SOCIETE BELGE DE GÉOGRAPHIE
BULLETIN
RUXKLLES. — Imp. ET LlïH. A> Ch. VaNDERAUWERA,. 8, rue de la Sablonmërè.
( SOCIÉTÉ BELGE
DE
GÉOGRAPHIE
BULLETIN
tlt
Publié par les soins de M. J, DU FIEF, Secrétaire général
Cinquième année. — 1881
BRUXELLES
SECRÉTARIAT DE LA SOCIÉTÉ BELGE DE
171, RUE POTAGÈRE, 171
1881
HISTOIRE DES TRAVAUX ET PROJETS
DE
COLONISATION DES BELGES
par le capitaine Em. VERSTRAETE
1842. — Colonie belge de Santo-Tomas de Gastilla. — Golfe de Honduras, État de Guatemala, Amérique centrale.
De tous les efforts faits par nos nationaux en vue de se créer des colonies, il n'en est pas dont l'importance à tous égards soit comparable, pour la Belgique actuelle, à celle de cet établissement. Il n'en est pas non plus dont la véritable signification ait été moins appréciée parmi nous, et ce que nous lisons, au sujet de Santo-Tomas, dans une publication récente où l'on devait s'attendre à trouver au moins un exposé de faits exact touchant cette grave question, Patrice Belgica, est, comme nous allons le voir, aussi erroné que mal interprété. Nous nous étendrons donc ici, convaincu que le lecteur voudra bien consentir à nous suivre dans l'examen de questions et de faits graves, qui viennent étayer plus que tous les autres la thèse dont nous nous sommes chargé.
Répétons-le, notre seul but est d'établir, par la vérité sincèrement dite, une juste appréciation du public belge tou- chant le problème de la fondation de colonies nationales. Par
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caractère, au moins autant que par position, nous sommes placé au-dessus des partis et surtout des individualités. Si nous avons à signaler ici des fautes, ce n'est pas pour appeler la réprobation sur ceux qui les ont commises, mais pour tâcher que d'autres n'y versent pas à leur tour, et que le pays n'en éprouve pas une seconde fois les conséquences malheureuses. Les pays d'outre-mer, même ceux de la zone torride, ont-ils offert, offrent-ils encore, pour nous comme pour les peuples colonisateurs par excellence, de l'Angleterre et des Pays-Bas, des chances sérieuses de réussite? telle est la question que nous voudrions avant tout élucider dans le cours cle ce tra- vail, et c'est pourquoi nous désirons vivement que nos lecteurs Me la perdent point de vue en parcourant rénumération franche et vraie qui va suivre.
Formant presque tout le côté occidental de la mer des Antilles, sur le vaste golfe de Honduras et sur la branche sep- tentrionale du golfe des Moustiques, l'Amérique centrale fait face au deux océans, dont les flots baignent ses plages sur les trois quarts de son contour, depuis l'isthme de Panama, au sud, jusqu'à la frontière mexicaine, au nord. Confédérée à la suite de la proclamation d'indépendance des anciennes posses- sions espagnoles de l'Amérique, elle forma, jusqu'en. 1839, les États-Unis de ï Amérique centrale. Les besoins de la défense commune contre une attaque toujours possible des flibustiers ou des grandes républiques voisines, n'ont point cessé de maintenir une fédération morale entre les États qui la composent, bien que ceux-ci constituent aujourd'hui autant de républiques formellement indépendantes.
Ces républiques sont au nombre de cinq : au nord, d'un océan à l'autre, le Guatemala, capitale Guatemala-la-Neuve, est sans contredit] l'État centro-américain le plus important. Il est à la fois le plus étendu et le plus peuplé. Au centre, sur la côte orientale, le Honduras, capitale Comayagua, est le second en étendue ; mais il est proportionnellement le moins
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peuplé, et il est d'autre part le plus insalubre. Vis-à-vis du Honduras, sur la côte du Pacifique, est le Salvador, capitale San-Salvador, petit État très-prospère. Au sud de ces deux der- niers, le Nicaragua, capitale Managua, est un pays d'un grand avenir, admirablement situé sur les deux océans, mais encore peu peuplé. La nature semble avoir destiné ce territoire à fournir au commerce du monde la solution la plus logique d'une jonction maritime entre les deux hémisphères, pour laquelle on s'est adressé dans ces derniers temps à l'isthme de Panama. Au sud, enfin, contre la province de Panama, la petite mais très-intéressante république de Gosta-Rica, capitale San-José, complète le groupe centro-américain.
Le Guatemala, comme la plus grande partie de l'Amérique centrale, est un pays de hautes plaines, surmontées de cônes volcaniques et creusées de profondes vallées. Presque partout, d'épaisses forêts vierges, où les routes sont inconnues et les sentiers mômes extrêmement rares. Au nord, dans la vaste' province de la Vera-Paz, et sur le versant pacifique de la Cor- dillère, la foret est moins générale toutefois que sur le ver- sant atlantique. Il en est de même, naturellement, de la partie centrale, où se trouve la capitale du pays.
La nature a pourtant été plus généreuse envers la côte orien- tale qu'envers celle du Pacifique : les plaines y sont plus éten- dues, plus fertiles et mieux arrosées. Les fleuves n'existent que là, la côte occidentale étant à la fois trop étroite et trop inclinée pour avoir d'autres cours d'eau que des torrents. Mais, comme dans tous les pays intertropicaux, les plages basses qui ter- minent le versant oriental sur la mer des Antilles, sont très- chaudes et se transforment plus ou moins en marais à la saison des pluies, de sorte qu'elles sont assez insalubres.
Séparés par l'énorme promontoire du Honduras, les deux golfes qui terminent la mer des Antilles à l'ouest, sont placés en dehors du grand courant équatorial, venant de la région du cap Vert, à travers l'Atlantique et la mer des Antilles,
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HISTOIRE DES TRAVAUX
pour entrer dans le golfe du Mexique par le canal de Yucatan. Ce courant passe donc très au large du fond du golfe de Hon- duras, et plus encore de la baie de Santo-Tomas de Gastilla, qui le termine à l'ouest dans l'État de Guatemala. Cela vient ajouter à l'insalubrité naturelle de cette partie de la côte, parce que les détritus amenés à la mer par le ruissellement des pluies diluviennes de l'hiver tropical, et par les cours d'eau qui débouchent sur ce point, y séjournent à cause de la tranquillité relative des ondes maritimes. En d'autres mots, cette plage a beaucoup de rapports avec celles de Batavia dans l'île de Java, du golfe du Darien à l'est de Panama, de la baie de Campêche et des envions de la Vera-Cruz, au Mexique. Il faut toutefois ajouter que, dans les conditions actuelles de peuplement, la côte guatémalienne est la moins insalubre des quatre. Plusieurs particularités contribuent à lui valoir cette immunité relative par rapport aux trois autres localités dont l'insalubrité est universellement connue : la direction de sa côte par rapport aux vents de la contrée, et la présence de deux fleuves relativement importants, au nord le Dulce et au sud la Motagua, en semblent être les facteurs principaux. Ajou- tons d'ailleurs qu'en s'éloignant de la côte proprement dite de Santo-Tomas, vers l'intérieur du Guatemala, on trouve de suite des montagnes importantes, notamment la chaîne du Mico, où les causes d'insalubrité disparaissent promptement avec l'élévation au-dessus du niveau de la mer. Mais les sommets de ces hauteurs sont rocheux ou naturellement stériles, et leurs plans inclinés, trop inclinés, sont couverts de forets vierges dont la suppression entraînerait, presque partout, la disparition de la terre végétale par le ruissellement des eaux météoriques.
Cette zone de territoires, qui comprend tout ce que les Guatémaliens appellent le district de Santo-Tomas, est donc peu convenable pour la fondation d'un grand établissement agricole au bénéfice d'une population blanche quelconque.
Il n'en est de même ni des magnifiques plateaux de la partie
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centrale du Guatemala, ni de l'immense plaine ondulée de la Vera-Paz. Là, avec de bonnes terres, une altitude suffisante même pour obtenir les fruits de l'Europe, une température excellente et une extrême salubrité, on trouve des pluies moins torrentielles, un terrain bien drainé et toutes les conditions nécessaires à la grande agriculture, sauf, bien entendu, un bon système de voies de communication, d'ailleurs facile à créer.
Mais si l'on considère les choses au point de vue des inté- rêts commerciaux, le district de Santo-Tomas est sans con- tredit la partie la plus importante de toute l'Amérique centrale. Son port naturel, facile à améliorer encore, est déjà excellent et suffisamment profond pour les navires ordinaires de haute mer. Il est absolument sûr d'ailleurs, et l'ancrage y est des meilleurs. Les deux fleuves qui bordent le district au sud et au nord, la Motagua et le Dulce, ce dernier prolongé par deux autres cours d'eau navigables à une grande distance vers l'in- térieur, le Polochic et le Cajabon, forment avec la mer trois des quatre faces de ce territoire, et le mettent en rapport, par eau, avec toutes les provinces voisines. Les deux fleuves ont, il est vrai, des barres à leur entrée; mais il y a remède à cela, grâce à la nature de la côte voisine, de même qu'il est facile d'améliorer la navigation intérieure, comme cela est générale- ment nécessaire sur les cours d'eau des pays nouveaux. Santo- Tomas est d'ailleurs le seul port convenable de tout le Guatemala, et le commerce d'importation de ce pays se faisait exclusivement, jusqu'à l'époque où nous y prîmes pied, par le port anglais de Bélise, situé vers les limites septentrionales du golfe de Honduras et de la république, d'où un simple sentier de mulets devait servir à transporter à grands frais les marchandises vers l'intérieur du territoire.
Toutefois, la population peu entreprenante du Guatemala a jusqu'ici complètement négligé le territoire de Santo-Tomas, préférant vivre, sans soucis comme sans grandes richesses,
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dans l'intérieur et sur le versant du Pacifique. Il y a du reste eu longtemps à cela une autre raison, c'est que le golfe de Honduras était infesté par les forbans avant que l'Angleterre eût commencé à se préoccuper sérieusement de la situation de Bélise et des affaires du Guatemala Jui-même, ainsi que nous ne tarderons pas à le voir. 11 en résulte que, vers l'époque où commence l'exposé historique dont nous nous occupons, le district de Santo-ïomas était encore en réalité abandonné aux lions, aux tigres, aux serpents et aux nègres marrons ou cou- reurs de bois, gratifiés du nom de ladinos dans ce pays-ià.
La région septentrionale de la république, riveraine du Mexi- que, à l'est cle la Cordillère, a son inclinaison générale vers le nord : c'est la Vera-Paz, où Las-Cases créa une espèce de colonie religieuse dans le genre de celles du Paraguay et de la Cali- fornie, mais beaucoup moins immorale pourtant que ces deux dernières. Ces plaines élevées, dont presque toute la popula- tion est indienne, sont magnifiques, modérément chaudes et fort saiubres. C'est de toute FiVmérique centrale la contrée où la nature a réuni les conditions les plus favorables à l'agricul- ture proprement dite. Un fleuve de premier ordre, le plus grand de beaucoup de toute l'Amérique depuis les États-Unis jusqu'à l'Orénoque, traverse la plus grande partie de la Vera- Paz et va déboucher dans la baie de Campêche ; c'est YUsu- masinta. Presque tout le territoire est coupé dans toutes les directions par ses affluents, dont beaucoup sont ou peu- vent être facilement rendus navigables et fourniraient d'innom- brables moyens de force mécanique.
Les habitants de la Vera-Paz sont généralement chrétiens, et leur caractère est assez doux aussi longtemps qu'ils ne voient pas dans l'étranger un adversaire de l'espèce de fétichisme catholique que les Espagnols leur ont enseigné. Ils sont fanatiques comme la plupart des gens ignorants qui se sont habitués à la pensée qu'ils ont une religion, sans trop com- prendre ce que cela peut vouloir dire, et comme ceux-ci aussi,
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ils sont faciles à exciter contre tous ceux qui n'acceptent pas purement et simplement comme eux ce qu'ils appellent leur foi.
La seule partie de la république qui ait jusqu'à présent at- tiré sérieusement la population blanche, c'est la province de Guatemala, c'est-à-dire le voisinage de la capitale, située sur un plateau élevé, dans la région sud-ouest de l'État. Partout ailleurs, l'élément indien et les ladinos occupent presque seuls la place, avec les forets et les fauves.
On conçoit d'ailleurs qu'indépendamment de ses avantages maritimes et climatériques, le Guatemala a dû depuis longtemps attirer, par sa situation commerciale, l'attention des peuples maritimes. En 1825, le gouvernement anglais, suivi bientôt par ceux des Pays-Bas et des États-Unis, voulut savoir par des agents spéciaux, bien compétents, ce qu'il y aurait à tirer de ce pays et quelle serait, à cet égard, la politique la plus convenable à adopter. Le gouvernement de Washington char- gea de ce soin un parent par alliance de l'auteur de ces lignes, le capitaine de marine Montgomery, de la flotte des États-Unis. Ayant longtemps croisé et stationné clans la mer des Antilles, Montgomery était parfaitement préparé pour cette mission, dont le caractère était d'ailleurs absolument confidentiel. Habitué au climat des tropiques, cet officier ne pouvait donner qu'une description avantageuse du Guatemala, qu'il place bien au-dessus de Cuba pour la salubrité. On peut du reste lire cette description en détail dans son ouvrage, publié en 1839 sous le titre de : Guatemala and Central America, et mis en vente à Londres, 40, High Holborn, chez Robinson.
Sans avoir à aucun degré la prétention d'avoir mis la main sur les papiers secrets du cabinet des affaires étrangères de Washington, voici le sens des instructions du capitaine Montgo- mery : « L'Angleterre a profité de la faiblesse du gouvernement » espagnol, resté propriétaire nominal du petit territoire appelé « Banda espanola et situé entre le Yucatan mexicain, la répu- » blique de Guatemala et le golfe de Honduras, pour y former
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)> par infiltration successive, un établissement commercial im-
» portant, à l'opposite de Cuba et à portée du golfe du Mexique,
» de la mer des Antilles et du continent centro-américain. Cet
» établissement se qualifie déjà British Honduras, et il a une
» tendance à s'éloigner des intérêts américains en constituant
» une colonie libre sous la couronne, c'est-à-dire exempte de
» tous droits d'importation dans toute l'étendue du Royaume-
y> Uni et de ses possessions d'outre-mer. Non content de cela, le
» gouvernement de Saint- James a étendu ses vues aux États
» centro-américains et tout spécialement au Guatemala. Sachant
» aussi bien que le public américain que la véritable signifî-
» cation du principe de Moroë n'est autre, dans son application
» actuelle, que d'empêcher l'intervention britannique dans les
» affaires de ce continent, le gouvernement royal ne songe pro-
» bablement pas à opérer, soit par acquisition, soit par in-
» fluence, une annexion brusque de l'une ou de l'autre de ces
» républiques ; mais il est beaucoup plus probable qu'il cher-
» chera à étendre successivement le domaine de sa colonisation
» de Bélise, au détriment du Guatemala, et à créer des noyaux
» du même genre sur d'autres points de la côte orientale du
» centre américain et dans les îles du golfe de Honduras. En
» dehors de la menace et des effets éventuels d'une intervention
» armée, qu'il faut éviter autant que possible, les États-Unis peu-
» vent neu traliser les effets de cette politique en introduisant de
» leur côté dans le Guatemala leurs fvrst settlers (pionniers de
)> première colonisation), en nombre tel, que la force de ce
» nombre et l'esprit américain l'emportant, la colonie ne puisse
» devenir anglaise. Il importe donc d'étudier sur les lieux les
» conditions réelles de ce pays et ses ressources diverses,
» tant au point de vue de la colonisation telle qu'on l'entend
» aux États-Unis, et telle qu'on s'en fait une idée en Angleterre,
» qu'au point de vue des dispositions du gouvernement, des
» partis politiques et du fond de la population : 1° pour l'éven-
» tualité d'une offre d'acquisition politique venant du gouver-
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» nement royal ou d'une offre d'achat privé par des particuliers » fidéicommissaires probables du cabinet de Saint-James ; » 2° pour celle d'une infiltration lente de colons anglais libres ; » 3° pour celle, dans les cas précédents, d'une infiltration » rapide de first set tiers américains. Que si le résultat de » l'enquête était probant de l'éventualité prévue sous les » nos 1 et 2 ci-dessus, et que l'ensemble des renseignements » recueillis révélât des dispositions hostiles, de la part soit » du gouvernement, soit du peuple du Guatemala, à l'égard » des États-Unis, faire sans délai sentir au Guatemala » le danger de sa situation, en le menaçant au besoin d'une » intervention immédiate de la flotte américaine et de la déli- » vrance de lettres de bord aux flibustiers californiens et » autres. »
La politique de Washington, on le voit, était purement conservative, et il suffisait de se rappeler l'histoire de la fondation de Bélise et les dernières visites des agents anglais dans l'Amérique centrale et au Mexique, pour justifier les précautions de l'espèce. En effet, jamais Bélise n'avait appar- tenu aux Anglais, lorsque quelques particuliers vinrent y débarquer avec « le money » nécessaire pour commencer la coupe des bois de mahoni (acajou) et de palissandre, qu'ils exportaient ensuite en Europe. Grâce à la complète indolence que manifestait à cet égard le gouvernement de la confédération des États-Unis de l'Amérique centrale, et celui du Guatemala comme celui de l'Espagne, propriétaire de Bélise, ces bons Anglais eurent bientôt coupé tous les bois précieux à portée de la côte ou des rivières navigables, depuis le sud jusqu'au nord du golfe de Honduras, et chaque bateau qui emportait des arbres, revenait d'Europe avec une petite cargaison d'Anglais, qui prenaient racine sur le terrain devenu disponi- ble le long de la Banda espanola. Ainsi se fonda 1 établisse- ment, anglais de fait, de Bélise. Profitant alors adroitement de ce que la frontière entre le Guatemala et le territoire resté
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propriété espagnole n'eût pas été régulièrement fixée par des traités, à la suite de la guerre de l'indépendance (fait si fréquent d'ailleurs entre États américains), les Bélisiens poussaient le gouvernement anglais à poursuivre cette délimitation sur des bases absolument arbitraires et exagérées, qu'ils indi- quaient simplement pour obtenir le plus d'extension territoriale que possible. Le port et le territoire presque entier de leur établissement étant on ne peut plus insalubres, et occupant d'ailleurs une position excentrique, ils visaient à se prolonger au sud, de manière à atteindre le fond du golfe de Honduras et la baie de Santo-Tomas de Castilla. Ils assuraient ainsi la continuation de leur monopole commercial, tout en conservant au nord Bélise, comme moyen d'introduire leurs marchandises au Mexique par le procédé de la fraude qui s'exerce si faci- lement sur toute la frontière méridionale de ce grand terri- toire.
Il était à craindre au contraire que, si d'autres nations ou les Guatémaliens eux-mêmes venaient à comprendre enfin les avantages de la baie de Santo-Tomas, tout le commerce, de Bélise avec les cinq républiques de l'Amérique centrale ne passât bientôt par la nouvelle voie, au grand détriment de l'An- gleterre, d'autant plus que, pour se rendre de Bélise vers l'intérieur, et surtout vers le sud et l'ouest, il fallait parcourir d'immenses distances, à travers les montagnes et les forets, où il y avait à peine quelques sentiers de mulets, sans ponts ni navigation fluviale.
Dès 1825, le ministre Canning avait compris cette situation, comme on comprend toujours, en Angleterre, ce qui peut être avantageux et surtout préjudiciable au commerce britannique.- II envoya donc en mission officielle à Guatemala M. G. A. Thomp- son, esq., ex-secrétaire de l'ambassade britannique au Mexique, avec charge « de s'assurer de la situation politique du gou- » vernement guatémalien, et des dispositions du peuple; de » déterminer les ressources financières, militaires, commer-
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» ciales et territoriales de la république, le chiffre de sa popu- » lation, le nombre et l'état de prospérité de ses villes, etc. »
M. Thompson publia la partie non secrète du résultat de son enquête en 1829, chez Murray, sous ce titre : Narrative of an officiai Visit to Guatemala, by G. A. Thompson esq., late secretary to lus Britannic Majestys Mexican Commission, and commissioner to report to lus Majestys Government on the state of the Central American Republic. L'auteur constate la salubrité relative de la république considérée dans son en- semble, et l'établit hors de doute en prouvant que les nais- sances y dépassent notablement les décès. « J'ai été frappé, dit-il, » du grand nombre de jeunes enfants que je voyais partout, » non-seulement dans les villes, mais dans les moindres » villages... Cependant, ajoutc-t-il, il faut y voir aussi une » conséquence de- l'excellence de la nourriture, de la dou- » ceur du climat et, peut-être, de la moralité de la popula- » tion comparativement à ce qui se passe dans beaucoup de » grandes capitales. »
Alexandre de Humboldt constate les mêmes faits clans son Essai politique sur la nouvelle Espagne. Or, on sait que le célèbre auteur du Cosmos pariait de science certaine, puisqu'il avait habité longtemps l'Amérique centrale.
De son côté, le gouvernement des Pays-Bas avait chargé, en 1828, M. J. Haefkens, consul de S. M. le roi Guillaume à Guatemala, de faire un rapport spécial sur ce pays. M. Haef- kens publia son travail à Dordrecht, en 1832.
Tous ces documents et plusieurs autres dont nous aurons à parler clans la suite, ne tarissent pas d'éloges touchant la salubrité, la beauté, l'agrément de l'Amérique centrale en géné- ral. Quant aux autres côtés de la question, en voici le résumé : M. Thompson estimait l'importance commerciale de la confé- dération centro-américaine à 72,600,000 francs, pour 1825. Le commerce de Bélise était à lui seul, pour la même année,, de 117,375,000 francs. En 1840, on calculait que les impor-
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tations et les exportations de toute l'Amérique centrale repré- sentaient une somme de 125,000,000. En 1858, d'après un rapport de notre consul M. Auguste 'T Rint de Rodenbeek, le chiffre afférent au Guatemala seul était de 20,860,000 francs, dont 60 p. c. appartenaient au commerce de l'Angleterre et de Bélise.
Les tableaux suivants donnent les autres éléments princi- paux de la statistique des cinq États de l'Amérique centrale pour la même année :
Superficie Population T Val
en Population par ° (a
ETATS. lieues carrées absolue. lieue carrée u ...
métriques. métrique. revenu ï>ubhc-
Guatemala. . . . 7,000 1,000,000 143 3,700,000 fr.
Salvador .... 1,200 400,000 333 2,700,000 »
Honduras .... 6,300 300,000 48 718,000 »
Nicaragua .... 6,200 350,000 56 663,000 »
Costa-Rica . . . . 3,100 150,000 '48 2,700,000 »
Résultats généraux. 23,800 2,200,000 92%) 10,481,000 fr.
Ces chiffres de revenu correspondent, pour le Guatemala seul, à 3 fr. 70 par tête de la population, et pour l'Amérique centrale entière (sauf la Banda espanola et Bélise), à 4 fr. 76 par tête.
Les trois grandes races qu'on trouve dans ces contrées, étaient comprises respectivement dans la population générale de 1858, comme suit :
ÉTATS. Indiens. Ladinos. Blancs. Totaux.
Guatemala 620,000 300,000 80,000 1,000,000
Salvador 140,000 200,000 60,000 400,000
Honduras 200,000 70,000 30,000 300,000
Nicaragua 160,000 140,000 £0,000 350,000
Costa-Rica 25,000 25,000 100,000 150,000
1,145,000 735,000 320,000 2,200,000 Non blancs 1,880,000 M. Thompson estimait que la population de l'Amérique centrale se doublait en seize ans, à l'époque de sa visite, rien que par l'excédant des naissances sur les décès. De son côté, M.'T Kint estime l'augmentation à 2 p. c.par an, ce qui est bien
ET PROJETS DE COLONISATION DES BELGES. 17
moins. Or, d'après les auteurs les plus récents, cette popula- tion était en 1865 de 2,675,000 habitants. La môme progres- sion donnerait pour le chiffre actuel, environ 3,500,000 habi- tants. Celle du Guatemala seul, pour la même année, était de 1,180,000 habitants. D'après cette progression, elle serait aujourd'hui d'environ 1,600,000 habitants.
On sait que la population de la Belgique est de 190 habi- tants par kilomètre carré, ou 4,750 par lieue carrée métrique. Notre population serait donc 32 1/3 fois plus dense que celle de la république de Guatemala, et 20 1/2 fois plus dense que celle de la région centro-américaine.
Tel est, en traits généraux, le petit État sur lequel la poli- tique anglaise avait fixé son attention et qu'elle convoitait ardemment. La conclusion secrète de l'enquête de M. Thomp- son était à peu près la suivante, à en juger par les faits réels qu'il put constater et par les événements qu'il avait été chargé de préparer :
« Le Guatemala est, politiquement, d'une extrême faiblesse. » En raison du sentiment qu'il a de sa situation et de ses res- » sources, il craint avant tout les États-Unis, dont l'attitude » et les actes en ce qui concerne le Mexique, menacent direc- » te ment toute l'Amérique centrale d'une annexion prochaine. » Quoique catholique, le Guatemala est profondément libéral, » surtout l'élément sang-mêlé de sa population et les ladinos » ou nègres. Cette faction multicolore aura la haute main » dans toutes les affaires de l'État dès qu'elle se sentira » appuyée par n'importe qui. C'est elle qui a secoué le joug » de l'Espagne et exigé la constitution républicaine. Par contre, » l'ancien parti espagnol ou blanc, dit de « sang pur », entraî- » nera indubitablement les Indiens, qui sont encore sous le » joug des anciennes idées métropolitaines et las-casiennes de » servilité morale. Ils sont presque tous catholiques fanatiques, » sans savoir beaucoup mieux que les Indiens eux-mêmes, ce » que c'est que le fond de la doctrine chrétienne : ce sont des
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» adorateurs de scapulaires et de statuettes, prêts à devenir » des massacreurs de mécréants. Pour toute cette population, » purement blanche ou purement rouge, le type de l'impie, » c'est l'Anglais. Ajoutez que les Américains du Nord ont bien » soin de maintenir les Guatémaliens dans la pensée, en partie » fondée d'ailleurs, que le demi-scepticisme des ladinos, » nègres ou sang-mêlés, n'a d'autre origine que leur com- » merce avec Bélise, et que le maintien ou l'extension de cet » établissement anglais entraînera inévitablement la ruine » du catholicisme dans toute la république.
» Les sang-melés d'Amérique, au Guatemala comme ail- » leurs, sont presque tous gens de sac et de corde, qu'on » achètera facilement, en couvrant le marché d'un semblant de » libéralisme; et quant aux ladinos noirs, ils n'ont d'autre » patrie véritable que leur vieille terre d'Afrique, qu'ils revoient » chaque nuit dans leurs rêves. Leur cœur est là, avec leur » pensée. En Amérique, ils cherchent leur profit matériel, en » attendant le grand voyage au pays de leurs pères. Il ne » faut pas y mettre de formes avec eux : s'ils peuvent gagner » quelques piastres de plus chaque année et conserver leur » liberté de courir les plages basses, dont les Indiens et même » les ladinos pâles ne veulent pas, ils se moqueront bien de » ce que deviendront et le Guatemala et sa république. »
Le gouvernement anglais se décida donc à tenter l'aven- ture, ne fut-ce que pour jouer un bon tour à son ami de Washington. Mais il était prudent d'y aller avec précaution, et comme ce dernier l'avait prévu, on voulut recourir, comme à Bélise, au procédé par infiltration.
