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HISTOIRE

DES

PEUPLES BRETONS.

TOME PREMIER.

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PAUIS, IMPKIMÉ PAU PLON FRÈRES, 36, RUE DE VACCIRARD.

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HISTOIRK

DES

PEUPLES BRETONS

LA GAULE KT DANS LES ILES BRlTAINN10i;4^f7.7^-^

LANGUE, COUTUMES. MŒURS ET INSTITUTION^ y

AURÉLIEN DE COURSON

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PARIS

FURNE ET 0\ ÉDITEURS, i ERNEST BOURDIN, ÉDITEUR,

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1840

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AVANT-PROPOS.

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Il a été composé , dans ce pays , des milliers de volumes sur l'origine de la féodalité, sur l'institution des seigneuries, sur le vasselage, le ser- vage, le colonat, en un mot, sur toutes les coutumes qui régissaient, dans l'ancienne France, et les personnes et les choses. Mais, il faut bien le reconnaître, si l'on en excepte les travaux récents de MM. Pardessus, Naudet, Guérard, Laboulaye, Lehuërou et de Pétigny ', la plupart des ouvrages qui traitent des vieilles institutions nationales ont été composés dans un but tout politique. VEsmi de M. Guizot, le chef-d'œuvre de l'il- lustre historien, n'échappe pas toujours lui-même à ce grave reproche. Le plus souvent, en France, nous écrivons moins pour le triomphe de la vérité que dans la pensée de faire prévaloir les vues systématiques d'un

' Loi salique, par M. Pardessus. Mémoire de M. Naudet sur les institutions des Germains. Histoire de la propriété en Occident , Histoire de la condition des femmes au moyen âge, par Edouard Laboulaye. Polyptiqued'Irminon et Cartulaire de Saint- Père de Chartres, par M. Guérard Histoire des institutions mérovingiennes et carolin- giennes, par Lehuërou. Recherches sur les Mérovingiens, par M. de Pétigny. Dans ce dernier livre, l'auteur a soutenu la même thèse que M. Lehuërou en 1841. Conférez les deux ouvrages.

TOM. I a

Il AVANT-PROPOS.

parti '. Depuis près de deux siècles, et surtout depuis l'époque de Con- dorcet, il est reconnu parmi nous que nos pères, les Gaulois, étaient des hommes irréfléchis, esclaves de la matière, et chez lesquels Vinstinct était seulement un peu plus perfectionné que chez la brute. Quant aux hommes du moyen âge, grâce au droit romain et quelque peu aussi a l'influence de la religion chrétienne, leurs mœurs s'étaient sans doute adoucies; cepen- dant l'histoire du temps atteste b chaque page, assure-t-on, que le droit de la force, de la violence et de la tyrannie régnait seul dans celte société courbée sous le double despotisme du prêtre et de l'homme de guerre. Voilh ce qui se lit partout et ce qui fait sourire les savants étrangers cha- que fois qu'un nouveau livre d'histoire est publié en France. « Eh bien ! « me mandait l'an dernier l'un des plus grands jurisconsultes de l'Alle- « magne, n'y a-t-il pas assez long-temps que les institutions antiques de « votre pays gisent dans la poussière, et vos légistes et vos publicistes « ne se décideront-ils pas 'a déposer la plume du journaliste pour prendre « enfin celle du critique et de l'homme d'État? »

Le reproche est sanglant, mais qu'y répondre? pour légitimer, que dis-je ? pour magnifier tout ce qui s'est fait dans ce pays depuis trois siè- cles, n'y a-t-il pas eu, n'y a-t-il pas encore, suivant le langage d'un grand écrivain , une véritable conspiration contre la vérité ? Les légistes de Phihppe-le-Bel avaient les premiers donné l'exemple de la falsification systématique. Au seizième siècle, toul est mis en œuvre pour décrier la Cour de Rome et pour renverser le catholicisme. La réforme, beaucoup de princes le croyaient, avait été faite surtout au profit des rois dont elle plaçait l'autorité quasi sur la même hgne que celle de Dieu. Les souve- rains lâchèrent donc leurs écrivains, comme des chiens fidèles ^^ d'abord contre l'Église, puis contre l'aristocratie son alliée. « On ne leur eût pas donné une province à gouverner, » on leur donna l'Église et la liberté 'a dé-

^ Savigny, dont l'impartialité est toujours irrt^prochabie, a dit de nos historiens anciens et modernes -.

•I Les auteurs français qui ont écrit sur ce sujet (les origines des institutions nationales) se ressemblent tous en un point. C'est que chacun a un système politique déterminé auquel il soumet toutes ses recherches historiques. "Voilà ce qui les distingue des auteurs italiens, dont les travaux n'ont onlinairement qu'un intérêt scientifique. »

Les écrivains que j'ai cités plus haut ont la gloire d'être entrés les premiers dans une voie nouvelle.

* Voyez l'admirable travail de M. de Champagny sur les Césars. Ce livre, trop peu connu , est l'un des plus remarquables ouvrages de ce temps-ci. Lire surtout le dernier chapitre du tome iT : rfw Paganisme moderne.

AVANT-PROPOS. III

truire. Le vieux Bertrand d'Argentré, le grand jurisconsuile ligueur, dut essuyer toute la colère de Henri 111 , pour avoir osé soutenir une vérité combattue par Vertol au dix-septième siècle, mais qui n'en est pas moins aussi éclatante que le soleil, savoir : que les Bretons insulaires avaient fondé un petit royaume dans la Gaule armoricaine un siècle avant que Clovis et sa bande n'eussent traversé le Rhin. C'était, disait-on, faire injure a l'illustre maison de France que de soutenir qu'avant les Capétiens , les Carlovingiens et les Mérovingiens, il y avait eu des Brenins, des Couans, ou, si Ton veut, de petits rois indépendants sur la terre des Gaules ! Dom Lobineau faillit expier 'a la Bastille le. crime d'avoir proclamé ce fait. A l'exception de l'abbé Dubos, qui , quoi qu'en ait pu dire Montesquieu, n'a fait qu'exagérer la vérité ', tous les publicistes du dix-septième siècle semblaient s'être entendus pour fausser nos annales. Après le vieil Hot- man , dont certaines assertions méritent plus de crédit qu'on ne leur en accorde , le comte de Boulainvilliers , en haine du despotisme de Louis-le- Grand, s'écrie dans son fier langage :

tt Misère extrême de nos jours , qui, loin de se contenter de la sujétion « nous vivons, aspire à porter l'esclavage dans le temps l'on n'en « avait pas l'idée. »

Et, entraîné par ces souvenirs des vieilles traditions nobiliaires, le bouillant gentilhomme compose un livre dans le seul but de démontrer que les descendants des Francs, seuls nobles dans le pays, sont souve- rains par droit de conquête, et qu'ils doivent dominer les rois eux-mêmes !

Tandis que ces paroles séditieuses allaient retentir et se perdre au fond de quelque province éloignée , les historiographes et les légistes de cour, qui remplissaient alors l'office des métaphysiciens de l'Ëtatâu dix-neuvième siècle, soutenaient av^cLoyseau que, sous la première race, toutes les

Des historiens, toujours préoccupés de distinctions de nobles et de non-nobles, ont pré- tendu que Dubos avait obci à l'influence des traditions domestiques; qu'rtanl fils d'un marchand de Seauvais, il avait saisi l'occasion de venger le tiers-état des dédains de la noblesse, etc. Dubos, comme tous les hommes de son temps, avait adopté cette fausse opi- nion émise par des jurisconsultes semi-païens, savoir, que la royauté gallo-franque ressem- blait parfaitement d'un côté au pouvoir impérial des Césars, fils de Jupiter, de l'autre à la royauté française telle que Richelieu et Louis XIV l'avaient faite. De des efforts inouïs pour prouver " que le gouvernement des rois de la première race avait été une monarchie pure, et non une aristocratie. » Ce point de vue, Savigny l'a démontré, ne supporte pas l'analyse de la critique. Mais, cette réserve faite, il faut rendre justice à la science conscien- cieuse et à la haute impartialité de Dubos, qui sera toujours l'un des maîtres do notre histoire.

IV AVANT-PROPOS.

terres faisaient partie du domaine des rois , et que le souverain était par conséquent le seul propriétaire de son royaume*. Galland, non plus dans l'intérêt de la science, comme quelques-uns de ses prédécesseurs, mais uniquement pour complaire au pouvoir, soutint, à son tour, la même thèse. Vint ensuite Chantereau-Lefèvre , qui, non content de répéter ces assertions, y ajouta une erreur de plus, savoir : que l'origine des flefs ne remonte en France qu'à l'avènement de la troisième race. Il nous faudrait composer un troisième volume si nous voulions relever ici les incroyables doctrines des légistes de ce temps ^; rien en Europe, je le dis à regret, ne se peut comparer à cette audace de falsification : le journalisme des temps modernes, malgré tous les excès qu'on lui reproche, n'est assuré- ment jamais ailé jusque-là ! Aussi , à force d'entendre répéter les mêmes accusations de génération en génération, la multitude et les savants eux- mêmes finirent-ils par s'assimiler en quelque sorte ces erreurs. Le livre de Mably, cet amas de billevesées étayées de quelques vérités incontestables, fit oublier les savantes dissertations de Dubos et les chapitres étincelants de l'Esprit des lois. Les Académies élevèrent des statues au publiciste, et qui ne voulut pas adopter ses conclusions mensongères fut réputé l'en- nemi du pays '.

On a prétendu dans ces derniers temps qu'il était nécessaire, à cette époque , que l'histoire fût faussée , afin que l'opinion publique prit son élan vers des réformes dont le but final était marqué dans les desseins de la Provi- dence*. J'ai combattu ailleurs cette funeste doctrine qui, si elle pouvait prévaloir, ferait de l'histoire l'instrument servile de toutes les passions politiques. J'ai protesté également contre le prétendu danger de l'impar- tialité historique, danger signalé en 1829 par quelques auditeurs de M. Guizot, lesquels arrachèrent au savant profeSseur des concessions «lue j'oserai appeler déplorables^. A mes yeux, en effet, l'historien , juge

* Qu'aurait dit d'Argentré si de telles paroles eussent frappé ses oreilles?

' Si nous écrivons un jour, comme nous en avons le projet, l'Histoire de la féodalité chez les nations indo-européennes, nous aurons à faire connaître de bien singulières doc- trines !

* Un prêtre-journaliste sVst efforcé, dans ces derniers temps, de relever le drapeau de Mably. Nous nous taisons sur ces Improvisations historiques, qu'il faut ranger dans la ca- tégorie des ouvrages dont parle Savigny.

* Nous ne désignerons pas l'auteur célèbre qui a écrit ces paroles : nous savons que son opinion est tout autre aujourd'hui.

* Dans l'une de ses leçons de IS29, M. Guizot, auquel on avait reproché son impartia- lité relativement au moyen Age, crut devoir se justifier en ces termes :

" Le danger qu'on signale dans cette réaction en faveur du moyen âge est-il réel.' .. S'il

AVANT-PROPOS. V

des générations qui ne sont plus et dont les arrêts ne s'écrivent que sur des tonibeaux, a une mission bien plus élevée que celle qu'on lui assigne aujourd'hui. Comme le magistrat, il faut qu'il n'oublie jamais « que le « devoir de tout homme de conscience est de rechercher uniquement la «vérité eu toute chose, non-seulement dans les dogmes, mais dans « toutes les rencontres de la vie, parce que, à moins de cela, il n'est « pas possible qu'on puisse l'aimer comme il faut, ni mériter de la trou- « ver jamais'. »

Je voudrais qu'après avoir lu l'ouvrage que je lui offre aujourd'hui , le pubUc me rendît la justice de reconnaître que les nobles paroles de M. de Barcos ont servi de règle h mes appréciations historiques. Ce serait pour moi la plus belle des récompenses.

V Histoire des Peuples bretons dans les deux Bretagne», dont j'ai eu le tort de détacher divers fragments \ est moins le récit des événements politi- ques dont l'Armorique et l'île de Bretagne furent le théâtre, qu'un ta- bleau aussi complet que possible des mœurs, des coutumes et des insti- tutions des Bretons insulaires et armoricains. Dans mes deux premiers ouvrages, j'avais émis sur l'origine de la féodalité une opinion tout h fait contraire h celle de la plupart de nos historiens modernes. 11 me semblait que, ce qu'on a appelé le système féodal, loin d'avoir pris naissance au déchn de la seconde race, était, de toute antiquité, le régime domestique des tribus germaniques et des clans galliques. Depuis l'apparition de

n s'agit du danger de l'impartialité politique, il faut le nier absolument. L'impartialité ne '> sera jamais une pente populaire, l'erreur des masses : elles sont gouvernées par des « idées et des passions simples, exclusives, il n'y a pas à craindre qu'elles jugent trop «favorablement du moyen dge et de son état social. Les intérêts actlels, les traditions '" nationales (c'est-à-dire les traditions du dix-huitième siècle) conservent à cet égard sinon « toute leur ardeur, du moins bien assez d'enapire pour prévenir tout excès. L'impartialité « dont il s'agit ne pénétrera guère au delà des régions de la science et de la discussion phi- « losophique. » {Uist. de ta Civ., t. III, p. 23?, 3' édit.)

Ne semble-t-il pas résulter de ces paroles que si l'impartialité avait été une pente popu- laire et s'il y avait eu à craindre que les masses jugeassent trop favorablement du moyen dge, « on n'eût pas réclamé un jugement complet et libre sur le passé du pays, ce passé qui ne fut pas absolument dépourvu de vertu, de vérité et de raison ? » Sans doute telle n'était pas la pensée de M. Guizot : mais il est à regretter que l'illustre historien ait laissé croire à ses lecteurs que la vérité historique pouvait être subordonnée à de petits cal- culs de coterie politique.

* Mabillon, Ann. bened., t. i. Leitrc de M. de Barcos, abbé de Saiiif-Cyran.

' J'ai résumé mes deux premiers ouvrages dans l'introduction de celui-ci. Cette introduc- tion, toutefois, renferme plusieurs parties entièrement nouv< Iles, comme, par exemple, celle qui a trait aux patois, aux institutions civiles et politiques, etc.

VI AVANT-PROPOS.

V Histoire des Origines des Peuples bretons, M. Lehuërou a développé l'o- pinion que j'avais soutenue, en se plaçant, lui, au point de vue des institutions germaines. J'ose espérer que mes derniers travaux sur la propriété bretonne, sur l'organisation du clan et de la famille (deux choses distinctes qu'on a toujours confondues), sur le colonat et l'escla- vage, sur la royauté et les assemblées nationales, dans l'une et l'autre Bretagne, ajouteront quelque poids à mes assertions précédentes, et in- viteront les lecteurs sérieux à feuilleter mes deux volumes, malgré la double publication très-récenle de MM. Giraud et Laferrière'. J'ai com- battu le premier de ces jurisconsultes dans la seconde partie de mon travail. Quant à l'ouvrage du savant professeur de la Faculté de Rennes, dans lequel il m'a fait l'honneur de reproduire plusieurs des idées fon- damentales de Vl7itroduction à l'Histoire des Peuples bretons ^, je viens seulement de le parcourir, et tout ce que j'en puis dire, c'est que je re- grette beaucoup que l'auteur n'ait pu, sans doute parce que la langue anglaise lui était peu familière, se servir de la nouvelle édition des Lois galloises, publiées par ordre de la reine Victoria. Si M. Laferrière avait lu la préface d'Aneurim Owen, il y eût trouvé la confirmation d'une hy- pothèse que j'avais hasardée dans mon Essai, savoir que Wolton avait arbitrairement confondu les unes avec les autres les lois de diverses tribus \ Dans mes prolégomènes aucartulaire de Rhedon, j'aurai a com- battre le savant professeur. Ici le champ me manque; et j'ai d'ailleurs quelques observations essentielles à présenter à mes lecteurs.

S'il faut en croire M. Guizot dans son cinquième Essai sur l'histoire de France, « aucun temps, aucun système n'est demeuré aussi odieux que celui de la féodahlé 'a l'instinct public, et jamais le berceau d'une nation ne lui inspira une telle antipathie. » Or cette antipathie , suivant l'illustre historien , ne serait pas particulière 'a notre âge , ni seulement le fruit de la révolution qui nous a séparés, comme par un abîme, de notre passé. « On peut remonter le cours de notre histoire et s'y arrêter « l'on voudra : on trouvera partout le régime féodal considéré par la

1 Histoire dti droit français , par Giraud; cliez Videcoq. Histoire du droit français, par Lafeirière; chez Joubert.

- Entre autres sur leF origines du colonat.

' Sans cette distinction, !e code d'Hoël est un tissu de contradictions. M. Laferrière a paru supposer que je confondais les Germains et les Gaulois; c'est une grave erreur. Je dis seulement qu'il y avait entre ces deux peuples, comme entre toutes les nations de race indo- européenne , une parenté très-r approchée. Est-ce que les linguistes ne le démontrent pas chaque jour? (Voir les beaux Mémoires d'Abel Rémusat et Saint- Martin.)

AVANT-PROPOS. VU

« masse de population comme un ennemi quUfaut combattre et exterminer à « tout prix. De tout temps, quiconque lui a porté un coup a été populaire en « France. On a vu les gouvernements les plus divers, les systèmes les plus « funestes, le despotisme, la théocratie, le régime des castes, acceptés, « soutenus même de leurs sujets, par l'empire des traditions, des habi- « tudes , des croyances. Je défie qu'on me montre une époque il pa- rt raisse enraciné dans leurs préjugés et protégé par leurs sentiments. Ils « l'ont toujours supporté avec haine et attaqué avec ardeur. Je n'ai garde « de vouloir discuter et juger la légitimité d'un tel fait : c'est, à mou avis, « le plus sûr et le plus irrévocable des jugements '. »

Je pourrais répondre à celte philippique toute politique de M. Guizot par quelques-unes des théories du ministre actuel des affaires étrangères de France sur V impopularité^ théories parfaitement fondées dans ma très- humble opinion. Mais à Dieu ne plaise que, dans une discussion toute historique, il s'échappe de ma plume un seul mot qui trahisse l'apparence même de quelque préoccupation actuelle. Je le déclare ici du fond de ma conscience , étranger par mon âge 'a toutes les coteries qui , depuis cinquante ans, se disputent le pouvoir dans mon pays, j'ai toujours pro- testé avec énergie contre l'intervention des passions et des intérêts con- temporains dans les œuvres scientifiques. J'opposerai seulement aux assertions sans preuves de M. Guizot les conclusions de M. Guérard, con- clusions appuyées sur les plus anciens monuments de notre histoire. Or, que démontre le savant éditeur des Cartulaires de France dans ses prolé- gomènes? H démontre, comme je l'avais fait moi-même en 1840 dans l'histoire des Bretons armoricains, que c'est précisément au dixième siècle, époque du complet épanouissement du régime féodal, qu'on voit la servitude disparaître et les petits tenanciers s'élever au rang de propriétaires ^ Serait-ce par hasard à cause de cela que les peuples

' Guizot, Y'Essai sur l'histoire de France.

* Trois âges dans l'état des personnes, suivant M. Guérard : « C'est d'abord l'esclavage « pur, qui réduisait l'homnie à l'état de chose. Cet âge peut être prolongé jusqu'après la « conquête par les Barbares. Depuis cette époque jusque vers la fin du règne de Charles-le- « Chauve, l'esclavage proprement dit est remplacé par la servitude, dans laquelle la condi- « tion humaine est reconnue, respectée, protégée, si ce n'est au moins d'une manière suffi- « santé par les lois civiles, au moins plus efficacement par celles de l'Église et par les mœurs « sociales... Enfin, pendant le règne de la féodalité la servitude se transformant en servage, « le serf retire sa personne et son champ des mains de son seigneur; il doit à celui-ci non " plus son corps et son bien, mais seulement une partie de son travail et de son revenu, fl « a cessé de servir , il n'est plus qu'un tributaire , etc. » Voir le même auteur, prolégo- mènes du Polyptique d'Irminon.

Vm AVANT-PROPOS.

ont toujours supporté avec haine et attaqué avec ardeur la féodalité ' ?

Tous ceux qui ont étudié nos anciennes institutions en historiens et en jurisconsultes savent parfaitement à quoi s'en tenir aujourd'hui sur les déclamations des légistes au sujet des prétendues usurpations de la féoda- lité. Ces extravagances ont fait leur temps, et rien ne saurait les remettre en crédit désormais. C'est dans cette conviction que je me suis décidé, malgré les avis bienveillants de mes amis, à affronter les colères des Gal- land, des Chantereau Lefèvre et des Vertot de ce temps. Je crois être en mesure de répondre, par des faits aussi clairs que le jour, aux critiques qui me viendront de ce côté. Quant à ceux qui m'accuseraient de me faire le défenseur du passé en haine du présent, ils me permettront de ne pas répondre cette fois encore 'a de pareilles accusations. 11 me sem- ble que je n'ai pas besoin de déclarer, même à ces messieurs , que je suis un homme de mon temps , et que je n'ai jamais rêvé le rétablissement des droits féodaux , de la dîme , etc. ; rétablissement annoncé , il m'en sou- vient, en l'année 1827, quand j'étais encore sur les bancs de l'école. J'ai dit, et je répèle, que la jument de Roland était fort belle : tant pis pour ceux qui me feront dire qu'il faut essayer de la rappeler à la vie.

Deux mots maintenant de la partie purement historique de mon livre. Je n'ai rien négligé pour donner a mes récits tout l'intérêt et toute la nouveauté que comportait mon sujet, non pas en visant à l'originalité, mais en mettant en œuvre des documents inédits recueillis dans les char- triers des deux Bretagnes. J'ai toujours cité, et souvent in extenso, les textes dont je m'étais servi, afln de me mettre à l'abri du reproche d'exa- gération patriotique qu'on a coutume, depuis l'abbé de Vertot, d'adresser aux hommes de l'Armorique. Historien d'une province qui fut pendant dix

' La haine des populations , depuis trois ou quatre siècles , contre ce qu'on est convenu d'appeler la féodalité est très-facile à expliquer. Depuis le quatorzième siècle, les seigneurs féodaux, privés d'une grande partie de leurs droits, ne remplissaient plus aucuns devoirs envers leurs vassaux. Plus tard, lorsque les armées permanentes furent établies, et que tout le monde fut appelé à se faire tuer pour le pays, les privilèges féodaux devinrent d'intoléra- bles abus. Il est très-remarquable cependant que c'est précisément à cette époque que naquit parmi la noble.'se de cour cette morgue qui a soulevé tant de liaine dans notre pays. Qu'on n'oublie pas en outre que c'est aux dix-septième et dix huitième siècles que les catégories s'établirent dans la noblesse elle-même (preuves pour monter dans les carrosses du roi, etc.). Nos ancêtres les auraient repoussées avec indignation. Vint en 1715 la fameuse ordonnance qui déclarait que le gentilhomme seul pouvait occuper les grades d'officier. Tout cela n'était-il pas plus que suffisant pour rendre odieux les privilégiés? et la multitude, trompée par les légistes, ne devait-elle pas reporter sur la féodalité la répulsion que lui inspiraient les vices de l'ancien régime?

AVAIST-I'HOl'OS. I.\

sit'cics u un royaume dans un royaume », j'ai dn, sous peine de fausser riiisloire de ma pairie, me placer h un (loint de vue loul brelon. En agis- sant ainsi , je ne me siiis p:is dissimulé que j'aurais à me heurter contre plus d'un sNSiî'mc et h luitor contre plus d'un préjugé. La France est au- jourd'hui reujplie iVuuituiris , {\e pliilantliropea cl {\'liiimauitaircs qui ont la prétention d'effacer non seulement les dissensions el les Iiaines , mais pist]u'aux distinctions et aux souvenirs nationaux. Ceux qui onl étudié riiisloire aux sources véritables savent heureusement ce que le cosmopoli- tisme romain, celle luiilé toute matérielle, valut au monde de tyrannie, de misère et de corruption. Ltuiitarlsme des impérialistes modernes , le cosmopolitisme humanitaire ne seraient, on l'a dit avec raison, ni plus justes, ni plus moiaux , ni moins despotiques, l/un el l'autre immole- raient sans scrupule l'être réel a l'être abstrait, el sacrifieraient l'honuDe, créature immorielle, îi la société, chose périssable qui n'a été faite que pour riiomme. Aujourd'hui donc (pic toutes les anciennes coutumes onl éié emportées, et (|u'il n'y a guère pour le plus grand nombre d'autre droit que celui de la lorce, c'est un devoir, j'ose le dire, pom- tout ami de la liberté, de lutter, autant qu'il est en lui, contre les absurdes systèmes (pii prétendent abaisser tous les caractères au même niveau et réduire en qtielipie sorte toutes les intelligences au même mécanisme. L'un des |)lus grands orateurs de ce lenqts bénissait dernièrement la Providence d'avoir midiiplié les obstacles autour des ambitions (|ui rêvent la do- mination universelle. « Fleuves, montagnes, déserts arides, marais i> pestileniiels. climats embrasés, glaces éternelles, vous êtes, s'écriait rélo(iueni prédicateur, la sauvegarde de l'indépendance des peuples! »

Rendons grâces au ciel de ce que dans l'ordre moral il y a aussi des ob- stacles. S'il n'existait plus parmi nous de populations chrétiennes, réfrac- laires aux nouveauiéa impies, plaçant la cité bien au-dessous de l'homme, les affaires de la république bien an-dessous de celles de la conscience, nous serions déjà la proie de cette tyrannie universelle el minutieuse qui est le danger de l'avenir, et dont le modèle, M. de Tocqueville nous l'a dit , ne se trouve que dans la Rome dégénérée des empereurs.

Les mœurs de la l'relagne diffèrent sans doute de celles de la France en plus d'un point. Défendue par sa position géographique, par sa lan- gue, par ses antiques iraditions, elle demeure plus bretonne que fran- çaise. Que! mal h cela? L'imité nationale en est-elle compromise ? Est- ce que les l'retons les plus passionnés pour leur pauvre coin de terre n'ont pas élé précisément les fds les plus dévoués de la France, lé- roM. I. b

X AVANT-PROPOS.

moin Correl de Lalour d'Auvergne, le premier grenadier de la répu- blique et le plus fanatique des Cellomanes? Quels sont sur nos flottes les matelots les plus intrépides et les plus jaloux de l'honneur du pavillon? quels sont, dans les rangs de notre armée d'Afrique, les hommes les plus prodigues de leur vie? quels sont enfin, dans les lettres, dans les scien- ces, les esprits les plus indépendants? ne sont-ce pas les compatriotes de Du Guay-Trouin et de Du Couedic, de Lamoricicre et de liedeau, de Cha- teaubriand et de Laennec? Laissez-nous donc demeurer Prêtons dans l'intérêt de la France, car cette race, nous vous l'avons dit, il est plus facile encore de l'exterminer que de la soumettre. 11 y a quelques années, au sein d'une société scientifique, un noble enfant de la cité nantaise, enlevé trop tôt h son pays, faisait entendre ces belles paroles :

« Ne soyons pas sourds à cette voix qui nous crie : Patrie! patrie!

« et qui nous ramène a la nationalité bretonne. Dans notre sentiment « d'attachement profond a la grande patrie, ne répudions rien de cette

« nationalité N'oublions pas qu'avant l'union ces libertés représenta-

M tives, que nous croyons avoir empruntées à la Grande-l'relagne, étaient

u les privilèges sacrés de nos aieux Alors ces libertés communales,

« que nous sommes orgueilleux de posséder, nos pères, qui les possé- « daient avant nous, savaient en user avec moins d'indifférence que la

« bourgeoisie moderne après tant de sang vert^é pour les reconquérir

« Non, ne répudions rien de notre nationalité bretonne. Partout il nous « est permis de l'invoquer, dans la politique comme dans les arts; de « l'invoquer pour dire 'a la France que la Bretagne s'est volontairement « donnée et ne fut pas conquise... Encore une fois, ne répudions pas «cette nationalité bretonne'. » Naguère, deux savants économistes, MM. Villermé et de Châieanneuf, membres de l'Académie des sciences morales, donnaient une éclatante a[>prol>ation au noble langage de l'im- primeur breton, Camille Mellinet\

Tout homme d'esprit et de sens fera de même, j'en ai la conviction.

Un dernier mot.

Dans les pages qu'on va lire comme dans celles qu'on vient de par- courir, mon langage, en face des princes de la science, pourra paraître bien hardi, peut-être même téméraire; et on mettra sans doute sur le

Discours prononcé à la Suciété académique de Nantes, vol. xii, p. il, ann. 1841. * Rapport sur un voyage en Bretagne, par Villermé et Benoiston de CliAteauneur, in-4'', p 9, note I, in fine.

AVANT-PROPOS. M

compte de ma vanité la hardiesse de mes critiques et la sévérité de mes jugements. Je proteste h l'avance contre ces injustes ir)terprélaiions. Personne plus que moi ne respecte /es puissances^ car c'est l'a ce qui distin- yne les chrétiens et surtout les Tîrelons. Mais je respecte encore plus la vérité, et je crois la devoir dire hardiment, a tous, comme le faisaient mes pères, au douzième siècle, suivant le témoignage de Girald le Cambrien :

« La nature leur a donné 'a tous indistinctement, et même aux plus •' petits parmi le peuple, un langage hardi et une parole assurée en « présence des princes et des grands*. »

Ces paroles, je l'espère, seront ma justification.

I Loqiiendi audaciain et res|H)ndcndi fidiiciam corain prinripibiis cl ina;4tiatihiis ciinclis, l'oiuiiiunitiT, et ininiiiii!! in plèbe, nalnra dedif. (Girald. Canib , flhierar. Cambriœ )

HISTOIRE

DES

PEUPLES BRETONS.

INTRODUCTION.

Les Celles Cl les Gaulois étaient-ils le même peuple?

L'uiSTOiRE de la dispersion des peuples et de leur filialiou sera toujours environnée do profondes ténèbres. Et comment en serait-il autrement? La plupart de ces tribus, détachées de la souche commune, ne connaissaient pas l'usage de l'écriture; et, d'ailleurs, elles ne comprenaient pas qu'il pût y avoir quelque intérêt à conserver les traditions de leur berceau. Les siècles, en s' accumulant , effacèrent donc jusqu'au souvenir de leur parenté primitive. Delà, chez un grand nombre de peuples, la croyance qu'ils étaient anlochlhones; delà aussi cette hostilité profonde qui les poussait à se combattre avec tant d'achar- nement, et qui, durant des siècles, a déplacé et confondu toutes leurs tribus.

