- tion qui les irrite, les trouble et les déconcerte d'autant plus que ceux qu'ils attaquent ne répondent jamais, laissent le débat sommeiller, empêchant ainsi la discussion sinon de naître, au moins de prendre corps.
Les francs-maçons, de leur côté, ont publié divers ouvrages sur l'histoire de leur Ordre; quelques-uns sont bien faits, mais leurs auteurs ne disent que ce qu'ils savent ou peuvent dire : tels ceux de Ragon, Rebold, Jouaust, Amiable, Daruty, Findel, Gould, etc. La plu- part de ces ouvrages paraissent même être des œuvres de bonne foi. En dehors des documents manuscrits, pour établir ma conviction, j'ai eu souvent recours à leurs aveux et jamais aux accusations de leurs contra- dicteurs, lorsque celles-ci n'étaient pas justifiées par des preuves indiscutables.
Malgré tous ces travaux, par suite de la passion des adversaires, plus on a écrit sur la matière, plus on semble avoir fait l'obscurité sur le sujet traité.
A quelles causes peut-on attribuer de semblables résultats ?
Est-ce à dire, d'après l'exposé ci-dessus, que la franc- maçonnerie soit injustement attaquée ?
Après avoir étudié la franc-maçonnerie, adversaire sincère et convaincu de l'idée maçonnique, j'ose le dire, sans parti pris, je crois que les causes de l'im- broglio dans lequel les partis se débattent tiennent aux raisons suivantes :
Les anti-maçons déterminés cherchent d'une part ce qui n'existe pas : l'origine juive de l'Ordre, ou
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une direction occulte exclusivement dans les mains de l'Angleterre.
Les francs-maçons, de leur côté, se taisent sur ces questions, parce qu'ils n'en savent pas plus long sur leur Ordre que leurs adversaires ; beaucoup parmi eux croient même, comme de simples profanes, aux fameux secrets qu'ils espèrent connaître quand ils seront plus avancés dans les hauts grades. D'autre part, les attaques dirigées contre eux ne sont pas faites pour leur déplaire ; elles leur donnent un prestige mystérieux dont ils profitent ; le silence des frères apparaît sous forme de prudence et de discrétion, alors qu'il a son origine uniquement dans leur igno- rance qui devient ainsi de l'habileté.
Quelle définition peut-on donner de la franc-maçon- nerie ?
La franc-maçonnerie est une secte religieuse, qui, après quelques tâtonnements, s'organisa surtout en Europe, vers 1725, professa une doctrine humanitaire inter- nationale et se superposa aux autres religions.
Son but avoué était de faire arriver les hommes à un état de perfection basé sur leur égalité sous toutes les formes ; indifférente à toutes les religions, elle devait conduire ses adeptes à ne croire à aucune. La générali- sation de l'idée égalitaire devait l'amener rapidement à combattre même l'hypothèse d'une supériorité divine et à nier l'existence d'un être supérieur, créateur du monde. Sa définition d'un Dieu simplement architecte de l'uni- vers supprime, en effet, le Dieu créateur, base de toutes les religions révélées. Le Dieu des francs-maçons est simplement la force qui régit la matière, la loi de l'uni-
XII LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
vers dont les hommes ne peuvent percevoir que les ma- nifestations sensibles à leurs sens limités ; un Dieu inconscient du bien et du mal, qui conduit ses adeptes à admettre qu'il n'y a ni bien ni mal absolus en dehors des nécessités de leur propre conservation. Pour la secte, toute autorité est un mal provisoirement néces- saire, qu'on doit tendre à supprimer pour arriver à l'état de perfection. Les prêtres de cette religion d'incroyants sont les initiés actifs ; les fidèles, conscients ou incons- cients, sont tous les profanes incroyants et tous ceux imbus des idées égalitaires, car les uns et les autres collaborent au succès du Grand Œuvre : maçons par- faits, initiés incomplets ou profanes latomisés (1).
La franc-maçonnerie ne tend donc pas à un perfec- tionnement des sociétés existantes en tenant compte de leurs origines, de leur tempérament, de leur situation, mais à un retour à l'état de nature, à une agglomération d'êtres humains, satisfaits d'une vie végétative, pourvu que ses avantages matériels soient également répartis entre tous les citoyens.
La maçonnerie spéculative, celle qui fera l'objet de cette étude, a emprunté ses idées et ses formules à la maçonnerie professionnelle.
Cette première forme de la maçonnerie corporative, assurément fort ancienne, correspondait à une société restreinte, à une sélection hiérarchisée dans laquelle on pouvait appliquer utilement les doctrines d'égalité. Lorsque la maçonnerie s'est développée, lorsqu'elle a frappé aux portes de tous les métiers, de toutes les
(1) Par latomisé nous désignons toutes les personnes, initiées ou profanes, imprégnées de la doctrine maçonnique.
PREFACE XIII
professions, elle est devenue nécessairement destruc- tive de tout ordre social.
Sur elle sont venus se greffer tous les esprits curieux chimériques. Cette lutte contre tout principe d'autorité n'était certes pas nouvelle ; au moyen âge, les pas- sionnés de religion naturelle avaient déjà pris toutes les formes : métaphysiciens, ils s'étaient jetés dans la kabbale ; savants, dans l'alchimie; médecins, dans l'empirisme; astronomes, dans l'astrologie...
Plus tard, ces assoiffés de liberté absolue, d'égalité chimérique, de libre examen, ont fait la Réforme, le jansénisme, l'encyclopédisme, la maçonnerie et le jacobinisme.
Si les jacobins ont été les triomphateurs éphémères de l'entité égalitaire, les francs-maçons en ont été les protagonistes ; ce sont eux qui ont mis les combattants en présence, après avoir préparé le terrain de telle façon, que l'ancienne France devait fatalement succomber.
La franc-maçonnerie n'est pas née spontanément, elle n'est pas non plus une société secrète antique, ayant traversé et dirigé l'humanité depuis des siècles, et qui ne s'est trahie que lorsque son succès s'est mani- festé d'une manière indiscutable. Elle est née lente- ment, poursuivant tour à tour des buts différents. L'or- ganisation matérielle qui avait présidé à sa constitu- tion prit, à la longue, la forme d'un dogme, puis celle d'une idée sociale transformatrice, lorsque les francs- maçons imaginèrent de réglementer l'humanité sur le modèle de leur Ordre. C'est à partir de ce moment que
XIV LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
naquit vraiment la franc-maçonnerie telle qu'elle existe encore de nos jours.
La franc-maçonnerie est, depuis près de deux siècles, une société secrète dans le sens strict du mot. En effet, quel que soit le but qu'elle poursuit, en admettant que ce but soit celui qu'elle proclame, elle fait tous ses efforts pour tenir cachées aux profanes ses délibérations et ses décisions. Si toutes les fantasmagories initia- tiques qu'elle pratique ont un caractère mystérieux d'apparence puérile, le serment du silence a des consé- quences beaucoup plus graves, bien que ce serment ait une tare initiale qui ne devrait pas affecter la cons- cience de ceux qui l'ont prêté, puisqu'on le leur a fait faire au sujet d'engagements imprécis, et même non révélés.
Le caractère secret de la société maçonnique a en- traîné ses adversaires dans une série de fausses déduc- tions. Ils ont défini la franc-maçonnerie, sous prétexte qu'elle cachait ses délibérations : société qui détient un secret religieux, social et politique, ayant un but caché criminel, et ils se sont mis à la recherche de ce secret.
« Faire croire qu'on dispose d'une puissance occulte, c'est presque la posséder », est un axiome maçon- nique. La F.-., M.*., en effet, a intérêt à laisser croire qu'elle a eu et qu'elle a encore une influence occulte lui permettant d'intervenir dans l'histoire des peuples chaque fois qu'elle le croit nécessaire. L'affirmation est facile à faire et impossible à contrôler ; le maçon mis en mesure de faire la preuve de ses assertions se retranche toujours derrière son fameux secret. Ceux
PREFACE XV
qui l'attaquent sur ce terrain ou sont ses complices, ou font naïvement son jeu (1).
Lorsque le dogme maçonnique naquit, ses protago- nistes entrevirent-ils les résultats sociaux que devait produire son application? Assurément non. Aucun esprit n'était assez profond et assez avisé pour prévoir le cataclysme qu'il devait enfanter. On peut même dire que ceux qui soulevèrent la tempête étaient à ce point aveugles qu'ils furent les premières victimes de la tour- mente. Cela était logique ; cela était juste. N'est-ce pas ainsi que la Providence, l'Etre suprême comme di- saient les jacobins, intervient dans les actes collectifs des hommes et fait max'cher l'histoire des peuples ?
Nous aurons donc à prouver, au cours de cet ouvrage, que, pendant tout le xvnr9 siècle, la propagation de l'idée maçonnique fut funeste à la société, et que cette idée, néfaste par essence, entraîna, sans qu'ils s'en soient doutés, la plupart des francs-maçons beaucoup plus loin qu'ils ne l'avaient prévu.
Mais encore faut-il distinguer les maçons conscients isolés dans une vingtaine de loges, des maçons incons- cients qui furent le plus grand nombre : dans les tableaux des loges, nous voyons figurer des représen- tants de toutes les branches de la société française ; le bataillon serré s'avance, maillets battants, à la con-
(1) Un f.'.-m.'. me disait textuellement il y a quelques jours : « Une puissance inconnue du vulgaire mène le monde depuis sa créa- tion ; elle intervient dans l'histoire des peuples chaque fois que cela est utile ; cette force qui provient de Dieu ou du Diable, appelez-la comme vous voudrez, moi je l'appelle la f.'.-m.\ » Phénomène curieux produit par la latomisation ; mon interlocu- teur était sincère.
XVI LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
quête de l'autorité pour la supprimer. Côte à côte défilent la noblesse authentifiée par d'Hozier et la noblesse née d'hier, incertaine ou usurpée ; le clergé janséniste et l'armée ; la magistrature et le barreau ; la finance et l'administration ; la grande et la petite bour- geoisie ; l'industrie et le commerce...
Et lorsqu'on commence à entrevoir quelle sera l'issue du combat, la plupart des metteurs en œuvre se retirent et regrettent l'ouvrage accompli. Parmi les maçons, il faut le reconnaître, parce que c'est la vérité et la justice, il y eut plus de victimes que de bourreaux. Si nous en rencontrons dans les assemblées électorales de 1789, à la Bastille le 14 Juillet et à Versailles les 5 et 6 Octobre, nous en trouvons au Dix Août, aux Tuileries; en Septembre, ils sont foule dans les prisons, et on en rencontre à Coblentz, à Bruxelles et à Londres aussi bien qu'à la Force ou à la Conciergerie...
Le dogme nouveau, déformation d'une vérité chré- tienne, pouvait, il est vrai, séduire des esprits généreux mais superficiels. Mais aussi il développa outre mesure la juste fierté humaine et la transforma en orgueil dégradant et haineux ; transportée du cercle limité d'une loge à l'humanité entière, l'évolution de ce dogme devait conduire les peuples à la haine de toutes les supériorités sur la terre et à la destruction de toute croyance en un Dieu créateur et maître du monde.
Lorsque le Christ a enseigné l'égalité et l'humilité, il a dit aux despotes qui gouvernaient le monde : Devant mon Père, vous n'êtes pas plus que ceux que
PRÉFACE XVII
vous dominez sur cette terre. Cette idée sublime de Yhumble égalité qui régénéra l'humanité, se trans- forma, sous l'impulsion de la franc-maçonnerie, en une idée abominable, parce que ceux qui la pilotè- rent, enseignèrent Yégalité orgueilleuse et qu'ils dirent aussi bien à la brute qu'à l'infortuné : Vous êtes les égaux des plus hautes intelligences, des puissants et des riches et vous êtes le nombre.
C'est ce dogme, chrétien en apparence, que la franc- maçonnerie répandit. A défaut d'initiés proprement dits, la propagande égalitaire fit des latomisés dont le rôle fut très important : Diderot, d'Alembert, Rousseau, la Baumelle, Maupertuis, n'étaient probablement pas maçons ; Voltaire ne fut initié que quelques mois avant sa mort, alors que son œuvre destructrice était faite depuis longtemps.
Le latomisé fut, à la vérité, un perturbateur tout aussi terrible que l'initié, car sa mentalité était la cause fatale de l'ambiance créée par le dogme égali- taire. La mentalité maçonnique agissait en effet autant sur le latomisé que sur l'initié, et la plupart d'entre eux ne voyaient pas exactement la transformation que la maçonnerie avait produite sur leur intelli- gence, sur leur volonté et sur leur conscience. Voilà précisément où se trouve la force de la franc-maçonne- rie. Là aussi est le danger qu'elle présente.
Le premier effet de l'initiation est de purifier l'ap- prenti de toute mentalité chrétienne, s'il en a une ; puis, le compagnon revenu à l'état dénature, sans pré- jugés religieux et sociaux, sera capable, en devenant maître, d'avoir une mentalité nouvelle.
LA FRANC- MAÇONNERIE. — T. I. b
XVIII LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
L'enfant élevé dans la religion chrétienne voit, juge et agit chrétiennement ; le maçon né à la lumière du temple verra, jugera et agira maçonniquement.
Point n'est besoin de lui suggérer ses actes. Le Maître Parfait, en présence d'un jugement à porter, d'une déci- sion à prendre, jugera et agira d'instinct, suivant les préceptes de la maçonnerie, pour le bien de l'Ordre; à la discipline chrétienne aura été substitué l'esclavage maçonnique, esclavage inconscient et par cela même plus complet, plus dangereux. L'initié n'a plus le libre arbitre du chrétien, il est revenu à la fatalité antique. Il ne doit plus compte de ses actes à un Dieu omni- scient qui récompense ou punit dans ce monde ou dans l'autre, mais à lui-même, et seulement sur cette terre, avant de s'abîmer dans le néant d'une mort définitive et complète.
La brute et l'homme de génie, le bon et le coupable, mélangeront leurs poussières semblables pour retourner à la matière ; sorti du protoplasme, l'homme retournera à la vibration cosmique. L'âme, simple ferment, s'a- néantira pour l'éternité. Rien avant, rien après. Dans un temps indéfini, la terre elle-même retournera au chaos, roulant d'un même rythme dans l'espace, avec la matière diffuse, ce qui fut lame humaine.
Tous les initiés ne peuvent aller jusqu à ces dernières conséquences ; combien s'arrêtent en chemin, doutant aussi bien du néant que de la vie éternelle, indécis, sans croyances quelconques, désespérés ! Ceux-là ne sont plus des chrétiens, mais ils ne sont pas des maçons parfaits. Néanmoins ils feront œuvre de maçons, agi- ront en maçons.
PREFACE XIX
Je n'ignore pas qu'en attaquant le dogme de l'égalité je prête le flanc à des accusations de tous genres et que les moindres sont de me faire dire, sous une forme plus ou moins dédaigneuse, plus ou moins courtoise, que je suis né trop tard dans un monde trop jeune ; que je ne suis pas un homme de progrès; que je suis paradoxal et peut-être encore plus ou moins que tout cela, selon qu'on voudra l'entendre moins ou plus.
A ces objections je répondrai par avance, qu'il me paraît, au contraire, que je suis venu trop tôt dans un monde déjà vieux ; que jenecrois pas à la pérennité de ce qu'on appelle l'esprit nouveau ; que tout dogme social qui a pour base la haine et l'orgueil ne peut avoir qu'une existence momentanée, que les grandes œuvres ne peuvent être faites que par des hommes isolés et non par des collectivités, et que les deux grandes forces qui doivent conduire les hommes de demain sont la bonté et l'énergie.
Or, depuis que la franc-maçonnerie a été introduite en France, on n'a pas cessé, sous prétexte d'égalité, de conduire le grand troupeau des violents à l'assaut de toutes les supériorités, sous prétexte qu'elles ne repré- sentaient pas le plus grand nombre.
Après m'être lu et relu, dans le calme de ma conscience, je n'ai rien trouvé à changer à mes conclu- sions, résultat d'un labeur considérable dont le lecteur pourra apprécier l'étendue.
Mon opinion a été formée et mon jugement rendu en toute indépendance de conscience ; pour être sincère, je
XX LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
dois reconnaître cependant que ce n'est ni en spectateur indifférent, ni en citoyen du monde que j'ai vu les choses et les gens, mais en amant passionné de celle qui est toujours pour moi la douce France, que j'aime avec ardeur, de cette généreuse France dont le grand passé me fait espérer dans son avenir, malgré toutes les tristesses de l'heure présente.
Les épreuves de la vie et les ans aiguisent ou adou- cissent les angles ; le temps nous rend impitoyable ou indulgent. J'ai pensé qu'il était plus habile et plus particulier d'essayer d'être très indulgent, et je crois Tavoir été.
Dans mon étude du grand conflit du xvme siècle entre la maçonnerie et le reste de la France, je n'ai pas perdu de vue un instant que, quoi qu'ils puissent dire ou faire, les maçons, vienne le temps de l'épreuve, sentiront malgré eux le vieux sang des aïeux circuler avec intensité et annihiler l'éducation artificielle et provisoire de leur cerveau. Beaucoup, parmi les adver- saires actuels de l'Ordre, ne sont-ils pas les descen- dants des initiés du xvme siècle?
Mon travail veut donc être une œuvre d'apaisement et, quelque paradoxale que ma prétention puisse paraître dans les circonstances actuelles, je persiste à croire que l'on peut tenter encore de réconcilier l'ancienne France avec la France moderne ; non pas que je veuille faire renaître le passé de toutes pièces : le passé est mort ; mais la vie d'aujourd'hui n'est-elle pas fille des morts d'hier, des morts d'il y a des siècles ? Les fleurs poussent sur les tombes.
Si je veux emprunter au passé les grandes lignes de sa
PREFACE XXI
tradition pour la direction à imprimer à nos destinées politiques, à l'intérieur comme à l'extérieur, je n'imagine pas un instant qu'on puisse prétendre à rétablir notre ancien état social. Par contre, je ne conçois pas non plus qu'on puisse ériger en axiome et encore moins en dogme , que notre état social actuel est une arche sacrée, renfermant la nouvelle Bible de l'humanité future.
Si, pour rendre mon récit vivant et sincère, je me suis attardé dans de menus détails, je n'ai retenu dans mes conclusions que les grandes lignes de l'ensemble ; si j'ai décrit des usages et des fêtes ridicules, j'ai aussi indiqué certaines solennités maçonniques qui n'étaient pas sans grandeur.
Je considère qu'il faut élever la discussion au-dessus de ces misères et de ces actes louables, dégager la thèse maçonnique et montrer résolument, nettement, son opposition avec la croyance nécessaire à toute société.
La franc-maçonnerie s'est posée, à ses débuts, en défenseur de la religion naturelle : croyance à l'au- delà, à l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'âme, basée sur les seules données de la raison ; mais, peu à peu, cette religion naturelle s'est transformée en simple morale sociale, basée sur l'éternité de la ma- tière, et après avoir passé par le panthéisme, elle a abouti à la négation de la Divinité.
Ses adversaires croient, au contraire, que la religion naturelle n'est que l'étape nécessaire pour arriver à la religion révélée et à toutes ses conséquences : croyance en l'au-delà, basée sur les lumières surnaturelles de la
XXII LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
raison, grâce à une intervention directe de la Divinité, apportant la vérité aux hommes.
Au fond, toute la lutte religieuse est circonscrite à l'opposition de cette thèse à cette croyance.
Au point de vue social, l'antagonisme est tout aussi tranché.
En étudiant le développement des loges et les trans- formations de leurs doctrines, nous verrons la lutte s'engager et les résultats sociaux obtenus par le triomphe des ateliers de la maçonnerie.
Sans prétention électorale, je puis oser dire ce que de nombreux esprits, cultivés et sincères, n'osent mur- murer et encore moins écrire.
La doctrine de l'égalité me révolte, parce qu'elle conduit infailliblement à la négation de toute hiérarchie indispensable, parce qu'elle nous ramène forcément au socialisme d Etat, première forme de toute société qui sort des limbes de la barbarie, dernier spasme de toute société qui meurt ; parce qu'elle détruit inévitablement la famille et l'individualité ; parce qu'elle a pour consé- quence inéluctable la négation de la supériorité divine qu'elle remplace par la loi du nombre.
Pour lutter contre de semblables doctrines, le pouvoir seul peut intervenir utilement. En France, moins qu'en tout autre pays, il ne peut se former de sociétés pour défendre purement et simplement le gouverne- ment constitué Si, par hasard, des essais sont tentés, ils aboutiront à un but opposé à celui qu'on voudra poursuivre. Les défenseurs du pouvoir ne seront pas
PREFACE XXIII
désintéressés. Ils voudront protéger et réclameront des privilèges ; en cas de refus, ils crieront à l'injustice, à l'ingratitude et concluront à l'inutilité du dévouement. Les défenseurs du pouvoir deviendront ses pires ennemis.
La Révolution accomplie, au nom du dogme maçon- nique, les loges elles-mêmes n'échapperont pas à cette loi fatale ; le gouvernement qu'elles auront créé, au nom même du dogme de l'égalité, se refusera à leur reconnaître des privilèges de fondateurs ; la Révolution se retournera contre eux. En ne tenant pas compte de ces lois sociales, l'historien est désorienté, il ne com- prend pas, il trouve illogiques toutes les hypothèses qu'il peut imaginer. Comment expliquer autrement, en effet, que l'on retrouve presque tous les maçons de 1788 et 1789, soit hors de France, soit sous le couteau de la guillotine ?
Il faut reconnaître aussi que la royauté fut cou- pable : non seulement le gouvernement royal ne sup- prima pas la maçonnerie, mais encore il l'encouragea, Louis XVI et ses frères étaient maçons-protecteurs. Depuis longtemps les princes du sang et la noblesse de cour faisaient partie de l'Ordre. Les premiers, et avec eux les légitimés, affectaient une soumission chagrine à la personne du roi. Au pied du trône, au nom de l'égalité, ils regrettaient de n'être pas assis à côté ou même à la place du roi. De leur côté, les repré- sentants des anciennes grandes familles, quasi royales, n'avaient pas oublié qu'il avait été un temps où elles marchaient de pair avec la maison de Bourbon et que, pour les dompter, il avait fallu Louis XI, Richelieu et
XXIV LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
Louis XIV. Combien souffraient de ne plus être appelés qu'à faire partie de la haute domesticité de la couronne ! Les intrigues de cour ressemblaient à de véritables complots. On frondait le pouvoir royal à Chantilly, à Berny et à Sceaux, comme à Brunoy, à Bagatelle et à Villers-Cotterets. Toutes ces familles prin- cières furent représentées dans la franc-maçonnerie, sinon par leur chef, tout au moins par ceux qui lui tenaient de près. L'exemple fut suivi : Versailles devint une vaste loge; on coudoyait le maçon aussi bien dans l'Œil de-Bœuf qu'à l'office et au corps de garde. Hauts dignitaires de l'armée et de la magistrature, maison du roi et des princes, maison de la reine, gardes du corps, chambre du roi...
Tout ce monde, pensionné de la liste civile, grouil- lant, intriguant, quémandant, avait prêté serment tout à la fois entre les mains du vénérable de sa L.\ et à la personne du roi.
Combien ne retrouveront leur foi royaliste qu'en présence du malheur frappant à leur porte ! Avec eux ils auront entraîné dans l'abîme la monarchie et le pays tout entier : le roi, l'admirable noblesse de pro- vince, la bourgeoisie et le peuple.
La F.*. M.*, aurait été impuissante à produire ce cataclysme, si elle n'avait été conduite et dominée par son dogme égalitaire.
Dans notre premier volume, nous verrons manœu- vrer les ouvriers de l'idée, ceux qui préparèrent le terrain.
PRÉFACE XXV
Dans le second, les ouvriers du fait bouleverseront de fond en comble le sol de notre pays et seront englou- tis par l'abîme qu'ils auront creusé.
Dans le troisième enfin, nous verrons les ouvriers qui auront survécu diriger encore la France vers le chemin qu'ils lui avaient tracé et continuer en temps de paix violente la construction du Grand Œuvre.
Avec la franc-maçonnerie nous aurons vu passer devant nos yeux l'image de tous les vices, et aussi, il faut le reconnaître, celle de beaucoup de vertus. Son recrutement avait été multiple et varié, car elle avait frappé aussi bien aux portes des sociétés de plaisirs vulgaires qu'à celles qui avaient des aspirations élevées, attirant à elle tout ce qui était groupement : telle société inavouable est venue se fondre avec telle autre société dont le but était admirable .
Dans quelle mesure faut-il la blâmer et la louer ? La maçonnerie a été imprégnée de toutes les vertus et de tous les vices de son temps, et, il faut l'avouer, ceux- ci étaient les plus nombreux.
Après avoir déroulé devant les yeux du lecteur le tableau de toutes ces turpitudes, que faudra-t-il con- clure ?
Que l'humanité est passée une fois de plus avec toutes ses hontes et toutes ses beautés.
L'humanité est passée, et comme elle a souffert, le regard de Dieu lui a donné une vie nouvelle.
L'homme, pour être vraiment digne de ce nom, a plus besoin d'idéal que de pain, et c'est l'idéal commun qui agrège les nations vivaces et généreuses. Cet idéal, il
XXVI LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
faut que nous le retrouvions et qu'il prenne la place de la haine qui frappe tout effort de stérilité.
L'ancienne France avait comme idéal la religion catholique et la royauté traditionnelle. C'est de l'union de ces deux croyances qu'est née la Patrie française; des doctrines maçonniques ont pu nous la faire ou- blier momentanément, mais je reste convaincu que la France de demain reprendra ses anciennes traditions ; que celles-ci seront d'accord avec les nécessités du monde moderne et que notre pays redeviendra la nation énergique et généreuse qu'elle fut sous ses rois.
Gustave Bord.
Paris, le 25 août 1908.
AVERTISSEMENT
Les documents auxquels nous avons emprunté les listes de francs-maçons citées dans cet ouvrage sont trop nom- breux et trop divers pour que nous en ayons fait mention dans des séries de notes qui eussent encombré inutilement presque chaque page.