L'Angleterre avait à Guatemala un consul accrédité auprès des cinq républiques de l'Amérique centrale. C'était un homme sûr, profondément dévoué et très-intelligent : un œil de ministre. Cet excellent fonctionnaire agit avec la plus grande adresse, et, le moment ayant été jugé favorable en 1833, il se forma à Londres une Compagnie des côtes orientales
ET PROJETS DE COLONISATION DES BELGES. 19
de T Amérique centrale, avec toutes les formes légales d'une entreprise exclusivement privée. Mais, dès le 19 août 1834, M. Thomas Gould, capitaine au service de S. M. Britannique, dûment commissionné par cette compagnie anodine, dont il était un des directeurs, informait ses amis de Londres, qu'il venait d'obtenir tout à coup du gouvernement de Guatemala et de rassemblée législative cle la république, la concession à perpétuité de tout le territoire de la Vera-Paz, quelque chose comme la meilleure moitié du territoire de la république, dont la superficie est double à peu près de celle de l'Angle- terre...
La convention d'octroi avait été signée le 6 août 1834, votée le 14 et publiée officiellement le 19; et dès le 22, toujours du même mois, le consul de Grande-Bretagne et d'Irlande certifiait et scellait la convention au nom du gouvernement de Sa Majesté. Il va de soi que le capitaine Gould, en annonçant cette bonne nouvelle à la compagnie, faisait ressortir les avantages que ses compatriotes allaient trouver dans ce splendide pays, qui enveloppe Bélise par deux de ses trois côtés continentaux, et confine au nord au Mexique, et au midi aux provinces les plus peuplées de la république de Guatemala. Malheureusement pour l'appétit si bien connu du public anglais et de certains de ses hommes d'Etat, le Guatemala avait pris quelques précautions. Les Hispano-Amé- ricains ont quelque chose du Turc : sous des apparences fort indolentes, - ils cachent une grande finesse d'esprit, et, en matière diplomatique, ils sont passés maîtres. Bien fin est celui qui réussit, en négociant avec eux, à lire sur leur visage ou dans leurs paroles, les motifs réels de leur conduite ou le parti qu'ils comptent tirer de leurs actes.
Le gouvernement du Guatemala était donc au moins aussi satisfait que la compagnie anglaise de l'acte, en apparence si libéral, dont il venait de la gratifier. En effet, si la compagnie croyait pouvoir se réjouir, le Guatemala ne perdait absolument
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rien, et le gouvernement anglais était tout simplement « maté ».
Le Guatemala, sachant fort bien que le Mexique et derrière lui les États-Unis, garderaient avec soin la porte de la Vera-Paz du côté de la baie de Gampêche, avait stipulé expres- sément qu'il les conserverait, lui, du côté du golfe deHonduras. en ne comprenant pas le district de Santo-Tomas dans la concession. Ainsi réduit, le département de la Vera-Paz conservait, il est vrai, une trentaine de lieues de plage sur le golfe; mais il n'y avait là ni embouchure d'un fleuve navigable, ni port naturel, ni emplacement convenable pour en créer un artificiel. La bonne Compagnie des côtes orientales en était donc réduite à aller s'établir au beau milieu du continent pour y faire de l'agriculture, ce qui devait nécessairement amener sa popula- tion à embrasser, après la première génération, les idées et les intérêts spéciaux à ï Amérique et directement hostiles à l'An- gleterre. C'était donc un immense élément de force, au lieu de devenir une cause de faiblesse plus grande pour le Guatemala. Il est vrai que l'interposition d'une population britannique entre la frontière mexicaine et Bélise, pouvait entraîner une extension encore plus grande de la fraude qui se pratiquait sur cette frontière; mais cela importait fort peu au Guatemala. D'autre part, le commerce d'importation de Bélise devait se trouver très-avantagé du peuplement de la Vera-Paz ; mais cela était en même temps favorable aux recettes de la douane guatéma- lienne et donnerait de l'ouvrage aux muletiers de la république, tout en les éloignant de la capitale, où ils étaient un élément d'opposition et de désordre. Enfin, la Vera-Paz, peuplée et exploitée par une compagnie anglaise, aurait tout intérêt à se rendre indépendante du commerce de Bélise, parce que ce der- nier territoire était entouré de montagnes et de forêts presque infranchissables, et que son extrême insalubrité serait toujours un obstacle à son exploitation économique et directe. Les deux grandes voies navigables naturelles qui partent du centre de la Vera-Paz pour se diriger, d'une part vers le sud, par le
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Cajabon et le Polochic, appelé vers son embouchure le rio Didce, et d'autre part vers le nord par l'Usumasinta, seraient toujours les grandes lignes d'importation et d'exportation de ce département, de sorte que la compagnie, liée du reste à éta- blir un service de petits bateaux à vapeur entre le golfe de Honduras et la Vera-Paz, par la première de ces lignes, ne tarderait pas à se détacher de plus en plus de Bélise.
Ajoutons d'ailleurs que le rio Duke ne faisait pas partie de la concession, étant compris entre une bande réservée par la république au nord de son cours et le district de Santo-Tomas, dont il forme la limite septentrionale. Quant à la partie de la Vera-Paz qui bordait le golfe entre la bande réservée et Bélise, il ne s'y trouvait pas une crique où un bateau de cabo- tage put se mettre à l'abri, ni une embouchure de rivière quelque peu importante . On n'y rencontrait en tout qu'une minus- cule rivière, beaucoup trop large dans la partie inférieure de son cours, et ayant conséquemment une très-mauvaise barre à son entrée. On l'appelle le rio Sarstoon. Ce cours d'eau descend d'une barrière montagneuse très-importante, les monts Chamaï, toujours couverte de forêts vierges, qui sépare la côte de l'intérieur de la concession. Il n'y avait rien à espérer de ce côté pour la compagnie, et elle ne tarda pas à s'en apercevoir, car lorsque le consul de Sa Majesté, si prompt à approuver l'acte de concession, eut envoyé son rapport au ministre britannique, celui-ci l'accueillit en tirant la lèvre et en regar- dant avec mépris sous ses lunettes ; puis il dit avec le cor- donnier italien : « Niente da far ! » Il laissa donc la Compa- gnie des côtes orientales s'arranger toute seule, décidé à attendre une autre occasion pour revenir à ses projets.
La compagnie, de son côté, était peu enthousiaste de son acquisition ; mais il s'agissait pour elle de rentrer au moins dans ses débours, et elle résolut d'entreprendre quelque chose pour ne point devoir liquider immédiatement. Elle désigna donc un certain M. Fletcher, pour essayer la fondation d'établissements
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agricoles et commerciaux dans la Vera-Paz. M. Fletcher était un homme très-dévoué et fort intelligent; il paya de sa per- sonne autant qu'il était raisonnable de le lui demander. Lui et sa famille se transportèrent aussitôt en Amérique; mais il tut bientôt compris la situation difficile qui lui était faite. Il y avait, sur le rio Sarstoon, un petit hameau composé de quel- ques huttes de ladinos. Dans l'espoir de pouvoir un jour échapper au passage forcé par le rio Dulce, M. Fletcher proposa de former sur ce point un premier centre de population et d'améliorer, avec le temps, ses communications directes, d'une part avec la mer et de l'autre avec l'intérieur, en longeant la frontière méridionale de la concession. C'était, en effet, tout ce qu'il y avait de moins mauvais à espérer pour la compa- gnie ; mais le gouvernement guatémalien comprit aisément cette politique, et il en prit bonne note contre M. Fletcher. En attendant, le hameau avait reçu le nom de Livingston.
En décembre 1835, l'agent de la compagnie s'était aperçu que le séjour de Livingston ne convenait en aucune façon pour une colonie agricole, et il avait choisi un autre emplacement, beaucoup plus à l'intérieur de la Vera-Paz, Près du confluent du Gajabon et du Polochic, qui se réunissent à l'extrémité nord-ouest du district de Santo-Tomas, se trouvent de chaque côté du Gajabon, des plateaux et quelques mamelons assez élevés, où tous les avantages coloniaux semblaient être réunis. Situé à une vingtaine de lieues à l'intérieur, sur une rivière navigable directement en communication avec le Dulce, ce dis- trict avait un climat infiniment meilleur que Livingston, et les Indiens du voisinage étaient bien disposés à seconder les pre- miers efforts des colons, moyennant un faible salaire.
M. Fletcher écrivait qu'il avait donné au futur établissement le nom, quelque peu prétentieux, New -hiver pool. En décembre, c'est- à-dire en hiver, le climat lui avait semblé excellent sur ce point; « frais, froid môme pendant la nuit; agréable pendant » le jour, sauf pendant quatre ou cinq heures, où le soleil exer-
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» çait une grande force de ca tarification. » Or on sait que, pendant la saison humide ou hivernale de cette contrée, le jour dure environ onze heures. On pouvait donc compter sur trois heures environ, le matin, et sur autant le soir, de tem- pérature agréable, entre les froids de la nuit et la grande chaleur du jour. L'été n'offrant plus du tout de température agréable, pas même la nuit, on comprend que le temps dispo- nible pour les labeurs du travail agricole ne serait guère long à New-Liverpool. L'agent général le sentait assez lui-même, car sans être disposé à renoncer à cet établissement, il songeait déjà à trouver mieux... ; mais il fallait pour cela s'éloigner de plus en plus de la mer. Il parle en effet de terres plus élevées, situées plus à l'intérieur du pays et connues des Indiens sous le nom, flatteur pour un Européen et même pour un naturel de la zone intertropicale américaine, de tierra gelada, ou district à hiver, par opposition aux terres plus basses, qu'on désigne partout, depuis l'Amazone jusqu'au nord du Mexique, sous le nom peu réjouissant de tierras calientes, pays chauds ou plutôt brûlants.
Pour se faire du reste une idée convenable de cette tierra gelada, que M. Fletcher considérait comme un excellent em- placement pour un village « a fine situation for a village », il nous suffira de dire qu'on y cultive encore en plein air le cacao de nos serres chaudes...
Cependant le « fine village » ne se fondait pas, et M. Fletcher ne savait trop où donner de la tête, tandis que le gouvernement guatémalien riait sous cape et montrait sa vive sollicitude pour les intérêts de la compagnie en engageant celle-ci à se trans- porter au cœur même de la Verra-Paz, où elle ne manquerait pas de « lignes navigables à exploiter » et d'excellents emplace- ments pour « des villages » .
En décembre 1836, M. Fletcher était toujours à New-Liver- pool, avec un faible noyau de colons anglais, avant-garde de l'armée qui devait conquérir la Vera-Paz. De son côté, la corn-
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pagnie était dans une situation grave ; car dépenser un capital social sans payer de dividende ou d'intérêts, ce n'est pas pré- cisément une plaisanterie chez nos voisins britanniques. Cette brave compagnie avait tout l'air d'avoir gagné la lune à la loterie. Cependant le gouvernement anglais ne tenait pas à ce qu'elle tombât en déconfiture. M. Frédéric Chatfield, son consul à Guatemala, continuait à observer ce qui se passait là-bas et à tenir le cabinet de Saint-James au courant de toutes les phases très-changeantes, comme on sait, de la politique inté- rieure de la république. En décembre 1836 et en juillet 1837, grâce à l'intervention officieuse de M. Chatfield, sans aucun doute, le gouvernement de la république accorda à la com- pagnie des sursis pour l'exécution de ses engagements, et celle-ci continuait à traîner sans faire le moindre progrès, lorsque, comme par un coup de la baguette magique, elle reprit tout à coup et force et vie.
Le moment avait paru favorable, en effet, à une nouvelle action, et M. Chatfield en avait informé comme de juste son gouvernement. Malgré ses capitaux en souffrance, la compa- gnie s'était ranimée du jour au lendemain. Eu effet, les partis luttaient avec plus d'acharnement que jamais à Guatemala, et ils étaient tous également faibles. Le 11 septembre 1837, une assemblée générale des actionnaires de la compagnie se tint à Londres, et sept jours après, M. Young Ànderson, homme d'une haute intelligence et d'une grande valeur personnelle, préparé d'ailleurs par un long séjour en Amérique, s'embarquait en qualité de super intendent de la compagnie, pour aller à Guatemala rétablir la situation et lui donner les formes les- plus avantageuses possibles.
A son arrivée dans l'Amérique centrale, il trouva les affaires de la compagnie très-compromises : la concession de la Vera-Paz avait été suspendue; toute correspondance avait cessé entre M. Fletcher et le gouvernement de la république ; le pays, très-excité contre les Anglais, était en outre en ébullition
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comme toujours, et le président de la république se voyait débordé comme d'ordinaire. Ce dernier avait du reste signé un acte de concession conditionnelle avec une autre société, pour le district de Santo-Tomas. Déjà des navires étaient arrivés dans la baie de Santo-Tomas, avec du matériel pour l'établissement de la ville et du port à y créer.
11 n'était que temps ; mais MM. Anderson et Chatfield étaient là : leurs batteries furent dirigées d'abord contre l'in- trus qui voulait s'emparer de Santo-Tomas. M. Anderson persuada si bien au président don Mariano Rivera Paz, qu'il s'agissait en la matière, pour les Anglais, d'une compagnie privée, obligée par ses intérêts à faire la concurrence à Bélise, qu'on commença par suspendre la nouvelle concession ; puis le président en passa les bénéfices à M. Anderson, sous la condition que la société fît peau neuve, en prenant désormais le titre de Compagnie commerciale et agricole des côtes orien- tales de ï Amérique centrale.
Et dès le 8 novembre suivant, M. Anderson obtint égale- ment le renouvellement de la concession de la Vera-Paz.
La compagnie avait donc maintenant tout le département de la Vera-Paz, avec le district de Santo-Tomas en entier, y com- pris le port ; on y ajoutait le monopole pour vingt ans de la navigation sur ses deux fleuves et sur leurs grands affluents, et celui de la construction des routes vers l'intérieur. En outre, les transports par eau de la compagnie étaient exempts de tout droit de tonnage dans tous les ports de la république.
Pour cela, la compagnie avait à introduire à Santo-Tomas, directement ou indirectement, cent familles dans un délai de trois années ; deux cents familles dans un délai de six années, et cinq cents familles, en tout, dans un délai de dix années. Elle devait ensuite en introduire encore cinq cents dans les dix années qui suivraient. Ces braves pionniers jouiraient d'ailleurs de toute espèce de privilèges et exemptions de droits.
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C'était magnifique!... et pourtant M. Chatfield n était pas content du tout; car le gouvernement guatémalien, incorri- gible sous ce rapport, avait très-adroitement glissé dans l'acte une petite clause que voici : « Les colons pourront appartenir » à toute nationalité; mais un quart du nombre minimum » stipulé devra se composer d'Espagnols, Portugais, Açoriens, » Maltais, Allemands, et les Gentro- Américains auront le droit » d'y être admis au même titre que les Anglais, à la condition » de se soumettre aux règlements de la compagnie. »
Le gouvernement anglais allait pouvoir dire une seconde fois, avec le cordonnier : « Niente da far! » Or, on sait que le cabinet de Saint-James n'a pas coutume de répéter trois fois la même chose. Tout dépendait donc de M. Anderson : s'il acceptait le traité, c'était la guerre entre lui et M. Chat- field, entre le gouvernement royal et la compagnie. M. Ander- son était trop intelligent pour ne point comprendre cela, et trop honnête homme pour retirer sa parole : il accepta, s'ap- prêta à lutter coûte que coûte contre l'hostilité ouverte du consul, et à ne voir dans l'affaire que les intérêts d'une com- pagnie exclusivement privée. Pour mieux marquer sa com- plète adhésion au gouvernement du Guatemala, il prit une part personnelle, des plus actives et des plus efficaces, à la défense de la capitale, deux mois plus tard, pendant une de ces révolutions si fréquentes dans ces pays-là.
Laissons M. You ng Anderson préparer son rapport général à la compagnie, rapport du reste admirablement déduit des faits réels, et d'autant moins connu chez nous, quil détruisait dès 1839, toutes les thèses erronées que la Société belge, dont nous ne tarderons pas à parler, défendit en 4842 et plus tard. Nous y reviendrons bientôt ; mais suivons, en attendant, M. Chatfield et le gouvernement anglais dans leur politique pour renverser la compagnie anglaise.
Grâce à l'attitude du consul, le gouvernement de Guate- mala, quoique la concession du district de Santo-Tomas ne
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fût pas encore validée par la Chambre législative, sentait qu'il n'avait de salut à attendre que dans l'action immédiate et énergique de la compagnie, attendu que la griffe du Léo- pard était dressée au-dessus de sa tête. Dès novembre 1838, on voit successivement le président, l'ex-président et des hauts fonctionnaires ou grands personnages de la république adres- ser à la compagnie offres de services sur offres de services : le 8 novembre, c'était, entre autres, le président Mariano Rivera Paz qui, ne sachant où donner de la tête parce que le terrain vascillait sous ses pieds, écrivait personnellement à M. Peter Harris Abbott et aux autres directeurs de la compa- gnie, leur rappelant les services qu'il avait été heureux de leur rendre, les engageant à ne point perdre un moment, et se met- tant à leur disposition « comme chef du gouvernement, en toute autre qualité et comme particulier ». 11 finissait en se déclarant « leur plus obéissant serviteur ».
Un mois après, date pour date, c'étaient MM. Espada y Pilona qui offraient leur concours auprès du gouvernement et de n'importe qui, n'importe où. Ils finissaient en se déclarant, eux aussi, les « plus obéissants serviteurs de la compagnie ».
Enfin, pour ne pas pousser plus loin cette liste, l'ex-prési- dent Galvez arrivait à la rescousse le 20 décembre. Il com- mençait par « remercier les directeurs des attentions et des » politesses qu'ils avaient eues à son égard avant qu'il ne fût » démis de la présidence », et ajoutait que « depuis lors le » Guatemala payait le tribut de toute jeune république, souf- » frant sous le fouet de l'émeute ; et que l'ignorance jointe à » l'ambition avait placé cet État dans un tel désordre qu'il » (l'État, pas Galvez) en était entièrement paralysé ». Puis il rappelait ses services en faveur de la compagnie pendant ces occurrences, affirmant qu'il avait «materially » aidé M. Young Anderson. Enfin, il annonçait que, « comme membre de la con- » vention nationale pour la Vera-Paz, ou comme député à » l'assemblée constituante (on sait qu'il y en a toujours au
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)> moins une en permanence dans ces pays-là), et comme » homme privé, il se tenait aux ordres de la compagnie ».
Le fin mot de tout ceci, c'est que le parti « libéral », c'est-à- dire celui des ladinos, sentait bien que, sans l'arrivée de nombreux émigrants étrangers qui partageassent sa manière de voir et fussent prêts à le soutenir au besoin par les armes, comme M. Young Anderson en avait donné l'exemple, il serait débordé par les Indiens coalisés avec les blancs. Or, le gouvernement de Guatemala avait, comme organisation formelle, un système très-libéral, calqué sur celui des Améri- cains du Nord, sauf que les Guatémaliens avaient expulsé de leur territoire tous les ordres religieux, à l'exception du seul, l'ordre de Belin, qui s'occupait de soigner les malades et d'instruire les enfants pauvres. Une concession territoriale faite par les libéraux aux Anglais hérésiarques était donc un excellent prétexte à réaction, et Faction indirecte du consul d'Angleterre aidant, la république fut bientôt sens-dessus-des- sous. En effet, le gouvernement anglais faisait, de son côté, des démarches pressantes auprès du président de la république pour obtenir une délimitation « équitable » entre Bélise et la zone maritime de la Vera-Paz.
Que se passa-t-il alors exactement entre le président et le consul d'Angleterre? C'est ce qu'on ne sait pas au juste; mais ce qui est certain, c'est que la convention pour le district de Santo-Tomas ne fut jamais ratifiée par la Chambre au bénéfice de la compagnie anglaise, et que le président Mariano Rivera Paz, le serviteur si dévoué de la compagnie, devint plus tard le meilleur ami de M. Chatlield. Ce dernier avait habilement travaillé, tant en Europe qu'à Bélise et à Guatemala.
Il commença par déclarer au superintendant de la compagnie que « probablement, le gouvernement de Sa Majesté napprou- » ver ait pas qu'une colonie cl étrangers vînt s'établir si près des » possessions britanniques du golfe de Honduras, dans le cas » où la compagnie établirait comme colons, des nationaux
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» d'autres pays, comme ceux qui sont nés et élevés sous un » climat semblable à celui de Santo-Tomas, ou bien dont la )> constitution physique est adaptée à ce climat. » Ceci se passait en février 4839, et pendant que le consul cherchait à prouver à la compagnie qu'il était bien préférable de reporter son attention sur les avantages (sic) de la situation commerciale de Bélise relativement à Santo-Tomas, les habitants de Bélise rédigeaient un mémoire pour demander au gouvernement la reconnaissance de cette colonie comme partie de l'empire britannique, et la rectification, c'est-à-dire l'extension de ses frontières. Ce mémoire, très-curieux, est du 7 mars 1839, coïncidence non moins remarquable. 11 est intitulé : Mémorial of the inhabitants of British Honduras to the Right Honourable Lord Glenelg, one of Her Majestys secrétaires of State, etc. Ces braves gens se plaignaient amèrement de ce que « leur » établissement, fondé dans le but d'exploiter les bois précieux » et spécialement l'acajou, ne contînt plus, à des distances » suffisamment rapprochées des côtes et des rivières, d'arbres » d'ébénisterie de dimensions convenables pour l'exportation. » Le moment était donc venu, disaient-ils, de songer à tourner » ses vues vers une exploitation agricole proprement dite des » nombreux [sic) milliers de milles carrés de territoire » dépendant de Bélise, et d'admettre l'établissement comme * colonie directe de la mère-patrie, avec franchise d'importa- » tion dans tous les ports de l'empire. Il fallait aussi, pour » sa sécurité, lui fixer convenablement ses limites».
M. Ghatfield n'eût pas mieux dit, et il était facile de voir que la Compagnie des côtes orientales n'avait qu'à se bien tenir.
Les « many thousands of square miles » d'étendue exploitable que les Bélisiens donnaient à leur territoire, se composaient en réalité, rochers, plages marécageuses, criques, forêts vierges et montagnes compris, de 623 milles carrés géographiques d'après les meilleurs auteurs modernes. Quant à l'absence de
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bois précieux sur leurs côtes, l'observation était fondée, par l'excellente raison que, non-seulement ces bons exploitants avaient coupé tous ceux de Bélise, mais encore tous ceux du golfe de Honduras en entier, depuis le nord jusqu'au sud, et cela sans en demander la permission ni au Guatemala ni à personne.
A d'aussi justes réclamations, le gouvernement anglais ne pouvait refuser une oreille complaisante. Sans bruit, sans que les États-Unis prissent l'éveil, on porta de fait les limites méri- dionales de Bélise des monts Cockscomb, où elles s étaient trou- vées jusqu'alors Jusqu'au rio Sarstoon où nous les trouvons depuis lors. Bélise atteignait ainsi la rive opposée à Livingston et n'était plus qu'à 5 lieues du district de Santo-Tomas. Toute la côte orientale du golfe de Honduras lui appartenait, et elle enlevait 25 lieues des 30 dont se composait la concession maritime de la Vera-Paz, déjà si précaire. En même temps, d'ailleurs, l'incorporation de Bélise dans le domaine colonial de /' Angleterre était accomplie.
Ce n'est pas tout: il fallait prévoir les nécessités de la pro- tection de Bélise, voire même celle d'une action coercitive contre la Compagnie des côtes orientales et contre le gouverne- ment guatémalien lui-même, s'il venait à regretter sa faiblesse. L'Angleterre prit donc de vive force position au cap Gracias à Bios, extrémité sud-est du golfe de Honduras, et débarqua quelques bommes dans l'île de Ruatan, Roatan ou Rattan, située dans la partie sud du golfe. Or, comme elle possédait déjà l'île de Turneffe, située devant le territoire de Bélise, elle commandait ainsi, par le seul moyen d'une couple de bons croiseurs, tout le golfe. Longtemps Ruatan et Turneffe avaient été de véritables nids de pirates, les repaires préférés des forbans qui infestaient alors toute la mer des Caraïbes. C'est là un enseignement qu'une puissance maritime désireuse de dominer une mer ne néglige jamais : c'est le fait pratique, appuyant la théorie. L'Angleterre était donc prête à intervenir
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par les armes, s'il venait à la pensée de quelqu'un de contester que ses nationaux fussent chez eux dans Tîle de Ruatan. Voilà du moins ce que M. Young Anderson, qui s'y connaissait, vint dire à Londres, à la Compagnie des côtes orientales de l'Amé- rique centrale.
On voit que les intérêts de Bélise étaient bien gardés. Cependant tout cela ne pouvait se passer sans une couple de petites révolutions à Guatemala : au fond, c'étaient les conser- vateurs qui formaient le parti dominant du moment, et comme il s'agissait toujours pour eux de viser au retour des bons pères jésuites et moines de toute espèce, plutôt que de faire les affaires de la république, ils voulurent profiter de l'hostilité ouverte qu'ils avaient fait naître contre la compagnie anglaise et de l'appui secret que leur prêtait dans ce sens le gouverne- ment britannique, pour atteindre leur but religieux. Or, rien ne les gênait tant sous ce rapport que le lien fédéral qui les unissait aux autres républiques centro-américaines. Un homme était en ce temps-là fort en vue au Guatemala : c'était le général Carrera, officier très-intelligent et très-énergique, catholique en apparence, mais en réalité aussi sceptique que les neuf dixièmes des Hispano-Américains. Quoique ladino pâle, il dis- posait de tout ce qu'il y avait d'Indiens clans le Guatemala, et les blancs, tout en ayant peur de lui, durent bien le prendre pour chef réel de leur parti, parce qu'ils ne pouvaient rien sans son concours.
A la fin de 1838, après quelques discussions orageuses à la Chambre, la lutte commença : le gouvernement de la con- fédération se trouvant à Guatemala même, il fallait une levée d'armes au dehors pour tâcher de maintenir le pacte fédéral, et en conséquence le général Morazan marcha contre Guate- mala avec quelques troupes, y entra et déposa le président. Mais Carrera battit complètement les fédéraux le 17 avril i 839, reprit possession de la capitale, rétablit le président sur son siège et lui fit déclarer dissoute la confédération des États-
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Unis de l'Amérique centrale. La république du Guatemala était dès lors souveraine et indépendante. Les autres États ne s'y opposèrent pas, parce qu'ils craignaient Carrera, qui était absolument maître de la situation, quoiqu'il eût refusé la pré- sidence pour le moment.
Quelques jours après, ces faits furent portés officiellement à la connaissance du gouvernement anglais par le. canal de M. Chatfield, et le consul, avant même d'avoir pu en référer en Europe, s'empressa, le 9 mai, de féliciter le nouveau gou- vernement guatémalien « des principes éclairés qui le gui- » daient ».
Toutefois, ramener les jésuites n'était pas tout à fait aussi faciie que de refouler l'armée de Morazan, et Carrera résolut de commencer par réduire l'opposition sanglante qu'une telle mesure entraînerait inévitablement de la part des ladinos, en faisant montre de douceur et de générosité envers les vaincus du jour, qui pouvaient très-bien être les vainqueurs du lende- main. Ce maire du palais américain entoura donc son ombre de président de la république d'un cabinet de fanatiques im- prudents, qui se brûlèrent bientôt les ailes à la chandelle et lui fournirent l'occasion, dès le lendemain, de se montrer lui, Carrera, le véritable homme modéré de la situation, en atten- dant qu'il fût le dictateur de la république.
Laissons-le à cette besogne et revenons à Londres, où nous attend la Compagnie des côtes orientales de l'Amérique cen- trale, ressuscitée de ses cendres. Le capital social, reconstitué sur de nouvelles bases, était de cinq millions de francs, et divisé en 10,000 debentures de 20 livres chacune, dont la moitié seulement était émise. L'intérêt était de 4 p. c.