Au milieu de ce pêle-mêle et de ces déplacements continuels de toutes les nations de l'ancien monde, rechercher les litres perdus du genre humain aurait sembler, aux esprils les plus hardis, une œuvre impossible à réaliser. Il n'en a pas clé ainsi

2 ORIGINES

poiirlant. Voici deux siècles cl i)lus que les savants par- courent le monde, étudiant les pierres, les hiéroglyphes, les vieux idiomes ouhliés, dans l'espoir de rétablir la généalogie des nations. Espérance vaine! Le seul fait que la science soit parvenue à constater, c'est le rapport de proche parenté qui existe entre toutes les langues indo-européennes '.

Ce fait bien reconnu, plus d'un point nous resterait h éclaircir. Quelles sont , par exemple , les causes qui ont déterminé la grande émigration des tribus celtiques vers l'occident? Quelle roule ont-elles suivie dans leur marche? Le nom de Celtes était- il donné h plus de peuples que celui de Gaulois? Par quelle communauté d'origine et de mœurs les Cimmériens tenaient-ils aux habitants de l'Armorique et aux Bretons insulaires?

Nous ne nous permettrons pas, toutefois, de hasarder ici la solution de ces grands problèmes qui en embrassent tant d'autres. Les conclusions à priori, et par voie de simple syn- thèse, nous paraissent indignes de la gravité de l'histoire. Nous nous bornerons h rechercher les origines des peuples qui habitèrent l'Armorique gauloise et les rivages de l'île de Bretagne.

Deux questions exigent, tout d'abord, de notre part, une étude sérieuse : Tles Celtes et les Gaulois formaient-ils un môme peuple? 2" cette identité n'étant pas admise, y avait-il, du moins, parenté entre les deux nations?

L Commençons par classer tous les témoignages que les anciens nous ont laissés sur nos ancêtres; puis, nous nous efforcerons de faire disparaître la confusion qui résulte du mé- lange de tous ces textes. Noire point de départ sera ce principe de critique, dont personne sans doute ne contestera la justesse : Un peuple n'a jamais qu'un seul nom national, et ce nom est

' « Toutes les langues qui se parlent ou qui ont été parlées depuis les dernières limites de l'Océan Atlantique, du côté du nord , jusqu'aux rives du Gange , ont entre elles les plus grands rapports de resseniLlancc. Les Lapons et les Basques sont les seuls peupks dont les idiomes offrent vraiment un caractère spécial. » (Voir dans le nouveau Journal asiatique, t. II, p. 556, un article postliunie de M. de Saint-Martin, rilluslre orientaliste déploie celle science historique et pliiiologiquc qui l'a placé si haut paimi les savants.)

DES CELTES ET DES GAULOIS. 3

celui qu'il parle avec lui dans toutes les colonies qu'il va fonder. Ainsi le nom des émigrés d'un pays est toujours le même que celui des habitants de la métropole.

Faisons imiiiédialemeiU l'applicilion de ce principe.

r II y a eu, en Ilalic et dans l'Âsie-Mineure , des colonies venues d'une contrée nommée les Gaules. Or, ces émigrés portaient le nom de Gaulois. Telle était donc la dénomination nationale de ce peuple.

2" Des colonies sorties d'un pays appelé la Celtique allèrent , à une époque très-reculée , s'établir en Espagne. Or, ces nou- veaux-venus s'appelaient les Celtes. Il faut donc en conclure que leur nom national était celui de Celtes.

Il résulte de que les Celtes et les Gaulois ne peuvent être la même nation, h moins que l'on n'admette qu'un même peuple puisse avoir une double qualification nationale, ce qui est im- possible. Ce raisonnement nous paraît inattaquable; il nous reste à démontrer, et c'est l'important, qu'il se concilie par- faitement avec les assertions des historiens grecs et latins, qui, en plus d'un endroit, établissent une distinction bien tranchée entre les Gaulois et les Celtes.

Plularque écrivant à Apollonius, qu'un malheur domestique venait de frapper, lui rappelle que si, plus que les Grecs, les Barbares s'abandonnent aux épanchements de la douleur, il n'en est pas ainsi chez quelques-uns de ces peuples, plus for- tement trempés, tels que les Gaulois et les Celtes \ Ici, on le voit, la distinction des deux nations est nettement établie. Diogène Lacrce et Appicn ne sont pas moins précis. L'un nous dit que le druidisnie a pris naissance chez les Galates et chez les Celtes^', l'autre rapporte cette tradition qui avait cours de son

' 0â).u '/k/o Ôvtojj y.v.i «ysvsj TrevOeïv, yvvc/.Txsç yùp avS^&Jv ytioTrevOecTJtat ii<Ti,

Y.M. ol ^KfiSupOl TWV E).).ÔVWV" y.V.'l «UT6>V os "Zbyj pK/lSâ^WV OÙp^ ol ySVVKtÔTKTOt

Ktkzoi z«i ra^KTKt, vm.i ■Kv.vr;; ol ^oov/jaKtoj àv5f£toTi/;o"j tts^uzot:?.

(Plut. Consol. ad ApoU. Ed. Wechcl. V^m.) * ~ôç fû.ojo'fia; î/oyov ïvwt (jiv.tcj Ùkô ^xfj^ùfjMv ûf^ï_y.i. Tiyi-jvrtaOï/.i yàç, Txy.r.v. psv lléfidai; W«'/ovç, nv.f.ù. xt Kù.xnîç y.ui Tali'.Tui; zoùç x«),oyfidvouj AovÎ^k; y.'/.i ï.ïy.'joQio'J; ,

Diog. Lacil. in Pioœm. p. r. sq.)

k OltlGlNES

lemps, h savoir, que du Cyclopc Polyphcmc cl de Galaléc claient nés trois fils, Ccllus, lllyrius et Galas, liges des Celles, des Ulyriens el des Gaulois '. A tous ces témoignages on peut ajouter ceux de Ptolémée, de Dion Cassius, de Diodore de Sicile et de Slrabon.

Ptolémée, qui , plus que tout autre écrivain , devait chercher à atteindre , dans ses divisions géographiques , h une rigueur presque mathématique, sépare en contrées différentes la Bre- tagne, la Gaule, la Germanie, la Dastarnie, l'Italie, la Gallia- Togata, rApiilie, la Sicile, la Tyrrhénie, la Celtique et ^Espagne^ Ailleurs, ce savant géographe dislingue d'une manière plus nette encore la Gaule de la Celtique ^

Ecoutons maintenant Dion Cassius : « Le Rhin, dit-il, prend ft sa source au pied des Alpes celtiques, un peu au-dessus (( du pays habité par les Rèles; el de ses eaux, coulant n vers l'occident , vonl séparer la Gaule et les Gaulois, placés K h sa gauche, des Celtes établis à sa droite *. » Un peu plus loin, le même historien raconte que, après la défaite de Varus, Auguste fit sortir de Rome les Gaulois et les Celtes, qui s'y trouvaient alors en grand nombre, les uns comme simples voyageurs, les autres en qualité de soldats des cohortes pré- toriennes ^

rûlcfj TTUÎÔv.; Ô-J7C/.; èço^/|L/.ïj(7«t 2i>!s).£a(7, ZKt (/.pïoii tiji'j St aÙToùj Ke)>T&)V, l)Xijpi5i-»

y.v.i r«)>«Twv leyoué-joyj.

(App. de Bell, lllyr.)

'^ ...<. e;i Se iCAxttoc v.uSi ô\v. é'Ovjj Xi:u.S«vô;/êv«, BptTKvtK, ra).«Ti«, Ttp[i.u.Div., Tiff.enupvia, It«)>î«, Vc/lia, Anovliv., lixe}<loCf Tupp'jjvta, Kùzr/.n, I(77r«vi«. [Ptolcm. In TzTf.a.Sifjl6) L. II. cd. Norimberg. 1S5). 3 V. Ptol. Gcogr. L. lit. p. G9.

'' 'l'ô'JO; «vKfîi'îuTt jxi-j ix twv A^tte^jv twv Kîk~iy.r7yj ckiyov s'^ro t/vî 'VuiTh.; TT^o/wfwv Si £7rt oucf/ôiv, £v ùplçBfiK p.îv Tr)v -fi ra).v~iv.-j y.v.i "ioù; dTroixoOvTC.î aÙT^v" èv dî^iû 3c' Toùj Ks^Toùj K7roT£//vïTat y.ul t£).-utwv é; tÔv il/.tc/.-jô-ii èu.Ç«"/.).£(.

(Dio. Cass. L. XXXIX.)

'* imiSo auy^voi i-j in 'Vt,y^j.'ri y.ai VvXv.xv.i x«i K£).TOt ot fxÈv aXXoji- e7rto/î,uoGvT£j,

6'! Si z«i il T'7) Sop'j'fopr/f) ^^jaTïuofAîVot iïckv.

(Dio. Cass. L. LVI.)

DES CELTES ET I)ES (iAlLOlS. 5

Nous lisons aussi, dans Diodorc de Sicile, un passage qui clablit très-explicilement celte dislinclion des deux peuples. « Il est une chose, dit-il, que plusieurs ignorent, et qu'il est « utile pourtant de foire connaître, c'est à savoir, que les peuples « qui habitent Vintérieur des terres au-dessus de Marseille, « et ceux qui sont établis en-deçà des Pyrénées, s'appellent « Celles, tandis que l'on nomme Gaulois toutes les autres « nations répandues, au-dessous de la région celtique, au midi, « sur le littoral de l'Océan , dans le voisinage de la forêt Iler- «( cynienne, et, de là, jusqu'aux limites de la Scytbie. Toutefois, « les Romains confondent tous ces peuples dans la même dé- M nomination de Gaulois *. '

Enfin, nous citerons, pour clore cette longue mais indis- pensable série de preuves, ces quelques lignes qui terminent le chapitre troisième du livre iv de Strabon : « Voilà ce que « j'avais h dire des habitants de la Narbonnaise ; on leur « donnait jadis le nom de Celtes, nom que les Grecs ne « furent amenés, selon moi, h appliquer h tous les Gaulois, « que parce que ce peuple était très célèbre, et peut-être aussi « à cause du voisinage de Marseille '. »

Ces deux dernières citations établissent d'une manière péremptoire, ce semble, la thèse que nous soutenons. Cepen- dant, l'on ne manquera pas de nous objecter les nombreux passages les historiens grecs et romains appliquent indilfé-

* Xp^fftuov 5êjî Si')pi(7ui rraoà uo)j.Oî; à'/vooTJfXîvov* Toùj yùp -ùirip M«o"- eali</.; y.c/.roiy.o-jvzu; h TÔi ^etrôysto) z«{ toùj izepi t«? A).nïtf, ezi 5s toùj èni T«5e Tùiv nyjorjvctwv ôowv KjÎ.tovj ôvo,ixâÇou(7t' Toùj 3 Ûttô zuùrr}; -znç Kslrtxfiç h; TTOÔ; vôto-J vî'jûvTK ,"ê/5'J, TTaf à TE tov fixîavôv y.ui ta éf zûvtov of o; y.(xOiSpvy.é-jK, xui 7râvT«r TOUS" éÇiQ» ftix/" "^^^ ly.vOlx; FcÙM-ta.; tt^ Offayof sûouctv* ot 3s 'PtufAKwi ■niCkfi Tzàv-K Ta-Jza. -à. y.uzà. e'Ovjj avïXrtêSriv (ilâ •frpoffriyopia. Trsf {).KfiÇâvouff£V,

(Diod. Sic. L. V. C. 52.)

* Tuîizu [J.VJ x/nip twv v£^/Ci|:*£vwv T/iv Is'k^Sùjvîtjv £T:ty.pÙTet<x-j liyo^s-j , ouj ot apÔMpov Ki/.T«f â)vô/*«Çov* «ttô toÛtwv 5 otpLUiy.Ki toxjç ai)[i.Tzv.vz«s Vulùza; K£),toùç û;ro ToJv E).)./îv&jv irpoTuyopevOïivat, Stà ~riV £Otç>«VÊt«v* >j y.a.1 ■Kpoo'laSovzùi-j Tcpô;

TOÛTO Z«t T'7)V MK77y.).lWTWV SfK TO TzlrtmÔ/^MpOTI,

(Stiab. L. IV. c. 2. p. 288. Ed. Aliuclov),

0 UUIGINËS

remmenl l'une ou l'aulrc ilc ces deux dénoininations. Pau- sanias, Appien, César, en plusieurs endroits de leurs ouvrages, contredisent, en eiïet, et de la manière la plus fut nielle, la distinction que nous nous sommes efforcé de constater. Nous allons, au surplus, laisser parler les textes qui sendjient les plus contraires h notre o[)inion. Et d'abord Pausanias : « Les « Gaulois, dit-il, ont leurs demeures le long des rivages de « la grande mer, aux extrémités de l'Europe. Toutefois, ce « n'est que très-tard que l'usage s'est introduit de les désigner « sous le nom de Gaulois. Primitivement ils se donnaient « eux-mêmes le nom de Celles , et c'est ainsi que les autres « nations les désignaient '. » Ce texte est très-précis, sans aucun doute ; mais il y a ici erreur évidente; car, ailleurs, Pausanias nous apprend lui-même que des Galates s'étaient établis en Asie plus de quatre siècles avant notre ère. Appien et César confondent aussi les Celles et les Gaulois :

« Les Celtes, dit l'historien grec, sont le même peuple que « les Romains appellent aujourd'hui Galales ou Gaulois ". « La Gaule, ajoute César, se divise en trois régions, dont « l'une est habitée par les Belges, l'autre par les Aquitains, « la troisième par des nations qui, dans leur langue, se « nomment Celles, et, dans la nôtre, Gaulois^. »

Rien de plus clair que celle dernière assertion ; et elle a d'autant plus de poids, nous le reconnaissons, qu'elle émane

TriûKxa TrÀwty.!;). Oi^è TTori «ù-où; •/.vlsifrOcAi VuIùtuç èçîvtxr/ce. Kùio'iyàp

(t.. 1. C. 5. pAO. Edil. Kuliii.) * AÛtï) T3 'l-Z'ylia paz^oTaTr) 5/i ttkvtwv éO-JÔyj o-Jaa, y.ul ÙttÔ toO Iftjvîoi» Trai/jz&vo'a èni nlzi^ov rn; Ivfjôn-Jiv.n; (}(Àkù<j(jri; , y-i/^pi K£),T(>jv oj; c/.ÙTot rc/lv.rv.; nf-orruyo- ps\)o\Kji. ( App. iii l'raefal. )

Ailleurs (BcII. Ilisp. p. 421, cdit. Tollian.), il dit encore : K£).TOi (XTOi rvlir.rai zs y.ui Vcû.X'jt vOv TrpoTv.yriçiJo'JZv.i.

^ .... Gallia est oinnis divisa iii itarlcs très, ([iianiin iiiiain incolmU I3elgœ , aliam A([uilani , tcrUani «pii ipsorum liiiguà Ccllic, nosUà GalU appcliaiilur.

[Cws. ilcUd'.Gall. I,. I. r. 1.)

DES CELTES ET DES GAUI.OÎS. 7

lie riiisloi'ieu-conqiicraiU ilo la Gaule ; néanmoins nous n'hésilons pas à la rejeter, en nous appuyant sur l'aulorilé de Slrabon et de Diodore de Sicile, qui regardent Vnnilé nationale des Celles et des Gaulois comme le résulkU d'une erreur dont ils nous indiquent la source.

Nous disons d'autant plus hardiment le résultat d'une erreur, que nous retrouvons des colonies celtiques et des colonies gauloises en diverses contrées. Or, ce fait, d'après le principe que nous avons posé plus haut, démontre sans réplique que les Celles et les Gaulois ne formaient pas un môme peuple. Contre l'autorité des faits, les assertions des historiens les plus exacts ne sauraient donc prévaloir'.

II. Maintenant, les Celtes étaient-ils parents des Gaulois?

Les historiens qui ont admis la dualité de ces nations ne nous apprennent rien de bien précis à cet égard. Toutefois, la tradition que nous avons rapportée plus haut touchant les trois fds de Polyphème, Ccllus, Illyrius et Galas, cette tra- dition que l'histoire ne doit pas dédaigner, autorise à admettre la parenté des deux peuples, parenté qui, d'ailleurs, nous explique jusqu'à un certain point l'erreur sont tombés la plupart des historiens anciens au sujet de Videnlilé des Celles et des Gaulois.

Cette question n'ayant pour nous qu'un intérêt secondaire, nous avons nous borner à l'indiquer ici.

II.

Les IJrclons apparlicnncnt-ils à la race gauloise? Examen critique des textes anciens et des traditions nationales à ce sujet.

La parenté des Celtes et des Gaulois admise , une troisième question se présente : les Bretons sont-ils de la même race que les Gaulois ?

' M. Fauriel n'admet pas plus que nous l'identité des Celtes et des Gaulois, malgré le texte précis de César. Le conquérant s'est borné, en effet, à répéter l'opinion qui avait cours chez les Romains, opinion que le savant historien de la Gaule méridionale réfutera sans doute dans le grand travail qu'il prépare.

8 LES BUETONS APPAUTIENNENT

On peut rinduire de lous les lémoignagcs que nous ont laissés les anciens, et d'une foule de rapprochements que nous aurons occasion de signaler dans le cours de ce travail. Fidèle à notre méthode, nous allons placer sous les yeux des lec- teurs les textes qui appuient cette communauté d'origine.

« La partie intérieure de la Bretagne, dit César, est habitée, « si l'on en croit la tradition , par des peuples indigènes , et « le littoral par des tribus auxquelles l'appât de la guerre et « du butin fit quitter la Belgique. Ces émigrés ont presque « tous conservé les noms des cités auxquelles ils appartenaient « lorsqu'ils vinrent, les armes à la main, s'établir dans la « contrée dont ils cultivent aujourd'hui le sol.

« La population y est très-considérable , les habitations très-

(( nombreuses, et presque semblables à celles des Gaulois

« De tous les peuples bretons, les plus civilisés, sans contredit, « sont ceux qui habitent le pays de Kent, région toute mari- ai lime, et dont les mœurs diffèrent peu de celles des Gaulois '. ■•

' Dritanniœ pars interior ab iis incolilur, quos natos in insula ipsa memoriâ prodi- lum ducunt : marilima pars ab iis qui, prœdai ac belli infcrendi causa, ex Bdgis transieranl ; qui oinncs ferè iis nominibus civilalum appcllantur, quibus orli ex civi- tatibus pcrvenerunt, cl bcllo illato ibi rcinanscrunt, alquc agros colère cœperunl. Hoininum estinfinita mulliludo, crcbcrrimaquc aedificia fcrè galiicis consiniilia... Ex bis omnibus longé sunt humanissimi qui Cantium incolunt; quœ regio est marilima omnis ; neque multiim à galiica diffcrunl consucludinc. [Cœs. L. V. c. 12 el 14).

Ces mois ex Belgis Iransicranl onl élé mal compris par beaucoup d'historiens. Ils n'onl pas songe que la division que César nous donne de la Gaule au L. I. c. i de ses Commenlaires, est purement géographique. El, en effet, on en trouve la preuve dans ce passage du L. III. c. 20, de la guerre des Gaules. « (\quilania) qusc pars est, « Hl anlè dictum est, et regionum lalitudinc et mullitudinc hominum , ex terlia parte « Galliœ est cstimanda. »

Dans un autre passage, qu'il est bon de rapproclior de celui qu'on vient de lire , César s'exprime ainsi : « Plerosque Bclgas esse ortos à Germanis lUienumque anti- « quitus Iransduetos, proplcr loci ferlilitatem ibi conscdisse, Gallosque, qui ea loca « incolerant, cxpulisse. » (L. H. c. 4.) Mais il restait encore, du temps même de César, seize peuples d'origine gauloise dans celte partie de la Gaule. Ces nations li- raient leur nom de Belges de la tribu qui dominait dans leur confédération, car Yiden- lilé des Belges proprement dits et des Gaulois est nettement établie en plusieurs en- droits des Commenlaires , et ressort évidcnmienl de ce fait , que les Teclosages, reconnus pour Gaulois par tous les historiens, sont appelés Belges par Cicéron (prp Fonleio) cl par Ausonc (Clar. urb. Narb.)

A LA IIACE GALLOISE. 9

Placée eu face de la Gaule, la Bretagne devait, en effet, recevoir ses premières colonies des contrées maritimes que les Gaulois, dans leur langue, appelaient Ârmorique. Tacite confirme sur ce point l'assertion de César :

« Ceux, des habitants de la Bretagne, qui sont les plus ■■ rapprochés des Gaulois, leur ressemblent , soit par l'influence « perniancnle dun type originel, soit que, l'île s'avançant » de tous côtés vers le continent , la nature seule ait marqué '. les Bretons de ces caractères. Cependant tout porte à croire '• que les Gaulois sont venus s'établir sur une côte si voisine « de la leur. En effet, on y voit régner le môme culte, « des mêmes superstitions; le langage diffère peu; môme au- <■ dace à braver le danger, môme découragement lorsqu'il <• s'agit de lutter contre des désastres éprouvés; les Bretons « néanmoins sont plus belliqueux , car ils n'ont pas été amollis « par une longue paix '. »

Ptolémée nous apprend en outre qu'il y avait des Atrébatcs , des Parisiens et des Belges parmi les émigrés gaulois fixés dans la Bretagne \ Pline ' et Denys Le Périégèle * placent des Brilanni sur les côtes actuelles de la Flandre et de la Picardie. Or, n'est-il pas permis de conjecturer que ce fut cette tribu de Britanni qui, plus puissante que les autres peuplades venues de la Gaule, imposa à lile le nom de la cité dont elle était sortie^ 1 1l serait difficile de trouver une hypothèse qui concordât mieux, tout à la fois, avec les témoignages des historiens et

' Proximi Gallis, et similes siint; scu durante oiiginis vi, seu , procurrentibus in divcisa terris, positio cœii corporibus babitiun dedlt ; in univcrsuni tamcn œslimauli Gallos vicinuin so'um occupasse credibile est. Eoruni sacra dcprehcndas, supcrstiti- tionum persuasione. In dcposccndis pcriculis cadem audacia, et , ubi advenêre , in delrcclandis oad. m forniido; plus tamcn fcrociae Britanni pracfcrunt, ut quos nondùni onga pax cnioliierit. {Tacil. Agric. XI.)

* Ptolcmce, Gcogr. L. II. c. 5.

' Britanni, Ambiani, Bellovaci. (Pline. Ilisl. nat. IV, 51.)

O/t pOCEtO'J

ll/.savoO y.éyiMTC/.t -hvyjih; f'ior, svOa B^cstkvoï

\zMY.v. ^0).« •jsy.o'j'cy.t àcst'jtaviojv I'ecolkvwv.

(Diog. Pcricg. Vers. 280 et sqq.) = Vid. suprà Loc. cit.. Cacs. L. V. c. 12 cl 14.

10 LES BUETONS APPAUTIENNEKT

avec les Iradiiions des deux Brelagnes. Le vénérable Bède, qui a recueilli avec tant de conscience les antiques traditions bretonnes, rapporte en effet que, de son temps, toutes ces tra- ditions faisaient venir du tractus armoricain les populations qui avaient occupé les parties occidentales de l'île '.

Les Triades ne contiennent rien qui contredise cette assertion.

Des trois colonies qui peuplèrent la Bretagne, disent-elles, la première, conduite par Hu-le-Puissant , arrivait, à travers la mer brumeuse, du pays de Defrobany, situé sur les rives du Bosphore *. Les Brylhons et les Logriens les suivirent de près. Les Logriens sortaient du pays de Gwas-Gwin ; les Bry- thons, de celte partie de la Gaule comprise entre la Seine et la Loire.

Qu'il nous soit permis de discuter ici ces divers témoignages.

César ne distingue en Bretagne que deux populations : 1" les tribus établies dans l'île à une époque inconnue , et qui , selon l'usage , se croyaient nées sur le sol même qu'elles habitaient ; 2" des Belges ou des Gaulois , qui s'étaient depuis peu de temps fixés sur le littoral de la Bretagne.

De quels pays venaient ces prétendus indigènes de l'île? Un coup d'œil sur la carte l'indiquerait, alors même que nous n'aurions, pour nous éclairer sur ce point, ni les conjectures de Tacite, ni les passages positifs de Pline, de Ptolémée et de Bède. Mais n'est pas la difficulté. Jusqu'ici les historiens français, qui ont traité des origines de la nation bretonne, ont traduit le mot Givas-givin par celui de Gascogne, et ils en ont conclu que les Logriens étaient des Aquitains. Nous croyons qu'il y a une erreur grave, et voici sur quoi nous fondons notre opinion :

Nous lisons dans les Triades : « qu'une expédition conduile « par Caswallawn, fils de Bely, roi de Bretagne, passa dans le

' Hxcinsula Briloncs, soliim à quibus nomcn acccpit, incolas Imbiiit qui de

iractu arinoricano, ut fcrtur, Brilanniain advecti, australes sibi partes illius vindicA- rwnt- [Bédé, llisl. ceci. L. I. c. 1 .)

^ Triad. Mvv, Arcb. of. Wales. T. II.

. A LA UfVCE GAULOISE. 11

<■ pays des Gal/s de Lyddaw, qui (Icsceiulaicnl de la race des

« Kymris , pour faire la guei'ie à César ; et que pas un de ceux

« qui avaient suivi le chef des Bretons ne revint dans sa

" patrie '. «•

II est bien évident qu'il est fait allusion ici aux guerriers qui, sous la conduite du Cassivellaunus des. Commentaires , furent envoyés au secours des Venèles par les Bretons insulaires. Or, une autre Triade' nous apprend que c'est dans le pays de Cwas-Gwin que ce môme Caswallawn aborda avec son armée. N'en doit-on pas inférer que le mot de Gtvas-Gicin désigne le pays de Lyddaw, nom que les Gallois donnent encore aujourd'hui à l'Armorique, et qu'on traduisit par Lœtavia, au moyen-âge^ ? Ce qui ajoute beaucoup à la valeur de cette conjecture , c'est que le nom du pays de Vannes, que les insulaires prononcent Givynet ou Guenet, et qui est aussi celui du North-Wales , se retrouve dans la deuxième partie du mot Gwas-Gwin. Tout cela est hypothétique sans doute; et nous nous sommes trop souvent élevé contre les absurdités de l'étymologie *, pour bâtir une opinion sur de pareils fondements. Mais il est per- mis d'appeler l'hypothèse à son aide, en l'absence de documents contemporains, lorsqu'elle peut s'appuyer sur une base his- torique. Voici , au surplus , quelques faits qui semblent prouver que l'une des colonies établies dans l'île de Bretagne était originaire du pays de Guenet , et que c'est bien à cette contrée que les Triades appliquent le nom de Gwas-Gwin.

César, comme on sait, ne mentionne qu'une seule expédi- tion des insulaires sur le continent, et, de plus, il nous dit formellement que celte expédition se fit , chez les Venètes de la Péninsule armoricaine , pendant la seconde année de la guerre

' Y. les Triades. Ilist. Myv. VIIl.

* Z* Triade, Myv. archeol. of Walcs. VIII.

' On lit dans la vie de sainl Gildas [Boll. 29 Janv., t. II, p. OGO)... « Cùm Dei jussu pcrvcnisset in Armoricain, quondàm Galliaî regionem, lune auleni à Brilannis, à quibus possidcbalur, Laetavia dicebalur... Etpag. CI, ibid. N. C. Lyddaw Britannia dicilur, id csl, litloralis. »

' Essai sur In Bretagne, p. 8-9.

12 LES BRETONS APPAllTIENNEM

(les Gaules '. Suivant ce grand capitaine, la conduite des cites armoricaines, à l'égard des tribuns équestres que Crassus y avait envoyés dans le but de hâter la rentrée des tributs, l'aurait seule décidé à marcher contre Dariorig. Mais Slrabon, qui n'avait nul intérêt h déguiser la vérité, nous apprend que cette prétendue violation du droit des gens n'était qu'un vain prétexte pour l'habile conquérant. Les Venètes, nnûlres de tout le commerce de la Bretagne, avaient fait de grands pré- paratifs pour empêcher César d'effectuer la descente qu'il méditait contre les insulaires. Les Romains ne pouvaient donc songer à traverser le détroit, avant d'avoir détruit la marine de Dariorig ". La vengeance atroce qu'ils exercèrent contre les Venètes indique suffisamment combien ce peuple s'était rendu redoutable. Nul doute qu'avant la conquête des Gaules , il n'eût fondé de nombreux établissements dans l'île. Le nom de Vénédotie, ou pays de Guenet % donné dès la plus haute antiquité à la partie septentrionale de la Cambrie , la presque complète identité du dialecte de cette contrée et de celui qui était en vigueur dans la Vénédotie continentale, tout concourt à démontrer ce fait. La notice des Gaules nous en fournit une nouvelle preuve. Vannes, la capitale des Venètes, y est en effet désignée sous le nom de Canclium *. Or, jetez les yeux sur l'une des cartes que renferme la Britannia de Camdon , vous y verrez des Cangii établis h l'extrémité de la Vénédotie insulaire. N'est-il pas tout simple, d'après cela, qu'au premier appel de leurs frères, les insulaires soient accourus dans le pays de Liddaw, pour défendre l'indépendance commune?

Nous venons de voir, dans les Triades, que les Bretons qui ac- compagnèrent Caswallawn chez les Galls de Lijddaw ne rcx'inrenl

' Cœs. L. III. c. 9.

- Slrab. L. IV. c 3.

^ Guin, Gucn, Guenet, Vcncli. Les Venètes Armoricains donncnl encore à leur pays le nom de Guened (chez les Insulaires Guineth, suivant Canulcn dans sa Bri- tannia, cil. Ordcvicea. Voy. aussi dom Le Pelletier, diet. brct. p. 59o, et Crrg. de Rostrenen, p, 9i8).