Pour remédier à cette omission volontaire, nous nous tenons à la disposition de tout représentant d'un des noms cités pour lui indiquer les sources auxquelles nous avons puisé nos renseignements.
Nous tenons à remercier tout particulièrement MM. de Bessonies, Bon, Paul Fesch et Augustin Cochin des nombreux documents qu'ils ont bien voulu nous communiquer.
G. B.
LA FRANC-MAÇONNERIE
EN FRANCE
CHAPITRE PREMIER LES PRÉCURSEURS
Le problème. — Les sources des doctrines maçonniques. — Les pen- seurs : les alchimistes. — La pierre philosophale. — L'Alcaest, la Palingénésie et l'Homunculus. — Les principaux alchimistes ; leurs protecteurs et leurs adversaires . — Les kabbalistes : Ray- mond Lulle ; Thomas Morus ; Paracelse ; les Socins ; Andréa ; Robert Fludd ; le chancelier Bacon ; Pierre Bayle ; Sweden- borg ; Willermoz.
Qu'est-ce que la franc-maçonnerie ? — Ce problème a été souvent posé ; presque toujours on y a répondu de façons différentes, et la multiplicité des solutions a fait la confusion et le mystère, au profit des maçons et au plus grand dommage de ceux qui les attaquent.
On a voulu personnifier la maçonnerie dans une succession de grands maîtres inconnus, connaissant seuls le secret de l'Ordre et seuls le dirigeant. Cette société, d'après les uns, aurait eu le même but caché et la même organisation mystérieuse depuis son ori- gine; d après les autres, l'Ordre n'est qu'une société de secours mutuels et de bienfaisance.
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Les deux affirmations sont également fausses lors- qu'on les rapporte à toutes les époques de la maçon- nerie ; elles sont la source de multiples erreurs.
Pour trouver la solution du problème, essayons d'abord de le poser.
N'y eut-il qu'une espèce de franc-maçonnerie ? Son but fut-il toujours le même ? A-t-elle eu successive- ment un ou quelques chefs connaissant seuls le secret du but de la société ?
Nous démontrerons que deux maçonneries se succé- dèrent : l'une, la plus ancienne, composée de gens de métier, de constructeurs, et que nous appellerons cor- porative ; l'autre, celle qui la remplaça, composée d'amateurs de philosophie et de sciences, que nous appellerons spéculative (1).
La substitution ne se fit pas brusquement de la pre- mière à la seconde forme : pendant plusieurs années des hommes influents s'introduisirent dans la première pour s'y livrer avec sécurité à leurs études souvent enta- chées d'hérésies ; d'autres voulurent la dominer pour en faire profiter leur parti politique, qui fut pendant les premiers temps celui des Stuarts. Ces maçons, connus sous le nom de maçons acceptés, lorsque la substitution de l'ordre à la corporation aura lieu, donneront nais- sance à deux courants différents : la maçonnerie jacobite et la maçonnerie anglaise. Ces deux sœurs ennemies, qui auraient dû représenter des adversaires irréconci- liables, après avoir poursuivi des buts opposés, se trouveront confondues, plus tard, par la puissance du dogme fondamental de la Maçonnerie qui aura sub- sisté malgré eux, parce qu'une idée est plus forte que
(1) Les Anglais appellent la première opérative. Nous avons adopté le mot corporative, qui nous paraît plus complet, car il suffit à exprimer que ces travailleurs opéraient en corporation.
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les hommes et les conduit fatalement lorsque cette idée est vraiment puissante. Or, on ne pourra pas nier que, si l'idée maçonnique de l'Egalité des hommes est socia- lement détestable, elle n'en est pas moins forte et que le maçon lui-même n'a souvent qu'un abri bien précaire lorsqu'il a déchaîné l'orgueil de l'homme sous pré- texte d'égalité et que le cyclone passe sur l'humanité terrifiée.
Aussi bien, à celui qui les attaque, comme au maçon dont sa propre lumière a brouillé les yeux, je puis dire, après avoir étudié le problème sans haine pour les hommes : le dogme maçonnique est une chose grave, une pensée dangereuse, qui conduit les sociétés aux pires cataclysmes ; ne cherchez pas dans le maçon, tantôt un ennemi de caste ou de nationalité, tantôt un ennemi politique ou religieux, car il renferme en même temps tous ces dangers. La f.\-m.\ n'est pas\ représentée par un homme, ni une classe d'hommes, \ mais par une idée néfaste, la plus terrible qu'on puisse imaginer : 1 idée de l'égalité. Tuez l'idée ; tuez-la d'abord en vous où elle a pénétré, et vous serez surpris de voir le lendemain que la f.\-m.\ n'existe plus.
Les maçons furent au xvme siècle les prêtres et les soldats du dogme égalitaire. Sous le souffle de cette idée ils ont exercé leur sacerdoce et livré leurs com- bats, pour la plupart inconsciemment. L'idée impla- cable les a entraînés jusqu'au bord de l'abîme où doivent succomber les sociétés modernes, car le dogme de l'égalité est par essence destructeur de toute idée so- ciale. Leurs adversaires, envahis eux-mêmes par cette idée, n'ont pas osé jusqu'ici les attaquer sur ce terrain, qui est le véritable terrain de lutte. Il faut le recon- naître nettement, franchement, il n'y a plus aujourd'hui que deux adversaires en présence : les anarchistes
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égalitaires et ceux qui veulent vivre en société avec les hiérarchies nécessaires. Envisagée sous ce point de vue, l'idée égalitaire domine donc l'histoire de la f.\-m.\ comme elle domine les destinées des nations modernes.
La f.\-m.\, telle qu'elle fonctionna pendant les pre- mières années du xvme siècle, peut être considérée comme un équipage de savants, vrais ou faux, d'ab- stracteurs de quintessence, de kabbalistes et de spirites, qui, s'étant réfugiés sur un navire dont l'équi- page ancien ne trouvait plus à s'occuper, se firent ac- cepter par le capitaine, peu à peu s'emparèrent de la manœuvre et se substituèrent à l'ancien équipage. Si les hommes disparurent, leurs usages persistèrent, le nom du navire ne fut pas changé, et de la sorte une f.'.-m.*. de penseurs se substitua à une franc-maçonnerie de constructeurs maçons.
Au moment du renouvellement de l'équipage, les nouveaux venus étaient les représentants des libres penseurs de l'époque, des empiriques, précurseurs des hommes de science et des kabbalistes précurseurs des philosophes. Cette catégorie de curieux avait existé de tous temps, car à toutes les époques il y eut des hommes qui cherchèrent à expliquer les phéno- mènes de la nature et à deviner le secret de Dieu. L'homme, dès son berceau, voulut connaître les causes de son origine, le but de son existence et sa destinée après sa mort. Il voulut goûter au fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, entrer en lutte avec la Divinité, et résoudre un problème dont il ne pouvait poser l'équation. Si les sciences firent chaque jour des progrès, et si l'on parvint peu à peu à déchirer le voile
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mystérieux qui entourait certains phénomènes naturels, tels que nous les vouons, on peut dire que les mystères qui enveloppent le berceau et la tombe de l'homme, sont encore aujourd'hui aussi cachés qu'à l'aurore de l'humanité.
Des hommes luttèrent désespérément, à la recher- che de la vérité intangible, s'exaspérèrent, blasphémè- rent et se révoltèrent contre le Grand Inconnu, contre Celui qui est. Dans tous les temps il y eut des sectes secrètes, qui prétendirent comprendre les lois qui régis- sent l'univers ; les uns croyaient véritablement possé- der le secret ineffable ; les autres, les habiles, faisaient de leurs mystères un appât pour la foule, prétendant ainsi la dominer et la conduire ; tout au moins avaient- ils trouvé le moyen de l'utiliser à leur profit.
Cette lutte est, comme nous l'avons dit, vieille comme le monde ; à travers le temps et à travers les peuples, elle exista sans discontinuité ; pour nous en tenir aux temps modernes, au xvie siècle les lutteurs s'appelèrent les réformés, fils des omniscients du moyen âge. A ce titre ils furent les précurseurs de la f.*.-m.\ On peut donc dire que la secte des francs-maçons incarne depuis le xvme siècle les sectes recherchant le secret éternel de l'humanité, de ces gens qui, ne pouvant comprendre et définir Dieu, las de le chercher en vain, trouvèrent plus commode de magnifier la matière et de déifier l'homme.
Envisagée sous ce point de vue, la f.\-m.\ est une secte fort ancienne, la plus ancienne même qui fût sur la terre ; sectaires en lutte acharnée avec l'homme résigné qui se contente du travail, de l'amour, de la foi et de la prière, les francs-maçons représentent, au point de vue chrétien, l'orgueil de l'homme, l'esprit du mal, la révolte contre Dieu.
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Un f.*.-m.\ homme d'esprit, de scienceet de bonne foit car je prétends qu'il en existe, avec lequel je discutais ces problèmes décevants, en matière de conclusions, me tint le discours suivant :
— Je ne discute ni ne critique vos dogmes et vos croyances de catholique ; ils me sont indifférents. Que ceux qui y croient les pratiquent, c'est ce qu'ils ont de mieux à faire ; ils ne viendront jamais parmi nous ; ils s'imaginent être avec les bons anges, soumis à la grande force de l'Architecte de l'Univers que vous appelez Dieu ; ils sont convaincus que nous sommes les adeptes des démons, Lucifer, Asmodée ou Belphégor ; soit, je l'ad- mets et je prendrai les arguments qui vont suivre dans vos propres croyances, dans vos livres saints. Or qu'enseignez -vous ? que les démons sont des anges déchus et qu'au jugement dernier ils seront vaincus par les bons anges, milice de votre divinité. Ce jour- là, ils redeviendront de bons anges et votre Dieu, que vous dites magnifique et plein de miséricorde, leur par- donnera leurs méfaits passés ; il pardonnera également, sans cela il serait injuste, à tous ceux qui auront été entraînés par les démons ; donc le résultat sera le même pour nous que pour vous ; nous jouirons de la gloire éternelle et de la contemplation de Dieu ! Seule- ment vous aurez joué un métier de dupes, et nous aurons été des gens avisés.
Alors que vos bons anges vous enseignent la rési- gnation et l'humilité, la sanctification de la bonne souffrance pour mériter de franchir la porte de votre Paradis des petits et des humbles, nos démons nous conduisent au même séjour de délice, par des chemins jonchés de roses sans épines, la tête haute ; c'est après une lutte d'égal à égal que nous prenons d'assaut votre Paradis. Tout au plus serons-nous obligés d'attendre
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pour y entrer le jour du grand jugement; mais d'ici là, il est à croire que le démon qui nous aura conduits dans ce monde nous protégera dans l'autre. Et, si la mort terrestre est l'anéantissement de l'être humain, comme beaucoup le croient, nous aurons été plus habiles que vous en évitant des souffrances inutiles.
Aussi, ne cherchons-nous pas à recruter parmi vous des adeptes ; impassibles, nous attendons que ceux qui n'ont pas trouvé dans la pratique de vos croyances le bonheur, la consolation, la paix ou la satisfaction, viennent à nous. Ceux-là, laissez-les-nous ; ils nous appartiennent ; nous n'en ferons pas des humbles, mais des hommes libres, heureux à notre façon qui deviendra la leur. Quel droit oserez- vous invoquer pour y mettre obstacle ?
— Je conviens, lui répondis-je, que le problème ainsi posé peut convaincre ceux qui ne croient pas et les entraîner dans votre sillage ; mais pour cela il faudrait nous entendre sur ce que nous appelons Dieu ; pour vous, c'est un simple Architecte de l'Univers ; pour moi, c'est le Créateur de toute chose. Votre Dieu, par défi- nition, est la négation du mien. La puissance du vôtre est limitée puisqu'il se borne à utiliser la matière qu'il n'a pas créée, qu'il est même impuissant à créer. Enfin, puisque vous invoquez les textes des livres saints, ou avez-vous lu que, après avoir été terrassé, le démon deviendra un bon ange ? Vous le déduisez par un rai- sonnement spécieux, en invoquant l'esprit de miséri- corde d'un Dieu auquel vous ne croyez pas, oubliant ainsi qu'il est aussi un Dieu de justice. Je préfère demeurer avec le poète, ce devin de l'au-delà, qui fait gémir sa lyre en nous enseignant qu'on n'est un homme que lorsqu'on a souffert et lorsqu'on a pleuré. Pour concevoir le bonheur il faut pouvoir le comparer à ce
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qui n'est pas le bonheur, et ne le supprimerait-on pas en supprimant la souffrance ? Enfin, il resterait à prou- ver qu'il suffit d'être initié pour ne connaître ni les peines ni les larmes.
Voilà ce que pensent encore de nos jours les f.'.-m.*. qui ont gardé les traditions du passé de leur ordre. Je conviens que le plus grand nombre ne soulève plus le problème de l'humanité primitive et des destinées d'outre-tombe, que ses soucis se bornent à assurer le présent et, en agissant ainsi, il croit faire preuve de la sagesse d'un homme raisonnable et pratique. La plu- part voient dans la maçonnerie une société d'admira- tion mutuelle, susceptible de favoriser avec sécurité l'épanouissement de leurs ambitions politiques, litté- raires ou commerciales. En cela ils sont différents de leurs ancêtres, qui, eux, avaient souvent pour excuse la sincérité et le désintéressement de leurs convictions.
C'est la mentalité de ces derniers que je me bornerai à étudier, et l'on pourra comprendre, je l'espère, et excuser dans une certaine mesure, les hommes de bonne foi et d'intelligence plus qu'ordinaire qui se passion- nèrent pour l'Art Royal. En dehors des dupes, il y eut des coupables, et souvent même en faveur de ces der- niers on peut invoquer les circonstances atténuantes.
Pour comprendre clairement ce qu'était la secte philo- sophique des f.-.-m.*. à son origine, il nous faudra remonter quelque peu en arrière, et étudier les divers savants empiriques qui eurent la faveur des premiers maçons non constructeurs.
Si l'on examine les discours, les formules, les ada- ges et les doctrines des initiés du xvni0 siècle, on
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arrive à déterminer assez facilement à quelles écoles ils ont façonné leurs mentalités, car, tout au moins au début, tous n'eurent pas les mêmes convictions, très peu poursuivant le même but.
Suivant leur tournure d'esprit, leurs aptitudes et leurs aspirations, les uns furent des penseurs, kabbalistes ou théosophes, les autres des savants, alchimistes ou astrologues ; ceux-ci furent des artistes, ceux-là des politiciens.
En analysant les correspondances maçonniques et les travaux de loge, voici quels sont les principaux ancêtres qu'on peut leur attribuer.
Les précurseurs intellectuels directs de la f.\-m.\ furent les alchimistes et les kabbalistes, en donnant à ce premier mot son sens le plus complet. Pendant le xvme siècle, en effet, le maçon cherche, comme l'alchi- miste, la pierre philosophale, la panacée universelle, et l'arbre de la science du bien et du mal révélant le mystère de la création : c'est à eux aussi bien qu'à Bacon qu'il emprunte la légende symbolique du Temple de Salomon et celle d'Hiram; les allures des plus fameux d'entre eux, Saint-Germain et Cagliostro, ressemblent singulièrement à celles du Cosmopolite, du Philalèthe et de Lascaris.
L'alchimie était, suivant l'alchimiste, une science, un art ou une supercherie. Son objet était d'o- pérer la transmutation des métaux vils en métaux nobles. Lorsque cette science prit naissance, vers le ive siècle, à Byzance, l'état des connaissances chi- miques pouvait permettre de poursuivre de sem- blables recherches. L'alchimiste supposait que les métaux étaient formés des mêmes éléments, étaient, comme aurait dit un chimiste du xixe siècle, des corps
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isomères et que, par conséquent, des manipulations physiques pouvaient changer leur état chimique. La grande erreur des alchimistes fut d'affirmer que la chose était possible parce qu'il n'était pas déraisonnable d'admettre qu'elle pouvait être. C'est ainsi qu'ils empri- sonnèrent leur science et qu'après avoir donné à la chimie un essor incontestable, ils la paralysèrent en la spécialisant. Si, en cherchant une chose, ils en trou- vèrent une autre et firent en quelque sorte malgré eux et au hasard progresser la chimie, il n'en est pas moins vrai qu'ils furent un obstacle sérieux au développe- ment rapide et méthodique de cette branche des sciences.
Vers le vne siècle, de Grèce l'alchimie fit des adeptes en Egypte et, de là, les Arabes la transportèrent en Espagne, où elle fut longtemps en honneur. Peu à peu cette science avait envahi l'Occident, et au xve siècle elle était cultivée dans toute la chrétienté. Au xvie et au xvne, c'était une véritable folie; il y avait des souffleurs dans toutes les classes de la société, et la légende de la fortune fantastique de Nicolas Flamel avait bouleversé toutes les cervelles.
Aux recherches matérielles on avait joint bientôt des combinaisons métaphysiques, et alors un philosophe était aussi bien celui qui recherchait la pierre philosophale que celui qui étudiait l'âme humaine. Le langage de ces fous qui, par hasard, trouvaient des choses raison- nables, était composé d'allégories et de paraboles ne voulant rien dire ou simplement ineptes, ou de logo- griphes qui ne cachaient pas de mots.
Cependant les plus remarquables d'entre les abstrac- teurs de quintessence s'expriment plus clairement, tels Salmon et Philalèthe.
De leurs théories il ressort qu'ils considéraient les
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métaux comme des corps composés des mêmes élé- ments, dans des proportions et des conditions de for- mation différentes. Us naissent, disent-ils, comme des êtres organisés, par la conjonction des semences mâles et femelles. L'or pur absolu est la semence mâle; le mercure des philosophes est la semence femelle. L'al- chimiste réunit ses produits dans un récipient nommé Athanor, maison du poulet des sages ou œuf philoso- phique, et au bout de six mois de chauffage intense il obtient la poudre noire qu'il nomme Saturne, tête de corbeau, ténèbres cimmériennes... En continuant à souffler, la poudre devient blanche; c'est avec celle-ci, qu'on appelle petite pierre philosophale, petit magistère ou teinture blanche, qu'on obtient l'argent. En chauffant encore, la matière devient verte et enfin rouge ; c'est la véritable pierre philosophale, grand magistère ou grand élixir, transformant immédiatement en or pur, quelque faible que soit la dose employée, des volumes considé- rables de tout vil métal en fusion sur lequel on la projette.
Et il ne faut pas se tromper sur la signification des mots, sous peine de rencontrer des contradictions inad- missibles. Ainsi, ces mêmes alchimistes qui donnent la recette que nous venons de décrire pour faire de Tor, prétendent d'autre part que tous les métaux sont un composé de mercure et de soufre, ce qui ne concorde pas en apparence avec les recettes qu'ils donnent ; il faut ajouter que le soufre et le mercure des alchimistes n'ont aucun rapport avec ces corps tels qu'on les définit vulgairement. Le mercure est la métalléité, l'éclat, la ductilité des métaux, et le soufre leur élément combus- tible.
Plus tard les astrologues introduisent leur science dans l'alchimie, et les principaux métaux se sont trou-
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vés sous des influences planétaires. Les médecins se mettent aussi de la partie et la pierre philosophale trans- mute les métaux, dirige les destinées, guérit les mala- dies et prolonge la vie.
Pour que rien n'y manquât, les alchimistes firent intervenir la magie blanche ou la magie noire dans leurs opérations : Dieu ou le Diable.
Pour l'alchimiste cherchant la transmutation des métaux, la difficulté est de se procurer le mercure des philosophes, qu'on ne peut avoir que par révélation divine ; ils l'appellent : mercure double, lion vert, ser- pent, eau pontique, lait de vierge, etc.
Aussi ne l'ont-ils jamais trouvé, et cependant ils l'ont cherché partout :
Dans les métaux : arsenic, étain, antimoine, mercure vulgaire, etc.
Arnauld de .Villeneuve recommande de triturer trois parties de limaille de fer avec une partie de mercure et d'y ajouter du vinaigre et du sel.
Trismosin conseille de sublimer du mercure avec de l'alun et du salpêtre, puis de distillerie mélange avec de l'esprit de vin « en mangeant des tartines de beurre très épaisses ».
L'un et l'autre ne parvinrent qu'à fabriquer du su- blimé corrosif et à calmer leur appétit.
Puis, sous prétexte que saint Luc avait dit que le sel était une bonne chose, on abandonna les métaux poul- ies sels : le sel marin, le salpêtre et surtout le vitriol, vitriolum, dont les propriétés étaient établies par la phrase suivante :
<isitando HHiileriora Herrîc, ^declifîcandoque,
LES PRÉCURSEURS 1?>
H-Hnvenies
Cccultum
t^apidem,
cjeram
gedicinam.
Plus tard on essaya des substances végétales : suc de cliélidoine, primevère, rhubarbe, lunaria.
Distillations de vers de fumier, de crapauds, de lézards, de serpents. Produits du corps humain : sang, salive, poils, semence, menstrues, matières fécales, organes génitaux.
Terre vierge, vitraux rouges des anciennes églises et enfin l'esprit du monde, spiritus mundi, matière qui se rencontrait dans l'air, l'eau de pluie, la neige, et surtout dans la rosée du mois de mai.
Trois choses sont ainsi recherchées par les alchi- mistes: l'Alcaest, la Palingénésie et l'Homunculus.
L'Alcaest, Esprit universel (ail Geist), dissolvant de tous les corps, est l'idéal des menstrues. On le cherche dans le tartre, l'alcali (alcali est), la potasse, l'acide muriatique.
Kunckel ayant fait remarquer que s'il dissolvait toutes choses, il devait dissoudre le vase dans lequel on le renfermait, il n'en fallut pas plus pour discréditer l'Alcaest.
La Palingénésie était l'art de faire renaître les plantes de leurs cendres.
L'Homunculus était un homme en miniature fabriqué par des procédés hermétiques. Il se formait dans l'urine des enfants. D'abord invisible, il fallait le nourrir avec du vin et de l'eau de rose.
En dehors de toutes ces folies, certains se livrèrent à des recherches plus sérieuses, et nombre d'alchimistes ne furent ni des sots, ni des ignorants, ni des hommes
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de mauvaise foi. Vu l'état de la science, on ne peut s'étonner que les décompositions chimiques aient été prises pour des transmutations.
« Si vous projetez sur du cuivre de l'arsenic blanc sublimé, dit saint Thomas d'Aquin, vous verrez le cuivre blanchir ; si vous ajoutez alors moitié argent pur, vous transformerez tout le cuivre en véritable argent »
Plus tard, par l'expérience, on reconnut que ce chan- gement de couleur n'était pas une transmutation, mais une simple superposition.
Comme on ignorait également que les sels liquides pouvaient contenir des métaux, les précipitations étaient prises aussi pour des transmutations.
D'autre part, on avait des moyens imparfaits pour contrôler la présence de l'argent dans un alliage de ce métal avec l'or (cément royal, sulfure d'antimoine, eau forte). La chimie analytique n existait pas, on ne faisait pas d'expériences de densité précises (1). Mais à toutes ces recherches, la véritable science trouvait parfois son compte. Si les explications étaient erronées, les faits étaient réels.
A côté des prestidigitateurs pipant le creuset (2), il y avait les gens de bonne foi introduisant dans les expé- riences des éléments aurifères ignorés, tels que le chlorure d'or.
(1) Voy. Berthelot : Les Origines de V Alchimie.
(2) Dans un remarquable mémoire lu à l'Académie des sciences de Paris le 15 avril 1722, Geoffroy l'aîné dévoile les supercheries les plus usitées :
Creusets doublés, garnis dans le fond de chaux gommée, d'or et d'argent qui sous l'influence de la chaleur se désagrégeaient et séparaient leurs éléments ;
Parcelles d'or ou d'argent introduites dans des charbons creux ;
Baguettes de bois creusées contenant à leur extrémité le métal
LES PRÉCURSEURS 15
Malgré toutes leurs erreurs leurs insanités ou leurs duperies, les alchimistes n'en ont pas moins préparé la méthode expérimentale : l'observation et l'induction, que Galilée, François Bacon et Descartes ont codifiées. Il faut reconnaître que si les alchimistes n'avaient pas amoncelé de nombreuses expériences, les créateurs de la science moderne n'auraient pas pu avoir même l'idée de chercher règles, formules et lois.
Si les alchimistes furent interdits au xive et au commencement du xve siècle par le pape Jean XXIi à Avignon, Charles V en France, Henri IV en Angleterre et le conseil de Venise, du xvie au xvme siècle ils étaient protégés dans l'Europe entière par les empereurs Rodolphe II, Ferdinand III et Léopold Ier, par Fré- déric Ier et Frédéric II de Prusse, par l'électeur Auguste de Saxe, par Charles IX et Marie de Médicis en France, par Edouard III, Henri VI et Elisabeth en Angleterre, par Christian IV et Frédéric III en Danemark et Char- les XII en Suède.
Si quelques-uns d'entre eux sont pendus de temps en temps par des princes allemands, c'est comme impos- teurs, ou parce qu'ils ne veulent pas livrer les secrets dont on les croit détenteurs.
La liste des alchimistes contient, il faut le recon-
précieux qu'on déposait dans le creuset en agitant le métal en fusion ;
Petites quantités de métal précieux mêlé au métal vif qu'on travaillait ;
L'or coloré par le mercure, mêlé aux métaux blancs ;
Liquides comme le chlorure d'or et l'azotate d'argent contenant des métaux en dissolution ;
Métaux précieux dissimulés dans une gangue de métaux vils.
1G
LA FRANC-MACONNERIK EN FRANCE
naître, des noms illustres et vénérés à côté de faux sa- vants et de filous :
S. Thomas, Arnauld de Villeneuve, Albert le Grand, Alain de Lisle, Raymond Lulle, Paracelse, Nicolas Flamel, Talbot, Van Helmont dont le fils convertit Leibnitz à l'alchimie, Sweitzer (Helvetius) qui compta Spinosa parmi ses adeptes, le Cosmopolite, le Phila- lèthe, Lascaris, Botticher, Braun, Martin, Schmolz de Dierbach, Delisle, Gaetano comte de Ruggiero, Saint- Germain, Cagliostro, James Price qui en 1783, à Londres, acculé à une expérience de transmutation, s'empoisonna, Guyton de Morveau qui, en 1786, confirmant l'assertion d'un médecin de Cassel, annonça que l'argent fondu avec l'arsenic se changeait en or.
