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LES

ANCIENS POETES

DE LA FRANCE

La première partie du recueil des Anciens Poètes de la France renfermera le cycle carlovingien, et formera quarante volumes semblables à celui-ci.

L'examen des questions administratives et scientifiques auxquelles peut donner lieu la publication de ce recueil a été confié par S. Exe. M. le Ministre de l'Instruction publique à une commission composée de MM. :

Le Marquis de La Grange , sénateur , membre de ïlnslhut, Président;

Gustave Rouland, directeur du personnel et du secrétariat général ;

F. GuESSARD, professeur à l'Ecole impériale des Chartes , délégué de la Commission pour la direction du Recueil;

Francis Wey , inspecteur général des archives dépar- tementales;

Henri Michelant, membre de la Société des anti- quaires de France , employé au département des ma- nuscrits de la Bibliothèque impériale ;

Servaux , chef du bureau des travaux historiques, Secrétaire.

Ce volume est le troii'ùme dans l'ordre de publication.

LES

ANCIENS POETES

DE LA FRANCE

Publiés sous les auspices

DE s. EXC. M. LE MINISTRE DE l'iNSTRUCTION PUBLlCiUE ET DES CULTES

Et sous la direction

DE M. F. GUESSARD

GAUFREY

A PARIS Chez F. ViEWEG, Libraire- Editeur

Maison A. FRANCK

RUE DE RICHELIEU, N> 67

MDCCCLIX

Paris, —imprimé par CHARLES JoUAUST, 338, rue S.-Honoré.

GAU FREY

CHANSON DE GESTE

GAUFREY

CHANSON DE GESTE

Publiée pour la première fois d'après le manuscrit unique de Montpellier

MM. F. GUESSARD et P.CHABAILLE

A PARIS Chez F. Vieweg, Libraire-Editeur

Maison A. FRANCK

RUE DE RICHELIEU, N 67

MDCCCLIX

^2 44 5 2

PRÉFACE.

e sujet de notre poème est un peu complexe : c'est l'histoire des douze fils de Doon de Mayence, mais sur- tout de Gaufrey, qui était l'aîné , et qui fut le père du fameux Ogier.

L^auteur, en terminant son récit^ le résume ainsi

lui-même :

Explicit le romans de Gaufrey le vaillant,

De tous les .xu. frères, dontn'i ot nul faillant,

Fors Grifes le traîtres^ que Damcdiea gravent!

Il s'en faut bien toutefois que l'intérêt se con- centre sur Gaufrey et sur ses frères. Dans ce vaste tableau, Ton voudrait plus d'unité et se pressent une foule de personnages, il en est plusieurs que le peintre a placés autour de ses héros de façon à leur faire ombre.

Déjà célébré dans un autre poëme , qui ra- conte les exploits de sa jeunesse et de son âge mûr, Doon de Mayence joue encore dans celui-ci

Gaufrey. a

ij Préface.

un rôle important, à la tête de sa nombreuse li- gnée.

On y voit aussi figurer^ à coté de Doon, le vieux Garin de Monglane , comme lui chef de l'une des grandes familles héroïques de France, et dont les prouesses forment également le sujet d'une chanson de geste qui porte son nom. Ga- rin de Monglane est, dans notre poëme, l'un des personnages les plus nécessaires à l'action, et la partie de sa vie que raconte le trouvère est an- noncée par lui comme un épisode très peu connu :

Foi îrouvcrés joaglierrc qui de chcsli vous chant; Quar il en est moult poi qui sache le rommans Comme Garin fu pris à Monglane la grant (')•

Mais l'acteur principal , le vrai héros de ce poëme, selon nous , celui qui attire le plus l'at- tention , au détriment de Gaufrey et de tous les autres , c'est le vassal si dévoué , le serviteur et l'ami si fidèle de Garin de Monglane; c'est Ro- bastre, l'homme à la cognée, dont on ne sait trop comment déterminer laconditionsociale, caril est le fils d'un esprit, d'un lutin, d'un follet, nommé Malabron , et , en dépit de cette origine un peu surnaturelle, il a débuté bien humblement dans le monde : il a commencé par être charretier ou charreton, comme on disait alors, et comme dit encore La Fontaine. Puis il s'est élevé à force de bravoure, sans rien devoir à son père le lutin, et nous le trouvons auprès de Garin de Mongla- ne, ce grand baron , dans une situation que ses débuts ne semblaient pas lui promettre.

I. p. s>.

Préface. jjj

Il n'est guère , dans no^re poëme, de bataille grande ou petite l'intrépide Robastre ne soit au premier rang et ne donne les plus rudes coups. Quoiqu'il ne manque pas de nobles sentiments il représente un peu la force brutale, et son arme est celle d'un vilain ; mais il n'en est pas moins fêté en toute occasion par les plus grands sei- gneurs, par les pairs mêm.e de Charlemagne, et c'est d'une commune voix qu'ils le récompensent au dénoûment, en plaçant sur sa tête la cou- ronne de Hongrie.

Notre poëte nous paraît avoir eu une prédilec- tion marquée pour cet enfant de son imagination qu'à toute rencontre il met en avant, et qu'il ne perd jamais de vue, le proposant sans cesse à 1 admiration de chacun, présent ou absent , an- nonçant ses exploits futurs ou rappelant ses prouesses passées, lorsque, pour le moment il ne le fait point agir, et le mettant seul en scèrie avec le lutin son père, dans la partie du poëme il introduit le merveilleux féerique.

Berart de Montdidier, l'un des douze pairs de Charlemagne, est encore un des personnages fa- vorisés et mis en évidence par le trouvère. On sait que plusd'une chanson de geste reproduit, sous des noms différents et avec quelques légers change- ments dans les circonstances, une histoire bien connue et qui parait avoir eu le plus grand suc- cès au moyen âge, celle d'une jeune princesse sarrasine qui s'éprend d'un chevalier français, se convertit pour l'amour de lui, et ne manque 'ja- mais d'être un auxiliaire très précieux pour les chrétiens dans leurs luttes contre les infidèles. Le rôle avantageux du guerrier français est attri-

jv Préface.

bué par l'auteur de Gaufrey à Berart de Montdi- dier, dont la seule renommée a inspiré une si vive passion à la belle Fleurdépine , qu'elle se contente de baisser la tête lorsque son père reçoit devant elle le coup de la mort, de la main d'un compagnon de Berart. Voilà, du côté des chrétiens, les figures qui nous semblenten vue autant et plus parfois que celles de Gaufrey et de ses frères. Quant aux mécréants, aux Sarrasins, ils ont été mieux traités par d'autres poètes du moyen âge. On jugera sans doute, comme nous, que le roi Gloriant, leur principal chef, dans le poème de Gaufrey, n'est pas un type à citer, et que son caractère ii'a pas été tracé avec grand soin. Aussi faut-il dire qu'il ne se convertit pas au dénoûment, et meurt, lorsque le moment est venu de se débarrasser de lui , sous la cognée de Robastre , sans qu'il en coûte même à l'auteur le récit d'une de ces luttes prolongées dont les trouvères aimaient tant à détailler les chances et les incidents divers.

Le roi Machabré, le père de Fleurdépine, n'est guère qu'un confident , et c'est la belle Sarrasine qui représente le mieux sa race dans notre poème. Aussi devient-elle chrétienne, à la fm , après avoir déployé une grande malice en faveur des Français , pour lesquels elle a un fonds de tendresse et une admiration des plus louables.

Ces différents personnages, à l'aide de nombreux acteurs secondaires et d'une foule de comparses, accomplissent les événements trop variés dont le poème de Gaufrey contient le récit, et dont voici la clef.

Assiégé dans son château de Monglane et ré-

Préface. v

duit à l'extrémité par le roi Gloriant, le vieux Ga- rin implore l'assistance de son ancien ami, Doon de Mayence, au moment même les douze fils de Doon vont s'embarquer pour aller en Syrie conquérir des terres sur les Sarrasins. Dès lors, leur projet est remis à un autre temps; ils par- tent en toute hâte avec leur père pour aller por- ter secours à Garin de Monglane. L'expédition réussit; l'armée de Gloriant est mise en fuite; mais le chef sarrasin , quoique vaincu, emmène avec lui deux prisonniers dont la capture le con- sole de sa défaite. Il tient dans ses fers et Doon de Mayence et Garin de Monglane, qu'il hait dès longtemps , parce que dès longtemps il a senti leurs coups.

Les vainqueurs, au contraire, sont inconso- lables. Les fils de Doon , les fils de Garin , ont perdu leur père, et Robastre, un seigneur, un maître qu'il chérit. Dès le début du poëme, l'au- teur nous avertit que la captivité des deux prison- niers durera sept années, et en même temps, pour nous rassurer, il nous apprend qu'ils seront ven^ gés par Robastre :

.... Vous orrez assez prochainement

Et si comme Robastre en prist puis vengement,

Et comme il ochist puis le fort roi Gloriant (i).

Les habitudes littéraires du moyen âge n'ad- mettent pas les dénoûments imprévus , et ce ne sont pas les trouvères qui auraient imaginé de tenir leurs auditeurs en suspens durant plusieurs

1. p. 9.

vj Préface.

heures, incertains de savoir si un amoureux épou- sera celle qu'il aime. En pareil cas, ou l'événe- ment s'accomplit sans retard, et l'on sait à point nommé le nom de l'enfant qui ne manque jamais d'être engendré la première nuit des noces , ou , si l'événement est retardé par quelque obstacle, on apprend dès l'abord quand et comment il pourra avoir lieu. C'est ainsi , et sans doute par crainte d'exciter des émotions trop vives, que notre poëte, à chaque nouvelle partie de son ré- cit qu'il entame, prend soin d'en donner le som- maire , à peu près comme on distribue d'avance aux convives le menu d'un festin.

Nous savons déjà que Robasîre sera le vengeur de Garin et de Doon; mais d'ici que de grands événements, que d'épisodes , que de coups de hache et de coups d'épée! A compter de ce mo- ment, la chanson se renforce.

Or enjorche canchon , qui oïr la voudra,

Ainsi comme Gaujrei les régnés conqucsta ,

Et à SCS .XI. frcns chascun A. en donna;

Et comme Dancmarche par jorche conquesta ,

Et la terre son pcre , dont la gent révéla ('),

Et autre segnor firent quant Doon n'i esta;

Et si comme Gaufrey Gloriant encacha ;

Que le plus de sa terre li destruist et gasta ,

Li et ses .XI. frères toute la conquesta ;

Et corn Garins li bers de prison escapa

Entre li et Doon , qui tant de poveir a ;

Corn Robastrc fu roy de chcl pais de ,

Et Garins et Doon le pa'is li donna

Pour chen que si tous jors au besoing li aida (2).

1 . Se révolta , devint rebelle.

2. P. 39.

Préface. vij

Voilà une annonce qui fait connaître à l'avance tous les grands événements du poëme. Plus loin s'en rencontre une autre toute spéciale : c'est une sorte de tableau généalogique qui dépasse de beaucoup le cadre du récit, et qui satisfait la cu- riosité au delà même du dénoùment.

Or commenche canchon, s'entendre la voulès , Comment les fix Doon furent tous mariés.... Puis issi d'eus .V. rois qui furent couronnes, Et bien .LX. dus de grant terre chasés ,

Et bien .XXXV. contes, tous furent hcnourés

Moult i ot de preudommes, d'autres i ot assis,

Hernaut de Vantamise en fu , si aloses ,

Et Garnier de Nantueil, qui moult et de bontés,

Regnaut de Montauben et Aalart l'ainsnés ,

Et Richart et Guichart , le vassal aduris.

Et Maudis le larron ni doit estre oubliés....

Baudouin, chil de Flandres estoit du parentés.

Et Ogier le Danois, qui fu de grans bontés, etc. (•).

Un tableau du même genre, mais qui ne renferme que des noms mal famés , est celui qui nous montre la postérité du traître Grifon, le père de Ganelon, le seul des douze fils de Doon de Mayence qui ait forligné et failli à l'honneur (2).

Nouveau sommaire un peu plus loin (5), nou- vel appel à l'attention des auditeurs :

Scgnors , oés canchon qui moult fet à loer ; Poy est de jougUors qui en sache nonchier. Che est des .xil. fis Doolin le guerrier, De Robastre le preus à la hache d'achier, etc.

1. P. 77.

2. p. 121. ?. P. 142.

viij Préface.

Comme Gaufrey, dans le cours de ses con- quêtes. épouse la belle Passerose, et engendre, la nuit même de ses noces, selon l'usage, un cour- fois enfanchon, qui devint le preux Ogier, en réa- lité les Enfances Ogier commencent à dater de ce moment. C'est ce que notre poète annonce en ces termes :

Chi commenche la geste et la noble canchon

Des enfanches Ogier, le nobile baron ,

Et corn Gaufrey geta son père de prison (')•

Ainsi , durant le temps de la captivité prolongée de Doonet de Garin, Gaufrey fait avec ses frères les conquêtes qu'il projetait au début du poëme. Cha- cun d'eux se marie, et tandis que Grifon le maudit donne le jour à Ganelon, tandis qu'il va à la cour de Charlemagne calomnier son frère aine et sur- prendre la libéralité de l'empereur, de l'union de Gaufrey et de Passerose naît l'un des héros les plus célèbres de l'épopée carlovingienne, cet Ogier dont nos jeux de cartes perpétuent encore le nom et le souvenir.

Leurs conquêtes achevées , les fils de Doon songent à délivrer leur père, et, dans ce dessein, s'embarquent pour la Hongrie avec les fils de Garin de Monglane. recommence une série de nouveaux exploits , de nouvelles conquêtes , qui se terminent, comme on le sait déjà , par la mort du roi Gloriant (')• Robastre, son vain-

1. p. 223.

2, Les événements qui suivent le couronnement de Ro-

Préface. ix

queur, est aussi son successeur, et hérite à la fois de sa couronne et de sa veuve Mandagloire , préalablement baptisée.

On a vu de nos jours des rois qui étaient partis d'aussi loin pour arriver au trône ; mais, au moyen âge, au cœur même de la féodalité, com- bien la fortune de Robastre devait paraître plus surprenante! Le récit sans doute en intéressait fort les humbles auditeurs qui n'étaient rien alors, dont les descendants sont devenus tout , et qui ne prévoyaient guère que parmi leurs arrière-pe- tits-fils se trouverait plus d'un Robastre. Il est vrai que notre héros populaire était le fils d'un lutin ; mais il n'en fut pas moins aussi le fils de ses œuvres, comme on dit, puisqu'à soixante ans il ne connaissait pas encore son père. C'est à cet âge seulement qu'il reçoit de lui quelque marque de tendresse et quelque secours dans les dan- gers si nombreux qu'il affronte, mais encore à quel prix!

Avant de venir en aide à son fils , Malabron s'avise , un peu tard , de le soumettre à de terri- bles épreuves pour s'assurer de son courage , dont il ne saurait douter cependant, puisqu'il connaît toute la vie de Robastre ; mais , à cela près, c'est une scène tragi-comique fort bien réussie, que la première entrevue du père et du fils. On peut croire que cette invention serait en- core de mise aujourd'huy dans un opéra ou dans un drame fantastique, puisqu'elle a fourni au der-

bastre, et qui sont racontés à la hâte, appartiennent plutôt aux Enfances Ogier qu'à notre poème.

X Préface.

nier siècle le fond d'une composition de ce genre ('). L'idée n'en appartient pas, croyons- nous, à notre auteur : elle lui a été suggérée sans doute par le poème de Huon de Bordeaux, qui nous parait antérieur à celui-ci , et le lutin Malabron est un esprit, un génie subalterne aux ordres d'Oberon L'imitation à nos yeux est évi- dente, mais elle n'est point servile, et permet de louer l'imitateur.

Le poëme de Huon de Bordeaux a été , selon toute apparence , composé au plus tard vers le commencement du XI 11^ siècle (O- C'est donc dans le courant de ce siècle que notre poëme se- rait venu s'intercaler entre celui de Doon de Mayence et celui des Enfances Ogier, dans la sé- rie 'des chansons de geste qui célèbre les héros de la famille de Doon.

On sait que, dans ces familles héroïques créées par l'imagination des trouvères, les pères na- quirent le plus souvent après les fils. Il est cer- tain, conformément à cette règle, que le poëme de Gaufrey est très postérieur à la Chevalerie Ogier de Dannemarche; il nous paraît même pro- bable qu'il n'a été composé qu'après les Enfan- ces Ogier ; mais, par dérogation à la coutume, il nous semble que la chanson de Doon de Mayence est antérieure à celle que nous publions, comme on peut s'en apercevoir à certains détails, à cer-

1. Il en est rendu compte quelque part dans la correspon- dance de Grimm , qui trouve que le papa frappe un peu bien fort pour éprouver son fils.

2. Ce q^'il y a de sûr, c'est que nous en avons un manu- scrit qui date de l'an 1250 ou environ.

Préface. xj

taines allusions de notre poëme qui se réfèrent à celui de Doon.

Sur cette question de date, voilà tout ce qu'il nous est permis, non d'affirmer, mais de con- jecturer. Il serait fort téméraire d'aller plus loin lorsqu onn'a sous les yeux qu'un manuscrit du XlVe siècle et une version probablement rema- niée.

Sans doute le nom de Gaufrey se rencontre assez fréquemment dans des chansons de geste dont l'ancienneté n'est pas contestable ; mais ce nom peut-il être considéré comme une allusion au poème qui le porte , et le héros n'était-il pas connu par son fils avant d'être célébré dans une composition spécialement consacrée à sa gloire ?

Sous la forme nous le trouvons, le poëme de Gaufrey ne nous apparaît que comme une des chansons de geste de la dernière époque. Il a tous les défauts auxquels se reconnaissent les monuments de cette catégorie ; il en a aussi tous es mentes , particulièrement au point de vue de 1 histoire littéraire , à cause des renseignements et des allusions de tout genre dont il abonde comme celui de Doon de Mayence. Il s'en rap- proche beaucoup , à tous égards , sauf l'unité qui lui manque et qui donne à l'autre plus de va- leur littéraire.

Ecrits dans le même dialecte , le poëme de Doon et celui de Gaufrey sont aussi renfermés dans le même manuscrit; mais on connaît deux autres textes du premier; le texte de Gaufrey est unique. Il se trouve dans le manuscrit H. 242 de

xij Préface.

la bibliothèque de la Faculté de médecine de

Montpellier (').

I Voyez la notice de ce manuscrit dans le Catalogue des manuscrits des bibliothèques publiques des départements , et dans ïa préface de l'édition du poêrae de Doon de Mayence. [Recueil des anciens poètes de la France, Paris, F. Vieweg, maison A. Franck, i8j9-}

SOMMAIRE.

lus d'un jongleur a chanté Thistoire de Doon de Mayence, et l'on sait comment il épousa la belle Flandrine (i). Il en eut _ douze fils. Charlemagne les arma chevaliers et leur donna douze terres, mais des terres à conqué- rir sur les Sarrasins : ils auraient eu honte d'en ac- cepter d'autres. Gaufrey , l'aîné de ces enfants, dit alors à son père : « Père, écoutez-moi : Charles , le roi de France, nous a donné douze terres à conqué- rir sur les païens. Il nous faut passer la mer pour cette conquête; nous avons besoin de navires pour nous et nos gens; aidez-nous, beau doux père, à ra- vir aux Sarrasins leurs héritages. Nous sommes tous vos enfants; mais nul de nous ne prendrait un de- nier de votre patrimoine ; nous n'entendons rien te- nir que de votre bon vouloir. Enfants, répond Doon tout ému , ne soyez point inquiets : mon or, mon argen^ , tout ce que je possède est à vous. Vous aurez quinze mille de mes chevaliers ; demain matin, mes nefs seront prêtes, pourvues de chair, de biscuit et de froment moulu , de foin et d'avoine pour les destriers, et vous pourrez partir à la garde de Dieu.

I. Voyez la deuxième partie du poème de Doon de Mayence.

xiv Sommaire.

Grand merci, beau doux père », répond Gau- frey.

C'est lui qui sera -le chef de l'expédition : ainsi l'ordonne Doon de Mayence. Pleins de joie et d'espoir, les douze compagnons se rendent au moutier, deux à deux, suivis de leur père, de leur mère et d'une foule de chevaliers. Ils assistent à la messe, puis rentrent au palais, les attend un repas pendant lequel ils entendront une lecture qui fera trouer bien des hauberts, rompre bien des lances, percer bien des blasons. P. 1-3.

Tableau de la famille de Doon de Mayence : ses fils et sespetits-fi's. P. 4. Arrivée d'un messager, ce Je suis de Monglane, dit-il, Garin le baron, que bien vous connaissez, est dans l'affliction et dans la détresse. Voici une lettre dont il m'a chargé pour vous. » Lecture de la lettre de Garin. Il mande à Doon que les Sarrasins, sous la conduite du fort roi Gloriant, ont envahi sa terre au nombre de cent mille. De ses quatre enfants, trois sont prisonniers. Un seul lui reste pour l'aider, Hernaut de Beaulande, et, avec lui, un courageux vassal du nom de Robastre. Dans cette extrémité , Garin implore l'assistance de son ancien ami. « Garin a-t-il un fort château ? demande Doon de Mayence en versant des larmes d'attendrissement. Pourra-t-il tenir jusqu'à mardi.? Jusqu'au jour du jugement, s'il avait des vivres, ré- pond le messager; mais les vivres lui manquent, sei- gneur : hâtez-vous donc, pour Dieu, si vous aimez Garin, et si vous êtes disposé à lui venir en aide. Volontiers, dit Doon, par ma barbe fleurie. » Puis il se lève et crie aux armes. P. 5-7. Discours de Doon à ses douze fils et à ses vassaux. Il leur rappelle que jadis Garin a été pour lui un puissant auxiliaire : il ne l'abandonnera pas dans sa dé- tresse, dût-il lui en coûter la vie. Quand il l'aura dé- livré des païens, il ira en Syrie avec ses fils. « A vos ordres, père », répondent les enfants.

Sommaire. xv

Préparatifs du départ. Force deParmée. Ordre de la marche. L'armure de Doon. Son épée, Merveilleuse. Son destrier, Regibet. Son ensei- gne, où est représenté saint George, en chevalier, tranchant la tète à un païen. Malgré ses soixante ans, Doon est encore le meilleur guerrier de l'armée. il appelle son fils aine, Gaufrey, lui remet son gon- fanon , et le fait maître gonfanonier. Adieux de Gaufrey et de sa mère Flandrine, a Beau fils, lui dit- elle , te voilà gonfanonier, et , grâce à Dieu , tu pourras t'élever encore plus haut. J'ai une prière à te faire, beau fils, c'est de ne point abandonner ton père dans la mêlée. Toi et tous tes frères, serrez-vous près de son étrier, car le roi Gloriantest bien redoutable : j'ai souvent entendu mon père vanter sa valeur. Et tou- tefois ne laissez pas de faire triompher la loi chré- tienne. — Dame, répond Gaufrey, soyez sans inquié- tude. — Je n'en ai point, dit la mère, car je m'en re- mets au Tout-Puissant. » -Après leur aîné, les onze frères de Gaufrey et Doon, leur vaillant père, viennent donner à Flandrine le baiser d'adieu. Hélas! de sept ans elle ne reverra son épcux , car pendant ces sept années Doon de Mayence et Garin de Mon^lane se- ront prisonniers du fort roi Gloriant; mais ils seront vengés par Robastre , qui tuera Gloriant. C'est une histoire que peu de jongleurs peuvent chanter, car il n'en est guère qui sachent comment Garin fut pris à Monglane la grande. P. 7-9.

En ce moment , il est entouré par les Sarrasins dans sa forte cité. Trois mille d'entre eux assiègent la porte, mais sans pouvoir l'entamer, car elle est faite ae côtes de baleine. Garin est en haut, dans sa grande tour carrée, avec son fils, Hernaut de Beau- lande; avec Mabile, ia mère d'Hernaut, qui pleure ., ses trois autres fils que les Sarrasins lui ont pris. Ils sont encore cent chevaliers armés, mais épuisés par la faim, car aucun d'eux n'a mangé depuis trois jours. A la vue de Mabile , qui tombe de faiblesse Robastre

xvj Sommaire.

accourt près d'elle pour la reconforter : « Dame, lui dit- il, soyez sans crainte; je vais aller arracher des vivres aux païens et leur faire voir le tranchant de ma co- gnée. C'est folie, dit-il à Garin, que d'attendre un secours étranger. Voilà plus de quinze jours que le messager est parti ; il est mort sans doute, et personne ne viendra à notre aide. Quant à moi, je veux être damné si je consens plus longtemps à mourir de faim ici. » A ces mots, il endosse sa cuirasse, lace son heaume, et saisit sa cognée, qu'il affile sur un grès. Garin s'arme aussi avec ses pens, recommande Mabile à Dieu , et monte sur son destrier, Afilé. Ses cheva- liers le suivent à pied : ils n'ont plus de chevaux depuis trois ans que dure la guerre. C'est Robastre qui ouvre la porte et sort le premier, la cognée levée. Ex- ploits de Robastre et de Garin. Hernaut, qui est sorti à pied derrière eux, ne tarde pas à trouver un cheval. P. 9-1 1.

Coup de main de Robastre. Il aperçoit un con- voi de vivres que le roi Alaistant envoyait à Gloriant, sous la conduite de cinquante Turcs. Il se jette sur eux, en tue quarante, et met les autres en fuite. Le convoi est introduit dans la ville par Hernaut de Beau- lande. Dans le même temps, Gloriant a fait armer ses gens, au nombre de vingt mille. Dix mille iront couper la retraite à Garin et à ses chevaliers; dix mille les attaqueront de front. P. 12.

Doon de Mayence, de son côté, est arrivé à deux lieues de Monglane. Son armée est divisée en trois corps : dix mille hommes sont à l'avant-garde , sous la conduite de Gaufrey; Doon deNanteuil commande un second corps de dix mille hommes, et Doon de Mayence, avec dix mille chevaliers, forme l'arrière- garde. P. 13.

Pendant qu'Hernaut de Beanlande est rentré dans la ville avec les vivres enlevés aux Sarrasins, pendant que sa mère l'y retient et l'oblige à réparer ses forces, Garin est resté aux champs avec Robastre. Arrêté par

Sommaire. xvîj

une troupe de païens qui lui barre le passage, il revient sur ses pas, et se retrouve en face d'un autre corps de dix mille Sarrasins. Combat sanglant. Défense désespérée deGarin et de Robastre.— Les cent che- valiers de Garin sont mis en pièces. Il reste seul avec Rçbastre. Enfin, accablé par le nombre, il est fait prisonnier. P. 14-16. Robastre parvient à rega- gner Monglane , il porte la triste nouvelle de la captivité de Garin. Désespoir d'Hernaut de Beau- lande et de Mabile. P. 16-17.

