Google

This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project

to make the world's bocks discoverablc online.

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover.

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the

publisher to a library and finally to you.

Usage guidelines

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to prcvcnt abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automatcd qucrying. We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for Personal, non-commercial purposes.

+ Refrain fivm automated querying Do nol send aulomated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help.

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project andhelping them find additional materials through Google Book Search. Please do not remove it.

+ Keep il légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search mcans it can bc used in any manner anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite seveie.

About Google Book Search

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders discover the world's books while hclping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web

at|http : //books . google . com/|

Google

A propos de ce livre

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en

ligne.

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont

trop souvent difficilement accessibles au public.

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.

Consignes d'utilisation

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public cl de les rendre ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. Nous vous demandons également de:

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un quelconque but commercial.

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en aucun cas.

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère.

A propos du service Google Recherche de Livres

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adressefhttp: //books .google. com|

JOURNAL ASIATIQUE

NEUVIÈME SÉRIE

TOME IX

l

JOURNAL ASIATIQUE

RECUEIL DE MÉMOIRES"

D'EXTRAITS ET DE NOTICES

RELATIFS À L'BISTOIRE, À LA PHILOSOPHIE, AUX LANGUES ET À LA LITTÉBATCRE DES PEUPLES ORIENTAUX

ET PUBLIE PAR LA SOCIETE ASIATIQUE

NEUVIÈME SÉRIE TOME IX

PARIS

IMPRIMERIE NATIONALE

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

M DGCC XCVII

JOURNAL ASIATIQUE

JANVIER-FÉVRIER 1897.

NOTES SUR LES INDO-SCYTHES

PAR

M. SYLVAIN LÉVL

(suite.)

II. LES TEXTES HISTORIQUES.

Les Annales chinoises nous permettent de suivre clairement les vicissitudes des Yue-tchi, depuis leur ébranlement sous la poussée des Hioung-nou , vers Tan 1 65 avant Tère chrétienne, jusqu'à leur établis- sement sur le territoire des Ta-hia , au sud de TOxus. Mais, dès que les Yue-tchi entrent en contact avec rinde , la déplorable fatalité qui pèse sur la chrono- logie indienne paraît s'étendre aux témoignages chi- nois. Deux documents se rapportent à cette période obscure; lun et lautre sont connus de longue date, mais lobscurité des textes a laissé le champ libre aux hypothèses des interprètes, et les conclusions qu on a prétendu en dégager appellent un nouvel examen.

6 JANVIER-FÉVRIER 1897.

Le premier passage se rencontre dans les Annales des Han postérieurs^. « Lorsque les Yue-tchi furent vaincus par les Hioung-nou, ils passèrent chez les Ta-hia, partagèrent leur royaume en cinq princi- pautés qui étaient : Hieou-mi, Choang-mo, Koei- choang, Hi-t'un, Tou-mi. Environ cent ans après, le prince de Koei-choang , Kieou-tsieou-k'io , attaqua et subjugua les quatre autres principautés, et se constitua roi dun royaume qui fut appelé Koei- choang. Ce prince envahit le pays des A-si; il s'em- para du territoire de Kao-fou , détruisit aussi Po-ta et le Ki-pin, et devint complètement maître de ces contrées. Kieou-tsieou-k'io mourut à quatre-vingts ans; son fils Yen-kao-tchin-tai monta sur le trône; il conquit le Tien-tchou (Tlnde) et y établit des gé- néraux qui gouvernaient au nom des Yue-tchi. »

compilateur Ma Toan-lin, qui reproduit ce récit, le relie immédiatement au voyage de Tchang- k*ien , qui visita lés Yue-tchi vers Tan i 2 5 avant 1 ère (^retienne et revint en Chine vers Tan 122. L'in- tervalle de temps indiqué semble alors compté de- puis le toyâge de Tchang-k'ien ; Tan 2 5 avant Tère chrétienne serait en conséquence la date approxi- mative de Tavènement des Kouchans^. Mais il faut

* Je reproduis traduction donnée par M. Specht, Etudes sur l'Asie centrale, J, A, i883, 2, 32 4.

* Cf. Lassen , Ind. v4/t. , IP, 872 , sont rassemblées les opinions des interprèles antérieursi difficulté de mettre en œuvre les docu- tttehts chinois sàUs recourir àUx originaux, apparaît clairement dans ce passage de Lassen. Il accepte sans contestation les données de Ma Toan-lin, mais tient en suspicion le témoignage original do

NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 7

ignorer les procédés ordinaires de l'encyclopédiste trop vanté , pour convertir un rapport de hasard en un rapport de fait; Ma Toan-lin a mis bout à bout deux extraits , sans se préoccuper de les coordonner. Le texte original iodiçie daîrement la soumission des Tahia comme Je fmxÀ de départ du comput; mais la date positive v^eu reste pas moins indéter- minée. M. Specht ^ wxjùO^td arbitrairement d^abaisser la conqiiête des Ta-hiia|oipiçii*après l'an 2 4 de notre ère « parce que l'Histoire des premiers Han n'en fait pas mention ». La raison est, en principe, inadmis- sible : les notices sur îes peuples étrangers , incor- porées dans les Annalea, ue prétendent pas tracer un historique complet <îe tous ces peuples ; le rédac- teur se contente d'y réunir les informations obtenues de temps à autre, au hasard des circonstances. Le témoignage de l'histoire officielle nous apprend qu'à partir de l'ère chrétienne, les relations entre les Han et le versant occidental du Pamir étaient anéanties. Plus tôt encore, 1 empereur Youan-ti (48-3 3 av. J.-C.) avait renoncé à venger l'insvdte faite à son ambassa- deur par le roi du Ki-pin « parce que le pays était im- praticable,, et que les communications par l'HindoU- Kouch étaient coupées ». Son successeur, Tch'eng-ti (3 2-7 av. J.-C), se refusa également à renouer des relations avec le Ki-pin , parce que * ces peuplades criminelles étaient séparées de la Chine par des passes

THistoire des second» Han ; il confond en effet cette dynastie avec ia petite dynastie Hioi, qui régna de 9/17 à 961 après J.-C. ^ Études., »y 334t note 4*

8 JANVJER-FÉVRJER J897.

impraticables*». Le Ki-pin était, au nord- ouest, limitrophe des Yue-tchi; ainsi, dès ce moment, les .mêmes obstacles les isolaient de la Chine, et leurs destinées cessaient par conséquent d'intéresser la cour impériale. L'argument a silentio , appliqué à la chro- nologie de cette période, y serait donc déplacé. Mais, en fait, ^Histoire des premiers Han connaît la conquête des Ta-hiâ par les Yue-tchi, et la men- tionne même à plusieurs reprises. La notice sur les Yue-tchi , traduite par M. Specht , dit expressément : « Les Yue-tchi s'en allèrent au loin , passèrent au delà de Ta-wan, battirent les Ta-hia dans l'ouest et les soumirent. Leur chef établit alors sa résidence au nord de la rivière Wei (Oxus). » Et elle ajoute, presque aussitôt après : « Les Ta-hia n'avaient pas un souverain ou un magistrat principal; chaque ville, chaque bourgade était gouvernée par son magistrat. La popvdation était faible et craignait la guerre. Lorsque les Yue-tchi arrivèrent, ils les soumirent ^ ». En vain on tenterait de distinguer deux phases successives de l'occupation, la soumission d'abord, puis la conquête totale. L'histoire des seconds Han , qui se rapporte à la période la plus prospère des Yue-tchi, leur donne pour capitale la ville de Lan- cheu^; l'histoire des premiers Han désigne aussi la

' A. Wylie, Notes on ihe Western Régions, traduit du Tsien-Han- chou, livre 96, 1'" partie, dans le Journal of anthropologiccd In- stitute, 1880, 20-73 (notice sur le Ki-pin).

* Etudes . . . , 32 2.

* La variante apparente Kien-cheu , dans l'histoire des premiers rian, n'est due qu'à la confusion de deux caractères presque iden-

NOTES SUR LES INDO-SCYTHKS. 9

même ville comme la capitale des Yue-tchi. Nous savons d'autre part, par le témoignage de Seu-ma Ts'ien , fondé sur le rapport de Tchang-k'ien , que la ville de Lan-cheu était la capitale du territoire des Ta-hia. Pour installer leur capitale dans la capitale des Ta-hia, les Yue-tchi devaient être nécessaire- ment les maîtres de ce territoire. Enfin l'histoire des seconds Han, qui reproduit en la rectifiant expres- sément la division des Yue-tchi en cinq principautés indiquée par l'histoire des premiers Han , marque de plus qu'elle s'accomplit aux dépens des Ta-hia. «Ils passèrent chez les Ta-hia et partagèrent leur royaume en cinq principautés. . . » Ainsi l'Histoire des premiers Han mentionne expressément la sou- mission des Ta-hia et atteste l'annexion de leur ter- ritoire au domaine des Yue-tchi. La soumission des

tiques. Seu-ma T'sien et l'Histoire des seconds Han garantissent la lecture Lan-cheu. Le mot lan ^ désigne des plantes dont on ex- trait des couleurs pour teindre en bleu ; l'analogie du nom de Hoa cheu «(la ville) aux fleurs», pour désigner Kusumavatî, c'est- à-dire Pâtaliputra, donne à croire que Lan-cheu, n'est pas une transcription, mais une traduction. Lan-cheu pourrait, en ce cas, correspondre à Puskalâvatî ou Puskarâvatî « (la ville) au lotus bleu ». L'importance de cette cité est attestée chez les classiques par Stra- bon , Pline , le Périple ,.Ptolémée et Arrien ; d'après Târanâtha (p. 62), le fils du roi Kaniska y avait établi sa résidence royale. Un conte d'Açvaghosa ( Sûtrâlamkâra , p. 87^) a pour héros un peintre du royaume de Puskalâvatî (Fou-kie-lo-wei) [cf. p. 42, note]; M. Beal (Buddhist Literature in China, i36) a lu Fou-kie-la, traduit Bactres, et signalé ce passage comme une preuve que les vihâras de l'Inde étaient de bonne heure décorés par des artistes de Bac- triane , l'art grec dominait. Le territoire des Ta-hia , selon Seu- ma-Ts'ien, confmait à l'Inde et était situé au sud de l'Oxus. La position de Puskalâvatî s'adapte à ces indications.

10 JANVIER-FÉVRIER 1897.

Ta-hia par les Yue-tchi est encore rappelée Ibrmelle- nient dans la notice sur le Ki-pin : « Jadis, quand les Hioung^nou subjuguèrent les Ta Yue-tchi, ceux-ci émigrèrent à TOuest , soumirent les Ta-hia ; sur quoi le roi des Se [Çakas*] alla au Sud et régna sur

* L'identité des 5^ et des Çahas, combattue par Lassen [Ind. Alt., ^^ 376) ne souffre cependailt pas de doute. Le caractère ^ Se, employé à figurer le nom de ce peuple, est régulièrement affecté dans la transcription du sanscrit à représenter le son saka, par exemple dans On-po-se «upâsaka», Mi-cha-ie « hiahîçâsaka ». La tradition indienne, si souvent incriminée à la légère, distingue en fait deux races et deux dynasties d'envahisseurs scythiques. Les Purânas classent à côté des rois Yavanas les rois Cakas et les rois Tukhâras ou Tusâras (Tochari, Tou-ho-lo). Le Vâyu-P. compte 10 Çakas; le Matsya-P. , 18; le Visnu-P. , 16; le Bhâgavata altère le nom en Kaûkas, et en compte également 16. Le nombre des rois Tukhâras est uniformément de i4. Une durée de 3oo ans (Brah- mânda] ou 38o ( Vâyu, Matsya) est assignée aux Çakas, de 5oo ans (Matsya, 7000?) aux Tusâras. La tradition chronologique des Jainas , résumée dans leurs versus memoricdes (/. v4. 11 , p. 362 ] , ignore les Tukhâras et ne connaît qu'un seul Çaka (Saga), lequel règne quatre ans; ce Çaka est évidemment le sâhânusâhi du Çakakûla associé à l'histoire de Kâlakâcârya ( cf. Jacobi , Z, D. M, G. , xxxiv , [1880], 247-318, et Leumann, i5., XXXVII [1 883], 493-52i). Chez les bouddhistes , un passage du Samyuktâgama , cité dans une com- pilation chinoise du v-vi* siècle ( Che-kia-pou , par Seng-iou, vers l'an 5oo; Nanjio, i468; coll. Fujishima, xxxv, 1, p. 71* fin), prédit la domination simultanée des Ye-po-ho (Yavanas) au nord, des Che-kia (Çakas) au sud, des Po-la-p'o (Pahlavas) à l'ouest, des Teou-cha-lo (Tusâras) à l'est. Le Vibhâsâçâstra (Nanjio, 1279, coll. Fujishima , xxii , 9 ) , traduit en chinois par Saûghahhûti en 383 après J.-C., mentionne dans une intéressante discussion la langue des Tcken-tan (Chinois) et celle des Teou-Âî' iu-/e (Tukhâra). « Le Bhagavat connaît la langue Tchen-tan mieux que les hommes du Tchen-tan; le Bhagavat connaît la langue Teon-k'iu-le mieux que les hommes du Tcou-i'iu-/c» (p. 59*). La version chinoise d'un autre texte bouddhique, le Pou-sa-chen-kie-king (Bodliisattva-caryâ-nir-

NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 11

le Ki-pin^)) Cet événement is'était donc accompli

deçà; Nanjio, io85] traduit en 43 1 par Gunavarman , substitue dans un passage analogue le nom des Yue-tchi à celui des Tukhâ- ras ; il énumère parmi les « parlei^ inférieurs » les sons du royaume To-pi-lo (Drâvida), les sons de Siu-te, de Yue-tcki, de Ta-ts'in, de Ngan-si, de Tchen-tan (chap. 2; coll. Fujishima, xv, 1, 33^). Le Mahâ-Bhârata nomme fréquemment les Tukhâras , presque toujours associés aux Yavanas et aux Çakas , et même aussi aux Pahlavas et aux Cînas, comme dans les passages précédents (M, Bh., 2, i85o; 3, 1990, i235o; 6, 3297; 8, 3652; 12 « 2429). Déjà Lassen (Ind, Alt, IP, 38 1) et, indépendamment de toute spéculation chronolo- gique, M. Von Hichthofen [China, I, 439, n. 5) ont identiGé les Ta- Yue-tchi avec les Tochari des classiques , <î'est-à-dire lei Tukhâ- ras. Si le nom de la dynastie Tukhâra ne s'est pas encore rencontré dans les documents , il n'y a pas lieu d'en être surpris. « Tous les pays, eh parlant du souverain, l'appellent roi des Koei-choang (Kouchans). Les Han (Chinois), selon leur ancienne dénomina- tion, les appdlent Ta- Yue-tchi. » [Heou-Han-chon, ap. Specht, loc. laud.)

Plus tard , le nom des Tttruskas ( Ton-Mue ) se substitué à celui des Tukhâras ( Tou-ho-lo ) ; la formation de ce nouvel ethnique pré- sente avec la formation des noms royaux Kaniska , Huska , Yâsuçka une analogie frappante; un parallélisme identique semble justement s'établir entre les ti'anscriptions grecques de ces mois : Kanêrki, Hoérki, en face de Kaniska, Huviska, TôUrkôi eh fa^e de Turuska. La notation plus délicate du sanscrit Bemble avoir différencié deux phonèmes confondus par le grec et le chinois; Tourkoi et Tou- kiue d'une part , Turuska de l'autre , supposent iln original tel que Tour -\-x-\-]LAy l'inconnue étant sans doute la spirante gutturale très forte que le grec a essayé de transcrire F ( cf. p. 37 note). Kaniska est alors désigné expressément comme un Turuska ( Râjatar. ,1, 170); les rois turcs [Ton-kiûe) qui occupent le Gàndhâra au viii' siècle le réclament comme l'ancêtre de leur race ( Itinéraire dHOa-K'ong , J. A,, 1896, 2, 356). Une indication de Hemacandra, qui me semble avoir jusqu'ici échappé .aux recherches, confirme bien la nationalité de ces rois. « Turuskâs tu çâkkayah syuhv (v. 959). Les çâkhi de ce texte sont certainement les çâhi de la Râja-tarai'iginî, rois du Gàndhâra.

^ Wyiie, 7oc. /aucî.

12 JA.WIKR-FKVRIER 1897.

avant la lin de la première dynastie Han, et sans doute à 1 époque des relations fréquentes avec le Si-yu (Occident) permettaient d'en suivre les vicis- situdes. Nous pouvons arriver à une datation moins flottante encore. Seu-ma Ts'ien, qui composait ses Mémoires historiques environ cent ans avant Tère chrétienne, y a inséré, au chapitre cxxiii, une longue relation des voyages de Tchang-k'ien ; ses informa- tions sur les Yue-tchi et les Ta-hia concordent

presque littéralement avec la notice de THistoire des Han et attestent une origine identique; les deux historiens ont fidèlement reproduit le récit de Tchang-k'ien. «Les Ta-hia, dit Seu-ma Ts'ien, n'avaient pas de souverain ; chaque cité , chaque ville élisait son chef. Les soldats étaient faibles et lâches à la bataille, bons seulement à faire du commerce. Les Yue-tchi vinrent de l'ouest, les attaquèrent, les défirent et établirent leur souveraineté » ^ La sou- mission des Ta-hia était donc un fait accompli dès le voyage de Tchang-k'ien, vers 126 avant J.-C. La biographie de Tchang-k'ien contenue dans l'Histoire des premiers Han ^- confirme ces données et les pré- cise davantage. Quand Tchang-k'ien, après sa longue captivité chez les Hioung-nou, parvint enfin chez les Yue-tchi , « la veuve du roi tué par les Hioung-nou

* Kingsmill , The Intercourse oj China with Eastern Tiirhestan and the adjacent countries in the second century B, C. dans J. JR. A. S. 1, XIV, 82. J'ai emprunté la traduction de M. Kingsmill, mais, en fait, le texte de Seu-ma-Ts'ien est presque entièrement identique au Tsien-Han-chou.

* Tsien-Han-chou, livre 61; trad. Wylie, loc. laud. Appendix.

\

NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 13

lui avait succédé, et ils avaient soumis les Ta-hia ». Le rapport de Tchang-k*ien à Tempereur- marque encore plus clairement Tenchaînement des faits. Expulsés de leur territoire par les Hioung-nou (i65 av. J.-C), les Yué-tchi avaient envahi le pays des Ou-suenn, leurs voisins de Touest, et tué lem* roi Nan-teou-mi; puis, continuant leur marche vers Touest, ils avaient attaqué le roi des Se (Çakas), et les Se s'étaient enfuis bien loin au sud, abandonnant leurs terres aux Yue-tchi. Mais le fils de Nan-teou- mi, Koenn-mouo, resté orphelin dès le berceau, avait été nourri miraculeusement par une louve, puis recueilli par le roi des Hioung-nou; devenu grand, Koenn-mouo attaqua les Yue-tchi, qui s'en- fuirent vers l'Ouest et allèrent s'établir sur le terri- toire des Ta-hia. L'intervention de Koenn-mouo exige au moins vingt ans d'intervalle entre la défaite des Ou-suenn et la soumission des Ta-hia ; le premier événement se passe peu de temps après l'an 1 65 ; le second tombe donc vers l'an iZio et précède d'assez longtemps l'arrivée de Tchang-k'ien chez les Yue- tchi. Si l'avènement de la dynastie Kouchane suit d'environ un siècle la soumission des Ta-hia, il se place vers le milieu du premier siècle avant l'ère chrétienne.

Les noms des deux premiers rois Kouchans cités par l'Histoire des Han postérieurs ne se laissent pas identifier avec assurance. Cunningham * a proposé

* Coins ofthe Tochari , Kushàns or Yue-ii, dans Numisniatic Cliro- nicle, 1889, 268-3 11.

14 JANVIER-FÉVRIER 1897.

de reconnaître dans Kieou-tsieou-k*io , fondateur de la dynastie, le roi Kujulakadphisês ou Kozolakada- phês des monnaies , qui frappe d'abord en compagnie du roi grec Hermaios, puis seul, et qui porte sur ses- deux séries le titre de kusana. Hemakadphisês cor- respondrait en ce cas à Yen-kao [tchenn-tai]. L'iden- tité de ces deux noms est admissible , car le caractère y^M transcrit fréquemment la syllabe yam du sanscrit. Le second document chinois que je vais maintenant examiner confirme ces données et les complète.

Le Compendiam des Weï, dans une curieuse notice sur le bouddhisme que le San-koe-tchi nous a conservée, fait mention des Yue-tchi. Pauthier, qui avait rencontré ce passage reproduit dans la Notice sur Tlnde du Pien-i-tieny Ta traduit ainsi : « La première année Youan-tcheou de Aï*ti des Han (2 ans avant notre ère), King-lou, disciple d'un savant lettré , reçut du roi des Grands Yue-tchi un envoyé nommé I-tsun-keou ; il reçut en même temps un livre bouddhique qui disait ^ « Celui qui sera « établi de nouveau , c'est cet homme ^ ! » M. Specht a savamment discuté cette traduction ^ ; il s'est reporté au texte primitif, a recueilli les variantes introduites par les compilateurs et s'est constitué un texte éclec- tique pour aboutir à cette traduction : « [Dans l'Inde centrale, il y avait un saint homme appelé Cha-liu- si]. La première des années Youan-tcheou de Aï-ti des Han (2 ans avant notre ère), King-lou, disciple

^ Examen métkodùjue des faits qui concernent le Tkian-tchu, là. ^ ?iiote sur les Vue-tcAi, dans J. A»» 1890, i, i8o-i85.

NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 15

de ce docteur, reçut du roi des Grands Yue-tchi lin envoyé nommé I-tsun-keou, et lui donna un livre bouddhique qui disait : « Dans le royaume , celui qui «sera élevé de nouveau fsur le trône), cest cet «homme! »*.

^ M. Specht pré^çnd ensi^i^ reti^uver saus le nom dl-tsun^keou un originid Huska , tout en déclinant d'examiner « si ce Ouchka fut le premier des trois rois Tourouchka nommés par l'histoire du Cachemire ». Les règles ordinaires de transcription et Tusage de la langue s'opposent radicalement, à oett^ inteiprétation. M. Specbt admet que le caractère ^ i représente ici , par exception , le son ou; mais, en fait, ce caractère est constamment affecté à la tran- scription de ri sanscrit. Le caractère ^ ts'nn ne se rencontre pas en transcription ; une lettre homophone est indiquée par Julien comme l'équivalent du sanscrit ckan dans Krakucchanda. Mais Huska est écrit en sanscrit avec la sifflante cérébrale, qui n'a pas de rapport avec la sourde palatale aspirée employée dans Krakucchanda ; enfin ,

si keon P représente ha dans la méthode de Julien , c*est , par une exception caractéristique, dans le nom seul de fanaka-muni. Mais justement la syllabe initide du nom de ce saint est indécise; le pâli, confirmé par l'inscription népalaise d'Açoka, emploie la forme iConâgamana; l'emploi, dans la transcription chinoise, du son k'eou-kvL, ko sanscrit, s'explique ainsi. [Ce parallélisme de deux formes, Kanaka-muni et Konâga-mana parait se reproduire entre la forme classique Çakyamuni (Buddha) et la forme CAKAMANO (BOYAO) inscrite sur les monnaies de Kaniska.] La transcrip- tion normale d'I-tsun-keou donnerait I-chan-ko, qui s'écarte fort de Huska.

Mais le mot kîeovi n'a pas ici une simple fonction phonétique ; il fait corps avec le mot suivant cheou ^ « recevoir » ; les deux termes forment une locution usuelle, avec le sens de ore recipere «recevoir oralement » , et cette locution a pour contre-partie l'expression égale- ment usuelle P fj k^eou'cheou, signifiant ore tradere «commu- niquer oredement» (voir par exemple Dict, Couvreur, s. v. cheou); pour des exemples de k'eou-cheou «recevoir oralement», cf. par exemple Seu-ma Tsien, ch. xiv, i* : « soixante-dix disciples reçurent

NOTKS SUR LES INDO-SCYTHES. 17

plus un Chinois, mais un Indien; Tenvoyé des Yue- tchi ne remet plus un texte bouddhique : il le reçoit. Quelles que soient les incontestables difficultés du texte, les modifications introduites par M. Specht sont inacceptables en fait. Sans parler ici de la suite des idées imposée par le contexte, sans discuter la singularité de la coupure adoptée en tête de la phrase , je ne m arrêterai que sur deux points essentiels.

Tan 2 avant J.-G. glorifiaient ainsi Çàriputra au-dessus des autres disciples, et jusqu'à le placer à coté du Bouddha, on est fondé à croire que ces ouvrages émanaient de l'école de l'Abhidharma, qui se réclamait de \m. M. Kern [Buddhismns, II, 352) observe que «Çàriputra avait une vaste réputation comme le type idéal des Abhidharmistes». Le concile de Kauiska semble avoir marqué le triomphe de cette école : le président du concile, Vasumitra, est un des plus célèbres Abhidharmistes, et les cinq cents Arhats qui s'y réunirent sont toujours désignés comme les auteurs du grand traité sur l'Abhidharma : Abhidharma-mahâ-vibhàsâ-çâstra. L'éloge exalté de Çàriputra , consigné dans les ouvrages communiques à King-lou et passé de dans l'histoire chinoise , serait le contre- coup immédiat du concile réuni par Kaniska.

Un passage du leou-Iang-tsa-tchou 1§^ |^ ^ ^§. (chap. ii, p. 38o), inséré dans le Pai:hai, Bibl. nat., nouv. fonds 6i8', vol. 9 , et que je dois à l'obligeante amitié de M. Chavannes , suggère toutefois une autre interprétation. L'ouvrage mentionne le voyage de Lao-tzeu dans l'Inde oii il devint le Bouddha. « Il y a des livres de la discipline [kiai, vinaya] en neuf myriades de sections; c'est précisément les sûtras de seconde institution des grands Yue-tchi que les Han (Chinois) ont reçus.» (^ ]^ ^ ^ M ^ f^ A. J^ ^ .{^ .) La légende si répandue, et rappelée dans ce passage, qui fait reparaître Lao-tzeu dans l'Inde sous le nom du Bouddha permettait de classer les sûtras bouddhiques comme la seconde in- stitution du philosophe chinois qui avait donné comme sa première institution le Tao-te king. l/iterum institutor et Valtera institutio sj rapporteraient au Bouddha lui-même considéré comme la méta- morphose de Lao-tzeu.

l\. 2

18 JANVIER-FÉVRIER 1897.

Ki]:^-lou est un Chinois : son nom le décèle, son titre le garantit. Il est qualifié de pou(hchea ti-tzea; Pauthier traduit littéralement : « disciple d'un savant lettré». Mais ce titré n'est point vague, comme la traduction semble l'impliquer. Les poao-chea ti-tzea sont les élèves titulaires du collège impérial fondé sous Ou-ti des premiers Han, en 124 avant l'ère chrétienne^. L'empereUr Ou-ti, qui avait étendu si glorieusement le domaine des Han et qui avait envoyé Tchang-k'ien explorer les contrées de l'Oc- cident , avait voulu s'assurer une jDépinière d'élèves officiers «nommés d'après leur mérite, et avancés régulièrement par voie d'examen ». L'édit de fonda^ tion leur assignait , entre autres emplois , la fonction d'« suinalistes assistants et voyageurs chargés de par- courir le domaine impérial ». Coïncidence significa- tive : parmi les officiers envoyés à la recherche des livres bouddliiqpies dans l'Inde, sous le règne de Ming-ti (65 J.-C), figurent des poao-chea ti-tzeu'^. Comment King-lou, fonctionnaire chinois, entra-t-il en relations avec les Yue-tchi? Reçut-il un envoyé du roi des Yue-tchi , comme paraît l'indiquer le Com- pendiam des JVeP? Fut-il chargé d'une mission chez

. ^ Biot, Eftai sur tkistoire de l'instruction publique en Chine, io4 io6, 109»

Kao seng tchoan, ch. i,pb i*, biogr. de Kâçya Mâtanga; Ti-fenn k'ing-t'ai'cheu, composé par Tempereur T'ai-tsoung des T*ang [62 7-65o[ (coll. Fujishima, boîte xxii, fasc. 7, ult. pag»)

^ On peut toutefois considérer, dans le Gompendium des Wei , l'expression cheou, , »cheu ^ ^ comme une formation passive, et la rendre en conséquence : c U fut envoyé ea mission . t On

NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 19

les Yue-tchi, comme l'énoncent expressément deux textes du vîi* siècle? La cjuëstibh est secondaire et doit être réservée. Mais le fait certairi , fc est qtié Kîng^ lou reçut des Yue-tchi, et j)àr une cotïiinùhicàtion orale, des ouvrages bouddhiques. leçon de deux encyclopédies, compilées tardivement aVec Tincurie Coutumière à ce genre d'ôiiVrages, sàùràii pré- valoir contre le texte Original du Corhpendidm , soii- tenu au reste par dès compilations plus nombreuses encore : Géographie de^ Tàng , Ma Toah^lih, Pien- i-tien. Une rédaction iridépendànte et de date an- cienne confirme au surplus par im double témoi- gnage la leçon admise dans le Coràpendiam des fVei. Le savant Tao-siuen (SgS-GGy), contemporain de Hioueii-tsailg et défensetlr zélé deïa foi bpuddhîcjuej passant en revue les progrès de la religion eh Chine, rapporte ainsi fcet épisode ^ : « L aiiriée Youàn-tchëpu

rétablit ainsi, sur ce point particulier, l'abcôrd entre le Coiilpehdium et Tao-siuen. [M. Devéna, qui a bien voulu me communiquer ses remarques personnelles , adopte aussi cette interprét|ition ; mais , à son avis , il est nécessaire en ce cas de considérer Ta- Yne-tchi-wang « le roi des Grands Yue-tchi » comme Fagént réel lattion expri- mée au passif, et I-ts'un comnîé. le nom de lieu régi par!|e verbe ckeou; il traduit en conséquence : King-lou fut envoyé par le roi des Grands Yue-tcbi (litt, reçut du roi des Grands Yue-tçhi une mission) k I-ts'un *, M. Devéria croit reconnaître sous cette tran- scription le nom de l'Udyâna ou d'Ûjjayinî.