Voyons maintenant les kabbalistes, qui sont tous quelque peu alchimistes :
Parmi les meilleurs, les plus sincères, il faut nous arrêter à Raymond Lulle (1), à cet homme singulier qui fut canonisé par l'Eglise alors que ses adeptes étaient déclarés hérétiques. Le maçon lulliste, ainsi que son chef d'école dans son Grand Art, joue à la roulette avec les facultés de l'entendement humain ; comme lui, en faisant tourner trois roues concentriques, il pose des problèmes et les résoud. Et cependant Raymond Lulle ne manqua parfois ni d'originalité, ni même de grandeur dans ses combinaisons naïves et bizarres, habilement appropriées aux habitudes ergoteuses de la scolastique. Auxvne siècle, le jésuite Kircherle préco- nisait encore et Leibnitz en fit l'éloge.
Il est un autre écrivain auquel il est étonnant que
(1) Né à Palma de Majorque eu 1235, il fut martyrisé à Bougie en 1315.
LES PRÉCURSEURS 17
personne n'ait encore songé, c'est Thomas Morus (1486- 1535). Dans son fameux ouvrage : Utopia, sive de optimo reipublicx statu (i5/8), on a voulu bien à tort ne voir qu'un badinage, qui aurait servi seulement à créer le mot utopie. Bien peu, il faut le reconnaître, ont entre- pris de le lire, car après l'avoir étudié, on ne pourrait plus donner au mot utopie le sens de rêve irréalisable. En effet, de nos jours, ce rêve a été réalisé presque complètement. Pour le reste, on le trouve dans les pro- grammes des partis politiques de l'extrême avant-garde socialiste et collectiviste.
- Thomas Morus, dès le début, se pose en réformateur, voulant, sauf une exception que nous signalerons plus loin, supprimer la peine de mort et abolir la propriété pour constituer le bonheur de l'humanité.
Il expose son programme et le met en pratique dans l'île imaginaire d'Utopie, dans laquelle les habitants vivent sou sune forme sociale nouvelle.
Là, le premier souci du gouvernement est de fournir aux besoins matériels de la consommation publique et individuelle ; tous les citoyens ont droit au gîte, à la nourriture et aux vêtements. On laisse à chacun le plus de temps possible pour s'affranchir de la servitude du corps, cultiver librement son esprit et développer ses facultés intellectuelles par l'étude des sciences et des lettres, qui constitue le vrai bonheur des Utopiens.
Tout vient du peuple, tout y remonte : les magistrats comme les prêtres sont élus au scrutin secret.
L'organisation civile est républicaine.
Les fonctions sont annuelles, excepté celle du chef de la nation qui est nommé à vie.
Tout, sauf les femmes, appartient à tous ! Le mariage ne peut se contracter que lorsque les fiancés se sont vus sans aucun voile ; par contre, il peut être dissous par
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simple consentement mutuel ; aussi l'adultère est-il puni de mort.
On tolère toutes les religions.
Chacun est tenu de connaître l'agriculture et un autre métier, mais il n'est pas obligé de travailler plus de 6 heures par jour.
On mange en commun dans des salles parfumées, au son de la musique.
Il est un point cependant en désaccord, tout au moins apparent, avec les programmes modernes : dans la république d'Utopie, il y a des esclaves !
Un grand nombre de f.\-m.\ se sont aussi inspirés de la philosophie de Philippe-Aurèle Bombast de Hohenheim, connu sous le nom de Théophraste Para- ceîse (1493-1541), dont la doctrine était puisée à la kabbale, à la philosophie hermétique et à l'alchimie. Paracelse a la « prétention de connaître et d'exposer tout le système des forces mystérieuses qui agissent, soit dans la nature, soit dans l'homme, et qui échap- pent à la timidité de la philosophie et aux lenteurs de la science ».
Entre Dieu, la nature et l'homme, il y a des forces opératives qui produisent les phénomènes que nous percevons. Il s'agit pour l'homme de s'unir aux forces qui conviennent pour produire, soit des phénomènes physiques, soit des phénomènes intellectuels.
Paracelse admet implicitement l'existence de Dieu, l'immortalité de lame et les principes de la morale dont il est impie de vouloir faire la preuve.
La création est divisée en macrocosme (l'univers) et en microcosme (l'homme) qui sont semblables ; au-
LES PRÉCURSEURS 19
dessus trône Dieu, centre et circonférence de tout.
Les germes de toutes choses possèdent en eux une force qui les rend capables d'agir et de se mouvoir, secondés par les influences d'agents extérieurs : lumière, chaleur, air, etc.. Ces germes, il les appelle astres, aussi bien dans les parties de l'être humain que dans l'univers, où le vulgaire leur donne le même nom. Les astres de l'univers sont en rapport avec les astres de l'homme et ont une influence sur les cerveaux de ces derniers, sans toutefois paralyser leur volonté. Au con- traire, l'homme, par l'énergie de son imagination, peut s'identifier les propriétés des astres .
C'est la puissance magique.
Paracelse développe la théorie des quatre éléments de la philosophie grecque : le feu, l'air, l'eau et la terre, qu'il réduit ensuite à trois, attendu que le feu est un agent donnant naissance aux astres avec sa propre substance.
C'est, en résumé, la théorie d'Empédocle dont l'alchimie s'était servie depuis longtemps en substi- tuant aux éléments le sel, le soufre et le mercure ;
Le sel étant le fondement de la substance des corps ;
Le soufre celui de leur croissance et de leur combus- tion ;
Le mercure, leur liquidité etl'évaporation.
Mais il ne faut prendre ces corps que comme des symboles, avec leurs propriétés astrales et non avec leurs propriétés terrestres.
Le feu est la source de la sagesse et de la sensibilité des pensées ; c'est à lui que l'homme doit le dévelop- pement de son intelligence.
Paracelse, malgré tout, est spiritualiste et il admet le principe de l'antériorité du principe spirituel sur le principe matériel ; il est même chrétien : « Il y
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a, dit-il, trinité et unité dans l'homme ainsi que dans Dieu ; l'homme est un en personne, il est triple en essence : il a le souffle de Dieu ou 1 ame, l'esprit sidéré et le corps. »
Quelque invraisemblable que cela puisse paraître, ces questions sont encore agitées, discutées, appréciées et préconisées par des f.\-m.\ contemporains (1) dans des formes analogues.
Si Lulle est catholique jusqu'à souffrir le martyre ; si, avant de mourir pour avoir résisté à Henri VIII, Thomas Morus, dans Utopia, est indifférent en matière de religion ; si Paracelse est vaguement chrétien, avec Socinus nous voyons apparaître le philosophe athée dont le rôle a une importance capitale, attendu que les f.\-m.\ le reconnaissent comme leur grand ancêtre.
Adriano Lemmi, l'avant-dernier grand maître du Grand-Orient d'Italie, n'a-t-il pas affirmé, il y a quelques années, que « le gouverneur suprême de Fart » d'un bout du monde à l'autre était Lelio Sozzini, connu en France sous le nom de Socinus. En effet, le lendemain de son élection, le 29 septembre 1893, dans une lettre encyclique, il déclare : « Nous ne pouvons pas oublier que l'Italie a été le véritable berceau de la f.\-m.\ et que Sozzini fut son véritable père ; c'est pour cela que dans la direction des combats décisifs, par lesquels nous allons assurer notre victoire, il faut rester jus- qu'à la fin en Italie » (2).
Lelio Sozzini naquit à Sienne en 1525 et mourut à
(1) Oswald Wirth, la Médecine philosophale.
(2) Cowan, The X Rays.
LES PRÉCURSEURS 21
Zurich le 16 mai 1562 ; il était fils d'un habile juris- consulte, Mariano Sozzini, dit le jeune. Dès 1545, Lelio fonda à Vicence une société qui avait pour objet la destruction du christianisme, qu'il voulait remplacer par le rationalisme pur. Cette société recruta des adhé- rents surtout parmi les partisans de l'hérésie arienne. En 1547 fut tenue, également à Vicence, une conférence à laquelle assistèrent des délégués venus de tous les points de l'Europe ; si tous les assistants n'avaient pas les mêmes croyances ils étaient tous unis par leur haine commune du catholicisme et même du christianisme, car Lelio s'attira la haine des réformés aussi bien que celle des catholiques. Sa doctrine re- pousse, en effet, les dogmes de la Trinité (1), de la con- substantialité du Verbe, de la divinité de Jésus, de la satisfaction et de l'expiation, qu'il attribue à l'influence de la philosophie païenne sur l'Eglise chrétienne.
Après sa mort, il trouva un continuateur zélé dans son neveu Fausto Sozzini (1539-1604). Gomme son oncle, Fausto reniait la divinité de Jésus-Christ, la rédemption, le péché originel et la doctrine de la grâce. Son catéchisme, connu sous le nom de caté- chisme de Racow, rejette également la résurrection universelle ; le bon seulement doit revivre, pendant que le méchant met fin à son existence.
Il ne croyait donc ni au châtiment universel, ni à l'Enfer.
Sur sa tombe, à Luctavie, on grava ces deux vers :
Tota licet Babylon destmxit tecla Luiheriis, Muros, Calvinus ; sed fundamenta Socinus.
L'ambition de Sozzini était de construire sur les
(1) Il reconnaissait seulement Dieu le père ; le Fils était sim- plement un homme doué particulièrement ; dans le Saint-Esprit, il ne voyait qu'une force de la divinité.
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ruines de l'Eglise un temple qui aurait renfermé l'exer- cice de toutes les croyances, depuis la libre pensée sans dogmes jusqu'au culte de Lucifer.
Tous les précurseurs de la f.\-m.\ n'avaient cepen- dant pas des théories philosophiques aussi perverses que celle de Socinus.
Si, dans une certaine mesure, on peut considérer Paracelse comme le successeur de Lulle, Jacob Bœhm fut Fhéritier de Paracelse.
Son influence fut considérable en Allemagne, qu'il imprégna pendant le xvme siècle et une grande partie du xixe. Le personnage est du reste intéressant. Né près de Gorlitz en 1575, il était fils de pauvres paysans ; pendant sa jeunesse il était d'une dévotion exaltée. Sans instruction générale, il exerça le métier de cor- donnier pendant toute sa vie.
Connu sous le nom de Philosophe Teutonique, c'était, au résumé, un mystique, un théosophe et un halluciné. Il se voyait, par un effet de la grâce, au comble de toutes les grandeurs. Ce fut sous l'influence de la philo- sophie de Paracelse qu'il fut entraîné au mysticisme. Il croyait sincèrement avoir reçu de Dieu la mission de dévoiler les mystères inconnus av ant lui. Il eut à diverses époques trois extases qu'il a racontées. 11 se sentait ravi dans le centre de la nature invisible, ayant une vue intérieure qui lui permettait de lire dans le cœur de chaque créature. Il était convaincu qu'il tenait de Dieu, par grâce spéciale, la science universelle et absolue, et cette science, il la communiquait à ses lec- teurs, sans ordre et sans preuves, dans un langage emprunté à l'Apocalypse et à l'alchimie.
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Après avoir déblayé tout ce mysticisme de ses exa- gérations, on trouve dans Bœhm un vaste système de métaphysique dont un panthéisme effréné fait le fond.
Dieu est le principe, la substance et la fin de toutes choses, et voici comment il explique le mystère de la Trinité :
1° Dieu considéré en lui-même ne peut être défini ; il n'est ni bon ni méchant ; n'a ni volonté, ni amour, ni haine. Son sein renferme le mal et le bien ; il est tout et rien. C'est Dieu le Père.
2° Dieu, tel qu'il se manifeste et tel qu'on peut le comprendre, est la lumière dans les ténèbres ; il a une volonté : c'est Dieu le Fils.
3° L'expansion de la lumière, l'expression de la sagesse par la volonté, l'exercice des facultés divines, c'est le Saint-Esprit.
Bœhm prend l'âme humaine pour exemple de sa théorie :
1° L'esprit par où tu penses, cela signifie Dieu le Père.
2° La lumière qui brille dans ton âme afin que tu puisses connaître ta puissance et te conduire, cela signifie Dieu le Fils.
3° La base affective qui est la puissance de la lumière, l'expansion de cette lumière par laquelle tu régis ton corps, c'est Dieul'Esprit-Saint.
Il y a deux natures sorties de la même source : Tune éternelle, invisible, directement émanée de Dieu l'autre, la nature visible et créée, l'univers proprement dit.
L'homme contient en lui une image et un résumé de toutes choses ; il tient à Dieu par son âme, dont le prin- cipe se confond avec l'essence divine. Par l'essence de son corps, il tient à la nature éternelle, cause et siège de
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toutes les essences ; par son corps proprement dit, il appartient à la nature visible.
Avec une semblable philosophie, toute morale est forcément un non-sens : le but de la vie est de ne s'atta- cher à rien dans ce inonde, de dépouiller sa volonté, s'efforcer de ne pas être et de hâter par la prière con- templative l'instant où l'âme doit se réunir à Dieu.
Parmi les membres de la Stricte Observance tem- plière d'Allemagne, nous trouverons de nombreux dis- ciples de la philosophie de Boehm ; par Strasbourg et Lyon elle eut aussi de nombreux adeptes en France.
Un autre écrivain, qu'on ne peut à proprement dire être un véritable philosophe, eut une influence égale- ment considérable sur la f.\ m.*. C'est en effet sur ses indications que se formèrent des groupements de pen- seurs qui plus tard s'introduiront dans la f.\ m.*, et se substitueront à l'organisation corporative.
JeanValentin Andréa (1), abbé d'Adelsberg, fut, sans le vouloir, le fondateur de l'ordre des Rose-Croix.
En 1610, Andréa publiait une œuvre toute d'imagina- tion, ayant pour titre : Fama fraternitatis, ou décou- verte de l'ordre honorable des Rose-Croix Dans cette fiction, il racontait l'histoire fabuleuse d'un certain Christian Rose-Croix qui aurait trouvé un secret, enfoui depuis des siècles, pouvant faire le bonheur de l'huma- nité. Pour assurer le succès de sa propagande, il aurait fondé un collège secret (loge) ayant pour but la bien- faisance, l'internationalisme, l'avancement de la vraie
(1) Né à Herremberg (Wurtemberg) le 17 août 1586, mort le 27 juin 1654.
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morale et de la vraie religion. Les membres de cette société devaient s'engager à la plus sévère discré- tion.
Le livre eut un grand succès et, en Angleterre en par- ticulier, on crut à l'existence réelle de l'ordre des Rose-Croix.
Andréa donna des suites à son premier roman. En 1614, il publiait la Réformation universelle du monde entier avec la Fama fraternitatis de l'ordre respectable de la Rose-Croix ; en 1616 paraissait la Noce chimique de Christian Rose- Croix ; en 1617, Rosa florescens, contra Menapii calumnias, dans laquelle il fait l'apo- logie des Rose Croix, sous la signature de Florentinus de Valentia.
Le clergé catholique aussi bien que le clergé pro- testant s'émurent du succès de ces ouvrages, qui pou- vaient entraîner les gens de bonne foi, firent avertir Andréa d'avoir à cesser ses publications et à les désavouer.
Andréa se retira à Strasbourg où il fit imprimer en 1619 : Turris Babel, judiciorum de fraternitate Roseae Crucis chaos. Dans cet ouvrage Andréa proteste contre l'existence de la société des Rose-Croix, qui s'était réelle- ment formée pour mettre sa fiction en pratique, déclare qu'il n'avait écrit qu'une série de romans dans ses œuvres précédentes et qu'il avait choisi le nom de Rose-Croix en s'inspirant du cachet de sa famille : une croix de saint André avec une rose entre chaque branche ; il se moquait des gens qui avaient cru à la réalité de son conte, qui avait assez duré, puisqu'il était parvenu à mystifier ses lecteurs.
Andréa eut beau protester; on ne voulut pas croire ses affirmations, et des sociétés inspirées de ses ouvrages se formèrent en Allemagne. Cependant les R.'.-C.'. ne
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devaient être ni très nombreux ni très connus, car Descartes les chercha dans toute l'Allemagne sans pouvoir les rencontrer.
La France aurait eu aussi sa société de R.\-C*. sous Louis XIII.
On ne sait s'il faut prendre au sérieux les affiches que desR.*. C.\ ou des mystificateurs firent placarder, en 1622, dans les rues de Paris :
« Nous, députés du collège principal des frères de la Rose-Croix, faisons séjour visible et invisible en cette ville, par la grâce du Très Haut, vers lequel se tourne le cœur des justes. Nous montrons et enseignons, sans livres ni marques, à parler toutes sortes de langues des pays où nous voulons être, pour tirer les hommes, nos semblables, d'erreur et de mort. »
Après leur échec, la même année, ils auraient fait placarder de nouvelles convocations :
« S'il prend envie à quelqu'un de nous voir, par curiosité seulement, il ne communiquera jamais avec nous ; mais si la volonté le porte réellement et de fait à s'inscrire sur le registre de notre confraternité, nous qui jugeons des pensées, lui ferons voir la vérité de nos promesses ; tellement que nous ne mettons point le lieu de notre demeure, puisque les pensées, jointes à la volonté réelle du lecteur, seront capables de nous faire connaître à lui et lui à nous. »
En Angleterre, Robert Fludd (1) se posa en défen- seur de l'ordre des Rose-Croix, en le regardant comme
(1) Né à Milgate (Kent) en 1574, mort à Londres le 8 septembre 1637.
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l'antique symbole de la croix teinte du sang de Jésus- Christ. En 1617, sous le pseudonyme de Robertus de Fluctibus, il publie successivement à Leyde : Apologia compendiaria, fraternitatem de Rosea Cruce, suspicionis et infamix maculis aspersam ablnens et Tractatus apo- logeticus integritatem societatis de Rosea Cruce defendens contra Libanium et allos. Ces ouvrages eurent un succès considérable ; des sociétés de Rose-Croix se formèrent à Londres, sous l'influence de Fludd, dont elles adoptèrent les doctrines philosophiques. L'on peut même dire que ce furent aussi bien les théories de Fludd qui furent adoptées par les maçons philosophes, lors de la réformation de 1717, que la méthode de Bacon.
Fludd vaut du reste la peine qu'on étudie sa per- sonne et ses écrits, fort peu connus en France.
D'abord militaire, il abandonna bientôt le métier des armes pour les sciences, les lettres, l'alchimie et la théosophie. Après avoir visité l'Allemagne, la France et l'Italie, il revint en Angleterre et se fit recevoir mé- decin.
Comme celle de Bœhm, sa philosophie est inspirée de celle de Paracelse et de Cornélius Agrippa de Nettes- heim ; c'est un mélange des chimères de l'alchimie, des idées kabbalistiques et des traditions néo-platoni- ciennes et hébraïques recueillies dans les prétendus écrits de Mercure Trismégiste, mêlées aux ambitions et aux rêveries des Rose-Croix. C'est le panthéisme le moins déguisé, presque le matérialisme, présenté sous le masque du mysticisme et avec le secours de l'inter- prétation allégorique avec laquelle il prétend donner le véritable sens de la révélation chrétienne.
Dieu est le principe, la fin et la somme de tout ce qui existe. Tous les êtres et l'univers lui-même sont
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sortis de son sein, formés de sa substance et retourne- ront en lui, quand le temps et le but de leur existence seront accomplis. A proprement parler, la création n'a jamais commencé. C'est l'Ensoph de la kabbale, l'unité ineffable de l'école d'Alexandrie, le Père inconnu du gnosticisme.
L'être et le non-être, la lumière et les ténèbres, l'activité et l'inertie, la contraction et l'expansion, le bien et le mal, sont effacés et anéantis dans la plus parfaite identité. La volonté et la nolonté par leurs actions simultanées et leur combinaison ont créé les éléments et les qualités dont l'univers se compose.
On le voit, son panthéisme incline bien plus vers la matière que vers l'esprit.
Comme les philosophes de l'antiquité, il adopte la théorie des quatre éléments, dont il explique la forma- tion et la succession. L'air refroidi est devenu l'eau ; celle-ci, condensée, est devenue la terre, et cette der- nière, sous l'influence delà lumière, est devenue le feu.
C'est à la kabbale qu'il emprunte le mode de for- mation des êtres et ses quatre inondes étroitement unis et subordonnés l'un à l'autre :
1° Le monde archéty pique, où Dieu se révèle à lui- même et qu'il remplit de sa substance sous la forme la plus élevée ;
2° Le monde angèliqne, habité par les anges et les purs esprits, agents immédiats de sa volonté divine.
3" Le monde stellaire formé par les étoiles, par les planètes et par tous les grands corps dont l'ensemble est nommé le ciel ;
4° Le monde siiblunaire, c'est-à-dire la terre et les créations dont elle est peuplée.
En fait, il réduit ses quatre mondes à trois : Dieu, la nature, l'homme.
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Il adopte la doctrine de la Trinité ; mais il l'explique à sa manière.
D'abord Dieu n'existe qu'en puissance dans l'infini ineffable ; c'est la première personne de la Trinité ou Dieu le Père.
Puis il se révèle à lui-même et se crée tout un monde intelligible ; il apparaît comme la pensée, la raison universelle. C'est le Fils.
Enfin il agit et produit ; sa volonté s'exerce et sa pensée se réalise hors de lui. C'est l'Esprit.
Dieu, passant éternellement par certains états, nous offre ainsi l'image d'un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part.
Ce système, d'après Fludd lui-même, est aussi ancien que le monde. Miraculeusement enseigné au premier homme, il s'est transmis par la tradition aux patriarches, à Moïse, à tous les âges de l'ancien Tes- tament jusqu'au temps où le Christ jugea nécessaire de le révéler une seconde fois.
Pythagore, Platon et Mercure Trismégiste sont les seuls philosophes de l'antiquité dont il fait cas.
Fludd eut une influence déterminante sur un des principaux organisateurs de la f.\ m.\ de 1717, le pasteur Désaguliers, sur lequel nous reviendrons plus loin.
Un autre philosophe anglais contribua également à la formation de l'esprit maçonnique : le chancelier François Bacon (1560-1626).
Dans un ouvrage, fort intéressant à beaucoup de points de vue, M. MaxDoumic(Le secret de la F.\ M.\) a cru devoir donner au chancelier de Jacques Ier non
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seulement un rôle prépondérant, mais encore un rôle exclusif dans l'organisation de la f.'.-m.*. Dans la maison de Salomon de l'île de Bensalem décrite par Bacon dans la Nouvelle Atlantide, M. Max Doumic croit voir la première forme de la société maçonnique ; il serait plus juste de dire qu'il est possible que, dans une certaine mesure, Bacon s'est probablement inspiré, pour cette conception romantique, des œuvres de Tho- mas Morus, de celles d'Andréa et de Robert Fludd, et qu'il a fait mouvoir ses personnages dans une société formée à l'instar de l'organisation de la corpora- tion des maçons travailleurs, très connue et très carac- téristique.
Le reproche que l'on peut faire àM. Max Doumic est d'avoir posé une thèse a priori pour établir que la f.'.-m.*. est un outil exclusivement anglais et d'avoir cherché tous les documents pouvant confirmer son hypothèse, alors qu'il eût été préférable de dégager sa thèse d'un ensemble de faits déterminants, d'une authen- ticité indiscutable.
Je suis néanmoins en partie de l'avis de M. Doumic en ce qui concerne l'influence de Bacon sur la mentalité maçonnique du xvme siècle ; il ne faut cependant pas faire de Bacon le précurseur, mais un des précurseurs.
La personnalité de Bacon est trop connue pour s'y arrêter longuement.
Chancelier de Jacques Ier, baron de Vérulam et vicomte de Saint-Alban, accusé en 1618, devant la chambre des Lords, de concussion et de vénalité, il dut humblement s'avouer coupable. Le 3 mai 1621 il fut condamné à se démettre de ses fonctions, à payer une amende de un million de livres et à être enfermé à la Tour de Londres.
C'est vraisemblablement entre 1622 et 1626 qu'il
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composa la Nouvelle Atlantide, publiée seulement après sa mort. Lorsqu'il travailla à cette œuvre d'imagi- nation, il connaissait certainement les ouvrages d'Andréa et ceux de Robert Fludd, qui avaient eu un grand retentissement ; quant à YUtopia de Morus, c'était un ouvrage en quelque sorte classique.
Comme dans l'île d'Utopia, dans l'île de Bensalem le peuple a adopté la forme républicaine ; mais au lieu de s'occuper, comme Morus, de la vie sociale des habi- tants de son île imaginaire, Bacon s'occupe exclusive- ment de leur vie intellectuelle, littéraire et scientifique. Comme Andréa, il met à la tête une société secrète, un vaste institut qu'il appelle non pas le Temple, mais la Maison ou la Société de Salomon. Cette société est spécialement destinée à l'étude et à la contemplation des œuvres de la Divinité et de toute la création.
Les affiliés, qui entre eux s'appellent frères, comme les membres d'une communauté religieuse et comme les maçons constructeurs, étudient les sciences en secret et s'engagent sous serment à ne rien révéler. Pour assurer les destinées de la société, on a installé un collège pour les novices, nommé collège des six jours de la création, qui ne doit être connu que des initiés.
Au lieu de la salle à manger parfumée et égayée par la musique, dont parle Morus, il y a dans le collège une salle des prodiges, flanquée de hautes tours et de grottes profondes destinées à observer les phénomènes de la nature, des eaux minérales, des appareils de féeries imitant les météores, le vent, la pluie, le tonnerre ; autour du collège, des jardins botaniques et des parcs remplis d'animaux, afin d'observer leurs mœurs.
Comment fonctionne la société ? — En dehors des
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novices, elle se compose de neuf groupes de trois membres. Les quatre premiers groupes sont destinés à voyager à l'étranger, en cachant leurs personnalités. Ils ont à leur disposition des sommes considérables, pour acheter les secrets, corrompre les gens et fonder des succursales.