Gaufrey, cependant, est arrivé envuedela ville, avec 1 avant-garde qu'il commande.— Il aperçoit, près d'un buisson, un chevalier blessé qui pousse des cris plain- tifs, s'approche de lui et lui demande : « Ami, qui ta ainsi blessé? Sire, ce sont les païens qui ont pris mon seigneur Garin, le franc baron, et l'ont em- mené dans la tente du félon Gloriant. Je leur ai échappé; mais je suis si blessé, que rien ne me peut sauver. )> Il dit, prend quelques brins d'herbe, à dé- faut d'hostie sainte, communie etmeurt.— a En avant' barons, s'écrie Gaufrey; Garin est prisonnier des païens.^) Puis il envoie un messager à Doon de Mayence pour hâter sa marche. Gloriant, de son côté s'em- presse de faire mettre ses prisonniers en lieu sûr -'il fait conduire au bord de la mer Garin et ses trois fils Du haut du donjon de Monglane, Robastre a suivi les mouvements des Sarrasins; il devine l'arrivée du ren- fort tant attendu, et court aux armes avec Hernaut P. 18-19.

Bataille entre Gaufrey et les Sarrasins. -- Arrivée des frères de Gaufrey avec un renfort de dix mille hom- mes. — Continuation de la bataille. Mabile y assiste du haut des créneaux de sa grande tour. Avec elle sont quatorze dames de haut lignage, trente chanoines sans compter les autres clercs , et vingt bourgeois de Monglane, tous, sans exception, clercs, prêtres et grandes dames, revêtus de la brogne , le bassin en tête, et l'épée fourbie au côté. P. 19-25.

Gaufrey. a

xviij Sommaire.

Dans le même temps, les païens emmènent Garin et ses trois fils: Renier de Gênes, Milon de Fouille et Gérard de Vienne. Ils font halte dans un bois, au bord de la mer, non loin de leurs navires, au moment même Doon de Mayence entre dans le bois avec ses dix mille chevaliers. A la vue des Sarrasins, Doon fait entendre son cri de guerre, et les deux trou- pes en viennent aux mains. Les trois fils de Garin sont délivrés. P. 2^-28.

Moins heureux que ses fils, Garin est jeté dans un navire le roi Amandon le fait lier étroitement. Son désespoir et ses regrets. Amandon, pour faire taire ses plaintes, le frappe d'un bâton qu'il trouve sous sa main; mais, au quatrième coup, Garin brise ses liens, arrache le bandeau qui lui ferme les yeux, se saisit d'un levier, et en assené un coup sur la tête d'Amandon, qu'il étend roide mort. Puis, il s'échappe du navire, s'empare du cheval qu'Amandon a laisse sur le rivage, et s'enfuit jusqu'au bois viennent de com.battre Doon et ses chevaliers. P. 25- 3 1 . _ Garin ne sait pas que Doon de Mayence est si près de lui; il ignore la délivrance de ses fils. II chevauche seul, tout entier à la douleur et au désir de la vengeance, lorsqu'à la lisière du bois il aperçoit une bannière, et reconnaît celle de Gloriant, que Gaufrey, Robastre et Hernaut viennent de mettre en fuite. A cette vue, il est saisi d'une si grande colère qu'il ne fait pas plus de cas de sa vie que d'un œuf. Il brandit la seule armie qui lui reste, le levier avec lequel il a tué Amandon, et, sans écu ni heaume, il adresse ce défi aux païens : « Fils de putain, que Dieu vous maudisse! C'est moi que voiîs avez mené en prison hier; je suis Garin, de Monglane la belle, la forte cité. Vous me laisserez mes fils! vous ne les emmè- nerez point! Je vous défie tous. » Et d'un coup de son levier il abat un neveu du roi^ Gloriant, puis un second mécréant, puis un troisième et un qua- trième ; mais il est bientôt entouré, désarçonné, dés-

Sommaire. xix

armé, et de nouveau fait prisonnier. « Tu seras pendu demain, mauvais vieillard! » lui dit un Sarra- sin en lui tirant la barbe. Garin lui brise la mâ- choire d'un coup de poing. Le prisonnier serait mis à mort sur le champ sans l'intervention de Ma- prin, l'un des neveux ae Gloriant, qui conseille à l'amiral d'emmener Garin à la Mecque, pour y être justicié le jour de la fête de Mahomet. P. 3 1-34.

Cependant Gaufrey, Robastreet Hernaut s'élancent, eux et leurs gens, à la poursuite des Sarrasins, avec l'espoir de délivrer les prisonniers. Ils arrivent au bois oij est encore Doon de Mayence avec ses che- valiers. — Rencontre et réunion des deux corps d'armée. « Voici les fils de Garin, que nous avons arrachés aux païens», dit Doon. « Nous avons défait Gloriant et son armée», répond Gaufrey. Mais Garin, qu'est-il devenu ? tous l'ignorent. ce Hélas ! dit Robastre, sans doute les Sarrasins l'em- mènent. — Courons donc après eux», s'écrie Doon ; et il s'élance sur son coursier Regibet, qui l'em- porte plus d'une demi-lieue en avant de sa troupe. P. 35-36.

Il arrive ainsi, seul, au lieu s'embarquent les païens fugitifs, et, seul, il entreprend de délivrer Ga- rin; mais son audace ne peut tenir contre le nombre de ses_ ennemis, qui l'entourent, s'emparent de lui et l'envoient, pieds et poings liés, rejoindre son ami. Entrevue touchante des deux prisonniers. Au même instant arrive Gaufrey avec ses frères , avec Robastre et les quatre fils de Garin ; mais il est trop tard : les païens lèvent l'ancre et s'enfuient. Désolation de Robastre. Il jure de venger son sei- gneur, et ce n'est point un faux serment, car il tuera plus tard le roi Gloriant. P. 36-39.

ce Seigneurs, dit Gaufrey, vous avez perdu mon père et Garin de Monglane. Gloriant les tient captifs et ne nous les rendra point : allons à Monglane con- soler Mabile, puis nous irons visiter ma mère, qui

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mènera grand deuil quand elle apprendra le sort de son époux ; mais nous le vengerons bientôt. Robastre, consolez-vous; vous viendrez avec nous à son secours, et nous partirons dès demain. » Vaines paroles : car Robastre a juré par Dieu et par sa barbe blanche de ne point retourner au pays et de ne point revoir Plai- sance, sa femme. Gaufrey lui laisse dix chevaliers, et part avec ses frères et les fils de Garin. Partage du butin abandonné par Gloriant. Arrivée à Mon- glane. Désespoir de Mabile et de Plaisance. P. 40- 44.

Le lendemain, après avoir oui la messe, les fils de Doon et de Garin quittent Monglane pour aller à Vauclère. ils trouveront des navires oui les trans- porteront en Hongrie, ils iront combattre le roi Gloriant, qui emmené Doon et Garin prisonniers. Adieux de Mabile etde ses fils, Mabile et Plaisance accompagnent les jeunes chevaliers près d'une demi- lieue hors de la ville. P. 44-45.

Avant d'arriver en Hongrie, le roi Gloriant dé- barque à l'île de Roas. Là, les païens font grande chère ; mais ils laissent jeûner leurs prisonniers. Gloriant fait venir devant lui Doon de Mayence : « Vassal, lui dit-il, tu m'as tué mon neveu, l'un des meilleurs chevaliers païens : c'est une prouesse que tu payeras cher. Je sais bien que tu es d'un puissant li- gnage; mais, par Mahomet! dis-moi comment l'on t'appelle, et garde-toi de mentir. Sur ma foi, ré- pond Doon, je n'ai jamais caché mon nom, et ne le cacherai jamais. Je suis Doon de Mayence, sire de Vauclère, que j'ai enlevée à i'Aubi^ant, avec l'aide de Charlemagne, le fort roi couronné, et de Garin de Monglane, que voici. J'ai à cette heure douze fils, tous armés chevaliers, et dont l'un sera roi de votre royaum.e. » A ces mots, Gloriant oublie tous ses revers : il tient ce vieux Doon qui lui a fait tant de mal; il en tirera une cruelle vengeance! Il appelle son neveu Maprin : « Maprin, lui dit- il, je vous donne

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la terre de Vauclère. A la fête de Mahomet, quand tous mes vassaux seront assemblés, vous prendrez avec vous soixante mille Turcs, et vous irez au pays de ce vieux rassoté. Vous direz que c'est moi qui vous envoie, pour vous saisir de son domaine, et il n'y aura chrétien assez osé pour vous résister. Après quoi, nous marcherons contre Charlemagne, qui nous a tué Erement, et nous placerons Mahomet sur l'au- tel de Saint Denis. » Gloriant remet son gant droit à Maprin, en signe d'investiture. A cette vue, Doon ne se peut tenir de rire, quoiqu'il ait le cœur dolent et plein d'amertume. Gloriant le donne à garder à quinze Sarrasins. P. 45-47.

Arrivée de Gloriant en Hongrie. Le roi Macha- bré(i) vient au-devant de lui avec dix mille Sarrasins. Gloriant lui raconte l'issue malheureuse de son expédition contre Monglane; mais vienne la Pâque, et il marchera de nouveau contre les chrétiens avec toutes ses forces. « Sire , demande le roi Ma- chabré, qui sont ceux dont vous avez eu tant à souf- frir?— Ces deux vieillards que voici, répond Glo- riant : l'un est Doon de Mayence, l'autre a nom Garin de Monglane sur mer; mais Doon nous a fait plus de mal que Garin. C'est lui qui a tué mon, ne- veu, le roi des Danois. Celui que j'aimais tant! reprend Machabré. Par Mahomet ! ces prisonniers auront mauvais gîte, si vous me les confiez. Un quartier de pain d'orge tous les deux jours sera leur ordinaire ; et quand ils auront ainsi langui jusqu'au temps nos vassaux seront réunis, nos archers en feront justice ! » Effroi de Garin à ces paroles. Doon le rassure en lui faisant espérer que leurs fils et Robastre ne manqueront pas de les secourir sous peu. La garde des prisonniers est confiée à Ma- chabré. P. 47-49.

I. Le texte donne ici Faussabré ; mais partout ailleurs Machabré.

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A peine arrivé avec Gloriant dans la cité il ré- side, Machabré fait mander son geôlier, le farou- che Huré, et lui remet les deux Français. Doon et Garin sont enchaînés et jetés dans un profond cachot, tout grouillant de crapauds et de couleuvres. Glo- riant et Machabré montent au palais avec leur suite. Ils y sont accueillis par la belle Fleurdépine, la fille de Machabré. « Amenez-vous le roi de France prisonnier ? demande Fleurdépine à son père. Nenni, répond Machabré, mais bien Garin de Mon- glane et Doon de Mayence, le sire de Vauclère, celui qui tua l'Aubigant et votre cousin le roi des Danois. J'ai donné Vauclère à Maprin, votre ami, qui vous doit épouser. Sire, dit la pucelle, c'est un riche don. Quand Maprin aura conquis Vauclère, et quand il m'aura amené Charlemagne prisonnier, alors il pourra devenir mon époux. Dame, dit Maprin, c'est tout mon désir. Allons dîner, seigneurs, dit Fleurdépine, car le manger est prêt. » Puis elle ajoute entre ses dents : « Je ne mangerai point que je n'aie vu les deux prisonniers. J'ai en France un ami, Berart de Monaidier, l'un des meilleurs cheva- liers de Charlemagne; si ces deux Français me pou- vaient aider à obtenir mon ami, je les ferais sortir de leur prison, je les mettrais à l'aise dans ma chambre de pierre, et leur ferais donner abondamment à man- ger » P. 49-52.

Gloriant et Machabré sont à table. « Fille, dit Machabré, asseyez-vous près de moi. Non pas encore, sire, répond-elle ; j'irai auparavant changer de robe. » Elle court à sa chambre, que lui ouvre son chambellan Lionnet. « Lionnet, dit la belle, mon père tient en prison deux Français qui sont les meilleurs chevaliers de Charlemagne; allons savoir d'eux comment ils sont tombés entre les mains de Gloriant, qui n'a rien pu conquérir sur les Francs. Sachons aussi s'ils ont mangé aujourd'hui. Par Ma- homet! ils auront bonne prison, s'ils en veulent agir

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à mon gré. » Lionnet accompagne Fleurdépine à la chartre. « Huré, dit-elle au chartrier, j'ai appris que mon père a mis deux Français sous ta clef. Ils ont tué mon cousin, qui m'était si cher; garde-toi . bien de leur donner à manger.» Puis elle se fait ouvrir la porte pour aller, dit-elle, les tancer un peu. Une fois entrée, elle écoute dans l'obscurité, et entend les ' lamentations des prisonniers. Chacun d'eux regrette les siens en les appelant par leurs noms. Le vieux Doon nomme ses douze fils; il nomme son neveu, Berart de Mondidier. A ce nom, Fleurdépine ne se sent pas de joie, et se promet d'adoucir avant peu la captivité des prisonniers. Elle ouvre alors une fausse porte qui éclaire la prison, et apparaît aux deux che- valiers, qui s'émerveillent de sa beauté. Portrait de Fleurdépine. Elle avait quatorze ans et demi seu- lement. Elle savait à merveille parler latin et roman, jouer aux dés et aux échecs, et se connaissait^, plus que femme au monde, au cours des étoiles et de la lune. Elle avait oui parler de Berart, le hardi com- battant, et avait mis son cœur en lui avec tant d'ar- deur qu'elle avait refusé, pour l'amour de son cheva- lier, et le fort roi Agolant, et le roi Baratron, et Aufour le géant. -— Elle s'adresse à Garin d'un ton courroucé, lui reproche la mort de son cousin et le menace d'un prochain supplice. « Dame, répond Garin, votre hâte est grande. J'ai souvent ouï dire en France qu'un jour de répit vaut bien cinq marcs d'ar- gent. D'ici au terme fixé pour notre mort. Dieu nous délivrera peut-être, car il peut tout. Oui, vrai- ment », dit Doon. Puis, il ajoute courtoisement : K Vous êtes si belle, douce et vaillante dame, que votre visite nous devrait être plus favorable. Donnez- nous à manger, au nom de Dieu, et puisse-t-il accom- plir tous vos désirs ! Par Mahomet ! dit la belle, si

vous pouvez m'aider en une affaire c'est pour un

chevalier français, Berart de Mondidier.... je vous donnerai à manger en abondance et vous ferai sortir

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de prison. Dame, répond Garin, nous vous aide- rons de tout notre pouvoir, mon compagnon et moi.» P. 52--$6.

Mais le chartrier, Huré, trouve l'entrevue trop longue, ce Voulez-vous donc apprendre le français? demande-t-il à Fleurdépine. Ah ! si Maprin le savait, il en irait tout autrement.» Sur guoi, la pucelle indi- gnée fait un si^ne à Lionnet , qui saisit Huré par une jambe et le précipite au fond du cachot. Le vilain s'y casse le cou, et les diables d'enfer emportent son âme. Inquiétude de Lionnet après cette exécution. Fleurdépine le rassure et l'envoie chercher des vivres pour les prisonniers. Elle promet à Garin et à Doon, si elle peut avoir son chevalier, d'abandonner Mahomet, de se faire chrétienne et de s'en aller avec eux en France. P. 56-^8.

Pendant que Lionnet apporte aux prisonniers pain et chair et poisson , et du vin même que boit Macha- bré, Fleurdépine retourne au palais. Gloriant la fait asseoir à table près de lui; mais elle ne mange point, tant elle pense à Berart, le noble baron. (c Fille, dit Machabré, pourquoi donc ne mangez-vous point .^ Vous sentez-vous point mal? Nenni, ré- pond Fleurdépine ; mais je songe aux suites qu'aurait pu avoir votre folie. Vous avez pris deux Français vaillants et de grand renom , et vous les donnez en garde à Huré, le larron! Il vous eût trahi sans l'aide de Mahomet. Il les avait délivrés et s'en allait avec eux quand je m'en aperçus. Lionnet, m.on chambel- lan, a tué ce traître, a repris les deux Français et les garde en ce m.oment. Mahomet en soit loué! s'é- crie Gloriant. Par ma barbe mêlée, dit-il à Maprin^ vous serez bien loti quand vous aurez épousé cette gentille pucelle. C'est chose sûre, répond Mapria en s'approchant de Fleurdépine. •» Puis il l'accole et la veut baiser sur la bouche; mais la belle lui donne un tel soufflet qu'il en a la face toute rouge et toute chaude. « Hors d'ici, vassal , lui dit elle, et ne m'ap-

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prochez qu'après m'avoir épousée, lorsque vous m'au- rez apporté la couronne de Doon. « Honteux et courroucé de sa mésaventure, Maprin fait cependant bonne contenance, mais il jure que, s'il vit assez pour épouser Fleurdépine, jamais soufflet n'aura été payé SI cher. P. 0-6o.

La table enlevée, Gloriant propose à Machabré de l'emmener dans son pays avec Fleurdépine, pour leur faire voir la nouvelle ville qu'il a fait bâtir. Machabré accepte, au grand déplaisir de sa fille. Visite des deux païens à la prison. Contenance de Lionnet.

Machabré lui témoigne sa reconnaissance pour avoir ressaisi les deux prisonniers. Il lui annonce son dé- part et lui confie les clefs de la prison durant son absence. Recommandations secrètes de Fleurdé- pine à son chambellan. Départ de Gloriant, de Machabré et de Fleurdépine. P. 60-62.

Sous la garde de Lionnet, les prisonniers devien- nent gros et gras; ils font quatre repas par jour, et ne se sont vus de dix ans en si bon point. Mais Lion- net n'est pas tranquille sur leur sort; il songe qu'au retour de Machabré les clefs seront données à un autre, et malheur alors à Garin et à Doon ! Il ima- gine de faire faire un couloir voûté entre la prison et la chambre de Fleurdépine. Dix maçons se mettent à l'œuvre; mais, la voûte faite, ils craignent pour eux, et forment le projet de révéler le secret à Machabré.

Lionnet, de son côté, craint aussi d'être trahi par les maçons : il les fait venir un à un, comme pour leur compter leur salaire, et les tue tous l'un après l'autre. P. 62-65.

Dans le même temps , Gaufrey chevauche à force avec Robastre et les fils de Garin. (') Ils aperçoi- vent au bord de la mer un château tel qu'on n'en vit

I. On les a laissés , p. 9, au moment 011 ils quittent Mon- glane pour aller à Vauclére, ou ils doivent s'embarquer pour la Hongrie.

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jamais. C'est le château de Grellemont, réside Guitant, un roi sarrasin ; mais, en ce moment, il est allé en guerre contre un autre païen, le roi Quinart. Il a emmené avec lui ses trois frères, dont l'un est sire de Roussiîlon, l'autre, de Nanteuil, et le troisième, d'Aigremont. Gaufrey apprend ces nouvelles d'un Sarrasin qu'il rencontre, appelle quatre de ses frères, et leur distribue les terres des quatre chefs sarrasins. Et d'abord, il donne Grellemont à Grifon, qui est le plus âgé. Grifon ne tardera pas à avoir Grelle- mont, et c'est qu'avant un mois il engendrera le traître Ganelon. Détails anticipés sur les enfants de Grifon Gaufrey donne ensuite Nanteuil à Doon; à Girart, il donne Roussiîlon, et à Beuve, Aigremont. Ses autres frères seront pourvus plus tard , et lui le dernier de tous. F. 66-68.

Ces terres ainsi distribuées, il s'agit de s'en empa- rer. Gaufrey les voudrait conquérir avant de s'embar- quer pour la Hongrie, et Grifon l'y encourage. Leur père est mort sans doute; Gloriant l'aura tué : c'est folie d'aller à son secours. Girart, au contraire, veut que l'on songe avant tout aux deux prisonniers. Intervention de Robastre. « Seigneurs, dit-il, les païens qui gardent ce château doivent être inquiets du sort de leur seigneur; mettez-moi dans une bière, oij je ferai le mort, avec ma cognée à côté de moi. Dès qu'il sera nuit , portez moi au château et faites- leur accroire que c'est le corps du roi Guitant, qui a été tué par Quinart. Une fois là, je ressusciterai , et ferai si bien avec ma hache, que, Dieu aidant, nous ne tarde: ons pas à ê:re les maîtres. » La ruse de Robastre est approuvée et mise en œuvre (i). Grel- lemont tombe aux mains des chrétiens. Tous les Sar- rasins qui refusent de renier Mahomet et d'adorer Dieu, notre père, sont mis à mort. Plus de dix-sept

I . Sur ce stratagème voir Robert Wace , Roman de Rou , t. i,p. 27.

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cents païens reçoivent le baptême. La belle Fauquette, fille du roi Guitant, est aussi baptisée, et Gaufrey la fait épouser sur l'heure à son frère Grifon. La nuit suivante, ils engendrèrent le traître Ganelon. P. 68-7 1 .

Arrivée d'un messager. Il apporte la nouvelle que Guitant a été défait par Quinart; il ne lui reste que sept mille hommes; il fait mander son arrière-ban, qu'il attend à deux lieues de là. « Puisque les païens veulent un arrière-ban, dit Gaufrey, ils l'au- ront. » Et il part avec les siens pour achever la dé- faite de Guitant. Rencontre des deux armées. Bataille. Fuite de Guitant. Robastre l'arrête, et, d'un coup de hache, lui coupe son cheval en deux; puis il charge le mécréant sur ses épaules, comme un sarment, et le livre à Gaufrey. Gaufrey demande à Guitant s'il veut croire en Dieu. Refus du païen : jamais il ne croira en celui qui se laissa battre, attaché tout nu à un poteau, et qui fut crucifié si douloureuse- ment à Jérusalem. « Il l'avait bien mérité, dit-il, pour les douze vilains qu'il menait avec lui, et pour ses enchantements, dont il savait tant. Comment m'aide- rait-il , lui qui ne put s'aider lui-même? Que Maho- met reçoive mon âme : c'est le meilleur Dieu de ce monde! » Fureur de Gaufrey à ces paroles. Il ordonne la mort de Guitant, qui est achevé par Ro- bastre. P, 71-76.

Retour au château de Grellemont. Gaufrey songe maintenant à délivrer son père et Garin de .Monglane; mais le roi Quinart, qui ignore la mort de Guitant et le croit réfugié dans son château, vient mettre le siège devant Grellemont, avec cent mille païens. Le malin , à leur réveil , Gaufrey et les siens voient la place entourée par cette arm.ée, qui couvre la plaine et les montagnes. Leur effroi. Ils tiennent con- seil et décident qu'un messager sera envoyé au roi Quinart pour lui annoncer la mort de Guitant : peut- être, à cette nouvelle, abandonnera-t-il le château aux chrétiens; sinon, on lui proposera un combat singu-

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lier. Robaslre s'offre à faire le message. Hési- tation de Gaufrey. Robastre insiste, et pour qu'on ne doute point de sa force, il en fait montre. On lui amène deux vigoureux palefrois : il les prend par la queue, pendant qu'un valet, qui les monte, les épe- ronne jusqu'au sang, et demeure ferme à sa place, sans avancer d'un pas, non plus que s'il était attaché à un poteau. A cette vue, Gaufrey se signe, et l'as- sistance éclate en rires et en applaudissements qui re- tentissent jusqu'au camp des païens Robastre sera le messager de Gaufrey. P. 76-81.

Cependant le roi Quinart a aussi résolu d'envoyer un messager à Grellemont pour sommer Guitant de lui rendre son palais et sa terre, ou pour lui proposer un combat singulier. Au sortir du château, Ro- bastre rencontre le messager de Quinart, et lui défend d'aller plus avant. D'un coup de hache il abat le che- val du païen, le charge lui-même sur son épaule, le porte ainsi jusqu'à la tente de Quinart, et là, le jette à terre si doucement qu'il le brise en deux Puis il s'ac- quitte de son message, mais de telle façon qu'un Sar- rasin, du nom de Cadot, outré de son insolence, le vient saisir par la barbe et lui en arrache plus de cent poils. Robastre ne se priserait point un bouton s'il ne se vengeait du mécréant qui lui a si rudement plumé le grcnon. D'un coup de sa cognée il fait voler la tête de Cadot sur les genoux de Quinart. Assailli par tous les Sarrasins qui entourent l'amiral , Robastre se dé- fend comme un baron , et, de sa hache , en abat plus de soixante. Le bruit de la lutte parvient jusqu'au château, et Gaufrey s'élance au secours de Robastre avec ses chevaliers. P. 82-86.

Grand combat. Episodes divers. Exploits de Gaufrey. Couardise de Grifon. Lutte de Robastre contre Faradin et deux mille païens. Mort de Faradin. Fuite des païens. Ils sont ramenés au combat par Nasier, oncle de Faradin. P. 86-100.

Nasier le félon est un redoutable adversaire : il a

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la peau plus dure qu'un fer de faux, et sa chair est armée de la dépouille d'un serpent sous laquelle il ne craint m coups de lance ni coups d'épée. H cur- prend Robastre qui s'abreuve à une fontame sans heaume, et couché à plat ventre sur l'herbe. Il le'saisit par les cheveux, lui en arrache une poignée et le somme de lui rendre sa hache. Réponse de Ro- bastre : il reproche à Nasier de l'avoir pris en traître et le defie. iNasier accepte le défi et lui permet de reprendre son heaume. Combat de Nasier et de Robastre. Tous deux sont armés d'une hache et s'en assènent de terribles coups. La peau de ser- pent qui protège Nasier résiste à la cognée de Ro- bastre; mais elle ne couvre que le haut du corps et bientôt Nasier a les deux talons coupés. Il tient bon cependant, et, à son tour, entame d'un coup de hache et le heaume et la tête de Robastre. Il lui enlève avec les cheveux un morceau de chair qui suffirait à rassa- sier un faucon, et lui dit : « Te voilà tonsuré! Tu peux maintenant être moine ou chanoine régulier ou prieur, ou abbé, à ta fantaisie, ou cardinal de Rome SI tu raim.es mieux. Quand me rendras-tu le chaperon rouge que tu portes et que je viens de te prêter? Sur l'heure, » répond Robastre, inondé de sans; Mais la peau de serpent amortit tous les coups l'a- cier s'y heurte comme à un marbre. Robastre 'hors de lui, aperçoit une miséricorde qui pend au côté de Nasier; il s'en saisit, tire au visage de son adver- saire, et si bien que par l'œillère du heaume il lui crève 1 œil droit, ce Tu n'as plus maintenant qu'un guet- teursur ton donjon ! « s'écrie Robastre. —Le combat continue avec acharnement, sous les yeux du lâche Grifon, qui y assiste sans être vu, derrière une haie tout pâle de frayeur, prêt à s'enfuir si Robastre a dessous , à se montrer s'il a l'avantage, et à lui offrir son aide. Nasier a une jambe coupée et se défend encore; Robastre lui assène sur la tête un coup de hache qui lui enlève la moitié de la tempe. Grifon

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survient alors, l'épée à la main, et veut frapper Na- sier; mais Robastre l'arrête et achève lui-même le païen, dont les diables emportent l'âme dans b grande puafine (l'enfer). P. loo-î i i .