''Notice des Gaules,, Ed. Ducliesnc. Voyez aus.u liin. AnI. Pli, p. 187: (iivilas Cianclum, id est, Venelum.

A LA IIACE GAULOISE. l.'l

jamais dans leur paliio. Or, nous lisons dans les Conuneu- laires, qu'il n'échappa que fort peu de vaisseaux ennemis après la défaite des Veiièles par D. Brulus *. Concluons donc que ce fui dans le pays de Guenet , chez ies Venèles menacés par les Romains, et non dans la Gascogne, que Caswallawn aborda avec ses vaisseaux.

De tout ce qui précède , il résulte :

r Que les textes de César et de Tacite, comme les traditions galloises, s'accordent pour prouver que de nombreuses colonies de Gaulois armoricains s'étaient établies dans l'île de Bretagne, lorsque les Romains firent la conquête des Gaules ;

Que parmi les tiibus éparses le long des rivages de l'Armorique, se trouvaient des Brilanni , qui, plus puissants que les autres peuples émigrés , donnèrent sans doute à l'île le nom de la cité d'où ils étaient sortis;

Que les Venèles, maîtres de tout le commerce des Gaules, allèrent, h une époque qu'il est impossible de fixer, peupler la partie de l'île de Bretagne qui porte encore leur nom ; ce qui concorde avec l'asseilion des Triades, à savoir que la se- conde tribu qui peupla l'île de Bretagne sortait du pays de Gwas-Gwin ;

Que l'expédition de Caswallawn n'aborda pas dans l'Aqui- taine soumise aux Romains, mais chez les Galls deLyddaw, c'esl-à-dire , dans la Vénédolie armoricaine (Gwas-Gwin), l'histoire nous apprend que ces insulaires combattirent, en effet, pour la cause de leurs fières, qui était celle de toute l'Armorique.

lïl.

Le Breton, dialcclc gaulois. Persistance de celle langue. Elle a conUibué, par le contact, à ralléralion du latin dans les Gaules. Celte a'.lcration constatée.

Si nous avons prouvé, dans le chapitre qui précède, l'identité d'origine des Gaulois cl des Bretons, il s'en suit tout naturel-

' ras,dcDdl.G<dl.L.m. e. Ki.

I.E HKETOX DIALECTE GAULOIS.

lenieiit que la langue parlée par ces derniers élail un des dia- lectes en usage dans les Gaules. Sermo haud mullùm diversus\ Mais ce dialecte a-t-il péri, comme le Gaulois, à la suite de la double conquête des Gaules par les Romains et par les peuples de race germanique? Ou bien, faut-il admettre, avec les antiquaires et les philologues, que l'idiome en vigueur encore aujourd'hui dans la Basse-Bretagne est un débris de l'ancien idiome des Gaulois armoricains et des Gallo-Bretons de lîle ?

C'est celte question que nous allons essayer, non pas de résoudre, car elle l'a été déjà % mais de rendre évidcîile aux yeux môme de ces critiques sceptiques qui , ennemis nés de tout travail dépassant le cercle de leurs recherches, contestent aux philologues la vérité des résultats les plus clairs et les plus certains.

Pour démontrer que la langue des anciens Bretons s'est perpétuée jusqu'à nos jours , nous allons recourir à deux genres de preuves : preuves historiques, preuves philo- logiques.

§. I. Preuves historiques.

Tout le monde sait que, dans trois départements de l'ancien duché de Bretagne, se parle une langue complètement inin- telligible pour les habitants de la Haute-Bretagne. Or, il est facile de prouver l'antiquité de cet idiome, en remontant du quinzième siècle , époque l'imprimerie multiplia les livres Bretons, jusqu'à l'émigration des insulaires dans l'Armorique, c'est-à-dire , au cinquième et au sixième siècles. « Dans cette partie de la Gaule , qui , de nos jours , porte le nom de Bre- tagne , disait le biographe de saint Vincent-Ferrier , au quin- zième siècle , il existe des peuples que les Français appellent

' Tacil. Agr. XI

^ Voyez Essai sur l'histoire, la langue cl les inslitulions de la Bretagne Arnwricaine, p. 123-187. Paris. Lenormanl. 1810.

LE BBETON DIALECTE GAULOIS. 15

liretons-Brclonnanls, et qui se servent d'une langue qu'eux seuls enlcndenl; et quoique beaucoup sachent le Fiançais, un grand nombre pourtant ne font usage que de leur idiome et n'en comprennent aucun autre ' .

Des documents irréfragables, écrits au quatorzième siècle% et, antérieurement, au douzième*, au onzième, au dixième, au neuvième \ au huitième* et enfin au septième, au sixième et

' In illa Galliae regione , qutc nostro tcmporc Britannia dicilur, sunl quidam populi, quos Galli vocant Brilones-Britonizanles , quorum lingua solis ipsis cogiiila est. El quamvis plurimi corum Gallorum linguà loqui sciant, mulli lamcn non nisi suà lingcà loquuntur , sed el nullam aliam intelligunU

[Vie (le S. Vincent - Ferrier , Ap. Boll. 5. April. T. I. p. 495 , alinéa 14.)

* Rectores nonnulli sunt, ul inlclleximus, idioma vulgarc Brilannicum civitalis Trccorcnsis ignorantes, qui nonnullas eccicsias parocliialesconlià juris disposilioncni et provinciale stalulum obtinenl. His praecipimus ut ecclesias résignent in manu ordi- narii, etc. Dalum die Mercurii post festum B. Luc. ann. Dom. MCCCCXXX.

[Voyez D. Lob. T. H. Preuves, c. 1G09.)

On appelait Brctagne-Gallo les parties du duché la langue française s'était intro- duite. (F. Froissard. L. I. c. 181 . Ed. Buclion.)

' Brilanni linguam suani uni cum religione, invilis vicloribus omnibus, invilis pa- ganis, inconciissè relinuerunt. (Giral4. Camb. Ilin. Cambriœ.)

Notandum quia in Nordwallia (Venedotia) lingua britannica delicatior, et ornalior, et laudabilior est, quantô alicnigenis terra illa impcrmixtior esse perbibetur. Cornu- bienses verô et Armoricani Brilonum lingua utuntur ferè persimili , Cambris tamen propter origincm et convenientiam in niullis adhùc et ferè cunclis intclligibili. Qu;« quanlo delicata minus et incomposila, magis tamen antiquo linguse brilannicœ idio- mali, ut arbitrer, appropriata. [Dcscript. Camb. Girald. Camb.)

... Emeritos et laboribus functos in quadam parte Galliaî ad occidcnlem super lil- lus Oceani co]loca\it, ubi hodic posteri eorum nianentes immane quantum coalucre , moribus linguâque nonnibil à Brilonibus dégénères.

[Will. Malmesbury. Ed. Savilc, p. 7-8.)

* Au neuvième siècle , les pères du concile de Soissons(8G6) adressent au pape Ni- colas une lettre pleine de reproches contre la conduite du roi des Bretons envers les évèques qui ne parlent point sa langue.

« De episcopis ab eisdem temerè et irreverentcr non solùm absque veslri pontifica- tùs notilia, verùm.etiam absque ullius synodici convenlùs examine atque consensu ejectis... frequer|^ad sanctam Romanam Ecclesiam processit m( nlio, cùm adhùc ipsi cxules demorentur, licct quosdam idem dux Britannia;, infrà prœsentis anni spalium, vestrae auctoritatis institulis pra;monilus, quos solummodù suœ gends el lingua; essi

16 T,E «RETON blALKCTE GAILOIS.

au cinquième siècles', font foi de cette persistance de la langue nationale. Ainsi donc durant dix siècles, c'est-à-dire, du cinquième au quinzième siècle, une langue spéciale, dont deux dialectes presque identiques, le comique et l'arniori- cain, offrent les caractèi-es les plus antiques, ne cessa d'être parlée avec le gallois, dialecte plus mélangé, dans les parties de l'île et du continent les descendants des anciens Bre- tons avaient réussi à maintenir leur indépendance nationale.

§ II. Preuves philologiques.

Passons maintenant aux preuves philologiques.

Personne n'ignore que, vers le milieu du cinquième siècle, une partie des Bretons insulaires , expulsés par l'épée des

novcrat, ahsquo synodi prœscnlia, sine ulla rcconcilialioiiis vel rostitulionis ordinc, W)'6o SMO soluniniodô restituent, et quomodô qualiierqiic placuciit, sedes amissas rocipere non ecclesiastieâ détermination o , scd barbaricâ deliijeralione permisit. »

[Sirm. Conc. Gall. T. III. p. 297.)

'^ ... Li Rois assembla ses olz pour oslcier en Brclaigne la petite ; si vcullent

aucuns dire ci endroit que celle gent retiennent cncor la langue des anciens Bretons, quant li Englois, qui d'une partie de Saisoigne vindrent, qui a nom Angle, orcnt la Grande-Bretagne pour prix... lors s'enfuit une partie de la gonl du pays, la mer passèrent et \indrenl habiter es derrainières parties de la France... par devers occi- dent , et celle gent sont ore celle qui sont apclé Breton Brclonnnnl.

(Ciironiquc de Saint-Denis, à l'an 786 T. Y du recueil des bisl. de France, p.2^î0.)

' i ... Ad praedicanduni populo ejusdom linguse in occidentc consistent!, mare Irans- « fictavit , propcrans finibus lerritorii dolcnsis » , dit le biographe de saint Magloiro , qui vivait au milieu du sixième siècle. Enfin un acte du troisième synode de Laiidaff, tenu enSGO, témoigne du même fait; « Diaholicâ admonitione occidit Guidneith fra- « Irem suum Merchion causa contentionis rcgni ; et perpetrato homicidio , fralricida « excommunicatus est à synodo... Finitis tribus annis, requisivit veniam apud bea- « tum Oudoceum ; et data ci veniâ , misit cum in peregrinatione usquè ad episcopum u Dolensem, in Cornu-Galliam , proptcr veterrimam amiciliam et cognitionem quam « sancti Patres habuerunt antecessorcs sui inter se , S. Teiiaus et S. Sanison, arclii- « episcopus primus Polensis civilalis, et proptcr aliam causam, quôd ipsc Guid- « nerlh, et Britoncs, et arcbicpiscopus illius tcrrx esscnt »ui/ws linfuœ et unius nalio- M nis, quamvis dividercntur spatio terraruin ; et tantô mcliùs polcratrenun tiare scc- <i lus suum et indulgcntiam requirere , cognito suo sermone. »

[Labbe. Coll. Conc. T. V. c. 830. ann. UGO.)

I.i: DUETON DIALECTE GAULOIS. 17

conquérants de race germanique , \inrent chercher un refuge chez leurs frères de l'Arniorique, tandis que le reste des vaincus se réfugiaient dans les nionlagncs de la Cainbrie cl du Cornwair. Or, dans les deux pays, dans l'île et sur le conlinent, les Bretons continuèrent, comme on l'a dit plus haut, h faire usage de leur idiome. Mais cet idiome, parlé dans des contrées différentes, n'a-t-il pas subi linllucnce des langues avec lesquelles il s'est trouvé en contact , et ne s'est- il pas altéré d'inie manière essentielle? Nous avons traité fort au long cette question dans un autre ouvrage'. Rap- prochant les trois dialectes principaux du Breton , le gallois, le comique, larmoricain , nous les avons comparés entre eux sur les points fondamentaux qui servent h constituer le génie d'une langue. Or, de celte comparaison il est résulté, pour tous les philologues, la preuve chidente : que ces trois dialectes offraient des règles idenliqitcs, et appartenaient, par conséquent, à la langue primitive, telle du moins qu'on la parlait au moment de la division ;

Que le comique était , en mourant , ce que Girard de Cambrie l'avait trouvé de son temps, c'est-à-dire identique à l'armoricain ;

Que ce dernier dialecte s'est conservé , grâce à l'isole- ment où ont vécu les Bretons, dans un élat de pureté qui nous autorise h adopter le sentiment de Girard, rapporté ci- dessus : Magis lamcn antiquo linguœ brilannicœ idiomali, ut arbilror, appropriala.

On le voit donc : les témoignages historiques, comme les recherches philologiques, s'accordent pour démontrer que la langue actuelle de l'Arniorique reproduit l'ancien idiome de nos ancèlres, et qu'elle esl un dialecte de la langue des Gaulois, dont la parenté avec les Bretons a élé clairement élablie dans la section précédente.

' Voyez plus loin le récit de la conquête de l'île do lîrelagne par les Saxons. - Essai sur l'kisloire, la langue et les inslitulinna de la Urelngnc armoricaine. Pa- ris, iS'lO. Lenormaml. p. 12Ô-187.

:!

18 LE BUETON DIAT.IXTE f.AlIOIS.

Deux questions importâmes nous restent niaintcnanl h exa- miner : la langue gauloise a-t-elle contribué, par le contact, à l'altération du latin dans les Gaules, altération qui a donné naissance à la langue française? Et, en second lieu, est-il pos- sible de constater cette altération?

I. M. Abel Rémusat, dans son remarquable travail sur les idiomes tartares, a posé en principe que les langues ne s'allèrent réellemenl que par mélange '.

« L'état de civilisation d'un peuple influe, dit-il, sur la « richesse du vocabulaire, sur la niulliplicilé des synonymes, * sur le nombre et la nature plus ou moins ingénieuse des « combinaisons grammaticales, sur la variété des tours, des « formes de phraséologie, en un mot, sur tout ce qui constitue « le génie de la langue. Les choses restant dans cet état , cesl- à-dire, les hommes leslant stationnaires au même degré de culture morale, et continuam d'être sans communication avec les autres peuples de l'univers, la langue s'altérera sans doute, car tout ce qui est humain s'allère; mais les modifications qu'éprouvera cette langue, toujours supposée exempte d'in- fluence étrangère quelconque, seront rares, lentes, presque

insensibles Que si le peuple, jusque-là séparé du reste du

monde, vient tout h coup h communiquer avec une nation d'une autre race, et dont il faut supposer la langue entièrement différente, alors pourront avoir lieu ces changements qui dénaturent les idiomes , qui les attaquent même souvent dans ce qu'ils ont d'essentiel. Si la communication dont nous parlons se bornait à des rapports commerciaux ou politiques ; si quelques individus, en petit nombre, voyageaient dans ces contrées lointaines, ou si des étrangers venaient au contraire se fixer au milieu de la nation, ou même si celle-ci n'avait qu'à soutenir une de ces guerres de frontières qui ne changent rien à la destinée des peuples, il esta croire qu'aucun chan-

' I.a (loctiine que les langues, alors même qu'elles n'ont été soumises à aueuiic in- fluence étrangère , se transfoi ment ev raison du long espace de temps qui s'csl ccoulê depuis qu'elles %onl parlées , est la plus répandue anjourdliui.

LE UUiîrO.N DI.VLlîCTE GAULOIS. 19

'• goineiU ossciiliel n'en résiillcrait, et que tout au plus " rinli'oJuclioti de quelques mois isolés serait l'eflet de ces

>' événements sans conséquence Mais si un certain nombre

» de circonstances réunies, je veux dire les causes politiques,

littéraires et religieuses, venaient à agir ensemble sur un - idiome primitif; s'il était soumis à cette triple conquête, je •• ne doute pas qu'alors il ne fût considérablement modifié, « qu'il n'en devînt même prescpie entièrement méconnaissable " dans la plus grande partie des mois qui le forment. Mais je " ne saurais croire que le fond pût en être totalement détruit , " à moins qu'il ne restât pas un seul individu de la nation <• subjuguée, que la race nen fât complètement anéantie, qu'un « peuple enfin n'eût pris la place d'un autre peuple. La raison , ^ en elîet, se refuse à croire qu'une langue puisse périr seule , « qu'une nation puisse adopter celle d'une autre nation, sans

qu'il reste aucune trace de la sienne. Tant qu'il subsiste un « homme de l'ancienne lamjue, il exerce sa portion d'influence, " il contribue, pour sa part, à la formation d'un nouvel " idiome. >

Nous avons cédé au plaisir de transcrire ici ce remarquable fragment. Fort des principes si nettement formulés par le savant orientaliste, principes conformes à toutes les données de l'histoire, nous pouvons admettre , à priori, que le gaulois a contribuer, pour sa part, h la formation delà langue fran- yaise , concurremment avec le latin , le francisque et le goth.

En prenant pour base de notre travail cette double règle de critique : une langue ne s'altère réellement que par mélange ; le résultat de l'altération est toujours analogue aux causes qui l'ont produite, nous n'ignorons pas que nous avons le malbcur de nous trouver en dissentiment avec plusieurs savants. Dans un ouvrage récent sur les origines de la langue française, l'on a soutenu celle thèse, qu'une cause générale, la vieillesse, avait amener les mêmes changemenls dans tous les idiomes de la famille indo-européenne.

20 I.E BKEÏON DIALLCTE GAULOIS.

Avant donc de passer à la seconde question que nous nous sommes postée en commençant ce chapitre, nous devons expo- ser les motifs qui nous ont fait adopter une opinion contraire à celle d'un grand nombre de philologues de ce temps.

Il ne s'agit pas ici , tout le monde doit le comprendre , dhtne simple question d'érudilion. 11 y a tout un système philosophique dans l'une ou l'autre des deux opinions qui se trouvent en pré- sence. C'est donc pour nous un motif de plus de traiter cette matière avec toute la gravité qu'elle comporte.

Que les linguistes de l'école dont nous critiquons les sys- tèmes nous permettent de leur adresser une question préli- minaire :

Le bengali, idiome dérivé du sanskrit, l'arabe, le grec mo- derne, le slave, etc., etc., ont subi de la même manière, disent-ils, la transformation dont nous parlions plus haut. A merveille ! Mais, poui* que chacun des exemples sur lesquels ils appuient leur système eût quelque valeur aux yeux de la critique, n'était-il pas indispensable, préalablement, d'établir d'une manière historique qu'aucune des nations dont ils ont étudié l'idiome, ou n'a jamais été conquise, ou n'a pu, en raison de son isolement, faiie aucun emprunt aux langues voisines?

Personne n'ignore que l'usage des verbes auxiliaires ne s'est introduit, dans certaines langues, qu'aune époque relativement moderne. Faut-il en conclure, avec la plupart des érudils, que toutes les langues, à une é^o(\viQàon\\éQ, devaient subir, comme fatalement, cette révolution?

Nous avons interrogé l'histoire sur ce point; or, voici les enseignements qu'elle nous a donnés : que nos adversaires veuillent bien les méditer.

Les Hébreux, durant des siècles, ne se mêlèrent point aux nations qui les entouraient. Or, il est certain que , durant ce temps , leur langue n'éprouva aucune altération. Mais quand ils curent pris pour fennnes des filles d'Azol , de Monb et d'Ammon,

LE BllIîTON DIALECTE GAULOIS. 21

(Jil EsJras ', il arriva que la inoilié do leurs cnlaiils ne parla pas la langue dlsraël.

Parlout les mêmes causes ont produii'e les mêmes elFels; partout les altérations qu'ont éprouvées les divers idiomes ont être conformes au caractère de la langue qui a influé sur eux. Si l'on veut s'en convaincre, qu'on jette les yeux sur un des dialectes nés de l'hébreu, sur un de ceux qui dérivent du grec ou du latin.

Pour appuyer la thèse que l'on soutient, on cite le bengali, l'aralje, le grec moderne, etc., etc., etc.; mais, encore une fois, peut-on nous garantir Vinallérable purelé des sources auxquelles on a si abondamment puisé?

Assurément, personne ne contestera que la civilisalion , la langue et les systèmes philosophiques des Indiens ne remontent à une haute antiquité; <• mais n'esl-il pas également certain, « dit M. de Sainl-Marlin , que l'ancien monde comprenait « d'autres contrées, qui , dans des temps très reculés , furent •• aussi de vastes foyers de lumière et de civilisation? Croit-on , «■ par exemple, que les grandes métropoles, élevées, dès le « berceau du genre humain, sur les bords du Nil et de l'Euphrate, - n'aient pas réagi, d'une manière très active, sur plusieurs

nations et sur les Indiens eux-mêmes? Les premiers feuillets

de l'histoire nous montrent les nations situées entre la Médi- " terranée et l'Indus étendant leur domination dans toutes les

» directions Le climat séducteur de l'Inde n'exerçait-il pas

« alors sur ses habitants la même influence enivrante qu'il " exerce aujourd'hui? Enfanlait-il de plus vaillants guerriers " au sein d'une nation qui parait n'avoir jamais soumis ses " voisins? Ces Indiens avaient-ils, en surmontant d'innom- " brables dilficullés, porté leurs armes, leur langue, leurs « institutions dans des régions éloignées, inconnues, inférieures

'25. Scd in diebus illis vidi Judacos duccnlcs uxorcs Azolidas, Ainmoiiilidas et BIo:il)ilid:is;

2^1. Et filii eoriim ex nicdin parle loqiieltanlur azolicè; et lu'sciobrir.tloqui jiidaicc, cl loijucbanlur juxla liiigiiain populi et popiili. (lùJras. L. II. c. 15.

22 Llî miKTON— DIALECTE GAULOIS.

<■ aux belles contrées baignées par Tlndus cl par le Gange?

<' Par quelle supposillon expliquer les ressemblances incon-

« leslables qui unissent les langues de la Grèce, de l'Ilalic et

<• de l'Inde, si l'on ne peut en rendre raison par des colonies

" conquéi-anles '? •'

Lorsqu'on aura donné une solution raisonnable à ces ques- tions du grand critique, peut-être la théorie que nous repoussons aujourd'hui cessera-t-elle de nous paraître inadmissible; jusque là, nous la combattrons. Quaift à l'arabe et au grec moderne, il est facile de démontrer que ces langues ont subi trop sou- vent le contact d'idiomes étrangers, pour qu'il soit permis d'attribuer à la seule action du temps les changements qu'on y a remarqués.

L'histoire nous montre, d'abord, les Arabes maîtres, sous le sceptre des Ommiades, de la Perse, de l'Egypte, de l'Inde, de l'Espagne et de toutes les îles de la Méditerranée. Ce peuple, dont l'ardeur pour la science égalait l'enthousiasme chevaleresque , fut , pendant quelques siècles , comme le dépositaire de toutes les connaissances humaines. Ne pouvant trouver, au milieu de la vie agitée des batailles, le temps (pi'il aurait voulu consacrer à des études nationales, il s'em- pai'a , en conquérant , de toutes les œuvres que le génie avait enfantées chez les nations subjuguées. Grecs, Persans, Hindous, Chinois, contribuèrent à le civiliser'. Vainqueurs d'un enq)e- reur de Conslantinople , les Arabes exigeaient que les Grecs leur envoyassent des savants et des manuscrits ^ Grâce à la protection des Abassides, nn grand nombre d'ouvrages furent traduits en arabe par des médecins chrétiens. Des moines nesloriens, dès les premiers siècles de notre ère, avaient parcouru l'Inde, la Chine, la Perse, la Tartarie '*. Il ne nous appartient pas de délci-miner ce que les Arabes empruntèrent à chacun des peuples avec lesquels ils se trouvèrent en contact;

' Nouveau journal asialiquc. T. II. Arliclc poslliumc. V. Suprà.

^ De Guignes, Ilisldcs Huns. T. II. p. 49». Eluiacin, Uist. Surac. in-4"., p 8î-8'i.

' De GuigMPS. T. I. p. I. p. 516.

* Voyi'z Jfiurd.iin, Ilcckcrchcf: sur les (raduclions d'Aiislo(c , p. 87.

I.lî RIIETOX niAI.ECTE GAULOIS- 23

mais nous ne craindrons pas d'affirmer que les analogies qu'on a remarquées enlrc certaines formes grammaticales, qui existent dans la langue arabe, et celles qu'on rencontre dans d'autres idiomes, sont le résultat du mélange de ces divers idiomes.

Quant à la Grèce, comment s'étonner de retrouver, dans ses dialectes modernes , des formes inconnues des anciens ? Quoi ! durant plusieurs siècles, la Morée, l'Altique elle-même, ont été découpées en petites seigneuries féodales lloltèrent tour à tour les gonfanons des chevaliers de France et les bannières catalanes ' , et vous n'admettez pas que la langue des conquérants ail pu exercer sur celle des vaincus l'influence que vous attribuez à l'action du temps !

Il faut bien le proclamer, car, nous le répétons, il no s'agit pas ici d'une vaine lutte d'érudition : la thèse que nous combattons ne saurait soutenir l'examen de la crilique his- torique. Reconnaissons donc , avec M. Abel Rémusat , avec M. de Saint-Martin , avec tous les critiques qui s'appuient sur des faits , non sur des hypothèses , reconnaissons la vérité du principe formulé ci-dessus : les langues ne s'allèrent réelle- ment que par mélange, et le résultat de cette altération est toujours analogue aux causes qui l'ont produite. Nous ajoute- rons que la prononciation d'une nation reste la même tant que ce peuple habite la même contrée. Elle ne change, en effet , que par suite d'émigration , ou de mélange avec des races étrangères; et alors cette prononciation devient rude, de douce qu'elle était, ou douce de rude, selon que le peuple auquel on s'est mêlé a une manière de prononcer, labiale ou gutturale , plus ou moins fortement articulée.

Quelques mots encore au sujet d'une autre assertion. On prétend que l'un des caractères distinctifs des langues primitives, c'est d'être plus riches en formes grannnalicales que les langues dérivées. Or, ce principe est démenti :

' Voyez, dans la Chronique de Moric, par M. Biiclion , le pocnio grec anonyme re- latif à rclal)lissenient des Français dans cette contrée.

2V LE BRETON DIALECTE GAULOIS.

r Par la langue chinoise; et, en effet, le kouwen possède beaucoup moins de formes grammaticales que le kouan-lioua, qui en est dérivé;

Par la langue rabbinique , qui compte beaucoup plus de formes grammaticales que T hébreu d'où elle tire sa source ;

Par le comique et par l'armoricain, dialectes plus anciens que le gallois, et moins riches que lui en formes gramma- ticales' ;

Par les langues néo-latines, qui offrent, pour le moins, autant de formes grammaticales que le latin , dont elles sont dérivées.

II. Nous arrivons , après celle digression , h la seconde question que nous avons à discuter : Est-il possible de con- stater la part qu'a eue le gaulois dans l'altération du latin ?

Nous aurons résolu ce problème d'une manière affirmative, si nous parvenons h démontrer que des caractères essentiels à la langue française, et qui ne se rencontrent ni dans le latin, ni dans le golh , ni dans le francisque, se retrouvent dans le brelon , dialecle de la langue gauloise, comme nous l'avons prouvé plus haut.

1" CARACTÈRE.

Les substantifs bretons sont indéclinables, c'est-à-dire, qu'ils ne mai'quent le rapport qui les unit aux mots avec lesquels ils sont en construction par aucune variation dans leur dési- nence. Or, rien de semblable ni dans le latin, ni dans le grec, ni dans le goth , ni dans le fiancisquc \

CARACTÈRE.

On indique en brelon les rapports des substantifs entre eux

' Jl. Ampère, pour nous avoir lu trop rapidement, a einpmnlc :\ notie fssat un exemple qui j)rouvc précisénunl le contraire de ce ([u'il voulait démontrer,

* Les Anglo-Saxons marquent les rappoits des mots entre eux par une variation dans la désinence. (Voy. Hick. Th. ling. septcnlr. ,p, 10 et scq.) il on est de même riiez les Gollis [Ib. p. 14 et soq.) et citez les Francs. [Ib. Gravi, francc-lhcolifca , p. li.)

I.E BRETON DIALECTE r.AUr.OIS. 25

par diverses préposilions placées dcvanl le mol qui est h l'étal tonsli'uil. Ces caraclères ne se relrouveiU dans aucune des langues qui oui concouru à la lornialion de la langue fran- çaise.

3' CARACTÈRE.

Dans leurs diverses fermes de conjugaisons, les Bretons se servent d'auxiliaires. Il n'en esl pas ainsi dans le golh , dialecte plus ancien que l'anglo-saxon et que le francisque. Quanl à ces doux dcruiers dialectes, ils possèdcnl, il esl vrai , des verbes auxiliaires ; mais il ne faut pas oublier que l'un a été en contact avec le Breton de l'île , l'autre avec le Gaulois du continent ' .

4" CARACTÈRE.

Les négations doubles et composées existent chez les Bretons [ne ket, en français, ne pas). Il n'en est pas ainsi dans le golh, qui nie par une simple négation", ni dans les anciens monuments saxons. La négation ne se trouve redoublée que

' Le saxon forme le présent des'vcibes (voix aclive) à l'aide d'un auxiliaire et d'un participe passé (Voyez Ilick. p. 40); mais on ne retrouve pas cette forme dans legotli, dialecte le plus ancien. [Ib. p. 4G.)

il n'y a que cinq temps en anglo-saxon , le présent , le futur , et trois prétérits {Ib. p. 5942). Il en esl de même chez les Goths. (Ib. p. 47.)

Chez les Francs , les formes verbales sont plus nombreuses ; leurs verbes onl huil temps : un présent, deux prétérits imparfaits , deux prétérits parfaits , un plusque- parfail et deux futurs. [Ib. grani. franco-theotisca , p. 62.)

Quelques remarques sur la formation des verbes passifs , dans les anciens dialectes germaniques , ne seront pas déplacées ici.

Les Goths forment leurs verbes passifs de trois façons :

1" Au moyen du verbe auxiliaire et du pailicipc passé ;

A l'aide d'un suffixe pur ou paragogique ajouté à chaque personne du verbe actif dans les doux nombres ; ainsi hailais , passif haitaizan ;

5" En changeant les terminaisons d ; Tinfinilif jran ou an en nan (Ib. p. 49.)

Les Anglo-Saxons forment la voix passive au moyen du verbe substantif cl du par- ticipe passé (Ib. p. 48.); les l'rancs, au moyen de {'auxiliaire tt du participe passé.

= Ilick. 1». 08.

{

2G LE BUETON. DIALECTE GAULOIS.

dans des ouvrmjes plus récents. Mais ni l'un ni l'aulic de ces doux peuples ne fail usage de la négalion composée. Dans le IVancisqne, au contraire, les négalions doubles et composées exislenl comme chez les Bretons et chez les Français '.