Si l'on admet cette eiplicatibn , fait rapporté nous ramène encoi« vraisemblablement au temps 'de Kaniska. Maître d'un domai^,e qui couvrait une partie de riride et de la Chiiie , il était loisible a ce prince, et à ce prince seul, d'employer un fonctionnaire cbinois à une mission en pays indien. ]

^ Che-kia-fang-tcki (Ndtijio, 147O; doU. PUjîshitiià, îlxiV. i,

2.

20 JANVIER. FÉVRIER 1897.

de Aï-ti ( 2 ans avant notre ère) , on envoya King-hien jusqpie dans le royaume des Grands Yue-tchi; cest pourquoi , ayant appris par cœur des textes sacrés du Bouddha, il revint en Chine. Alors on pratiqua peu à peu les observances du Bouddha. » La célèbre encyclopédie bouddhique Fa-iaen-tchoa-Un , compilée par Tao-cheu en 668, rapporte le fait en des termes iden tiques ^ Le nom du fonctionnaire est légèrement altéré ; mais le fait positif demeure. Deux ans avant Jésus-Christ, la Chine connut pour la première fois les sûtras {king) du Bouddha, par Imtermédiaire des Yue-tchi.

La numismatique nous laisse suivre Thistoire reli- gieuse des Yue-tchi depuis la fondation de la dynastie Kouchane^. Les monnaies de Kujulakadphisés et de Hemakadphisês ne portent pas d'autre divinité que THêraklês hellénique et le Çiva indien; Hemakad- phisês étale même une prédilection marquée pour Çiva, qu'il aime à représenter sous ses divers aspects, seul, armé du triçûla ou accompagné de sa divine monture Nandi^. Le Bouddha n'apparaît sur les

lod**) : Ngai'ti yonan-cheou nien, cheu (^J) King-hien (^ jj) wang ( :^) Ta-Yne-tchi koao. /n ( Q ] soung (^£) Feoa-t'on king- hojn (i§) Han. Tan g -cheu chao (U) hing [fj') Feoa-t'ou tcA:a- kiaii^j^),

* Fa-inen-tchou-lin, (Nanjio, i482 , coll. Fujishima, xxxvi, 5-io) cbap. 12 (= cbap. 20 de Téd. des Ming), p. io8\ L'accord de deux ouvrages si importants prouve qu'à ce moment la tradition boud- dhique sur le voyage de King-hien était bien fixée.

* Cunningham, Coins of ihe Kushâns or Great Yne-ti, dans Numismatic Chron., 1892, 40-82; 98-169.

' L*épithète de mahisvarasa, appliquée à Hemakadphisês sur ses

i

NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 21

monnaies qu'iavec Kaniska, et il y prend aussitôt une large place. La brusque et triomphante introduction du Bouddha sous ce règne commente bien la légende bouddhique : à la gloire qui entoure le nom de Kaniska dans les fastes de la religion, aux circon- stances miraculeuses de sa conversion prédite par le Bouddha lui-même, on sent encore quel prix TEglisé attachait à la conquête de ce barbare. La conversion de Kaniska, c'est le baptême de Clovis. L'apostolat bouddhique , longtemps arrêté dans son élan vers le Nord-Ouest, voit tout à coup s'ouvrir un domaine immense, qu'il pourra sillonner à l'aise sous le pa- tronage d'un souverain puissant ; d'obscurs mission- naires illuminés par la foi contemplent déjà l'avenir glorieux de la propagande, les Tukhâras, les Ginas et tant de peuples encore mystérieux, soumis à la pa- role du Maître. Depuis le règne inoubliable d'Açoka- Piyadasi, l'Eglise n'avait pas joui d'un triomphe si riche de promesses. L'épisode de King-lou (ou King- hien) en montre le premier contre-coup dans la Chine; soixante-dix ans plus tard, un ordre impé- rial allait mander officiellement des prêtres boud- dhiques à la cour des Han.

Les dates ainsi dégagées de part et d'autre des documents chinois se corroborent. Si le premier des

monnaies, ne doit peut-être pas être interprétée par maheçvarasya «le grand seigneurs, ou mahtçvarasya «le maître de la terre». La pré lominance des emblèmes çivaîtes, d'une part, et d'autre part Tnsage épigraphique si répandu plus tard (rois de Valabhî, Harsa, etc.) semblent recommander une autre interprétation : niàheçvfirasya «le dévot de Maheçvara (Çiva)».

2% JfNVIEB-FÉVRIER 1897.

r9^ Koj^diaH^ est monté sur le trône vers le milieu d,u pr^^îier siècle iiYant J.-C, on s attend à rencon- Irief le second de aes successeurs aux environs immé- diats .de rère chrétienne. Lmtervalie dun demi- siècle, laisse im espace normal au règne glorieux de I{iepy,-tsieoi|Tk'iQ, aux conquêtes de Yen-kao-tchin- tai et £^ux premières années de Kahiska. Envisagée du point de yue i^binois, la question des Yue-tchi aboutit d'ailleurs aux mêmes conclusions chrono- logiques. L empire intervient jusqu'au milieu du pre- mier siècle avant l'ère chrétienne dans les affaires des peuples qui avoisinent l'Inde; les rois jdus qu'à demi indiens duKi-pin sollicitent et reçoivent l'in- vestiture des Han , quitte à égorger ;ensuite les envoyés chinois. Mais, sowi.le règne de Youan-ti (48-33 av. J.-Ç . ) , la Chine renonce à tirer vengeance d'un a£&*ont sanglant qu'elle vient de subir. Eln vain , sous la me- naciç; d'un péril pressant, le Ki-pin vi^nt avouer sa fautQ. et offiir lUie réparation au successeur de Youanrti; Tch'eng-ti (Sa-y av. J.-C.) imite la pru- dente réserve de son devancier, et sans doute aban- donne l'infortuné Ki-pin à l'invasion des Yue-tchi que Kieou-tsieou-k'io mène à la conquête. Dès lors la dynastie des premiers Han se débat et s'éteint dans les convulsions des guerres civiles; des emp^ reurs débiles, qui se succèdent rapidement sur le trône, laissent échapper de leurs mains défaillantes le pouvoir que des usurpateurs se disputent à l'envi. Après les Etats transpamiriens, les provinces cispamiriennes se souïèvent et séparent de l'Em-

NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 25

pire. En vain le ministre Wang-mang, prétendant au trône, tente de se concilier les pays occidentavDç par de riches présents (4 ap. J.-C). L'an 8 de lere chrétienne marque la cessation officielle des rapports entre la Chine et le Si-Yu (Occident). Au témoignage de rhistoriographe impérial Pan-kou, la puissance de la Chine dans ces régions était, à la fin de la pre- mière dynastie Han, en Tan 2 3 de lere, réduite à rien. L'héritier de la suprématie chinoise était sans doute le roi des Kouchans, Kaniska^ Si nous çn croyons le pèlerin chinois Hiouen-tsang^^ «Jes royamnes voisins étaient émus de aa renomn^ée, et la terreur ses armes s^étendait jusque chez les peuples étrangers. organisa son armée et étendit çe3 domaines jusqu'à TEst des monts Tsong-ling (Bdlor). Les princes tributaires, établis à Touest du fleuve (Jaune), redoutaient sa puissance et lui en- yoy soient d^^ otages «. Le oonquérant Yue^tchi avait ravi aux Han, avec leurs vassaux, leur titre de suze- raineté, et lea otages qui se prosternaient jadis devant

le FUs. du Gid {t'im-t^çe^) k Tcfeçing-ugw m proateri liaient encore devant le Fil& du Ciel {devof^ra) & Puskalâvatf ou à Peohawar^.

* Mémoires , trad. JuHen ,1,42, 20a.

* Le t%m-tz«a des Yu&-lchi est expressément désigné dans udq curieuse notice s^r i^Inde , incorporée à ta version chinoise du I>vâ« daçft-viharan«-sùtr« {Cheu-eal-iti-lnH^, Nanjio, 1 374 ) ; ia traduction, datée de Sgs , a pour auteur le çramana Kâlodaka, originaire de» paya occidentaiix. Le sûtra, très court, énumère ks d^kcemeats du Boud4ha pendant kft douze années de prédication. La notlee ^i ie teHnine «^ pas enfore été, que je sache, vgnaiée; sa date

24 JANVIER. FÉVHIER 1897.

L^hypothèse trop généralement admise qui prend pour point de départ de Tère çaka (78 ap. J.-C.) le

et les informations qu'elle contient lui donnent quelque intérêt, et je ne crois pas inutile d'en insérer ici la traduction.

«Dans le len-feou-ti (Jambudvîpa), il y a 16 grands royaumes > 84fOOO villes, 8 empereurs {kono-wang) ^ 4 Fils du Ciel (t'ien-tzenj^ A Test il y a le Fils du Ciel des Tsin [les Tsin orientaux, 317-420» contemporains du traducteur Kâlodaka ] ; la population y est très prospère. Au sud, il y a le Fils du Ciel du royaume Tien-tchon (Inde); la terre produit beaucoup d'éléphants renommés. A Touest, il y a le Fils du Ciel de Ta-ts*in (TEmpire Romain); la terre pro- duit de Tor, de l'argent , des pierres précieuses en abondance. Au nord -ouest il y a le Fils du Ciel des Yue-tchi; la terre produit beaucoup de bons chevaux.

Dans les 84fOoo villes, il y a 6,4oo espèces d'hommes, io,oooes- pèces de langues, 56 centaines de mille de myriades de groupe- ments (?kiou-tsiu], 6,4oo espèces de poissons, 4,5oo espèces d'oi- seaux, 3,4oo espèces de quadrupèdes, 10,000 espèces d'arbres, 8,000 espèces de plantes, 740 espèces variées de plantes médici- nales, 43 espèces variées de parfums, 121 espèces de joyaux , 7 es- pèces de parfaits joyaux.

Dans la mer, il y a a,5oo royaumes qui se nourrissent des cinq sortes de grains, 33o royaumes qui se nourrissent de poisson et de tortues. Il y a 5 rois; un roi commande à 5oo villes. Le premier roi a pour nom (roi du] royaume de Seu-li ^ f|t, (Sinhâla, SicAa, Ceylan?).{On n'y sert que le Bouddha, et point de doctrines

hérétiques. Le second roi a nom Ria-lo jj^ ||| ; la terre produit les 7 joyaux. Le troisième roi a nom Pou-lo /^ ||| ; la terre produit 42 espèces de parfums et du verre (liou-li) blanc. Le qua- trième roi a nom Che-ye ^ ^ ; la terre produit du piment et du

poivre ordinaire. Le cinquième roi a nom Na-Ngo j^ ^ ; la terre produit la peiie blanche et du verre (liou-li) de sept couleurs. Dans les cinq grands royaumes , les gens des villes sont pour la plupart noirs et petits. La distance entre eux est de 65o,ooo li. Ensuite il n'y a que la mer sans habitants. On arrive à l'enceinte des mon- tagnes de fer à 1 4 0,000 /i.» (ColL Fujishma, xxiv, 8, 3*).

La tradition qui répartit le Jambudvîpa entre quatre souverains

NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 25

sacre de Kaniska, se heurte, du même point de vue, à une difficulté insurmontable. Les campagnes vic- torieuses de Pan-tch ao , poursuivies sans interruption durant trente ans (yS-ioî) rendent au même mo- ment le Si-Yu à l'empire et portent les armes chi- noises au delà des régions explorées par Tch'ang- kien, jusqu'aux confins du monde gréco-romaine Dès 7 3, le roi de Khoten fait sa soumission; plu- sieurs rois de cette contrée suivent son exemple et donnent leurs aînés pour otages de leur fidélité. Kachgar, aussitôt après, rentre dans l'obéissance. Les deux portes par la route du Sud débouche sur rinde sont aux mains des Chinois. La soumission , après une longue résistance de Kharachar et de Kout- ché, assure également à la Chine, en l'an 94 , la route du Nord. Les Yue-tchi n'avaient pas renoncé sans combattre à la suprématie qu'ils avaient acquise. En l'an 90, le roi des Yue-tchi envoyait un ambas- sadeur demander en mariage une princesse chinoise. Pan-tch'ao, estimant la requête insolente, arrêta l'am- bassadeur et le renvoya. Le roi des Yue-tchi leva une armée de 70,000 chevaux sous les ordres du vice-roi (5lj3E) Sie (||f). Leur nombre effraya les

désignés respectivement comme « le maître des hommes », « le maître des éléphants », « le maître des trésors » , le maître des che- vaux 1» (Rémusat, Foe-koue-ki, notes, p. 82; introduction au Si-yu- ki, par Tchang-houe, dans Julien, Mémoires de Hiouen-Thsang, I, Lxxvi-LXXYii) est évidemment apparentée au système des quatre « Fils du Ciel ».

* De Mailla, Histoire générale de la Chine (trad. du T*oung-tien- kan-mou], 365 seqq.

26 JANVIER-FÉVRIER 1897.

troupes de Pan-tch'ao; le général eut beaucoup de peine à les rassurer, quoiqu'il leur fît voir que les ennemis, excédés par une longue marche et par les fatigues qu'ils avaient essuyées au passage des monts Tsoung-ling , étaient hors d'étçit de les attaquer avec avantage. Sie fut vaincu, et le roi des Yue-tchi ne manqua pas d'envoyer tous les ans le tribut au- quel il s'était soumise Ce n*était pas Kaniska, à l'apogée de son règne et de sa puissance, qui sous- crivait à une telle humiliation. Un lointain succès^ seur puissant encore, mais afftiibli, pouvait seul s'y résigner.

^ De Mailla , 394* Le passage original se trouve dans la biographie de Pan-tch*ao, Heou-han-okou , chap. 77, p. 4*. Histoire du P. de Mailla semble fournir une ^utre donnée importante sur le» Yiif^ tchi au temps de Pan-tch*ao. cEn Tan 94, Pan-tch'ao, ayant rendu tributaires de la Chine huit royaumes du Si-yu, assembla leurs forces et attaqua Kouang, roi de Yue-chi, qu'il fit mourir» (Hist., p. 397). Mais Toriginai (Heon-han-çhou, ch«p. 77» 4**) désigne Kouang comme le roi de Yen-ki (Kharachar). De Mailla, qui tran- scrit ce nom Yen-tchi, lui a substitué par une confusion graphique Yae-chi dans sa traduction. La lecture de Toriginal n'est pas dou- teuse, car Pan-tch'ao passe de dsoi» le royaume de K.ieou-tse (Koutché), effectivement limitrophe de Yen-ki. Li^ biographie de Pan-tch'ao marque encore , dans une autre occasion , la soumission des Yue-tchi à Pan-tch'ao. « En ce temps , les Yue-tchi venaient de se marier avec les K'ang-kiu (Fergana), et ils étaient apparentés. Alors Tch'ao envoya des ambassadeurs avec de riches présents auprès du roi des Yue-tchi , en l'invitant à montrer clairement au roi de K'ang-kiu ce qui en était. Le roi de K'ang-kiu licencia ses soldats. »

NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 27

III. SAINT THOMAS, GONDOPHARÈS

ET MAZDEO.

Le nom du roi Gondopharès , perpétué par la Lé- gende Dorée à travers le moyen âge chrétien , et dé- chiffré sur une ancienne monnaie du Gandhâra en i854 ^ relie les antiquités de Tlnde aux antiquités du christianisme et les associe en de commims pro- blèmes. Si les traditions groupées autour de l'apôtre Thomas ont préservé le souvenir fidèle d'un prince obscur, perdu sur les confins de l'Inde, de l'Iran et de la Scythie , il est permis de se demander cesse la fiction , commence l'histoire en ces pieux ré- cits. Von Gutschmid a, dans un mémoire resté das- sique \ posé et discuté magistralement la question ; mais la sagacité ingénieuse de i'érudit s'est exercée sur des matériaux insuffisants, et les progrès de la science ont ébranlé ses conclusions. L'épigraphie et la numismatique se sont enrichies de documentsi précieux ; la littérature de saint Thomas et des Actes apocryphes s'est accrue de textes nouveaux et de travaux considérables^. Un nouvel examen du pro^ blême s'impose.

^ Cunningham , Coins of Indian Buddhist stUraps with Greek in- scriptions, dans J. A. S, Beng., XXIII, i854.

^ Von Gutschmid, Die Kônigsnamen in âen Apocryphen Apostel- geschickten, dans Rheinisches Muséum fur Philologie, i864i i6i-i83 et 38o-4oi ; Kleine Schriften, II, 332-39^.

^ Max Bonnet, Supplementum Codicis Apocryphi, I, Acta Thoma, Lipsiae, i883. Wright, Syrian Apociyphal Aets of tko Apostles

28 JANVIER-FÉVRIER 1897.

Deux apôtres passent concurremment pour avoir évangélisé Tlnde : Thomas et Barthélémy. A com- parer le cycle des deux saints, un contraste éclate dès Tabord. La légende de Barthélémy se fonde sur des notions vagues et impersonnelles. Le rédacteur grec du Martyre de Barthélémy, copié servilement par Abdias , débute par un étalage pédantesque de fausse science ^ : « Les historiographes disent que rinde est divisée en trois parties : la première, selon eux, touche à TEthiopie; la seconde à la Médie; la troisième est à l'extrémité du pays ; d'une part elle s'étend jusqu'à la région des ténèbres , et d'autre part jusqu'à l'Océan. C'est dans cette Inde-là que Bar- thélémy se rendit. » Le reste des notions est à l'ave- nant; la scène des Actes est si indécise, que le roi Polymius, bourreau de l'apôtre, a pu passer soit pour le roi de Pont, Polémon II, soit pour le roi du Dekkhan, Pulumayi'^.

(II. English translation. London, 1871). Malan, Certamen Apos- tolorum , Conjlicts of the holy Apostles translatcd. . , London, 1871. -— K. Schrôter, (iedicht des Jakob von Sarug lïber den Palast den der Àpostel Thomas in Indien haute » dans Z. D. M. G., XXV, 1871, 321-377. R. A. Lipsius, Die ÂpokrYphen Âpostelgeschichten und Apostelleg^^nden , 3 tomes, Braunschweig, i883-i884. H existe une version arménienne des Actes apocryphes de Thomas, mais elle est encore inédite. M. Carrière m'a signalé le manuscrit de la Bibliothèque de Beriin , et M. Frédéric Macler a eu l'obligeance d'y relever tous les noms propres et d'en traduire plusieurs passages. Le texte paraît être identique au syriaque.

* Acta Apostolomm apocrypha, éd. Tischendorf. Lipsiae, i85i, p. 2 43; Ahdiœ Apo^tolicœ hisloriœ, éd. Fabricius. Hambourg, 1719* p. 669.

^ Lipsius, op. laad,,U, 2,71. £. Kuhn, Barlaam und Joasapk,

NOTES SLR LES INDO-SCYTHES. 29

L*itinéraire de Thomas est, au contraire, clair et logique. Le roi Goundaphoros a chargé le marchand Abbanès, qui retournait en Syrie, de lui procurer un architecte habile, car il veut se faire bâtir un palais magnifique. Le Christ vient au-devant d' Abbanès et lui vend Thomas comme un de ses esclaves. L'apôtre, qui hésitait à partir si loin , n*ose pas résister à son divin maître et s'embarque avec Abbanès. Une heu- reuse navigation les conduit au port d'Andrapolis, capitale dun royaume. Ils descendent, poursuivent leur voyage par terre à travers les villes de Tlnde , et arrivent enfin à la résidence de Goundaphoros. Puis, sur Tordre du Christ, Tapôtre se dirige vers Test et pénètre dans Tlnde Ultérieure. Il parvient à la capitale du roi Misdeos et subit le martyre sur une montagne voisine de la ville. Un chrétien dé- robe pieusement le cadavre du saint et transporte ses reliques en Mésopotamie.

Abbanès et son compagnon suivent la route régu- lière du trafic entre les côtes de Syrie et le Penjab. Pline ^ et Fauteur du Périple , qui écrivent peu de temps après saint Thomas , tracent en détail le même itinéraire. Les passagers et les cargaisons venus des ports méditerranéens à Alexandrie passaient par transbordement sur la mer Rouge; des services directs et des lignes de cabotage partaient de Myos Hormos et de Berenike , touchaient au cap Syagros

Mûnchen, 1893 [Abkand, d. k, bayer, Akad. d. fViss., XX bd. , I abth. ) , p. 85.

' Hiit. natar,, VI, 26, io3.

30 JANVIER-FÉVRIER 1897.

en Arabie, et de ce point gagnaient ^ avec ou sans escales , les comptoirs des bouches de rindiis , Patala ou Barbarikon; a les navires y restent à Tancre; les marchandises remontent le fleuve jusqU^à la capitale ^ Minnagar^ située en pleine terre, métropole de la Scythie, gouvernée par des Parthes qui^ travaillée de dissensions intestines, %e chassent constamment les uns les autres w^ Si le pays n'était pas sûr, il va- lait mieux prolonger la traversée jusqu'à Barygaza , sur la côte de l'Ariakê, à 1 embouchure de la Nar- madâ ; une grande route de caravanes menait de ce port, par Ozênê (Ujjayinî), àProklaïs (Puskalavatî) sur les confins de la Bactriatie *.

* Pmp.mar. Eiythr,, SS-Sg.

' Ibid,, 48. La tradition des chrétiens du Malabar, dits Chrétiens de saint Thomas, infirme en apparence les données des Actes. L'apôtre serait venu en 5 2 ap. J.-C. de Socotara à l'île de Malan- kara, près Cranganor (Malabar), et aurait fondé les sept commu- nautés de Cranganur, Palur, Nord-Parur, Sud-Psdlipuram , Nara- nam, Nellakkui et Quilon; passé de à Mailapur (£aiubourg de Madras) en Coromandel, il aurait converti le roi Sagan; un brah- mane l'aurait mis à mort d'un coup de lance sur un mont voisin. Le cadavre du saint aurait été transporté à Édesse , comme dans l'autre légende. Mais l'antiquité de cette tradition reste encore à prouver; elle ne s'appuie sur aucun document positif. La plupart des historiens , en dernier lieu M. Lipsius , la tepoUssent comme entièrement inacceptable. La précision des Actes contraste avec ce récit incolore ; les uns recueillent le nom d'un véritable contempo- rain, oublié par l'histoire; l'autre emprunte à la fable locale un nom dynastique qui symbolise le passé. Paulin de Saint-Barthélémy avait reconnu dès l'abord en Sagan le Saraganes du Périple, un roi SAtakainii, et par excellence Çâlivâhana le Sâtakarni; comme indication chronologique, Sagan-Çâlivâhana vaut le Vikramâditya des contes.

NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 31

Entraîné par Tesprit de système , Von Gutschmid a cru nécessaire de retourner, en quelque sorte , l'iti- néraire de 1 apôtre. Andrapolis, Thomas débarque» est ime ville des Andhras; elle est donc située sur la côte du Konkan, la dynastie des Andhras-Sâta- karnis domine au premier siècle de Tère. Les voya- geurs se dirigent de vers le nord et Touest pour arriver au royaume de l'iranien Masdeos , autrement . dit Mazda. L'itinéraire amendé a l'avantage d'être absurde; pour passer de la Syrie chez les Parthes, le détour par le Dekkan est inadmissible. L'absurdité , introduite à plaisir dans le récit , est alors imputée au rédacteur des Actes , et Von Gutschmid en prend texte pour démontrer la véritable origine du récit; l'auteur a emprunté brutalement la légende d'im missionnaire bouddhique, peut-être de Nâgârjuna, parti du Dekkhan pour porter la bonne parole aux Yavanas et aux Pahlavas. Tous les détails du récit soutiennent, au reste, cette hypothèse : les fréquentes christophanies sont des apparitions du Bouddha; la valeur curative des reliques est ime superstition bouddhique ; les miracles de ITiomas correspondent aux facultés surnaturelles de l'Arhat; les démons expulsés par le signe de la croix ne sont que des râksasis mal déguisées ; le lion qui met en pièces et déchire Técuyer impie est enfin la réalisation inin- telligente d'un nom consacré : Çakyasimha, le lion des Çakyas.

L'ingénieux échafaudage de Von Gutschmid re- pose sur une donnée contestable et sur une donnée

32 JANVIER-FÉVRIER 1897.

fausse. L'interprétation géographique, fondée sur ie nom d'Andrapolis , est fortement ébranlée par le syriaque et Tarménien; lun écrit Sndrûk, Tautre Sndrak ; le grec a pu laisser tomber la sifflante ini- tiale , comme il a fait par exemple dans Andracottus , employé concurremment avec la forme intégrale Sandracottus. Les Andhras, le Dekkan, Nâgârjuna seraient éliminés du même coup. D'ailleurs, quand le nom d'Andrapolis serait exact et que l'explication en serait juste, l'itinéraire demeurerait jusque-là vraisemblable; le Périple signale la route des ports du Guzerate au Caboul par Ujjayinî. Mais , pour faire passer Thomas chez les Parthes, von Gutschmid est obligé de contredire expressément le témoignage unanime des textes. Dans les Actes, l'apôtre en quit- tant le royaume de Gondopharès se dirige vers l'est; dans la Passio , il prend le chemin de l'Inde Ultériem'e. L'éthiopien , qui représente une forme autonome de la tradition , conduit également Thomas vers l'Orient après la conversion de Gondopharès ; la capitale du roi Mastius (Misdeos) y porte le nom de Quantaria, paraît survivre un souvenir fidèle de ce Gandhâra que les Çakas, les Kouchans, les Parthes occupèrent tour à tour. Une autre tradition , étrangère aux Actes, mais constante chez les Pères grecs à partir du V* siècle , désigne par le nom de Kalaminê la ville Thomas subit le martyre. Von Gutschmid rappelle à ce propos un village de Kalama sur la côte de Gédrosie, face à l'île de Karbinê ou Karmina; le nom cache peut-être, sous une déformation, la

NOTES SUR IJ:S INDO-SCYTHES. 33

ville de Min, Min-nagara, métropole de Tlndo-Scy- thie K

La connaissance exacte de l'Inde éclate dans les épisodes et lesi détails des Actes. En débarquant à Sndrûk-Andrapolis , Thomas est obligé de prendre part à ime fête ; y chante un hymne mystique en sa langue maternelle. Dans la multitude qui l'entoure, une seule personne le comprend; c'est une simple joueuse de flûte. Palestinienne (Ej8pa?a) de nais- sance , comme Thomas ; le roi du pays l'avait engagée pour égayer de ses airs les convives rassemblés. La rencontre, pour être surprenante, n'en est pas moins conforme aux vraisemblances. Les jeunes mu- siciennes d'origine occidentale étaient, au témoignage de Strabon \ un article d'importation assuré . de plaire dans l'Inde; elles ne s'y distinguaient pas professionnellement des «jeunes filles bien faites des- tinées à la débauche » que les trafiquants grecs of- fraient , avec des instruments de musique , aux rois des ports du Guzerate^. Les ânes sauvages, qui viennent d'eux-mêmes s'atteler au char de Thomas

' La ville de Gondopharès ne reçoit de nom que dans la Passio ; les manuscrits donnent Elioforum» Yroforum, Hienforum, In- forum, Hierapolis.