Voyons si les fonctions attribuées à chacun des neuf groupes ont quelque rapport avec les grades ma- çonniques :
1° Les commerçants de lumière doivent rapporter des machines et des échantillons de toute espèce ;
2° Les plagiaires doivent recueillir dans les livres et les manuscrits les expériences utiles ;
3° Les collecteurs rassemblent tout ce qui a rapport aux arts mécaniques ;
4° Les pionniers ou mineurs choisissent, dans les ex- périences qu'on a pu leur indiquer, celles qui leur ont paru les plus intéressantes et en rapportent la descrip- tion ;
5° Les compilateurs ou rédacteurs rangent toutes ces notes dans des tables méthodiques ;
6° Les évergètes ou bienfaiteurs examinent les dossiers rapportés, les comparent et cherchent à les utiliser.
Après plusieurs assemblées générales où on discute en commun le résultat de ces enquêtes :
7° Les lampes (et non pas les lumières) tentent des expériences plus lumineuses ;
8° Les greffiers rédigent les mémoires, analysent les expériences ;
9° Les interprètes de la nature les étudient et tâchent d'en tirer des conséquences générales (1).
(1) La Nouvelle Atlantide a été traduite en français en 1702 par l'abbé Gilles-Bernard Raquet (1668-1748) et publiée en un vol. in-12 à Paris, chez J. Musier
LES PRECURSEURS
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Il ne me paraît pas que cette organisation ait un rap- port quelconque avec celle de la maçonnerie, à laquelle elle ressemble beaucoup moins dans son but que celle de l'île d'Utopie de Thomas Morus.
C'est bien plus aux doctrines philosophiques de Bacon qu'à celle des sociétaires de l'île de Bensalem qu'il faut rattacher la f.\-m.\
Dans la Nouvelle Atlantide, il nous semble que Ba- con a voulu vulgariser son Instanratio magna, donner une forme palpable de la méthode expérimentale, et montrer l'application pratique des sciences. Peut-être aussi dans l'œuvre de ses dernières années a-t-il voulu faire une moins large part à la méthode d'induction, qu'il avait trop exclusivement préconisée dans ses œuvres antérieures.
Sa philosophie, comme nous l'avons dit, était au contraire faite pour plaire aux f.\-m.\ penseurs, en ce qu'elle contenait en germe les bases des écoles sensua- listes et matérialistes modernes. En condamnant les causes finales, il avait affaibli les preuves de l'existence de Dieu créateur, ce qui pouvait être considéré par les f.*.-m.\ comme une théorie utile au développement du dogme égalitaire.
De tous les écrivains, Pierre Bayle fut assurément celui qui eut le plus d'influence sur les maçons français (1647-1706) ; calviniste, après une courte excursion dans le catholicisme, Bayle était revenu à la religion de ses pères. Nature sceptique, paradoxale et hypocrite, il n'attaque pas directement ses adversaires ; il procède par insinuation, expose avec un respect apparent les dogmes qu'il veut combattre et conclut en renvoyant le
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lecteur à des ouvrages où ils sont attaqués avec vio- lence.
« Mon talent est formé de doutes, disait-il ; mais ce ne sont que des doutes. » Avec ses procédés ambigus, son esprit terre à terre, il y avait cependant une chose dont il ne doutait pas, c'est que ses doctrines devaient accumuler la tempête sur les sociétés existantes ; aussi se comparait-il volontiers au Jupiter assemble-nuages d'Homère.
Ses doctrines, en effet, conduisaient immanquable- ment au matérialisme et à l'athéisme, par le chemin du doute, si facile à rendre agréable à l'aide de paradoxes aisément spirituels. Trop prudent pour entrer en lutte directe avec les autorités civiles et religieuses, Bayle ne nie pas l'existence de Dieu, mais il déclare quelle ne lui paraît pas d'une évidence incontestable et il ajoute qu'il ne voit aucune contradiction à ce que la matière puisse penser.
Il ne glorifie pas les athées, mais il prétend que sou- vent un athée portera plus loin qu'un croyant la notion et la pratique du bien, et que, sous ce rapport, l'a- théisme lui semble infiniment préférable à la supersti- tion et à l'idolâtrie.
Pour vulgariser ses doctrines, Bayle fonda un jour- nal qui eut un grand nombre de lecteurs : les Nouvelles de la République des lettres (1). Mais son oeuvre de propagande la plus considérable fut son Dictionnaire historique et critique (2), dont le succès fut immense dès son apparition. La première édition est de 1697.
(1) Ce journal parut de 1684 à 1718, mais Bayle l'abandonna pour cause de santé en 1687 et le confia à des continuateurs zélés : La Roque, Barrin, Jacques Bernard et Jean Leclerc
(2) La seconde édition est de 1702. En 1740 il y avait déjà huit éditions, dont une anglaise (1735-1741).
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Ce recueil fut, pendant tout le xvmtf siècle, la véritable Bible du f.\-m.\ français, et Ton peut dire qu'il fut aussi la première édition de l'Encyclopédie, dont il a les tendances philosophiques et la forme matérielle. Il suffira de lire les articles : David, Pyrrhonisme et Ma- nichéens, pour se convaincre de la similitude de ses doc- trines avec celles de la f.\-m.\ C'est de Bayle que s'inspireront Fontenelle, d'Holbach, LaBaumelle,Mau- pertuis aussi bien que les collaborateurs de l'Encyclo- pédie, ce grand bazar de la demi-science.
Il est encore un auteur dont nous devons exposer les théories philosophiques, tant fut grande son influence sur toute une catégorie de maçons : les Martinistes et les Balsamistes. Bien que l'ensemble de ses œuvres théosophiques soit postérieure à l'intro- duction de la f.'.-m.*. en France, nous devons nous arrêter à Emmanuel Svedbord, anobli sous le nom d'Emmanuel de Swedenborg (1688-1772), qui fut le dernier théosophe célèbre.
La vie de Swedenborg se divise nettement en deux parties dissemblables. Dans la première, sa philosophie a pour but la connaissance de notre monde mécanique, et il a trois moyens pour y parvenir : l'expérience de Bacon, la géométrie de Descartes et le raisonnement de Bayle. D'après lui, si Ton doit renoncer à comprendre l'infini et l'essence de Dieu, on peut expliquer ses rap- ports avec le monde. Dieu n'a pas créé l'univers tel qu'il est, mais il en a créé les causes qui le produisent géométriquement. Lame est la cause finale de la créa- tion sur la terre, c'est le terme suprême du mouve- ment ; elle obéit à des lois géométriques et mécaniques ;
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elle n'est que la partie la plus subtile de notre corps ; elle est donc matérielle : c'est une membrane, un ap- pareil vibratoire.
Cette philosophie toute naturaliste est, on le voit, très éloignée de tout mysticisme. En dehors de ses études métaphysiques, Swedenborg s'occupait surtout de sciences pratiques : histoire naturelle, exploitations de mines, artillerie, etc.
En avril 1745, pendant un séjour qu'il fait à Londres, Swedenborg est brusquement transformé : il passe sans transition du naturalisme à la théurgie ; voici dans quelles circonstances :
Il était à table et achevait son repas, quand tout à coup il voit autour de lui d'affreux reptiles rampant dans l'obscurité ; puis apparaît un homme radieux qui lui dit : Ne mange pas tant. Le lendemain, nouvelle apparition du même homme qui lui annonce : « Je suis Dieu, le Seigneur, le Créateur et le Rédempteur ; je t'ai élu pour interpréter aux hommes le sens des saintes Écritures. Je te dicterai ce que tu devras écrire ! »
A partir de ces apparitions, Swedenborg, ainsi que Boehm, prend ses hallucinations pour des réalités et il se consacre exclusivement aux fonctions de secrétaire de la Divinité. Ce n'est pas ses œuvres qu'il publie, mais les révélations divines qu'il transcrit. C'est sous la dic- tée du Seigneur qu'il définit et explique le mystère de la Trinité :
Dieu a une âme qui est le Père ;
Un corps divin-humain qui est le Fils ;
Une force qui opère, réchauffe et éclaire, qui est le Saint-Esprit.
Il divise le monde spirituel, ou Jérusalem céleste, en trois cieux :
Le ciel inférieur, dans lequel les habitants reçoivent
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médiatement l'influence divine des deux autres cieux. Ses attributs sont : l'amour et l'intelligence ;
Le ciel spirituel, habité par des anges qui reçoivent médiatement du troisième ciel l'influence divine. Ils voient Dieu, mais pas dans toute sa splendeur. Son emblème est la lune, astre sans rayons ;
Le ciel supérieur, habité par les plus parfaits des anges, qui reçoivent directement l'influence de Dieu, qu'ils voient face à face. Son emblème est celui de Dieu, soleil d'un monde invisible ; il se manifeste par l'a- mour et la vérité représentés symboliquement par la chaleur et la lumière.
Dans ces trois royaumes célestes circulent des socié- tés innombrables d'hommes et de femmes, unis par des mariages éternels ; chaque couple habite un palais splendide entouré de jardins merveilleux.
Au-dessous des régions célestes, il place le royaume des esprits, où se rendent les hommes après leur mort. Là, ils subissent une transformation angélique, et, sui- vant leurs mérites, ils vont au paradis ou en enfer.
Les maçonneries allemandes, danoises, suédoises et russes, furent les premières impressionnées par les théories swedenborgiennes, qui eurent également un grand succès dans l'est de la France. Ces doctrines ne semblent avoir eu d'influence à Paris et à Londres qu'après la mort de Swedenborg . La même année, en 1783, se formèrent dans ces deux villes des loges dans lesquelles on pratiqua le système du théosophe suédois.
Parmi les maçons du xvme siècle, un des plus éclai- rés en science maçonnique est certainement Willermoz (1730-1824) ; il fut affilié à presque tous les régimes,
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les connut dans leurs grades avancés, et tout en re- connaissant les divergences d'opinions religieuses qui séparent les membres influents de son Ordre, depuis le matérialiste jusqu'au chrétien, il demeure catholique, mais à sa façon. Il croit à la divinité du Christ et à la rédemption, mais il n'admet pas l'autorité du Pape ; c'est un pseudo-janséniste, mélangé de gallican et de martiniste. Gomme Bœhm, Swedenborg et Saint-Martin, il a des hallucinations pendant une certaine période de sa vie. C'est, en résumé, un brave homme naïf dont l'esprit avait été déréglé par des recherches folles qui n'étaient pas à la portée de ses connaissances scienti- fiques ; ses études philosophiques ne le mettaient pas à même d'étudier sans danger un problème dont la recherche conduit à l'exaltation ou à l'hébétement lors- qu'on ne sait s'arrêter à temps.
J'ai choisi Willermoz parmi les nombreux maçons qui précédèrent la Révolution, précisément parce qu'il fut en rapport avec des membres de tous les rites et que ce qu'il dit de la maçonnerie est d'un ordre plus géné- ral que ce qu'en pourrait dire un chef de secte comme Saint-Martin (1). Willermoz, par sa correspondance in- cessante, fut en rapport avec les ducs de Brunswick et de Salm. Charles deHesse, Hund, Haugwitz, St-Germain, Cagliostro, Martines Pasqually, Saint-Martin, les ducs de Luxembourg et d'Havre, Bacon de la Chevalerie, Savalète de Lange, La Peyrouse, le marquis de Chef- debien, Naselli à Naples, d'Albarey à Turin, Wollner, Wechter, les maçons suédois et russes aussi bien que les maçons parisiens avec lesquels il échangeait des vues continuelles. Par lui on pourra donc constater,
(1) Du reste, Saint-Martin fut un chef de secte théorique : il n'organisa pas de sociétés; on s'inspira de ses œuvres.
LES PRÉCURSEURS 39
mieux que par tout autre, ce que pensaient les maçons et ce qu'ils voulaient.
Le 31 janvier 1782, il écrit à Wechter pour lui parler de l'avenir de la maçonnerie, lui exposer son système aussi bien que ceux des autres. Dans cette lettre, destinée au plus grand secret, il met à nu les causes, les moyens et le but de la maçonnerie en général.
Il ne s'agit pas, dit-il, de créer une institution maçon- nique qui existe et qui est plus répandue que jamais ; mais il faut satisfaire le vœu général en la réformant. Il faut refaire un centre auquel pourront se réunir toutes les parties delà société générale qui le voudront. Le moment est bon, la société est dans une période d'effer- vescence extraordinaire, mais elle n'est qu'un squelette.
Comment reconnaît-il le vrai but fondamental de la maçonnerie quand les institutions sont si variées? Par trois moyens :
1° La tradition, bien qu'elle soit très obscurcie ;
2° L'étude de l'esprit actif ; ce qu'on dit et ce qu'on pense de la maçonnerie ;
3° L'emploi des connaissances personnelles.
Il appelle maçonnerie la science quelconque qui est le but de l'institution.
Il appelle institution maçonnique l'école dans la- quelle on apprend à connaître et à pratiquer cette science.
Or, la science maçonnique faisant partie de la science universelle est aussi ancienne que le inonde, bien que le terme maçonnerie soit récent et accidentel.
L'institution maçonnique contient diverses écoles qui se nomment : Symboliques, Théoriques et Prati- ques.
Cette institution n'a pu être établie qu'après la con- naissance des principales révélations du Temple de
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Jérusalem, qui est le type fondamental de la partie symbolique préparant aux deux autres (1).
La classe symbolique a voulu expliquer les symboles au gré de son imagination ; d'où une foule de systèmes, plus ou moins faux. Entre tous, celui de Hund (Stricte Observance templière réformée d'Allemagne) est un des moins mauvais, en limitant au xive siècle l'origine de l'institution.
Mais comme la maçonnerie a un but unique, l'éclec- tisme des Allemands est un vice fondamental, car ils amalgament toutes les connaissances secrètes qui sont à leur portée pour en faire un tout.
Dans la véritable doctrine maçonnique, explique Willermoz (2), il y a dans l'homme deux extrémités
(1) Dans une lettre du 20 janvier 1780, Willermoz écrit au duc de Brunswick : « La f.'.-m.\ fondamentale n'a pas essentiellement d autre but que la connaissance de l'homme et de la nature ; étant fondée sur le Temple de Salomon, elle ne peut pas être étran- gère à la science de l'homme, puisque tous les sages qui ont existé depuis sa fondation ont reconnu que ce fameux Temple n'a existé lui même dans l'univers que pour être le type universel de l'homme général dans ses états passés, présents et futurs, et le tableau figuré de sa propre histoire. » Et, le 30 mai suivant, au même personnage : « Nous nous fixons sur la base de la maçon- nerie qui est le Temple de Jérusalem, parce que ce temple fameux est le type universel de la vraie science de l'homme, substitué, à cause de sa perfection, à tous les types ou symboles qui l'avaient précédé... Ce temple est miraculeux. »
Le Temple de Salomon est le type parfait d'une Loge et Hiram son architecte en est le maître par excellence- Ce symbolisme ma- çonnique est emprunté à deux livres de la Bible : les Rois et les Paralipomènes.
(2) Le 20 mai 1782, Willermoz écrit à Hangwitz : « J'admets comme vous une union ternaire dans le composé de l'homme actuel, savoir : esprit, âme et corps matériel terrestre, ainsi que la grande supériorité du premier et la grande infériorité du troi- sième... Vous admettez dans la deuxième puissance ou âme une grande vertu et force magique, dont je ne comprends pas la va- leur ni même les efiets. »
LES PRÉCURSEURS 41
opposées de son individu : la nature spirituelle-intel- lectuelle (par laquelle il est image divine) ; la nature corporelle-élémentaire. Il a, en plus, une nature mixte ternaire, d'esprit, d'âme et de corps.
Ces trois natures ont donné naissance à trois sciences maçonniques successives, qu'on appelle aussi ordres et genres.
Ces trois sciences réunies forment la science univer- selle de l'homme-général, que seul Jésus-Christ a eue.
Ces sciences étant essentiellement vraies ont des ré- sultats évidents, chacune dans son genre.
Il n'y a que trois systèmes maçonniques diffé- rents (1) :
1° Le matérialisme pur, qu'il abhorre ;
2° La Stricte Observance fondée par l'apôtre saint Jean ;
3° Le système suédois fondé par saint Pierre.
Quant à la pratique de la bienfaisance que la ma- çonnerie prétend avoir pour but de pratiquer, Willer- moz la réduit à sa juste valeur dans une lettre du 31 décembre 1785, au duc d'Havre : « Le but de la bienfaisance, dit-il, tout louable qu'il est, n'exigeant par lui-même ni mystères, ni serments, et n'expliquant rien, ne peut être le vrai but de l'initiative maçonnique. »
C'est avec ces multiples données métaphysiques que se forma la mentalité des f.\-m.\ du xvine siècle. On peut facilement s'imaginer le pathos, les puérilités, les rêves antireligieux et antisociaux qui résultèrent de la
(1) Lettre du 27 septembre 1780 de Willermoz à Charles de- Hesse.
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mise en œuvre de ces théories, la plupart suran- nées et obscures, lorsqu'on verra le travail déloge effec- tué par des gens d'intelligence souvent ordinaire, d'une instruction insuffisante, jouant à la philosophie comme au pharaon, à la bouillotte ou au lansquenet. Combien d'esprits se détraquèrent, combien de braves gens tournèrent à la monomanie maçonnique, de la meilleure foi du monde, tels les Martines Pasqually, les Bacon de la Chevalerie, les Savalète de Lange, les Luxembourg, les Willermoz, aussi bien que la duchesse de Brancas, la marquise de Lacroix, Beau- chaine, Rœttiers de Montaleau, Alliette, Stroganoff, Chambonas, Moèt, le marquis de Thomé, Cagliostro et la foule des maçons moins célèbres ! Pour les uns c'était une élégance, pour les autres une religion.
Comment tous ces cerveaux en ébullition furent-ils menés vers un but commun ? Dans quelle organisation matérielle les adeptes furent-ils enrégimentés ? Com- ment furent-ils dirigés ? Par un homme, par un groupe ou par une idée ?
Y eut-il un seul initié de la première heure, d'un esprit assez profond, assez perspicace, pour entrevoir, en 1721, où devait conduire, en 1773 et en 1789, la mise en pratique des dogmes qu'il pratiquait dans les loges ?
Quant à nou6, nous croyons que l'idée fut plus forte que les hommes, qu elle les entraîna pour la plupart malgré eux et à leur insu. Combien peu nombreux furent ceux qui se retirèrent de l'Ordre, à la veille du cataclysme ! Parmi ceux qui virent clair, combien osè- rent protesteret brûler ce qu'ils avaient adoré? Com- bien comprirent que le danger était moins dans ces doctrines, surannées, dont l'interprétation souvent fan- taisiste ne pouvait laisser de longues traces, que dans la
LES PRÉCURSEURS 43
mise en pratique, dans Tordre social et politique, d'un usage qui avait eu sa raison d'être dans une corpora- tion professionnelle : l'égalité pratiquée en loge, expri- mée par le vote égal de tous les membres à la majorité des voix ? Cette coutume, simple acte matériel dans une réunion d'associés discutant des choses et des hommes de leur métier, mise en pratique par des penseurs qui voulaient réformer le ciel et la terre, devint une idée et comme le dogme essentiel de la maçonne- rie. Après avoir dominé et poussé l'institution tout entière, après l'avoir mise en opposition avec ceux dont il niait la supériorité, ce pseudo-dogme la fit s'attaquer à Dieu même, sous prétexte d'inégalité à supprimer ; c'est ainsi que la f.\-m.\ fut menée aux doctrines pan- théistes, pour aboutir au matérialisme religieux et à l'anarchie sociale.
CHAPITRE II LA PÉRIODE DE TRANSITION
La f.\-m.\ corporative. — Les maçons anglais. — Les statuts. — Les landmarks. — La f.*.-m.\ jacobite. — Les Rose-Croix. — Ahsmole. — Wren. — Desaguliers. — Ramsay. — Les hauts dignitaires de la f.'.-m.*. jacobite.
Si par franc-maçonnerie on entend désigner les an- ciennes corporations de maçons travailleurs, on peut la faire remonter aux époques les plus reculées.
Lorsque les hommes cessèrent la vie nomade, il se forma des associations de constructeurs pour édifier des abris durables et des remparts protecteurs. L'ar- chitecture devint un art, art difficile, demandant des connaissances spéciales et empiriques avant le dévelop- pement des sciences exactes. Les constructeurs créèrent, en quelque sorte, une première aristocratie, exclusive et jalouse, dont les services étaient indispensables aux Etats qui s'aggloméraient et se formaient peu à peu. L'Association s'imposa, parce qu'un individu isolé ne pouvait faire seul une construction importante et parce qu'il fallait des connaissances professionnelles. En construisant des remparts, on formait des centres de paix, où l'homme pouvait penser avec sécurité. Il est vraisemblable qu'en dehors du peuple de Dieu, les premiers constructeurs eurent une religion à eux, basée sur l'art de bâtir, comme la religion des peuples no- mades était inspirée par la contemplation des astres.
LA PÉRIODE DE TRANSITION 45
Les nomades avaient regardé le ciel, les maçons regar- dèrent la terre (1).
Pour le maçon corporatif, l'univers était un immense chantier de construction. Son rêve ou mieux son idéal correspondait, j'imagine, à un travail incessant qui, n'ayant jamais commencé, ne devait jamais finir, car la notion de l'infini est instinctive chez l'homme qui pense ; c'est la première manifestation de l'idée de Dieu qui germe dans son cerveau : le plus grand que tout, le plus petitque rien, ont toujours hanté l'âme humaine. De là l'idée d'un Grand Ouvre, temple idéal, de plus en plus parfait, immense, universel, infini. Sous la forme symbolique nous retrouverons les traces de ces rêves antiques dans les franc-maçonneries qui se sont superposées à la franc-maçonnerie corporative.
En Egypte et en Syrie, les associations de construc- teurs furent sacerdotales *,
En Grèce, nous trouvons les architectes dyonisiens ;
A Rome, des collèges de constructeurs.
Lorsque l'Occident commencera à renaître, après l'absorption des barbares envahisseurs, nous constate- rons, en Lombardie, la présence de sociétés de maçons dont le centre fut Corne, d'où le nom consacré, au xve siècle, de magistri comacini.
De la Lombardie ils essaimèrent dans toute l'Eu- rope, où ils construisirent cathédrales, palais, routes et canaux. Un diplôme du pape Nicolas III (1277) con- firma leurs privilèges, qui furent renouvelés en 1334 par Benoît XII. Ils obtinrent alors des franchises de la papauté : exemptions d'impôts et de services militaires ; juridictions spéciales, etc., d'où le nom de maçons affranchis, ou francs-maçons.
(1) Voyez sur ce sujet Oswald Wirth, Manuel de l'apprenti.
46 LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
Que des novateurs plus ou moins sincères, des kab- balistes à la recherche des mots magiques formés par les dernières lettres de versets de la Bible, que des alchimistes à la recherche de la pierre philosophale, se soient abrités dans ces corporations comme dans des lieux d'asile, rien de plus vraisemblable; mais la franc-maçonnerie corporative n'en était pas moins exclusivement une société de constructeurs, soumis aux gouvernements des pays dans lesquels ils travail- laient, pratiquant avec zèle leurs devoirs religieux.
Pendant le xvie siècle, les guerres de religion, pen- dant la première moitié du xvii" siècle, la guerre de Trente ans et les guerres civiles anglaises ralentirent les entreprises de grandes constructions ; au surplus, cathédrales et palais étaient, pour la plupart, édifiés. Les gildes, sociétés et corporations de maçons connu- rent une période de marasme et, pour ne pas mourir, elles reçurent parmi leurs membres des protecteurs insignes sous le nom de maçons acceptés.
Il n'y a aucun intérêt, dans la question qui nous occupe, et au surplus il n'y a aucune certitude, à vou- loir fixer la date exacte à laquelle les f.-.-m.-. corpo- ratifs s'organisèrent en Angleterre. Il serait tout aussi téméraire de vouloir reproduire les statuts des corpo- rations du moyen âge, dont l'authenticité paraît tout au moins douteuse, comme par exemple « les lois et obli- gations soumises à ses frères maçons par le prince Edwin », en 926. Cela du reste importe peu à la for- mation de la f.-.-m.*. spéculative de 1717.
Ce qui paraît sinon certain, tout au moins vraisem- blable, c'est qu'il y avait à la fin du xvie et au xvne siè-
LA PÉRIODE DE TRANSITION 47
cle, en Angleterre et en Ecosse, des corporations de maçons constructeurs, sous le nom de freemasons, et que ces corporations, comme toutes les sociétés de métiers, avaient des statuts. Il est admissible et même vraisemblable que ces corporations se mirent volontiers sous la protection des souverains ou des personnages influents, et il est possible, comme le dit Preston (p. 136 et 137), qu'en 1507, après la démission de sir Thomas Sackville de sa qualité de g.*, m.*, des maçons d'York, la confraternité se soit divisée en deux branches, l'une pour le nord de l'Angleterre, avec le comte de Bedford comme g.\ m.*., et que les mêmes fonctions aient été remplies pour le sud par sir Tho- mas Gresham. Ce qui est encore possible, c'est que les rois Jacques Ier (1603), Charles Ier (1625) et Charles II (1660) aient figuré parmi les successeurs de sir Gres- ham ; mais il me paraît certain que sir Christophe Wren était bien g.*, m.*, de la corporation en 1685.
Je ne discuterai pas la réalité de la construction de la tour et de l'abbaye de Kilwinning en Ecosse par les f.'.-m.*. en 1140 ; mais j'admettrai sans hésiter que, pendant le xvir9 siècle, Kilwinning était un centre impor- tant de maçons constructeurs écossais (1). S'il me paraît douteux que Edouard Ier Plantagenet, alors qu'il était prince héritier, ait été initié par Raymond Lulle à la fin du xme siècle, j'admettrai volontiers qu'au commence- ment du xvine siècle, depuis de nombreuses années, les Saint-Clair barons de Rosslyn, comtes de Orkney et de Caithness, étaient juges et patrons héréditaires des maçons écossais.