On a vu, un peu plus haut, que les Bretons s'étaient frac- tionnés au cinquième siècle. Or, comme nous retrouvons tous les caraclères que nous venons d'énumérer, et dans les dialectes de l'île et dans ceux du continent, nous concluons qu'ils ont appartenir nécessairement au génie primitif de l'idiome parle par nos ancêtres, Gaulois et Bretons, et que c'est de cet idiome qu'ils ont passé dans la langue romane, qui , comme on a pu s'en convaincre, ne les a empruntés ni an goth, ni au francisque. Il est vrai que plusieurs philologues ont revendiqué ces caraclères pour la langue latine, et cela parce qu'ils les rencontraient dans les meilleurs écrivains du siècle d'Auguste *. Mais la conséquence que l'on a tirée de ce fait est-elle rigoureuse? Nous ne le pensons pas. Et en effet, ces formes dénotent, par leur rareté môme, une origine étrangère. N'est-il pas plus probable que ce sont des importations gauloises? Ce qui est certain, c'est que, dès le tenq)S de J. César, Cicéron se plaignait de la décadence du goût national , dont le cachet disparaissait même du Latium. « Chaque jour, écrivait-il à Pétus, d'autres « mœurs viennent s'infuser dans les nôtres; Rome est rem|)lie « d'étrangers portant les braies gauloises, et qui habitent de « l'autre côté des monts ' . Bientôt s'effacera la trace même de « l'antique urbanité romaine. » Si, au sein de l'Italie, les Gaulois exerçaient une telle influence sur la littérature ro- maine , comment admettre que le latin , transplanté dans les Gaules, n'ait pas été profondément altéré par son contact continuel avec l'idiome national ? On ne manquera pas de

' Ukk. p. 58.

^ Voyez Cours de lilléralurc do. M. Villcmain , T. I. p. 88 et sniv.

' Eas (uibanas sales) videam primùni oblilas Lalio , lùni ciini in iirbem nosiram est infusa peregrinilas , nnnc vcrô eliani hiaecalis cl (ransalpinis nationibiis, nt niil- luin veteris leporis vesligiiim appareat. [Cicero ad Pel. I iv. IX. Epist. lli.)

Lli BKiiTON DIALKCTE GAULOIS. 27

nous faire observer, sans doiilo, quo, cinq sicclos à peine après la conquête de celle coiUrée par (k'sar , elle élait devenue presque complélemenl luline ; que Vempire romain dominail alors le monde connu, non-seulement par ses armes, mais encore par sa langue cl par ses instilulions. Nous examine- rons ailleurs la valeur de ces assenions absolues. Nous répon- drons seulement ici que, si, en eflel , les classes élevées de la nalion gauloise adoi>lèrent promplenienl les mœurs des conquéranls cl se façonnèrent à leur exemple , les classes inférieures, que leurs habitudes laboiieuses et leur misère même rendent le plus souvent insensibles aux passions qui amènent de tels changements , ne durent pas se précipiter avec la même ardeur; dans l'imitation des coutumes étrangères. D'ailleurs, la prise de Rome par les Barbares vint arrêter les progrès que des rhéteurs habiles, et l'établissement des aca- démies dans les villes principales de la Gaule, avaient fait faiic à la langue latine. Saint Irénée, dans la préface de son premier livre contre les hérétiques, s'excuse des fautes qu'il commet, en disant (|u'il vit au milieu des Gaulois, et qu'il a été obligé d'apprendre leur idiome '. Un peu plus tard , le génie de la langue nationale , débordant de toutes parts , gagna même les classes instruites. Grégoire de Tours rapporte , dans son livre sur la Gloire des Confesseurs , qu'il lui arrivait souvent de confondre les noms niasculins avec les féminins , de mettre à l'accusatif des termes qu'il fallait écrire h l'ablatif, en un mot, de violer les règles les mieux établies de la gram- maii'e.* Au septième siècle , le latin n'était [>lus compiis du vulgaire ; l'idiome roman l'avait remi)lacé.

De tout ce (jui précède il résulte donc que la languii

' L;i preuve de la p >rsislancc do la langue gauloise, au Iroisième siècle, se trouve «iaiii un déciel de Tan 230. (Diyesle. L. XWIl. l. I. <^ ii ) FidcleiMiiinissa iiuoeuni- (|iie serinoiie rcliiKiiii possuiit iiuii soliiiii laliiia..., vei gailicaua, vol allerius cnjus- cuniquc gcntis. Vid. quoque Sid. .\pt)ll. L. 111. Episl. 7>.

-Qui nuiiiiiia disceruere iiescis, se,;»ii'is |>ro inast uliiiis Icmiuea... coiuniiila!» ; (|iii ipsasquoquc pnepusiliuiies cpias iKibiliuiii di( (atoruni saiixit autorilas, lueo del)i(<i nnii Incas; naun pro ablutivis uccdsulivu et rursùin pio accusalivis ablaliva ponis.

28 LE UftETON - DiALliCïE GAULOIS.

gauloise ne fui pas délruile ' par lu conquête , cl que , avec le lalin , le golh cl le francisque , elle a conUibucr , pour sa pari, el dans une mesure plus considérable qu'on ne l'a cru jusqu'à présent , à la formation de la langue française.

Après avoir indiqué quelle fut, sous le rapport grammatical, l'influence du gaulois sur la langue qui remplaça le lalin dans les Gaules, il nous reste h élaljlir quelle a élé, sous le rapport des mots, la part que l'antique idiome national, a pu avoir dans la formation du vocabulaire français. Ici, nous ne l'ignorons pas, notre tâche devient des i)lus périlleuses; car nous avons le malheur de compter parmi nos devanciers les Le Briganl, les Bullet, les Latour-tV Auvergne, c'est-à-dire les trois philologues qui ont le plus contribué à déconsidérer les éludes celtiques. Mais nous ne reculerons ni devant la crainte du ridicule, ni devant les attaques des savants prévenus.

Ce fut le père Pezron qui ouvi'it le premier la carrière aux anciens Ccltomanes, et voici à quelle occasion. Le grand Lcilmiz avait proclamé hautement, en dépit des systèmes exclusifs des Bochard, des Thomassin, des Caseneuvc et de tant d' autres, qu'il était ilu plus haut intérêt de recueillir les débi'is épars des an- ciens dialectes de la Gaule, dialectes parlés, durant des siècles, par des peuples qui, au dire de Caton-l' Ancien, attachaient non moins de prix à la science du bien-dire qu'à la gloire mi- litaire \ Malheureusement les conseils de l'illuslre philosophe s'adressaient à un éciivain très savant, sans doule, mais acces- sible à toutes les puériles vanités des érudils de son temps. De même que les Henri Estienne, les Guichard, les Ménage, voulaient tout faire dériver du grec, de l'hébreu, du latin; de même le

* a Et ccpcndLUit quoi de plus commun, clans les Annalistes , que ces expressions : l'idiome de (cl peuple fui dclruil par les conquérants; celte Irilm adopta la liniijue de SCS vainqueurs? J'ose dire (ju^unc telle révolution est impossible. Il faudiait, pour l'acconiplir , plus de siècles (jue Fliistoire ne nous en lournit. »

(Abc' Uémusat. Introduction à scsctudcs sur les langues lartarcs.)

'^ Gallica gens duas res induslriosissimo perscquitur, iciu militaieni cl aigulè bxiui. (Caton).

LE KItETON DIALECTE GAULOIS. 29

|)èrc Pezroii, cantonne dans sa Basse-Brelagnc, prétendait tout expliquer par le celli(iue. La mort emporta le savant religieux au milieu de ses affirmations tranchantes, mais pres([ue toujours sans fondement. Ses disciples, suivant l'usage, exagérèrent à l'envi les systèmes du maître. Le franc-comtois Ballet, armé de ses lourds in-folios, descendit dans l'arène, et, de prime-abord, i' déclara que le celtique se retrouvait non pas seulement dans l'irlandais, mais encore dans le basque, et « dans tous nos an- ciens monuments » (or c'était ce qu'avant tout il fallait démon- trer!) Quant aux points qu'il était véritablement important de constater, savoir : l'analogie des idiomes celtiques avec d'autres langues de la même famille, l'influence du gaulois sur la forma- lion de nos patois et de notre langue, il n'en fut pas parlé. Et cela s'explique fticilement : comme le but unique des savants était alors d'établir la filiation des langues, chacun se dévouait à rechercher la langue-mère qui renfermait, en quelque sorte, le germe de toutes les autres !

Enfm Le Brigant parut, et bientôt ses exagérations dépassèrent celles de Bullet lui-même. Comme son savant compatriote le Père Hardouin, Le Brigant poussait jusqu'à l'excès l'amour du paradoxe. Moitié sérieusement, moitié dans le but de mystifier ses rivaux en philologie, il avait résolu, suivant la vive expression de Nodier, de marcher à la langue universelle par le bas-breton ; aussi un jour proclama-t-il intrépidement qu'il n'existait pas, sur toute la surftice du globe, un seul coin de terre le breton ne fût parlé.

Le ridicule ne fit pas immédiatement justice de ces folles as- sertions : le vent était alors aux études celtiques. Aussi le pre- mier grenadier de France lui-même vint-il se ranger avec empressement sous la bannière de son compatriote.

Ce fut seulement dans les premières années de ce siècle qu'é- clata la réaction. Elle fut telle que l'académie celtique dut quitter son nom pour adopter celui de Société des Antiquaires de France. Après avoir servi, pendant si longtemps, à étayer d'alisurdcs systèmes, les langues celticpies devaient naturellement lombei'

30 LE BUEION DIALECTE GAULOIS-

dans le plus complet discrédit. Et , en eflel, il y a peu d'auuées encore, les plus savants philologues de l'Allemagne, les Gi-imni, IcsBopp, les Schlégel laissaient dédaigneusement tous ces idiomes en dehors du cei'cle de leurs travaux *.

Le celtique ainsi frappé de réprobation, il y eut un retour au système de Ménage. Les professeurs de collèges, les paléo- graphes nourris du latin barbare de Du Gange, proclamèrent que, dès les premiers siècles de notre ère, le gaulois avait été remplacé par la langue de Rome , et que du latin dérivaient presque tous les mots de la langue française. Toutefois, du sein môme de l'é- cole latine, sortit le plus savant antagoniste des disciples de Mé- nage. M. Raynouard , après des recherches approfondies sur les patois méridionaux, reconnut l'existence d'un élément autre que l'élément romain, soit dans les monuments écrits antérieurement à la formation des langues romanes , soit dans les ouvrages com- l)0sés postéi-ieurement en cet idiome (et c'est là, probablement, tout ce qui demeurera du système de l'auteur). Quanta l'existence incontestable de mots n'appartenant ni au latin, ni au grec, ni aux dialectes germaniques , et qu'on retrouve dans les plus anciens monuments de la langue romane, M. Raynouard et ses disciples n'ont point songé à expliquer leur origine ; et si l'on s'est efforcé de le faire naguère, c'est dans le grec, dans les idiomes germaniques, voire même dans le phénicien, que l'on est allé cher- cher la racine de ces mots. M. Aniédée Thierry, dans son histoire des Gaulois sous la domination l'omaine, ouvrage recommandablc à tant de titres , déclare que le latin seul était parlé dans les Gaules du second au troisième siècle de notre ère. De son côté, un savant professeur du collège de France aflirme que nos patois ne sont nés que de la corruption du latin. Ce sont là, certes, d'imposantes autorités. Mais qu'on nous permette de le répéter avec le savant émule des Sacy et des Saint-Martin, « la raison se refuse à croire qu'une langue puisse périr seule, qu'une nation

' Sclilch'cl, (Kiiis son Mémoire sur rorigine des Iinloiis, éiionçail foniicllciiiciil (les doutes sur la pareille des langues cclli<nies avec la faindle indo-euro|iéeune. Il n'en est plus de même aujourd'hui.

I.K KUKTON niAI.CLTE GAIIOIS. 31

puisse adopicr colle (ruiic aulie iinlioii, sans quil reste trace (le la sienne. Tant (ju'il subsiste un homme de l'ancienne langue, il contribue, pour sa part, h la formation d'un nouvel idiome. « Or. s'il n'est pas prouve que les conquérants de la Gaule, de Jules-César à Clovis, aient anéanti les populations vaincues, il faut bien admettre, de toute nécessité, que la langue parlée par nos pères se retrouve non pas seulement dans l'idiome des Bre- tons insulaires et armoricains, mais encore dans tous les patois des anciennes provinces de France, patois peu étudiés jusqu'ici, et qui, connne la langue française elle-même, fourmillent de mots Gaulois. 11 serait difficile d'opposer quelque chose de rai- sonnable à cet ai'gument à priori. Mais nous ne nous arrêterons pas : nous allons démontrer, à posteriori, du moins en ce qui concerne la Gaule, la vérité des principes formulés par notre célèbre Abel Rémusat. Jetons d'abord un coup-d'œil rapide sui' quelques-uns de nos patois du Midi et du Nord; puis, après avoir placé sous les yeux du lecteur une nomenclature de mots français dont les analogues (qui n'existent ni en latin , ni en grec, ni en langue germanique), se retrouvent dans les dialectes gaulois encore en vigueur dans l'une et l'autre Bretagne, nous terminerons ce chapitre par une liste comparée de noms de lieux de l'Armorique et de plusieurs provinces de France.

PATOIS PROVENÇAL, LANCir.DCCIEN DIALECTES BRETONS.

ET nAYONNAIS.

Ballon, balin, drap tl'cr,fant. P.'illcn, ballin,coMrcr^î/jT, drap de lit [Xrm.)

lionncon, borne, iimile. I5onn, honnou (en Bict. Armoi) borne;

Bounnein , délimiter Oa dit eiiooro (inns quelques provinr es : ehamp hounil, champ délimilc par clos bornes. Braga, se vanter. Braga, se vanter ([>iclon-Arm.)

Caminen, ô« pors. plur. do l'indicatif,— Cam, canir (Gallois), pas, allure; camen,

ils cheminent. allée, chemin.

Cas, chiens. Ki. —pi. olias, des chiens (Gast. Gallois.)

32 LIÎ nUETON 1)1

ti't*giie, craindre (provençal crciijnv).

Gouct, garde, gtiel.

Garo, jarrel, jambe.

Grafigna, cgradgner.

Gricli, saulcrcllc. Guil, canard.

llosco, osco, entaille ( en langu(>(iocicn

comme! en provençal ). Kclcno, houx.

Lamprc, lamproie (on dil aussi ïnoureno). Les, largeur d'une cloffe.

Menoun, chevreau, bouc.

Mes, mois. Padclo, poêle.

Retz, froid. Kounka, ronfler.

Sain, graisse. Scvo, Sabo, Trongne, nez.

scve.

AI.FX.TIÎ r.AL'LOIS.

Krcn, iremblemenl; krcna trembler; (Arm.) crcgnc trembler (Gallois) Ménage cl ses (iiscipies modernes n'en prélendenl pas moins que craindre vient de Ircmerc.

Ghed, attente, observatioyi, garde, guet ; ghcÙA, observer , guetter (Breton-Arm.)

Garr, garrou, jambe (Hrelon-Armoi) ; (en Gallois) garr pi. s^nmni, jambe).

Krafina, cgratigner (Brelon-Arm) ; graf, grav, piqûre.

Criccied, sauterelle, (Gallois).

Ilwyad (en Gai) ; hoiiat pi. lioucdi ( en Bre(. Arm); hoet (en Comique). ,

Ask, entaille (Dreton-Armor.)

Kclen, houx Celyn (Gall) ; Kclin [Corn. ou Cornouaillais-insulaire).

Llampri (Irland).

Lied, (en Gall) ; Icd, let, largeur (en Br.- Arnioricain); iaisc (en patois normand) .

Mynn, niynnyn, chevreau (en Gall.); (chez les Armoiicains) men, niennet.

Mis, mois, (Breton-Arm.); mis, miris, Gall.

Padell (en Brct. -insulaire comme en Ai- moricain) ; padell, bassin, poêle.

Rew, gelée (en Gallois).

l{or\k, râler, ronfler (Brel-Arm.); (en Gal- lois ilivvng, ronfler,) roncam, (Irl.)

Saim, graisse, (en Gallois.)

Sab, sav, sco (Breton-Arm.) sève. Trwyn, nez (Gallois); trogne (Français.)

Nous pourrions multiplier les exemples ; mais ces sèches no- mcnclalurcs, qui trouveront leur place ailleurs, fatigueraient le lecteur et ajouteraient encore à la longueur de cette introduction. Bornons-nous donc à déclarer, dès ici, car le fait est palpable, que l'élément gaulois a contribué largement à la formation des patois méridionaux.

1. Voypz les dictionnaires Bretons-Français de Dom le l'cllclicr et de Legonideek, les dielion- naires Français-Iirclon de Grégoire de Koslrenen et de Tiond, pour l'armorieain. Kn Gallois, les dictionnaires de Davies cl d'Owen; en Corni(|iie, le vocabulaire du 'Je sii^clc iiuMii' par Pricc. Voir aussi, pour l'armoi icaiii, un dielionnairc manuscrit du lï}' siùclc de la biblio- thèque royale.

I.E nUETON DIALECTE GAUr.OIS. 33

Maintenant en a-l-il été de même dans les autres provinces de France ? C'est ce qu'il importe d'examiner.

PATOIS DU n\S-HMOLSIX, DU DAUPIIINÉ, DU POITOU, DE LA FRANCHE-COMTÉ, DE LA nASSE-NORMANDIE , DE LA PICARDIE.

Aidiilc (lîas-Nonn.) torchis, lerre grasse,

mortier mclé d'étoupc, pour les cloisons.

Ces cloisons s'appcllonl allasses , en

IJrelngne, dans le |)ays Gallo. Bacon, du lard (patois du Daupliinc); bu-

con (eu patois bessin). B:ilaner, errer, vaguer, aller çà cl (pat.

bessin). Roncale, râle (pat. de Franclie-Comlé) . Balin, couverture; linge dont on enveloppe

un enfant dans le pays Gallo, en Bre-

Uigne ; ballin, grosse couverture. (Lini ) Bequet, petit saumon (Bas-Limousin). Besi, la mort (patois du Daupliinc).

Billon, grosse pièce de bois.

Bott<i, soulier (pnt. de Franche-Conilc) .

Brô (dans l'ouest) xme épine, un êclis ; il s'est enfoncé un brô dans le doigt, lo- cution très usitée.

Cadot, fauteuil (Picard)-

Calo, paille (Norm.)

Caouan, cahouan (id). ; (3n bas-normand) chouen, cliouan ; (en pat. de la llautc- BfCtagne) chouan, chat-huant, ckoucUe.

Ciclc, cercle, cerceau ; cicla, entourer de

cercles.

Clichette (B.-Norm.) loquet.

Clopi, cclopé (Bas-Limousin).

Clouca, glousser ; B.-Norm., cloquer.

Cluda Çid.), claie.

rouble, couple (id.)

Corne, gâteau, pain hlanc; dans d'autres

provinces, cboinn.

Breton continental ou insulaire.

Till (Brct.-.\rni.) torchis ; ar-lill, ou dill, du torchis ar, article.

Baccwn (Gai.) du /arrfjbagun en Irlandais.

Balannawd, aller à l'aventure, errer d'un

côté et d'autre (Gallois). Bonkel, (Bret.-Arin.) râle. Pallen, pallennou (Br.) ballen, coui'crtwre

Deglick, femelle du saumon.

Bcz, beziou, tombeau (Arn\) bais, /a mort m Irlandais.

Pill (Biel.-Arm. et Gallois) grosse pièce de bois cquarrie.

Botcz, botou, soulier, (Brct.-Arm.)

Bros (Comique) pointe, aiguillon ; Brout, brot (Brclon-Armoric), épine, pointe; browd, pom<c (Gallois).

Cador f/ja.'sc(Corniquc) ; cadair, chaire, (Gai.)

Kolo, paille (Br.Arm.) ; col, paille (Gai.); kalo, culin, paille (Comique).

Kaouen, kaouan (Brel.-Arm.) chouette. Le chat-huant des Français est assuré- ment une lourde méprise. Kavan , corneille (Bret.-Arm.) ; dans le latin du moyen-âge, caucnna. V. gloss. de Du Cange.

Kiic'b, cercle (Bret.-Arm.); cliilch, cercle, rotation (Comique); cylcli, cercle, pat.

Ciicied, cadenas, petit verrou (Gallois).

Clolf, boiteux (Bret.-Arm.)

Kloga, glousser (Arm.)

Clawydd, claie, (Gallois).

Cwpl (Gallois) assemblage, réunion, paire. Kouin, gâteau, cuygn (en Vannes) koan,

. pain blanc (Arm . )

3V LE lîKEION - DIALECTK GAULOIS.

Coiilino (id.) pambeaujorche de paille. Coulaoucn, goulou, flambeau, (handelle,

(Br-Ar.) ; (en Gall.) goleuni, luminaiir. Criquet, grillon. Criccied, grillon (Gallois) le C prononcé

comme K; giill— pi. grillied (Br-Arm.) Crogne, cruitidre (id.) Kren, crainte ; krena, craindre (Br-Ai m.)

Ciouillet (Das-Norm.) gros verrou. Kroul, pi. kroullet, (argrllc, verrou (Br.-

Arm.) Egrafigner( en Picard et dans l'Oiirst) Gravin.U, grafignat, rjfrrt%jier, Breton de cgrat'gner. Vannes— Y. Grég. deRostrenen, au mot

('graligncr; signifie aussi tracer avec une pointe; en Grec, 7/5«'f&'. Fringoter, idem, danser, satiter ; dans Vii^s^ {Bv.-.\rm.) sauter, gambader ; [en

d'autres parties de la France, fringuer, Gai.) frangis, leste, déluré, .Ieter(Bas-N'or!n.) calculer, faire un compte. Jed, jet, calcul; jeta, calculer (Bret.-Arm.) Gr(:sï\, petite gr('lc. Grcsill (Brelon-Aim.) petite gnte; grisi;il

(en Gallois). Grou, du gravier, du sable (dans la plu- Grou (Comique) sable; gi'ou.in , groil, part des déparlements de rOnest). sable (Breton-Arm.); gro, graian, subie,

(Gallois). Guibet (id.) co»'sm (culex.) ; bibet dans Gwybed, mowf/wron, eousm (Gallois); (en d'autres provinces. Bret.-Arm., dialecte de Vannes) huy-

beden, huybed, huyb, moucherov. Hourdin (Bas-Norm.) fardeau, charge Horden, fais-, charge (Brcton-Arm.)

Wi&f, élégant, joli (Roumanche). Mhtv , élégant , recherché (Breton-Arm.)

Monsa (Picard) murmurer, bouder. Mouza, bouder, se fâcher, faire la moue.

(Brcton-Arm.) J'ucbcr (id.) cacher, dérober ; on dit dans Moucba, se cacher, .'le masquer; moucbick, le patois de la Haute-Bretagne se mou- cachette (Brct.-Arm.) clicr, pour se cacher. Pissot, (id.) dans les autres patois, pissat, Pissawd, urine ; pissaw,7frjnfr (Gallois).

urine. Rache, gale (pat. de Franche-Comté). Rach, gale (Breton-Arm.); (Gallois) cracli.

Roqua, roucas, rocher. Roc'b, plin-. rocliier (Cail. et Arni.)

Rusquo, ccorcc. Rusk, icorce (aim.)

Seille (en bas-normand et dans l'ouest) Saiib, seilli, pi. scilliou, seiUieu, senr.

seau. Legonidec écrit sal (dial. de Léon).

S'cgargaler (Picardie) s'égosiller. Gargaten, gargat, gorge.

Soulier, grenier (pat. Fianche-Conilé). Sôlicr, gnnier (Brct.-Aimor.)

Viguet, (Bess.) guichet. G\Yiclict, wiclict, guichet, (Brct.-Anr.)

Ces rapprocheinenls entre des vocables celtiques , et certains mots (les patois du midi ou du centre de la France sont de nature, assurément, h convaincre les esprits les plus préve- nus. Mais il est un argument bien plus concluant encore en fa- veur de la persistance du celtique. C'est que , dans les contrées

l.E BIILTON IHAl.lîaii; GALLOIS.

même qu'ont inondées les flots de 1" invasion geinKini(|uc , les patois renferment un bien plus grand nombre de mots gau- lois que de termes tudesques. Voici quelques mots puisés dan les divers patois du nord, le Lorrain, le Rouchi, le Wallon, le Roumanche et le patois des Vosges. Nous placerons en regard , comme nous l'avons fait plus haut, des mots celtiques analogues, et les critiques de bonne foi prononceront. Nous nous soumettons d'avance à leur arrêt.

35

PATOIS DU NORD. Abafla (Vaiid.) ilonnr. Anoi, aiiois, ennui (Wallon). .\nvoi (id. ) serpent aveugle.

Ai nu, orageux (Rouchi).

Baraid, fraude (Wallon) ; harateri, irom- pcu :

Belossa , prune, prunelle ; (dans TOuesl) blesses, petites prunes.

Dogiicr, toucher (patois Rouchi).

Escorncr, mépriser (Wallon).

Friche (patois des Vosges) jar, dispos, en- joué.

l'iingii (id.) se pavaner.

Guignu, gâteau (Roumanche).

Havi, brûlé, (desséché (liouchi).

Menés, voilure (id

Me7.3 (Rouin) lépreux. Mouw, humide, mouillé (i('.)

Niez, niés, neveu, nièce (Rouchi).

Petor, quatre (it'.)

Q.I roller , danser ; qu tjIIc,

Saicn, saindoux (Lorrain). Sena, senas, grenier (id.) Sefie, su//" (id.), siju (Orne). Teie, maison (Lorrain). Wil, huit (Wallon).

danse (id.)

BRETON.

Ahaf, étourdi, niais, abasourdi. Euoi, enou, enoé, ennui (Bret.-Arni.) Anv, jil. anvcd, petit serpent que l'on

croit aveugle (Brcl.-Arni.) Arne, arneo, arnev, orage : eur gwall

arnea. beJdéac'h .il y a eu un grand

orage hier. Brad, perfidie; bradwr, trahison (Gall.),

barad, frauder, hi\i\\U\ff, fraudeur , (Arni.) Bolos, polos, prune (arni. gall.)

I'oVa, loiika, frapper (Bret.-Aini )

Ysgorn (Gallois) mépriser.

Trysg (Gallois) léger, joyeux. De là, le

\icux mot français fiique. Fringa, sautir, danser (Arm.) Ivouin, koan, (Arm.) llaf, hav (Gal;ois) été\ haw, haf (en Breton

de Vannes) l'été. Men, pi. nicni, voitures; menai, tombe-

rcau. }Aczt\\,. lépreux (Bref. -Arm. ) Moues, /lumWe (BîCt.-Ar.); mwyd,/iu-

m'de (Gallois). Nai,«ei'c», nilh, nièce ; (Gall.) niz, neveu.

ni z, nièce (Arm). Pcdair, pedwr (Brct.) pedair fém. Iioroll,6rt/, danse (Br.-Arm.) Le Coroller est un nom de famille très commun ( ii Basse-Bretagne. (En Gall.) coroli, danser en rond. Saim, saindoux (Gall.); saynell(Arn).) S:mal, sanalou, grenier, nvigashi (ar:)i.) S'.vyf, suif (Gall.) ; suaff (en Bi . de Yaini.) Ti, pi. lies, lieu, maison ; (en Gall.) VViiilli, wylh (Gdiois) huit.

36 LE DKETON DIALECTE GAULOIS.

Nous venons de retrouver dans les divers patois du centi-e et du nord de la France des fi'agments dispersés de l'antique idiome de nos pères. Voici maintenant quelques-uns des vocables dont le Gaulois , en se retirant , a enrichi le vocabulaire français.

FRANÇAIS.

Allée, promenade couverle.

Agonir (mot vieilli), agonir d'injures,

etc. Arsenal, magasin d'armes et de munilions.

Bac. Oaratciic.

Barreau.

Basse , (U raie de inaiine) i'cucils à fleur d'eau.

Bàlai'd.

Bijou .

Bille, billctle ( de bois) billoi. Blaser, émousser le goûl.

Borne se disait autrefois bourtc. Champ

bminit en vieux français. Bluter, passer la farine au (amis.

Botte, ckoses lices enwmble. boite d"as- pcrgcSi

GAULOIS OU BRETON.

Ahvcd ( pr. |aIoued) enclos ; Corn, alee , aie, promenade couverle (Arm.) alwyd, gallors.

Acbwyn, blâmer, insulter (Gall.

Sanal, grenier, magasin; ar-sanal, le ma- gasin (ar, art. défini, te, la, les ).

Bae, bàg, bàlcau, (xVnn.)

Barad, trahison (Bref.) frauder, baradcr. Bradu, trahir, tromper, Bradwr, traître (Gallois).

Barr, gallois et arm. soutien, secours pi. banaw. En Irland., barregh.

Bas, gallois et arm.; même signifieationen il:dicn, basso; en espagnol, baxo; dans la basse latinité, basstis.

Bastaid, gall. et arm. Hancvocem, dit le savant Davics, inani conatu 7nullum la- boranl a teutonica, bclgica, hispanica, gnliica, italica, aliisque linguis deducerc (jtiam nullo laborc Britarmam essecom- pericht, et, en effet, bâtard, vicnldc bas, défaillance, défaut, et tardd, naissance. tarddu, gominare, en galloi?.

Bisou, (Corn.) bague, bijou bizou, bezou, anneau (Arm.) Bysou, anneau (gai.) de bys, doigt.

Bill, et pill, arm. et gidlois, pièce bois,- courte, équarrie.

Blàs, r/OM<, (Arm.) blashal, jowtcr, Cathali- con, diclionn. impr. en 1498. Blàs, goût en gallois, blasu, goûter. Les Irlandais disent blass, goût et blassigb, goûter.

Boun, bunn (Arm. de Vannes). Borne, li- niite.

Bleut. farine, (Arm.), blawd, farine, en gallois.

Bod, (gall. c( aim.) une touffe.

IJouc.

Bourse. Biaguetlc.

Du Bran, (ancien mot français), di son Ce mol est encore usité dans les dépar tementi de l'ouest.

Brnnclie ' Brave.

Brèche.

Bruit.

Cabane, chaumière.