* Strabon (éd. Mùller-Didot), 82 , 18. Eudoxe de Cyzique, ce précurseur de Colomb, partant de Gadès pour ^er dans Tlnde, embarque en guise de cargaison fiovfftxà ^aièiffxdpta xal îarpoùs xal iXXovs re^vhas,

^ Perip, mar, Erytkr., S 4 9. Le terme fiovfftxd, qui reparaît dans ce passage et qu'on traduit généralement par « instruments de mu- sique», rappelle directement les fjLovatxà ^(uStaxdpia de Strabon.

IX. 3

et qui le cpfldviisent à. ia yilie de Misçlçps^ ^e se trouvent précisément dans ilnde que sur ies 1:]|0T^ de l'fedus , règnei^t Qoa^opbarès et SfQix voisin ^. Avec ia ps^^ure et a^yeç Iç^ textes, les ipoi^umepts. attestent lexacti^^de d\\ conteur : les ruin^§ ^Vi Gw- dhâra, tirées ç\prè5 ui^ ^png oyiAx (Je 1?^ poussière des siècles, portent çncorç len^preinte indiscutable dçs artistes Jti,elléniques qui yî^^rent, comme le hé^'os des Actes , g pailler 4fti\s \^ pierre et dea stèles et de;^ temples et des résii^enççs royales ». |Vêvait-il aussi ^e palais célestes, le sculpteur iQçç.nn.u qui yini^ tracer sig: un, pilier bou,dd|;ii(jvie Hmîige du Bon f^^teur, telle qu 01^ la voit aux Catacombes^ de Rome^?

Les Actes et la littérature qui ^y V^W^Ç^^ n o^t pas englobé toutes les transitions ep eçiUVP. sjur \(^ voyage de Thomas aux Indes ; d'autres légendes, cir- culaient encore, également fondées sur des connais- sances exactes. L apocryphe*/)^ Transita Mariœ, qui se classe parmi les produçtiops les plus anciennes du christianisme^, rappçUe brièvement uu de ces épisodes, surprenant d'exactitude^^ Thomas, trans- porté par miracle près de la Vierge à ses derniers

^ Cf. Hunter, Impérial Gazetteer of India, XIV (Index), s. v- Asses ( PFild).

* Cole, Grœco-Buddhist sculptures Jrom Yusufzai, i885; cf. Grùn- yifedely Buddkistiche Kunst in Indien, Beriin, i.ÇgS; Foucher, ^et scènes figurées de la. légende du Bouddha (dans la Bibliothèque de l'École des hautes-études, scieAces reUgieuses, t. VII, 1896).

3 Tischendorf, Apocalypses apocryphœ , Intr. p. xxxYi : «(iibiçunçi) non pertinere ad medii aevi, sed antiquitatis christianae monumenta certvim est, quanquam ambigi potest utrum saecuio demum qi^e^to. an prius prodierit».

NOTPS SUR lES^ EHDO-SCYTHKS. 3i5

momei^itsi^ ç'çptretiwt ayec iea |ipo^^. f Je p^fcou raisi, (Ut-ii, la contrée de^ J^^e^ et;, par i^ grâce du Christ,, j y publiais i'Év^mgile.i iç^ fi^Si de^ U soçur du roi, appejlfé L^bdanèss \ éfe^t &\ir i^ ppipt, de^recevcdr ie baptêflie, quai^d TÇl^prit S^^l^^v parif^ ^v» h^ ^eveu Oondopli^ès pe parar| pf^ d^^ les Acjtes , (jui meï^ticMfW^^t ^Ç^vdçpa.enti Gad^ ftère dij wî^î mais la nun[\îsmatiq[ue Va faH connaître. Âbdag^^ès , qui frappe des 4égei;ide^ bilii^gue$.$ur ses monnaies, prqçl^Line en devpt langues sa royale p^entéî iif,v$i(l^ffo aSek^êS&vs d'une part^ ej\ dfare\eTs.gimdap}i^r(irbhrar torputrçifSa^, Atdj^gasès, il est yifaji, est le fils. d un fr^e de Gondopharès; It^d^^^s est le i^s. d upe sçeur du rolj mais^ e^^ d^pit ^% oeUe légères diyer- gçnce, U ^t diffioUe de ^pçyf^ç le% fkM personnages et çieme les dçux npm^^.

^ Apocçdypsçs Qtp9ii?:yphff» p. \o\« ^e ^te sydaque n" 2 (cité iW., p. XXXVI, note) donne, par. suite d'une confusion : f Le neveu de Ludan, roi de l'Inde.» Les recensions arabe, latine et syriaque TL° 1 indiquent simplement que Thomas était dans l'Inde.

^ Von Qutscl^nid çroyi^t rçi^ouveriç ncgot de.G%d , frère de Gondo- pharès , dans^ Tinsçription ^a^ke^ta oaSa lue par Longp^ie^ sur une monnaie de Gondopharès. Mais la lecture de Longpérier résultait d'une erreur, rectifiée depuis par les nouveaux exemplaires , et Ter- plication de von Gutschmid est éliminée.

^ Pour les monnaies d'Ab.dagasès , o».\re ]fis, aj^ticles déjK cités ,de Cunningham, v. Hœrnle, Copper-coins of Abdagases , Proc. J. A, S, Beng,, 1895, 8.2-84.

^ Le lambda initial de Ls^dai^ès résulte peutrétre d'une diUo- gçaphie (A)ABAANHÇr M*Marqi^ir|, Beitràge zur G^sçhichte nnd Sage von J^rân dans Z. jP^ M. G,, xlix ^1 896 ) , 682, explique Ab^ gases par «wunderbar scbôn» de gaà abea^j^»^. L'emploji,4e.la fornxe hypoiço^tiq^e se çou^me pQur \iii ç^rtaiu i^opo^MC^ dSLCton^ paribes.

3.

36 JANVIER-FÉVRIER 1897.

Tant de faits exacts et de notions positives con- servés dans le cycle de lapôtre Thomas autorisent à chercher dans ITiistoire réelle de Tlnde le roi que les Actes nomment à côté de Gondopharès. La chronologie, obscure et conftise comme toujours, dispose cependant ici d'im utile repère. L*inscription de Takht-i-Bahi^, qui commémore ime fondation pieuse, porte comme date «Tan 26 du roi Gudu- phara, 1 o3 [en lettres et en chiffres] de Tère continue {samhaddha?) , le cinquième jour du mois vaiçâkha ». La lecture et l'interprétation de Tépithète appliquée à 1 ère sont incertaines, et le point de départ de Tère est indéterminé. Mais Tidentité du roi n est pas douteuse : sur les monnaies bilingues du roi Gondo- pharès, Guduphara est une des formes indiennes qui servent à transcrire le nom du roi^; ce nom ne pa- raît point en dehors de la série dite des Indo-Parthes , et il n y est porté que par un seul prince. Si Gondo- pharès régnait depuis vingt-six ans en Tan io3 de l'ère inconnue, son avènement remonte à l'an y y de la même ère. Une ère également indéterminée, mais incontestablement assez rapprochée de la pre- mière, est en usage continu chez les Kouchans à partir de Kaniska ; le nom de ce prince figure dans une inscription de l'an 5 ^. Si nous admettons par

' Dowson, J. R, A. S,, n. s., VII, 376 sq., et IX, i44-i46. Senart, J. A., XV {1890), 2, ii3-i63.

* M. Bûhler a récemment signalé, d'après M. O. Franke, une forme nouvelle « Gndupharna » sur des monnaies de Beriin , W. Z. K, M., 1896, p. 56, note.

^ Bùhier Jaina Inscr. tron Mathara , dans Epigr. Ind. , 1 , 38 1 (n* 1 ).

NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 37

hypothèse l'identité des deux ères, Vâsudeva^ chez

^ Le nom de ce roi, si franchement indien, ne laisse pas qae de smprendre après les noms encore barbares de Kaniska et de Huska. Une inscription de Sanci (Bûhler, Ep, Ind,, II, 36g) donne, il est vrai, une forme intermédiaire : Vâsuska. Me sera-t-il permis de ha- sarder ici une hypothèse sur Torigine du nom de Vâsudeva? Le nom des Kouchans, sur les plus anciennes monnaies de la dynastie, prend en indien la forme Knsana ou Khasana^ en grec la forme KOPCNA (KO PC A NO sur les monnaies de l'incertain Miaos ou Heraos); et XOPANO. La graphie PC correspond aux premiers essais pour rendre avec les caractères grecs un son étranger, re-^ produit ensuite par P pour aboutir à une forme nouvelle de P à la hampe prolongée : ]>. La prononciation xopapa devait sonner à une oreille indienne comme le nom de Krsna, que les Grecs ont transcrit par xopadvnt, (La g^ose donnée par Hésychius: Sop- admis* 6 tLpoaîkîiç wap' tvèolty se corrige d'elle-même;) Le nom de Kusana, entendu ainsi, pouvait se traduire en indien par un des synonymes de Krsna. Vâsudeva, un des noms les plus fré- quents du héros divin , a donc pu se substituer au nom de Kusana comme une sorte de synonyme. La multitude de coins frappés pen- dant plusieurs siècles au nom de Vâsudeva serait le monnayage de rois Kouchans indianisés. D'aUleurs, si l'équivalence de P ou ]> avec le s indien ou iranien est incontestable , leur identité reste à établir^ En face des noms Kanérkés, Ooérkés = Kaniska, Huviska, Hérodote cite un roi de Çakas nommé Amorgés : la formation de ces noms présente une ressemblance frappante; le nom donné par Hérodote au fils de la fameuse reine Tomyris , Spargapisés , qui rappdle de si près les noms de plusieurs rois classés par les numismates auprès de Gondopharès , par exemple Spalgadamés , semble montrer les mêmes formations onomastiques en usage chez les Scythes contem porains du Christ. Les monnaies de Spalirisês attestent Tétat flottant de la transcription; son nom y est écrit tantôt Sapilirisou, tantôt Spaiirisou , et aussi Rpalirisou. Le son scythique comportait sans doute une aspiration très forte. Il n'est pas impossible que les ScYthœ Chaaranœi de Ptolémée avec la ville de Khaurana ( VI , 1 5 , 3-4) placés à la frontière septentrionale de l'Inde, le long de TEmôdus ( Himalaya ) , soient les Kouchans. Le nom , en tout cas , est identique extérieurement à la forme XOPANO s Kusana des monnaies de Kujulakadphisés. (Cf. p. ii note.)

38 JAIvVik'H-FÉVftiEh idQl

ies Koûichâttfe , est cbfttetti)p'ofaih Ctohdôphâi*èfe ^ ; ses dates extrêmes, actuellement connues, vont de 7 à à' ^8. Le nom sanscrit du roi VâsudeVâne sfe ren- contre pas en dehors des monuments épigraphiques; les monnaies inscrites en lettres grecques lappellent BAZOÀHO et BAZAHO; destinées à circuler sur un vaste domaine, eUes reproduisaient sans douté de préférence la forme courante du nom royal. En pas- sant sûr le territoire iranien , le nom de Bazdeo , soumis aux in&uencës màzd^enn^s, risquait ise tremsformer aisément en MazdeOi La confusion des deux laibiales en position initiale \3^ toiistânté', il suffit de rappeler, pour s en tenir à Tlndé, le nom de Mumbâ transformé en Bombay par les Portugais et, plus andehhetnèht encore, le nohi Minriagar (Périple, $ /io) écrit feinnagar par Ptolémèe. Mazdeo est pt'écisément la forme originale convergent les nômbffeuses variantes hotii rbyàl cité par les Actes : le grec flotte entre Misdaios, Misdeos, Mesdeos, al- téré en Smidaios dans les Menées ^ en Smindaios dans Nicé'phore ; le latin des Miràcnla et de la Pâ}ssio donne Mesdeus et Misaeus; le syriaque, d autre part, donne

* M. von Sallet a déjà insisté sur la coïncidence des dates épi- graphiques de Condopharès et de Vâsudevà. « Si l'ère est même , ait-il , Gondbpiiàrès tombe à la fin des Indo-Scythes , peut-être même après le dernier, Bazodeo. Mais, numismatiquement , à mon avis, c'est presque impossible, car bazodeo ne peut pas être très éloigné du temps des If^assanidés. Gohdopharès semble antéHeur. ÎSi , cepen- dant, les ères sont les mêihes de part et d'autre, il reste une diffi- culté dont la s'olution appar^eiil aux indologuës. Je mettrais Gondo- pharès après Jésus-Christ,mais avant les Turuskas. » (Die Nackfolger Alexmdert det Grossén in Baktrién und, Indien, 5a).

NOTES StiR LfeS INÎX)-!5tVWES. îiO

Maidki; ràhh^riien , Mêli ; féthibjiien , M'a'StîUs. notoi ^brté^àr fils de ÎWâsdèôfe suggère \ine solu- tion identique. Le grec écrit Oiizahès^ Ouazàhès, lôuzâhès; le latih, Zuzànès el Luzànèô ; fe syriàqtiè, Wièàn ; 1 arménien , Vizan. Von ÎGutâcîlnlicl et M. Mài'- ifùiéH^ àjirès Itii y Retrouvent péhlevi Wîjèh, persaii Bîjéh; mais îrestitùtion proposée ïié rend pà^ ï^'aistin des lôAtiés grecques et latines* de pliils, admissible isi oh transporte le royaume de Mêsdéoà dâhà Wiràii, éîlè ë^ méxplicâklé feri pa^s ihdiferi. Le redàfcteùr dés Actes est ïrop feîeh informé siii* Tlnaé polir àttiîblier à un j)rihcé clé ce pays nôtti d un héroà feecôridàiré l' épopée irahièhhe, Bezhaii, filS Gèv, fils de Grudâi^z. L'é souvenir de ce pers<5i\- hà^è à pu saïis douté exercer line influencé s\ïï^ la transcription syriaque et arménienne nOiii 6n- gîhal, mais lés formés grecqu^és et latines excluent identité des deux noms. La comparaison toutes les Formes ramené a un original -oazan, ou plutôt jotezâH; en efiet, la trahsiormâtion syllabe ii en gu, déhnilive au temps des Sàssanides, eét en

^ Les formes louzanês , Zouzanés en grec , Zuzanes et Luzanés eîà latin , cohserVent pé'ut-êtré la Vrâce a une l'étiré mîttiié àîspirùiè dans Ouzanes. Il faudrait moins qu'une correction légère , péUl-êtlfe seulement une autre lecture du manuscrit pour changer loviavris en

* Màrij^Hi Èeitrà§è inr fcéiftflib^tfe ttHtî StJ^e VDh Et-lan, dans Zi î>. M. n., XLIX (ï8^5), 628-672; M. Mtttttttiirt, dâtt^ cet article, rappdle aussi le nom des rois ( au nombre de 3 ou 1 2 ] que la ti^r* tîdti dëà%n^ cdibi^é ïèi dblitéMpT^t^iiià C&ri^^ daft) !b ubbde ira- fiîeHt be f6\ de Bà&l (meim) y lest à)ipdé Akhsàyhi's bAr Sàk&BliH

40 JANVIËR-FÉVRIEE 1897.

voie de s'accomplir un peu après l'ère chrétienne et facilite la substitution d'un des termes à l'autre; d'autre part, sur les confins de l'Inde et de l'Iran, à la même époque , la prononciation , en équilibre in- stable, oscille entre a et gu initial. Le nom de Gon- dopharès en donne un exemple concluant; tandis que l'inscription de Takht-i-Bahi et les légendes in- diennes des monnaies écrivent Gudaphara, Gudu- phama, Gondophara, lies légendes grecques hésitent entre trois transcriptions : Gondapharou,Induphrru et Undopherrou. L'équivalence en quelque sorte officielle de Undopherres et Guduphara autorise à poser aussi l'équivalence de Ouzanes et Gusana. Gusana est la forme officielle que revêt le nom des Kouchans dans deux documents épigraphiques datés l'un du règne de Kaniska^, l'autre de l'an 122^, La seconde de ces inscriptions , postérieure d'un siècle à Kaniska, n'est séparée que par im intervalle de vingt-quatre ans de la dernière date attestée pour Vâsudeva-Bazdeo. Elle mentionne un maharaya gu- sana, mais sans spécifier s'il s'agit du nom dynastique ou du nom personnel du roi. Le maharaja Gusana, qui suit de si près le Kouchan Vâsudeva, est peut- être identique au prince royal Ouzanès, fils de Mas- deos *.

^ L'inscription de Manikyala porte : gusana-vaça sœjivardhaka. Cf. Sénart , Notes d*épigraphie indienne, Yl, dans J. il.^ 1896 , 1, 5-a6.

' Inscription de Panjtar, publiée par Gunnîngham , Àrchœological Snrvey, V, 61.

' n peut être utile de rassembler ici, en vue de rapprocbements éventuels, les noms des autres personnages indiens cités dans la

NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 41

Si Gondopharès et Vâsudeva sont réeUement les contemporains de Thomas, i'im et l'autre occupent le trône vers ie milieu du premier siècle de Tère chrétienne ^ Du côté de Gondopharès, ITiypothèse concorde avec d autres données ^. Gondopharès prend sur les légendes grecques des monnaies le titre d'autokratôr, comme font les empereurs romains à partir d'Auguste. Les Parthes Arsacides , intermé- diaires naturels entre le monde romain et l'Inde, marquent avec précision l'époque ce titre passe d'Occident en Orient : Phraates IV, qui règne de 8 à 1 1 après Jésus-Christ, est le seul (en dehors de l'incertain Sanatrokès) à prendre le titre d'auto- kratôr. C'est également à partir de Phraates IV que l'oméga carré se substitue à l'oméga arrondi dans les légendes grecques; les monnaies de Gondopharès montrent la transformation accomplie déjà dans l'Inde. Enfin, en se fondant sur l'identité des noms, Cimningham considère Abdagasès , neveu de Gondo-

légende de saint Thomas. Le général de Mesdeos est appdé en grec Siphôr, Suphôr, Sémphoros ; en latin, Sapor, Siporus , Siforus ; en syriaque , Sîfûr ; en arménien , Siphor. Le chef des serviteurs de Mesdeos est Gharisios (gr.), Carisius (lat.), Karîsh (syr.); celui-ci a pour femme Mygdonia, dont la nourrice est Markia (Narchia, Narka]. La reine, épouse de Mesdeos, est Tertia ou Tertianê; Treptia (lat.), Tartahania (éthiop.). Le prince Ouzanes (nommé Maiturnos en éthiop.) est marié à Asinara (Sisara, Mnésara); Ma- nashar (syr.); Marna (éthiop.).

^ Les chrétiens de saint Thomas datent le martyre de Tapôtre du 2 1 décembre 68 ap. J.-C.

* Percy Gardner, The coins of the Greek and Scythic kings oj Bactria and India, i886; Introd.

42 JÂNVÎER-FÉ'VHIEh 1397.

phai-ès, comme pétît-fils Pàtihë Abdagâsès, qui commaHdàit en maître à cour de Tlridate, en Tan 36 de Tère chrétienne; il place en cônséqUéhcé le règne de Gohdoj^harès entre et 6o a^l*è*s Jésto- Christ.

Les dates, dégagées des textes chinois, ctthd\iîSeht d autre J)art à placer vers la mêmie ^pbquê i'è^e de VâsudeVà. Si dynastie des Koùchûhs éfet ïbndéie vers Tan 5o avant Tère chrétienne, Wsudeva doit régner Vet-s Tan 5o après Jéèù's-Chtîst. Ltes diités constatées dfe Kaniska vorit de Tari 5 à 1 an i 8 , quel que soit le point de départ de lei^; ceflefe de ioh successem*, Huviska , vont de 33 à 5 i ; celles dfe \^li- deva, de 7 4 â 98. La mort de Kaniska toihb^ donè entre 18 et 33; lavènement de VâstideVà feiitr'é 5i et yd; un intervalle de dix-hiiit ans àii fti'oihfe, 4lé cinquante -six ans au plus, de trente-sept ans en taoyenné sépare ces deiix ëvéneihehts. Sila première conversion d*un Chinois au bouddhisme reinokité au temps de Kaniska, il faut nécessairement fixer au temps de Vâsudfeva le voyagiô , rtfel ou imaginaire , de l'apôtre Thoniàs aux tildes.

Âddilièn ^ fe Hbtfe îïc fa ^gfe 9-, ~ Le nàêftîè Wâftlë fekt reproduit dans îe Pa-îôueh-'À'ou-f^ (Côti. t^tijiskiM xxxvi. B; p. 43*'; chap. 2i Vie i'édittôh jajpohâiie) û'iipm ïé im-toûUn de Nâgârjuna (Nanjio, lî6^); faàiâ, àOA fcfettfe Hèdâttiôft ; PuAiàlâvatî est dési- gnée comme «la capitale des Yu^-tchi '( Y\i Ynè-ïchi Fou-Kie-lo ïch'eA-g). Le Ta-peî Kvày (Mahâ-Kfthinâ-JiuHdàtîkA-sûtra; Nanjio. 1 17 ; coll. Fujishima xi, 9 , p. 87') désigné Foû-^a-fà-po-ti (Puska- livàtî) codiMe al^sidiebce Byaiè». L'WetttUé ti'é lan-chn et de Puskalâvatî semble donc bien établi.

Lb NESTORlANÏSME. 43

I- - ^ ^ "te-

LE NESTORIANISME

ET

L'INSCRIPTION DE KARA-BALGASSOUN ,

PAR

ÉD. CHAVANNES,

L mscription de Kara-balgassoun a été signalée pour la première fois par M. ladrintséf; elle a été publiée par M. Heikel [Inscriptions VOrkhon, planches 5o-6i), puis par M. Radlof [Atlas der Al- terthûmer der Mongolei, plâriches XXXI -XXXV). Celte stèle a été retrouvée, brisée en six ihorceàux, dans remplacement qu'occupait siir rive gauche de rOrkhon , la capitale des khans oUï^ours du mi- lieu du vnf siècle jusqu'à Tan Sdo iiè tiôtre ère; elle a été érigée par un khaii ouïgtJÙr; elle est écrite en trois langues : «chinois, ouïgour et tou- kiue. Les textes ouïgour et tou-kîùe sont trop en- dommagés pour qu'il ait été possible jusqu'ici de les déchiffrer. Le té^cte chinois est moins altéré; M. De- véria [Inscriptions de l'Orkhon, 1 898 , p. xxvii-xxtviïi) en a le premier tenté l'explication ; M. Wassilief en a fait une nouvelle traduction (publiée dans l'ou- vrage de Radlof ; Die Alttàrkischen In^chriften der

44 JANVIER-FÉVRIER 1897.

Mongolei, IIP fascicule, iSgS, p. 286-291); enfin M. W. Schlegel , qui a profiité des travaux de ses de- vanciers, vient de publier sur cette inscription un très important mémoire ^ dans lequel il reconstitue le monument original en suppléant aux lacunes du texte par des conjectures fort ingénieuses et dans lequel il résout avec une grande érudition tous les problèmes historiques et géographiques quil ren- contre.

On ne connaît pas la date exacte de ce monument. La première ligne de finscription nous dit qu'il fut érigé par le khan Ai Tàngridà kut bulmis alp hilgà, M. Schlegel fattribue au khan de ce nom qui régna de825à832. Mais un autre khan du même nom régna de 808 à 821: je l'attribuerais plutôt à ce dernier, car on évite ainsi de faire la supposition, peu vraisemblable à mes yeux, que trois noms de khans ont se trouver tout entiers exactement compris dans trois lacunes de f inscription.

L'inscription de Kara-balgassoun renferme un pas- sage extrêmement curieux il est question d'une religion nouvelle qu'un khan ouïgour fit prêcher dans ses Etats, peu après l'année 762, par quatre missionnaires venus de Chine. M. Schlegel a cru pouvoir établir que cette rehgion n'était autre que le christianisme nestorien. Nous allons discuter les raisons sur lesquelles se fonde cette opinion.

' Die Chinesische Inschrift auj dem Viyurischen Denkmal in Kara- Balgassun [Mémoires de la Société Jinno-ongrienne , ix)\ Helsing- fors, 1896; in-8% p. xy-i4i et 1 planche.

LE NESTORIANISME. 45

I

En premier iieu, ii importe de remarquer que la religion mentionnée dans Tinscription de Kara-bal- gassoun n y est pas assez nettement caractérisée pour qu'on puisse affirmer qu'elle est le nestorianisme ^ Tout au plus, pourrait -on dire avec M. Wassilief (op. cit., p. 287, n. 2, et p. 288, n. 1) qu elle n est pas le bouddhisme. En réalité, les arguments de M* Schlegel se réduisent à un seul; ii est vrai da- jouter que cet argument unique n'est point sans va- leur; je commencerai par Texposer en le renforçant moi-même de quelques raisons nouvelles.

On lit dans Tinscription de Kara-balgassoun (colonne X, caractères 61-73), après l'énoncé des faits qui amenèrent l'introduction delà vraie religion (jE^^ÎC) chez les Ouïgours, la phrase suivante qui est précédée d'une lacune de deux caractères : ^ ^ ^ ^ jf[ W îl S ft ^ #ÎC fli « Les disciples de Mou- che^ se succédèrent sans interruption^ de l'est à

^ La terminologie religieuse du nestorianisme chinois étant tout entière empruntée au bouddhisme , les rapprochements qu on peut faire entre quelques expressions de la stèle de Kara-bsdgassoun et certaines particularités de style dans l'inscription chrétienne de Si-ngan-fou ne prouvent aucunement qu'il s'agisse de la même reli- gion dans les deux monuments ; il serait facile en effet de montrer que ces expressions se retrouvent dans des textes bouddhiques.

^ On peut lire aussi Mou-tou,

^ L'expression ^ j^ se dit d'un cycle qui recommence aussitôt terminé.

46 JAI!(VIï;R-FÉVf\IER 1897.

Touest et allèrent de tous côtés prêchant et conver- tissant ».

Le mérite de M. Schlegel a été de reconnaître en Mou-che \^ personnage meçfte que M. G. Pbillips a proposé , dans une très intéresisante note ^ de consi- dérer comme un misgiannaire pestorien.

Avanl de citer le te^^te sur lequel M. G. Phillips a fondé son hypothèse, il importe de remarquer quil a été signalé pour la première fois p?ir le P. Gaubil. Nous lisons en effet, dans ï abrégé de f histoire de la grande dynoMie Tang [Mémoires concermu^i les Chinois, vol. XVI , p. 1 2-1 3) : « A la septième an- née hoy-ynen (année 719 de J[.-C.), le roi de Toa- ho-lo offrit à Teuapereur v^n savant, i^ommé Ta-mou- tou^, très versé dans iesi mathématiques. Le roi diaait, dans la lettre quil écrivit à cette occasion, que Ta-moU'tou pouvait très bien répondre sur tout ce qu'on lui proposerait sur les sciences ; le roi priait l'empereur de donner à ce savant des revenus fixes et un temple pour les exercices de s% r^igioç^. L'au- teur du livre est cité ce trait d'histoire dit que cet homme était comme Li-ma'theou[le père Ricci), et que les savants de la cour de JfHuen-tsçng , par ja- lousie, firent renvoyer cet étranger. r Les mé- moires de l'histoire des Tang sur le royaume de 7a- tsin ou Fou-lin disent qu'à la septième q.nnée kay- yaen le roi de Fou-lin se servit de la voie de Ton-ko-lo

^ China Beview, vol. VII, p. 4i5.

* On verra plus loin que le nom complet Jifou-ehe ou Idau-tou est en effet Ta-mou-cke ou Ta-moa-tou.