A la tête de la compagnie était un conseil de huit directeurs, autorisés à s'adjoindre de nouveaux collègues. Dans la liste, nous remarquons le capitaine P.-D. Bingham, de la marine royale, le docteur Spurgin et M. David Pollock, du conseil de la couronne. La superintendance en Amérique restait naturel-
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lement confiée à M. Young Anderson. Les banquiers étaient MM. Glyn, Eallifax, Mills et Q\ Les derniers actes de la com- pagnie belge dont nous aurons à parler bientôt, firent surgir encore une partie de ces noms, comme ceux d'hommes dont la haute honorabilité et la grandeur d'âme sont au-dessus de toute critique.
Parmi les auditeurs de la compagnie, on trouve encore le capitaine William Crozier.
Outre les bureaux de la société à Londres, vingt-cinq agences locales étaient établies dans les principales localités de la Grande-Bretagne et de l'Irlande. On voit donc que l'orga- nisation répondait à son but.
Voyons maintenant comment la compagnie avait été admi- nistrée.
Le 9 septembre 1839, M. Young Anderson revint à Londres, sans avoir encore obtenu la consécration législative de sa concession de Santo-Tomas, mais aussi sans l'avoir vu casser. Il lui avait fallu faire pour cela des prodiges d'adresse pendant le cours des sept mois précédents, et il comptait triompher définitivement si la compagnie lui permettait de se mettre im- médiatement à l'œuvre avec des moyens convenables. En consé- quence il avait communiqué son rapport, document admirable de saine raison et de haute perspicacité comme de coup d'oeil pratique, dont nous nous sommes appuyé presque à chaque ligne dans ce travail. Nous n'y relèverons plus qu'un seul pas- sage, parce qu'il jette un jour très-vif sur les illusions décevantes dont notre compagnie belge de Santo-Tomas va se payer tout à l'heure.
« Pour mettre en valeur ses immenses domaines, dit M. An- » derson, il importe que la compagnie considère le district de » Santo-Tomas comme un établissement commercial plutôt » qu'agricole, tandis que la Vera-Paz deviendrait une vaste » colonie proprement dite, dont Santo-Tomas serait la porte.»
Ce n'est pas à dire que le superintendant jugeât ce dernier
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poste comme malsain relativement aux côtes de la zone torride en général. Il le déclarait même «beaucoup moins chaud que » certaines îles des Indes occidentales » ; mais il en excluait expressément « les travailleurs agricoles anglais, à moins » qu'ils ne changeassent leur mode de vie ordinaire. Pour les » marchands et autres, dit-il encore, dont les occupations » n'exigent point de travail corporel fatigant ou d'exposition » au soleil du midi, j'ai l'espoir que ce pays fournira la preuve » de sa convenance comme lieu d'habitation. Gomme labou- » reurs ou ouvriers agricoles, il ne faudrait y admettre que » des Islanos (Açoriens et habitants des Antilles), des Maltais, » des Bahamiens ou des hommes originaires du midi de » l'Europe. »
M. Young Anderson indiquait du reste sans ambages l'hos- tilité ouverte à laquelle il fallait s'attendre de la part du gou- vernement anglais et de son représentant à Guatemala, et il insistait particulièrement pour qu'on ne perdît pas une minute à commencer le combat. Cependant il y eut, paraît-il, quelques tiraillements dans le comité directeur, car l'assemblée générale des actionnaires, appelée à approuver ce qui avait été fait et les nouvelles mesures à prendre, ne se réunit que le 25 no- vembre 4839.
Les comptes qui y furent communiqués aux intéressés valent la peine d'être comparés à ceux de la société belge. Les voici, en francs et centimes :
a. Travaux, voyages, dépenses de toute espèce faites par M. Young Anderson fr. 179,927 50
b. Dette restante de l'ancienne compagnie . 182,935 70
c. Rachat ou conversion des anciennes actions de la Compagnie en debentures de la
nouvelle 450,287 50
cl. Enfin, payé pour intérêts réglementaires 194,511 85
Total. . . 1,007,662 55
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Un million de francs, voilà donc le capital dépensé par la Compagnie, intérêts compris, tant sous la direction de MM. Gould et Fletcher que sous celle de M. Young Anderson, pour obtenir à deux reprises la concession entière du dépar- tement de laVera-Paz, et y ajouter celle du port et du district de Santo-Tomas. Et les traitements et premiers essais de coloni- sation étaient compris dans cette somme. Les négociations, voyages, frais de toute nature de M. Young Anderson pour tout rétablir, lorsque la situation semblait perdue, et atteindre l'objectif politique entier de la compagnie, avaient coûté en tout et pour tout 183,000 francs seulement.
Il n'est pas nécessaire de dire que sa conduite fut approuvée par acclamation. Certes, il le méritait bien. Il se rembarqua pour l'Amérique centrale dès le mois de février 1840, avec quelques ouvriers pour déblayer remplacement de la ville à fonde?1 à Santo-Tomas.
Mais il était écrit que M. Young Anderson ne réussirait pas à exploiter Santo-Tomas commercialement, et que nous, Belges, nous rembourserions les dépenses de la Compagnie commerciale et agricole des côtes orientales de l'Amérique centrale, tout en lui octroyant par-dessus le marché la province de la Vera-Paz, à titre gracieux, et en donnant enfin au gou- vernement anglais la satisfaction de laisser Bélise jouir tran- quillement de son monopole, jusqu'à ce qu'il conviendrait à l'Angleterre de faire de Santo-Tomas même le centre d'un vaste système d'opérations que nous aurons à faire connaître plus loin.
En effet, pendant que le superintendant, armé de toutes pièces pour s'acquitter de ses obligations vis-à-vis du gouvernement guatémalien et de la compagnie, traversait pour la troisième ou quatrième fois l'Atlantique, des pourparlers s'engageaient adroitement, par des influences dont les ramifications s'éten- dent partout, entre quelques particuliers de Bruxelles et de Paris, et les membres de la compagnie anglaise, d'une part ;
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entre des étrangers résidant à Guatemala et des hauts fonc- tionnaires de la république, d'autre part, pour le rachat d'une partie de la concession. Les jésuites n'avaient rien trouvé de mieux que de rentrer au Guatemala par la porte de Santo- Tomas, et de se transformer à cet effet en marchands et en colons ; et nous, nous étions tout naturellement désignés pour payer en argent et en vies d'hommes, les frais de cette petite combinaison. C'est ce que nous allons voir.
Jamais, depuis bien des siècles, la situation de l'Europe n'avait été plus favorable qu'alors pour la mise en pratique du procédé politique dont il s'agit : les théories communistes, phalanstériennes et autres ejusdem farinœ, renouvelées de l'ancienne Grèce et des couvents catholiques, étaient en haute faveur, en France et ailleurs, grâce à l'école de Fourier, Enfantin, Cabet, Robert Owen, e tutti quanti. Cette vieille- rie, rajeunie par les rêves de tant de fous, généralement fort généreux d'ailleurs, remuait les idées au point que les gens les plus intelligents eux-mêmes en étaient quelque peu atteints dans notre vieille Europe. En effet, ces prédications corres- pondaient malheureusement à un état social demandant incon- testablement des réformes. Cela était évident, et les faits ont prouvé qu'au moins elles eurent ceci de bon, que les pro- blèmes sociaux furent depuis lors l'objet d'études beaucoup plus sérieuses qu'autrefois, et qu'il en résulta mainte solution heu- reuse. Quoi qu'il en soit, dans le moment, il y eut un peu de trouble dans tous les esprits, devant les questions bizarres et innombrables qui s'agitaient chaque jour sous les yeux de toutes les catégories de public, touchant la propriété, les devoirs de l'État, la famille, les conditions du travail, l'emploi de îa for- tune publique, etc., etc.
Ceci soit rappelé tout simplement pour justifier individuelle- ment les hommes honorables dont nous allons avoir à parler, et qui, comme leurs contemporains, versèrent dans des erreurs qui nous feraient certainement sourire aujourd'hui.
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C'est donc ainsi qu'on vit se former à Bruxelles, en 1841 y. une société de gens parfaitement sérieux et bien intentionnés, fort généreux même, dans le but de former au Guatemala un immense phalanstère politico-religioso-socialiste, dont les sta- tuts et le règlement ne permettraient certainement plus aujourd'hui, au lecteur attentif, de conserver un seul instant son sérieux. On commença par donner au fruit de cette concep- tion une tutelle convenable, en créant la Société belge de colo- nisation, qui devait également — du moins on l'espérait — lui donner quelque part des cousins. Il va de soi que cette bonne tutrice commençait par s'adjuger les bénéfices de la minorité de l'enfant à naître. L'année suivante, celui-ci vit le jour, et fut baptisé régulièrement sous le nom plein de pro- messes de Communauté de F Union.
Voici de quoi juger s'il était né viable :
Il avait toute l'organisation officielle d'un couvent laïc et était proclamé «de réussite certaine», parce que ses membres n'auraient :
1° Qu'à travailler sous les tropiques, et pendant toute l'année, les dimanches et jours de fêtes religieuses exceptés, aux heures, à l'endroit et de la façon que la direction coloniale jugerait convenables, pour faire telle besogne qui passerait par la tête de celle-ci ;
2° A recevoir pour cela un salaire fixé par la direction, et payé en bons de la Société, au moyen desquels ils pourraient acheter leur nourriture, habillement, « excellent genièvre par bouteilles », etc., etc. compris, dans les seuls magasins de la Société, protectrice aussi générale que généreuse ;
3° A obéir, en matière religieuse et d'enseignement, au directeur religieux de la colonie, choisi statutairement dans la compagnie de Jésus ;
4° Enfin, à espérer qu'après avoir pleinement satisfait, pen- dant un terme continu de vingt années, sous ce gracieux régime, à toutes les volontés de leur dictature à deux têtes, ils
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obtiendraient l'ineffable récompense de devenir propriétaires « d un hectare » de forêt vierge, situé n'importe où, dans l'immense étendue de ce pays non moins virginal.
On le voit, « la Société avait pensé à tout » .
Ajoutons, pour faire ressortir combien il allait naître d'espé- rances et de consolations dans la pensée de ce pauvre colon, fatigué du travail de la journée fait dans les marais et sous le soleil intertropical, lorsque, le soir, il pourrait rêver à ce bien- heureux hectare de forêt, que celui-ci avait une valeur nette maxima de 2 francs ! En effet, si nous divisons par la superficie le prix total d'acquisition du district de Santo-Tomas, sans en rien déduire ni pour la plus-value des terrains destinés à la fon- dation de la ville, ni pour le port, ni pour les bois exploitables et qui seraient depuis longtemps coupés à l'époque de l'octroi de l'hectare en question, nous obtenons exactement pour celui- ci la valeur de fr. 2-07 1/2. Or, nous allons voir que la société protectrice de la communauté de l'Union avait été... surfaite, comme dans une forêt vierge, par ses amis de Londres.
Nous avons connu depuis 1842 d'autres compagnies finan- cières, où l'on fit aussi intervenir les sentiments religieux et sociaux pour faire entrevoir de gros bénéfices... lointains; mais, nous le répétons, la Société belge de colonisation, qui s'était greffée sur la communauté de l'Union guatémalienne, était absolument de bonne foi. 11 s'agit ici des éléments civils. En promettant donc des profits clairs comme le soleil des tro- piques et gros comme des mahonis de Santo-Tomas, les direc- teurs de la Société belge les croyaient réellement acquis. Ils ne furent d'ailleurs pas les seuls : Tous, en Belgique et en France, trouvèrent que la Société belge avait découvert un monde idéal et matériel aussi splendide que nouveau. Les organes de la presse, depuis les plus catholiques jusqu'aux plus avancés, en passant par la Revue britannique, l'Indépen- dance, ! 'Observateur , le Précurseur, les Débats, le Globe, le Constitutionnel, la Presse, le Moniteur universel, étaient plus
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ou moins dans l'admiration devant tant de sagesse. Même en Allemagne, la Gazette de Cologne et celle (ÏAugsbourg, entre autres, approuvaient chaleureusement les plans et les opéra- tions de la Compagnie belge.
Restait l'opinion des Anglais et des jésuites. Les premiers se taisaient, et pour cause ; les derniers se frottaient la barbe «en regardant modestement la terre, et poussaient les évêques du coude. Ceux-ci, à commencer par le métropolitain de Malines et par le titulaire de Tournai, appelaient publiquement les bénédictions du Ciel sur une entreprise si parfaite, et engageaient les fidèles à lui accorder leurs prières avec leurs économies, sans doute pour se préparer aux répétitions géné- rales qui devaient se donner un peu plus tard au profit de cer- tains brasseurs d'affaires.
Le gouvernement belge, c'était celui de MM. Nothomb- Mercier, approuvait des deux mains. Il fit plus et mieux; il accorda dans ce moment-là tout ce que la Compagnie croyait raisonnable de lui demander : du matériel de nos chemins de fer naissants, puisé à l'arsenal de Malines; des ingénieurs supérieurs de l'État pour l'organisation des ateliers de travail en Amérique (les ateliers nationaux de là-bas ;) des officiers de l'armée, avec solde, grade et ancienneté non-interrompus ; des navires de l'État, etc.
Bref, le roi Léopold Ier lui-même, habitué par sa grande conscience de chef constitutionnel à respecter les travaux libres de ses sujets, quoi qu'il en pensât comme homme, et il devait en penser de drôles de choses, fut amené à prêter son appui à une affaire qui prenait un caractère national par l'una- nimité avec laquelle on voyait de toutes parts affluer les adhé- sions. Par un de ces actes d'abnégation personnelle qu'on ne peut comprendre qu'après avoir étudié et longuement médité les faits du règne de ce modèle des rois constitutionnels, Sa Majesté accepta donc le haut patronage de l'entreprise et y contribua largement de ses deniers.
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Le 7 octobre 4841 parut l'arrêté royal d'approbation de la Société belge et de ses statuts; le 9 novembre suivant, la Louise-Marie, navire de l'État, mettait à la voile, transportant en Amérique la commission d'exploration « présidée par le colonel du génie Remy De Puydt, commissaire spécial du gou- vernement belge auprès de l'État de Guatemala. Elle se com- posait en outre de MM. Auguste 'T Kint de Rodenbeek, repré- sentant le ministère de l'intérieur ; Petit, lieutenant de vaisseau; Dechanges, docteur en médecine, nommés tous les quatre par le gouvernement; et de MM. de Binckum, membre du comité des directeurs; Devercy, capitaine; G. De Puydt, lieutenant d'artillerie; Carette, lieutenant du génie, et B. van Lockhorst, interprète et dessinateur, nommés par la Compagnie.
Le 6 janvier 1842, on jetait j l'ancre dans la baie de Santo- Tomas, et le 9 mai, on signait à Guatemala le contrat de vente du district de Santo-Tomas, par la Société anglaise à la Société belge, moyennant un forfait de 840,000 francs, non-compris un cadeau de 114,000 fr. à faire au gouvernement guatéma- lien, pour l'homologation de l'acte, sous forme de fusils et de canons.
Cette dernière somme était à peu près égale aux deux tiers de ce que M. Young Anderson avait dépensé pour renouveler la concession de la Vera-Paz, tombée en caducité, obtenir celle de tout le district de Santo-Tomas par-dessus le marché, et payer ses voyages, cadeaux, traitements et frais divers, pen- dant tout le cours de ses difficiles négociations.
En nous cédant pour la bagatelle de 840,000 fr. ce dis- trict supplémentaire, que le gouvernement anglais ne permettrait jamais d'exploiter sérieusement à un Européen quelconque, les concessionnaires anglais aux abois remboursaient, nous l'avons dit, la presque totalité de leurs dépenses, conservaient la con- cession entière de la Vera-Paz et s'ouvraient le seul moyen possible de tirer parti, comme compagnie privée, de cette immense colonie agricole. La commission d'exploration
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ri explora en réalité rien du tout : elle se contenta des rensei- gnements de M. Ànderson et des agents anglais, y compris M. Chatfield, redevenu l'ami de la Compagnie, ce qui était bien grave, quoique très-naturel. La commission se ren- dit tout simplement à Guatemala, par le chemin du rio Dulce et du bourg d'Isabal, qui s'y trouve sur le lac ou golfe du même nom. Elle fit cette route, voie ordinaire de tout le monde, avec une certaine lenteur, sauf pourtant son président et quelques autres membres, qui poussèrent droit à la capitale. Le moins pressé, celui qui eût voulu explorer quelque chose au moins pour pouvoir faire un rapport convenable au gou- vernement belge, ce fut M. 'T Kint de Rodenbeek. Il fut aban- donné en chemin par ses collègues et s'en plaignit officiel- lement.
Quant au colonel De Puydt, à peine eut-il jeté un coup d'œil sur la baie de Santo-Tomas que, satisfait, il s'écria par avance : Veni+vidi, vieil renchérissant ainsi sur le mot de César. M. De Puydt était un homme très-intelligent et très-instruit; il n'avait qu'un tort, c'est qu'il appréciait les difficultés des travaux à exécuter dans l'Amérique centrale d'après ce qu'il avait vu lors de la canalisation de la Sambre belge. Il faisait un peu en cela ce que M. de Lesseps fait en ce moment dans l'isthme du Darien : mesurer deux choses extrêmement diffé- rentes au moyen du même mètre, et conclure du travail à faire par le seul chiffre obtenu ailleurs.
Voilà comment la commission sembla ne pas même s'aper- cevoir de la différence qui existe entre les conditions colo- niales du district de Santo-Tomas et celles du département de la Vera-Paz.
Bref, si nous ajoutons aux frais directs d'acquisition de Santo-Tomas, les autres dépenses de la commission, on arrive à un très-joli chiffre, dont voici le détail :
Prix payé aux Anglais fr. 840,000.00
Armes à donner au gouvernement guatema-
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lien 114,0-00.00
Frais d'exploration (non-compris le navire et le matériel fournis par l'État belge) . . . . 20,939.50
Frais d'administration 11,490.00
Autres frais généraux de toute nature . . 11,666.09 Et enfin, frais supplémentaires « faits pour » obtenir la concession du territoire de Santo- » Tomas , indépendamment du prix d'acquisi-
» fcion 114,574.72
Cette concession nous revenait donc, avant tout travail d'aménagement ou d'exploitation quelconque, avant même qu'un seul colon fût désigné pour partir, à la bagatelle de 1,112,670 fr. 31. Mais les Anglais étaient remboursés des 21/25 de leurs dé- penses, et ils n'avaient plus à craindre la faillite. Bélise était content, les jésuites ne l'étaient pas moins.
Rappelons-nous que M. Young Anderson, qui connaissait son Amérique comme le fond de sa poche, avait déclaré Santo- Tomas impropre à servir de lieu de travail pour l'ouvrier anglais, et par conséquent pour le Belge.
Gela n'empêcha pas M. De Puydt d'emporter l'affaire haut la main et de vanter hautement aussi, lui commissaire du gouvernement, l'excellence de Santo-Tomas à tous les points de vue. L'avenir devait confirmer la sagesse des avis contraires de M. Young Anderson et démentir d'une façon sanglante les erreurs, certes sincères, mais enfin ultra-légères, du commis- saire belge. Un seul membre de la commission, M. 'T Kint de Rodenbeek, fut d'un avis un peu différent, et il passa alors pour un tracassier et un importun. Or, remarquons bien que la commission était arrivée en Amérique en plein hiver, qu'elle avait entrevu le pays en hiver, qu'elle avait négocié en hiver, qu'elle se rembarqua pour l'Europe, à Bélise, le 30 mai 1842, c'est-à-dire qu'elle n'avait pas attendu au Guatemala le moment des fortes chaleurs de l'été. La convention avait été approuvée
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par la législature de la république le 4 du même mois de mai, et elle fut délivrée à M. De Puydt le 9.
L'enthousiasme de M. De Puydt gagna nécessairement la compagnie belge, qui se mit aussitôt à l'œuvre. En octobre et en novembre, on mit d'accord les principes de la société belge avec ceux de la communauté de l'Union, et celle-ci fut définiti- vement constituée par actes du 5 et du 19 novembre, approuvés par arrêté du 26.
Le 30 novembre, on émit une première série d'actions au taux de 500 francs, et le 1er février 1843, une nouvelle série au taux de 750 francs.
Les documents officiels de la compagnie expriment en toutes lettres la vive satisfaction qu'elle éprouvait de la sagesse et de la prudence de sa propre conduite, de la splendeur de ses espérances, de la perfection de sa politique, de la modestie de ses dépenses et de l'excellence de son acquisition. Voilà pourquoi elle commençait par augmenter d'un trait de plume, au bout du premier trimestre, de 50 p. c, la valeur de ses titres. Ce n'était pas plus difficile que cela !
Et c'est sur ce terrain que nous allions faire nos expériences phalanstériennes, avec des Belges, la plupart des Flamands, qui emporteraient, comme première consolation, la dette de la Compagnie belge de colonisation, et comme autre consolation, un directeur père-jésuite, qui n'allait pas tarder à faire parler de lui : souvenirs de la patrie absente !
Les jésuites étaient donc à l'œuvre. Pendant que le cardinal de Malines bénissait publiquement et en grande pompe, le 6 mars 1843, une petite église en fer qu'on devait transporter de Belgique à Santo-Tomas (de peur sans doute qu'on man- quât de bois dans les forêts vierges de l'Amérique, pour la fabrication des chapelles), Mgr de Viteri, évêque de San- Sal- vador, légat du pape dans l'Amérique centrale, et en même temps envoyé extraordinaire de la Confédération centro-améri- caine auprès du pape, et seul représentant officiel en Europe
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de l'État de Guatemala, signait avec la compagnie, le 19 avril 1843, un « traité supplémentaire et explicatif de l'acte de concession du 9 mai 1842 ».
Rappelons-nous que la mission de ce seul ambassadeur du pape au Guatemala, renvoyé tout seul par le Guatemala en ambassade auprès du pape, était de préparer le retour des jésuites dans l'Amérique centrale. Lui et ses amis s'entendaient bien à la chose, car au mépris des lois constitutionnelles qui expulsaient les jésuites du Guatemala en tête de tous les autres ordres religieux, la flottille belge, composée du navire de l'État la Louise-Marie et des bâtiments la Ville de Bruxelles et le Théodore, mit à la voile le 16 mars 1843, ayant à bord la direction coloniale, placée sous les ordres de M. l'ingé- nieur Pierre Simons, et son remplaçant éventuel, officielle- ment désigné, le R. P. Walle, de l'ordre de Jésus, nommé par la compagnie directeur religieux et chef de l'enseignement à Santo-Tomas. Simple effet des négociations explicatives de Mgr de Viteri.
La petite flottille transportait aussi un premier groupe de colons.
Simons n'arriva jamais en Amérique : il mourut en route, ce qu'on avait prévu! Les documents de la société le disent tout au long, et la mesure qu'on avait prise pour le remplacer en dit assez par elle-même.
Le père Walle, devenu directeur provisoire en vertu du règlement, avait autre chose à faire pourtant que de rester à l'ancre à Santo-Tomas, sous pavillon belge, voire même d'y cueillir des pastèques et de la vanille. Il remit donc momen- tanément la direction à M. le capitaine Philippot, et se rendit directement à Guatemala, en violation des lois, « dans l'intérêt de la colonie », disent les documents.
Dès le 12 juillet 1843, la besogne du père Walle, en faveur de la colonie, avait été si efficace, que le marquis d'Aycinena (un marquis d'une république de l'Amérique centrale), ministre
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des finances et des affaires étrangères, informait la com- pagnie belge que « la Chambre législative avait pris un arrêté » autorisant ï établissement des jésuites dans l'État de Guate- >> mala, et ordonnant au gouvernement de les seconder de tout » son pouvoir. »
Ceci se passait sous la présidence de don Mariano Rivera Paz, redevenu chef nominal de l'État, avec l'autorisation préalable de Carrera.
Le révérend père Walle était naturellement revenu à Santo- Tomas et y avait pris la direction de la colonie, dès la fin de juillet.
Sous de si heureux auspices, la Société belge fit une troi- sième émission de titres le 1er septembre 1843, en les portant cette fois au taux modique de 1,000 francs. C'était le moment : en effet, M. 'T Kint de Rodenbeek écrivait que « le général » Carrera, les blancs et les Indiens accordaient toutes leurs » sympathies à la colonie naissante », ce qui, traduit en bon français, signifiait que les libéraux guatémaliens, les sang- mêlés et les ladinos, lui accordaient toute leur haine, grâce aux menées du père Walle et à la constitution anti-américaine de cet absurde phalanstère, qu'on appelait la communauté de l'Union, et dont on commençait à se moquer aussi bien en Relgique qu'au fond de la mer des Caraïbes. Un poète loustic flamand avait en effet composé la chanson populaire :
« Wie gaet er mêe naer Vera-Paz ? » Daer moeten wy nie' werken ; » Eten en drinken op ons gemak, » Slapen gelyk een..., etc. »
Cette chanson était dans toutes les bouches, et sous une forme un peu rude, elle rappelait le public au sens commun, en matière de travail et de propriété, ce qui n'était guère diffi- cile auprès de gens aussi positifs et aussi sensés que les Belges. Il n'y avait pas un ouvrier des Flandres qui ne chantât cette diatribe, et le ridicule menaçait la société dans ses bases. On
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comprit donc qu'il fallait un peu diminuer le zèle du père Walle. pour la foi, et augmenter celui de la communauté de l'Union, pour le travail. Walle, en effet, considérait pour tout de bon la colonie comme un couvent, et pourvu qu'on y allât à la messe, au sermon, à confesse et à la communion, tout était parfait. Quant à se préoccuper de savoir comment on payerait des dividendes aux actionnaires de la société, « that is an otber question ». Des défrichements, il était bien question de cela, vraiment! Les membres de la communauté de l'Union avaient droit à des bons, pourvu qu'ils s'acquittassent de tout ce qu'on leur demandait. Eh bien, le directeur ambidextre de la colonie leur commandait d'aller au prêche ; donc, en allant au prêche, ils avaient droit aux bons, et tout était pour le mieux dans la meilleure des communautés de l'Union. C'était, du reste, exactement ce que chantait le poëte flamand, sauf que le far-niente et le communisme, surtout lorsqu'ils se pra- tiquent sous la zone torride, ont des conséquences morales ou plutôt immorales qu'il n'est pas nécessaire d'indiquer davantage pour le moment. La communauté de l'Union sentait déjà le Paraguay de loin.
Qu'on se garde bien de croire à une exagération quelconque. Nous donnons plus loin le relevé officiel des travaux de la colonie, relevé publié par le commissaire spécial du ministère catholique Nothomb-Mercier, M. Van Cuelebrouk, après une enquête très-complète, sur les lieux. On y verra que le père Walle ne fît littéralement rien faire du tout à la colonie, pen- dant tout le temps de sa direction, ce qui n'empêche pas qu'il la fit manger et boire à la santé de la Société belge de coloni- sation pendant tout ce temps ; car les magasins de la Compa- gnie furent toujours pourvus, non-seulement du vrai néces- saire, mais de vins, de liqueurs, de nouveautés (sic), de parfumeries, eau de Cologne, dentelles, rubans de soie, etc. C'est ainsi que, du 19 mai 1843 jusqu'au 4 décembre 1345, les magasins de la colonie reçurent, rien que de la Belgique^
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33 caisses nouveautés ; 42 caisses eau de Cologne et autres parfumeries; 2,250 bouteilles de vins du Midi; 72 barriques idem ; 266 caisses idem ; i 8 paniers de Champagne ; 32 caisses de bière; 5,867 litres de genièvre ou eau-de-vie (dont le besoin se faisait fortement sentir là-bas); 653 caisses et un baril idem. Il est vrai que tout cela ne fut pas consommé sous la seule administration du père Walle : une partie fut môme vendue à des Guatémaliens, ladinos ou autres ; notamment de l'eau de Cologne et des nouveautés : mais il faut songer à l'avenir ! . . .
Le 15 septembre 1843, la compagnie fit choix, comme directeur de la colonie, de M. le major d'artillerie Guillaumot, et comme secrétaire général de la direction, de M. le lieute- nant du génie Carette. Ces officiers conservaient leur grade, ancienneté et traitement dans l'armée belge. Disons que le choix, au fond, était excellent.