Calotte.

Camus, caniard.

Cap,

Cbainc (de raontag ne)

Cliat-huant ( méprise évidente).

LE IIIIETUN OIAI.KCTE (iALi.OIS. 37

Bouc'h, (Arm.) bouc; gallois, bwch ; dans

la basse latinité ùuccns. Pwrs, (gallois) bourse. Braghès, pi, bragou, culoUe, Leniotbracca

dit Cluvier, appartient en propic aux

gaulois. Brann (gai.) bren. (.Vnn,) Brenn (Corn.)

brcniiiucuni, brennalicuin, dans le , latin

du moyen-âge, son de farine, en hiand

bran.

Brank, brankuo (Arm). Bràw, fort, vaillant, beau, (Arm.), gai., ffiaw.

Bresk, breg, (arm. et gai.), rupture, frac- turc, dit dom Le Pelletier. Brix , cbez les Ecossais, signifie 6 rrWte fracture, dit Buchanan , quod enim brix scolis dicitur, id galli adhnc bresche uppeUanf.

Brud, brui, bruit renommée, réputation. (Arm.); brwl,hnn,renotnmée, chronique, histoire, (Gallois.)

Caban (Comique) chaumière; caban (Gall.) casa, g urgustium, dit Davics. Ce mot ne se retrouve plus qu'en composition dans l'Armoricain.

Callaid, bOnnet , calotte. Calla, capuchon (Gacl.)

Cani, tortu, ramassé (Arm., Gall. et Corn.)

Cab, caben ; (Arm.), eap.

Clieini, dos, arête de mon^ai/ne (Comique); kefii, kein, dos, échine, arête de monta- gne (Arm.) ; ce&i, arête de montagne , en gallois. Montes dorsum cbevin [dici^ lur Brilannis, dit Canden : et il ajoute ttndè dorsum illud montium perpetuum in Oallià, quœ olim eadem qua Jlritanni usa est lingua, Gevenna et Gebcnna fuit dicta,

Kaouen, Kaouen (Bret. Arm.) Dans pres- que tous les anciens patois Cavuan, clioucn , Chouan; les Armoricains, di- sent Kavan, Corneille-Caoucnn , Cor- neille, dans du Cange.

'. LosLcBriganl de l'IIellcnisiiK; onl prùlcnJii que ce mot vcnail de torkot qui nu jamais 'icnifié hranrhe mais bien rcnrc.

38

LE BKIiTON DIALI CTK GAULOIS.

Chônier, ne rien faire.

Ciseau. Chemin.

Coffre, caisse et aussi b corps. F.e coffre est bon (vulg.)

Coirel, petit bois. Ce mol s'écrivait autre- fois coc'lerets, coaterels, bois coupé.

Couple (paire).

Courson (d'après le dict. de l'Académie) cchalas, pieu.

Craindre.

Croc ( instrument de fer à pointe recour- bée) ; crochet.

Da, oui-dà.

Dague, poignard.

Danse.

Dard, darder.

Débrider (pop.) manger confortablement. Il s'entend à débrider un pâté.

Destri r ((;heva! de bataille). Douves ( fossés).

Drogue, chose mauvaise, (pop.)

Dune.

Eclopé.

Ennui.

Fiole, petite bouteille de verre.

Chom, clioum, arm., demeurer, s'arrêter, ne rien faire. (;hom, tnorari, gai. (Dav.)

Ceisio, élimer, ébarber , couper (Gallois).

Cam, pas, allure. Camen, allée , chemin (Gallois) .

Coffr, , corn., arche, vaisseau, coffr. arm. coffie; coffr., (Gall.)cista, arca, dit Da- viès. coff. signifie aussi ventre en breton .

Coi't, coit, bois, (Arm. Corn et Gall. ); et terri-r, part, de terri, couper, briser, (arm. et ga!!.) Ménage fait venir colrets de con- s tri du m. Cwpl, assemblage, réunion , paire (Gall.) Corsen, pieu, roseau (Arm.) korsen, ro- seau (Comique). Cors, corsen en gallois. Krena (Arm.) Crynn (Gall.) craindre. Croc (Arm.) MH croc, croglioiina, accrocher,

crogli, crémaillère, en Irlandais. Da, dans tous les dialectes celtiques , comme dans plusieurs patois français , signifie assurément; do (Gallois). Dag, (Arm.) poignard, dageret dagr, pugio, dit Davirs, (Gall.) tagn, taca, daga.r^or- ger, (ai.); en italien, d:'ga,«npo/g(>iar(/. Dawnsio, sallare, (Gall. Davies) ; dounsy chezics Irlandais, danser. Dansa (Arm.), danser. Ce mot existant aussi en alle- mand, son origine n'est pas certaine. Dart, dans tous les dialectes celti(iucs, wn

javelot, un harpon. Debbry, manger (Comique), dcb; y, dibiy, manger (Arm.) Debry signifie encore miellés en Armoricain. Eddeslr (Gallois), cheval de guerre. Duff, douff, arm., profond. Dv\fr, trou

plein d'eau. Droc, mauvais (Comique). Droug, drwg,

mauvais, méchant (Arm. et Gall.) Tune, colline, hauteur, (Arm. et Gai'.) Cloff, boiteux.

Enoi, enou, inoenve (Arm.) cninii. Enoui, ennuyer (Arm.); en gallois eniwo, faire mal. On sait que notre mot ennui a long- temps signifié douleur, peine, affliction. Fiol, en Comique, petit vase, Fiol , en ar- moricain; Ffiol tn gallois, dans le même sens.

Fiai rcr, fiair, odor. I.

Fol, feu.

Forêt, bois.

Fi ingant (clic val ninganl), cl dans le peu

pic, le mot frin(jticr. Frique, fiisquo, friquelle, (vieux mots

tombés en désuétude) lesle, gai, alerte, Cabcr, gabcur (vieilli), railleur.

1UU:T0N DIALECTE GAULOIS. 30

Flair, odeur (Comique) fier, fiear (Brci. Arm.) odeur. Fierh, exhaler une cdeur (Arni.) Fflair, odeur, flcirio (Gallois) exhaler une odeur.

Foil (Comique), foil, en Armoricnin et en gallois. Ce mot est incontestablement gaulois : On lit en effet dans la vie de Si- Grégoire le grand par J. Diacre : Est illc, MORE UALLico, sanctum senem increpi- lans FOLLEM, e(c.

Forest, arm. , une fore t. Fforest, forci. Cal!. ) Ce mot est-il gaulois ou germain? Il existait dans les deuxlanguf^s probable- ment.

Fringa (Arm. et Gall.) , sauter , dansrr , gambader.

Fiisk (Brct. Arm. et Gall.) leste, gai, alerte.

Gafne, dégainer, [vagina]. Gargariser, se laver la gorge.

Gile (ancien mol français) faire gile ; dans les vieux auteurs français, tourner le dos, prendre la fuite.

Glu, delà glr. ( en lat. viscum).

Goéland, oiseau de mer.

Guère Is, champs labcure.

Goulot, cou de bouteille.

Grésil [petite grêle). Guet (faire le).

Gonp, raillerie (Arm.) goapa, railler. Mé- nage lui-même admet l'origine g;;u- loise de ce mot.

Guain (Comique) fourreau, gwbin, gouin, (Arm.) gwain (Gallois).

Ce mot très probablement vient du grec yv./^yv.pswj, mais il n'est pas inutile de rappeler qu'en armoi icain nous avons gargat, pi. de gargaden, gorge, s'égir- galer, s'égosiller, dans le patois de Pi- cardie, et en espagnol garganta, gosier.

Kil, le dos, le revers d'une chose, et aussi fuite (Arm.) Cil, en gallois, retraite, fuite , le côté opposé au tranchant, d'un glaive.

Glu, en armoricain, en comique cl en gallois. En latin, gluten, colle.

Guilan (Comique), gvvélan (Gallois), goë- !and.

Guéret, terre labourée (Comique), le mot s'est perdu en Breton-Arm.; gwcryd, lerra effossa (Gallois), Davies.

Goulo, en gallois, vider; goulô, en armo- ricain et en comique, vider. Le goulot, Tendroit par se vide la bouteille.

Grésil (Arm.) un mc'mesens. Gresiol (Gall.)

Ghed (Arm.) gnci, attente, observation . Cliod:!, observer, surveiller.

40

LE BHETON

Hanap, ancien mot français, coupe, lasse. llàve (leinl) lire, bruni.

Havre.

Idiot, homme stupide. On ditiinrfîotdans

quelques départemenis de l'Ouest pour

nn itiiul.

Ilélas !

Lagune.

Marcher.

Marcheur.

Manteau, manlol, vrlemcnl. Manteau (de clicniinée).

Moqué, part, du verjje se nioqurr. Moue (faire la moue).

Neveux, nièces.

Parc (enclos), parquer (enclore).

Pelisse, mantille.

DIALECTE GAI'LOIS.

Anaff, coupe, anap, (Arm., Gall. )

llaf, hav, chaleur clé (Bret.); haii en rou-

clii. Aber (Arm. Gall. Irl.), embouchure, hâirc Diot, boisson (Comique). Chez les Armori- cains, diot, dio'.iez, signifient idiot, idio- tisme. Diol, en Gallois, icjnavus, bulus lardus, dit le savant Davies. Allas! exclamation de tristesse (Arm.) en

gallois, allaelh! pr. allas! Lagen [g dur,) laghen (Arm.) Lagen, cor- nique; rau ccniranle. Miirch, cheval, dans tous les dialectes cel- liqucs. Warca, faire du chemin, c/iaw.- cher, marcher. Marchwr ' en arm. et en gallois, homme qui marche vile , cavalier , chevalier Mardi, cheval, wr, homme). Mantell (Arm.) manteau. Mantell (Comi- que), mantell (Gall). Maenlô, menlô. Ce mot s'écrit delà même manière en gallois, en comique et en armoiica in , et signifie couverture de pierre , maen, mon, pierre; tô, couvei- ture, toit. Mocciet (pr. Moliet) participe du verbe gal- lois mochiavv, se moquer , railler, se jouer. Mouza (Arm.) bouder, faire la moue ; en gallois et en comique, Moua, faire la grimace Niz, nyed (Arm.), nith (Gallois). Parli (.\rm.) enclos, parc, clôture (Gallois). Pareio, enclore , enfermer; en Irlandais paire, champ environné de haies. Pelliss, Pellist (Comique), Pellisou (Brcl. \vm.] mantille.

'. En éludianl le provençal on rencontrera souvent ce suffixe breton, qui existe aussi dans la plupart des patois et surtout dans le Bas-Normand. Le féminin des mots qui finissent ainsi so fait en esse dans presque tous les patois : cardnurs carderesses etc. Il en est de même en gallois. —-De les mois féminins en esse, pécheresse, devineresse, etc. dans notre langue. Le suffixe gallois wr (our), pour les noms de personnes dérivés des verbes, est remplacé, en breton armoricain, par les deux suffixes eur ou er (plus rarement employés), qui ont passé dans la langue française.

Les patois ont conserve plusieurs autres suffixes qui existent dans le breton insulaire et dans le dialecte continental ; ainsi iau (chapiau) en Normandie (gallois : cap, pluriel capiau) coif- fure, bonnet. En Picardie: eu, ieu (usités dans le breton de Vannes Ile, plur. lieu, en fran- çais lieu) etc.

I.E BUETO.N DIALECTE GAULOIS. 41

mol vieilli qui n'osl Pili, pluriel pilloii, «/«cn?7/<',/rtmfcertMa-; en

Pillots, guenilles plus guères usité qu'en province.

Pis, (mamelle).

Piàsat. pisser.

Ilegimber dans les anciens patois , giti

quer. Ricaner.

Rigole, l'Ctitc Iranchrc jrctir faire ccukr les eaux.

Rincer.

Roule.

Routiers, roules (bandes armées).

Sève.

Scan en vieux français seille.

Soc ( Vomer).

Soupe.

Slallc, siège d'cglise.

Suif.

Trêve (suspension d'armes).

Trogne.

Trouer.

Trousse, trousserai.

comique, pillou ; en gallois, pill, même sens. Pilli, piw (Gall.) pis, sein. Pisavvd, pissai, pisavv, pisser (Gall.) gwingo, se cabrer, ruer, regimber (Gall.)

Rinkin, ris moqueur; rinkina, rinkana, rirepour se moquer (Ami.) , liiingcian, ricaner (Gall.)

Rigol (Al m.), rliigcl (Gallois), fossula (Da- vies). Ménage, fidèle à son système, fait dériver rigole de rirutus. Il eût été plus raisonnable de reconnailie dans rigole le radical rig de rigare, arroser. Rinsal, rinsa (Arm.) Les Gallois, n'ont pas ce mol; mais les Irlandais disent rincsail, rincer. Ménage a intrépidement forgé le mot resinccrare pour en faire dériver rincer.

Rod, roili, roillie, passage, rue, roule (Ir- landais et Breton).

Hhawd, muUilude armée (Gallois); en gaêl, ruilb, troupe, bande armée.

Sev, SCO (Bret.)

Sal, sial ; en Vannes sailli, pluriel sailbeii. Seau; en Irlandais, sial.

Soc'h, soc de charrue (Arm.); gallois, soucb; comique, socb; irlandais, sock.

Sonben, soupe (Arm.) subcn, en comique. Swp, en gallois (prononcez soup).

Sial (Ai m. ) sirge, comptoir; en gallois, ys- tol; (n Irlandais, staol; en comique, stol.

Swif, sm//" (gallois), soaf (Arm.) siuf (Cor- nique) .

Tre v (Arm .) suspension d'armes. Trwyzew, congé, liberté, trêve (Gallois).

Trwyn, nez, (Gallois). Troen, froen, nez (Arm.)

Tioat, traolat,2)?fd,(arm.)troed, pied, troe- dio, catcare, dit Davics, (Gallois;.

Trvvsa, pluriel Trwsaii, trousseau, paquet, bagage (gallois).

Arrclons-nous ici ; car nous remplirions tout un volume si nous

0

42 LE BRETON DIALECTE GADLOIS.

voulions pousser plus loin ces rapprochements'. Voici main- tenant quelques dénominations locales , comparées, de l'Armo- rique et de diverses provinces de France.

Bret.* Allérac, près Redon-Alleyrac (Aude) idem (Aveyron). Aleyrac (Tarn), (idem Drômo, Hérault, Gard, Curèze).

Ambon, (Morbihan) idem (Gers). Ambonville (Haute-Marne).

Ardon, Arzon, près Redon, (Ille-et- Vilaine) idem (Aisne, Jura, Loiret^. Artlion

(Indre, Loire-Inférieure) ; Arzon (Haute-Loire et Morbihan).

Avezac (Loire-Inférieure, Tarn, Haute-Garonne); Avezac-Prat (Hautes-Pyré-

nées). Aguessac (Aveyron).

Avon ^ (Indre-et-Loire, Deux Sèvres, Seine-et-Marne) ; Avon-Ia-Pèze (Aube).

Bains (llie-et- Vilaine, Somme, Vosges).

Balansac (Morbihan) ; Balansac (Charente-Inférieure).

Ballon, (dans le cartulaire de Redon, Ain, Charente-Inférieure, Sarthe, Drôme).

Barenton (Ille-et-Vilainc, Manche, Aisne, 2 fois; Barentin (Seine-Inférieure).

Balz (l'ile de) (Finistère, Loire-Inférieure) ; Bats (Landes, Gers) Batz (Lot-et-

Garonne).

Bazouge-la-Perousc (Ille-et-Vilaine) ; Bazouge-de-Chéméré (Mayenne) ; Da-

zouge-dcs-Alleux (Mayenne).

Bazouges ; Bazouges (Mayenne); Bazouge-du-Désert ( Illc-el-Vilaine ) ;

Bazouge-sur-le-Loir (Sarlhe).

Bécherel (Ille-et-Vilaine) ; Bécherelles (Seine-et-Marne) ; Becheret (Marne)

Bechereau (Seine-et-Oise).

Bellac (Cartulaire de Redon)'; Bellac (Haute-Vienne) ; Belloc (Aiiège , Gers,

Lot-et-Garonne, Basses-Pyrénées, Pyrénées-Oiientales).

Beignon (Morbihan); Le Bcignon (Vendée) ; Le Bignon (Loiret); Le Bignon

(Loire-Inférieure) ; Le Bignon (Mayenne).

Billy , excessivement connu dans toute la France.

Blain (Loire-Inférieuie) ; Blin (Oise) ; Blainville, nombreux en Norm.indie et

dans la Meurthe.

Brain (llle-et-Vilaine) ; Brain (Côtes-d'Or, Nièvre) ; Brains (Loiie-Inférieure,

Sarthe) ; Brain-sur-Allonne (Maine-et-Loiie) ; Brain-sur-Lanlhlon (idem); Brain-sur-Longuenée (idem) ; Brainville (Haute- Marne, Moselle).

Bran-le-Bran (Ille-et-Vilaine et dans toute la Bretagne) ; Bran (Charente-

Inférieure).

' Voir à l'appendice les documents relatifs à la langue bretonne. On y irouvcia une longue liste de mots français dont l'origine est toute celtique.

2 Les mois bretons sont pour la plupart extraits du Cartulaire de Redon ou des plus anciens actes de Bretagne. Nous ferons observer que les trois quarts de cts mots locaux se retrouvent dans la Britannia de Camdon. Ainsi ils étaient usités dans l'une cl dans l'autre Bretagne.

3 Ce mol Avon, Aon, est le nom appellalif de rivière dans tous les dialectes celtiques. Avon, Aven, Aon, et Aulne {rivière de Clialeauliu). On verra par les caries de Canidcn que ce nom se retrouve à tout instant dans l'Ile de Bretagne.

LE BRETON UIAI.ECTE GALLOIS. V3

Diel. Hrech [Morbihan, Lol-el-Gaionne).

Bieal (llle-et-Vilainc, Manche).

Brest (Finislère, Haute-Saône, Haute-Garonne).

Bretagne' (Gers, Indre, Landes, Haut-Rhin, Seine-Inférieure, Seine-ct-

Oise, 2 fois Haute-Vienne) ; Brette, Bretigy, très connus.

Brignac (Morbihan, Hérault, Corèze. Haulo-Vienne).

Bruc (llle-cl-Vilaine) ; Le Bruc (Tarn) ; Bruc de Dignclles (Dordognc) ; Brucli

(Lot-et-Garonne).

Cadillac (Ille-et-Vilaine) ; Cadillac (Aveyron , Gironde, Lot-et-Garonne).

Cadol (Finistère) ; Cadoul (Tarn).

Kaer, Ker, très nombreux en compositions, Caer (Eure).

Camaret (Finislère, Vaucluse).

Cambon (Loire-Inférieure, Aveyron, Tarn, 3 fois).

Campeneac (Morbihan); dans le midi, Compagnac à tout instant.

Carcouet, nom de famille et de terre en Bretagne, Le Carcouet (Eure).

Carnac (Morbihan, Lot, Lozère), Carnas (Gard).

Senac (Ille-et-Vilaine, Morbihan), Cenac (Aveyron, Dordogne, Gironde, Lot) Sénac (Hautes-Pyrénées).

Cesson (Ille-et-Vilaine, Côtes-du-Nord, Seine-et-Marne).

Comps (llle-el-Vilaine , ancien nom de bourg des Comptes actuel) ; Combs-

la-Ville (Seine-et-Marne) ; Comps (Allier, Ardèche, Creuse, Drôme, Gard- Gironde, Puy-de-Dôme, Var, Aveyron.)

Concoret (Morbihan) ; Concores (Lot) Concour (Aveyron).

Cran, très commun dans toute la Bretagne , Cran de Luda (Marne) ; Crans et

Craon , très nombreux.

Crozon (Finistère, Morbihan, Indre). Crozon (Ardèche, Jura).

Dol (llle-et-Vilaine). Dole (Aisne). Dole (Jura). Dolo (Côtes-du-Nord).

Gabiiac, Quebriac (Ille-et-Vilaine). Gabriac (Aveyron, Hérault, Lozère,

Tarn).

Gausson (Côtes-du-Nord). Gaussan (Aude, Hautes-Pyrénées).

Gavre (Morbihan). Le Gavre (Loire-inférieure). Gavray (Manche). Gavrus (Cal-

vados). Gavrelle (Pas-de-Calais).

Glenac (Morbihan), Glenat (Cantal). Glenay (Deux-Sèvres). LaGléne'Aveyronj.

Glenic, ^ (Creuse). Glennus (Aisne). Glenouse (Vienne). Gleny (Corrège).

Les Glenans (Finistère).

Guerne ('*lorbihan). Guernes (Seine-el-Oise).

Guidel (Morbihan), Guidai (Tarn).

I Oa a vu que les Brilanni étaient placés très ancienncineni sur les côtes actuelles de la Flaiidro et de la Picardie (V. plus haut p. 1.5) Les mots Biettcvillc , Bretigny, etc., sont to.ijuurs exprimés dans les anciens actes par Britanniacum. Il y aurait un travail fort curieux à faire sur les anciennes dénominations locales dj la France comparées à celle de l'Ile de Bretagne d'après Camden. Nous l'essaierons un jour.

* Glenic est le diminutif de Glen, et signifie mot à mot petit lieu bas. Le savant Davies donne le mot gallois, glynne, qu'il traduit vallicula. Camden, dans la description de ITrlandc écrit glinnes, eonvalle$.

*'•■ LE BRETON DIALECTE GAULOIS.

I3rct. Guillac (Morbihan, Gironde).

Guerrande (Loire-Inférieure, Lot).

Is (la ville d'Fs). Is (Ilaules-Pyrénées). Is Bonne-Combe (Aveyron). Is en

Bussigny. Is sur Tille (Côles-d'Or). Issel (Aude). Izcl (Nord).

Juignac, Juigné (Carluiaire do Redon). Juignac (Charenle, Maine-et-Loire,

Loire-Inférieure, Sarlbe; Juigné, Mayenne).

Lann , Lan , mot breton qui précède la plupart des noms de lieux dans Tune

et l'autre Bretagne. Langon( llIc-el-Vilaine). Langon (Gironde, Loire-ot- Cher. Langatte (Meurtli). Langoizan (Gironde). Lanla (Oise). Lansac, (Gi- ronde; Lot-et-Garonne, Bouclies-du-Ubône, etc.). Lanlillac (Morbihan), Lan- liiy (Côtes-d'Or).

Larré (Morbihan, Orne).

Lignol (Morbihan, Aube).

Marsac (Loire-Inférieure, Charenle, Creuse, Dordogne).

Marzan (Morbihan). Marsan (Gers). Mont-de-marsan (Landes). Marzat (Dordogne) .

Mcllac (Ille-et-Vilaine, Basses-Pyrénées), Mellac (Finistère, Gironde). Mol-

lac (Cartulaire de Redon).

Menglas (Isère) ; ce mot Menglas est très commun en Ecosse, en Galles et en

Irlande ; il est foimc des deux mots men pierre et glas bleue : Menglas , ar- doises.

Messac (l!Ie-et-Yilaine, Charente-Inférieure, Corè/e).

Mohon( Morbihan, Ardennes).

Morlaix (Finistère, Somme). Morley (Meuse).

Meslan (Morbihan), Mesland (Loir-et-Cher).

Noyai (Morbihan, Ille-et-Vilaine, Aisne, Loire-Inférieure).

Paimpol (Côtes-du-^Nord). Pampol (Eure-et-Loir). Pampoul (Seine-et-Oise).

Pancé (llle-et-Vilaiue). Pancé (Haute-Marne). Pancy (Aisne).

Penfan (Loire-Inférieure). Panfou (Seine-et-Marne).

Poliac, Poyac (Cartulaire de Redon). Pauilhac, (Gers, Lot-et-Garonne). Pauil-

lac (Gironde). Pauliac (Dordogne). Pouliac (Basses-Pyrénées).

Le Penau, paroisse de Bretagne, commune des Landes.

Plé; en Arniorique comme en Galles, les mots plé, plu, plo, plou, pieu, signi-

fient paroisse et précèdent la plupart des noms de communes. Ainsi, Plélan, Plouha, Pleubihan, Pluvigné, Plogastel. Pléhant (Gers). Pleuvezain (Voges). Pleuville (Charente). Pléville (Eure-et-Loir). Plouvain (Pas-de-Calais).

Pordic (Côtcs-du-Nord). Pordiac (Gers).

Redon (Ille-et-Vilaine, Lot, Seine, Oise).

Rennes, Bretagne, (Aude, Doubs). Rennes en Grenouille (Mayenne). Renneval

(Rcineville) etc.

Rieux (Morbihan, Ardèche, Ilauie-Garonne, Oise, Pas-de-Calais , Seine-Infé-

rieure, Arriège, Nord, Aude).

Ruppia (Morbihan, Lot-et-Garonne). Rouffiac (Cantal , Charenle-Inférieurc ,

Ilaute-Garonue. Lot, Lot-et-Garonne, Lozère, Tarn).

Rouillac (Côtes-du-Nord, Charente, Dordogne, Gers). Rouilbac (Lot).

Sarzcau (Morbihan). Sarzai (Cher). Sarzay (Indre).

LE BRETON DIALECTE GAULOIS. V5

Tic (le mol Irc, Irev, tref, signilic en breton , villngc , léiiiiion d'un pclii

nombre de maisons]. Ce mot précède dans les deux Bretagnes , le nom des peiiles succursales des paroisses :

ïrolody (Gironde). Trebaix (Loi). Tréban (Allier, Tarn). Trébans (Aveyron).

Trébas (Tarn). Tribecourt (Aisne). Tribief (Jura). Trébillanne (Bouches-du Rhône). Trobœuf (llle-cl-\illaine), Trcbolon (Avcyroii). Trcbons (Ilaule- Garonne). Trebosc (Aveyron). Trébuc (id.). Treclun (Côles-d'Or). Trccon (Marne), Treconnas (Ain). Trédon (Aveyron). Trofcon (ici le Ircf brelon, (Aisne).Trefl'an(Jura). Tre(rorl(Ain). Trefo!l (Marne). Trcforet (Seinc-lnf. Tregoux (Loi). Tréian (associalion des deux mots bretons ire cl lan, (Seine et-Oise). Trelang (Lozère). Trelage (Maine-et-Loire). Trcnicry (Moselle). Trémond (Maine-et-Loire). Trolanne (Deux-Sèvres). Treveray (Meuse), etc.

L'zel ( Côles-du-Nord ) , Usscl (Allier, Cantal, Corrège Lot), Uzelles

(Doubs).

Vannes (Morbihan, Aube, Loiret, Meuithe).

Venede (Lozère). Venelle (Oise) '.

Ces nomenclatures, si fatigantes pour le lecteur, doivent s'ar- rêter ici. Voici maintenant nos conclusions.

Nous avons établi précédemment que le gallois, le comique et l'armoricain offraient des règles identiques , et appartenaient, par conséquent, h la langue primitive, telle du moins qu'elle se parlait au moment de la séparation. En second lieu , nous avons démontré que le gaulois, resté vivant après la conquête , avait contribué avec le latin, le goth et le francisque, h la formation de notre langue. Ajoutons maintenant que nos anciens patois de France, ceux du nord comme ceux du midi, et la plupart des dénominations locales du pays attestent, de la manière la plus irréfragable, la persistance de l'antique idiome national, idiome dont la trace se retrouve encore dans une grande partie des dénominations locales de notre pays. Ainsi donc , quoique la Gaule ait été asservie par les Romains, latinisée par l'Eglise, conquise et violentée par les Francs, elle n'a pas perdu, comme on l'a dit et répété à satiété, « jusqu'à la trace de son idiome et de ses mœurs nationales. » De pareilles tables rases n'ont jamais pu

» Tous les noms de lieux que nous avons elles ici ont été soigneusement compulsés dans le Diciioniiaire des communes de France, par notre ami et compatriote M. Audren do KerdrcI, élÙYC de l'école des Chartes.

46 LE BRETON DIALECTE GAULOIS.

exister en effet que dans l'imagination de quelques ërudits pour lesquels l'histoire était lettre close. Quiconque ' a jeté un coup- d'œil quelque peu profond sur les annales des peuples, procla- mera que ces révolutions morales sont impossibles. // faudrait, pour les accomplir, a dit Abel Rémusat, plus de siècles que l'his- toire ne nous en fournit. (Introduction à l'étude des langues tarlares. )

IV.

Le Druidisme à l'époque de la conquôte , et , plus tard , sous les empereurs.

A l'élude des origines de la nation et de la langue des Gaulois, doit maintenant succéder celle de leur religion, des monuments qui lui servirent de symboles, et enfin des diverses institutions qui régirent cette contrée.

Les historiens de l'antiquité ne nous ont légué que des notions fort incomplètes sur le système religieux des Gaulois. Les Romains , maîtres de la Gaule pendant plusieurs siècles , auraient pu nous transmettre des renseignements précis sur tous ces points ; mais, outre que ces conquérants faisaient profession de mépriser tout ce qui n'était pas romain , il entrait dans leur politique d'établir une sorte de confusion entre les dieux des nations soumises et leur propres divinités. Aussi , recher- chant dans les religions étrangères tous les attributs communs entre les dieux qu'on y adorait et ceux qu'on honorait à Rome, les confondaient-ils , autant qu'ils le pouvaient , dans un même culte.

' M. Raynouard a longtemps partagé ces préjugés, et c'était un sujet d'élonnemenl pour M. de Saint-Martin, de voir un homme aussi distingué que l'éditeur des poésies ties troubadours, répéter, à la suite de quelques pauvres collecteurs de Chartes, celte inqualifiable assertion , savoir, que le breton est un patois au xv siècle. Mais onfin, l'un de nos amis, l'abbé vSionnet , orientaliste fort distingué, ayant placé sous les yeux de M. Raynouard les textes anciens relatifs à la langue bretonne, et les preuves inconteslables de l'Identité des dialectes insulaires et continentaux, le sa- vant académicien se rendit immédiatement à l'évidence.

LE DRUIDISME. 47

César, auquel nous devons la plus grande partie des notions que nous possédons sur la Gaule, n'a pas procédé aulremenl. La connaissance des mœurs et du caractère des Gaulois lui était nécessaire pour les vaincre : ses recherches n'allaient pas au- delà *.