Le combat terminé, Robastre demande à Grifon des nouvelles de Gaufrey. « Sire, répond Grifon, je l'ai laissé dans la mêlée pour vous venir aider contre ce géant. Grand merci, reprend Robastre; mais dites-moi, pour Dieu, si vous savez rien d'Hernaut de Beaulande. Oui, dit Grifon : quand j'ai quitté le combat, il était blessé d'un coup d'épieu. Ah ! que j'en suis dolent, s'écrie Robastre, pour l'amour de son père, Garin, qui me fit tant de bien dans ma jeu- -nesse, et me donna Plaisance, mon amie, que j'ai épousée à Monglane , il y a trente-deux ans. Certes, elle a bien failli devenir veuve par la main de ce félon géant! w Hélas ! au moment il parle ainsi, Ro- bastre ne sait pas que son amie Plaisance est morte ce jour même. Elle était la compagne de Mabile, qui demeure seule à Monglane et sans consolation, si ce n'est qu'un fils d'Hernaut de Beaulande, un enfant de sept ans, est venu la joindre avec cent hommes. Aymeriet, c'est le nom de l'enfant, cherche à consoler Mabile. Puis il lui conseille d'envoyer un messager à Vauclère, pour annoncer à Robastre la mort de Plai- sance, et pour mander à Hernaut de revenir à Mon- glane, en lui faisant croire que Charlemagne, attaqué par un roi sarrasin nommé Maucuidant, appelle à lui tous ses vassaux. Mabile suit le conseil de l'en- fant. — Départ du messager. P. 112-114.

Dans le même temps, Robastre et Grifon retournent au champ de bataille, Gaufrey et les siens viennent de renverser plus de vingt mille païens. Le soleil s'in- cline, la nuit approche; Gaufrey fait sonner la retraite et se dispose à rentrer au château. Quinart le poursuit et lui en dispute l'entrée; mais les Français sont déjà sur le pont, lorsque Quinart, devançant son armée, y arrive seul et provoque Gaufrey. Joute de Gau-

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frey et de Quinart. Mêlée. Fuite des païens. Les chrétiens rentrent au château. P. 1 12-1 18.

Robastre est blessé si grièvement que Caufrey craint de le perdre; mais la femme de Grifon s'ofire à le guérir. Elle tire d'un écrin une herbe d'une vertu sou- veraine, la pile dans un mortier et en extrait un breu- vage dont Robastre a goûté à peine qu'il devient sain comme une pomme. « Dieu ! quelle bonne herbe, s'écrie Robastre; bénie soit la dame qui m'en donna et |a terre qui la porta! « Grifon seul ne se réjouit point de la guérison de Robastre. « Qui vous a com- mandé de guérir ce mauvais ribaut.? » dit-il à sa femme. Puis il lui demande l'herbe et la jette à la mer. Elle y est encore, et reste au fond, excepté le jour de la Saint-Jean, elle reparaît sur l'eau. Origine de cette herbe, la première que Dieu planta dans le paradis terrestre après la révolte des anges. Com- ment un oiseaulaportadans l'île Josué. Comment la femme de Grifon, Fauquette, la tenait de son père, Guitant. Détails anticipés sur la lignée du traître Grifon. P. 118-121.

Les Français se mettent à table et soupent à loisir, car le château de Grellemontne redoute aucun assaut. Quinart ^est dans sa tente. De cent mille païens qu'il a amenés, plus de cinquante mille ont été mis en pièces, et Robastre lui a tué ses trois frères. Aussi sa douleur est-elle grande et grand son désir de vengeance. Il voit c]ue les Français ne peuvent être réduits que par famine et prend le parti de dépêcher un messager pour mander son arrière-ban. Le siège est juré pour sept ans. Départ de Baudré, messager de Qui- nart. — Monté sur un dromadaire, qui court plus vite par les montagnes qu'un cheval par les prés, il s'en va vers Roussillon, et ne tarde pas à rencontrer Thierri, le messager que Mabile envoie à son fils, Hernaut de Beaulande. Baudré fait connaître à Thierri la mort de Guitant, la prise de Grellemont par les Français, et leur lutte contre l'amiral Quinart. Au récit de

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Baudré , Thierri a compris que les Françaîs assiégés dans Grellemont ne sont autres que Gaufrey et ses compagnons. D'un coup d'épée il fend la tête à Bau- dré, s'empare de la lettre qu'il portait et la lit, car il était grand clerc et savait parler le latin et le grec. Il y voit les projets de Quinart et se promet de les dé- jouer. Il revêt alors les habits et l'armure de Baudré, monte sur le dromadaire qui le portait, charge le corps du païen sur son cheval, et s'achemine vers Grellemont. Il ne tarde pas à apercevoir le château, puis le camp des Sarrasins. Il se dirige vers la tente de Qui- nart et demande à lui parler. « Amiral, lui dit-il en grec, je n'ai pu porter votre lettre à Roussillon. Près de la Tour aux femmes, j'ai rencontré le messager dont vous voyez le corps. Il m'a raconté que votre cousin Maucuidant avait tué Charlemagne, et je suis revenu, sire , vous porter cette nouvelle. Si vous pouvez pren- dre ces gloutons que vous tenez assiégés, rien ne vous empêchera ensuite d'aller en France et de vous y faire couronner roi. -- Mahomet! dit l'amiral, comment fjij-er Je vous le dirai, sire, répond Thierri. J'irai vers ces Français, dont je sais la langue, et me ferai passer pour un d'eux. Je leur porterai cette lettre; ils ne manqueront pas de me retenir à souper, et, lors- qu'ils seront endormis, j'ouvrirai la poterne et vous introduirai dans le château. P. 1 21-126.

L'amiral accepte avec joie. Thierri repart sur le dromadaire de Baudré, laissant son cheval au camp. Un païen s'approche du cheval, en descend le corps du messager, et reconnaît son cousin Baudré. Il crie à la trahison. On s'élance à la poursuite de Thierri ; mais il est déjà hors de danger, car il arrive sous les murs du château. Gaufrey et les siens l'aperçoivent et prennent les armes pour aller à son aide. Si ce n'é- tait un des leurs, pensent-ils, il ne serait point pour- suivi par les Sarrasins. « Qui êtes-vous , vassal ? lui crie Robastre. Robastre, répond Thierri, ne ms reconnaissez-vous point? Je suis Thierri de Mon-

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glane la grande ; c'est Mabile qui m'envoie vers vous! »

Robastre a reconnu Thierri au parler: « Ce sont les païens qui vont payer votre bienvenue, lui dit-il. En voilà un qui chevauche devant les autres : il me demeurera.»' Ce chevalier que désigne Robastre, et qui accourt la menace à la bouche , c'est l'amiral Qui- nart. « Amiral, lui dit Robastre, le messager est à moi; c'est à moi de le défendre. » Un coup de hache de Robastre commence la lutte, et coupe en deux le cheval du Sarrasin. Quinart est tombé; Ro- bastre se tient coi. Il laisse à son adversaire le temps de se relever. Quinart met Tépée à la main, et Robastre est blessé. A la vue de son sang qui coule, à la vue des païens qui arrivent, il se hâte de terminer le combat et tue l'amiral d'un coup de hache.

Fuite des païens épouvantés. -- Gaufrey et ses compagnons les poursuivent jusque dans leur camp. Bataille. Exploits de Robastre, de Gaufrey et de ses frères. Quatre mille Sarrasins en fuite pénètrent dans Grellemont et prennent pour refuge une tour oii Robastre les enferme. Défaite des païens. Il n'en reste que six cents qui demandent merci et se font chrétiens. Retour de Gaufrey et des siens au châ- teau. Ils y trouvent Robastre, qui garde la tour il a enfermé les païens. Gaufrey met le feu à la porte de la tour ; les païens en sortent et sont mis à mort. P. 126-1^$.

Le butin conquis par les Français est immense : il vaut mieux que sept cités. Gaufrey le remet à Grifon et lui dit: « Frère, nous partons demain pour Rous- sillon ; nous vous laissons tout ce butin : vous ferez un présent à Charlemagne, et lui demanderez trente mille soudoiers, que nous payerons à leur gré. Faites savoir au roi que Doon, notre père, et Garin de Monglane, sont prisonniers, et nommez-lui les terres que nous avons conquises. » A ces mots, le messager Thierr? s'avance et remet à Hernaut la lettre de Mabile. Hernaut la fait lire par son chapelain Simon. Il Gaufrey. c

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apprend alors que, loin de pouvoir le secourir, lui et ses frères, Charlemagne a besoin d'aide pour repousser le roi Maucuidant. Robastre, hors de lui, à la nou- velle de la mort de Plaisance, se saisit du chapelain Simon, et lui briserait la tête contre un perron de marbre si Hernaut et Gaufrey ne lui faisaient honte de sa fo'le douleur. « Seigneurs, dit alors Gaufrey, nous ne pouvons manquer d'hommes pour la conquête de nos terres. Voici d'abondantes richesses avec les- quelles nous pourrons payer la solde de trente mille combattants que Grifon nous engagera. » Puis il ordonne à Grifon d'aller parcourir la Champagne et la Brie pour y réunir des soudoiers qu'il ramènera à Grellemont. Grifon s'excuse: il est malade, il ne saurait partir en ce moment ; mais, à peine remis, il ne manquera pas de s'acheminer vers la France. Ainsi parle-t-il tout haut, tandis que tout bas il se promet bien de n'envoyer aucun secours à ses frères, et d'hé- riter de la terre de Vauclère. P. 1 36-140.

Départ de Gaufrey et de ses compagnons. Ils arrivent le lendemain à la Ferté-Henri, ils sont richement hébergés. Henri était un cousin du duc Naimes le Barbu; il avait deux filles d'une grande beauté, Clarisse et Avice. Gaufrey les demande à leur père et les marie à deux de ses frères. Noces de Doonnet et de Clarisse, de Girart et d'Avice. Les chevaliers continuent leur route, et Henri se joint à eux avec dix mille combattants. Arrivée à Van- tamise et pri-e de cette ville. Gaufrey la donne à son frère Renier, qu'on appela depuis lors Renier de Vantamise. P. 140-142.

De Vantamise, Gaufrey marche sur Nanteuil. La ville n'est gardée que par deux cents Sarrasins ; les autres sont allés en guerre avec le roi Quinart. Gaufrey y entre sans coup férir^ fait mettre à mort tous les païens, excepté ceux qui consentent à rece- voir le baptême, et donne la cité et le pays qui en dépend à son frère Doonnet. Noces de Doonnet et

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de Clarisse!. Les noces durent huit jours. Le neuvième jour, Gaufrey repart pour Roussillon, s'en saisit, et en investit son frère Girart le Roux. Girart ne veut pas rester à Roussillon ; il veut accom- pagner ses frères et les aider à délivrer Doon de Mayence; mais Gaufrey lui fait entendre qu'ils seront assez forts avec les trente mille combattants que Grifon a réunir. P. 142-144.

Heias! Gaufrey ne connaît pas le traître Grifon ; il ne sait pas qu'au lieu de songer à secourir ses frères, il leur apprête de cruels embarras ' Grifon est parti de Greliemont et a dit à sa femme : a Je vais en France chercher des soudoiers. Quand mon frère Gaufrey reviendra ici, dites-lui que je l'attends à Vauclere. •» Il a fait charger vingt sommiers d'or, d'argent, de vaisselle précieuse et d'armures, et s'est acheminé vers la France avec cent chevaliers. Arrivé à Rheims, il apprend que Charlemagne est à Montargis. Il prend alors le chemin de Troyes. En route, il passe la nuit au pied d'une haute mon- tagne, et Tenvie lui prend de monter au sommet pour voir s'il apercevra la grande cité de Troyes. Il y monte avec Hardré, un traître comme lui, dont il a fait son conseiller pr*vé. Parvenus au haut de la montagne, ils découvrent Troyes et tout le pays aux environs. a Ah ! Dieu ! dit Hardré, qui aurait ici un château bien fortifié avec créneaux et tourelles, bien muni de vivres, d'armures et de chevaliers, pourrait y défier tous les rois du monde avec leurs vassaux. :>j Puis il conseille à Grifon de s'y établir, si Charlemagne le lui permet. « Plût à Dieu qu'il y consentît ! répond Grifon ; avant un an j'y serais for- tifié de telle sorte qu'il s'en repentirait, et lui, et Gaufrey, et toute ma parenté. Le château construit, je lui donnerais le nom d'Hautefeuille. C'est bien

I. Voyez ci-après, aux A'jfcJ', notre obsen>-ations'arIevers 7 de la page 142.

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parlé, sire, dit Hardré; mais, pour Dieu! soyez pru- dent devant Charlemagne : carNaimes, son conseiller, est plein de sagesse, et il a les traîtres en haine. Malheur à lui 1 répond Grifon, s'il m'empêchait d'ob- tenir ce don du roi : je lui aurais bientôt trempé une telle soupe qu'il en aurait les boyaux crevés. »

A Troyes , Grifon apprend que Charlemagne est à Paris. Il y court, et recommande à ses compa- gnons d'attester au besoin que le riche butin qu'il amène a été conquis par lui , et non par son frère Gaufrey. Arrivée de Grifon à Paris. Sa beauté et sa bonne mine lui attirent l'attention de tous, et en particulier celle des dames. « Heureuse, disent-elles, celle qui l'a pour amant ! » Mais elles ne connaissent pas son cœur ! Grifon le maudit va se loger avec ses hommes dans un grand hôtel orné de peintures , chez Simon de Pontois, qui fut déjà son hôte et celui de ses frères, au temps Charlemagne les arma che- valiers. P. 144-149.

Le lendemain, il laisse ses sergents à l'hôtel, et, le faucon au poing, se rend avec ses chevaliers au palais de Charlemagne, emmenant quatre sommiers chargés de riches dons qu'il se propose de distribuer. En- trevue de Grifon et de l'emfiereur. Charlemagne accueille avec tendresse le fils de Doon de Mayence ; il lui demande des nouvelles de son père. « Il est mort, sire, réoond Grifon. Et ton frère Gaufrey ? Sire, mon/rère Gaufrey nous a couverts de honte : il a renié Dieu et s'en est allé servir le roi Gloriant, un félon Sarrasin, un roi de Syrie. Pour moi, je suis allé chevaucher avec mes frères, et Dieu nous a con- duits à Roussillon, que nous avons à grand' peine enlevé aux Sarrasins. Le pays est vaste ; il y avait cinq royaumes que j'ai donnés à mes frères. J'ai pris ensuite 1e château de Grellemont avec ce vaillant baron que vousvoyez ici. C'est lui, c'est Hardré, qui a tué le fort roi Guitant, dont j'ai épousé la fille. Elle est restée à Grellemont ; mais le château n'est

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point à moi ; il est à un de mes frères. Pour moi, j'ai fait serment de ne point retourner auprès de ma femme sans avoir aussi une terre. Ami, lui dit l'empereur, pour l'amour de ton père Doon, qui m'a tant aimé, tu seras maréchal de Champagne. » Grifon tombe aux pieds de l'empereur et le remercie humblement. P. 149-132.

C'est au grand déplaisir du duc Naimes aue Grifon a reçu cette faveur, et il y paraît bien quand le traître lui offre son faucon de montagne, un faucon de quatre mues : Naimes le reluse. Grifon lui reproche son orgueil et offre le faucon à Berart de Mondidier, qui l'accepte. Puis il fait décharger ses quatre som- miers, et distribue les plus riches présents à Charle- magne et à ses barons. Ils laissent tous éclater leur joie, et Grifon profite de l'occasion pour demander à l'empereur la montagne il veut élever son château de Hautefeuille. Charlemagne lui accorde sa de- mande. — « Sire, dit Grifon, voilà un don qui vous portera bonheur». Puis il ajoute tout bas : « Qui a de l'or en vient toujours à ses fins. » Mais le duc Naimes soupçonne quelque trahison : « Je m'étonne beaucoup, lui dit-il, de la félonie de Gaufrey. Quand donc est-il allé servir \e roi Gloriant? A la Saint- Vincent », répond Grifon. Un m.oment après, le bon duc demande à l'un des chevaliers de Grifon : a Beau frère, depuis quand vous êtes-vous séparés de Gaufrey ? A la Saint-Jean, sire, il y a aujourd'hui trois semaines. » Le soupçon de Naimes est vé- rifié : Grifon a menti. Le duc avertit Charlemagne, qui ne tient compte de son avis. Déjà Grifon songe à la construction de son château ; il mande des ma- çons au palais même de Charlemagne, et fait marché avec leur maître, Rogier de Coulombiaus. Puis il prend congé de l'empereur, après l'avoir assuré de sa fidélité. P. 152-1 58.

Pendant que Grifon fait élever son château, que deviennent Gaufrey le hardi combattant, Hernaut de

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Beaulande, que Dieu aide, et Robastre à la pesante cognée ? Gaufrey a donné Roussillon à Girart, Nan- teuil à Doon, Aigrement à Beuve, Vantamise à Re- nier, et Rivier à Morant. « Il serait bien temps maintenant, dit Hernaut à Gaufrey, d'aller délivrer nos pères des mains des Sarrasins. Les combattants qu'a réunis Grifon nous attendent sans doute à Grei- lemont ; il faut y envoyer un messager qui nous les amène à Vauclere. » A ces mots, Robastre s'a- vance et demande à se charger du message : a Char- lemagne, dit-il, ne manque pas autour de lui de chevaliers couards, et les aura volontiers abandonnés à Grifon. Nous n'avons que faire de les traîner avec nous : un seul couard suffirait à décourager une ar- mée. Si vous me confiez ce message, Gaufrey, je ferai choix des plus hardis, et je renverrai le reste en France. » P. i 0-i6o.

L'offre de Robastre est acceptée. II s'arme, monte sur son destrier et part, accompagné d'un seul écuyer. Hélas! que va-t-il faire à Grellemont.? Il n'y trouvera ni les soudoiers ni le traître Grifon. Que Dieu garde Robastre ! car, avant qu'il revoie Gaufrey et Hernaut de Beaulande, son père Malabron lui fera éprouver plus d'ennuis qu'il n'en eut et n'en aura jamais. Ceux qui disent que Robastre était fils d'un lutin disent la vérité. Il avait pour père Mala- bron, un esprit à qui Dieu permit de prendre les formes les plus diverses, d'être à son gré cheval, mouton, oiseau, pomme ou poire, arbre ou poisson, ou de devenir le plus bel homme du royaume de France. En ce moment, Malabron se propose d'é- prouver son fils Robastre, qui fut longtemps charre- tier. P. i6i.

Robastre et son écuyer Aleaume sont arrivés à Grellemont. Ils y trouvent Fauquette, la femme de Grifon, qui dit tout bas à Robastre que son mari est un traître et qu'il ne faut pas compter sur lui. Etonnement et colère de Robastre. Menaces de

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vengeance. Robastre passe la nuit au château et en repart le lendemain matin avec son écuyer. Ils n'ont pas fait quatre lieues qu'ils entrent dans un grand bois, ils marchent tout le jour sans rencon- trer âme qui vive. Vers le soir, ils aperçoivent une belle tour, bien assise. C'était le séjour d'un puissant larron, qui avait trente compagnons sous ses ordres. Robastre s'imagine que c'est la demeure de quelque forestier; il y envoie Aieaume demander asile pour la nuit. Assailli par les bripnds, Aieaume se défend en baron, mais il est blessé à mort, et c'est en vain qu'il appelle Robastre à son aide. Robastre arrive trop tard pour le secourir ; mais il le venge en tuant tous les larrons. P. 162-167.

Maître du château Périlleux, Robastre prend dans ses bras le corps d'.Aleaume et le monte dans une salle il le veillera toute la nuit. Il trouve une bière dans le château, et y dépose Aieaume tout armé. Il trouve en une armoire plus d'un millier de torches et de cierges, les allume au foyer et les range autour de la bière, si bien que le château paraît en tlammes. Les vivres n'y manquent point; mais pour rien au monde Robastre ne mangerait, tant est grande sa douleur. Il s'assied en armes près de la bière; mais, vers mi- nuit, le sommeil s'emoare de lui. Il place alors sa cognée sous sa tète et s'encfort dans son armure.

Voici venir un esprit dans la grande salle : c'est Malabron le lutin qui veut éprouver le courage de son fils. Il éteint tous les cierges, dresse la bière de- bout et commence à pousser de tels cris que tout le palais en retentit. Robastre s'éveille à ce bruit. Il voit la bière dressée, s'en approche et la saisit dans ses bras pour la recoucher ; mais elle résiste ; Malabron la maintient debout. Le lutin s'est mis dans la bière, et, des bras du mort qu'il fait mouvoir, il étreint Ro- bastre, qui lutte bravem^ent, malgré son angoisse, se prend à la bière et parvient à la recoucher. Puis il rallume les cierges, les replace autour du mort, saisit

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sa cognée, et jure que, si la bière se dresse encore, elle je retrouvera là. « Aleaume, dit-il, dormez en paix; je vous garderai jusqu'au jour. « P. 167-169.

Malabron le lutin voit bien que Robastre ne se laisse point effrayer ; il sort de la bière et paraît devant son fils sous la forme d'un palefroi noir. Le palefroi est richement enharnaché, comme un cheval de tournois, et ses yeux sont plus rouges que charbon embrasé. « Par ma foi, voici merveilles, dit Robastre. D'oij vient ce noble palefroi ? » Il s'en approche; le cheval se cabre et fait retentir tout le palais de ses hennisse- ments furieux. Robastre ne s'épouvante point; il vou- drait dompter ce beau coursier; s'il y peut parvenir, il arrivera plus vite à Vauclère , pour apprendre à Gaufrey la trahison de Grifon. Il met lepied à l'étrier; mais Malabron se transforme soudain en un taureau mugissant. « Qu'est-ce donc ? dit Robastre. C'est Quelque lutin sans doute qui veut se jouer de moi. Il devrait m'épargner pourtant, car j'ai ouï dire mainte fois au preux Garin que je suis le fils d'un lutin. » A ces mots, il lève sa cognée et en assène sur le dos du taureau un coup à fendre un pilier, fût-il de l'or le plus dur. Malabron sent le coup sans en être blessé, se prend à écumer, renverse Robastre, puis le relève sur ses cornes , le jette sur la bière et abat tous les cierges. Robastre a perdu sa cognée ; il la cherche à tâtons, mais en vain. Il court allumer une torche au foyer, aperçoit sa cognée et se précipite pour la saisir; mais Malabron se jette au devant de lui. Ro- bastre, fou de colère, le frappe de sa torche sur le museau et lui allume la barbe. La lutte se prolonge ainsi jusqu'à l'aube du jour. P. 169-173.

Le courage de Robastre est assez éprouvé : s'il eût été couard, Malabron l'eût pris en haine; mais il Ta trouvé hardi et vaillant; il l'aidera désormais en toute rencontre. Le lutin devient alors un jeune homme si beau et si avenant qu'on jurerait à le voir qu'il n'en peut être un plus beau dans toute la chrétienté. Il

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salue courtoisement Robastre et lui apprend qu'il est son père, a Veilà une belle bourde, répond Robastre; vous étiez tout à l'heure un gros taureau; vous voici un jeune varlet, et vous vous dites mon père! Mais je suis un vieillard tout chenu ; j'ai plus de soixante ans, et vous en avez à peine trente. On m'a bien dit que j'avais pour père un lutin; mais je ne l'ai jamais vu, et si c'est vous soyez le mal venu ! Robastre, beau doux fils^ reprend Malabron , je suis vraiment ton père. Je puis à mon gré parcourir le monde, pourvu que je ne fasse aucun mal aux chrétiens : c'est un don féerique que je tiens de Dieu. Tu es près de Mon- glane, et ta mère mourut le jour de ta naissance. Tu as été longtemps le charretier de Berart de Vaucom- ble, et tu l'étais encore lorsque tu fus donné à Garin, au temps oii il conquit Monglane. Je connais ta vie et tes exploits. Je sais en quel lieu sont emprisonnés Garin et Doon de Mayence. Ne sois point inquiet de leur sort, mais résigne-toi à ne les revoir de longtemps.» Robastre hésite un moment encore à reconnaître Malabron pour son père ; il se rend enfin, et tous deux s'embrassent étroitement. Robastre apprend de Malabron sa future destinée et celle de Gaufrey ; puis il reçoit un don de son père : toutes les fois qu'il se trouvera en péril, Robastre se signera trois fois et ap- pellera à haute voix Malabron, qui viendra à son aide, et le délivrera, quel que soit le danger. Le lutin recommande Robastre à Dieu et disparaît. Demeuré seul, Robastre va creuser une fosse avec sa cognée et donne la sépulture à son écuyer. Il remonte ensuite au palais. Là, il trouve à manger et à boire , mange peu, boit beaucoup, et sort du château après y avoir mis le feu. P. 175-177.

En s'en retournant par le bois, Robastre est pour- suivi par le souvenir du lutin. Doit-il compter sur la promesse de Malabron de lui venir en aide toutes les fois qu'il l'appellera.? Il ne peut résister au désir de s'en assurer. Il se signe trois fois et s'écrie à haute

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voix : a Malâbron, mon père, venez à mon secours! »

Il n'aurait pas eu le temps de compter quatre de- niers que déjà Malâbron était devant lui ; mais le lutin n'ignore pas que Robastre ne court aucun danger, et il lui reproche durement de l'avoir appelé sans raison.

Robasfe demande grâce à son père; Malâbron pardonne et disparaît. Robastre poursuit son voyage, mais à l'aventure; il ne connaît pas le chemin, et Aleaume est mort, qui devait le guider. Que Dieu le conduise! Avant qu'il soit à Vauclère, Gaufrey aura passé la mer avec ses compagnons, et conquis une partie de la Syrie. P. 177-179-

On a laissé le roi Gloriant , le roi Machabré et la belle Fleurdépine chevauchant par la Hongrie, (i) Ils sont arrivés à la cité d'Amandon. Le roi de Turfanie vient au-devant d'eux. - Portrait hideux du Sarrasin. Il fait fête au roi Gloriant et à ses compagnons. « Roussel, lui dit Gloriant, il vous faut monter sur un destrier rapide et chevaucher vers la cité de Machabré, vers la tour Barbel, sont en prison deux Français qui m'ont détruit grand nombre de mes gens. Je vous les donne en garde jusqu'à mon retour de la Mecque, je vais adorer Mahomet avec mon ami Machabré. Quand nous reviendrons, nous les ferons juger et mettre à mort, car rien ne peut les sauver. A vos ordres , sire m , répond le païen. Fleurdépine l'entend, à son grand déplaisir, et jure d'aller avec lui, si elle peut, pour sauver Garin et Doon. Elle va trouver Gloriant et lui dit: « Sire, les Français sont de mauvaises gens; nul ne se peut garder d'eux, tant ils sont rusés et trompeurs. Si vous envoyez le roi pour les tenir en prison, avant un mois ils l'auront converti à leur foi et seront délivrés, comme ils l'auraient été par le traître Huré, sans mon cham- bellan et sans moi. Si vous vouliez suivre mon conseil, je m'en retournerais avec Maprin, mon ami, et je crois

;. P. 62.