Guillaumot, brave officier, Français de naissance, était venu prendre service en Belgique à l'époque de la révolution, comme plusieurs de ses compatriotes, hommes du reste géné- ralement très-loyaux et très- dévoués à leur nouvelle patrie. Il avait ce caractère droit, rond, facile et bon, mais chatouil- leux sur le point d'honneur, que tous nous connaissons pour l'avoir trouvé invariablement chez ses compatriotes au service de Belgique. Guillaumot était d'ailleurs un esprit éminemment pratique, et il le montra bien en sa qualité ultérieure de général directeur de notre arsenal de construction.
A son arrivée à Santo-Tomas, remarquant d'emblée le verbe haut du P. R. Walle, il l'envoya... à sa chapelle, sous une des formes les plus militaires de cette époque, ce qui parut, cela va de soi, horrible, monstrueux à tous les catholiques de l'endroit, convaincus ou désireux de le paraître. Walle se retira du coup, non sur le mont Aventin de Santo-Tomas, c'est-à-dire sur le Mico, mais bien dans le port (XOmoa, État de Honduras, à quelques lieues de là. Après ce premier éclat, le nouveau
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directeur poussa l'irrévérence jusqu'à transformer l'église de Saint-Joseph-de-Saint-Thomas-de-Castille, devenue vacante, en une bonne école pour les enfants des colons.
Carrera, le catholique Carrera, riait comme on sait rire dans toute l'Amérique espagnole, fut-on cent fois plus catho- lique que lui, des colères d'un padre et des tours qu'on lui a joués. Mais Walle ne riait pas. Il écrivit sur-le-champ à son provincial, pour que celui-ci eût à mettre la Compagnie belge de colonisation en demeure de « relever immédiatement Guil- » laumot de ses fonctions », ce qui fut fait, malgré l'arrêté royal qui approuvait la nomination !
La société belge avait, depuis l'origine, sa direction com- posée comme suit :
Président du conseil : M. le comte Félix de Mérode ;
Président du comité directeur : M. le comte de Hompesch;
Membres du conseil général :
MM. le comte Arrivabene; le comte van der Burch ; le baron van Lockhorst ; le baron Léon de la Peyrouse; le prince de Looz ;
le chevalier Vanden Berghe de Binckum ; Fournier ; de Pouhon ;
William Campbell-Gillan ;
Laurent Veydt ;
le colonel Remy De Puydt. Dans ce nombre, M. W. Campbell était conseiller corres- pondant, résidant en Angleterre; M. R. De Puydt, directeur délégué; M. le comte Arrivabene, trésorier; M. de la Pey- rouse, secrétaire général.
Quant au comité directeur, il se composait, outre M. de Hompesch, président, de MM. Veydt, R. De Puydt, Arriva- bene, de Binckum, de Pouhon et Fournier. M. Philippe
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Bourson en était le secrétaire. L'agence générale de la com- pagnie était confiée, pour vingt ans, à M. Louis Obert.
En 1844, nous trouvons au conseil, en remplacement de MM. De Puydt, van Lockhorst, de Looz et Fournier, MM. de Sauvage, président de la cour de cassation; N. J. De Gock, négociant à Anvers ; Moll, idem ; Mettenius, banquier.
L'introduction de l'élément négociant et financier lui avait donné un caractère plus positif, et la société voulut opposer adresse à adresse en nommant en remplacement de Guillaumot, à la direction de la colonie, M. le capitaine d'artillerie Dorn, homme qu'une longue présence sur les lieux mettait bien en situation de connaître les intérêts de l'établissement, et qui, du reste, partageait les vues droites et tolérantes de son prédécesseur.
Walle ne s'y laissa pas prendre : il ne voulut pas revenir à Santo-Tomas, et l'église continua à servir d'école, tandis que Guillaumot, prolongeant de plusieurs mois son séjour dans la colonie, y était, par la force des choses, le véritable inspira- teur de toutes les mesures qu'on y prenait.
C'est assez dire que la compagnie belge fut mise à l'index, et que le ministère Nothomb-Mercier jura sa ruine avec les jésuites, pendant que le roi Léopold continuait à lui accorder sa haute bienveillance, et que le comte de Mérode, fidèle lui aussi jusqu'au bout à la loyauté, la défendait dans la mesure de ses moyens. Résumons ici des faits qui occupèrent pendant plusieurs années l'attention publique, celle des Chambres et même des tribunaux, et qui ont d'ailleurs été publiés in extenso, en disant qu'abandonnée par le gouvernement, dont le concours et les promesses verbales et écrites avaient soutenu son crédit et engagé jusqu'aux capitaux privés de ses membres, la société fut paralysée dans son action et finit par tomber. Les débats de nos Chambres, en 4846 notamment, furent à ce propos extrêmement orageux. Des membres catholiques, comme M. Barthélémy Dumortier, se joignirent en cette occurrence
Bulletin. — 1881.
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à des libéraux comme MM. Paul Devaux et d'Elhoungne, pour juger avec la dernière sévérité la conduite politique du minis- tère, et un procès célèbre, celui du comte de Hompesch contre l'État belge, donna lieu à la publication des consultations de deux avocats des plus éminents de ce temps-là, MMes Berryer et Marie, du barreau français.
Ces jurisconsultes fameux condamnèrent à leur tour, dans les termes les plus graves, la conduite du ministère à l'égard de la compagnie.
Voilà ce que des hommes d'État, poussés par la faction des jésuites, avaient fait du pacte de 1830, quatre ans, que disons- nous, deux ans après le traité de 4839 et la disparition des der- nières craintes de l'ordre, de voir la Belgique retourner, sous une forme ou sous une autre, à son union avec les Pays-Bas protestants. L'ultramontanisme, débordant déjà les conserva- teurs, avait entraîné sur sa pente fatale le ministère Nothomb- Mercier, et celui-ci se faisait renverser pour les aberrations de sa politique, par un soulèvement général de ce que les deux côtés de la Chambre comptaient d'hommes fidèles au respect des engagements politiques et de la dignité nationale.
La masse du clergé séculier belge, inclinant fortement à cette époque vers les doctrines religieuses de Lamennais et de Montalembert, partageait dans ce qu'ils avaient de belge les principes politiques du chancelier de Pradt, ancien arche- vêque de Malines. Comme ces écrivains, elle détestait l'ordre de Jésus du plus profond du cœur, et ne se gênait pas pour le dire en petit comité. La plupart de nos évêques partageaient cette manière de voir, et ils se réjouissaient plus encore que les libéraux de la chute du cabinet Nothomb.
Mais revenons à la compagnie belge de Santo-Tomas, qui ne tardera pas à s'apercevoir que Charybde est près de Scylla.
Eh bien donc, c'est pendant que ceci se passait, que le minis- tère Nothomb avait envoyé à Santo-Tomas un commissaire spé- cial chargé de lui faire un rapport détaillé sur la situation de
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M
la colonie, et de tâcher d'obtenir du Guatemala la cession, au gouvernement belge, des avantages concédés à la compagnie!!!
M. Van Cuelebrouk, à qui cette mission avait été confiée par M. Nothomb, était encore en Amérique, où il rédigeait son rapport en termes finalement très-défavorables pour la direc- tion civile de la colonie, mais favorables, au contraire, à la conservation de celle-ci, lorsque le ministère Nothomb-Mercier tomba devant l'opposition des conservateurs eux-mêmes et dut faire place au ministère Malou-de Thcux-Dechamps. Celui-ci, en vertu du principe indiqué par Boileau dans son Lutrin, « ruina tout », sans même attendre le retour du commissaire spécial Van Cuelebrouk. Il donna l'ordre à M. Martial Gloquet, notre consul à Guatemala, de se rendre dans la colonie pour y présider à l'embarquement des colons et à leur rapatriement. Cela se passait en février 1847.
En vain M. Cloquet écrivit-il au gouvernement belge, qu'en arrivant à Santo-Tomas, « il avait trouvé la colonie dans Vétat le plus satisfaisant » ; en vain l'agent consulaire et médecin de la colonie, M. le docteur Fleussu, qui était à Santo-Tomas depuis l'origine de l'établissement, écrivait-il la même chose à M. Dechamps, notre nouveau ministre des affaires étrangères; celui-ci ne voulut rien entendre, ni attendre un jour : il expé- dia l'ordre de passer outre, tout en décorant M. Fleussu.
Or, ce qui achève de caractériser cette singulière situation, c'est que parmi ces colons, abandonnés à eux-mêmes par la compagnie en déconfiture, et par le gouvernement belge, s'ils ne rentraient dans le pays, il ny en eut pas un seul qui con- sentit à revenir !
En fait, la politique intérieure du Guatemala s'était modi- fiée, et l'Angleterre se montrait hostile à la continuation d'une ingérence officielle dans cette affaire. Voilà pourquoi le minis- tère, n'ayant rien à espérer de bien utile aux jésuites, libres d'ailleurs maintenant de poursuivre directement leurs vues dans l'Amérique centrale ; peu désireux, d'autre part, de se
52 HISTOIRE DES TRAVAUX
brouiller même moralement avec nos voisins insulaires, sup- primait Santo-Tomas comme établissement belge.
Caractérisons maintenant, pièces en mains, la situation de cette colonie, afin de pouvoir en déduire une leçon utile au point de vue de la colonisation belge en général et de la colo- nisation intertropicale en particulier.
Voici, entre autres choses, ce que dit M. Van Cuelebrouk, dans la seconde partie de son rapport, datée du 5 janvier 1848 :
« J'ai toujours plaidé l'utilité des établissements transatlan- » tiques ; depuis douze années, je me dévoue à la même pensée » et je ne me plains pas, car je n'ai eu ni l'orgueil de me dissi- » muler ma faiblesse, ni la faiblesse de sacrifier une convic- » tion. Saint-Thomas était une application de cette idée, que » je n'aurais pas conseillée ; mais enfin, il existe. »
M. Van Cuelebrouk critique justement dans son rapport la forme phalanstérienne de la communauté de V Union et l'er- reur de vouloir considérer Santo-Tomas comme une colonie agricole. Autrefois, il avait préconisé l'idée infiniment plus rationnelle de créer un établissement colonial proprement dit dans la Vera-Paz, et les premières instructions données à la commission d'exploration, instructions auxquelles il avait largement contribué, recommandaient cette dernière pensée.
« Si des fautes ont été commises, continue le rapport, elles » ont été expiées par leurs auteurs, qui du moins auront la » gloire d'avoir créé une ville dans la forêt vierge de V Amérique. » Santo-Tomas existe, il existe à notre bénéfice et ne nous » a rien coûté! (Il voulait dire à l'État.) Je disais, le 5 juil- » let 1846 : dans tout, ici-bas, il y a du bon et du mauvais, » et je ne vois pas qu'il soit impossible de répudier l'un sans » abandonner l'autre. Je fais des vœux pour que le gouvernement » du Roi trouve dans sasagessedes moyens de parer au retour » des malheurs (allusion à l'épidémie de 1844), sans compro- » mettre les avantages de l'avenir. »
« Ces malheurs ne sont plus à craindre, la position est nette
ET PROJETS DE COLONISATION DES BELGES. 53
» aujourd'hui, et, sans efforts, il est possible de conserver à la » Belgique le débouché de Santo-Tomas et d'en augmenter » rapidement l'importance. »
Nous avons dit que la situation politique du Guatemala avait été une des causes de la condamnation de Santo-Tomas par le ministre Dechamps. En effet, Carrera s'était enfin laissé élire président en 4845, et il avait fait rendre par le congrès, en février 4846, un décret supprimant la constitution, dissol- vant l'assemblée, et le nommant, lui, dictateur. Après cela, il s'était entouré d'un ministère de moderados de toutes les opi- nions, comptant ainsi maintenir à la fois tous les partis par un gouvernement de juste milieu, appuyé de toute la force de son pouvoir absolu. Or, on conçoit que cela non plus ne faisait pas les affaires des catholiques dans le sens belge du mot. En revanche, cela allait beaucoup mieux aux colons de Santo- Tomas, trop éloignés de la capitale de la république pour avoir à se préoccuper d'autre chose que de sortir de plus en plus définitivement de l'étau communiste-religieux où on les avait enfermés.
Un comte de Bulow, Allemand, avait remplacé le capitaine Dorn, et, en janvier 4847, la direction de la colonie avait enfin passé aux mains de M. Aguet. Déjà du temps de Guil- laumot, les colons refusant de travailler pour des bons, on avait commencé à les payer en argent. On avait aussi mieux réglé les heures de travail. On ajouta à ces améliorations du contrat de l'Union, l'octroi de lots de terre suffisants pour la culture privée. Les parcelles avaient été d'abord de 3 ares seu- lement; elles furent portées, par décision du conseil colonial en date du 12 juillet 4847, à 45 ares pour les célibataires et à 25 pour les chefs de famille, dans la ville, et à 50 ares pour tous dans la banlieue.
C'était le salut de la colonie, sinon de la Société belge de colonisation, dont la perte était consommée. En effet, les colons avaient dès lors, avec la conviction de pouvoir vivre de
M HISTOIRE DES TRAVAUX DE COLONISATION.
leur travail, comme citoyens du Guatemala, l'espoir que la chute même de la compagnie leur vaudrait de nouvelles terres et une liberté dont le reste de leurs engagements les privait encore.
(A continuer.)
VOYAGES D'UN FRÈRE HEUR RÉCOLLET
AU XlVe SIÈCLE (1)
Depuis les cinquante dernières années, l'on a fait bien des explorations, de véritables voyages de découvertes à travers les bibliothèques publiques, et nous pouvons affirmer que les résultats ont déjà dépassé les plus audacieuses espérances. Que de monuments ignorés mis au jour, illustrant les origines religieuses et politiques, jetant une lumière inattendue sur des problèmes historiques jusqu'ici insolubles !
La moisson sur ce terrain est tellement abondante que
(1) Libro del conosçimiento de todos Los Reynos y Tierras etc., escrito por un franciscano espanol a mediados del Siglo XIV, y publicado afiora por primera vez con notas de Marcos Jiménez de la Espada. — Madrid, Fortanet, 1877.
Ceux qui se sont occupés de l'état des connaissances géographiques aux temps voisins du moyen âge, savent à quel point il est difficile de s'en faire une idée exacte. Rien de moins étonnant, puisque les documents certains font absolu- ment défaut. C'est uniquement dans les relations laissées par les voyageurs et dans quelques très-rares travaux d'érudition qu'on peut trouver à ce sujet des données diffuses et des indications éparses. Or, avant d'admettre celles-ci, il est indispensable de les vérifier en quelque sorte par soi-même, tout au moins de les contrôler, en les comparant entre elles et avec des recherches du même genre. La plupart de ces anciens voyages sont racontés avec une surabondance de détails, au milieu desquels les renseignements scientifiques et géographiques se trouvent complètement noyés. Et ce n'est pas seulement la prolixité des voyageurs, où la fantaisie et le merveilleux le disputent souvent à l'ignorance, qui constitue la difficulté de ces études ; il faut s'y défier aussi des dispositions d'esprit de chacun des auteurs, de son caractère, de ses impressions person- nelles, de l'objet et du but de son voyage. Naturellement, les renseignements recueillis dans de semblables conditions sont fréquemment erronés ou contra-
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VOYAGE DUN FRÈRE MINEUR RËCOLLET
l'histoire bibliographique s'est acquis de nos jours une impor- tance réelle, et occupera désormais un rang distingué parmi les branches les plus utiles de l'éducation scientifique.
Nous saluons comme un des plus heureux explorateurs de la science historique, le savant madrilène, M. Jiménez de la Espada, éditeur du curieux ouvrage que nous entreprenons d'analyser.
S'occupant principalement de la publication d'anciennes relations de voyages, M. de la Espada découvrit, il y a quelques années, un ouvrage manuscrit de la plus haute importance. C'était la relation citée et traduite en partie par le P. Boutier dans son histoire de la conquête des Canaries par le sire de Bethencourt. C'est un véritable voyage autour du monde alors connu, fait et décrit par un religieux de l'ordre de Saint-François, dans la première moitié du xrve siècle. Tout le monde com- prend l'intérêt qui s'attache à cette découverte.
Depuis, après bien des recherches, M. de la Espada trouva encore deux autres manuscrits du même ouvrage, dont l'un, le plus parfait, provient de la bibliothèque du célèbre marquis de Santillane, d'une des premières et des plus grandes illus- trations du Parnasse espagnol.
Le livre fut publié en 1877. Dans l'introduction, l'éditeur
dictoires; de plus, à chaque pas, ces renseignements viennent encore se heurter contre de nouvelles erreurs ou d'autres contradictions qui se découvrent dans la cartographie contemporaine, compliquée de l'incapacité des cartographes et de l'enfance de leurs procédés.
On comprend dès lors combien ardue et ingrate est la tâche des savants qui se livrent à l'étude des connaissances et des explorations géographiques des siècles passés, pour les dégager des ombres épaisses dont elles se trouvent enveloppées, et distinguer le vrai du faux. Les laborieux efforts qui sont faits dans ce sens par quelques patients chercheurs, méritent donc d'être mis en lumière, à cause des immenses services qu'ils rendent à la science. C'est à ce titre que nous croyons devoir signaler une publication remarquable à tous égards et très-intéressante pour notre pays, de M. Marcos Jiménez de la Espada, un sympathique écrivain espagnol, qui n'est pas un inconnu en Belgique. Dans ce but, nous faisons suivre ici une courte analyse de l'ouvrage de M. de la Es- pada, due à un savant religieux, le P. Servais Dirks, de l'ordre des Récollets.
A. B.
AU XIVe SIÈCLE.
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nous donne l'histoire de cette relation, décrit les trois manu- scrits, et répond victorieusement à certaines critiques touchant l'authenticité de l'ouvrage et la véracité de l'auteur. Il publie le texte d'après le codex de Santillane, citant au bas de la page les variantes des deux autres manuscrits. Suivent des notes historiques et géographiques, extrêmement intéressantes, expliquant et, au besoin, rectifiant les assertions de l'auteur. Puis vient un vocabulaire, essai d'une interprétation en langage moderne des noms géographiques employés par notre voya- geur, certes, la partie la plus difficile de ce beau travail. L'édi- teur donne, en forme d'appendice, les passages cités par le P. Boutier, et deux récits fragmentaires d'anciens voyages dans l'Afrique centrale. À la fin du volume se trouve un grand tableau chromolithographié, reproduisant les armoiries des différents pays, dessinées par l'auteur même de la rela- tion.
En dépit des plus minutieuses investigations, l'on n'a pu découvrir jusqu'ici le nom du religieux dont on vient de publier les voyages. On sait seulement, par sa relation, qu'il était né en Castille l'an 1304 ou 1305, et qu'il demeu- rait au couvent des Franciscains de Séville. Nous ignorons également les raisons qui lui firent entreprendre ces longs voyages. Rien dans sa relation ne nous fait soupçonner qu'il soit parti en qualité de missionnaire ; un voyage tel que le sien, où l'on ne fait que passer d'un endroit à l'autre, n'est pas très-propre au ministère apostolique. Aussi ce livre n'est-il qu'un simple itinéraire, un journal de touriste, ne présentant qu'une nomenclature de pays, de villes, de fleuves et de montagnes. Quelquefois, il est vrai, il se fait l'écho de certaines traditions populaires, il rapporte ce qu'on lui a raconté dans les lieux où il a passé : il parle du paradis terrestre qu'il place au sud de l'Abyssinie et donne à des branches du Nil les noms d'Euphrate et de Gihon ; il met éga- lement au nord -est de l'Afrique le royaume légendaire du
58 VOYAGE D'UN FRÈRE MINEUR RÉCOLLET
Prêtre-Jean ; il admet l'existence du cercueil de Mahomet fait d'un aimant ; il décrit certaines merveilles anthropologiques et végétales; en un mot, comme tous les voyageurs anciens, il raconte, sur la foi des narrations populaires, toutes les fables qui ont eu cours depuis Pline jusqu'à Mandevil.
Il est juste cependant de dire que, lorsque notre voyageur nous fait part de ses observations personnelles, particulière- ment pendant son voyage en Asie, ses notes, bien que fort courtes, ne sont pas entièrement dépourvues d'intérêt.
Quelques-uns pensent, et nous étions d'abord du même avis, que ce livre n'est qu'un traité de géographie, et non le récit d'un voyage réel; mais une lecture attentive nous a prouvé que cette opinion est insoutenable. S'il nous est permis de dire notre sentiment, nous pensons que notre franciscain s'était dévoué, comme autrefois les voyageurs de Jésus-Christ, à aplanir les voies pour les missionnaires futurs, et à signaler, dans un itinéraire succinct, les routes les plus suivies et les plus sûres, soit pour la diffusion de son ordre, soit pour la propagation de l'Évangile. En Europe il trouvait déjà des cou- vents de franciscains dans la plupart des grandes villes ; dans l'Orient il cherchait les traces des vaillants missionnaires qui l'avaient précédé; l'intérieur de l'Afrique paraît n'avoir pas été inconnu non plus aux premiers franciscains, et le double voyage que notre hardi explorateur a fait à travers le Soudan, nous fait connaître les relations qu'avaient alors les Européens avec laNigritie, leBornou, etc., et les routes commerciales existant alors. C'est ainsi qu'il rencontre à Dongola des marchands génois avec lesquels il voyage jusqu'au Caire; il en trouva de la même nation au fond de FAbyssinie. Aussi le savant édi- teur remarque-t-il avec raison (1) que l'intérêt principal de ce livre consiste dans la description des pays du sud de FAtlas, comme aussi dans rénumération exacte et complète des Cana- ries et des Açores.
(1) Lioro ciel Conosçimiento. Nota XLVI.
AU XIVe SIÈCLE.
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A notre avis, ce n'est pas là le seul grand intérêt attaché à cette narration. Les voyages du frère à travers l'Europe sont remarquables sous plusieurs rapports, principalement parce qu'il nous fait connaître les routes, soit pour le cabo- tage, soit pour le commerce de l'intérieur des terres, que sui- vaient alors les marchands des pays méridionaux et ceux de la Hanse, dont la splendeur était alors à son apogée. Généra- lement, afin de se soustraire aux déprédations des grands feudataires et des malandrins, on évitait les grands chemins et l'on prenait la voie de mer et celle des grandes rivières. Ce fait explique en même temps les facilités que pouvait trouver un religieux pour un voyage de long cours; notre anonyme dit lui-même à plusieurs reprises qu'il se joignit à des compa- gnies de marchands, même dans ses courses faites à travers l'Afrique et l'Asie centrale.
Les relations commerciales étaient à cette époque très- actives. Déjà depuis trois siècles les Vénitiens, les Florentins, les Génois, les Pisans avaient, sous l'appellation commune de Lombards, le monopole du commerce avec le Nord, où ils importaient leurs productions et les denrées qu'ils tiraient de l'Inde par l'Egypte. Déjà dès l'année 1262, Venise avait des consuls à Damas et à Alexandrie; dans cette dernière cité, elle possédait des magasins et des églises (1). La république des Lagunes n'eut cependant point le monopole elle eut des rivaux puissants en Pise et en Gênes, surtout en cette der- nière, dont nous trouvons souvent les marchands mentionnés par notre voyageur anonyme.
Les Italiens ne faisaient pas directement le commerce avec l'Inde; ils avaient pour courtiers les Arabes qui dominaient alors sur la mer Érythrée. On peut voir dans notre auteur la voie qu'ils suivaient pour aller à Geilon, à Java, au Bengale et même au Gathay. Il y avait encore deux autres voies plus
(1) Scherer, Allgemeine Geschichte des Welthanclds, I, p. 300.
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VOYAGE D'UN FRÈRE MINEUR RÉCOLLET
directes, par la Perse et l'Asie centrale, pour aller eû Chine (1), notre auteur les décrit également, et cela avec une exactitude qui ne laisse rien à désirer (2).
L'itinéraire de notre voyageur inconnu nous initie complète- ment à la connaissance des voies commerciales suivies par les Italiens et plus tard par les Espagnols, allant débiter leurs marchandises dans le nord de l'Europe. Séville, Barcelone et les Baléares firent bientôt une concurrence formidable aux républiques italiennes, et organisèrent un cabotage régulier sur les côtes de France et de Flandre. Lorsque, en 4340, Edouard III concéda aux Flamands des lettres de franchise pour le commerce avec l'Espagne, les marchands de ce pays établirent aussitôt à Bruges un entrepôt d'épiceries et de cou- leurs, provenant principalement des Végas de l'Andalousie (3).
Notre voyageur s'embarqua à Séville, probablement sur un navire affecté au cabotage. Il s'arrêta à Bordeaux, puis à La Rochelle, entrepôt général des vins de France destinés à l'ex- portation, et expédiés en Flandre et de là vers l'Angleterre et la Baltique (4).
Il passa de Calais à Bruges, « noble cité du comté de Flan- dre ». Bruges, marché central de l'Europe, était alors dans toute sa splendeur. Là se rencontraient les marchands du Midi avec ceux du Nord. Seize comptoirs des négociants étrangers attestaient l'étendue du commerce de cette ville, qui comptait, à cette époque, 150,000 habitants (o). Florence y était très- puissante. La famille des Alberti et, plus tard, celle des Médici,. y avaient de riches comptoirs et des banques. Venise, Pise, Lucques, les villes du littoral d'Espagne et l'union de la Hanse y avaient leurs entrepôts.
En partant de Bruges, le frère traversa le canal jusqu'au.
(1) Jhr. Berg, De Nederlanden en hei Hanseverbond, p. 100.
(2) Libro del Conosçimiento, etc., (). LXXV11I, p. 81.
(3) Huellmann, Staedtewesen des Mittelalters, i, p. 73.
(4) Jhr. Berg., Op. cit., p. 105.
(5) Scherer, Allgem. Gescli., I., p. 367.
AU XIVe SIÈCLE. 61
port de Suin, l'ancienne Sincfala, d'où il passa à Solanda, de là à Leobec ou Leovet, puis à Maxa, prononcez Magha, et ensuite à Dordrecht, « grande et riche cité ». La Solanda de notre anonyme doit être la Zélande ou bien la première ville de Hollande, à l'embouchure de la Meuse. Il est extrêmement difficile, sinon impossible, de reconnaître dans les relations du moyen âge les noms géographiques modernes. Chaque pays avait sa manière particulière d'écrire et de prononcer les noms de ses localités et de ses fleuves. La diversité devenait plus grande encore, quand les explorateurs, ignorant la lan- gue du pays, annotaient ces noms comme ils les entendaient prononcer par le peuple, sur les lieux mêmes. Pareil fait pro- duirait des erreurs même de nos jours. Qui s'aviserait de chercher le Hainaut dans YEnao, de Lope de Vega (1)? Et quels fréquents changements de nom ! La ville de l'Écluse s'ap- pelait alors Lamm nsvliet ; les Flamands l'appellent Sluys. Damme n'était que l'abréviation de Hondsdamme! etc.
Nous ne croyons pas nous tromper en interprétant par Zélande, la Solanda de notre auteur. Un texte contemporain nous fournira là-dessus quelque lumière. Dans l'énumération des peuples du Nord, avec lesquels les Vénitiens faisaient le commerce, Marino Sanuto, écrivain de la première moitié du xive siècle, nomme « les Frisons, et les peuples des provinces de Dulanda et de Sylanda, habitant du côté de la mer, au- dessous de la Gueldre et de Clèves (2). » Dulanda et Sylanda sont évidemment la Hollande et la Zélande. Notre voyageur se sera joint à une compagnie de marchands de la Hanse, qui, avant de retourner dans leur pays, visitèrent Nimègue (Maxa), Dordrecht et Cologne, pour descendre ensuite par le Rhin et par l'Yssel jusqu'à la mer. Un commerce très-actif,
(1) El Mayor Impossible. Act. I, Esc. X.