LE NESTORIANISME. 47

pour faire l^ommage 4 1 empereur, et qu'on offrit un lion; et la npt\çe des pays connus de^ Qhinpis dit que le çoi de. Ta-tsin qu Fau^'lm, à ï^ septième année kay-yuen, paya le tribut à l'empereur, et lui envoya un religieux ou prêtre d'une grande vertu ; on peut aussi traduire d'un grand talent, et parla Qn voit que ce Ta-mou-toa était ce prêtre ou religieux d'une grande vertu, envoyé par le roi de Fou-lin, c'est-à-dire par l'empereur des Grecs . » . »

Le père Gaubit ne dit pas exactement il a pris ces renseignements : il se borne à indiquer qu'il se réfère à un livre en onze cahiers composé au temps de Kang-ht M. G. Phillips a été plus expliche : il nous informe que son texte lui a été fourni par le Hai kouo {ou tche îfe S S îè de PVei Yuen H |^R (cf. 1?^ notice d^ Stanislas. Julien, ]\télang^es de géo- graphie asiçttique, tome P^ p. 1 2/1-1 38 )i la d^r^\ère édition publiée par l'auteur date de i852. M^^is fVei Yuen, ^ussi ^)ien que l'écrivain consulté par le P. Gaubii^ ne font que citer une encyclopédie pu- bliée en Tan 1 0 ^ 3 so\;s le nonp^ de Tçh'efou yuen koei flft i^ X H ; la Bibliothèque nationale possède cet ouvrage monumental qui comprend mille chapitres et s^ trouye relié en 48 volumes (nouveau fonds chinois, n°548);le texte que fVei Yuen cite, inexac- tement d'ailleurs, y ei^t répété deu^^ fois :

A\i chapitre 971, page 3 (vol. 47), nous lisons , sous la date de la septième année k'ai-yuen (719) :

48 JANVIER-FÉVRIER 1897.

^ # A W * Jtt; ± « têo a >9^ «1* * # »

Au chapitre 997. pages 3 et 4 (vol. 48), ie même texte est cité avec des variantes : ie mot m est remplacé par le mot 1^ ; entre le mot 3K et le mot ^ , le mot JSt est supprimé ; entre ie mot ^ et le mot ^, le mot ^ est ajouté; enfin la citation se termine par une phrase qui est omise dans la pre- mière rédaction : ^ :^ IS "n SI Kio Je conserverai ces deux dernières variantes savoir l'addition du mot ^ et de la plirase finale) et je traduirai ce texte comme suit :

a Au sixième mois , le royaume de Ta-che (Arabes) , le royaume de Tou-ho-lo (Tokharestan) et le royaume de rinde du Sud envoyèrent des ambassadeurs rendre hommage à la cour et apporter tribut. Pour ce qui est du royaume de Tou-ho-lo (Tokharestan), le roi^ Tche-han-na Ti-che envoya au trône ime requête pour présenter un homme versé dans l'astronomie, Ta-mourche , disant que cet homme était d'une sa- gesse et d'une pénétration très profondes et qu'il n'y avait aucune question à laquelle il ne sût répondre ; (le roi) priait humbiement l'empereur que, dans sa bonté, il fit appeler Mou-che, qu'il l'interrogeât en

^ La position du caractère 3E entre Tche-han-na et Ti-che im- plique que ce sont deux mots différents.

LE NESTORIANISME.

personne sur ce que faisaient et pensaient lui ^ et les siens, ainsi qxie sur toutes les doctrines religieuses; (Tempereur) reconnaîtrait que cet homme avait bien de telles capacités; (le roi) souhaitait et demandait que (rempereur) ordonnât qu il lui ^ fût fourni son entretien et en même temps qu'on établît une église pour qu'il s'y acquittât du culte ^ prescrit par sa re- ligion. Son fils aîné était Ki-lie-tien, »

L'exactitude du témoignage du Tch'e fou yaen koei est confirmée par un texte plus ancien encore que j'ai trouvé dans le T'ai ping hoan yu ki^ >!c ^ S ^ î géographie publiée pendant la période t'ai- ping-hing-kouo (976-983). Au chapitre 186, à l'ar- ticle du royaume de Tokharestan, on lit ceci :

A ;:^ ^ ^ Ira i&n K Se o « La septième année k*ai- ja^n (-719), le Yabgou^ de ce pays, Tche-han-na Ti-che, adressa une requête au trône pour présenter un astronome, Ta-mou-che, en demandant qu'on lui imposât des épreuves. »

^ Le mot ^ « sujet » , doit être un terme d'humilité par lequel le roi du Tokharestan se désigne lui-même.

^ A Ta-mon-che,

^ L'expression kony-yang désigne les offrandes faites à la divinité et, d'une manière plus générale, le culte qui lui est rendu.

* Cet ouvrage se trouve à la Bibliothèque nationsde ( nouv. fonds chinois, n" 799). J*en possède moi-même un exemplaire.

^ Nous savons par le Tang chou (chap. 221, 2* partie, p. 4 v°) que le roi du Tokharestan portait le titre turc de Yabgou : -S 3E M ^ ^' ^^^ *^^''® ^^ Yahgou, cf. Thomsen, Inscrip- tions de l'Orkhon déchiffrées, p. 69 et p. 1 92-193 et Schlegel, Toung- pao, vol. VIT, p. i85.

IX. fi

iwrniwr.KiB ■*Ttu>tLi.

$iO JANVIER-FÉVRIER 1897.

De ces t^^^tes» il résulte dVbprd que le upip complet de l'envoyé du roi de Tokharestan est J'çl- mou-che. Quoiqu'il soit possij^le de le rencqntr^r spus la forme abrégée AÎQu-che, il est probable que, dans l'inscription de Kara-bçilgassoun, il fs^ut substituer le mot ta :f^ au mot ^ que Mt Schiegçi ^ plftcé par conjecture ayant le nom de Mou-che.

En second lieu, il est évident que Ta-mou-che était un religieux dHjne secte spéciale , puisque le roi de Tokharestan demande qu'on lui donne une église il puisse célébrer son culte.

Enfin, de la seconde rédaction du TcKc.fouyum koeiy il paraît résulter que Ta-mou-che avs^it des fils.^ puisqu'on cite le nom de l'aîné d'entre eux^ 7a- mou-che ne peut donc pg^s être un religieux boud- dhique; il serait possible au contraire qu'il fût un prêtre pestorien, car nous savons que le mariage était autorisé dans le clergé nestorieu. A b fiu de l'inscription de Si-ngan-foa ^ nous voyons mentionné « Yezdbouzîd , prêtre et chorévêque de Koumdân ( TcKang-ngan) , fils du défunt Mélès , prêtre de Baikh , ville du Tokharestan » ; ce fils d'ecclésiastique avait lui-même un fils qui était «Adam, diacre, fils de Yezdbouzîd, chorévêque ». On remarquera d ailleurs que le prêtre Mélès, père du chorévêque Yezdbqu^îd

^ Je dis : « n parait résulter » , car il serait à la rigueur possible que Ki-Ue-tien fut le fils du roi du Tokharestan; il est cependant beaucoup plus probable qu'il est le fils de Ta-mou-che.

- Cf. Legge, Christianity in China, p. 3i.

LE NESTORIANISME. 51

et grand-père du diacre Adam, était, comme 7a- moa-che, originaire 4u Tokharestàn.

Telles étant les inférence5 qu'on peut tirer du texte du Tch'e Jqu yuen koçiy on est tenté de ie rappro- cher d'un autre texte qu'on trouve dan^s le Kieou T'ang chou ^M^ (chap- » 98 , p. 12 r°); cet ou- yrage historique nous dit : « La septième année k'ai- yuen (719), au premier mois, le souverain (du royaume de Fou-lin ^ iSi ) envoya im grand digni- taire cln pays de Tokharestàn offrira (l'empereur de Chine) deux lions et deux antilopes; peu de mois après , îl envoya encore un religieux de grande vertu rendre hommage à la cour et apporter tribut ^ ^

Ce religieux de grande vertu ne serait-il pas 7a- mou-che, qui arriva en Chine le sixième mois de la septième année k'ai-yuen et qui» de même que l'am- bassadeur envoyé peu de mois auparavant par le roi de Fou-lin , était originaire de Tokharestàn ? Le père Gaubil est le premier à avoir rapproché les deux textes et identifié le» deux personnages. M. G. Phillips a été plus loin : considérant que , dans l'in- scription de Si-ngan-fou , le$ missionnaires nestoriens sont appelés « rehgieux de grande vertu ^ » ;t ^ ff" »

^ M. Ps^ker [Journal of the China Branch of tke Royal Asiatic Society, vol. ^XIV, p. 991-292) a déjà montré qi^e cet argument n^avait pas une valeur absolue, car l'expression Ta seng s'ap- pliqqe aussi, biep^ aux bouddliistes qu'aux nestoriens. Aux textes déjà cités par M. Parker, j'ajouterai celui-ci : en 7^7, on voit arri- ver à ta cou|* de Chine le ( maître du ) Tripitaka , reiUgieux de grande vertu, Ta-mo-tchan, originaire de l'Inde de TEst ^ ^ ;;f^

4.

52 JAxWIER-FÉVRIER 1897.

il en a conclu (en faisant d'ailleurs toutes les ré- serves nécessaires^) que Ta-mou-che, devant être identique au « religieux de grande vertu » envoyé en 719 par le roi de Fou-lin, était probablement un prêtre nestorien.

Admettant provisoirement cette manière de voir, je la soutiendrai dun argument nouveau : que des prêtres nestoriens aient pu être chargés d'apporter des présents à la cour de Chine de la part d'un roi étranger, c'est ce qui est confirmé par un texte im- portant qui n'a été signalé jusqu'ici par aucun éru- dit chiirois ou européen; dans le chapitre 971 (p. 9

'fê f^ ^ 9^ ^ C^^^^ J^^ y^^ koei, chap. 971, p. la r**; vol, 47).

Si le « religieux de grande vertu » envoyé en 7 1 9 par ie roi de FoU'lin doit être un prêtre nestorien , ce n*est pas parce qu'il porte le titre de « religieux de grande vertu > , mais bien parce qu'il est Tambassadeur du roi de Fou-lin, car le roi de Fou-lin est en réalité le patriarche nestorien, comme M. G. Phillips l'avait supposé et comme M. Hirth parait Tavoir démontré dans son magistral ou- vrage : China and Roman Orient,

Le roi de Fou-lin n'étant autre que le patriarche nestorien , on ne sera pas surpris de constater qu'il se sert générsdement de rdi- gieux comme ambassadeurs. Ainsi , à la date de la première année t'ien-pao (742 de J.-C), nous lisons dans le Tck'e fou yuen koei

(chap. 971. p. .4 r'; vol. 4?) ^ jf «J S dE ït :^ ^

1^ Q cLe cinquième mois, le roi de Fou-lin envoya la cour de Chine) un religieux de grande vertu». C'est ce texte auquel Yule a fait allusion dans son ouvrage intitulé : Cathay and the way thither,

vol. I, p. LXIV-LXV.

^ China lieview , vol. Vit , p. 4 1 5 : « It seems therefore not impro- bable that the Ta-Ie-tseng Envoy of the Tang history and this Tu- huo-io missionary were one and the same person. » Exprimée dans ces termes dubitatifs, la proposition est inattaquable.

LE NESTORIANISME. 53

v°, vol. Ziy) du Tch'efoa yuen koeiy nous lisons à la date de la vingtième année /t'ai-ja^/i (782 de J.-C):

^4 ^ ^ o « Le neuvième mois , le roi de Perse en- voya Tofficier P'an-na-mi et le religieux de grande vertu Ki-lie rendre hommage à la cour et apporter tribut. »

Le même fait est rapporté dans le chapitre 97 5 (p. i3 V*, vol. 47) en ces termes : A >^ J^ J5| o ÎS

+ /Eo]KS^II o«Le huitième mois, au jourkeng- siu, le roi de Perse envoya Tofficier P'an-na-mi et le religieux de grande vertu Ki-lie rendre hommage à la cour. (L empereur) conféra à TofiBcier le titre de «brave» et donna au religieux un kasâya violet, ainsi que cinquante pièces de soie fine et il les ren- voya dans leur pays. »

Or Ki-lie est mentionné dans Tinscription de Si-

'&^^^Mf^oooo « Il y eut des hommes tels que le chef-prêtre Lo-han, le religieux de grande vertu Ki-lie, tous noble progéniture des contrées du métal ^ et religieux détachés des choses de ce monde. . . »

' Cf. Legge, Christianity in China, p. 17.

* Ne pas traduire «la région de l'or», comme Pautbier, ni «gol- den régions», comme Legge. Dans la théorie des cinq éléments, c'est l'élément «métal» qui correspond à l'ouest, et c'est pourquoi les pays de l'ouest sont désignés sous le nom de < contrées du mé- tal».

54 JANVIKK-FÉVRIER 1897.

Ce Ki-lie (jui fut chargé par le roi de Perse d'ap- porter des présents à l'empereur de Chine était donc incontestablement un prêtt^ nestorien.

Enfin, comme dernière considération à faire valoir pour justifier Tidentification avec le nesto- rianisme de la religion introduite chez les Ouïgoiirà vers Tan 762 , on rappellera que l'existence du nes- torianisme chez les Turcs était connue bien avant la découverte de Irnscription de Kara-balgassoun. Voici les principales preuves qu'on eii peut donneir : l'écriture ouïgoure est dérivée du ISyriaqufe; les éarac- tères syriaques gravés sùT l'inscriptiott érigée en 781 à SUngan-foa montrent que, dès le viiî* sîèfcle, les missionnaires nestoriens avaient apporta leibr écri- ture jusqu'en Chine ; on est donc autorisé à adtnettre , comme l'ont fait Klâproth et Abel Rémuâat, qtie ce sont les nestoriens qui ont fourni âtix Ouïgôtlrs les modèles d'où ceux-ci ont tiré leur alphabet. Lés inscriptions syriaques de Graiid Tokînak et de Pisch- pek attestent l'existence de cimetières nestorifehs, dès le ix* siècle de nôtre ère , chez les peuples de race turque qui habitaient sur les confins ocbidëntatix du territoire chinois. Jean du Plan de Carpin, l^gat du pape et nonce en Tartarie pendant les années 1245, 12^6, 1247, dit en pariant des Ouïgours : « Isti homines sunt christiani de secta nestoriano- rum ». Mar Jabalaha III, qui fut patriarche des nestoriens de 1281 à i3i7 et le moine Rabban Çauma qui, en 1287, fut ambassadeur du roi Ar- goun en Occident, étaient tous deux des Ouïgours

LE NESTORIÀNlSMte. 55

ttaissance (cf. J.-B. Chabot, ffisioire Mûr Jàba- lahi III. . . , p. 1 1 , n. 5 ).

Ainsi rhypothèse qui considère la religion dont ii est question dans la stèle de tCara-balgassouh comme n'étant autre que le nestorianisiiie est plausible. Mais M. Schiegel donne cette hypothèse comme une cer- titude, et cest ici que je cesse partager son opi- nion.

L'identification de Ta-môu-che avec ranibassâdéur dii rôi Foû-lin est en effet ôsséz arbitraire. Vôicî raisonnement (Jii*oh pirôjJbsé : dans un premier cas (ie i*' inôîs de 7^ âiinéé k'àl-yuen), le roi de Fou-lin envoie à la cour de Chine un haut dignitaire du Tokharéstâri ; dans un isecotid càè, roi de Tokhai^estàh envoie tin cérlaiii Ta-Ttioû-ché qui doit être ùii religieux, et, vers k iîiêiiië 'épb(Jué, rôi de Fôu-liïï envoie uii religieux de g^rande vertu : |)tiîsque , dans J)reitiièr càà , 1 amhàssâdéiii' rôi Foà'tih est uh hortinié dll T^okhàlré^tàn , dahs second cas, Td-niôu-ché , religieux du Tokharéfetân, doit être identique aii religieux grande vërtil envoyé par le rôt de Fôii-lin» Cette ihrérehicé à qiiëique vràiséiriblance , itiàis elle ri'éist pas logîijuémérit néces- saire. Parce que le roi de Fou-lin s'est servi eh tliié occasion d un officier du Tokhàrestàn pour apporter ses présents à la cour de Chine, dira-t-on qiie tous les envoyés du roi de Tokhapéstari sont aussi dé^ envoyés du roi de Fou-lin? Il faudrait alors regarder aussi comme un prêtre nestorien ce religieux Nan-io (Nàtidâ) (Jùi fut chargé en 729 pat* le roi de Tb-

56 JANVIER-FÉVRIER 1897.

kharestan d'apporter diverses drogues à Tempe-

reur ^,

En outre, Irnscription de Si-ngan-fou mentionne les noms des principaux missionnaires nestoriens qui vinrent à la capitale depuis Tarrivëe d'O-lo-pen en 635 jusqu'à Térection de la stèle en 781. Pour- quoi ne cite-t-elle pas Ta-mou-che, à la date de 719? Cet argument a silentio n'est pas sans valeur, car Ta-moa-che devait être un personnage considérable puisque, un siècle après sa venue en Chine, Tin- scription de Kara-balgassoun donne encore à ses coreligionnaires le nom de disciples ou sectatem's de Tq-moU'che.

S'il n est pas certain que Ta-mou-che soit un prêtre nestorien , il nous reste à voir à quelle autre religion il aurait pu appartenir. Or, abstraction faite du bouddhisme qui ne paraît pas être en cause, nous savons qu'aux vu" et viii® siècles de notre ère deux religions d'Occident, autres que le nestorianisme, ont pénétré en Chine; ce sont le mazdéisme et la religion de Mo-ni. Les textes chinois relatifs à l'in- troduction de ces croyances dans l'Empire du Milieu sont cités en partie dans la dissertation de l'illustre épigraphiste Tsien Ta-hin ^ i^ ;:^ Bff ; cette disserta-

^ Tch'e fon yuen koei, chap. 971, p. 8 r% vol. 47 : 17' année

k-ai-yoen . Jt M ^ iK B ^ f^ MM jSïm M ^ ^ M ^ ^ |g. Le mot 1^ est ici Téquivalent du mot |S|g.

? Tsien Ta-hin vécut de 1728 à i8o4. Voir sa biographie dans le Kono tch'ao sien tckeng cke lio ^ ]|H -^ J^ "^ f9^y chap. 34, p. 13 et suiv. de l'édition lithographiée publiée à Shanghai en 1886. Sa dissertation sur l'inscription de Si-ngan fon est citée

LE NESTORIANISME. S":

tion a été mise à profit par fVang Tch'ang dans le 10 2* chapitre du Kin che tsoei pien (publié en 1 8o5) et par ff'^ei Yuen dans le 26® chapitre du Hai koao l'on tche (édition de iSSa).

Je vais reprendre ces textes par ordre chronolo- gique, en modifiant souvent l'interprétation fantai- siste qui en a été donnée par Pauthier (finscription syro-chinoise de Si-ngan fou, p. 74-79), en remon- tant autant que possible aux sources originales dont s'est servi Ts'ien Ta-hin, enfin en ajoutant quelques textes nouveaux à ceux qui étaient déjà connus. Je me bornerai à fépoque des Tang qui, seule, nous intéresse dans la question présente.

II

1** Le témoignage qui se rapporte à la date la plus ancienne ^ se trouve dans la description de Tch'ang-

en général sous le nom de J^ J0^ ^ ^^ ^\ dans ce titre, le Hai

houo t'ou tche substitue par erreur le mot JJ au mot ^; les sino- logues ne sauraient trop se tenir en garde contre les fautes d'im- pression grossières qui abondent dans cet ouvrage.

^ D'après M. J. Ëdkins [China Review, vol. XIX, p. 55-56), on pourrait retrouver la trace de sacrifices persans en Chine à une époque très reculée. Mais la démonstration qu'il en donne est loin d'être conA^aincante; si nous recourons en eflfet aux textes sur les- quels se fonde M. J. Ëdkins, voici ce que nous constatons : le commentaire Tso tchoan du Tch'oen ts'ieou mentionne, à la date de la ig* année du duc //i (64i avant Jésus-Christ), un sacrifice la victime paraît avoir été un homme ; ce sacrifice aurait eu lieu près de la rivière Se, dans la province de Chan-tong, Le commentateur Ton Yn (222-28/1 après Jésus- Christ) remarque, à propos de ce

58 JANVIER-FÉVftÎER 1897.

ngan :fe ^ îÈ par Song Mirt'k'ieou^ ^ ^ ^- Sll feiit en croire Renan ( Histoire générale et système comparé des langues sémitiques , 4* éd . , p. 2 8 9 ) , Stanislas J vdiéh aurait fait venir de Chine cet ouvrage; mais je ne Tai trouvé dans aucune des bibliothèques publiques de Paris; nous en sommes donc réduits aux citations qu'en fait Ts'ien Ta-hin; elles nous apprennent en premier lieu le fait suivant :

î» ^ *♦ 4o la w â « )iï t o à f^ i* îil>o # jm

S3 IJt flî ^ 18 o « Pour ce qui est du temple du dieu céleste des (barbat^es) JSba, sitiié à lahgle sud-oùest de THôtel de la trésorerie , il fut élevé la quatrième année ou-té ( 6 2 1 ) ; ( ce dieu) est la divinité du ciel des

passage, que, sur les bords de la rivière Se, on trouve en effet des sanctuaires du dieu méchant |^ |^ et qù*6n ofifre à cette divi- nité des victimes humaines. A l'époque des Scng, un certain Yw K*oan a identifié de sa propre autorité le dieu méchant |^ |A dont parie Ton Yu, avec le dieu céleste f^^ |^ de la rdigion per- sane (cf. le Si kl ts'ong yu de Yao K*oan, chap. i, p. 21 v*;sur cet ouvrage, voir Wylie, Notes on Chinese literature , p, i 28). Ainsi c'esi un auteur du xn* siècle de notre ère dont Topinion est reproduite par M. Ëdkins; mais le texte même de Ton Yu, ail in' siècle de notre ère, et le texte du Tso tchoan, antérieur de ^lùsieut's siècles à notre ère , ne parient aucunement de la Perse et on h*feri peut tirer une preuve que les religions ou les sacrifices de la Petsè eiissëht pénétré en Chine antérieurettiënt au vii* siècle notre ère.

^ Sonj Min-k'ieou ayant vécu à l'époque deé Song, les sinôlogtiés ont méconnu que Song était son nom de famille , et Tappellenl Mih- h'ieon de Tépoque des Song. Mais la notice du Se k*oa U*itien chou tsong mou (chap. Lxx, p. 12 r") sur le Tch'ang-ngàn tche comMeh- çant par les mots ^ 5|ç ^ ^ » il faut dire : Song Min-k'ieou , de répoque des Song.

LE NESTORIANISME. 59

(barbares] Hou des contrées occideiltâles. Pour lui sacrifier, il y a le fonclioilnàiré bureau (appelé) sa-pao; il préside aux sacrifices quon fait à la divi- nité dii oleu du ciel; on donne aussi à sa fonction le nom de « (fonction du) prieur Hoa ».

Le mot Hou désigne les barbiares du nord et de l'ouest; ici il est applicjué aux habitants des contrées occidentales , c est-à-dire aux Persans.

La divinité àdofée par ces barbares est indiquée par le mot |3è ; ce caractère est composé du mot ift « divinité » , et dU mot « ciel » ; cette étymologié est prouvée : i** par la défitiition même qui nous est donnée ici de cette divinité comme étant la diviriité du ciel If ; par la prononciation de ce mot, qui est hien [ifC^K ap. Fo tsou t'ong ki, chap. Sg , p. «7 1 V*) , ce qui prouve que le mot t'ien fen est la phonétique; par le témoignage du dictionnaire koang yan, qui dit que les royaumes du nord-ouest attribuent le mot 5^ « cteî *> aux êtres àiix choses qti*ils veillent le plus honorer, et en particulier à la divinité qu'ils adorent (cf. le texte chinois dans le Kin che tsoei pien, chap. io2 , p. 8 v**; dâhs le Hai kouo t'ou tche, chap. xxvi, p. iOy et dans Schlegel^, op. cit., p. y 5). Cependant, par une faute d'impres- sion probablement intentionnelle, ce caractère est pt'esqùe totijours écrit j^ pài* lés aUlëtlrs chinois 2,

^ M. Schlegel, trompé par une faute d'impression du Hai kouo l'on tchej écrit |^ le troisième caractère de la phrase; il faut lîfe ^.

' Pour ne pas modifier la physionomie originale des textes que

60 JANVIKH-FÉVRIER 1897.

c est-à-dire qu'ils substituent , dans la partie de droite du caractère, le mot 5c «jao» au mot «f'i^Ti»; le caractère prend alors un sens défavorable et peut signifier « esprit mauvais »; c'est ce qui a induit Pau- thier en erreur et lui a fait croire que la divinité dont il était question était le « génie du mal » et que ses adorateurs étaient des Yezidis.

Le nom de sa-pao, qui était donné au prieur bar- bare chargé de faire les sacrifices au dieu du ciel, doit être, en totalité ou en partie, une transcription d'un mot étranger. Je n ai pas trouvé cette fonction mentionnée dans les tableaux de l'administration à fépoque des Tang tels que nous les présentent le Kieoa T*ang chou (chap. xlh-xliv) et le T'ang chou (chap. XLVi-XLix). Cependant je relève dans le Tang chou (chap. xlvi, p. 6 et 7 r°) ce passage il est question des fonctionnaires préposés aux sacrifices :

^o «Dans les deux capitales (c'est-à-dire Tch'ang- ngan et Lo-yang) et dans les divers arrondissements occidentaux de la région pierreuse ( c'est-à-dire dans la partie du Kan-sou voisine du désert de Gobi) , on sacrifie deux fois l'an au dieu céleste du feu , mais on interdit au peuple de l'implorer et de lui faire des offrandes. »

En rapprochant ce texte du Tch'ang-ngan tche de ceux qui vont suivre, on verra que le dieu céleste

je cite, je conserverai dans le cours de cette note cette orthographe fautive du mot hien.

LE NESTORIANISME. 61

dont il est ici parlé est le dieu du feu et que la reli- gion dont il est question est le mazdéisme.

A la date de la 5* année tcheng-koan (63 1), le Fo tsoa t'ong ki^ dit (chap. xxxix, p. 71 v", 9* cahier de la lettre ^ dans l'édition japonaise du Trîpitaka de la Société asiatique) :

SP ^ :^ -^ ^o « Autrefois 5oa-/i-<c/ie(Zarathushtra, Zoroastre), du royaume de Perse, avait institué la religion mo-ni-enne^ du dieu céleste du feu; un édit impérial ordonna d'établir à la capitale un temple de Ta-ts'in, »

Dans le même ouvrage (chap. liv, p. i5i r°), on lit:

^ )ë^ iKi=fi^o f) m m m ^ m ^ ^o n iK

j*#îco ^ ^ * ^ 4* s o ;|^ îE ffi £ ^o -tt ^ »

« Pour ce qui est de la religion mo-ni-enne du dieu céleste du feu, autrefois, dans le royaume de Perse il y eut Zoroastre ; il mit en vigueur la religion du dieu céleste du feu; ses disciples vinrent faire des conversions en Chine ; sous les T'ang , la année tcheng-koan (63i), un de ses sectateurs, le mage^

^ Publié entre 1269 et 1271. Cf. Bunyiu Nanjio. Catalogue n'' 1661.

'^ On me permettra ce barbarisme, qui a l'avantage de ne pas préjuger la question de savoir ce qu'est la religion de Mo-ni ou mo-ni-enne.

^ Mou-hou ==■ Magou , Mage. Sur hou = gou , cf. Hoei-hou = Oui- gour, ye-hou = yabgou , etc.

62 JANVIER-FÉVRIER 1897.

Ho'ha vint au. palais apporter ia religion du dieu céleste; un décret impérial ordonna d'établir à la capitale un temple de Ta-ts'in. »

On lit dans le TcKang-ngan tche cité par Ts'ieV' Ta-hin (ap. Kin che tsoei pien^ cl^ap. 102 , p. 8 r")

$f- m M m m m M ^o î» m ^ ^^ ^j» ^ n

^o ^ # ^ m 46 W « RS J5Sfipl ± Wo «Pour ce qui est de Tancien temple persan à Test du quar- tier Li-ts'iuen^ la a'' année i-fong (677) ^ Pirou» II J, de Perse, demanda à établir un temple persan. Pen- dant la période chen-long (705-707), Tsong Tek' ou- Ko se vit désigner (ce liçu) par le sort pour y faire sa demeure; on transféra (donc) le temple à Tangle sud-ouest du quartier de la trésorerie et à louest du sanctuaire du dieu céleste. »

Tsong TcKoa-k'o, président du ministère de ia guerre et duc du royaume de Yng, est mentionné dans le Kieoa T'ang chou (çhap. vu, p, 5 r*"), à la date de la 3" année chen-long (707). Faute d avoir reconnu que Tsong TcKou-k'o était un nom propre, Pauthier [op, cit, p. 76) donne de ce passage la tra- duction la plus extraordinaire : «I)çgis les années chin-loâng, l'empereur Tchoung-isonng ordonna à Khê-chen , qui était le desservant de ce temple , de le transporter. . . »

L'expression « Pirouz III » peut paraître singulière; toutefois, dans le Tch'e foa yaen koei (chap. 996, p. 1 4 et V, vol. 48), à la date de 654 , on trouve

LE NESTORIANISME. 63

i expression ^ ^ £ # H 1^ « Izdigerci Yi de Perse » (appliquée d'ailleurs au prince que nous nommons Izdigerd III), Quoiqu'il ne soit guère dans les habi- tudes des historiens chinois de donner un numéro d'ordre à des souverains successifs de même nom, il faut donc bien admettre qu'ils l'ont fait pour les rois de Perse.