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que je garderais bien vos deux prisonniers. ^^ GIo- riant accepte l'offre de Fleurdépine; il en fait part à Machabré, et ajoute : « Votre fille va à la tour Bar- bel avec le roi et son ami Maprin, qui emmènera trois mille Sarrasins. Le pays en sera plus sûr. Quand nous reviendrons de la Mecque, j'assemblerai mes gens; nous marcherons sur Vauclère, que j'ai donnée à Ma- prin, et de contre Charlemagne, qui m'a tué Bre- ment. Je lui enlèverai son royaum.e, et Mahomet sera placé sur l'autel de saint Denis. « —Approbation de Machabré et joie de Fleurdépine. Départ du roi de Piconie (i), de Maprin et de Fleurdépine. Ils s'acheminent vers la tour Barbel pendant que Glo- riant part pour la Mecque avec Machabré. P. 179- 184.

Charlemagne était alors à Paris, la vaillante cité. A une grande fête, celle de Saint-Florent, l'em- pereur rcui it ses barons et leur annonce que, grâce à Dieu, ses conquêtes et ses guerres sont ter- minées. Ils peuvent donc, s'ils le désirent, s'en retour- ner dans leurs terres. Mais les pairs, à l'exception du duc N'aimes, ont fait vœu d'aller en pèlerinage à Jé- rusalem; le moment est venu d'accomplir ce vœu : ils demandent à Tempereur de quoi subvenir largement aux dépenses du voyage. Charlemagne leur fait char- ger deux sommiers d'or et d'argent , et les barons prennent congé de lui. Ils vont s'embarquer à Saint- Gilles, en Provence. Assaillis en pleine mer par une grande tempête, ils sont, en trois jours et demi, em- portés par le vent à plus de cinq cents lieues. Ils cô- toient la grande Arménie, puis la Morienne, pays des Moriants, ei vont enfin aborder non loin du palais du roi Gloriant. Ils jettent l'ancre, débarquent et s'a-

I. Le roi de Piconie n'est autre sans doute que le roi de Turfanie, dont le hideux portrait se trouve à la page 180 du poème; c'est celui que Gloriant appelle Roussel ! même page;.

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vancent au hasard dans le pays. Berart de Mon- didier aperçoit bientôt, du côté du soleil couchant, une troupe de païens qui s'avance vers eux : c'est celle qui escorte le roi de Piconie, Maprin et la belle Fleurdépine. Berart appelle ses compagnons : « Sei- gneurs, leur dit-il, nous sommes tombés au milieu des païens; en voilà plus de trois mille qui viennent à nous, et nous n'avons d'autres armes que nos bour- dons ; mais nous ne sommes ni des Lombards ni des paysans ; nous sommes de hardis et vaillants cheva- liers. C'est ici le cas de montrer notre courage, de sorte qu'aucun jongleur n'en chante mauvaise chanson. On n'a qu'une mort : avant de mourir, vendons-nous chèrement, et tenons-nous ensemble tant que nous serons en vie. Seigneurs, dit Thierri , vous n'avez pas le loisir de vous confesser les uns les autres; je prends tous vos péchés sur moi et vous en rends quittes. » Jocerant n'est pas rassuré, a Mieux eût valu, dit-il, rester avec nos femmes et garder nos terres; c'est la foi qui sauve , je l'ai toujours entendu dire. » Berart le reconforte : « Doux ami, lui dit-il, vous voilà effrayé, et pourtant je ne vous vois ni frappé, ni blessé, vos boyaux ne traînent point encore à terre, et vous n'êtes point jeté en prison. Un gentilhomme ne doit point ainsi décourager les siens; il doit, à l'occasion, montrer un cœur de lion. Bien parlé! s'écrie Turpin. Qui ne vous aidera. Dieu le confonde ! » Les onze pairs se préparent brave- ment au combat. P. 184-187.

De leur côté, les Sarrasins ont aussi aperçu les chrétiens. A leur costume Maprin les reconnaît pour des Français. Il les signale à ses compagnons et les prend pour des éclaireurs qui poussent une recon- naissance dans le pays. « Il ne faut pas, dit-il, les laisser retourner en France. « Puis il ordonne à quatre cents chevaliers de garder Fleurdépine pendant le combat qui va s'engager. Mais la pucelle s'avise d'une grande ruse ; « Ami, dit-elle à Maprin, je n'approuve

-Sommaire. xIv

pas votre projet de tuer tous ces Français : d'homme tué nul ne se doit vanter; mais, en les prenant vivants et en les jetant en prison avec Garin et Doon, vous les pourrez montrer à Gloriant et à mon père, lors- qu'ils seront revenus de la Mecque. Ces preuves de votre^vaillance vous mériteront de plus grandes terres.

C'est bien dit, répond Maprin; mais, par ma foi, je ne sais comment les attraper vivants : pour si peu que je les touche de ma lance, je leur en passerai le fer au travers du corps. - C'est du bois, non du fer, qu'il faudra les frapper, répond FJeurdépine; vous les renverserez, et vos gens les iront lier. De cette hau- teur, j'aurais plaisir à vous les voir abattre, et, si vous vous montrez bien, vous m'en deviendrez plus cher. P. 187-189. ^

Maprin court sus aux Français avec deux cents Sar- rasins à qui il a donné l'ordre de retourner leurs lances.

Berart, au même instant, avise près de lui les qua- torze mariniers du navire qui l'a transporté, lui et ses compagnons. A leur tête est Fromer, le maître de la nef, le plus fort bachelier qui se puisse trouver après Robastre. A la vue des païens, Fromer a saisi à deux mains sa grande massue, et il exhorte ses compagnons à bien faire, a Sire Fromer, lui dit Berart, vo^uiez- vous donc prendre part au combat ? Oui, par Dieu ! sire, répond Fromer, comptez sur moi et sur mes com- pagnons. ■- Bien parlé, sur ma foi, dit Berart; en ce cas, nous sommes assez pour tenir tête aux païens. La lutte s'engage entre Berart et Maprin. La lance de Maprin vole en pièces ; Berart le renverse d'un coup de son bourdon, et si rudement que le païen se brise deux côtes. « Mahomet! s'écrie Fleurdépine, lequel des deux est tombé ? Par ma foi, dame, répond un Sarrasin, c'est Maprin, votre ami, qui tout à l'heure se faisait si hardi. Braves gens que ces Français ! dit tout bas la pucelle. Plût à Dieu que Berart fût au nombre de ceux-ci; Maprin et les siens seraient bien reçus! » —Berart a mis pied à terre; il enlève à Ma-

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prin son heaume et son écu, et va lui trancher la tête, quand survient un gros de païens ; Maprin est sauvé. P. 189-192. La mêlée devient générale. Ex- ploits de Fromer: il avait été longtemps champion et avait vaincu à lui seul vingt-sept autres champions. Sa redoutable massue jonche la terre de morts ; mais il perd tous ses compagnons; lui-même est blessé, fait prisonnier, après une résistance désespérée, et conduit par Maprin auprès de Fhurdépine, sous la garde de vingt Sarrasins. P. 192-195.

Les Français se sont tous pourvus de heaumes et d'écus enlevés aux Sarrasins. Beran excite ses compagnons : c Sire archevêque, dit-il à Turpin . soyez aujourd'hui chevalier; aussi bien, c'est un métier que vous savez. Allons nous essayer tous deux sur ces païens. Accordé! répond l'archevêque. Je vais leur réciter un douloureux psautier. Ce n'est pas toujours le temps des leçons et des versets : il faut parfois s'es- crimer de l'épée d'acier. » A ces mots, tous deux pi- quent leurs destriers, et se précipitent sur les païens. Ils en renversent plus de cent, qui ne se relèveront ni en février ni en mars. Berart s'est frayé un chemin à travers les rangs des Sarrasins, les dépasse, aoerçoit Maprin qui emmène Fromer prisonnier, et s'éfance à sa poursuite. Sentiments de Fleurdépine à cette vue. Berart atteint Maprin et le somme de lui ren- dre le prisonnier. Joute de Maprin et de Berart. Maprin est renversé de son cheval. Des vingt Sar- rasins qui l'accompagnent, huit sont tués par Berart, qui délivre Fromer et l'arme d'une hache d'acier en- levée à un païen. P. 195. -199. -- Arrive un renfort de cent Sarrasins. Maprin est remonté et s'acharne contre Berart. « Par Mahomet ! crie-t-il aux siens, si celui-là échappe, je ne vous laisserai pas pour un denier de terre. Je le veux rendre à Fleurdépine, ma mie. » Berart l'a entendu, et dans le même temps il aperçoit Fleurdépine. Tout ému à sa vue, il se dit tO'Jt bas: «Plût à Dieu que j'eusse, à Mondidier, une

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aussi belle amie ! je la ferais baptiser et la prendrais pour femme. De ma vie je n'ai rien vu de tel. Il me faut faire^une rude joute pour l'amour d'elle. » A ces motsfil lève son épée flamboyante et en pourfend un Sarrasin. Fromer, au même instant, en abat trois avec sa hache fourbie. A côté d'eux, les barons de France charpentent les païens à qui mieux mieux. _ Du milieu de la mêlée, Berart pousse son cheval lusqu'à la belle Fleurdépine. Il lui tend les bras, l'attire vers lui sans qu'elle résiste, la met sur son cheval et la baise quatre fois. Puisiiluidit doucement : «Soyez sans crainte ; si je puis vous emmeneren France, vous y serez baptisée en grande pompe. » Fureur de Maprin: « A moi! s'écrie-t-il, roi de Turfanie, et tuons ces Français. Ne voyez-vous pas ce fils à pu- ' tam qui emporte ma mie ? » Les Sarrasins s'élan- cent en foule sur Berart, lui tuent son cheval et le forcent à se séparer de Fleurdépine. Il mot l'épée à - la main, mais l'épée se brise: il est fait prisonnier. Maprin veut lui couper la tête; Fleurdépine l'en dé- tourne : « Ce serait une vilenie, dit-elle. Quand mon père reviendra avec le roi Gloriant, ils se chargeront de votre vengeance. » Maprin consent à l'épargner, mais à regret; il est honteux d'avoir été deux fois ren- versé par lui sous les yeux des païens « Ami, dit ^ Fleurdépine, vous n'y pouviez rien ; c'est votre cheval qui s'^est abattu , et quand le cheval tombe il faut que le maître tombe aussi. Serait-ce vrai, douce dame ? demande tout bas Maprin. J'en atteste Tervagant, répond la pucelle ; j'étais près de cet arbre,'d'ûù j'ai tout vu. - Vous m'êtes plus chère encore qu'au- paravant, répond Maprin. Vous serez reine et porterez couronne d'or entête, la couronne du vieux Doon ! » P. 199. -205. - Berart pris, ses compagnons ne tar- dent pas à tomber aussi aux mains des Sarrasins. Fro- mer seul se défend encore avec sa massue, qu'il a retrouvée. Il voit emmener les pairs, jure de les dé- livrer, se jette sur les païens et en fait un grand

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carnage ; mais toujours leur nombre augmente. Fromer épuise, aveuglé par la sueur qui lui découle du front, désespère de tenir plus longtemps. Alors, il lance avec rage sa massue au milieu des Sarrasins, en ren- verse trois du coup et s'écrie: a Maintenant, prenez- moi, sales mécréants I Mettez-moi avec les autres Français, et, si leur fin est venue, que je meure avec eux! » P. 205-207.

Tous les Français sont prisonniers. Maprin les livre à Fleurdépine, pour en disposer à son gré. La pucelle veut qu'ils soient enfermés avec Doon et Garin jusqu'au retour de Gloriant et de Machabré. Les Sarrasins s'acheminent avec leurs capcifs vers la tour Barbel. Fleurdépine envoie secrètement un messager à Lionnet pour lui annoncer cette nouvelle: (c Je connais assez mon chambellan, dit-elle au mes- sager, pour être assurée que tu seras bien payé de ta peine. » Le messager arrive à la tour Barbel et, s'acquitte de son message. « Ami, lui dit Lionnet, sois le bienvenu. Ces Français que tu m'annonces auront mauvais gîte. Je vais t'en montrer deux que j'ai bien battus aujourd'hui. » Il l'emmène à la prison, et, comme le messager se baisse pour regarder au fond, Lionnet passe derrière lui, le prend par une jambe et le précipite dans la chartre, il se rompt le cou. Pi- late et Burgibus emportent son âme en enfer. Ga- rin, surpris par cette chute, lève la tète et aperçoit Lionnet: « D'où nous vient, demande-t-il, ce com- pagnon que vous avez descendu sans poulie ? C'était un messager, répond Lionnet, qui m'apportait de tristes nouvelles. » Il fait part de ces nouvelles à Garin. Doon de Mayence s'en réjouit à la pensée que les douze prisonniers sont ses fils, ce Ils auront, dit-il, laissé leurs gens quelque part, et nous ne pouvons manquer d'être bientôt secouru?. » P. 207-210.^

Arrivée des païens. Les Français sont jetés en prison. Lamentations de Berart. Les prisonniers se reconnaissent. Garin et Doon font fête à Berart:

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c'est Dieu qui l'envoie, disent-ils, pour les délivrer.

« Et comment ? » demande Berart. Doon le lui

dit, et Berart apprend avec joie que Fleurdépine est la belle Sarrasine qui recevait si volontiers ses bai- sers pendant la bataille. P. 210-213,

Entrevue secrète de Fleurdépine et de Lionnet. La pucelle s'informe de Garin et de Doon. Lionnet de- mande à Fleurdépine comment ont été pris les nou- veaux captifs, et s'ils ont fait une belle résistance. « Oui, certes, répond Fleurdépine, ces Français sont de hardis chevaliers ; il en est un surtout qui a fait merveilles; deux fois il a renversé Maprin de son des- trier, puis il s'en vint à moi, m'enleva sur son cheval et me donna quatre baisers. Je le crois parent de Be- rart de Mondidier. » Comme elle a grand désir de le voir, Lionnet la conduit à la prison. Elle s'y rend avec quantité de provisions, pain, vin, chair et poisson. « Ma douce damoiselle, lui dit Garin, soyez la bienvenue dans notre prison ! Dieu vous garde, sire, répond la pucelle au chef blond ; voici des vivres pour vous et pour tous vos compagnons. Je ne les connais pas, mais je sais qu'aujourd'hui ils se sont bien montrés en face de leurs ennemis. Quand ces provi- sions seront épuisées, vous en aurez de nouvelles pour l'amour de Berart de Mondidier, le baron à qui mon cœur s'est donné. » A ces mots, Garin a poussé Berart, et dit à Fleurdépine : « Dame, ce Berart que vous désirez tant, le voici prisonnier comme nous avec tous les pairs de Charlemagne, excepté Naimes de Ba- vière. — Pour Dieu ! s'écrie-t-elle, montrez-moi mon ami. » Elle le voit, et pâlit, et s'émerveille de sa beauté. « Sire, lui dit-elle, j'ai tant ouï parler de votre renommée que j'ai souffert pour vous mainte dure soi- rée, et veillé mainte nuit jusqu'au matin. Que vous dirai-je de plus ? Me voici prête à me donner à vous, à quitter la loi de Mahomet pour croire en Jésus-Christ, et à vous servir toute ma vie. » A ces tendres pa- roles, Berart la presse contre son cœur, et elle s'y Caufrey, d

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appuie doucement. « Belle, lui dit Berart, je vous donne mon amour. Si je vis seulement jusqu'à la moisson, et que je sois libre, pour l'amour de vous je couperai plus d'une tête, et mon épée sera rougie du sang des Sarrasins. » L'archevêque Turpin demande à Berart si la dame lui agrée. « Oui, répond Be- rart, de cœur et de pensée. Et vous, douce dame, dit l'archevêque, Berart vous agrée-t-il } Oui- ré- pond Fleurdépine, il me plaît et m'agrée. » Alors l'archevêque les a fiancés. Mais Fleurdépine n'ose prolonger cette entrevue ; elle dit adieu à Berart en soupirant, et remonte au palais, Maprin, impatient de son absence, l'a déjà fait mander par un Sarrasin. Elle s'assied à table auprès de lui, et les païens se di- sent entre eux : «Par Mahomet! voici un beau cou- ple. » P. 213-217.

Dans le même temps, Gaufrey s'achemine vers Vau- clère la grande avec quatre de ses frères, avec les fils de Garin et vingt mille chevaliers. Chemin faisant, ils pénètrent dans une île fort riche, et s'y répandent de çà et de là. Ils y avisent un fort beau château: c'est le château de Rochebrune, qui appartient a la belle Passerore, cousine du duc Naimes. Sept mille cheva- liers, qu'elle a sous ses ordres, la défendent contre le jeune roi des Danois, qui veut l'épouser malgré elle ; mais elle a juré que jamais Sarrasin ne coucherait avec elle, et que, si elle a un époux, il sera bon chrétien. Dans son courroux, le roi des Danois dévaste tout le pays. II a assiégé le château tout l'été ; mais, l'hiver venu, il a été forcé de lever le siège, en jurant de re- venir, d'épouser la pucelle selon la loi de Mahomet, et de détruire tous les chrétiens. Gaufrey et les siens s'avancent vers le château ; un garçon les aper- çoit, court à la ville et y jette l'alarme. « Seigneurs, dit-il aux bourgeois, voici le roi des Danois qui revient avec son armée! » Passerose, à cette nouvelle, donne l'ordre de fermer les portes. Du haut de son château, elle distingue une croix blanche sur un gon-

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fanon de soie. Elle se rassure : ce sont des Français. Mais pourquoi sont-ils entrés dans sa terre? Elle en- voie un messager au-devant d'eux pour s'en informer. Entrevue de Gaufrey et du messager. Retour du messager au château ; a Ce ne sont pas les Danois, s'écrie-t-il, ce sont des Français qui obéissent à Gau- frey, fils de Doon de Mayence. Doon est prisonnier des Sarrasins, et son fils va passer la mer pour le dé- livrer. Il vous prie de l'héberger pour aujourd'hui. >. Au nom de Gaufrey, la belle, qui n'ignore pas que c'est le plus beau chevalier du monde, se dit tout bas: « Plût à Dieu qu'il voulût m'épouser et faire de moi son amie ! » Les portes sont ouvertes, et Gaufrey entre au château avec ses chevaliers. Ils y sont ac- cueillis courtoisement par la belle châtelaine. Gau- frey s'étonne que Passercse soit ainsi seule et n'ait point de seigneur pour la protéger. Il ne tarde pas à lui parler d'amour, et si bien que, dès le jour même, il devient son époux, mais en lui annonçant qu'il repar- tira le lendemain, car il a promis à Di'eu de ne jamais coucher plus d'une nuit dans une ville jusqu à ce qu'il ait délivré son père. Il engendra cette nuit même un noble enfant, qui fut le preux Ogier, tant aimé de Charlemagne. P. 217-223.

Départ de Gaufrey et de ses chevaliers. Re- grets et larmes. Arrivée à Vauclère. Flandrine vient au-devant de Gaufrey avec ses barons. Elle se jette au cou de son fils et lui demande : « Fils, est votre père, que je ne le vois point avec vous.?' sont mes autres enfants.^ » Gauirey n'ose lui avouer la vérité : a Dame, lui dit-il, soyez sans crainte mon père est à Monglane la grande avec tous mes frères, excepté Grifon, que j'ai envové en France au- près de Charlemagne, Beau fils, reprend Flan- drine, pour Dieu, ne me cachez rien. Les Sarrasins ont-ils tué votre père.? Non, ma douce mère mais ils le tiennent prisonnier. » —A cette nouvelle' blandrine s'évanouit. Gaufrey ne trouve à Vau-

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clère ni Robastre ni Grifon. Sa consternation. 11 raconte à Flandrine les combats qu'il a livrés contre les païens et son mariage avec Passerose ; il lui dit comment et pourquoi il a envoyé Robastre à Grellemont. Flandrine le presse de partir et d'aller au secours de Doon, sans attendre le retour de Ro- bastre. P. 223-226.

Embarquement de Gaufrey et de ses chevaliers, au nombre de trente mille. Leur navigation est si heureuse qu'au bout de dix jours ils arrivent en vue du royaume de Gloriant. Ils s'arrêtent sous la tour du Géant, la plus forte place du pays. La ville est de tous côtés battue par la mer et défendue par sept mille géants. Le roi Morbier la tient de Gloriant, dont il est le meilleur ami. C'est à minuit, par un gros temps, que Gaufrey prend terre avec les siens. Les mariniers reconnaissent avec effroi la tour de Morbier. Gaufrey les rassure et jure de ne point quitter cette contrée avant de l'avoir conquise et d'avoir tué le géant Morbier. Au point du jour, les Sarrasins aperçoivent les Français campés sous les murs. Morbier le géant fait armer ses hom- mes et sort de la ville , qu'il laisse sous la garde de mille païens. A la vue de l'ennemi, Hernaut de Beaulande crie aux armes, et les Français montent à cheval. Bataille. Elle se termine par la retraite des géants. De cinq mille, ils sont réduits à deux cents ; mais Gaufrey a perdu aussi bon nombre de ses chevaliers. Il regrette plus que jamais l'absence du preux Robastre. P. 227-232.

Robastre a erré trois jours dans le bois il a perdu son écuyer. Il en sort le quatrième jour au matin, et aperçoit, àtrois lieues de là, un château fort, appartenant à un seigneur du nom de Barré, l'homme le plus félon du monde. Robastre s'achemine vers le château. L'entrée en est gardée par deux grands ours et par un lion enchaînés à un pilier de marbre ; il s'en délivre avec sa cognée, et s'avance jusque sous les

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murs. Le seigneur le voit, crie aux armes , et court à lui, suivi de quatorze des siens. D'un coup de hache Robastre le pourfend jusqu'à la ceinture. Les compagnons de Barré ne résistent pas mieux que lui. Un seul, nommé Piédoré, reste debout et demande merci. « Seigneur, dit-il à Robastre, de grâce, ne me tuez pas. Si vous voulez rester en cette contrée, il y a là-haut, dans le château, une belle dame du nom d'Eglantine, qui était la femme de Barré : vous pou- vez l'épouser et vous rendre maître de la tour. Je vous servirai volontiers. » Robastre fait grâce à Pié- doré , qui le conduit au château et lui apprend qu'Eglantine est du pavs de France. Entrevue de Robastre et d'Eglanti'ne. La belle veuve prie Robastre de l'emmener avec lui ou de rester avec elle. Il répond que Gaufrey l'attend à Vauclère pour passer la mer. Malgré le déplaisir que lui cause cette réponse, Eglantine ne laisse pas de faire don à Ro- bastre d'un précieux anneau dont la pierre a une telle vertu que celui qui la porte n'a rien à craindre des esprits malfaisants et ne périra jamais ni par l'eau ni par le feu. Robastre prend congé de la dame, qui lui donne Piédoré pour l'accompagner. Son arri- vée à Vauclère. Flandrine lui apprend le départ de Gaufrey et lui fait préparer une galère pour l'aller rejoindre. Robastre s'embarque avec vingt cheva- liers et trente bons sergents; mais la nef est assaillie par une grande tempête. Les cordages se rompent, les voiles se déchirent, la galère s'entr'ouvre : che- valiers et mariniers, tout périt. Robastre seul sur- nage, grâce à la vertu de son anneau. 11 appelle Malabron à son aide, qui arrive, sous la forme d'un poisson, en moins de temps qu'on ne compterait six deniers. Il fait monter Robastre sur son dos et le met à terre dans une île. Là, il se change en hom.me et embrasse tendrement son fils; mais il le voit soucieux et lui en demande la cause. C'est que Robastre a perdu sa cognée : elle est au fond de la mer. Mala-

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bron reprend alors la forme d'un poisson et ne tarde pas à revenir avec la cognée. Robastre la baise cent fois, remonte sur le dos du lutin, qui l'emporte à la nage, et aperçoit bientôt la tour du Géant. En appro- chant du rivage, il reconnaît les tentes de Gaufrey et d'Hernaut, et en frémit de joie. Malabron le dépose sur le rivage, lui promet de l'aider toutes les fois qu'il en sera besoin, et disparaît dans les flots. P. 232-240.

Resté seul sur le rivage, Robastre aperçoit un convoi de vivres, escorté par douze hommes achevai, qu'il prend de loin pour des Sarrasins. Il s'en ap- proche pour les attaquer, et reconnaît Hernaut de Beaulande. Joie de Robastre et d'Hernaut. Questions de Robastre : est Gaufrey } Garin et Doon sont-ils délivrés.? Gloriant est-il tué? « Comment le serait-il? répond Hernaut, nous ne l'avons pas encore rencontré. » Robastre en re- mercie Dieu, et se promet bien que Gloriant ne mourra pas d'une autre main que la sienne. Pendant ces propos, Gaufrey, prévenu de l'arrivée de Robastre, accourt au-devant de lui avec une suite immense. Ils se jettent au cou Tun de l'autre et s'em- brassent étroitement. La nuit se passe en grande joie. Chacun vient voir Robastre et lui faire fête. Après avoir raconté à Gaufrey les aventures de son voyage, Robastre apprend de lui à qui appartient la tour du Géant, et souhaite vivement d'entrer en lutte avec Morhier. Il n'attendra pas longtemps : Morbier tient conseil dans la cité, et l'un de ses géants est d'avis d'envoyer un messager demander aide à Ma- chabré et au roi Gloriant. Le conseil est approuvé, et l'on décide que le départ du messager sera favorisé par une sortie qui se fera avant le jour. P. 240-243-

Les chrétiens dorment dans leur camp, après une joyeuse journée, et Hernaut de Beaulanae fait le guet avec bon nombre de chevaliers. Les païens sortent en armes, un peu avant l'aube, et leur messager les

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suit, monté sur un dromadaire. II se met en route; mais bientôt il est aperçu par Hernaut et par ^ses compagnons, qui le poursuivent sans pcuvoir l'at- teindre. Fatigués de cette poursuite inutile, ils re- viennent au camp, ils trouvent Morbier et ses géants qui pénètrent dans les tentes. Déjà plus de cent Français ont péri sous leurs coups. Morbier est entré avec sept des siens dans la tente de Robastre ; ils l'ont surpris pendant son sommeil, et lié avec des cordes pour Temmener dans la ville. Peu à peu les Français s'éveillent, et un combat s'engage. P. 243- 246.