(2) « Gentes de provincia Dulandœ ac Sylandœ, quae morantur deorsum versus mare de comitatu Gellerœ at que Clevae. » — Sécréta Fidelium Crticis, parte IV. c. 18.
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VOYAGE D'EN FRÈRE MINEUR RÉCOLLET
surtout de harengs, se faisait alors sur la Meuse, sur le Wahal et sur le Rhin proprement dit. Nous pensons que par Leobec ou Leovet on peut entendre Leyde, ville située sur une branche du Rhin, et célèbre par son industrie linière, mais nous n'ose- rions l'affirmer. Toujours est-il que la Hollande et la Gueldre appartenaient à cette époque à la Rasse-Allemagne, et notre voyageur dit positivement que Leobec et Maxa, situées dans ces deux provinces, étaient des villes de l'Allemagne, ce qui ne se disait pas alors des cités des Pays-Ras méridionaux (1).
Notre voyageur parcourt ensuite l'Europe tout entière, suivant toujours les routes commerciales les plus fréquen- tées. Il remonte et descend à plusieurs reprises les grands fleuves : la Vistule, l'Oder, l'Elbe, le Rhin. Il visite l'Écosse, l'Angleterre, l'Irlande et l'Islande, prend passage sur un navire espagnol et visite toutes les contrées méridionales de l'Europe avant de commencer son grand voyage dans l'inté- rieur de l'Afrique et en Asie.
Nous ne continuerons point à suivre l'intrépide inconnu dans ses longues courses ; la partie de ses voyages en Afrique et dans l'Orient a été traitée à fond et avec une véritable science par M. Jiménez de la Espada ; nous renvoyons le curieux lecteur aux notes savantes par lesquelles l'éditeur a illustré son texte. Nous avons seulement voulu attirer l'atten- tion sur la lumière abondante que répand sur l'histoire du commerce et de la navigation au moyen âge une lecture atten- tive de ce livre ; surtout si l'on suit les traces du voyageur sous la direction de son savant commentateur. La science doit à coup sûr beaucoup de reconnaissance aux travaux si multiples et si variés de M. Jiménez de la Espada, qui, à une érudition immense, à un jugement sûr et profond, a su joindre une admirable modestie dans ses affirmations et une courtoisie
(1) L'ordre de Saint-François a continué jusqu'à nos jours d'appeler province de Basse- Allemagne la circonscription de ses couvents situés dans les Pays- Bas septentrionaux.
AU XIVe SIÈCLE. 63
toute chrétienne dans ses réponses à ses adversaires. Le livre que nous venons d'analyser mérite une publicité plus grande : espérons que bientôt une traduction française vulgarisera ce beau travail ; il ne peut qu'enrichir le trésor déjà si grand des bonnes lettres.
Fr. Servais Dirks.
NOUVELLES INVENTIONS
Appareils pour opérer en voyage et pouvant s'adapter à toutes les chambres noires de photographie.
L'esprit humain, lorsqu'il invente, c'est moins parce qu'il imagine de nouvelles choses, que parce qu'il simplifie celles qu'il connaissait auparavant.
Condorcet.
Considérant combien il est désirable d'encourager les recherches ayant pour objet de doter les voyageurs et mission- naires scientifiques, d'appareils répondant à leurs divers tra- vaux, M. le ministre de l'instruction publique, en France, a offert, l'année dernière, comme prix d'un concours pour la créa- tion ou l'amélioration d'objectifs destinés aux applications de la photographie en voyage, une somme de 2,000 francs.
On ne pourrait fournir une meilleure preuve de l'intérêt que portent à la photographie les esprits les plus haut placés. Cet art étend sans cesse le cercle de ses applications, et au point de vue des avantages à en retirer dans les voyages, son utilité est, plus que jamais, appréciée des explorateurs.
Quelle que soit, en effet, dans Fart du dessin, l'habileté du voyageur, son talent ne peut remplacer la photographie. Un bon dessin d'un paysage, d'un ensemble d'objets, peut bien, jusqu'à un certain point, y suppléer; mais l'exécution d'un tel dessin, pour ne rien laisser à désirer sous le rapport de l'exactitude, demande beaucoup de temps, et les explora-
NOUVELLES INVENTIONS. 65
teurs qui ne disposent pas de leurs moments à volonté, ne pourraient les multiplier autant que cela est nécessaire, lors même qu'ils en auraient le plus grand désir.
Si déjà, pour quelques vues donnant l'aspect général des contrées qu'il parcourt, le voyageur ne trouve pas dans le dessin le secours dont il a besoin, que sera-ce quand il aura à transmettre la représentation de la plupart des choses qui peuvent intéresser les progrès des sciences, augmenter la somme de nos connaissances?
Le talent qu'il faudrait avoir pour reproduire fidèlement par le dessin, seulement la flore d'un pays, par exemple, est rare et ne se rencontre pas toujours parmi les explorateurs. Le tra- vail qu'exigerait, en outre, la reproduction par ce moyen, de la moindre des choses, d'une simple feuille, serait considérable. Encore si, après tout le soin qu'un dessinateur apporterait à l'exécution d'une telle entreprise, le résultat pouvait soutenir la comparaison avec une photographie ! Mais il n'en peut être ainsi : on ne rencontrera pas, bien certainement, dans la copie dessinée, les mille détails d'une délicatesse infinie que montre l'original et que reproduitexactement la photographie. D'ailleurs en supposant même la chose possible, est-ce qu'un tel document pourrait jamais avoir le cachet d'authenticité qui caractérise tout particulièrement l'épreuve photographique?
S'il est, en effet, une qualité que possèdent incontesta- blement les épreuves photographiques, c'est l'avantage qu'elles présentent de montrer les objets avec une minutie de détails et exempte de toute supercherie, à laquelle le dessin ne saurait atteindre. Or, l'utilité des dessins que rapportent les voyageurs gît bien moins dans leur valeur artistique que dans leur exac- titude. C'est cette dernière qualité que demandent surtout les personnes qui se livrent à des recherches sérieuses; et justement, la puissance du procédé photographique est telle qu'elle permet à l'examinateur d'une épreuve photographique de l'explorer comme s'il était en présence de la nature même. A
Bulletin. — 1881.
1.
66
NOUVELLES INVENTIONS.
côté d'un résultat aussi précis, l'à-peu-près que donne un dessin devient de plus en plus insuffisant. La photographie, en un mot, abolit virtuellement toute autre imitation réduite à netre que cela.
Le seul inconvénient de la photographie est son impuissance à donner la couleur aux images. Ce reproche aurait de la valeur s'il fallait y attacher une grande importance. Un opéra- teur habile saura toujours modeler dans ses œuvres à l'aide d'une dégradation d'une môme couleur, celle qui se laisse deviner dans les objets, et quant à la couleur proprement dite, si elle est exigée, on peut à la rigueur l'ajouter sur les épreuves photographiques par une coloration au pinceau. Ce travail est facile et peut s'exécuter très-rapidement. Il est bien entendu que nous n'indiquons ce moyen que parce qu'il pourrait, à l'occasion, rendre d'utiles services; carie préconiser dans un autre but, serait, au point de vue de l'art, émettre une hérésie.
En résumé, le dessin le mieux exécuté est insuffisant pour satisfaire aux exigences actuelles de la science ; mais la photo- graphie peut le remplacer. Elle en fournit le moyen dans des conditions exceptionnellement avantageuses, puisque, au moyen de la photographie, un dessin fait à la main de certains objets naturels qui exigerait des semaines entières de travail, peut être obtenu en dix secondes, avec la plus grande exactitude et avec un charme inexprimable dans les moindres détails. Ne serait-il pas dès lors déraisonnable de se priver du secours de cet art, alors surtout que son emploi est devenu possible pour les explorations, quelque diverses que soient les situations où les voyageurs peuvent se trouver?
Jusqu'ici ceux qui voulaient employer la photographie dans leurs excursions lointaines, étaient arrêtés par le volume et le poids des instruments qu'ils devaient emporter, par la com- plication des manipulations à exécuter.
Des recherches, ayant pour objet la construction d'appareils de voyage d'un transport facile et la simplification des prépa-
NOUVELLES INVENTIONS.
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rations, avaient beaucoup occupé les photographes autrefois ; mais les essais entrepris n'avaient pu aboutir. De nouveaux efforts pour faire faire un pas en avant à cette intéressante question ayant été tentés, il y a peu de temps, à l'Institut car- tographique militaire de Belgique, nous nous empressons de faire connaître les résultats qu'on y a obtenus, avec d'autant plus de plaisir qu'ils ont dépassé toute attente.
De telles recherches ont, surtout au point de vue de l'ave- nir de la géographie, une utilité incontestable et sont de nature, au moins dans leurs résultats, à intéresser les membres de la Société de géographie. Malheureusement, l'exposé de ces ré- sultats se borne à des descriptions d'appareils et d'opérations d'un caractère spécial, d'une lecture médiocrement attrayante.
Et cependant, comment ferait-on connaître aux intéressés, les appareils photographiques destinés aux voyages, si leur description ne paraissait pas dans le recueil qui s'adresse spé- cialement à ceux que préoccupe tout ce qui peut contribuer aux succès des voyages?
Cette considération nous servira d'excuse, nous l'espérons, de revenir sur un sujet que nous avons déjà effleuré dans un précédent article.
Le procédé photographique dit au collodion humide, le mieux connu, parce que jusqu'à ce jour il a servi de base à tous les procédés, n'avait pu encore recevoir d'extension hors du laboratoire. La difficulté de se procurer des appareils convenables pour opérer de cette manière en pleine cam- pagne, sans tente ni laboratoire portatifs, en était cause. L'absence d'appareils de ce genre était donc l'obstacle le plus grand à l'emploi de la photographie en voyage ; car les explo- rateurs, pour qui la pratique de la photographie ne peut être qu'un accessoire, ne pouvaient naturellement songer à em- ployer des procédés plus compliqués.
La découverte d'un appareil léger et d'un maniement facile, permettant d'opérer au collodion humide en pleine lumière,
68 NOUVELLES INVENTIONS.
était par conséquent nécessaire, pour leur permettre de se servir de la photographie.
Ce problème, qui depuis plus de vingt-cinq ans attendait une solution satisfaisante, vient d'être résolu de la façon la plus heureuse, de plusieurs manières et par les moyens les plus simples.
Il a été résolu, en premier lieu, par le remarquable instru- ment récemment inventé par M. Vanderperre, attaché à l'In- stitut cartographique militaire, instrument que nous avons déjà décrit dans le Bulletin.
Depuis, M. le lieutenant Massaux, attaché au service pho- tographique du même établissement, a fait construire une chambre noire pour opérer dans les mêmes conditions, mais en se servant de cuvettes verticales, au lieu de cuvettes hori- zontales.
Dans l'appareil de M. Massaux, les cuvettes au bain d'argent A et au bain de fer F (fig. 1) sont accouplées et peuvent monter et descendre dans la partie antérieure de la chambre noire, comme s'ouvre et se ferme le tiroir d'un meuble quelconque.
La glace collodionnée est suspendue au moyen d'une pince Pp à la place occupée d'abord, pour la mise au point, par le verre dépoli de la chambre noire.
Dans cette position, la glace collodionnée plonge dans le bain d'argent A, lorsqu'on soulève les cuvettes. La sensibili- sation de la couche de collodion achevée, on descend les cuvettes.
Pour l'exposition, on ouvre Je volet qui sépare de la cham- bre noire proprement dite, cette espèce de châssis-labora- toire, et on découvre l'objectif.
La glace étant impressionnée, la pince ¥p qui la maintient suspendue est avancée vers l'objectif. Il est clair que si l'on soulève de nouveau les cuvettes, la glace, se trouvant alors au-dessus du bain de fer F, plongera dans le bain qui sert à développer l'image.
NOUVELLES INVENTIONS. 69
Celle-ci est enfin fixée au cyanure de potassium ou à l'hy- posulfite de soude après que la plaque a été retirée du châssis, car on sait que cette opération finale peut se faire au grand jour.
L'appareil dont nous venons d'indiquer le mécanisme est ingénieusement combiné; il est très-simple, d'un emploi coin- mode, peu volumineux et léger. Le moins initié aux manipu- lations de la photographie peut se servir de cet appareil et avec lui le bagage du photographe se trouve aussi réduit que possible.
Nous en avons fait construire un pour l'usage de l'Institut cartographique militaire; il permet de faire des clichés de 30 centimètres de largeur sur 24 centimètres de hauteur, avec autant de facilité qu'avec l'instrument construit pour de plus petites glaces.
Néanmoins nous préconisons un système de châssis à expo- sition, pour opérer au collodion humide en pleine lumière, plus simple encore, croyons-nous.
Au moyen de ces châssis-cuvettes, la sensibilisation de la glace et le développement de l'image s'effectuent de la môme manière que dans le précédent appareil, c'est-à-dire que, pour ces deux opérations, on soulève, dans la partie antérieure de la chambre noire, les cuvettes qui contiennent le bain d'argent et le bain de fer; seulement, la glace reste immobile et une seule cuvette s'élève à la fois : pour la deuxième opération (le déve- loppement de l'image), on substitue la cuvette au bain de fer à celle qui contient le bain d'argent.
Au reste, voici la disposition de l'appareil.
La glace collodionnée est fixée entre les ressorts rr (fig. 2) du couvercle ab. On remonte la cuvette A qui contient le bain d'argent (4). La sensibilisation de la glace effectuée, on aban- donne la cuvette qui redescend par son propre poids. On
(l) Les cuvettes sont en ébonite (caoutchouc durci).
70 NOUVELLES INVENTIONS.
découvre alors l'objectif pendant le temps de pose jugé nécessaire.
En tirant à soi la cuvette A, celle-ci s'enlève de la chambre et entraîne un volet cd qui ferme l'ouverture par laquelle elle remontait dans la chambre noire. Elle est remplacée par la cuvette E qui lui est identique et qui s'engage dans les mêmes rainures. Cette cuvette contient le bain de fer ; par conséquent, lorsqu'on la remontera, la glace insolée plongera dans le bain révélateur.
L'image étant développée, on laisse descendre la cuvette F pour l'enlever. Il ne reste plus alors, pour achever le cliché, qu'à le fixer par l'une ou l'autre des méthodes connues.
Les fig. 2 et 3, montrent dans ses détails essentiels la construction de l'appareil.
Une chambre noire à laquelle serait adapté l'un ou l'autre des appareils que nous venons de décrire, ne coûterait guère plus qu'une chambre noire ordinaire et on pourrait l'employer comme celle-ci en faisant usage de châssis ordinaires.
Un châssis dans lequel la glace se fixerait à sa partie supé- rieure, comme l'indiquent les fig. 2 et 3, et dont l'ouverture infé- rieure se fermerait par un volet, pourrait encore être construit de façon à s'adapter sur une cuvette verticale, pour que, en appuyant sur le châssis, son volet s'ouvrant, la cuvette verti- cale puisse s'introduire dans le châssis et, par suite, faire plonger dans l'un des bains la glace qu'il contient. On retirerait la glace de ce bain en soulevant le châssis, lequel, au moment de sa séparation de la cuvette, se fermerait.
On voit par combien de moyens différents il est possible d'arriver à opérer à l'abri de la lumière au collodion humide. Il est vraiment étonnant que si peu d'appareils de l'espèce aient jusqu'ici vu le jour, étant donnée l'incontestable utilité d'une telle invention.
Enfin, aux partisans des cuvettes horizontales, nous allons faire connaître un système de châssis-laboratoire entièrement
NOUVELLES INVENTIONS.
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différent des précédents et de tout ce qui a été préconisé jusqu'à ce jour pour atteindre le même but.
Encore un appareil pour opérer au collodion humide en pleine lumière?... et pourquoi pas? — La question vaut la peine qu'on s'en occupe... on ne niera pas cela. Lorsqu'il s'agit d'alléger et de simplifier le matériel de voyage du photo- graphe, il ne faut dédaigner aucune tentative.
Poursuivons donc la description de ce que nous appellerons nos châssis-laboratoire, en entrant à leur sujet dans les détails nécessaires pour que chacun puisse les faire construire. Aux personnes intéressées à s'en servir, déjuger de leur valeur.
Le châssis contient une cuvette horizontale en ébonite,dont le trait noir de la fig. A1 nous montre une coupe.
La partie inférieure de cette cuvette, recourbée comme l'in- dique la figure, forme réservoir. On y introduit le bain d'ar- gent, dont le niveau s'élève, suivant la ligne ab, lorsqu'on donne à la cuvette l'inclinaison qu'elle a dans la fig. A*. Dans le fond mn, on place la glace collodionnée où elle occupe la position qui correspondra plus tard à la place du verre dépoli de la chambre noire. En m la paroi du fond fait saillie pour maintenir la glace au-dessus du liquide lorsqu'on redresse la cuvette. En n une vis en argent, terminée extérieurement par un bouton, vient, en s'enfonçant, appuyer contre la glace et la maintient suffisamment pour l'empêcher de tomber. Un cou- vercle, qui s'engage dans les rainures, ferme hermétiquement le châssis. La saillie en m forme rigole et a une inclinaison vers le milieu par où le liquide gagne le réservoir.
Pour faire usage de cette cuvette, on l'incline comme l'in- dique la fig. A1 et on y introduit la glace collodionnée, sa partie inférieure reposant sur la saillie m et on ferme le châssis. On place ensuite la cuvette dans une position horizontale. Par ce mouvement, le bain d'argent recouvre la glace collodionnée et la sensibilise.
Puis*, le châssis qui contient cette cuvette, redressé comme
72 NOUVELLES INVENTIONS.
en A", est adapté à la chambre noire et on découvre la glace en tirant le volet. Le temps de pose écoulé, on referme le châssis, on le retire de la chambre noire, on lui fait faire le mouvement de bascule, indiqué par la flèche, de la position A2 à la position A5. Dans ces positions successives données au châssis, ab indique le niveau du bain d'argent.
Une seconde cuvette horizontale, également en ébonite, dont le trait noir de la fig. F1 montre une coupe, contient le bain de fer dans sa partie inférieure ; lorsqu'elle est inclinée comme l'indique cette figure, le bain de fer s'élève dans cette cuvette au niveau de la ligne pq. Les parois latérales de la partie ed de cette cuvette sont inclinées et en c régnent, de distance en distance, des élévations à pans inclinés. Un cou- vercle, qui peut être en verre de couleur rouge ou orange, ferme cette cuvette.
La cuvette au bain d'argent A5 étant superposée à la cuvette F1, des crochets les maintiennent réunies. Les volets de la cuvette A3 et de la cuvette F1 peuvent alors s'ouvrir sans que la lumière pénètre dans leur intérieur. Si ensuite on dé- visse la tige placée en n, la glace mn tombera dans la cuvette F1, mais pas au fond, à cause des pans inclinés de ses parois. Fermant enfin le volet de cette cuvette, la séparant de A5 et hé faisant faire la bascule pour la placer horizontalement, le bain de fer recouvrira la glace et y développera l'image.
Il ne restera plus alors qu'à retirer la glace pour la fixer.
L'appareil que nous venons de décrire est d'une construc- tion très-simple, peu coûteuse et d'un volume ne dépassant pas celui d'un châssis à exposition ordinaire. Le bagage du photographe qui s'en servira ne dépassera pas celui qu'il emporterait pour opérer avec des glaces sèches.
Les châssis que nous préconisons se recommandent par la grande facilité de leur fabrication. Ils réunissent, par consé- quent, des conditions de nature à favoriser exceptionnelle- ment la spéculation : leur prix de revient est peu élevé,
NOUVELLES INVENTIONS.
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et, eu égard aux résultats qu'ils donnent, leur constructeur pourrait en retirer un bénéfice considérable.
Je prie le lecteur de ne pas considérer comme une réclame le paragraphe qui précède, car n'ayant pris pour ces châssis aucun brevet d'invention, chacun reste libre de profiter de l'idée émise. Cependant on nous dit : « On n'a pas souvent l'occasion de prendre des brevets dans d'aussi bonnes condi- tions, et s'en abstenir dans ce cas est de nature à faire douter de la valeur de vos appareils. » C'est possible, mais cette con- sidération ne nous a pas fait changer d'avis.
Le capitaine A. Hannot.
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
XV
Origine commune aux longitudes, au temps et à la date.
I. Méridien initial unique.
La solution d'une question fort intéressante est poursuivie depuis quelque temps avec intérêt par des amis de la géogra- phie mathématique : c'est l'adoption d'un premier méridien unique d'où toutes les nations consentiraient à compter les longitudes. Mais bien que l'on attribue assez complaisamment l'initiative de l'idée au premier congrès de géographie tenu à Anvers, en août 1871, il est certain que déjà Ptolémée avait adopté un premier méridien passant par les îles Canaries, sans toutefois l'avoir indiqué exactement.
Le pape Alexandre VI et plus tard Louis XIII ont désigné le méridien de l'île de Fer, dans le but de séparer nettement les possessions espagnoles et portugaises.
Mercator voulait l'île de Gorvo, l'une des Açores, parce que, croyait-il, l'aiguille aimantée y est dirigée constamment vers le nord magnétique, faisant ainsi abstraction des mouvements propres et périodiques de la force directrice de l'aimant.
CAUSERIE SCIENTIFIQUE. 75
Des géographes ont demandé l'île Saint-Nicolas, près du cap Vert, d'autres l'île Saint-James, etc.
Le nombre des premiers méridiens uniques s'accrut d'une façon telle, que les peuples jugèrent plus simple d'adopter chacun le leur.
Les Hollandais prirent longtemps le méridien du pic de Té- nériffe, les Espagnols, Cadix.
Au cap Lizard, les Anglais substituèrent Greenwich, etc.
Bref, il y a actuellement treize premiers méridiens plus ou moins en usage pour les cartes générales, les routiers et les croquis d'itinéraires ; ce sont les méridiens passant par : Greenwich, Paris, Berlin, l'île de Fer, Washington, Bio de Janeiro, Pulkowa, Naples, Stockholm, Lisbonne, Cadix, Christiania et Copenhague.
Pour les cartes particulières et les cartes topographiques, chaque pays a son méridien initial, celui de l'Observatoire central.
Il n'y a, à notre avis, aucun inconvénient sérieux à laisser subsister cet ordre de choses; cependant, en présence de l'agitation faite depuis quelque temps autour de la question, car tous les congrès de géographie générale ou commerciale, à Paris 1875 et 1878, à Bruxelles en 1879, s'en sont occupés plus ou moins activement, je me permettrai de chercher à élucider le problème en tant que mes connaissances pourront m'y aider.
Toutefois, il faut reconnaître que les tentatives faites de temps en temps d'une manière impartiale sont loin d'avoir eu du succès.
Des astronomes ont proposé Alexandrie, lieu d'observation de Ptolémée.
M. Piazzi Sinyth demanda une des pyramides d'Egypte.
La Place introduisit le méridien où il était midi quand le soleil se trouvait au point vernal en 1250, année dans laquelle l'apogée de l'orbite terrestre coïncidait avec le point solsticial du Cancer; d'après Maury, ce méridien serait à 8 milles à l'ouest
76 CAUSERIE SCIENTIFIQUE.
du cap Mesurada de la côte africaine. Herschel se décla- rait partisan de ce premier méridien, dont il appelait le temps « équinoxial ». M. Bauffe, conseiller communal à Bruxelles, a proposé en 18671e méridien à 480° de Paris ou de Greenwich, et il a donné à l'appui de son choix de fort bonnes raisons, reproduites à la séance de la Société de géographie du 26 avril 1879 (1). M. Bouthiller de Beaumont, de Genève, veut aussi le méridien du détroit de Behring, non défini.
M. Germain, ingénieur des ponts et chaussées de France, préconise le méridien de Paris, mais il ajoute que si l'Angle- terre adoptait le système métrique français, il se déclarerait partisan du méridien de Greenwich.
M. Struve conseille le méridien de Greenwich, parce que le Nautical Almanak est répandu partout.
Enfin M. Sandford Fleming, de Toronto, au Canada, vou- drait voir adopter un méridien à 180° de celui de Greenwich pour des motifs trop peu justifiés.
Envisageons la question dans son ensemble, nous la scin- derons immédiatement en deux parties, géographique et scien- tifique.
Les idées actuelles les plus en vue semblent négliger la seconde partie et tiennent compte seulement de la première. On demande en effet surtout un premier méridien appartenant à peu près complètement à l'Océan. Mais ce méridien ne peut être défini, il est tout simplement à une certaine longitude admise de l'une des origines actuelles. Le trait par lequel, sur les cartes, on représenterait ce méridien aurait une épaisseur correspondant à une longueur plus ou moins grande suivant l'échelle du dessin; par suite, le méridien initial ne serait pas indiqué rigoureusement, le doute existerait sur sa position.
(1) La Science pour tous, numéro du 21 mars 1867. M. Bauffe avait déjà soumis un travail sur ce sujet en 1866 à l'Institut de France, c'est donc à lui que revient l'honneur d'avoir agité sérieusement la question et proposé le méridien du détroit de Behring.
CAUSERIE SCIENTIFIQUE. il
Si cette ligne traversait un continent, comme le propose M. de Beau mont, des villes se trouveraient sur son passage et ce serait, en définitive, le pays auquel la ville principale appar- tiendrait qui jouirait du méridien initial géographique.
Quant au méridien astronomique, il réclame un observatoire et des observations célestes; où le inettra-t-on? En pleine mer? Il n'y faut pas songer. Dans une île? Mais une puissance quel- conque devrait procéder à l'établissement, ou si l'on voulait un observatoire international, il faudrait composer le per- sonnel et que deviendrait la noble émulation entre les savants des divers pays, dans le but d'améliorer les coordonnées cé- lestes des étoiles, éléments indispensables à toutes détermi- nations de longitude ?
On a dit que 65 p. c. des navires ballottés sur les mers se servaient du Naiitical Âlmanak calculé pour le méridien de Greenwich. Est-ce une raison pour brûler la Connaissance des Temps, le Berliner Jahrbuch et d'autres recueils à l'usage des marins? Évidemment non, un observatoire ne consentira à se donner la charge d'un tel travail qu'en adoptant son méridien. D'ailleurs la conversion des longitudes n'a jamais embarrassé les hommes de science, les amateurs de géographie se sont seuls émus de cette prétendue difficulté.
Je crois que si l'Établissement cle Gotha ou l'Institut de Vienne ne publiait plus que des cartes dont les longitudes seraient comptées d'un méridien désigné (et tous sont bons), le désir des géographes serait accompli et l'on n'aurait plus besoin d'occuper le public de cette question. Quant à y faire participer les astronomes, c'est une autre affaire dont la com- pétence est moins commune.
En effet, des Êphémérides ne peuvent se faire que dans un observatoire permanent de premier ordre, où tous les joursles pas- sages des étoiles sont observés avec le plus grand soin. Certes, les ascensions droites et les déclinaisons devraient être les mêmes dans tous les catalogues, mais croit-on que des astro-
78 CAUSERIE SCIENTIFIQUE.
nomes consentiraient à laisser prendre le fruit de leur travail s'ils étaient parvenus à améliorer les coordonnées équato- riales des astres? Et si l'on établissait un premier méridien unique, pourvu d'un observatoire, c'est alors que l'on verrait des discordances dans les éléments des cartes géographiques, car chaque pays s'en tiendrait aux résultats trouvés par ses nationaux.
Si le méridien initial était simplement géographique, les coordonnées calculées par les marins et les voyageurs seraient rapportées arithmétiquement à cette origine, bien qu'ayant été prises respectivement par rapport au méridien fondamental de chaque pays.
Agir autrement serait une banalité et l'on ne doit pas s'y attendre de la part des savants.