Il me paraît certain également que Guillaume III
(1) Dans le t. II, nous reviendrons longuement sur le rite d'Hérodora de Kilwinning.
48 LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
d'Orange fut initié vers 1694, ou mieux que certaines loges de maçons anglais se mirent à cette époque sous sa protection, et qu'en cette qualité il présida plusieurs fois des assemblées à Hampton Court. Je tiens aussi pour authentiques dans leur ensemble « les anciens devoirs et statuts, recueillis par ordre de ce souverain en l'année 1694 », publiés par Krauss et traduits par Daruty (1). Comme ils me paraissent le seul document certain relatant l'organisation de la corporation, on doit attacher une grande importance au texte de ces statuts, qui sont ceux qui furent adoptés en 1717 par la franc-maçonnerie spéculative, modifiés et consi- dérablement augmentés en 1721 par Anderson et Desaguliers. Ils sont conçus en ces termes :
I. Votre premier devoir est d'être fidèles à Dieu et d'éviter toutes les hérésies qui le méconnaissent.
IL De plus, vous devez aussi être fidèles sujets de votre roi et obéir à ceux qu'il a investis de l'autorité. Vous ne devez vous associer à aucune haute trahison ou perfidie, mais en donner avis au roi ou à son conseil.
III. De plus, vous devez être sincères vis-à-vis de tous les hommes et particulièrement à l'égard les uns des autres, vous instruire et vous aider mutuellement l'un l'autre, et par-dessus tout faire aux autres ce que vous voudriez qu'ils fissent pour vous.
IV. De plus, vous devez fréquenter assidûment les loges afin d'y recevoir constamment l'instruction, pré- server les anciens usages et garder fidèlement le secret sur tout ce que vous aurez pu apprendre des choses concernant la maçonnerie, afin que les étrangers n'y soient pas initiés d'une façon irrégulière.
(1) Voir aux appendices un texte différent reproduit par [. Teder dans journal le Hiram (mai-juillet 1908).
LA PÉRIODE DE TRANSITION 49
V. Vous devez aussi ne pas voler ni receler, mais être fidèles au propriétaire qui vous paie et au maître pour qui vous travaillez ; veillez aussi aux intérêts du propriétaire et travaillez à son avantage.
VI. De plus, vous devez aimer tous les maçons, les traiter de compagnons ou frères et ne jamais les appeler par d'autres noms.
VIL De plus, vous ne devez pas séduire la femme de votre frère pour lui faire commettre un adultère, ni violer sa fille non plus que sa servante, ni lui causer de la honte d'aucune façon, ni l'exposer à perdre son travail.
VIII. De plus, vous devez payer honnêtement votre nourriture et votre boisson, là où vous vous arrêtez. Vous ne devez commettre aucun crime ni faire aucune vilenie qui puisse jeter la déconsidération sur la société des maçons.
Tels sont les devoirs généraux auxquels sont assu- jettis tout maître maçon et ses frères.
Il ressort de ce document, et cela est d'une impor- tance capitale, qu'à la fin du xvne siècle il y avait en Angleterre :
Une corporation de francs-maçons ;
Qui s'appelaient entre eux : frères ;
Qu'il y avait des maîtres, des compagnons et cer- tainement des apprentis, bien qu'il n'en soit pas fait mention ;
Que pour entrer dans la corporation il fallait subir une initiation ;
Qu'on devait fidèlement garder le secret sur tout ce qu'on pouvait apprendre concernant la maçonnerie.
On sait, de plus, que, dans les loges corporatives, les maçons anglais votaient par tête pour tout ce qui con- cernait leur profession.
LA FRANC-MAÇONNERIE. — T. I. 4
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Tout porte à croire que ces anciens devoirs consti- tuent les Landmarks (1), sur le texte desquels les maçons ne sont pas encore d'accord et qui sont les articles essentiels de la constitution de leur Ordre, ceux auxquels ils se sont engagés, lors de la fondation, à ne jamais rien changer, même du consentement una- nime de tous les maçons de toutes les loges (2). Aussi ces Landmarks ont -ils disparu, et les écrivains maçon- niques les plus érudits ne sont d'accord ni sur leurs termes ni sur leur nombre. Alors que Paton en compte vingt-cinq, Findel n'en admet que neuf (3).
Il paraît certain qu'ainsi qu'on l'a vu pratiquer en Allemagne, lorsqu'il s'est agi de l'élection des empe- reurs, ou de prendre un parti dans les guerres de reli- gion, aussi bien que dans les Flandres sous Louis XI, lorsqu'on voulait soulever un pays, on s'adressait aux gildes et aux corporations qui présentaient des grou- pements, riches, puissants, organisés et armés. De même en Angleterre, lorsque la lutte s'engagea entre la royauté des Stuarts et le Parlement, et plus tard entre
(1) Les Landmarks (bornes des propriétés).
(2) L'opinion personnelle de Chabriaud est qu'on peut les résumer en trois articles :
1° Croyance en l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'âme ;
2° Adoption de la légende d'Hiram et de toutes ses conséquences relatives aux cérémonies et aux détails du rituel ;
3J Application du régime démocratique au gouvernement des simples atel.*.' et des GG.\ LL.\
(3) D'après le Dr Albert Mackey, G.*. Secret.'. duSup.\ Cons.\ de Charleston, 25 ; d'après le Dr Olivier, 8 ; d'après John W. Si- mons, 15 ; d'après Robert Morris, 17 ; d'après Lockwood, 19 ; d'après la Constitution de la G.*. L.\ de New- York, 31. (Chaîne d'union III. 197.309.403.)
LA PÉRIODE DE TRANSITION 51
les Stuarts et la maison d'Orange ou celle de Hanovre, les partis politiques durent grouper autour d'eux les corporations. C'était le moyen le plus pratiquera solu- tion la plus élégante, comme nous dirions aujourd'hui. Les actes de rébellion ou de guerre civile prenaient ainsi l'allure de mouvements populaires, de manifes- tations nationales. Il est certain que les Stuarts, depuis Jacques Ier jusqu'à Charles III, usèrent de ces moyens, tout au moins à l'égard des francs-maçons. Il est cer- tain aussi qu'ils copièrent l'organisation maçonnique pour l'introduire dans les régiments et en faire des partis politiques. En 1689, nous verrons les régiments écossais et irlandais débarquer en France, avec leurs cadres militaires et leurs cadres maçonniques. Les premiers étaient les agents exécutifs et les seconds le pouvoir directeur.
Mais en même temps, ou à peu près, s'était introduit dans la f.'.-tn.*. corporative un élément philosophique qui plus tard devait faire naître et cimenter Ja fusion de la f.-.-m.*. jacobite avec la f.\-m.\ orangiste sur le terrain égalitaire .
Dans les loges militaires, en effet, comme dans les loges civiles, en franchissant la porte du temple le maçon perdait ses grades militaires et civils pour avoir des droits égaux à ceux de son frère et n'obéissait qu'à la hiérarchie maçonnique, établie par le vote de tous les maçons. En loge, le colonel apprenti était présidé par le capitaine maître, comme le rose-croix non officier de loge obéissait au vénérable maître. Sous ce rapport la f.\ -m.*, jacobite était donc aussi dangereuse que la f.\-m.\ spéculative.
Lorsque le temps consacra le loyalisme des parti- sans de la maison de Hanovre, lorsque les Stuarts per- dirent tout crédit et ne furent plus représentés que par
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des collatéraux éloignés, les régimes séparés eurent intérêt l'un et l'autre à signer une trêve et à vivre paral- lèlement, d'accord sur la doctrine générale, sinon sur les manifestations extérieures du culte.
Un premier rapprochement sérieux se fit après la défaite du prétendant à Culloden, sans parler des dé- fections individuelles qui précédèrent ce combat déci- sif. Après des luttes temporaires, provoquées par des questions d'intérêt matériel ou de préséance et les con- cordats provisoires, en 1772, 1784, 1799, 1807 et 1821, il s'établit un modus vivendi qui dure encore. Les Écossais ont oublié les causes premières de leur fon- dation, comme les membres du Grand Orient ont oublié leur origine au point d'ignorer complètement des faits qui leur sont devenus indifférents.
Un groupement spéculatif s'était introduit dans la f.\-m.\ en même temps que la politique jacobite : la société des Rose-Croix.
Nous avons raconté, au chapitre précédent, comment, à la suite d'une équivoque, créée de toutes pièces par l'imagination d'Andréa, des sociétés réelles de Rose- Croix s'étaient formées en Allemagne et en Angleterre, sur le modèle soi-disant inventé par Christian Rose- Croix.
La société, d'abord composée de quatre membres, s'était accrue bientôt de quatre membres nouveaux, et d'Allemagne s'était répandue en Europe.
En 1623 il fut constaté à Paris que l'ordre entier était alors composé de trente-six membres : six à Paris ; autant en Italie et en Espagne ; douze en Alle- magne ; quatre en Suède et deux en Suisse.
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Vers 1650, elle était puissamment organisée à Lon- dres. Un des membres les plus actifs de cette société, en Angleterre, fut Elias Ashmole (né à Litchfield le 23 mai 1617, mort à Londres le 18 mai 1692). Il était connu sous le nom de Mercuriophile anglais.
Après avoir fait de bonnes études, grâce à la protec- tion du baron Pagett, Ashmole avait été nommé solli- citor en 1638, et avait épousé la même année Eleanor Mainwarieg de Smollwood (Cheshire), qui mourut en 1641 (1).
Ashmole, qui était antiquaire, se retira alors dans son pays natal, embrassa avec ardeur le parti des Stuarts et en 1644 fut nommé commissaire du roi à Litchfield. A ceux qui prétendent que Ashmole était israélite, on peut objecter qu'en octobre 1646, il était un des membres les plus actifs du cercle catholique de Londres avec Lilly et Booker et qu'il fut enterré dans l'Eglise catholique de South Lambeth.
Ashmole aurait été introduit dans la société des Rose-Croix par William Backhouse, puis, le 16 octobre 1646, aurait été admis comme maçon accepté dans la corporation des maçons de Warrington, en même temps que son beau-frère le colonel Henri Mainwarieg de Kerthingham, sous le patronage de Richard Penkett, Warden des Fellow-Crafts.
Il devait se retrouver dans la maçonnerie avec les frères Thomas et Georges Warton, le mathématicien William Oughteed, les docteurs en théologie John Herwitt et John Prarson et l'astrologue William Lilly.
Avec eux il fonda une société qui avait pour but de bâtir la maison de Salomon, temple idéal des sciences,
(1) Le ler mars 1647, Ashmole épousa une femme de vingt ans plus âgée que lui, veuve pour la troisième fois.
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imité de ceux imaginés par Morus dans Utopia et par Bacon dans la Nouvelle Atlantide. Il obtint des maçons de se réunir dans leur local : Masons'Hall, in Mason Alley, Basing Hall street. C'est certainement par cette association de Rose-Croix que la légende symbolique du Temple de Salomon et probablement celle d'Hiram, empruntées aux alchimistes, furent introduites dans la maçonnerie. Certes Ashmole ne se doutait guère alors du parti que la maçonnerie spéculative tirerait, soixante- dix ans plus tard, de cette légende fantastique.
La société formée par Ashmole, comme celles de Morus et de Bacon, devait rester secrète ; on devait s'y occuper, sous formes allégoriques, des sciences naturelles.
Au moment de l'entrée d' Ashmole dans la corporation des maçons, on ne procédait à aucune cérémonie pour la réception d'un apprenti. L'apprentissage terminé, on passait compagnon, sans initiation, et lorsqu'on était chargé de la surveillance des travaux, on était reçu maître, après avoir présidé une loge ; ces divers grades étaient conférés à la suite du vote des membres de la Loge.
Les secrets du métier, sous l'influence de la société mystérieuse d'Ashmole, devinrent l'origine de la légende des secrets de la maçonnerie spéculative ; c'est vers la même époque qu'on inventa les cérémonies initiati- ques, imitées de celles de l'antiquité ou imaginées par des cerveaux enclins au mysticisme (1). Avec les mys- térieux et obscurs symboles introduits dans les rituels, suivant les besoins de la cause, le grand maître ma- çon assassiné peut indifféremment être Hiram, Jacques
(1) Le grade d'apprenti aurait été inventé en 1646, celui de compagnon en 1648 et celui de maître en 1652.
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Molay ou Charles Ier. Le temple qu'on veut construire peut être celui de Salomon, comme la restauration des Stuarts. Entré dans cette voie symbolique, il n'y avait plus de raison pour s'arrêter, et chaque année on inven- tait de nouveaux grades. En Angleterre, le Puissant Maître Irlandais succédait au Maître Irlandais et au Parfait Maître Irlandais ; en Ecosse, le Royal Arch se superposait au Chevalier du Temple, au Novice et au Maître Écossais. C'est certainement le grade de Cheva- lier du Temple (de Salomon) qui donna plus tard l'idée d'inventer la Légende des Templiers.
C'est ainsi que la f.\-m.\, pendant le xvne siècle, devint l'Art Royal auquel on pouvait aussi bien donner la signification d'étude suprême de la nature, que d'étude* des moyens à employer pour rétablir les Stuarts sur le trône d'Angleterre.
Lorsque Charles II monta sur le trône, la f.'.-m.*. perdait sa raison d'être politique. Aussi, comme elle languissait, les maçons acceptés imaginèrent de greffer sur leur corporation une société de bienfaisance et d'humanité ; sous prétexte de rétablir la paix entre les catholiques, les épiscopaux et les presbytériens, ils déclarèrent que leurs membres pourraient appartenir indifféremment à toutes les religions, et c'est après cette adjonction à leurs statuts que, le 27 décembre 1663, Henry Jermyn, comte de Saint-Alban, fut nommé G.*. M.', dans une séance présidée, dit la légende, par le roi Charles IL
La f.\-m.\ sous sa nouvelle forme commence alors à prendre corps. D'après Paton, en effet, c'est sous la grande maîtrise du comte de Saint-Alban qu'on adopta les articles suivants des ordonnances (1) :
(1) La preuve de l'authenticité de ces articles reste à établir.
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I. Nul, quel que soit son rang, ne sera reçu free- mason, si ce n'est dans une loge composée d'au moins cinq freemasons.
II. Nul ne sera reçu s'il n'est sain de corps, de nais- sance honorable, de bonne réputation et fidèle observa- teur des lois du pays.
III. Nul freemason ne sera admis dans une loge s'il n'est muni d'un certificat du maître de la loge dans laquelle il a été reçu ; ce certificat, écrit sur parche- min, constatera l'époque et le lieu de la réception...
V. A l'avenir la Fraternité sera administrée par un G.\ M.\ et par autant de surveillants qu'il sera nécessaire.
VI. Nul ne sera reçu freemason avant l'âge de vingt et un ans.
Cependant la corporation des maçons professionnels n'était pas encore morte, car en 1666, après l'incendie considérable qui dévora tout un quartier de Londres, la corporation, sous les ordres de l'architecte Christophe Wren, s'engagea à reconstruire rapidement le quartier détruit. Sept ans plus tard, sous la direction du même architecte, elle commença la construction de Saint- Paul, dont le roi Charles II posa la première pierre.
Le comte d'Arlington était alors G.*. M.'. (1); à sa mort, en 1685, Wren fut nommé à sa place.
(1) L'extrait suivant du Journal d'Ashmole, reproduit par William Preston, The origin of framasonry (1871), note p. 139, établit très nettement qu'il y avait en 1682 de nombreux maçons acceptés dans les loges corporatives :
« Le 10 mars 1682, vers cinq heures de l'après-midi, je reçus une convocation à me rendre à une loge qui devait se tenir le len- demain 11 mars, à Londres, à Masons'Hall. J'y fus, et vers midi
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En 1688 Jacques II fut détrôné. Wren, qui était jacobite ardent, occupa cependant ses fonctions jus- qu'en 1695, date à laquelle il fut remplacé par Charles Lennox, duc de Richmond, maître de la loge de Chi- chester, fils naturel de Charles II et de Louise de Keroual, Dsse de Portsmouth. La f.\-m.\ reprenait donc sa tradition jacobite. En 1698, Wren était de nouveau nommé G.*. -M.*, et occupa ces fonctions jusqu'en 1702. A l'avènement de la reine Anne, il fut destitué de ses fonctions d'architecte de Saint-Paul. Il se démit alors de la G.\ M.*.se ; il mourut à 91 ans, dans la plus profonde retraite (1).
En 1702, la f.\-m.\ était encore à ce point jacobite, que les maçons refusèrent de continuer les travaux
on admit dans la société des freemasons sir William Wilson, chevalier ; le capitaine Richard Barthwick ; William Woodman ; William Gray ; Samuel Taylor et William Wyse. Admis depuis 35 ans, j'étais le plus vieux compagnon. Avec moi il y avait les compagnons : Thomas Wyse, maître de la société des freema- sons pour l'année présente, Thomas Shorthose et sept freema- sons plus anciens. Tous nous prîmes part, à Half-Moon Tavern Cheapside, à un dîner remarquable, donné aux frais des nouveaux maçons acceptés. »
(1) Christopher Wren était né à East Knoyle, près Tirbury (Wiltshire), le 20 octobre 1632. Il était fils d'un recteur et petit-fils de François Wren, mercier à Londres. Sa mère Mary, fille de Robert Cox de Fontill Abbay, mourut pendant qu'il était encore enfant et il fut élevé par sa sœur. Il avait 11 ans quand celle-ci épousa le mathématicien William Holder. A l'âge de 25 ans, Wren succéda à Lawrence Rooke dans sa chaire d'astronomie du collège de Gresham. En 1660, il remplit les mêmes fonctions à Oxford. C'est en 1673 seulement qu'il abandonna les sciences pour s'occuper d'architecture. A la fin de sa vie, il habita Hampton Court et Piccadilly, Saint-James Street. Il vivait dans l'intimité de Halley, Newton, IsaacBarrowet Flamstead. Wren épousa en premières noces une fille de sir John Coghill et en secondes noces une fille de lord Fitz William. Il mourut à Londres le 25 janvier 1723, dans son fauteuil, après dîner.
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de la cathédrale sous les ordres de William Benson, inspecteur des bâtiments du roi Georges Ier (1).
En 1703, la loge Saint-Paul prend une décision qui montre comment la f.\-m.\ se transformait peu à peu. « Les privilèges de la maçonnerie, dit cette décision, ne seront plus désormais réservés seulement aux ouvriers constructeurs, mais, ainsi que cela se pra- tique déjà, ils seront étendus aux personnes de tous les états qui voudront y prendre part, pourvu qu'elles soient dûment présentées, que leur admission soit autorisée et qu'elles soient initiées d'une manière régu- lière. »
Bien que Wren n'ait pas été remplacé dans ses fonc- tions de G.*. M.'., les maçons n'avaient pas déserté leurs loges jusqu'à l'achèvement de la cathédrale. Ce travail terminé, on ne peut suivre leurs traces, car ils n'ont plus de G.*. M.*. Cependant quatre loges de Londres se réunirent encore dans diverses tavernes dont elles prirent les noms : « L'Oie et le Gril » ; « La Cou- ronne » : « le Pommier» et « Le Gobelet et les Raisins ».
Les Stuarts ayant été défaits en 1715, d'une façon qui semblait définitive, malgré l'impopularité dont la maison de Hanovre était entourée dans la personne de Georges Ier, qui savait à peine l'anglais et séjournait le plus longtemps possible sur le continent, un Français émigré à la suite de la révocation de l'édit de Nantes, et devenu ennemi féroce de son ancienne patrie, le Dr Désaguliers, songea à utiliser la maçonnerie en
(1) La cathédrale fut achevée en 1710, sous la direction de son fils et de Robert Mylne.
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complète décadence pour en faire, avec l'approbation du roi Georges II, une corporation qui échapperait à l'influence des Stuarts. •
Jean-Théophile, devenu JohnTheophilusDesaguliers, était fils de Jean Désaguliers, pasteur protestant de la congrégation d'Aitré ; il était né à la Rochelle, le 13 mars 1683. Après la révocation de l'édit de Nantes, son père s'enfuit sur un navire et, pour soustraire son fils aux recherches, le cacha dans un tonneau. Après un court séjour à Guernesey, il se rendit à Londres, où son père exerça les fonctions de ministre de la chapelle française protestante de Smallow Street, puis établit une école à Islington.
Dès l'âge de 17 ans, Theophilus partagea avec son père la direction de cette école. A la mort de celui-ci il abandonna l'enseignement et entra à l'université, d'Oxford, où il prit, en 1709, le grade de bachelo. En 1710, il entra dans les Deacons Orders, remplaça le Dr Keil comme professeur de philosophie expérimen- tale à Hart Hall, se rendit à Londres le 3 mars 1712, et, en juillet 1714, fut élu membre de la Royal Society.
Le prince de Galles, depuis Georges II, et sa femme la princesse Caroline, assistaient régulièrement à ses cours. Malgré les faveurs dont il était comblé, Désagu- liers quitta l'Angleterre ; il parcourut la Hollande, où il fit des cours qui eurent beaucoup de succès ; il y con- nut l'astronome Huyghens; l'anatomiste Ruysch et le médecin Roerhave ; il comptait le philosophe S'Grave- send parmi ses auditeurs.
De retour en Angleterre, il seconda Newton devenu vieux dans ses expériences et ses démonstrations, et vulgarisa son système sur les mouvements célestes.
Au milieu de ses travaux sérieux, son esprit singu- lier l'entraîna à publier un ouvrage sur la construction
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des cheminées avec le moyen de les empêcher de fumer (1716). L'année suivante il publia : A System of expéri- mental philosophy proved by mechanics, as shownat ihe public lectures, in a course of expérimental philosophy, et en 1728 un poème sur le système de Newton.
En 1742, nous le trouvons à Bordeaux, où il publie une dissertation sur l'électricité des corps et fait des prosélytes à la franc-maçonnerie, dans cette ville où un groupe de commerçants anglais avait déjà installé en 1732 la loge connue plus tard sous le nom de An- glaise n° 204. Desaguliers mourut le 29 février 1744. Son fils Thomas (1725-1780), officier d'artillerie dans l'armée anglaise, combattit constamment contre la France. Il était à Fontenoy, en 1745, et au siège de Belle-Isle en 1761.
Le rôle de Desaguliers dans la fondation de la f.\ m.\ spéculative fut considérable. Il s'entoura des maîtres et surveillants des quatre loges de Londres : Anthony Sayer, Georges Payne, Jacob Lamball, maître char- pentier, du capitaine Joseph Elliott, Goston, Cordwell, Calvert, Lumley, Ware, Madden, King, Joshua Timson et du Dr James Anderson, ministre presby- térien. C'est avec le concours de ces maçons profes- sionnels et de ces maçons acceptés, qu'en juin 1717 il fonda les premières bases de la maçonnerie spécu- lative, sous la forme qui devait triompher.
Néanmoins la f.\-m.\ jacobite n'était pas morte ; elle continuait à fonctionner sur le continent, et particu lièrement en France, où les Stuarts avaient trouvé un refuge. C'est cette maçonnerie qui constitua presque toutes les loges de notre pays et particulièrement celles de Paris. Les régiments écossais et irlandais furent le germe d'où sortirent toutes les loges des régiments fran- çais, et leur nombre fut considérable. Toutes les loges
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d'origine jacobite furent, par suite d'une confusion facilement explicable, étant donnée l'origine des Stuarts, qualifiées d'écossaises, alors qu'elles n'avaient rien de commun avec le régime écossais tel qu'on l'entend de nos jours ; aussi persisterons-nous à les qualifier de jacobites, même longtemps après la disparition des Stuarts, parce que les régimes vraiment écossais ne s'in- troduisirent que fort tard en France. Ainsi, c'est en 1788 seulement que la G.\L.\ d'Ecosse, fondée depuis 1736, constitua sa première grande loge provinciale : l'Ardente amitié, à l'O.'. de Rouen, alors qu'elle en avait cons- titué dans le monde entier. C'est en 1786 seulement que le G.*. Chap.*. de l'ordre royal d'Ecosse fonda des grandes loges provinciales à Rouen et à Paris, et en
1787 à Strasbourg, Laval, Aix et Château-Thierry, en
1788 à la Martinique, à Saint-Domingue et à Brest. Quant aux quatre directoires écossais qui furent fondés à Bordeaux, Lyon, Strasbourg (1776) et Montpellier (1781), ils n'ont aucun rapport avec les loges d'Ecosse, attendu qu'ils furent installés par la Stricte Observance templière réformée d'Allemagne, qui reconnaissait dans Charles III Stuart le G.'. M.*, secret de leur Ordre avant 1771. Quant à la mère loge écossaise de Marseille d'où sont sorties en 1766 la grande mère loge écossaise du Comtat-Venaissin et en 17761a grande mère loge du rite écossais philosophique du Contrat social, elle dérive si peu des loges d'Ecosse qu'elle fut fondée en 1751 par Georges de Walnon, gentilhomme écossais rentré en France à la suite de Jacques III.
Avant 1771, il n'y avait donc pas de loges écossaises en France, mais bien des loges jacobites. En confon- dant des origines aussi différentes, tous les historiens, y compris Daruty, ont fait une erreur telle qu'ils n'ont pu comprendre le mouvement maçonnique dont ils
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avaient entrepris de raconter l'histoire. Nous verrons, dans un prochain chapitre, comment cette maçonnerie jacobite s'introduisit en France, avec Charles Radclyffe.