Cependant, Robastre est conduit à la ville, sous la garde de dix géants. Ils s'arrêtent sous un plivier pour se reposer. Robastre est là, les poings liés, qui se lamente. Tout à coup son père Malabron lui re- vient en mémoire; il l'appelle à son aide. Le follet arrive soudain, revêtu d'une cape qui le rend invisi- ble, et dit à baute voix : « Tenez-vous là, Robastre, et moi, je me tiendrai ici. Vous m'allez payer cher le mot que vous avez dit, lorsqu'endurant tant de peines pour vous je vous eus transporté ici sur mon dos. Hernaut de Beaulande vous demanda qui vous avait transporté, et vous lui répondîtes que c'était le diable : il m'en souvient fort bien. Eh bien, sachez que je ne suis ni diable ni esprit malfaisant. Je suis à Dieu, de qui je tiens le don de parcourir le monde à mon gré et sous toutes les formes, mais sans pouvoir faire de mal à aucun chrétien. Il est vrai, répond Robastre, le mot m'échappa ; mais comment l'avez- vous su ? Quels cent mille diables vous Tout conté .? Par la foi que je dois à Dieu, dit le lutin, j'étais éloigné de toi de près de l'étendue d'un royaume, et pourtant je ne laissai pas de t'entendre. « A ces pa- roles, qu'ils entendent sans voir qui les prononce, les géants surpris et irrités se jettent sur leur prisonnier et le bâtonnent rudement. Malabron n'en fait que rire. « Robastre, dit-il, souviens-toi que tu m'as ap-

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pelé diable. Si le mot n'était point sorti de ta bouche tu ne serais point ainsi battu et je te délivrerais.» Robastre s'humilie et implore la pitié de son père : le lutin pardonne. D'un pan de son manteau il couvre Robastre et le dérobe aux regards des géants ébahis. Puis il use d'un enchantement pour les épouvanter. Par la vertu d'un charme , il change les branches de l'arbre qui les couvre en autant de serpents qui pen- dillent, dont la gueule jette feu et flammes et fait en- tendre au loin de terribles sifflements. Effroi des géants, qui prennent la fuite. Malabron disparaît, et Robastre, dégagé de ses liens, se dirige vers la tente de Gaufrey. P. 246-249.

Pendant ce temps, les Français ont chassé les païens de leur camp, et les ont refoulés dans la ville. Morhier jure de n'en plus sortir jusqu'à ce qu'il ait reçu le renfort qu'il attend. Son messager a tant cheminé qu'il est arrivé à la cité de Machabré. Il y trouve Maprin et Fleurdépine, et leur fait connaître le but de son voyage. Fleurdépine apprend avec joie l'arrivée de l'armée chrétienne en Hongrie. Le messager continue sa route. Entrevue secrète de Fleurdépine et des prisonniers. Elle leur fait part de la bonne nouvelle, et leur propose une ruse qu'elle a imaginée. Gloriant va revenir et voudra voir ses deux captifs, Garin et Doon. Il les fera monter dans la grande salle du palais. Il faut alors que l'un médise de la loi païenne, tandis que l'autre la défendra. Tous deux demanderont le combat; on les armera, et Fleurdépine aura soin que les onze pairs soient aussi armés. Ils seront dans sa chambre, d'où ils pourront s'élancer au moment favorable, et frapper à outrance sur les païens. La proposition de Fleurdépine est acceptée avec joie. P. 249-2 53.

Arrivée du messager de Morhier au palais de Glo- riant. — Il y trouve l'amiral de retour de la Mecque, et s'acquitte de son message. Fureur de Gloriant. Il lance au messager un couteau affilé qu'il tient à

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la main, et le tue. Machabré lui reproche sa vio- lence. — « N'avez-vous donc pas entendu, répond Gloriant, les nouvelles qu'il m'a apportées ? Malheur aux Français! ils seront tous pendus, v 1! se promet de pendre aussi Charlemagne et déplacer Mahomet sur l'autel de saint Denis. Il partira dès le lendemain. Le lendemain, en effet, Gloriant et Machabré s'ache- minent vers la tour Barbel, ils arrivent bientôt. Ils y sont reçus par Maprin et la belle Fleurdépine. La pucelle raconte à son père comment le pays était perâu sans la vaillance ae Maprin, son ami, qui a vaincu lui seul plus de cent Français, et en tient douze en prison pour les lui livrer. Telle est la joie de Machabré à ces nouvelles qu'il veut que Maprin épouse Fleurdépine ce jour même. Il réunira ensuite ses vassaux pour aller au secours de Morhier, puis il ira détrôner Charlemagne et donnera à Maprin la couronne de France. P. 255-255.

Fleurdépine rapporte alors à son père ce qu'elle tient, dit-elle, de son chambellan Lionnet, que Garin de Monglane n'est pas éloigné de se faire païen; qu'on l'a entendu défendre Mahomet contre les mé- pris de Doon de Mayence, son compagnon. « S'il en est ainsi, ajoute-t-elle, il faut faire grâce à l'un et punir l'autre de mort w Machabré s'y montre dis- posé. — Il fait part de la nouvelle à Gloriant, qui se réjouira fort, dit-il, après dîner, de voir combattre les deux prisonniers, l'un en l'honneur de Mahomet, et l'autre en faveur de Jésus. Si Garin est vaincu, on le pendra avec les autres ; s'il est vainqueur, on lui fera grâce, et on l'appellera le champion de Maho- met. — A ces mots Gloriant et Machabré montent au donjon, ils font venir Maprin et Fleurdépine ; puis ils les conduisent à la synagogue , leur mariage est célébré devant l'autel de Mahomet. Retour au palais, un riche festin s'apprête. Détails sur la construction du palais et de la tour, qui renferme en ce moment la fleur de la France, l'élite des barons de

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Charlemagne. Fieurdépine envoie secrètement à la prison son chambeilan Lionnet, pour faire armer Berart et ses compagnons, à l'exception de Garin et de Doon. Les barons sont armés par les soins de Lionnet et cachés dans la chambre de Fieurdépine. P. 255-260.

Le repas est prêt. Les païens se mettent à table, Le premier mets servi, Gloriant propose de faire ve- nir ses deux prisonniers. On leur donnera à boire claret et piment, mais à manger point. « Quand ils seront enivrés, dit l'amiral, ce sera plaisir de les voir aux prises, et nous nous en divertirons jusqu'au soir. Après quoi, on les fera traîner à la queue d'une ju- ment. » Lionnet les va chercher et les amène dans la salle, non sans avertir Berart et ses com.pagnons de se tenir prêts. C'est Garin qui prend la parole le premier : « Que Mahomet, dit-il, qu'Apollon et Né- ron, que Jupiter le grand, Margot et Burgibus gar- dent et bénissent le fort roi Gloriant, et le vaillant roi Machibré, et tous les barons que je vois ici! Puisse aussi Mahomet te garder et te sauver, si tu crois en lui, répond Gloriant. Oui, vraiment, j'y crois, reprend Garin, et vous le prouverai bientôt. » Doon parle à son tour. « Q^ue le Seigneur Dieu, dit-il, celui qui naquit saintement de Marie la belle, oui fut vendu par le traître Judas pour trente pièces d'argent, qui fut mis en croix par les Juifs mécréants, qui ressuscita, alla en enfer, en retira les siens et monta au ciel ; que ce Dieu garde le roi Charles, le roi de notre douce France et ses douze pairs; qu'il confonde Machabré, le roi Gloriant et tous les Sarra- sins qui croient à ce Mahomet, que des pourceaux étranglèrent sur un fumier. Il faut avoir perdu le sens pour croire en lui, car il n'a de pouvoir non plus qu'un chien pourri. Vous parlez follement, re- prend Garin. C'est Mahomet qui fait la pluie, et le vent, et les orages; c'est lui qui nous donne le vin et le blé. Je ne croirai plus désormais à celui qui fut

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battu tout nu à Jérusalem. Mahomet est d'or fin et d'argent c'est à lui que je veux croire dorénavant, et je suis prêt à prouver sur l'heure, en présence de Glcnant, qu'il vaut cent mille fois Jésus. » Glo- riant l'entend et en tressaille de joie. « Vous aurez des armes, lui dit-il; mais auparavant vous boirez et vous mangerez. Quant à Doon, par Mahomet ! il res- tera à jeun. » Mais Garin ne veut point manger avant d'avoir vaincu et converti Doon. Gloriant ordonne à Lionnet d'apporter deux hauberts et deu^: épées. « Sire, dit Machabré, je crains quelque trahison. Si vous m'en croyez, vous donnerez seule- ment à chacun un fort écu et un bâton turc, mais point d'armes tranchantes, car vous pourriez vous en repentir. » Doon l'entend et en devient noir comme poix. Peu s'en faut qu'il lui dise : a Par Dieu ! c'est vrai. I! se contient cependant. On apporte les écus et les bâtons ; les deux champions se défient. « Garin, dit Gloriant, si Doon vous échappe, vous serez mis à mort. » Et Doon répond : a Je ne vous prise pas plus qu'un mâtin , vous et vos dieux, Tervagant et Apollon. » Puis, s'adressant à Garin : « Par saint Firmin ! dit il, que tardons-nous de mettre à mort ce félon aniral .? Sur ma foi, j'y consens >), répond Garin, et en même temps il lève à deux mains son bâton de pommier. Il en va frapper Gloriant; mais un Sarrasin se met entre deux, reçoit le coup et tombe mort. Doon, de son côté, assène un coup mortel au père de Fleurdépine. Machabré est renversé aux pieds de sa fille, qui baisse la tête. P. 260-265.

Au même instant surviennent Berart de Mondidier e". ses compagnons. Berart voit Maprin assis auprès de Fleurdépine, et d'un coup d'épée lui fait voler la tête dans un hanap plein de vin. Chacun des barons frappe à deux mains sur la race de Gain. Ceux qui leur échappent rendent grâces à Apollon. Gloriant s'enfuit par une fausse porte, qui donne dans un sou-

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terrain et s'en va crier par la ville : « Aux armes, Sarrasins ! »

Les païens s'assemblent, et Gloriant se hâte de les conduire au palais, le carnage continue. Cette fois encore, Fromer le marinier est venu en aide aux barons, non pas avec l'épée, il ne saurait, mais avec un pilon qu'il a trouvé dans un grand mortier, Tous les Sarrasins qui étaient au palais sont morts ou en fuite. Les Français se disposent à lever le pont et à fermer la porte, lorsqu'ils aperçoivent Gloriant suivi des siens. « Que faire? dit Doon, voici venir les païens : ils sont plus de vingt mille, et nous sommes quatorze! Sire Doon de Mayence, répond Berart, pensez-vous que nous ayons peur? Nous ne sommes ni Lombards ni Berruiers. Nous sommes les meilleurs chevaliers de France. Les douze pairs sont ici, à l'exception de Naimes de Bavière, et vous le valez bien pour le combat. » Berart veut s'élancer sur les païens. On le retient, et Fromer leur dit à tous : « Rentrez au palais, et me laissez à la porte : je suis un bon portier. J'ouvrirai le guichet; je me tiendrai en arrière, et pas un Turc n'entrera qui s'en puisse retourner, s'il n'a la tête plus dure que fer ou acier.» La porte fermée et le guichet ouvert, Fromer se tient d'un côté avec son pilon ; de l'autre est Berart, l'épée à la main. Les païens arrivent. Fromer et Berart en abattent plus de cent à l'entrée, qui en est encombrée. Le roi Gloriant baissait déjà la tête pour passer le guichet; c'en était fait de lui si Garin n'eût laissé échapper une menace. Le païen se retire à temps avec les siens, et se décide à assiéger les Français jusqu'à ce qu'il les ait réduits par la fa- mine. — Garin voit la retraite des païens et s'écrie : « Ce sont les diables qui m'ont affilé la langue. Avez- vous vu ce Turc qui s'est sauvé lorsque j'ai parlé? C'était le roi Gloriant. Que faire maintenant? Fermer la porte, répond Berart, lever le pont et aller dîner. » P. 265-272.

Sommaire. Ixj

En rentrant au palais, ils y trouvent Fleurdépine avec son chambellan. Berart la salue courtoisement, et elle lui répond : « Dieu vous garde! sire. Désar- mez-vous et prenez place à table. Le château est à vous. Pour vous j'abandonnerai Mahomet le bedeau, Apollon le puant, Jupiter le lépreux, et je croirai en celui qui naquit de la vierge Marie. » A ces mots, elle desarme Berart. Fromer le marinier apporte à laver; on se met à table, oii l'on mange et boit joyeusement. La pucelle regarde souvent Berart, et plus elle le regarde, plus l'amour s'empare d'elle. Cependant, Gloriant a envoyé un messager en Hon- grie; le messager en revient avec un renfort de trente mille hommes. P. 272-274.

Berart prie l'archevêque Turpin de baptiser sa fian- cée.— Baptême par immersion de la belle Fleurdé- pine.— Singuliers détails de la cérémonie. Fleurdé- pine a pour parrains Doon, Garin et Salomon. Elle garde son nom : Berart ne veut point souffrir qu'on le lui change. On baptise aussi Lionnet, qui s'ap- pellera désormais Salomon le convers. C'est le bon duc de Bretagne qui est son parrain , et lui fait don de Saint-Malo. Berart lui donne la terre de Morhier le géant, qu'assiègent en ce moment Gaufrey, Ro- bastre et Hernaut. Noces de Berart et de Fleur- dépine. — Lionnet est armé chevalier. Détails de la cérémonie. Après un joyeux repas, on conduit les nouveaux époux dans la chambre de Fleurdépine. Berart engendra cette nuit même un vaillant da- moisel, qui porta le nom de Gautier de Hui et alla mourir à Roncevaux, avec le duc Roland. P. 274- 278.

Le lendemain , après la messe, les barons montent au haut de la tour, et de aperçoivent le roi Gloriant et ses trente mille Turcs. « Seigneurs, dit Garin, cette tour est forte et de fin marbre luisant; mais ce n'est pas plaisir de demeurer ici longtemps : il me tarde de

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revoir Monglane, ma femme et mes enfants. Je serais d'avis qu'on allât demander du secours à mon fils H er- naut, qui assiège le géant avec Robastre et Gaufrey. » Berart s'offre à faire le message, «Vous n'en ferez rien, lui dit Fleurdépine: car, si les Sarrasins vous tuaient, j'en mourrais. Qu'un autre y aille qui me soit moins cher que vous ! » Doon sourit et dit à la belle : ce Je ne veux pas non plus qu'il y aille ; personne n'ira que moi. « Garin de Monglane, Turpin, le duc de Nevers, Estout, Salomon de Bretagne, tous les pairs enfin, réclament pour eux la périlleuse mis- sion. C'est Fromer le marinier qui obtient d'en être chargé. - Il s'arme et part. Il est arrêté à la porte de la ville par le païen Maucuidant, le tue, est assailli par une troupe de Sarrasins, et tombe sous leurs coups avant que les Français aient pu venir à son aide. Fromer mort, Salomon le convers veut le remplacer. 11 part, monté sur une bête de grand prix, que les païens appellent dromadaire, et qui court plus vite qu'une perdrix. P. 278-284.

Les païens étaient déjà endormis ; mais C'argis, un de leurs chefs, faisait le guet. Salomon le convers réussit à le tromper et à l'envoyer sous les murs du château, il trouve la mort. Salomon trompe de même le portier, et quand la porte est ouverte : « Portier, dit- il , avant de partir, 'il faut que je te récompense. Je reviendrai bientôt; je veux que tu te souviennes de moi au retour » Le portier voit briller une épée et commence à crier merci. «Tu as beau dire, reprend Salomon, ton service mérite salaire; on ne sert pas en vain un chevalier. » Puis en deux coups du tranchant de son épée il lui rogne les deux bras, pique son dro- madaire et s'éloigne. Aux cris du portier, les Sarra- sins accourent et s'élancent à la poursuite de Salo- mon, mais trop tard pour l'atteindre. P. 284-289.

Arrivée du messager. Son entrevue avec Gau- frev. Départ de Gaufrey. Il emmène avec lui

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vingt mille chevaliers; Robastre le suivra, le lende- main, accompagné de cinq mille hommes, et Hernaut demeurera pour continuer le siège. P. 285-293.

Morhier voit partir Gaufrey et se dispose à faire une sortie. Il sort, en effet, à minuit, avec mille de ses géants^ et en laisse dix pour garder la porte. Les chrétiens sont endormis et sans garde. Ro- bastre songe qu'un léopard sorti de la ville est entré dans sa tente, et qu'il le tue à coups de bâton. Ce songe le réveille. Il craint qu'il n'arrive malheur à Gaufrey et regrette de n'être point parti avec lui. Il appelle à son aide Malabron, qui arrive soudain et l'avertit que Morhier envahit le camp. Robastre se lève, s'arme à la hâte et court éveiller Hernaut et les siens.— Morhier trouve les chrétiens en armes, à son grand déplaisir,^ La bataille s'engage. Robastre et Morhier se défient, se retirent de la mêlée, et vont se battre seul à seul sous les murs du château.— Du- rant ce temps, les géants sont défaits et tués jusqu'au dernier par Hernaut et par ses compagnons. P. 293-

297-

Quant à Robastre, après une joute terrible, il a abattu sous lui le roi Morhier. Aux cris du païen ar- rivent les dix géants qui gardaient la porte. Robastre saisit sa cognée, tranche la tête à Morhier, et se pré- cipite sur les géants, qui tombent l'un après Tautre sous ses coups; puis il entre au château, que personne ne défend plus. Hernaut et ses compagnons y en- trent à leur tour, et y passent la nuit. P. 298-300.

Le lendemain matin, Hernaut part avec Robastre et le reste des assiégeants, à l'exception de deux cents chevaliers qui garderont le château. En moins de (quatre jours ils ont rejoint Gaufrey, qui apprend avec joie la prise du château et la mort du géant Morhie.'-. Arrivée des Français près de la cité Barbel. Un espion sarrasin court avertir Gloriant, qui s'ap- prête à les recevoir avec cinquante mille païens en armes. -■ Cependant Garin, Doon et les pairs sont

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aux créneaux de la tour avec la belle Fleurdépine. a Seigneurs, dit la dame, voyez-vous le félon Glo- riant et ses Sarrasins? Ce n'est pas pour rien qu'ils sont armés: Gaufrey ne tardera point à venir. » Comme elle dit ces mots, Garin regarde au levant, vers le val Josué, et aperçoit une bannière blanche avec l'image de saint George : c'est la bannière de Gaufrey. « Si Robastre est là, dit Garin, aujour- d'hui même l'amiral sera déconfit. » Sortie de Glo- riant à la tète de sa troupe. Joie de Robastre à cette vue: « Par ma foi ! dit-il à Hernaut, voici long- temps que je vous sers sans jamais avoir reçu de vous la valeur d'un fétu ; il faut aujourd'hui que vous me fassiez un don. -- Accordé! répond Hernaut. Je veux, répond Robastre, que personne ne me dispute l'honneur de frapper le premier coup sur ces mécré- ants. » Il s'élance, à ces mots, la cognée à la main. Gloriant, qui le voit venir, s'élance aussi vers lui. Il vient briser sa lance sur le haubert de Robastre, qui lui répond par un coup de hache et le pourfend jusqu'aux braies. Mêlée générale. Les païens sont acculés à un fleuve oij périssent ceux qui ne tom- bent pas sous les coups des Français. Il n'en reste pas un debout. Les Français ne perdent que deux cents des leurs, dont Dieu ait l'âme en paradis. P. 500-307.

Entrée des vainqueurs dans la cité Barbel. Ils y sont accueillis par la belle Fleurdépine. Parents et amis s'entrebaisent et échangent le récit de leurs aven- tures. — Le lendemain, on tient conseil. « Seigneurs, dit Berart, il nous faut aller à Jérusalem , et de nous retournerons droit en France ; car ce pays me paraît sauvage à ce point que je n'y resterais pas pour tout l'or d'Orient. Voyez à qui nous devons donner le royaume de Gloriant. A celui qui l'a conquis», répond Garin; puis il appelle Robastre, et lui met sur la tête la couronne de Hongrie. Les barons lui donnent pour épouse la veuve de Gloriant, Man-

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dagloire, qui s'est faite chrétienne. - Pèlerinage des barons à Jérusalem. Leur retour à la cité Éarbel Leur départ pour la France. Nombre de che- valiers restent en Hongrie pour l'amour de Robastre; mais le nouveau roi part lui-même pour accompa'^ner Gann, en promettant à Mandagloire de revenir pro- chainement. P. 307-309.

Durant la longue absence de Doon et de ses en- fants,. Flandnne avoit été prise d'un mal qui dura tant qu'elle ne pouvait plus gouverner sa terre. Les bourgeois en révolte envoyèrent un messager au roi danois pour lui rappeler que Vauclère avait appartenu a ses ancêtres et pour l'engager à venir la ressaisir. Le roi des Danois marcha sur Vauclère, brûlant les bourgs et les villes et dévastant tout le pays. Flan- dnne, abandonnée de ses vassaux, se réfugia à Ro- chebrune, auprès de Passerose, la femme de Gau- frey. Le roi des Danois vint assiéger Rochebrune mais le château était si fort qu'il n'avait rien à craindre d'un assaut. Le siège dura longtemps sans ûommage pour les assiégés. P. 309-3 1 1 .

Cependant Gaufrey, à son retour de Hongrie, ar- rive en Danemarck. il apprend que le roi de ce pays est allé conquérir Vauclère et qu'il fait en ce moment le siège de Rochebrune. « Puisqu'il m'a pris ma terre, dit Gaufrev, je lui prendrai la sienne >) Eti effet, il se rend maître du Danemarck, court de la reprendre Vauclère, et marche ensuite sur Roche- brune, où il livre bataille au roi des Danois. Il le dé- fait et le tue de sa main. Gaufrev retrouve à Ro- chebrune Passerose, sa femme, son fils Ogier, qu'il ^ voit pour la première fois, et sa mère Flandrine qui - mourut le jour même elle reçut le dernier bais'^r de son époux et de son fils. - Berard de Mondidier se retire dans son pays avec la belle Fleurdépine Gaufrey revient à Vauclère avec Passerose et son jfils puis il retourne en Danemarck avec Garin et les autres barons. Il achève la conquête du pays, -^ Gaufrey. ^

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Doon. son père, lui fait don de Vauclère. Ainsi Gau- frey eut deux grandes terres, avec Rochebrune, qui mouvait de sa femme. Il régna toute sa vie sur le Danemarck. L'histoire raconte que Doon le quitta et s'alla faire ermite dans un bois, il finit ses jours, après quoi son âme fut ravie en paradis. Le vieux Garin, ses quatre fils et Robastre ont pris congé de Gaufrey. Ils s'en vont à Monglane, Mabile les ac- cueille avec des transports de joie. Là, Hernaut de Beaulande retrouve son fils, Aymeriet, et s'en retourne avec lui à Beaulande. Gérard se retire à Vienne, Mi- Ion en Fouille , et Renier à Gènes. Robastre aussi prend congé de Garin et de Mabile. Il y eut bien des pleurs à son départ. On ne le reverra plus; il régnera sur la Hongrie jusqu'à sa mort. P. 5 1 1-314.

Gaufrey ne demeure pas longtemos en repos : la terre de Vauclère est envahie par l'amiral de Perse, Sadoine le grand, sire de Claudie. Gaufrey envoie de- mander aide à Charlemagne. « Comment ! s'écrie l'empereur ébahi, son frère Grifon m'a donc conté un grand mensonge lorsqu'il m'a assuré qu'il servait le roi de Hongrie? Ne vous l'avais-je pas dit, sire, ré- pond le duc Naimes, que Grifon est un traître et que Gaufrey est un preux chevalier? Toutefois, si vous m'en croyez , vous aurez de iui un bon otage avant d'aller à son aide, pour vous garantir sa soumission à toujours, et vous lui demanderez un tribut de quatre deniers d'or par an. » Charlemagne suit le con- seil du duc : il impose ces conditions à Gaufrey, qui les accepte et lui donne en otage son fils Ogier, en- fant de sept ans et demi. P. 314-316.

Ce fut à la Pentecôte que Gaufrey envoya son fils à Charlemagne. L'empereur mande aussitôt ses vassaux pour lui porter secours. Grifon seul s'excuse. Départ de Charlemagne avec soixante mille che- valiers. — Son embarquement à Cologne. Son ar- rivée à Vauclère. Défaite des Sarrasins. Char- lemagne veut que Gaufrey vienne le servir à Paris et

Sommaire. xlvij

lui apporte le tribut promis de quatre deniers d'or , sinon il fera pendre Ogier. Soumission de Gau- frey. Retour de Charlemagne en France. lia pour Ogier une grande tendresse, le fait élever avec grand soin, et lui apprend à jouer aux échecs et aux dés. P. 316-317.

Mort de Fasserose. Gaufrey en ressent une grande douleur, mais qui ne dure puère. 11 prend, uire autre femme pleine de caprice et de méchanceté. Elle ne veut pas que Gaufrey rende hommage à Charle- magne et qu'on puisse l'appeler serf. Peu importe le sort d'Ogier : ils auront assez d'autres enfants. Gau- frey se laisse persuader, et l'année se passe sans qu'il ait donné de ses nouvelles à Charlemagne. L'empe- reur irrité prend conseil du duc Naimes , et, sur son avis, dépèche à Gaufrey treize messagers, tous puis- sants barons, pour lui signifier que, s'il n'apporte son tribut, Ogier sera mis à mort. Les messagers ar- rivent en Danemarck, ils trouvent Gaufrey dans son palais avec sa méchante femme. Le duc Fouquier, l'un d'eux, s'acquitte du message. Fureur de Gaufrey. Il fait armer secrètement quatre cents chevaliers, qui saisissent les messagers, les tonsurent comme des convers, leur coupent la barbe et leur ar- rachent une dent à chacun. Gaufrey fait attacher leurs cheveux, leur barbe et leur dent dans le pan de leur chemise, et leur fait promettre par serment de dire à Charlemagne qu'il les a traités ainsi pour lui faire outrage, et qu'il ne lui payera point d'autre tri- but. « Qu'il fasse du pis qu'il pourra, dit-il ; je ne le prise un denier. Qu'il fasse pendre, s'il veut, mon fils Ogier; par ma foi, je n'en ai souci : ma femme portera d'autres enfants. Puisqu'il est si orgueilleux et si fier, au'il vienne donc en Danemarck! Par saint Léger, je le renverrai sans selle et sans destrier! » A ces mots, il fait mettre la table, et l'on apporte à manger aux treize barons ; mais telle est leur honte et leur douleur qu'ils ne mangeraient pas quand on leur

îxviij

Sommaire.

couperait les membres. Ils quittent le palais et re- prennent en toute hâte le chemin de Pans, jurant par notre Seigneur que, si Charles de France ne les venge, l'œ serl^^^^^^^^ leur être cher. Hs vont bient t

soulever sa colère, et, si Dieu n'y pourvoit, ce.t sur l'enfant Ogier qu'elle retombera. - Ici se termine l'histoire d?s fils de Doon et commence celle d Ogier. P. VI'

CHI COMMENCHE

G A U F R E Y

EGNORS, or fêtes pès, lessiés la noise ester,

S'orrés bonne canchon qui moult fet à loer.