Lucain, qui, en sa qualité de poète, attachait plus de prix aux abstractions religieuses et philosophiques , nous a laissé quelques détails intéressants sur les croyances druidiques. Toutefois, comme il n'en parle qu'en passant, et que, d'ailleurs, il est pres- que impossible qu'un étranger puisse comprendre les institutions d'un peuple chez lequel il n'a point habité, dont il n'a pas parlé la langue et consulté les traditions, il s'en suit que nous ne devons faire usage qu'avec précaution des renseignements que nous rencontrons çà et dans ses ouvrages, et dans ceux des autres écrivains de l'antiquité.

Quant aux documents nationaux, personne n'ignore que les traditions religieuses, chez les Gaulois, n'étaient jamais confiées à l'écriture, et que ces peuples n'ont laissé d'autres vestiges de leur long établissement dans la Gaule que quelques pierres dressées çà et là, un petit nombre de traditions à demi-fabuleuses, et quel- ques dialectes, débris de l'antique idiome national.

La croyance qui servait en quelque sorte de base au druidisme, c'était que les âmes ne périssent pas, et qu'après la mort, elles passent d'un monde dans un autre. ^

L'homme qui n'avait pas mérité d'être admis dans la sphère des bienheureux, disent les triades galloises % était replacé sur

' Néanmoins , il dit dans les Commentaires sur la guerre des Gaules : Fn primis hoc volunt persuadere (Druidœ), non interirc animas, sed .ib aliis post morlcni transire ad alios.

[Cœs. Bell. Gall. Liv. VI. c. U). *...I\egit idem spirilus arlus Orbe alio : longé (canilis si cognila) vitœ Mors média est.

{Lucan. L. I. V.) Viiam alteram ad Mann. Mel. L. III. c. 2. Vid. Strab. L. IV. c. 4. p. 197. ' Les idées que renferme ce passage sont lellomenl en dehors de toute croyance chrétienne, qu'il est impossible de ne pas les croire bien antérieures au Christianisme.

kS LE DRUIDISME.

la terre dans celle d'inchoalion ou d'épreuve sous une aulrc forme humaine. Animas ab aliispost mortem transire ad alios.

Les Triades ajoutent que trois causes faisaient revenir l'homme dans la sphère d'épreuves ou d'inchoation :

r La négligence à s'instruire,

Le peu d'attachement au bien,

L'adhérence au mal '.

Un point nous reste à examiner. Est-il vrai que le culte des Gaulois n'ait été primitivement qu'un grossier fétichisme ? Les disciples de Condorcet et de Benjamin-Constant ^ ont sou- tenu cette thèse dans ces derniers temps. A les entendre, nos pères auraient commencé par adorer les objets de la nature, les pierres , les arbres , les montagnes. Ces arbres , ces mon- tagnes auraient eu leurs génies, comme les pays et les peuplades eurent aussi les leurs; de là, Pennin , déification des Alpes; de là, le génie des Arvennes, etc., etc. Plus tard, grâce à cette progression toujours ascendante qui , de l'état de brûle, a con- duit l'homme au point nous le voyons, les Gaulois se se- raient mis à choisir les choses les plus élevées de la nature, le ciel, le soleil, le tonnerre, pour leur adresser leurs hommages. Puis , les savants , les philosophes auraient créé leur Ogmios , Hercule Gaulois, entraînant à sa suite des hommes attachés par F oreille à des chaînes qui sortaient de sa bouche. Ainsi , suivant ces écri- vains , deux religions distinctes dans les Gaules : le druidisme pour les savants ; et, pour le vulgaire , une sorte de fétichisme plus ou moins épuré. Nous n'avons pas à discuter ici la question de savoir si , comme on le répète sans cesse, tout procède en effet de la matière à V esprit; mais nous pouvons affirmer, sans crainte d'être démenti, qu'on ne trouve , ni dans les historiens anciens , ni dans les traditions gauloises, aucun indice de cette prétendue

' Les trois premiers principes de la sagesse , disent les Triades, sont d'obéir aux lois de Dieu , de concourir au bonlieur de riiomnie, et de s'armer de courage contre les événements de la vie (Davies. Ccll. research. p. 171). Diogcne Laerce (in Procm, p. 5) avait traduit cette maxime, en parlant des Druides :

liêziv Ocoyj, x«t fA>)5iv S/jâv, y.cà ùvSpsiav çr.-jy.îvj. Voyez son ouvrage fort peu historiqut» sur les Rel igi ons.

I.C DKCIDISME. 49

dislinclion. Celle qui existait entre les idées religieuses des classes élevées et les croyances du peuple , dans la Gaule , n'était pas fon- damentale : les dogmes étaient les mêmes; la manière dont le culte était rendu à la divinité différait seule.

Deux mots maintenant sur la hiérarchie des Druides et sur la puissiince qu'ils exerçaient dans la société. Le sacerdoce druidique comprenait trois ordres : les Bardes, les Ovates, et les Druides proprement dits. Les Bardes avaient mission de chanter sur la Rolle les traditions nationales et les exploits des chefs. Il ne leur était pas permis de perpétuer ces chants par récriture. Les Ovates étaient chargés des sacrifices'. Aux Druides appartenait le premier rang. Interprètes de la volonté divine, juges suprêmes de la nation, ils exerçaient sur elle une immense influence religieuse et sociale. Ils connaissaient de presque toutes les contestations civiles et privées^ Si quel- que crime était commis, s'il s'élevait un débat sur un héritage ou sur des limites, c'étaient eux qui statuaient. A eux appar- tenait aussi la dispensation des récompenses et des peines; que si un homme public ou un simple particulier ne déférait pas à leur décision, ils lui interdisaient les sacrifices, punition terrible, car ceux qui l'encouraient étaient mis au rang des criminels, tout accès en justice leur était fermé, et l'on fuyait leur abord comme s'ils eussent été frappés d'un mal conta- gieux ' : l'excommunié du moyen-âge n'excitait pas plus d'horreur.

Les Druides avaient un chef unique dont l'autorité était sans borne. Ce pontife souverain était remplacé, à sa mort, par le Druide le plus éminent en dignité. Lorsque plusieurs de ces ministres faisaient valoir des droits égaux, l'élection avait lieu par le suffrage du plus grand nombre, et il n'était pas rare, dans ces circonstances, de voir les divers partis soutenir leur candidat à main armée.

' On verra plus loin que les Druides concouraient à réleclion des magistrats de la cité. ' Cacs. de Bell. Gall. L. VI. c 15. » Ca?s. de Bell. Gall. L. VI. c. 13.

50 LE DRLIDISME.

Les Druides élaient exempts du service militaire et de toutes les charges imposées aux autres classes.' Aussi, séduits par de si grauds privilèges, une foule de Gaulois accouraient- ils se ranger sous leur discipline .^ Le temps du noviciat, qui durait souvent vingt années, s'écoulait dans la solitude, au fond des cavernes et des inmienses forêts qui couvraient alors une partie de la Gaule. des solitaires se livraient, loin de tous les regards, aux rigueurs de la vie ascétique. Les légendaires et les hagiographes des deux Bretagnes nous apprennent que ce fut de ces solitudes que sortit une grande partie des saints personnages qui peuplèrent, au quatrième et au cinquième siècles, les monastères de la Grande-Bretagne et de l'Armo- rique.

L'on a comparé les Druides aux brahmanes des Indiens, aux lévites des Hébreux , aux mages de la Perse. Il existait nécessairement quelques analogies entre ces divers sacer- doces ; mais , sortis de la masse du peuple par voie d'initiation scientifique , les prêtres gaulois différaient , sur ce point fon- damental, de toutes les castes héréditaires de l'Asie. était le secret de leur puissance , puissance si énorme qu'un orateur chrétien n'a pas craint de dire que les rois de la Gaule, au milieu des pompes de la grandeur, n'étaient que les ministres et les ser- viteurs de leurs prêtres ^

De ce que ces prêtres Gaulois ne formaient pas, comme ceux des diverses religions de l'Asie, une caste séparée du reste de la nation, il ne faut pas conclure cependant, comme l'ont fait plusieurs historiens, que les Druides aient jamais été les chefs d'une sorte de parti populaire opposé à l'aristocratie militaire de la Gaule. Ce sont des préoccupations modernes auxquelles on doit s'efforcer d'échapper.

Outre que le druidisme se recrutait, en partie, parmi les classes élevées de la nation , n'oublions pas que ce qu'il

'.Ca'S. de Bell. G;.ll. !.. VI. c. 15. ^ Ca-s.Loc. c. 1i.

" Y Tzrtr.i'v.1 y.c/.l Oecizovot.

(Dio Clnys. Oral . 49.)

I.E DIUmiSME. 51

y avait de plus populaire dans les Gaules , à l'époque de la conquête romaine , c'était un état social dans lequel tous les membres d'une tribu étaient réputés parents du chef. Que les Druides aient voulu, plus d'une fois, accroître leur pou- voirs aux dépens des privilèges de la noblesse gauloise , comme le firent les évoques chrétiens h certaines époques du moyen-àge, cela est assurément très croyable ; mais n'est-ce pas transporter dans le passé nos préjugés d'aujourd'hui, que de créer, chez les Gaulois, une rivalité permanente entre l'a- ristocratie d'une part, et les prêtres et le peuple de l'autre?

Quoi qu'il en soit , un fait ne saurait être contesté , c'est que, en dépit de la révolution aristocratique qui aurait, dit- on, anéanti le pouvoir suprême des Druides*, ces prêtres n'en formaient pas moins , h l'époque César fît la conquête des Gaules, la classe la plus influente de la nation. Celte influence, ils l'exerçaient non-seulement par les hautes fonctions dont ils étaient revêtus, mais encore par l'entremise de vierges fatidiques qui leur étaient affiliées. L'île de Séna, à l'extrémité de la pres- qu'île armoricaine, et un autre ilôt situé sur la Loire, renfer- maient des collèges célèbres au loin*. C'est que, au milieu des tempêtes , s'accomplissaient ces terribles mystères , assi- milés par les Grecs aux orgies de Samolhrace', et dont la des- cription se trouve dans tous les livres d'histoire*.

La conquête des Gaules par les Romains devait naturelle- ment porter atteinte h la puissance des Druides. Privés de tous les emplois qu'ils occupaient dans l'ordre civil et religieux, ils se virent bientôt abandonnés par un grand nombre de leurs disciples. La fondalion d'une foule de colonies militaires dans les Gaules', les privilèges accordés à plusieurs villes sous les empereurs, et surtout l'établissement des académies, durent nécessairement porter un coup funeste aux vieilles institutions nationales.

' Voyez Histoire des Gaulois, par SI. Amédée Tliicrry. T. II. p. 80 et suiv.

' I>. Mêla. L. 111. c. 5. el Stnb. L. IV. c. 4. p. 198.

^ Sirab. Loc. ciU

' V. Amédée Thierry. Loc. cit.

•'• Vid. iiifrà. C. V> cl 7.

52 LE DRUIDISME.

Lorsque la religion des conquérants fut devenue le seul canal des emplois et des honneurs , le polythéisme romain ne tarda pas à recruter de nombreux prosélytes parmi les classes élevées de la société gauloise. Les ambitieux, selon l'usage, s'y précipitèrent h l'envi. Plusieurs aussi s'y laissèrent en- traîner par cet amour de la nouveauté, propre dsns tous les temps à la race gauloise. Ce fut dans les grandes villes du midi que celle révolution s'opéra avec le plus de rapidité. Les citoyens dégénérés qui en formaient la population devaient embrasser, avec empressement, une religion dont la morale facile les débarrassait du joug austère du druidisme. L'habi- leté politique des conquérants mit tout en œuvre, d'ailleurs, pour accélérer cette transformation. A l'exemple des Grecs, qui avaient voulu retrouver des Bacchus et des Hercules chez les Phéniciens , chez les Perses et jusque chez les Indiens , ils s'attachèrent, comme nous l'avons déjà dit, à confondre les divinités gauloises avec celles des Romains , dans l'espoir d'arriver à réunir les deux cultes en un seul. L'inscription et les bas-reliefs, découverts à Notre-Dame de Paris, ne laissent pas de doute à cet égard.

Soit crainte, soit ambition, quelques Druides se prêtèrent aux vues politiques des vainqueurs'; mais le plus grand nombre protesta contre ces conversions sacrilèges. Si les habitants des villes, toujours en contact avec les conquérants, adoptèrent sans répugnance leurs pratiques religieuses et leurs coutumes, les bourgades, les Romains n'avaient pas fondé d'établisse- ments, se montrèrent, au contraire, réfractaires à toute inno- vation. Là s'était, en quelque sorte , réfugié la nationalité gau- loise, et cette nationalité, comme nous le montrerons ailleure, resta debout beaucoup plus longtemps qu'on ne l'a cru, malgré tous les empiétements de la conquête.

Auguste s'était borné à défendre, aux Gaulois revêtus du titre de citoyens romains, l'exercice de leur religion'. Il paraît que

'' Archî>ology of Walcs, t. I. - Sud in Claud., c. 29.

LE DRUIDISMIÎ. 53

Tibère se monlra plus sévère; car un écrivain» contemporain rapporte que ce prince extermina les Druides et les magiciens de la Gaule'. Toutefois, malgré les assertions formelles de Pline et celles non moins précises de Suétone, qui accordent à Claude la gloire d'avoir, plus tard, aboli complètement les mystères de cette religion sanguinaire*, l'histoire nous prouve que le drui- disme ne s'éteignit que plusieurs siècles après. Proscrits et déiK)uillés, les prêtres gaulois se réfugièrent au milieu des forêts, ou dans les ilôts dont sont parsemées les côtes des deux Bre- tagnes. Le Galgal, découvert il y a peu d'années à Gâvr'Innis, en face de Locmariaker, était peut-être l'un des sanctuaires se célébraient les mystères du culte défendu. Deux anneaux, creusés dans une pierre qui forme l'une des parois du souter- rain, semblent indiquer le lieu l'on plaçait la victime'. Peuple d'un génie grave et mélancolique, les habitants des côtes sauvages de l'Océan armoricain devaient préférer la sombre poésie du druidisme aux riantes fictions de la mythologie latine. Le culte des conquérants n'y put prendre racine. Et, en effet , malgré les recherches archéologiques des savants anglais et français, on n'a point découvert jusqu'ici , hors de l'enceinte des colonies romaines ou des camps occupés par les conqué- rants, dans les deux Bretagnes, un seul monument qui indique que la religion de la plus grande partie des populations ait été , du premier siècle de notre ère jusqu'aux dernières années du troisième, différente de la religion primitive. Cependant, l'état de conservation de la plupart de ces monuments , dans les lieux l'on en rencontre encore de nos jours, ne permet pas de supposer ici des traces effacées. Si les édifices consacrés au culte des vainqueurs avaient existé hors du territoire colonisé

« Plino, Jlisl. Na(. L. 111, c. 50.

* Druidaium religioncm.... penitùs abolevit. [Suel. in Claudio).

^ .M. Mérimée a donné, dans ses notes d'un voyage dans FOuest, une description très fidèle du Galgal de Gàvr'-Innis. Seulement, comme rintérieur du monument irétait pas complètement déblayé lorsqu'il le visita, il n'a point vu la pierre dans la- (pielle sont creusés les deux anneaux , ni une autre pierre sur laquelle l'on aperçoit une hache très nettement dessinée. (Mérimée, Voyage dans l'Ouest.)

5'« LE DIIUIDISME.

par eux, nul •loule qu'on n'en eût retrouvé aujourd'hui les dé- bris. Quant aux autels votifs qui ont été découverts dans l'en- ceinte des villes ou près des lieux jadis fortifiés par les Romains, l'emploi de la langue latine dans la dédicace de ces monuments indique clairement quelle est leur origine. Toutefois , ,là encore se présente cette confusion systématique dont nous parlions plus haut. Dans les inscriptions gravées sur les pierres de ces autels , il est fait mention, en effet, de divinités dont les noms sont in- contestablement gaulois ou bretons, ainsi Kernunnos, Ar Duenna, Dolochenus , etc. Il est très vraisemblable, d'après cela, que le culte de ces divinités, honorées, sous l'empire, dans quelques cantons de la Bretagne et des Gaules, avaient subi de nom- breuses transformations ; mais nous ignorons complètement et le rang qu'elles occupaient dans l'ordre religieux, et la nature du culte et des honneurs qu'on leur rendait. Nous ne savons pas davantage si la plupart de ces noms barbares n'étaient pas les surnoms d'autres divinités plus connues, telles que Bolaliicadro ou Hésus, que les antiquaires font correspondre au dieu Mars'. Quels que fussent tous ces dieux , un fait n'est point douteux: c'est que, longtemps après l'établissement du Christianisme dans les Gaules, une partie de l'île de Bretagne et de la pénin- sule armoricaine était encore plongée dans les ténèbres de l'ido- lâtrie. L'histoire nous apprend , il est vrai , que saint Gatien , métropolitain de Tours , avait fondé, dès la fin du troisième siècle, les évècjiés de Rennes et de Nantes; mais, soit que le manque d'ouvriers évangéliques eût mis obstacle au zèle des deux évè- ques de la Haute-Bretagne, soit que la langue des prêtres gaîlo-

La plupart des anliquaii-es supposent, et sans le prouver, dit dom Féiibien, que le Ilervis des Celles est le dieu Mars romain. Les autorités de Lucain et de Lactanc qu'ils citent là-dessus ne le disent pas : le gaudcns feris allaribus, du premier, et la phrase Ilcsuin alque Teulhalen humano cruore plaçant, du second, ne désignent point Mars.... Leibnilz , après avoir cilé le passage de Lucain , ajoute dogmaliquenient que c'est l'Ara des Grecs et rEricIi des Germains.... Ekliard dit formellement que ce n'est pas le dieu Ilésus qu'on a représenté dans cette figure, mais un prêtre de Ilésiis, un druide sans birbe.... Tout bien considéré , il vaut mieux l'en croire que de disputer sur une chose dont on ne peut rien dire de certain.

(Dom Félib., Ilisl. de Paris, T. I, p. 135.)

LE DRIIDISME. 55

louiains fùi inconnue aux populations de la pointe occidentale des Gaules, il est certain que la conversion d'une partie de cette contrée ne date guère que de l'arrivée des Bretons insu- laires dans la Péninsule '. La vie de saint Melaine, écrite au sixième siècle par l'un de ses contemporains, en fait foi\ Un habitant du pays de Vannes, rapporte le naïf hagiographe, avait perdu son llls. Il vint trouver le saint évoque Melaine, et, tout en larmes, il lui dit : <• Serviteur de Dieu, je crois qu'il est en « ton pouvoir de me rendre mon fds qui est mort. A ces mots, <• le bienheureux Melaine se tournant vers la foule qui avait <• suivi ce malheureux père : 0 Yenètes, leur dit-il, que vous « importent les miracles qui s'opèrent au nom et par la puis- « sance de notre Seigneur Jésus-Christ, à vous qui jusqu'ici « avez refusé de croire en lui et de suivre ses préceptes? Et, « en effet, les Venètes étaient alors presque tous des Gentils. « Toutefois, entendant ces paroles, ils répondirent : Nous te le « promettons, homme de Dieu, si tu ressuscites cet enfant, « nous croirons tous au Dieu que tu nous prêches. » Saint Me- laine fit le miracle ; « et de tous ceux qui étaient venus là, ajoute « le biographe, c'est à peine s'il y eut un seul homme qui re- « fusa de recevoir le saint baptême. » Un monument fort curieux de la persistance du druidisme au

* Dora Liron écrivit un livre pour faire justice de cette assertion de Dom Lobincau, I.'iquellc était, disait-on, une insulte à la piélé el au zèle des premiers Pasteurs de la métropole de Tours. Le savant bénédictin n'avait pas présente à la mémoire la vie si curieuse de saint Melaine.

* Credo, vir Dci, quôd etiam h morte per te possit resurgerc filius meus. Con- versus autem B. Mehmius ad populum qui convcnerat, dixit : « 0 Venelenses, quid prodest vobis quôd liocc cl cœleras virlules vidoatis fi( ri in nominc Domini noslri Jesu- Chrisli, cùni tanloperè recusetis Qdem etcredulitatcm ejusdem Domini noslri reciperc.» Eranl enim tune lemporis Venetenses penè omnes genliles. Al illi rcspondenles dixe- runt : Ne dubites, vir Dei, quia si istum puerum ressuscitaveris à morluis, omncs credemus Dominum quem prœdicas, etc. (Vit. Mclan., apud Coll., 6 Jan. T. t. c. 4, n. 25.)

La vie de S. Paul Âurclien, évêque de Léon, rapporte aussi que ce prélat eut à combattre l'idolâtrie dans son diocèse. (Vit. S. Paul. Rec. des Hist. de Fr. T. IIL p. \c,7>.)

56 LE DRUIDISME.

seîn même du christianisme victorieux, nous a été transmis par les siècles. C'est un fragment de poésie bretonne, tout empreint de paganisme , qu'un jeune et infatigable archéologue, M. Th. Hersart de la Villemarqué* a découvert, l'hiver dernier, dans le Finistère. Tous les enfants de la paroisse de Nizon , canton de Pont-Aven, répètent traditionnellement ce chant dont la contre- partie, latine et chrétienne, se chantait naguère encore au sémi- naire de Kemper.

Le premier de ces deux morceaux de poésie, qui nous ont été communiqués par le judicieux éditeur des Chants populaires de lu Bretagne , nous offre la nomenclature des matières dont se composait l'ensemble de l'enseignement druidique , savoir : la théologie, la cosmogonie, la chronologie, l'astronomie, la géographie, la magie, la médecine, l'histoire même. Un jeune disciple interroge son maître. Celui-ci répond aux questions de son élève, en reprenant et en répétant une à une , en sens inverse , chacune des réponses qu'il a déjà faites ; les nombre un et deux, par exemple, après le nombre trois; le trois, le deux , l'unité, après le nombre quatre ; et ainsi de suite jusqu'à la fin , les douze nombres sont répétés à la fois et à rebours. La forme de la contre-partie latine (ce fait a vivement saisi M. de la Villemarqué, et non sans raison) est exactement la même ; seulement la doctrine en a été empruntée à l'Ancien et au Nouveau Testament. Voici les douze points de croyance enseignés dans cette deuxième partie latine : il y a un Dieu , deux testaments , trois grands prophètes , quatre évangélistes , cinq livres de Moïse , six cruches aux noces de Cana ; sept sacre- ments, huit béatitudes , neuf chœurs d'anges, dix commande- ments de Dieu , onze étoiles qui apparurent à Joseph , enfin douze apôtres.

' M. Th. Hersart de la Villemarqué prépare en ce moment une 3* édition de son remarquable recueil des Chanls populaires de la Bretagne. On peut juger de rimporUmcc de ce nouveau travail par la pièce si curieuse que M. de la Villemarqué a bien voulu nous communiquer. Paiis, Garnier, frères.

l.E DnriDlSME. 57

Maintenant nous allons donner la traduction de quelques strophes du chant breton ' :

Le Druide.

Tout beau, enfant blanc du Druide, tout beau, réponds-moi : que veux-lu? que te chanlerai-je?

L'enfant. Chante-moi la division du nombre un, jusqu'à ce que je l'apprenne aujourd'hui.

Le Druide. Pas de division pour le nombre un, la nécessité unique : la mort, père de la douleur: rien avant, rien après. Tout beau, enfant blanc du Druide, réponds-moi: que me veux-tu ? que te chanlcrai-je ?

L'enfant. Chante-moi la division du nombre deux, jusqu'à ce que je l'apprenne aujourd'hui.

Le Druide. Deux bœufs attelés à une coque -; ils tirent, ils vont expirer. Voyez la merveille! Pas de division pour le nombre un; la nécessité unique : la mort, père de la douleur: rien avant, rien après.

Tout beau, enfant blanc du Druide, réponds-moi , que te chantcrai-je ?

L'enfant. Chante-moi la division du nombre trois jusqu'à ce que je l'apprenne aujourd'hui.

Le Druide. Il y a trois parties dans le monde ; trois commencements et trois fins, pour l'homme comme pour le chêne ; trois célestes royaumes de Marzin (Merlin) : fruits d'or, fleurs brillantes , petits enfants qui rient. Deux bœufs attelés à une coque, etc. Pas de division pour le nombre un, etc. , etc. , etc. '

Ann Drouiz. Daik, mab gwenn Drouiz;orc ; Daik, petra fell d'id-de ? Pctra ganinn-me d'id-de :

Ar map. Kan d'in euz a cur rann Ken a ouffenn bréman.

Ann Drouiz. Heb rann cur-rcd heb-kcn ; Ankou, tad ann ann anken : Nelra kint, ncira ken. Daik, mab gwcnn Drouiz, orc ; Daik, pi'lra fell d'id-de ? Pclra ganinn-me d'id-dc ?

Ar map. Kan din euz a zaou rann Ken a ouiïenn breman.

An Drouiz, Daou cjcnn dioc'li eur gibi, 0 sachat, o souheli ;

Edroc'hit ann esloni ! Heb rann eur rcd hcb-kon, elo. Daik, inah gwenn, drouiz, orc , Pelra gnninn-me d'id-de?

Ar map. Kan d'in euz a dri rann Ken a ouffenn breman.

Ar Drouiz. Tri rann er bed-man a vcz Tri derou ha Iri divez D'ann den ha d'aon derv ivez ; Tri Rouan telez-barr Varzin ; Frouez melcn ha bleun lirzin Bugaiigou o c'hoarzin. Daou ejenn dioc'h eur gibi 0 sachal, o souheli Edrec'hit ann esloni ! Heb rann eunn red heb-ken, Ankou tad ann anken Nclra kent, nelra ken.

* Celle coque, selon M. de la Villemarqué , sérail celle du crocodile, qui fui, suivanl les bardes-ihcologiens de Galles, l'auieur du déluge. Les deux boeufs scraieni ceux que Hu Gad.iru aliela au monslrc, el qui moururcnl de faliguc en le liranl des eaux.

* \o\07 le IjAnzAZ-BAi'iz. Clinvtf prifv/nires rlc In lirela'jne. édition T. I. n" 1.

58 LE DRUIDISME.

Voici la prose laline :

L'enfant. Die mihi quid uniis, Die mihi quid unus. Le Maître. Unus esl Deus, Qui rognât in cœlis.

L'enfant. Die niiiii quid duo . Die milii quid duo.

Le Maître. Duo teslamcnta. Unus est Deus, Qui régnât in cœlis.

L'enfant. Die milii qui sunt très, Die mihi qui sunt très.

Le Maître. Très sunt patriarchae. Duo testamenta. Unus est Deus, Qui régnât in cœlis. etc.

Et le dialogue continue ainsi jusqu'au nombre douze. L'ana- logie des deux pièces, bretonne et latine, est frappante. Dans la première, M. de la Villemarqué le fait judicieusement ob- server, c'est toujours la sombre croyance à la nécessité in- divisible, à la mort, sans cesse ramenée comme terme de toutes choses. Dans la prose laline , c'est de même la grande pensée d'un Dieu bon et éternel, qui apparaît au début et à la fin de chaque strophe. Toutefois entre ces deux enseignements, il y a l'immensité. Le fond de la doctrine druidique a été complè- tement anéanti par le christianisme ; mais les ministres de ce culte, dans tout ce qui n'était pas en opposition directe avec les dogmes catholiques, se sont plutôt efforcés de transformer que de détruire. C'était en effet la méthode indiquée par saint Grégoire-le-Grand aux missionnaires qu'il choisissait pour évan- géliser les Barbares.

« Retrancher tout à la fois, dans ces esprits incultes, disait « ce grand homme, est une entreprise impossible, car qui veut

LE uai'iDisME. r>o

alleintlre le faîte doit s'élever par degrés et non par élans'. » El

ajoutait dans une autre épitre : <• Il faut céder sur certains

points do peur d'arracher le bien qui n'a encore qu'une faible

racine *.

Dans la partie de la Grande-Bretagne occupée par les anciens possesseurs du pays , le Christianisme ne parvint aussi que très tard h détruire les pratiques de l'ancienne religion nationale*. L'élément druidique ne disparut même pas complètement après la victoire de la foi nouvelle. L'Eglise, pour ne pas froisser ces âmes énergiques et tenaces , respecta des usages anciens tout ce qui n'était pas en opposition avec les dogmes établis par le Christ, et laissa subsister une certaine racine antique qui était bonne '' . Les évêques de la Gaule, ces druides chrétiens % héritèrent de toute la puissance de leurs prédécesseurs. Origène " attribuait h la foi des prêtres Bretons en l'unité d'un Dieu tout-puissant, les rapides progrès du Christianisme dans l'île de Bretagne ; d'autres écrivains catholiques ont considéré le vigoureux déve- loppement de cette religion dans les Gaules, comme le résultat d'une affinité toute particulière. Les croyances druidiques, disent-ils, avaient laissé parmi les Gaulois des idées profondes de hiérarchie religieuse ; et c'est pourquoi l'Église gallicane n'eut point d'enfance, et se trouva en naissant, pour ainsi dire, la première des Églises nationales, et le plus ferme appui de l'unité romaine.

Il nous resterait maintenant à jeter un coup d'œil rapide sur les monuments qui couvrent les rivages des deux Bretagnes , monuments attribués à la religion des Celtes par un grand nombre de savants. Mais ces grands sanctuaires de pierres étaient-ils spécialement affectés au culte druidique ? Il n'est plus

' Nam duris mcnlibus simul omnia abscedere impossibilc esse non dubium est, quia is qui locum summum ascendere nilitur, necesse est ut gradibus non autem saltibus elevetur. (S. Gregor. oper. epist. liv. XI, epist. 76),

^ Grcg. liv. XIV, epist. ullim.

' Vie de S. Samson. ( V. Ann. Bcned. T. I. p. 18S.)

* Oc Maistre, du Pape, dise, prélim. 24-26.

Ihkl.

' Oiig. Comment, in Ezcch.

60 LE DRUIDISME.

permis de le supposer aujourd'hui. ' Le voyageur en rencontre dans le nord de l'Europe, au sommet des montagnes du Nou- veau-Monde, dans toutes les contrées de l'Inde. Les archéo- logues systématiques n'en défendront pas avec moins d'ar- deur, sans doute, leurs rêves celtiques ou phéniciens; mais l'his- torien,- après avoir compulsé les relations des voyageurs mo- dernes, ne saurait attacher la moindre importance à tous ces systèmes si savamment élaborés.