JjC temple élevé à la requête de Pirouz ne pouvait être qu'ion tefl[^ple consacré au culte ^oroastrien. Entre les années 706 et 707, on le transféra à coté di4 temple persan élevé en 62 1 (cf. texte \).

ùC' Fo tsou {ong ki (ch^p. \xxix, p. 76 r**) : La i" année yen-tsai (69/1), ^ ^ S A ^ ^ 15 (commentaire : Wîîjsfc^ÉA) ^H^i^fê ^^^o « Un Persan nommé Fo-to-yen (commen- taire : c'était un homme du royaume de Ta-tsin de la mer d'Occident) vint à la cpur apportant la reli- gion hérétique du livre sacré des deux vénérables ^ »

Ce texte (reproduit dans le chapitre nv, p. 1 5 1 r^) est suivi dans le Fo tsou t'ong ki de la glose suivante :

« La glose dit : au temps de T'ai-tsong , un mage de

' On pourri^t aussi traduire : «des deux ancêtres».

64 JANVIER-FÉVRIER 1897.

Perse apporta la religion du dieu céleste du feu et demanda à établir un temple de Ta Ts'in^. Au temps de Timpératrice Oa^, le persan Fo-to-yen apporta le livre sacré des deux vénérables. Après cela , pendant la période ta-li (766-779), on établit des temples mo-ni-ens dans chacun des arrondissements de King^, de Yang^, de Hong^, de Yue^, etc. Cette doctrine perverse d'une religion démoniaque, le peuple stu- pide en est facilement infecté. Comme, sous plu- sieurs règnes, le prince, ses ministres et les hommes d'une vertu éminente de ce temps lurent incapables de distinguer Terreur de la vérité , de manière à sé- parer ce qui est d'accord (avec la raison) et ce qui y est contraire, c'est pourquoi cette doctrine se ré-? pandit dans le monde, et on n'interdit point ses vains (enseignements). Or cette religion rentre dans la catégorie des quatre-vingt-quinze^ sectes hérétiques des régions d'Occident. »

^ Il s*agit ici du fait qui est rapporté à Tannée 63 1 dans le texte n" 2.

^ Plus exactement, en 69^ , comme il a été dit dans le texte qui précède la glose.

^ Aujourd'hui, sous-préfecture de Kiang-ling ^ ^, préfecture de King-tcheou ^ j^ , province de Hon-pe.

* Aujourd'hui, sous-préfecture de Kiang-tou f^ ^, préfecture

de Yang-tcheou & jH , province de Kiang-sou.

^ Aujourd'hui , ville préfectorale de Nan-tch'ang ^ ^ , province de Kiang-si.

* Aujourd'hui, sous-préfecture de Koei-ki "^ ^, préfecture de Chao-king ^^ fi , province de Tche-kiang.

' « Quatre-vingt-quinze » est une faute d'impression ; il faut lire

LE NESTORIANISME. 65

Cette glose elle-même est suivie de considérations attribuées à un certain Leang-tchou H î^* Ces consi- dérations, qui ont un caractère de polémique, ne renferment pas de faits nouveaux. Je me bornerai à en extraire la phrase suivante : Zl ^ # o îi ^ ^

7 «î^ ISo s # 7 If o ^ ;F DR Ho % giJ ^ P

^ o « Pour ce qui est (du livre sacré) des deux véné- rables, il dit que les hommes et les femmes ne doivent pas se marier ; qu'ils ne doivent pas conver- ser ensemble; que, quand on est malade, on ne doit pas prendre de remèdes; que, quand on est mort, on doit être enterré tout nu , etc. »

5** Fo tsou t'ong ki (chap. liv, p. i5i r**) : La 20^ année k'ai-yuen (ySa) WC^^'^-^^^o^

S3 o « Un décret impérial déclara que le mo-m-isme était une croyance foncièrement fausse et qu'il était téméraire en s'égalant à la religion bouddhique , mais que, comme il était la doctrine des maîtres des (bar- bares) Hou d'Occident, ses adeptes seraient laissés libres d'agir à leur guise et ne devraient pas être jugés coupables. »

Ce texte est reproduit, avec deux mauvaises va- riantes^, au chapitre xl, p. -yg v"*, du même ouvrage. Il est accompagné d'une glose oii l'auteur déplore la tolérance du gouvernement.

« quatre-vingt-seize », Sur les quatre-vingt-seize sectes hérétiques , cf. Fa-hien, trad. Legge, p. 62.

^ t au lieu de ^ , et ^ j^ au lieu de j^ .

IX. 5

«6 JANVIER-FÉVRIER 1897.

Tch'efoa joere fto« (chap. u, p. !*o r* et v*;

«La quatrième année t'ien-pao (745), au neuvième mois , un édit fut rendu en ces termes ; « La religion « des livres s^qrés de Perse est venue de Ta ts'in, « Elle s'est propagée et elle est pratiquée jusqu'à HQ3 «jours; depuis longtemps elle est en vigueur dans Je « Royaume du Milieu. Or, au début , quand on a établi « des temples (de cette religion) , on leur a donné un « nom tiré de ce fait^ Voulant à l'avenir montrer aux « hommes qu'il faut remettre en honneur l'origine (de « cette religion) , nous ordonnons que les temples de ft Perse, dans les deux capitales, changent leur nom « en celui de temples de Ta-tsin, Que dans toutes « les préfectures et les provinces de l'Empire, on se « conforme également à cela, »

Le même fait est brièvement relaté dans le Fo tsou t'ong ki (chap. xi^ , p. 80 r°, et chap. uv, p. 1 5 1 r**).

Il est évident que ce texte ne s'applique pas néces- sairement au mazdéisme et qu'il conviendrait aussi au nestorianisme. Mais il est probable que les Chi- nois n'y regardaient pas de si près, et qu'à partir de l'année 7 4 5 on donna le nom de temples de Ta-tsin à tous les temples se célébrait le culte d'ime reli-

^ Parce que c'était la religion des livres sacrés de Perse, on nommait ces temples des «texnpie9 persans» (cf. textes 1 et 3).

LE NESTORIANISME. 67

gion venue de Perse, que cette religion fût le nesto rianisme ou le mazdéisme.

Fo tsou t'ong ki (chap. xli, p. 82 r°) : La

3' année to-K (768), mU^^?^^^^:km %U^ ^ ti\]n décret ordonna que ceux des Hoei-ho ^ qui pratiquaient le culte Mo-ni-en élevassent des temples (nommés) Ta-yan et Koang-ming. »

8"* Fo tsoa t'ong ki (chap. xli, p. 82 r°) : La

6' année ta-li (771), El -fê » i( » gt jg ^ îfH S :A: » * BJ ^o S ^ È * È ^o «Des Hoei-ho demandèrent à établir dans les arrondissements de King, de Yang, de Hong et de Yue des temples (nommés) Ta-yun et Koang-ming; les adeptes (de cette religion) portent des vêtements blancs et des coifiures blanches. »

Les deux textes précités sont reproduits dans le même ouvrage (chap. uv, p. i5i r°) sous la forme suivante : ;fc M H # jgCo El S 5f!î » ^ Wo #

m mm iH m m % ^o ^ m ù ^ ù ^o«La

troisième année ta-li (768), un décret ordonna que chez les Hoei-ho , ainsi que dans les arrondissements de King, de Yang, etc. , les Mo-ni-ens élevassent dans chacun de ces lieux des temples (nommés) Ta-yan

^ Le tenne Hoei-ho désigne les Ouïgours dans l'histoire des Tanc/; mais, chex d'autres écrivains, ce mot désigne les Musulmans. Nous discuterons plus loin la question de savoir s'il s'agit ici. des Ouïgours ou des Musulmans.

5.

68 JANVIER-FÉVRIER 1897.

et Koang-ming. La sixième année (77 i), des Hoei-ho demandèrent à établir des temples hérétiques de Mo (c est-à-dire des temples Mo-ni-ens) dans les arron- dissements de King , de Yang , de Hong et de Yae. Les adeptes (de cette religion) portent des vêtements blancs et des coiffures blanches. »

Tang chou (chap. ccxvii, i" partie, p. 7 v°) :

ît ^ ^} n m Xio^'^ a m B Mo mmB^f^

Ce texte a été cité en partie par M. Schlegel [op. cit, p. 53) qui en rend le sens de la manière sui- vante : « Al s im Jahre 806 die Uiguren wieder ein- mal an den Hof kamen um Tribut zu bringen , tra- fen zu gleicher Zeit auch Moni (Manichâer) ein, deren Satzung war des Morgens und des Abends zu. essen, Wasser zu trinken, pflanzenartige Kost zu essen und Milch und dicker Milch zu entsagen^ »

Le texte sur lequel se fonde M. Schlegel est em- prunté au Pien i tien, et non à la source originale qui est le Tang chou. Or le Pien i tien donne la leçon H ^ :fr , au lieu de H § :fr ; c est cette va- riante qui a sans doute conduit M. Schlegel à tra-

^ Pauthier (L'inscription syro- chinoise de Si-ngan fou, p. 82) avait Iraduit une partie de cette phrase comme le fait M. Schlegel : «Leur religion leur prescrit de ne manger que le soir; de ne boire que de Teau ; de se nourrir d*ail et de lait caillé. » Cependant , en note, Pauthier signalait que la prescription de manger de Tail était en contradiction avec un témoignage cité précédemment par lui.

LE NESTORIANISME. 69

duire : « des Morgens und de Abends zu essen ». A vrai dire, je ne crois pas qu'on pût citer beaucoup d'exemples de l'expression H ^ signifiant « le matin et le soir ». Admettons cependant que cette traduc- tion soit exacte; elle n'en est guère plus satisfaisante pour cela; ce n'est pas une caractéristique d'une secte religieuse de prescrire à ses adeptes de manger le matin et le soir ; à ce compte, les Mo-m-ens ne se distingueraient guère du commun des mortels. Main- tenant, si nous revenons au texte primitif, qui est celui de T'ang chou, nous voyons que l'expression H § peut avoir qu'un seul sens , à savoir celui de « repas quotidiens ». Mais alors la phrase tout entière devient absurde, car il faudrait dire que les Mo-nî-ens avaient pour règle , « à leurs repas quoti- diens de manger et de boire de l'eau ». C'est sans doute pour échapper à ce non-sens que les compi- lateurs du Pien i tien ont introduit la correction de texte adoptée par M. Schlegel. Je crois qu'une autre correction de texte est légitime et fournit une expli- cation plus plausible.

Dans le Fo tsou t'ong ki (chap. xxxix, p. 76 r", et chap. Liv, p. 1 5 1 r"*), nous lisons, à propos des Mo- m-ens i^f^^M^WifS^ Leur règle est de ne pas manger de légumes tels que aulx, oignons, poi- reaux, et de ne pas boire de vin ». Si, dans le texte du Tang chou, nous substituons le mot ^ au mot H^ , nous y trouvons l'expression de la même idée : « Leur règle est, pour ce qui concerne le manger et le boire aux repas quotidiens, de ne pas manger de

70 JANVIER-FÉVRIER 1897.

légumes tels que aulx, oignons, poireaux, et d'inter- dire le lait fermenté ». La phrase est construite sui- vant toutes les règles de la rhétorique chinoise : pour ce qui est du manger, ils ne mangent pas des lé- gumes précités; pour ce qui est du boire, ils ne boivent pas de lait fermenté , ceci étant évidemment la sevde sorte de vin que pussent avoir des peuples nomades. L'expression /^ ^ $ 7 ^ iS ^st d'ail^ leurs une formule toute faite qu'on rencontre f5rê- quemment dans la littérature chinoise pour désigtier l'abstinence de certains aliments et de liqueurs fer»- mentées. (Cf* Peiyanfou, sub voce ^ ^.)

Voici la traduction du texte aitisi modifié du T'ang choa :

« Au début de la période ynen-ho^, (les OuïgouTs) vinrent de nouveau rendre hommage à la cour et apporter tribut; pour la première foid, céU)t qtu âi*-' rivèrent furent des M>-m-ens^; la règle dfe ces gèttâ est, pour ce qui concerne le manger et le boire ftiix repas quotidiens, de ne pas manger de légumes tels que aulx, oignons, poireaux, et d'interdire le lait fermenté. Ce furent eux que le khan (des Ouïgours) chargea habituellement d'apporter le tribut ' de son royaume; quand les Afo-ni-ens étaient arrivés à la

(^) La période yuen-ho s*étend de 8o6 à 820; mais, comme il est question après ce texte d'un événement survenu en 808 , il est évi-» dent que les années 806 et 807 peuvent seules convenir ici.

(^^ Littéralement: «ils arrivèrent au moyen de àSo-ni^eû»^*, L'ÎB- strumental indique que ceux qu'ils employèrent poar aller ei) Ghipe furent des Afo-/ii-ens.

<*) ^ est ré<jtïiira!ent de ^.

LE NESTÔRIANIÎSMË. 71

capitale , fls allaient et venaient chaque année sur plafce du marché occidental; les marchands les trom- pèrent assez souvent au sujet des sacs grands et pe- tits ^ »

Si On corrige le texte comme je Tai indiqué, on ne pourra plus admettre la conjecture par laquelle M.Schlegel comble la lacune des caractères 45-50 dans la huitième colonne de Tinscription de Kara- balgassoun.

10° Kieoa T^ang chou (chap. xiv, p. 7 v*); la 2** anriée ya^n-feo, le premier mois, au jour kerig-tse (2-i février 807). M^W^^mM±MJ^m i^ >te %o H^ ;éSo «Les Ouïgours^ demandèrent à établir des temples de Mo-ni à Ho-nan-fou (province de Ho-nan) et à Tai-yuen fou (province de Chan-si); on leâ y autorisa. »

1 i^ Si nous continuons â siiitré l'ordre chrono- logique, c'est vraisemblablement ici quîl convient de placer l'inscription du temple Tchong-yen, com- posée par Chou laen-yu ^ % || Ji |^ ^ À?. Chou Ytten-yii, dont on trouvera la biographie dans le 17 9" châpîtt-e du T'ang bhoii, fut erl effet reçu doc- teur vers le milieu de la période yueri-ho (806-820).

^ G'est-à-dire que les marchands chinois profitèrent de leur plus grande habileté commerciale pour tromper les Ouïgours sur le nombre ) la capacité ou le contenu des sacs qui faisaient Tobjet de leurs tràUsactions.

' Dans ce texte, tiré de la notice du Kieou T*ang chou sur les Ouïgours , le terme Hoei-ho ne peut désigner que les OuîgoUrs,

72 JANVIER-FÉVRIER 1897.

Je n ai pas pu savoir Tépigraphiste Ts'ien Ta-hin avait découvert ce très intéressant monument, j'en suis donc réduit à la citation bien connue qui est re- produite dans le Kin che tsoei pien et dans le Hai koao tm tche : ^MW ^ ^ o ^ » Je Mo :k MMo

iJ^ a ± ^o # # m -o II * W Ho.

«Parmi les divers barbares qui sont venus (en Chine), il y a (les sectateurs de) Mo-ni, ceux de Ta- ts'in et ceux de la divinité du dieu céleste ^ ; les temples barbares des trois sortes qui sont dans Tempire ne sont pas , dans leur ensemble , aussi nombreux que les temples de nous autres bouddhistes dans une petite vdle; (en outre,) les temples bouddhiques ne sont que d une sorte , tandis que les temples barbares sont de trois sortes. »

De ce texte il résulte que, à l'époque fut gravée l'inscription , il y avait en Chine trois religions venues d'Occident : la religion de Mo-ni, le nestorianisme et le mazdéisme.

12*" Fo tson t'ong ki (chap. xui, p. 88 r") : La 3* année hoei-tch'ang (843) ift 5c T 5^ /S tSt

«floMMA*;E^ + A^5EoffiliI*è

^âfc;é:^^o^^;^^. «Un décret ordonna que tous les temples mo-ni-ens de l'empire fussent supprimés ; à la capitale , soixante-dix femmes nuhni'

* Comme le fait remarquer Ts'ien Ta-hin, le mot tt qu*on trouve dans le texte doit être fautif,, et il faut le remplacer par le mot 1^.

LE NESTORIANISME. 73

ennes moururent; ceux (des Mo-ni-ens) qui se trou- vaient chez les Hoei-ho furent exilés dans divers dis- tricts ; ii en mourut plus de la moitié. »

Dans le même ouvrage, au chapitre uv, p. 1 5 1 r°,

onlit:#lH^oii5:5^T*^^âÈ«oM«

^o « La année hoei-tch'ang (843), un décret im- périal ordonna que tous les temples mo- ni- ens de l'empire fussent supprimés; à la capitale, soixante- douze femmes mo-/ii-ennes moururent toules; ceux (des mo-ni-ens) qui se trouvaient chez les Hoei-ho furent exilés dans divers districts. La année ( 845 ) , un décret impérial ordonna que deux mille per- sonnes (appartenant aux religions) de Ta-ts'in, des mages et du dieu céleste du feu fussent toutes forcées de rentrer dans la vie laïque. »

L'événement auquel il est fait allusion dans la se- conde partie de ce dernier texte est le fameux édit qui, en 845, proscrivit le bouddhisme; la clause finale, relative aux religions d'Occident, est en gé- néral supprimée dans les encyclopédies bouddhiques et dans les ouvrages historiques qui citent cet édit; elle nous a été conservée en partie dans le Tse tche t'ong kien R ^1 |B de Se-ma Koang.

1 A la date de la 5* année hoei-tch*ang (845), le Tse iche {ong kien (chap. lxiv, p. 1 3 V) résume Tédit impénal qui ne tolérait plus qu'un nombre très res- treint de religieux dans certaines villes déterminées;.

74 JANVIER-FÉVRIER 1897.

«ajoute : ^ ft « JE # ;^ Il Sgj^ fit »» fS o « Le reste des religieux et des reiigifeilses (boud- dhiques), ainsi que les religieux de Ta-U'iri et les mages, religieux du dieu céleste, furent obligés de rentrer dans la vie laïque. »

Dans le même ouvrage (chap. Lxiv, p. i 5 V°), on lit encore que , à la suite de cet édit : If ft" >€ Zl

«Des religieux et des religieuses (bouddhiques) au nombre de !26o,5oo, des religieux Tà-tsin et des mages, religieux du dieu céleste, àù nombi*e plus de 2,000, rentrèrent dàtis la vie laïque. »

Le P. HervieU paraît âvoir eu connaissance dll texte itiême de Tédît; il traduit le passage relatif aui religions étrangères de la manière Suivante [apud du Halde, t. II, p. 247) : « Quant aux bonzes étrangei*s venus ici pour faire connaître loi ^Ui a cours en leurs royaumes , ils sont environ trois mille tant du Ta-ts'ing que diiMoa-hoû-pa. Mon ordre est aussi qulls retournent au siècle, afin que dans les coutumes de notre empire , il n'y ait point mélangea. » PaU- thier [De Cauthenticité de Vinscription de Si^Hganfod) nous a donné le texte chinois qu*il a trouvé dans un recueil de morceaux choisis ; en Voici la teneur :

Dans Ce texte et dans celui du P. tlérvîeu, ori re- marque la leçoh ^ ^ M (Mou-hou-pa) àU lieu de la leçori 5^ ^ j^ fg' (Moa-hoa [Magu, Mages] , religieux du dieu céleste) qui est celle de Se-ma Koang. Il est

LE NESTORIANISME. 75

probable que la leçon Mou-hon-ptL, étârit éèlle de Tédit original, est correcte; elle s'explique d ailleurs fort bietl : Mou-hou-pa est la transcription rigoureuse « de Magûpat » , forme primitive du mot « M aubad » «ouMobed» (cf. Darmesteter, Zend-Avesta, trad. française, vol. I, note 2); Magûpat signifie «chef de mages ».

L'édit de 845 ne tnehtibhtie que les nestorîens (religieux de Ta-tsin) et lés maiidéens (Magûpat). Le texte du Fo tsou t'ong ki, (jué nous àvous cité avant celui-oî , montre que leiS sectateUl'S Mo-hi furent aussi englobés dans la pt*oâbriptioti.

III

Les treize citations qu on vient de lire représen- tent là totalité des textes de Tépoqùe de^ T'ang que j'ai pu recueillir sur la relîgîoti zoroastrietine et sur la religion de Mô-tii. Il semble que Tédit de 845 ait eu une réelle efficacité, et que, jusqu'à la fin de la dynastie T^ang, ces deux croyances, de même que le nestorianisme , aient subi une éclipse complète.

Dans ces te^es , le mazdéisme est bien caractérisé par Tadoration du feu, par le nom de mage (texte 2 , seconde rédaction) ou de magûpat (texte i3) donné à ses prêtres , enfin par le fait qu'im temple persan fut élevé à Tch'dng-ngan sur la demande de PiroUz III , le dernier prétendant sassanîde au trône de Péfse. Mais ce serait une hypothèse gratuite de supposer que Ta-mou-che pût être tin zoroastrien , car, d'une

JANVIER-FÉVRIER 1897.

part, aucun trait caractéristique du mazdéisme ne se retrouve dans ia religion dont parie Tinscription de Kara-balgassoun; d autre part, on ne connaît aucun témoignage qui atteste que les Ouïgours aient jamais été mazdéens.

Le cas n*est pas le même pour ia religion de Mo- nif car le T'ang chou et le Kieou T'ang chou disent formellement qu'en 806 ou 807 il y avait des Mo- ni chez les Ouïgours (textes 9 et 10). Ta-mou-che pourrait -il être l'introducteur en Chine de cette croyance qui fut importée aussi chez les Ouïgours ? Avant de chercher à répondre à cette question, il est nécessaire de déterminer quelle religion est ici désignée sous le nom de Mo-ni,

Jusqu'aujourd'hui, on a toujours traduit l'expres- sion Mo -ni y comme si elle désignait, suivant la phrase dans laquelle elle figurait, soit Manès, soit le manichéisme , soit les manichéens. Cette interpré- tation paraît ne reposer que sur une vague analogie phonétique ; il est permis de la contester, tant qu'elle ne s'appuiera pas sur des arguments plus sérieux. Pour ma part, je crois que, sous l'expression Mo-ni, les Chinois désignent les Musulmans. En voici la preuve :

Dans l'inscription qui se trouve en dehors de la mosquée Hiang-fen ^ j^, près de Canton, inscrip- tion qui rappelle comment la religion musulmane s'établit en Chine ; il est dit : « La deuxième année de Hien-tsong (807 apr. J.-C), les JEToei demandèrent la permission de construire un temple de Mo-ni fUt

LE NESTORIANISME. 77

{Ig ^ à T'ai-yaenfou, dans le Chan-si ^ » Une stèle érigée la vingt-neuvième année Kien-long (i 764 ap. J.-C.) dans la mosquée Hoei-tse yng H -^ §, à Pé- king, nous fournit un témoignage semblable :.« Au commencement de la période yaen-ho des T'ang , des Mo-ni vinrent en compagnie des porteurs de tribut ; ils demandèrent à établir à T'ai-yuen des temples dont le nom était Ta-yan et Koang-ming ^ ; en réalité , c'étaient des mosquées » l|,§XftfïofifJ8^>flS IS ^o M S # * Mo 0 H :^ ^ * BJo ff ® Il

M TTO.

Ainsi les musulmans chinois modernes revendi- quent comme leurs ancêtres spirituels ces Mo-ni qui vinrent au commencement du ix* siècle apporter le tribut ouïgour (cf. textes 9 et 10). Il ny a aucune raison pour contester la légitimité de cette filiation.

Ce n est pas seulement de nos jours que fidenti- fication des Musulmans et des Mo-ni a été proposée; elle existe en fait dès Tépoque des Song. Comme on la vu plus haut (textes 7 et 8 et glose du texte U), un ouvrage composé vers le milieu du xni* siècle de notre ère mentionne en -768 et 771 la fondation de temples Mo-ni par des Hoei-Tw dans divers arrondis- sements ; si on examine la position de ces arrondis-

* Cf. Chinese Repository, vol. XX, p. 8a. Le texte chinois de cette inscription a disparu de la mosquée de Canton. Cf. Dabry de Thiersant, L'Islamisme en Chine, 1. 1, p. 1 i3,.n. 1.

* L'auteur confond ici deux faits; l'un qui eut lieu en 768 ou 771 (cf. textes 7 et 8), l'autre qui eut lieu en 806 ou 807 (cf. 9 et 10). Le texte de la stèle du Hoei tse yng m'a été très obb'geam- ment communiqué par M. Devéria.

78 JANVIER. FÉVRIER 1897.

sements dont les noms nous sont donnés, on voit qu'ils sont tous situés dans les provinces méridio- nales de la Chine, soit sur le bord d^ la mer, soit sur les rives du Yang-tse ou de ses affluents navigables (cf. p. 64 , notes 3 , 4 , 5 , 6), Il est de toute évidence que les Hoei-ho établis dans ces localités n étaient pas des Ouïgours, car on ne comprendrait guère qu^ des barbares du Nord eussent traversé tout TElmpire pour venir de préférence fonder leurs colonies dans les ports de la Chine du Sud, D faut donc admettre que , dès Tépoque des Song , le mot Hoei-ho ne désignait plus seulement les Ouïgours , mais qu'il était devenu , comme de nombreux textes iattQstent pour de> époques plus tardives , le synonyme de « musulman ». Les Hoei-ho qui, en 768 et 771, demandèrent à établir des temples de Mo-ni dans les villes de King, Yang, Hong et Yue étaient des marchands musulmans venus par mer, et les temples qu'ils fondèrent ne pouvaient être que consacrés au culte mahométan. De même, quand nous lisons dans l'histoire des Song (chap. /190, p. 8 r^) que, en l'an ioo3, les Ta-che :fc'^, c'est-à-dire les Arabes, envoyèrent comme ambassadeiu-s à la cour de Chine trois M(h ni parmi lesquels se trouvait un certain Po-lihliiji Di: H J^ >^ ^ , il est bien certain que ces per-

sonnages devaient être des musulmans et non des manichéens.

Enfin , quand Maçoudi nous parle de la prise de la ville de Khankou^ par le rebelle Yanchou [=Hoang

' Reinaud Introduction à la géo^aMe ttAboulféda^ p. cccxcix )

LE NESTORIANISME. 79

TcKao ^ ^) en 879, il dit : « On évalueà aoo,ooo le nombre des musulmans, chrétien3 , juifs et mages qui périrent par ie fer ou par Teau en fuyant devant Tépée ». On voit que les manichéens ne sont pas nommés dans cette énumération des habitants grou- pés par religions.

En résumé, auci^n texte chinois ne nous permet de supposer que les Mo-ni soient des manichéens; nous savops au contraire que , dès Tépoque des Song , lexpression « religion de Mo-ni » désignait Tislamisme ; en outre, les Musidmans actuels se réclament des Mo-ni de l'époque des Tang. Pourquoi donc ne pas admettre que le mot Mo-ni a toujours signifié « mu- sulman » ?

Je vois deux objections quon pourrait me faire : Le Fo tsou t'ong ki (texte 2) nous parle de la re- ligion Mo-nz-enne du dieu céleste du feu et nous dit qu'elle fut introduite en Chine en 63i. A cette date, il ne peut être question de l'islamisme, et, d'autre part, ce texte pourrait bien s'appliquer au manichéisnfie qui, tout pénétré qu'il ait été d'élé- ments chrétiens , n'en était pas moins dans son fonds une hérésie zoroastrienne (cf. Darmesteter, Zend-

identifie Khankou avec Han^ tçh^ou-fw.; Gaubii (Mém. conc. les Chinois, vol. XVI, p. 376 ), Tidentifie avee Canton. Mais Maçoudi (trad. B. de Meynard, 1. 1, p. 3o3) nous dit que Khankou est situé sur un fleuve plus considérable ou du moins aussi important que le Tigre, à six oq sept jours de distance de la mer. Ceci ne peut s'aj^quer ni à Hang-tcheou fou ni à Canton, et c'est sans doute sur les bords du Yan^Ue qu'il faut chercher la ville dont parle Macoudi.