Segnors , maint jougléor avez canter De Doon de Maience qui tant fist à proisier, Ainsi comme il se fist par forche marier, Comme espousa Flandrine, la bêle o le vis cler, Puis en ot .Xll. enfans, les ai nommer. Kalles le roi de Franche jps ot fet adouber Et lor ot .Xll. terres par nom fcites donner, Que tenoient paien , Sarrazin et Escler; Que terre à crestien n'a conte ni à per Ne voudrent onques prendre ne onques demander, Fors dessus Sarrasins, qui Dex puist mal donner! Caufrey. '

2 Gaufre Y. 14—46

Si comme fist lor père quant devint bache'.er,

Qui ala à Kallon Vauciere demander,

Gaufrei li ainsné fix va son père apeler :

« Père, chen dist Gaufrei, feites moi escouter :

« Kallez le roi de Franche nous a fait adouber,

« Desi à .XII. terrez nous a feites donner,

« Mez que nous les puisson sus paiens conquester.

<c Bien devons la loi Dieu essauchier et lever;

« Aler voudron nos terres par forche conquester ;

a Fere voeil maintenant le navie aprester,

ce Pour nous et pour nos gens par delà mer passer,

« Que Kalles le bon roi nous a feites prester.

« De la vostre partie ne devon empirier,

te Mes à vostre vouloir chen voudrion rouver;

« Nous prestez, biau dous père, si vous en sarongré,

« Pour Sarrasins félons du tout deseriter.

« Tous sommez vos enfans , s'en devon amender,

« Et sommez tous vos fix et ma dame au vis cler,

a Flandrine, nostre mère, que chi voion ester;

« Mes en la vostre terre ne voudron .1. denier.

« N'i a cheli de nous ne soit fort bacheler,

« Ne ja ne vous faudron tant com puisson durer.

« Sus Sarrasins iron nos forches esprouver,

« Et Dex est moult puissans, asses nous peut donner. »

Quant Doon de Maiencea Gaufrey entendu, Son ainsné fix gregnor, grant joie en a eu , Quatre lois le beisa, n'i a plus atendu. Chascuns de tous ses fix b-^ise après .1. à .1. « Mesnie, dist Doon, ne soiez esperdu; « Mon or et mon argent et quanque j'ai eu « Vous iert à bandon mis, par Dieu le roi Jhesu, « Et s'ares de ma gent des chevaliers membru « Desi à .XV'"., chascuns ara escu,

47—79 GaUFREY. ^

« Et haubert et bon elme et bon espié moulu , a Et demain au malin, u nom au roi Jhesu « Seront prestes lez nés, li dromont esleu « De char et de bescuit et de forment moulu , « Du fain et de l'avaine pour les destriers quernu, « Et puis vous en irés à Dieu le roi Jhesu. Gransmerchis, biaudouspere », Gaufreiarespondu.

« Enfans, chen dist Doon, entendes ma reson : « Vechi le preus Gaufrei à la clere fachon ; a II est ainsné de tous, que nous bien le savon : « Serves lei à son gré, nous le vous quemandon , « Et Dex vous aidera, que nous l'en prieron. » Et il ont respondu . « Vostre plesir feron. » '

Dont ont fet aprester orendroit li dromon; Moult bien furent garnis , de viande ont foisoa. Grant joie ont démené li .xii. compengnon; Mes, ains que il soit nuit, orront autre reson. Au moustier sunt aie li chevalier baron, .II. et .II. vont ensemble li .xii. compengnon, Et après eus aloit leur chier père Doon Et Flandrine lor mère, à la clere fachon; Après, les chevaliers, dont i ot grant foison. Le servise ont aveques le sarmon, Puis vindrent u paies, apresté ot on Le mangier bel et bon , et planté et foison. Dont ont donnée l'eve escuiers et garchon; Au mangier sunt assis sans plus d'arresteison; Des mes qu'il ont eu ne diroi o ne non. Ains que soient levé du mangier li baron, Par le mien ensient, orront tele lechon De quoi seront perchié maint haubert fremillon Et mainte hanste frainte, et perchié m.aint blason. Onques meillor estoire ne vous canta nul hon,

. Gaufrey. 8^''î

Que ch'est la droite estoire des .XII. fis Doon: De Gaufrey le puissant, à la fiereachon,

Oui fu père Ogier que tant ama Kallon; EtlesecontapressiotànomDoon, DeNantueilfupuissire,sienot lerenon; Chilfu père Garnier de Nantueil le baron. Et le tiers des enfans si ot à non Griton; Chil fu père fel Guenes qui fist la traison Dont moururent à glesve H. XII. compengnon.

Et le quart des enfans si ot à nom Aymon , Sire fu de Dordonne et du pais félon , Et fu père Renaut et Aalart le blont , EtRichartetGuichartdontbieno. avon. Et le ve fixfuducBuef d'Aigremon: Icheli si fu père Vivien l'Esclavon,

Qui puis fist tant d'ennu. I enipereor Kallon. Et le Vl^ fix chen fu le roi Othon ,

lr^;,^:revi:r;u;::o^K:r^^^

^p^uTfuleseptiesme quin,o.,.ot erenon. QrifupereAnséis,fixdelas,.erKal.on,

E Sevin de Bordelefu l'uitisme baror.;

Pere fu Huelin à la clere fact-cn ,

rqui fist tant de bien le bon rcOberon. |

1 roi fuie .IX^., qui ot^"°"'P"°"' 1

Pere fu Oriant, qui fu de gram renon ^

E puis ot. VU. enfans tous d'une nat,on.

Le Chevalier ochisneolianqcompenonon,

E une gentil dame qui fu de grantr.non;

De chuT>=>nage fu Godefro-, de Fillon MorantMe^xe.deBivys,lerreudon;

kheli si fu pere au riche duc F!ain-on

A Chili de Saint Gilles, qui upcreKugcn,

114— I4é G AU F RE Y. j

L'onsieme ot nom Hernaut, sire fu de Giron,

Et le .xiie. fu Girart de Roussillon,

A qui fist mult de paine i'emperéor Kallon,

Et l'encacha tant eurez de son mestre roion;

Puisfu il carbonnier et vendi le carbon,

Et puis reconquist il par forche Roussillon.

avés les noms des .xii. fix Doon;

je vous lessai arrière revendron.

D'ore en avant commenche une bonne canchon,

De l'une des .m. gestes du roiaume Kallon;

James par jougléor nule meillor n'orron.

Au mengier fu assis tuit li riche barnés Des .XII. enfans Doon, dont Gaufrey fu l'ainsnés. Atant es vous un mes qui deschent as degrés Et monta u paies, durement s'est hastés; que il voit Doon , chele part est aies, Et quant fu devant li, adont s'est arrestés, Et salua Doon com ja oïr pourrés : « Chil Damedieu de gloire qui en crois fu penés « Et nous donne du chiel et le vin et li blés « Et les poissons de mer, dont vous estes disnés, c< Il saut et gart Doon , qui tant a de bontés, a Flandrine et les enfans et lor riche barnés!

Et Dex te saut, amis! dist Do li adurés.

« D'ontes tu, de quel terre.? moult es bien emparlés; « Fei le nous entendant, bien seras escoutés.

Sire, chen dist li mes, par ma foi, vous l'orrés : « Je sui droit de Monglane, l'amirable chités,

« maint un dolent homme et .1. achetivés, « Che est Garins le ber, que vous bien connoissiés. a Par moi vous a le ber cheste ensengne mandés; « Or esgardés chest brief , si vous i avisés. » Doon a pris le brief, si le baille Ysorés,

6 Gaufrey. 147—179

Un sage capelain, qui bien fu emparlés.

Il a léu la leitre environ et en lés,

Puis a dit à Doon : « Bon sire, or escoutés :

« Chen devise le brief qui chi est aportés,

a Que Garins de Monglane, qui fu vostre privés,

« Vous mande moult de fois salus et amistés ;

« Après, que Sarrasin sunt en sa terre entrés,

(c Le fort roy Gloriant et ses riches barnés ,

« Et sunt plus de .C. mile as vers elmes gemés;

« .111. de ses enfans a le roi emprisonnés;

«. 0 li n'en a c'un seul des .1111. demourés,

« Ch'est Ernautde Biaulande, qui moult est renommés.

« Garins li a donné B'aulande le régnés,

rt Et a ja .1. biau fix piecha est mariés;

« Aymeri est l'enfant par son nom apelés.

ce Or a ses .111. enfans le roi emprisonnés;

« Il n'a qui li ait c'un vassal aloses,

« Robastre est par son nom, chen m'est vis, apelés.

« Autre chose n'i voi, chi est le brief fines,

a Mes que Garins vous mande que vous le secoures

« Et pour l'amour de Dieu de li aies pités. »

Quant Doon a la lettre escoutée et oïe, Que Garins de Monglane pour l'amour Dieu li prie Que il li voeille fere et secours et aïe. De la pitié qu'il a, des iex du chief lermie; voit le mesagier ne leira ne li die : « Or me di, biaus amis, se Dex te benéie, « A Garins fort castel et forte enfremerie ? « Se pourra il tenir jusqu'à mardi compile? Oïl , sire, dist il , jusqu'au jour de juise, a Se il avoit vitaille, par Dieu le fix Marie, « Que nul n'i mefferoit la monte d'une aillie, ce Tant est Monglane fort et de murs bateillie;

i8o— 212 Gaufrey. 7

« Mes je croi que vitaille lor est ore faillie.

« Se vous amés Garin ne voulés fere aïe,

« Frans bons , si vous hastés, por Dieu le fix Marie !

Volenliers, dist Doon, par ma barbe flourie. )>

Adonc se leva sus, s'a la table lessie,

Puis escria as armez. Bien fu sa vois oïe.

Adonc i vont courant et serjant et mesnie,

Doon en apela toute sa baronnie

Et tous ses .XII. fix, que Jhesu benéie :

« Mesnie, dist Doon, toute vous ai nourrie;

a Garins me fist jadis une moult bêle aïe,

« Entre li et Robastre qui porte la cuignie,

« Que chestbrief est contant qu'il est cncor envie.

« Par cheli saint Segnor que on aore et prie,

« Ja jour ne li faudroi, pour perdre ent la vie;

« Paiens iron jeter de sa castelerie

« Et puis nous en iron de par Dieu en Surie ;

« Et quant nous revendron, prest sera le navie,

« Et nous en iron en la Dieu compengnie. »

Et li enfant ont dit . a Père, à vo commandie,

« Nous iron volentiers sus la gent paiennie. »

Adonc se sunt armé, que nul ne se detrie.

Ll franc Do de Maience ne se vout atargier, Quant a le brief au courtois mesagier, Me[n]tenant fet sa gent armer et haubergier,

Et tous ses .XII. fix et .xx"^. chevalier. Et li enfant emmainent .x"^. u front premier; Et quant tous sunt ensemble, si sunt .XXX. millier, Et pardevant eus tous vont mil arbalestier. Et Doon est armé, qui ne [se] vout targier. Unes cauches caucha dont la maile est d'ormier, Et a vestu l'aubert qui fu roi Morachier; Il n'est nule arméure qui le puist empirier.

8 Gaufrey. 21 j— 246

Puis a lachié .1. elme qui cousta maint denier;

De pierres précieuses i avoit .1. millier;

Ne doute coup d'espée la monte d'un denier.

Puis a chaint Merveilleuse, dont li branc fu d'achier;

Contre li ne dure armes ne de fer ne d'achier;

.XXIV. ansmiston à l'espée forgier.

On li a amené Regibet son destrier.

Pour chen ot non Regibet que ja m'orrés nunchier,

Que homme ne cheval n'en oseit aprechier,

Fors cheli qui le garde et li donne à mengier,

Et seulement Doon, son segnor droiturier.

Quant il voit son cheval , si l'a pris à segnier,

Puis sailli es archons, que n'i bailla estrier.

On li a aporté .1. roit espié d'achier

on ot fet s'ensengne par dessus atachier.

Saint Jorge i fu escript si comme .1. chevalier,

Devant li .1. paien qu'il fist le chief trenchier.

Do le prist en sa main et prist à paumoier.

Encor n'avoit en l'ost nul meillor chevalier,

S'avoit il .LX. ans et plus, au mien cuidier.

Son ainsné fix hucha, Gaufrei,que moult ot chier.

Et il i est venu quant il s'oï huchier.

ce Gaufrei, chen dist Doon, oroésmon cuidier;

c( Tu es ainsné de tous , pour chen t'ai je plus chier.

« Or te fes chi de nous mestre gonfanonnier. •»

Adonques li ala le gonfanon baillier.

Et Gaufrei le rechut, ne s'en fist pas proier.

Puis se vint à sa mère et deschent du destrier ;

Sa mère le courut acoler et beisier :

« Biau fix, chen dist Flandrine, or es gonfanonnier;

« Encor te pourra Dieu moult plus haut avanchier;

« Mes d'une seule chose, biau fix , te voeil proier,

<c Quant serés assemblé à la gent l'aversier,

ce Que ne guerpis ton père u gent estour plenier ;

347-278 GaUFREY. 9

a Mes loi et tous tes frères li soies à l'estrier, « Que le roi Gloriant fet moult à ressoignier; « Maintes fois l'ai à mon père proisier. « Pensés de la loi Dieu toutes fois essauchier.

Dame, chen dist Gaufrei, ne vous caut d'esmaier. » Après cheste parole la requeurt embrachier.

a Dame , che dist Gaufrei, entendez mon semblant ; « Ne soies en maleise de nous ne tant ne quant.

Non sui je, dist la mère, quant à Dieu m'en atent. » A chest mot sunt venus tuit li autre .XI. enfant,

Et Doon de Maience, leur père le vaillant.

Chascun beise sa mère , et ele eus ensement ;

A Dieu la quémandèrent, moult plorent tendrement,

Et Doon de Maience entre ses bras la prent.

.L. fois la beise Doon en .1. tenant;

Bien la doit quémander à Dieu omnipotent,

Qu'ele ne le vit puis de .vu. ans plainement,

Tant le tint en prison le fort roi Gloriant,

Entre li et Garin de Monglane le frant,

Ainsi corn vous orrez assés prochainement,

Et si comme Robastre en prist puis vengement.

Et comme il ochist puis le fort roi Gloriant.

Poi trouvères jouglierre qui de chesti vous chant;

Quar il en est moult poi qui sache le rommans

Comme Garin fu pris à Monglane la grant.

Ll ber Do de Maience n'i a fet demourée ; Quant toute sa gent fu fervestue et armée, Gaufrei fist senescal, la baniere a portée; Pour chen qu'i fu l'ainsné li a Tonneur donnée. .L. fois beisa sa moullier espousée. Et puis l'a maintenant au cors Dieu quémandée. Adonques s'est li ost maintenant aroutée,

10 Gaufrey. 279—312 Li mesagier les guie, qui bien sot la contrée.

Or diron deGarin, à la chiere membrée, Qui à Monglane estoit, la fort chité loée. Sarrasins sont entour, la pute gent desvée; Desi as mestre iichez ont gardée l'entrée. .III. mille Sarrasin ont la porte gardée, Qui fu fête de coste de baleine quarrée; Empirier ne la pevent une pomme parée. Et Garins fu amont en la grant tour quarrée, Et Hernaut de Biaulande, à la fâche roée, Et Mabile sa mère, qui tant est coulourée, Qui pour ses .m. enfans a grant douleur menée Que Sarrasin ont pris, la pute gent desvée.

11 sunt encore .1. chent dont chascun a espée; Mes de la faim qu'il ont est lor forche passée; N'i a cheli d'eus tous, ch'est vérité prouvée. Qui menjast, .m. jors a, vaillant une derrée. De la faim s'est Mabile pardevant eus pasmée , Et Robastre i courut, qui l'a réconfortée :

« Dame, chen dist Robastre, ne soies effréée,

« Que par ichele foi que j'ai à Dieu donnée,

« G'irai querre viande sus la gent deffaée ;

a Ma cuignie trenchant lor sera ja monstrée. »

Puis a dit à Garins : « Folie avés pensée

a Qui atendés secours se n'est de vo contrée;

« Le mesagier est mort, n'i a mestier chelée,

« Plus a de .XV. jors que de chi fist tournée;

« Nous n'aron ja secours d'omme de famé née.

« Se plus muir chi de fain, men ame soit dampnée. »

Adonc a sa cuirie par irour endossée.

Et a lachié .1. elme, sa cuignie a combrée;

A .1. grès l'a moult bien froïe et afilée.

Et quant Garins le voit, s'en fet une risée;

Adonques s'est armé et sa gent henourée.

î'î— 34J GaUFREY.

Quant chascun fu armé, si a chainte l'espée. Garinsa Mabireite au cors Dieu quémandée. Sus Afile monta, à la croupe tieulée. Li chevalier à pié ont la porte passée. Qui n'orent nul cheval , ch'est vérité prouvée, Que la guerre avoit ja plus de trois ans durée. Venus sunt à la porte sans nule demourée, Et Robastre le ber si l'a tost deffremée, Et puis s'en est issu la cuignie levée. Sus le ponjt ot .m. mile de la gent deffaée, Qui pour lor meschéance est ileuc arestée, Et Robastre lor vient la cuignie levée. Il s'est féru entr'eus par moult grant aïrée : A .III. cous en abat plus d'une grant quartée. Et Garins vint après, s'a la lanche branlée, Plus de .VII. en abat ains qu'ele fust froée'. Et quant elle failli, mist la main à l'espée. Dont a à maint paien donné mainte colée. Hernaut ist de la porte la baniere levée, A pié fu, sans cheval, de chen li desagrée; A Garin est venu, quant la porte a passée, Quar .1. cheval li doinst sans nulle demourée. Et il i est monté en la sele dorée.

Quant Hernaut fu monté, le gentil bacheler, Robastre regarda qu'il vit forment capler, A sa hache trenchant ches paiens découper; Et son père Garin voit d'autre part ester, A l'espée d'achier les ruistes cous donner, Et tant a fet paiens mourir et dévier Et a pris tant chevax que sa gent fet monter. A Garin sunt venus sans point de demourer. Qui donques lor véist Sarrasins découper! Vers les tentes le roy les ont fet reculer,

I !

12 GaUFREY. h6— Î79

Et le roi Gloriant les prent à escouter.

Quant le roi les , si fet sa gent armer,

Et jura Mahommet, que il doit aorer,

Que mar en leiront nul Sarrasin retourner :

As arme sunt couru Sarra'.in et Escler.

Si comme Sarrasin se fesoient armer,

Et Garins fet sa gent entour li auner.

Et Robastre a pris sus destre à regarder,

Et coisi .C. sommiers c'on avoit fet trousser.

Le fort roi Alaistant, qui tant fet à douter.

Les fesoit Gloriant par amours présenter :

Carchiés sunt de vitaille tel com orrés conter,

De vin , de char salée, meillor c'on puet trouver,

Et de riche forment c'on a bien fet curer.

Le fort roi Alaistant les ot fet quémander

.L. Turs d'Arrable, chascun fort bacheler;

Chascun en menoit .il. pour eus plus tost aler.

Quant Robastre les vit, Dex en prist à loer ;

Adonques lor courut devant à rencontrer.

Le premier sommier fet vers la chité aler ;

Le serjant saut avant, qui li cuida véer;

Robastre de sa hache le va si assener

Que le serjant a fet en .11. moitiez couper.

Qui adonques véist les serjans descoupler ;

Et Robastre le fier, qui ne les puet amer.

En fist .XL. et plus mourir et dévier ;

Les .X. s'en sunt fuïs. n'ont cure d'arrester.

A Gloriant, chen dient, s'iront de li clamer.

Garins fet par Hernaut les sommiers emmener,

Ch'est sonfix de Biaulande, que il peut tant amer.

Helas! que ne se paine l'enfez de retourner;

Jamezne porra si trestost retourner

Que pris n'aient Garin Sarrasin et Escler,

Ainsi com vous orrez, se voulés escouter ;

^80— 412 GaUFREY. 15

Que Gloriant a fet .x. mi!e Turs armer, El de l'autre partie en fet .x. mile aler, Que Garins ne ses gens ne puisse retourner. Et de l'autre partie en fet .X. mile aler Pour Garin et Robastre et lor gens encontrer;

Et Doon de Maience se paine de haster, Li et ses .xii. fix, que Dex voeille sauver! Des journées qu'il firent ne vous sai deviser; Tant porent ch;iscun jour chevauchier et errer Venus sunt à .11. lieues de Monglane sus mer. .111. batailles ont feites de lor gent ordener, A .x"". chevaliers peut on chascune esmer : Gaufrei ont fet avant à .x"^. homme aler.

Or chevauche Gaufrei, qui pas ne se targa, Et .1111. de ses frères avec li emmena. Vers .Monglane la fort sa gent achemina; Une lieue et plus l'autre gent trespassa, Son père et tous les siens, qui après chevaucha. Gaufrey s'en va devant et sa gent qu'il mena, Et Doon de Maience après li envoia .X. mile chevaliers et .m. fix qu'il i a. Doonnet de Nantueil devant tous les guia. Et Doon de Maience lor père s'aresta, Et fet l'arriére garde à .x. mil qu'il en a; Et Gaufrei et sa gent tout devant chevaucha.

Et Garins fu u camp, son fix le lessa, Et tous les cent sommiers 0 castel emmena. De cheli vous diroi comment il esploita : A la ch s'en vint et l'en li defferma, Et il et les sommiers par dedens s'en entra; Tout droit vers le paies les sommiers emmena. Mabile dessus destre maintenant regarda, Et coisi les sommiers, de joie sautela;

14 GaUFREY. 4'J— 44*

Et Hernaut u palez porter les quémanda, Et puis vout retourner ; mez sa mère jura Que ains qu'il voist arrière .1. poi se disnera : Il le fist à envis, mes véer ne l'osa. Il ne fist seulement fors que son elme osta ; Tout armé u paies et en estant menja Avec .xiiii. dames, chascune biauté a, Et sa mère Mabile, qui par amour l'ama.

Or diron de Garin, qui u camp demoura : Avec li fu Robastre qui la hache porta ; Cent chevaliers armés en sa compengniea, Et le roy Gloriant .x"^. en envoia Sus le vassal Garin, qui jamès n'en ira Desi à ichele eure que trop grant perte ara. Garins vers l'est paien son visage tourna, X"^. Sarrasins devant si encontra , Et quant Garins les voit , tout le sanc li mua ; Il a dit à Robastre : « Mon m'ent par dechà. » Et Robastre respont que il les atendra, Ne ja pour Sarrasins pié ne reculera; S'il estoient .ill. tans, ja pour eus ne fuira. Mes Garins li a dit : a Dous ami, entent chà : « Forche n'i a mestier, que trop de gent i a. » Tant le proie Garins qu'avec li l'emmena Arrier vers la chité, il entrer cuida; Mes le roi Escorfaut estoit au devant ja, A .xxx"^. Turs que le roi li bailla ; Et quant Garins le voit, à poi qu'il ne desva; Tost et isnelement Robastre les moustra , El Robastre li dist : « Garins, entendes chà : a Retournon contre cheus qui nous gaitent dechà. « Fel soit qui ne se vent tant com son cors vivra ! » Et Garins li a dit que pas ne li faudra. Puis apela ses hommes , si les reconforta :

447-479 GaUFREY. I5

a Segnors frans chevaliers, ne vous esmaiés ja ,

« Mes chascun prengne cuer, que Dieu nous aidera;

c( Il iert en paradis qui chi endroit mourra,

a Riche sera tous jors qui vif en esteurdra. »

Et chil qui l'ont , chascun s'asséura.

Segnors , or escoutez pour Dieu de paradis : Garins est retourné, le chevalier de pris. Et Robastre avec li , fier et mautalentis , Et n'esîoient que .c, si comme il m'est avis. Paiens lor sunt venus, qui les ont envaïs , Et Robastre lor saut , nel fet pas à envis. A la pesant cuignie dont li manche est feitis S'est féru parmi eus, maint coup i a assis. Paiens li ont fet voie, arrière sunt guenchis. Et il fiert à .II. mains comme bons mautalentis ; Par devant li en fet si grant abatéis Com fet ieu fameilieus qui est entre brebis. Plus de trente en abat devant li es larris ; Et Garins le vassal en rabat plus de .x. , Puis escria Monglane, si que bien fuois. Bien se sunt esprouvé li chevalier de pris : Chascun abat le sien devant li el larris; Mes tout chen ne valut une feuille de lis, Que la forche fu grant des cuvers maléis. Tous les .c. chevaliers qui estoient de pris Furent emmi le camp detrenchié çt ochis; Fors Ga.rin et Robastre, plus n'en remest de vis. Robastre a .M. paiens devant li acueillis, Ferant les emmena le pendant d'un larris. Or fu Garins tout seul, le chevalier de pris; Paien li sunt venus plus de .xilil. vins. Et Garins se deffent comme hons mautalentis; Plus de .XL. Turs lor a mors et ochis.

^^ GaUFREY. 48o-)i3

Atant es un paien qui ol à nom Jurgis ; _ Ensamaintint.i.dartdonthferluburnis.

Le cheval Garin a par dessous h ochis, Et Garins trébucha , mes tost est sus sailhs Et a tret Finechamp , dont l'achier fu burnis. Oui donques li véist couper gambes et pis, Souvenir li péust de chevalier de pris. Entre les Sarrasins a si féru Turgis Qu'il li a son destrier par dessous li ochis; Garins l'a si féru que trez parmi le pis Li bouta Finechamp, m.ort 1 abat es larris. Sarrasin Tout veu , moult en sunt engramis ; A Garin sont venu fier et "^^^^f f l:^ . ^ . Ne soi que plus vous die , mez la fu Ganns pris. Lesiexliontbendés,etlespoinsdunsains Lient si fort lie paien et Sarrasins (^ue parmi les ongles 11 est le sancsadl.s^ Venus sunt à lor très, que terme mont quis, Au fort roi Gloriant rendirent Garm pris. Et Gloriant en jure Mahomet ses merch s, g.e mes ne meU tant çom Garins Et les m. chevaliers que l'autre )Our ot pris.