Ainsi donc, en résumé, nous croyons commode pour les géo- graphes d'avoir un méridien initial unique, mais c'est l'affaire des éditeurs de cartes et d'atlas ; les observatoires de Green- wich, Paris, Pulkowa, Berlin, Washington, etc., continueront à publier des Éphémérides dont les éléments sont facilement transportables à l'un des méridiens préconisés. Si les géogra- phes se mettaient d'accord sur le choix d'un premier méridien géographique, la question serait résolue (1).
II. Heure universelle.
De la proposition d'un premier méridien pour les longi- tudes, il n'y a qu'un pas à l'heure universelle, car ou sait que l'heure est réglée par le passage d'un astre dans le méridien du lieu. Pourquoi le soleil n'accomplit-il pas sa rotation apparente dans le même temps que les étoiles, anciens astres fixes ? pourquoi aussi son mouvement est-il varié de manière à obliger les hommes à lui substituer un astre fictif dont le
(1) Voir l'examen de cette question dans la Causerie scientifique du n° 5, 3e année du Bulletin.
CAUSERIE SCIENTIFIQUE . 79
mouvement sur lequateur est uniforme? Voilà des questions purement astronomiques ; je ne cherche pas à en donner ici la solution et j'accepte ce qui se pratique, c'est-à-dire un temps moyen dans chaque lieu, temps dont l'origine est l'in- stant du passage du soleil moyen ou fictif par le méridien de ce lieu.
Ainsi un voyageur en route le long d'un parallèle à lequa- teur, vers l'ouest, avec la vitesse du mouvement apparent du soleil, serait à midi sous chaque méridien, si toutefois il a quitté à cette heure le lieu du départ.
En se mouvant au contraire vers l'est, il arriverait partout en retard ; une montre réglée au temps moyen du point de dé- part accusera donc au lieu d'arrivée la distance qui les sépare dans le sens de lequateur, c'est-à-dire la longitude orientale. Mais si l'on suppose la vitesse du voyageur différente de la vitesse journalière du soleil moyen, l'excès de l'heure locale sur l'heure de la montre sera la longitude en heure, que l'on ait marché vers l'est ou vers l'ouest, directement ou oblique- ment. Conséquence : la montre doit être mise au temps du lieu, c'est-à-dire avancée ou retardée de la longitude exprimée en temps.
Voilà le défaut reproché à notre manière de compter les heures, système simple, agréable, commode et logique.
M. Sandford Fleming demande l'uniformisation du temps pour les besoins des voyages au long cours et aussi parce que des voyageurs qui parcourent l'Amérique du Nord sont ennuyés de ne pas avoir des montres dont les indications se plient d'elles-mêmes aux heures des lieux traversés. Il faudrait d'après ce savant, que l'on rejette bien loin les usages établis pour faire place à une nouvelle manière de compter le temps dont les habitants du méridien initial seront seuls satisfaits; cependant il y aura des nuances. Ainsi, admettons le méridien de Greenwich par exemple : au midi de Greenwich, toute la Terre marquera midi ; pour certains peuples ce sera pendant
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le jour, pour d'autres pendant la nuit; qua cela ne tienne, un voyageur américain ne voulant pas changer sa montre, on doit adopter l'heure du lieu de départ et, à midi, les uns seront dans les bras de Morphée, à six heures du matin d'au- tres se coucheront, à six heures du soir, d'autres encore se lèveront, mais le voyageur qui traversera l'Amérique aura toujours sa montre à l'heure.
Le choix d'un premier méridien pour les longitudes permet- trait, avec une aisance parfaite, d'uniformiser les heures sur le globe tout entier dans les voyages au long cours et les rela- tions internationales ; l'utilité d'un changement radical ne se fait pas sentir et serait seulement à l'avantage des exploitants des lignes de chemin de fer et des entrepreneurs de longues traversées .
Ainsi, en comptant les longitudes en heures vers l'ouest, tous les lieux de la Terre rattachés àGreenwich par une mesure de longitude, connaîtront l'heure de cette origine et sauront, par conséquent, de combien il faut la diminuer pour avoir l'heure locale ; celle-ci est d'ailleurs contrôlée par des obser- vations célestes. Donc en chaque lieu de la Terre, il y aura deux temps différents : le temps local et le temps de l'origine qui deviendra ainsi cosmopolite. Ce dernier est le même par- tout au même instant physique; d'où il suit que le voyageur muni d'une bonne montre aura constamment l'heure du méri- dien initial.
Il doit s'embarquer à 3 heures de l'après-midi, temps cosmo- polite, c'est peut-être une heure du matin, ce sera à lui de le savoir.
On a proposé dans ce but de faire des montres à deux cadrans, l'un pour l'heure locale, l'autre pour l'heure univer- selle; c'est très-bien, mais nous espérons que les possesseurs de ces montres ne se tromperaient pas, le cas échéant.
Il est d'ailleurs extrêmement facile de passer d'une heure à l'autre, lorsqu'on connaît la longitude. Je ne veux pas entrer
CAUSERIE SCIENTIFIQUE. 81
dans des considérations scientifiques à cet égard et je renvoie au n° 4 du Bulletin de la Société belge de géographie, 4e année, où j'ai fait voir combien la solution de la question est simple. Je me bornerai à prier les concessionnaires des grandes lignes de communication par terre et par mer de se choisir un méri- dien initial; les horlogers auront vite construit des montres et des chronomètres à l'usage des voyageurs.
Veut-on un autre moyen tout aussi pratique? Il suffit de marquer sur les croquis joints aux livrets des chemins de fer, la longitude de chaque localité exprimée en heures et comptée d'un endroit quelconque, mais désigné. Le voyageur pourra constamment faire la conversion de l'heure de sa montre en heure locale par un petit calcul arithmétique. C'est donc très- facile, mais on ne peut avoir la prétention de contenter tout le monde! M. Sandford Fleming se plaint du changement de l'heure, plusieurs fois répété dans la traversée de New- York à San-Francisco,et aussi lorsque l'on prend la voie du Saint-Lau- rent et des grands lacs chantés par F. Cooper; mais cet incon- vénient peut être évité sans recourir à une heure cosmopo- lite, il suffit d'adopter une heure américaine, solution plus commode, paraît-il, que celle proposée au Canada, de modifier l'heure de 15 en 15 degrés de longitude. On pourrait dans ce but adopter le système des doubles cadrans, déjà en usage dans quelques villes. L'un marquerait le temps local, l'autre le temps universel ou cosmopolite, c'est-à-dire rapporté au méri- dien origine des longitudes, et le meilleur d'après' moi, est le méridien de l'île de Fer : 1° parce qu'il traverse les mers et une île dans une situation charmante, dont le climat est très-doux ; 2° parce qu'il rappelle un souvenir historique très-important ; 3° parce qu'on a l'habitude dans beaucoup d'Établissements géographiques de compter les longitudes de ce méridien; 4° parce qu'il est possible de le rendre méridien astronomique ; 5° enfin parce que son adoption ne peut froisser personne.
Les grandes puissances maritimes continueraient d'ailleurs
Bulletin. — 1881. I. — 6
82 CAUSERIE SCIENTIFIQUE.
à calculer des Éphémérides à l'usage des marins, mais les géographes et les voyageurs se serviraient du temps cosmo- polite et du méridien initial.
H!. Date régularisée.
Le travail intéressant de M. Bauffe fait ressortir les incon- vénients d'une double date qui se promène constamment sur la Terre; des peuples comptent, en effet, un jour de plus que d'autres, mais vouloir changer cela amènerait une légère confusion momentanée dans la chronologie.
Le Ier janvier commence réellement pour les lieux en opposi- tion avec le soleil au moment où la Terre a accompli sa révolution tropique, nommée année, et ce phénomène. se passe actuellement dans le voisinage du périhélie, c'est-à-dire du point de l'orbite le plus rapproché du soleil. Si le périhélie ne se déplaçait pas dans le ciel, par suite d'un mouvement propre direct (1), sa distance au point solsticial du Capricorne resterait constante et le passage du centre de la Terre aurait lieu, à chaque révolution, après le même nombre de jours et fractions de jour comptés cle l'équinoxe du printemps, c'est-à-dire après le commencement de l'année astronomique ou tropique, qui serait ainsi de même durée que l'année anomalistique. Il suffirait alors de prendre une seule fois le minuit origine de l'année sous le méridien en opposition avec le soleil en ce moment ; cette origine 'coïncidant avec un phénomène céleste indépendant de la position des lieux sur la Terre, pourrait être adoptée sans inconvénients dans la suite des temps ; il y aurait, mainte- nant, une différence de quelques heures sur le temps de l'un des observatoires où se calculent des Éphémérides; on serait
(1) Son mouvement moyen annuel estde 12 secondes d'arc, tandis que le point équinoxial rétrograde de 50". L'écartement angulaire entre le périhélie et le solstice d'hiver augmente donc par an d'environ 4'2" et la Terre parcourt en un jour plus d'un degré de l'écliptique.
CAUSERIE SCIENTIFIQUE. 83
arrivé à un résultat analogue en plaçant le commencement de Tannée au solstice d'hivër qui coïncidait avec le périhélie en 4250. Dans ces conditions il y aurait encore, comme aujourd'hui, perpétuellement deux dates comptées sur des parties du globe dont l'une diminuerait pendant que l'autre augmenterait. Quand le fer janvier commencerait pour le méridien initial, toute la Terre compterait des heures diverses du 31 décembre; mais à mesure que ce méridien avancerait, en vertu du mouve- ment diurne, les lieux situés dans l'espace entre ce méridien et le méridien opposé au soleil seraient entrés successivement dans le 1er janvier, qui se développerait sur la surface du monde.
Il me paraît que le rôle de méridien initial peut être donné à un méridien quelconque pris tout à la fois pour origine des longitudes, du temps cosmopolite et de la date; il suffirait de le choisir; or, le méridien en opposition avec le soleil au moment où le centre de la Terre a terminé sa course annuelle sur leclip tique, me semble dégagé de toutes les considérations particulières auxquelles les géographes ont en recours jusqu'ici. Mais combien ce choix apporterait-il de perturbations dans les usages établis? Combien déjà l'intercalation grégorienne a- t-elle soulevé d'oppositions qui ont été vaincues par l'influence du clergé d'alors? Les résistances à des modifications aux errements actuels seraient peut-être plus fortes que le désir des géographes de faire disparaître les inconvénients reconnus aujourd'hui.
20 octobre 1880.
E. Al) AN.
CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE
RÉGIONS POLAIRES.
Voyage de M. Sibiriakoff. — En août 1880, Alexandre Sibiria- koff, le généreux protecteur des explorations arctiques, entreprit avec le vapeur Oscar Dickson un nouveau voyage vers le N.-E. Parti le 21 de Vardô, il arriva le 25 dans la mer de Kara ; il s'y heurta bientôt aux glaces et dut rebrousser chemin ; il côtoya en- suite Novaïa Semlia à l'ouest et franchit le Matotchin-kar. Mais là aussi la mer de Kara était couverte de glaces; le vapeur put suivre la côte orientale de Novaïa Semlia au nord jusqu'au cap Midden- dorff, mais il était impossible de se diriger vers l'est. L'Oscar Dick- son revint donc par le Matotchin-kar dans le détroit de Jugor et y fit la rencontre du capitaine Rasmussen et du vapeur Neptune.
Depuis le 19 septembre, on n'avait plus de nouvelles des voyageurs. Différents bruits avaient couru sur l'expédition : les uns prétendaient que les voyageurs avaient fait naufrage ; d'autres disaient que le va- peur était bloqué à l'embouchure de l'Yénissei et un frère de Sibiria- koff organisa immédiatement une expédition, qui devait se rendre par terre à cette destination. Mais depuis lors un télégramme a fait connaître que M. Sibiriakoff est arrivé heureusement à Tobolsk et que son vapeur est en sûreté dans l'Yénissei inférieur.
Le projet d'exploration Cheyne (1). — Nous avons parlé dans le dernier Bulletin d'un projet d'expédition dans les contrées arctiques, qui serait exécuté sous la direction du commandant Cheyne. Ce der- nier avait demandé l'assistance de la puissante Société de géogra-
(4) Voir le Bulletin de la Société belge de géographie, 1880, p. 715.
CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE.
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phie de Londres ; le comité, sur le rapport du secrétaire général vient de rejeter la demande du commandant Cheyne, dont les pro- jets ne s'accordent pas avec les intentions de la Société.
Le Times croit savoir que celle-ci va nommer incessamment une « commission arctique » qui sera chargée de collectionner et de mettre en ordre toutes les informations qui se sont accumulées depuis le retour, en 1875, de l'expédition du capitaine Nares. D'après les résultats de l'enquête, à laquelle elle va se livrer, la Société prendra une résolution. Si elle décide que le temps est venu de faire un nouvel effort, il est probable qu'elle fera un appel au gouvernement et qu'elle lui demandera les fonds nécessaires pour cet objet.
Mais il semble très-douteux qu'on se décide à une autre grande expédition semblable à celle du capitaine Nares, qui a coûté près de 3 millions de francs. De nos jours, les gouvernements et les Sociétés géographiques de différents pays sont arrivés en effet à cette conclusion, que l'établissement d'une série de stations d'observations permanentes autour du pôle constitue la méthode la plus sûre pour étendre progressivement nos connaissances dans les régions arctiques.
La « Jeannette » . — Les publications géographiques continuent à s'occuper de la Jeannette (1), le navire frété par le propriétaire du New- York Herald, pour explorer les mers arctiques. Le capitaine du navire baleinier Tropic Bird, qui vient d'arriver des régions arctiques, émet l'opinion qu'on ne reverra jamais ni le steamer Jeannette, ni les baleiniers Vigilant et Mount-Wollaston, perdus dans les glaces. Tous les navigateurs, dit-il, redoutent l'action des hautes marées au nord du Herald-Island, et il est à craindre que la Jeannette ait été entraînée par les courants rapides, qui régnent dans ces parages, et se soit ainsi trouvée engagée au milieu des blocs de glace sans pouvoir en sortir. Le capitaine considère comme chimérique l'espoir que l'équipage de la Jeannette puisse se frayer un passage sur les côtes d'Asie ou de Sibérie. Il base son raisonnement sur ce que la saison d'hiver dans les régions arctiques est trop rigoureuse pour permettre aux plus aguerris d'y résister pendant longtemps sans risquer d'y perdre la vie ou la raison.
Remarquons cependant que la récente expédition commandée par le lieutenant Schwatka est restée absente pendant onze mois et
(1) Voir les Bulletins de la Société belge de géographie, 1880, pp. 117, 198, 318, 446, 597.
86 CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE.
quatorze jours de sa base d'opérations et qu'un hiver d'une rigueur exceptionnelle, d'après les dires des Esquimaux eux-mêmes, ne l'a pas empêchée de poursuivre son itinéraire.
Tout le monde ne partage pas l'avis du capitaine du Tropic Bird aux Etats-Unis et il est question d'organiser une nouvelle expédition pour se mettre à la recherche des vaillants explorateurs.
Bien qu'on ait tout lieu de craindre, dit- le Courrier de San-Fran- cisco, que le steamer Jeannette ne se trouve perdu dans les régions arctiques, il pourrait se faire néanmoins que ce navire eût été aban- donné au milieu des glaces par le capitaine De Long et son équipage. Cette opinion ayant prévalu ici, on a l'intention d'organiser une expé- dition pour porter secours à ces hardis explorateurs. On se propose d'affréter un petit schooner, qui partirait au printemps prochain, ayant à bord cinq ou six hommes compétents pour un voyage d'explo- ration dans l'Arctique. Arrivé à Saint-Michel ou à quelque autre point de la côte, on prendrait à bord une dizaine d'indigènes avec un certain nombre de traîneaux et de chiens dressés aux voyages; puis on entrerait dans l'océan Arctique. Dès que la fonte des glaces le permettrait, un débarquement s'opérerait à l'île Herald (bien entendu si on ne peut pas atteindre la terre Wrangel ou Kellett); les hommes y seraient laissés avec des provisions en quantité suffisante et deux baleinières, tandis que le navire retournerait à Saint-Michel. Les in- digènes attendraient à l'île Herald que la glace se formât assez soli- dement pour leur permettre une exploration en traîneaux jusqu'à la terre Wrangel, où ils s'efforceraient d'obtenir des nouvelles de la Jeannette. Inutile d'ajouter qu'on choisirait pour cette expédition des hommes habitués à vivre dans les régions glaciales, où ils se nour- riraient en grande partie pendant l'hiver du produit de la chasse aux ours blancs et aux veaux marins.
Le retour du « Willem Barents ». — On annonce d'Amsterdam que le navire hollandais le Willem Barents vient de rentrer de sa troisième expédition vers les régions arctiques (1).
Il est revenu plus tôt que ne le comportait le programme, à cause de graves avaries qui lui ont été occasionnées par des récifs sur les- quels il a failli rester. Quand on l'a examiné dans la cale sèche à Amsterdam, on a constaté, que non-seulement la fausse quille avait disparu, mais que la paroi de la cale avait en un endroit été usée
(1) Voir les Bulletins de la Société belge de géographie, 1880, pp. 115, 598.
CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE. 87
par les rochers jusqu'à n'avoir plus qu'un demi-pouce d'épaisseur.
V oici dans quelles circonstances le Willem Barents fut obligé de rebrousser chemin vers le sud. Le navire était en Irain de faire le tour de l'île de la Croix, quand il a donné sur un banc de sable, qui s'étend dans les parages de cette île. On croyait le bâtiment perdu, et déjà l'on prenait des mesures pour sauver l'équipage, quand le navire, après des efforts inouïs, pat être remis à flot. Mais il était impossible de continuer le voyage, et môme d'aller ériger dans l'île d'Orange le monument commémoratif, dont on avait emporté les matériaux. Le commandant de l'expédition déclare cependant qu'on a recueilli de nombreuses observations magnétiques et autres, et qu'il a relevé presque complètement la limite de la région des glaces.
Les stations circompolaires (1). — Le Messager officiel annonce que les discussions, qui ont eu lieu dernièrement au sein de la confé- rence internatiomale de Berne, ont prouvé que la Russie, la Norwége, le Danemark et l'Autriche prendront indubitablement part à l'établis- sement des stations circompolaires. Le délégué de la Suède a annoncé que la participation de son pays à cette entreprise était aussi assurée, vu qu'en cas de refus du Riksdag, le roi Oscar II donnerait, de ses ressources personnelles, la somme nécessaire pour couvrir les frais de l'expédition. Les représentants de l'Allemagne et de la Hollande ont aussi promis le concours de leurs gouvernements, mais d'une manière moins positive. L'Italie promet d'envoyer une expédition dans la mer Glaciale antarctique. On n'a pas encore obtenu la réponse de l'Angleterre, de la France et de l'Amérique.
Le départ des expéditions est fixé à l'année 1882, afin de donner aux participants le temps de se préparer pour une entreprise aussi pénible que difficile.
La Société de géographie de Saint-Pétersbourg se propose aussi de prendre part à l'organisation des stations polaires internationales, en établissant une station à l'embouchure de la Lena sous le commande- ment du lieutenant de marine Jùrgens. Les instruments nécessaires sont en partie déjà achetés, en partie commandés en Angleterre. M. Jurgens se prépare à ses nouvelles fonctions en passant un an à l'Observatoire astronomique de Poulkova.
Deux autres stations seront probablement établies ..plus tard dans une des îles de la Nouvelle-Sibérie et à l'embouchure de la Kolyma.
(1) Voir les Bulletins de la Société belge de géographie, 1880, pp. 197 et 317.
88 CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE.
Nous apprenons que M. L. 0. Smith, un riche commerçant de Stockholm, vient de consacrer une somme de 60,000 couronnes à la création d'une station météorologique suédoise sur les Spitzbergen.
EUROPE.
La nouvelle carte de l'Orient du Dr Kiepert. — Le profes- seur Dr Kiepert vient de publier une nouvelle carte générale des con- trées des monts Balkan et du Danube inférieur. Cette carte, dressée sur deux feuilles, à l'échelle de 1 : 1,500,000 d'après la grande carte en 33 feuilles de l'Institut militaire géographique de Vienne, complète celle-ci par de nouvelles indications qui ont été fournies par les recon- naissances de l'état-major russe pendant la dernière guerre, des dessins manuscrits du géographe français Lejean, les cartes des nouvelles frontières de la Serbie, de la Bulgarie et de la Roumélie orientale, la carte de UÉpire de Gubernatis, etc. Une notice de l'éditeur annonce que la carte du Dr Kiepert sera bientôt complétée par une troisième feuille, qui comprendra le restant de la péninsule et la mer Égée.
Le réseau télégraphique du globe terrestre. — Le tableau sui- vant indique le résumé statistique des télégraphes électriques dans les différents pays du globe :
PAYS
Kilomètres de lignes télégr. par
10,000 kil. c.
PAYS
Kilomètres de lignes télégr. par
10,000 kil. c.
Belgique 1,837
Suisse 1,583
Grande-Bretagne . . . 1,312
Allemagne 1,324
Luxembourg .... 1,160
Pays-Bas 1,140
France 1,124
Turquie 999
Danemark 881
Italie 862
Autriche-Hongrie ... 784
Grèce 612
Monténégro 469
Portugal 414
Roumanie 403
Bulgarie 322
Espagne 310
Serbie Norwége Chili . Suède . Algérie
300 236 233 187 176
Etats-Unis . . . . Guatemala . . . .
Russie
Indes anglaises . . . Costa-Rica . . . .
Tunis
Egypte
Japon
Mexique
Australie
Uruguay
Honduras
Orange
République Argentine
Colombie
Indes hollandaises . .
Havaï
Perse
Canada
Brésil
Vénézuela . . . . Paraguay
164 154 139 126 121 81 77 77 62 62 56 45 40 36 36 35 33 33 21 8 5 3
CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE.
89
Cette statistique est loin detre complète pour certains États, tels que les Etats-Unis, l'Australie, le Canada, la Russie et le Brésil ; elle ne tient pas compte des espaces inoccupés.
Le tableau comparatif suivant modifie les conséquences qu'on pourrait tirer des chiffres précités, en fixant le quantum d'activité des lignes construites, qui n'est pas toujours d'accord avec leur étendue :
PAYS
Australie . . • Suisse .... Grande-Bretagne Pays-Bas . . . Belgique . . . Danemark . . France . . . Norwége . . . Allemagne . . Canada . . . Luxembourg Autriche-Hongrie Italie .... Suède .... Grèce ....
Dépêches télé- graphiques par 100 habitants
m
PAYS
Dépêches télé- graphiques par 100 habitants
93
67
67
59
48
39
37'
37
31
29
22
20
19
19
Turquie
Roumanie . . . .
Portugal
République Argentine Algérie et Tunisie . .
Espagne
Serbie
Uruguay
Perse
Russie
Chili
Colombie
Bulgarie
Indes néerlandaises . Brésil
19 16 15 12 12 12 10 9
Développement des voies ferrées du globe. — Nous extrayons de l'excellent ouvrage du professeur J. von Neumann-Spallart Uebersichten ûber Production, Verkehr und Handel in der Welt- wirthschaft les indications statistiques suivantes, qui concernent les étendues des chemins de fer du globe :
Développement Augmentation
Années en kilomètres en kilomètres
1860 ..... 106,886
1865 145,114 7,656
1870 221,980 15,373
1871 235,375 13,395
1872 251,032 15,657
1873 270,071 19,039
1874 283,090 13,019
1875 294,400 11,310
1876 ..... 309,641 15,241
1877 322,517 12,876
1878 334,323 11,806
Les chiffres précédents démontrent que les plus grandes augmen- tations des voies ferrées correspondent aux années 1871, 1872, 1873 et que la crise industrielle des années 1874 et 1875 en a retardé considérablement le développement.
90
CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE.
Le commerce belge. — Le Moniteur publie le tableau de compa- raison du commerce de l'année 1880 avec celui de l'année 1879.
Pour l'ensemble du mouvement commercial, en ce qui concerne les marchandises dénommées au tableau officiel, on remarque :
A l'importation : Pour le mois de novembre de l'année 1880, une augmentation de 28 p. c. sur le mois correspondant de l'année 1879 ; pour les 11 premiers mois de l'année 1880, une diminution de 1 p. c. sur les mêmes mois de l'année 1879.
A l'exportation : Pour le mois de novembre de l'année 1880, une diminution de 19 p. c. sur le mois de novembre de l'année 1879; pour les 11 premiers mois de l'année 1880, un chiffre à peu près égal à celui des mois correspondants de l'année 1879.
La comparaison du commerce des 11 premiers mois de l'année 1880 avec celui de la période correspondante de l'année 1879 fait ressortir les principales différences qui suivent et parmi lesquelles on remarque la diminution de l'importation du tabac :
Importations. — Augmentations : Bestiaux : espèce bovine, fr. 4,761,000; beurre frais et salé, 4,530,000; fer : minerais et limailles, 5,295,000; graissés, 4,324,000; peaux brutes, 7,921,000 — Diminutions : engrais : guano, fr. 18,320,000; 'grains : froment, épeautre et méteil, 5,527,000; seigle, 21,045,000; orge, escourgeon et drèche, 5,642,000; laines, 12,911,000; riz, 4,901,000; tabacs non fabriqués en feuilles et en rouleaux, 12,577,000.
Exportations. — Augmentations : Engrais : guano, fr. 4,031,000; fils de laine, 10,692,000 ; graines oléagineuses, 7,827,000 ; machines et mécaniques (autres que de bois), 5,977,000; pierres brutes, tail- lées et sciées, 2,044,000; tissus de coton (à l'exception des tulles), 6,141,000; — Diminutions : Filaments végétaux : lin,fr. 10,532,000; grains : froment, épeautre et méteil, 6,511,000; seigle, 15,756,000; viandes, 6,636,000.
Mouvement maritime du port d'Anvers. — Il résulte des relevés du pilotage, que pendant l'année écoulée, 4,482 navires de mer, tant à voiles qu'à vapeur, et jaugeant ensemble 3,063,227 tonnes, sont arrivés dans ce port.
En 1879, les entrées étaient de 4,111, représentant 2,859,440 tonnes, soit pour 1880 une augmentation de 371 navires et de 203,787 tonnes.
Ces totaux comprennent les navires qui ont remonté l'Escaut en -destination de Bruxelles, Louvain et Termonde.
CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE.
91
Le nombre des navires sortis du port pendant l'année 1880 a été de 3,947, dont 2,281 chargés et 1,666 sur lest.
Le pavillon anglais continue à figurer en première ligne dans ce relevé; il compte 2,292 entrées représentant 1,718,779 tonnes. La Belgique figure pour 288 entrées représentant 338,492 tonnes.
Ces résultats généraux sont très-satisfaisants ; ils attestent que la prospérité du port d'Anvers est encore en pleine voie de croissance.
(Précurseur.)
Les sociétés de géographie (1). — Liste des sociétés de géographie existant en 1881, avec la date de leur fondation :
Paris 4821
Berlin 1828
Londres 1830
Francfort-sur-Mein . . . 4836
Rio de Janeiro 4838
Mexico 1839
Saint-Pétersbourg . . . 1845
Darmstadt ...... 4845
Tiflis (Saint-Pétersbourg) . 4850
lrkoutsk (Id.) . . 4851
La Haye 4854
New- York ....... 4852
Vienne 4856
Genève 4858
Leipzig 4861
Dresde 4863
Rome 4867
Orenbourg (St-Pétersbourg) 4868
Munich 4869
Brème 1870
Buda-Pesth 4872
Halle 4873
Hambourg 4873
Berne 1873
Amsterdam 1873
Lyon 4873
Paris (commerciale) . . . 1873
Bordeaux (commerciale) . 4874
Caire ......... 4875
Bucharest 4875
Lisbonne 4875
Madrid 4876
Anvers 4876
Bruxelles 4876
Copenhague 4876
Marseille 4876
Lima 4876
Paris (Soc. de topographie) 4876
Omsk (Saint-Pétersbourg) . 4877
Freiberg 4877
Stockholm 1877
Québec 4877
Metz 4878
Saint- Gall 1878
Montpellier 4878
Oran 4878
Hanovre 4878
Berlin (commerciale) . . 4878
Rouen 4878
Nancy ' 4878
Bergerac (Bordeaux) . . . 1878
Périgueux (Id.) . . . 4878
Rochefort ...... 4878
Mont-de-Marsan (Bordeaux) 4879
Agen (Id.) 4879
Épinal (Nancy) 4879
Tokio 4879
La Rochelle 4880
Buenos-Ayres 4880
Alger ........ 4880
Genève (Soc.de topographie) 4880
Douai 4880
Dunkerque (Douai) . . . 4880
Saint-Omer (Id.) .... 4880
Lille (Id.) .... 4880
Oporto ....... 1880
Karlsruhe 4880
(4) D'après le Geograplilsches Jalirbucli de H. Wagner.