Un autre personnage, d'esprit plus distingué et de science plus vaste, Andrew Michael Ramsay, fit aussi tous ses efforts pour propager la maçonnerie jacobite sur le continent et même en Angleterre et en Ecosse. Fils d'un boulanger d'Ayr, il naquit dans cette ville le 9 juillet 1686. Après y avoir commencé ses études, il les termina à l'Université d'Edimbourg, puis accepta les fonctions de précepteur des fils du comte de Wemyss jusqu'en 1706. Son esprit curieux et mystique n'ayant pas trouvé une satisfaction suffisante dans la pratique de la religion anglicane, il se jeta dans le socinianisme, qui le dégoûta promptement. Après une période d'in- différence complète, Ramsay adopta les doctrines du pyrrhonisme universel. D'une activité dévorante et d'une bonne foi indiscutable, il s'adressait à tous les docteurs renommés de son entourage pour se faire éclairer. Vers 1706, il passa en Hollande où il vit beaucoup Pierre Poiret, le philosophe mystique, qui ne parvint pas à dissiper ses doutes ; ce fut Fénelon, qu'il connut en 1709 à Cambrai, qui le fixa dans une voie qui devait être définitive : Ramsay se fit catho- lique, d'un catholicisme tendre et mièvre, exagération de la foi du Cygne de Cambrai ; mis en rapport avec le duc de Bouillon, il fut chargé de l'éducation de ses fils ; en 1724, Jacques III l'appela à Rome pour remplir les mêmes fonctions ; l'éducation d'enfants aussi jeunes ne pouvait lui convenir ; malgré la grande affection qu'il avait pour les Stuarts, il quitta bientôt
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Rome et, ayant obtenu un sauf-conduit pour se rendre en Ecosse, il résida quelques années chez le duc d'Ar- gyle. Il fut reçu docteur à l'Université d'Oxford en 1730, malgré sa qualité de catholique. Rentré en France, il séjourna tantôt à Paris, tantôt à Navarre ou à Sedan chez son ancien élève, le prince de Turenne, devenu duc de Rouillon. Il entretenait des relations constantes avec Jean-Baptiste Rousseau et Louis Racine. Ramsay n'avait pas abandonné le parti des Stuarts et il travaillait avec ardeur à leur restaura- tion. C'est pour servir leur cause qu'il s'occupa de franc- maçonnerie. En 1728, il aurait, paraît-il, essayé de pénétrer dans la G.'. L.\ d'Angleterre pour y introduire les grades écossais (novice et chevalier du Temple), qui se pratiquaient depuis longtemps dans la loge de Saint-André d'Ecosse. Econduit en sa qualité de catholique jacobite, il vint à Paris, où il obtint un grand succès, et où il développa le système des hauts grades qui, avant lui, n'étaient connus en France que par les grades irlandais.
Suivant Ramsay, la f.*. m.*, aurait été instituée par Godefroy de Bouillon à l'époque des Croisades, et cet ordre aurait été introduit à la loge Saint- André d'Edim- bourg par des chevaliers du Temple à leur retour de la Terre Sainte.
Il est possible, comme l'insinuent Kloss et Findel, que Ramsay ait été sinon le fondateur, peut-être le propagateur de la société connue sous le nom de Gor- mogones, qui se forma vers 1724, [et contre laquelle la G.*. L.\ d'Angleterre fulmina des décrets l'année sui- vante. On sait du reste peu de chose de l'organisation des Gormogones, si ce n'est que, sur leurs tableaux, leurs noms et demeures étaient inscrits en chiffres ; que l'ordre avait été importé de Chine par un mandarin et
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qu'il possédait, comme la f.\-m.\ un secret dune « valeur extraordinaire ». Il était interdit aux Gor- mogones de parler de la politique du pays où ils résidaient (1).
Dans le mandarin et la Chine, les ff.\ Kloss et Findel voient un jésuite et Rome. Cette société fut dissoute entre 1730 et 1738. Elle aurait eu un chapitre à Londres, dans Castle Tavern, sous la direction du Subœcumenical Volgi de Rome ou de Paris. Il est certain qu'en 1737 Ramsay s'occupait de réglementer et de prendre la direction de la maçonnerie. Les Gormogones, qui n'en sont qu'une variété, ont pu fixer son attention; il est possible que ce soit à cette maçonnerie qu'il fasse allusion dans ses lettres au cardinal de Fleury, datées des 20 et 22 mars 1737 :
« Daignez, Monseigneur, soutenir la société des Free-Masons dans les grandes vues qu'ils se propo- sent et V. E. rendra son nom bien plus glorieux par cette protection que Richelieu ne fit le sien par la fon- dation de l'Académie française.
« L'objet de l'un est bien plus vaste que celui de l'au- tre. Encourager une société qui ne tend qu'à réunir toutes les nations par l'amour de la vérité et des beaux- arts est une action digne d'un grand ministre, d'un père de l'Eglise et d'un saint pontife. Comme je dois lire mon discours demain dans une assemblée géné- rale de l'Ordre et le donner lundi matin aux examina- teurs de la Chancellerie, je supplie V. E. de me le renvoyer demain avant midi par un exprès. »
Le cardinal voyait la maçonnerie d'un mauvais œil, et dut le faire savoir à Ramsay qui s'empressa de lui
(1) Sur les Gormogoues, voy. Gould : History of free-masonry, III, 482.
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répondre : « J'apprends que les assemblées de free- masons déplaisent à V. E. Je ne lésai jamais fréquentées que dans la vue d'y répandre les maximes qui auraient peu à peu rendu l'incrédulité ridicule, le vice odieux et l'ignorance honteuse. Je suis persuadé que si on glissait à la tête de ces assemblées des gens sages et choisis par V. E., elles pourraient devenir très utiles à la reli- gion, à l'Etat et aux lettres. C'est ce dont je crois pouvoir convaincre V. E., si elle daigne m'accorder une courte audience à Issy. En attendant ce moment heureux, je la supplie de vouloir bien me mander si je dois retour- ner à ces assemblées, et je me conformerai aux volon- tés de V. E. avec une docilité sans bornes. »
Il semble ressortir de cette lettre que Ramsay n'avait pas en très haute estime des gens auxquels il reproche « une incrédulité ridicule, un vice odieux et une ignorance honteuse (1) ».
Fleury répondit que le roi ne permettait pas les réunions .
Tous les historiens sont d'accord pour attribuer à Ramsay l'introduction des hauts grades écossais et la légende des Templiers. Nous croyons qu'il faut rectifier ces affirmations dans une certaine mesure.
Les grades irlandais existaient depuis le xvne siècle, et ce sont eux que pratiquaient les régiments irlandais et écossais qui vinrent en France à la suite de Jac- ques II. Ramsay se borna à modifier leur appellation en remplaçant partout le mot irlandais par le mot écossais, pour en faire une institution jacobite. Quant à la création de Tordre des Templiers, nous ne croyons
(1) Ces documents intéressants se trouvaient perdus dans YHis- toire de la Régence et de la minorité de Louis XV de Lemontey. C'est Daruty qui le premier les a exhumés.
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pas qu'elle soit l'œuvre de Ramsay , qui, ainsi que celui qui forma les hauts grades irlandais, ne parle que des Chevaliers du Temple (de Salomon) et non des Templiers sur lesquels, d'après Fin- del, il s'exprimait souvent d'une façon désavanta- geuse.
D'après une conversation que Ramsay aurait eue avec Gensau, en modifiant les hauts grades il aurait eu pour but de rendre les admissions plus difficiles et plus éclairées et de recueillir des fonds pour les Stuarts.
Il est également probable que ce fut Ramsay qui fit naître le conflit qui eut lieu entre le duc de Montagu et le duc de Wharton en 1722, lorsque ce dernier sup- planta le premier dans les fonctions de G.-. M.*, de la G.*. L. \ d'Angleterre, le duc de Wharton ayant des sym- pathies pour les Stuarts. En 1728, Ramsay lui ménagea une entrevue à Parme avec Jacques III, et Wharton, qui plus tard se retira de la f. \-m.\ pour entrer dans un couvent en Espagne, essaya, de concert avec le roi, de faire pénétrer la maçonnerie dans les loges d'Ecosse ; mais il ne put réussir, Desaguliers s'étant emparé de ces loges dès 1723. C'est probablement à la suite de l'échec de ces projets que Ramsay imagina de do- miner la f.'.-m.*. par les hauts grades, dans lesquels il n'aurait admis que les partisans des Stuarts. Les hauts grades se répandirent rapidement en France et passèrent en Allemagne avec de Hund, le fondateur de la Stricte Observance, qui était venu puiser ses doctrines maçonniques dans le chapitre de Cler- mont, qui était de tendances jacobites. C'est de Hund qui imagina de fondre le grade de Chevalier du Temple (de Salomon) avec la légende des chevaliers croisés et d'inventer la fable des Templiers, grands mai-
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tre« de la franc-maçonnerie (1). Cette doctrine avait aussi une application pratique : elle permettait de se procurer des fonds, du moins de Hund l'espérait. Si lesff.'.mm.*., en effet, étaient des descendants des Templiers, peut-être pourraient-ils revendiquer les biens qui avaient été confisqués à cet ordre sous Philippe le Bel ? Les Jaco- bites adoptèrent l'idée, et tentèrent de se procurer ainsi des sommes immenses qui leur permettraient de réta- blir les Stuarts sur les trônes d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande. Malheureusement pour eux, ce grand œuvre n'était pas plus réalisable que la fabrication de la pierre philosophale, ou la découverte du mystère de la créa- tion. L'ordre de Malte, qui avait en partie hérité des
(1) Les Templiers passaient, au surplus, pour avoir eu des mœurs inavouables, et l'on disait qu'à la fin du xvii® siècle il y avait eu, sous la grande maîtrise de Jacques-Henri de Durfort, duc de Duras, « une petite résurrection des Templiers ». Il convient d'ajouter que c'était cette mauvaise langue de Bussy-Rabutin qui avait tenu ces vilains propos dans Y Histoire amoureuse des Gaules. Il se serait donc formé, en 1682, à Versailles, une société secrète dont les femmes étaient rigoureusement exclues, et afin que les membres de la confrérie ne fussent pas tentés de l'oublier, ils portaient sur leur chemise une décoration en forme de croix, imitée de la croix de Saint-Michel, représentant un homme foulant une femme aux pieds. Beaucoup de personnages de la cour auraient fait partie de la corporation : Manicamp, le chevalier de Tilladet, le duc de Grammont, le comte de Tallard, le marquis de Biron, etc. ; ce dernier fut le parrain du duc de Vermandois qui aurait subi les derniers outrages de l'initiation. Le Dauphin aurait été admis, mais sans épreuves. Instruit de ces infamies, Louis XIV fit fustiger le duc de Vermandois par un laquais, et envoya en exil les membres de la société qui se seraient cepen- dant réunis de nouveau, en 1705, sous la présidence de Philippe d'Orléans, pour former une société politique dont le but semblait inconnu. Sans insister sur ces médisances, le caractère de Ramsay doit d'autant moins subir de semblables promiscuités que la légende de la maçonnerie templière est l'œuvre de Hund et qu'elle ne fut acceptée officiellement que le 25 décembre 1763 au convent d'Iéna.
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Templiers, aurait certes mis obstacle à la réussite de ce projet s'il avait été réalisable.
Dans tous les cas, ainsi que nous le verrons dans l'historique des loges, ce fut cette maçonnerie jacobite qui essaima par toute la France, formant presque toutes les mères loges, à Marseille, Avignon, Montpel- lier, Arras, Strasbourg, Lyon, Toulouse, Orléans, Paris, etc. (1).
Ramsay, qui avait hérité des papiers de Fénelon, fut son éditeur après sa mort, et mourut lui-même en bon catholique à Saint-Germain-en-Laye, le 6 mai 1743 ; son acte de décès fut signé par Charles Radclyffe, lord Darwentwater et par lord Eglentoun (2).
(1) Avant de terminer cette biographie, je dois mentionner l'opinion de M. Teder sur le rôle de Ramsay ; d'après ce savant historien qui a compulsé les papiers de Charles-Edouard, Ramsay, intime ami de Desaguliers, aurait trahi les Stuarts au profit de la maison de Hanovre.
(2) « Le mardy septième may mil sept cent quarante trois, le corps de Messire André Michel de Ramsay, chevalier de Saint- Lazare et chevalier Raronet d'Ecosse, époux de Dame Marie de Nairne,mortle jour précédent, âgé d'environ 58 ans, a été inhumé dans l'église, vespres chantées, en présence du clergé dont les sieurs Maurice Morphy et Louis Guillon, prêtres, qui ont signé avec les parents et amis du défunt. »
CHAPITRE III
L'ORGANISATION PRIMITIVE : SON ÉVOLUTION
Les obligations d'un f.'.-ra'. — Les ordonnances de 1720. — L'égalité dans les loges. — L'égalité philosophique et sociale. — Le vote. — La définition de la f'.-m.*. d'après les initiés : Findel, Ragon, Jouaust, Daruty, Oswald Wirth.
Lorsque la f.\-m.\ spéculative s'établit en Angle- terre, elle a eu évidemment le souci de ne pas alarmer les pouvoirs publics ; elle avait intérêt à laisser croire qu'elle était la continuation normale d'une associa- tion existant depuis un temps immémorial, toujours protégée par les chefs d'Etats.
C'est pour cela qu'avec un soin jaloux elle conserva tout ce qui pouvait avoir rapport à l'ancienne corpora- tion des maçons travailleurs.
Elle eut l'habileté de tromper les autorités.
En réalité, il n'y avait pas eu continuation, mais substitution.
Le procédé employé pour se faire tolérer et recon- naître fut ingénieux; il est essentiellement maçonnique.
En apparence, les devoirs qui furent publiés étaient ceux d'une corporation de maçons travailleurs ; cer- tains mots professionnels avaient été laissés à dessein ; tout en publiant de nouveaux statuts, ceux qui les rédi- gèrent les déclaraient fort anciens, et prétendaient avoir simplement réuni et condensé de vieux textes, alors qu'il est évident que les statuts dans leur ensemble
70 LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
visaient bien plus la f.\-m.*. spéculative que la f.\-m.\ corporative.
Cette nécessité de la première heure explique pour- quoi la f.*.-m.*. spéculative tint tant à prouver son antiquité et à établir qu'elle n'était que la continuation d'une corporation de travailleurs.
Cette organisation primitive eut une telle consé- quence sur l'avenir de la maçonnerie que nous croyons devoir, malgré leur longueur, entrer dans tous les dé- tails, car jusqu'ici, ceux qui ont étudié les origines de la f.\-m.\ ont négligé de compulser et de tirer parti des règlements qui contribuèrent à sa forma- tion.
Nous empruntons le texte des anciens devoirs à Y Histoire de la f.'.-m.'. de la Tierce, qui, en 1745, en a donné une traduction (I, 177), semblable, à part quel- ques mots, à la traduction donnée par Daruty (p. 36), d'après le texte anglais d'Anderson (62).
LES ORL1GATIONS D'UN F. '.-M.*.
I. — Touchant Dieu et la religion.
Un maçon est obligé, en vertu de son titre, d'obéir à la loi morale ; et s'il entend bien l'art, il ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin sans religion. Dans les anciens temps, les maçons étaient obligés, dans chaque pays, de professer la religion de leur patrie ou nation quelle qu'elle fût ; mais aujourd'hui, laissant à eux-mêmes leurs opinions particulières, on trouve plus à propos de les obliger seule- ment à suivre la religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord. Elle consiste à être bons, sincères, modestes et gens d'honneur, par quelque dénomination ou croyance particulière qu'on puisse être distingué : d'où il suit que la maçonnerie est le centre de l'union et le moyen de con- cilier une sincère amitié parmi des personnes qui n'auraient jamais pu sans cela se rendre familières entre elles.
l'organisation primitive ; son évolution 71
II. — Touchant le magistrat civil, suprême ou subordonné.
Un maçon est un paisible sujet des puissances civiles, en quelque endroit qu'il réside ou travaille. Il ne trempe jamais dans les complots et conspirations contraires à la paix et au bien d'une nation. Il est obéissant aux magistrats inférieurs. Comme la guerre, l'effusion du sang et la con- fusion ont toujours fait tort à la maçonnerie, les anciens rois et princes en ont été d'autant plus disposés à encou- rager ceux de cette profession, à cause de leur humeur pai- sible et de leur fidélité. C'est ainsi qu'ils répondent par leurs actions aux pointillés (sic) de leurs adversaires, et qu'ils accroissent chaque jour l'honneur de la fraternité, qui a toujours fleuri pendant la paix.
C'est pourquoi, s'il arrivait à un frère d'être rebelle à l'État, il ne devrait pas être soutenu dans sa rébellion. Cependant on pourrait en avoir pitié, comme d'un homme malheureux ; et quoique la fidèle fraternité doive désavouer sa rébellion et ne donner pour l'avenir ni ombrage ni le moindre sujet de jalousie politique au gouvernement, néan- moins s'il n'était point convaincu d'aucun autre crime, il ne pourrait point être exclu de la loge et son rapport avec elle ne pourrait être annulé.
III. — Touchant les loges.
Une loge est un endroit où les maçons s'assemblent et travaillent ; de là vient qu'une assemblée ou société de maçons dûment organisée est appelée loge. Chaque frère doit absolument dépendre d'une telle loge, et être sujet à ses propres statuts et aux règlements généraux. Elle est, ou particulière, ou générale, ce qui se comprendra mieux en la fréquentant, et par les règlements de la grande loge ci-après annexés. Anciennement aucun maître ou compa- gnon ne pouvait s'absenter de sa loge particulière, quand il était averti d'y comparaître, sans encourir une sévère censure, à moins qu'il ne parût au maître et aux surveil- lants qu'il en avait été empêché par la pure nécessité.
Ceux qui sont admis à être membres d'une loge doivent être des gens d'une bonne réputation, pleins d'honneur et de droiture, nés libres et d'un âge mûr et discret. Ils ne
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doivent être ni esclaves, ni femmes, ni des hommes qui vivent sans morale, ou d'une manière scandaleuse.
IV. — Touchant les maîtres, surveillants, compagnons et apprentis.
Toute promotion parmi les maçons est fondée unique- ment sur la valeur réelle et le mérite personnel, afin que les seigneurs puissent être bien servis, que les frères ne soient point exposés à aucune confusion et que l'Art royal ne tombe point dans le mépris. Il est impossible de pouvoir donner par écrit une description de ces choses-là ; mais chaque frère doit être attentif dans sa place, et les appren- dre dune manière qui est toute particulière à cette frater- nité. Les candidats peuvent seulement savoir qu'aucun maître ne doit prendre un apprenti, à moins qu'il n'ait suffisamment de quoi l'employer et que ce ne soit véritable- ment un jeune garçon n'ayant ni mutilation ni défaut en son corps qui puisse le rendre incapable d'apprendre l'Art, de servir le seigneur de son maître, d'être fait frère et ensuite compagnon, quand il en sera temps, c'est-à-dire après avoir servi un nombre d'années conforme à la coutume du pays. Il faut, déplus, qu'il soit descendu d'honnêtes parents, afin que, lorsqu'il a d'ailleurs les qualités requises, il puisse parvenir à l'honneur d'être surveillant, ensuite maître d une loge, grand surveillant et enfin grand maître de toutes les loges, en conséquence de son mérite.
Aucun frère ne peut être surveillant sans avoir passé par le degré du compagnon, ni maître à moins qu il n'ait été surveillant, ni grand surveillant à moins qu'il n'ait été maître d'une loge, ni grand maître à moins qu'il n'ait été compagnon avant son élection, qu'il ne soit d'une noble naissance, ou un gentilhomme de la meilleure sorte, ou quelque savant du premier ordre, ou quelque fameux archi- tecte, ou quelque autre artiste, descendu d'honnêtes parents et qui, selon l'opinion de toutes les loges, est d'un mérite particulier.
Le G.'. M.\, pour pouvoir mieux s'acquitter de son office et d'une manière plus facile et plus honorable, a le pouvoir de choisir lui-même son député G.'. M.'., qui doit alors avoir été auparavant le maître d'une loge particulière. Il a
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le privilège de faire tout ce que le G.*. M.', son Principal pourrait faire lui-même, à moins que ledit Principal ne soit présent, ou qu'il n'interpose son autorité par une lettre.
Les conducteurs ou gouverneurs suprêmes et subordon- nés de l'ancienne loge doivent, conformément aux ancien- nes obligations et règlements, être obéis par tous les frères dans leurs postes respectifs avec toute sorte d'humilité, de révérence, d'amour et de plaisir.
V. — Touchant la conduite de Vart en travaillant.
Tous les maçons travailleront honnêtement les jours ouvriers (sic), afin qu'ils puissent vivre honorablement les dimanches et les jours de fêtes, et on observera le temps marqué par les lois du pays ou confirmé par l'usage.
Le plus expert d'entre les compagnons sera choisi et établi maître ou inspecteur des travaux du seigneur, et il doit être appelé maître par ceux qui travaillent sous lui. Les compagnons doivent éviter les mauvais discours et ne point donner les uns aux autres des noms désobligeants ; ils doivent s'appeler frère ou compagnon et se conduire avec politesse dedans et hors la loge.
Le maître se sentant lui-même capable et adroit, entre- prendra l'ouvrage du seigneur aussi raisonnablement qu'il se pourra ; il emploiera ses biens avec autant de bonne foi que s'ils étaient les siens propres et il ne donnera pas à un frère ou à un apprenti plus de gages qu'il n'en mérite réellement.
Tant le maître que les maçons qui reçoivent leurs gages avec justice seront fidèles au seigneur et finiront leur ouvrage honnêtement, soit que ce soit à la tâche ou à la journée, et ils ne feront point à la tâche l'ouvrage qui a cou- tume d'être fait à la journée.
Personne ne fera paraître de l'envie lorsqu'il verra pros- pérer un frère ; il ne le supplantera point et il ne le mettra pas hors de son ouvrage, s'il est capable de le finir lui- même, d'autant plus que qui que ce soit ne peut finir un ouvrage, autant au profit du seigneur, que celui qui l'a d'abord entrepris, à moins qu'il n'ait une parfaite connais- sance du dessein et du plan de celui qui l'a commencé.
Quand un compagnon sera choisi surveillant du travail
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au-dessous du maître, il sera fidèle tant au maître qu'aux compagnons, il visitera soigneusement l'ouvrage pendant l'absence du maître pour le profit du seigneur, et les frères lui obéiront.
Tous les maçons employés recevront toutes les semaines leurs gages sans murmurer et sans se mutiner, et ils ne quitteront point le maître jusqu'à ce que l'ouvrage soit fini.
Un nouveau frère sera instruit dans la manière de tra- vailler, afin d'empêcher qu'il ne perde les matériaux par faute de jugement et pour augmenter et continuer l'amour fraternel.
Tous les outils dont on se servira pour travailler seront approuvés parla G.*. L.'.
Aucun laboureur ne sera employé dans ce qui concerne proprement la maçonnerie et les F.*.-M.\ ne travailleront point avec ceux qui ne le sont pas sans une pressante néces- sité ; de plus, ils n'enseigneront point les laboureurs et les maçons qui ne sont point acceptés, de même qu'un frère ou compagnon.
VI. — Touchant la manière de se conduire.
1° Dans la loge pendant qu'elle est constituée.
Vous ne ferez point de compagnies particulières ou de conversations séparées, sans la permission du maître ; vous ne parlerez d'aucune chose impertinente ou indécente ; vous n'interromprez ni le maître, ni les surveillants, ni aucun frère, pendant qu'il parle au maître. Vous ne vous com- porterez pas d'une manière burlesque ou bouffonne pendant que la loge est occupée à ce qui est sérieux ou solennel et vous ne vous servirez d'aucun terme malséant, sous quelque prétexte que ce soit. Au contraire, vous aurez pour le maître, les surveillants et les compagnons, toute la révé- rence qui leur est due et vous les comblerez d'honneur.
S'il y a quelque plainte faite, le frère trouvé coupable s'en tiendra au jugement et à la détermination de la loge, où sont les juges compétents de telles disputes, à moins qu'il n'en appelle à la G.-. L.\ C'est là qu'elles doivent être renvoyées, à moins que l'ouvrage du seigneur ne soit en même temps retardé ; auquel cas on peut nommer des arbi-
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très particuliers ; mais il ne faut jamais se porter partie contre qui que ce soit pour ce qui concerne la maçonnerie, sinon lorsque la loge le juge d'une nécessité absolue.
2° Après que la loge est finie et lorsque les frères ne sont pas encore
retirés.
Vous pouvez vous réjouir d'une manière innocente, vous traiter les uns les autres selon votre capacité, mais en évitant tout excès et en ne forçant aucun frère à manger ou à boire plus qu'il ne veut. Vous ne l'empêcherez point de se retirer, lorsque les affaires le demanderont, et vous ne ferez ou ne direz aucune chose qui puisse offenser ou empêcher la facilité et la liberté de la conversation. Autrement, cette belle harmonie, qui doit être entre nous, perdrait une partie de son éclat, et le but louable que nous nous proposons s'en irait en ruine. Il ne doit point être question d'aucune pique ou querelle particulière dans l'endroit où se tient la loge, encore moins de disputes touchant la religion, les nations ou la politique de l'État, parce qu'en qualité de maçons, nous sommes tous de la religion universelle dont il a été parlé ; comme aussi de toutes les nations, de toutes les langues et de toutes les familles. De plus, nous sommes opposés à tous ceux qui parlent de la politique, parce que c'est une chose qui ne s'accorde et qui ne s'accordera jamais avec la prospérité d'une loge. Cette obligation a toujours été étroitement enjointe et observée, mais particulièrement depuis la réformation dans la Grande-Bretagne, ou pour le dire autrement, depuis que cette nation est d'un sentiment contraire à la communion de Rome et qu'elle s'en est séparée.
3° Lorsque les frères se trouvent ensemble sans aucun étranger, quoique ce ne soit pas dans une loge.
Vous devez vous saluer d'une manière civile, ainsi qu'on vous l'enseignera, en vous traitant l'un l'autre de frère, et vous vous donnerez des instructions mutuelles, quand il sera trouvé à propos. Mais cela se doit faire sans être vu ni entendu, sans empiéter l'un sur l'autre et sans perdre le respect qui serait naturellement dû à un frère, quand même il ne serait pas maçon ; car, quoique tous les maçons soient frères sous le même niveau, cependant la maçonnerie ne prive point un homme des honneurs dont il jouissait aupa-
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ravant ; au contraire, elle en est un accroissement, particu- lièrement s'il a obligé la fraternité, qui doit faire honneur à qui il est dû et fuir les mauvaises manières.
4° En présence des étrangers qui ne sont pas maçons. Vous serez circonspect dans vos paroles et dans vos démarches, en sorte que l'étranger le plus pénétrant ne puisse découvrir ou trouver ce qu'il n'est pas propre de donner à entendre, et quelquefois vous changerez de propos, ménageant cela pour l'honneur de la vénérable société.