% „te'ndes,segnors,pourD,eudeparad,s. Robastreat,,ntferususles.M.Sarrasm. ^

Oue il a du millier plus de .CGC. och.s. ^oGlonant regarde, voit ses pa,ensn,an,,3,

jij— 547 GaUFREY. 17

Mes le roi Escorfaut si gaitoit le païs ; L'en li dist la nouvele que Garins estoit pris; Adonquess'en tourna tout .1. sentier antis. Robastre s'en va droit vers la chité antis; Venus est jusqu'as liches, sus le pont tournéis , Et voit le ber Hernaut qui issoit du postis , Qui estoit richement armés et fervestis ; Mes Robastre li dist : a Tournés arier, amis; « Chi me cachent au dos .x'". Sarrasins , « Vostre père et sa gent sunt tous en champ ochis. » Et quant Hernaut l'entent , à poi n'esrage vis. Ariere sunt entré en la chité de pris, Puis se sunt desarmé, que terme n'i ont quis. Et Mabile deschent, si s'escrie à haut cris : « Qu'avés fet de Garins , Robastre, biausamis? Dame, chen dit Robastre, par foi , paiens l'ont pris ; « Mes s'il plest à Jhesu , le roi de paradis, « Ains tiers jour le raron sain et heitié et vis. » Puis a dit coiement : « Las ! qu'est che que je dis .? a Ja l'ont li Sarrasin detrenchié et ochis. » Mabile Robastre, le sanc li est fuis. « Ahy! Garins, dist ele, franc chevalier de pris, a James ne vous verroi , se Dex n'en a merchis. « Or vous conseut Jhesu par ses saintes merchis ! » Adonques se pasma sus le marbre voutis; Dont l'a entre ses bras levée Hernaut son fils, Et l'emporte u paies, qui moult est haut assis, Que l'en en peut véir en l'ost as Sarrasins. A une desfenestres qui fu de marbre bis , s'acouta la dame n'a joie ne ris; Robastre d'autre part et Hernaut au fier vis. Devers une montaigne ont retorné lor vis; L'ensengne Gaufrey voient, saint Jorge est escris, Qui moult venoit grant erre contreval un larris Gaufrey. 2

l8 GaUFREY. J48— j8o

A .X"^ chevaliers armés et fervestis ;

Dont Guident que chen soient paiens et Sarrasins.

Robastre, quant les voit, a remué le vis,

Puis a dit à Hernaut : « Or va de mal en pis.

« Véés vous chele ensengne qui vient par le larris !

« Ch'est l'image Mahom qui dedens est assis;

ce Ch'est voir l'arriére ban de paiens Arrabis.

ce Damedieu les confonde, le roi de paradis!

rc Vés com chil qui la porte vient tost par ches larris!

ce II semble son destrier vole comme pertris. »

Or chevauche Gaufrey le nobile baron ; .X. mile sont et plus de cheus de son roion,

Gaufrey a regardé par delés un buisson, Et voit .1. homme armé d'un haubert fremillon ; Chele part est venu brochant à esperon. Le chevalier trouva, qui se plaint à foison; Navrez est d'un tronchon u cors sus le sablon. Dont li a demandé sans point d'arresteison : « Amis , qui t'a navré ? ne me di se voir non. Sire, chil li respont, paien et Esclavon c( Qui mon segnor ont pris Garin le franc baron , ce Et l'ont mené au tref Gloriant le félon ; ce Escapé me sui d'eus, Dex merchi et son non; ce Mes je sui si navré, jan'arai garison. » A icheste parole a perdu la reson ; Puis a pris .111. peus d'herbe pour aquemuneison , En son cors les avale , en son cors le frans hon , Et puis est trespassé , Dex li fâche pardon ! Et Gaufrey s'en torna , puis dist : ce Or tost, baron : a Garin emmainent pris Persant et Esclavon. » Lors prist .1. mesagier, si l'envoie à Doon, Pour Dieu qu'il se hastast de venir à bandon. Dont s'en tourna Gaufrey brochant à esperon;

j8i— éi4 GaUFREY. 19

Ensemble a fet sonner .xxx. cors de laton.

Moult les ont bien véus Persant et Esclavon;

Au fort roi Gloriant Tala dire un garchon.

a Gloriant, dist li gars, entendes ma reson:

a Aies vous en fuiantsus .1. destrier gascon,

ce Que je croi que vechi le riche roi Kallon;

a II sunt dechà la terre qu'on apele Claudon,

a Bien sunt .XL. mile u premier gonfanon. »

Dont quémanda le roi sans point d'arresteison,

Que l'en monstast Garin sus .1. destrier gascon,

Et tous les .III. enfans qui sunt de grant renon ;

A tout .xv"^. Turs de la geste Mahon ,

Si voisentà la mer aprester li dromont,

Et il se combatra as crestiens félons ;

Et paien li ont dit : « A vo commandeson. »

Adonc prennent Garin et meitent en prison

Et tous ses .III. enfans qui sunt de grant renon;

Droitement vers la mer chevauchent à bandon.

Robastre l'a véu d'amont haut du donjon;

qu'il coisist Hernaut, si li dist sa reson:

« Nouveles ont oïez Persant et Esclavon ;

ce Vés en bien .x'". qui s'en vont chel sablon,

a Et de l'autre partie en revoi grant foison.

ce II m'est vis que g'i voi un vermeil siglaton ;

ce Pour voir, vechi venir le preus conte Doon,

ce Garins envoia l'autre jour Amandon.

ce Alon nous adouber, gentil fix à baron ;

ce Vengié sera Garins, se Dex plest et son non. »

Dont se queurent armer li gentil dui baron.

Et as très se rarmerent Persant et Esclavon.

Gloriant s'est armé, qui m.oult ot de renon,

O lui .LX. mile de Sarrasins félon.

Gaufrey est venu près le tret à .1. boujon ; Dont brocha le cheval, desteurt le gonfanon,

20 GaUFREY. éij-é47

Et Faron contre li , qui tint Carphanaon :

Li uns ne prise l'autre la monte d'un bouton.

Grans cous se sunt donnez es escus o lion;

Mes moult par furent fort li haubert fremillon ,

Chen lor a fet de mort ambedeus garison.

La lanche au paien brise, s'en volent li tronchon ,

Et la Gaufrey se tint, le nobile baron ;

Toute plaine sa lanche Tabati el sablon ,

Puis a treite l'espée qui li pent au giron.

Sus le hiaume le fiert il ot .1. bouton,

Que par mi le coupa si comme .1. auqueton;

La coife de l'aubert ne li fist garison ;

Le branc li fet couler entresi qu'el menton.

Gaufrey estort son coup, mort l'abat el sab on;

c< Saint Jorge! a escrié, ferés avant, baron! «

Aymonnet point et broche , à qui fu puis Dordon ,

Et paien a ochis qui fu de grant renon.

Adontse sunt mellés d'ambes pars el sablon.

Moult fu grant la criée as lanches abessier, Quant Gaufrey fu venu u grant estour plenier. Adonc i véissiés maint Sarrasin plessier. Et l'un mort dessus l'autre verser et trebuchier : Ochis en ont no gent plus de .iiil. milher; Gloriant l'a véu, vis cuida esragier. Qui donques li véist Mahomet renoier; Il a brandi la lanche, puis broche le destrier, Et va ferir Guillaume, qui tenoit Montpellier, Que escu ne haubert ne li orent mestier; Pirmi le cors li passe le bon espié d'achier. L'ame s'en est partie du gentil chevalier; Damedieu la rechoive, le père droiturier! Dont a trait Gloriant le branc fourbi d'achier Si a tout pourfendu le comte Manessier

648-68. GaUFREY. 21

Et Robert de Clermont , qui moult fist à proisier,

Et Gautier l'Angevin, qui tant par estoit fier :

.IIII. comtes ochist le paiens aversier.

Quant Gaufrey l'a véu , vis cuida esragier,

Et Gloriant a pris sa gent à renheitier.

Qui donc véist paiens dars et quarriaus lanchier,

Moult par firent forment no gent amenuisier.

Ja Gaufrey n'i durast, chen vous puis affichier,

Quant de la chité ist Hernaut le bon guerrier,

Et Robastre qui tint la cuignie d'achier.

Quant il vint à l'estour, si commenche à maillier,

A .V. cous en a fet .xviil. trebuchier.

Quant paien l'ont véu, si li ont fet sentier :

a Par Mahomet, font il, mal te fet aprechier!

« Li déable t'ont fet tel cuignie baillier. »

Hernaut de Biaulandois ahurté le destrier

Et a brandi la lanche au gonfanon plenier ;

Va ferir Atenor en l'escu de quartier,

Dessous la bougie d'or li fet fendre et perchier,

Et le haubert du dos derumpre et desmailher ;

Le gonfanon li fet parmi le cors plungier.

Mort l'abat u sablon, la lanche fet bruisier.

Ernaut a maintenant sachié le brant d'achier,

A plus de .X. paiens a fet les chiés trenchier;

Durement fet paiens de ses cous esmaier.

A tant es vous Gaufrey, le hardi chevalier,

Et tenoit en son poing l'ensengne de quartier

l'ymage saint Jorge avoit fet entaillier.

Ne connut pas Hernaut le hardi chevalier ;

Gaufrei l'ala ferir en l'escu de quartier.

De l'un bout jusqu'à l'autre l'ala fendre et perchier;

Mes le haubert fu fort, ne le puet desmaillier.

Gaufrei fet à Hernaut les .il. archons voidier,

Toute plaine sa lanche l'abat u sablonnier;

21 GaUFREY. 682—714

Par poi ne li a fet le haterel bruisier;

Puis s'aresta sus li et traist le brant d'achier,

Et s'escria en haut : k Sarrasin losengier,

« Par cheli saint Segnor qui se lessa drechier

« Dedens la sainte crois pour li mont respiter,

« Mar venistes Garin à Monglane assegier!

« Ains que vous m'escapés, le comperrés moult chier.»

Quant Hernaut a que chil le menacha, Quant Dieu li ot nommer, grant joie au cuer en a; Tost et isnelement sus ses pies se leva, S'espée par le pont toute nue empongna. Et par grant amistié Gaufrey en apela : a Sire, qui estes vous, pour Dieu qui nous fourma ? « Et sachiés que Garins le frans bons m'engendra ; « Mes Gloriant l'a pris, dont mon cuer douleur a. » Et quant Gaufrey l'oï , adont li demanda : « Comment as tu à nom? ne le me chele ja.

Sire, Hernaut me mist nom cheli qui me nomma: « .IIII. estions tous frères quant paien vindrent chà, a Que le roi Gloriant par sa forche pris a;

« Mon père a en prison et mes frères piecha.

« Comment avés vous nom et qui vous engendra ?

Par foi. Do de Maience, li ber respondu a, « Qui trestout son poveir ichi amené a ,

« Et tous ses .XII. fix que li ber engendra ; « Et je sui li ainsnés, que devant envoia. « Assez prochainement en chest estour vendra; «Je sui nommé Gaufrey ou païs d'ont ving chà. » Et quant Hernaut l'oï, Damedieu en loa; Lors geta jus le brant , vers Gaufrey en ala. Gaufrey le voit venir, à pié deschendu a ; Chascun des .11. vassax son elme deslacha, Et par grant amistié li .1. l'autre beisa.

7IJ— 747 GaUFREY. 2}

Robastre l'a véu, chele part s'adrecha;

Tost et isnelement à Hernaut demanda :

« Qui est chel chevalier? ne le me chelez ja.

Acolés lei, Robastres, Hernaut respondu a,

a Fix est Do de Maience, qui tant de bonté a;

c( Ch'est Gaufrey, li ainsné des .xil. fis qu'il a,

« Que Kalles le bon roi l'autre jour adouba,

« Et Do nous vient secoure; il sera par temps chà.

« Bien le devons amer, biau secours fet nous a. •»

Quant Robastre a les mos oïs et escoutés, A Gaufrey est venu , si le beisa assés; Puis li a dit : « Gaufrey, bien soies vous trouvés « Et vous et vostre gent et vo riche barnés. a Moult nous ont Sarrasin empiriez et grevés ; « Garin emmainent pris li cuvert deffaés. « Or tost, alon sus eus, pour Dieu de majestés. » Et Gaufrey respondi : « A vostre voîentés. w Dont viennent à l'estour, que n'i ont demourés; Si ont maint coup féru quant il i sunt entrés. De paiens abatus ont le chemin peuplés; Et Robastre en a tant devant li aterrés Que plus de .c. en a devant li enversés; Mes trop i ot paiens. Sarrasins et Esclés Que le roi Gloriant i avoit amenés. Or sus la gent Gaufrey en est le pis tournés; Il fussent maintenant trestous desbaretés , Quant les frères Gaufrey sunt venus abrievés, A .x"^. chevaliers fervestus et armés. Adont fu li estour trestout renouvelés ; Dex! ot tant poing et tant chief découpés! Robastre a vers soleil .1. petit regardé ; Voit le roi Gloriant qui del'ost est tournés Pour reprendre s'alaine, que du chaut fu grevez;

24 Gaufre Y. 748—780

Robastre Ta véu , si en a ris assés ; Tost et isnelement est chele part aies. Quant 0 roi est venu , ne l'a pas salués , Ains leva la cuignie aussi comme desvés, Ferir cuida le roi sus son bachin dorés; Mes Gloriant guenchi , qui bien fu avisés, Et coita le cheval des espérons dorés. La cuignie deschent par si ruiste fiertés Qu'en terre l'embati quatre pies mesurés. O resachier amont est le manche froés , Que la terre estoit dure et du halle crevés. Robastre l'a véu , à poi n'est forsenés ; Adonc s'est escrié : « Or i soient maufés. » Et le roi Gloriant n'i est plus demourés; Il n'atendi pas tant que son elme ait fremés , V^enus est à l'estour, si s'est dedens boutés. Tel paour H est pris , à poi qu'il n'est desvés Du coup qu'il a véu et qui li fu getés. Moult merchie Mahom quant il est escapés; Arierne tourneroit pour l'or de .x. chités.

Moult fu grant la bataille, l'estour et la haschie Li .XII. frère i fièrent et lor bonne mesnie , Et Hernaut de Biaulande, qui pis ne valoit mie. Pour ses frères souvent des iex [du chief] lermie Et pour Garin son père à la chiere hardie. Ne soit s'il est ochis ou en enfremerie , paien l'aient mis, la pute gent haïe. Damedieu et sa mère moult douchement en prie Qu'encor li doinst trouver en santé et en vie. Et que mener le puist à Mabile s'amie, Qui estoit as querniax de la grant tour antie. Si ot .xilil. dames , chascune ot segnorie, Et bien .xxx. canoines, tout sans l'autre clergie,

781-814 Gaufrey. 25

Et .XX. bourgois sans plus, plus n'i ot de mesnie;

Mes n'i a clerc ne prestre ne dame segnorie

Dont chascune n'éust la grant broigne vestie ,

Sus le chief le bachin , chaint l'espée fourbie,

A deffendre les murs de la chité antie.

Pour Garin lor segnor mainent trop dure vie,

Mes tout che ne lor vaut la monte d'une aillie;

Qu'avant seront passés li .vu. ans et demie

Que Garins puist venir dedens sa manantie,

Ne que il puist véir Mabileite s'amie,

Ainsi corn vous orrés, s'il est qui le vous die.

Or escoutés , pour Dieu , bonne gent segnorie : Robastre fu u camp , fesoit sa cuignie , Qu'à moult grant paine avolt de terre resachie; Si bien l'appareilla, si bien Ta ratirie, Miex vaut que ne feisoit quant vint à l'aatie. Adonc vint à l'estour, que n'i demeure mie. Si a fet sus paiens moult grant carpenterie; Moult fu grant la bataille , l'estour et la haschie. Or diron de Garin , qui Dex soit en aïe. Que paien emmenoient, la pute gent haïe. Renier, son fils de Jennez, ichi n'oubli je mie, Milon le duc de Puille, qui moult ot segnorie. Et Girart de Vienne , qui moult ot segnorie ; Il ont tant chevauchié qu'à une vert fueillie , Assés près de la mer, est lor navie , Sunt paien deschendus , que le cors Dieu maudie. Les prisonniers ont mis sus l'erbe qui verdie. Miex lor venist aillors prendre hebergerie; Que Doon de Maience, qui Dex doinst bonne vie , Chevauche après ses fix à bataille rengie. Qui bien estoit armée , achesmée et garnie ; .X. mile sunt ensemble de bonne gent prisie; Venus sunt ens u bois est gent paiennie.

26 GaUFREY. 815—848

Quant Doon et sa gent furent u bois venus,

En une plache lée, lés .11. quesnes fueillus,

Voient paiens armez, les blans haubers vestus ;

Et quant Do les coisi, bien les a connéus.

Il escria Vauclere, moult bien fu entendus,

Puis dist : « Vechi paiens, de l'estour sunt venus;

a Je croi Gaufrey mon fix les a en champ vaincus;

a II emmainent prisons, or soient secourus.

Tout à vostre vouloir, » [sa gent] ont respondus.

A tant sunt vers paiens par irour esméus.

Et paien sunt montés quant les ont perchéus ,

Que chascun estoit bien armez et fervestus.

Il sunt à droit parti , estre doit entendus Que de chascune part furent .x"^. escus.

Doon ala devant , ne fu mie esperdus ,

Si a brandi la lanche et embrachié l'escus.

Le premier qu'il feri fu le roi Danebus, Cousin fu Gloriant, le paien mescréus,

Garin out pris en garde et ses fix avec lus ;

Maie garde en fera, si corn j'ai entendus,

Que Doon de Maience l'a si forment férus

Que il li a perchié et troué ses escus,

Et le haubert du dos desmaillié et rompus.

La cuirie dessous li a petit valus ;

Parmi le gros du cuer li passe Tachier nus,

Toute plaine sa lanche l'abat mort estendus,

Puis escria : « Vauclere! ferés, il sunt vaincus! »

Adonc sunt de .11. pars à la jouste venus :

La gent Do de Maience se sunt bien maintenus,

Plus de .v^. en ont à la terre abatus.

Amandon, un Persant , n'i a plus atendus;

Tout droit as prisonniers est li paiens venus ,

Et .XXX. Sarrasins félons et mescréus;

Adonc les ont montés , n'i a plus atendus.

849—882 Gaufre Y. 27

Amandon prist Garin par le frain d'or batus;

Vers le bois s'en aloit parmi le bois fueillus,

Et .llli^. paiens si l'ont de près siéus,

Qui Girart emmenoient, de Vienne li dus,

Et son frère, Milon de Puille 0 blanc escus,

Li et Renier de Jennes, qui père Olivier fus.

Do de Maience esgarde parmi le bois fueillus,

Bien a les .xxx. Turs esgardés et véus;

II furent assés près, bien les a connéus.

Tout .!. sentier antif ont Amandon siéus.

Qui ja fu hors du bois avec Garin issus;

Et sunt .XII. paien avec li à escus.

Et devant et deriere ont bien Garin tenus.

Et Doon de Maience n'i a plus atendus;

Après les .xxx. Turs a son erre acueillus,

.XXV. chevaliers les ont au dos siéus.

Paien s'unt regardé, li cuvert mescréus.

Et ont coisi Doon apongnant par vertus

Et tous les chevaliers qui l'ont au dos siéus;

Le plus hardi d'eus tous a tel paour eus

Que il nés atendist pour plain val d'or moulus.

Les prisons ont lessiés, ne les ont plus tenus,

Fuiant s'en sunt tournez parmi le bois fueillus.

As prisonniers est Do tout maintenant venus.

Si les a desliés, n'i a plus atendus.

Et desbendé les iex, dont grant joie ont eus.

« Qui estes-vous , barons ? » chen dist Do le canus.

Fix Garin de Monglane, Girart a respondus,

« Si ai à nom Girart, de Vienne sui dus.

« Vechi Milon de Puille, mon frère 0 blanc escus,

« Aussi Renier de Jennes, qui a moult de vertus;

« Mes ne soi de mon père que il est devenus ;

« Avec nous l'emmenoient li paien mescréus.

a Qui es tu , gentis bons, qui nous as secourus ?

(

G AU F RE Y. 889—915

Lj.aynomDodeMaience.chiUiarespondus;

Quant Girart l'a oi, grant jme a eus;

t5us 111. le vont beisier et li rendent salus.

I 0 t st, chen dist Doon, pour D,eu le ro Jhesus,

Couron; sus Sarrasins à forche et a vertus, Que raès ne serai lié si les ara, vaincus, IlTsiverroiGarinmonamietmondrus.»

Ahv las' de Doon qui ne l'a parcheus, S^'Amandonremmlnoit.quiestdubo..^^^

P^lisatantesploitiéqu'à lamerestvens^ Garinamisdedens.Dexlqmsjdolentfus,

Oui reclaime souvent le glonex Jhesus ^e il le gart de mort par la sieue vertus, P^fs dist à l'autre mot que ne fu entendus rMabill: douche amie%rm'avés vous perdus.»

A,ssicomvousoés,Garinssedementoit Quiestoitenlanefoùl'enmenelavo.t; Mabile et ses enfans douchement regretoit f Helas! d.st il , Mabile , dame q- ""*,~\', « James ne vous verro,, s'en a, le cuer destro.t. Amandon a chen que Ganns disoit, ErcommentDamedieudeboncuerreclamoit,

11 a pris .1. baston qui en la nef esto.t , Venus est à Garin qui si se dementoi , m cous li a donnés par les costes tout droU, Je du menor des .m. fut durement destrm. gntilsentilequart.sitrès forts, tordot

^e la corde est rumpue dont ,1 l|e estoU P^is a levé la main qu, moult malade estoit, S'a rumpu le bendel qui les iex '' t^"°';. Garins prist .1. perquant qui en la nef estoit,

9ié— 948 GaUFREY. 29

Vers Amandon s'en vint, qui si féru l'avoit Que il veut miex mourir en la nef orendroit Que il n'ochie cheli qui si féru l'avoit.

Garins tint le perquant qui fu gros et quarré , Vers Amandon s'en vint, qui si Tôt bastonné; Par moult grant mautalent l'a contremont levé Et a féru le Turc, moult bien l'a assené. Dessus le chief amont, qu'il avoit desarmé , L'a si féru Garins, tout l'a esquartelé. Que mort Ta abatu en milieu de la nef. Dont saillent li paien, si l'ont avironné. Et Garins se deflPent à son baston quarré ; Gui il ataint à coup, moult tost l'a aterré. ,1111. paiens lor a au tinel afronté, Et li .VIII. li resont couru tuit abrievé. Qui ont si très haut bret et crié et hué Que chil les ont qui ont les nés gardé ; Bien furent .llll^. quant furent assemblé. Quant la noise ont oïe et le bruit escouté , En la nef Amandon en sunt courant aie; Li .1. aporte hache et li autre tinel , Li autre porte dart trenchant et afilé. Quant Garins de Monglane a le bruit escouté, Tost et isnelement est issu de la nef. Que bien a en son cuer l'avis et le pensé Que à terre sera moult plus asséuré. Issu est de la nef, s'a un garchon trouvé Qui dessus le rivage s'estoit moult déporté ; Le cheval Amandon avoit moult démené , N'avoit meillor cheval en la paienneté. L'un costé avoit blanc comme fleur en esté. Et l'autre avoit plus rouge que carbon embrasé; Si et mesgre la teste et le sourchil levé.

I I

^0 Gaufrey. 949-982

Et la jambe bien faite , si ot le pié quarré ;

N'avoit plus bêle beste en la paienneté.

Quant Garins l'a véu , si l'a moult goulousé : ^

« Dex! chen dist Garins, vrai roi de majesté,

« Vechi venir paiens qui m'ont cueilli en hé;

« Encontre si grant gent n'aroi je ja duré ; ^

ce II sunt bien .llll^. et plus , au mien pense. ^ ^

a Vers moi sunt moult dolent du Turc que j'ai tue,

a Ja me courront tous sus, si com j'ai en pensé;

ce Je voi un garchon sus .1. cheval monté,

ce Se je plus les atent , chen seroit foleté. v

Adonc vient 0 garchon , à terre l'a geté

Si fort que le bras destre li a du cors sevré.

Garins a le cheval parmi le frain combré,

Tost et isnelement est en l'archon monté. ^

A tant s'en est tourné, n'i a plus demouré; ,

Or les conduie Dieu , se il li vient à gré !

.II. lieues toutes plaines a jusqu'au bois ramé^ j^

Doon de Maience avoit maint coup donné; |

Garins est vers le bois tout droit acheminé , j

Paien l'ont encauchié, li ouvert deffaé.^ k

Après en ot .lll^. qui tuit furent monté; ^ }

Mes chen ne lor valut vaillant .1. oef pelé ,

Que Garins chevaucha le cheval pommelé

Qui est de tel fachon que tout a trespassé.

Paien perdent Garin à .1. tertre monter;

Dont retornent as nés , si sunt moult adoulé

De chen qu'en tel manière est Garins escapé ,

Pour Amandon le roi que Garins a tué ;

Moult par ont dessus li et plaint et regreté.

S'ame ont à Mahommet mainte fois quémandé.

Moult maudient Garin de Tervagant leur Dé.

Et Garins chevaucha baut et asséuré ,

Que bien cuide son cors mètre à sauveté.

98j— loij GaUFREY. ^I

Par temps encontrera Gloriant l'amiré; Mes tout chen ne li vaut .1. denier monnaé , Que Gloriant venoit à son riche barné , Que Gaufrey et Robastre eurent desbareté. Garins i'encontrera ains qu'il fust avespré : Du mal pas est issu, si est en pire entré, Ainsi com vous orrés, se m'avés escouté.

Or chevauche Garins tout seul sans compengnie, En sa main le perquant que il n'oublia mie, Dont il avoit tué Amandon de Nubie. Vers le bois s'achemine toute sa voie antie lessa combatant Doon et sa mesnie. Bien ot l'estour, mez Doon n'i set mie, Mes pour ses .m. enfans durement se gramie Et jure Damedieu, qui tout a en baillie, Que s'il vient en bataille pesant ne arramie, Et il treuve paien , tele ara lés l'oïe Que boen sera le hiaume se le test n'en esmie. Mes ains qu'il ait aie une lieue et demie Ara moult à souffrir d'ennui et de hasquie. Ainsi com vous orrés, ains l'eure de complie; Que Robastre le preus, à la trenchant cuignie, Et Gaufrey le hardi, qui fu plain d'estoutie , Et Hernaut le vaillant, à la chiere hardie. Et lor frans chevaliers et lor franche mesnie I orent tant féru et de tele arramie Que la gent Gloriant et toute sa mesnie S'en sunt fuïs trestous, s'ont lor tentes guerpie, Ne il n'en ont porté avoir ne manantie. Robastre les encache à la pesant cuignie ; A la cache perdirent moult la gent paiennie ; Mes Gloriant s'en fuit as .m. rois de Persie, Et sunt encor .vu. mile de la gent paiennie.

32 GaUFREY. ioié-1049

Par au dehors du bois ont lor voie acueillie

Doon de Maience estoit et sa mesnie,

Entre li et Girart qui moult ot segnorie ,

Milon, Renier de Jennes, que je n'i oublie mie,

Que il out délivré de la gent paiennie

Eus et lor chevaliers et lor bonne mesnie,

Que mal fu du païen qui escapa en vie.