92
CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE.
ASIE.
Exploration de l'Irtych. — Le gouvernement de Saint-Péters- bourg, dans le but d'étendre ses transactions commerciales, a chargé récemment M. Michaelis de faire une étude toute spéciale du cours de l'Irtych, l'affluent principal de l'Obi. M. Michaelis vient de termi- ner heureusement une première partie de la mission qui lui a été confiée, et le Messager officiel russe publie quelques détails sur les résultats obtenus.
L'expédition, à partir du port Goussine, a poursuivi sa route jus- qu'au lac Zaïssan, puis a traversé Batow le 15 août et est arrivée le 9 septembre à Karakas, à l'endroit même où l'Irtych prend sa source. De Batow jusqua la source de l'Irtych, l'expédition n'a trouvé sur son passage que quelques pêcheurs kirghises, tandis que ces contrées avaient été très-populeuses jadis. De Karakas, M. Michaelis est allé en bateau jusqua la baie Kly et à l'embouchure de la rivière Kok- pektinka, qui se jette au S.-O. dans le lac Zaïssan ; il n'a vu que des roseaux aussi loin que la vue pouvait porter.
L'expédition a visité ensuite les caps Goly, Pestchany et Topolny. Les deux derniers surtout ont été très-soignement explorés : le cap Pestchany peut servir de port, où des vapeurs pourraient hiverner en toute sécurité; quant au cap Topolny, il ne saurait servir qu'à des relâches passagers.
De Topolny, M. Michaelis a encore fait une excursion aux bouches de l'Irtych noir et à Tchekelmez, remarquable par ses gisements de houille.
Les travaux essentiellement scientifiques ont été achevés le 17 sep- tembre et l'expédition s'est remise en route dès le lendemain pour explorer le restant du cours de l'Irtych.
Le glacier de Zaravchane. — Un explorateur russe, M. Mousch- kétof, a parlé récemment dans une séance de la Société de géogra- phie de Saint-Pétersbourg, de son excursion dans l'Asie centrale et de son ascension du glacier de Zaravchane.
Les principaux résultats de cette expédition sont les suivants : 1° le glacier de Zaravchane, dont la longueur est de 30 verstes, est franchissable, quoique avec des difficultés ; 2° il appartient à la catégorie des glaciers intermittents, tels qu'on les rencontre dans les
CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE.
93
Alpes; 3° il n'est pas en communication avec le glacier de Chtchou- vansky; 4° l'étendue et la solidité du glacier s'expliquent par la gran- deur de son bassin et ses nombreux affluents ; 5° les conditions topographiques aident aussi puissamment au développement du gla- cier de «Zaravchane ; 6° les montagnes du Turkestan et du Guissar sont indépendantes sous le rapport orographique, et les premières sont la continuation immédiate des Monts-Altaï.
Voyage d'exploration de M. Yadrintsew. — M. Yadrintsew, qui avait été envoyé l'année passée par la section sibérienne de la Société russe de géographie pour étudier les tribus habitant les Monts-Altaï, vient d'adresser à Saint-Pétersbourg quelques indica- tions générales sur les résultats de son expédition. Le Nouveau Temps annonce que l'explorateur a heureusement traversé la région qu'il devait étudier et qu'il ne s'est pas borné à des observations purement ethnographiques. Il a recueilli en outre de riches matériaux pour l'étude de la géographie physique et le temps favorable lui a permis de visiter les glaciers. L'expédition, partie de Beïsk, s'est rendue au lac Teletsky par les montagnes de Tchouïsk et de Katouj ; elle a tra- versé ensuite le plateau de l'Altaï en franchissant beaucoup de fleuves et de rivières. Au mois de septembre, elle est revenue à Beïsk.
Une lettre, que M. Yadrintsew a adressée au Golos, donne les in- dications nouvelles suivantes sur cette intéressante exploration :
« Nous avons atteint le 12 août Kachagatch, factorerie russe, située à 50 verstes de la frontière chinoise. Mon expédition a gravi à grand'peine des montagnes de 6,000 pieds au-dessus du niveau de la mer et où de nombreuses cataractes, trôs-pittoresquement groupées, frappaient nos regards.
» Dans les vallées de Bachkoous et d'Ouligane, nous avons rencon- tré des tombeaux anciens, témoignages muets de races depuis long- temps disparues ; nous y avons trouvé aussi différents instruments agricoles que les Altaïens n'emploient plus. Les bords du lac Téletsk et les bouches du Bachkoous sont habités par les descendants des Télessiens, subjugués par les Russes au xvnc siècle. Plus loin s'éten- dent les territoires de la peuplade des Tchouïs, qui jusqu'en 1862 payaient un tribut à la Russie et à la Chine. C'est une nationalité très- paisible, même très -craintive. La culture et l'industrie des Tchouïs sont dans un état primitif, cependant ils s'occupent d'agriculture et ils savent travailler le fer. Excellents chasseurs, ils se servent des armes à feu usitées en Chine. Le serment fait sur un canon de fusil
94
CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE.
est considéré comme sacré et inviolable et le plus grand mépr;s s'at- tache aû nom de celui qui ne l'aurait pas respecté. Les Tehouïs étaient d'abord bouddhistes et ils imitaient les usages de la Chine, mais maintenant le christianisme pénètre peu à peu parmi eux et beaucoup ont adopté les mœurs et les coutumes russes.
» De Beïsk part une route escarpée qui est l'unique voie de com- munication praticable conduisant en Cyrine et en Mongolie. Cette route exige des réparations ; c'est la seule voie qui conduise à Kobdo, Ouliassotaï et Khamy.
» Après avoir visité la vaste région des peuplades de l'Altaï, d'où jadis les hordes barbares envahirent l'Europe, nous avons vu combien elles avaient besoin de notre intervention pour se relever moralement. C'est la meilleure tâche et le plus noble devoir que nous ayons à remplir.
« Avant de quitter ces contrées, nous nous proposons de visiter les glaciers de l'Altaï, en nous engageant dans un monde de neiges, de glaces et d'ouragans, avec le ferme espoir de sortir victorieux de la lutte. »
Le différend russo-chinois. — Le Courrier du Japon annonce qu'en Chine, les opinions sont encore fort divisées sur la solution que recevra la question russo-chinoise : on ne croit pas généralement à une entente sérieuse entre les deux puissances, et la paix, si toute- fois elle est conclue, ne pourra être que précaire; la moindre diffi- culté suffira pour faire éclater de nouvelles hostilités.
Le Journal de Saint-Pétersbourg nous apprend que les Chinois viennent encore de construire deux nouveaux forts, près de Tchugut- chak, une localité de la Dzoungarie située dans les environs de la frontière russe. L'un de ces forts, appelé Ak-Dam, est à 12 verstes au S.-O. de Tchugutchak, et l'autre, appelé Darbuldchin, commande une position de très-grande importance, car il occupe le point de croisement des routes qui se dirigent vers l'intérieur.
Le projet de chemin de fer sibérien. — Le gouvernement de Saint-Pétersbourg vient de promulguer un décret, qui a produit un grand retentissement dans la partie asiatique de l'empire. Le projet si grandiose d'une ligne ferrée qui doit relier l'extrême Orient et la Chine au réseau des chemins de fer européens vient de recevoir un commencement d'exécution. Un récent ordre impérial a décidé qu'il va être procédé à la construction « dans le plus bref
CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE. 95
délai possible » delà ligne Catherinenbourg-Tiumène, un des tron- çons les plus importants de la grande ligne dite sibérienne. Ce tron- çon reliera le bassin du Volga avec les fleif^es sibériens.
La ville de Turf an. — Quand l'explorateur russe Regel attei- gnit en 1870 la ville de Turfan, on croyait généralement qu'aucun Européen n'y avait pénétré depuis le commencement du xvne siècle, époque à laquelle le père jésuite Goës y parvint pour la première fois. Deux lettres qui viennent d'être retrouvées par le pôreBrùcker, ne laissent cependant aucun doute que le jésuite portugais d'Espinha était à Turfan en 1756 et qu'il a même parcouru entre cette dernière ville et Kouldja, une grande partie des contrées visitées par Regel. Les PP. d'Arocha et d'Espinha et quatre astronomes indigènes avaient reçu ordre, paraît-il, de l'empereur Khien-Long de se joindre comme géographes à une expédition militaire, qu'on dirigeait contre la Dzoungarïe. Les voyageurs quittèrent Pékin le 21 mars 1775; la retraite des troupes chinoises les força de séjourner pendant quelque temps à la frontière de l'empire, mais ils réussirent cepen- dant à pénétrer jusque Illi (Kouldja) en suivant des itinéraires diffé- rents ; d'Espinha y parvint en passant au S. des Monts-Célestes par Turfan, Kurla, etc. Les positions astronomiques déterminées par ces voyageurs n'ont plus de valeur géographique de nos jours, mais la publication des lettres précitées sera d'un grand intérêt pour l'histoire des découvertes en Asie.
AFRIQUE.
Nouvelle expédition Flatters (1). — Une lettre datée d'Inifel (puits dans la vallée de l'Ouad Mya), 17 décembre 1880, donne des nouvelles sur l'expédition Flatters :
« Nous sommes partis, organisés en caravane, le 18 novembre de Laghouât. Le 30 novembre nous sommes arrivés à Ouargla. Nous y avons échangé nos chameaux, pris en location à Laghouât, contre des chameaux du Sud et dès le 5 décembre, nous nous sommes remis en route. Notre itinéraire a suivi l'Oued Mya, par Hassi Djenel jus- qu'à Hassi Inifel, où nous campons en ce moment; il reliera, d'une
(1) Voirie Bulletin de la Société belge de géographie, 1880 p. 733.
96 CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE.
façon très-satisfaisante, notre propre itinéraire de Aïn el Taïba ave c celui de M. Choisy (d'El Goléa à Ouargla).
» Jusqu'au parallèle d'EiGoléa, l'Oued Myane se distingue que par sa berge de gauche, d'une dizaine de mètres de hauteur, escarpement de la grande hamâda (l),qui s'étend de là jusqu'à El Goléa. La route n'est coupée que par une étroite bande de dunes, de cinq mètres de hauteur, un peu au N. de Hassi Djenel : c'est la fin des chaînes de dunes partant TEl-Oudjdj, à l'entrée du grand Erg (2), près d'Ain El- Taïba. On voit quelques ghourd (massifs de dunes) d'une trentaine de mètres vers l'est, mais à de grandes distances seulement.
» Au S. du parallèle d'El Goléa apparaissent les deux berges de l'Ouad, élevées de trente mètres environ au-dessus du fond de la gouttière et écartées Tune de l'autre d'un à deux kilomètres. Un étroit ruban de végétation dessine le thalweg de l'Ouad. On y remarque surtout des retemes (3) de deux à trois mètres de haut et l'éternel tamaria. Le drin (4) y est de belle venue. Mais pas de ghedir (5) ; les guides prétendent qu'il n'a pas plu depuis plusieurs années dans cette région. Je crois qu'il exagèrent, car les plaques d'argile fendillée qu'on rencontre à chaque pas dans les dépressions ne semblent pas remonter à une date aussi éloignée. Les ghourd des deux côtés de l'Ouad sont plus nombreux qu'au N. du parallèle d'El-Goléa ; mais ils sont groupés par chaînons trôs-écartés et ne forment pas de massif important.
» L'eau de Hassi Inifel est excellente. Notre approvisionnement se termine en ce moment, et demain matin, à la première heure, nous reprenons notre voyage. L'intention du colonel Flatters était de piquer sur El-Mesegguem ; mais les renseignements des guides lui ont fait modifier son itinéraire ; car il paraît que tous les ghedir sur la ligne directe sont à sec. Nous continuerons donc à cheminer vers le S.-O. jusqu'à In-Esekki, en suivant un affluent de l'Ouad Mya et d'In-Esekki, seulement nous prendrons la direction définitive d'El- Mesegguem.
» L'état sanitaire de toute la caravane est des meilleurs. Le temps est agréable pour la marche : de 20-24° vers une heure. Les nuits sont froides ; ce matin le thermomètre à minima ne marquait que
(4) Plateau.
(2) Grande région des dunes de sable,
(3) Espèce de genêt.
(4) Graminée.
(5) Creux contenant de l'eau.
CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE.
97
— 2°, 8 et l'eau d'une gamelle qui avait passé la nuit sans abri était couverte d'une couche de glace.
Le Sahara entre le Maroc et le haut Sénégal. — Le dernier courrier du Sénégal a apporté quelques indications générales sur les résultats du voyage du docteur Lenz, qui est arrivé récemment au Sé- négal, après avoir passé par Timbouctou. Le Sahara forme un immense plateau sensiblement horizontal, depuis l'Atlas marocain jusqu'à la grande ville du Niger. Le Djouf, la fameuse dépression occidentale du désert, n'a jamais existé que dans l'imagination des indigènes. Le plateau se prolonge au delà de Timbouctou en suivant la rive gauche du Niger jusque Nioro. C'est à peu de distance de cette dernière localité qu'apparaissent les premiers accidents de terrain ; des terres fortes sillonnées par les nombreuses rivières du bassin du Sénégal succèdent à partir de ce point aux plaines sablonneuses du grand désert.
Projets de chemins de fer entre le Sénégal et le Niger (1). — La Revue de géographie annonce que la commission du budget vient de se réunir sous la présidence de M. Brisson, pour examiner les projets de loi relatifs au Sénégal. M. l'amiral Cloué, ministre de la marine, et M. Legros, inspecteur général des colonies, ont été entendus et ont donné des détails assez complets sur la mission envoyée au Sénégal et qui est déjà parvenue à Médine. M. l'ami- ral Cloué a affirmé qu'il ne s'agissait nullement d'une expédi- tion militaire, d'une conquête, mais uniquement d'une mission pacifique et commerciale destinée à préparer l'établissement d'une voie ferrée pour servir de débouché à la région du Niger, et à établir des postes de défense nécessaires pour la protection de cette voie. Les traités qui ont été présentés à la commission ont été faits avec les principaux chefs des territoires traversés ; cependant et afin de sauvegarder contre toute éventualité la sécurité de la mission, les hommes qui la composent ont été armés. Un crédit de 7 millions est demandé pour l'achat du matériel nécessaire à 132 kilomètres et la construction par l'État de 100 kilomètres. Il s'agit de la section comprise entre Médine et Bafoulabé. Les postes français s'étendent au- delà de Bafoulabé jusqu'à Quitah; mais la prolongation de la ligne au delà de Bafoulabé n'est en rien engagée. Quant à la ligne
(1) Voir les Bulletins de la Société belge de géographie, 1880, pp. 460, 624.
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98 CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE.
accessoire de Saint-Louis à Dakar, le ministre de la marine a présenté à la commission le projet de convention passé avec la Compagnie Gouin, des Batignolles, à la suite d'une adjudication, et le traité conclu avec un roi voisin, pour faciliter la construction de cette ligne sur son territoire. La commission, après s'être entendue avec M. l'amiral Cloué et M. Legros a ajourné sa décision jusqu'à ce que différentes modifications, qu'elle réclame soient introduites dans les conventions. La construction d'un câble de Dakar à Saint- Vincent, destiné à rendre suffisamment rapide la communication avec le Sénégal, a été approuvée ainsi que la construction de la section de Médine à Bafoulabé. Nous apprenons que le Sénat français a adopté depuis lors les projets relatifs aux chemins de fer du Sénégal, l'un allant de Dakar à Saint-Louis, l'autre de Médine à Bafoulabé.
L'expédition Borguis-Desbordes. — Le Courrier cîOran annonce que diverses causes ont retardé la marche de la nouvelle expédition française ; ce sont d'abord les difficultés que l'on a eues à passer la barre du Sénégal et ensuite la maladie qui a frappé son chef. Le colonel Borguis-Desbordes a été atteint d'un accès pernicieux avec vomissement noir, qui a failli l'emporter.
L'aviso le Cygne a dû le laisser au poste de Saldé, où il s'est rétabli, et aux dernières nouvelles, il était parti pour aller rejoindre son poste. Enfin, par suite de la baisse rapide des eaux, les bateaux à vapeur qui remorquaient les chalands chargés de matériel, n'ont pu atteindre Bakel.
Tout cela fait perdre un mois à l'expédition, et ce n'est guère que vers les derniers jours de décembre qu'on pourra quitter Médine ; huit cents ânes sont réunis sur ce dernier point pour les transports. La compagnie d'ouvriers, qui a été spécialement créée pour les tra- vaux entre le Sénégal et le Niger, est partie le 30 octobre de Saint- Louis et est arrivée à Bakel le 13 novembre.
Nouvelles de l'expédition Galliéni (1). — Le colonel Borguis- Desbordes a reçu des nouvelles rassurantes sur l'expédition Galliéni. Voici ce que ce dernier annonce à la date du 25 octobre de Nango :
« La mission a heureusement franchi le Niger dans la journée du 15 mai. Le lendemain elle quitta Tourella, village soumis aux
(i) Voir les Bulletins de la Société belge de géographie, 1880, pp. 124, 622.
CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE. 99
Toucouleurs, pour continuer sa route sur Ségou, à travers un pays bambara, mais soumis à Ahmadou.
» Ce prince nous a offert l'hospitalité à Nango, qui se trouve à une journée de marche de Ségou.
» Après deux mois de pourparlers, j'ai réussi à apaiser les défiances dont la mission était l'objet et le ministre intime d'Ahmadou doit venir s'aboucher avec moi d'un jour à l'autre. Les dispositions de ce prince seraient favorables; il nous laisserait commercer et naviguer sur le Niger.
» L'hivernage est terminé. Nous avons tous été violemment secoués par les accès de fièvre. L'absence de médicaments et de quinine nous a surtout beaucoup gênés. Nous sommes cependant maintenant dans un état de santé relatif assez bon, et nous attendons notre départ avec une grande impatience.
* Ahmadou est toujours occupé de sa route du Kaarta, fermée par les révoltés bambaras, mais il n'est pas encore d'accord avec ses talibés. Ils vont nous faire passer par cette route, lorsqu'il aura remporté un premier succès.
» Je pense que nous pourrons quitter Nango en décembre et être à Mécline en février. »
Mort de M. Lécard. — Une nouvelle victime vient de s'ajouter au martyrologe déjà bien long des explorateurs de l'Afrique. M. Lécard, revenu récemment en France pour rétablir sa santé épuisée par son voyage au Soudan, vient de mourir. On sait que M. Lécard avait trouvé dans le bassin du Niger un cépage d'un genre nouveau qui serait appelé, paraît-il, à remplacer avantageusement les vignes si cruellement compromises par le phylloxéra.
Nouvelle expédition anglaise sous le lieutenant Dumble- ton. — ■ Les efforts des Français qui cherchent à gagner le haut Niger en partant du Sénégal, ont provoqué l'organisation d'une expé- dition anglaise, qui poursuit un but analogue. Le 25 décembre 1880, le lieutenant Dumbleton et le docteur Browning se sont embarqués à Liverpool pour la côte occidentale de l'Afrique; ils se proposent de pénétrer de l'embouchure de la Gambie vers la vallée du Niger, de pousser, s'il est possible, jusque Timbouctou et de créer des relations commerciales entre les tribus de ces contrées et les établissements anglais de la côte. L'expédition est subsidiée par les autorités colo- niales anglaises.
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CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE.
La république de Libéria. — La petite colonie de Libéria, qui a été fondée il y a une quarantaine d'années, sous les auspices des États- Unis d'Amérique, par des nègres affranchis, vient de s'agrandir paci- fiquement du royaume de Médina. Cette contrée, qui est située au nord de Libéria, est très-riche en or, en fer, en bois précieux, en gomme, en caoutchouc, en café et peut avoir une population d'envi- ron 700,000 habitants.
Nouvel itinéraire de M. Flegel (1). — Robert Flegel vient d'inaugurer ses nouveaux voyages en Afrique par une excursion d'Egga, sur le Niger, au camp du roi Umorou de Nupe. Cet itiné£ raire, dont la carte et la description ont été envoyées à l'Association africaine, traverse des contrées inconnues jusqu'ici et complète d'une manière considérable la carte des pays situés sur la rive droite du Niger. Flegel rectifie la position de différentes localités visitées par May et Rohlfs et indique l'emplacement des villes de Schonga, Agaic, Lafiagie et Lafai. Schonga est surtout très-importante à cause de son commerce avec Ilorin : elle est située à une journée de marche de Rabba, à trois journées d'Ilorin, et elle dépend directement du sultan de Gandou.
Nouveau voyage de MM. Zwéifel et Moustier. — Le Séma- phore de Marseille annonce que MM. Zweifel et Moustier, les hardis explorateurs des sources du Niger, dont il a été parlé longuement dans une de nos dernières réunions mensuelles, sont repartis le 29 no- vembre, à bord du Mandingue, pour la côte occidentale d'Afrique.
Nouvelles de M. Savorgnan de Brazza (2). — M. Savorgnan de Brazza, lieutenant de la marine française, vient de remporter de nouveaux succès dans l'Afrique équatoriale de l'Ouest.
Voici la dépêche que le voyageur a adressée à M. de Lesseps et qui a été communiquée à l'Académie des sciences :
« Au mois de juillet, par la route de terre, j'ai atteint le Congo, entre la rivière Mpaka Mpamé et la rivière Lewson Afrisi.
« Par l'influence de Makoko, j'ai pacifié les Oubandji Apfourous du Kounia, de l'Alima et du Congo.
» J'ai descendu pacifiquement le Congo en pirogue.
y> Le 3 octobre, j'ai fondé la station de Ntamo Ncouna, sur un
(1) Voir le Bulletin de la Société belge de géographie, 1880, p. 736. {% Voir le Bulletin de la Société belge de géographie, 1880, p. 124.
CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE. 101
territoire cédé par le roi Makoko. Un sergent et trois laptots com- posent le personnel. Il y aura urgence de ravitailler la station en juillet prochain.
» J'ai reconnu la route directe entre la station de l'Ogôouë et la station de Ntamo Ncouna.
» Cette route est de douze marches, dont les cinq dernières traver- sent les Etats de Makoko. La route traverse un plateau de 800 mètres d'élévation et qui commence à 60 milles au S.-E. de la station de l'Ogôouë. Il faut descendre deux fois le plateau pour arriver auprès de la rivière Mpaka... La possibilité du portage indigène facilitera le ravitaillement. Le pays est sain, la population est dense et de caractère bienveillant.
» Au mois de novembre, je suis arrivé à Mdambi-Mbongo, poste avancé de Stanley. La route du Congo est impossible pour le ravitail- lement de la station de Ncouna. »
Il nous semble intéressant de rappeler, en quelques mots, le but poursuivi par M. de Brazza dans le second voyage qu'il entreprit dans la région de l'Ogôouë supérieur.
Lorsque le grand explorateur français revint en 1877 de son pre- mier voyage, arrêté, comme on se le rappelle, par les attaques qu'il eut à subir de la part des Apfourous sur l'Alima, il apprit l'heureuse issue du grand voyage de Stanley, et en conclut que l'Alima était un affluent du Congo.
Ce fut dans l'intention de prouver la vérité de cette opinion, qu'il quitta l'Europe au mois de janvier de l'année dernière, sous les auspices du comité français de l'Association internationale africaine. Huit mois après, il avait atteint le Stanley-Pool, et démontré que l'Alima, la Likona, etc., sont bien tous des affluents de la rive droite du Congo.
Arrivé à Stanley-Pool, Savorgnan de Brazza a descendu le fleuve et a rencontré le célèbre voyageur Stanley, le 7 novembre. Il est arrivé le 12 à Vivi, quartier général de l'infatigable Américain. La rencontre de ces deux explorateurs s'est faite de la façon la plus cor- diale : Brazza est l'hôte de Stanley. C'est sur un terrain cédé par le roi nègre Makoko que Brazza a choisi l'emplacement d'une seconde station humanitaire française.
Expédition du docteur Bùchner (1). — Dans la séance mensuelle
(1) Voir le Bulletin de la Société belge de géographie, 1880, p. 216.
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(janvier) delà Société de géographie de Berlin, on a communiqué des lettres du docteur Bûchner. Elles donnent les nouvelles les plus satisfaisantes de sa santé et de ses travaux scientifiques, mais elles nous apprennent par contre que ses vastes espérances ne se sont point réalisées. Ces lettres sont datées de février, du 20 mai et du 1er juillet; d'autres lettres écrites en janvier et en avril n'ont point été reçues. Pendant près de six mois, il a séjourné à Mousoumba, la résidence du Mouata-Yamvo, non qu'il y ait été retenu si longtemps par ce prince, mais afin de pouvoir exécuter les travaux de topo- graphie, d'histoire naturelle et de photographie. Il s'y est appliqué avec un grand succès, à en juger par les notices qu'il a envoyées. Ayant acquis la ferme conviction que le Mouata-Yamvo ne le laisserait avancer ni au N. ni au N.-E., il a pris la résolution, aussitôt que la saison sera favorable, de quitter son quartier général, comme s'il voulait retournera Angola et de se diriger vers le N., dès qu'il aurait traversé la Louloua. Ce projet a été exécuté. Le voyageur écrit en effet de Muene-Tchikambo, 1er juillet, qu'après avoir expédié la plus grande partie de ses gens avec ses collections à Loanda, il était sur le point de partir pour le nord. Une cinquantaine de ses porteurs s'étaient déterminés à l'accompagner. Bûchner envoie de nombreuses altitudes, des données précises sur les rivières qu'il a franchies et une grande quantité de déterminations astronomiques. Ces dernières obser- vations sont surtout précieuses, parce qu'elles promettent de jeter une vive lumière sur d'importantes différences de position qui résul- tent pour plusieurs localités des relèvements de M. Schutt.
Les possessions portugaises. — Depuis les succès obtenus par les explorateurs SerpaPinto, Capello et Ivens, le gouvernement de Lis- bonne a pris des mesures très-importantes pour améliorer ses posses- sions africaines.
Le Diario de Governo publie à ce sujet le décret suivant : ^Attendu qu'il y a dans la province d'Angola de vastes contrées d'un sol fertile, des rivières navigables, de l'eau potable en abondance et que le climat en est salubre, on peut espérer d'avantageux résultats d'une colonisation bien dirigée ; il y a lieu aussi de compter que les droits sur les vins et les spiritueux, s'ils étaient judicieusement admi- nistrés, produiraient un revenu annuel suffisant pour couvrir les frais de l'établissement d'une colonie. » En conséquence, le gouverneur général d'Angola a reçu l'ordre formel d'organiser un système régulier de colonisation dans la province. Le ministre des travaux publics a
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envoyé en outre dans l'Angola M. Dias de Carvalho comme commis- saire, pour étudier les moyens d'établir des communications rapides entre Saint-Paul de Loanda et plusieurs villes du bassin inférieur duQuanza. Enfin, MM. Capelloet Ivens comptent retourner en Afrique pour achever leurs explorations et faire une carte de la province d'Angola.