En parcourant les montagnes du Pundua, dans le Bengale, le capitaine Walters découvrit, il y a quelques années, un grand nombre de ces monuments dont les indigènes lui apprirent la destination.

« .... Dans le village de Supar-Punji, je vis deux ou trois cents monuments, grands et petits, tous formés d'une pierre plate massive , supportée par des pierres mises de champ, de manière à former une sorte de pièce couverte. Ces pierres , dont le diamètre varie de 6 à 8 pieds, sont disposées les unes contre les autres sur le penchant de la colline , ce qui produit à l'œil un singulier effet. Les villageois viennent s'y asseoir dans les grandes circonstances, chacun sur son siège, selon le rang qu'il occupe dans la république. Toutefois, en réalité, ces monuments sont des tombes. Les cadavres des Casias sont brûlés dans un lieu destiné à cet usage et placé un peu plus haut sur la montagne ; et les cendres, recueillies dans des pots de terre , sont déposées sous la pierre. J'aperçus plusieurs de ces pots en regardant à travers les interstices des tombeaux. Pendant que j'étais ainsi occupé, un enfant mort fut apporté par sa mère et par les femmes de sa parenté , qui « poussaient d'affreux hurlements ; elles le placèrent dans une

' Voir le mém. de M. de la Marmora sur la Gigaiidija de Gozo. T. II, des Nouv. Ann.derinst. Arcliéol. L'on a reclicrché à Malte de nouveaux vestiges du même genre, et les reclierclies n'ont pas clé infructueuses. La situation de ces monuments, dit M. Lenormand, a quelque chose de remarquable. On les trouve au-dessus d'une Clique qui sert encore de refuge à des bâtiments. Entre la crique et les premiers mo- numents, on remarque quelques pierres debout, qui, de loin, devaient attirer l'atten- tion des navigateurs.

M. .Mcrimcc a été frappe de la similitude des dolmens phéniciens de Malte, avec

DE l'État social de la gaule. 61

« espèce de berceau de bois préparé dans le lieu inènie l'on >' brûle les corps, et lorsqu'on eut mis le feu dessous, elles se «• retirèrent.... Accompagné de mes deux domestiques, je finis '■ par trouver un chemin pour me rendre au fond de la vallée , « et alors montant le versant de la montagne opposée, j'atteignis ' le plateau que j'ai décrit.... De la crèle de la montagne, " la vue est fort belle , mais celle des tables de pierres sus- <• pendues sur le vallon et l'aspect du village de Supar-Punji " sont plus admirables encore. « Les portes de pierre qu'on trouve dans ce lieu sont des

monuments élevés h la mémoire des défunts rayas, et quelques- •• unes d'entre elles sont des œuvres surprenantes, car elles se « rapprochent, par leur structure, des pierres de Slone-Henge, '< et pourraient lutter avec elles de grandeur. Plusieurs de ces " portes avaient douze pieds de haut. On en rencontre près de « tous les villages, sur la montagne. Je remarquai quelques '- dalles de granit élevées d'au moins vingt pieds au dessus du " sol. On les détache des rochers au moyen du feu, et quatre - h cinq cents hommes sont employés à les transporter et à <• les mettre en place, à la mort des chefs fameux. Le peuple

témoigne un grand respect pour ces monuments qui immorta- lisent à la fois et ceux auquels on les consacre et les familles « qui les font élever *.

De l'état social et des institutions politiques de la Gaule avant la conquête romaine.

Depuis un demi-siècle, les jurisconsultes de la France et de l'Allemagne ont enrichi la science des travaux les plus savants sur la législation des tribus germaniques qui se partagèrent les débris de l'empire romain au cinquième siècle ; mais quant aux institutions en vigueur antérieurement, dans la Gaule, c'est à

ceux qu'il avait dessinés dans la Dretagne ; leur forme est seulement plus régulière. (Voir le voyage en Corse du même écrivain). * Jorney .icross llic Pundua Hills, ncar Selhct, in Bengal by Cap. Walters, csq. (Asialic. rcscarchcs. T. XVII, p. 409. 18Ô2. Calculla.)

62 DE l'état social de la gaule

peine s'il en a été fait mention. Ce dédain s'explique facilement. Entraînés au-delà des limites de la vérité par les exagérations du système de l'abbé Dubos ', qui, pour démontrer la rapide et complète transformation des mœurs franques par civili- sation romaine, devait nécessairement représenter les Gaulois comme un peuple dépouillé de toute nationalité , les historiens modernes n'ont attaché qu'une importance très secondaire à l'étude des antiques coutumes de la Gaule. A quoi bon, en eflet, s'efforcer de pénétrer, à l'aide de renseignements incomplets, au sein d'une organisation sociale détruite par les Romains, dès les premiers siècles de la conquête , et dont les débris mêmes auraient péri , dit-on , comme un navire qui sombre au milieu des mers ?

Pour nous, qui, ainsi qu'on a pu s'en convaincre^, n'admettons pas qu'une langue, qu'une civilisation, puissent s'éteindre ainsi, sans rien léguer aux siècles postérieurs ^ , nous allons essayer , non pas assurément de reconstruire, avec des ruines, l'antique édifice de la constitution gauloise, mais du moins d'en donner un fidèle ci'oquis , en rapprochant quelques notices éparses çà et dans les historiens anciens.

La marche naturelle des recherches exige qu'avant de traiter de l'état politique d'un peuple, l'historien connaisse à fond l'organisation sociale, les mœurs, les relations des différentes classes de ce peuple entre elles. Et la raison en est toute simple : c'est qu'avant de devenir came, les institutions sont toujours effet. Cette méthode, qui, seule, pouvait conduire à quelques résultats, n'a point été suivie jusqu'ici. C'est, en effet, par l'étude des constitutions politiques que la plupart des historiens ont cherché à se rendre compte des mœurs , des usages , des traditions de la société , du degré de civilisation auquel elle était

' Admirateur du travail de l'abbé Dubos, le plus savant que nous possédions sur riiistoire de notre pays, nous sommes loin cependant de partager toutes ses idées.

^ Voyez section IV.

8 « Les œuvres de la civilisation, comme celles de la barbarie, se transmettent d'èvc en ère, et lèguent aux générations des ruines ou des germes indestructibles.» (Proicgomènos du Cartuiairo de S. Père de Chartres, p. ti. Guérard.)

AVANT LA CONQl'ÉTE GAULOISE. (J3

pai'venue. Et de là, uiio foule de méprises que nous aurons occasion de signaler dans le cours de ce travail.

Pour ne pas tomber, avec nos devanciers, dans les erreurs que nous leur reprochons, nous allons d'abord rechercher quel était l'état des personnes chez les Gauloi > , quelles étaient leurs mœurs, leurs habitudes, et enfin quelles formes de gouverne- ment avaient naître de tous ces éléments.

§ I- De l'état des personnes chez les Gaulois.

Nous avons déjà traité, et fort au long, celte matière, dans un précédent ouvrage. Toutefois, il nous paraît indispensable d'y revenir de nouveau, et d'établir, avec plus de précision que nous ne l'avions fait, quelques points fondamentaux de l'his- toire de l'une et de l'autre Bretagne.

César nous apprend que les personnes se divisaient en trois classes chez les Gaulois : les druides, les équités et la plebs.

I. Il a été pai'lé ailleurs * des Druides, qui, ministres et juges suprêmes dans presque toutes les affaires publiques et privées, occupaient le premier rang dans les Gaules.

n. Les Equités venaient ensuite. « Tous les chevaliers, dit « César, devaient prendre les armes dès que la guerre était ;< déclarée. Ils avaient toujours autour d'eux un nombre d'am- bâcles et de clients proportionné à l'éclat de leur naissance et <■ aux ressources de leur patrimoine. C'était là, pour eux, la « seule marque de crédit et de puissance.'^ »

La noblesse, chez les Gaulois, ne semble pas avoir été un titre donné indistinctement aux riches et aux principaux citoyens.

' Voy. ch. IV, et suiv.

* Alterutn genus est equitum. Hi, cùm est usus alque nliquod bcllum incidit... oniius in bello versantur; atque eorum ul quisque est génère cojriisque amplissimus , itù plurimos circùm se ambaclos, cHenlesque hubent. Hanc unam gratiam polentiarii- que noverunt.

(Ccps. de Bell. Gall. L. YI. c. \">).

64 DE l'ltat social de la gaule

Elle était héréditaire , et les nobles formaient une classe à part ' . Quelle en avait été l'origine? Etait-ce un patriciat religieux, un privilège perpétué dans quelques familles dont les ancêtres avaient régné sur le pays? Nous l'ignorons complètement. L'his- toire nous apprend seulement que cette noblesse, pour être héréditaire, ne donnait cependant aucune prépondérance dans le gouvernement ni dans l'administration de la cité. Les com- mentaires sur la guerre civile nous en fournissent la preuve.

« Il y avait dans la cavalerie de César deux frères de la nation » des Allobroges, et dont le père avait longtemps exercé le « pouvoir souverain parmi ses concitoyens. Or, voulant récom- « penser le dévouement de ces jeunes Gaulois, qui, pendant la « guerre, l'avaient servi avec un admirable courage. César leur « avait confié, dans leur pays, les plus importantes magistra- « tures. // les avait fait recevoir au sénat contre l'usage « établi.... Enfin, de pauvres qu'ils étaient, il les avait rendus « très riches, etc. ''.

Ainsi donc, malgré l'illustration de leur naissance ', les deux jeunes Allobroges [egentes, notez bien), n'étaient pas appelés, par le fait seul de leur noblesse, à occuper les hautes charges de l'état ; et il fallut la volonté de César pour en faire des sénateurs : extra ordinem.

Les équités, encore bien que leur naissance ne les appelât pas à exercer les hautes fonctions de l'Etat, n'en jouissaient pas moins des privilèges d'une dignité supérieure. Ces derniers mots exigent une explication.

* Voyez, sur Tancienne noblesse nalionalc des Germains, le très savant ouvrage de Grimm. (Rcschls-Alterlhumer , p. 183 , scq. et p. 220, 228 , 272, 281).

" Erant apud Caesarem , ex equilum numéro , Allobroges duo fratres. . Abducilli filii, qui principaluni in civitate muliis annis obtinueral, singulari virlule liomines, quorum opcrâ Cxsar, omnibus Galiicis bciiis , oplimâ forlissimâque crat usu^. His domi ob bas causas amplissimos magistra tus manda verat, atque eos extra ordinem in senatum legendos curaveral... locuplelesque ex egenlibus effeccrat.

[Cws. de Bell. Civil. L. III. c. 59).

' Quos Pompeius , quod erant honcsto loco nati , etc. , etc.

[Cœs.deBell.Civ. L. III. c. Gl).

AVANT LA CONQUÊTE ROMAINE. C5

Ou sait que M. de Savigny, empruntant les expressions de Mœser dans sa savante histoire d'Osnabruck, a dit qu'il y avait, chez les anciens Germains, une dignité commune à tous les hommes libres, et une dignité supérieure, restreinte aux nobles seulement. Or telle était aussi, selon nous, la division des honunes libres dans les Gaules, à en juger d'après les Comment laires de César et les coutumes des deux Bretagnes ; coulumes presque semblables à celles des Gaulois, au dire des historiens romains '.

Quant à la plebs. César nous apprend qu'elle était réduite à un état voisin de la servitude. Mais quel sens faut-il attacher à ces mots? Devons-nous croire que , sauf les druides et les chefs de clan [équités, principes), tout le reste de la population des Gaules était quasi dans l'esclavage? Mais, s'il en était ainsi, tout ce que César nous rapporte des Gaulois deviendrait une véritable énigme! Que si, en effet, la plehs tout entière était privée de toute liberté, comment expliquer ces pai'oles des Com- mentaires au sujet du patronage gaulois :

« Idque ejus rei causa amiquitus institutum videlur, ne

quise\ plèbe contra potentiorem auxilio egeret. Suos enim quis- qne opprimi et circumveniri non patitur etc. »

Quoi! la masse nationale aurait été presque esclave, et il y existait une institution établie, de toute antiquité, dans les Gaules , à cette fin que personne, parmi la plebs, ne fût exposé à la tyrannie des puissants ! Et celui-là s'exposait à perdre tout son crédit, qui laissait opprimer son client! Nous en demandons mille pardons à MM. les traducteurs, mais il n'est pas permis de prêter au plus grand capitaine et au plus grand historien de r antiquité des non-sens aussi énormes!

Il est encore deux autres passages de la guerre des Gaules sur lesquels nous appelons toute l'attention de nos juges :

Plebs penè servorum habelur loco, quœ per se nihil aiidet nullique adhibetur concilio. Plerique cùm aut œre alieno pre- muntur , aut magniludine tributoriim , aut injuria potentiorum ,

». Cajs. lie Bell. r,;»ll. V... T:icil. Ayiicol. M.

66 DE l'état social de la gaule

SESE IN sERviTUDiNEM DicANT iiobiHbus : in Jios cadem omnia siint jura, quœ dominis in servos *.

Or, y a-t-il, dans ces quelques lignes, un seul mol qui indique qu'un état de servitude uniforme et général pesât sur la plebs gauloise? Nullement. César, au contraire, me paraît établir, d'une manière très claire, une distinction entre la condition sociale de ceux qui faisaient partie de cette classe. En effet, la plupart, dit l'historien (et non pas tous), la plupart étaient obligés de se placer sous la dépendance des grands, les uns parce qu'ils étaient accablés de dettes, les autres par suite de la misère les avaient réduits des charges trop lourdes, d'autres enfin parce qu'ils n'avaient aucun moyen d'échapper à la tyrannie des grands. Or, Xobœratus entrait-il dans la clientèle du princeps aux mêmes conditions que le malheureux qui se donnait à tou- jours, et ce dernier était-il traité comme le petit propriétaire qui se plaçait, de son plein gré, sous la protection d'un patron, afin de se soustraire au despotisme des grands propriétaires ( injuria potentiorum ) ?

L'affirmative assurément ne sera soutenue par aucun homme de sens.

Yoici maintenant un autre passage des Commentaires sur lequel on a passé trop légèrement peut-être :

« Telle est, disait Ambiorix, roi des Eburons, à des députés « romains, telle est la nature de mon autorité, que la multitude « a autant de droit sur moi que moi sur elle \ »

Est-il à croire que le mot multitudo désigne exclusivement ici les prêtres , les équités gaulois , et non un plus grand nombre de membres libres de la cité?

Un passage de Strabon va trancher la question :

« Chez les Gaulois, dit-il, c'était le peuple qui, tous les ans, « choisissait un gouverneur et un général pour le pays '. »

' Caes. de Bell. Gall. L. VI. c 12.

^ .... ^eque id, quod feccril de oppiignalione castrorum autjudicio antvoluntale suà fecisse , sed coaclu ciiitatis; suaque esse ejus modi imperia , ul non minus haberel juris in se muUiludo , quàm se in midliludinem. [ Cses. de Bell. Gall.)

* « .... De majoiibus omnes, » dit Tacite, en parlant des Germains. Slrab. IV. 4.

AVANT LA CONQUÊTE UOMAINE. 67

Or, conimenl concilier celte assertion avec le plebs penè servo- rum habetur loco pris dans un sens rigoureux ?

La contradiction est manifeste, en effet'. Mais, en jetant un coup-d'œil sur le vasselage gaulois, il nous sera facile de dé- montrer, par de nouveaux arguments, que l'on n'a pas saisi le vrai sens des paroles du grand capitaine, et, en même temps, d'établir quels étaient les différents degrés de liberté dont jouissait chez les Gaulois la classe comprise sous la dénomi- nation générique de plebs.

§11-

Du vasselage chez les Gaulois.

Toutes les histoires nous montrent une aristocratie dominant au berceau des nations. Dans cet âge des sociétés, le courage et l'audace sont les vertus les mieux appréciées, et ceux-là ont la haute-main dans les atïaires du pays, qui peuvent joindre à un nom illustré par des ancêtres une brillante renommée person- nelle, et une fortune qui leur permette d'entretenir autour de leur j)ersonne une troupe de vaillants compagnons. Du reste, nul pouvoir central fort et protecteur. Les principes réunis forment le sénat de la nation; ils gouvernent par les mains des rois qu'ils ont élus. Ce gouvernement n'est que la répétition de celui qui régit la famille. Celle-ci forme, en effet, un petit état dans l'état, et ses coutumes se retrouvent au fond de toutes les institutions, soit civiles, soit politiques, de la nation. César va nous en fournir la preuve :

« In Gallia non solùm in omnibus civitatibus atque in omnibus pagis partibusque, sed etiam in singulis domibus, facliones sunt : earumque factionum principes sunt, qui summam auctoritatem eorum judicio habere existimantur, quorum ad arbitrium judi- ciumque summa omnium rerum consiliorumque redeat. Idque

' Aussi La I*ortc du Tlieil l'a-l-il relevée. Voyez sa Iraduelion de Slraboii L. IV. c. 4.

68 DU VASSELAGE CHEZ LES GAULOIS.

ejus rei causa antiquitus institutum videlur, ne quis ex plèbe contra polentiorem auxilio egerel : suos enim quisque opprimi et circumveniri non patitur '.

Ainsi, dès la plus haute antiquité, antiqidtùs, une coutume tout- à-fait analogue à la recommandation des Germains avait pris naissance chez les Gaulois, et cela, dit le conquérant des Gaules, afin que ceux qui n'étaient pas assez puissants pour se défendre eux-7nêmes pussent se réfugier sous l'égide d'un protecteur.

Celte coutume était encore en ^^gueur dans la Gaule romaine du temps de Salvien :

« Tradunt se ad tuendum protegendumque majoribus; dedi- tt titios se divitum faciunt, et quasi in jus eorum ditionemque rt transcendunt ^ »

Ce n'est pas tout. Vers la même époque, un usage semblable existait chez les Bretons nouvellement établis dans la péninsule armoricaine.

« En ce temps-là, Harthoc, l'homme venu d'outre-mer ', acheta « de Gradlon, roi des Bretons, et moyennant la somme de « trois cents sols d'argent, pour en jouir à toujours en toute « propriété, une trêve composée de vingt-deux villages et située « dans le plebs de Brithiec. Et, comme cet Harthoc n'avait ni fds « ni autres parents , il se recommanda, lui et tous ses biens, au « susdit roi. Puis enfin, cet homme étant mort, moi, Gradlon, « j'ai reçu celte terre, qui est nommée trêve de Harthoc, avec « toutes ses dépendances, prés, bois, cours d'eau, champs cul- « tivés et non cultivés, toutes choses que je donne et garantis à « Sainl-Guénolé % pour ma sépulture et comme prix de mon « tombeau ^ »

' Cœs. deBell- Gall. L. VI. c. H.

- Salv. de Gubcrn. Dei. L. V. c. 8.

' Celait Tcpoquc des grandes émigrations du siècle. V. VHist. des origines et des instilulions bretonnes, p. 2C4. Gradlon régnait dans lo même temps.

'• Les moines de Landévénec ont été propriétaires de celte trêve jusqu'en 1789. Elle porte encore \r nom de Lantrevarzec : Lan-lref-Hartlicc, ou chapelle de la trêve de llarlliec. Cette trêve, dont l'église avait été dévastée pendant la révolution, vient d'être érigée éii paroisse, sur la demande de M* le marquis de Plœuc, mon'oncle.

'' Sub codeni Icmporc, cniil llarlhoc (ransmarinus quemdam tribum , XXII villas,

DU VASSELAGE CHEZ LES GAULOIS. G9

Voilà donc, dès le v" siècle, la recommandation en vigueur chez les Bretons armoricains, comme elle l' était dans l'île à la même époque'. Or, il faut le redire, c'est cette institution vraiment fondamentale qui nous explique et l'origine des béné- fices, et la conversion des terres libres en bénéfices, et enfin, dans la dernière période de la féodalité, l'établissement des fiefs proprement dits.

J'ai fait observer, dans un autre travail ', que les expressions qu'emploient César et Polybe pour peindre la condition des soldurii, des ambacti et des clientes gaulois semblent avoir été reproduites par Tacite, lorsqu'il parle des comités germains. De cette analogie, et de plusieurs autres plus caractéristiques encore, j'ai cru pouvoir conclure que l'institution du comitatus, chez les deux peuples, avait la même origine et n'offrait aucune différence essentielle. Mais cette opinion a été controversée. L'un de mes compatriotes, historien plein de talent et d'avenir, a soutenu, je me fais un devoir de le confesser, une thèse tout-à-fait opposée à la mienne. A l'en croire, il existait une différence essentielle entre le comitatus germanique et le clan celtique : c'est que, dans cette dernière institution, le commandement et l'obéissance, le patronage et la clientèle se transmettaient du père aux enfants '. J'espérais avoir démontré à mon savant ami qu'il a confondu, dans son livre, deux choses tout-à-fait distinctes : la parenté ou

in plebe quae vocatur Brilhiac, per trccentos solidos argenlcos in îcterna liœredilale, à Gradlono rege Brilonum. Et illc non habebat filios neque parentes nisi tantùni se ipsuni solum, et ideô se ipsuni commcndavit praedicto régi atque omnia sua. Sed tamen dùm illc dcfunctus essct, ego Gradionus accepi ipsam terrani, quae vocala est TREF Harthec, cum omnibus ei appendenciis, pratis, silvis, aquis, cultis et incultis, Sancto-W'ingaloeo, in dicumbilione, do et affirmo propter scpulturam meam atque pretiuni sepulcri mei.

(Cet acte est extrait du Carlulaire de Landévénec, manuscrit du XI" siècle qui con- tient la vie de , saint Guénolé, celle de quelques autres saints bretons, et un petit nombre de titres que je publierai à la suite du Cartulairc de Redon. Ce manuscrit appartient à la bibliothèque de Kemper).

* Voir dans V Histoire des origines, etc. , la partie consacrée à Texamen des institu- tions de la Brelagne insulaire.

- Ibid, pag. 80 et suiv.

' Voir Vflisloire du gouvernemcnl et des inslUulions des Mèrolingicns , par M. Le llUcrou, p iM. —Paris, Jouberl , 1842.

70 DL' VASSELAGE CHEZ LES GAULOIS.

le clan, et la clientèle ou comitalus. Mais mon argumentation ne lui a pas paru concluante.

« L'engagement des devoli gaulois, m'a-t-il objecté, était, « suivant César, un quasi-servage. Or, rien de plus libre ni de « plus mobile que le comitalus germanique. »

L'on a vu plus haut quelle est mon opinion sur le sens des xwoV&plehs penè servorum habelur loco. Il m'étonne, je l'avoue, que la pensée ait pu venir au judicieux auteur des Inslitutions mérovingiennes de ranger, in globo, les soldures d'Adcantuanus et les ambacii de Vercingetorix, dans la catégorie de ces Gaulois sm- lesquels un chef exerçait tous les droits du maître sur V es- clave. César, il est vrai, a dit d'une manière générale que ceux qui faisaient partie de la plebs avaient aliéné une portion de leur liberté; mais, je le répète, il établit entre les penè servi des dis- tinctions qu'il ne faut pas perdre de vue. La plupart de ceux qui faisaient partie de la plebs étaient sans doute sous la dépendance des principes. Toutefois, comme les causes qui avaient réduit ces hommes à abdiquer une partie de leur indépendance étaient diverses, diverse aussi devait être la condition faite par le maître à chacun d'eux. Quant aux compagnons dont les principes mar- chaient environnés, aucun texte n'autorise à croire que leur sujétion fût une servitude perpétuelle ; bien loin de :

« Adcantuanus, dit César, se présenta avec six cents de ces « dévoués que les Gaulois appellent soldures. Telle est la condi- « tion de ces hommes, qu'ils jouissent de tous les biens de la vie « avec ceux auxquels ils se sont consacrés par un pacte d'a- ce mitié : omnibus in vita commodis cum his fruantur, quorum

« SE AMICITIjE DEDERINT '. »

Ces derniers mots, ce me semble, indiquent assez que la condition des soldures n'était pas moins libre que celle des comités germains. Posidonius, décrivant un festin gaulois, nous parle aussi des serviteurs ou vassaux des principes. « Ils étaient assis « en cercle derrière leur maître, dit-il ; une rangée portait les

> Cœs. de Boll. Call. L. III. c. 22.

DU VASSILAGE CHliZ LKS (JAULOIS "l

« boucliers el l'autre les lances : tous étaient traités comme leurs « maîtres '. »

Que César, qui ne pouvait apprécier un pareil état de choses qu'au point de \ue de ses idées romaines, ait considéré comme une sorte de servitude cet assujettissement de l'homme non pas aux lois du pays, mais aux volontés d'un patron, il n'y a pas lieu de s'en étonner assurément. Introduit dans le sein des petites sociétés qui couvraient le sol de la Gaule, après la conquête germanique, tout citoyen romain des anciens jours eût caractérisé de la même manière la condition de la majorité des ingénus. Là, en elfet, la plupart de ceux qui faisaient partie de \a.plebs, c'est- à-dire, de la classe qui renfermait et les hommes Whres ordinaires et ceux qui s'étaient en partie dépouillés de leur liberté, étaient placés dans une dépendance plus ou moins rigoureuse. Aussi, M. Naudet, après avoir traité des anlrmtions, divise-t-il les simples hommes libres en deux classes : ceux qui avaient conservé assez de biens-fonds pour pouvoir exercer leurs droits politiques, et ceux dont la fortune était trop modique pour qu'il leur fijt permis de jouir de ces mêmes droits \ Or, il en était de même chez tous les peuples de la Gaule indépendante et de l'île de Bretagne. Pour accroître le nombre de leurs vassaux, les prin- cipes gaulois ne s'y prenaient pas autrement que ne le firent plus tard les grands propriétaires de race franque. Meyer a été frappé de cette similitude :

« La méthode de vexations qu'on se permettait envers les « hommes libres pour les contraindre à une condition inférieure, « n'était pas nouvelle, dit ce consciencieux jurisconsulte, et « Jules-César l'avait déjà signalée dans ses Commentaires sur la « guerre des Gaules, livre vi, chap. 12 : « La plus grande partie « du peuple se voue à la servitude des nobles, etc. » « Et cette « oppression des hommes libres et indépendants était d'autant « plus intolérable, que non-seulement les vassaux en étaient

' Posidon. apud Athœn. L. IV. c. tô.

* Voir l'excellent travail de M. Naudet, dans le T. VIII, p. 465 des nouveaux mé- moires de Tacadémie des inscriptions.

72 DU VASSELAGE CHEZ LES GAULOIS.

« exempts, mais qu'au contraire ils jouissaient de la faveur la « plus distinguée et des plus grands avantages '. »

Dans un pareil état de choses, on le conçoit, le nombre des petits propriétaires indépendants devait diminuer incessamment. Ceux-là mêmes dont les grands n'avaient pu détruire la fortune se plaçaient, eux et leurs colons, sous la tutelle d'un patron. Les arimans eurent à subir, plus tard, des vexations du même genre. L'article 3 du Capilulaire de 811 rapporte en ces termes les plaintes de ces infortunés :

« Ils disent que quiconque refuse de donner son alleu h l'évê- « que, à l'abbé, au comte ou au juge, on cherche toutes les « occasions d'accroître sa pauvreté par des condamnations ; on « le contraint d'aller incessamment aux armées, jusqu'à ce que, « réduit à la misère, il soit amené, bon gré mal gré, à vendre « ou à livrer son héritage \ »

Si grande était devenue la sujétion de ces arimans et si lourdes leurs charges, que le savant du Gange se demande s'il faut les placer au dernier rang des vassaux, et que plusieurs historiens, Robertson entr' autres, ont pu croire que c'était une sorte de servi coloni *. La conduite des lites, que naguère l'on a rappro- chée de celle des soldurii gaulois \ était plus voisine encore de la servitude. Leur état de dépendance les privait du droit de

* V. Esprit, origine et progrès des inslitutions judiciaires des principaux peuples de l'Europe, par Meycr. T. I. p. 17S-176, et le texle de César cité plus haut.

^ Dicunt cliam quôd quicunique propriutn suum episcopo, abbati vel comiti aiit judici dare noluerit, occasiones qucerunt supra illum pauperem quomodù eum con- dcninare possint, et illum semper in hostem faciant ire, usquc dùm, pauper factus volens nolens suum proprium Iradal aut vendat.

^ Voir du Cange au mot heriman. Muratori se demande si les arimans étaient des possesseurs d'une certaine classe de terre, ou des nobles, ou des grands de l'empire; et il se borne à conclure que ce n'élailpas des esclaves (Muratori, Anliq. ital. T. I. Dissert. 13. p. 715-716, 748-7S0). Sismondj voit dans les arimans des paysans libres, qui, outre leurs propres terres, tenaient celles des grands à bail em- phytéotique (Sismond. T. I. c. 2. p. 95). Liruli pense que le mol arimanic désigne une classe intermédiaire entre les hommes libres et les esclaves (Liruti de Villafrcdda de servis nicdii rcvi in Forojulii, Rom. 1752. cap. 8. p. oS-iQ). Voyez aussi Robert- son , Inlrod. à l'hist. de Charles Quint. Nol. 9. §. 5.

* Loi salique, par M. Pardessus , p. 485.

DU VASSËLAGE CHEZ LES GAULOIS. 73

ciié, et ils ne pariicipaient pas aux jugements dans les mais ' : ce en quoi ils rappellent lout-à-fait les penè servi de César, les- quels, eux aussi, ne prenaient part à aucune délibération et n'étaient appelés à aucun conseil -. Et cependant, quoi qu'en aient pu penser La Porte du Theil, Bréquigny, du Gange et Muratori, il est certain que les lites étaient des hommes libres '. L'on a trop souvent confondu la dépendance des vassaux infé- rieurs avec la servitude proprement dite.