5° A la maison et dans le voisinage.
Vous devez vous comporter en hommes de bonnes mœurs, en gens sages et surtout ne point faire connaître à vos familles, à vos amis et à vos voisins ce qui concerne la loge, etc.. Tout au contraire, vous devez sagement consulter votre propre honneur et celui de l'ancienne fraternité pour raisons dont on ne doit point faire mention. Vous devez aussi prendre soin de votre santé, en ne demeurant point trop tard ensemble, ni trop loin de vos logis, après que les heures de la loge sont passées, et en évitant la gloutonnerie et l'ivresse, en sorte que vous ne fassiez point tort à vos familles par négligence et en vous rendant incapables de travailler.
6° Envers un frère étranger.
Vous l'examinerez avec précaution et suivrez en ceci la méthode que la prudence vous indiquera, afin de ne point vous en laisser imposer par un faux prétendant plein d'igno- rance que vous devez rejeter avec mépris et dérision en vous donnant de garde de lui communiquer le moindre rayon de lumière. Mais si vous découvrez que c'est un bon et véritable frère, vous devez en conséquence de cela le respecter et, s'il est dans la nécessité, vous devez l'aider si vous pouvez, ou bien lui dire comment il peut être secouru : vous devez encore lui donner de l'occupation pendant quelques jours, ou bien le recommander pour lui en faire trouver. Au surplus, vous n'êtes pas obligé de faire plus que vous ne pouvez, mais seulement de préférer un pauvre frère, qui est bon et honnête homme, à toute autre pauvre personne qui se trouverait dans les mêmes circonstances. Enfin, non seulement vous observerez ces obligations,
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comme aussi celles qui vous seront communiquées par une autre voie, mais de plus vous cultiverez l'amour fraternel, qui est le fondement et la maîtresse pierre, de même que le ciment et la gloire de cette ancienne fraternité. Vous évi- terez les disputes, les querelles, la médisance et la calomnie, et vous ne souffrirez jamais que les autres médisent d'au- cun honnête frère; au contraire, vous défendrez sa réputa- tion et lui rendrez toute sorte de bons offices autant que votre honneur et votre sûreté vous le permettront, mais non plus loin. Et, si quelqu'un de vos frères vous fait tort, vous devez vous adresser à votre loge un des jours de la communication du quartier ; ensuite de quoi vous êtes en droit d'en rappeler à la G.*. L.\ annuelle, conformément à la louable pratique de nos pères dans chaque pays, lesquels ne poursuivaient jamais personne en justice, à moins que le cas ne pût être décidé autrement, mais qui écoutaient patiemment l'avis sincère et aimable du maître et des com- pagnons, quand ils voulaient les empêcher de prendre des étrangers à partie et les engager, au contraire, à mettre promptement fin à toute procédure, afin qu'ils pussent s'ap- pliquer à l'affaire de la maçonnerie avec plus de plaisir et de succès. Mais, pour en revenir aux frères et compagnons qui sont en procès, le maître et les frères doivent obligeam- ment offrir leur médiation, à laquelle les frères qui sont en contestation devraient se soumettre d'une manière pleine de reconnaissance. Mais, s'ils trouvaient cette soumission impraticable, ils pourront continuer leur procès, non avec indignation l'un contre l'autre, comme il se pratique ordi- nairement, mais sans colère, sans rancune, en ne disant et ne faisant rien qui puisse empêcher l'amour fraternel et en continuant à se rendre de bons offices. En un mot, il faut qu'on reconnaisse en tout la bénigne influence de la maçon- nerie, qui a été cause que tous les vrais maçons en ont agi ainsi, depuis le commencement du monde et en agiront de même jusqu'à la fin des temps.
En dehors des Obligations d'un f.\-m.\, la Tierce publia également les Statuts ou Règlements généraux de
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la confrérie des f.\-m.\ compilés en l'année 1720 par Georges Payne, alors G.\ M.\ et approuvés le jour de la St-Jean-Baptiste 1721 par le très noble frère Jean duc de Montagu et par la grande loge qui le choisit comme grand maître (I, 195). Ces statuts ne comprennent que 39 articles .
Au lieu de reproduire ce texte, déjà imprimé à plu- sieurs reprises, nous utiliserons un manuscrit contem- porain (vers 1739), que nous avons sous les yeux, pro- venant probablement du G.'. 0.*. et qu'une note ajoutée sur la couverture indique avoir appartenu au prince Murât, qui fut grand maître du G.\ 0.*. de France de 1848 à 1860.
Ce document, qui comprend 70 articles au lieu de 39, est beaucoup plus complet que les statuts publiés par la Tierce et a l'avantage d'être expliqué par des com- mentaires.
Il a pour titre :
Ordonnances générales des f.\-m.\ tirées des archi- ves de l'ordre et rédigées en 1720 par ordre du G.\ M.#. le frère George Payne, écuyer, et lues le 21 juin de la même année dans l'assemblée de Stationers Hall, les- quelles pour la conformité avec les usages des plus anciennes loges ont ensuite été constatées (sic) avec les anciens documents de la fraternité ; auxquelles le G.'. M.*, frère très éclairé Jean duc de Montaigu a fait ajouter des notes et des éclaircissements qui ont été reçus d'un consentement unanime et confirmés par tous les frères de la G.*. L.\ le 25 mars 1722 et sont com- muniquées en conséquence et mises depuis en pratique par toutes les loges légales (1).
(1) Ce manuscrit, traduit manifestement de l'anglais, n'est pas toujours écrit en très bon français. Nous l'avons corrigé en plu- sieurs endroits afin d'en rendre la lecture plus facile. Nous avons
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I. — Le G.*. M.', ou son député a droit et autorité d'être non seulement présent à quelque loge que ce soit, mais aussi, s'il le juge à propos, de la gouverner en faisant placer à sa gauche le maître de la loge et en admettant les frères grands surveillants pour exécuter ses ordres ; néanmoins, les frères grands surveillants ne peuvent exercer leurs fonctions dans aucune loge particulière, ou y être regardés comme revêtus de quelque autorité sans la présence et le comman- dement exprès du G.'. M.*., celui-ci pouvant enjoindre aux frères surveillants ordinaires de la loge ou même à d'autres frères de faire le service pro tempore (1).
II. — Le G.*. M.*, d'une loge particulière a droit et auto- rité de convoquer ses membres aussi souvent qu'il le juge à propos et de fixer le temps et le lieu de l'assemblée ; en cas de mort, de maladie ou d'absence du G.*. M.'., ou de son député, le frère 1er surveillant prend sa place et en exerce les fonctions.
III. — Chaque loge doit avoir un livre qui renferme les décisions et tout ce qui mérite d'être noté, avec une liste des frères et des loges du même lieu. La préséance des loges se fonde sur leur ancienneté.
IV. — Nulle loge ne doit sans une permission expresse du G.*. M.*, ou de son député recevoir au delà de cinq frères dans un même jour, ni en admettre aucun qui n'ait vingt-cinq ans accomplis et qui ne soit son propre maître.
V. — Aucun frère ne saurait dans le même circuit être membre de plus que d'une loge ; il est permis, à la vérité, de l'adopter dans d'autres et de l'inviter aux différentes
cependant laissé plusieurs incorrections trop difficiles à corriger sans altérer le sens.
(1) Dans l'article présent et les suivants, les G.'. M.-, des loges particulières sont simplement nommés maîtres de loges, pour les distinguer du G.*. M.\ de la G.'. L.\ du pays ou de la province, laquelle est formée de tous les maîtres des loges et de leurs surveil- lants qui ne s'assemblent que pour régler les assemblées générales et pour délibérer sur des cas uniquement relatifs à la f.*.-m.\, le G.*. M.', n'ouvrant jamais ladite loge pour une réception qui ne peut avoir lieu que dans une loge ordinaire (note du manuscrit).
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loges de réception et d'instruction, mais il peut être admis à aucune assemblée économique que hormis celle de la loge dont il est membre et de laquelle il a reçu l'habit.
VI. — Personne ne saurait être adopté en qualité de membre d'une loge s'il n'a été annoncé un mois d'avance, de façon qu'on ait eu tout le temps nécessaire de prendre des informations de son caractère moral ; le G.\ M.*, peut seul néanmoins dispenser de cette règle.
Les loges ont coutume pour procurer une telle dispense à un frère qui voyage dans les pays étrangers de le munir, à sa réquisition, d'une lettre de recommandation.
VII. — Nul ne peut être reçu membre d'une loge sans le consentement unanime de tous les frères qui sont présents lorsqu'on le propose. C'est un droit qui n'admet aucune dispense, et le maître de la loge ne saurait déclarer une élection pour valable, tant qu'un frère refuse d'y donner sa voix et en allègue de bonnes raisons ; car, si l'on forçait une loge de recevoir en qualité de membre quelqu'un qui ne fût pas généralement agréé de tous, le mécontentement qui en résulterait préjudicierait à l'union et à la liberté si néces- saires aux frères ouvriers, et pourrait ainsi causer la des- truction de la loge, ce que tout bon frère doit soigneusement prévenir.
VIII. — On ne doit jamais accorder l'entrée de la loge à un frère visiteur, quand même il serait instruit de l'art de la maçonnerie, si, préalablement, il n'est reconnu comme véritable maçon ou recommandé de sa loge, ou de quelque frère.
IX. — Tout frère qui a été reçu maçon ou qui a obtenu le droit de bourgeoisie dans une loge, est tenu de la vêtir, c'est-à-dire qu'il doit, à proportion de ses facultés et selon l'exigence des cas, fournir quelque chose aux besoins et à l'entretien de la loge, et s'engager de plus à se conformer aux usages et aux statuts de la loge qui lui seront communi- qués en temps et lieu.
X. — Aucune société de maçons ni aucun frère en parti- culier ne doit se séparer de sa loge, à moins qu'elle ne soit trop nombreuse, et, alors, la dispense du G.*. M.*, ou de son
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député est pourtant requise ; mais si, après l'avoir obtenue, ils se séparent, il faut qu'ils entrent dans une loge légale, ou qu'en se réunissant ils en forment une nouvelle avec la permission du G.". M.*.
XI. — Lorsqu'une société de maçons se réunit pour for- mer une loge, sans en avoir le droit ou la permission du G.'. M.*., les autres loges ne sont nullement obligées de les reconnaître pour de vrais f.\ -m.'., encore moins d'approuver leurs ouvrages et leurs décisions ; ils doivent, au contraire, les regarder comme des séditieux jusqu'à ce qu'ils se soient soumis à la vraie loge et aux ordonnances du G.*. M.'., et que celui-ci, après avoir donné son approbation à leur ouvrage, en ait fait part à toutes les loges légales.
XII. — Tout frère qui, sans y être autorisé, a donné à d'autres le grade de maçon, ne doit être admis dans aucune loge, ni comme membre, ni comme visiteur, jusqu'à ce qu'il ait expié sa faute ; néanmoins, un frère qui a été reçu de cette façon peut obtenir l'entrée de la loge pour qu'elle l'en juge digne et que tous les frères y donnent leur consen- tement.
XIII. — Ceux qui ont érigé sans permission une loge ne doivent point être reçus dans aucune loge légale, à moins qu'ils n'aient reconnu avec soumission leur faute et qu'ils n'en aient obtenu le pardon.
XIV. — Si une loge n'a pas travaillé ou qu'elle ne se soit point assemblée pendant douze mois, elle est censée être supprimée, et si elle veut être comptée de nouveau au nombre des loges régulières, elle perd pourtant son ancien- neté, qui ne court que du moment qu'elle a recommencé à travailler.
XV. — Comme on a appris que des loges ont été établies en différents endroits très illégalement, sans autorité, ni le consentement d'aucun G.*. M.*., il a été conclu que ceux qui déshonorent l'art de cette façon, ne pourront jamais avoir aucun office, soit dans les grandes ou particulières loges, et qu'ils ne doivent point s'attendre d'obtenir des secours, dans le besoin, d'aucune loge dûment constituée.
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XVI. — Si un frère s'oublie au point que la loge ait sujet d'être mécontente de lui, le maître et les frères surveillants sont tenus de l'exhorter par deux fois en pleine loge de rentrer en son devoir ; mais, au cas qu'il refuse d'obéir et de se soumettre à la volonté des frères, la loge est en droit d'agir avec lui conformément aux lois, ou, si le maître et les frères le jugent à propos, de renvoyer l'affaire à la G.'. L.\
XVII. — Quand une loge particulière renvoie une affaire à la G.*. L.\, on en dresse l'instruction par écrit à la pluralité des voix, en présence du maître et des surveillants de la loge, et on y donne l'approbation, à moins que la loge ne charge ceux-ci d'en faire le rapport de bouche.
XVIII. — Les loges ouvrières doivent être, autant qu'il est possible, uniformes dans leurs ouvrages ; dans cette vue, il faut invoquer souvent des frères experts en qualité de visiteurs, afin d'avoir l'œil que l'on travaille partout sur les mêmes modèles.
XIX. — La G.*. L.\ est composée de tous les maîtres et des frères surveillants des loges particulières; elle a, de plus, son G.'. M.'., son député et ses grands surveillants ; aucun frère ne saurait y être admis, à moins qu'il ne soit membre de ladite loge. Dans tout ce qui s'y décide, chaque mem- bre a sa voix et le G.*. M.*, en a deux, excepté dans le cas où l'affaire est entièrement remise à sa décision.
XX. — Outre les assemblées extraordinaires, qui peuvent avoir lieu de temps à autre, la G.'. L.\ s'assemble réguliè- rement sept fois par an, savoir : tous les quartiers, et trois fois aux grandes fêtes de l'ordre.
XXI. — Aucune nouvelle loge n'est reconnue et on n'ad- met point ses trois officiers à la grande loge, si, première- ment, elle n'a été légalement constituée en présence de la G.'. L.\ et après qu'on en a fait part aux autres loges.
XXII. — Généralement tous ceux qui ont été ou qui sont encore grands maîtres, députés ou surveillants, sont tou- jours membres de la G.-. L.\ et y ont leur voix.
XXIII. — Les maîtres des loges particulières et leurs surveillants se rendent toujours à la G.'. L.*. avec leurs
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ornements au cou. On accorda cependant en 1728, le 26 no- vembre, l'entrée à un des trois officiers, quoiqu'il ne fût pas décoré de son ornement, qu'il avait remis en garde à un frère qui était absent Lorsqu'un de ces officiers a quelque raison qui l'empêche de se rendre à la G.*. L.\, il lui est permis de s'y faire représenter par un frère maître qu'il charge de son ornement, mais il faut que le frère qu'il choi- sit ait été antérieurement officier qualifié pour être membre de la G.*. L.\
XXIV. — Il faut qu'aux assemblées de la G.*. L.\, qui se tiennent tous les trois mois, toutes les affaires qui regardent la fraternité ou l'ordre en général, de même que celles qui concernent les loges particulières, ou quelques frères en particulier, y soient traitées et décidées avec beaucoup de réflexion, d'union et d'amitié. On y termine ces différends que l'on n'a pas pu finir dans les loges particulières, et si un frère n'est pas content de ce qu'on y décide, il est Iç maître d'en appeler à la première assemblée du quartier, ou trimestre suivant, et d'y faire remettre son appel par écrit.
XXV. — Aux grands jours de fête, on ne reçoit ni deman- des, ni appels, ni quoi que ce soit qui paraisse troubler la concorde ou le plaisir de ces jours.
XXVI. — Le G.'. M.*, nomme tous les ans le secrétaire, le trésorier, l'orateur et le maître des cérémonies, ou bien il confirme à son introduction les précédents en leur remet- tant à cette occasion les livres et les marques de leurs dignités.
XXVII. — Quoique le trésorier ait sa voix en toutes occa- sions, il ne peut cependant la donner à l'élection d'un G.'. M.*, et des surveillants.
XXVIII. — Quand un G.'. M.*., un maître de loge et le député sont absents, alors un ci-devant G.*. M.', ou député prend le marteau. En absence d'un plus ancien G.'. M.*., il est représenté par le grand surveillant, à son défaut par le second, et au cas que celui-ci manque encore, par un ci- devant grand surveillant ; mais si tous ceux-ci manquaient, le plus ancien maître de la loge prendrait sa place, et dans une loge particulière le plus ancien maître.
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XXIX. — Dans l'absence des grands surveillants ou des surveillants ordinaires, les ci-devant grands surveillants ou surveillants ordinaires prennent leurs places, et lorsqu'ils n'y sont pas, le G.'. M.', ou le député nomment quelque frère pour exercer leurs fonctions pro tempore.
XXX. — Tant pour la commodité du G.*. M.*, et des
maîtres des loges que pour le maintien de l'honneur et de la dignité des députés, on a trouvé bon que les surveillants (à moins que l'affaire ne soit de conséquence), quand ils auront quelque chose à annoncer, s'adressent aux députés, et que ce ne sera que sur le refus de ceux-ci de proposer le cas, que les surveillants s'adresseront au G.*. M.*.
XXXI. — Quand il survient quelque différend entre le député et les surveillants ou d'autres frères, il faut que les deux parties, après en être convenues, aillent au G.'. M.", qui aplanit les difficultés ; ceci n'est encore jamais arrivé et le G.*. M.\ a exercé de tous temps des droits, plus par amitié générale qu'en vertu de son autorité.
XXXII. — Le G.*. M.*, ni les officiers de la G.*. L.\ ne peuvent exercer en même temps les fonctions de maître ou d'officiers d'une loge particulière ; mais dès qu'ils se démet- tent de celles qu'ils exercent dans la grande, ils reprennent de nouveau, dans les loges auxquelles ils sont attachés, les fonctions qu'ils exerçaient précédemment.
XXXIII. — Un grand officier, lorsqu'il est officier d'une loge particulière, n'est point privé des droits attachés à la place qu'il occupe dans la loge particulière et, en consé- quence, il charge un des frères qualifiés (quand il est absent) de le représenter pro tempore à la G.'. L.\ si la nécessité l'exige.
XXXIV. — Si un G.'. M.*, abusait de ses droits et qu'il se rendît indigne de l'obéissance et du dévouement de la loge, il faudrait alors procéder contre lui, selon les nouvelles ordonnances que l'on ferait en pareil cas, car jusqu'ici elles n'ont pas été nécessaires. L'ancienne société desf.'.-m.*. est aussi fermement et pleinement persuadée qu'il ne sera jamais question de faire une telle ordonnance.
XXXV. — Il faut que le G.'. M.*, avec ses confrères fasse,
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pendant qu'il est en charge, au moins une fois, la visite de toutes les loges particulières qui sont de son ressort.
XXXVI. — Cet ancien et très louable usage rend un député indispensablement nécessaire au G.". M.'., qui peut de temps en temps lui céder sa place et lui confier son autorité lorsqu'on érige une nouvelle loge.
XXXVII. — Les frères de toutes les loges et tous les vrais maçons dispersés sont tenus de s'assembler chacun en son lieu pour la célébration générale d'un jour dont on a fait choix, qui est celui de la fête de St Jean-Baptiste.
XXXVIII. — Si des empêchements ne permettent pas de célébrer ce jour, il faudra pourtant s'assembler afin de pro- céder à la nomination du G.\ M.\ de la G. . L.\
XXXIX. — Chaque loge doit avoir son jour de fête parti- culière ; mais il ne faut pas prendre celui de la fête générale, auquel les frères de toutes les loges se rassemblent.
XL. — Lorsque le G.*. M.*, et la loge jugent à propos de célébrer la grande fête selon l'ancien usage maçonnique, les grands surveillants font distribuer des billets d'invitation avec le sceau du G.*. M.', et ont soin, conjointement avec ceux que les loges ont nommés pour cet effet, de faire acheter et préparer tout ce qui est nécessaire pour la célé- bration de ce jour.
XLI. — On ne doit point tirer de vin ce jour-là avant que le repas ne soit prêt ; après 8 heures du soir on ne donne plus de vin ni aucune liqueur forte.
XLII. — Les entrées des appartements destinés au travail sont couverts et gardés par des bons frères tuileurs et ser- vants dont on a éprouvé la fidélité, ils ont l'œil à tout afin de prévenir le désordre.
XLIII. — On doit prendre de bons frères pour le service parce qu'il n'est pas permis de se servir ce jour de personne qui ne soit vrai maçon, afin de jouir de toute la liberté possible.
XLIV. — On nomme des frères de toutes les loges pour recevoir ceux qui arrivent, prendre les billets, faire les
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honneurs, introduire, ou refuser l'entrée, selon que les cir- constances l'exigent ; il ne leur est cependant point permis de renvoyer quelqu'un sans en exposer les motifs à tous les frères de la loge, afin de prévenir tout mécontentement et qu'un vrai frère ne soit exclu et qu'un faux frère ou un trom- peur ne soit admis. Ceux qui sont chargés de ce soin se rendent de bonne heure à l'endroit de l'assignation avant ceux qui ont des billets et avant les visiteurs.
XLV. — Les membres de la G. • . L. • . se rendent avant le repas, de bonne heure, à la place assignée et se séparent avec le G.\ M.*, des autres frères pour délibérer pendant quelque temps sur les points suivants :
1° Pour recevoir les appels, et après avoir pesé les raisons alléguées de part et d'autre, de chercher s'il est possible de réconcilier encore avant le repas les frères qui sont en diffé- rend, ou de renvoyer l'affaire à un temps plus convenable.
2° De prévenir les disputes et les désordres qui pour- raient avoir lieu ce jour-là et de régler en général tout de façon que rien ne trouble l'union et le plaisir de la société.
3° De tenir conseil sur ce qui est relatif au décorum, afin que rien ne se passe dans une aussi nombreuse assemblée qui soit contre les mœurs et la bienséance.
XLVI. — Il n'y a pas fort longtemps, le 25 novembre 1723, qu'il fut décidé de ne point recevoir d'appel le jour de la grande fête. Anciennement les frères s'assemblaient le jour de la St-Jean, au lever du soleil, dans un couvent, ou sur une haute montagne dans le voisinage, et après y avoir élu les grands officiers, ils se rendaient au lieu de la fête qui était ordinairement aussi dans un couvent ou dans la maison d'un maçon distingué, ou bien dans une auberge spacieuse et bien construite. Quelquefois les maîtres des loges et les surveillants des loges particulières y attendaient à l'entrée le G.-. M.*, et sa suite, pour le recevoir, le complimenter et l'introduire dans la loge. Mais, souvent aussi, le G.'. M.*, y précédait les frères et députait ses surveillants pour les inviter à entrer. On peut faire l'un et l'autre, il faut seule- ment que la loge soit en ordre avant le repas.
XLVII. — Quand ceci est fait, le G.'. M.*., les grands sur- veillants et grands officiers se retirent pour peu de temps et
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laissent les maîtres et les surveillants des loges particulières enliberté d'élire un nouveau G.'. M.*, ou de confirmer le pré- cédent (s'entend, si l'élection n'est pas déjà faite). Si, par un consentement unanime, le précédent est confirmé, on l'in- vite de rentrer et on le prie, avec les témoignages de respect qui lui sont dus, de faire l'honneur à la société d'exercer encore, pendant un an, les fonctions de sa charge et, après le repas, on fait savoir qu'il a repris ou refusé le gouverne- ment, car ce n'est qu'alors qu'un des ci-devant G.*. M.', le déclare à l'assemblée.
Il fut conclu en 1720, le 27 décembre, que l'on élirait à l'avenir le G.'. M.*, quelques jours avant la grande fête et que le nouveau G. '.M.*., ayant celui qui sort de charge à sa gauche, se rendrait à la fête, de façon que l'élection dont on vient de parler ne serait simplement qu'une nouvelle con- firmation ou une simple cérémonie.
XLVIII. — On se met ensuite à table et, après s'être levé, on ouvre la G.". L.\ en présence de tous les frères assemblés.
XLIX. — Quand le précédent G.*. M.', a été requis avant le repas de rester en charge pour l'année suivante et qu'il a accepté, un frère nommé à cet effet expose à l'assemblée les avantages dont on a joui sous le gouvernement dudit G.*. M.*, et, en s'adressant à lui-même, il le prie, au nom de la G.'. L.\, de faire l'honneur aux frères d'être encore leur G.'. M.", pour l'année suivante, et, après qu'il a donné son consentement par le signe d'approbation, celui qui en a le droit, le déclare à haute voix G.*. M.*. ; tous les frères le saluent selon l'usage et vont à lui séparément lui témoigner leur joie ; après quoi chacun se rend à sa place.
L. — Mais, au cas que les maîtres des loges et les frères surveillants n'eussentpas requis ce jour-là ou antérieurement le G.. M.*, de garder sa place ou qu'il eût refusé de la garder, alors celui-ci déclare le frère qui lui succède par élection, et dès que la loge y a donné son consentement unanime, on procède de la même manière que l'on vient de dire dans l'article précédent.
LI. — Si l'élection d'un G.'. M.*, n'est pas unanimement approuvée, les maîtres des loges et les surveillants y pro-
88 LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
cèdent une seconde fois, et si on rejette encore celle-ci, il faut prier instamment pour la troisième fois le G.*. M. \ de l'année précédente de garder le marteau, ce qu'il ne saurait refuser alors.
LU. — La susdite élection se fait par le sort de la manière suivante : chaque maître de loge, député ou surveil- lant, écrit le nom de son candidat sur un papier et celui qui est le G.'. M.', pour l'année suivante (sic).
LUI. — Dès que le G.'. M.', a été confirmé ou que le nou- veau a été installé et assis dans la chaise de Salomon, il nomme d'abord son député, qui est aussitôt proclamé, salué et installé par l'autre. Ensuite il nomme les frères grands surveillants qui doivent également être unanimement approuvés par la G.'. L.\ et installés par le sort, au cas que la susmentionnée élection n'ait pas été confirmée. Il nomme de plus ses autres officiers qui prennent leurs places. Pour conclusion, les maîtres de loges présentent leurs frères surveillants nommés dans leurs loges, ou élus par le sort, lesquels, en qualité de membres de la G.'. L.\, sont reçus et félicités de la façon ordinaire.