Parmi les autres améliorations qu'on se propose d'effectuer, nous citerons un projet de construction de lignes télégraphiques dans la province de Mozambique, et un décret consacrant une organisation nouvelle du service des travaux publics clans l'Afrique portugaise. Quatre directions sont créées pour les provinces du cap Vert, de Saint-Thomas, d'Angola et de Mozambique.
La relation de voyage du docteur 'Holub (1). — La dernière livraison de la relation de voyage du docteur Holub : Sieben Jahre in Afrika, vient de paraître chez A. Hôlder, à Vienne. Elle contient trois cartes qui représentent : 1° les Chutes Victoria du Zambèze à l'échelle de 1 : 7,000; 2° l'itinéraire de Holub par le Bamangwato et le Matabele à l'échelle de 1 : 500,000 ; 3° un levé à la boussole du Zambèze moyen, en amont et en aval de Secheke, à l'échelle de 1 : 180,000.
Rappelons ici que le major Serpa Pinto a fait connaître à son retour d'Afrique que le Makarikari et le Ngami ne sont rien autre chose que des débordements du Cubango, qui se perd finalement dans le désert par évaporation. Cette indication différait complément avec celle du docteur Holub qui prétendait que le Karri-Karri (le Makari- kari du major Pinto) communique périodiquement par le Mokhotsi avec le Tchaneng, qui se déverse lui-même dans le Shasha, un affluent du Limpopo. La communication périodique des eaux du Tchuantsa ou Makarikari avec un affluent du Limpopo est déjà indiquée sur la grande carte de l'Afrique centrale, que Cameron a dressée à la suite de son remarquable voyage à travers l'Afrique équatoriale. Or, le docteur Holub ne parle plus dans sa relation voyage du phé- nomène précité, et il est à supposer que ses premières indications étaient tout simplement basées sur des informations recueillies au- près des indigènes.
C'est là du moins ce que tend à faire croire la lettre suivante que
(i) Voir le Bulletin de la Société belge de géographie, 1880, p. 229.
104 CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE.
le major Serpa Pinto a adressée récemment au secrétaire général de la Société de géographie commerciale à Paris :
« Je vous enverrai, aussitôt que je le pourrai, un article concer- » nant l'explorateur du Barotsé, M. Holub. Ce savant docteur a ima- » giné que les lacs salés de l'Afrique centrale ont une communication » avec les fleuves de l'océan Indien. Or, j'ai traversé tout le pays » qui se trouve à l'est des lacs, pays, qui est plus élevé que la région » où se trouvent ces derniers ; en vertu de quelle loi physique l'eau » des lacs franchirait-elle donc les hauteurs de lest? J'écrirai quel- » ques mots sur cette affaire et je prouverai, l'hypsomètre en main, » et appuyé sur mes observations géographiques, qu'il y a là une » erreur capitale de M. Holub, qui n'avait à son service, du reste y» qu'une mauvaise boussole. »
Projet de chemin de fer entre le Transvaal et la baie Delagoa. — Le Boletim da Sociedade de geograjphîa de Lisboa publie les documents officiels sur les travaux préparatoires qui ont été exécutés récemment par le major du génie portugais J. Machado, dans le but d'établir une voie ferrée entre le Transvaal et la baie de Lorenço Marqués. Ces travaux comprennent l'avant-projet du tracé, l'évaluation du prix de revient et des considérations fort intéressantes sur son exploitation éventuelle.
La mission de M. Coillard. — Dans une des dernières réunions de la Société de géographie de Lyon, M. Coillard, missionnaire pro- testant, a fait une conférence très intéressante sur l'Afrique australe. M. Coillard vient de passer 23 ans au pays des Basoutos ; il fut chargé en 1877 de diriger une expédition de missionnaires indigènes qui avait pour but d'étendre l'Église des Basoutos au nord du Transvaal et du Limpopo jusqu'au Zambèze. C'est ce dernier voyage qui a été le principal objet de la conférence du missionnaire.
M. Coillard donne d'intéressants détails sur les pays qu'il a tra- versés, et décrit les mœurs des populations qu'il a visitées. Plusieurs de ces peuples méritent bien le nom de sauvages ; l'homme y est dans l'état le plus abject d'avilissement et de dégradation ; s'il porte parfois une peau de bête, c'est comme ornement et non comme vêtement. On y trouve cependant quelquefois des vestiges de traditions chrétiennes, de même que l'on a découvert dans les mines de cette région essentiel- lement aurifère, des restes de galeries qui prouvent qu'elles ont été
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jadis exploitées. Par qui et à quelle époque? C'est ce que la science ne peut encore expliquer.
M. Coillard arrive enfin au Zambèze, sa destination et visite la majestueuse chute Victoria. C'est là que s'est passé un événement qui a eu quelque retentissement en Europe. Un jour, en remontant le fleuve, il rencontra dans une hutte de chasseur, un Européen, un petit homme au teint basané, à l'œil de feu, dénué de ressources, épuisé par la fièvre et la fatigue. C'était le major portugais Serpa Pinto, qui avait entrepris de traverser l'Afrique de l'ouest à l'est. Abandonné et pillé par son escorte, il fut heureux de trouver une tente hospitalière et les représentants de la religion et de la science se donnèrent la main sur les bords du Zambèze. M. Coillard est heu- reux de témoigner hautement que M. Serpa Pinto, qui a été l'objet de critiques amères à son retour en Europe, s'est toujours montré un parfait gentilhomme et a eu avec lui les rapports les plus excellents.
Après un voyage, qui a duré deux ans et demi, M. Coillard a eu la satisfaction de réussir dans son entreprise ; quatre de ses compagnons ont succombé à la tâche, mais la civilisation a fait un pas de plus.
Nos compatriotes en Afrique (1). — La troisième expédition commandée par le capitaine Ramackers a ét é arrêtée assez longtemps à Khonko par suite d'une guerre survenue entre Munié M'tuana, Arabe, chef de la tribu la plus rapprochée du Mgonda Mkali, et Mda- bourou, chef du village de ce nom. On se rappelle que l'expédition allemande commandée par le baron v. Schôller voyageait en compa- gnie de la caravane belge. Les capitaines Ramackers et v. Schôller furent même obligés de prendre parti contre Mdabourou, qui barrait la route à tous les voyageurs venant de la côte.
Le capitaine Ramackers fut rejoint à Mdabourou par le capitaine Popelin, qui s'était porté à sa rencontre pour lui venir en aide au besoin pendant la traversée toujours dangereuse des plaines ardentes connues généralement sous le nom de Mgonda Mkali, qui s'étendent entre l'Ougogo et Tabora.
Les caravanes réunies atteignirent cette dernière localité le 25 sep- tembre .
La localité de Manyara, qui avait été signalée comme favorable à l'établissement de la station humanitaire allemande, ne convient pas sous ce rapport, car elle est en ce moment le quartier général de
(1) Voir le Bulletin de la Société belge de géographie, 4880, pp. 619, 743.
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Nyoungou, le redoutable allié de Mirambo. Il est probable que la sta- tion allemande sera établie à Kisindeh, localité située au nord de Manyara et dans les environs du N'G-ombe, Y affluent principal du Malagarazi.
Nos compatriotes ont quitté Taborali à la date du 1er novembre ; la communication suivante de M. le secrétaire général de l'Association internationale annonce qu'ils sont arrivés à Karéma :
« Une dépêche télégraphique nous annonce que MM. Ramackers et Popelin ont heureusement atteint le lac Tanganyika. Ils jouis- saient d'une bonne santé, ainsi que MM. Van den Heuvel, Roger et Becker ; seul M. de Leu était souffrant à Taborah.
" M. Cambier, après avoir remis la direction de la station de Karéma à M. Ramackers, avait pris le chemin de Zanzibar, où il est arrivé le 10 février courant. Il s'embarquera sur la prochaine malle en destination pour l'Europe. Toutefois, il ne reviendra pas directement en Belgique. Bien que la santé de M. Cambier ne laisse rien à désirer, le comité de l'Association africaine a jugé qu'il ne peut pas passer brusquement du climat de l'Afrique au climat de notre pays, et il l'a engagé à séjourner quelques semaines en Egypte.
» M. Cambier sera resté absent d'Europe un peu plus de trois années et demie. *
L'itinéraire de l'explorateur anglais Thomson (1). — Les Pro- ceedings de la Société de géographie de Londres ont publié dans le bulletin de décembre une carte qui indique le grand itinéraire par- couru par l'Anglais Thomson dans l'Afrique équatoriale de l'Est ; cette carte est peut-être la plus importante de toutes celles qui aient été publiées en 1880 sur l'Afrique. Les nombreux voyageurs qui par- courent depuis dix ans les contrées situées entre Zanzibar et le Tanganyika, n'ont pas visité autant de sol nouveau, et complété autant nos connaissances sur l'Afrique orientale, que le jeune Ecossais, qui seul et sans expérience a pris le commandement de l'expédition anglaise à la mort de Johnston. Il n'a pas seulement accompli la mission de la Société de géographie de Londres, mais il a voulu suivre la Loukouga jusqu'à son confluent avec le Congo. Malheureusement notre hardi pionnier compta sans son escorte : à Makaloumbi, celle-ci refusa nettement de le suivre plus loin dans la direction de la Loukouga, parce que les porteurs craignaient d'êtres attaqués, tués et mangés
(1) Voir les Bulletins de la Société belge de géographie, pp. 126, 215, 328, 329.
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par les féroces Manjouémas, cannibales dont il fallait traverser le territoire. M. Thomson ne se résigna qu'avec peine à quitter la rivière et à marcher vers le S.-O. dans la direction du lac Moéro. Mais à Makiyombo, dans l'Ouroua, le chef du pays déclara, qu'il lui défendait d'aller plus loin. A son voyage de retour il a visité le premier le lac Hikoua (1), qui n'était connu jusqu'ici que d'après les informations des indigènes. Thomson place le lac Hikoua à peu près à l'endroit qu'il occupe sur la carte des « last journals » de Livingstone. Les contours du lac Tanganyika de Thomson se rapprochent beaucoup plus de la carte de Cameron que de celles de Livingstone et de Stanley. Géologue de profession, Thomson a publié dans la Nature du 2 décembre 1880, le résumé de ses observations scientifiques. Le voyageur a aussi eu le bonheur de ramener sains et saufs à Zanzibar les 150 noirs qu'il avait menés au Tanganyika. Le comité delà Société de géographie de Londres a fait cadeau d'un sabre d'honneur et d'une médaille d'argent aux deux chefs de caravane, Tchouma (l'ancien serviteur de Livingstone) et Makatoubo ; les autres pagazis ont reçu des médailles de bronze.
Mort de M. Lucereau (2). — On annonce de l'Afrique orientale la mort de M. Lucereau, membre de la Société de géographie com- merciale de Paris; il a été assassiné par les sauvages, au moment où il traversait les territoires occupés par les Gallas et les Somalis, pour gagner la région des lacs intérieurs.
Un nègre musulman, du nom d'Abou-Bekr, grand marchand d'es- claves, est soupçonné d'être un des instigateurs de l'assassinat du voyageur français.
Nouveau voyao*e du docteur Junker (3). — Les dernières livrai- sons des Geogr. Mittheil. de G-otha publient plusieurs lettres du doc- teur Junker, l'explorateur russe si connu par ses nombreux voyages au Soudan égyptien ; ces lettres sont résumées par Y Afrique explorée et annoncent que le docteur Junker a réussi à pénétrer au cœur du pays des Niams-Niams, dans une région que n'avaient visitée ni Schweinfurth, ni ses successeurs, ni Potagos lui-même. Parvenu à Dem-Békir, près des frontières méridionales du Dar-Fertit, il apprit que Ndorouma était dans le voisinage et arriverait le lendemain. Ce chef
(1) M. Thomson propose de l'appeler « lac Léopold ».
(2) Voir Bulletin de la Société belge de géographie, 1880, p, 227.
(3) Voir les Bulletins de la Société belge de géographie, 1880, pp. 221, 463.
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CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE.
voulait s'informer du but du voyage de Junker et du nombre d'hommes qu'il avait avec lui. L'explorateur eut soin de faire tout ce qu'il put pour le prévenir favorablement ; il alla à sa rencontre et lui présenta les salutations do Gessi, de la part duquel il lui remit aussi des cadeaux. Pendant trois jours, il y eut chaque soir des fêtes, avec musique, bal, illuminations pour divertir Ndorouma, qui, pleinement rassuré sur les intentions du voyageur, retourna à sa résidence lui préparer une demeure et disposer son peuple à lui faire bon accueil. Il est le chef le plus puissant du pays et tire des autres chefs indépendants l'ivoire qu'il doit fournir au gouvernement égyptien. Junker s'est avancé de Dem-Békir à Solango, où il a trouvé 280 porteurs envoyés par Ndorouma. Depuis lors, il a dû être arrivé chez ce dernier.
Les nouvelles limites de l'Afrique équatoriale égyptienne (1). — Emin-Bey, gouverneur de l'Afrique équatoriale, écrit de Lado aux Mittheil. de Gotha que les limites de sa province ont été agrandies et qu'elles s'étendent actuellement jusqu'à celles du gouvernement de Gessi, au sud du 7°10' lat. nord ; il a reçu en outre l'autorisation de fonder de nouvelles stations partout où il le jugera bon et à cet effet, il allait se rendre dans le sud, pour établir ses limites méridionales au fleuve Sommerset et au delà du lac Mvoutan. Il s'était avancé peu auparavant dans le Makaraka, pour y porter les stations égyptiennes jusqu'à 2°40' lat. nord, mais la nouvelle de la venue d'un bateau à vapeur l'a fait rétrograder en toute hâte à Lado.
Le nouvel itinéraire de Purd y-Pacha. — Le dernier bulletin de la Société khédiviale de géographie publie une carte à grande échelle représentant l'itinéraire suivi par le général Purdy-Pacha de Dara aux mines de cuivre de Hofrah-en-Nahas (Dar Fertit). Hofrah est situé d'après Purdy à 1/2 mille au sud du Bahr-el-Fertit sous 9°48'23" lat. nord et 24°5'38" long, est de Gr. Les célèbres mines se trouvent situées à 1 kilomètre environ au sud-ouest du village ; le filon s'étend du nord-ouest au sud- est et se voit de loin car il s'élève à environ 2 pieds au-dessus de la surface du sol ; on n'en exploite jusqu'ici que les parties les plus riches.
Nouvelles de MM. Rohlfs et Stecker (2). — La Société de
(1) Voir le Bulletin de la Société belge de géographie, 1880, p. 461.
(2) Voir le Bulletin de la Société belge de géographie, 1880, p. 466.
CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE. 109
géographie de Berlin a reçu des nouvelles d'Abyssinie. Rohlfs et Stecker allaient se mettre en route pour Aïlet, où ils devaient être reçus par le général abyssin Ras Alouda. Cet officier devait les con- duire à travers les pays limitrophes, très-peu sûrs en ce moment, tant à cause des bandes de brigands, que par suite de la guerre qui a de nouveau éclaté entre l'Abyssinie et l'Egypte.
AMÉRIQUE.
Le lac Ruby. — La Nature annonce, d'après une publication américaine, que le lac Ruby, au pied de la chaîne de Humboldt, a cessé d'exister. Il y a sept ou huit ans, il avait une lon- gueur de 30 kilomètres et une largeur qui variait de 800 à 4,000 mètres suivant les lieux. D- innombrables sources, jaillissant au pied de la montagne, l'abreuvaient et c'était la plus grande nappe d'eau du Nevada oriental ; mais il s'est peu à peu desséché et il vient de disparaître. On n'en connaît pas la cause, car les chaînes de Hum- boldt passent pour les plus belles et les plus grandes qui soient situées entre les Montagnes Rocheuses et la Sierra Nevada ; elles sont en outre bien boisées et les plus abondantes en sources de tout l'Etat de Nevada.
M. Charnay au Mexique (1). — Des nouvelles de Mexico du 10 novembre annoncent que la Chambre des députés, par une majo- rité de 108 voix, a refusé de permettre à l'explorateur français, M. Désiré Charnay, de faire sortir du pays les antiquités mexicaines qu'il pourra découvrir dans l'Yucatan, où il s'est rendu récemment.
Nouveau voyage du docteur Crevaux. — M. le. docteur J. Cre- vaux a été chargé dernièrement par le gouvernement français d'une nouvelle mission dans l'Amérique équatoriale : il doit explorer le Rio Negro depuis ses sources dans les Andes jusqu'à son confluent. L'in- tention du voyageur est de reconnaître l'Uaupôs (qui n'est autre que le cours supérieur du Rio Negro) et de descendre cette rivière depuis sa source jusqu'à Manaos, à son confluent avec l'Amazone. Il serait en
(1) Voirie Bulletin de la Société belge de géographie, 1880, p. 473.
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effet impossible d'explorer le Rio Negro et l'Uaupès en remontant, soit à cause du courant et des rapides, soit en raison de la longueur du trajet qui mesure 700 lieues entre Manaos et les Andes et dont le parcours exigerait au moins sept mois.
Le docteur Crevaux est connu dans l'histoire des explorations américaines par deux expéditions d'une très-grande importance.
Il a, dans un premier voyage (1877), remonté le Maroni jusqu'à ses sources, traversé la chaîne des Tumuc Humac et descendu le Yary. Le Maroni avait déjà été exploré' dans les quatre cinquièmes de son cours par une commission franco-hollandaise, présidée par M. Vidal (1861), tandis que le Yary n'était pas connu au delà de son embouchure.
Dans un ;- second voyage (1878-1879), Crevaux a remonté l'Oya- pock, traversé une seconde fois la chaîne des Tumuc Humac, des- cendu la crique Kou, affluent du Yary, remonté le Yary et atteint les sources du Parou. Il a ensuite levé le cours de cette dernière rivière qui était complètement inconnue jusqu'alors.
Buenos-Ayres, capitale de la République Argentine. — Une correspondance de Buenos-Ayres, datée du 5 décembre 1880, annonce que cette ville, capitale de la province de ce nom, ancienne résidence des vice-rois d'Espagne, vient d'être déclarée ville fédérale et capi- tale de la République Argentine. Le pouvoir national devient donc ainsi maître de la seule grande ville du pays et le gouvernement de la province sera forcé de chercher un autre siège ; aucun choix définitif n'est encore fait jusqu'ici.
Un bureau de poste primitif. — M. F. v. Helfwald donne dans son excellent ouvrage « Die Erde uncl ihre Vôlher », la description suivante d'un bureau de poste très- original :
Le bureau de poste le plus simple du globe se trouve dans le détroit de Magellan, où il a été établi il y a quelques années. Il se compose d'un simple petit tonneau enchaîné à un rocher du cap le plus saillant situé en face de la Terre de feu. Chaque navire qui franchit le détroit envoie une embarcation pour ouvrir le tonneau, y prendre les lettres qui doivent être emportées et déposer celles qu'on doit transporter dans la direction opposée. Le service postal se fait ainsi tout seul dans ces régions désertes, où il est placé sous la protection des marins de toutes les nations du globe.
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Les Indiens aux États-Unis. — Le commissaire des affaires in- diennes a présenté son rapport annuel. Il y est dit que les Indiens tendent de plus en plus à se civiliser, à cultiver le sol, élever le bé- tail et exercer divers métiers manuels. Ils demandent aussi, avec plus d'insistance encore que par le passé, aux agences établies au milieu d'eux par le gouvernement fédéral, des outils de travail, des graines pour ensemencer le sol et des maîtres pour installer des écoles. Leurs demandes sont même devenues si nombreuses, qu'on ne peut satisfaire à toutes.
Il y a en ce moment sur toute l'étendue des Etats-Unis un nombre d'Indiens estimé à 256,000, non compris ceux du territoire d'Alaska (l'ancienne Amérique russe). Sur ce nombre, 78,000 sont cantonnés dans ce qu'on nomme le territoire indien, à l'ouest du Mississipi, et sur ces 78,000 il y a 60,000 Indiens civilisés et 18,000 encore sauvages.
Dans l'État de New- York, on compte 50,000 Indiens, qui sont les restes de ces anciennes tribus des Sept-Nations ou des Hurons et des Iroquois chantés par Cooper.
Dans l'État de Michigan, on calcule qu'il y a environ 10,000 In- diens, principalement des Chippeways ou Sauteurs, les ennemis des trappeurs français du Canada.
Le reste des Indiens, environ 128,000, est cantonné dans les terri- toires de l'Ouest ou dans les États et territoires du Pacifique. Dans ce nombre, les Sioux et les Yakimas font des progrès de plus en plus remarquables. De nomades, ils deviennent stables, et passent peu à peu de l'état de peuple chasseur à celui de peuple pasteur et agri- culteur.
En 1879, ces Indiens ont défriché et cultivé le sol sur une partie de l'étendue des réserves que leur a assignées le gouvernement fédé- ral. On estime à environ 200,000 acres (l'acre vaut 4 dixièmes d'hectare) la superficie des terres qu'ils ont ainsi utilisées. Ils ont fait d'abondantes récoltes en blé, maïs, orge, avoine ; ils ont aussi récolté beaucoup de légumes , notamment des pommes de terre , coupé 56,000 tonnes de foin, et nourri 79,000 bêtes à cornes et 864,000 moutons. *
Les Peaux-Rouges civilisés du territoire indien ont dépassé encore ces chiffres ; mais ceux-ci sont depuis longtemps établis à demeure et habitent des villes, ont des écoles et même des Chambres législa- tives, la Chambre des rois et celle des guerriers, comme chez les
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Creeks ; enfin, ils envoient à Washington, auprès du Congrès, des délégués chargés de défendre les intérêts de leur tribu.
Les principales nations cantonnées dans le territoire indien sont les Cherokees, les Creeks, les Chaclas, les Osages, les Séminoles et les Natchez. La plupart sont là depuis cinquante ans.
Il y a eu, en 1880, environ 7,000 enfants indiens qui sont allés à Técole (en dehors de ceux du territoire indien). Il existe 110 écoles de jour, et 300 maîtres y ont enseigné. L'année prochaine, on aug- mentera le nombre des écoles, et un crédit de 150,000 dollars, ou 750,000 fr., y sera consacré.
De tous côtés, les jeunes Peaux-Rouges manifestent les dispositions les plus heureuses pour apprendre à lire, écrire, calculer, et leurs parents les poussent dans cette voie.
Colonisation agricole dans la Confédération Argentine. — Me Emile Daireaux, avocat, l'un des élèves les plus distingués de Me Jules Nicolet, ancien bâtonnier de l'ordre des avocats du barreau de Paris, s'est établi à Buenos -Ayres pour y exercer sa profession. — Il a publié un livre intitulé : Buenos- Ayres , la Pampa et la Patagonie, 1878, dédié à son ancien maître.
Nous pensons que le passage, ci-après, que nous extrayons de cet intéressant ouvrage, pourra être à la fois agréable pour les lecteurs du Bulletin, et utile pour le pays. En effet, bien que M. Daireaux ne s'occupe que de la France, les choses qu'il en dit s'appliquent parfai- tement à la Belgique qui, au point de vue de l'émigration et de la colonisation, en pourra, le cas échéant, faire son profit.
Après avoir parlé de l'influence, fort différente, du sol d'Amérique sur les différentes catégories d'émigrants, il ajoute :
« Inutile de dire que les dix années de collège, bagage du bachelier, » lui seront d'un mince profit; que l'étranger lettré, à quelque degré » qu'il le soit, n'a de rang à prendre dans la société américaine qu'à » la condition de s'y refaire une éducation spéciale, toute différente » de la première. Par contre, une place considérable appartient à » l'homme qui débarque avec deux bras prêts à tout, qui n'a pas » même essayé un apprentissage, ou du moins qui, s'il a un métier, » le connaît superficiellement ; tou^ travail lui est bon, les salaires » élevés et la vie matérielle facile lui assurent un avenir prospère. » Il semble créé pour lui, ce pays où le superflu est hors de prix, » mais où le nécessaire est pour rien.
» Entre ces deux classes d'individus, il y en a une, intermédiaire,
CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE. Ho qui trouverait la satisfaction de tous les désirs qu'elle ne saurait réaliser en Europe ; nous voulons parler du petit fermier et du petit propriétaire français, vivant péniblement sur une terre mor- celée à l'excès, sans profit possible, sans pouvoir même développer sa famille, sous peine de ne pouvoir l'alimenter. Celui-là, armé déjà d'un capital, quelque minime qu'il soit, accompagné d'une famille connaissant les travaux des champs, trouverait dans les Pampas de Buenos-Ayres un climat des plus salubres, de vastes plaines fertiles, des terrains à acheter à des prix relativement bas ; il tâtonnera peut-être un peu au début, mais bien dirigé, il prospérera vite une fois enraciné, s assurant à lui-même et préparant aux siens une aisance quil eût vainement rêvée en Europe. Quelques- uns échoueront, d'autres se lasseront; là, comme partout, les revers vous attendent ; là, comme partout, il y a de bons et de mauvais jours ; mais là, plus que partout, le travail est facile et rémunérateur.
» Il faut vraiment que l'ignorance des résultats économiques de l'émigration soit bien profonde, pour qu'elle rencontre en France, en Allemagne et en Italie, l'opposition gouvernementale dont elle est l'objet. Est-ce donc une vérité si méconnue, qu émigration cest production? L'émigrant, à quelque catégorie qu'il appartienne, n'emporte-t-il pas avec lui ses usages et ses mœurs ? Entrant dans la vie américaine, plus large, et d'où est bannie la mesquinerie des pays trop peuplés, il développe ses besoins, mais dans le sens de ses habitudes premières, les fait connaître et les impose même aux différents peuples au milieu desquels il vit ; tout son travail retourne ainsi au centuple à la mère-patrie, et vient augmenter, chez elle, la production, X exportation et partant la richesse. — On pourrait citer à l'appui mille exemples : c'est ainsi qu'en Italie le mot inconnu d'exportation est devenu une réalité et une source de prospérité depuis que les Lombards et les Napolitains s'expatrient par milliers, pour revenir, sans exception, jouir, chez eux, du bien- être acquis ailleurs. — Prenons, en France, un exemple facile à contrôler : de 1852 à 1860, à peine y avait-il quelques Français à Buenos-Ayres ; l'exportation des vins de Bordeaux, pour tout le bassin de la Plata, n'atteignait pas, en 1855, cinq cents barriques par an; on ne consommait alors que les gros vins de Barcelone, que les Espagnols y avaient, dès longtemps, fait connaître. Vers 18G0, la création d'une ligne de vapeurs de Bordeaux à Buenos- Ayres fut le signal d'un commencement d'émigration vers la Plata,
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» qui s'accentua sérieusement vers 1866. — En 1872, la colonie » française de la province de Buenos-Ayres ne dépassait pas cin- » quante mille individus : l'exportation des vins de Bordeaux, pour » la Plata, atteignit jusqu'à vingt-huit mille barriques dans un mois, » et ne descendit, dans aucun, au-dessous de quinze ou dix-huit » mille ! — Niera-t-on que ces quelques milliers de Français aient » plus fait pour~]développer notre richesse nationale, en la faisant » connaître, que cinq cent mille, pris au hasard, qui sont restés » chez eux? — N'ont-ils pas, dans une mesure considérable, déve- » loppé en France la production, en répandant au dehors l'exemple y> de leurs habitudes? — Ce qui est si sensible dans le monde ma- » tériel, ne Test pas moins dans l'ordre moral et intellectuel : nos y livres, nos journaux, notre littérature, sont surtout répandus au » dehors par ceux qui émigrent, et inspirent à tous les étrangers le » désir de connaître un pays où tout se sait et s'enseigne ; c'est ce » qui amène, chez nous, avec les nombreux étrangers, un élément » nouveau de richesse.
» Il est certain qu'un temps viendra où les gouvernements des » pays neufs n'auront plus à répandre des primes et à entretenir des » agents, et verront l'émigration aussi protégée, par les gouverne- » ments européens qu'elle est, aujourd'hui, entravée ; un