Doon iert deschendu , sa gent et sa mesnie ,

Pour reposer u bois delés la vert fueillie.

Gloriant lés le bois a sa voie acueillie;

Droit vers la mer s'en va pour avoir garantie,

Qu'il bailla les prisons mener à sa navie,

Et jura Mahommet, que il aore et prie,

Ja plus tost ne sera venu à sa navie

Que les .un. prisons qu'il bailla sa mesnie

Seront tous découpés à l'espée fourbie.

Adonc ont chevauchié, qu'il n'i demeurent mie.

Quant il orent aie sans plus lieue et demie.

Et fu outre le bois et outre la fueillie

Do de Maience est, mez ne l'i savoit mie.

Quant il ot chevauchié seulement une archie.

Si voit venir Garin à la chiere hardie ;

Garins voit la baniere, ne la mesconnut mie,

Maintez fois l'ot véu en bataille arramie :

« Dex ! che dist Garins, dame sainte Marie!

a Ne soi qui sunt la gent qui m'ont fet tele aïe,

« Se n'est Do de Maience, qui tant a segnorie,

« Ou se n'est Kallemaines qui Franche a en baillie;

« Mes le roi Gloriant et sa gent est honnie.

« Vés les chi il viennent par cheste voie antie;

<c II a pris mes enfans, mes nés emmaine mie. »

Dont li est si grant ire dedens le cuer cueillie

Qu'il ne li est .1. oef vaillissant de sa vie.

Il leva le perquant, par fierté le paumie,

lojo— io8a GaUFREY.

De l'une main en l'autre par mautalent tournie. N'avoit si bel veiilart tresi qu'à Rommenie : .VIF. ans ot il bien, la barbe li blanchie; Mes il est ma[uba]illi, droit est que le vous die, Que il n'avoit escu ne hiaume de Pavie. Quant vint près des paiens, hautement lor escrie : « Fix à putain glouton, Damedieu vous maudie! « En prison me menastes ier main à grant hasquie; « On m'apele Garin, foi que doi saint Helie, « De Monglane la bêle, la fort chité garnie.' « Chà me lerrés mes fis , ne les emmerrez mie. » Puis dist à l'autre mot : « Le mien cors vous deffie ! m Le neveu GJoriant a la parole oïe, Dont broche le cheval, s'a l'espée sachie, Venus est à Garin, ne le salua mie.

Quant Garins voit le Turc venir esperonnant, Qui tint l'espée nue de bon achier trenchant, Pour l'amour de ses fix a si le cuer dolent Qu'il ne doute paien ne roi ne amirant; Contre li est venu le levier paumiant. Ains que le Sarrasins ait entesé le brant, L'a si féru Garins sus son elme luisant Que mort l'a abatu devant roi Gloriant; Puis referi .i. autre, mort l'abati errant, Et le tiers et le quart abati mort senglant; Tant comme il en consieut n'ont de mort nul garant. Glorians l'a véu, à poi d'ire ne fent; Adonques s'escria hautement en oiant : « Que feites vous, dist il. Sarrasin et Persant? ce Se il puet escaper, foi que doi Tervagant, « N'i a cbeli de vous que ne fâche dolent. » Quant paien ont le fort roi Gloriant, A Garin queurent sus plus de .M. et .v<^. ;

Caufrey. ,

34 GaUFREY. 1083—

Mes ne l'ont aprechié , tant doutent le perquant.

De loing li ont rué maint gros espié trenchant;

Dessous ii ont ochis le bon destrier courant,

Et Garins trébucha à terre maintenant.

Ains qu'il soit relevé, li queurent plus de chent;

Des poins li ont osté maintenant le perquant.

Adonc i est venu le fort roi Aridant,

Qui li dist : « Par Mahom! mauves veillart puant,

« Demain serés pendu, ja n'en ares garant. »

Puis li sacha la barbe si très vilainement,

.XII. peus en a trait ensemble en .1. tenant.

Si que le sanc vermeil en vient après courant.

Quant Garins l'a vèu , à poi d'ire ne fent;

Il a hauchié le poing, qu'il ot gros et pesant.

Sus le col li assist sans plus de parlement,

Si bel et si seri et si très douchement

Le mestre os de la gueule par le milieu li fent,

Que coller ne jambes ne li fist tensement;

Mort abat Aridant devant toute la gent.

Puiss'escria après : « Fel Sarrasins puant,

« Vo posnée ne prise .1. denier vaillissant;

« Mar me saquas ma barbe si felenessement.

« Si doit on castier traïtour souduiant;

a De vostre bel service avés vo paiement! »

Quant Glorians le voit, moult par en fu dolent:

Maintenant a sachié le brant d'achier trenchant;

La teste vot couper à Garin maintenant,

Quant Marprin son neveu estoit sailli avant.

Qui li a escrié : a Amiral , or m'entent;

« Ne l'ochies tu pas, pour Mahom le puissant,

« Mes emmenons lai pris dedens Perse la grant,

a A la feste Mahom de Mesques le puissant,

a Que seront assemblé tes hommes et ta gent.

a Et il demanderont , tes hommes et ta gent

iirj— iijo Gaufrey. 55

« Qu'amenas avec toi quant tu en fus partant, a Si leur deliverras, s'en feront leur talent. K Dires que pour chesti se perdirent lor gent. « Tel justise en feront, par Mahom !e puissant, « Qu'on en orra parier en Franche la vaillant; « Plus en seras douté. Puis assemble ta gent « De tous les .m. roiaumes qu'à toi sunt apendant; « Si va sus Kallemaine, qui vous ochist Breraant, ce Ton oncle le gentil , à Taduré talent; « Et quant pris aras Kalle, si le pendras an vent, a Puis destrui lor ymages et Saint Denis le grant, « Et pose sus l'autel Mahom et Tervagant, « Et serés roi de Franche à chest esté entrant. Par Mahom, dist le roi, je l'otroi et gréant; a Onques mes en ma vie, par Mahom le puissant, ce N'oî si bon conseil par nul homme vivant. <c Bien pert que Mapris est hardi et combatant, « Et qu'il est de ma geste prochain apertenant; « Ainsi sera il fet comme il va devisant. »

Adonc ont pris Garin li cuvert soudoiant , Si li lient les mains si angoisseusement Que par entre les ongles li va le sanc raiant; Puis i'envoia as nés par Mapris le tirant, Et il chevauche après le pas tout bêlement. Gaufrey, le gentis hons, qui moult ot hardement, A Rûbastre apelé tost et isnelement, Et Hernaut de Biaulande, ses frerez et sa gent : ce Courons après paiens, dist Gaufrey le vaillant; ce Si rescourrons Garin, le chevalier vaillant, ce Et Girart de Vienne, Milon, Renier le franc. » Dont hurtent les chevax, si s'en tournent à tant Entresi au boschet oii sunt la nostre gent , Oii Do de Maience est entre li et sa gent. Quant Do les voit venir, si fet monter sa gent.

^6 GaUFREY, uji— u8o

Qu'il cuida que chen fussent Sarrasin et Persant. Quant connut les ensengnez , si lor saut au devant, Et demande à Gaufrey com 11 est couvenanL « Mes vous, che dist Gaufrey, che me dires avant; . « Vous, estes combatus , par le mien ensient.

Voire, chen dist Doon, par Dieu omnipotent; « Desconfit en avons plus de .x"^. en champ :

« Vechi les fix Garin qui ont resqueus ma gent; « Mes de li ne savons nouveles tant ne quant.

Ne nous, chen dist Gaufrey, par le cors saint Amant ; « S'avons nous desconfit Gloriant et sa gent. » Robastre voit Girart, si le va acolant,

Et Renier et Milon va Robastre embrachant,

Et puis a demandé de Garin erroment :

« N'en soi rien, dist Girars, tant sui je plus dolent.

—Helasî chen dist Robastre, dont l'emmainent Persant.

Or après ! dist Doon , n'en iront pas à tant. » Et il ont respondu : « A vo quemandement. » Adonc vont le chemin après roi Gloriant.

Doon s'en va devant par dessus Regibant, Et le cheval l'emporte abandonnéement; Au mendre saut qu'il fet .xiiil. pies avant, Sa gent a eslongnie demie lieue grant. Ahy Dex ! quel ennui et quel destourbement Que Doon eslongna si feitement sa gent ! Ains que le voient mes, par le mien ensient, Soufferra tant d'ennui c'onques n'en ot autant.

Moult fu Do de Maience chele fois assotés, Qui est devant sa gent tout seus acheminés; Demie lieue grant et plus les a passés. Tant point Do de Maience le cheval abrievés Qu'il a véu paiens qui entroient es né^ , Le fort roi Gloriant et .vil"^. d'armés.

n8i— r2r4 GaUFREY. ^7

Garins fu ja es nés en bons aniax fremés ;

Mes à chele fiée n'ot pas les iex bendés.

Et quant Do voit paiens qui sunt es nés entrés.

Il a point le cheval , de Taler s'est hastés.

Quant fu près de paiens , si s'est haut escriés :

« Fix à putain , glouton , le prison me leirés ! »

Donc a brandi la hanste dont le fer fu quarrés ,

Et feri .r. paien qui fu niés Machabrés,

Que haubert ne clavain ne Ta onques tensés.

Parmi le cors li a le roit espié boutés,

Tant com hanste li dure Tabati mort es prés;

Li tronchon de la lanche sunt contremont volés.

Puis a trait Merveilleuse du senestre costés,

Tout a fendu .1. autre jusqu'au neu du baudrés,

Et le tiers et le quart rabat mort enversés ;

Puis escrie : « Vauclere ! vous mourrés à viltés ! »

Dont l'acueillent paien environ et en lés;

Ochis ont dessous li son destrier séjournes,

Et li quens trébucha , mes tost fu relevés.

Merveilleuse tint treite, qui moult ot de bontés,

Va ferir Gîoriant, qu'il vit li miex armés;

Mes le paien guenchi, ne l'a pas assenés,

Et l'espée deschent par si ruiste fiertés

Qu'ele est as pies Doon de ses poins escapés.

Si com Do la cuida et prendre et relever,

De plus de .xxx. pars fu seisi et combrés,

Et les poins et les pies li ont forment noués;

Avec Garin l'envoient li paien deffaés;

Mené fu avec li , si fu bien bastonnés.

Et quant Garins le voit, contre li s'est levés,

Tantost com le connut , si le beisa assés,

Puis li dist : « Sire Do, bien soies vous trouvés;

« Quant vous ai avec moi , tout sui resvigourés :

« Or ne dout je paiens .11. deniers monnoiés.

jS Gaufrey. 12IJ— 1248

Par foi , dist Do li bers , ains mes en mon aés

a Ne fu si esbahi que chi vous ai trouvés, »

Plus de .C. fois le beise et pleure de pités;

Mes n'orent tant de bras dont soient acolés,

Que les poins et les piez avoient bien noués.

Et Glorians estoit sus le port demourés ,

Et fet entrer sa gent es barges et es nés.

A tant es vous Gaufrei , qui tant fu redoutés ,

A tout ses .XI. frères qu'orent tant de fiertés,

Les .Illl. fix Garin qui est emprisonnés ,

Et Robastre ensement , le viel canu barbés.

Quant Glorians les voit, s'est en la nef entrés;

Robastre n'atendroit pour l'or de .X. chités,

Ains cria : « Gouvernés, feites si desancrés;

a Que ja serons tous mors se chi sommes trouvés. '

« Véés vous chà venir le déable maufés

<c Qui porte la grant hache dont li trenchant est lés,

« Qui tant a de nos gens ochis et labités. »

Et il ont respondu : « Si corn vous quémandés. »

Paien sunt erroment et tost desaancrés ,

La nef s'esmuet premier, et si s'en est aies

Garin et Doon furent emprisonnés,

Et Glorians après , que n'i est demourés.

A tant es vous Gaufrey sus le port arivés ;

Quant à eus ne puet joindre , à poi qu'il n'est desvés,

Et Robastre s'en a ses chevex moult tirés :

« Ahy las ! dist Robastre , chetif maléurés !

« Mon segnor ai perdu , qui tant fu aloses ,

« Le meillor chevalier qui onques fust trouvés,

« Et le plus courageus et le plus redoutés. »

Puis dist : « Ha las ! Hernaut, trop sommes demourés !

« S'en prison fusse 0 li, n'en donnasse .1. seul dés,

M Par moi fussent paien mors et desbaretés.

« A Damedieu , Garins , soies vous quémandés ,

1249—128» Gaufrey. 39

« Vous et Do de Maience qui tant a de bontés! -

« Paien vous ochirront, trop les avés grevés :

« Par [Gloriant est Do] desconfit et matés.

« Helas! com sui dolent qu'avec ne sui menés!

« Que fera or Mabire , qui tant vous a amés ?

(( Moi le demandera, se je sui retournés;

(c Mes , par cheli Segnor qui en crois fu penés ,

« James ne me verra pour homme qui soit nés,

a Si sarai la prison est emprisonnés;

« Et s'en santé n'en vie povés estre trouvés,

« Je vous en emmerrai , s'en aient Turs maugrés,

« Jusqu'en vostre païs arrière à sauvetés,

« Se ne faut la cuignie dont l'achier est trempés. »

Après le dementer, s'est de douleur pasmés.

ROBASTRE le gentil de douleur se pasma Pour Garin son segnor que ainsi perdu a , Et dit que , se il vit , qu'encor le vengera ; De chen ne menti mie , que il puis le venja , Que le roi Gloriant ochist puis et tua.

Or enforchecanchon , qui oïr la voudra, Ainsi comme Gaufrei les régnés conquesta. Et à ses .XI. frères chascun .1. en donna; Et comme Danemarche par forche conquesta , Et la terre son père , dont la gent révéla , Et autre segnor firent quant Doon n'i esta ; Et si comme Gaufrey Gloriant encacha ; Que le plus de sa terre li destruist et gasta , Li et ses .xi. frères toute la conquesta ; Et com Garins li bers de prison escapa Entre li et Doon qui tantde poveir a; Com Robastre fu roy de chel pais de , Et Garins et Doon le pais li donna , Pour chen que si tous jors au besoi[n]g li aida.

40 Gaufre Y. 1282-1?. j

ce Segnors, chen dist Gaufrei , esgardés que sera :

« Mon père avés perdu, nul recouvrier n'i a;

fv Et Garins de Monglane , qui tant de bonté a ,

« Glorians le tient pris, pas ne le nous rendra.

« Honni soit qui encore bien ne les vengera !

« A Monglane en iron, tant qu'il ajournera,

« Conforter Mabileite, que ne s'esmaie ja ;

« Puis iron à ma mère, qui grant douleur merra,

« Si tost com de mon père la nouvele sara ;

ce Mes nous l'iron secourre, gaires ne demourra. »

Et chil ont respondu : a Gaufrei , et quant sera ?

ce prendra on les nés par ont on passera ?

Elles sunt toutes prestes^ Gaufrey respondu a;

c< Ja erent atournées quant nous venismes chà.

c( Robastre, biaus amis , ne vous courouchiés ja;

ce Confortés vous , amis , encor vengié sera.

ce Avec nous en vendrés , et demain iron là. »

Mes che est pour noient que il parlé en a ,

Que Robastre a juré le Dieu qui tout créa

Et par sa barbe blanche , que il mes ne jura ,

Que jamès u païs arrière n'en ira

Ne Pleisanche sa famé à nul jour ne verra ;

A Hernaut de par li saluer li rouva.

Et Hernaut de Biaulande dit as barons de :

ce Segnors, se le lesson , il se désespérera. »

Gaufrei .x. chevaliers de sa gent apela ,

Et quémande chascun , si chier comment il l'a ,

Qu'avec li demeurassent tant que il revendra;

Et il ont respondu : ce Si soit com vous pleira. »

Pour compengnier Robastre chascun d'eus demoura,

Ainsi comme Gaufrei lor dist et quémanda.

Gaufrei et tous ses frères à Dieu les quémanda ,

Et Hernaut ensement, qui avec s'en ala.

Vers Monglane la fort ses frères emmena:

Ijié-t348 GaUFREY.

Ch'est Girart de Vienne , qi>e durement ama ;

Li duc Milon de Puille avec eus chevaucha,

Renier, qui Olivier le gentil engendra.

Venus sunt ens u camp la bataille esta ,

Et ont véu l'estant que Glorians lessa ;

Tant i avoit richeise nul ne le nomberra,

De l'or et de l'argent le lieu reflamboia.

Gaufrey a pris l'eschec , sel départ et donna

A tous ses chevaliers qu'avec li emmena ;

Mes nel gardèrent pas, lessie[rj lor convendra.

.1. sommier tout carchié Robastre en envoia

Et à ses chevaliers qu'aveques li lessa ,

A .1. moult riche tref il la nuit gerra ,

Et .II. bouchiaus de vin , dont assez en l'ost a ;

.1. gentil escuier les conduist et mena.

Le présent prist Robastre , mes onques n'en menja;

Tel duel a de Garin que souvent souspira,

Mes tous les chevaliers de souper moult pria :

Tex i a qui jeûnent et tel qui bien menja.

Or diron de Gaufrei comment il esploita.

Gaufrei a pris l'eschec, qui fu preus et gentis ; Moult en a départi as chevaliers de pris, Et puis ont très et tentes et paveillons cueillis, Et toute la vitaille ne meitent en oublis , Dont il i avoit tant tous en sunt esbahis. Si i avoit des bestes plus que en nul pais Et bien .llli<^. bues qui bien furent nourris Si ot .illl^. très de soie cordéis. Sans le tref Gloriant, qui tant fu de grant pris ; Cheli retint Gaufrei , qui tant fu postèis, De tout le remenant n'out plus .il. paresis. L'avoir et la vitaille ont troussé et cueillis. Hernaut ala devant, qui tant estoit hardis ;

42 Gaufrey. «349-1582

Mabile fu amont , qui bien connut ses fis.

« Dex ! chen dist la dame, nous avons tout conquis,

« Que je voi Hernaut , mon enfant le gentis ,

« Qui plus amaine gent qu'il n'a en chest pais.

« Tant i voi de sommiers carchiés et de ronchis,

« Si i voi chevaliers et contes et marchis;

« Mes n'i voi pas Robastre ne Garin au fier vis.

« Va, si euvre la porte, biaus amis Savaris.

Dame , cheli respont , tout à vostre devis. » Adonc ala ouvrir la porte et le postis,

Et si a abessié le grant pont tournéis. Hernaut ala devant et Gaufrei le hardis , Renier le duc de Jennez , et Beuves l'eschevis ; Tous les enfans Doon ensemble, chen m'est vis, Et toute la vitaille et chevaliers de pris. Au perron deschendirent, qui est de marbre bis; Encontre li Mabile, la bienfeite, au cler vis, Et Pleisanche la bêle , qui moult ot cler le vis , Qui famé estoit Robastre, qui tant estoit marris. Ses fis beisa Mabile, moult les a conjoïs. Puis lor a demandé : « Pour Dieu de paradis , « est donques Garins ? l'ont Sarrasin ochis? « Et Robastre le preus , qui tant estoit hardis .?

Nennil , ma douche dame, dist Hernaut le gentis; « Mes dedens sa prison le tient Glorians pris,

« Et Doon de Maience si est avec li mis. « Dame, n'i mourront pas, par foi le vous plevis; « Ariere les arons ains que passe avril. « A Vauclere en iron demain à l'escleirir: « sunt prestez les nés dont iron u païs. a Robastre est sus la mer delés ie bois de Tis; « Par moi mande sa famé salus, je vous plevis, « Que jamès ne verra sa moullier à nul dis, (f Che nous a il juré sus Dieu de paradis,

ijSj— i4ié Gaufrey. 43

« Ainchiès verra mon père Garin o le fier vis ;

« Et se paien l'ont mort , n'en escapera vis. »

Quant Mabile l'entent, dont n'i ot gieu ne ris,

Pasmé[e] chiet à terre dessus le marbre bis.

Pleisanche, d'autre part , a démené ses cris;

Hernaut son fix l'ainsné à redrechier la prist.

« Hé, dame! dist Hernaut, pour le cors saint Moris,

a Conforter vous devés et fere gieus et ris ,

« Et fere bonne chiere ches chevaliers de pris ,

« Qui sunt Do de Maience; vechi ses .xii. fis,

« Qui nous ont tant aidié , par foi le vous plevis ,

« Que nous sommez par eus de la mort garantis ,

« Et par eus a esté roi Glorians malmis ;

a II l'ont tant démené que il s'en est fuis.

« Or avons la vitaille et l'avoir segnouris;

« Nous la vous leiron toute, par foi le vous plevis :

« Vivre en porrés .vu. ans, je croi , tous acomplis.»

Adonc s'est confortée Mabile o le cler vis ;

Mes à Pleisanche estoit le cuer si engramis.

Que ne se confortast pour tout l'or du pais ;

En la sale monta , si démena ses cris.

Et Mabile apela Hernaut qui fu son fis :

« Li quiex sunt li enfant à Doon le marchis,

« Que tant prisier l'autr'ier en chest païs ?

Dame, ches .xil. chi», dist Hernaut li hardis. Dont i courut la dame, moult les a conjoïs,

Et tous lor chevaliers a moult bel recueillis. Ele a dit à Gaufrei : « Comme avez nom , amis }

Dame, j'ai nom Gaufrei , par foi le vous plevis. « L'autr'ier nous adouba Kalles de Saint Denis,

c Et donna .xii. terres que tiennent Arrabis. « Nous voulion aler conquerre nos païs, « Quant vint vostre mesage qui portoit vos escris . « Amena nous mon père, or l'ont Sarrasin pris;

44 GaUFREY. I4>7-I449

« Mes encor les arons, se il plest Jhesu Cris. »

Après si sunt montés sus u paies de pris.

Li queus ot apresté li mengier et bastis;

Adonc demandent l'eve, au mengier sunt assis.

Quant il orent mengié, si parlèrent des lis,

Puis alerent couchier tant qu'il fu escleiris,

Que li chevalier sunt et cauchié et vestis.

Et Gaufrei s'est levé, que terme n'i a quis,

Et tous ses .XI. frères, les .iiii. Garin fis.

Au moustier sunt aies, le servise ont oïs,

Et puis sunt revenus u paies segnoris.

Au paies sunt venu li baron chevalier Qui orent messe de bon cuer et d'entier. Gaufrei a quémandé qu'il se voisent armer, Si iront à Vauclere les nés appareillier Pouraler en Honguerie sus paiens ostoier, Sus le roy Gloriant, qui Dex doinst encombrier, Qui s'enfuit par la mer, Dex le puist graventer ! Et emmaine Doon et Garin prisonnier. Puis li fist moult Gaufrei son païs essillier. Gaufrei a fet monter trestous ses chevaliers, Et fet aler devant garchons et escuier, A Vauclere la grant les nés appareillier. Mabile va Hernaut au départir beisier , Et Girart de Vienne et son frère Renier, Milon le duc de Puile, qui fu bon chevalier. Renier li dist : « Ma dame , ne vous descouragiés ; « Quant en seron aie, si mandés ma mouiller a Et Audeite ma fille et son frère Olivier. » Et Hernaut li a dit : « Et mon fix , que j'ai chier, (c Mandés en Biaulandois, Aymeriet le fier; « Volentiers i vendra pour vo cors renheitier ; « Et si vendra o li de sa gent du regnier,

Mjo— 1482 GaUFREY. je

« Qui bien vous garderont vostre païs plenier ; « Et ne vous doutés ja, se Dex nous voeult aidier, « Nous ramerrons Garin , mon père que j'ai chier ' ce Et n'i éust fors moi et Robastre le fier. '

« A Jhesu vous quemant, le père droiturier. » Mabile ala Gaufrei douchement embrachier, Et li et tous ses frères qui font moult à proisier : « Enfans, chen dist la dame, por Dieu le droiturier « Pensés de la loi Dieu toutes fois essauchier. » ' A ches mos la beisierent li frère sans dangier, Puis montent erroment chascun en son destrier; Et Mabile et Pleisanche, sus .11. mules legier, ' Près de demie lieue les prist à convoier. (c Dame, aies ent ariere », dist Hernaut le guerrier. A chest mot la rebeise Hernaut, qui moult l'ot chier; Ele a levé la main, ses fis prist à segnier, A tant s'en retourna, si prist à lermoier.' A Monglane est venue, u grant paies plenier; Etnos barons chevauchent, qui n'ont soi[n]gd'atargier- Desi qu'au tref Robastre ne se sont arrestés. '

Adonc sunt tous montés li chevalier prisiés Vers Vauclere la grant sunt droit acheminé ; ' Or les conduie Dieu par la sieue pitié !

Or chevauche Gaufrei , qui moult a de fierté Ses frères et sa gent qui l'i ont amené : '

Les .1111. fis Garin , qui moult ont de bonté , Que le roi Glorians avoit emprisonné, Et Doon de Maience, le chevalier membre, Dechenorrés hui mes comment il ont ouvré.

Le roi Glorians a tant par la mer siglé Qu'en l'isle de Roas sunt tout droit arivé. En l'isle sunt paien à grant déduit disné; Mes onques à Garin n'ont que mengier donné,

4^ Gaufrey. 148J-1J16

N'a Doon de Maience vaillant .!. oef pelé.

Le roi Glorians l'a par devant li mandé ,

Et .Illl. pautonniers li ont tost amené.

Quant Glorians le vit, si l'a moult regardé,

Conques si bel veiilart ne vit en son :

De jambes fu bien fet et de cors bien moullé ,

Et si ot les iex vers comme faucon mué ;

Gros fu par les espaulez, gresle par le baudré,

Et s'avoit gros les bras et les poins bien quarré;

S'ot la barbe canue , blanche corn fleur d'esté.

Glorians Tapela, si l'a aresonné :

«Vassal, par Mahomraet ! vous avés mal ouvré.

« Mon neveu m'as ochis , comment fus si osé ?

« Ch'estoit .1. des meillors de la paienneté ;

« Mes par temps te sera moult chier guerredonné.

« Je soi bien que tu es de riche parenté;

« Or me di qui tu es, par Mahommet [mon] Dé,

(c Et garde sus tes membres qu'il n'i ait fausseté.

Par foi , Do li respont, moult m'avés conjuré; « Onques jour pour paiens ne fu mon nom chelé, « Non feroi je nul jour pour homme qui soit :

« Je sui Do de Maience par mon nom apelé; « Vauclere est toute moie, j'en tieng la realté; « L'.'\ubigant la toli par ma grant poosté, « Entre moi et Kallon le fort roi couronné, « Et Garin de Monglane que voi à costé; « Encor ai .xil. fis chevaliers adoubé, « Dont li .1. sera roi de vostreroiauté.

Mahom, dist Glorians, tu