Maintenant, pour en revenir «à la comparaison des gentes romaines et des clientèles celtiques, je répéterai que M. Le Huërou a eu tort d'assimiler le clan et le comitatus. Et, en effet. César les distingue très nettement :

« Au jour fixé pour le procès d'Orgetorix (que les Helvètes « avaient jeté dans les fers, l'accusant d'avoir tramé avec l'éduen « Dumnorix un complot contre la liberté de son pays), au jour « fixé pour ce procès, dit l'historien, Orgetorix fit comparaître « devant le tribunal tout son clan {familia), qui s'élevait h dix « mille hommes, et tous ses clients et ses obœrati, dont le nom- « bre était très considérable. »

Die constitutâ causœ dictionis, Orgetorix ad judicium omnem suam familiam, ad hominum millia decem, undiquè coegit , et omnes clientes obœralosque suos, quorum magnum numerum habebat, eodem conduxit '' .

Ici, comme dans les coutumes des anciens Bretons, il faut dis- tinguer trois choses : le clan {ceneld), les compagnons (clientes), et les obœrati, ou endettés, qui restaient en servitude jusqu'à ce qu'ils se fussent acquittés envers leur créancier ^

' Loi salique. Disscrtalion quatrième sur les lilcs.

- Plebs penè scrvoruin habetur loco, Qu^ per se nihil aldet nuUique adliibclur concilio. Quœ per se nihil audel serait un non-sens , si le peuple avait été réelle- ment en servitude.

* Du Cange , La Porte du Theil et Bréquigny (Prolégomènes des diploraala, part, m. sect. 1. eh. ô. n. 5), pensent que le lite était de condition servile. Minalori en fait un colon esclave. M. Pardessus ne partage pas l'opinion de ces savants.

* Caes.de Bell. Gall. L. I. c. 4.

^ Je lis ce qui suit dans les lois d'Hocl ( L. Y. c. 2. §. -4y. p. 450 de l'édilion de

lu

Tl- 1)U VASSELAGE CHEZ LES GAULOIS.

Or, que les membres du clan demeurassent, à perpétuité, sous la main du penceneld ', du chef de race, cela n'est pas dou- teux'. Mais, encore une fois, telle n'était pas la condition du client, du soldure ou de l'ambact. Il est très vraisemblable qu'un cei'tain nombre de ces vassaux militaires s'engageaient à perpétuité au service d'un patron, et que, comme les milites dont parle le cartulaire de Saint-Père % ils passaient du père aux enfants avec la terre. Toutefois, il n'en faut pas conclure que tous agissaient ainsi. Un grand nombre, au contraire, se pla- çaient sous les ordres des principes, temporairement et pour une solde convenue. L'histoire nous apprend qu'il y avait, dans la Gaule, des tribus entières qui entraient ainsi au service de qui voulait les payer. Quand les Boiens et les Insubres réso- lurent, dit Polybe, de faire la guerre aux Romains, ils envoyèrent demander des secours aux Gaulois qui habitaient le long des Alpes et du Rhône, et qu'on appelait gaisates (làt^rc-aj)^ pat^ce quHls servaient pour une solde '*. Ce mot gaisates signifie , en effet, serviteurs à gages', chez les Bretons, gwas, pluriel gwesyn ; gasindus, chez les Germains, et enfin gesell, compagnon, terme que l'on retrouve dans la plupart des langues du nord, et d'où

Wotto» ) : Si vir ingenuus qui fundum possidet, se ipsum pro servo dedat filio-nobilis (mabuclielwr ) et maneat cum illo ad quoddani lenipus, et ex eo tenipore cùm fueris servus islius (mabuclielwr) , filio-nobilis pro conipcnsalione caedisejus dcbentur très bovcs; alii libri dicunt sex boves pro eodeberi. Isli aulcm abireà filio-nobilis licebit, quandô velit; tanlummodô solvere tcnebitnr filio-nobilis quodcumque debiluin eril illi, juxta leges Hoeli. Et bic vocatur carilawedrawg. »

Nous retrouvons ces esclaves temporaires cbez les Francs. V. Bignon XIFI et XXVI, dans Balu/e, T. II. col. îj02 et 508 Il existe en oulrc plusieurs formules qui prou- vent qu'un homme libre devenait esclave par une convention volontaire {.Marculf. Lib. II. form. XXVIII, Sirmond. X , etc. )•

Cet usage était très ancien cbez les Germains , car Tacite en fait mention.

' Histoire des origines et des instilutiGns des deux Bretagnes , p. 290.

* Le titre de Penceneld n'était pas béréditaire néanmoins ( Lor. eil. p. 297). .

' Cart. de Saint-Père de Cbartres , par M. Guérard, p. 108.

Lorsqu'on vendait un domaine, cum ingenuis , servis , etc. , on vendait seulement le droit de percevoir les redevances , de jouir des bénéfices , des cbargcs imposées, etr.

'■• 11 yv.fj '/.é^'.; c.-jrri toOto T/vfiKtvei y.Ujjirtiç.

(Polyb. L. II. c. 22).

DU VASSELACE CHEZ LES GALLOIS. 1^

un savant auteur allemand, Niklas-Vogt, fait dériver le mot vassal '.

On sait qu'au moyen-âge aucune nation ne fournissait, aux armées étrangères, un plus grand nombre de mercenaires que les Bretons de l'île et du continent. C'était h ce point que les mots Bretons, Britones, étaient devenus synonymes de compagnons , suivants d'armes, écuyers.

« Et premiers quant en est venu ou camp, li prouvos et li « eskievin mainnent les campions i tour entour le parc pour M faire prier à boinnes gens pour iaus, et doit aler cius ki « à apelet devant et auvec lui li prouvos et une partie des eskie- u vins, et ses Bretons porte sen escu devant lui ; et après cius « qui est apelés et li autre partie des eskievins auvec lui, et ses « Bretons qui porte sen escu devant lui ^ »

L'usage de s'engager au service d'un seigneur sans en avoir reçu de terre, et à la manière des vassi dominici germains, était aussi commun chez les Bretons que chez les Francs.

« sont-ils ces bras qui devaient combattre pour moi durant

toute une année, s'écrie Morvan, comte de Léon, dans le poème

historique d'Ermold-Le-Noir (en 818) : »

Ubi nunc promissa per annnm Dextera ' ?

Plus tard encore, je retrouve des soldurii et des milites stipendiarii, dans les actes de la Bretagne continentale :

« Pateat notitiae fidelium qu6d tempore Fredorii vicecomitis atque Rodaldi filii ejus fuit cum illis miles soldearius nomine Tangui, etc. '. »

Et ailleurs :

« Mundi termino appropinquante, ego Ebroinus, miles stipen- diariiis, etc. ^ »

' Uheiniscli gescliichten und sagen. Francfort 1817.

* Stat. Camerae super diiellis, qui consiïiarn vocanlur in ediclo Phil. Pulcb. V. Duelliim edilo. Voir du Gange , nouvelle édition, col. 779 , au mot Brilo. ' Ermold. Nigell. carm. Lud. Pii. Ap. dom Bouquet. T. VI. p. 46. vers. 401. ' nom Morice , preuves de l'hist. de Bretagne. T. I. col. 477. '^ [frid. col. 438.

76 DU VASSELAGE CHEZ LES GAULOIS.

Au surplus, alors môme qu'il serait vrai que la vassalité gau- loise ou bretonne se transmettait héréditairement du père aux enfants, il ne faudrait pas en inférer, comme on l'a fait, qu'une différence essentielle existait entre la clientèle celtique et le comitatus germanique, mais seulement que les deux institutions ayant apparu à deux phases différentes de leur développement, elles devaient présenter quelques dissemblances. Et, en effet, Meyer l'a fait judicieusement observer ' :

« Les mœurs des Germains tenaient beaucoup de celles des « Gaulois, et les différences qu'on y pourrait signaler s'expli- « quent par la plus grande fertilité du sol de la Gaule et par le « plus de civilisation, qui en est la conséquence immédiate. Les <; comités, ajoute le même jurisconsulte, étaient également « connus dans la Gaule, et César leur donne le nom d'am- « bacts \ »

Au surplus, dès que les Germains se furent fixés sur le sol gaulois, la perpétuité du lien do recommandation devint le vœu de leur législation. La quarante-quatrième formule du recueil connu sous le nom de Formulœ Sirmondicœ, nous montre un homme réduit à une extrême indigence entrant au service d'un seigneur, in obsequio et servi tio, à condition qu'il en recevra la nourriture et le vêtement, et ce document remarquable se termine ainsi : Et dùm ego in caput advixero, ingenuili ordl\e, tibi servitium vel obsequium impendere debeam, et me de vestra potestate vel mondebordo tempore vitœ meœ potestatem non habeam subtrahendi nisi ( pro : sed ) sub vestrâ potestate vel defensione diebus vitœ meœ debeam permanere, etc. Ces paroles ne font-elles pas songer, quoi qu'on en ait, à celles des Commen- taires citées plus haut ^ ?

Si la condition d'un grand nombre de penè servi gaulois différait peu de celle de ce pauvre Franc condamné à se vouer à perpétuité au service d'un maître, tel n'était pas, nous le

Mcyer, Esprit des inslilulions judiciaires , elr. T. p. 34. - Meyer. Loc. cil.

^ Aussi Meyer. T. I. p. 183, rapproclie-l-il ce capilulaire du passage des Com- menlaires , ra|)portc plus haut (Y. p. 4).

nu VASSELAGE CHEZ LES GAULOIS. 77

reliions, le soit de Tambact et du soldure, compagnons de guerre des équités. Ceux-là, soit que, comme les anciens clients romains, ils eussent reçu des terres de la munificence d'un patron ' , soit qu'ils fussent seulement attachés à sa personne connue simples compagnons et pour un temps limité *, jouis- saient des mêmes privilèges que les comiles germains.

Aux yeux de ces hommes dévoués, c'était un crime d'aban- donner un chef, eût-il atteint le dernier degré de l'infortune '. Non moins fidèles que les compagnons dont parle Tacite, ils regardaient aussi comme un déshonneur de survivre à leur patron \

Or, devant de pareils faits, peut-on nier encore l'identité des deux institutions? Que ceux-là qui ont combattu nos assertions veuillent bien nous dire ce qu'ils en pensent.

Nous devrions terminer ici cette trop longue dissertation ; mais qu'il nous soit permis d'indiquer, en peu de mots, les conclusions qui nous paraissent devoir en ressortir, et que nous étaierons plus tard d'un grand nombre de preuves nouvelles et irréfragables :

r La recommandation, institution née, au dire de la plupart

Paires senatores ideô appellati sunt, quia agrorum parles atlribuebant tcnuio- ribus, perindè ac librris propriis.

(Feslus, complété à l'aide de fragments, par Niebuhr. T. II. p. 32.) - Magnum numrrum equilatùs suo sumplu semper alere, dit César, L. I. c. 18, en parlant de Dumnorix. Les lois d'Hoél nous apprennent (et cet usage est fonda- mental dans les coutumes de toutes les tribus bretonnes) que tout Breton libre (bonhedding cynhwynol) devait, dès qu'il avait atteint l'âge de ii ans, être conduit par son père à la cour d'un arglwydd. (V. hisl. des orig. el des inslitul. des deux Bre- lagnes, p. 507-508.) Le fils du colon devait, de la même manière, être placé sous la vassalité d'un seigneur.

"■ Quibus nefas, more Gallorum, est, eliam in extrema forluna deserere pa-

Ironos. (Caes. Bell. Gall. VII. 40.) C'était, comme on voit, une coutume d'bonneur et non une obligation de servitude.

* iNeque adhùc memorià repertus est quisquam qui, eo inlerfecto cujus se amiciliœ deuowsic/, mori recusaret. (Bell. Gall. IIL 22. V. aussiibid. VI. i.)

Laissons maintenant parler Tacite :

« Cùm venlum in aciem, turpe principi virlute vinci, turpe comitatui virtutem prin- cipis non adsequare. Jam verà infâme in omnem vilam, ac probrosum, superstitem principi suo ex acte recessisse. (Germ. XIV.)

78 DU VASSELAGE CHEZ LES (iAULOlS.

des jurisconsultes, dans les forêts de la Germanie, avait été établie chez les Gaulois longtemps avant la conquête romaine. De un fait que César n'a pu qu'indiquer, et que les historiens modernes n'ont pas compris, savoir, l'assujettissement de la majeure partie de la plebs ' aux volontés d'un petit nombre d'équités riches et puissants ; de là, en un mot, une organisation toute féodale.

Il y avait dans la Gaule, comme dans la Germanie, divers degrés de vassalité : les ambacti, comme le mot l'indique '\ étaient des hommes libres, des compagnons qui s'engageaient, soit pour une solde, soit moyennant une concession de terre, au service d'un patron dont ils partageaient la fortune. Les mots clientes et soldurii désignent aussi, dans les Commentaires, des vassaux militaires attachés à la personne d'un chef de clan. Un certain nombre de ces derniers, comme cela avait lieu dans l'une et l'autre Bretagne dès le sixième siècle, commandaient, de leur côté, à d'autres vassaux, c'est-à-dire, à des colons établis sur les domaines que ces petits propriétaires s'étaient vus forcés de placer, ainsi que leur personne, sous la tutelle d'un patron '. Or, cet élat de choses, qui régnait aussi chez les Francs dès les premiers siècles de la monarchie \ constitue, selon nous, une véritable féodalité. Dès cette époque, en effet, la société est hiérarchisée, étagée, pour ainsi dire, en vassaux et en arrière- vassaux ^ Aussi les faits qui s'accomplirent au déclin de la deuxième race ne furent-ils que le développement définitif d'institutions bien antérieures : développement atteint en très grande partie chez les Bretons longtemps auparavant, comme nous aurons occasion de le démontrer dans cet ouvrage.

' Plebs diciUir in qua gentes civium palriciaî non insunl. (Aulug. X. 20.) Plebs esicœteri cives sine scnatoribus. (Lcg. 258, de veib. signifie.)

^ Le mot ambacl vient de am, autour, et de pacl, lier. Il a le même sens en hol- landais. (Meyer. I. p. 54.)

* « Se ipsuni comniendavit alque omnia sua », dit l'acte précité du manuscrit de Landevenec. On pouvait donc ne recommander que sa personne.

*Voy. Marcul. form. I. 18.

^ « Par le fait, la féodalité, qui, au déclin de la seconde race, renversa le trône, était, dès la première, toute vivante, toute préparée aux plus rapides accroissements. » (Pardessus, Loi salique, p. SO-i. )

DU VASSELAGE CHEZ LES GAULOIS. 79

VI.

Nous aurions à traiter mainlenant des institutions politiques de la Gaule. Mais qu'il nous soit permis préalablement de jeter un coup dœil rapide sur les mœurs et les habitudes des nations établies dans cette contrée.

Un des préjugés du dernier siècle, préjugé qui a enfanté de nos jours les plus incroyables extravagances, c'est que l'homme est parti d'un état de grossièreté sauvage, pour arriver, de progrès en progrès, au point nous le voyons aujourd'hui. Or, l'erreur en philosophie a pour conséquence immédiate et néces- saire l'erreur en histoire. Aussi, qu' est-il arrivé ? C'est que la plupart des historiens, confondant avec la civilisation propre- ment dite (élément essentiel de toute société) cette autre civili- sation des lettres, des arts, de l'industrie, dont la nécessité n'est, à tout prendre, que secondaire, n'ont voulu voir dans les peuples barbares que des troupeaux de loups alTamés qui portaient au loin l'effroi et le carnage. C'est à ce point de vue, en effet, que les écrivains modernes nous ont généralement dépeint les tribus qui envahirent la Gaule au cinquième siècle. Quant aux Gaulois, comme plusieurs auteurs grecs et latins témoignent de l'état relativement avancé de leur civilisation, force a été de les placer un peu plus haut dans l'échelle sociale. Toutefois, malgré les admirables travaux des philologues de ce siècle, la philo- sophie de l'histoire se complaît encore parfois à représenter les Celles comme une race d'hommes riches d'instincts, éminem- ment accessibles au progrès, mais n'ayant ni pensée sociale, ni prévoyance des événements.

Le lecteur a déjà pu se faire une idée du degré d'exactitude historique de toutes ces assertions. Les faits qui vont suivre le mettront à même de prononcer un jugement en toute connais- sance de cause.

80 DU VASSELAGE CHEZ LES GAULOIS.

Suivant Pline, ce furent les Éduens ' qui inventèrent les pro- cédés du placage, et les Bituriges ceux de l'étarnage \ La Gaule était renommée pour ses belles étoffes brochées et pour ses teintures. On lui attribue l'invention de la charrue à roues % des cribles de crin, des tonneaux en bois cerclés propres à conserver les vins '. Ce fut elle encore qui, la première, fit usage de la marne comme engrais % et de l'écume de bière comme levain pour le pain \

Sa marine était formidable et admirablement appropriée aux parages dans lesquels s'exerçait son commerce. César vit avec étonnement les deux cent vingt vaisseaux que les Venètes opposèrent à la flotte de D. Brulus \ Les fréquentes relations de toute la côte maritime avec les Massaliotes avaient exercer nécessairement une grande influence sur les habitudes . na- tionales. Les cités occidentales de la péninsule gauloise, si arriérées aujourd'hui, marchaient alors à la tête de la civilisation armoricaine.

La richesse gauloise était passée en proverbe \ Les pro- digalités des chefs de tribus semblaient, il est vrai, le justifier. Posidonius rapporte qu'un prince des Arvernes, qu'il nomme Luern, ne paraissait jamais en public sans faire pleuvoir des pièces d'or et d'argent sur la foule ^ Et sa magnificence ne s'arrêtait pas là. Il donnait quelquefois de grands festins ; et

' M. Amédée Tliicrry fait dériver ce nom du mot aed, mouton. Pour quelle raison? LMiistorien a-t-il lu quelque part que les Aeduens se consacrassent spécialement à élever des moutons? Je lui ferai observer que riiistoirc, au contraire, nous repré- sente ce peuple comme l'un des plus riches et des plus civilisés de la Gaule. D'après cela, n'est-il pas à croire que cette peuplade s'occupait beaucoup plus de culture que la plupart de ses voisins ?

-Plin. L. XXXIV. c. 8etc. 17.

' Plin. L. Vllf. c. 48, et L. XVIII. c. 18.

Plin. L. XVIII. c. 2., et L. XIV. c. 21.

'^ Plin. L. XVIII. c. G et 8.

« Plin. L. XVIII. c. 7.

'' Cœs. Bell.Gall. L. III. c. 13

" Plut, et Suet. in Cas. Slrab. L. IV.

" <^pây[ji.u. TE Touh 5w5szc«7T«3f.ov -srpâywvov, :v o> irlïifio'jv Invoù; TzolyjTéïovç Trivaro,:. (Pos. .. XXIII. Ap. Alh L. IV. c. 10)

AVANT I.A CONQUÊTE UOMAlNIi:. 81

dans r enceinte de douze stades carrées, préparée pour les convives, il faisait creuser des citernes qu'on remplissait d'hy- dromel, de vin et de bière. Le voyageur grec nous a laissé une description caractéristique de ces repas gaulois.

« Les mets placés sur la table consistent, dit-il, en peu de

« paiu, et une grande quantité de viande bouillie, rôtie, grillée :

« le tout servi très proprement dans des plats de bois ou de

u terre cuite chez les pauvres, de cuivre ou d'argent chez les

« riches. Les serviteurs font circuler, à la ronde, un vase, en

« terre ou en métal, contenant, suivant la fortune du maître

« qui reçoit, du vin de Gaule et d'Italie, de la bière ou de l'hy-

(c dromel. On boit peu chaque fois, mais on le fait fréquemment.

« Dans les repas d'apparat, la table est ronde ; les convives

<: se rangent en cercle tout autour. La place du milieu est

« réservée au guerrier le plus illustre par sa vaillance, sa

« naissance ou ses richesses. A côté de lui se place le maître du

« logis, et, successivement, chaque convive, d'après sa dignité

« personnelle et sa classe : c'est le cercle des patrons.

■< Derrière eux sont assis, en cercle aussi, les fidèles, les sui~

a vanls d'armes ; une rangée porte les boucliers, l'autre rangée

« porte les lances ; tous sont traités comme leurs maîtres *.

A la suite de ces festins, les Gaulois avaient l'habitude de se mesurer dans des duels simulés. « Ce n'était d'abord qu'un « jeu, rapporte Posidonius ; mais dès que le sang de l'un des «( champions avait coulé, le combat devenait terrible, et l'on <( était obligé, pour éviter que l'un des deux ne restât sur la « place, de se jeter entre eux et de les séparer ^

Tandis que les hommes menaient cette vie pleine de périls et d'agitation, les femmes étaient asservies à toutes les occupations domestiques de l'autre sexe \ Toutefois , une coutume rap-

' Posidon. Ap. Alhcn. L. IV. c. lô.

- Ib. loc. cit. et Diod. de Sicile. L, V. c. 28.

^ Slrab. Liv. IV. c. 4. C'est probabieniont à cet asservissement des fen:n?es à des travaux qui ne sont pas de leur sexe qu'Arislole fait allusion, lorsqu'il dit {Polit. L. II. c. 0) que les Celtes n'étaient pas soumis aux femmes. Dans la Bassc-Bi ela- gne, sur le littoral spécialement, et dans quelques-unes des petites Iles dont il est

11

82 DE l'état politique de la gaule

poriée par César nous prouve que , parmi ces peuples appelés barbares parleurs vainqueurs, la condition des femmes élait plus douce que chez les Romains, bien qu'elles fussent , comme à Rome , sous la dépendance absolue de leur mari. La com- munauté de biens entre époux régnait , en effet , dans la Gaule, à l'époque de la conquête. Autant le mari recevait de sa femme à titre de dot , autant il mettait de ses propres biens; on dressait conjointement un état de ce capital, en réservant les intérêts, et le tout appartenait au survivant'.

Les maisons , très nombreuses dans la Gaule* , étaient construites avec des planches et des claies , et terminées par un toit cintré recouvert d'un chaume épais'. Outre les grands villages dont se composait chaque pagus , la Gaule renfermait un certain nombre de villes et d'op/>/da , retraites oii, au pre- mier [signal de guerre , la population venait se renfermer avec ses troupeaux et ses meubles*. La demeure de chaque chef de tribu était aussi une sorte de petite forteresse défendue par le courant d'un fleuve, par des abattis d'arbres ou par des marécages'. Le lait de leurs troupeaux , la chair des animaux sauvages, et surtout celle du porc, formaient la principale nourriture dans ces petites sociétés rurales.

Voilà les détails les plus importants que nous ayons pu recueillir, chez les historiens anciens, sur l'état social, les mœurs et les habitudes de nos pères. Ces détails faciliteront

parsemé, les femmes se livrent encore aux travaux les plus durs. La culture des terres leur est même tout-à-fail confiée. Les maris vont à la pêche. Les femmes étaient, chez les Bretons comme à Rome, sous la puissance absolue du mari. (Voir le ch. sur les lois bretonnes.)

* Viri quantas pecunias ab uxoribus dotis nomine acceperunt , tantas ex suis bonis , estimatione factâ , cum dotibus communicant. Hujus omnis pecuniae con- junctim ratio habeJur , fructusque servantur. Uter eorum vilâ superârit , ad eum pars utriusque cum fructibus superioium temporum pervenit.

(Cœs. de Bell. Gall. L. VI. c. 17.) «Caes. Bell. Gall. L. V. c. 12. » Strab. L. IV. c. /».

Cœs. Bell. Gall. L. VL c. 50, et L. V. c. 21. Voir dans Ermoldus Nigellus la description de la demeure de Morvan [Ci-après).

'Cœs. Bell. Gall. L. VI. c. 13.

AVAM" LA tOiXQl'ÉlE UU.>JAh>E. 8;J

rinlelligence des époques dont nous aurons plus lard à dérouler le tableau.

VII.

Institutions politiques des Gaules.

La plupart des jurisconsultes qui, aux seizième et dix-septième siècles, consacrèrent leurs veilles à l'étude des législations an- tiques , obéissaient , comme les philologues leurs contemporains , à un déplorable esprit de système. Personne n'ignore que ces derniers, quel que fût d'ailleurs leur rang dans la science, étaient sans cesse préoccupés du chimérique espoir de retrouver la langue-mère qui devait renfermer , en quelque sorte , le germe de toutes les autres. De , la direction des travaux philologiques vers un même but , la filiation des langues. La langue A est-elle plus ancienne que la langue B? Tel était le cercle l'on s'emprisonnait. Quant à l'affinité qui pouvait exis- ter entre un grand nombre d'idiomes, c'est à peine si on son- geait à la constater. Deux langues offraient-elles quelques points de ressemblance, vile on en concluait qne l'une était la source de l'autre'.

' On a frappé de ridicule , et non sans raison assurémenl , les systèmes des ccllomanes. Leur méthode , qui consistait à opérer enlièrement par Télymologie , tlnonparla comparaison , à cherclier dans le dialecte de leur village, le mol originel qui renfermait, en quelque sorte, le germe de toute une famille de mots , celte mélliode , dis-je , était détestable ; mais pourquoi gratifier les philo- logues celtiques du monopole de toutes ces absurdités ? Tous leurs confrères du XVII» sièch ne procédaient-ils pas de b même manière? Qui ne sait les pré- tentions de Webb sur le chinois (Lond. 1078)? celles de doni Pedro de Astarloa sur le basque {Apologie de la langue basque. Madrid 1805)? Le très savant Goro- pius Becanus lui-même n'a-t-il pas présenté sa langue maternelle , le flamand , comme le langage du Paradis terrestre {Orig . Anluerpianœ , Antw. 15G9. p. 554 et seqq.) ?

Enfin , aujourd'hui encore, quelques descendants de ces visionnaires (dans un but tout différent de celui qu'avaient leurs devanciers) n'ont-ils pas laissé peicer la prétention de faire du sanskrit la source de tous les idiomes de la même fa- mille ? Si les études sanskrites ne sont pas tombées , malgré les écarts de cer- tains hommes , aussi bas que les recherches des celtomanes du siècle dernier, il faut en remercier quelques savants philologues qui , comme M. Lugène Burnouf, ont su résister à l'entraînement des systèmes.

84 DE l'état politique dk la gaule

Les jurisconsultes ne procédaient pas autrement. Un petit nom- bre (l'entre eux avait bien entrevu quelques analogies entre les instilulions primitives de la Grèce , de l'Italie , de la Gaule, de la Bretagne et de la Germanie ; mais quoique plusieurs de ces in- stitutions fussent trop fondamentales, chez chacune de ces nations, pour qu'on pût les supposer de pure adoption, ils ne surent, imaginer d'autre explication de ce fait, sinon que l'une de ces législations avait servi de modèle à toutes les autres. Les grands travaux des savants modernes ont fait justice de ces conclusions exclusives. Toutefois, il n'est pas rare encore de les entendre formuler dans nos Facultés, quelques professeurs, fidèles aux vieilles traditions de l'école , soutiennent une lutte désespérée contre les envahissements de plus en plus menaçants du droit historique. Nous aurons plus d'une occasion , dans le cours de ce travail , de combattre ces préjugés enracinés. Pour le présent, il s'agit de rechercher, au milieu des ténèbres des vieux âges , les éléments constitutifs de l'organisation politique qui régissait les Gaules nu moment de la conquête. Pour arriver à nous faire une idée exacte de ce qu'était, à cette époque, la constitution des peuples dont nous devons étudier l'histoire , reportons-nous par la pensée h des temps plus reculés encore , et essayons de nous représenter ce que pouvait être , aux premiers jours de l'existence politique de ces nations , le pacte social qui unissait entre elles toutes leurs tribus belliqueuses. Nous vérifierons ensuite, l'his- toire à la main, si notre esquisse, tracée à priori, concorde avec les notions que les anciens nous ont laissées sur ce point.

Supposons donc une peuplade guerrière établie sur un vaste territoire, au milieu d'autres tribus issues de même race, et toujours prêtes h faire une guerre de brigandages à leurs voisins. Menacée sans cesse dans son indépendance , la peuplade dont nous parlons se rattachera tout d'abord à un certain nombre de petites nations par un lien fédéral. Celte fédération , qui a pour but, non pas seulement la défense commune, mais aussi l'échange des produits de toutes les tribus , aura pour garant un simple tribunal. Que si , cependant, les peuplades confédérées ont fait partie jadis d'une grande unité nationale.

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une sorte de pouvoir central reliera entre elles toutes ces branches détachées d'un même tronc'. Dans une société ainsi organisée, le courage et l'audace sont au premier rang des vertus. Les guerriers s'assemblent toujours en armes pour dé- cider des aflaires majeures de la nation ; les affaires de détail sont traitées par les princes de la cité , c'est-à-dire par les chefs de famille. Dans toutes ces assemblées, ceux-là ont la haute main , dont les exploits sont les plus célèbres, ou la clientèle la plus nombreuse. Dès que la guerre a été résolue par la nation , nul ne peut se soustraire au devoir de porter les armes. Quiconque refuserait de marcher, serait de droit exclu de la société.

Les rois sont choisis parmi les plus nobles , les chefs parmi les plus braves. Le pouvoir de ces rois n'est pas illimité. La souveraineté appartient au peuple, c'est-à-dire aux guerriers réunis. Un chef dont les plans ont été repoussés par l'assemblée de la nation , a toute liberté d'en poursuivre l'exécution à ses risques et périls. La guerre et le pillage lui fournissent une solde pour récompenser les aventuriers jaloux de partager ses dangers.

Des mesures efficaces sont prises , sinon pour anéantir , du moins pour réprimer les haines particulières. L'homme libre qui en outrage un autre voit participer tous les siens au châti- timent que la loi inflige; toute sa parenté est condamnée à réparer la faute qu'il a commise. La peine capitale ne fiappe que le lâche. Dans une association dont le but est la sûreté commune, la punition la plus grave est le bannissement. L'exilé est donc traité en ennemi. Nulle pitié , nul secours pour lui ; il a biisé le pacte qui lui garantissait assistance et protection.

Qu'on parcoure les premiers feuillets de l'histoire , qu'on in- terroge les récits de tous les voyageurs , partout l'on retrouvera les traces de cet état social. Les Romains eux-mêmes , bien que l'adinirable fertilité du sol de l'Italie ait développé de bonne heure parmi eux quelques germes de civilisalioii, les Romains,

' C'est ce qui avait lieu dans les Gaules , dont le centre fédéral était la cité des Garnntes.

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