80 JANVIER-FÉVRIER 1897.

Avesta, trad. française, t. III, p. xxxiv). A ceci je répondrai que Tauteur de Fo tsou t'ong ki est le même écrivain qui donne le nom de temples de Mo-ni aux mosquées élevées par les marchands Hoei-ho, c'est- à-dire musulmans , dans les ports du sud de la Chine (cf. p. 64); s'il applique ce même terme de Mo-ni à la religion fondée par Zoroastre , c'est sans doute parce que ce bouddhiste ne s'était pas donné la peine d'étudier les différences qui distinguaient entre eux deux systèmes également faux à ses yeux; ne voyons -nous pas les critiques chinois modernes grouper, à propos de l'inscription de Si-ngan fou , les textes relatifs au mazdéisme et au mahométisme, comme si les religions venues d'Occident ne prê- chaient toutes qu'une seule et même doctrine ^ ?

En second lieu, Maçoudi^ nous apprend que, seuls de tous les Turcs, les Tagazgaz professent la doctrine de Manès , et il répète cette assertion deux fois. Or les Tagazgaz sont les Ouïgours, comme l'avait déjà dit Reinaud , et comme il est impossible aujourd'hui de le contester, depuis que les inscrip- tions de rOrkhon nous ont révélé que le vrai nom des Ouïgours était Toguz Oguz == les neuf Oguz. En

^ A ce propos, je ferai remarquer que cette considération m'em- pêche d'attribuer quelque valeur à l'argument de M. ScUegel (op.cit , p. 68) qui tendrait à prouver que Ta-mou-che dut être un nestorien, parce que le Haï Kouo t'ou tche cite le texte relatif à ce personnage dans le chapitre il est traité de l'inscription de Si-ngan fou. On trouvera aussi dans ce chapitre les textes concernant le mazdéisme; en concluera-t-on que le mazdéisme est identique au nestorianisme ?

^ Prairies d'Or, trad. B. de Meynard, t. I, p. 288 et 299.

LE NESTORIANISME. 81

outre, Maçoudi nous avertit qu'il a écrit ce passage de son livre en 9 43 et il nous apprend que les Ta- gazgaz occupent Ja ville de Kouchan , que M. Barbier de Meynard identifie avec Kao-tch'ang ^ ^ (près de la ville actuelle de Tourfan). On est donc en droit de rapprocher le témoignage de Maçoudi de celui de l'ambassadeur chinois fVang Yen-té 3E Î3§ fÊ< qui fit un voyage à Kao-tcKang de 981 à 98a. Wang Yen-té nous dit [Song-che, chap. Ago, p. à v°) que, dans cette ville « il y a aussi des temples de Mo-ni; des religieux Persans y maintiennent dans chacun d'eux leur doctrine; c'est ce que les livres sacrés du bouddhisme appellent une hérésie ». ^ W JS^ >^ ^ï^o

îft »r ft « # # &o ft 1^ ^ Bi ^ It # 4o Ces

temples de Mo-ni dont parle l'auteur chinois ne sont- ils pas des temples manichéens, puisque Maçoudi nous a informés que les Tagazgaz de Kouchan étaient manichéens? N'avons-nous pas ici la preuve décisive que les Mo-ni sont des manichéens et non des mu- sulmans? Cet argument me paraît fort et m'a long- temps arrêté. Voici cependant ce qu'on peut ré- pondre : l'identification de Kouchan avec Kao-tcKang doit être inexacte ^ car si elle était juste, il serait im-

^ L'identification de Kouchan avec Kao-tch'ang tire sa principale vraisemblance d*un argument qui perd beaucoup de sa valeur si on se reporte aux textes originaux chinois. En effet, le voyage de Wang Yen-té a été traduit par Stanislas Julien ( Mélanges de géogra- phie asiatique et de philologie sinico-indienne , t. I, p. 86-102), qui l'a pris dans Ma toan-lin (chap cccxxxvi]; Stanislas Julien affirme sans restriction aucune que fVang Yenlé se rendit chez les Ouï- gours , et il ajoute souvent Texpression : « les Ouîgours » , qui ne se

IX. 6

llirAlHl-alr. «AUUAALL.

82 JANVIER-FÉVRIER 1897.

possible de concilier le témoignage de Maçoudi et celui de l'histoire des Song; en effet, Maçoudî a£Bnne de la façon la plus absolue et sans restriction au- cune que les Tagazgaz de Kouchan sont manichéend; or rhistoire des Song nous apprend (pi'en 966 le khan ouigour de Kao-tcKang envoya à fempereur de Chine un religieux qui lui apporta une dent de Bouddha; fVang Yen-té lui-même, avant de paiiër des temples de Mo-nii déclaré qu'il y a dans la ville Kao-tch'ang plus de cinquante temples bouddhiques; Il est clair, par ces témoignages , que le Bouddhisme était la religion prédominante et oflBcielle à Kao- tch'ang au siècle de notre ère. Si le texte de Ma- çoudi et celui de Wang Yen-té ne s'appliqiièiit pas à la même tribu ouïgoure, il est clair quon ne peut rien inférer de lun pour expliquer lautre, et que les Mo-ni du voyageur chinois ne sont pas nécessai- rement identiques aux manichéens de fauteur arabe.

trouve pas appliquée aux gens de Kao-tch'any dans le texte de Wang Yen-té; il est évident dèâ lors que lés driehtalistes non siiioldgues admettront sans hésiter l'identification entre les Tagazgaz habitant la ville de Kouchan et les Ouîgours que, sur la foi de Stanidas Julien , ils croient établis à Kao-tch'ang, Mais , si Ton se réfère au texte de Thistoire des Song (chap. xdxc) sur lequel se fondé Ma Toan-lin lui-même, on voit que la notice sur les Ouîgours est ab- solument distincte de la notice sur le pays de Kao-tch'ang dans laquelle est intercalée la relation de Wang Yen-té; l'histoire des Song se borne à écrire cette phrase : « Cependant dans cette contrée il y a beaucoup de Ouîgours, et c'est pourquoi on appelle aussi (les gens de cette contrée) des Ouîgours.» jjîj| ^ "^ j^ ^ @

ta iSfc ?<lî II 5: 0 tlo Un voit par que les Tagazgas ék Maçoudi peuvent être un tout autre peuple que les habitants de Kao'tch'ang qui n'étaient pas de purs Ouîgours.

LE NESTORIANISME. 83

Dès cdrisldérations qui précèdent, je nrtë garderai de tirer des conciusiotis trop affirinsltîvfes. Mon btit, en rédigeant cette note , a été surtout de mettre en garde le lecteur contre certaines hypothèses qui , se donnàilt pour des certitudes , risquent d'être adhiises sans cOhtrÔle et passer insensibiémëtlt à Tétat de dogmes; avant que cette orthodoxie scientifique» se Sôit constituée, j*ai voulu rappeler quels sont les textes sur lesquels on discute et mettre chacUn à môme de Èe forriier une opinion persohtiellfe; Polir ma part, les résidtats aUxquëls ma conduit cet exii- men peuvent être résutnés de la manière suivante :

1 ** Pour que la religion dbnt il e.4t question dans ririscriptioil de Kara-balga^sbUrt soit le nestorianisme , il faut que Ta-ntou-bhe soit un missiotitiaire nesto- rîen. Pbur que Ta-fhoU'\che soit un missionnaire lièstorièn , il faut ^e bét envoyé du roi de Tokha- restan soit en même tenips un envoyé du roi de FoU'lin , et que le roi de Foa-lin rie soit autre que le patriarche nestoHen. Tbût cela est possible, mais ne saurait être établi avec cette rigueur qui impose à Tésprit utie- conviction inébranlable. On pourrait soutenir, avec tout autant de vraisemblance, que 7a- moa-che était un religieux appartenant à l'un des autres cultes qui pénétrèrent de Perse en Chine aux vil* et vHi* siècles de notre ère.

Parmi ces autres cultes, il erl est un qui doit être éliminé de prime âbot-d, c'est cèlUi dès Yendiî^.

6.

84 JANVIER. FÉVRIER 1897.

OU adorateurs de Tesprit du mal; les Yezidis chinois n'existent quen vertu du contre-sens quon a fait en confondant les mots |5Ç et |3t: ils doivent être ren- voyés impitoyablement dans ces limbes déjà si peu- plés où vagissent pour Téternité tous les petits en- fants mort-nés issus du cerveau des sinologues.

L'existence du mazdéisme en Chine est prouvée par des témoignages précis. Mais ce serait une hypo- thèse sans fondement de faire de Ta-mou-che un sec- tateur de Zoroastre, car rien n'atteste que les Ouï- goiirs aient jamais pratiqué le culte du feu.

Il n'en va pas de même pour la religion de Mo-ni, Nous la voyons établie chez les Ouïgours dans les années 8o6 et 807 ; pourquoi ne seraient-ce pas les disciples de Ta-mou-che qui, vers 762, auraient apporté aux Turcs cette croyance nouvelle? Cette hypothèse est plus légitime peut-être que celle qui fait de Ta-moa-che un nestorien , car nous avons des preuves certaines que la religion de Mo-ni existait chez les Ouïgours dès le commencement du ix* siècle de notre ère, tandis que nous ne sommes pas assu- rés que le nestorianisme soit aussi ancien chez ce peuple.

S'il s'agit maintenant de préciser ce qu'est la religion de Mo-ni, nous nous trouvons en présence d'une identification qui paraît n'avoir jamais été discutée sérieusement, identification d'après laquelle

LE NESTORIANISME. 85

les Mo-ni seraient des manichéens. Une simple ana- logie phonétique est insuffisante pour justifier ce rapprochement; nous avons cité certains textes qui pourraient cependant lui valoir quelque créance, mais il nous a semblé que ces textes n'étaient pas décisifs. L'existence de manichéens chinois ne me paraît pas démontrée.

Les Musulmans modernes prétendent descendre des Mo-ni du ix*" siècle de notre ère; dès fépoque des iSonjf , l'expression Mo-ni désigne les Musulmans; il n'y a aucune raison péremptoire pour admettre que cette expression n'a pas toujours eu ce sens. L'hypo- thèse qui ferait des disciples de Ta-mou-che les intro- ducteurs de l'islamisme chez les Ouïgours serait tout aussi fondée que celle qui les considère comme des missionnaires nestoriens. Soit dans ce que nous sa- vons de Ta-moa-che , soit dans ce qui nous est dit par l'inscription de Kara-balgassoun de la religion qui fut introduite vers 762 chez les Ouïgours, il n'est rien qui ne convienne parfaitement à l'islamisme et à ses adhérents.

A mon avis, la question de savoir quelle est la religion dont il est parlé dans l'inscription de Kara- balgassoun n'a pas été définitivement tranchée par le savant mémoire de M. Schleg^l.

ae JANVIER-FKVRIEB 1807.

MÉLANGES

ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES,

PAR

M. KA|IPPE.

L'étude des inscriptions ayant trait à \^ fX)sino- iogie des Babyloniens nou3 a amené à coqstater une parenté pour ne pas dire upe similitude entre cette cosmologie et celle de la Bible. Nous allons exposer ces idées parallèles.

Le « Cosmos n porte en assyrien les poms àe Kallata (b) le « Tout», Qim^ (wa) 1\ Ensemble*, sama a irsitum « ciel et terre » , ilati u sapk^ « haut et bas ». A tous ces termes pbonétique$ cq|Te#pond Tidéogramme an ki et an-là sar «haut et bas», en-: semble du haut et du bas, voir iv, R. 29, 4i a.

On trouve séparément an-sar « TEnsemble d'en haut », III, R. 69, 8 a, et an-sar-gal « le grand En- semble d'en haut » (kaacjpév de Damascius); (1 autre part ki'Sar « TEnsemble d'en bas », m, R. 69, 7 et ki-sar-galy m, R. 69, 7 a, « le grand Ensemble d'en bas» {Ki(T<Taprf de Damascius); enfin an-iar-kk sar, IV, R. 26, Ag 6, «Ensemble d'en haut et En- semble d'en bas ». Nous trouvons aussi lexpression

MÉLANGES AS8YRI0L0GIQUES ET BIBLIQUES. 87

curieuse : hissât same u irsiti, littéralement : « armée, milice du ciel et de la terre » ; de Texpression la/' kissatiy appliquée si souvent aux rois, et qui ne signifie pas « maître de Tarmée » , mais « maître de Tunivers»^.

A vrai dire , la locution « ciel et terre » ou « haut et bas » ne désigne qu abusivement univers ». Nous verrons qu*il y manque TOcéan terrestre , ou mieux rOcéan cosmique.

A ces différents termes généraux correspondent en hébreu les locutions : y")Nl D"»D^ « ciel et terre »; nnnD y"iî<i ^^DD D'»D^ « le ciel en haut et la terre en bas », pi2:fh ynxi onS n^D^ « le ciel dans sa hauteur et la terre dans sa profondeur » , enfin la locution complète : Y"^^^^ rinriD u^m nnnD y-iXT ^^dd d"'D^ « le ciel en haut, la terre en bas, et les eaux sous la terre ». Voir Gen. , 1 4 , 1 9 et 2 2 ; ^9 , 26 ; Ex. , 20 , 3 ; Prov. ,25,3, etc.

Ces locutions bibliques désignent égalenient IHini- vers entier.

A l^expression kissat same n imH correspond le n^HTS nin* « Jahvé 4es milices », c est-à-dire des mi- lices de 1 univers , des corps célestes . . .

Le Cosmos babylonien et le Cosmos biblique se divisent donc également en trois grandes parties :

an-ilâti sa^u D^1Dt?"^yD «ciel»; 1^ ki-saphti- irsita y'^îrnnn « terre i»; apsa Q>o~Binn «Océan eosmique ».

^ De même iar ^ha hikrate ne signifie pas « mahre des quatre contrées i , mais « maître des quatre directions , maître de l'univers i.

88 JANVIER-FEVRIER 1897.

LE CIEL.

Samu « le ciel » vient de la racine sama « être élevé», V, R. 3g, 35, répond absolument au mot hébreu D'»Di!; et à son synonyme onD on « être élevé » , fréquent avec le sens de « ciel », Is. , 2 4- 1 8 , inriDi onDD nniK "«d « les écluses d en haut s ouvri- rent » ; comme ailleurs : w^lDV m3iN « les écluses du ciel», Gen. , 7-11, 8, 2; Malachie, 3-io; n, R. 7- ig; voir encore 11, Samuel, 22, 17; Ps., i44, 7; Lament., 1-1 3.

Le ciel est considéré par les Chaldéens comme une voûte fixe, v, R. 36-45. Cette voûte s'arrête elle s arrête pour nos yeux. Le contact du ciel et de la terre à Thorizon n'est pas un effet d'optique, mais la voûte céleste repose réellement sur la terre; par son fondement appelé isid same « il s'appuie sur le sol », IV, R. 20, n** 22 , Samas ina Uid same tappu-

hama^ « Samas, au fondement du ciel, tu fais ton apparition», c'est-à-dire : tu montes au-dessus de l'horizon. De l'expression fréquente : kima same isdasanu likuna « que leur fondement soit aussi solide que le ciel ». Cette voûte n'est pas la fin du tout, au delà de la voûte il y a un espace appelé kirib same « intérieur du ciel » ; c'est de cet espace vide que le soleil sort le matin , c'est qu'il s'enferme le soir : IV, R. 17, 2, belum raba ista kirib same elluti ina

^ Littéralement : tu culmines , tu montes pour atteindre ton point culminant», verbe napaha.

MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 89

asika, ana kirib same ina erebika « Maître puissant, à ta sortie du fond du ciel , à ton entrée au fond du ciel ». Comme le moi ellati l'indique , cet espace est enveloppé d'une lumière brillante, ce qui ressort aussi de IV, R. 1 4 , 28 , kima kirib same limmir « qu'il brille comme l'intérieur du ciel ». Mais si nous ad- mettons, comme nous le verrons plus loin, que l'univers entier est entouré de l'Océan primordial, cosmique , il n'y a pas au delà du ciel de place pour un espace vide. Nous croyons résoudre la difficulté en admettant que l'épithète ellati s'applique préci- sément à l'éclat dont le soleil , pendant son voyage nocturne, éclaire l'Océan cosmique. Le mot ellati est appliqué ailleurs, très clairement, à l'eau, à l'océan ; on trouve fréquemment apsa ella apsa « bril- lant » , apsa « brillant ». L'échafaudage d'hypothèses savamment combinées de M. Jensen s'écroulerait du même coup. Comme synonymes de kirib same, on trouve libbi same « cœur du ciel » , kabitti same « foie du ciel», m, R. 64, i/i-i6, et iv, R. 68, 32,

col. in.

Le ciel est fixe et les astres tournent dans son plan immobile. Aux deux extrémités se trouvent une ou plusieurs ouvertures destinées à laisser passer le soleil et les astres, à leur lever et à leur coucher, c'est-à-dire à leur sortie et à leur rentrée, iv, R. 20, 2 , Samas dalat same tapta « Soleil , tu ouvres la porte du ciel » , et ana kirib same ina erebika dalat same likrubaka « à ta rentrée dans l'intérieur du ciel, que la porte du ciel te bénisse! » Dans le récit de la

90 JANVIER'fÉVRISR 1897.

Création, nom lisons: epiema abolie iim §iU{9)^ kilallan sigara addaninma samila a î/ima « Il (Marduk- B(i) ouvrit dos portes aux deux côtés, il fixa une fermeture à gauche et à droite ».

Ce dernier passage nous apprend aussi que les portes avaient des verrous ^, et un autre passage du récit de la Création semble indiquer qu*un gardien veillait à louverture et à la fermeture des verrous au moment du passage des astres; isdud parka mof- sara usa^bit « il établit un verrou et y préposa une sentinelle ». La Bible conrplétera cette notion et nous dira que les verrous s'ouvraient également pour livrer passage à la pluie.

A côté des portes armées de verrous, ily a à chaque extrémité du ciel quelque chose qui a une destination toute particulière. L univers, comme nous le verrons, est enveloppé d'une masse d*eau, Tocéan cosmique. Mais la création n^étant, d'après les conceptions chaldéennes, qu'une conquête sur cet océan, et l'océan étant refoulé et non dompté, il est à craindre qu'il ne se déverse sur la création et ne l'engloutisse. C'est précisément ce qui s'est pro- duit lors du déluge, et, pour que le déluge soit im- possible à jamais, les dieux l'ont promis à Istar, qui après la catastrophe gémit sur son humanité.

^ Le mot n'est pas clair; nous ne le croyons pas sans rujpifori avec yVs «cote, côté», et même avec ^s «ombre» (bord, estré- mité, surface, serait le premier sens).

* Voir aussi iv, R. 5, 4-5, dans une hymne à Vénus, pietatii^ iame elluti.

MÉLANGES iSSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 91

sur m « semence retournée h Targile « , ^— ii y a à la limite du ciel, tout autour, une espèce 4^ construc- tion appelée supak savfte, v, ir, R. 48, 53; iv, R. 5, 4-5. Supuk de sapaku « verser », terme employé dans Tarchitecture pour faire des remblais, des terrasse- ments. L^ supuk estim immense remblai, xme digue suivant tout le contour céleste et servit à réprimer les empiétements de TOcéan : c est quelque chose comme le tamlu des constructions terrestres.

Les astres opèrent leur révolution suivant des voies tracées par le Créateur.

l|e soleil et la lune ont des j^arrant} ^ chemin », v, ni, R. 6i, 25; m, R. 53-56. Le mot harranu pour- rait môme garder son sens le plus ordinaire , qu'il a dans tous les textes historiques , celui de « route d'expédition ». Samas et Sin sont des guerrier3 mar- chant à la conquête de leur carrière ; dans les hymnes , ces nations et ces expressions sont courantes. Quant aux étpiles, elles ont leurs sentiers alkate.w, R. ai- 56 r ^a kakkahe samana alkatsunu Ukin «que (Mar- duk) fixe les sei^tiers des étoile^ du ciel! h

La positiqn respective des astres, le tracé de leurs voies, déterminent autant de dessins ou figures variant dans une période de temps donné, mais re- venant toujours au point de départ et reprenant le même ordre. Ces dessins sont des signes, une écri- ture; mystérieiis»e , sifru {satar^ « écrire »), nû© « acte écrit » (dans l'hébreu « postbiblique »), sitir barumu, v, R. 62 , i3 « écriture du ciel noir (?), sitirtim sa- marne, v, R. 62, col. II, 2,

92 JANVIER-FÉVRIER 1897.

Quant aux noms de ces astres, les textes en four- nissent une grande quantité. Mais une obscurité non moins grande règne encore sur tous ces textes, et les identifications avec nos notions astronomiques sont très audacieuses. Le travail, sous bien des rap- ports très remarquable de M. Jensen, rend pos- sible trois ou quatre solutions pour chaque problème d'identification .

Les débris cosmologiques que la Bible a conser- vés sur le ciel marquent des notions absolument analogues aux conceptions chaldéennes, et dles s'éclairent singulièrement aux données de Tassyrio- logie.

Le ciel biblique est ime «voûte» y^pi (de ypi), Gen., 1-6, y, 8^ Quelques synonymes de y^pi ne sont qu'une variante de la même notion. Ainsi Ps. , lolij 2, ny»TD D"»»^ nou «il étend le ciel comme un tapis», etc. Nous attirerons surtout lattention sur le mot mxp , qui a le sens banal de « fins, extrê- mes », dans 43, lo, 48, 20, 62, 11, Ps. 46, 10, 61,3, 1 35 , 7 ; mais, dans certains passages, ce mot prend un tout autre sens et nous le surprenons plus près de son origine ; ainsi Jérémie, 10- 13, 5i-i6, «les nuages montent de l'extrémité de la terre», c'est-à-dire « des extrémités du ciel ». Jérémie a en

' La question de savoir si Gen. , chap. i et n, sont un emprunt ])0stérieur des documents chaldéens n*est pas résolue. Mais cette question n'a pas d'importance ici; en effet, si haut qu'on remonte dans i'iiistoire de la mythique biblique, on trouve la même concep tion du ciel.

MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 93

vue un point de Thorizon ciel et terre se confon- dent. L'exemple dis., lio, 28, est tout à fait pro- bant. Pour donner une grande idée de la puissance de Jahvé il dit : « Il créa : mxp » ; si le mot a son sens ordinaire, le passage est incompréhensible et ab- surde. Jahvé n'a rien pu créer sans extrémité ; mais le sens est : « Jahvé a créé un endroit ciel et terre s appuient Tim sur l'autre » ce qui excite l'admira- tion d'Isaïe, c'est que le ciel, si haut au-dessus de nos têtes, descend par une courbe jusqu'à toucher cette terre. Il n'est pas sûr d'ailleurs , qu'Isaïe ou Jérémie se rendent compte du sens cosmologique de l'ex- pression qu'ils emploient. Ces formules antiques de- viennent, avec le temps, quelque chose de routinier, de stéréotypé, quelque chose comme un simple ornement littéraire. Pleines de sens à l'origine , elles se vident quandl es conceptions qu'elles revêtaient se sont altérées :

«Le ciel a des portes», B. 78, 2*2, D'^D^ "»D'?n nriD « il a ouvert les portes du ciel ». Mais je ne vois nulle part que ces portes aient donné accès au so- leil ou aux astres, mais à la pluie. Ainsi, dans le texte des Psaumes cité , Jî^hvé ouvre les portes pour laisser passer la pluie (voii^ aussi v, 2 4). Cependant les verbes les plus en usage pour le lever et le cou- cher du soleil sont : XX'» « sortir » et xn « rentrer » voir Gen. , i5, 12; i5, 17; 19, 23; 28, 11; Deut. , 1 1 , 3o; 16, 6; 24, i5; II, Sam., 3, 35; B. loli, I 9 ; 1 1 3 , 3 , etc.

Les portes ont des verrous , comme il résuite de

94 JAINVlEft-t'ÉVRIER 1897.

Job, 38, 8 , 9, io, passage fécond en d'autres ré- sultats.

inSnn ^d-i^i w^h py ^idw2 bn-)D ^n<}2 d"» n^hhi^ idm

Il (Diëti) enferma la mer par des verrou»; lorsqu'elle jaillit du sein ... 11 mit le nuage pour son vêtement et la nuée pour son enveloppe ...... et je lui ai mis verrou et

portes.

il y -a donc des portes , des verrous se ferinalit sur Tocéan et le contenant, notion absolument pa- rallèle à celle du sapuk same , de plus , nous appre- nc/hs que c est la nuée épaisse qui sert de vêtenaient à Tdcéan, qui borne Thorizon. Ceci nous met sur la voie de ce qui a inspiré cette notion aux Sémites, cest cette espèce de brume (jui flotte au loin au point de contact de la mer et du ciel et parfois do la terre et du ciel. La nuée du texte de Job n'est pas un nouveau moyen de dompter l'océan; les portes à verrous sont une expression métaphorique pour désigner cette nuée même. Cette métaphore ne doit pas nous étonner, si nous considérons les passages suivants tirés des documents assyriens, i , R. 1 7-2 ; Ninib est appelé markos same a irsitim « fermeture du ciel et de la terre » i, R. 29, 3 , Istar hippdt same irsitim mithaiis iahita « Istar tient ensemble la voûte du ciel et de la terre ». Ninib et Istar ont beaucoup d'attributions; il règne dans le panthéon chaldéen une confusion inextricable à l'heure actuelle. Tous les dieux ont à la fois toutes lès fonctions? tous sont

MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 95

à une certaine époque dieu de la guerre. C'est en ce sens que nous apjiaraissent ici Ninib et Istar : le géant Ninib et llstar guerrière servent de barrière et de soutien à la iinlite du ciel et de la terre comme la nuée biblique de verrou entre le ciel et la mer. Mais de quelle mfer s dgit-il? Le verset 8 détermine le mot b"» par anis in'^aa « quand elle jaillit du sein » cest-à-dire quand elle fut ehfantée à l'origine des choses, ce qui revient à dire TOcéan primordial; On rend très bien compte du phénomèhe physi- que qui a inspiré cette conception. La bruiiie étendue sur la mei* paraît faite peur contenir dans sa mon- tée et Tëuipêcher d'ënvrfiir ciel et terre; La mer est toujours Téternelle indomptée que Mardufc et Jahté ont bien vaincue ^ mais qui a besdin d'être tnuselée. Nbus avons dit en passant que iéà portes du ciel biblique servaient de passage non pas aux autres, mais aux pluies. Ces portés sont aussi appelées maiK qu'on a le tort de traduire par « écluses » , voir Gen. 7-11, 8, 2; it, R. 7-1^; Is., 12-18; Le mot naix signifie lucariiè^ «fenêtre»; La «pluie» c'est donc l'océan cosmique par delà le ciel tombant sur la terre. Cette notion explique les nombreux passages bibliques Jahvé a créé, détient le gtand trésor, les grands magasins de la pluie; Deut. , 28 , 12. nriD*» nsijie t)H "J^ m iTia Jahvé t'ouvrira son trésor (de pluie, d'après le contexte)»; Jérémie, 5o, 26; et surtout Ps., 33 , 7. nTDinn mixixa p: f II a emmagasiné les flots de l'abîme » (il s'agit de l'œuvre de la création). L'océan cosmique a perdu son sens originel; coupé

96 JANVIER-FÉVRIER 1897.

en deux par la voûte céleste, il nest plus par delà le ciel qu une immense réserve d'eau fécondante. Mais la Bible na pas oublié que lors du déluge, cette masse d'eau jaillissant de toutes les sources de Tabîme a envahi la terre. Gen. 7, i i.