LIV. — Si le frère que le G.*. M.*, nomme son succes- seur ne peut être présent à l'assemblée, soit pour cause de maladie, ou par d'autres raisons, il ne saurait être proclamé G.*. M.*, à moins que l'ancien G.*. M.*, ou quelque autre maître de loge n'assure, sur sa parole de maçon, que le susdit, nommé ou élu, accepte la charge en question et, dans ce cas, le précédent G.*. M.*, nomme en qualité de plénipotentiaire, le député et les frères grands surveillants, ainsi que les autres grands officiers, car les places ne peu- vent demeurer vacantes; il reçoit aussi, au nom du G.*. M.'. en charge les hommages des frères de la façon usitée. Le précédent G.*. M.-, ou un des anciens G*. M.*, est plénipo- tentiaire du nouveau, jusqu'à ce que celui-ci ait occupé la chaise, car le député ou les grands surveillants ne sauraient occuper sa place, à moins que ce ne soit par son ordre ex- près. Au reste, il remet en personne entre les mains du nouveau G.\ M.', l'ornement et les outils.
LV. — A la suite de ceci, le G.*. M.\ permet aux frères
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qui sont présents de proposer quelque chose pour le bien de l'ordre, et Ton décide en conséquence ou l'on renvoie les affaires à la première assemblée ordinaire ou extraordinaire de la G.'. L.\
LVI. — Ensuite, le G.*. M.*., son député ou un autre qui en est chargé, adresse aux frères des exhortations con- venables.
LVII. — Après cela, on peut porter les santés ordinaires et entonner les chansons des f.\-m.\ avec l'accompagne- ment de la musique, et, lorsque tout ce qui est relatif aux devoirs et aux obligations du G.'. M.*, et des surveillants a été mis sur le tapis, et qu'on a délibéré sur ces objets, il est libre à chaque frère de se retirer, ou de demeurer, pourvu seulement que la loge se ferme de bonne heure.
LVIII — Le maître d'une loge particulière est constam- ment maître de la loge qu'il a créée, soit en vertu de son droit, ou par permission de la G.*. L.*., ou parce qu'il a été appelé. Lorsqu'il en résigne le gouvernement, il peut le remettre à qui il veut, à moins qu'il ne préfère que les frères élisent son successeur par le sort. Il nomme ou confirme tous les ans son député, ses surveillants, après le consente- ment préalable de la loge, ou, en cas qu'il soit refusé, par le sort. Au reste, ces ordonnances générales ont lieu pour les loges particulières dans tous les cas.
LIX. — Lorsqu'une loge particulière étant trop nom- breuse prend le parti de se séparer (car la séparation ne peut avoir lieu dans la G.'. L.*.) elle doit en faire part au maître de la loge, qui demande en conséquence le signe d'approbation de sa loge, lequel doit être unanime pour cet effet ; il communique ensuite sa décision à la G.*. L.*., en requiert le consentement et la prie de créer une nouvelle loge quand les frères qui se séparent ont élu préalable- ment leur maître et que celui-ci a été agréé par la loge mère ou par le G.". M.*, du pays.
LX. — Aussitôt que la séparation est faite et qu'une nou- velle loge a été établie, l'ancienne ne peut demander aucun privilège à la nouvelle, ni celle-ci à l'autre, et un membre de l'une ne saurait être membre de l'autre en même temps.
90 LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
LXI. — Quand le G.'. M.', frappe le troisième coup de marteau, tout doit être dans un profond silence dans la loge, et quiconque y manque est puni sur-le-champ,
LXII. — Nul frère ne peut être admis à la G.*. L.\ sans en être membre, à moins qu'il ne fût obligé de comparaître pour quelque affaire, comme suppléant ou comme témoin, ou qu'on eût été forcé de le faire appeler pour donner des explications et des éclaircissements dans un cas particu- lier.
LXIII. — Personne, excepté ceux qui ont quelque office, n'ose changer de place pendant les délibérations et l'ou- vrage (sic).
LXIV. — Il n'est pas permis à un frère de parler plus d'une fois, sur le même objet, si ce n'est pour donner des éclaircissements et après avoir obtenu la permission du maître de la loge.
LXV. — Nul ne doit parler sans permission et qu'après s'être levé et tourné du côté de la chaise ; personne n'ose interrompre un frère qui parle ; mais lorsqu'il s'écarte de son sujet, le maître est en droit de le redresser, sur quoi il s'assied jusqu'à ce qu'il ait obtenu de nouveau la permission de poursuivre son discours.
LXVI. — Si quelqu'un contrevient deux fois aux ordon- nances dans un même jour et qu'il récidive pour la troisième, on lui ordonne sérieusement de s'absenter ce jour-là de la loge.
LXVII. — Si quelqu'un se moque d'un frère ou qu'il tourne en ridicule ce qu'il propose, il doit être exclu de la société des frères et déclaré indigne de devenir jamais membre de la G.*. L.\, à moins qu'il ne reconnaisse sa faute et qu'il n'en ait obtenu le pardon.
LXVIII. — On ne doit traiter aucun sujet dans la loge qui n'ait déjà été communiqué par écrit au G.'. M.., et après qu'il y a réfléchi les frères peuvent en porter leur jugement et le G.'. M.*, propose le pour et le contre.
LXIX. — Le 26 novembre 1728, l'office d'intendant ou
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de steward, qui pendant quelques années avait été hors d'usage, fut rétabli et a été conservé depuis à cause de son utilité : car c'est sur lui que roule particulièrement le soin de faire les préparatifs et les arrangements nécessaires pour les grandes fêtes. Vu donc le pénible de cette charge et l'avantage que les frères en retirent, il fut conclu que, pour éviter à l'avenir toutes disputes et altercations assez fré- quentes dans de pareilles occasions, on confierait entière- ment aux susdits frères stewards le soin de régler en géné- ral tout ce qui concerne les fêtes et de plus on leur donna par reconnaissance, le 24 juin 1735, le droit déformer et d'établir une loge particulière (1), et on statua :
1° Que cette loge serait inscrite dans tous les livres et dans toutes les listes de la G.*. L.\ sous le nom de Loge intendante ou de stewards.
2° On leur accorda le privilège d'envoyer douze frères à la G.*. L.\ en qualité de syndics, savoir : le maître, les deux surveillants de leur loge, avec neuf frères dont cha- cun aurait sa voix.
3° On les décora d'un cordon rouge, en ajoutant la per- mission d'avoir une doublure de soie rouge à leurs tabliers, avec défense à toute autre loge de porter le même habit.
4° Les frères de la loge de stewards (à l'exception du maître et des frères surveillants) n'ont point de voix dans la G.*. L.'., hormis dans les cas économiques.
5° Cette loge reçoit l'argent pour les jours de fêtes et prend soin des arrangements ; mais si les frais ne suffisent pas, leur loge est aussi obligée d'y suppléer, sans que cela retombe à la charge des autres loges. Depuis que cette loge est établie, elle s'est toujours chargée seule du soin de régler ce qu'il faut pour le jour de la grande fête.
LXX. — Toute G.*. L.\ a pleinement droit et autorité de faire pour le soutien de l'ancienne société maçonnique de nouvelles ordonnances et de changer celles-ci, de façon pourtant que les anciennes ordonnances ne soient point lésées et que les nouveaux statuts que l'on pourrait établir soient présentés par écrit dans une des premières assem-
(1)A la Corne d'abondance ; cette loge figure sous le tableau de Steele.
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blées à la délibération des frères, et cela avant le jour de la grande fête, car le consentement unanime de tous les frères est indispensablement nécessaire pour donner aux susdites ordonnances force de loi ; dans cette vue, on doit demander solennellement ce consentement d'abord après le repas : au reste, il n'est permis à qui que ce soit, ni à au- cune société, de faire de sa propre autorité une innovation quelconque dans la rue.
LXXI. — En conséquence d'une décision et déclaration donnée en bonne forme le 25 novembre 1723, toute loge légalement assemblée a droit de perfectionner ou d'adapter aux circonstances particulières les ordonnances contenues dans le livre imprimé des constitutions, qui a paru par ordre de la G.*. L.\ d'Angleterre ; mais rien dans ce livre n'ose être altéré sans l'aveu de la plus ancienne loge ; et l'on ne doit point reconnaître dans aucune loge légale tel livre des constitutions qui aurait été ainsi réimprimé avec des changements.
C'est avec cette organisation matérielle que s'installa la f.\-m.\ spéculative entre les années 1717 et 1723.
Essayons maintenant de dégager de ces documents les parties essentielles qui peuvent faire comprendre les tendances et le but des fondateurs.
Quelles étaient les bases de l'association maçonni- que? Quelle était sa portée pratique? Quelles pou- vaient être les conséquences philosophiques et sociales d'une semblable organisation ?
Pour bien comprendre la portée de ces documents, il faut d'abord en dégager le sens symbolique qui cache le sens véritable.
Les nouveaux maçons ne construisent plus pour des propriétaires, particuliers, collectivités ou Etats. Lors- qu'ils parlent des intérêts des propriétaires ou des seigneurs qui ont commandé le travail, il s'agit des chefs de l'ordre, ou mieux de l'ordre lui-même .
l'organisation primitive ; son évolution 93
Lorsqu'ils font allusion au payement du travail, cela veut dire l'avancement de grade donné en récompense du zèle des initiés. Enfin il faut rapporter tous les con- seils, les approbations ou les désaveux à la f. '.-m.'.
Le travail à faire, c'est l'organisation et le développe- ment de l'ordre; la construction du temple à édifier, la suppression par la mort de ceux qui y mettent obstacle, c'est le but philosophique et social de la maçonnerie à réaliser, en supprimant tout ce qui para- lyse les moyens d'y parvenir.
Le maçon est obligé d'obéir à la loi morale, et ne pas être un athée stupide ou un libertin sans religion, veut dire qu'on doit obéir aux règlements maçonniques et croire à la religion de l'ordre. En ne prenant parti pour aucune des religions pratiquées ni pour aucune nation, cela veut dire que ces religions et ces nationa- lités doivent être indifférentes.
On engage le maçon à n'entrer dans aucun complot contre les gouvernements existants quels qu'ils soient ; c'est leur enseigner l'indifférence en matière de sociétés civiles.
Néanmoins, si un frère était rebelle à l'État, on ne pourrait l'exclure de la loge, c'est-à-dire qu'on devrait lui venir en aide.
On ne doit initier aucune personne ayant une muti- lation pouvant l'empêcher d'apprendre l'art, et servir le seigneur de son maître : ceci veut dire qu'on ne peut recevoir aucun individu ayant des idées contraires aux dogmes maçonniques.
Travailler honnêtement les jours ouvriers {sic) et vivre honorablement les dimanches et jours de fêtes veut dire : participer avec zèle aux travaux de l'ordre et s'abstenir les autres jours, même d'en parler.
Tous les outils dont on se servira pour travailler
94 LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
seront approuvés par la G.*. L.weut dire que tous les arguments dont on se servira, tous les dogmes qu'on in- voquera, devront être conformes à la doctrine de l'ordre.
Vous devrez être circonspects dans vos paroles et dans vos démarches, en sorte que l'étranger le plus pénétrant ne puisse découvrir ou trouver ce qu'il n'est pas propre à entendre, et ne point faire connaître à vos parents et à vos amis ce qui concerne la loge veut dire : ne divulguez pas les secrets de l'ordre, même à vos parents et à vos amis.
Les disputes entre f.\-m.\ doivent être jugées par le tribunal de la loge.
Les maçons sont donc des sectateurs de la religion universelle, et ils sont en même temps de toutes les nations.
Quant au procédé matériel à employer pour consti- tuer les chefs et les officiers de l'ordre, recevoir les initiés, les juger, les chasser ; quant aux décisions d'ordre général ou particulier à prendre pour la propa- gation ou la sécurité de l'ordre, tout cela est expliqué très en détail dans un document qui fait suite aux ordonnances générales et qui fait partie du manuscrit provenant du G.*. M.', le prince Murât.
Ce document a pour titre : Lois du Ballottage, qui doit s'interpréter, probablement à la suite d'une tra- duction insuffisante, par : règles du scrutin. Il se com- pose de 22 articles :
I. — Quand un étranger aspirant a obtenu le ballottage et qu'il est affirmatif en sa faveur, il est dès lors même en droit d'être reçu dans l'ordre.
II. — Dans une loge d'élection et de ballottage, tous les frères doivent rester tranquillement assis à leurs places, et personne n'ose quitter la sienne, sous peine de l'amende ordonnée.
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III. -r Tout aspirant accusé publiquement en justice d'adhérer à des opinions contraires à la vraie doctrine apos- tolique, ou chargé de vices honteux et de crimes contre na- ture, est exclu de Tordre par une seule balle noire.
IV. — Si quelqu'un, après qu'on a ballotté en sa faveur, laisse écouler trois ans sans demander sa réception, on doit effacer son nom et il faut qu'il s'annonce de nouveau pour obtenir le ballottage.
V. — Le fils d'un f.\-m.\ a le droit d'être reçupréféra- blement à des princes et à des rois et d'obtenir par consé- quent avant eux le ballottage, bien entendu s'il est doué des qualités requises à tout frère de l'ordre.
VI. — Un étranger peut obtenir leballottage dans sa vingt- quatrième année, et le fils d'un f. '.-m.*, dans sa vingt et unième ; on peut même, si sa conduite est décente et d'un homme fait, fixer un terme à vingt et un pour le premier et à dix-huit pour le dernier ; mais jamais au-dessous, et Ton ne doit avoir que fort rarement une telle condescendance.
VII. — Un frère ne doit jamais proposer quelqu'un pour frère servant, à moins que celui-ci n'ait été pour le moins trois ans à son service, de façon qu'il soit bien assuré de sa capacité et qu'il puisse en conséquence après le ballottage être son premier parrain .
VIII. — Après avoir ballotté pour un étranger et lorsque la réception s'est trouvée en sa faveur, on nomme trois parrains, entre lesquels celui qui l'a proposé doit toujours être le premier.
IX. — Tous les frères f.. -m.', en général peuvent pro- poser des étrangers aspirants, pourvu néanmoins que celui qui propose soit en état de s'acquitter des fonctions de premier parrain et qu'il ait assez de capacité et des lumières suffisantes pour instruire de ses devoirs et de ses obliga- tions celui qui doit être reçu ; c'est ici qu'un frère encore novice doit prendre garde de ne pas user de son droit avant qu'il se soit bien mis au fait de toutes les parties relatives aux instituts et travaux de notre ordre.
X. — Quand toutes les voix ont été reconnues favorables,
96 LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
c'est-à-dire que tous les cailloux se trouvent blancs, on félicite alors, selon la forme ordinaire, celui en faveur du- quel le ballottage s'est fait, en s'adressant pour cela à celui qui Ta proposé.
XI. — Lorsqu'il se trouve une seule balle noire, le G.*. M.', déclare que la réception aura lieu sans qu'il soit nécessaire de s'informer qui est le frère qui a mis la balle noire.
XII. — Deux balles noires n'empêchent pas que la récep- tion ne soit également déclarée bonne ; il faut seulement alors que la loge en reconnaisse une, et le G.*. M.*, selon son droit, l'autre pour bonne ; dans ce cas on ne demande pas de savoir pourquoi on a mis les balles noires.
XIII. — Trouve-t-on trois balles noires, la réception est remise jusqu'à la première assemblée, afin que, dans cet intervalle, ceux qui ont mis les balles noires puissent allé- guer au G.*. M.\ les motifs qui les y ont déterminés. Celui- ci indique ensuite à la loge le jour qu'elle doit s'assembler de nouveau.
XIV. — Dans le cas de 4 ou 5 balles noires, la réception est retardée de six semaines, si avant la première assemblée on déclare au G.*. M.*, les raisons qui les ont fait mettre.
XV. — Lorsqu'il se trouve 6 ou 7 balles noires et que l'on indique les motifs avant le premier jour de loge, la réception est renvoyée à trois mois .
XVI. — Y a t-il plus de 7 balles noires et se trouve-t-il sept frères qui en donnent des raisons valables, alors l'as- pirant est exclu pour toujours, ce dont alors on fait part à toutes les loges.
XVII. — Quand il y a plus de 7 balles noires, mais que sept frères n'allèguent aucun motif pourquoi on les y a mises et que d'ailleurs ces balles n'excèdent pas le tiers des frères qui sont présents, alors la réception peut néanmoins être déclarée favorable après trois mois.
XVIII. — Si aucun des frères qui ont mis les balles noires ne s'annonce dans le terme prescrit et suivant le
l'organisation primitive ; son évolution 97
nombre que les § 13, 14, 15, 16 et 17 déterminent, la loge déclare alors la réception pour bonne, pourvu néanmoins que le nombre des balles noires n'excède pas le tiers des frères présents dans la loge .
XIX. Nul G. * . M. • . n'ose, sans manquer à sa foi et à sa fidé- lité de f.*.-m.\, nommer un frère qui a mis une balle noire, si celui-ci ne le souhaite lui-même dans la loge, et cela, sous peine de perdre sa place de G.'. M.*, et d'être exclu pour trois ans des loges de f.'.-m.*.
XX. — On ne refuse jamais le ballottage à un étranger as- pirant, à moins qu'il n'ait été déjà annoncé dans une autre loge et qu'il en soit protégé ; c'est pourquoi les secrétaires des loges doivent s'informer mutuellement des ballottages ; mais si, par erreur, on avait ballotté en deux endroits diffé- rents, alors la loge qui la première a accordé le scrutin à un aspirant, a exclusivement le droit de le recevoir.
XXI. — Si, par méprise, on avait mis une ou plusieurs balles noires, les frères qui se sont trompés peuvent, après une permission préalable, le dire et déclarer alors ainsi leur balle blanche.
XXII. — Le G.'. M.*., avec ses six officiers, ont droit de renvoyer le ballottage de quelqu'un à un autre temps, afin de ne pas l'exposer, lorsqu'ils peuvent prévoir que les voix ne seraient pas favorables.
Il faut le reconnaître, tous ces statuts, devoirs, règlements, sont rédigés avec le plus grand soin, étu- diés avec la plus profonde habileté, pour assurer la continuité de l'Ordre, son expansion, sa régularité et la conservation de son secret des premiers jours. Alors que le but dissimulé était d'étudier, en dehors de toute confession régulière, les rapports de l'homme avec la création, ainsi que nous l'avons dit, cette question devint secondaire, épuisée, lorsque la maçonnerie en
LÀ FRANC MAÇONNERIE. — T. I. 7
98 LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
arriva au panthéisme et au naturalisme ; mais les prin- cipes qui avaient présidé à son organisation maté- rielle se développèrent rapidement et prirent, à l'insu même des maçons, une importance prépondérante ; avant même que l'idée de Dieu ait été bannie de leurs doctrines, les idées d'égalité sociale imprégnèrent leurs mentalités, à tel point qu'elles se manifestèrent avant leurs idées antireligieuses, qui triomphèrent à leur tour, non pas comme unique but de la maçonnerie, mais comme conséquence de l'application de leurs théories d'égalité à l'au-delà, après les avoir appli- quées dans la vie sociale et politique ; non seulement ils s'imprégnèrent, mais encore ils firent adopter leurs doctrines à la France et à l'Europe entière, à ce point que, de nos jours, il faut n'avoir aucune aspiration politique en vue pour oser attaquer de front ce qu'on est convenu, bien à tort, d'appeler le secret de la f.\-m.\, devenu la raison d'être des sociétés nouvelles. Comment cette idée d'égalité se développa-t-elle au point de devenir le fondement essentiel de la doctrine maçonnique? Cette évolution peut s'expliquer par l'habitude et l'abus constant, ainsi que par les dis- cussions continuelles dont l'application de ces prin- cipes d'égalité fut le prétexte lorsqu'on introduisit, pour des besoins financiers ou pour la propagande, des nouveaux adeptes recrutés dans un monde de gens d'intelligence et d'éducation plus vulgaires que les maçons primitifs. Les plus humbles tenaient avec férocité à être traités sur le même pied que les hommes de plus haut rang par la naissance, par le savoir ou par la fortune. Les luttes de loge à loge pour avoir la préséance en raison de leur ancienneté n'y furent pas non plus étrangères. Ne suffit-il pas aussi qu'une idée flatte les mauvais instincts de l'homme, son
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orgueil, son envie ou sa haine pour qu'elle soit accueillie avec faveur?
Les mots de liberté, égalité, fraternité sont bien en effet des étiquettes maçonniques. Ce sont bien les vertus que les maçons doivent pratiquer entre eux, mais entre eux seulement.
Le profane, en effet, celui qui est dans les ténèbres, fait partie d'une humanité différente du monde ma- çonnique ; lui n'est pas un égal ; c'est à peine si le maçon le considère comme une plante de la vaste pépi- nière dans laquelle il sélectionne ses rejetons ; mais, afin de déterminer les vocations, il contamine la pépi- nière entière, en la développant en vue des doctrines qui doivent dominer en lui ; en faisant naître chez le profane des doutes au sujet de ses croyances reli- gieuses, il le conduit ainsi à la religion maçonnique.
Le maçon est organisé pour agir, le profane ne l'est pas ; le premier, quoique insignifiant comme nombre, doit triompher du second ! C'est fatal. Tous les initiés concourent au même but, les autres suivent des voies différentes et sont isolées ; autre source de succès pour l'Ordre.
Mais aussi combien parfaite est son organisation ! Avec quel soin jaloux tous les éléments de discorde ont été prévus ; avec quelle habileté ils sont paralysés ! Quelle connaissance du cœur humain, de ses faiblesses et de ses vices ! Combien les profanes devraient lire et méditer l'organisation matérielle de la maçonnerie ! C'est sa seule force et c'est ce qu'on peut appeler son secret. Aussi quel travail ont accompli les fils d'Hiram depuis deux siècles qu'ils sont fortement organisés ! Pendant que leurs adversaires effarés s'attardent à se moquer de leurs outils, de leurs atours, de leurs cérémonies initiatiques, qui ne sont que la parade du mystère
100 LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
social qui se joue derrière leurs tréteaux, pendant qu'ils s'épuisent à la recherche d'un secret qu'ils ne peuvent imaginer, le maçon construit son Temple ; au moindre danger il interrompt ses travaux, il disparaît; on le croit dompté, il s'organise pour un nouveau combat ; on le croit mort, il sommeille. Le maçon a tout prévu, tout, sauf le Dieu créateur, sauf le grain de sable lancé par la Providence, atome de l'univers, plus puissant que l'humanité. Aussi, comme il le craint ce Dieu de miséricorde et de justice, comme il l'attaque 1 Seul obstacle à son triomphe final et définitif, il ne faut pas que ce Dieu soit ; c'est avec rage qu'il nie son exis- tence. Sous sa férule impitoyable, comme l'humanité qui croyait a été précipitée dans le Temple du Néant !
N'assistons-nous pas, en réalité et non au figuré, à la réalisation du rêve de Thomas Morus ? A côté des théories philosophiques modernes, celles des kabbalis- tes, des théosophes, des cacomages, ne sont-elles pas plus voisines de celles des Pères de l'Eglise, que celles de ceux qui, sous prétexte de sagesse pratique, se posent en défenseurs du rationalisme ou du natura- lisme pur? Tout en invoquant la possibilité d'avoir une solution dans le sens chrétien et même catholique, certaines doctrines modernistes sont-elles moins dange- reuses que celles de Saint-Martin, de Swedenborg ou de Willermoz ?
Sont-elles moins dangereuses surtout que celles que préconisent les plus modérés d'entre les f.\-m.\ delà fin du xixe siècle, ignorants peut-être de certaines choses de leur art, mais d'une mentalité suffisamment maçonnique pour ne pas être en contradiction avec les doctrines de leur ordre, parmi lequel ils ont des adeptes complètement convaincus ?
Nous voulons parler des ff.\ Findel, Ragon et
l'organisation primitive ; SON évolution 101
Jouaust, qui passent dans le monde du Grand Orient pour les seuls véritables auteurs maçonniques, et des ff.\ Daruty et Oswald Wirth, qui ont le même crédit auprès des loges écossaises.
Voyons ce que disent les uns et les autres.
Findel (1) se fait l'écho d'un autre écrivain maçon- nique dont il adopte les définitions. A certains égards, c'est du Raymond Lulle et du Paracelse.
D'après Seydel, dit-il, la maçonnerie, en tant que dis- position de 1 'âme, peut être assimilée au sentiment religieux ; la dévotion, la ferveur dans la prière, est une disposition toute maçonnique. La prière est l'acte du renoncement, de l'abandon, de l'abnégation complète de soi en présence du Dieu saint et éternel.
Dans l'âme humaine il y a deux tendances qui se combattent ou se concilient : le sentiment de la person- nalité ou égoïsme et le sentiment idéal ou religieux.
Or, le sentiment religieux est hors de soi, car ce qui constitue le bien est la négation du moi devant une puissance idéale que la religion appelle Dieu, et le mal consiste dans l'empire absolu du moi : « La f.\-m.\ est donc cette disposition de l'âme pour laquelle la tendance idéale, ou vers le bien, domine sur le penchant contraire, et cette domination de la tendance idéale, obtenue à un degré quelconque, est la seule condition nécessaire pour faire partie de la f.\-m.\ »
La société maçonnique n'est pas la réalisation d'un plan déterminé, c'est une institution en voie de dévelop- pement et d'extension.
(1) Histoire de la F.\-Jf.\, I, p. 13 et suiv.
102 LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
L'idéal poursuivi, c'est la situation par laquelle la volonté de Dieu est devenue la volonté de tous. Comme la f.-.-m.*. travaille à faire de ses adeptes des hommes de bien, elle les forme également et nécessairement à devenir des membres fervents de leurs religions res- pectives. Il proteste donc contre le reproche fait à la f.\-m.\ de favoriser l'indifférence en matière de reli- gion.
Et il explique que les loges régulièrementconstituées portent le nom de loges de Saint-Jean, parce qu'elles honorent le saint précurseur comme leur patron dans les trois grades d'élèves, d'ouvriers et de maîtres.