Les astres sont pour la Bible des signes destinés à éclairer Tesprit des hommes. Cela ressort nettement de Gen., 1-1 4. En tête des fonctions dévolues aux astres figurent les mriK « signes » (généralement avec le sens de «prodige, signe mystérieux»). Voir aussi Job , 18, 6 ; Is. , 1 3 , 10. Les astres suivent des che- mins déterminés n^"»DD, Juges, 5, 20, VDnbi D'»Dcr p Dm^^DDD D'iaDlDn « Du ciel les étoiles ont lutté (avec Debora) en quittant leurs voies. »

Peu de noms d'astres ont surnagé dans la cosmo- logie biblique. Mais quelques passages prouvent que les Hébreux comme les Chaldéens avaient observé le ciel. Quelques mots obscurs figurent dans Job, 9,9,1!;:? n^y. Il a créé lastre appelé aS (?) et Job, 38,32, Dn:n n'»:3 ^y e^'^yi « Et as qui sur ses enfants .ï^ » Job ,9,9, mentionne lastre Sdd , et 38 , 3 1 , niDC^iD nriDD ^'»DD « Tu dénoues les liens du Kesil(?) » appli- qué d'ime manière générale à beaucoup d'étoiles. Voir Is. , 1 3 , 10. Job ,9,9, cite encore nD'»D et 38 , 3 1 , nD'»D m:nyD "i;:;pnn « Tu noues les liens (parures) de Kima ». Voir aussi Amos, 5-8. Les identifications de ces noms sont pour le moment impossibles; on. a vu dans as la « Grande Ourse » , dans kima les « Pléiades » et dans kcsil « Orion ». Toutes les hypo- thèses sont possibles et on n'en est encore qu'aux

MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 97

hypothèses. Quant aux nnTD de Job ,38,32, malgré la forme du pluriel, nous avons affaire ici à un nom propre en parallélisme avec V'»dd, comme au vers précédent JD^f avec dd^d. Le mot nnTD pourrait n*être autre que rfl^TD (permutation de deux liquides) ré- pondant à m, R. 59, 35 a, qui parie des manzalti créés pour les dieux, destinés à leur servir respecti- vement de séjour. Voir aussi n. Rois., 2 3, 5.

De même qu'au ciel chaldéen , les astres du ciel biblique ont leur nom , leur ordre déterminé et leur révolution exactement prévue. Is. , Ao, 26 :

K^ ^^H N^np*» acrs dVdV 0x32 -)DDD3 x^xiDn

Il fait lever leur troupe avec ordre; il les appelle tous par le nom aucun ne manque.

LA TERRE.

La terre, en assyrien ki-irsitam, s applique à toute la partie solide avec toutes ses profondeurs , y com- pris le royaume des morts. A côté de ces mots très communs, nous avons plus rarement dannina (de dannu « être solide ») , v, R. 2 1 , 3 , répondant à notre mot » terre ferme». Le ciel étant circulaire et s' ap- puyant de toutes parts sur la terre , celle-ci est éga- lement conçue comme étant ronde , ou plutôt , comme nous verrons , sous forme de cône tronqué. Cela ré- sulte d'ailleurs directement de i, R. 5i, 1; col. II, 2^; puluk same u irsitim (arabe palakun) expliqué

IN. 7

08 JANVIER.PÉVRIÊR 1897.

ingénieusement par M. Oppert. Voir Revue d'assyrioL et d!archéoL , i , loli. Paluk signifie « table circulaire ». La terre est immobile comme la voûte céleste repo- sant sur elle et lui servant en quelcpie sorte de toit, de tenture. Peut-être faut-il entendre ainsi la méta- phore biblique rencontrée plus haut. La surface ter- restre était, d'après quelques assyriologues, divisée en quatre parties, ce qui serait exprimé par erbiti tapakati et par l'expression si fréquente de Kibrat arbaî; d'autres entendent par cette expression les quatre directions ou points cardinaux; d'autres enfin, les moins nombreux, quatre couches en profondeur jusqu'à l'océan cosmique. En tout cas , il faut renoncer à chercher dans Kibrat arbaî une localité géogra- phique précise. Les plus anciens rois chaldéens portent ce titre comme pour résumer tous les autres et pour marquer toute leur puissance, i, R. i y-SS, est significatif sar kissat kibrate sa naphar malke kali- sanu « roi de l'ensemble des directions (contrées) de la totalité de tous les rois ». Voir aussi i , R. 2 7-6 1 . En rapprocher l'expression phénicienne MSD n'îas ^l2Vn. Voir Glermont-Ganneau, Recueil d'archéoL orientale, i, p. 81.

11 résulte de 11, R. 54, 3; ni, R. 69, 1; nr, R. 24, 4 ; V, R. 33 , col. 7-34 , et de beaucoup d'autres , que le mot e-kur, tantôt ayant le sens de « temple », tantôt de « lieu de naissance des dieux, séjour mys- tique des dieux, demeure des héros et des morts», n'est à l'origine qu'une appellation sacrée de la terre. L'idéogramme se résout en ^ « maison » et kur « mon-

MÉLANGES ASSYBIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 00

tagne» (la maidon-montagne); de même ê-kur-mak « maison de la grande montagne »* La même notion est renfennée dans le ïnot Hariagkalama (ii, R. 5o, 1 3 ) « montagne élevée du Tout , de TUnivers » ou bien e-Jutriag-eUi « maison de la montagne élevée ». I, R. 55. Col. IV, 4o; ou e-harsag^-kurkarra « maison de la montagne du paysi (Gudea, col. II ^ rendu phonétiquement, i, R. 35, 3-a3, par fad matate «mont du pays»). Donc la terre a la forme d'une montagne ; en efifet , elle est comme une courbe in- scrite dans ime autre courbe, le ciel. Toutes les par- ties de la terre sont donc des parties d'une montagne ; chaque pays est montagneux; de Tidéogramme kar « montagne » devant tous les noms propres de pays ; cela est tellement vrai que les Chaldéens n'ont pas d'idéogramme spécial devant les montagnes pro- prement dites, ce qui entraîne parfois une grande confusion*

Sur le sommet de cette montagne immense les dieux sont nés. Voir Sargon, Inscr. Korsabad, 1. /iB5. Ea, Sin, Samei, Naba, Rcunman, Ninib, u kiratisam rabate sa ina kirib eharSaggalkarkarra iad Arab kemi cdda eSrete nanu*ati zukke naJdati ina kirib Dwr^Sarra" kin tabès irma; « Ea et leurs augustes épouses qui sont nées de toute éternité (ou légitimement) dans la maison de la grande montagne des montagnes ont, dans leur bienveillance, fondé à Dur Sarrukin, des temples brillants et de beaux sanctuaires ».

Et IV, R. 127, 2 , dans un hymne à Bel, Soda gala Bel imharsam sa riiaiu iamamu sonna apsu eltim iur-^

100 JANVIER-FÉVRIER 1807.

sadu ussusu ina sadi kima rimi ikda rabsa karnaia kima

m

sarur Samsi ittanaubitu kima kakkab samame kibbu mala sihati « La grande montagne du dieu Bel im- harsam dont le sommet touche le ciel et dont le fon- dement repose sur le brillant océan ; sur les mon- tagnes, comme un taureau robuste elle est cou- chée, ses cornes brillent comme l'éclat du soleil, comme Tétoile de la voûte (?) céleste , elle est remplie d'éclat ».

L'antique conception s'effaçant, on ne vit plus dans la grande montagne la Terre dans son en- semble, mais une montagne spéciale sur cette terre; c'est cette conception que nous trouverons le plus souvent dans la Bible. On alla même plus loin; le séjour des dieux devint synonyme de dieux; Bel devient lui-même la grande montagne; soda rabu Bel bel matati asib eharsaggalkarkura « la grande mon- tagne , Bel , maître des pays qui séjourne dans la . . . maison de la grande montagne des pays ».

Le passage de Sargon, Kors., cité plus haut, nous apprend en même temps que la terre, cette mon- tagne est assise sur l'océan cosmique, elle a sa base sur l'océan et on a imaginé plus tard qu'elle avait ses fondements dans l'océan.

Nous traiterons à part du royaume des morts. Voyons auparavant les notions que la Bible nous présente sur la terre.

Le mot biblique Y"'^< est le même que irsitam et désigne à la fois la surface terrestre et la terre dans toute sa profondeur, y compris le Scheol ou « royaume

MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 101

des morts», jusqu'à la limite de Tocéan. La terre repose sur des fondements nnoiD ou « colonnes » , JIDD, ou « pieds » px. Voir Ps. , 82 , 5 ; 89 , 1 2 ; i o4 , 5; Job, 38, 4; Prov., 3, 19; Is., 24, iB; do, 21; 48 , 1 3 ; 5 1 , 1 3 ; Jérémie, 3 1 , 3-7 ; Zach. ,12,1; etc. Ces fondements reposent sur ou dans locéan, et si, sur ce point , nous n*avons que quelques textes cunéi- formes bien nets, ils abondent dans la Bible. Job, 38, 6; lyaon n^inîc îVD Vy « ses pieds sont-ils en- foncés , plongent-ils? » Prov. ,8,29; Jahvé commence par dompter Tocéan , puis il trace le cercle devant recevoir les fondements de la terre. Ps., i36, 6; D^Dn by y"ixn ypn^ « pour étendre la terre sur les eaux» (Rem. le verbe yp") «voûter», y^pi «voûte», la terre ayant la même forme que le ciel). 11 , Sam. , 22, 16.

*?3n nnoiD 1^3"» n^ ""p^DX ik-)'»'i « Les torrents de la mer deviennent visibles et les fondements du globe apparaissent. » Ces fondements sont désignés dans Mich. ,6,2 par le mot D'»:n''î< , qu'on a traduit « fort , dur, antique , robuste » , sens que nous trouvons efiFec- tivement dans Deut. , 2^, 21; Job, 33, 19; Prov., 1 3 , 1 5 ; etc. , mais qui n'est pas applicable au passage de Mich. , vu la construction de la phrase. Ce mot nous fait songer à un mot semblable qui se rencontre dans la légende d'Istar. iv, R. ^9, 2; 1. 48, apa is-

takkanu kasati, ittakii one nadati ; 1. 52, asba

nasre apsa sa ilani rabati; 1. 53 , asib Elana asib Ner. « aussi ont été affermis les fondements ( de la terre) ; confluent les eaux puissantes; demeurent les

103 JANYISR-rÉVRISR 1807.

gardiens de Tocéan des grands dievn; Ik demeurent Etana et Ner.

M. Halévy a depuis longtemps signalé le rapport de D'^ar^K et Etana , et il croit que le dieu Etan aenibie avoir eu pour obarge la garde des derniàrea limite» qui séparent le royaume des morts de cdui des vi* vants. Nous croyons que Etana était chaif;é de veiUer à la limite de la terre et de locéan et il siège au royaume des morts , parce que le royaume de^ morts forme la partie extrême de la terre. Peut-être a*t-on conçu les fondements mêmes 3ous la forme de deux géants d'Atlas soutenant le Monde. C^est ainsi seu-* lement qu on s'explique tous les sens dérivés et entrés dans la langue commune : fprt, solide, dur, antique; toujours appliqués aux parties de TUnivers opposées au ciel. Quoi qu'il en soit, la parenté de D^3n'»K et Etana est évidente. Les fondements de la terre se oonfondent naturellement avec les fondements des montagnes \ et ce que nous trouvons appliqué à Tane nous le trouvons appliqué aux autres. Ps, , 18, 6 ; Deut. , 3 Q , Q 9 à comparer avec Ps. , 18, 1 6. Ce serait déjà ime présomption en faveur de la ooneeption de la terre sous forme de montagne; mais il y a des preuves plus directes. Is., do, an.

D^sans îT^aïTM V"^*" ^^n ^^ ^^ri^ « Jahvé siège sur le 3in de la terre , . . » Le mot :)in a le sens de « cerde, objet arrondi ». Voir Job, 26, 10; et Prov., 8, 27. Qu'est-ce à direP Jahvé siège sur le cercle de la terre, sinon que la terre était conçue comme une immense voûte ou montagne et que Jahvé siégeait sur ia

MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 103

partie arrondie, le dôme de cette voûte ou le sommet de cette montagne , et nous avon^ par BurcroH la no- tion parallèle à celle qui faisait séjourner les dieux chaldéens sur une montagne. De la sorte Is., i4, 1 3 , prend une clarté singulière, Isaïe met dans la bouche du roi de Babel trop ambitieux les paroles suivantes ;

-in3 2Vi<^ ■'KDD onK H>K"'»3D1dS S^dd n^^K a'«Dcrn

Au ciel je monterai, par delà Içs étoiles de Dieu j'élèverai mon trône , je demeurerai sur la montagne de l'assemblée , sur les collines septentrionales.

Isaïe veut donner une idée de lambition démer surée du roi , il lui fait exprimer le désir de monter au plus haut point de l'Univers , sur la montagne de l'assemblée; de quelle assemblée? Ne s agit-il pas clairement de l'assemblée des dieux, et n'avons-nous incontestablement ici un écho de la vieille mythique biblique? Comme les dieux chaldéens, les dieux bi- bliques et plus tard le Dieu un séjournent sur un mont élevé et ce mont n'est autre que la terre elle- même. C'est ainsi qu'au chapitre 4o, Jahvé séjourne sur le pic de la terre; et le chapitre ik sert de com- mentaire au chapitre 4o. La montagne de l'assem- blée ne fait donc qu'une avec le harsaggalkurkurra des Chaldéens. Isaïe l'appelle aussi pD2 TDT' « les collines du Nord ». Or, dans Job , Sy, q 2 , nous trou- vons la mention suivante nnt psSD « du nord vient Tor»; d'autre part, 11, R. 5i, 1 contient une liste

104 JANVIER. FÉVRIER 1897.

géographique énumérant un certain nombre de lo^ calités déterminées par leurs productions. Parmi ces localités figure le mot aralu, sad hurasu «mont de Tor ». L'or venant du Nord d après Job, Tor venant du mont Aralu d après les cunéiformes, le mont, Aralu doit être situé au Nord. Nous avons vu plus haut que la grande montagne cosmique s'appelle aussi Aralu. Nous avons de la sorte une équation frappante dont les termes sont harsaggsdkurkurra- Aralu ny^D in^iDS '»nDi\ Nous verrons plus loin que le royaume des morts portait chez les les Ghaldéens parmi beaucoup d'autres noms celui de Aralu. Comment le même nom pouvait-il s'appliquer au mont divin, et au royaume des morts? Cette objec- tion tourne à la confirmation même de ce que nous disons. La preuve que ce mont n'est autre que la terre elle-même c'est que , par son sommet , il touche au ciel, et par sa base, au royaume des morts; son sommet sert de lieu de rendez-vous aux dieux et sa base recèle la demeure des morts. En efiet, repre- nons Is., i4, 9-16. De même que Tigl. Pil., i^ se vante d'être appelé anai manzaz eharsagkarkarra ana dures , . . « à siéger pour l'éternité dans la maison de la grande montagne des pays » , ainsi le roi de Babel visé par Isaïe aspire à prendre sa place au plus haut de l'Olympe chaldéen , au milieu de l'assemblée des dieux. Mais le prophète lui annonce que ce n'est pas au plus haut de cette montagne, mais au plus bas qu'il ira. De l'Aralu qu'il essayera en vain de gravir il sera précipité dans le Scheol. Ainsi le pas-

MÉLANGES ASSYRIÔLOGIQUES ET BIBLIQUES. 105

sage d'Isaïe prend plus de force encore et la vigueur déjà si grande de cette page se trouve relevée par une belle antithèse ; la demeure des morts est phy- siquement et moralement le pendant de la demeure des dieux. Les sens, en apparence contradictoires, du mot Aralu se concilient parfaitement. Jusqu à présent on a expliqué le mot nn qui figure si souvent dans DNn^Kn "in, vipn in «colline de Dieu, colline sainte », sans se rendre compte du sens exact de ces mots. Ps., 48, 3, nous met sur la voie de ce sens. Dans ce passage, le mot jrx est suivi du détermi- natif pD2 ^DD'T» « colline du nord ». Or la colline de Sion est une des plus méridionales de la Psdestine et Time des plus basses (le Talmud tire un efiet litté- raire du contraste qui existe entre son humilité ma- térielle et sa grandeur morale). Dans quel sens le mont Sion peut-il être septentrional.^ Ce ne peut être que dans un sens non géographique , mais fictif et mythique. La colline de Sion , siège du temple de Jahvé, représente la grande montagne cosmique, siège de la demeure véritable des dieux; comme chez les Chaldéens le temple appelé Ul-bar-bar « demeure éclatante» représente le Ul-bar-bar cosmique du Soleil. Or, la grande montagne cosmique étant réel- lement, d après les vieilles conceptions, logée au nord, Sion, son parèdre. Test au même titre. Cela nous fait penser que le mont Sion avait depuis une antiquité fort éloignée un caractère sacré , alors que cette épithète avait encore tout son sens et n'était pas devenue une formule traditionnelle et stéréo-

106 JANVIER-FÉVRIlER 1897.

typée, vide de tout mythe. Et, d'une manière gêné- raie, il y a dam le^locutiom ^ipn nn, O'^n^^n "in, etc. toute une mythique dont ie sens s est effacé.

Le mont Sion était ^i bien le représentant de la grande montagne, quon affecta la Vallée qui l'en- toure (la remarque est de M. Halévy, Méhng^s) h remplacement des tonxbes. Une partie de cette vallée portait le nom de o;r\ «'•3 devenue la Géhenne et, selon les traditions talmudiques, cest dans cette vallée que s ouvrait lacoès au royaume de» morts. Ainsi la colline de Sion , avec son sommet couronné du temple, ses flancs et sa base semés de tombes fut en raccourci l'image fidèle du Cosmos.

Nous fondant sur ces conceptions , nous nous per^ mettrons d'avancer une nouvelle interprétation du nom divin ne;, Nous avons vu plus haut que Bel est appelé lui-même iadn rahu^ grande montagne », Pourquoi la même appellation ne se serait^elle pas perpétuée chez les Hébreux, et pourquoi ^^V ne serait'il pas le mot Hàn « montagne , appliqué pri- mitivement à Bel et transporté sous forme de nom propre à Jahvé ? De la sorte , les nombreuses méta^ phores des Psaumes tirés de la montagne, de la colline, du rocher, et devenues des noms propres synonymes de Jahvé, prendraient un sens plus précis et seraient un reflet de la vieille mythique commune, que la Bible a animée dun nouvel esprit, maif dont elle n a pu effacer la trace.

MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 107

LE ROYAUME DES MORTS.

Le royaume des morts est appelé par les Chal- déens ki gai et arugal « vaste terre , vaste ville » , ii , R. 2k, 7. Voir Pognon, Inscr, de fV. B. , p. 109. Les autres noms sont Aralu , iv, R. 1 - 1 3 ; iv, R. 2 4 , 8 . En tant que royaume des morts, Aralu est souvent écrit ekar bad u maison de la montagne des morts » , et IV, R. 1-2 , les mauvais génies sont appelés henut Arale « production de TAralu » kur-me-gi ;=» phonét. mat la taiarta, K. , 2867, iv, R. 3 1 ; c est-à-dire « pays sans retour » ; bet mati « maison des morts ». v, R. 3o, 3-7 ; asar Jla naplasi « lieu sans pitié »; asar la amari « lieu l'on ne voit pas , lieu de ténèjîres » ; irsitum rukti sa la innamra « pays lointain qu on ne voit pas ».

Ce liçu ténébreux est situé à la base de la Terre , il forme la dernière couche terrestre et toucliQ par conséquent à l'Océan. Si le texte cité plus haut y place le confluent des eaux puissantes , cela signifie, croyons-nous, que le pays des morts est battu par toutes les eaux de TOcéan cosmique. Les morts en- sevelis sous terre y descendent directement et chaque tombe y donne accès. De là, pour les Chaldéens et tous les peuples à leur suite , l'importance de la sé- pulture; de vient qu'il n'y a pas de malédiction plus grande que de rester sans sépulture (M. Halévy, Mélanges et critiques; article : Immortalité de l'âme chez les Sémites). Avant d'atteindre le coeur même du

/

108 JANVIER-FÉVRIER 1897.

pays , le lieu de séjour proprement dit , il faut franchir successivement sept portes; iv, R. 3 1-42 ; iv, R. 3 1 , 1 3 ; donc le pays est entouré de sept murailles for- mant avec lui sept enceintes. Le nombre sept a en effet un caractère sacré dans la cosmologie chaldéenne et biblique; une multitude d exemples le prouvent.

L existence des mânes étant l'ombre de celle des vivants, le lieu de leur séjour est Timage de la terre, et les sept parties du royaume des morts paraissent répondre aux sept divisions de la surface terrestre que les Chaldéens semblent avoir admises et qui sont devenues les sept xXifiara des Grecs. Au cœur de lenfer se trouve ekat irsit la tarât; iv, R. 3 1 , « le pa- lais du pays dont on ne revient pas » , habité par Nergal et son épouse Allât, fille d'Anu eplevée par lui. Un autre palais ou un autre nom pour le même est ekaïlu kenu « le palais durable » (par opposition aux demeures fugitives des hommes); séjournent les génies infernaux appelés Anunaki, Namctar, le dieu de la maladie et Etan chargé de veiller à la frontière de la Terre.

A un endroit de Tenfer que les textes ne précisent pas , se trouve une source qui rend la vie. L'émis- saire de Bel , chargé de ramener Istar à la lumière dit à Allât : Lidnam marne ina libbi laltati « Qu'on me donne de l'eau, laisse-moi boire à cette source ».

Le nom le plus ordinaire du royaume des morts dans la Bible est bMiV (de b^V « demander » p. c. l'insatiable. Prov., 27, ao. ni^nern Nt^ ]M2H^ SiKt? « L'enfer et l'abîme sont insatiables ». Voir aussi Is. ,

MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 109

5, i/i). Le scheol est situé au plus profond de la terre. Deut. 32, 12, 1 ; Sam. ,2,6; Job , 7-9 ,11, 8 ; ynn hd b^^Vl^ npDV « Que connais-tu de plus pro- fond que le scheol?» Job, ly, i4; 21, i3; 24, 19; 26, 6; Ps., 3o, 4; 55, 16; Prov., 9, 18; "^pl^^f^ bM(V «dans les vallées profondes du scheol»; Is., i4, 9; 11, i5; 5*7, 9. Ezech., 32, 27. Les syno- nymes de biHV sont DTinn « de Bas » : Ezech. , 26, 20; 3i, 4; 32, 18; 32, 24; Ps., 63, 10, jnaK (de n3K «périr »); Job, 28, 22; Prov., i5, 11; 27,6. 3^e;K K^ niK «le pays sans retour» : Job, 16, 22. Voir aussi Job , 10, 21. mo^si ^^n yiK « le pays des ténèbres » : Job, 10, 21,22 (le dernier exemple très remarquable). mD^X K'»3 « la vallée des ténèbres » :

Ps., 23, 4. î^'^^^ V"^^ "'^ P^y^ ^^ loubli», Ps. 88, i3. (Voir plus loin sur Gen., 37, 35.)

Des portes donnent accès au royaume des morts : Is., 38, 10. bM(V nye;n nzhn «J'irai aux portes du scheol (pour dire je mourrai) ». Job, 38, 17: 1^33 n nKin niD^x nye;i mD nvc? 1^7 « Les portes de la mort se sont-elles révélées à toi, as-tu vu les portes des ténèbres?»

La Bible nous fournit quelques notions dont les textes cunéiformes, d ailleurs en petit nombre sur cette matière, ne présentent aucime trace. L'enfer a des tourbillons effrayants. B. 1 8 , 5 ; ^^'•^3 ^hm (^V'^a d après Halévy ^^3 et ^y^ « qui ne fait pas remonter, torrents sans retour »). Voir Job, 7-9. L'enfer a des écueils terribles niD '•erpiD : Ps. , 18, 6 , et des ^^nn niD , ^iKt!; '♦^an , devenus pour le Psalmiste de simples

110 JANVIER-FÉVRIER 1897.

métaphores avec le sens de piègôs , douleurs de la de la mort, mais qui, à Torigine, avaient un sens précis et répondaient à certaines conceptions. A ces conceptions correspondent peut-être les difficultés * que rencontre Gistubar en route ver« Tile des justes , il va consulter Hasis^Adra, le Noé chaldéen, sur la manière de guérir et de rendre la vie éternelle. Gistubar aurait donc traversé le pays des morts pour atteindre Tlle des bienheureux. Le pays des morts est donc sur le chemin de cette île. Or, le poème de Gistubar nous apprend qu'on y avait accès par lem- bouchure deâ fleuves. Quand les textes cunéiformes parlent des fleuves sans autre détermination, ils en- tendent les fleuves par excellence, le Tigre et TEu- phrate. On aboutit donc à Tîle des bienheureux par lembouchure du Tigre et de TEuphrate. Cette em- bouchure conduisant à la mer terrestre ^ la mer à locéan cosmique, cet océan touchant par en bas au pays des morts qui forme la frontière de la partie solide de TUnivers, rien n empêche de croire que rîle des bienheureux formait précisément une partie écartée du pays des morts, partie réservée au séjcTur des justes et séparée du reste par une eau infran- chissable au commun des hommes. M. Halévy place la demeure des justes sur la grande montagne du Nord, auprès de la demeure des dieux. Mais, dune part, je n en trouve aucune preuve dans les passages ayant trait à leschatologie chsddéenne ; d autre part ,

* Sentiers obscurs, dangereux, seuls connus à Samas qui les parcourt toutes les nuits avant d*aborder à TOrient.

MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 111

ce qu'on dit du voyage de Gistubar et le détermi- natif d'île porté par cette demeure prouveraient que l'emplacement est bien plutôt celui que nous avons indiqué*. Peut-être cet ekal kitti « palais de vérité, de droiture » qui abrite les divinités infernales servait-il aussi de lieu de séjour aux bienheureux, aux justes, et son nom même marquerait cette destination.

Nous n'avons pas de notions bibliques à opposer clairement à l'île des bienheureux. De noitibreux passages parlent du séjour des justes sans préciser. Cependant, considérons d'une part que le jardin d'Eden, d'après tous les commentateurs qui ont cherché le lieu géographique à la base de ce mythe (voir Delitzsch, Paradies)^ n est pas la source, mais, comme llle des bienheureux, l'embouchure de plu* sieiu'S grands fleuves; d'autre part, ce jardin contient l'arbre de vie et de mort, comme i'île des bienheu- reux; nous y verrons bien une notion identique à i'île des bienheureux, devenue pour les traditions bibliques le berceau de l'humanité dans le passé, mais aussi, comme il semble résulter d'Ézéchiel, îîS , 1 4-1 7, tin lieu de séjour dans l'avenir. On peut même croire que la Bible ne peint le jardin d'Eden avec tant de complaisance, que parce que ce jardin, lieu de bonheur d'autrefois, est destiné à l'être en- core pour les justes.

112 JANVIER-FEVRIER 1897.

L'OCÉAN COSMIQUE.

Au-dessous du royaume des morts, les Ghaldéens ont placé le a grand Océan » apsu (ou ab mah « grande demeure»), v, R. 5i 6, 77'78. C'est cet océan qui, à lorigine, était tout, remplissait le tout. Les dieux mêmes existaient-ils indépendamment deTOcéan, ou sont- ils nés de Tagitation de cet élément primitif, germe de toutes les créations supérieures et infé- rieures? Le passage qui rapporte ces traditions est obscur et peut s'interpréter dans les deux sens (voir Smith, Transact. of the Soc. of Bibl. arch., IV, pi. I ; Delitzsch , Ass. Lesest. , a* édit , p. 78 ; Schrader, K. A. T.,f. i-ili). En tout cas, la Création est en quelque sorte un empiétement sur l'Océan cos- mique. Pour créer l'Univers, je veux dire la partie solide de l'Univers, les dieux, Bel en tête, ont dompter, refouler l'Océan de toutes parts. Ces con- ceptions sont exprimées clairement, et sont encore symbolisées et comme figées dans le mythe qui re- présente tous les dieux entreprenant la lutte conti^e Tiamat (oinn « l'abîme des flots »), et repoussés par elle, jusqu'à ce que Marduk (un parèdre postérieur de Bel, et portant pour cette raison le nom de Bel-Marduk) marche à son tour contre le monstre , en triomphe et le rend à jamais impuissant. Donc la création solide est en quelque sorte une conquête sur les flots, et ces flots, refoulés de tous côtés,

MÉLANGES ASSYWOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 113

continuent à s agiter autour de l'Univers créé et en- veloppent la terre de toutes parts. De toutes les précautions prises, dune part, pour contenir TOcéan dans ses frontières et lempêcher d avaler la terre, d autre part, pour lui donner accès quand le besoin s en fait sentir; : de cette digue, ces portes, ces verrous, ces fenêtres et cette conception de la pluie, dont nous avons parié.

La géographie de la Chaldée explique la forma- tion de ces idées. Elles furent inspirées par le dépôt des alluvions en quelque sorte arrachées- aux flots. Là, comme ailleurs, un phénomène journalier fut rejeté à lorigine des choses, et de physique, devint métaphysique. La cosmogonie n a été que la géné- ralisation d'observations locales.

D après cela, la mer, à la siuface terrestre, nest pas séparée deTOcéan cosmique; elle nen est qu'un prolongement resserré, im détroit. Les Chaldéens exprimaient de préférence l'océan par apsu et la mer terrestre par tanUu , mais il leur arrivait de les con- fondre en un même terme, et de donner à toute nappe d'eau le nom de apsa; i R. , 5a, 3, col. II, i6. Un autre mot d'une application générale est na/r6a «trou, source», iv R., 2, la mer est appelée nakab apsi « le trou de Vapsa ». Ëa s'appelle aussi bien hel nakbe « seigneur des sources » que bel ma- tate «seigneur des mers», i R. , 17, 6; v R., 33, col. VIII, i5-i6. L'Océan cosmique porte dans la Bible le nom de Dinn, employé de préférence à D^ «mer»; et dans un sens plus étendu, plus cosmique,

IX. 8

;NiraiNi;aiB «AtioBikUi.

114 JANVIER.FÉVRIER J897.

voir Gen., i, 2; 8, a; 49, aS; Job, 28, i4; 38, 16; Ps., 42, 8 ; io4, 6; Prov., 8, 27-28; on trouve aussi n3i Dinn «le grand Océan», Gen., 7, 1 1; Ps., 36, 7; Is., 5i, 10; Amos, 7, 4; employé pour D^ dans Job, 38, 3o; Ai, ad; Jon., 2, 6, etc., sur- tout au pluriel, avec le sens générai «flots». Ex., i5, 5-8; Ps., 33, 7; 77, 17; i35, 6; i48, 7, etc. Aux nakbe chaldéens s*opposent les nu^yo « sources » du Dinn, Gen-, 7, 11 et 8 , a , et d"» "^p^DK 11 Sam., 22, 16; D^ 03: Job, 38, 16, en parallélisme avec Dinn ipn a le fond de TOcéan ».

Mais le mot apsa nVt-il laissé aucune trace dans la langue biblique ? Ici une remarque très fine de M. Halévy vient à notre secours. Le mot DDK a, dans la Bible , le sens de « fin , extrémité » , surtout au plu- riel, Deut, 33 , 1 7 ; I Sam. , a , 1 o ; Ps. , a , 8 ; 7 2 , 8; Is., 45, aa; Jérémie, 16, 19, etc., il a aussi, comme préposition , le sens de « sauf, si ce n est , sans, à l'exclusion de », et comme conjonction celui de « mais » , voir Nombres , 1 3 , a8 ; a 5 , 1 3 ; Deut. , 1 5 , k; Juges, 4 , 9 ; Is. , 5 , 8; 45 , 1 4 ; Amos, 9,8; Job, 7, 6; Prov., a6, ao; Daniel, 8, a5. Mais le sens originel du mot est «néant» (les autres sens nen sont que des dérivés, Tidée d extrémité, de fin, se rattache à celle de néant, et les particules négatives en sortent directement, d après cette règle philologique, que les particules sont d anciens sub- stantifs). Pour le sens de « néant », voir Is. , 34 , 1 a ; 4i, 29, et siHtout Is., 4i, la, le mot est as- socié à J^K « rien »,

MÉLANGES ASSYRI0L0GIQUE8 ET BIBLIQUES. 1 15

J attire particulièrement 1 attention sur I3. , do, 1 7, inM DDMD. Dam ce passage, dbk est synonyme de inh. Or, infi, primitivement «i'abime cosmiques, Gen. , i , !) , comme Dinn , tiamai, a pris dans la suite le sent de « néant , rien » , de même DW avec le sens de « rien , néant w , suppose à lorigine le sens de a abîme cosmique » , et n est autre chose que notr<; apsu chaldéen; à Torigine le nom d'une divinité, du Tout cosmique^ il n*est plus, au dernier tenue de son développement, qu'ime particule négative. Le mot WK est à apsu , comme 3^3 chien » à kalbu , pu «pierre» à aiim, n*^ à arha^.

Comme le apsu chaldéen, le oirv) biblique est ét^adu sous la terre, Gen. , dg , 2)5 ; Deut , 33 , 1 3. Pour créer TUnivers , Jahvé a repousser le mnn , empiéter sur son domaine ; il a tracé un cercle sur Teau, il y a en quelque sorte taillé remplaçaient de 1 -Univers <Mréé, Prov., 8,27, omn ^ rn tpna;

V. ag : -nDiD ipre wnsy» nh ow ipn o^h njWD

Dnn a Quand il (Jahvé) a fixé ime loi à la m^« * ^ (des portes, des verrous, des fenêtres, comme nous avons vu).

De cette conception de l'Océan viennent , croyons- nous, la répulsion et ia terreur que la navigation a inspirées aux Cfaaldéens^As^yri^is et aux Hé^ breux. Quelques ranes eiqséditions à rila de Yatnaan

^ Le piWMge de a à « #1 k «huM (te la foy^Hf fimJi» pit pm^ loi phonétique en vigueur dans l^assyrien, même d^ppç époa»^ ^ l'autre et d'une langue sémitique à f autre. Voir Delitzsch , Gnanm, , p. %\M,

8.

116 JANVIER-FÉVRIER 1897.

(Chypre), et une grande expédition dans le golfe Persique, cette dernière imposée par Torgueil na- tional et la nécessité absolue qu'il y avait d'extirper Marduk-nadin-ahi de sa dernière retraite, c est tout ce que nous offrent les textes en fait de guerres ma- ritimes. Et Ton sait quelles cérémonies expiatoires pour les dieux de la mer, accompagnent ces naviga- tions, et même les simples voyages le long de la côte; et Ion sait tout le culte déployé par Sena- cherib avant le départ de la flotte, pour apaiser Ea et se concilier sa faveur. Même il n accompagna pas ses troupes et il sut se faire complaisamment sup- plier par les prêtres dlstar, au nom de la déesse, de ne pas s'embarquer, et de se donner du bon temps en attendant le retour de ses marins. Ses marins, non; car il avait faire appel à des mercenaires étrangers, tant Tart de la navigation demeura in- connu aux Assyriens, même, au temps des derniers Sargonides , c'est-à-dire à l'apogée de leur culture et de leur puissance.

Chez les Hébreux, deux tentatives pour introduire la marine marchande je ne parle même pas de la marine militaire l'une, sous Salomon, i Rois, XIX , a 6 , a 9 , l'autre , sous le fils d' Achab et Josaphat , Il Rois, XXII, 4 9-5 G, n'eurent pas de suite.

Les Phéniciens, qui appartiennent à la même famille ethnique et qui, comme il ressort de San- choniaton, eurent les mêmes mythes et durent pro- bablement avoir originairement les mêmes concep- tions sur l'Océan, durent de bonne heure, et sous

MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 1 1 7

linfluence de la nécessité, se dépouiller de ces craintes superstitieuses, pas assez cependant pour qu'il n'en restât aucune trace dans l'Asie Mineure. Les Grecs, tout en se livrant à la navigation, la considèrent, dans leur poétique, c'est-à-dire dans leur mythique, comme un attentat à Zeus, et mau- dissent le « premier qui sur des ais joints osa affronter l'élément perfide ».

L'analogie frappante entre la cosmologie assyro- babylonienne et cosmologie biblique révèle un problème d'une grande importance , que nous nous contenterons de poser aujourd'hui. U peut se poser de deux manières différentes.

La Bible, dans ce qu'elle a de plus primitif, de plus conforme au genre du peuple qui l'a faite, doit-elle être l'objet d'une comparaison suivie avec les conceptions primitives des Assyro-Babyloniens, et le travail qui a été si fécond pour la philologie indo- européenne peut-il être tenté pour la philologie sé- mitique? Les hommes qui ont fait la Bible et les hommes qui ont laissé la plupart des textes cunéi- formes que nous possédons appartiennent bien à la même famille. A rheiu*e des divisions ethniques, chaque groupe destiné à un développement parti- culier a pu emporter un fonds de traditions iden- tiques revêtues d'une forme identique, c'est-à-dire une mythique et une poétique communes. Quelles que soient les transformations opérées dans la suite de l'histoire d'un peuple, l'antique empreinte ne s'efface jamais complètement. La mythique se fond

118 JANVIRR-PÉVHÎER l«gr

en quelque iorte avec le génie d'une race , et la poé- tique devient le moide invariable de son esprit. Une langue peut servir dans sa marohe en avant à Texpression d'idées inconnues à ses origines, mais elle ne peut changer son génie propre sans cesser d'être. Gomment s'y prend^dle alors pour exprimer ces idées nouvelles? Elle les jette dans des moules antiques , elle se vide de tous les mythes et en fait des métaphores. Les métaphores demetu*ent de la sorte les témoins immuables de l'antiquité première, et le fondement de toute induction philologique. Quoiqu'une idée toute nouvelle, le monothéisme, animât la Bible à un certain moment de son déve^ loppement, la Bible garde dans sa forme, dans sa métaphore, la marque irrécusable des croyances antiques. Il s'agirait donc de poursuivre, en remon- tant en arrière, la vie de la métaphore biblique; ra> mener cette métaphore à son sens originel ; la mettre en parallèle avec la métaphore assyrienne; dresser, suivant l'ordre des idées, la tiste des métaphores communes , et édifier sur ces bases le système général de la mythologie sémitique.

Hâtons-nous de le dire , notre ambition n'est pas , présentement du moins , aussi haute. Avant qu'on puisse en arriver là, il faut que l'assyriologie passe de Tinterprétation des textes historiques, qui a été jusqu'ici son souci presque exclusif, à Tinterpréta- tion des textes mythiques et poétiques. Nous nous contenterons, pour le moment, de relever un cer- tain nombre de passages bibliques , demeurés obscurs

MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 119

et de ies éclairer des lumières de lassyriologie. Nous tirerons des documents cunéiformes un com- mentaire de la Bible, et quelquefois, par une réac- tion logique, de la Bible un commentaire de cer- taines énigmes assyriologiques. Ce travail n a rien de commun avec celui de M. Schrader, intitulé : KeiUnschriften und dos alte Testament Tandis que M. Schrader se borne presque exclusivement aux rapprochements historiques et géographiques, nous poursuivons, comme nous lavons dit, un tout autre dessein. .

L'ordre en apparence logique serait de commencer par les premières pages de la Genèse, de reprendre, en les complétant et en y introduisant certaines mo- difications, les remarques si ingénieuses de Smith, Lenormant , Oppert , Halévy , Schrader, Delitzsch et Jensen. Nous avons des raisons pour réserver cette partie, qui servira de conclusion à ce travail. Nous commençons par le chapitre xiv.

Ghap. XIV, V, 1 3. ID"»^D « le fugitif». Il existe en assy- rien une racine balata avec le sens de « être en vie, demeurer en vie », qui pourrait n'être pas sans rapport avec la racine biblique B^s. Sit napistim, un des noms ^e Hasisatra , le héros du déluge babylonien , a le sens de « échappé », Déluge babyl., col. IV, 1. 8. Bel s'é- crie en voyant le navire : Aiumma usi napisti « Qui a échappé? », et dans la même ligne en parallélisme : aai iblat amela « aucun homme n'échappera ». Le sens originel du mot assyrien balaiu serait donc « échàp-

120 JANVIER-FÉVRIER J897.

per », et identique à la racine oVs. Le mythe du dé- luge pourrait être à la base de ce sens. Après le déluge, être ce n est plus vivre, mais avoir échappé.

V. 20. Le mot nip, avec son sens ordinaire de «acquérir», paraît étrange ici, de même que dans Prov. 8, 2 2. Comment Ëlohim peut-il avoir acquis le Ciel et la Terre, ou la Sagesse? Il faut nous rappe- ler que la Création assyrienne est une conquête de Marduk sur Tiamat. Marduk lui arrache la Terre , la partie solide, ce qui pour les Sémites est propre- ment l'œuvre créée, il lui arrache aussi à elle-même ou à Kingu, dédoublement d'^elle-même , les Tables du sort, ikimsama dapsimati, c'est-à-dire « les lois du destin » , la sagesse. Du coup notre passage et celui des Prov. se trouvent expliqués, et le mot. nip garde son sens habituel. Les traditions bibliques et le nar- rateur ont bien supprimé cette conception cosmique dans ses grandes lignes, mais elle n'en demeure pas moins, en quelque sorte, figée dans les mots.

Chap. 1 5 , V. 10. 1BX « oiseau » , assyr. zahirta ou zapirta avec le sens de « chanteur » , voir ii R. , 20, liS'ixgb zabara sa issuri, «gazouillement des oi- seaux. » I R. , 2 1 , 75 , la même racine est appli- quée au chant de la femme. Le premier sens de "iBX est donc « chanteur ».

V. 1 a €t 1 71, K13^ « le soleil était sur le point de venir, revenir, entrer » , opposé à KS « sortir, se lever », V-. 1 9., 23^ «t cf. Deut. , 3 1 , 2; Jos. , 6 , 1 ; 1 4 , 1 1 ;

MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 121

I Sam., 18, 16. Le soleil levant est considéré comme sortant, le soleil couchant comme entrant doùet où? La mythique chaldéenne nous apprend que le soleil levant sort de TOcéan primordial et le soleil couchant y rentre. De les expressions assyr. sit samèi et ereb èamsL De même iv R., ao, 2-6. SamaS dalat iame tapta Samas a tu ouvres la porte du Ciel », et ana Kirib same ïka erebika, « à ton entrée dans le fond du Ciel ». Le Soleil entre dans le Ciel, gagne TOcéan cosmique qui lenveloppe, en fait le tour pendant la nuit et en ressort le matin. Le mot hébreu 3iy qui signifie « soir » n'est donc autre que la racine assyrienne ereba « entrer, venir, » et désigne par le substantif ce que KU désigne par le verbe; dans le premier la racine assyrienne est de- meurée et garde encore le reflet de la vieille concep- tion; dans le second, elle a été rendue par son équi- valent NU. Le spectacle journalier du Soleil, de la vie sortant de TOcéan cosmique a été transporté à l'origine. Le Soleil s'arrache tous les matins à l'é- treinte de l'Océan cosmique et ténébreux; cette lutte est devenue la lutte primordiale de Marduk, dieu solaire contre les éléments chaotiques. Le phéno- mène quotidien est devenu cosmique et mythique.

V. 17. Elohim se manifeste ici sous la forme d'une fumée épaisse et d'une colonne de feu ]V:f "nan «?X i^B^T . Nous avons clairement ici une allusion à l'éclair, en eflet, Exode, ao, 18; on trouve ensemble rn^ip et on^sb dont le premier signifie indubitable-

ISS JANVIER-FÉVRIER 1807.

ment i tonnerre» (voix), et le second, par contre, « édair ». Le mot a^Tih y tient certainement lieu de O'pna du chap. 1 9 , v. 16 D^pnai n^Vip . Ailleurs , D'épis a également pour synonyme rie : cf. Deut. » à f 1 i-iq; i5; 33. 5, 4; !2a*a3; a6. 9, i5. 1 o , 4 ; Is. , 66 , 1 5 ; Jahvé se présente dans le feu. -^ Ézéchiel , 1 , 1 3 , Élohim est accompagné d*édairs. L'édair est une manifestation directe de Jahré ; Jahvé le crée au moment il lenvoie, comme il apparaît nettement dans notre passage de la Genèse. De même Ex. , 3 , a ; le buisson enflammé est une création de Jahvé précédant son apparition. Ex., 1 3 , s 1 , pré- sente Jahvé guidant le peuple, sous la forme d'une colonne de feu , « éclair » ou colonne de nuée « éclair dans la nue ». Lévit. , 9 , a A , et 1 o , 2 ; le feu sort de devant Jahvé , donc il réside près de lui. - Nomb. 11, 1-3; Deut. 6, 12, 3a, aa; iR.,i8,38; i9«ia; I R., 19, 13; n R., 1, ia-i4; associent et identi- fient le feu à Jahvé. - Dans Job, 1, 16; les mots D'^n^K vie sont synonymes de « éclair, foudre »• *** Ps., 18, i3 et i4 mentionnent Cfie-^Vna entre la grêle et le tonnerre. -— Ps. , 9*7 , 3 : l^n racV Wie c le feu le précède » , 1 o4 , 4. « Le feu est son ministre », voir aussi Ezéchiel, 1 , 1 3 et a 7.

Léclair n'est pas seulement une manifestation de la présence de Jahvé, c*est aussi une arme, il s y attache la même conception qu'à la foudre dans ]es Védas , et aux flèches de Zeus et Jupiter.

Ps. , 1 44 , 6 ; Dï^cm p-)3 pna fait apparaître Tédair et disperse (les ennemis); voir i Sam., aa, i5. r—

MÉLANGES ASSYWOLOGIQDBS ET BIBLIQUES. 123

Zacharie, 9 , 1 4 , Téclaîr e«t appelée yn « flèche ». « L'éclair est i'épée divine », Deut. , 3 a , 4 1 . C est parce que Tédair est une arme terrible que les Hébreux aux pieds de Sinaï , terrifiés par ce qu'ils ont vu , de* mandent de ne plus être en contact direct avec Jahvé et de recevoir la loi par 1 entremise de Moïse. Ps. , 135,7; ®* Jérémîe , 10, 1 3 ; n»y l»D*? D^pia « H fait des éclairs , la pluie » , sont des exemples particuliè- rement intéressants. L'édair semble donc une façon de représenter tous les phénomènes météorologiques. B y a , à la base de toutes ces conceptions , une conception mythique que nous trouvons chez les Chaldéens. L'édair est une manifestation de la lu- mière contre les ténèbres ; c'est la puissance orga- nisatrice, bonne, triomphant de la puissance chao- tique, destructrice, mauvaise, c'est la soumission de la nuée qui cache le Ciel et le Soleil , c'est le Soleil réapparaissant sous une autre forme, dans une sorte de double. L'édair, c'est Marduk, le dieu solaire, igné par excellence , se confondant avec Ramman , ordinairement le dieu de tous les phénomènes atmo- sphériques, mais envisagé dans cette identification comme un dieu occasionnellement igné. L'apparition du Soleil à laube ou dans le jour quand il s'échappe de la nue, et l'apparition soudaine de l'éclair déchi- rant le ciel noir peuvent paraître des phénomènes .similaires, des éléments empruntés À l'un et à l'autre et sont entrés dans la formation du mythe cosmique de Marduk en lutte avec Tiamat. Selon que les phé- nomènes atmosphériques sont considéras en eux-

124 JANVIER-FÉVRIER 1897.

mêmes ou comme des manifestations , des signes de forée, des armes du dieu solaire, Ramman est un dieu indépendant ou une hypostase de Marduk. Dans le mythe cosmique auquel nous avons fait al- lusion plus haut, nous lisons : iv tabl. , 1. 3 g et 4o, iskan birka ina panisn, nabla nabla mustahmita zu- mursa umtalla « Il (Marduk) plaça Téclair devant lui et remplit son ventre d une flamme flamboyante (?) », et 1. 57, pulhatu halibma «revêtu» de terreur; melam- misa « son éclat terrible » etc. ; toute la lutte corps à corps de Marduk à Tiamat est inspirée par le spec- tacle du soleil et de Téclair triomphants.

La langue hiéroglyphique a gardé la trace indé- niable de ces conceptions , et le déterminatif qui pré- cède Tidéogramme d'« éclair » est le déterminatif des armes, et Tidéogramme niême est le même que cçlui de patru « poignard» ^ ^ ^TTT . De même donc que les attributions de Ramman et de Mar- duk se confondent souvent, de même Jahvé s'asso- cie et se confond souvent avec i:?N , p")3 , etc.

Nous verrons ailleurs comment le monothéisme a transformé ces notions sans les refondre, et sans en efiacer Torigine. Tous les éléments ont été en quelque sorte ramassés et plies sous Élohim, mais les images antiques mythiques, polythéistes, nén traversent pas moins la littérature biblique et trans- percent sous lenveloppe des conceptions ultérieures.

Ch. 1 7 , V. 1 , ntr ^N. On a donné plusieurs in- terprétations de ne?. D après Nôldecke qui lit ntf

MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 125

et explique comme "«aiN, iv signifie * dieu» et nous aurions un équivalent dans le sidda babylonien. Je ne crois pas cependant que le monothéisme biblique se fût accommodé de ce mot, si on devait le faire dé- river de ip , que nous trouvons ordinairement dans la Bible avec le sens de « démon , esprit mauvais » , (Deut. ,32, 1 y ; Ps. , 106,37). Néanmoins la lecture nç; a pu de bonne heure effacer lorigine itf. Aquila , Théodotien , Symmaque , expliquent le mot par IxavSf et le décomposent par contre en n tf « qui suffit » , mais le ^ relatif n'est pas de la même époque et n apparaît que tardivement dans la langue. De plus, cet espèce de jeu de mots est absolvmient anti- scientifique.

Malgré les chances de vérité que présente l'hypo- thèse de Nôldecke, je me permettrai den faire une autre. Nous verrons que les dieux babyloniens ha- bitent le sommet d une espèce d'Olympe sémitique et sont souvent appelés , pour cette raison , « habitants de la Grande Montagne» (Sargon, Annales, 1. 436), et métaphoriquement les dieux se confondent souvent avec la montagne. Le dieu Bel, en particulier, est souvent surnommé sadu rabu « la grande montagne ».

Or Bel est un double de Marduk. Marduk a, dans la suite du panthéon babylonien, chassé Bel; mais l'un et l'autre sont tour à tour des dieux supérieurs. Il est donc possible que Jahvé, le dieu supérieur des Béni -Israël ait également porté l'attribut de sadu, et, de même que w^D^ tient souvent lieu de D"»nbK, nc^ tient lieu de mn\Il est vrai que la racine ne? n'a

126 JANVIER-FÉVaiEE 1807.

plus tout à fait le sens de «montagne» en hébreu, mais le mot antique a pu se transmettre oonmie 3ny, comme d autres noms équivaitnt à des noms propres. D*ailieurs le sens de « éminence, partie ayancée », na pas complètement disparu en hébreu et nous le re- trouvons dans 1^ « mamelle ». ««^ Notre exemple de la Genèse accolant *7ic à >i\ef semble encore rendre l'analogie avec Bel iaiu plus frappante.

Si notre hypothèse est bonne , nous aurions dans sodtt la base de toutes les méti^ores qui font appe- ler Élohim : lis «rocher», ato. (Deut., 32 1 i8.; iSam., a, 2;iiSam., ai, 3a, ^7; P^*» i8, âti; 62,

8, etis., 3o, ag); nis hn ensemble coname ^K ntr, etc.

Ch. 18, la. nny , litt. époque fixa », analogue à IWyrien adunm, même racine que WD.

Gh. 1 9 , 1 DOM^on. Qu'est-ce que le *^Vd P Mais, avant de répondre à cette question, quds sont les difiîârents emplois du mot dans la Bible? *|IcVd est avant tout un « porteur de nouvelles » , un wmcius , v. j Sam., a3, 17; n Sam., 1 1, a3; Job, 1, li; Prov., 13,17; c est un chargé d affaires , un homme envoyé par un autre , qui en fait son représentant. (Gen. ,3a, 4;Nomb«, ao, lA; ai, aa; aa,5; Jos.,7, a a; Juges,

9, 3; 1 1, la; I Sam., 19, 20; a5, i4; 11 R., 5, 10;

10, 8. De même le ']Hhv « divin » est le chargé d'af- faires de Jahvé, et si nous généralisons, il est le re- présentant de fait de Jahvé (voir Gen. ,i6,7;ai, 17;

MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 127

!2!i, ii; si3, ao;33, Q; Nomb., ao, 16; 11 Sam., a^, i6;iR. ,i3,i8; Zacharie, 1,9; i3, i/i;!2,3; 2,7; etc.). Nous ne pouvons citer ia multitude des exemples, mais il faut nous arrêter à Gen., a a, 2 et 1 1 ; au vers, q , c est Elohim lui-même qui com- mande à Abraham le sacrifice dlsaac, et au v. 1 1, c est le *]ithD qui arrête le bras d'Abraham , c est lui qui proclame la récompense et se substitue entière- ment à Elohim. L exemple de Gen., 39, aS^S^i; est non moins significatif. Jacob est assailli par un homme, et cet homme se déclare ensuite être Dieu; Exode, ch. 3 , v. a , dit expressément qu'un ^^e^D de * Jahvé apparaît à Moïse du fond dun buisson ardent, et au verset k ce n est plus im ^Hhvi , c est Jahvé lui- même qui se révèle à Moïse, le charge de la mission la plus importante et dit bien : « Je suis celui qui est. » De tous les exemples cités et bien compris, il semble résulter que, dans la vieille conception bi- blique, le ^Kte nest pas un être à part, résidant auprès de Jahvé et occasionnellement son ministre , son envoyé, mais c'est Jahvé lui-même, entrant dans une espèce de double pour se mettre en communi- cation avec les hommes ; c'est pour ainsi dire le Jahvé terrestre. C'est un reste de l'ancien polythéisme sémitique , resté si vivace chez les Assyro-Babyloniens. Si l'on examine bien le panthéon chaldéen, on trouve , dans la multiplicité contradictoire des divi- nités , ime hiérarchie avec ime volonté supérieure au sommet, qui est à l'origine Tiamat, puis Ea, puis Bel , puis Marduk , suivant les variations politiques ;

128 JANVIER-FÉVRIER 1897.

c est un monothéisme si Ton veut, im monothéisme qui se dédouble et se fragmente en une série innom- brable dTiypostases s'incarnant en des êtres nouveaux ; mais, tandis que ces êtres sont réellement considérés comme existant à part , le IN^D biblique n apparaît plus que comme un double fictif et occasionnel de Jahvé, c est lui-même qui toujours, irrévocablement se manifeste aux hommes. Quand même plusieurs D'»dVxd apparaissent ensemble comme dans Gen., i8, 2, cèst le même Jahvé qui smcarne en plu- sieurs doubles, comme le prouve d'ailleurs Ibid., V. I, le texte dit formellement que cest Jahvé qui apparaît à Abraham; cf. aussi Gen., a8, i a. La conception populaire nest pas toujours restée fidèle à la notion que nous croyons antique. Elle a étendu le mot "]N^D à des êtres réels, formant une espèce de cour céleste. Nous y reviendrons à propos de Isaïe, chap. 6; quant à Tétymologie de "|nVd, je crois qu il faut ramener le mot à "i^p dérivé de "|bn « marcher » , le marcheur, le messager, ou Jahvé mar- chant opposé à Jahvé à cheval sur les Kerubim , Jahvé terrestre opposé à Jahvé céleste.

v. 1 5. n^y ini:?n iddi , voir aussi Jos. , 6 , 1 5 ; Juges , 1 9 , 25 ; I Sam. ,9,26; Jonas, 4,7; Néhémie, 4*21. Le mot in«; est le même que lassyrien Siru, avec lafiaiblissement de la guttursde. Étymologiquement la racine mv a le sens de « chercher »; laube permet de chercher, discerner, Taurore rend aux objets leurs reliefs, leur couleur ; v. Ps. ,'7,i5;8,i6; i3,24;78,

MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 129

34 ; Job, 7, 2 1 ; 2^,5; etc. Comparez "ipâ « matin », avec le verbe "ip3 « chercher, discerner » ; Nomb. , 1 3 , 36, 27, 33; iiR. , 16, i5; Ps,, 27, 4; Ezéch., 34, 12.

Ch. 20,6. mSn. Le songe est un moyen de com- munication pour Jahvé. De son importance à travers la Bible. Gen., 3i, 11; 37, 5 et suiv. , 4o, 5 et suiv.; 4i, 1 et suiv. Deut. , i3, 2; Juges, 7, 1 3 , 1 4 ; I R. , 3,5 et suiv. Daniel ,2,3.

Dans Dan., 1, 17, Di^n «songe», est mis sur la même ligne que ]vn «vision», et i Sam., 28, 6, sur la même ligne que Urim et Tumim « Toracle ». Dans la vieille myth. hahyL , il y a des dieux spéciaux présidant aux songes de la nuit. Inscr. Agu. Kakrim. , col. VIII, 3 0-3 4. Naba u Sarru [Marduk?) Samas u Ramman ilâni sirati bêle biri Naba, Sacra, Samas et Ramman « Les grands dieux, les maîtres des visions nocturnes». Comme toujours, la Bible a reporté à